The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome I, by 
Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

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Title: Oeuvres, Tome I
       Les Ruines, ou mditation sur les rvolutions des empires.

Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

Release Date: January 29, 2009 [EBook #27931]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES DE C. F. VOLNEY.

DEUXIME DITION COMPLTE.

TOME I.

LES RUINES, OU MDITATION SUR LES RVOLUTIONS DES EMPIRES.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE, HONORAIRE DE LA
SOCIT ASIATIQUE SANTE  CALCUTA.

PARIS, PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES
AUGUSTINS.

M DCCC XXVI.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N 24.




TABLE

DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

NOTICE sur la vie et les crits de C. F. Volney.... Pag. i


LES RUINES.

INVOCATION.                                                            1

CHAPITRE Ier.--Le voyage.                                              3

CHAP. II.--La mditation.                                              6

CHAP. III.--Le fantme.                                               12

CHAP. IV.--L'exposition.                                              19

CHAP. V.--Condition de l'homme dans l'univers.                        26

CHAP. VI.--tat originel de l'homme.                                  29

CHAP. VII.--Principe des socits.                                    31

CHAP. VIII.--Source des maux des socits                             34

CHAP. IX.--Origine des gouvernements et des lois.                     36

CHAP. X.--Causes gnrales de la prosprit des anciens tats.        40

CHAP. XI.--Causes gnrales des rvolutions et de la ruine des
           anciens tats.                                             46

CHAP. XII.--Leons des temps passs rptes sur les temps prsents.  58

CHAP. XIII.--L'espce humaine s'amliorera-t-elle?                    76

CHAP. XIV.--Le grand obstacle au perfectionnement.                    86

CHAP. XV.--Le sicle nouveau.                                         92

CHAP. XVI.--Un peuple libre et lgislateur                            98

CHAP. XVII.--Base universelle de tout droit et de toute loi.         101

CHAP. XVIII.--Effroi et conspiration des tyrans                      104

CHAP. XIX.--Assemble gnrale des peuples                           108

CHAP. XX.--La recherche de la vrit                                 114

CHAP. XXI.--Problme des contradictions religieuses                  127

CHAP. XXII.--Origine et filiation des ides religieuses              160

   Ier. Origine de l'ide de Dieu: culte des lments
    et des puissances physiques de la nature                         166

   II. Second systme. Culte des astres, ou sabisme                170

   III. Troisime systme. Culte des symboles, ou idoltrie         175

   IV. Quatrime systme. Culte des deux principes, ou dualisme     187

   V. Culte mystique et moral, ou systme de l'autre monde          193

   VI. Sixime systme. Monde anim, ou culte de
    l'univers sous divers emblmes                                   197

   VII. Septime systme. Culte de l'AME DU MONDE,
    c'est--dire de l'lment du feu, principe vital de
    l'univers                                                        202

   VIII. Huitime systme. MONDE-MACHINE: culte
    du Dmi-Ourgos, ou Grand-Ouvrier                                 204

   IX. Religion de Mose, ou culte de l'ame du monde
    (You-piter)                                                      208

   X. Religion de Zoroastre                                         209

   XI. Brahmisme, ou systme indien                                 210

   XII. Boudhisme, ou systme mystique                              211

   XIII. Christianisme, ou culte allgorique du soleil              212

CHAP. XXIII.--Identit du but des religions                          222

CHAP. XXIV.--Solution du problme des contradictions                 236


LA LOI NATURELLE.

AVERTISSEMENT DE L'DITEUR                                           247

CHAP. PREMIER.--De la loi naturelle.                                 249

CHAP. II.--Caractres de la loi naturelle                            253

CHAP. III.--Principes de la loi naturelle par rapport  l'homme.     260

CHAP. IV.--Bases de la morale, du bien, du mal, du pch, du crime,
           du vice et de la vertu.                                   266

CHAP. V.--Des vertus individuelles.                                  270

CHAP. VI.--De la temprance.                                         273

CHAP. VII..--De la continence.                                       277

CHAP. VIII.--Du courage et de l'activit.                            281

CHAP. IX.--De la propret.                                           285

CHAP. X.--Des vertus domestiques.                                    287

CHAP. XI.--Des vertus sociales; de la justice.                       293

CHAP. XII.--Dveloppement des vertus sociales.                       297

NOTES servant d'claircissements et d'autorits  divers
      passages du texte.                                             308

LETTRE DE VOLNEY AU DOCTEUR PRIESTLEY.                               353

DISCOURS SUR L'TUDE PHILOSOPHIQUE DES LANGUES.                      371

AVERTISSEMENT.                                                       373

   Ier. Nouveaut de cette tude chez les modernes:
    ignorance absolue des anciens  cet gard.                       375

   II. cole grecque: systmes tablis avant les faits observs.    378

   III. cole gyptienne.                                           380

   IV. cole juive.                                                 385

   V. cole chrtienne.                                             394

   VI. cole philosophique: observation des faits, tablie comme
    prliminaire indispensable  toute thorie.                  401

FIN DE LA TABLE.




NOTICE SUR LA VIE ET LES CRITS DE C.-F. VOLNEY.

    Le sage ramne tout au tribunal de la raison, jusqu'
    la raison elle-mme.

    KANT.


On a cherch  tablir comme un axiome que la vie d'un homme de lettres
tait tout entire dans ses crits.

Il me semble au contraire que la biographie des crivains doit tre
l'histoire raisonne de leurs diverses sensations et de la contradiction
de leur conduite avec leurs principes avous. Si l'on excepte les loges
des savants par Fontenelle, d'Alembert et Cuvier, presque toutes les
notices de ce genre sont moins une analyse du gnie et du caractre des
hommes clbres, qu'une liste exacte de leurs ouvrages; cependant, par
l'influence mme que ces productions ont eue sur leur sicle, les
dtails sur la vie prive de leurs auteurs rentrent dans le domaine de
l'histoire; et l'histoire doit tre moins la connaissance des faits,
qu'une tude approfondie du coeur de l'homme. Les actions des hros qu'on
se plat  mettre sous nos yeux ne sont-elles pas moins propres 
atteindre ce but, que l'exemple des vices ou des vertus dans les hommes
qui ont prtendu enseigner la sagesse? Dans les premiers, une action
d'clat n'est souvent que l'lan d'un esprit exalt, que l'excution
rapide d'un dessein extraordinaire et spontan; dans les seconds, tout
est le fruit d'une mditation soutenue: la vertu marque le but, la
persvrance y conduit.

Pourquoi donc s'tre plutt attach  nous conserver le souvenir de
toutes les sanglantes catastrophes qu' nous prsenter une analyse
svre des moeurs et des sentiments des hommes remarquables? C'est que
l'homme aime les images fortes et animes; c'est qu'on peut l'mouvoir
plus par la profonde terreur des tableaux sanglants de l'histoire, que
par les douces images des vertus prives.

L'tude de la vie des savants est digne de toute notre attention. Il est
 la fois curieux et instructif d'examiner comment ont support les
malheurs de la vie, ceux qui ont enseign les prceptes d'une
philosophie impassible. Leur histoire est un tissu de contradictions
singulires. Le citoyen de Genve, qui consacre ses veilles au bonheur
des enfants, abandonne froidement les siens; ennemi dclar des
prjugs, il n'ose les braver; ce _coeur sensible_ est sourd aux cris de
la nature, et cet _esprit fort_ est sans cesse tourment par les
fantmes bizarres de son imagination fivreuse. Le plus grand gnie de
son sicle, Voltaire, qui porte des coups si audacieux au despotisme,
sollicite et reoit la clef de chambellan des mains de Frdric. Newton,
qui voue sa vie  la recherche de la vrit, commente l'Apocalypse. Le
chancelier Bacon, le premier philosophe de l'Angleterre, fait un trait
sur la Justice, et la vend au plus offrant. On pourrait multiplier les
citations; ce ne seraient que de nouvelles preuves de l'imperfection de
la nature de l'homme.

Cependant il est des savants qui, joignant l'exemple au prcepte, n'ont
jamais dvi des principes qu'ils ont enseigns. L'auteur des Ruines est
de ce nombre; il nous est doux d'avoir  tracer la vie du philosophe
clair, du lgislateur sage, et surtout de l'homme austre dont toute
l'ambition fut d'tre utile, et qui ne voulut composer son bonheur que
de l'ide d'avoir ht celui des hommes[1].

Les registres publics[2] constatent que M. de Volney est n le 3
fvrier 1757  Craon, petite ville du dpartement de la Mayenne. Il
reut les prnoms de _Constantin-Franois_. Son pre dclara ds ce
moment qu'il ne lui laisserait point porter son nom de famille[3],
d'abord parce que ce nom ridicule lui avait attir mille dsagrments
dans sa jeunesse, et qu'ensuite, il tait commun  dix mles collatraux
dont il ne voulait point qu'on le rendt solidaire sous ce rapport. Il
l'appela _Boisgirais_, et c'est sous ce nom que le jeune
Constantin-Franois a t connu dans les collges.

Son pre, _Jacques-Ren Chasseboeuf_, devenu veuf deux annes aprs la
naissance de son fils, le laissa aux mains d'une servante de campagne et
d'une vieille parente, pour se livrer avec plus de libert  la
profession d'avocat au tribunal de Craon, d'o sa rputation s'tendit
dans toute la province.

Pendant ses absences trs-frquentes, l'enfant reut les impressions de
ses deux gouvernantes, dont l'une le gtait, l'autre le grondait sans
cesse, et toutes deux farcissaient son esprit de prjugs de toute
espce et surtout de la terreur des revenants: l'enfant en resta frapp
au point qu' l'ge de onze ans, il n'osait rester seul la nuit. Sa
sant se montra ds lors ce qu'elle fut toujours, faible et dlicate.

Il n'avait encore que sept ans, lorsque son pre le mit  un petit
collge tenu  Ancenis par un prtre bas-breton, qui passait pour faire
de bons latinistes. Jet l, faible, sans appui, priv tout  coup de
beaucoup de soins, l'enfant devint chagrin et sauvage. On le chtia; il
devint plus farouche, ne travailla point, et resta le dernier de sa
classe. Six ou huit mois se passrent ainsi; enfin un de ses matres en
eut piti, le caressa, le consola; ce fut une mtamorphose en quinze
jours: Boisgirais s'appliqua si bien, qu'il se rapprocha bientt des
premires places, qu'il ne quitta plus.....

Le rgime de ce collge tait fort mauvais, et la sant des enfants y
tait  peine soigne; le directeur tait un homme brutal, qui ne
parlait qu'en grondant et ne grondait qu'en frappant. Constantin
souffrait d'autant plus, qu'il pouvait  peine se plaindre. Jamais son
pre ne venait le voir, jamais il n'avait paru avoir pour son fils cette
sollicitude paternelle qui veille sur son enfant, lors mme qu'elle est
force de le confier  des soins trangers. Dou d'une ame sensible et
aimante, Constantin ne pouvait s'empcher de remarquer que ses camarades
n'avaient pas  dplorer la mme indiffrence de la part de leurs
parents. Les rflexions continuelles qu'il faisait  ce sujet, et les
mauvais traitements qu'il prouvait, le plongeaient dans une mlancolie
qui devint habituelle, et qui contribua peut-tre  diriger son esprit
vers la mditation. Cependant son oncle maternel venait quelquefois le
voir. Aussi afflig de l'abandon dans lequel on laissait cet enfant que
surpris de sa rsignation et de sa douceur, il dtermina M. Chasseboeuf 
retirer son fils de ce collge pour le mettre  celui d'Angers.

Constantin avait alors douze ans; il sentait sa supriorit sur tous
ceux de son ge, et loin de s'en prvaloir et de se ralentir, il ne
s'adonna au travail qu'avec plus d'ardeur. Il parcourut toutes ses
classes d'une manire assez brillante pour qu'on en gardt long-temps le
souvenir dans ce collge.

Au bout de cinq annes, le jeune Constantin ayant fini ses tudes,
brlait du dsir de se lancer dans le monde. Son pre le fit revenir
d'Angers, et ses occupations ne lui permettant pas sans doute de
s'occuper de son fils, il se hta de le faire manciper, de lui rendre
compte du bien de sa mre, et de l'abandonner  lui-mme.

 peine g de dix-sept ans, Constantin se trouva donc matre absolu de
ses actions et de onze cents livres de rente. Cette fortune n'tait pas
suffisante, il fallait prendre une profession; mais, naturellement
rflchi, et voulant tout voir par lui-mme avant de se fixer,
Constantin se rendit  Paris.

Ce fut un thtre sduisant et nouveau pour le jeune homme, que cette
ville immense o il se trouvait pour la premire fois; mais au lieu de
se laisser entraner par le tourbillon, Constantin s'adonnait  l'tude:
il passait presque tout son temps dans les bibliothques publiques; il
lisait avec avidit tous les auteurs anciens, il se livrait surtout 
une tude approfondie de l'histoire et de la philosophie.

Cependant son pre le pressait de prendre une profession, et paraissait
dsirer qu'il se ft avocat; mais Constantin avait un loignement marqu
pour le barreau, comme s'il avait pressenti que cette profession,
quoique trs-honorable, tait au-dessous de son gnie crateur. Il lui
rpugnait de se charger la mmoire de choses inutiles et qui ne lui
paraissaient que des redites continuelles; l'tude des lois n'tait en
effet  cette poque qu'un immense ddale, qu'un mlange bizarre de lois
fodales, de coutumes, et d'arrts rendus par les parlements. La
mdecine, plus positive, et qui tend par une suite d'expriences au
bonheur de l'homme, convint davantage  son esprit observateur. Il se
plaisait  interroger la nature,  tcher de pntrer la profondeur de
ses secrets, et de dcouvrir quelques rapports entre le moral et le
physique de l'homme. Mais ce n'tait pas vers ce seul but que se
dirigeaient ses tudes; il continuait toujours ses recherches savantes,
ses lectures instructives; et passant ainsi dans le travail un temps que
tous les jeunes gens de son ge perdaient dans les plaisirs, il acquit
un fonds immense de connaissances en tout genre.

Il suivit ses cours pendant trois annes; ce fut dans cet intervalle
qu'il composa un Mmoire sur la Chronologie d'Hrodote, qu'il adressa 
l'Acadmie. Le professeur Larcher, avec lequel Constantin se trouvait en
opposition, censura ce petit ouvrage avec amertume; notre jeune savant
soutint son opinion avec chaleur, et prouva dans la suite qu'il avait
raison quant au fond de la question. Quelques fautes lgres s'taient,
il est vrai, glisses dans son ouvrage; mais plus tard, instruit par de
longues tudes, il eut le rare mrite de se redresser lui-mme dans ses
_Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_; quoi qu'il en soit, ce
Mmoire fit quelque sensation, et mit son auteur en rapport avec ce
qu'il y avait alors de plus clbre  Paris.

Le baron d'Holbach surtout le devina, le prit en amiti, et lui fit
faire la connaissance de Franklin. Celui-ci le prsenta  madame
Helvtius, qui l'invitait souvent  sa maison de Passy, o se
runissaient alors nombre de gens de lettres et de savants distingus.
Nul doute que la socit de tous ces hommes clbres, que Constantin
frquentait souvent, n'ait beaucoup contribu  dvelopper les
brillantes dispositions dont il tait dou. Il se dgota de plus en
plus de toute espce de profession: il aspirait, presque  son insu, 
quelque chose de plus lev.

Jeune encore, il avait dja vieilli dans la mditation, et son gnie
n'attendait que d'tre livr  lui-mme pour se dvelopper et prendre un
essor rapide. L'occasion ne tarda pas  se prsenter; une modique
succession lui chut:[4] il rsolut d'en employer l'argent 
entreprendre un long voyage. Comme tous les grands hommes, il ddaigna
les routes frayes, et choisit la plus inconnue et la plus prilleuse:
il projeta de parcourir l'gypte et la Syrie.

De tous les pays c'taient les moins connus; aprs d'immenses recherches
et de graves rflexions, Constantin rsolut d'entreprendre de parvenir
o tant d'autres avaient chou. Pour se prparer  ce prilleux voyage,
il quitta Paris, et se rendit chez son oncle.

Il ne se dissimulait ni les dangers ni les fatigues qui l'attendaient,
mais aussi entrevoyait-il la gloire qu'il devait y acqurir. Il mesura
d'abord l'tendue de la carrire, pour calculer, puis acqurir les
forces qu'il lui fallait pour la parcourir.

Il s'exerait  la course, entreprenait de faire  pied des voyages de
plusieurs jours; il s'habituait  rester des journes entires sans
prendre de nourriture,  franchir de larges fosss,  escalader des
murailles leves,  rgulariser son pas afin de pouvoir mesurer
exactement un espace par le temps qu'il mettait  le parcourir. Tantt
il dormait en plein air, tantt il s'lanait sur un cheval et le
montait sans bride ni selle,  la manire des Arabes; se livrant ainsi 
mille exercices pnibles et prilleux, mais propres  endurcir son corps
 la fatigue. On ne savait  quoi attribuer son air farouche et sauvage;
on taxait d'extravagance cette conduite extraordinaire, attribuant ainsi
 la folie ce qui n'tait que la fermentation du gnie.

Aprs une anne de ces preuves diverses, il rsolut de mettre son grand
dessein  excution. De peur de n'tre pas approuv, il crut devoir le
cacher  son pre, mais il se hta d'en faire part  son oncle.  peine
lui eut-il communiqu qu'il ne s'agissait rien moins que de visiter des
pays presque inconnus aux habitants de l'Europe, et dont les langages
sont si diffrents des ntres, qu'effray de la hardiesse de ce projet
qu'il croyait impraticable, son digne ami ne ngligea aucun moyen de
l'en dissuader, mais en vain: Constantin fut inbranlable. Ce qui
distingue particulirement un homme de gnie, a dit un crivain,[5]
c'est cette impulsion secrte qui l'entrane comme malgr lui vers les
objets d'tude et d'application les plus propres  exercer l'activit de
son ame et l'nergie de ses facults intellectuelles. C'est une espce
d'instinct qu'aucune force ne peut dompter, et qui s'exalte au contraire
par les obstacles qui s'opposent  son dveloppement.

Aussi Constantin, loin de se rebuter, n'en tait-il que plus impatient
d'entreprendre son voyage; il voyait dja en ide des pays nouveaux;
dja son imagination ardente franchissait l'espace, devanait le temps,
et planait sur ces dserts o il devait jeter les premiers fondements de
sa gloire.

Cependant il dsirait depuis long-temps de changer de nom; celui que son
pre lui avait donn lui dplaisait; il rsolut d'en prendre un autre.
Il faut croire qu'il avait pour cela de fortes raisons; car son oncle
l'approuva, s'occupa quelque temps de lui en chercher un convenable, et
lui proposa enfin celui de _Volney_. Constantin le prit, et ce fut pour
l'immortaliser.

Le jour fix pour le dpart tant arriv, le jeune voyageur prit cong
de ses amis, et s'arracha des bras de son oncle et de sa famille.

Un havre-sac contenant un peu de linge, et qu'il portait  la manire
des soldats, une ceinture de cuir contenant six mille francs en or, un
fusil sur l'paule; tel tait l'quipage de Volney.  peine fut-il 
quelque distance d'Angers et au moment de le perdre de vue, qu'il
s'arrta malgr lui: ses regards se fixrent sur la ville, ses yeux ne
pouvaient s'en dtacher; il abandonnait ce qu'il avait de plus cher, et
peut-tre pour toujours. Ses larmes coulaient en abondance, il sentit
chanceler son courage; mais bientt, rappelant toute son nergie, il se
hta de s'loigner.

Il arriva bientt  Marseille, o il s'embarqua sur un navire qui se
trouvait prt  mettre  la voile pour l'Orient.

 peine dbarqu en gypte, Volney se rendit au Caire, o il passa
quelques mois  observer les moeurs et les coutumes d'un peuple si
nouveau pour lui, mais sans perdre de vue toute l'tendue de la carrire
qu'il voulait parcourir.

En mditant cette grande entreprise, l'intrpide voyageur avait
non-seulement pour but de s'instruire, mais encore de faire cesser
l'ignorance de l'Europe sur des contres qui en sont si voisines, et
cependant aussi inconnues que si elles en taient spares par de vastes
mers ou d'immenses espaces. Il importait donc qu'il pt tout voir et
tout entendre, il fallait pntrer dans l'intrieur des divers tats, et
il lui tait impossible de le faire avec sret sans parler la langue
arabe, aussi commune  tous les peuples de l'Orient qu'elle est inconnue
parmi nous. Pour surmonter ce nouvel obstacle, le jeune voyageur eut le
courage d'aller s'enfermer huit mois chez les Druses, dans un couvent
arabe situ au milieu des montagnes du Liban.

L, il se livra  l'tude avec son ardeur ordinaire. Il eut d'autant
plus de difficults  vaincre qu'il tait priv du secours des
grammaires et des dictionnaires; il lui fallait, pour ainsi dire, tre
son propre matre et se crer une mthode; il sentit la ncessit et
conut le projet de faciliter un jour aux Europens l'tude des langues
orientales.

Il employait ses moments de loisir  converser avec les moines, 
s'informer des moeurs des Arabes, des variations du climat et des
diverses formes de gouvernement sous lesquelles gmissent les malheureux
habitants de ces contres dvastes. L, comme en Europe, il ne vit que
despotisme, que dilapidation des deniers du peuple; l, comme en Europe,
il vit un petit nombre d'tres privilgis s'arroger insolemment le
fruit des sueurs du plus grand nombre, et, comptant sur les armes de
leurs soldats, n'opposer aux clameurs du peuple que la violence et
l'abus de leur force. Ces tristes observations augmentaient sa
mlancolie habituelle: trop profond pour ne pas soulever le voile de
l'avenir, il ne prvoyait que trop les malheurs qui devaient accabler
une patrie qui lui tait si chre, et dont il ne s'tait loign que
pour bien mriter d'elle.

Ce ne fut qu'aprs qu'il put converser en arabe avec facilit, qu'il
prit rellement son essor: il fit ses adieux aux moines qui l'avaient
accueilli, et, aprs s'tre muni de lettres de recommandation pour
diffrents chefs de tribu, il commena son voyage.

Il prit un guide qui le conduisit dans le dsert auprs d'un chef auquel
il tait particulirement adress. Aussitt qu'il fut arriv prs de
lui, Volney prsenta une paire de pistolets  son fils, qui accepta ce
prsent avec reconnaissance. Ds que le chef eut lu la lettre que Volney
lui avait remise, il lui serra les mains en lui disant: Sois le bien
venu; tu peux rester avec nous le temps qu'il te plaira. Renvoie ton
guide, nous t'en servirons: regarde cette tente comme la tienne, mon
fils comme ton frre, et tout ce qui est ici comme tant  ton usage.
Volney n'hsita pas  se fier  l'homme qui s'exprimait avec tant de
franchise: il eut tout lieu de voir combien les Arabes taient fidles 
observer religieusement les lois de l'hospitalit, et combien ces hommes
que nous nommons des barbares nous sont suprieurs  cet gard. Il resta
six semaines au milieu de cette famille errante, partageant leurs
exercices et se conformant en tout  leur manire de vivre.

Un jour le chef lui demanda si sa nation tait loin du dsert, et
lorsque Volney eut tch de lui donner une ide de la distance: Mais
pourquoi es-tu venu ici? lui dit-il.--Pour voir la terre et admirer les
oeuvres de Dieu.--Ton pays est-il beau?--Trs-beau.--Mais y a-t-il de
l'eau dans ton pays?--Abondamment; tu en rencontrerais plusieurs fois
dans une journe.--Il y a tant d'eau, et TU LE QUITTES!

Lorsqu'ensuite Volney leur parlait de la France, ils l'interrompaient
souvent pour tmoigner leur surprise de ce qu'il avait quitt un pays o
il trouvait tout en abondance, pour venir visiter une contre aride et
brlante. Notre voyageur et dsir passer quelques mois parmi ces bons
Arabes; mais il lui tait impossible de se contenter comme eux de trois
ou quatre dattes et d'une poigne de riz par jour: il avait tellement 
souffrir de la faim et de la soif qu'il se sentait souvent dfaillir. Il
prit cong de ses htes, et reut  son dpart des marques de leur
amiti. Le pre et le fils le reconduisirent  une grande distance, et
ne le quittrent qu'aprs l'avoir pri plusieurs fois de venir les
revoir.

Allant de ville en ville, de tribu en tribu, demandant franchement une
hospitalit qu'on ne lui refusait jamais, Volney parcourut toute
l'gypte et la Syrie. Il salua ces pyramides colossales, ces
majestueuses ruines de Palmyre dissmines comme autant de rochers dans
ces mers de sables, et comme les seules traces des nations puissantes
qui peuplaient jadis ces plaines immenses, aujourd'hui si arides.

Observateur impartial et sage, il ne portait jamais de jugements d'aprs
les opinions d'autrui; il voulait voir par lui-mme, et il voyait
toujours juste, parce que, sans passions et sans prjugs, il ne
dsirait et ne cherchait que la vrit.

Il employa trois annes  faire ce grand voyage, ce qui parat un
prodige lorsqu'on vient  songer  la modique somme qu'il avait pour
l'entreprendre. Il ne l'y dpensa pas tout entire, car  son retour il
possdait encore vingt-cinq louis. Quelle sagesse ne lui a-t-il pas
fallu pour vivre et voyager trois annes entires dans un pays ravag,
o tout se paie au poids de l'or! Mais c'est que Volney frquentait peu
la socit des villes; il tait presque continuellement en voyage, et il
voyageait avec la simplicit d'un philosophe et l'austrit d'un Arabe.
Toujours  la recherche de la vrit, il avait renonc  la trouver
parmi les hommes; il suivait avec avidit les traces des temps anciens
pour dcouvrir le sort des gnrations prsentes. Occup de hautes
penses, il aimait  errer au milieu des ruines, il semblait se
complaire au milieu des tombeaux. L il s'abandonnait  des rveries
profondes. Assis sur les monuments presque en poussire des grandeurs
passes, il mditait sur la fragilit des grandeurs prsentes; il
s'accoutumait  suivre les progrs de la destruction gnrale,  mesurer
d'un oeil tranquille cet horrible abme o vont s'engouffrer les empires
et les gnrations, o vont s'vanouir les chimres des hommes. C'est l
qu'il apprit  mpriser ce qu'il appelait les _niaiseries humaines_,
qu'il puisa ces vrits sublimes qui brillent dans ses nombreux crits,
et cette rigidit de principes qui dirigea toujours ses actions.

Aprs un voyage de trois annes, il revint en Europe, et signala son
retour par la publication de son _Voyage en gypte et en Syrie_. Jamais
livre n'obtint un succs plus rapide, plus brillant et moins contest.
Il valut  son jeune auteur l'estime des gens instruits, l'admiration de
ses concitoyens et une clbrit europenne: il en reut des marques
flatteuses.

Le baron de Grimm ayant prsent un exemplaire du Voyage en gypte 
Catherine II, eut l'obligeante attention de le faire au nom de Volney.
L'impratrice fit offrir  l'auteur une trs-belle mdaille en or; mais
lorsque, quelques annes aprs, Catherine eut pris parti contre la
France, Volney se hta d'crire  Grimm la lettre suivante en lui
renvoyant la mdaille:

Paris, 4 dcembre 1791.

MONSIEUR,

La protection dclare que S. M. l'impratrice des Russies accorde 
des Franais rvolts, les secours pcuniaires dont elle favorise les
ennemis de ma patrie, ne me permettent plus de garder en mes mains le
monument de gnrosit qu'elle y a dpos. Vous sentez que je parle de
la mdaille d'or qu'au mois de janvier 1788 vous m'adresstes de la part
de S. M. Tant que j'ai pu voir dans ce don un tmoignage d'estime et
d'approbation des principes politiques que j'ai manifests, je lui ai
port le respect qu'on doit  un noble emploi de la puissance; mais
aujourd'hui que je partage cet or avec des hommes pervers et dnaturs,
de quel oeil pourrai-je l'envisager? Comment souffrirai-je que mon nom se
trouve inscrit sur le mme registre que ceux des dprdateurs de la
France? Sans doute l'impratrice est trompe, sans doute la souveraine
qui nous a donn l'exemple de consulter les philosophes pour dresser un
code de lois, qui a reconnu pour base de ces lois l'_galit_ et la
_libert_, qui a affranchi ses propres serfs, et qui, ne pouvant briser
les liens de ceux de ses boyards, les a du moins relchs; sans doute
Catherine II n'a point entendu pouser la querelle des champions iniques
et absurdes de la barbarie superstitieuse et tyrannique des sicles
passs; sans doute, enfin, sa religion sduite n'a besoin que d'un rayon
pour s'clairer; mais en attendant, un grand scandale de contradiction
existe, et les esprits droits et justes ne peuvent consentir  le
partager: veuillez donc, monsieur, rendre  l'impratrice un bienfait
dont je ne puis plus m'honorer; veuillez lui dire que si je l'obtins de
son estime, je le lui rends pour la conserver; que les nouvelles lois de
mon pays qu'elle perscute ne me permettent d'tre ni ingrat ni lche,
et qu'aprs tant de voeux pour une gloire utile  l'humanit, il m'est
douloureux de n'avoir que des illusions  regretter.

C.-F. VOLNEY.

Le succs brillant qu'obtint le _Voyage en gypte et en Syrie_, ne fut
pas de ces succs phmres qui ne sont dus qu'aux circonstances ou  la
faveur du moment. Parmi les nombreux tmoignages qui vinrent attester
l'exactitude des rcits et la justesse des observations, le plus
remarquable sans doute est celui que rendit le gnral Berthier dans la
_Relation de la campagne d'gypte_: Les aperus politiques sur les
ressources de l'gypte, dit-il, la description de ses monuments,
l'histoire des moeurs et des usages des diverses nations qui l'habitent,
ont t traits par le citoyen Volney avec une vrit et une profondeur
qui n'ont rien laiss  ajouter aux observateurs qui sont venus aprs
lui. Son ouvrage tait le guide des Franais en gypte; c'est le seul
qui ne les ait jamais tromps.

Quelques mois aprs la publication de son voyage, Volney fut nomm pour
remplir les fonctions difficiles et importantes de directeur gnral de
l'agriculture et du commerce en Corse; il se disposait  se rendre dans
cette le, lorsqu'un vnement inattendu vint y mettre obstacle.

La France, fatigue d'un joug impos par de mauvaises institutions,
venait de le briser. Le cri de libert avait fait tressaillir tous les
coeurs franais, et fait trembler tous les trnes. De toutes parts les
lumires se runissaient en un seul faisceau pour dissiper les tnbres
de l'ignorance. Le peuple venait de nommer ses mandataires, et Volney
fut appel  siger parmi les lgislateurs de la patrie.

Sur une observation que fit Goupil de Prfeln, il s'empressa de donner
sa dmission de la place qu'il tenait du gouvernement, ne regardant pas,
disait-il, un emploi salari comme compatible avec l'indpendante
dignit de mandataire du peuple.

Il prit part  toutes les dlibrations importantes, et, fidle  son
mandat, il se montra toujours un des plus fermes soutiens des liberts
publiques.

_Malouet_ ayant propos[6] de se runir en comit secret afin de ne
point discuter devant des trangers: Des trangers! s'cria Volney, en
est-il parmi nous? L'honneur que vous avez reu d'eux, lorsqu'ils vous
ont nomms dputs, vous fait-il oublier qu'ils sont vos frres et vos
concitoyens? N'ont-ils pas le plus grand intrt  avoir les yeux fixs
sur vous? Oubliez-vous que vous n'tes que leurs reprsentants, leurs
fonds de pouvoirs? et prtendez-vous vous soustraire  leurs regards
lorsque vous leur devez compte de toutes vos dmarches et de toutes vos
penses?...... Ah! plutt, que la prsence de nos concitoyens nous
inspire, nous anime! elle n'ajoutera rien au courage de l'homme qui aime
sa patrie et qui veut la servir, mais elle fera rougir le perfide et le
lche que le sjour de la cour ou la pusillanimit aurait dja pu
corrompre.

Il fut un des premiers  provoquer l'organisation des gardes nationales;
celles des communes et des dpartements, et fut nomm secrtaire ds la
premire anne.

Il prit part aux nombreux dbats qui s'lverent lorsqu'on agita la
proposition d'accorder au roi l'exercice du droit de paix et de
guerre[7].

Les nations, dit-il, ne sont pas cres pour la gloire des rois, et
vous n'avez vu dans les trophes que des sanglants fardeaux pour les
peuples.....

Jusqu' ce jour l'Europe a prsent un spectacle affligeant de grandeur
apparente et de misre relle: on n'y comptait que des maisons de
princes et des intrts de familles; les nations n'y avaient qu'une
existence accessoire et prcaire. On possdait un empire comme des
troupeaux; pour les menus plaisirs d'une fte, on ruinait une contre;
pour les pactes de quelques individus, on privait un pays de ses
avantages naturels; la paix du monde dpendait d'une pleursie, d'une
chute de cheval; l'Inde et l'Amrique taient plonges dans les
calamits de la guerre pour la mort d'un enfant, et les rois, se
disputant son hritage, vidaient leur querelle par le duel des nations.

Il finit par proposer un dcret remarquable qui se terminait par ces
mots:

La nation franaise s'interdit ds ce moment d'entreprendre aucune
guerre tendante  accrotre son territoire.

Cette proposition fait honneur au patriotisme clair de Volney, et
l'assemble se hta d'en consacrer le principe dans la loi qui
intervint. Ce fut cette mme anne que, sur la proposition de Mirabeau,
on s'occupa de la vente des domaines nationaux; Volney publia dans le
Moniteur quelques rflexions o il pose ces principes:

La puissance d'un tat est en raison de sa population; la population
est en raison de l'abondance; l'abondance est en raison de l'activit
de la culture, et celle-ci en raison de l'intrt personnel et direct,
c'est--dire de l'esprit de proprit: d'o il suit que plus le
cultivateur se rapproche de l'tat passif de mercenaire, moins il a
d'industrie et d'activit; au contraire, plus il est prs de la
condition de propritaire libre et plnier, plus il dveloppe les forces
et les produits de la terre et la richesse gnrale de l'tat.

En suivant ce raisonnement si juste et si premptoire, on arrive
naturellement  cette consquence, qu'un tat est d'autant plus puissant
qu'il compte un plus grand nombre de propritaires, c'est--dire, une
plus grande division de proprits.

Jamais aucune assemble lgislative n'avait offert une plus belle
runion d'orateurs clbres. Dans les discussions importantes, ils se
pressaient en foule  la tribune; tous brlaient du dsir de soutenir la
cause de la libert, mais de cette libert sage et limite, premier
droit des peuples.

Tout le monde connat ce mouvement oratoire de Mirabeau dans une
discussion relative au clerg:.... _Je vois d'ici la fentre d'o la
main sacrilge d'un de nos rois_, etc.;..... mais peu de personnes
savent  qui ce mouvement oratoire fut emprunt. Vingt dputs
assigeaient les degrs de la tribune nationale. Vous aussi! dit
Mirabeau  Volney qui tenait un discours  la main.--Je ne vous
retarderai pas long-temps;--Montrez-moi ce que vous avez  dire.... Cela
est beau, sublime;.... mais ce n'est pas avec une voix faible, une
physionomie calme, qu'on tire parti de ces choses-l; donnez-les moi.
Mirabeau fondit dans son discours le passage relatif  Charles IX, et en
tira un des plus grands effets qu'ait jamais produits l'loquence.

C'tait peu pour le reprsentant du peuple de se dvouer tout entier aux
intrts de son pays, il sacrifiait encore ses veilles  l'instruction
de ses concitoyens.

Amant passionn de la libert, ennemi dclar de tout pouvoir absolu,
Volney reconnut qu'il n'y avait que la raison qui pt terrasser le
despotisme militaire et religieux. Dans le cours de ses longs voyages,
il avait toujours vu la tyrannie crotre en raison directe de
l'ignorance. Il avait parcouru ces brlantes contres, asile des
premiers chrtiens, et maintenant patrie des enfants de Mahomet. Il
avait suivi avec terreur les traces profondes des maux enfants par un
fanatisme aveugle; il avait vu les peuples d'autant plus ignorants
qu'ils taient plus religieux, d'autant plus esclaves et victimes de
prjugs absurdes qu'ils taient plus attachs  la foi mensongre de
leurs aeux. Il avait vu les hommes plus ou moins plongs dans
d'paisses tnbres; il conut le hardi projet de les clairer du
flambeau de la saine philosophie. C'tait s'imposer la tche de saper
jusque dans sa base le monstrueux difice des prjugs et des
superstitions; il fallait pulvriser les traditions absurdes, les
prophties mensongres, rfuter toutes les saintes fables, et parler
enfin aux hommes le langage de la raison. Il mdita long-temps ce sujet
important, et publia[8] le fruit de ses rflexions sous le titre de
_Ruines_, ou _Mditation sur les rvolutions des empires_.

Dans ce bel ouvrage[9] il nous ramne  l'tat primitif de l'homme, 
sa condition ncessaire dans l'ordre gnral de l'univers; il recherche
l'origine des socits civiles et les causes de leurs formations,
remonte jusqu'aux principes de l'lvation des peuples et de leur
abaissement, dveloppe les obstacles qui peuvent s'opposer 
l'amlioration de l'homme. En philosophe habile, en profond connaisseur
du coeur humain, il ne se borne pas  mettre des prceptes arides; il
sait captiver l'attention et s'attacher  rendre attrayante l'austre
vrit; il anime ses tableaux. Tout--coup il dvoile  nos regards une
immense carrire, il reprsente  nos yeux tonns une assemble
gnrale de tous les peuples. Toutes les passions, toutes les sectes
religieuses sont en prsence; c'est un combat terrible de la vrit
contre l'erreur. Il dpouille d'une main hardie le fanatisme de son
masque hypocrite, il brise les fers honteux forgs par des hommes
sacrilges; il les montre toujours guids par un vil intrt,
tablissant leurs jouissances gostes sur le malheur des humains, et
s'appliquant exclusivement  les maintenir dans une ignorance profonde.
Il leur fait apparatre la libert comme une desse vengeresse; et comme
la tte de Mduse, son nom seul frappe d'effroi tous les oppresseurs, et
rveille l'espoir dans le coeur des opprims. Le premier lan des peuples
clairs est pour la vengeance; mais le sage lgislateur calme leur
fureur, rprime leur imptuosit, en leur apprenant que la _libert_
n'existe que par la _justice_, ne s'obtient que par la _soumission aux
lois_, et ne se conserve que par l'_observation de ses devoirs_.

Ds 1790, il avait pressenti les consquences terribles qu'auraient sur
nos colonies les principes, et surtout la conduite de quelques
soi-disant amis des noirs. Il conut que ce pourrait tre une entreprise
d'un grand avantage public et priv, d'tablir dans la Mditerrane la
culture des productions du tropique; et parce que plusieurs plages de la
Corse sont assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20
pieds de hauteur, des bananiers, des dattiers, et que des chantillons
de coton avaient dja russi, il conut le projet d'y cultiver et de
susciter par son exemple ce genre d'industrie.

Volney se rendit en Corse en 1792, et y acheta le domaine de la Confina,
prs d'Ajaccio; il y fit faire  ses frais des essais dispendieux, et
bientt des productions nouvelles vinrent attester que la France, plus
que tout autre pays, pourrait prtendre  l'indpendance commerciale,
puisque dja si riche de ses propres produits, elle pourrait encore
offrir ceux du Nouveau-Monde. Mais ce n'tait pas seulement vers
l'amlioration de l'agriculture que se dirigeaient les efforts de
Volney: il mditait sur la Corse un ouvrage dont la perfection aurait
sans doute gal l'importance, si nous en jugeons toutefois par les
fragments qu'il en a laisss.

Les troubles que Pascal Paoli suscita en Corse, forcrent Volney
d'interrompre ses travaux et de quitter cette le. Le domaine de la
Confina, que l'auteur des Ruines appelait ses _Petites-Indes_, fut mis 
l'encan par ce mme Paoli, qui lui avait donn tant de fois l'assurance
d'une sincre amiti.

C'est pendant ce voyage en Corse qu'il fit la connaissance du jeune
Bonaparte, qui n'tait encore qu'officier d'artillerie. Le jugement
qu'il mit ds lors est un de ceux qui dmontrent le plus  quel haut
degr il portait le gnie de l'observation. Quelques annes aprs, ayant
appris en Amrique que le commandement de l'arme d'Italie venait de
lui tre confi: Pour peu que les circonstances le secondent, dit-il en
prsence de plusieurs rfugis franais, ce sera la tte de Csar sur
les paules d'Alexandre.

Cependant la libert avait dgnr en licence; l'anarchie versait sur
la France ses poisons destructeurs. Volney, qui ne pouvait plus dfendre
 la tribune les principes de la justice et de l'humanit, les
proclamait dans des crits pleins d'nergie et de patriotisme, et ne
craignit pas de braver les hommes de 93: tantt il les accablait sous le
poids de l'vidence, et leur reprochait hardiment leurs forfaits
journaliers; tantt, maniant l'arme acre du sarcasme, il s'criait:

Modernes Lycurgues, vous parlez de pain et de fer: le fer des piques ne
produit que du sang; c'est le fer des charrues qui produit du pain!

C'en tait trop sans doute pour ne pas subir le sort de tout homme
vertueux, de tout patriote clair; Volney fut dnonc comme
_royaliste_, et charg de fers: sa dtention dura dix mois, et il ne dut
sa libert qu'aux vnements du 9 thermidor.

Enfin l'horizon s'claircit aprs l'orage, et un gouvernement nouveau
parut vouloir mettre tous ses efforts  obtenir le titre de gouvernement
rparateur. On donna une forte impulsion  l'instruction publique; une
cole nouvelle fut tablie en France, et les professeurs en furent
choisis parmis les savants les plus illustres.

L'auteur des Ruines, appel  la chaire d'histoire, accepta cette charge
pnible, mais qui portait avec elle une bien douce rcompense pour lui,
puisqu'elle lui offrait les moyens d'tre utile. Tout en enseignant
l'histoire, il voulait chercher  diminuer l'influence journalire
qu'elle exerce sur les actions et les opinions des hommes; il la
regardait  juste titre comme l'une des sources les plus fcondes de
leurs prjugs et de leurs erreurs: c'est en effet de l'histoire que
drivent la presque totalit des opinions religieuses et la plupart des
maximes et des principes politiques souvent si errons et si dangereux
qui dirigent les gouvernements, les consolident quelquefois, et ne les
renversent que trop souvent. Il chercha  combattre ce respect pour
l'histoire, pass en dogme dans le systme d'ducation de l'Europe, et
s'attacha d'autant plus  l'branler, qu'clair par des recherches
savantes, il ajoutait moins de foi  ces _raconteurs des temps passs_,
qui crivaient souvent sur des ou-dire et toujours pousss par leurs
passions. Comment en effet croirons-nous  la vracit des anciens
historiens, lorsque nous voyons sans cesse les vnements d'hier
dnaturs aujourd'hui?

Dans ses leons  l'cole Normale, Volney se livra  des considrations
gnrales, mais approfondies, et qui n'taient  ses yeux que des
lments prparatoires aux cours qu'il se proposait de faire. La
suppression de cette cole dja clbre vint interrompre ses travaux.

Libre alors, mais fatigu des secousses journalires d'une politique
orageuse, tourment du dsir d'tre utile lors mme qu'on lui en tait
les moyens, Volney sentit renatre en lui cette passion qui dans sa
jeunesse l'avait conduit en gypte et en Syrie. L'Amrique devenue libre
marchait  pas de gant vers la civilisation: c'tait sans doute un
sujet digne de ses observations; mais, en entreprenant ce nouveau
voyage, il tait agit de sentiments bien diffrents de ceux qui
l'avaient jadis conduit en Orient.

En 1785, nous dit-il lui-mme, il tait parti de Marseille, de plein
gr, avec cette alacrit, cette confiance en autrui et en soi qu'inspire
la jeunesse; il quittait gaiement un pays d'abondance et de paix, pour
aller vivre dans un pays de barbarie et de misre, sans autre motif que
d'employer le temps d'une jeunesse inquite et active  se procurer des
connaissances d'un genre neuf, et  embellir par elles le reste de sa
vie d'une aurole de considration et d'estime.

En 1795, au contraire, lorsqu'il s'embarquait au Hvre, c'tait avec le
dgot et l'indiffrence que donnent le spectacle et l'exprience de
l'injustice et de la perscution. Triste du pass, soucieux de
l'avenir, il allait avec dfiance chez un peuple libre, voir si un ami
sincre de cette libert profane trouverait pour sa vieillesse un asile
de paix, dont l'Europe ne lui offrait plus l'esprance.

Mais  peine arriv en Amrique, aprs une longue et pnible traverse,
loin de se livrer  un repos ncessaire et qu'il semblait y tre venu
chercher, Volney, toujours avide d'instruction, ne put rsister  la vue
du vaste champ d'observations qui s'ouvrait devant lui. Il s'tait
depuis long-temps persuad de cette vrit, qu'il n'est rien de si
difficile que de parler avec justesse du systme gnral d'un pays ou
d'une nation, et qu'on ne peut le faire qu'en observant et voyant par
soi-mme. Il se mit donc en devoir d'explorer cette nouvelle contre,
comme douze annes auparavant il avait travers les pays d'Orient,
c'est--dire, presque toujours  pied et sans guide. Ce fut ainsi qu'il
parcourut successivement toutes les parties des tats-Unis, tudiant le
climat, les lois, les habitants, les moeurs, et lisant dans le grand
livre de la nature les divers changements oprs par la force
toute-puissante des sicles.

Le grand Washington, le librateur des tats-Unis, le guerrier patriote
qui avait prfr la libert de son pays  de vains honneurs, Washington
ne pouvait voir avec indiffrence l'auteur des Ruines; aussi le reut-il
avec distinction, et lui donna-t-il publiquement des marques d'estime
et de confiance.

Il n'en fut pas de mme de J. Adams, qui exerait alors les premires
fonctions de la rpublique. Volney, toujours sincre, avait critiqu
franchement un livre que le prsident avait publi quelque temps avant
d'tre lev  la magistrature quinquennale. On attribua gnralement 
une petite rancune d'auteur une perscution injuste et absurde que
Volney eut  essuyer. Il fut accus d'tre l'agent secret d'un
gouvernement dont la hache n'avait cess de frapper des hommes qui,
comme lui, taient les amis sincres d'une libert raisonnable. On
prtendit qu'il avait voulu livrer la Louisiane au directoire, tandis
qu'il avait publi ouvertement que, suivant lui, l'invasion de cette
province tait un faux calcul politique.

Ce fut dans ce mme temps qu'il fut en butte aux attaques du docteur
Priestley, aussi clbre par ses talents que remarquable par une manie
de catchiser que l'incendie de sa maison  Londres n'avait pu gurir.
Le physicien anglais n'avait pu lire de sang-froid quelques pages des
Ruines sur les diverses croyances des peuples. Pour s'tre plac entre
deux sectes galement extrmes, il se croyait modr, quoiqu'il
proscrivit, avec toute la violence des hommes les plus exagrs,
quiconque ne reconnaissait pas avec lui la divinit des critures, et ne
niait pas celle de J.-C.; Priestley, peut-tre jaloux de la rputation
de Volney, ne ngligea aucun moyen de l'engager dans une controverse
suivie, voulant sans doute profiter de la clbrit du philosophe
franais, pour mieux tablir la sienne; le sage voyageur n'opposa
d'abord aux attaques souvent grossires du savant anglais que le plus
imperturbable silence; mais enfin, press vivement par des diatribes o
il tait trait d'ignorant et de Hottentot, Volney dut se dcider 
rpondre, et ce fut pour dire qu'il ne rpondrait plus. Dans cette
rponse peu connue[10], il n'opposa aux grossirets de son adversaire
qu'une froide ironie, tempre par l'urbanit franaise et soutenue par
le langage de la raison; il y refusa de faire sa profession de foi,
parce que, disait-il, soit sous l'aspect politique, soit sous l'aspect
religieux, l'esprit de doute se lie aux ides de libert, de vrit, de
gnie, et l'esprit de certitude aux ides de tyrannie, d'abrutissment
et d'ignorance.

Ce concours de perscutions dgotait Volney de son sjour aux
tats-Unis, lorsqu'ayant reu la nouvelle de la mort de son pre, il fit
ses adieux  la terre de la libert, pour venir saluer le sol de la
patrie.

 peine arriv en France[11], son premier soin fut de renoncer  la
succession de son pre en faveur de sa belle-mre, pour laquelle il
avait toujours eu les sentiments d'un fils, parce qu'elle lui avait
montr dans plusieurs occasions la sollicitude d'une mre.

Volney avait signal son retour d'gypte par la publication de son
Voyage; on s'attendait gnralement  voir paratre la relation de celui
qu'il venait de faire en Amrique: cette esprance fut en partie due.

 l'poque de l'affranchissement des tats-Unis, cette belle contre
attirait l'attention gnrale; chacun, fascin par l'enthousiasme de la
libert, y voyait un pays naissant, mais dja riche  son aurore de tous
les fruits de l'ge mr. C'tait, suivant la plupart, le modle de tout
gouvernement; mais suivant Volney ce n'tait qu'une sduisante chimre.
Il avait tout vu en homme impartial; il tait revenu riche de remarques
neuves, d'observations savantes: il conut le plan d'un grand ouvrage o
il aurait observ la crise de l'indpendance dans toutes ses phases, o
il aurait trait successivement des diverses opinions qui partagent les
Amricains, de la politique de leur nouveau gouvernement, de l'extension
probable des tats malgr leur division sur quelques points; enfin il
aurait cherch  faire sentir l'erreur romanesque des crivains
modernes, qui appellent peuple neuf et vierge une runion d'habitants de
la vieille Europe, Allemands, Hollandais et surtout Anglais des trois
royaumes. Mais cet important ouvrage, dont cependant plusieurs parties
taient acheves, demandait un grand travail et surtout beaucoup de
temps dont les affaires publiques et prives ne lui permirent pas de
disposer; et d'ailleurs ses opinions diffrant sur beaucoup de points de
celles des publicistes amricains, peut-tre fut-il aussi arrt par la
crainte trop fonde de se faire de nouveaux ennemis. Il se dtermina
donc  ne publier que le _Tableau du climat et du sol des tats-Unis_.

Le voyage en gypte et en Syrie avait eu un si brillant succs, que ce
ne fut qu'avec dfiance que Volney publia le rsultat des observations
qu'il avait faites en Amrique. Ce dernier ouvrage fut aussi bien
accueilli que le premier. L'auteur y embrasse d'un coup d'oeil ces vastes
rgions hrisses de montagnes inaccessibles et couvertes d'immenses
forts; il en trace le plan topographique d'une main hardie; il analyse
avec sagacit les variations du climat. Sa dfinition pittoresque des
vents est surtout remarquable. Il n'a pas song  les personnifier, et
cependant, a dit un crivain[12], ils prennent dans ses descriptions
animes une sorte de forme et de stature homriques. Ce sont des
puissances; les fleuves et le continent sont leur empire; ils commandent
aux nuages, et les nuages, comme un corps d'arme, se rallient sous
leurs ordres. Les montagnes, les plaines, les forts deviennent le
thtre bruyant des combats. L'exposition des marches, des
contre-marches de ces tumultueux courants d'air, qui se brisent les uns
contre les autres dans des chocs pouvantables, ou qui se prcipitent
entre les monts  pic avec une imptuosit retentissante; tout ce
dsordre de l'atmosphre produit un effet qui saisit  la fois l'ame et
les sens, et les fait tressaillir d'motions nouvelles devant ces
nouveaux objets de surprise et de terreur.

Dans cet ouvrage, comme dans son Voyage en gypte et en Syrie, Volney ne
se borne pas  une simple description des pays qu'il parcourt: il se
livre  des considrations leves; l'utilit des hommes est toujours le
but de ses recherches. L'tude qu'il avait faite de la mdecine lui
donnait un grand avantage sur tous les voyageurs qui l'avaient prcd;
il tait plus  mme de juger du climat, d'analyser la salubrit de
l'air; il nous retrace les effets de la peste, de la fivre jaune; il en
recherche les diverses causes, et, s'il ne nous indique pas des moyens
de gurir ces terribles pidmies, du moins nous apprend-il comment on
pourrait les prvenir.

Diffrent des autres voyageurs, Volney ne nous entretient jamais de ses
aventures personnelles; il vite avec soin de se mettre en scne, et ne
parle mme pas des dangers qu'il a courus. Ce n'est cependant qu'expos
 des prils de toute espce qu'il a pu voyager dans les pays ravags de
l'Orient et dans les sombres forts de l'Amrique. Il avait d'autant
plus  craindre la cruaut des hommes et les attaques des btes froces,
qu'il ngligeait de prendre les prcautions les plus simples qu'indique
la prudence; aussi n'chappa-t-il plusieurs fois que par miracle. En
traversant une des forts des tats-Unis, il s'endormit au pied d'un
chne;  son rveil, il secoue son manteau, et reste ptrifi  la vue
d'un serpent  sonnettes. L'affreux reptile, troubl dans son repos,
s'lance et disparat parmi les arbres; on n'entendait plus le bruit de
ses cailles, avant que Volney, glac de terreur, et song 
s'enfuir...

Pendant ce voyage, on avait cr en France ce corps littraire qui sut,
en peu d'annes, se placer au premier rang des socits savantes de
l'Europe. L'illustre voyageur fut appel  siger  l'Acadmie: cet
honneur lui avait t dcern pendant son absence; il y acquit de
nouveaux droits en publiant les observations qu'il avait faites aux
tats-Unis...

Trois annes s'taient coules depuis qu'il avait quitt la France, et
les orages politiques n'taient pas apaiss: les factions s'agitaient
encore et dominaient tour  tour. Volney ne voulut pas reparatre sur la
scne politique, et chercha dans l'tude des consolations contre les
peines que lui causaient les malheurs de sa patrie.

 peu prs vers cette poque, il vit arriver chez lui le gnral
Bonaparte, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs annes, et que le
mouvement des partis avait fait priver de son grade. Me voil sans
emploi, dit-il  Volney; je me console de ne plus servir un pays que se
disputent les factions. Je ne puis rester oisif; je veux chercher du
service ailleurs. Vous connaissez la Turquie; vous y avez sans doute
conserv des relations; je viens vous demander des renseignements, et
surtout des lettres de recommandation pour ce pays: mes services dans
l'artillerie peuvent m'y rendre trs-utile. C'est parce que je connais
ce pays, rpondit Volney, que je ne vous conseillerai jamais de vous y
rendre. Le premier reproche qu'on vous y fera, sera d'tre chrtien: il
sera bien injuste sans doute, mais enfin on vous le fera et vous en
souffrirez. Vous allez me dire peut-tre que vous vous ferez musulman:
faible ressource, la tache originelle vous restera toujours; plus vous
dvelopperez de talents, et plus vous aurez  souffrir de
perscutions.--H bien, n'y songeons plus. J'irai en Russie; on y
accueille les Franais. Catherine vous a donn des marques de
considration; vous avez des correspondances avec ce pays, vous y avez
des amis.--Le renvoi de ma mdaille a dtruit toutes ces relations.
D'ailleurs les Franais qu'on accueille aujourd'hui en Russie, ne sont
pas ceux qui appartiennent  votre opinion. Croyez-moi, renoncez  votre
projet; c'est en France que vos talents trouveront le plus de chances
favorables: plus les factions se succdent rapidement dans un pays,
moins une destitution y est durable.--J'ai tout tent pour tre
rintgr; rien ne m'a russi.--Le gouvernement va prendre une nouvelle
forme, et Larveillre-Lpeaux y aura sans doute de l'influence: c'est
mon compatriote, il fut autrefois mon collgue; j'ai lieu de croire que
ma recommandation ne sera pas sans effet auprs de lui. Je vais
l'inviter  djeuner pour demain: trouvez-vous-y, nous ne serons que
nous trois.

Le djeuner eut lieu en effet; la conversation de Bonaparte frappa
Larveillre, dja prvenu par Volney. Le dput prsenta le lendemain
le gnral  son collgue Barras; qui le fit rintgrer.

Une liaison intime ne tarda pas  s'tablir entre le vertueux citoyen
qui voulait par-dessus tout la libert de son pays, et l'homme
extraordinaire qui devait l'asservir; mais Volney, toujours modr dans
sa conduite et ses opinions politiques, tait loin d'approuver la
ptulante activit de Bonaparte.

Vers la fin de 1799, Volney, convaincu que la libert allait prir sous
les coups de l'anarchie, seconda le 18 brumaire de tous ses efforts. Le
surlendemain de cette journe, Bonaparte lui envoya en prsent un
superbe attelage qu'il refusa; quelques semaines aprs, il lui fit
offrir par un de ses aides de camp le ministre de l'intrieur. Dites
au premier consul, rpondit Volney, qu'il est beaucoup trop bon cocher
pour que je puisse m'atteler  son char. Il voudra le conduire trop
vite, et un seul cheval rtif pourrait faire aller chacun de son ct le
cocher, le char et les chevaux.

Malgr cette indpendance de caractre que le consul n'tait pas
accoutum  trouver dans ceux qui l'entouraient, Volney continua prs de
deux ans  tre admis dans son intimit; il ne tarda pas  s'apercevoir
cependant que l'austrit de son langage commenait  dplaire, et qu'on
voulait surtout en carter cette familiarit qu'on avait accueillie
jusqu'alors. Un jour que dans une discussion importante et secrte le
ct avantageux d'une mesure avait t trop vant, et l'intrt de
l'humanit beaucoup trop nglig: C'est encore de la cervelle qu'il y a
l! s'cria Volney en mettant la main sur le coeur du premier consul.

On a cru gnralement que leur rupture avait clat  l'occasion de
l'influence que le premier consul se prparait  rendre au clerg. Il
est certain que Volney lui fit quelques observations sur la ncessit
d'une extrme circonspection dans cette mesure; mais si ces observations
furent reues froidement, on peut assurer que le consul dissimula une
partie du mcontentement qu'elles lui inspiraient. Les dbats furent
beaucoup plus vifs sur l'expdition de Saint-Domingue. Volney, qui avait
t appel  la discuter dans un conseil priv, s'y opposa de tout son
pouvoir. Il reprsenta avec force tous les obstacles qu'on aurait 
surmonter et tout ce qu'il y aurait encore  craindre, en supposant
qu'on parvnt  s'emparer de l'le. Admettons, ajouta-t-il, que les
ngres, libres depuis douze ans, veuillent bien rentrer dans la
servitude, que Toussaint-Louverture vous tende les bras, que votre arme
s'acclimate sans danger, que votre colonie reprenne son ancienne
activit; eh bien! mme dans ces suppositions qui me semblent contraires
aux notions du plus simple bon sens, vous commettrez la plus grave des
fautes. Pensez-vous que les Anglais, aujourd'hui seuls possesseurs des
mers, ne vous feront pas bientt une nouvelle guerre pour s'emparer de
cette colonie? Est-ce donc pour eux que vous voulez faire tant de
sacrifices? Qu'est-ce qu'un domaine qui n'offre point  ses matres de
communication directe pour l'exploiter, et encore moins pour le
dfendre? Quelques mois aprs, les dsastres de Saint-Domingue furent
connus: des amis de cour ne manqurent pas de rpter au premier consul
les propos que Volney avait tenus contre cette expdition dont il avait
si clairement prdit les suites; et, suivant l'usage, ces propos furent
comments et envenims.

Mais ce qui rompit pour toujours toute communication entre eux, ce fut
la conduite que tint le philosophe au moment de l'avnement  l'empire.
Volney avait concouru au 18 brumaire, dans l'espoir que la France en
recueillerait une paix durable et un gouvernement constitutionnel. Le
titre pompeux de Snat Conservateur avait fascin les yeux de la nation,
et Volney, comme tant d'autres, crut y voir un autel sur lequel on
alimenterait le feu de la libert. Il ne vit dans les snateurs que les
mandataires de la nation, chargs de conserver le dpt sacr des pactes
qui tabliraient un juste quilibre entre les droits des peuples et ceux
des souverains. Il fut aussi flatt que surpris d'tre appel  siger
sur la chaire curule. Il accepta cette dignit, parce qu'il la
considrait moins comme une rcompense honorifique que comme une charge
importante, et dont les devoirs taient beaux  remplir. Son illusion
dura peu. Il ne dissimula pas  quelques amis intimes sa crainte de voir
le snat devenir un instrument d'oppression pour la libert individuelle
comme pour la libert publique, et ds lors il crut devoir  sa
rputation l'obligation d'un grand acte. Au moment mme o l'on
proclamait l'empire, il envoya au nouvel empereur et au snat cette
dmission qui fit tant de bruit en France et en Europe. L'empereur en
fut vivement irrit; mais toujours matre de lui-mme quand il n'tait
pas pris au dpourvu, il sut contenir sa colre; et le lendemain,
apercevant Volney parmi les snateurs qui taient venus en corps lui
rendre hommage et prter serment de fidlit, il perce la foule, le tire
 l'cart, et reprenant son ancien ton affectueux: Qu'avez-vous fait,
Volney? lui dit-il; est-ce le signal de la rsistance que vous avez
voulu donner? Pensez-vous que cette dmission soit accepte? Si, comme
vous le dites, vous dsirez vous retirer dans le Midi, vos congs seront
prolongs tant que vous voudrez. Quelques jours aprs, le snat dcrta
qu'il n'accepterait la dmission d'aucun de ses membres.

Forc de reprendre sa dignit de snateur et dcor du titre de comte,
Volney, dsirant ne plus paratre sur la scne politique, se retira  la
campagne, o il reprit ses travaux historiques et philologiques. Il s'y
adonna particulirement  l'tude des langues de l'Asie. Il attribuait 
notre ignorance absolue des langues orientales, cet loignement qui
existe et se maintient opinitrement depuis tant de sicles entre les
Asiatiques et les Europens. En effet, qu'on suppose que l'usage de ces
langues devienne tout  coup commun et familier, et cette ligne
tranchante de contrastes s'efface en peu de temps; les relations
commerciales n'tant plus entraves par la difficult de s'entendre,
deviendraient plus frquentes, plus directes; et bientt s'tablirait
un nivellement de connaissances, qui amnerait insensiblement un
rapprochement de moeurs, d'usages et d'opinions.

Volney nous dit lui-mme que le but qu'il s'est propos en publiant son
premier ouvrage intitul _Simplification des langues orientales_, fut de
faire un premier pas fondamental qui pt en faciliter l'tude; mais ce
premier pas parut d'une telle importance  la Socit asiatique sante 
Calcutta, qu'elle s'empressa de compter Volney au nombre de ses membres.
Cet hommage flatteur de la seule socit savante qui pt juger du mrite
de son ouvrage, encouragea Volney  donner plus d'tendue au premier
plan qu'il s'tait trac; et il osa entreprendre de rsoudre un problme
rput jusqu' prsent insoluble, celui d'un alphabet universel au moyen
duquel on pt crire facilement toutes les langues.

En 1803, le gouvernement franais fit entreprendre le grand et
magnifique ouvrage de la _Description de l'gypte_; on devait y joindre
une carte gographique sur laquelle on voulait tracer la double
nomenclature arabe et franaise: au premier coup d'oeil la chose fut
juge impraticable  cause de la diffrence des prononciations. Volney
fut invit  faire l'application de son systme; mais il n'y consentit
qu' condition qu'il serait pralablement examin par un comit de
savants; ne voulant pas, disait-il, hasarder l'honneur d'un monument
public pour une petite vanit personnelle. On nomma une commission de
douze membres, et le nouveau systme de transcription europenne fut
admis  une grande majorit.

Ce nouveau succs fut une douce rcompense de ses utiles travaux. Il
continua de diriger ses recherches vers cette nouvelle branche de
savoir, et publia successivement plusieurs autres crits, o il continua
de prsenter des dveloppements nouveaux  sa premire ide
philanthropique de concourir  rapprocher tous les peuples; nous avons
de lui l'_Hbreu simplifi_, l'_Alphabet europen_, un _Rapport sur les
vocabulaires compars du professeur Pallas_, et un _Discours sur l'tude
philosophique des langues_.

La suppression de l'cole Normale avait mis fin aux cours d'histoire que
Volney avait ouverts d'une manire si brillante; mais elle n'avait pas
interrompu ses nombreuses et profondes recherches sur les anciens
historiens. Ds 1781, il avait soumis  l'Acadmie, un Essai sur la
chronologie de ces premiers peuples dont il avait t observer les
monuments et les traces dans les pays qu'ils avaient habits. En 1814,
il publia ses _Nouvelles Recherches sur l'histoire ancienne_. Il y
interroge tour  tour les plus anciennes traditions, les combat les unes
par les autres, et, par un systme continuel de comparaison, il
parvient  dgager les faits des nombreuses fables qui les dnaturaient.
Peu d'historiens rsistent  cette espce d'enqute juridique; c'est
dans leur propre arsenal qu'il va chercher des armes pour les combattre,
et il le fait d'une manire victorieuse. Il s'attache surtout  rsoudre
le grand problme assyrien, et le rsout  l'honneur d'Hrodote, qui est
dmontr l'auteur le plus profond et le plus exact des anciens. Cet
ouvrage, fruit d'un travail immense et preuve d'une rudition profonde,
et suffi pour la gloire de Volney.

L'tude opinitre  laquelle il se livrait sans cesse, abrgea ses
jours. Sa sant, qui avait toujours t dlicate, devint languissante,
et bientt il sentit approcher sa fin; elle fut digne de sa vie.

Je connais l'habitude de votre profession dit-il  son mdecin trois
jours avant de mourir; mais je ne veux pas que vous traitiez mon
imagination comme celle des autres malades. Je ne crains pas la mort.
Dites-moi franchement ce que vous pensez de mon tat, parce que j'ai des
dispositions  faire. Le docteur paraissant hsiter: J'en sais assez,
reprit Volney, faites venir un notaire.

Il dicta son testament avec le plus grand calme, et n'abandonnant pas 
son dernier moment l'ide qui n'avait cess de l'occuper pendant
vingt-cinq ans, et craignant, sans doute, que ses essais ne fussent
interrompus aprs lui, il consacra une somme de vingt-quatre mille
francs pour fonder un prix annuel de douze cents francs pour le meilleur
ouvrage sur l'tude philosophique des langues.

Volney mourut le 25 avril 1820; les regrets de toute la France se sont
mls aux larmes d'une pous, modle de son sexe, dont la bienfaisance
fait oublier aux pauvres la perte de leur protecteur, et dont les vertus
rappellent les qualits de celui dont elle sut embellir la vie.

Parvenu aux honneurs et  une brillante fortune, et ne les devant qu'
ses talents suprieurs, Volney n'en faisait usage que pour rendre
heureux tous ceux qui l'entouraient. Il se plaisait surtout  encourager
et  secourir des hommes de lettres indigents. Le malheureux pouvait
rclamer l'appui de ce citoyen vertueux, qui ne rsistait jamais au
plaisir d'tre utile.

Dans sa carrire politique, il se montra toujours ami sincre d'une
libert raisonnable, et ne dvia jamais de ses principes de justice et
de modration. Un de ses amis le flicitait un jour sur sa lettre 
Catherine: Et moi, je m'en suis repenti, dit-il aussitt avec une
sincrit philosophique. Si, au lieu d'irriter ceux des rois qui
avaient montr des dispositions favorables  la philosophie, nous
eussions maintenu ces dispositions par une politique plus sage et une
conduite plus modre, la libert n'et pas prouv tant d'obstacles, ni
cot tant de sang.

La modestie et la simplicit de son caractre et de ses moeurs ne
l'abandonnrent jamais, et les honneurs dont il fut revtu ne
l'blouirent pas un instant. Je suis toujours le mme, crivait-il 
un de ses intimes amis, un peu comme Jean La Fontaine, prenant le temps
comme il vient et le monde comme il va; pas encore bien accoutum 
m'entendre appeler _monsieur le comte_, mais cela viendra _avec les bons
exemples_. J'ai pourtant mes armes, et mon cachet dont je vous rgale:
deux colonnes asiatiques ruines, d'or, bases de ma noblesse, surmontes
d'une hirondelle, emblmatique (fond d'argent), _oiseau voyageur, mais
fidle_, qui chaque anne vient sur ma chemine chanter printemps et
libert.

On a souvent reproch  Volney un caractre morose et une sorte de
disposition misanthropique, dont il avait montr des germes dans les
premires annes de sa vie. Ce reproche, il faut l'avouer, n'a pas
toujours t sans fondement; ces dispositions furent quelquefois l'effet
d'une sant trop languissante; peut-tre aussi doit-on les attribuer 
cette tude profonde qu'il avait faite du coeur humain, dans le cours de
sa vie politique. Malheur, a dit un sage, malheur  l'homme sensible
qui a os dchirer le voile de la socit, et refuse de se livrer 
cette illusion thtrale si ncessaire  notre repos! son ame se trouve
en vie dans le sein du nant; c'est le plus cruel de tous les
supplices...... Volney dchira le voile.

ADOLPHE BOSSANGE.




INVOCATION.


Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux!
c'est vous que j'invoque; c'est  vous que j'adresse ma prire. Oui!
tandis que votre aspect repousse d'un secret effroi les regards du
vulgaire, mon coeur trouve  vous contempler le charme des sentiments
profonds et des hautes penses. Combien d'utiles leons, de rflexions
touchantes ou fortes n'offrez-vous pas  l'esprit qui sait vous
consulter! C'est vous qui, lorsque la terre entire asservie se taisait
devant les tyrans, proclamiez dja les vrits qu'ils dtestent, et qui,
confondant la dpouille des rois avec celle du dernier esclave,
attestiez le saint dogme de l'GALIT. C'est dans votre enceinte,
qu'amant solitaire de la LIBERT, j'ai vu m'apparatre son gnie, non
tel que se le peint un vulgaire insens, arm de torches et de
poignards, mais sous l'aspect auguste de la justice, tenant en ses mains
les balances sacres o se psent les actions des mortels aux portes de
l'ternit.

 tombeaux! que vous possdez de vertus! vous pouvantez les tyrans:
vous empoisonnez d'une terreur secrte leurs jouissances impies; ils
fuient votre incorruptible aspect, et les lches portent loin de vous
l'orgueil de leurs palais. Vous punissez l'oppresseur puissant; vous
ravissez l'or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu'il a
dpouill; vous compensez les privations du pauvre, en fltrissant de
soucis le faste du riche; vous consolez le malheureux, en lui offrant un
dernier asyle; enfin vous donnez  l'ame ce juste quilibre de force et
de sensibilit qui constitue la sagesse, la science de la vie. En
considrant qu'il faut tout vous restituer, l'homme rflchi nglige de
se charger de vaines grandeurs, d'inutiles richesses: il retient son
coeur dans les bornes de l'quit; et cependant, puisqu'il faut qu'il
fournisse sa carrire, il emploie les instants de son existence, et use
des biens qui lui sont accords. Ainsi vous jetez un frein salutaire sur
l'lan imptueux de la cupidit; vous calmez l'ardeur fivreuse des
jouissances qui troublent les sens; vous reposez l'ame de la lutte
fatigante des passions; vous l'levez au-dessus des vils intrts qui
tourmentent la foule; et de vos sommets, embrassant la scne des peuples
et des temps, l'esprit ne se dploie qu' de grandes affections, et ne
conoit que des ides solides de vertu et de gloire. Ah! quand le songe
de la vie sera termin,  quoi auront servi ses agitations, si elles ne
laissent la trace de l'utilit?

 ruines! je retournerai vers vous prendre vos leons! je me replacerai
dans la paix de vos solitudes; et l, loign du spectacle affligeant
des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs; je m'occuperai de
leur bonheur, et le mien se composera de l'ide de l'avoir ht.





LES RUINES, OU MDITATION SUR LES RVOLUTIONS DES EMPIRES.




CHAPITRE PREMIER.

Le voyage.


La onzime anne du rgne d'_Abd-ul-Hamid_, fils d'_Ahmed_, empereur des
_Turks_, au temps o les Russes victorieux s'emparrent de la Krime et
plantrent leurs tendards sur le rivage qui mne  Constantinople, je
voyageais dans l'empire des _Ottomans_, et je parcourais les provinces
qui jadis furent les royaumes d'_gypte_ et de _Syrie_.

Portant toute mon attention sur ce qui concerne le bonheur des hommes
dans l'tat social, j'entrais dans les villes et j'tudiais les moeurs de
leurs habitants; je pntrais dans les palais, et j'observais la
conduite de ceux qui gouvernent; je m'cartais dans les campagnes, et
j'examinais la condition des hommes qui cultivent; et partout ne voyant
que brigandage et dvastation, que tyrannie et que misre, mon coeur
tait oppress de tristesse et d'indignation.

Chaque jour je trouvais sur ma route des champs abandonns, des villages
dserts, des villes en ruines: souvent je rencontrais d'antiques
monuments, des dbris de temples, de palais et de forteresses; des
colonnes, des aqueducs, des tombeaux: et ce spectacle tourna mon esprit
vers la mditation des temps passs, et suscita dans mon coeur des
penses graves et profondes.

Et j'arrivai  la ville de _Hems_, sur les bords de l'_Oronte_; et l,
me trouvant rapproch de celle de _Palmyre_, situe dans le dsert, je
rsolus de connatre par moi-mme ses monuments si vants; et, aprs
trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant travers une
valle remplie de grottes et de _spulcres_, tout  coup, au sortir de
cette valle, j'aperus dans la plaine la scne de ruines la plus
tonnante: c'tait une multitude innombrable de superbes colonnes
debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s'tendaient  perte
de vue en files symtriques. Parmi ces colonnes taient de grands
difices, les uns entiers, les autres demi-crouls. De toutes parts la
terre tait jonche de semblables dbris, de corniches, de chapiteaux,
de fts, d'entablements, de pilastres, tous de marbre blanc, d'un
travail exquis. Aprs trois quarts d'heure de marche le long de ces
ruines, j'entrai dans l'enceinte d'un vaste difice, qui fut jadis un
temple ddi au _soleil_, et je pris l'hospitalit chez de pauvres
paysans arabes, qui ont tabli leurs chaumires sur le parvis mme du
temple; et je rsolus de demeurer pendant quelques jours pour considrer
en dtail la beaut de tant d'ouvrages.

Chaque jour je sortais pour visiter quelqu'un des monuments qui couvrent
la plaine; et un soir que, l'esprit occup de rflexions, je m'tais
avanc jusqu' la _valle des spulcres_, je montai sur les hauteurs qui
la bordent, et d'o l'oeil domine  la fois l'ensemble des ruines et
l'immensit du dsert.--Le soleil venait de se coucher; un bandeau
rougetre marquait encore sa trace  l'horizon lointain des monts de la
Syrie: la pleine lune  l'orient s'levait sur un fond bleutre, aux
planes rives de l'Euphrate: le ciel tait pur, l'air calme et serein;
l'clat mourant du jour temprait l'horreur des tnbres; la fracheur
naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrase; les ptres
avaient retir leurs chameaux; l'oeil n'apercevait plus aucun mouvement
sur la terre monotone et gristre; un vaste silence rgnait sur le
dsert; seulement  de longs intervalles on entendait les lugubres cris
de quelques oiseaux de nuit et de quelques _chacals_...[13] L'ombre
croissait, et dja dans le crpuscule mes regards ne distinguaient plus
que les fantmes blanchtres des colonnes et des murs.... Ces lieux
solitaires, cette soire paisible, cette scne majestueuse, imprimrent
 mon esprit un recueillement religieux. L'aspect d'une grande cit
dserte, la mmoire des temps passs, la comparaison de l'tat prsent,
tout leva mon coeur  de hautes penses. Je m'assis sur le tronc d'une
colonne; et l, le coude appuy sur le genou, la tte soutenue sur la
main, tantt portant mes regards sur le dsert, tantt les fixant sur
les ruines, je m'abandonnai  une rverie profonde.




CHAPITRE II.

La mditation.


Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente: ici fut le sige
d'un empire puissant. Oui! ces lieux maintenant si dserts, jadis une
multitude vivante animait leur enceinte; une foule active circulait dans
ces routes aujourd'hui solitaires. En ces murs o rgne un morne
silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris
d'allgresse et de fte: ces marbres amoncels formaient des palais
rguliers; ces colonnes abattues ornaient la majest des temples; ces
galeries croules dessinaient les places publiques. L, pour les
devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa
subsistance, affluait un peuple nombreux: l, une industrie cratrice de
jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait
s'changer la pourpre de _Tyr_ pour le fil prcieux de la _Srique_, les
tissus moelleux de _Kachemire_ pour les tapis fastueux de la _Lydie_,
l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l'or
d'_Ophir_ pour l'tain de _Thul_.

Et maintenant voil ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre
squelette! Voil ce qui reste d'une vaste domination, un souvenir obscur
et vain! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques a
succd une solitude de mort. Le silence des tombeaux s'est substitu au
murmure des places publiques. L'opulence d'une cit de commerce s'est
change en une pauvret hideuse. Les palais des rois sont devenus le
repaire des fauves; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les
reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux!... Ah! comment
s'est clipse tant de gloire! Comment se sont anantis tant de
travaux!... Ainsi donc prissent les ouvrages des hommes! ainsi
s'vanouissent les empires et les nations!

Et l'histoire des temps passs se retraa vivement  ma pense; je me
rappelai ces sicles anciens o vingt peuples fameux existaient en ces
contres; je me peignis l'_Assyrien_ sur les rives du _Tigre_, le
_Kalden_ sur celles de l'_Euphrate_, le _Perse_ rgnant de l'_Indus_ 
la _Mditerrane_. Je dnombrai les royaumes de _Damas_ et de
l'_Idume_, de _Jrusalem_ et de _Samarie_, et les tats belliqueux des
_Philistins_, et les rpubliques commerantes de la _Phnicie_. Cette
_Syrie_, me disais-je, aujourd'hui presque dpeuple, comptait alors
cent villes puissantes. Ses campagnes taient couvertes de villages, de
bourgs et de hameaux[14]. De toutes parts l'on ne voyait que champs
cultivs, que chemins frquents, qu'habitations presses.... Ah! que
sont devenus ces ges d'abondance et de vie? Que sont devenues tant de
brillantes crations de la main de l'homme? O sont-ils ces remparts de
_Ninive_, ces murs de _Babylone_, ces palais de _Perspolis_, ces
temples de _Balbeck_ et de _Jrusalem_? O sont ces flottes de _Tyr_,
ces chantiers d'_Arad_, ces ateliers de _Sidon_, et cette multitude de
matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? et ces laboureurs, et
ces moissons, et ces troupeaux, et toute cette cration d'tres vivants
dont s'enorgueillissait la face de la terre? Hlas! je l'ai parcourue,
cette terre ravage! J'ai visit les lieux qui furent le thtre de tant
de splendeur, et je n'ai vu qu'abandon et que solitude.... J'ai cherch
les anciens peuples et leurs ouvrages, et je n'en ai vu que la trace,
semblable  celle que le pied du passant laisse sur la poussire. Les
temples se sont crouls, les palais sont renverss, les ports sont
combls, les villes sont dtruites, et la terre, nue d'habitants, n'est
plus qu'un lieu dsol de spulcres.... Grand Dieu! d'o viennent de si
funestes rvolutions? Par quels motifs la fortune de ces contres
a-t-elle si fort chang? Pourquoi tant de villes se sont-elles
dtruites? Pourquoi cette ancienne population ne s'est-elle point
reproduite et perptue?

Ainsi livr  ma rverie, sans cesse de nouvelles rflexions se
prsentaient  mon esprit. Tout, continuai-je, gare mon jugement et
jette mon coeur dans le trouble et l'incertitude. Quand ces contres
jouissaient de ce qui compose la gloire et le bonheur des hommes,
c'taient des peuples _infidles_ qui les habitaient: c'tait le
_Phnicien_, sacrificateur homicide  _Molok_, qui rassemblait dans ses
murs les richesses de tous les climats; c'tait le _Kalden_, prostern
devant un _serpent_[15], qui subjuguait d'opulentes cits, et
dpouillait les palais des rois et les temples des dieux; c'tait le
_Perse_, adorateur du feu, qui recueillait les tributs de cent nations;
c'taient les habitants de cette ville mme, adorateurs du soleil et des
astres, qui levaient tant de monuments de prosprit et de luxe....
Troupeaux nombreux, champs fertiles, moissons abondantes, tout ce qui
devait tre le prix de la _pit_ tait aux mains de ces _idoltres_: et
maintenant que des peuples _croyants_ et _saints_ occupent ces
montagnes, ce n'est plus que solitude et strilit. La terre, sous ces
mains bnites, ne produit que des ronces et des absinthes. L'homme sme
dans l'angoisse, et ne recueille que des larmes et des soucis; la
guerre, la famine, la peste l'assaillent tour  tour... Cependant, ne
sont-ce pas l les enfants des prophtes? Ce _musulman_, ce _chrtien_,
ce _juif_, ne sont-ils pas les peuples lus du ciel, combls de graces
et de miracles? Pourquoi donc ces races privilgies ne jouissent-elles
plus des mmes faveurs? Pourquoi ces terres sanctifies par le sang des
martyrs, sont-elles prives des bienfaits anciens? Pourquoi en sont-ils
comme bannis et transfrs depuis tant de sicles  d'autres nations, en
d'autres pays?...

Et  ces mots, mon esprit suivant le cours des vicissitudes qui ont tour
 tour transmis le sceptre du monde  des peuples si diffrents de
cultes et de moeurs, depuis ceux de l'Asie antique jusqu'aux plus
rcents de l'_Europe_, ce nom d'une terre natale rveilla en moi le
sentiment de la _patrie_; et tournant vers elle mes regards, j'arrtai
toutes mes penses sur la situation o je l'avais quitte[16].

Je me rappelai ses campagnes si richement cultives ses routes si
somptueusement traces, ses villes habites par un peuple immense, ses
flottes rpandues sur toutes les mers, ses ports couverts des tributs de
l'une et de l'autre Inde; et comparant  l'activit de son commerce, 
l'tendue de sa navigation,  la richesse de ses monuments, aux arts et
 l'industrie de ses habitants, tout ce que l'gypte et la Syrie purent
jadis possder de semblable, je me plaisais  retrouver la splendeur
passe de l'Asie dans l'Europe moderne; mais bientt le charme de ma
rverie fut fltri par un dernier terme de comparaison. Rflchissant
que telle avait t jadis l'activit des lieux que je contemplais: Qui
sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l'abandon de nos propres
contres? Qui sait si sur les rives de la _Seine_, de la _Tamise_, ou du
_Sviderze_, l o maintenant, dans le tourbillon de tant de
jouissances, le coeur, et les yeux ne peuvent suffire  la multitude des
sensations; qui sait si un voyageur comme moi ne s'asseoira pas un jour
sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des
peuples et la mmoire de leur grandeur?

 ces mots mes yeux se remplirent de larmes, et couvrant ma tte du pan
de mon manteau, je me livrai  de sombres mditations sur les choses
humaines. Ah! malheur  l'homme, dis-je dans ma douleur; une aveugle
fatalit se joue de sa destine! Une ncessit funeste rgit au hasard
le sort des mortels. Mais non: ce sont les dcrets d'une justice cleste
qui s'accomplissent! Un Dieu mystrieux exerce ses jugements
incomprhensibles! Sans doute il a port contre cette terre un anathme
secret; en vengeance des races passes, il a frapp de maldiction les
races prsentes. Oh! qui osera sonder les profondeurs de la
Divinit[17]?

Et je demeurai immobile, absorb dans une mlancolie profonde.




CHAPITRE III.

Le fantme.


Cependant un bruit frappa mon oreille; tel que l'agitation d'une robe
flottante et d'une marche  pas lents sur des herbes sches et
frmissantes. Inquiet, je soulevai mon manteau, et jetant de tous cts
un regard furtif, tout  coup  ma gauche, dans le mlange du
clair-obscur de la lune, au travers des colonnes et des ruines d'un
temple voisin, il me sembla voir un fantme blanchtre envelopp d'une
draperie immense, tel que l'on peint les spectres sortant des tombeaux.
Je frissonnai; et tandis qu'mu d'effroi j'hsitais de fuir ou de
m'assurer de l'objet, les graves accents d'une voix profonde me firent
entendre ce discours:

Jusques  quand l'homme importunera-t-il les cieux d'une injuste
plainte? Jusques  quand, par de vaines clameurs, accusera-t-il le SORT
de ses maux? Ses yeux seront-ils donc toujours ferms  la lumire, et
son coeur aux insinuations de la vrit et de la raison? Elle s'offre
partout  lui, cette vrit lumineuse, et il ne la voit point! Le cri de
la raison frappe son oreille, et il ne l'entend pas! Homme injuste! si
tu peux un instant suspendre le prestige qui fascine tes sens! si ton
coeur est capable de comprendre le langage du raisonnement, interroge ces
ruines! Lis les leons qu'elles te prsentent!.... Et vous, tmoins de
vingt sicles divers, temples saints! tombeaux vnrables! murs jadis
glorieux, paraissez dans la cause de la _nature mme_! Venez au tribunal
d'un sain entendement dposer contre une accusation injuste! venez
confondre les dclamations d'une fausse sagesse ou d'une pit
hypocrite, et vengez la terre et les cieux de l'homme qui les
calomnie!

Quelle est-elle, cette _aveugle fatalit_, qui, sans _rgle_ et sans
_lois_, se _joue_ du sort des mortels? Quelle est cette ncessit
injuste qui confond l'issue des actions, et de la prudence, et de la
folie? En quoi consistent ces _anathmes_ clestes sur ces contres? O
est cette maldiction _divine_ qui perptue l'abandon de ces campagnes?
Dites, monuments des temps passs! les cieux ont-ils chang leurs lois,
et la terre sa marche? Le soleil a-t-il teint ses feux dans l'espace?
Les mers n'lvent-elles plus leurs nuages? Les pluies et les roses
demeurent-elles fixes dans les airs? Les montagnes retiennent-elles
leurs sources? Les ruisseaux se sont-ils taris? et les plantes
sont-elles prives de semences et de fruits? Rpondez, race de mensonge
et d'iniquit, Dieu a-t-il troubl cet ordre primitif et constant qu'il
assigna lui-mme  la nature? Le ciel a-t-il dni  la terre, et la
terre  ses habitants, les biens que jadis ils leur accordrent? Si rien
n'a chang dans la cration, si les mmes moyens qui existrent
subsistent encore,  quoi tient donc que les races prsentes ne soient
ce que furent les races passes? Ah! c'est faussement que vous accusez
le sort et la Divinit! c'est  tort que vous reportez  Dieu la cause
de vos maux! Dites, race perverse et hypocrite! si ces lieux sont
dsols, si des cits puissantes sont rduites en solitudes, est-ce
Dieu qui en a caus la ruine? Est-ce sa main qui a renvers ces
murailles, sap ces temples, mutil ces colonnes; ou est-ce la main de
l'homme? Est-ce le bras de Dieu qui a port le fer dans la ville et le
feu dans la campagne, qui a tu le peuple, incendi les moissons,
arrach les arbres et ravag les cultures, ou est-ce le bras de l'homme?
Et lorsqu'aprs la dvastation des rcoltes, la famine est survenue,
est-ce la vengeance de Dieu qui l'a produite, ou la fureur insense de
l'homme? Lorsque dans la famine le peuple s'est repu d'aliments
immondes, si la peste a suivi, est-ce la colre de Dieu qui l'a envoye,
ou l'imprudence de l'homme? Lorsque la guerre, la famine et la peste ont
moissonn les habitants, si la terre est reste dserte, est-ce Dieu qui
l'a dpeuple? Est-ce son avidit qui pille le laboureur, ravage les
champs producteurs et dvaste les campagnes, ou est-ce l'avidit de ceux
qui gouvernent? Est-ce son orgueil qui suscite des guerres homicides, ou
l'orgueil des rois et de leurs ministres? Est-ce la vnalit de ses
dcisions qui renverse la fortune des familles, o la vnalit des
organes des lois? sont-ce enfin ses passions qui, sous mille formes,
tourmentent les individus et les peuples, ou sont-ce les passions des
hommes? Et si, dans l'angoisse de leurs maux, ils n'en voient pas les
remdes, est-ce l'ignorance de Dieu qu'il en faut inculper, o leur
ignorance? Cessez donc,  mortels, d'accuser la fatalit du SORT ou les
jugements de la Divinit! Si Dieu est bon, sera-t-il l'auteur de votre
supplice? S'il est juste, sera-t-il le complice de vos forfaits? Non,
non; la bizarrerie dont l'homme se plaint n'est point la bizarrerie du
destin; l'obscurit o sa raison s'gare n'est point l'obscurit de
Dieu; la source de ses calamits n'est point recule dans les cieux;
elle est prs de lui sur la terre: elle n'est point cache au sein de la
Divinit; elle rside dans l'homme mme; il la porte dans son coeur.

Tu murmures et tu dis: Comment des peuples infidles ont-ils joui des
bienfaits des cieux et de la terre? Comment des races saintes sont-elles
moins fortunes que des peuples impies? Homme fascin! o est donc la
contradiction qui te scandalise? O est l'nigme que tu supposes  la
justice des cieux? Je remets  toi-mme la balance des graces et des
peines, des causes et des effets. Dis: Quand ces infidles observaient
les lois des cieux et de la terre, quand ils rglaient d'intelligents
travaux sur l'ordre des saisons et la course des astres, Dieu devait-il
troubler l'quilibre du monde pour tromper leur prudence? Quand leurs
mains cultivaient ces campagnes avec soins et sueurs, devait-il
dtourner les pluies, les roses fcondantes, et y faire crotre des
pines? Quand, pour fertiliser ce sol aride, leur industrie
construisait des aqueducs, creusait des canaux, amenait,  travers les
dserts, des eaux lointaines, devait-il tarir les sources des montagnes?
devait-il arracher les moissons que l'art faisait natre, dvaster les
campagnes que peuplait la paix, renverser les villes que faisait fleurir
le travail, troubler enfin l'ordre tabli par la sagesse de l'homme? Et
quelle est cette _infidlit_ qui fonda des empires par la prudence, les
dfendit par le courage, les affermit par la justice; qui leva des
villes puissantes, creusa des ports profonds, desscha des marais
pestilentiels, couvrit la mer de vaisseaux, la terre d'habitants, et,
semblable  l'esprit crateur, rpandit le mouvement et la vie sur le
monde? Si telle est l'_impit_, qu'est-ce donc que la _vraie croyance_?
La saintet consiste-t-elle  dtruire? Le Dieu qui peuple l'air
d'oiseaux, la terre d'animaux, les ondes, de reptiles; _Dieu_ qui anime
la nature entire, est-il donc un Dieu de ruines et de tombeaux?
Demande-t-il la dvastation pour hommage, et pour sacrifice l'incendie?
Veut-il pour hymnes des gmissements, des homicides pour adorateurs,
pour temple un monde dsert et ravag? Voil cependant, races _saintes_
et _fidles_, quels sont vos ouvrages! voil les fruits de votre
_pit_! Vous avez tu les peuples, brl les villes, dtruit les
cultures, rduit la terre en solitude, et vous demandez le salaire de
vos oeuvres! Il faudra sans doute vous produire des miracles! Il faudra
ressusciter les laboureurs que vous gorgez, relever les murs que vous
renversez, reproduire les moissons que vous dtruisez, rassembler les
eaux que vous dispersez, contrarier enfin toutes les lois des cieux et
de la terre; ces lois tablies par Dieu mme, pour dmonstration de sa
magnificence et de sa grandeur; ces lois ternelles antrieures  tous
les codes,  tous les prophtes; ces lois immuables que ne peuvent
altrer, ni les passions, ni l'ignorance de l'homme! Mais la _passion_
qui les mconnat, l'_ignorance_ qui n'observe point les causes, qui ne
prvoit point les effets, ont dit dans la sottise de leur coeur: Tout
vient du hasard, une fatalit aveugle verse le bien et le mal sur la
terre, sans que la prudence ou le savoir puisse s'en prserver. Ou,
prenant un langage hypocrite, elles ont dit: Tout vient de Dieu; il se
plat  tromper la sagesse et  confondre la raison..... Et l'ignorance
s'est applaudie dans sa malignit. Ainsi, a-t-elle dit, je m'galerai 
la science qui me blesse; je rendrai inutile la prudence qui me fatigue
et m'importune. Et la cupidit a ajout: Ainsi j'opprimerai le faible
et je dvorerai les fruits de sa peine; et je dirai: _C'est Dieu qui l'a
dcrt, c'est le sort qui l'a voulu._--Mais moi, j'en jure par les
lois du ciel et de la terre, et par celles qui rgissent le coeur humain!
l'hypocrite sera du dans sa fourberie, l'injuste dans sa rapacit; le
soleil changera son cours avant que la sottise prvale sur la sagesse et
le savoir, et que l'aveuglement l'emporte sur la prudence, dans l'art
dlicat et profond de procurer  l'homme ses vraies jouissances, et
d'asseoir sur des bases solides sa flicit.




CHAPITRE IV.

L'exposition.


Ainsi parla le Fantme. Interdit de ce discours, et le coeur agit de
diverses penses, je demeurai long-temps en silence. Enfin,
m'enhardissant  prendre la parole, je lui dis:  Gnie des tombeaux et
des ruines! ta prsence et ta svrit ont jet mes sens dans le
trouble; mais la justesse de ton discours rend la confiance  mon ame.
Pardonne  mon ignorance. Hlas! si l'homme est aveugle, ce qui fait son
tourment fera-t-il encore son crime? J'ai pu mconnatre la voix de la
raison; mais je ne l'ai point rejete aprs l'avoir connue. Ah! si tu
lis dans mon coeur, tu sais combien il dsire la vrit, tu sais qu'il la
recherche avec passion..... Et n'est-ce pas  sa poursuite que tu me
vois en ces lieux carts? Hlas! j'ai parcouru la terre; j'ai visit
les campagnes et les villes; et voyant partout la misre et la
dsolation, le sentiment des maux qui tourmentent mes semblables a
profondment afflig mon ame. Je me suis dit en soupirant: L'homme
n'est-il donc cr que pour l'angoisse et pour la douleur? Et j'ai
appliqu mon esprit  la mditation de nos maux, pour en dcouvrir les
remdes. J'ai dit: Je me sparerai des socits corrompues; je
m'loignerai des palais o l'ame se dprave par la satit, et des
cabanes o elle s'avilit par la misre; j'irai dans la solitude vivre
parmi les ruines; j'interrogerai les monuments anciens sur la sagesse
des temps passs; j'voquerai du sein des tombeaux l'esprit qui jadis,
dans l'Asie, fit la splendeur des tats et la gloire des peuples. Je
demanderai  la cendre des lgislateurs _par quels mobiles s'lvent et
s'abaissent les empires; de quelles causes naissent la prosprit et les
malheurs des nations; sur quels principes enfin doivent s'tablir la
paix des socits et le bonheur des hommes_:

Je me tus; et, les yeux baisss, j'attendis la rponse du Gnie. La
paix, dit-il, et le bonheur descendent sur celui qui pratique la
justice.  jeune homme! puisque ton coeur cherche avec droiture la
vrit, puisque tes yeux peuvent encore la reconnatre  travers le
bandeau des prjugs, ta prire ne sera point vaine: j'exposerai  tes
regards cette vrit que tu appelles; j'enseignerai  ta raison cette
sagesse que tu rclames; je te rvlerai la sagesse des tombeaux et la
science des sicles... Alors s'approchant de moi et posant sa main sur
ma tte: lve-toi, mortel, dit-il, et dgage tes sens de la poussire
o tu rampes... Et soudain, pntr d'un feu cleste, les liens qui
nous fixent ici-bas me semblrent se dissoudre; et tel qu'une vapeur
lgre, enlev par le vol du Gnie, je me sentis transport dans la
rgion suprieure. L, du plus haut des airs, abaissant mes regards vers
la terre, j'aperus une scne nouvelle. Sous mes pieds, nageant dans
l'espace, un globe, semblable  celui de la lune; mais moins gros et
moins lumineux, me prsentait l'une de ses faces[18]; et cette face
avait l'aspect d'un disque sem de grandes taches, les unes blanchtres
et nbuleuses, les autres brunes, vertes ou gristres; et tandis que je
m'efforais de dmler ce qu'taient ces taches: Homme qui cherches la
vrit, me dit le Gnie, reconnais-tu ce spectacle?-- Gnie!
rpondis-je, si d'autre part je ne voyais le globe de la lune, je
prendrais celui-ci pour le sien; car il a les apparences de cette
plante vue au tlescope dans l'ombre d'une clipse: on dirait que ces
diverses taches sont des mers et des continents.

--Oui; me dit-il, ce sont des mers et des continents, ceux-l mmes de
l'hmisphre que tu habites...

--Quoi! m'criai-je, c'est l cette terre o vivent les mortels!...

--Oui, reprit-il: cet espace brumeux qui occupe irrgulirement une
grande portion du disque, et l'enceint presque de tous cts, c'est l
ce que vous appelez le vaste _Ocan_, qui, du ple du sud s'avanant
vers l'quateur, forme d'abord le grand golfe de l'_Inde_ et de
l'_Afrique_, puis se prolonge  l'orient  travers les les _Malaises_
jusqu'aux confins de la _Tartarie_, tandis qu' l'ouest il enveloppe les
continents de l'_Afrique_ et de l'_Europe_ jusque dans le nord de
l'_Asie_.

Sous nos pieds, cette presqu'le de forme carre est l'aride contre
des _Arabes_;  sa gauche ce grand continent presque aussi nu dans son
intrieur, et seulement verdtre sur ses bords, est le sol brl
qu'habitent les _hommes noirs_[19]. Au nord, par del une mer
irrgulire et longuement troite[20], sont les campagnes de l'Europe,
riche en prairies et en champs cultivs:  sa droite, depuis la
Caspienne, s'tendent les plaines neigeuses et nues de la _Tartarie_. En
revenant  nous, cet espace blanchtre est le vaste et triste dsert du
_Gobi_, qui spare la _Chine_ du reste du monde. Tu vois cet empire
dans le terrain sillonn qui fuit  nos regards sous un plan obliquement
courb. Sur ces bords, ces langues dchires et ces points pars sont
les presqu'les, et les les des peuples _Malais_, tristes possesseurs
des parfums et des aromates. Ce triangle qui s'avance au loin dans la
mer, est la presqu'le trop clbre de l'_Inde_. Tu vois le cours
tortueux du _Gange_, les pres montagnes du _Tibet_, le vallon fortun
de _Kachemire_, les dserts sals du _Persan_, les rives de l'_Euphrate_
et du _Tigre_, et le lit encaiss du _Jourdain_, et les canaux du _Nil_
solitaire...

-- Gnie, dis-je, en l'interrompant, la vue d'un mortel n'atteint pas
 ces objets dans un tel loignement... Aussitt, m'ayant touch la
vue, mes yeux devinrent plus perants que ceux de l'aigle; et cependant
les fleuves ne me parurent encore que des rubans sinueux, les montagnes,
des sillons tortueux, et les villes que de petits compartiments
semblables  des cases d'checs.

Et le Gnie m'indiquant du doigt les objets: Ces monceaux, me dit-il,
que tu aperois dans l'aride et longue valle que sillonne le Nil, sont
les squelettes des villes opulentes dont s'enorgueillissait l'ancienne
thiopie; voil cette _Thbes aux cent palais_, mtropole premire des
sciences et des arts, berceau mystrieux de tant d'opinions qui
rgissent encore les peuples  leur insu. Plus bas, ces blocs
quadrangulaires sont les pyramides dont les masses t'ont pouvant: au
del, le rivage troit que bornent et la mer et de raboteuses montagnes,
fut le sjour des peuples phniciens. L furent les villes de _Tyr_, de
_Sidon_, d'_Ascalon_, de _Gaze_ et de _Beryte_. Ce filet d'eau sans
issue est le fleuve du Jourdain, et ces roches arides furent jadis le
thtre d'vnements qui ont rempli le monde. Voil ce dsert d'_Horeb_
et ce mont _Sinai_, o, par des moyens qu'ignore le vulgaire, un homme
profond et hardi fonda des institutions qui ont influ sur l'espce
entire. Sur la plage aride qui confine, tu n'aperois plus de trace de
splendeur, et cependant ici fut un entrept de richesses. Ici taient
ces ports idumens, d'o les flottes phniciennes et juives, ctoyant la
presqu'le arab, se rendaient dans le golfe Persique pour y prendre les
perles d'Hvila, et l'or de Saba et d'Ophir. Oui, c'est l, sur cette
cte d'Oman et de Bahrain, qu'tait le sige de ce commerce de luxe,
qui, dans ses mouvements et ses rvolutions, fit le destin des anciens
peuples: c'est l que venaient se rendre les aromates et les pierres
prcieuses de Ceylan, les schals de Kachemire, les diamants de Golconde,
l'ambre des Maldives, le musc du Tibet, l'alos de Cochin, les singes et
les paons du continent de l'Inde, l'encens d'Hadramat, la myrrhe,
l'argent, la poudre d'or et l'ivoire d'Afrique: c'est de l que prenant
leur route, tantt par la mer Rouge, sur les vaisseaux d'gypte et de
Syrie, ces jouissances alimentrent successivement l'opulence de Thbes,
de Sidon, de Memphis et de Jrusalem; et que, tantt remontant le Tigre
et l'Euphrate, elles suscitrent l'activit des nations assyriennes,
mdes, kaldennes et perses; et ces richesses, selon l'abus et l'usage
qu'elles en firent, levrent ou renversrent tour  tour leur
domination. Voil le foyer qui suscitait la magnificence de Perspolis,
dont tu aperois les colonnes; d'Ecbatane, dont la septuple enceinte est
dtruite; de Babylone qui n'a plus que des monceaux de terre fouille;
de Ninive, dont le nom  peine subsiste; de Tapsaque, d'Anatho, de
Gerra, de cette dsole Palmyre.  noms  jamais glorieux! champs
clbres, contres mmorables! combien votre aspect prsente de leons
profondes! combien de vrits sublimes sont crites sur la surface de
cette terre! Souvenirs des temps passs, revenez  ma pense! Lieux
tmoins de la vie de l'homme en tant de divers ges, retracez-moi les
rvolutions de sa fortune! Dites quels en furent les mobiles et les
ressorts! Dites  quelles sources il puisa ses succs et ses disgrces!
Dvoilez  lui-mme les causes de ses maux! Redressez-le par la vue de
ses erreurs! Enseignez-lui sa propre sagesse, et que l'exprience des
races passes devienne un tableau d'instruction et un germe de bonheur
pour les races prsentes et futures!




CHAPITRE V.

Condition de l'homme dans l'univers.


Et aprs quelques moments de silence, le Gnie reprit en ces termes:

Je te l'ai dit,  ami de la vrit! l'homme reporte en vain ses
malheurs  des _agents obscurs_ et _imaginaires_; il recherche en vain 
ses maux des _causes mystrieuses_.... Dans l'ordre gnral de
l'univers, sans doute sa condition est assujettie  des inconvnients;
sans doute son existence est domine par des _puissances suprieures_;
mais ces puissances ne sont, ni les dcrets d'un destin aveugle, ni les
caprices d'tres fantastiques et bizarres: ainsi que le monde dont il
fait partie, l'homme est rgi par des _lois naturelles_, rgulires dans
leur cours, consquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence;
et ces lois, _source commune des biens et des maux_, ne sont point
crites au loin dans les astres, ou caches dans des codes mystrieux;
inhrentes  la nature des tres terrestres, identifies  leur
existence, en tout temps, en tout lieu, elles sont prsentes  l'homme,
elles agissent sur ses sens, elles avertissent son intelligence, et
portent  chaque action sa peine et sa rcompense. Que l'homme
connaisse ces lois! _qu'il comprenne la nature des tres qui
l'environnent, et sa propre nature_, et il connatra les moteurs de sa
destine; il saura quelles sont les causes de ses maux et quels peuvent
en tre les remdes.

Quand la _puissance secrte_ qui _anime l'univers_ forma le globe que
l'homme habite, elle imprima aux tres qui le composent des _proprits
essentielles_ qui devinrent la _rgle_ de leurs mouvements individuels,
le lien de leurs rapports rciproques, la cause de l'harmonie de
l'ensemble; par-l, elle tablit un ordre rgulier de causes et
d'effets, de principes et de consquences, lequel, _sous une apparence
de hasard_, gouverne l'univers et maintient l'quilibre du monde: ainsi,
elle attribua au feu le mouvement de l'activit;  l'air, l'lasticit;
la pesanteur et la densit  la matire; elle fit l'air plus lger que
l'eau, le mtal plus lourd que la terre, le bois moins tenace que
l'acier; elle ordonna  la flamme de monter,  la pierre de descendre, 
la plante de vgter;  l'homme, _voulant l'exposer au choc_ de tant
d'tres divers, et cependant _prserver sa vie_ fragile, elle lui donna
la facult _de sentir_. Par cette facult, toute action nuisible  son
existence lui porta une sensation de _mal_ et de _douleur_; et toute
action favorable, une sensation de _plaisir_ et de _bien-tre_. Par ces
sensations; l'homme, tantt dtourn de ce qui blesse ses sens, et
tantt entran vers ce qui les flatte, a t _ncessit d'aimer_ et _de
conserver sa vie_. Ainsi, _l'amour de soi_, _le dsir du bien-tre_,
_l'aversion de la douleur_, ont t les _lois essentielles et
primordiales imposes  l'homme par la_ NATURE _mme_; les lois que la
puissance ordonnatrice quelconque a tablies pour le gouverner, et qui,
semblables  celles _du mouvement dans le monde physique_, sont devenues
le principe simple et fcond de _tout ce qui s'est pass dans le monde
moral_.

Telle est donc la condition de l'homme: d'un ct, soumis  l'action des
lments qui l'environnent, il est assujetti  plusieurs maux
invitables; et si dans cet arrt la NATURE s'est montre svre,
d'autre part juste, et mme indulgente, elle a non-seulement tempr ces
maux par des biens quivalents, elle a encore donn  l'homme le pouvoir
d'augmenter les uns et d'allger les autres; elle a sembl lui dire:
Faible ouvrage de mes mains, je ne te dois rien, et je te donne la vie;
le monde o je te place ne fut pas fait pour toi, et cependant je t'en
accorde l'usage: tu le trouveras ml de biens et de maux; c'est  toi
de les distinguer, c'est  toi de guider tes pas dans des sentiers de
fleurs et d'pines. Sois l'arbitre de ton sort; je te remets ta
destine.--Oui, l'homme est devenu l'artisan de sa destine; lui-mme a
cr tour  tour les revers ou les succs de sa fortune; et si,  la
vue de tant de douleurs dont il a tourment sa vie, il a eu lieu de
gmir de sa faiblesse ou de son imprudence, en considrant de quels
principes il est parti et  quelle hauteur il a su s'lever, peut-tre
a-t-il plus droit encore de prsumer de sa force et de s'enorgueillir de
son gnie.




CHAPITRE VI.

tat originel de l'homme.


Dans, l'_origine_, l'homme form _nu de corps et d'esprit_; se trouva
jet au hasard sur la terre confuse et sauvage: orphelin dlaiss de la
_puissance_ inconnue qui l'avait produit, il ne vit point  ses cts
des _tres descendus des cieux_ pour l'avertir de _besoins_ qu'il ne
doit qu' _ses sens_, pour l'instruire de _devoirs_ qui naissent
uniquement de _ses besoins_. Semblable aux autres animaux, sans
exprience du pass, sans prvoyance de l'avenir, il erra au sein des
forts, guid seulement et gouvern par les affections de sa nature; par
la _douleur_ de la _faim_, il fut conduit aux aliments, et il pourvut 
sa subsistance; par les _intempries de l'air_, il dsira de couvrir son
corps, et il se fit des vtements; par l'_attrait d'un plaisir_
_puissant_, il s'approcha d'un tre semblable  lui, et il perptua son
espce......

Ainsi, les _impressions_ qu'il reut de chaque objet, veillant ses
_facults_, dvelopprent par degrs son entendement, et commencrent
d'instruire sa profonde ignorance; ses besoins suscitrent son
industrie, ses prils formrent son courage; il apprit  distinguer les
plantes utiles des nuisibles,  combattre les lments,  saisir une
proie,  dfendre sa vie, et il allgea sa misre.

Ainsi, _l'amour de soi, l'aversion de la douleur, le dsir du
bien-tre_, furent les mobiles simples et puissants qui retirrent
l'homme de _l'tat sauvage_ et _barbare_ o la NATURE l'avait plac; et
lorsque maintenant sa vie est seme de jouissances, lorsqu'il peut
compter chacun de ses jours par quelques douceurs, il a le droit de
s'applaudir et de se dire: C'est moi qui ai produit les biens qui
m'environnent, c'est moi qui suis l'artisan de mon bonheur: habitation
sre, vtements commodes, aliments abondants et sains, campagnes
riantes, coteaux fertiles, empires peupls, tout est mon ouvrage; sans
moi, cette terre livre au dsordre ne serait qu'un marais immonde,
qu'une fort sauvage, qu'un dsert hideux. Oui, _homme crateur_,
reois mon hommage! Tu as mesur l'tendue des cieux, calcul la masse
des astres, saisi l'clair dans les nuages, dompt la mer et les
orages, asservi tous les lments: ah! comment tant d'lans sublimes se
sont-ils mlangs de tant d'garements?




CHAPITRE VII.

Principe des socits.


Cependant, errants dans les bois et aux bords des fleuves,  la
poursuite des fauves et des poissons, les premiers humains, chasseurs et
pcheurs, entours de dangers, assaillis d'ennemis, tourments par la
faim, par les reptiles, par les btes froces, sentirent _leur faiblesse
individuelle_; et, mus _d'un besoin_ commun de _sret_ et d'un
_sentiment rciproque_ de mmes maux, ils unirent leurs moyens et leurs
forces; et quand l'un encourut un pril, plusieurs l'aidrent et le
secoururent; quand l'un manqua de subsistance, un autre le partagea de
sa proie: ainsi les hommes _s'associrent_ pour _assurer leur
existence_, pour _accrotre leurs facults_, pour _protger leurs
jouissances_; et l'_amour de soi_ devint le _principe_ de la _socit_.

Instruits ensuite par l'preuve rpte d'accidents divers, par les
fatigues d'une vie vagabonde, par les soucis de disettes frquentes, les
hommes raisonnrent en eux-mmes, et se dirent: Pourquoi consumer nos
jours  chercher des fruits pars sur un sol avare? Pourquoi nous
puiser  poursuivre des proies qui nous chappent dans l'onde et les
bois? Que ne rassemblons-nous sous notre main les animaux qui nous
sustentent? Que n'appliquons-nous nos soins  les multiplier et  les
dfendre? Nous nous alimenterons de leurs produits, nous nous vtirons
de leurs dpouilles, et nous vivrons exempts des fatigues du jour et des
soucis du lendemain. Et les hommes, s'aidant l'un et l'autre, saisirent
le chevreau lger, la brebis timide; ils captivrent le chameau patient,
le taureau farouche, le cheval imptueux; et, s'applaudissant de leur
industrie, ils s'assirent dans la joie de leur ame, et commencrent de
goter le repos et l'aisance; et _l'amour de soi, principe de tout
raisonnement_, devint _le moteur de tout art et de toute jouissance_.

Alors que les hommes purent couler des jours dans de longs loisirs et
dans la communication de leurs penses, ils portrent sur la terre, sur
les cieux, et sur leur propre existence, des regards de curiosit et de
rflexion; ils remarqurent le cours des saisons, l'action des lments,
les proprits des fruits et des plantes, et ils appliqurent leur
esprit  multiplier leurs jouissances. Et dans quelques contres, ayant
observ que certaines semences contenaient sous un petit volume une
substance saine, propre  se transporter et  se conserver, ils
imitrent le procd de la nature; ils confirent  la terre le riz,
l'orge et le bl, qui fructifirent au gr de leur esprance, et ayant
trouv le moyen d'obtenir, dans _un petit espace_, et _sans dplacement,
beaucoup de subsistances et de longues provisions_, ils se firent des
_demeures sdentaires_; ils construisirent des maisons, des hameaux, des
villes, formrent des peuples, des nations; et l'_amour de soi_
produisit tous les dveloppements du gnie et de la puissance.

Ainsi, par l'unique secours de ses facults, l'homme a su lui-mme
s'lever  l'tonnante hauteur de sa fortune prsente. Trop heureux si,
observateur scrupuleux de la loi imprime  son tre, il en et
fidlement rempli l'unique et vritable objet! Mais, par une imprudence
fatale, ayant tantt mconnu, tantt transgress sa limite, il s'est
lanc dans un ddale d'erreurs et d'infortunes; et l'_amour de soi_,
tantt _drgl_ et tantt _aveugle_, est devenu un principe fcond de
calamits.




CHAPITRE VIII.

Source des maux des socits.


En effet,  peine les hommes purent-ils dvelopper leurs facults, que,
_saisis_ de l'_attrait_ des _objets qui flattant les sens_, ils se
livrrent  des dsirs effrns. Il ne leur suffit plus de la mesure des
_sensations douces_ que la NATURE avait _attaches  leurs vrais besoins
pour les lier  leur existence_: non contents des biens que leur offrait
la terre, ou que produisait leur industrie, ils voulurent entasser les
jouissances, et convoitrent celles que possdaient leurs semblables; et
un homme _fort s'leva contre un homme faible_, pour lui ravir les
fruits de ses peines; et le _faible_ invoqua un _autre faible_, pour
_rsister_  la _violence_; et deux forts se dirent: Pourquoi
_fatiguer_ nos bras  produire des jouissances qui se trouvent dans les
mains des faibles? _Unissons-nous_, et _dpouillons-les_; ils
fatigueront pour nous, et nous jouirons sans peine. Et les _forts_
s'tant associs pour l'oppression, les _faibles_ pour la _rsistance_,
les hommes se tourmentrent rciproquement; et il s'tablit sur la terre
une discorde gnrale et funeste, dans laquelle les passions, se
produisant sous mille formes nouvelles, n'ont cess de former un
enchanement successif de calamits.

Ainsi, ce _mme amour de soi_ qui, _modr_ et _prudent_, tait un
_principe de bonheur_ et de _perfection_, devenu _aveugle_ et
_dsordonn_, se transforma en un poison corrupteur; et la _cupidit_,
fille et compagne de l'_ignorance_, s'est rendue la _cause de tous les
maux_ qui ont dsol la terre.

Oui, l'IGNORANCE ET LA CUPIDIT! voil la double source de tous les
tourments de la vie de l'homme! C'est par elles que, se faisant de
fausses ides de bonheur, il a _mconnu_ ou _enfreint les lois de la
nature_, dans les rapports de lui-mme aux objets extrieurs, et que,
nuisant  son existence, il a _viol la morale individuelle_; c'est par
elles que, _fermant son coeur  la compassion_ et son esprit  l'quit,
il a vex, afflig son semblable, et viol la _morale_ sociale. Par
l'_ignorance_ et la _cupidit_, l'homme s'est arm contre l'homme, la
famille contre la famille, la tribu contre la tribu, et la terre est
devenue un thtre sanglant de discorde et de brigandage: par
l'_ignorance_ et la _cupidit_, une guerre secrte, fermentant au sein
de chaque tat, a divis le citoyen du citoyen; et une mme socit
s'est partage en oppresseurs et en opprims, en matres et en esclaves:
par elles, tantt insolents et audacieux, les chefs d'une nation ont
tir ses fers de son propre sein, et l'avidit mercenaire a fond le
despotisme politique; tantt hypocrites et russ, ils ont fait
descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilge; et la
cupidit crdule a fond le despotisme religieux: par elles enfin se
sont dnatures les ides du _bien_ et du _mal_, du _juste_ et de
l'_injuste_, du _vice_ et de la _vertu_; et les nations se sont gares
dans un labyrinthe d'erreurs et de calamits.... La _cupidit_ de
l'homme et son _ignorance_!... voil les _gnies malfaisants_ qui ont
perdu la terre! voil les _dcrets_ du _sort_ qui ont renvers les
empires! voil les anathmes clestes qui ont frapp ces murs jadis
glorieux, et converti la splendeur d'une ville populeuse en une solitude
de deuil et de ruines!... Mais puisque ce fut du sein de l'homme que
sortirent tous les maux qui l'ont dchir, ce fut aussi l qu'il en dut
trouver les remdes, et c'est l qu'il faut les chercher.




CHAPITRE IX.

Origine des gouvernements et des lois.


En effet, il arriva bientt que les hommes, fatigus des maux qu'ils se
causaient rciproquement, soupirrent aprs la paix; et, rflchissant
sur les causes de leurs infortunes, ils se dirent: Nous nous nuisons
mutuellement par nos passions, et pour vouloir chacun tout envahir, il
rsulte que nul ne possde; ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui
enlve demain, et notre cupidit retombe sur nous-mmes.
tablissons-nous des _arbitres, qui jugent_ nos prtentions et pacifient
nos discordes. Quand le fort s'lvera contre le faible, l'arbitre le
rprimera, et il disposera de nos bras pour contenir la violence; et la
vie et les proprits de chacun de nous seront sous la garantie et la
protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature.

Et, au sein des socits, il se forma des _conventions_, tantt
_expresses_ et tantt _tacites_, qui devinrent la _rgle_ des _actions_
des particuliers, la _mesure_ de leurs _droits_, la _loi_ de leurs
rapports rciproques; et quelques hommes furent prposs pour les faire
observer, et le peuple leur confia la _balance_ pour peser les droits,
et l'_pe_ pour _punir_ les _transgressions_.

Alors s'tablit entre les individus un heureux _quilibre_ de forces et
d'action, qui fit la _sret_ commune. Le nom de l'_quit_ et de la
_justice_ fut reconnu et rvr sur la terre; chaque homme pouvant jouir
en paix des fruits de son travail, se livra tout entier aux mouvements
de son ame; et l'activit, suscite et entretenue par la ralit ou par
l'espoir des jouissances, fit clore toutes les richesses de l'art et de
la nature; les champs se couvrirent de moissons, les vallons de
troupeaux, les coteaux de fruits, la mer de vaisseaux, et l'homme fut
heureux et puissant sur la terre.

Ainsi le dsordre que son imprudence avait produit, sa propre sagesse le
rpara; et cette sagesse en lui fut encore l'effet des lois de la nature
dans l'organisation de son tre. Ce fut pour assurer ses jouissances
qu'il respecta celles d'autrui; et la _cupidit_ trouva son correctif
dans l'_amour clair de soi-mme_.

Ainsi l'_amour de soi_, mobile ternel de tout individu, est devenu la
base ncessaire de toute association; et c'est de l'observation de cette
_loi naturelle_ qu'a dpendu le sort de toutes les nations. Les _lois
factices_ et _conventionnelles_ ont-elles tendu vers son but et rempli
ses indications, chaque homme, m d'un instinct puissant, a dploy
toutes les facults de son tre; et de la _multitude des flicits
particulires_ s'est compose la _flicit publique_. Ces _lois_, au
contraire, ont-elles gn l'essor de l'homme vers son bonheur, son coeur,
priv de ses vrais mobiles, a langui dans l'inaction, et l'_accablement_
des individus a fait la _faiblesse publique_.

Or, comme l'_amour de soi_, imptueux et imprvoyant, porte sans cesse
l'homme contre son semblable, et tend par consquent  _dissoudre_ la
_socit_, l'art des _lois_ et la vertu de leurs _agents_ ont t de
_temprer_ le _conflit_ des _cupidits_, de maintenir l'quilibre entre
les forces, d'assurer  chacun son _bien-tre_, afin que, dans le choc
de socit  socit, tous les membres portassent un mme _intrt_  la
conservation et  la dfense de la _chose publique_.

La splendeur et la prosprit des empires ont donc eu  l'intrieur,
pour cause efficace, l'_quit_ des gouvernements et des lois; et leur
puissance respective a eu pour mesure,  l'extrieur, le nombre des
intresss, et le degr d'intrt  la chose publique.

D'autre part, la multiplication des hommes, en compliquant leurs
rapports, ayant rendu la dmarcation de leurs droits difficile; le jeu
perptuel des passions ayant suscit des incidents non prvus; les
conventions ayant t vicieuses, insuffisantes ou nulles; enfin les
auteurs des _lois_ en ayant tantt mconnu et tantt dissimul le but;
et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidit d'autrui, s'tant
livrs  la leur propre; toutes ces causes ont jet dans les socits le
trouble et le dsordre; et le vice des _lois_ et l'_injustice_ des
gouvernements, drivs de la _cupidit_ et de l'_ignorance_, sont
devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des
tats.




CHAPITRE X.

Causes gnrales de la prosprit des anciens tats.


 jeune homme qui demande la sagesse, voil quelles ont t les causes
des rvolutions de ces anciens tats dont tu contemples les ruines! Sur
quelque lieu que s'arrte ma vue,  quelque temps que se porte ma
pense, partout s'offrent  mon esprit les mmes principes
d'accroissement ou de destruction, d'lvation ou de dcadence. Partout,
si un peuple est puissant, si un empire prospre, c'est que les _lois_
de _convention_ y sont conformes aux _lois_ de la _nature_; c'est que le
_gouvernement_ y procure aux hommes l'_usage_ respectivement libre de
leurs facults, la _sret gale de leurs personnes et de leurs
proprits_. Si, au contraire, un empire tombe en _ruines_ ou se
dissout, c'est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou que le
gouvernement corrompu les enfreint. Et si les lois et les gouvernements,
d'abord sages et justes, ensuite se dpravent, c'est que l'alternative
du bien et du mal tient  la nature du coeur de l'homme,  la succession
de ses penchants, au progrs de ses connaissances,  la combinaison des
circonstances et des vnements, comme le prouve l'histoire de l'espce.

Dans l'enfance des nations, quand les hommes vivaient encore dans les
forts, soumis tous aux mmes besoins, dous tous des mmes facults,
ils taient tous presque gaux en forces; et cette galit fut une
circonstance fconde et avantageuse dans la composition des socits:
par elle, chaque individu se trouvant indpendant de tout autre, nul ne
fut l'esclave d'autrui, nul n'avait l'ide d'tre matre. L'homme novice
ne connaissait ni servitude ni tyrannie; muni de moyens suffisants  son
tre, il n'imaginait pas d'en emprunter d'trangers. Ne devant rien,
n'exigeant rien, il jugeait des droits d'autrui par les siens, et il se
faisait des ides exactes de justice: ignorant d'ailleurs l'art des
jouissances, il ne savait produire que le ncessaire; et faute de
superflu, la cupidit restait assoupie: que si elle osait s'veiller,
l'homme, attaqu dans ses vrais besoins, lui rsistait avec nergie, et
la seule opinion de cette rsistance entretenait un heureux quilibre.

Ainsi, l'_galit originelle_,  dfaut de _convention_, maintenait la
_libert_ des personnes, la _sret_ des proprits, et produisait les
bonnes moeurs et l'ordre. Chacun travaillait par soi et pour soi; et le
_coeur_ de _l'homme, occup, n'errait point en dsirs coupables_. L'homme
avait peu de jouissances, mais ses besoins taient satisfaits; et comme
la nature indulgente les fit moins tendus que ses forces, le travail de
ses mains produisit bientt l'abondance; l'abondance, la population: les
arts se dvelopprent, les cultures s'tendirent, et la terre, couverte
de nombreux habitants, se partagea en divers domaines.

Alors que les rapports des hommes se furent compliqus, l'ordre
intrieur des socits devint plus difficile  maintenir. Le temps et
l'industrie ayant fait natre les richesses, la cupidit devint plus
active; et parce que l'galit, facile entre les individus, ne put
subsister entre les familles, l'quilibre naturel fut rompu: il fallut y
suppler par un quilibre factice; il fallut prposer des chefs, tablir
des lois, et, dans l'inexprience primitive, il dut arriver
qu'occasiones par la cupidit, elles en prirent le caractre; mais
diverses circonstances concoururent  temprer le dsordre, et  faire
aux gouvernements une ncessit d'tre justes.

En effet, les tats, d'abord faibles, ayant  redouter des ennemis
extrieurs, il devint important aux chefs de ne pas opprimer les sujets:
en diminuant l'_intrt_ des citoyens  leurs gouvernement, ils eussent
diminu leurs _moyens_ de _rsistance_, ils eussent facilit les
invasions trangres, et, pour des jouissances superflues, compromis
leur propre existence.

 l'intrieur, le caractre des peuples repoussait la tyrannie. Les
hommes avaient contract de trop longues habitudes d'indpendance; ils
avaient trop peu de besoins et un sentiment trop prsent de leurs
propres forces.

Les tats tant resserrs, il tait difficile de diviser les citoyens
pour les opprimer les uns par les autres: ils se communiquaient trop
aisment, et leurs intrts taient trop clairs et trop simples.
D'ailleurs, tout homme tant propritaire et cultivateur, nul n'avait
besoin de se vendre, et le despote n'et point trouv de mercenaires.

Si donc il s'levait des dissensions, c'tait de famille  famille, de
faction  faction, et les intrts taient toujours communs  un grand
nombre; les troubles en taient sans doute plus vifs, mais la crainte
des trangers apaisait les discordes: si l'oppression d'un parti
s'tablissait, la terre tant ouverte, et les hommes, encore simples,
rencontrant partout les mmes avantages, le parti accabl migrait, et
portait ailleurs son indpendance.

Les anciens tats jouissaient donc en eux-mmes de moyens nombreux de
prosprit et de puissance: de ce que chaque homme trouvait son
bien-tre dans la constitution de son pays, il prenait un vif intrt 
sa conservation; si un tranger l'attaquait, ayant  dfendre son champ,
sa maison, il portait aux combats la passion d'une cause personnelle, et
le dvouement pour soi-mme occasionait le dvouement pour la patrie.

De ce que toute action utile au public attirait son estime et sa
reconnaissance, chacun s'empressait d'tre utile, et l'_amour-propre_
multipliait les talents et les vertus civiles.

De ce que tout citoyen contribuait galement de ses biens et de sa
personne, les armes et les fonds taient inpuisables, et les nations
dployaient des masses imposantes de forces.

De ce que la terre tait libre et sa possession sre et facile, chacun
tait propritaire; et la division des proprits conservait les moeurs
en rendant le luxe impossible.

De ce que chacun cultivait pour lui-mme, la culture tait plus active,
les denres plus abondantes, et la richesse particulire faisait
l'opulence publique.

De ce que l'abondance des denres rendait la subsistance facile, la
population fut rapide et nombreuse, et les tats atteignirent en peu de
temps le terme de leur plnitude.

De ce qu'il y eut plus de production que de consommation, le besoin du
commerce naquit, et il se fit, de peuple  peuple, des changes qui
augmentrent leur activit et leurs jouissances rciproques.

Enfin, de ce que certains lieux,  certaines poques, runirent
l'avantage d'tre bien gouverns  celui d'tre placs sur la route de
la plus active circulation, ils devinrent des entrepts florissants de
commerce et des siges puissants de domination. Et sur les rives du Nil
et de la Mditerrane, du Tigre et de l'Euphrate, les richesses de
l'Inde et de l'Europe, entasses, levrent successivement la splendeur
de cent mtropoles.

Et les peuples, devenus riches, appliqurent le superflu de leurs moyens
 des travaux d'utilit commune et publique; et ce fut l, dans chaque
tat, l'poque de ces ouvrages dont la magnificence tonne l'esprit; de
ces puits de Tyr, de ces digues de l'Euphrate, de ces conduits
souterrains de la Mdie[21], de ces forteresses du dsert, de ces
aqueducs de Palmyre, de ces temples, de ces portiques.... Et ces travaux
purent tre immenses sans accabler les nations, parce qu'ils furent le
produit d'un concours gal et commun des forces d'individus passionns
et libres.

Ainsi, les anciens tats prosprrent, parce que les institutions
sociales y furent conformes aux vritables lois de la _nature_, et parce
que les hommes, y jouissant de la _libert_ et de la _sret_ de leurs
_personnes_ et de leurs _proprits_, purent dployer toute l'tendue de
leurs facults, toute l'nergie de l'amour de soi-mme.




CHAPITRE XI.

Causes gnrales des rvolutions et de la ruine des anciens tats.


Cependant la cupidit avait suscit entre les hommes une lutte constante
et universelle qui, portant sans cesse les individus et les socits 
des invasions rciproques, occasiona des rvolutions successives et une
agitation renaissante.

Et d'abord, dans l'tat sauvage et barbare des premiers humains, cette
cupidit audacieuse et froce enseigna la rapine, la violence, le
meurtre; et long-temps, les progrs de la civilisation en furent
ralentis.

Lorsqu'ensuite les socits commencrent de se former, l'effet des
mauvaises habitudes passant dans les lois et les gouvernements, il en
corrompit les institutions et le but; et il s'tablit des droits
arbitraires et factices, qui dpravrent les ides de justice et la
moralit des peuples.

Ainsi, parce qu'un homme fut plus fort qu'un autre, cette ingalit,
accident de la nature, fut prise pour sa loi; et parce que le fort put
ravir au faible la vie, et qu'il la lui conserva, il s'arrogea sur sa
personne un droit de proprit abusif, et l'_esclavage des individus_
prpara l'esclavage des nations.

Parce que le chef de famille put exercer une autorit absolue dans sa
maison, il ne prit pour rgle de sa conduite que ses gots et ses
affections: il donna ou ta ses biens sans galit, sans justice; et le
_despotisme paternel_ jeta les fondements du despotisme politique. Et
dans les socits formes sur ces bases, le temps et le travail ayant
dvelopp les richesses, la cupidit, gne par les lois, devint plus
artificieuse sans tre moins active. Sous des apparences d'union et de
paix civile, elle fomenta, au sein de chaque tat, une guerre intestine,
dans laquelle les citoyens, diviss en corps opposs de professions, de
classes, de familles, tendirent ternellement  s'approprier, sous le
nom de _pouvoir suprme_, la facult de tout dpouiller et de tout
asservir au gr de leurs passions; et c'est cet esprit d'_invasion_ qui,
dguis sous toutes les formes, mais toujours le mme dans son but et
dans ses mobiles, n'a cess de tourmenter les nations.

Tantt, s'opposant au pacte social, ou rompant celui qui dja existait,
il livra les habitants d'un pays au choc tumultueux de toutes leurs
discordes; et les _tats dissous_ furent, sous le nom d'_anarchie_,
tourments par les passions de tous leurs membres.

Tantt, un peuple jaloux de sa libert, ayant prpos des _agents_ pour
administrer, ces _agents_ s'approprirent les pouvoirs dont ils
n'taient que les gardiens: ils employrent les fonds publics 
corrompre les lections,  s'attacher des partisans,  diviser le peuple
en lui-mme. Par ces moyens, de temporaires qu'ils taient, ils se
rendirent perptuels; puis d'lectifs, hrditaires; et l'tat, agit
par les brigues des ambitieux, par les largesses des riches factieux,
par la vnalit des pauvres oiseux, par l'empirisme des orateurs, par
l'audace des hommes pervers, par la faiblesse des hommes vertueux, fut
travaill de tous les inconvnients de la _dmocratie_.

Dans un pays, les chefs gaux en force, se redoutant mutuellement,
firent des pactes impies, des associations sclrates; et se partageant
les pouvoirs, les rangs, les honneurs, ils s'attriburent des
privilges, des immunits; s'rigrent en corps spars, en classes
distinctes; s'asservirent en commun le peuple; et, sous le nom
d'_aristocratie_, l'tat fut tourment par les passions des grands et
des riches.

Dans un autre pays, tendant au mme but par d'autres moyens, des
_imposteurs sacrs_ abusrent de la crdulit des hommes ignorants. Dans
l'ombre des temples, et derrire les voiles des autels, ils firent agir
et parler les dieux, rendirent des oracles, montrrent des prodiges,
ordonnrent des _sacrifices_, imposrent des _offrandes_, prescrivirent
des _fondations_; et, sous le nom de _thocratie_ et de _religion_, les
tats furent tourments par les _passions_ des prtres.

Quelquefois, lasse de ses dsordres ou de ses tyrans, une nation, pour
diminuer les sources de ses maux, se donna un seul matre; et alors, si
elle limita les pouvoirs du prince, il n'eut d'autre dsir que de les
tendre; et si elle les laissa indfinis, il abusa du dpt qui lui
tait confi; et, sous le nom de _monarchie_, les tats furent
tourments par les passions des _rois_ et des _princes_.

Alors des factieux, profitant du mcontentement des esprits, flattrent
le peuple de l'espoir d'un meilleur matre; ils rpandirent les dons,
les promesses, renversrent le despote pour s'y substituer, et leurs
disputes pour la succession ou pour le partage, tourmentrent les tats
des dsordres et des dvastations des _guerres civiles_.

Enfin, parmi ces rivaux, un individu plus habile ou plus heureux,
prenant l'ascendant, concentra en lui toute la puissance: par un
phnomne bizarre, un seul homme matrisa des millions de ses semblables
contre leur gr ou sans leur aveu, et l'art de la _tyrannie_ naquit
encore de la _cupidit_. En effet, observant l'esprit d'gosme qui sans
cesse divise tous les hommes, l'ambitieux le fomenta adroitement; il
flatta la vanit de l'un, aiguisa la jalousie de l'autre, caressa
l'avarice de celui-ci, enflamma le ressentiment de celui-l, irrita les
passions de tous; opposant les intrts ou les prjugs, il sema les
divisions et les haines, promit au pauvre la dpouille du riche, au
riche l'asservissement du pauvre, menaa un homme par un homme, une
classe par une classe; et isolant tous les citoyens par la dfiance, il
fit sa force de leur faiblesse, et leur imposa un joug d'_opinion_, dont
ils se serrrent mutuellement les noeuds. Par l'arme, il s'empara des
contributions; par les contributions, il disposa de l'arme; par le jeu
correspondant des richesses et des places, il enchana tout un peuple
d'un lien insoluble, et les tats tombrent dans la consomption lente du
_despotisme_.

Ainsi, un mme mobile, variant son action sous toutes les formes,
attaqua sans cesse la consistance des tats, et un cercle ternel de
vicissitudes naquit d'un cercle ternel de passions.

Et cet esprit constant d'gosme et d'usurpation engendra deux effets
principaux galement funestes: l'un, que divisant sans cesse les
socits dans toutes leurs fractions, il en opra la faiblesse et en
facilita la _dissolution_; l'autre, que tendant toujours  concentrer le
pouvoir en une seule main, il occasiona un _engloutissement_ successif
de socits et d'tats, fatal  leur paix et  leur existence commune.

En effet, de mme que dans un tat, un parti avait absorb la nation,
puis une famille le parti, un individu la famille; de mme il s'tablit
d'tat  tat un mouvement d'absorption, qui dploya en grand, dans
l'_ordre politique_, tous les maux particuliers de l'_ordre civil_. Et
une _cit_ ayant subjugu une cit, elle se l'asservit, et en composa
une province; et deux _provinces_ s'tant englouties, il s'en forma un
_royaume_: enfin, deux royaumes s'tant conquis, l'on vit natre des
_empires_ d'une tendue gigantesque; et dans cette agglomration, loin
que la force interne des tats s'accrt en raison de leur masse, il
arriva, au contraire, qu'elle fut diminue; et, loin que la condition
des peuples ft rendue plus heureuse, elle devint de jour en jour plus
fcheuse et plus misrable, par des raisons sans cesse drives de la
nature des choses....

Par la raison qu' mesure que les tats acquirent plus d'tendue, leur
administration devenant plus pineuse et plus complique, il fallut,
pour remuer ces masses, donner plus d'nergie au pouvoir, et il n'y eut
plus de proportion entre les devoirs des souverains et leurs facults;

Par la raison que les despotes, sentant leur faiblesse, redoutrent tout
ce qui dveloppait la force des nations, et qu'ils firent leur tude de
l'attnuer;

Par la raison que les nations, divises par des prjugs d'ignorance et
des haines froces, secondrent la perversit des gouvernements; et
que, se servant rciproquement de satellites, elles aggravrent leur
esclavage;

Par la raison que la balance s'tant rompue entre les tats, les plus
forts accablrent plus facilement les faibles;

Enfin, par la raison qu' mesure que les tats se concentrrent, les
peuples, dpouills de leurs lois, de leurs usages et des gouvernements
qui leur taient propres, perdirent l'esprit de _personnalit_ qui
causait leur nergie.

Et les despotes, considrant les empires comme des domaines, et les
peuples comme des proprits, se livrrent aux dprdations et aux
drglements de l'autorit la plus arbitraire.

Et toutes les forces et les richesses des nations furent dtournes 
des dpenses particulires,  des fantaisies personnelles; et les rois,
dans les ennuis de leur satit, se livrrent  tous les gots factices
et dpravs: il leur fallut des jardins suspendus sur des votes, des
fleuves levs sur des montagnes; ils changrent des campagnes fertiles
en parcs pour des fauves, creusrent des lacs dans les terrains secs,
levrent des rochers dans les lacs, firent construire des palais de
marbre et de porphyre, voulurent des ameublements d'or et de diamants.
Sous prtexte de religion, leur orgueil fonda des temples, dota des
prtres oiseux, btit, pour de vains squelettes, d'extravagants
tombeaux, mausoles et pyramides. Pendant des rgnes entiers, on vit
des millions de bras employs  des _travaux striles_: et le luxe des
princes, imit par leurs parasites et transmis de grade en grade
jusqu'aux derniers rangs, devint une source gnrale de corruption et
d'appauvrissement.

Et, dans la soif insatiable des jouissances, les tributs ordinaires ne
suffisant plus, ils furent augments; et le cultivateur, voyant
accrotre sa peine sans indemnit, perdit le courage; et le commerant,
se voyant dpouill, se dgota de son industrie; et la multitude,
condamne  demeurer pauvre, restreignit son travail au seul ncessaire,
et toute activit productive fut anantie.

La surcharge rendant la possession des terres onreuse, l'humble
propritaire abandonna son champ, ou le vendit  l'homme puissant; et
les fortunes se concentrrent en un moindre nombre de mains. Et toutes
les lois et les institutions favorisant cette accumulation, les nations
se partagrent entre un groupe d'oisifs opulents et une multitude pauvre
de mercenaires. Le peuple indigent s'avilit, les grands rassasis se
dpravrent; et le nombre des intresss  la conservation de l'tat
dcroissant, sa force et son existence devinrent d'autant plus
prcaires.

D'autre part, nul objet n'tant offert  l'mulation, nul encouragement
 l'instruction, les esprits tombrent dans une ignorance profonde.

Et l'_administration_ tant _secrte_ et _mystrieuse_, il n'exista
aucun moyen de rforme ni d'amlioration; les chefs ne rgissant que par
la violence et la fraude, les peuples ne virent plus en eux qu'une
_faction_ d'ennemis publics, et il n'y eut plus aucune harmonie entre
les gouverns et les gouvernants.

Et tous ces vices ayant nerv les tats de l'Asie opulente, il arriva
que les peuples vagabonds et pauvres des _dserts_ et des _monts_
adjacents convoitrent les jouissances des _plaines fertiles_; et, par
une cupidit commune, ayant attaqu les _empires polics_, ils
renversrent les trnes des despotes; et ces rvolutions furent rapides
et faciles, parce que la politique des tyrans avait amolli les sujets,
ras les forteresses, dtruit les guerriers; et parce que les sujets
accabls restaient sans intrt personnel, et les soldats mercenaires
sans courage.

Et des hordes barbares ayant rduit des nations entires  l'tat
d'esclavage, il arriva que les empires forms d'un peuple conqurant et
d'un peuple conquis, runirent en leur sein deux classes essentiellement
opposes et ennemies. Tous les principes de la socit furent dissous:
il n'y eut plus ni intrt _commun_, ni esprit _public_; et il s'tablit
une _distinction_ de _castes_ et de _races_, qui rduisit en systme
rgulier le maintien du dsordre; et selon que l'on naquit d'un certain
sang, l'on naquit serf ou tyran, _meuble_ ou _propritaire_.

Et les oppresseurs tant moins nombreux que les opprims, il fallut,
pour soutenir ce faux quilibre, perfectionner la _science_ de
l'_oppression_. L'art de gouverner ne fut plus que celui d'assujettir au
plus petit nombre le plus grand. Pour obtenir une obissance si
contraire  l'instinct, il fallut tablir des peines plus svres; et la
cruaut des lois rendit les moeurs atroces. Et la distinction des
personnes tablissant dans l'tat deux codes, deux justices, deux
droits; le peuple, plac entre le penchant de son coeur et le serment de
sa bouche, eut deux consciences contradictoires, et les ides du juste
et de l'injuste n'eurent plus de base dans son entendement.

Sous un tel rgime, les peuples tombrent dans le dsespoir et
l'accablement. Et les accidents de la nature s'tant joints aux maux qui
les assaillaient, perdus de tant de calamits, ils en reportrent les
causes  des puissances suprieures et caches; et parce qu'ils avaient
des tyrans sur la terre, ils en supposrent dans les cieux; et la
superstition aggrava les malheurs des nations.

Et il naquit des doctrines funestes, des systmes de religion
atrabilaires et misanthropiques, qui peignirent les dieux _mchants_ et
_envieux_ comme les despotes. Et pour les apaiser, l'homme leur offrit
le sacrifice de toutes ses jouissances: il s'environna de _privations_,
et renversa les lois de la nature. Prenant _ses plaisirs_ pour des
_crimes_, ses _souffrances_ pour des _expiations_, il _voulut aimer la
douleur, abjurer l'amour de soi-mme_; il perscuta ses sens, dtesta sa
vie; et une _morale abngative_ et _antisociale_ plongea les nations
dans l'inertie de la mort.

Mais parce que la nature prvoyante avait dou le coeur de l'homme d'un
espoir inpuisable, voyant le bonheur tromper ses dsirs sur cette
terre, il le poursuivit dans un _autre monde_: par une douce illusion,
il se _fit une autre patrie_, un _asile_ o, loin des tyrans, il reprt
les droits de son tre; de l rsulta un nouveau dsordre: pris d'un
_monde imaginaire_, l'homme mprisa celui de la nature; pour des
_esprances_ chimriques, il ngligea la _ralit_. Sa vie ne fut plus 
ses yeux qu'un _voyage fatigant_, qu'un songe _pnible_; son corps
qu'une _prison_, obstacle  sa flicit; et la terre un lieu d'_exil_ et
de _plerinage_, qu'il ne daigna plus cultiver. Alors une _oisivet
sacre s'tablit dans le monde politique_; les campagnes se dsertrent;
les friches se multiplirent, les empires se dpeuplrent, les monuments
furent ngligs; et de toutes parts l'ignorance, la superstition, le
fanatisme, joignant leurs effets, multiplirent les dvastations et les
ruines.

Ainsi, agits par leurs propres passions, les hommes en masse ou en
individus, toujours avides et imprvoyants, passant de l'esclavage  la
tyrannie, de l'orgueil  l'avilissement, de la prsomption au
dcouragement, ont eux-mmes t les ternels instruments de leurs
infortunes.

Et voil par quels mobiles simples et naturels fut rgi le sort des
anciens tats; voil par quelle srie de causes et d'effets lis et
consquents, ils s'levrent ou s'abaissrent, selon que les lois
_physiques_ du coeur humain y furent observes ou enfreintes; et dans le
cours successif de leurs vicissitudes, cent peuples divers, cent empires
tour  tour abaisss, puissants, conquis, renverss, en ont rpt pour
la terre les instructives leons... Et ces leons aujourd'hui demeurent
perdues pour les gnrations qui ont succd! Les dsordres des temps
passs ont reparu chez les races prsentes! les chefs des nations ont
continu de marcher dans des voies de mensonge et de tyrannie! les
peuples de s'garer dans les tnbres des superstitions et de
l'ignorance!

Eh bien! ajouta le Gnie en se recueillant, puisque l'exprience des
races passes reste ensevelie pour les races vivantes, puisque les
fautes des aeux n'ont pas encore instruit leurs descendants, les
exemples anciens vont reparatre: la terre va voir se renouveler les
scnes imposantes des temps oublis. De nouvelles rvolutions vont
agiter les peuples et les empires. Des trnes puissants vont tre de
nouveau renverss, et des catastrophes terribles rappelleront aux hommes
que ce n'est point en vain qu'ils enfreignent les lois de la nature et
les prceptes de la sagesse et de la vrit.




CHAPITRE XII.

Leons des temps passs rptes sur les temps prsents.


Ainsi parla le Gnie: frapp de la justesse et de la cohrence de tout
son discours; assailli d'une foule d'ides, qui en choquant mes
habitudes captivaient cependant ma raison, je demeurai absorb dans un
profond silence... Mais tandis que, d'un air triste et rveur, je tenais
les yeux fixs sur l'Asie, soudain du ct du nord, aux rives de la _mer
Noire_ et dans les champs de la _Krime_, des tourbillons de fume et de
flammes attirrent mon attention: ils semblaient s'lever  la fois de
toutes les parties de la presqu'le: puis, ayant pass par l'isthme dans
le continent, ils coururent, comme chasss d'un vent d'ouest, le long du
lac fangeux d'_Azof_, et furent se perdre dans les plaines herbageuses
du Kouban; et considrant de plus prs la marche de ces tourbillons, je
m'aperus qu'ils taient prcds ou suivis de pelotons d'tres
mouvants, qui, tels que des fourmis ou des sauterelles troubles par le
pied d'un passant, s'agitaient avec vivacit: quelquefois ces pelotons
semblaient marcher les uns vers les autres et se heurter; puis, aprs le
choc, il en restait plusieurs sans mouvement..... Et tandis qu'inquiet
de tout ce spectacle, je m'efforais de distinguer les objets:--Vois-tu,
me dit le Gnie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu
leurs effets et leurs causes?-- Gnie! rpondis-je, je vois des
colonnes de flammes et de fume, et comme des insectes qui les
accompagnent; mais quand dja je saisis  peine les masses des villes et
des monuments, comment pourrais-je discerner de si petites cratures?
seulement on dirait que ces insectes simulent des combats; car ils vont,
viennent, se choquent, se poursuivent.--Ils ne les simulent pas, dit le
Gnie, ils les ralisent.--Et quels sont, repris-je, ces animalcules
insenss qui se dtruisent? ne priront-ils pas assez tt, eux qui n
vivent qu'un jour?..... Alors le Gnie me touchant encore une fois la
vue et l'oue: _Vois_, me dit-il, _et entends_.--Aussitt, dirigeant mes
yeux sur les mmes objets: Ah! malheureux, m'criai-je, saisi de
douleur, ces colonnes de feux! ces insectes!  Gnie! ce sont les
hommes, ce sont les ravages de la guerre!...... Ils partent des villes
et des hameaux, ces torrents de flammes! Je vois les cavaliers qui les
allument, et qui, le sabre  la main, se rpandent dans les campagnes;
devant eux fuient des troupes perdues d'enfants, de femmes, de
vieillards; j'aperois d'autres cavaliers qui, la lance sur l'paule,
les accompagnent et les guident. Je reconnais mme  leurs chevaux en
laisse,  leurs _kalpaks_,  leur touffe de cheveux, que ce sont des
_Tartares_; et sans doute ceux qui les poursuivent, coiffs d'un chapeau
triangulaire et vtus d'uniformes verts, sont des _Moscovites_. Ah! je
le comprends, la guerre vient de se rallumer entre l'empire des _tsars_
et celui des _sultans_.--Non, pas encore, rpliqua le Gnie. Ce n'est
qu'un prliminaire. Ces Tartares ont t et seraient encore des voisins
incommodes, on s'en dbarrasse; leur pays est d'une grande convenance,
on s'en arrondit; et pour prlude d'une autre rvolution, le trne des
_Gurais_ est dtruit.

Et en effet, je vis les tendards russes flotter sur la Krime; et leur
pavillon se dploya bientt sur l'_Euxin_.

Cependant aux cris des Tartares fugitifs, l'empire des Musulmans s'mut.
On chasse nos frres, s'crirent les enfants de Mahomet: on outrage le
peuple du Prophte! des infidles occupent une terre consacre, et
profanent les temples de l'Islamisme. Armons-nous; courons aux combats
pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause.

Et un mouvement gnral de guerre s'tablit dans les deux empires. De
toutes parts on assembla des hommes arms, des provisions, des
munitions, et tout l'appareil meurtrier des combats fut dploy; et,
chez les deux nations, les temples, assigs d'un peuple immense,
m'offrirent un spectacle qui fixa mon attention. D'un ct, les
Musulmans assembls devant leurs mosques, se lavaient les mains, les
pieds, se taillaient les ongles, se peignaient la barbe; puis tendant
par terre des tapis, et se tournant vers le midi, les bras tantt
ouverts et tantt croiss, ils faisaient des gnuflexions et des
prostrations; et dans le souvenir des revers essuys pendant leur
dernire guerre, ils s'criaient: Dieu clment, Dieu misricordieux!
as-tu donc abandonn ton peuple fidle? Toi qui a promis au Prophte
l'empire des nations et signal ta religion par tant de triomphes,
comment livres-tu les _vrais croyants_ aux armes des infidles? et les
_Imans_ et les _Santons_ disaient au peuple: C'est le chtiment de vos
pchs. Vous mangez du porc, vous buvez du vin; vous touchez les choses
immondes: Dieu vous a punis. Faites pnitence, purifiez-vous, dites la
_profession de foi_[22], jenez de l'aurore au coucher, donnez la dme
de vos biens aux mosques, allez  la Mekke, et Dieu vous rendra la
victoire. Et le peuple, reprenant courage, jetait de grands cris: Il
n'y a qu'un Dieu, dit-il saisi de fureur, et Mahomet est son prophte:
anathme  quiconque ne croit pas!....

Dieu de bont, accorde-nous d'exterminer ces chrtiens: c'est pour ta
gloire que nous combattons, et notre mort est un martyre pour ton
nom.--Et alors, offrant des victimes, ils se prparrent aux combats.

D'autre part, les Russes,  genoux, s'criaient: Rendons graces  Dieu,
et clbrons sa puissance; il a fortifi notre bras pour humilier ses
ennemis. Dieu _bienfaisant_, exauce nos prires: pour te plaire, nous
passerons trois jours sans manger ni viande ni oeufs. Accorde-nous
d'exterminer ces Mahomtans impies, et de renverser leur empire; nous te
donnerons la dme des dpouilles, et nous t'lverons de nouveaux
temples. Et les prtres remplirent les glises de nuages de fume, et
dirent au peuple: Nous prions pour vous, et Dieu agre notre encens et
bnit vos armes. Continuez de jener et de combattre; dites-nous vos
fautes secrtes; donnez vos biens  l'glise: nous vous absoudrons de
vos pchs, et vous mourrez en tat de grace. Et ils jetaient de l'eau
sur le peuple, lui distribuaient des petits os de morts pour servir
d'amulettes et de talismans; et le peuple ne respirait que guerre et
combats.

Frapp de ce tableau contrastant des mmes passions, et m'affligeant de
leurs suites funestes, je mditais sur la difficult qu'il y avait pour
le juge commun d'accorder des demandes si contraires, lorsque le Gnie
saisi d'un mouvement de colre s'cria avec vhmence:

Quels accents de dmence frappent mon oreille? quel dlire aveugle et
pervers trouble l'esprit des nations? Prires sacrilges, retombez sur
la terre! et vous, Cieux, repoussez des voeux homicides, des actions de
graces impies! Mortels insenss? est-ce donc ainsi que vous rvrez la
Divinit! Dites! comment celui que vous appelez votre pre commun
doit-il recevoir l'hommage de ses enfants qui s'gorgent? Vainqueurs! de
quel oeil doit-il voir vos bras fumants du sang qu'il a cr? Et vous,
vaincus! qu'esprez-vous de ces gmissements inutiles? Dieu a-t-il donc
le coeur d'un mortel, pour avoir des passions changeantes? est-il, comme
vous, agit par la vengeance ou la compassion, par la fureur ou le
repentir?  quelles ides basses ils ont conues du plus lev des
tres!  les entendre, il semblerait que, bizarre et capricieux, _Dieu_
se fche ou s'apaise comme un homme; que tour  tour il aime ou il hait;
qu'il bat ou qu'il caresse; que, faible ou mchant, il couve sa haine;
que, contradictoire et perfide, il tend des piges pour y faire tomber;
qu'il punit le mal qu'il permet; qu'il prvoit le crime sans l'empcher;
que, juge partial, on le corrompt par des offrandes; que, despote
imprudent, il fait des lois qu'ensuite il revoque; que, tyran farouche,
il te ou donne ses graces sans raison, et ne seflchit qu' force de
bassesses... Ah! c'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de
l'homme! En voyant le tableau qu'il a trac de la Divinit, je me suis
dit: Non, non, ce n'est point _Dieu qui a fait l'homme  son image,
c'est l'homme qui a figur Dieu sur la sienne_; il lui a donn son
esprit, l'a revtu de ses penchants, lui a prt ses jugements..... Et
lorsqu'en ce mlange il s'est surpris contradictoire  ses propres
principes, affectant une humilit hypocrite, il a tax d'impuissance sa
raison, et nomm _mystre de Dieu_ les absurdits de son entendement.

Il a dit: Dieu est _immuable_, et il lui a adress des voeux pour le
_changer_. Il l'a dit _incomprhensible_, et il l'a sans cesse
interprt.

Il s'est lev sur la terre des _imposteurs_ qui se sont dits
_confidents de Dieu_, et qui, s'rigeant en docteurs des peuples, ont
ouvert des voies de mensonge et d'iniquit: ils ont attach des mrites
 des pratiques indiffrentes ou ridicules; ils ont rig en vertu de
prendre certaines postures, de prononcer certaines paroles, d'articuler
de certains noms; ils ont transform en dlit, de manger de certaines
viandes, de boire certaines liqueurs  tels jours plutt qu' tels
autres. C'est le juif qui mourrait plutt que de _travailler un jour de
sabbat_; c'est le Perse qui se laisserait suffoquer avant de _souffler
le feu_ de son _haleine_; c'est l'Indien qui place la suprme perfection
 se _frotter_ de _fiente_ de _vache_, et  _prononcer_ mystrieusement
_Am_; c'est le musulman qui croit avoir tout rpar en se lavant la
tte et les bras, et qui dispute, le sabre  la main, s'il faut
_commencer_ par le _coude_ ou par _le bout des doigts_; c'est le
chrtien qui se croirait damn s'il mangeait de la graisse au lieu de
lait ou de beurre.  doctrines sublimes et vraiment clestes!  morales
parfaites et dignes du martyre et de l'apostolat! je passerai les mers
pour enseigner ces lois admirables aux peuples sauvages, aux nations
recules; je leur dirai: _Enfants de la nature! jusques  quand
marcherez-vous dans le sentier de l'ignorance?_ Jusques  quand
mconnatrez-vous les vrais principes de la morale et de la religion?
Venez en chercher les leons chez les peuples pieux et savants, dans des
pays civiliss; ils vous apprendront comment, pour plaire  Dieu, il
faut, en certains mois de l'anne, languir de soif et de faim tout le
jour; comment on peut verser le sang de son prochain, et s'en purifier
en faisant une profession de foi et une ablution mthodique; comment on
peut lui drober son bien, et s'en absoudre en le partageant avec
certains hommes qui se vouent  le dvorer.

_Pouvoir souverain et cach de l'univers! moteur mystrieux de la
nature! ame universelle des tres!_ toi que, sous tant de noms divers,
les mortels ignorent et rvrent; _tre incomprhensible_, _infini_;
DIEU qui, dans l'immensit des cieux, diriges la marche des mondes, et
peuples les abmes de l'espace de millions de soleils tourbillonnants,
dis, que paraissent  tes yeux ces insectes humains que dja ma vue perd
sur la terre! Quand tu t'occupes  guider les astres dans leurs orbites,
que sont pour toi les vermisseaux qui s'agitent sur la poussire?
Qu'importent  ton immensit leurs distinctions de partis, de sectes? et
que te font les subtilits dont se tourmente leur folie?

Et vous, hommes crdules, montrez-moi l'efficacit de vos pratiques!
Depuis tant de sicles que vous les suivez ou les altrez, qu'ont chang
vos _recettes_ aux lois de la nature? Le soleil en a-t-il plus lui? le
cours des saisons est-il autre? la terre en est-elle plus fconde? les
peuples sont-ils plus heureux? Si Dieu est bon, comment se plat-il 
vos pnitences? S'il est infini, qu'ajoutent vos hommages  sa gloire?
Si ses dcrets ont tout prvu, vos prires en changent-elles l'arrt?
Rpondez, hommes inconsquents!

Vous, vainqueurs, qui dites servir Dieu, a-t-il donc besoin de votre
aide? S'il veut punir, n'a-t-il pas en main les tremblements, les
volcans, la foudre? et le Dieu clment ne sait-il corriger qu'en
exterminant?

Vous, musulmans, si Dieu vous chtie pour le viol des _cinq_ prceptes,
comment lve-t-il les Francs qui s'en rient? Si c'est par le _Qran_
qu'il rgit la terre, sur quels principes jugea-t-il les nations avant
le prophte, tant de peuples qui buvaient du vin, mangeaient du porc,
n'allaient point  la _Mekke_,  qui cependant il fut donn d'lever des
empires puissants? Comment jugea-t-il les _Sabens_ de _Ninive_ et de
_Babylone_; le _Perse_, _adorateur du feu_; le _Grec_, le _Romain,
idoltres_; les _anciens royaumes du Nil_, et vos propres aeux _Arabes
et Tartares_? Comment juge-t-il encore maintenant tant de nations qui
mconnaissent ou ignorent votre culte, les nombreuses castes des
Indiens, le vaste empire des Chinois, les noires tribus de l'Afrique,
les insulaires de l'Ocan, les peuplades de l'Amrique?

Hommes prsomptueux et ignorants, qui vous arrogez  vous seuls la
terre! si Dieu rassemblait  la fois toutes les gnrations passes et
prsentes, que seraient, dans leur ocan, ces sectes soi-disant
universelles du chrtien et du musulman? Quels seraient les jugements de
sa justice gale et commune sur l'universalit relle des humains? C'est
l que votre esprit s'gare en systmes incohrents, et c'est l que la
vrit brille avec vidence; c'est l que se manifestent les lois
puissantes et simples de la nature et de la raison: lois d'un _moteur
commun, gnral_; d'un Dieu impartial et juste, qui, pour pleuvoir sur
un pays, ne demande point quel est son prophte; qui fait luire
galement son soleil sur toutes les races des hommes, sur le _blanc_;
comme sur le _noir_, sur le juif, sur le musulman, sur le chrtien, et
sur l'idoltre; qui fait prosprer, les moissons l o des mains
soigneuses les cultivent; qui multiplie toute nation chez qui rgnent
l'industrie et l'ordre; qui fait prosprer tout empire o la justice est
pratique, o l'homme puissant est li par les lois, o le pauvre est
protg par elles, o le faible vit en sret, o chacun enfin jouit des
droits qu'il tient de la _nature_ et d'un _contrat_ dress avec quit.

Voil par quels principes sont jugs les peuples! voil la vraie
religion qui rgit le sort des empires, et qui, de vous-mmes, Ottomans,
n'a cess de faire la destine! Interrogez vos anctres! demandez-leur
par quels moyens ils levrent leur fortune, alors qu'_idoltres_, peu
nombreux et pauvres, ils vinrent des dserts tartares camper dans ces
riches contres; demandez si ce fut par l'islamisme, jusque-l mconnu
par eux, qu'ils vainquirent les Grecs, les Arabes, ou si ce fut par le
courage, la prudence, la modration, l'esprit d'union, vraies
_puissances_ de l'_tat social_. Alors le sultan lui-mme rendait la
justice et veillait  la discipline; alors taient punis le juge
prvaricateur, le gouverneur concussionnaire, et la multitude vivait
dans l'aisance: le cultivateur tait garanti des rapines du janissaire,
et les campagnes prospraient; les routes publiques taient assures,
et le commerce rpandait l'abondance. Vous tiez des brigands ligus,
mais entre vous, vous tiez justes: vous subjuguiez les peupls, mais
vous ne les opprimiez pas. Vexs par leurs princes, ils prfraient
d'tre vos tributaires. Que m'importe, disait le chrtien, _que mon
matre aime ou brise les images, pourvu qu'il me rende justice? Dieu
jugera sa doctrine aux cieux._

Vous tiez sobres et endurcis; vos ennemis taient nervs et lches:
vous tiez savants dans l'art des combats; vos ennemis en avaient perdu
les principes: vos chefs taient expriments, vos soldats aguerris,
dociles: le butin excitait l'ardeur; la bravoure tait rcompense; la
lchet, l'indiscipline punies; et tous les ressorts du coeur humain
taient en activit: ainsi vous vainqutes cent nations, et d'une foule
de royaumes conquis vous fondtes un immense empire.

Mais d'autres moeurs ont succd; et dans les revers qui les
accompagnent, ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Aprs
avoir dvor vos ennemis, votre cupidit, toujours allume, a ragi sur
son propre foyer; et, concentre dans votre sein, elle vous a dvors
vous-mmes. Devenus riches, vous vous tes diviss pour le partage et la
jouissance; et le dsordre s'est introduit dans toutes les classes de
votre socit. Le sultan, enivr de sa grandeur, a mconnu l'objet de
ses fonctions; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont
dvelopps. Ne rencontrant jamais d'obstacles  ses gots, il est devenu
un tre dprav; homme faible et orgueilleux, il a repouss de lui le
peuple, et la voix du peuple ne l'a plus instruit et guid. Ignorant, et
pourtant flatt, il a nglig toute instruction, toute tude, et il est
tomb dans l'incapacit; devenu inepte aux affaires, il en a jet le
fardeau sur des mercenaires, et les mercenaires l'ont tromp. Pour
satisfaire leurs propres passions, ils ont stimul, tendu les siennes;
ils ont agrandi ses besoins, et son luxe norme a tout consum; il ne
lui a plus suffi de la table frugale, des vtements modestes, de
l'habitation simple de ses aeux; pour satisfaire  son faste, il a
fallu puiser la mer et la terre; faire venir du ple les plus rares
fourrures; de l'quateur, les plus chers tissus; il a dvor, dans un
mets, l'impt d'une ville; dans l'entretien d'un jour, le revenu d'une
province. Il s'est investi d'une arme de femmes, d'eunuques, de
satellites. On lui a dit que la vertu des rois tait la libralit, la
magnificence; et les trsors des peuples ont t livrs aux mains des
adulateurs.  l'imitation du matre, les esclaves ont aussi voulu avoir
des maisons superbes, des meubles d'un travail exquis, des tapis brods
 grands frais, des vases d'or et d'argent pour les plus vils usages, et
toutes les richesses de l'empire se sont englouties dans le _Sera_.

Pour suffire  ce luxe effrn, les _esclaves_ et les _femmes_ ont
vendu leur crdit, et la vnalit a introduit une dpravation gnrale:
ils ont vendu la faveur suprme au visir, et le visir a vendu l'empire.
Ils ont vendu la loi au cadi, et le cadi a vendu la justice. Ils ont
vendu au prtre l'autel, et le prtre a vendu les cieux; et l'or
conduisant  tout, l'on a tout fait pour obtenir l'or: pour l'or, l'ami
a trahi son ami; l'enfant, son pre; le serviteur, son matre; la femme,
son honneur; le marchand, sa conscience; et il n'y a plus eu dans l'tat
ni bonne foi, ni moeurs, ni concorde, ni force.

Et le pacha, qui a pay le gouvernement de sa province, l'a considre
comme une ferme, et il y a exerc toute concussion.  son tour, il a
vendu la perception des impts, le commandement des troupes,
l'administration des villages; et comme tout emploi _a t passager_, la
rapine, rpandue de grade en grade, a t htive et prcipite. Le
douanier a ranonn le marchand, et le ngoce s'est ananti; l'aga a
dpouill le cultivateur, et la culture s'est amoindrie. Dpourvu
d'avances, le laboureur n'a pu ensemencer: l'impt est survenu, il n'a
pu payer; on l'a menac _du bton_, il a emprunt; le numraire, faute
de sret, s'est trouv cach; l'_intrt_ a t norme, et l'usure du
riche a aggrav la misre de l'ouvrier.

Et des accidents de saison, des scheresses excessives ayant fait
manquer les rcoltes, le gouvernement n'a fait pour l'impt ni dlai ni
grace; et la dtresse s'appesantissant sur un village, une partie de ses
habitants a fui dans les villes; et leur charge, reverse sur ceux qui
ont demeur, a consomm leur ruine, et le pays s'est dpeupl.

Et il est arriv que, pousss  bout par la tyrannie et l'outrage, des
villages se sont rvolts; et le pacha s'en est rjoui: il leur a fait
la guerre, il a pris d'assaut leurs maisons, pill leurs meubles, enlev
leurs animaux; et quand la terre a demeur dserte, _que m'importe_?
a-t-il dit, _je m'en vais demain_.

Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrents dbords
ont sjourn en marcages; et, sous ce climat chaud, leurs exhalaisons
putrides ont caus des pidmies, des pestes, des maladies de toute
espce; et il s'en est suivi un surcrot de dpopulation, de pnurie et
de ruine.

Oh, qui dnombrera tous les maux de ce rgne tyrannique!

Tantt les pachas se font la guerre, et, pour leurs querelles
personnelles, les provinces d'un tat identique sont dvastes. Tantt,
redoutant leurs matres, ils tendent  l'indpendance, et attirent sur
leurs sujets les chtiments de leur rvolte. Tantt, redoutant ces
sujets, ils appellent et soudoient des trangers, et, pour se les
affider, ils leur permettent tout brigandage. En un lieu, ils intentent
un procs  un homme riche, et le dpouillent sur un faux prtexte; en
un autre, ils apostent de faux tmoins, et imposent une contribution
pour un dlit imaginaire: partout ils excitent la haine des sectes,
provoquent leurs dlations pour en retirer des _avanies_; ils extorquent
les biens, frappent les personnes; et quand leur avarice imprudente a
entass en un monceau toutes les richesses d'un pays, le gouvernement,
par une perfidie excrable, feignant de venger le peuple opprim, attire
 lui sa dpouille dans celle du coupable, et verse inutilement le sang
pour un crime dont il est complice.

 sclrats, monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et des
biens du peuple! est-ce vous qui avez donn le souffle  l'homme, pour
le lui ter? est-ce, vous qui faites natre les produits de la terre,
pour les dissiper? fatiguez-vous  sillonner le champ? endurez-vous
l'ardeur du soleil et le tourment de la soif,  couper la moisson, 
battre la gerbe? veillez-vous  la rose nocturne comme le pasteur?
traversez-vous les dserts comme le marchand? Ah! en voyant la cruaut
et l'orgueil des puissants, j'ai t transport d'indignation, et j'ai
dit, dans ma colre: Eh quoi, il ne s'lvera pas sur la terre des
hommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans! Un petit nombre
de brigands dvorent la multitude, et la multitude se laisse dvorer! 
peuples avilis! connaissez vos droits! _Toute autorit vient de vous_,
toute puissance _est_ la _vtre_. Vainement les rois vous commandent de
_par Dieu_ et de par _leur lance_, soldats, restez immobiles: puisque
Dieu _soutient_ le _sultan_, votre secours est inutile; puisque son pe
lui suffit, il n'a pas besoin de la vtre: voyons ce qu'il peut par
lui-mme.... Les soldats ont baiss les armes; et voil les _matres du
monde_ faibles comme le dernier de _leurs sujets_! Peuples! sachez donc
que ceux qui vous gouvernent sont vos _chefs_ et non pas vos _matres_,
vos _prposs_ et non pas vos _propritaires_, qu'ils n'ont d'autorit
_sur vous_ que par _vous_ et _pour votre_ avantage; que vos richesses
sont _ vous_, et qu'ils vous en sont _comptables_; que rois ou sujets,
Dieu a fait tous les hommes _gaux_, et que nul des mortels n'a droit
d'opprimer son semblable.

Mais cette nation et ses chefs ont mconnu ces vrits saintes..... Eh
bien! ils subiront les consquences de leur aveuglement..... L'arrt en
est port; le jour approche o ce colosse de puissance, bris,
s'croulera sous sa propre masse: oui, j'en jure par les _ruines de tant
d'empires dtruits_! _l'empire du Croissant_ subira le sort des tats
dont il a imit le rgime. Un peuple tranger chassera les sultans de
leur mtropole; le _trne d'Orkhan sera renvers_, _le dernier rejeton
de sa race sera retranch_, et la horde des _Oguzians_, prive de chef,
se dispersera comme celle des _Nogais_: dans cette dissolution, les
peuples de l'empire, dlis du joug qui les rassemblait, reprendront
leurs anciennes distinctions, et une anarchie gnrale surviendra comme
il est arriv dans l'empire des _Sophis_, jusqu' ce qu'il s'lve chez
l'Arabe, l'Armnien ou le Grec, des lgislateurs qui recomposent de
nouveaux tats.... Oh! s'il se trouvait sur la terre des hommes profonds
et hardis! quels lments de grandeur et de gloire!..... Mais dja
l'heure du destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille, et la
catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armes; ses
guerriers ignorants sont battus, disperss: vainement il appelle ses
_sujets_; les coeurs sont glacs; les sujets rpondent; _Cela est crit_;
et _qu'importe qui soit notre matre_? _nous ne pouvons perdre 
changer_. Vainement les vrais croyants invoquent les cieux et le
Prophte: le Prophte est mort, et les cieux, sans piti, rpondent:
Cessez de nous invoquer; vous avez fait vos maux, gurissez-les
vous-mme. La nature a tabli des lois, c'est  vous de les pratiquer:
observez, raisonnez, profitez de l'exprience. C'est la folie de l'homme
qui le perd, c'est  sa sagesse de le sauver. Les peuples sont
ignorants, qu'ils s'instruisent; leurs chefs sont pervers, qu'ils se
corrigent et s'amliorent; car tel est l'arrt de la _nature_: _Puisque
les maux des socits viennent de la cupidit et de l'ignorance_, _les
hommes ne cesseront d'tre tourments qu'ils_ ne soient _clairs_ et
_sages_; qu'ils ne pratiquent l'art _de la justice_, fond sur la
_connaissance_ de leurs rapports et des lois de leur organisation.




CHAPITRE XIII.

L'espce humaine s'amliorera-t-elle?


 ces mots, oppress du sentiment douloureux dont m'accabla leur
svrit: Malheur aux nations! m'criai-je en fondant en larmes;
malheur  moi-mme! Ah! c'est maintenant que j'ai dsespr du bonheur
de l'homme. Puisque ses maux procdent de son coeur, puisque lui seul
peut y porter remde, malheur  jamais  son existence! Qui pourra, en
effet, mettre un frein  la cupidit du fort et du puissant? Qui pourra
clairer l'ignorance du faible? Qui instruira la multitude de ses
droits, et forcera les chefs de remplir leurs devoirs? Ainsi, la race
des hommes est pour toujours dvoue  la souffrance! Ainsi, l'individu
ne cessera d'opprimer l'individu, une nation d'attaquer une autre
nation; et jamais il ne renatra pour ces contres des jours de
prosprit et de gloire. Hlas! des conqurants viendront; ils
chasseront les oppresseurs et s'tabliront  leur place; mais,
succdant  leur pouvoir, ils succderont  leur rapacit, et la terre
aura chang de tyrans sans changer de tyrannie.

Alors me tournant vers le Gnie:  Gnie! lui dis-je, le dsespoir est
descendu dans mon ame: en connaissant la nature de l'homme, la
_perversit de ceux qui gouvernent_ et _l'avilissement_ de ceux qui sont
gouverns, m'ont dgot de la vie; et quand il n'est de choix que
d'tre complice ou victime de l'oppression, que reste-t-il  l'homme
vertueux, que de joindre sa cendre  celle des tombeaux!

Et le Gnie, gardant le silence, me fixa d'un regard svre ml de
compassion; et, aprs quelques instants, il reprit: Ainsi, c'est 
mourir que la vertu rside! L'homme pervers est infatigable  consommer
le crime, et l'homme juste se rebute au premier obstacle  faire le
bien!.... Mais tel est le coeur humain; un succs l'enivre de confiance,
un revers l'abat et le consterne: toujours entier  la sensation du
moment, il ne juge point des choses par leur nature, mais par l'lan de
sa passion. Homme qui dsespres du genre humain, sur quel calcul
profond de faits et de raisonnements as-tu tabli ta sentence? As-tu
scrut l'organisation de l'tre sensible, pour dterminer avec prcision
si les mobiles qui le portent au bonheur sont essentiellement plus
faibles que ceux qui l'en repoussent? Ou bien, embrassant d'un coup
d'oeil l'histoire de l'espce, et jugeant du futur par l'exemple du
pass, as-tu constat que tout progrs lui est impossible? Rponds!
depuis leur origine, les socits n'ont-elles fait aucun pas vers
l'instruction et un meilleur sort? Les hommes sont-ils encore dans les
forts, manquant de tout, ignorants, froces, stupides? Les nations
sont-elles encore toutes  ces temps o, sur le globe, l'oeil ne voyait
que des brigands brutes ou des brutes esclaves? Si, dans un temps, dans
un lieu, des individus sont devenus meilleurs, pourquoi la masse ne
s'amliorerait-elle pas? Si des socits partielles se sont
perfectionnes, pourquoi n se perfectionnerait pas la socit gnrale?
Et si les premiers obstacles sont franchis, pourquoi les autres
seraient-ils insurmontables?

Voudrais-tu penser que l'espce va se dtriorant? Gardez-toi de
l'illusion et des paradoxes du _misanthrope_: l'homme mcontent du
prsent, suppose au pass une perfection mensongre, qui n'est que le
masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivants, il bat
les enfants avec les ossements de leurs pres.

Pour dmontrer une prtendue perfection rtrograde, il faudrait
dmentir le tmoignage des faits et de la raison; et s'il reste aux
faits passs de l'quivoque, il faudrait dmentir le fait subsistant de
l'organisation de l'homme; il faudrait prouver qu'il nat avec un usage
clair de ses sens; qu'il sait, sans exprience, distinguer du poison
l'aliment; que l'enfant est plus sage que le vieillard, l'aveugle plus
assur dans sa marche que le clairvoyant; que l'homme civilis est plus
malheureux que l'anthropophage; en un mot, qu'il n'existe pas d'chelle
progressive d'exprience et d'instruction.

Jeune homme, crois-en la voix des tombeaux et le tmoignage des
monuments: des contres sans doute ont dchu de ce qu'elles furent 
certaines poques; mais si l'esprit sondait ce qu'alors mme furent la
sagesse et la flicit de leurs habitants, il trouverait qu'il y eut
dans leur gloire moins de ralit que d'clat; il verrait que dans les
anciens tats, mme les plus vants, il y eut d'normes vices, de cruels
abus, d'o rsulta prcisment leur fragilit; qu'en gnral les
principes des gouvernements taient atroces; qu'il rgnait de peuple 
peuple un brigandage insolent, des guerres barbares, des haines
implacables; que le droit naturel tait ignor; que la moralit tait
pervertie par un fanatisme insens, par des superstitions dplorables;
qu'un songe, qu'une vision, un oracle, causaient  chaque instant de
vastes commotions: et peut-tre les nations ne sont-elles pas encore
bien guries de tant de maux; mais du moins l'intensit en a diminu, et
l'exprience du pass n'a pas t totalement perdue. Depuis trois
sicles surtout, les lumires se sont accrues, propages; la
civilisation, favorise de circonstances heureuses, a fait des progrs
sensibles; les inconvnients mmes et les abus ont tourn  son
avantage; car si les conqutes ont trop tendu les tats, les peuples,
en se runissant sous un mme joug, ont perdu cet esprit d'isolement et
de division qui les rendait tous ennemis: si les pouvoirs se sont
concentrs, il y a eu, dans leur gestion, plus d'ensemble et plus
d'harmonie: si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses,
elles ont t moins meurtrires dans leurs dtails: si les peuples y ont
port moins de personnalit, moins d'nergie, leur lutte a t moins
sanguinaire, moins acharne; ils ont t moins libres, mais moins
turbulents; plus amollis, mais plus pacifiques. Le despotisme mme les a
servis; car si les gouvernements ont t plus absolus, ils ont t moins
inquiets et moins orageux; si les trnes ont t des proprits, ils ont
excit,  titre d'hritage, moins de dissensions, et les peuples ont eu
moins de secousses; si enfin les despotes, jaloux et mystrieux, ont
interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au
maniement des affaires, les passions, cartes de la carrire politique,
se sont portes vers les arts, les sciences naturelles, et la sphre des
ides en tout genre s'est agrandie: l'homme, livr aux tudes
abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la
socit; les principes ont t mieux discuts, les fins mieux connues,
les lumires plus rpandues, les individus plus instruits, les moeurs
plus sociales, la vie plus douce: en masse, l'espce, surtout dans
certaines contres, a sensiblement gagn; et cette amlioration
dsormais ne peut que s'accrotre, parce que ses deux principaux
obstacles, ceux-l mmes qui l'avaient rendue jusque-l si lente et
quelquefois rtrograde, la difficult de transmettre et de communiquer
rapidement les ides, sont enfin levs.

En effet, chez les anciens peuples, chaque canton, chaque cit, par la
_diffrence de son langage_, tant isol de tout autre, il en rsultait
un chaos favorable  l'ignorance et  l'anarchie. Il n'y avait point de
communications d'ides, point de participation d'invention, point
d'harmonie d'intrts ni de volonts, point d'unit d'action, de
conduite: en outre, tout moyen de rpandre et de transmettre les ides
se rduisant _ la parole fugitive et limite,  des crits longs
d'excution, dispendieux et rares_, il s'ensuivait empchement de toute
instruction pour le prsent, perte d'exprience de gnration 
gnration, instabilit, rtrogradation de lumires, et perptuit de
chaos d'enfance.

Au contraire, dans l'tat moderne, et surtout dans celui de l'Europe, de
grandes nations ayant contract l'alliance d'un mme langage, il s'est
tabli de vastes communauts d'opinions; les esprits se sont rapprochs,
les coeurs se sont entendus; il y a eu accord de penses, unit d'action:
ensuite _un art sacr_, _un don divin du gnie_, _l'imprimerie_, ayant
fourni le moyen de rpandre, de communiquer en un mme instant une mme
ide  des millions d'hommes, et de la fixer d'une manire durable, sans
que la puissance des tyrans pt l'arrter ni l'anantir, il s'est form
une masse progressive d'instruction, une atmosphre croissante de
lumires, qui dsormais assure solidement l'amlioration. Et cette
amlioration devient un effet ncessaire des lois de la nature; car, par
_la loi de la sensibilit_, l'homme tend aussi invinciblement  se
_rendre heureux_, que le _feu  monter_, que la _pierre_  graviter, que
l'eau _ se niveler_. Son obstacle est son _ignorance_, qui l'gare dans
les moyens, qui le trompe sur les effets et les causes.  force
d'exprience il s'clairera;  force d'erreurs il se redressera; il
deviendra sage et bon, _parce qu'il est de son intrt de l'tre_; et,
dans une nation, les ides se communiquant, des classes entires seront
instruites, et la science deviendra vulgaire; et tous les hommes
connatront quels sont les principes du bonheur individuel et de la
flicit publique; ils sauront quels sont leurs rapports, leurs droits,
leurs devoirs dans l'ordre social; ils apprendront  se garantir des
illusions de la cupidit; ils concevront que la _morale_ est une
_science physique_, compose, il est vrai, d'lments compliqus dans
leur jeu, mais simples et invariables dans leur nature, parce qu'ils
sont les lments mmes de l'organisation de l'homme. Ils sentiront
qu'ils doivent tre _modrs_ et _justes_, parce que l est l'avantage
et la sret de chacun; que vouloir jouir aux dpens d'autrui est un
faux calcul d'ignorance, parce que de l rsultent des reprsailles, des
haines, des vengeances, et que l'improbit est l'effet constant de la
sottise.

Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est li au bonheur
de la socit;

Les faibles, que, loin de se diviser d'intrts, ils doivent s'unir,
parce que l'galit fait leurs forces;

Les riches, que la mesure des jouissances est borne par la
constitution des organes, et que l'ennui suit la satit;

Le pauvre, que c'est dans l'emploi du temps et la paix du coeur que
consiste le plus haut degr du bonheur de l'homme.

Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trnes, les
forcer de se contenir dans les bornes d'une autorit rgulire.

Le hasard mme, servant les nations, leur donnera tantt _des chefs
incapables, qui, par faiblesse, les laisseront devenir libres_; tantt
_des chefs clairs, qui, par vertu, les affranchiront_.

Et alors qu'il existera sur la terre de _grands individus_, des _corps
de nations claires_ et _libres_, il arrivera  l'espce ce qui arrive
 ses lments: la communication des lumires d'une portion s'tendra de
proche en proche, et gagnera le tout. Par _la loi de l'imitation_,
_l'exemple d'un premier peuple sera suivi par les autres_; _ils
adopteront son esprit, ses lois_. Les despotes mme, voyant qu'ils ne
peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance,
adouciront leur rgime par besoin, par rivalit; et la civilisation
deviendra gnrale.

Et il s'tablira de peuple  peuple _un quilibre de forces_, qui, les
contenant tous dans le respect de leurs droits rciproques, fera cesser
leurs barbares usages de guerre, et soumettra _ des voies civiles le
jugement de leurs contestations_; et l'espce entire deviendra une
_grande socit_, une mme _famille_ gouverne par un mme esprit, par
de communes lois, et jouissant de toute la flicit dont la nature
humaine est capable.

Ce grand travail sans doute sera long, parce qu'il faut qu'un mme
mouvement se propage dans un corps immense; qu'un mme levain assimile
une norme masse de parties htrognes, mais enfin ce mouvement
s'oprera, et dja les prsages de cet avenir se dclarent. Dja la
_grande socit_, parcourant dans sa marche les mmes phases que les
_socits partielles_, s'annonce pour tendre aux mmes rsultats.
Dissoute d'abord en toutes ses parties, elle a vu long-temps ses membres
sans cohsion; et l'isolement gnral des peuples forma _son premier ge
d'anarchie_ et _d'enfance_: partage ensuite au hasard en sections
irrgulires d'tats et de royaumes, elle a subi les fcheux effets de
l'extrme _ingalit_ des richesses, des conditions; et l'_aristocratie
des grands empires_ a form son _second ge_: puis, ces _grands
privilgis_ se disputant la prdominance, elle a parcouru la priode du
_choc_ des _factions_. Et maintenant les partis, las de leurs discordes,
sentant le besoin des lois, soupirent aprs l'poque de l'ordre et de la
paix. Qu'il se montre un _chef_ vertueux! qu'un _peuple puissant et
juste_ paraisse! et la terre l'lve au pouvoir suprme: la terre attend
un _peuple lgislateur_; elle le dsire et l'appelle, et mon coeur
l'attend..... Et tournant la tte du ct de l'occident..... Oui,
continua-t-il, dja un bruit sourd frappe mon oreille: un cri de
_libert_, prononc sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien
continent.  ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'lve chez
une grande nation; une inquitude salutaire l'alarme sur sa situation;
elle s'interroge sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle devrait tre; et
surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses
moyens; quelle a t la conduite de ses chefs..... Encore un jour, une
rflexion:..... et un mouvement immense va natre; un sicle nouveau va
s'ouvrir! sicle d'tonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi
pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'esprance
pour toute la terre!




CHAPITRE XIV.

Le grand obstacle au perfectionnement.


Le gnie se tut.... Cependant, prvenu de noirs sentiments, mon esprit
demeura rebelle  la persuasion; mais craignant de le choquer par ma
rsistance, je demeurai silencieux.... Aprs quelque intervalle, se
tournant vers moi et me fixant d'un regard perant:..... Tu gardes le
silence, reprit-il, et ton coeur agite des penses qu'il n'ose
produire!.... Interdit et troubl:  Gnie! lui dis-je, pardonne ma
faiblesse: sans doute ta bouche ne peut profrer que la vrit; mais ta
cleste intelligence en saisit les traits l o mes sens grossiers ne
voient que des nuages. J'en fais l'aveu: la conviction n'a point pntr
dans mon ame, et j'ai craint que mon _doute_ ne te ft une offense.

Et qu'a le _doute_, rpondit-il, qui en fasse un crime? l'homme est-il
matre de sentir autrement qu'il n'est affect?..... Si une vrit est
palpable et d'une pratique importante, plaignons celui qui la
mconnat: sa peine natra de son aveuglement. Si elle est incertaine,
quivoque, comment lui trouver le caractre qu'elle n'a pas? Croire sans
vidence, sans dmonstration, est un acte d'ignorance et de sottise: le
crdule se perd dans un ddale d'inconsquences; l'homme sens examine,
discute, afin d'tre d'accord dans ses opinions; et l'homme de bonne foi
supporte la contradiction, parce qu'elle seule fait natre l'vidence.
La violence est l'argument du mensonge; et imposer d'autorit une
croyance, est l'acte et l'indice d'un tyran.

Enhardi par ces paroles:  Gnie, rpondis-je, puisque ma raison est
libre, je m'efforce en vain d'accueillir l'espoir flatteur dont tu la
consoles: l'ame vertueuse et sensible se livre aisment aux rves du
bonheur, mais sans cesse une ralit cruelle la rveille  la souffrance
et  la misre: plus je mdite sur la nature de l'homme, plus j'examine
l'tat prsent des socits, moins un monde de sagesse et de flicit me
semble possible  raliser. Je parcours de mes regards toute la face de
notre hmisphre: en aucun lieu je n'aperois le germe, ou ne pressens
le mobile d'une heureuse rvolution. L'Asie entire est ensevelie dans
les plus profondes tnbres. Le Chinois, avili par le _despotisme_ du
_bambou_, aveugl par la superstition astrologique, entrav par un code
immuable de gestes, par le vice radical d'une langue et surtout d'une
criture mal construites, ne m'offre, dans sa civilisation avorte,
qu'un peuple automate. L'Indien, accabl de prjugs, enchan par les
liens sacrs de ses castes, vgte dans une apathie incurable. Le
Tartare, errant ou fix, toujours ignorant et froce, vit dans la
barbarie de ses aeux. L'Arabe, dou d'un gnie heureux, perd sa force
et le fruit de sa vertu dans l'anarchie de ses tribus et la jalousie de
ses familles. L'Africain, dgrad de la condition d'homme, semble vou
sans retour  la servitude. Dans le nord, je ne vois que des serfs
avilis, que des peuples _troupeaux_, dont se jouent de grands
_propritaires_. Partout l'ignorance, la tyrannie, la misre, ont frapp
de stupeur les nations; et les habitudes vicieuses, dpravant les sens
naturels, ont dtruit jusqu' l'instinct du bonheur et de la vrit: il
est vrai que dans quelques contres de l'Europe, la raison a commenc de
prendre un premier essor; mais l mme, les lumires des particuliers
sont-elles communes aux nations? L'habilet des gouvernements a-t-elle
tourn  l'avantage des peuples? Et ces peuples qui se disent polics,
ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois sicles, remplissent la terre de
leurs injustices? ne sont-ce pas eux qui, sous des prtextes de
commerce, ont dvast l'Inde, dpeupl le nouveau continent, et
soumettent encore aujourd'hui l'Afrique au plus barbare des esclavages?
La libert natra-t-elle du sein des tyrans, et la justice sera-t-elle
rendue par des mains spoliatrices et avares?  Gnie! j'ai vu les pays
civiliss, et l'illusion de leur sagesse s'est dissipe devant mes
regards: j'ai vu les richesses entasses dans quelques mains, et la
multitude pauvre et dnue: j'ai vu tous les droits, tous les pouvoirs
concentrs dans certaines _classes_, et la masse des peuples passive et
prcaire: j'ai vu des _maisons de prince_, et point de _corps de
nation_; des intrts de _gouvernement_, et point d'intrt ni d'esprit
publics: j'ai vu que toute la science de ceux qui commandent consistait
 _opprimer prudemment_; et la servitude raffine des peuples polics
m'a paru plus irremdiable.

Un obstacle surtout,  Gnie! a profondment frapp ma pense: en
portant mes regards sur le globe, je l'ai vu partag en vingt systmes
de cultes diffrents: chaque nation a reu ou s'est fait des opinions
religieuses opposes; et chacune, s'attribuant exclusivement la vrit,
veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait, dans
leur discordance, le grand nombre des hommes se trompe, et se trompe de
bonne foi, il s'ensuit que notre esprit se _persuade du mensonge comme
de la vrit_; et alors, quel moyen de l'clairer? Comment dissiper le
prjug qui d'abord a saisi l'esprit? Comment, surtout, carter son
bandeau, quand le premier article de chaque croyance, le premier dogme
de toute religion, est la proscription absolue du _doute_,
_l'interdiction de l'examen_, _l'abngation_ de son propre jugement? Que
fera la vrit pour tre reconnue? Si elle s'offre avec les preuves du
raisonnement, l'homme pusillanime rcuse sa conscience; si elle invoque
l'autorit des puissances clestes, l'homme proccup lui oppose une
autorit du mme genre, et traite toute innovation de blasphme. Ainsi
l'homme, dans son aveuglement, rivant sur lui-mme ses fers, s'est 
jamais livr sans dfense au jeu de son ignorance et de ses passions.
Pour dissoudre des entraves si fatales, il faudrait un concours inou
d'heureuses circonstances; il faudrait qu'une nation entire, gurie du
dlire de la superstition, ft inaccessible aux impulsions du fanatisme;
qu'affranchi du joug d'une fausse doctrine, un peuple s'impost lui-mme
celui de la vraie morale et de la raison; qu'il ft  la fois _hardi_ et
_prudent_, instruit et docile; que chaque individu, connaissant ses
droits, n'en transgresst pas la limite; que le pauvre st rsister  la
sduction, le riche  l'avarice; qu'il se trouvt des chefs
dsintresss et justes; que les oppresseurs fussent saisis d'un esprit
de dmence et de vertige; que le _peuple_, recouvrant ses pouvoirs,
sentt qu'il ne les peut exercer, et qu'il se constitut des organes;
que, crateur de ses magistrats, il st  la fois les censurer et les
respecter; que, dans la rforme subite de toute une nation vivant
d'abus, chaque individu disloqu souffrt patiemment les privations et
le changement de ses habitudes; que cette nation enfin ft assez
courageuse pour conqurir sa libert, assez instruite pour l'affermir,
assez puissante pour la dfendre, assez gnreuse pour la partager: et
tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler? Et lorsqu'en ses
combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-l, en verrai-je
les jours fortuns? et ma cendre ne sera-t-elle pas ds long-temps
refroidie?

 ces mots, ma poitrine oppresse se refusa  la parole.... Le Gnie ne
me rpondit point; mais j'entendis qu'il disait  voix basse: Soutenons
l'espoir de cet homme; car si celui qui aime ses semblables se
dcourage, que deviendront les nations? Et peut-tre le pass n'est-il
que trop propre  fltrir le courage? Eh bien! anticipons le temps 
venir; dvoilons  la vertu le sicle tonnant prs de natre, afin qu'
la vue du but qu'elle dsire, ranime d'une nouvelle ardeur, elle
redouble l'effort qui doit l'y porter.




CHAPITRE XV.

Le sicle nouveau.


 peine eut-il achev ces mots, qu'un bruit immense s'leva du ct de
l'occident; et, y tournant mes regards, j'aperus  l'extrmit de la
Mditerrane, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe, un
mouvement prodigieux; tel qu'au sein d'une vaste cit, lorsqu'une
sdition violente clate de toutes parts, on voit un peuple innombrable
s'agiter et se rpandre  flots dans les rues et les places publiques.
Et mon oreille, frappe de cris pousss jusqu'aux cieux, distingua par
intervalles ces phrases:

Quel est donc ce prodige nouveau? quel est ce flau cruel et
mystrieux? Nous sommes une nation nombreuse, et nous manquons de bras!
nous avons un sol excellent, et nous manquons de denres! nous sommes
actifs, laborieux, et nous vivons dans l'indigence! nous payons des
tributs normes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! nous sommes
en paix au dehors, et nos personnes et nos biens ne sont pas en sret
au dedans! Quel est donc l'ennemi cach qui nous dvore?

Et des voix parties du sein de la multitude rpondirent: levez un
tendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par
d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la socit, et vous
connatrez l'ennemi qui vous ronge.

Et, l'tendard ayant t lev, cette nation se trouva tout  coup
partage en _deux corps ingaux_, et d'un aspect contrastant: _l'un
innombrable_ et presque _total_, offrait, dans la pauvret gnrale des
vtements et l'air maigre et hl des visages, les indices de la misre
et du travail; l'autre, _petit groupe_, _fraction_ insensible,
prsentait, dans la richesse des habits chamarrs d'or et d'argent, et,
dans l'embonpoint des visages, les symptmes du loisir et de
l'abondance.

Et, considrant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le _grand
corps_ tait compos de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes
les professions laborieuses et studieuses utiles  la socit, et que,
dans le _petit groupe_, il ne se trouvait que des ministres du culte de
tout grade (moines et prtres), que des gens de finance, d'armoirie, de
livre, des chefs militaires et autres salaris du gouvernement.

Et ces deux corps en prsence, front  front, s'tant considrs avec
tonnement, je vis, d'un ct, natre la colre et l'indignation; de
l'autre, un mouvement d'effroi; et le _grand corps_ dit au _plus
petit_:

Pourquoi tes-vous spars de nous? N'tes-vous donc pas de notre
nombre?

Non, rpondit le groupe: vous tes le _peuple_; nous autres, nous
sommes un corps distinct, _une classe privilgie_, qui avons nos lois,
nos usages, nos droits  parts.

LE PEUPLE.

Et de quel travail viviez-vous dans notre socit?

LE PRIVILGIS.

Nous ne sommes pas faits pour travailler.

LE PEUPLE.

Comment avez-vous donc acquis tant de richesses?

LE PRIVILGIS.

En prenant le soin de vous gouverner.

LE PEUPLE.

Quoi, nous _fatiguons_, et vous _jouissez_! nous _produisons_, et vous
_dissipez_! Les richesses viennent de nous, vous les absorbez, et vous
appelez cela _gouverner_!...... _Classe_ privilgie, corps distinct qui
nous tes tranger, formez votre nation  part, et voyons comment vous
subsisterez.

Alors le petit groupe dlibrant sur ce cas nouveau, quelques hommes
justes et gnreux dirent: Il faut nous rejoindre au peuple, et partager
ses fardeaux; car ce sont des hommes comme nous, et nos richesses
viennent d'eux. Mais d'autres dirent avec orgueil: Ce serait une honte
de nous confondre avec la foule, elle est faite pour nous servir; ne
sommes-nous pas la _race noble_ et _pure_ des conqurants de cet empire?
Rappelons  cette multitude nos droits et son origine.

LES NOBLES.

Peuple! oubliez-vous que nos anctres ont conquis ce pays, et que votre
race n'a obtenu la vie qu' condition de nous servir? Voil notre
contrat social; voil le gouvernement _constitu_ par l'usage et
prescrit par le temps.

LE PEUPLE.

Race _pure_ des conqurants! montrez-nous vos gnalogies! nous verrons
ensuite si ce qui, dans un individu, est _vol_ et _rapine_, devient
vertu dans une nation.

Et  l'instant, des voix leves de divers cts commencrent d'appeler
par leurs noms une foule d'individus _nobles_; et, citant leur origine
et leur parent, elles racontrent comment l'aeul, le bisaeul, le pre
lui-mme, ns marchands, artisans, aprs s'tre enrichis par des moyens
quelconques, avaient achet,  prix d'argent, la noblesse: en sorte
qu'un trs-petit nombre de familles taient rellement de souche
ancienne. Voyez, disaient ces voix, voyez ces roturiers parvenus qui
renient leurs parents; voyez ces recrues plbiennes qui se croient des
vtrans illustres! Et ce fut une rumeur de rise.

Pour la dtourner, quelques hommes astucieux s'crirent: Peuple doux et
fidle, reconnaissez l'autorit lgitime: _le Roi veut_, _la loi
ordonne_.

LE PEUPLE.

Classe privilgie, courtisans de la fortune, laissez les rois
s'expliquer; les rois ne peuvent vouloir que le _salut_ de l'immense
multitude, qui est le _peuple_; la loi ne saurait tre que le voeu de
l'_quit_.

Alors les privilgis militaires dirent: La multitude ne sait obir qu'
la force, il faut la chtier. Soldats, frappez ce peuple rebelle!

LE PEUPLE.

Soldats! vous tes notre sang! frapperez-vous vos parents, vos frres?
Si le peuple prit, qui nourrira l'arme?

Et les soldats, baissant les armes, dirent: Nous sommes aussi le peuple,
montrez-nous l'ennemi! Alors les privilgis ecclsiastiques dirent: Il
n'y a plus qu'une ressource: le peuple est superstitieux; il faut
l'effrayer par les noms de Dieu et de religion.

_Nos chers frres! nos enfants!_ Dieu nous a tablis pour vous
gouverner.

LE PEUPLE.

Montrez-nous vos pouvoirs clestes.

LE PRTRES.

Il faut de la foi: la raison gare.

LE PEUPLE.

Gouvernez-vous sans raisonner?

LE PRTRES.

Dieu veut la paix: la religion prescrit l'obissance.

LE PEUPLE.

La paix suppose la justice; l'obissance veut la conviction d'un devoir.

LE PRTRES.

On n'est ici-bas que pour souffrir.

LE PEUPLE.

Montrez-nous l'exemple.

LE PRTRES.

Vivrez-vous sans dieux et sans rois?

LE PEUPLE.

Nous voulons vivre sans oppresseurs.

LE PRTRES.

Il vous faut des _mdiateurs_, des _intermdiaires_.

LE PEUPLE.

Mdiateurs prs de _Dieu_ et des _rois_! _courtisans_ et _prtres_, vos
services sont trop dispendieux; nous traiterons dsormais directement
nos affaires.

Et alors le petit groupe dit: _Tout est perdu, la multitude est
claire._

Et le peuple rpondit: Tout est sauv, car si nous sommes clairs, nous
n'abuserons pas de notre force: nous ne voulons que nos droits. Nous
avons des ressentiments, nous les oublions: nous tions esclaves, nous
pourrions commander; nous ne voulons qu'tre libres, et la _libert_
n'est que la _justice_.




CHAPITRE XVI.

Un peuple libre et lgislateur.


Alors, considrant que toute puissance publique tait suspendue, que le
rgime habituel de ce peuple cessait tout  coup, je fus saisi d'effroi
par la pense qu'il allait tomber dans la dissolution de l'anarchie;
mais tout  coup des voix s'levrent et dirent:

Ce n'est pas assez de nous tre affranchis des parasites et des
oppresseurs, il faut empcher qu'il n'en renaisse. Nous sommes _hommes_,
et l'exprience nous a trop appris que chacun de nous tend sans cesse 
dominer et  jouir aux dpens d'autrui. Il faut donc nous prmunir
contre un penchant auteur de discorde; il faut tablir des _rgles
certaines_ de nos _actions_ et de nos _droits_: or, la _connaissance_ de
ces droits, le _jugement_ de ces actions sont des choses abstraites,
difficiles, qui exigent tout le temps et toutes les facults d'un homme.
Occups chacun de nos travaux, nous ne pouvons vaquer  de telles
tudes, ni exercer par nous-mmes de telles fonctions. Choisissons donc
parmi nous quelques hommes dont ce soit l'emploi propre.
_Dlguons_-leur nos pouvoirs communs pour nous crer un gouvernement et
des lois; constituons-les _reprsentants_ de nos _volonts_ et de nos
_intrts_. Et, afin qu'en effet ils en soient une reprsentation aussi
exacte qu'il sera possible, choisissons-les _nombreux et semblables 
nous_, pour que la diversit de nos volonts et de nos intrts se
trouve rassemble en eux.

Et ce peuple, ayant choisi dans son sein une troupe nombreuse d'hommes
qu'il jugea propres  son dessein, il leur dit: Jusqu'ici nous avons
vcu en une _socit_ forme _au hasard_, sans _clauses fixes_, sans
conventions libres, sans stipulation de droits, sans engagements
rciproques; et une foule de dsordres et de maux ont rsult de cet
tat prcaire. Aujourd'hui nous voulons, de dessein rflchi, former un
contrat rgulier; nous vous avons choisis pour en dresser les articles:
examinez donc avec maturit quelles doivent tre ses bases et ses
conditions; recherchez avec soin _quel est le but_, quels sont les
principes _de toute association_: connaissez les _droits_ que chaque
membre y porte, les facults qu'il y _engage_, et celles qu'il y doit
conserver: tracez-nous des _rgles_ de conduite, des _lois_ quitables;
dressez-nous un systme nouveau de gouvernement, car nous sentons que
les principes qui nous ont guids jusqu' ce jour, sont vicieux. Nos
pres ont march dans des sentiers d'_ignorance_, et l'_habitude_ nous a
gars sur leurs pas: tout s'est fait par violence, par fraude, par
sduction, et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore
obscures: dmlez-en donc le chaos, dcouvrez-en l'enchanement,
publiez-en le code, et nous nous y conformerons.

Et ce peuple leva un trne immense en forme de pyramide; et y faisant
asseoir les hommes qu'il avait choisis, il leur dit: Nous vous levons
aujourd'hui au-dessus de nous, afin que vous dcouvriez mieux l'ensemble
de nos rapports, et que vous soyez hors de l'atteinte de nos passions.

Mais souvenez-vous que vous tes nos semblables; que le pouvoir que
nous vous confrons est  nous; que nous vous le donnons en dpt, non
en proprit ni en hritage; que les lois que vous ferez, vous y serez
les premiers soumis; que demain vous redescendrez parmi nous, et que nul
droit ne vous sera acquis, que celui de l'estime et de la
reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l'univers qui rvre
_tant d'aptres d'erreur_, honorera la _premire assemble d'hommes
raisonnables_ qui aura solennellement dclar les principes immuables de
la justice, et consacr,  la face des tyrans, les droits des nations!




CHAPITRE XVII.

Base universelle de tout droit et de toute loi.


Alors les _hommes choisis_ par le peuple pour rechercher les vrais
principes de la morale et de la raison procdrent  l'objet sacr de
leur mission; et, aprs un long examen, ayant dcouvert un principe
universel et fondamental, il s'leva un lgislateur qui dit au peuple;
Voici la _base primordiale_, l'origine _physique_ de toute justice et
de tout droit.

_Quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui rgit
l'univers, ayant donn  tous les hommes les mmes organes, les mmes
sensations, les mmes besoins_, elle a, par ce fait mme, _dclar_
qu'elle leur _donnait  tous les mmes droits_  l'usage _de ses biens,
et que tous les hommes sont gaux dans l'ordre de la nature_.

En second lieu, de ce qu'elle a donn  chacun des _moyens suffisants_
de pourvoir  son existence, il rsulte avec vidence qu'elle les a tous
constitus _indpendants_ les uns des autres; qu'elle les a crs
_libres_; que nul n'est, soumis  autrui; que chacun est _propritaire
absolu_ de son tre.

Ainsi, l'_galit_ et la _libert_ sont deux _attributs essentiels de
l'homme_; deux _lois_ de la _Divinit, inabrogeables_ et _constitutives_
comme les _proprits_ physiques des lments.

Or, de ce que tout individu est _matre absolu_ de sa personne, il
s'ensuit que la _libert_ pleine de son _consentement_ est une condition
insparable de tout contrat et de tout engagement.

Et de ce que tout individu est _gal_  un autre, il suit que la
balance de ce qui est rendu  ce qui est donn, doit tre rigoureusement
en _quilibre_: en sorte que l'ide de libert contient essentiellement
celle de _justice_, qui nat de l'_galit_.

_L'galit et la libert_ sont donc les _bases physiques_ et
inaltrables de toute _runion d'hommes en socit_, et, par suite, le
_principe ncessaire_ et _rgnrateur_ de toute loi et de tout systme
de gouvernement rgulier.

C'est pour avoir drog  cette base que chez vous, comme chez tout
peuple, se sont introduits les dsordres qui vous ont enfin soulevs.
C'est en revenant  cette rgle que vous pourrez les rformer, et
reconstituer une association heureuse.

Mais observez qu'il en rsultera une grande secousse dans vos
habitudes, dans vos fortunes, dans vos prjugs. Il faudra dissoudre des
contrats vicieux, des droits abusifs; renoncer  des distinctions
injustes,  de fausses proprits; rentrer enfin un instant dans l'tat
de la nature. Voyez si vous saurez consentir  tant de sacrifices.

Alors, pensant  la _cupidit_ inhrente au coeur de l'homme, je crus que
ce peuple allait renoncer  toute ide d'amlioration.

Mais, dans l'instant, une foule d'hommes gnreux et des plus hauts
rangs, s'avanant vers le trne, y firent abjuration de _toutes leurs
distinctions_ et de toutes _leurs richesses_: Dictez-nous, dirent-ils,
les lois de _l'galit_ et de _la libert_; nous ne voulons plus rien
possder qu'au titre sacr de _la justice_.

_galit_, _justice_, _libert_, voil quel sera dsormais notre code
et notre tendard.

Et sur-le-champ le peuple leva un drapeau immense, inscrit de ces trois
mots, auxquels-il assigna _trois couleurs_. Et l'ayant plant sur le
sige du lgislateur, l'tendard de la _justice universelle_ flotta pour
l premire fois sur la terre; et le peuple dressa en avant du sige un
_autel nouveau_, sur lequel il plaa une balance d'or, une pe et un
livre, avec cette inscription:

 LA LOI GALE, QUI JUGE ET PROTGE.

Puis, ayant environn le sige et l'autel d'un amphithtre immense,
cette nation s'y assit tout entire pour entendre la publication de la
loi. Et des millions d'hommes, levant  la fois les bras vers le ciel,
firent le serment solennel de vivre _libres et justes_; _de respecter
leurs droits rciproques, leurs proprits_; _d'obir  la loi et  ses
agents rgulirement prposs_.

Et ce spectacle si imposant de force et de grandeur, si touchant de
gnrosit, m'mut jusqu'aux larmes; et m'adressant au Gnie: Que je
vive maintenant, lui dis-je, car dsormais je puis esprer.




CHAPITRE XVIII.

Effroi et conspiration des tyrans.


Cependant,  peine le cri solennel de l'_galit_ et de la _libert_
eut-il retenti sur la terre, qu'un mouvement de trouble et de surprise
s'excita au sein des nations; et d'une part la multitude mue de dsir,
mais indcise entre l'esprance et la crainte, entre le sentiment de ses
droits et l'habitude de ses chanes, commena de s'agiter; d'autre part,
les rois rveills subitement du sommeil de l'indolence et du
despotisme, craignirent de voir renverser leurs trnes; et partout _ces
classes de tyrans civils et sacrs_ qui trompent les rois et oppriment
les peuples, furent saisies de rage et d'effroi; et tramant des desseins
perfides: Malheur  nous, dirent-ils, si le cri funeste de la _libert_
parvient  l'oreille de la multitude! Malheur  nous, si ce pernicieux
esprit de _justice_ se propage!..... Et voyant flotter l'tendard:
Concevez-vous l'essaim de maux renferms dans ces seules paroles? Si
tous les hommes sont _gaux_, o sont nos _droits exclusifs_ d'honneur
et de puissance? Si tous sont ou doivent tre _libres_, que deviennent
nos _esclaves_, nos _serfs_, nos _proprits_? Si tous sont _gaux_ dans
l'tat civil, o sont nos prrogatives de _naissance_, d'_hrdit_? et
que devient _la noblesse_? S'ils sont tous gaux devant Dieu, o est le
besoin de _mdiateurs_? et que devient le _sacerdoce_? Ah! pressons-nous
de dtruire un germe si fcond, si contagieux! Employons tout notre art
contre cette calamit; effrayons les rois, pour qu'ils s'unissent 
notre cause. Divisons les peuples, et suscitons-leur des troubles et des
guerres. Occupons-les de _combats_, de _conqutes_ et de _jalousies_.
Alarmons-les sur la puissance de cette nation libre. Formons une grande
ligue contre l'ennemi commun. Abattons cet tendard sacrilge,
renversons ce trne de rbellion, et touffons dans son foyer cet
incendie de rvolution.

Et en effet, les tyrans civils et sacrs des peuples formrent une ligue
gnrale; entranant sur leurs pas une multitude contrainte ou sduite,
ils se portrent d'un mouvement hostile contre la nation libre, et
investirent  grands cris l'_autel_ et le _trne de la loi naturelle_:
Quelle est, dirent-ils, cette doctrine hrtique et nouvelle? Quel est
cet autel impie, ce culte sacrilge?.... Sujets fidles et croyants! ne
semblerait-il pas que ce ft d'aujourd'hui que l'on vous dcouvre la
vrit, que jusqu'ici vous eussiez march dans l'erreur, que ces
rebelles, plus heureux que vous, ont seuls le privilge d'tre sages! Et
vous; _peuple gar_, ne voyez-vous pas que vos nouveaux chefs vous
trompent, qu'ils _altrent_ les _principes_ de _votre foi_, qu'ils
_renversent_ la _religion_ de _vos pres_? Ah! tremblez que le courroux
du ciel ne s'allume, et htez-vous, par un prompt repentir, de rparer
votre erreur.

Mais, inaccessible  la suggestion comme  la terreur, la nation libre
garda le silence; et, se montrant tout entire en armes, elle tint une
attitude imposante.

Et le lgislateur dit _aux chefs des peuples_: Si, lorsque nous
marchions _un bandeau sur les yeux_, la lumire clairait nos pas,
pourquoi, aujourd'hui qu'il est lev, fuira-t-elle nos regards qui la
cherchent? Si les chefs qui prescrivent aux hommes d'tre clairvoyants,
les trompent et les garent, que font ceux qui ne veulent guider que des
_aveugles_? Chefs des peuples! si vous possdez la vrit, faites-nous
la voir: nous la recevrons avec reconnaissance; car nous la cherchons
avec dsir, et nous avons intrt de la trouver: nous _sommes hommes_,
et nous pouvons nous tromper; mais vous tes hommes aussi, et vous tes
_galement_ faillibles. Aidez-nous donc dans ce labyrinthe o, depuis
tant de sicles, erre l'humanit; aidez-nous  dissiper l'illusion de
tant de prjugs et de vicieuses habitudes; concourez avec nous, dans le
choc de tant d'opinions qui se disputent notre croyance,  dmler le
caractre propre et distinctif de la vrit. Terminons dans un jour les
combats si longs de l'erreur: tablissons entre elle et la vrit une
lutte solennelle: appelons les opinions des hommes de toutes les
nations: convoquons l'assemble gnrale des peuples: qu'ils soient
juges eux-mmes dans la cause qui leur est propre; et que, dans le dbat
de tous les systmes, nul dfenseur, nul argument ne manquant aux
prjugs ni  la raison, le sentiment d'une vidence gnrale et commune
fasse enfin natre la concorde universelle des esprits et des coeurs.




CHAPITRE XIX.

Assemble gnrale des peuples.


Ainsi parla le lgislateur; et la multitude, saisie de ce mouvement
qu'inspire d'abord toute proposition raisonnable, ayant applaudi, les
tyrans, rests sans appui, demeurrent confondus.

Alors s'offrit  mes regards une scne d'un genre tonnant et nouveau:
tout ce que la terre compte de peuples et de nations, tout ce que les
climats produisent de races d'hommes divers, accourant de toutes parts,
me sembla se runir dans une mme enceinte; et l, formant un immense
congrs, distingu en groupes par l'aspect vari des costumes, des
traits du visage, des teintes de la peau, leur foule innombrable me
prsenta le spectacle le plus extraordinaire et le plus attachant.

D'un ct, je voyais l'Europen,  l'habit court et serr, au chapeau
pointu et triangulaire, au menton ras, aux cheveux blanchis de poudre;
de l'autre, l'Asiatique,  la robe tranante,  la longue barbe,  la
tte rase et au turban rond. Ici j'observais les peuples Africains,  la
peau d'bne, aux cheveux laineux, au corps ceint de pagnes blancs et
bleus, orns de bracelets et de colliers de corail, de coquilles et de
verre: l les races septentrionales, enveloppes dans leurs sacs de
peau; le _Lapon_, au bonnet pointu, aux souliers de raquette; le
_Samoyde_,  l'odeur forte et au corps brlant; le _Tongouze_, au
bonnet cornu, portant ses idoles pendues sur son sein; le _Yakoute_, au
visage piquet; le _Calmouque_, au nez aplati, aux petits yeux
renverss. Plus loin taient le _Chinois_, au vtement de soie aux
tresses pendantes; le _Japonais_, au sang mlang; le _Malais_, aux
grandes oreilles, au nez perc d'un anneau, au vaste chapeau de feuilles
de palmier, et les habitants _tatous_ des les de l'Ocan et du
continent antipode. Et l'aspect de tant de varits d'une mme espce,
de tant d'inventions bizarres d'un mme entendement, de tant de
modifications diffrentes d'une mme organisation, m'affecta  la fois
de mille sensations et de mille penses. Je considrais avec tonnement
cette gradation de couleurs, qui, de l'incarnat vif passe au brun clair,
puis fonc, fumeux, bronz, olivtre, plomb, cuivr, enfin jusqu'au
noir d'bne et du jais; et trouvant le _Kachemirien_, au teint de
roses,  ct de l'_Indou_ hl, le _Gorgien_  ct du _Tartare_, je
rflchissais sur les effets du climat chaud ou froid, du sol lev ou
profond, marcageux ou sec, dcouvert ou ombrag; je comparais l'homme
nain du ple au gant des zones tempres; le corps grle de l'_Arabe_
 l'ample corps du _Hollandais_; la taille paisse et courte du
_Samoyde_  la _taille_ svelte du Grec et de l'_Esclavon_; la laine
grasse et noire du _Ngre_  la soie dore du _Danois_; la face aplatie
du _Calmouque_, ses petits yeux en angle, son nez cras,  la face
ovale et saillante, aux grands yeux bleus, au nez aquilin du
_Circassien_ et de l'_Abasan_. J'opposais aux toiles peintes de
l'_Indien_, aux toffes savantes de l'_Europen_, aux riches fourrures
du _Sibrien_, les pagnes d'corce, les tissus de jonc, de feuilles, de
plumes, des nations sauvages, et les figures bleutres de serpents, de
fleurs et d'toiles dont leur peau tait imprime. Et tantt le tableau
bigarr de cette multitude me retraait les prairies mailles du Nil et
de l'Euphrate, lorsqu'aprs les pluies ou le dbordement, des millions
de fleurs naissent de toutes parts; tantt il me reprsentait, par son
murmure et son mouvement, les essaims innombrables de sauterelles qui,
du dsert, viennent au printemps couvrir les plaines du _Hauran_.

Et,  la vue de tant d'tres anims et sensibles, embrassant tout  coup
l'immensit des penses et des sensations rassembles dans cet espace;
d'autre part, rflchissant  l'opposition de tant de prjugs, de tant
d'opinions, au choc de tant de passions d'hommes si mobiles, je flottais
entre l'tonnement, l'admiration et une crainte secrte...., quand le
lgislateur, ayant rclam le silence, attira toute mon attention.

Habitants de la terre, dit-il, une _nation libre_ et _puissante_ vous
adresse des paroles de _justice_ et de _paix_, et elle vous offre de
srs gages de ses intentions dans sa conviction et son exprience.
Long-temps afflige des mmes maux que vous, elle en a recherch la
source; et elle a trouv qu'ils drivaient tous de la violence et de
l'injustice, riges en lois par l'inexprience des races passes, et
maintenues par les prjugs des races prsentes: alors, annulant ses
institutions factices et arbitraires, et remontant  l'origine de tout
droit et de toute raison, elle a vu qu'il existait dans l'_ordre mme de
l'univers_, et dans la constitution physique de l'homme, des lois
ternelles et immuables, qui n'attendaient que ses regards pour le
rendre heureux.  hommes! levez les yeux vers ce ciel qui vous claire!
jetez-les sur cette terre qui vous nourrit! Quand ils vous offrent 
tous les mmes dons, quand vous avez reu de la _puissance qui les meut_
la mme vie, les mmes organes, n'en avez-vous pas reu les mmes droits
 l'usage de ses bienfaits? Ne vous a-t-elle pas, par-l mme,
_dclars_ tous _gaux_ et _libres_? Quel mortel osera donc refuser 
son semblable ce que lui accorde la nature?  nations! bannissons toute
tyrannie et toute discorde; ne formons plus qu'une mme socit, qu'une
grande famille; et puisque le genre humain n'a qu'une mme
constitution, qu'il n'existe plus pour lui qu'une loi, celle de la
_nature_; qu'un mme code, celui de la _raison_; qu'un mme trne, celui
de la _justice_; qu'un mme autel, celui de l'_union_.

Il dit; et une acclamation immense s'leva jusqu'aux cieux: mille cris
de bndiction partirent du sein de la multitude; et les peuples, dans
leurs transports, firent retentir la terre des mots d'_galit_, de
_justice_, d'_union_. Mais bientt  ce premier mouvement en succda un
diffrent; bientt les docteurs, les chefs des peuples, les excitant 
la dispute, je vis natre d'abord un murmure, puis une rumeur, qui, se
communiquant de proche en proche, devint un vaste dsordre; et chaque
nation levant des prtentions exclusives, rclamait la prdominance
pour son code et son opinion.

Vous tes dans l'erreur, se disaient les partis en se montrant du doigt
les uns les autres; nous seuls possdons la vrit et la raison; nous
seuls avons la vraie loi, la vraie rgle de tout droit, de toute
justice, le seul moyen du bonheur, de la perfection; tous les autres
hommes sont des aveugles ou des rebelles. Et il rgnait une agitation
extrme.

Mais le lgislateur ayant rclam le silence: Peuples, dit-il, quel
mouvement de passion vous agite? O vous conduira cette querelle?
Qu'attendez-vous de cette dissension! Depuis des sicles la terre est
un champ de dispute, et vous avez vers des torrents de sang pour des
opinions chimriques: qu'ont produit tant de combats et de larmes? Quand
le fort a soumis le faible  son opinion, qu'a-t-il fait pour la vrit
et pour l'vidence?  nations! prenez conseil de votre propre sagesse!
Quand, parmi vous, une contestation divise des individus, des familles,
que faites-vous pour les concilier? Ne leur donnez-vous pas des
arbitres? _Oui_, s'cria unanimement la multitude. Eh bien! donnez-en
de mme aux auteurs de vos dissentiments. Ordonnez  ceux qui se font
vos instituteurs, et qui vous imposent leur croyance, d'en dbattre
devant vous les raisons. Puisqu'ils invoquent vos intrts, connaissez
comment ils les traitent. Et vous, chefs et docteurs des peuples, avant
de les entraner dans la lutte de vos systmes, discutez-en
contradictoirement les preuves. tablissons une controverse solennelle,
une recherche publique de la vrit, non devant le tribunal d'un
individu corruptible ou d'un parti passionn, mais en face de toutes les
lumires et de tous les intrts dont se compose l'humanit, et que le
sens _naturel_ de toute l'espce soit notre arbitre et notre juge.




CHAPITRE XX.

La recherche de la vrit.


Et les peuples ayant applaudi, le lgislateur dit: Afin de procder
avec ordre et sans confusion, laissez dans l'arne, en avant de
l'_autel_ de l'_union_ et de la _paix_, un spacieux demi-cercle libre;
et que chaque systme de religion, chaque secte levant un tendard
propre et distinctif, vienne le planter aux bords de la circonfrence;
que ses chefs et ses docteurs se placent autour, et que leurs sectateurs
se placent  la suite sur une mme ligne.

Et le demi-cercle ayant t trac et l'ordre publi,  l'instant il
s'leva une multitude innombrable d'tendards de toutes couleurs et de
toutes formes; tel qu'en un port frquent de cent nations commerantes,
l'on voit aux jours de ftes des milliers de pavillons et de flammes
flotter sur une fort de mts. Et  l'aspect de cette diversit
prodigieuse, me tournant vers le Gnie: Je croyais, lui dis-je, que la
terre n'tait divise qu'en huit ou dix systmes de croyance, et je
dsesprais de toute conciliation: maintenant que je vois des milliers
de partis diffrents, comment esprer la concorde?... Et cependant, me
dit-il, ils n'y sont pas encore tous: et ils veulent tre
intolrants!...

Et  mesure que les groupes vinrent se placer, me faisant remarquer les
symboles et les attributs de chacun, il commena de m'expliquer leurs
caractres en ces mots:

Ce premier groupe, me dit-il, form d'tendards verts, qui portent _un
croissant_, _un bandeau_ et _un sabre_, est celui des sectateurs du
prophte arabe. _Dire qu'il y a un Dieu_ (sans savoir ce qu'il est),
_croire aux paroles d'un homme_ (sans entendre sa langue), _aller dans
un dsert prier Dieu_ (qui est partout), _laver ses mains d'eau_ (et ne
pas s'abstenir de sang), _jener le jour_ (et manger de nuit), _donner
l'aumne de son bien_ (et ravir celui d'autrui): tels sont les moyens de
perfection institus par _Mahomet_, tels sont les cris de ralliement de
ses fidles croyants. Quiconque n'y rpond pas est un rprouv, frapp
d'anathme et dvou au glaive. _Un Dieu clment, auteur de la vie_, a
donn ces lois d'oppression et de meurtre: il les a faites pour tout
l'univers, quoiqu'il ne les ait rvles qu' un homme: il les a
tablies de toute ternit, quoiqu'il ne les ait publies que d'hier:
elles suffisent  tous les besoins, et cependant il y a joint un volume:
ce volume devait rpandre la lumire, montrer l'vidence, amener la
perfection, le bonheur; et cependant, du vivant mme de l'aptre, ses
pages offrant  chaque phrase des sens obscurs, ambigus, contraires, il
a fallu l'expliquer, le commenter; et ses interprtes, diviss
d'opinions, se sont partags en sectes opposes et ennemies. L'une
soutient qu'_Ali_ est le vrai successeur; l'autre dfend _Omar_ et
_Aboubekre_: celle-ci nie _l'ternit_ du _Qran_, celle-l la ncessit
des ablutions, des prires: le _Carmate_ proscrit le plerinage et
permet le vin; le _Hakemite_ prche la transmigration des ames: ainsi
jusqu'au nombre de soixante-douze partis, dont tu peux compter les
enseignes. Dans cette opposition, chacun s'attribuant exclusivement
l'vidence, et taxant les autres d'hrsie, de rbellion, a tourn
contre tous son apostolat sanguinaire. Et cette religion qui clbre un
Dieu clment et misricordieux, auteur et pre commun de tous les
hommes, devenue un flambeau de discorde, un motif de meurtre et de
guerre, n'a cess depuis douze cents ans d'inonder la terre de sang, et
de rpandre le ravage et le dsordre d'un bout  l'autre de l'ancien
hmisphre.

Ces hommes remarquables par leurs normes turbans blancs, par leurs
amples manches, par leurs longs chapelets, sont les _imams_, les
_mollas_, les _muphtis_, et prs d'eux les _derviches_ au bonnet pointu,
et les _santons_ aux cheveux pars. Les voil qui font avec vhmence la
profession de foi, et commencent de disputer sur les _souillures_
_graves_ ou _lgres_, sur la matire et la forme des _ablutions_, sur
les attributs de Dieu et ses perfections, sur le _chatan_ et les anges
mchants ou bons, sur la mort, la rsurrection, l'_interrogatoire_ dans
le tombeau, le jugement, le _passage du pont troit comme un cheveu_, la
_balance des oeuvres_, les peines de l'enfer et les dlices du paradis.

 ct, ce second groupe, encore plus nombreux, compos d'tendards 
fond blanc, parsems de croix, est celui des adorateurs de _Jsus_.
Reconnaissant le mme Dieu que les musulmans, fondant leur croyance sur
les mmes livres, admettant comme eux un premier homme qui perd tout le
genre humain en mangeant une pomme, ils leur vouent cependant une sainte
horreur, et par pit ils se traitent mutuellement de blasphmateurs et
d'_impies_. Le grand point de leur dissension rside surtout en ce
qu'aprs avoir admis un Dieu _un_ et _indivisible_, les chrtiens le
divisent ensuite en _trois_ personnes, qu'ils veulent tre chacune _un
Dieu entier et complet_, sans cesser de former entre elles un _tout_
identique. Et ils ajoutent que cet _tre, qui remplit l'univers_, s'est
_rduit_ dans le corps d'un _homme_, et qu'il a pris des organes
matriels, prissables, circonscrits, sans cesser d'tre immatriel,
ternel, infini. Les musulmans, qui ne comprennent pas ces _mystres_,
quoiqu'ils conoivent l'ternit du Qran et la mission du Prophte,
les taxent de folie, et les rejettent comme des visions de cerveaux
malades; et de l des haines implacables.

D'autre part, diviss entre eux sur plusieurs points de leur propre
croyance, les chrtiens forment des partis non moins divers; et les
querelles qui les agitent sont d'autant plus opinitres et plus
violentes, que les objets sur lesquels elles se fondent tant
inaccessibles aux sens, et par consquent d'une dmonstration
impossible, les opinions de chacun n'ont de rgle et de base que dans le
caprice et la volont. Ainsi, convenant que _Dieu_ est un tre
_incomprhensible_, _inconnu_, ils _disputent_ nanmoins sur son
essence, sur sa manire d'agir, sur ses attributs: convenant que la
transformation qu'ils lui supposent en homme, est une nigme au-dessus
de l'entendement, ils disputent cependant sur la confusion ou la
distinction des _deux volonts_ et des _deux natures_, sur le
_changement_ de _substance_, sur la _prsence relle_ ou _feinte_, sur
le _mode de l'incarnation_, etc.

Et de l des sectes innombrables, dont deux ou trois cents ont dja
pri, et dont trois ou quatre cents autres, qui subsistent encore,
t'offrent cette multitude de drapeaux o ta vue s'gare. Le premier en
tte, qu'environne ce groupe d'un costume bizarre, ce mlange confus de
robes violettes, rouges, blanches, noires, bigarres, de ttes 
tonsures,  cheveux courts ou rass,  chapeaux rouges,  bonnets
carrs,  mitres pointues, mme  longues barbes, est l'tendard du
pontife de Rome, qui, appliquant au sacerdoce la prminence de sa ville
dans l'ordre civil, a rig sa _suprmatie_ en point de religion, et a
fait un article de foi de son orgueil.

 sa droite tu vois le pontife grec, qui, fier de la rivalit leve
par sa mtropole, oppose d'gales prtentions, et les soutient contre
l'glise d'Occident par l'antriorit de l'glise d'Orient.  gauche,
sont les tendards de deux chefs rcents[23], qui, secouant un joug
devenu tyrannique, ont, dans leur rforme, dress autels contre autels,
et soustrait au pape la moiti de l'Europe. Derrire eux sont les sectes
subalternes qui subdivisent encore tous ces grands partis, les
_nestoriens_, les _eutychens_, les _jacobites_, les _iconoclastes_, les
_anabaptistes_, les _presbytriens_, les _viclefites_, les _osiandrins_,
les _manichens_, les _mthodistes_, les _adamites_, les
_contemplatifs_, les _trembleurs_, les _pleureurs_, et cent autres
semblables; tous partis distincts, se perscutant quand ils sont forts,
se tolrant quand ils sont faibles, se hassant au nom d'un Dieu de
paix, se faisant chacun un paradis exclusif dans une religion de charit
universelle, se vouant rciproquement dans l'autre monde  des peines
sans fin, et ralisant dans celui-ci l'enfer que leurs cerveaux placent
dans celui-l.

Aprs ce groupe, voyant un seul tendard de couleur hyacinthe, autour
duquel taient rassembls des hommes de tous les costumes de l'Europe et
de l'Asie: Du moins, dis-je au Gnie, trouverons-nous ici de
l'humanit.--Oui, me rpondit-il, au premier aspect, et par cas fortuit
et momentan: ne reconnais-tu pas ce systme de culte? Alors apercevant
le monogramme du nom de Dieu en lettres hbraques, et les palmes que
tenaient en main les rabbins: Il est vrai, lui dis-je, ce sont les
enfants de Mose disperss jusqu' ce jour, et qui, abhorrant toute
nation, ont t partout abhorrs et perscuts.--Oui, reprit-il, et
c'est par cette raison que, n'ayant ni le temps ni la libert de
disputer, ils ont gard l'apparence de l'unit; mais  peine, dans leur
runion, vont-ils confronter leurs principes et raisonner sur leurs
opinions, qu'ils vont, comme jadis, se partager au moins en deux sectes
principales[24], dont l'une, s'autorisant du silence du lgislateur, et
s'attachant au sens littral de ses livres, niera tout ce qui n'y est
point clairement exprim, et,  ce titre, rejettera, comme invention des
_circoncis_, la _survivance de l'ame_ au corps, et sa _transmigration_
dans des lieux de peines ou de dlices, et sa rsurrection, et le
jugement final, et les bons et les mauvais anges, et la rvolte du
mauvais gnie, et tout le systme potique d'un monde ultrieur: et ce
peuple privilgi, dont la perfection consiste  se couper un petit
morceau de chair, ce peuple atome, qui, dans l'ocan des peuples, n'est
qu'une petite vague, et qui veut que Dieu n'ait rien fait que pour lui
seul, rduira encore de moiti, par son schisme, le poids dja si lger
qu'il tablit dans la balance de l'univers.

Et me montrant un groupe voisin, compos d'hommes vtus de robes
blanches, portant un voile sur la bouche, et rangs autour d'un tendard
de _couleur aurore_, sur lequel tait peint un globe tranch en deux
hmisphres, l'un noir et l'autre blanc: Il en sera ainsi,
continua-t-il, de ces enfans de _Zoroastre_, restes obscurs de peuples
jadis si puissants: maintenant perscuts comme les juifs, et disperss
chez les autres peuples, ils reoivent, sans discussion, les prceptes
du reprsentant de leur prophte; mais sitt que le _mbed_ et les
_destours_ seront rassembls, la controverse s'tablira sur le _bon_ et
le _mauvais principe_; sur les combats d'_Ormuzd_, dieu de lumire,
contre _Ahrimanes_, dieu de tnbres; sur leur sens direct ou
allgorique; sur les _bons_ et _mauvais gnies_; sur le _culte du feu_
et _des lments_; sur les _ablutions_ et sur les _souillures_; sur la
_rsurrection_ en _corps_ ou seulement en _ame_, et sur le
_renouvellement du monde_ existant, et sur le _monde nouveau_ qui lui
doit succder. Et les _Parsis_ se diviseront en sectes d'autant plus
nombreuses, que dans leur dispersion les familles auront contract les
moeurs, les opinions des nations trangres.

 ct d'eux, ces tendards  fond d'azur, o sont peintes des figures
monstrueuses de corps humains doubles, triples, quadruples,  tte de
lion, de sanglier, d'lphant,  queue de poisson, de tortue, etc., sont
les tendards des sectes indiennes, qui trouvent leurs dieux dans les
animaux et les ames de leurs parents dans les reptiles et les insectes.
Ces hommes fondent des hospices pour des perviers, des serpents, des
rats, et ils ont eu horreur leurs semblables! Ils se purifient avec la
fiente et l'urine de vache, et ils se croient souills du contact d'un
homme! Ils portent un rseau sur la bouche, de peur d'avaler, dans une
mouche, une ame en souffrance, et ils laissent mourir de faim un paria!
Ils admettent les mmes divinits, et ils se partagent en drapeaux
ennemis et divers.

Ce premier, isol  l'cart, o tu vois une figure  quatre ttes, est
celui de _Brahma_, qui, quoique _dieu crateur_, n'a plus ni sectateurs
ni temples, et qui, rduit  servir de pidestal au _Lingam_, se
contente d'un peu d'eau que chaque matin le brmane lui jette
par-dessus l'paule, en lui rcitant un cantique strile.

Ce second, o est peint _milan_ au corps roux et  la tte blanche, est
celui de _Vichenou_, qui, quoique _dieu conservateur_, a pass une
partie de sa vie en aventures malfaisantes. Considre-le sous les formes
hideuses de _sanglier_ et de _lion_, dchirant des entrailles humaines,
ou sous la figure d'un cheval, devant venir, le sabre  la main,
dtruire l'ge prsent, _obscurcir les astres_, _abattre les toiles_,
_branler la terre_, et _faire au grand serpent un feu qui consumera les
globes._

Ce troisime est celui de _Chiven_, dieu de _destruction_, de ravage,
et qui a cependant pour emblme le signe de la production: il est le
plus _mchant_ des trois, et il compte le plus de sectateurs. Fiers de
son caractre, ses partisans mprisent, dans leur dvotion[25], les
autres dieux, ses gaux et ses frres; et par une imitation de sa
bizarrerie, professant la pudeur et la chastet, ils couronnent
publiquement de fleurs, et arrosent de lait et de miel l'image obscne
du _Lingam_.

Derrire eux viennent les moindres drapeaux d'une foule de dieux,
mles, femelles, hermaphrodites, qui, parents et amis des trois
principaux, ont pass leur vie  se livrer des combats; et leurs
adorateurs les imitent. Ces dieux n'ont besoin de rien, et sans cesse
ils reoivent des offrandes; ils sont tout-puissants, remplissent
l'univers; et un brmane, avec quelques paroles, les enferme dans une
idole ou dans une cruche, pour vendre  son gr leurs faveurs.

Au del, cette multitude d'autres tendards que, sur un fond jaune qui
leur est commun, tu vois porter des emblmes diffrents, sont ceux d'un
mme _dieu_, lequel, sous des noms divers, rgne chez les nations de
l'Orient. Le Chinois l'adore dans _Ft_, le Japonais le rvre dans
_Budso_, l'habitant de Ceylan dans _Bedhou_ et _Boudah_, celui de Laos
dans _Chekia_, le Pgouan dans _Phta_, le Siamois dans _Sommona Kodom_,
le Tibetain dans _Boudd_ et dans _La_: tous, d'accord sur le fond de son
histoire, clbrent sa _vie pnitente_, ses _mortifications_, ses
_jenes_, ses fonctions de _mdiateur_ et d'_expiateur_, les haines d'un
_dieu_ son _ennemi_, leurs _combats_ et son _ascendant_. Mais discords
entre eux sur les moyens de lui plaire, ils disputent sur les rites et
sur les pratiques, sur les dogmes de la _doctrine intrieure_ et de la
_doctrine publique_. Ici, ce bonze japonais,  la robe jaune,  la tte
nue, prche l'ternit des ames, leurs transmigrations successives dans
divers corps; et prs de lui le _sintoste_, niant leur existence
spare des sens, soutient qu'elles ne sont qu'un _effet_ des organes
auxquels elles sont lies, et avec qui elles prissent, comme le son
avec l'instrument. L, le _Siamois_, aux sourcils rass, l'cran
_talipat_  la main, recommande l'aumne, les expiations, les offrandes;
et cependant il croit au destin aveugle et  l'impassible fatalit. Le
_hochang_ chinois sacrifie aux ames des anctres, et prs de lui le
sectateur de _Confutze_ cherche son horoscope dans des fiches jetes au
hasard, et dans le mouvement des cieux. Cet enfant, environn d'un
essaim de prtres  robes et  chapeaux jaunes, est le _grand Lama_, en
qui vient de passer le dieu que le _Tibet_ adore. Un rival s'est lev
pour partager ce bienfait avec lui; et sur les bords du lac _Baikal_, le
Calmouque a aussi son dieu comme l'habitant de _La-sa_; mais d'accord en
ce point important, que Dieu ne peut habiter qu'un corps d'homme, tous
deux rient de la grossiret de l'Indien, qui honore la fiente de la
vache, tandis qu'eux consacrent les excrments de leur pontife.

Aprs ces drapeaux, une foule d'autres que l'oeil ne pouvait dnombrer,
s'offrant encore  nos regards: Je ne terminerais point, dit le Gnie,
si je te dtaillais tous les systmes divers de croyance qui partagent
encore les nations. Ici les hordes tartares adorent, dans des figures
d'animaux, d'oiseaux et d'insectes, les _bons_ et les _mauvais gnies,
qui, sous un dieu_ principal, mais insouciant, rgissent l'univers; dans
leur idoltrie, elles retracent le paganisme de l'ancien Occident. Tu
vois l'habillement bizarre de leurs _chamans_, qui, sous une robe de
cuir garnie de clochettes, de grelots, d'idoles de fer, de griffes
d'oiseaux, de peaux de serpents, de ttes de chouettes, s'agitent en
convulsions factices, et, par des cris magiques, voquent les morts pour
tromper les vivans. L, les peuples noirs de l'Afrique, dans le culte de
leurs ftiches, offrent les mmes opinions. Voici l'habitant de Juida,
qui adore Dieu dans un grand serpent, dont par malheur les porcs sont
avides.... Voil le Teleute, qui se le reprsente, vtu de toutes
couleurs, ressemblant  un soldat russe; voil le Kamtschadale qui,
trouvant que tout va mal dans ce monde et dans son climat, se le figure
un _vieillard capricieux_ et _chagrin_, fumant sa pipe, et chassant en
traneau les renards et les martres; enfin, voil cent nations sauvages
qui, n'ayant aucune des ides des peuples polics sur Dieu, ni sur
l'ame, ni sur un monde ultrieur et une autre vie, ne forment aucun
systme de culte, et n'enjouissent pas moins des dons de la nature dans
l'irrligion o elle-mme les a cres.




CHAPITRE XXI.

Problme des contradictions religieuses.


Cependant les divers groupes s'tant placs, et un vaste silence ayant
succd  la rumeur de la multitude, le lgislateur dit: Chefs et
docteurs des peuples, vous voyez comment jusqu'ici les nations, vivant
isoles, ont suivi des routes diffrentes: chacune croit suivre celle de
la vrit; et cependant si la vrit n'en a qu'une, et que les opinions
soient opposes, il est bien vident que quelqu'un se trouve en erreur.
Or, si tant d'hommes se trompent, qui osera garantir que lui-mme n'est
pas abus? Commencez donc par tre indulgents sur vos dissentiments et
sur vos discordances. Cherchons tous la vrit comme si nul ne la
possdait. Jusqu' ce jour les opinions qui ont gouvern la terre,
produites au hasard, accrdites par l'amour de la nouveaut et par
l'imitation, propages par l'enthousiasme et l'ignorance populaires, ont
en quelque sorte usurp clandestinement leur empire. Il est temps, si
elles sont fondes, de donner  leur certitude un caractre de
solennit, et de lgitimer leur existence. Rappelons les donc
aujourd'hui  un examen gnral et commun; que chacun expose sa
croyance, et que tous devenant le juge de chacun, cela seul soit reconnu
_vrai_, qui l'est pour le genre humain.

Alors la parole ayant t dfre par ordre de position au premier
tendard de la gauche: Il n'est pas permis de douter, dirent les chefs,
que notre doctrine ne soit la seule vritable, la seule infaillible.
D'abord elle est rvle de Dieu mme....

Et la ntre aussi, s'crirent tous les autres tendards; il n'est pas
permis d'en douter.

Mais du moins faut-il l'exposer, dit le lgislateur; car l'on ne peut
_croire_ ce que l'on ne connat pas.

Notre doctrine est prouve, reprit le premier tendard, par des _faits_
nombreux, par une multitude de _miracles_, par des rsurrections de
morts, des torrents mis  sec, des montagnes transportes, etc.

Et nous aussi, s'crirent tous les autres, nous avons une foule de
miracles; et ils commencrent chacun  raconter les choses les plus
incroyables.

Leurs miracles, dit le premier tendard, sont des _prodiges supposs_ ou
des _prestiges_ de _l'esprit malin_, qui les a tromps.

Ce sont les vtres, rpliqurent-ils, qui sont supposs; et chacun
parlant de soi, dit: Il n'y a que les ntres de vritables; tous les
autres sont des faussets.

Et le lgislateur dit: Avez-vous des tmoins vivants?

Non, rpondirent-ils tous: les faits sont anciens, les tmoins sont
morts, mais ils ont crit.

Soit, reprit le lgislateur; mais s'ils sont en contradiction, qui les
conciliera?

Juste arbitre! s'cria un des tendards, la preuve que nos tmoins ont
vu la vrit, c'est qu'ils sont morts pour la _tmoigner_, et notre
croyance est scelle du sang des _martyrs_.

Et la ntre aussi, dirent les autres tendards: nous avons des milliers
de martyrs qui sont morts dans des tourments affreux, sans jamais se
dmentir. Et alors les chrtiens de toutes les sectes, les musulmans,
les Indiens, les Japonais, citrent des lgendes sans fin de
confesseurs, de martyrs, de pnitents, etc.

Et l'un de ces partis ayant ni les martyrs des autres: Eh bien!
dirent-ils, nous allons mourir pour prouver que notre croyance est
vraie.

Et dans l'instant une foule d'hommes de toute religion, de toute secte,
se prsentrent pour souffrir des tourments et la mort. Plusieurs mme
commencrent de se dchirer les bras, de se frapper la tte et la
poitrine, sans tmoigner de douleur.

Mais le lgislateur les arrtant:  hommes! leur dit-il, coutez de
sang-froid mes paroles: si vous mouriez pour prouver que deux et deux
font quatre, cela les ferait-il davantage tre quatre?

Non, rpondirent-ils tous.

Et si vous mourriez pour prouver qu'ils font cinq, cela les ferait-il
tre cinq?

Non, dirent-ils tous encore.

Eh bien! que prouve donc votre persuasion, si elle ne change rien 
l'existence des choses? La vrit est une, vos opinions sont diverses;
donc plusieurs de vous se trompent. Si, comme il est vident, ils sont
_persuads_ de l'erreur, que prouve la persuasion de l'homme?

Si l'erreur a ses martyrs, o est le cachet de la vrit?

Si l'esprit malin opre des miracles, o est le caractre distinctif de
la Divinit?

Et d'ailleurs, pourquoi toujours des miracles incomplets et
insuffisants? Pourquoi, au lieu de ces bouleversements de la nature, ne
pas changer plutt les opinions? Pourquoi tuer les hommes ou les
effrayer, au lieu de les instruire et de les corriger?

 mortels crdules, et pourtant opinitres! nul de nous n'est certain de
ce qui s'est pass hier, de ce qui se passe aujourd'hui sous ses yeux,
et nous jurons de ce qui s'est pass il y a deux mille ans.

Hommes faibles et pourtant orgueilleux! les lois de la nature sont
immuables et profondes, nos esprits sont pleins d'illusion et de
lgret; et nous voulons tout dmontrer, tout comprendre! En vrit, il
est plus facile  tout le genre humain de se tromper que de dnaturer un
atome.

Eh bien! dit un docteur, laissons l les preuves de fait, puisqu'elles
peuvent tre quivoques; venons aux preuves du raisonnement,  celles
qui sont inhrentes  la doctrine.

Alors un _imam_ de la loi de _Mahomet_ s'avanant plein de confiance
dans l'arne, aprs s'tre tourn vers la _Mekke_ et avoir profr avec
emphase la _profession de foi_: _Louange  Dieu_! dit-il d'une voix
grave et imposante! La lumire brille avec vidence, et la vrit n'a
pas besoin d'examen: et montrant le Qran: Voil la lumire et la
vrit dans leur propre essence. _Il n'y a point de doute en ce livre;
il conduit droit celui qui marche aveuglment, qui reoit sans
discussion la parole divine descendue sur le Prophte pour sauver le
simple et confondre le savant. Dieu a tabli Mahomet son ministre sur la
terre; il lui a livr le monde pour soumettre par le sabre celui qui
refuse de croire  sa loi: les infidles disputent et ne veulent pas
croire; leur endurcissement vient de Dieu; il a scell leur coeur pour
les livrer  d'affreux chtiments......_[26]

 ces mots un violent murmure, lev de toutes parts, interrompit
l'orateur. Quel est cet homme, s'crirent tous les groupes, qui nous
outrage aussi gratuitement? De quel droit prtend-il nous imposer sa
croyance comme un vainqueur et comme un tyran? Dieu ne nous a-t-il pas
donn, _comme  lui_, des yeux, un esprit, une intelligence? et
n'avons-nous pas _droit_ d'en user _galement_, pour savoir ce que nous
devons rejeter ou croire? S'il a le droit de nous attaquer, n'avons-nous
pas celui de nous dfendre? S'il lui a plu de croire sans examen, ne
sommes-nous pas _matres_ de croire avec discernement?

Et quelle est cette doctrine _lumineuse_ qui craint la _lumire_? Quel
est cet aptre d'un Dieu _clment_, qui ne prche que _meurtre_ et
_carnage_? Quel est ce Dieu de justice, qui punit un aveuglement que
lui-mme cause? Si la violence et la perscution sont les arguments de
la vrit, la douceur et la charit seront-elles les indices du
mensonge?

Alors un homme s'avanant d'un groupe voisin vers l'imam, lui dit:
Admettons que Mahomet soit l'aptre de la meilleure doctrine, le
prophte de la vraie religion; veuillez du moins nous dire qui nous
devons suivre pour la pratiquer: sera-ce son gendre _Ali_, ou ses
vicaires _Omar_ et _Aboubekre_[27]?

 peine eut-il prononc ces _noms_, qu'au sein mme des musulmans clata
un schisme terrible: les partisans d'_Omar_ et d'_Ali_, se traitant
mutuellement d'_hrtiques_, d'_impies_, de _sacrilges_, s'accablrent
de maldictions. La querelle mme devint si violente qu'il fallut que
les groupes voisins s'interposassent pour les empcher d'en venir aux
mains.

Enfin, le calme s'tant un peu rtabli, le lgislateur dit au imams:
Voyez quelles consquences rsultent de vos principes! Si les hommes
les mettaient en pratique, vous-mmes, d'opposition en opposition, vous
vous dtruiriez jusques au dernier; et la _premire loi de Dieu_
n'est-elle pas que l'_homme vive_? Puis s'adressant aux autres groupes:
Sans doute cet esprit d'intolrance et d'exclusion choque toute ide de
justice, renverse toute base de morale et de socit; cependant, avant
de rejeter entirement ce code de doctrine, ne conviendrait-il pas
d'entendre quelques-uns de ses dogmes, afin de ne pas prononcer sur les
formes, sans avoir pris connaissance du fond?

Et les groupes y ayant consenti, l'iman commena d'exposer comment
_Dieu, aprs avoir envoy vingt-quatre mille-prophtes_ aux nations qui
s'garaient dans l'idoltrie, _en avait enfin envoy un dernier, le
sceau et la perfection de tous, Mahomet, sur qui soit le salut de paix_;
comment, afin que les infidles n'altrassent plus la parole divine, _la
suprme clmence avait elle-mme trac les feuillets du Qran_: et
dtaillant les dogmes de l'islamisme, l'imam expliqua comment,  titre
_de parole de Dieu, le Qran tait incr, ternel_, ainsi que la source
dont il manait; comment _il avait t envoy feuillet par feuillet en
vingt-quatre mille apparitions nocturnes de l'ange Gabriel_; comment
l'ange s'annonait _par un petit cliquetis, qui saisissait le Prophte
d'une sueur froide_; comment, dans la vision d'une nuit, il avait
parcouru _quatre-vingt-dix cieux, mont sur l'animal Boraq, moiti
cheval, moiti femme_; comment, dou du don des miracles, _il marchait
au soleil sans ombre, faisait reverdir d'un seul mot les arbres,
remplissait d'eau les puits, les citernes, et avait fendu en deux le
disque de la lune; comment, charg des ordres du ciel, Mahomet_ avait
propag, le sabre  la main, la religion _la plus digne de Dieu par sa
sublimit_, et la plus propre aux hommes par la simplicit de ses
pratiques, puisqu'elle ne consistait qu'en huit ou dix points:
_professer l'unit de Dieu_; _reconnatre Mahomet pour son seul
prophte_; _prier cinq fois par jour_; _jeuner un mois par an; aller 
la Mekke une fois dans sa vie_; _donner la dme de ses biens_; _ne point
boire de vin, ne point manger de porc, et faire la guerre aux
infidles_; qu' ce moyen, tout musulman devenant lui-mme aptre et
martyr, jouissait, ds ce monde, d'une foule de biens; et qu' sa mort,
son ame, _pese dans la balance des oeuvres_, et absoute par les _deux
anges noirs_, traversait par-dessus l'enfer, _le pont troit comme un
cheveu et tranchant comme un sabre_; et qu'enfin elle tait reue dans
un _lieu de dlices_, arros de fleuves de lait et de miel, embaum de
tous les parfums indiens et arabes, o des vierges toujours chastes, les
clestes _houris_, comblaient de faveurs toujours renaissantes les lus
toujours rajeunis.

 ces mots, un rire involontaire se traa sur tous les visages; et les
divers groupes raisonnant sur ces articles de croyance, dirent
unanimement: Comment se peut-il que des hommes raisonnables admettent de
telles rveries? Ne dirait-on pas entendre un chapitre des _Mille et une
nuits_?

Et un _Samoyde_ s'avanant dans l'arne: Le paradis de Mahomet, dit-il,
me parat fort bon; mais un des moyens de le gagner m'embarrasse; car
s'il ne faut ni boire ni manger _entre deux soleils, ainsi qu'il
l'ordonne_, comment pratiquer un tel jene dans notre pays, _o le
soleil reste sur l'horizon quatre mois entiers sans se coucher_?

Cela est impossible, dirent les docteurs musulmans pour soutenir
l'honneur du Prophte; mais cent peuples ayant attest le fait,
l'infaillibilit de Mahomet ne laissa pas que de recevoir une fcheuse
atteinte.

Il est singulier, dit un Europen, que Dieu ait sans cesse rvl, tout
ce qui se passait dans le ciel, sans jamais nous instruire de ce qui se
passe sur la terre!

Pour moi, dit un _Amricain_, je trouve une grande difficult au
plerinage; car supposons vingt-cinq ans par gnration, et seulement
cent millions de mles sur le globe: chacun tant oblig d'aller  la
Mekke une fois dans sa vie, ce sera par an quatre millions d'hommes en
route; on ne pourra pas revenir dans la mme anne; et le nombre devient
double, c'est--dire de huit millions: o trouver les vivres, la place,
l'eau; les vaisseaux pour cette procession universelle? Il faudrait bien
l des miracles.

La preuve, dit un thologien catholique, que la religion de Mahomet
n'est pas rvle, c'est que la plupart des ides qui en font la base
existaient long-temps avant elle, et qu'elle n'est qu'un mlange confus
de vrits altres de notre sainte religion et de celle des juifs,
qu'une homme ambitieux a fait servir  ses projets de domination et 
ses vues mondaines. Parcourez son livre; vous n'y verrez que des
histoires de la Bible et de l'vangile, travesties en contes absurdes,
et du reste un tissu de dclamations contradictoires et vagues, de
prceptes ridicules ou dangereux. Analysez l'esprit de ces prceptes et
la conduite de l'aptre; vous n'y verrez qu'un caractre rus et
audacieux, qui, pour arriver  son but, remue assez habilement, il est
vrai, les passions du peuple qu'il veut gouverner. Il parle  des hommes
simples et crdules, il leur suppose des prodiges; ils sont ignorants et
jaloux, il flatte leur vanit en mprisant la science; ils sont pauvres
et avides, il excite leur cupidit par l'espoir du pillage; il n'a rien
 donner d'abord sur la terre, il se cre des trsors dans les cieux; il
fait dsirer la mort comme un bien suprme; il menace les lches de
l'enfer; il promet le paradis aux braves; il affermit les faibles par
l'opinion de la fatalit; en un mot, il produit le dvouement dont il a
besoin par tous les attraits des sens, par les mobiles de toutes les
passions.

Quel caractre diffrent dans notre doctrine! et combien son empire,
tabli sur la contradiction de tous les penchants, sur la ruine de
toutes les passions, ne prouve-t-il pas son origine cleste? Combien sa
morale douce, compatissante, et ses affections toutes spirituelles
n'attestent-elles pas son manation de la Divinit? Il est vrai que
plusieurs de ses dogmes s'lvent au-dessus de l'entendement, et
imposent  la raison un respectueux silence; mais par-l mme sa
rvlation n'est que mieux constate, puisque jamais les hommes
n'eussent imagin de si grands mystres. Et tenant d'une main la
_Bible_, et de l'autre, les _quatre vangiles_, le docteur commena de
raconter que, dans l'origine, Dieu (aprs avoir pass une ternit sans
rien faire) prit enfin le dessein, sans motif connu, de produire le
monde de rien; qu'ayant cr l'univers entier en six jours, il se trouva
fatigu le septime; qu'ayant plac un premier couple d'humains dans un
lieu de dlices, pour les y rendre parfaitement heureux, il leur
dfendit nanmoins de goter d'un fruit qu'il leur laissa sous la main;
que ces premiers parents ayant cd  la tentation, toute leur race (qui
n'tait pas ne) avait t condamne  porter la peine d'une faute
qu'elle n'avait pas commise; qu'aprs avoir laiss le genre humain se
damner pendant quatre ou cinq mille ans, ce Dieu de misricorde avait
ordonn  un fils bien-aim, qu'il avait engendr sans mre, et qui
tait aussi g que lui, d'aller se faire mettre  mort sur terre; et
cela, afin de sauver les hommes, dont cependant depuis ce temps-l le
trs-grand nombre continuait de se perdre; que, pour, remdier  ce
nouvel inconvnient, ce dieu, n d'une femme reste vierge, aprs tre
mort et ressuscit, renaissait encore chaque jour; et, sous la forme
d'un peu de levain, se multipliait par milliers  la voix du dernier des
hommes. Et de l passant  la doctrine des sacrements, il allait traiter
 fond de la puissance de _lier_ et de _dlier_, des moyens de purger
tout crime avec de l'eau et quelques paroles; quand, ayant profr les
mots _indulgence_, pouvoir du _pape, grace suffisante_ ou _efficace_, il
fut interrompu par mille cris. C'est un _abus horrible_, dirent les
luthriens, de _prtendre_, pour de l'_argent_, remettre les _pchs_.
C'est une chose contraire au texte de l'vangile, dirent les
calvinistes, de supposer une _prsence vritable_. Le pape n'a pas le
droit de rien dcider par lui-mme, dirent les jansnistes: et trente
sectes  la fois s'accusant mutuellement d'hrsie et d'erreur, il ne
fut plus possible de s'entendre.

Aprs quelque temps, le silence s'tant rtabli, les musulmans dirent au
lgislateur: Lorsque vous avez repouss notre doctrine, comme proposant
des choses incroyables, pourrez-vous admettre celle des chrtiens?
n'est-elle pas encore plus contraire au sens naturel et  la justice?
Dieu _immatriel_, _infini_, se faire _homme_! avoir un fils aussi g
que lui! ce dieu-homme devenir du pain que l'on mange et que l'on
digre! avons-nous rien de semblable  cela? Les chrtiens ont-ils le
_droit exclusif_ d'exiger une foi aveugle? et leur accorderez-vous des
_privilges_ de croyance  notre dtriment?

Et des hommes sauvages s'tant avancs: Quoi, dirent-ils, parce qu'un
homme et une femme, il y a six mille ans, ont mang une pomme, tout le
genre humain se trouve damn, et vous dites Dieu juste! quel tyran
rendit jamais les enfants responsables des fautes de leurs pres! Quel
homme peut rpondre des actions d'autrui! N'est-ce pas renverser toute
ide de justice et de raison?

Et o sont, dirent d'autres, les tmoins, les preuves de tous ces
prtendus faits allgus? Peut-on les recevoir ainsi sans aucun examen
de preuves? Pour la moindre action en justice il faut deux tmoins; et
l'on nous fera croire tout ceci sur des traditions, des ou-dire!

Alors un rabbin prenant la parole: Quant aux faits, dit-il, nous en
sommes garants pour le fond:  l'gard de la forme et de l'emploi que
l'on en a fait, le cas est diffrent, et les chrtiens se condamnent ici
par leurs propres arguments; car ils ne peuvent nier que nous ne soyons
la source originelle dont ils drivent, le tronc primitif sur lequel ils
se sont ents; et de l un raisonnement premptoire: Ou notre loi est de
Dieu, et alors la leur est une hrsie, puisqu'elle en diffre; ou notre
loi n'est pas de Dieu, et la leur tombe en mme temps.

Il faut distinguer, rpondit le chrtien: votre loi est de Dieu, comme
_figure_ et _prparative_, mais non pas comme _finale_ et _absolue_;
vous n'tes que _le simulacre_ dont nous sommes _la ralit_.

Nous savons, repartit le rabbin, que telles sont vos prtentions; mais
elles sont absolument gratuites et fausses. Votre systme porte tout
entier sur des bases de _sens mystiques_, d'_interprtations
visionnaires_ et _allgoriques_; et ce systme, violentant la lettre de
nos livres, substitue sans cesse au sens vrai les ides les plus
chimriques, et y trouve tout ce qu'il lui plat, comme une imagination
vagabonde trouve des figures dans les nuages. Ainsi, vous avez fait un
_messie spirituel_ de ce qui, dans l'esprit de nos prophtes, n'tait
qu'un _roi politique_: vous avez fait une rdemption du genre humain de
ce qui n'tait que le rtablissement de notre nation: vous avez tabli
une prtendue _conception virginale_ sur une phrase prise  contre-sens.
Ainsi vous supposez  votre gr tout ce qui vous convient; vous voyez
dans nos livres mmes votre _trinit_, quoiqu'il n'en soit pas dit le
mot le plus indirect, et que ce soit une ide des nations profanes,
admise avec une foule d'autres opinions de tout culte et de toute secte,
dont se composa votre systme dans le chaos et l'anarchie de vos trois
_premiers sicles_.

 ces mots, transports de fureur et criant au _sacrilge_, au
_blasphme_, les docteurs chrtiens voulurent s'lancer sur le juif. Et
des moines bigarrs de noir et de blanc s'tant avancs avec un drapeau
o taient peints des _tenailles_, un _gril_, un _bcher_ et ces mots:
_justice_, _charit_ et _misricorde_: Il faut, dirent-ils, faire un
_acte_ de _foi_ de ces _impies_, et les brler pour la gloire de Dieu.
Et dja ils traaient le plan d'un bcher, quand les musulmans leur
dirent d'un ton ironique: Voil donc cette religion de _paix_, cette
morale _humble_ et _bienfaisante_ que vous nous avez vante? Voil cette
_charit vanglique_ qui ne combat l'_incrdulit_ que par la
_douceur_, et n'oppose aux _injures_ que la _patience_? Hypocrites!
c'est ainsi que vous trompez les nations; c'est ainsi que vous avez
propag vos funestes erreurs! Avez-vous t faibles, vous avez prch la
_libert_, la _tolrance_, la _paix_: tes-vous devenus forts, vous avez
pratiqu la _perscution_, la _violence_.....

Et ils allaient commencer l'histoire des guerres et des meurtres du
_christianisme_, quand le lgislateur rclamant le silence, suspendit ce
mouvement de discorde.

Ce n'est pas nous, rpondirent les moines bigarrs, d'un ton de voix
toujours humble et doux, ce n'est pas nous que nous voulons venger,
c'est la cause de Dieu, c'est sa gloire que nous dfendons.

Et de quel droit, repartirent les _imams_, vous _constituez-vous ses
reprsentants_ plus que _nous_? Avez-vous des _privilges_ que nous
_n'ayons pas_? tes-vous d'_autres hommes que nous_?

_Dfendre Dieu_, dit un autre groupe, prtendre le venger, n'est-ce pas
insulter sa sagesse, sa puissance? Ne sait-il pas mieux que les hommes
ce qui convient  sa dignit?

Oui, mais ses voies sont caches, reprirent les moines.

Et il vous restera toujours  prouver, repartirent les rabbins, que
vous avez le privilge exclusif de les comprendre. Et alors, fiers de
trouver des soutiens de leur cause, les juifs crurent que leur loi
allait triompher, lorsque le _mbed_ (grand-prtre) des _Parsis_, ayant
demand la parole, dit au lgislateur:

Nous avons entendu le rcit des juifs et des chrtiens sur l'origine du
monde; et, quoique altr, nous y avons reconnu beaucoup de choses que
nous admettons; mais nous rclamons contre l'attribution qu'ils en font
 leur prophte Mose, d'abord parce qu'ils ne sauraient prouver que les
livres inscrits de son nom soient rellement son ouvrage; qu'au
contraire nous offrons de dmontrer, par vingt passages positifs, que
leur rdaction lui est postrieure de plus de six sicles, et qu'elle
provient de la connivence manifeste d'un grand-prtre et d'un roi
dsigns[28]; qu'ensuite, si vous parcourez avec attention le dtail des
lois, des rites et des prceptes prsums venir directement de Mose,
vous ne trouverez en aucun article une indication, mme tacite, de ce
qui compose aujourd'hui la doctrine thologique des juifs et de leurs
enfants les chrtiens. En aucun lieu vous ne verrez de trace, ni de
l'_immortalit_ de l'_ame_, ni d'une _vie ultrieure_, ni de l'_enfer_
et du _paradis_, ni de la _rvolte_ de l'_ange_, _principal auteur des
maux du genre humain_, etc.

_Mose_ n'a point connu ces ides, et la raison en est premptoire,
puisque ce ne fut que plus de deux sicles aprs lui que notre prophte
_Zerdoust_, dit _Zoroastre_, les vanglisa dans l'Asie.... Aussi,
ajouta le _mbed_ en s'adressant aux _rabbins_, n'est-ce que depuis
cette poque, c'est--dire aprs le sicle de vos premiers rois, que ces
ides apparaissent dans vos crivains; et elles ne s'y montrent que par
degrs, et d'abord furtivement, selon les relations politiques que vos
pres eurent avec nos aeux; ce fut surtout lorsque, vaincus et
disperss par les rois de Ninive et de Babylone, vos pres furent
transports sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, et qu'levs
pendant trois gnrations successives dans notre pays, ils
s'imprgnrent de moeurs et d'opinions jusqu'alors repousses comme
contraires  leur loi. Alors que notre roi _Kyrus_ les eut dlivrs de
l'esclavage, leurs coeurs se rapprochrent de nous par la reconnaissance;
ils devinrent nos imitateurs, nos disciples; les familles les plus
distingues, que les rois de Babylone avaient fait lever dans les
sciences chaldennes, rapportrent  Jrusalem des ides nouvelles, des
dogmes trangers.

D'abord la masse du peuple, non migre, opposa le texte de la loi et
le silence absolu du prophte; mais la doctrine _pharisienne_ ou
_parsie_ prvalut: et, modifie selon votre gnie et les ides qui vous
taient propres, elle causa une nouvelle secte. Vous attendiez un _roi
restaurateur_ de votre puissance; nous annoncions un _Dieu rparateur_
et _sauveur_: de la combinaison de ces ides, _vos essniens_ firent la
base du _christianisme_: et, quoi qu'en supposent vos prtentions,
juifs, chrtiens, musulmans, _vous n'tes_, dans votre _systme des
tres spirituels_, que des _enfants gars_ de _Zoroastre_.

Le _mbed_, passant de suite au dveloppement de sa religion, et
s'appuyant du _Sad-der_ et du _Zend-avesta_, raconta, dans le mme ordre
que la _Gense_, la cration du monde en _six gahns_: la formation d'un
premier homme et d'une premire femme dans un lieu _cleste_, sous le
_rgne du bien_; l'introduction du _mal_ dans le monde par la _grande
couleuvre, emblme d'Ahrimanes_; la rvolte et les combats de ce gnie
du _mal_ et des _tnbres_ contre _Ormuzd_, dieu du _bien_ et de la
_lumire_; la division des anges en _blancs_ et en _noirs_, en _bons_ et
en _mchants_; leur ordre hirarchique en _chrubins_, _sraphins_,
_trnes_, _dominations_, etc., la fin du _monde au bout de six mille
ans_; la venue de l'_agneau rparateur_ de la _nature_; le monde
nouveau; la _vie future_ dans des _lieux_ de _dlices_ ou de _peines_:
le _passage_ des _ames_ sur le _pont_ de l'_abme_; les crmonies des
mystres de _Mithras_; le _pain azyme_ qu'y mangent les initis; le
_baptme_ des _enfants_ nouveau-ns; les _onctions_ des _morts_, et les
_confessions_ de leurs _pchs_. En un mot, il exposa tant de choses
analogues aux trois religions prcdentes, qu'il semblait que ce ft un
commentaire ou une continuation du _Qran_ et de l'_Apocalypse_.

Mais les docteurs juifs, chrtiens, musulmans, se rcriant sur cet
expos, et traitant les _parsis_ d'idoltres et d'_adorateurs du feu_,
les taxrent de mensonge, de supposition, d'altration de faits: et il
s'leva une violente dispute sur les dates des vnements, sur leur
succession et sur leur srie; sur la source premire des opinions, sur
leur transmission de peuple  peuple, sur l'authenticit des livres qui
les tablissent, sur l'poque de leur composition, le caractre de leurs
rdacteurs, la valeur de leurs tmoignages; et les divers partis, se
dmontrant rciproquement des contradictions, des invraisemblances, des
apocryphits, s'accusrent mutuellement d'avoir tabli leur croyance sur
des bruits populaires, sur des traditions vagues, sur des fables
absurdes, inventes sans discernement, admises sans critique par des
crivains inconnus, ignorants ou partiaux,  des poques incertaines ou
fausses.

D'autre part un grand murmure s'excita sous les drapeaux des sectes
_indiennes_; et les _brahmanes_, protestant contre les prtentions des
juifs et des parsis, dirent: Quels sont ces peuples nouveaux et presque
inconnus qui s'tablissent ainsi, de leur droit priv, les auteurs des
nations et les dpositaires de leurs archives?  entendre leurs calculs
de cinq  six mille ans, il semblerait que le monde ne ft n que
d'hier, tandis que nos monuments constatent une dure de plusieurs
milliers de sicles. Et de _quel droit_ leurs livres seraient-ils
prfrs aux ntres? Les _Vdas_, les _Chastras_, les _Pourans_,
sont-ils donc infrieurs aux _Bibles_, au _Zend-avesta_, au _Sad-der_?
Le tmoignage de nos pres et de nos dieux ne vaudra-t-il pas celui des
dieux et des pres des Occidentaux? Ah! s'il nous tait permis d'en
rvler les mystres  des hommes profanes! si un voile sacr ne devait
pas couvrir notre doctrine  tous les regards!....

Et les brahmanes s'tant tus  ces mots: Comment admettre votre
doctrine, leur dit le lgislateur, si vous ne la manifestez pas? Et
comment ses premiers auteurs l'ont-ils propage, alors qu'tant seuls 
la possder, leur propre peuple leur tait profane? Le ciel la
rvla-t-il pour la taire?

Mais les brahmanes persistant  ne pas s'expliquer: Nous pouvons leur
laisser les honneurs du secret, dit un homme d'Europe. Dsormais leur
doctrine est  dcouvert; nous possdons leurs livres, et je puis vous
en rsumer la substance.

En effet, en analysant les _quatre Vdas_, les _dix-huit Pourans_ et les
_cinq_ ou _six Chastras_, il exposa comment un tre immatriel, infini,
ternel et _rond_, aprs avoir pass un temps sans bornes  se
_contempler_, voulant enfin se _manifester_, spara les _facults mle_
et _femelle_ qui taient en lui, et opra un acte de gnration dont le
_lingam_ est rest l'emblme; comment de ce premier acte naquirent,
trois _puissances divines_, appeles _Brahma_, _Bichen_ ou _Vichenou_,
et _Chib_ ou _Chiven_, charges, la premire de _crer_, la seconde de
_conserver_, la troisime de _dtruire_ ou de _changer_ les formes de
l'univers: et, dtaillant l'histoire de leurs oprations et de leurs
aventures, il expliqua comment _Brahma_, fier d'avoir cr le monde et
les huit sphres de _purifications_, s'tant prfr  son gal _Chib_,
ce mouvement d'orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les
_globes_ ou _orbites clestes_, _comme un panier d'oeufs_; comment
_Brahma_, vaincu dans ce combat, fut rduit  servir de pidestal 
_Chib_, mtamorphos en _lingam_; comment _Vichenou_, dieu mdiateur, a
pris,  des poques diverses, neuf formes animales et mortelles pour
_conserver_ le monde: comment d'abord, sous celle de _poisson_, il sauva
du _dluge universel_ une famille qui repeupla la terre; comment
ensuite, sous la forme d'_une tortue_, il tira de _la mer de lait_ la
montagne _Mandreguiri_ (le ple); puis, sous celle de _sanglier_,
dchira le ventre du gant _Erennachessen_, _qui submergeait_ la terre
dans l'abme du _Djle_, dont il la retira sur ses dfenses; comment
incarn sous la forme _de berger noir_, et sous le nom de _Chris-en_,
_il dlivra le monde_ du venimeux serpent _Calengam_, et parvint, aprs
en avoir t _mordu au pied,  lui craser la tte_.

Puis, passant  l'histoire des _gnies secondaires_, il raconta comment
l'_ternel_, _pour faire clater sa gloire_, avait cr divers ordres
d'_anges_, chargs de chanter ses louanges et de diriger l'univers;
comment une partie de ces _anges se rvoltrent_ sous la conduite d'_un
chef ambitieux_, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu et tout
gouverner; comment _Dieu_ les prcipita dans le monde de tnbres, pour
y subir le traitement de leur _malfaisance_; comment ensuite, touch de
compassion, il consentit  les en retirer, et  les rappeler en grace
aprs qu'ils eurent subi de longues preuves; comment  cet effet ayant
cr _quinze orbites_ ou _rgions de plantes_, et des corps pour les
habiter, il soumit ces anges rebelles  y subir _quatre-vingt-sept
transmigrations_; il expliqua comment _les ames ainsi purifies_
retournaient  la _source premire,  l'ocan de vie et d'animation_
dont elles taient manes; comment tous les tres vivants contenant une
portion de cette _ame universelle_, il tait trs-coupable de les en
priver. Enfin il allait dvelopper les _rites_ et les _crmonies_,
lorsqu'ayant parl des _offrandes_ et des _libations de lait_ et _de
beurre  des dieux de cuivre et de bois_, et _des purifications_ par la
_fiente_ et l'_urine de vache_, il s'leva de toutes parts des murmures
mls d'clats de rire, qui interrompirent l'orateur.

Et chaque groupe raisonnant sur cette religion: Ce sont des idoltres,
dirent les musulmans, il faut les exterminer..... Ce sont des cerveaux
drangs, dirent les sectateurs de _Confutze_, qu'il faut tcher de
gurir. Les plaisants dieux, disaient quelques autres, que ces
marmousets graisseux et enfums, qu'on lave comme des enfants
malpropres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui
viennent les salir d'ordures!

Et un brahmane indign, prenant la parole: Ce sont des mystres
profonds, s'cria-t-il, des emblmes de vrits que vous n'tes pas
dignes d'entendre.

_De quel droit_, rpondit un _lama_ du Tibet, en tes-vous plus dignes
que nous! Est-ce parce que vous vous _prtendez issus de la tte de
Brahma_, et que vous rejetez  de moins nobles parties le reste des
humains? Mais, pour soutenir l'orgueil de vos distinctions d'_origines_
et de _castes_, prouvez-nous d'abord que vous tes d'autres hommes que
nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allgories que
vous nous racontez: prouvez-nous mme que vous tes les auteurs de
toute cette doctrine; car nous, s'il le faut, nous prouverons que vous
n'en tes que les _plagiaires_ et les _corrupteurs_; que vous n'tes que
les imitateurs de l'ancien paganisme des Occidentaux, auquel vous avez,
par un mlange bizarre, alli la doctrine toute spirituelle de notre
_Dieu_; cette doctrine dgage des sens, entirement ignore de la terre
avant que _Boudh_ l'et enseigne aux nations.

Et une foule de groupes ayant demand quelle tait cette doctrine et
quel tait ce _dieu_, dont la plupart n'avaient jamais ou le nom, le
_lama_ reprit la parole et dit:

Qu'au _commencement_ un _Dieu unique_, existant par lui-mme, aprs
avoir pass une ternit absorb dans la contemplation de son tre,
voulut manifester ses perfections hors de lui-mme, et cra la matire
du _monde_; que les _quatre lments_ tant produits, mais encore
_confus_, il _souffla_ sur _les eaux_, qui s'enflrent comme une _bulle_
immense de la forme d'un _oeuf_, laquelle en se dveloppant devint la
_vote et l'orbe du ciel_ qui _enceint le monde_; qu'ayant fait la terre
et les _corps des tres, ce Dieu, essence du mouvement_, leur dpartit,
pour les animer, une _portion_ de _son tre_; qu' ce titre, l'_ame_ de
tout ce qui respire tant une fraction de l'_ame universelle_; aucune
_ne prit_, mais que seulement elles _changent_ de _moule_ et de
_forme_, en _passant_ successivement _en des corps divers_; que de
toutes les formes, celle qui plat le plus  l'_tre divin_ est celle de
l'_homme_, comme approchant le plus de ses perfections; que quand un
homme, par un dgagement absolu de ses sens, _s'absorbe dans la
contemplation de lui-mme_, il parvient  y dcouvrir la _Divinit_, et
il la devient en effet; que parmi les _incarnations_ de cette espce que
_Dieu_ a dja revtues, l'une des plus saintes et des plus solennelles
fut celle dans laquelle il parut il y a vingt-huit sicles dans le
_Kachemire_, sous le nom de _Ft_ ou _Boudh_, pour enseigner la doctrine
de l'_anantissement_, du _renoncement  soi-mme_. Et traant
l'histoire de _Ft_, le lama dit qu'il _tait n du ct droit d'une
vierge de sang royal_, qui _n'avait_ pas _cess d'tre vierge en
devenant mre_; que _le roi du pays_, inquiet de sa naissance, _voulut
le faire prir_, et _qu'il fit massacrer tous les mles ns  son
poque_; que, sauv par des ptres, _Boudh_ en mena la vie _dans le
dsert_ jusqu' _l'ge de trente ans_, o il _commena sa mission_
d'clairer les hommes, et de les _dlivrer des dmons_; qu'il fit une
foule de _miracles_ les plus tonnants; qu'il vcut dans le _jene_ et
dans les pnitences les plus rudes, et qu'il laissa en mourant un livre
 ses disciples, o tait contenue sa doctrine; et le _lama_, commena
de lire...

Celui qui abandonne son pre et sa mre pour me suivre, dit _Ft_,
devient un parfait _samanen_ (homme cleste).

Celui qui pratique mes prceptes jusqu'au quatrime degr de
perfection, acquiert la facult de voler en l'air, de faire mouvoir le
ciel et la terre, de prolonger ou de diminuer la vie (de ressusciter).

Le samanen rejette les richesses, n'use que du plus troit ncessaire;
il mortifie son corps; ses passions sont muettes; il ne dsire rien; il
ne s'attache  rien; il mdite sans cesse ma doctrine; il souffre
patiemment les injures; il n'a point de haine contre son prochain.

Le _ciel_ et la _terre priront_, dit _Ft_: mprisez donc votre corps
compos de quatre lments _prissables_, et ne songez qu' votre ame
_immortelle_.

_N'coutez pas la chair_: les passions produisent la crainte et le
chagrin; touffez les passions, vous dtruirez la crainte et le chagrin.

Celui qui meurt sans avoir embrass ma religion, dit _Ft_, revient
parmi les hommes jusqu' ce qu'il la pratique.

Le _lama_ allait continuer, lorsque les chrtiens, rompant le silence,
s'crirent que c'tait leur propre religion que l'on altrait, que
_Ft_ n'tait que _Isous_ lui-mme _dfigur_, et que les _lamas_
n'taient que des nestoriens et des manichens dguiss et abtardis.

Mais le _lama_, soutenu de tous les _chamans_, _bonzes_, _gonnis_,
_talapoins_ de _Siam_, de _Ceylan_, du _Japon_, de _la Chine_, prouva
aux chrtiens, par leurs auteurs mmes, que la doctrine des _samanens_
tait rpandue dans tout l'Orient plus de mille ans avant le
christianisme; que leur nom tait cit ds avant l'poque d'_Alexandre_,
et que _Boutta_ ou _Boudh_ tait mentionn long-temps avant _Isous_. Et
rtorquant contre eux leur prtention: Prouvez-nous maintenant, leur
dit-il, que vous mmes n'tes pas des _samanens dgnrs_; que l'homme
dont vous faites _l'auteur de votre secte_ n'est pas _Ft_ lui mme
altr. Dmontrez-nous son existence par des monuments historiques 
l'poque que vous nous citez; car, pour nous, fonds sur l'absence de
tout tmoignage authentique, nous vous la nions formellement; et nous
soutenons que vos vangiles mmes ne sont que les livres des
_mithriaques de Perse_ et des _essniens_ de _Syrie_, qui n'taient
eux-mmes que des _samanens_ rforms.

 ces mots, les _chrtiens_ jetant de grands cris, une nouvelle dispute
plus violente allait s'lever, lorsqu'un groupe _de chamans chinois_ et
de _talapoins de Siam_, s'avanant en scne, dirent qu'ils allaient
mettre d'accord tout le monde; et l'un d'eux prenant la parole: Il est
temps, dit-il, que nous terminions toutes ces contestations frivoles en
levant pour vous le voile de la _doctrine intrieure_ que _Ft_
lui-mme, au lit de la mort, a rvle  ses disciples.

Toutes ces opinions thologiques, a-t-il dit, ne sont que des chimres;
tous ces rcits de la nature des dieux, de leurs actions, de leur vie,
ne sont que des allgories, des emblmes mythologiques, sous lesquels
sont enveloppes des ides ingnieuses de morale, et la connaissance des
oprations de la nature dans le jeu des lments et la marche des
astres.

La vrit est que _tout se rduit au nant_; que tout est _illusion_,
_apparence_, _songe_; que la _mtempsycose morale_ n'est que le sens
figur de la _mtempsycose physique_, de ce _mouvement successif_ par
lequel les lments d'un _mme corps_ qui ne prissent point, passent,
quand il se dissout, dans d'autres _milieux_ et forment d'autres
combinaisons. L'_ame_ n'est que le _principe vital_ qui rsulte des
_proprits de la matire_ et du jeu des lments dans les corps o ils
crent un _mouvement_ spontan. Supposer que ce _produit_ du jeu des
organes, n avec eux, dvelopp avec eux, endormi avec eux, subsiste
quand ils ne sont plus, c'est un roman peut-tre agrable, mais
rellement chimrique de l'imagination abuse. _Dieu_ lui-mme n'est
autre chose que le _principe moteur_, que la _force occulte rpandue
dans les tres_; que la _somme de leurs lois et de leurs proprits_;
_que le principe animant_, en un mot, l'_ame_ de l'_univers_; laquelle,
 raison de l'infinie varit de ses rapports et de ses oprations,
considre tantt comme _simple_ et tantt comme _multiple_, tantt
comme _active_ et tantt comme _passive_, a toujours prsent  l'esprit
humain une nigme insoluble. Tout ce qu'il peut y comprendre de plus
clair, c'est que la matire ne prit point; qu'elle possde
essentiellement des proprits par lesquelles le _monde_ est rgi comme
un _tre vivant_ et organis; que la connaissance de ces _lois_, par
rapport  l'homme, est ce qui constitue la _sagesse_; que la _vertu et
le mrite_ rsident dans leur _observation_; et _le mal_, _le pch_,
_le vice_, dans leur _ignorance_ et _leur infraction_; que le _bonheur_
et le _malheur_ en sont le rsultat, par la mme _ncessit_ qui fait
que les _choses pesantes descendent, que les lgres s'lvent_, et par
une fatalit de causes et d'effets dont la chane remonte depuis le
dernier atome jusqu'aux astres les plus levs. Voil ce qu'a rvl au
lit du trpas notre _Boudah Somona Goutama_.

 ces mots, une foule de thologiens de toute secte s'crirent que
cette doctrine tait un pur _matrialisme_; que ceux qui la professaient
taient des _impies_, des _athes_, _ennemis_ de _Dieu_ et des hommes,
qu'il fallait _exterminer_.--H bien, rpondirent les _chamans_,
supposons que nous soyons en erreur; cela peut tre, car le _premier
attribut de l'esprit humain_ est d'tre _sujet  l'illusion_; mais de
quel droit _terez-vous  des hommes comme vous_, _la vie_ que le ciel
leur a donne? Si _ce ciel_ nous _tient pour coupables_, _nous a en
horreur_, pourquoi nous distribue-t-il les mmes biens qu' vous? Et
s'il nous traite avec tolrance, quel droit avez-vous d'tre moins
indulgents? Hommes pieux, qui parlez de _Dieu_ avec tant de certitude et
de confiance, veuillez nous dire ce qu'il est: faites-nous comprendre ce
que sont ces tres abstraits et mtaphysiques que vous appelez _Dieu_ et
_ame_, _substance sans matire_, _existence sans corps_, _vie sans
organes ni sensations_. Si vous connaissez ces tres par _vos sens_ ou
par leur _rflexion_, rendez-nous-les de mme perceptibles: que si vous
n'en parlez que sur _tmoignage_ et _par tradition_, montrez-nous un
rcit uniforme, et donnez  notre croyance des _bases_ identiques et
fixes.

Alors il s'leva entre les thologiens une grande controverse sur
_Dieu_, et sur _sa nature_; sur sa _manire d'agir_ et de se
_manifester_; sur _la nature_ de l'_ame_ et _son union_ avec le _corps_;
sur son _existence avant les organes_, ou seulement depuis leur
_formation_; _sur la vie future et sur l'autre monde_: et chaque secte,
chaque cole, chaque individu diffrant sur tous ces points, et motivant
son dissentiment de raisons plausibles, d'autorits respectables, et
cependant opposes, ils tombrent tous dans un labyrinthe inextricable
de contradictions.

Alors le lgislateur ayant rclam le silence, et ramenant la question 
son premier but: Chefs et instituteurs des peuples, dit-il, vous tes
venus en prsence pour la _recherche de la vrit_; et d'abord chacun de
vous croyant la possder, a exig une foi implicite; mais apercevant la
contrarit de vos opinions, vous avez conu qu'il fallait les soumettre
 un rgulateur commun d'vidence, les rapporter  un terme gnral de
comparaison, et vous tes convenus d'exposer chacun vos preuves de
croyance. Vous avez allgu des faits; mais chaque religion, chaque
secte ayant _galement_ ses miracles et ses martyrs, chacune produisant
_galement_ des tmoignages et les soutenant de son dvouement  la
mort, la balance, par droit de parit, est reste gale sur ce premier
point.

Vous avez ensuite pass aux preuves de raisonnement; mais les mmes
arguments s'appliquant _galement_  des thses contraires; les mmes
assertions, galement gratuites, tant _galement_ avances et
repousses; l'assentiment de chacun _tant dni par les mmes droits_,
rien ne s'est trouv dmontr. Bien plus, la confrontation de vos dogmes
a suscit de nouvelles et plus grandes difficults; car,  travers les
diversits apparentes ou accessoires, leur dveloppement vous a prsent
un fond ressemblant, un canevas commun; et chacun de vous s'en
prtendant l'inventeur _autographe_, le dpositaire premier, vous vous
tes taxs les uns les autres d'tre des _altrateurs_ et des
_plagiaires_; et il nat de l une question pineuse de _transmission
de peuple  peuple_ des _ides religieuses_.

Enfin, pour combler l'embarras, ayant voulu vous rendre compte de ces
ides elles-mmes, il s'est trouv qu'elles vous taient  tous confuses
et mme trangres; qu'elles portaient sur des bases inaccessibles  vos
sens; que, par consquent, vous tiez sans moyens d'en juger, et qu'
leur gard vous conveniez vous-mmes de n'tre que les chos de vos
pres: de l cette autre question de savoir _comment elles ont pu venir
 vos pres, qui, eux-mmes_, n'avaient pas d'autres moyens que vous de
les concevoir: de manire que, d'une part, la _succession de ces ides
tant_ inconnue, d'autre part leur origine et leur existence dans
l'entendement tant un mystre, tout l'difice de vos opinions
thologiques devient un problme compliqu de mtaphysique et
d'histoire...

Comme nanmoins ces opinions, quelque extraordinaires qu'elles puissent
tre, ont une origine quelconque; comme les ides les plus abstraites et
les plus fantastiques ont, dans la nature, un modle physique, une
cause, quelle qu'elle soit, il s'agit de remonter  cette origine, de
dcouvrir quel fut ce modle; en un mot, de savoir d'o sont venues,
dans l'entendement de l'homme, ces ides maintenant si obscures de la
_divinit_, de l'_ame_, de tous les _tres immatriels_ qui font la base
de tant de systmes, et de dmler la _filiation_ qu'elles ont suivie,
les _altrations_ qu'elles ont prouves dans leur succession et leurs
embranchements. Si donc il se trouve des hommes qui aient port leurs
tudes sur ces objets, qu'ils s'avancent et qu'ils tentent de dissiper,
 la face des nations, l'obscurit des opinions o depuis si long-temps
elles s'garent.




CHAPITRE XXII.

Origine et filiation des ides religieuses.


 ces mots, un groupe nouveau, form  l'instant d'hommes de divers
tendards, mais lui-mme n'en arborant point, s'avana dans l'arne; et
l'un de ses membres portant la parole, dit:

Lgislateur, ami de l'vidence et de la vrit!

Il n'est pas tonnant que tant de nuages enveloppent le sujet que nous
traitons, puisque, outre les difficults qui lui sont propres, la pense
n'a, jusqu' ce moment, cess d'y rencontrer des obstacles accessoires,
et que tout travail libre, toute discussion lui ont t interdits par
l'intolrance de chaque systme; mais puisqu'enfin il lui est permis de
se dvelopper, nous allons exposer au grand jour, et soumettre au
jugement commun, ce que de longues recherches ont appris de plus
raisonnable  des esprits dgags de prjugs; et nous l'exposerons, non
avec la prtention d'en imposer la croyance, mais avec l'intention de
provoquer de nouvelles lumires et de plus grands claircissements.

Vous le savez, docteurs et instituteurs des peuples! d'paisses
tnbres couvrent la nature, l'origine, l'histoire des dogmes que vous
enseignez: imposs par la force et l'autorit, inculqus par
l'ducation, entretenus par l'exemple, ils se perptuent d'ge en ge,
et affermissent leur empire par l'habitude et l'inattention. Mais si
l'homme, clair par la rflexion et l'exprience, rappelle  un mr
examen les prjugs de son enfance, il y dcouvre bientt une foule de
disparates et de contradictions qui veillent sa sagacit et provoquent
son raisonnement.

D'abord, remarquant la diversit et l'opposition des croyances qui
partagent les nations, il s'enhardit contre l'infaillibilit que toutes
s'arrogent; et, s'armant de leurs prtentions rciproques, il conoit
que les _sens_ et la _raison_, _mans immdiatement de Dieu_, ne sont
pas une _loi moins sainte_, un guide moins sr que les _codes mdiats_
et _contradictoires_ des prophtes.

S'il examine ensuite le tissu de ces _codes_ eux-mmes, il observe que
leurs _lois_ prtendues _divines_, c'est--dire _immuables_ et
_ternelles_, sont nes par _circonstances_ de temps, de lieux et de
personnes; qu'elles drivent les unes des autres dans une espce d'ordre
gnalogique, puisqu'elles s'empruntent mutuellement un fonds commun et
ressemblant d'ides, que chacune modifie  son gr.

Que s'il remonte  la source de ces ides, il trouve qu'elle se perd
dans la nuit des temps, dans l'enfance des peuples, jusqu' l'origine du
monde mme,  laquelle elles se disent lies; et l, places dans
l'obscurit du chaos et dans l'empire fabuleux des traditions, elles se
prsentent accompagnes d'un tat de choses si prodigieux, qu'il semble
interdire tout accs au jugement; mais cet tat mme suscite un premier
raisonnement, qui en rsout la difficult; car, si les faits prodigieux
que nous prsentent les systmes thologiques ont rellement exist; si,
par exemple, les mtamorphoses, les apparitions, les conversations d'un
seul ou de plusieurs dieux, traces dans les _livres sacrs_ des
Indiens, des Hbreux, des Parsis, sont des vnements historiques, il
faut convenir que la _nature_ d'alors diffrait entirement de celle qui
subsiste; que les hommes actuels n'ont rien de commun avec ceux de ces
sicles-l, et qu'ils ne doivent plus s'en occuper.

Si, au contraire, ces faits prodigieux n'ont pas rellement exist dans
l'ordre physique, ds lors on conoit qu'ils sont du genre des crations
de l'entendement; et sa nature, capable encore aujourd'hui des
compositions les plus fantastiques, rend d'abord raison de l'apparition
de ces monstres dans l'histoire; il ne s'agit plus que de savoir comment
et pourquoi ils se sont forms dans l'imagination: or, en examinant avec
attention les sujets de leurs tableaux, en analysant les ides qu'ils
combinent et qu'ils associent, et pesant avec soin toutes les
circonstances qu'ils allguent, l'on parvient  dcouvrir,  ce premier
tat incroyable, une solution conforme aux lois de la nature; on
s'aperoit que ces rcits d'un genre fabuleux ont un sens figur autre
que le sens apparent; que ces prtendus faits merveilleux sont des faits
simples et physiques, mais qui, mal conus ou mal peints, ont t
dnaturs par des causes accidentelles dpendantes de l'esprit humain;
par la confusion des signes qu'il a employs pour peindre les objets;
par l'quivoque des mots, le vice du langage, l'imperfection de
l'criture; on trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rles
si singuliers dans tous les systmes, ne sont que les _puissances
physiques_ de la nature, les _lments_, les _vents_, les _astres_, et
les _mtores_, qui ont t _personnifis_ par le mcanisme ncessaire
du langage et de l'entendement; que leur _vie_, leurs _moeurs_, leurs
_actions_ ne sont que le jeu de _leurs oprations_, de _leurs rapports_;
et que toute leur prtendue histoire n'est que la description de leurs
phnomnes, trace par les premiers physiciens qui les observrent, et
prise  contre-sens par le vulgaire, qui ne l'entendit pas, ou par les
gnrations suivantes, qui l'oublirent. On reconnat, en un mot, que
tous les dogmes thologiques sur l'_origine du monde_, sur la _nature de
Dieu_, la _rvlation_ de ses lois, l'_apparition_ de sa personne, ne
sont que des rcits de faits astronomiques, que des _narrations figures
et emblmatiques du jeu_ des constellations. On se convaincra que l'ide
mme de la _divinit_, cette ide aujourd'hui si obscure, n'est, dans
son modle primitif, que celle des _puissances physiques_ de
_l'univers_, considres tantt comme _multiples_  raison de leurs
_agents_ et de leurs _phnomnes_, et tantt comme un tre _unique_ et
_simple_ par l'_ensemble_ et le rapport de toutes leurs parties: en
sorte que l'tre appel _Dieu_ a t tantt le _vent_, le _feu_,
l'_eau_, _tous les lments_; tantt le _soleil_, les _astres_, les
_plantes_ et leurs influences; tantt la _matire_ du _monde visible_,
la _totalit_ de l'univers; tantt les _qualits_ abstraites et
mtaphysiques, telles que _l'espace, la dure, le mouvement et
l'intelligence_; et toujours avec ce rsultat, que _l'ide de la
divinit_ n'a point t une _rvlation miraculeuse d'tres invisibles_,
mais une _production naturelle de l'entendement_, une opration de
l'esprit humain; dont elle a suivi les progrs et subi les rvolutions
dans la connaissance du monde physique et de ses agents.

Oui, vainement les nations reportent leur culte  des inspirations
clestes; vainement leurs dogmes invoquent un premier tat de choses
surnaturel: la barbarie originelle du genre humain, atteste par ses
propres monuments, dment d'abord toutes ces assertions; mais de plus,
un fait subsistant et irrcusable dpose victorieusement contre les
faits incertains et douteux du pass. _De ce que l'homme n'acquiert et
ne reoit d'ides que par l'intermde de ses sens_, il suit avec
vidence que toute notion qui s'attribue une autre origine que celle de
l'exprience et des sensations, est la supposition errone d'un
raisonnement dress dans un temps postrieur: or, il suffit de jeter un
coup d'oeil rflchi sur les systmes sacrs de _l'origine du monde,
l'action des dieux_, pour dcouvrir  chaque ide,  chaque mot,
l'anticipation d'un ordre de choses qui ne naquit que long-temps aprs;
et la raison, forte de ces contradictions, rejetant tout ce qui ne
trouve pas sa preuve dans l'ordre naturel, et n'admettant pour bon
_systme historique_ que celui qui s'accorde avec les vraisemblances, la
raison tablit le sien, et dit avec assurance:

Avant qu'une nation et reu d'une autre nation des dogmes dja
invents; avant qu'une gnration et hrit des ides acquises par une
gnration antrieure, nul de tous les systmes composs n'existait
encore dans le monde. Enfants de la nature, les premiers humains,
antrieurs  tout vnement, novices  toute connaissance, naquirent
sans aucune ide, ni de dogmes issus de disputes scolastiques; ni de
rites fonds sur des usages et des arts  natre; ni de prceptes qui
supposent un dveloppement de passions; ni de codes qui supposent un
langage, un tat social encore au nant; ni de _divinit_, dont tous les
attributs se rapportent  des choses physiques, et toutes les actions 
un tat _despotique_ de gouvernement; ni enfin d'ame et de tous ces
tres mtaphysiques que l'on dit ne point tomber sous les sens, et  qui
cependant, par toute autre voie, l'accs  l'entendement demeure
impossible. Pour arriver  tant de rsultats, il fallut parcourir un
cercle ncessaire de faits pralables; il fallut que des essais rpts
et lents apprissent  l'homme brut l'usage de ses organes; que
l'exprience accumule de gnrations successives et invent et
perfectionn les moyens de la vie, et que l'esprit, dgag de l'entrave
des premiers besoins, s'levt  l'art compliqu de comparer des ides,
d'asseoir des raisonnements, et de saisir des rapports abstraits.


. I. Origine de l'ide de Dieu: culte des lments et des puissances
physiques de la nature.

Ce ne fut qu'aprs avoir franchi ces obstacles et parcouru dja une
longue carrire dans la nuit de l'histoire, que l'homme, mditant sur
sa condition, commena de s'apercevoir qu'il tait soumis  des _forces
suprieures_  la sienne et _indpendantes_ de sa volont. Le soleil
l'clairait, l'chauffait; le feule brlait, le tonnerre l'effrayait,
l'eau le suffoquait, le vent l'agitait; tous les tres exeraient sur
lui une _action puissante_ et _irrsistible_. Long-temps automate, il
subit cette action sans en rechercher la cause; mais du moment qu'il
voulut s'en rendre compte, il tomba dans _l'tonnement_; et passant de
la surprise d'une premire pense  la rverie de la curiosit, il forma
une srie de raisonnements.

D'abord, considrant l'_action_ des lments sur lui, il conclut de sa
part une _ide de faiblesse_, _d'assujettissement_, et de leur part une
ide de _puissance_, _de domination_; et cette ide de _puissance_ fut
le type primitif et fondamental de toute ide de la _divinit_.

Secondement, les tres naturels, dans leur action, excitaient en lui
des sensations de _plaisir_ ou de _douleur_, de _bien_ ou de _mal_: par
un effet naturel de son organisation, il conut pour eux de l'_amour_ ou
de l'_aversion_; il _dsira_ ou _redouta_ leur prsence: et la _crainte_
ou l'_espoir_ furent le principe de toute ide de _religion_.

Ensuite, _jugeant_ de tout par _comparaison_, et remarquant dans ces
tres _un mouvement spontan_ comme le sien, il supposa  ce mouvement
une _volont_, une _intelligence_ de l'espce de la sienne; et de l,
par induction, il fit un nouveau raisonnement.--Ayant prouv que
certaines pratiques envers ses semblables avaient l'effet de modifier 
son gr leurs affections et de diriger leur conduite, il employa ces
pratiques avec les _tres puissants_ de l'univers; il se dit: Quand mon
semblable, plus _fort_ que moi, veut me faire du mal, je _m'abaisse_
devant lui, et ma _prire_ a l'art de le calmer. Je prierai les _tres
puissants_ qui me frappent; je supplierai les _intelligences_ des vents,
des astres, des eaux, et elles m'entendront; je les conjurerai de
_dtourner les maux_, de _me donner_ les biens dont elles disposent; je
les toucherai par _mes larmes_, je les flchirai par _mes dons_, et je
_jouirai_ du _bien-tre_.

Et l'homme, simple dans l'enfance de sa raison, parla au soleil,  la
lune; il anima de son esprit et de ses passions les _grands agents_ de
la nature; il crut, par de vains sons, par de vaines pratiques, changer
leurs lois inflexibles: erreur funeste! Il pria la pierre de monter,
l'eau de s'lever, les montagnes de se transporter, et substituant un
monde fantastique au monde vritable, il se constitua des _tres
d'opinion_, pour l'pouvantail de son esprit et le tourment de sa race.

Ainsi les ides de _Dieu_ et de _religion_,  l'gal de toutes les
autres, ont pris leur origine dans les objets physiques, et ont t,
dans l'entendement de l'homme, le produit de ses sensations, de ses
besoins, des circonstances de sa vie et de l'tat progressif de ses
connaissances.

Or, de ce que les _ides_ de la _divinit_ eurent pour premiers
_modles_ les tres physiques, il rsulta que la _divinit_ fut d'abord
varie et _multiple_, comme les formes sous lesquelles elle parut agir:
chaque tre fut une _puissance_, un _gnie_; et l'univers pour les
premiers hommes fut rempli de dieux innombrables.

Et de ce que les _ides_ de la _divinit_ eurent pour _moteurs_ les
_affections_ du coeur humain, elles subirent un ordre de division calqu
sur ses sensations de _douleur_ et de _plaisir_, d'_amour_ ou de
_haine_; les _puissances_ de la _nature_, les dieux, les gnies furent
partags en _bienfaisants_ et en _malfaisants_, en _bons_ et en
_mauvais_; et de l l'universalit de ces deux caractres dans tous les
systmes de religion.

Dans le principe, ces ides analogues  la condition de leurs
inventeurs, furent long-temps confuses et grossires. Errants dans les
bois, obsds de besoins, dnus de ressources, les hommes sauvages
n'avaient pas le loisir de combiner des rapports et des raisonnements:
affects de plus de maux qu'ils n'prouvaient de jouissances, leur
sentiment le plus habituel tait la crainte, leur thologie la
_terreur_; leur culte se bornait  quelques pratiques de salut, et
d'offrande  des tres qu'ils se peignaient _froces_ et _avides_ comme
eux. Dans leur tat d_'galit_ et _d'indpendance_, nul ne
s'tablissait mdiateur auprs de dieux _insubordonns et pauvres_ comme
lui-mme. Nul n'ayant de superflu  donner, il n'existait ni parasite
sous le nom de prtre, ni tribut sous le nom de victime, ni empire sous
le nom d'autel; le dogme et la _morale_ confondus n'taient que la
_conservation_ de soi-mme; et la religion, ide arbitraire, sans
influence sur les rapports des hommes entre eux, n'tait qu'un vain
hommage rendu aux _puissances visibles_ de la _nature_.

Telle fut l'origine ncessaire et premire de toute ide de la
divinit.

Et l'orateur s'adressant aux nations sauvages:

Nous vous le demandons, hommes qui n'avez pas reu d'ides trangres
et factices; dites-nous si jamais vous vous en tes form d'autres? Et
vous, docteurs, nous vous en attestons; dites-nous si tel n'est pas le
tmoignage unanime de tous les anciens monuments?


 II. Second systme. Culte des astres, ou sabisme.

Mais ces mmes monuments nous offrent ensuite un systme plus
mthodique et plus compliqu, celui du culte de tous les astres, adors
tantt sous leur forme propre, tantt sous des emblmes et des symboles
figurs; et ce culte fut encore l'effet des connaissances de l'homme en
physique, et driva immdiatement des causes premires de l'tat social,
c'est--dire des besoins et des arts de premier degr qui entrrent
comme lments dans la formation de la socit.

En effet, alors que les hommes commencrent de se runir en socit, ce
fut pour eux une ncessit d'tendre leurs moyens de subsistance, et par
consquent de s'adonner  l'agriculture: or, l'agriculture, pour tre
exerce, exigea l'observation et la connaissance des cieux. Il fallut
connatre le retour priodique des mmes oprations de la nature, des
mmes phnomnes de la vote des cieux; en un mot, il fallut rgler la
dure, la succession des saisons et des mois de l'anne. Ce fut donc un
besoin de connatre d'abord la marche du _soleil_, qui, dans sa
rvolution _zodiacale_, se montrait le premier et suprme agent de toute
cration; puis de la lune, qui, par ses phases et ses retours, rglait
et distribuait le temps; enfin des toiles et mme des plantes, qui,
par leurs apparitions et disparitions sur l'horizon et l'hmisphre
nocturnes, formaient de moindres divisions; enfin il fallut dresser un
systme entier d'astronomie, un calendrier; et de ce travail rsulta
bientt et spontanment une manire nouvelle d'envisager les _puissances
dominatrices_ et _gouvernantes_. Ayant observ que les _productions
terrestres_ taient dans des rapports rguliers et constants avec les
_tres clestes_; que la _naissance_, l'_accroissement_, le
_dprissement_ de chaque plante taient lis  l'_apparition_, 
l'_exaltation_, au _dclin_ d'un mme astre, d'un mme groupe d'toiles;
qu'en un mot la langueur ou l'activit de la vgtation semblaient
dpendre d'_influences clestes_, les hommes en conclurent une ide
d'_action_, de _puissance_ de ces _tres clestes, suprieurs_, sur les
corps terrestres; et les astres dispensateurs d'abondance ou de disette,
devinrent des _puissances_, des _gnies_, des _dieux_ auteurs des
_biens_ et des _maux_.

Or, comme l'tat social avait dja introduit une hirarchie mthodique
de rangs, d'emplois, de conditions, les hommes, continuant de raisonner
par comparaison, transportrent leurs nouvelles notions dans leur
thologie; et il en rsulta un systme compliqu de _divinits
graduelles_, dans lequel le _soleil, dieu premier_, fut un _chef_
militaire, un _roi_ politique; la _lune_, une _reine_ sa compagne; les
_plantes_, des serviteurs, des porteurs d'ordre, des messagers; et la
multitude des _toiles_, un _peuple_, une _arme_ de hros, de _gnies_
chargs de _rgir_ le _monde_ sous les ordres de leurs officiers; et
chaque individu eut des noms, des fonctions, des attributs tirs de ses
rapports et de ses influences, enfin mme un sexe tir du genre de son
appellation.

Et comme l'tat social avait introduit des usages et des pratiques
composs, le culte, marchant de front, en prit de semblables: les
crmonies, d'abord simples et prives, devinrent publiques et
solennelles; les offrandes furent plus riches et plus nombreuses, les
rites plus mthodiques; on tablit des lieux d'assemble, et l'on eut
des chapelles, des temples; on institua des officiers pour administrer,
et l'on eut des pontifes, des prtres; on convint de formules,
d'poques, et la religion devint un acte civil, un lien politique. Mais
dans ce dveloppement, elle n'altra point ses premiers principes, et
l'ide de _Dieu_ fut toujours l'ide d'_tres physiques_ agissant en
_bien_ ou en _mal_, c'est--dire imprimant des sensations de _peine_ ou
de _plaisir_; le _dogme_ fut la connaissance de _leurs lois_ ou manires
d'agir; la _vertu_ et le _pch_, l'observation ou l'infraction de ces
lois; et la _morale_, dans sa simplicit native, fut une _pratique_
judicieuse de tout ce qui _contribue  la conservation de l'existence,
au bien-tre de soi et de ses semblables_.

Si l'on nous demande  quelle poque naquit ce systme, nous
rpondrons, sur l'autorit des monuments de l'astronomie elle-mme, que
ses principes paraissent remonter avec certitude au del de quinze mille
ans: et si l'on demande  quel peuple il doit tre attribu, nous
rpondrons que ces mmes monuments, appuys de traditions unanimes,
l'attribuent aux premires peuplades de l'_gypte_: et lorsque le
raisonnement trouve runies dans cette contre toutes les circonstances
physiques qui ont pu le susciter; lorsqu'il y rencontre  la fois une
zone du ciel, voisine du tropique, galement purge des pluies de
l'quateur et des brumes du nord; lorsqu'il y trouve le point central de
la sphre antique, un climat salubre, un fleuve immense et cependant
docile, une terre fertile sans art, sans fatigue, inonde sans
exhalaisons morbifiques, place entre deux mers qui touchent aux
contres les plus riches, il conoit que l'habitant du _Nil, agricole_
par la nature de son sol, _gomtre_ par le besoin annuel de mesurer ses
possessions, _commerant_ par la facilit de ses communications,
_astronome_ enfin par l'tat de son ciel, sans cesse ouvert 
l'observation, dut le premier passer de la condition _sauvage_  l'tat
social, et par consquent arriver aux connaissances physiques et morales
qui sont propres  l'homme civilis.

Ce fut donc sur les bords suprieurs du Nil, et chez un peuple de race
noire, que s'organisa le systme compliqu du _culte des astres_,
considrs dans leurs rapports avec les productions de la terre et les
travaux de l'agriculture; et ce premier culte, caractris par leur
adoration sous leurs _formes_ ou leurs _attributs naturels_, fut une
marche simple de l'esprit humain: mais bientt la multiplicit des
objets, de leurs rapports, de leurs actions rciproques, ayant compliqu
les ides et les signes qui les reprsentaient, il survint une confusion
aussi bizarre dans sa cause que pernicieuse dans ses effets.


 III. Troisime systme. Culte des symboles, ou idoltrie.

Ds l'instant o le peuple agricole eut port un regard observateur sur
les astres, il sentit le besoin d'en distinguer les individus ou les
groupes, et de les dnommer chacun proprement, afin de s'entendre dans
leur dsignation: or, une grande difficult se prsenta pour cet objet:
car d'un ct les corps clestes, semblables en formes, n'offraient
aucun caractre spcial pour tre dnomms; de l'autre, le langage,
pauvre en sa naissance, n'avait point d'expressions pour tant d'ides
neuves et _mtaphysiques_. Le mobile ordinaire du gnie, le _besoin_,
sut tout surmonter. Ayant remarqu que dans la rvolution annuelle, le
renouvellement et l'apparition priodiques des productions terrestres
taient constamment _associs_ au _lever_ ou au _coucher_ de certaines
toiles et  leur position relativement au soleil, terme fondamental de
toute comparaison, l'esprit, par un mcanisme naturel, lia dans sa
pense les objets terrestres et clestes qui taient lis dans le fait;
et leur appliquant un mme signe, il donna aux _toiles_ ou aux
_groupes_ qu'il en formait, les noms mmes des objets terrestres qui
leur rpondaient.

Ainsi l'Ethiopien de Thbes appela _astres_ de l'_inondation_ ou du
_verse-eau_, ceux sous lesquels le fleuve commenait son _dbordement_;
_astres_ du _boeuf_ ou du _taureau_, ceux sous lesquels il convenait
d'appliquer la charrue  la terre; _astres du lion_, ceux o cet animal,
chass des dserts par la soif, se montrait sur les bords du fleuve;
_astres_ de l'pi ou de _la vierge moissonneuse_, ceux o se recueillait
la moisson; _astres_ de l'_agneau_, _astres_ des _chevreaux_, ceux o
naissent ces animaux prcieux: et ce premier moyen rsolut une premire
partie des difficults.

D'autre part, l'homme avait remarqu, dans les tres qui
l'environnaient, des qualits distinctives et propres  chaque espce;
et, par une premire opration, il en avait retir un nom pour les
dsigner; par une seconde, il y trouva un moyen ingnieux de gnraliser
ses ides; et, transportant le nom dja invent  tout ce qui prsentait
une proprit, une action analogue ou semblable, il enrichit son langage
d'une mtaphore perptuelle.

Ainsi le mme _thiopien_, ayant observ que le retour de l'inondation
rpondait constamment  l'apparition d'une trs-belle toile qui, 
cette poque, se montrait vers _la source du Nil_, et semblait
_avertir_ le laboureur de se garder de la surprise des eaux, il compara
cette action  celle de l'animal qui, par son _aboiement_, avertit d'un
danger, et il appela cet astre le _chien_, l'_aboyeur_ (Sirius); de
mme, il nomma _astres_ du _crabe_ ceux o le soleil, parvenu  la borne
du tropique, revenait sur ses pas, en marchant  reculons et de ct,
comme le _crabe_ ou _cancer_; _astres_ du _bouc sauvage_, ceux o,
parvenu au point le plus _culminant_ du ciel, au fate du _gnomon_
horaire, le soleil imitait l'action de l'animal qui se plat  _grimper_
aux fates des _rochers_; _astres_ de la _balance_, ceux o les jours et
les nuits _gaux_ semblaient en _quilibre_ comme cet instrument;
_astres_ du _scorpion_, ceux o certains vents rguliers apportaient une
_vapeur brlante_ comme le _venin_ du scorpion. Ainsi encore, il appela
_anneaux_ et _serpents_ la trace figure des orbites des astres et des
plantes; et tel fut le moyen gnral d'appellation de toutes les
toiles, et mme des plantes prises par groupes ou par individus, selon
leurs rapports aux oprations champtres et terrestres, et selon les
analogies que chaque nation y trouva avec les travaux agricoles et avec
les objets de son climat et de son sol.

De ce procd il rsulta que des tres abjects et terrestres entrrent
en _association_ avec les _tres_ _suprieurs_ et _puissants_, des
cieux; et cette _association_ se resserra chaque jour par la
constitution mme du langage et le mcanisme de l'esprit. On disait,
par une mtaphore naturelle: Le _taureau_ rpand sur la terre les
germes de la fcondit (au printemps); il ramne l'abondance et la
cration des plantes (qui nourrissent). L'agneau (ou belier) _dlivre_
les cieux des _gnies_ _malfaisants_ de l'hiver; il _sauve_ le _monde_
du _serpent_ (emblme de l'humide saison), et il ramne le rgne du
_bien_ (de l_t_, saison de toute jouissance). Le _scorpion_ verse son
venin sur la terre, et rpand les maladies et la mort, etc.; et ainsi de
tous les effets semblables.

Ce langage, compris de tout le monde, subsista d'abord sans
inconvnient; mais, par le laps du temps, lorsque le calendrier eut t
rgl, le peuple, qui n'eut plus besoin de l'observation du ciel, perdit
de vue le motif de ces expressions; et leur allgorie, reste dans
l'usage de la vie, y devint un cueil fatal  l'entendement et  la
raison. Habitu  joindre aux _symboles_ les ides de leurs _modles_,
l'esprit finit par les confondre: alors, ces mmes animaux, que la
pense avait transports aux cieux, en redescendirent sur la terre; mais
dans ce retour, vtus des livres des astres, ils s'en arrogrent les
attributs, et ils en imposrent  leurs propres auteurs. Alors le
peuple, croyant voir prs de lui ses _dieux_, leur adressa plus
facilement sa prire; il demanda au _belier_ de son troupeau les
influences qu'il attendait du _belier cleste_; il pria le scorpion de
ne point rpandre son venin sur la nature; il rvra le _crabe_ de la
mer, le _scarabe_ du limon, le _poisson_ du fleuve; et, par une srie
d'analogies vicieuses, mais enchanes, il se perdit dans un labyrinthe
d'absurdits _consquentes_.

Voil quelle fut l'origine de ce _culte antique_ et bizarre des
_animaux_; voil par quelle marche d'ides le caractre de la divinit
passa aux plus viles des brutes, et comment se forma le systme
_thologique_ trs-vaste, trs-compliqu, trs-savant, qui, des bords du
Nil, port de contre en contre par le commerce, la guerre et les
conqutes, envahit tout l'ancien monde; et qui, modifi par les temps,
par les circonstances, par les prjugs, se montre encore  dcouvert
chez cent peuples, et subsiste comme base intime et secrte de la
thologie de ceux-l mmes qui le mprisent et le rejettent.

 ces mots, quelques murmures s'tant fait entendre dans divers groupes:
Oui, continua l'orateur, voil d'o vient, par exemple, chez vous,
peuples _africains_! l'adoration de vos _ftiches_, _plantes_,
_animaux_, _cailloux_, _morceaux_ de bois, devant qui vos anctres
n'eussent pas eu le dlire de se courber, s'ils n'y eussent vu des
_talismans_ en qui la _vertu des astres_ s'tait _insre_. Voil,
nations tartares, l'origine de vos _marmousets_ et de tout cet appareil
d'animaux dont vos _chamans_ bigarrent leurs robes magiques. Voil
l'origine de ces _figures_ d'oiseaux, de serpents, que toutes les
nations sauvages s'impriment sur la peau avec des crmonies
mystrieuses et sacres. Vous, Indiens! vainement vous enveloppez-vous
du voile du mystre: l'pervier de votre dieu Vichenou n'est que l'un
des _mille_ emblmes du _soleil_ en gypte; et vos incarnations d'un
_dieu_ en _poisson_, en _sanglier_, en _lion_, en _tortue_, et toutes
ces monstrueuses aventures, ne sont que les mtamorphoses de l'astre
qui, passant successivement dans les _signes_ des _douze animaux_, fut
cens en prendre les figures et en remplir les rles astronomiques.
Vous, Japonais! votre _taureau_ qui brise l'_oeuf du monde_ n'est que
celui du ciel qui, jadis, _ouvrait l'ge de la cration_, l'quinoxe du
printemps. C'est ce mme _boeuf Apis_ qu'adorait l'gypte, et que vos
anctres,  rabbins juifs! adorrent aussi dans l'idole du _veau d'or_.
C'est encore votre _taureau_, enfants de Zoroastre! qui, sacrifi dans
les mystres symboliques de _Mithra_, versait un _sang fcond_ pour le
monde. Et vous, chrtiens! votre _boeuf_ de l'Apocalypse, avec ses ailes,
_symbole_ de l'_air_, n'a pas une autre origine; et votre _agneau de
Dieu_, immol, comme le _taureau_ de _Mithra_, pour le _salut du monde_,
n'est encore que ce mme _soleil_ au signe du _belier cleste_, lequel,
dans un ge postrieur, ouvrant  son tour l'quinoxe, fut cens
dlivrer le monde du rgne du _mal_, c'est--dire de la constellation
du _serpent_, de cette _grande couleuvre_, _mre de l'hiver_, et emblme
de l'_Ahrimanes_ ou _Satan des Perses_, vos instituteurs. Oui, vainement
votre zle imprudent dvoue les _idoltres_ aux tourments du _Tartare_
qu'ils ont invent; toute la base de votre systme n'est que le culte du
_soleil_, dont vous avez rassembl les attributs sur votre principal
personnage. C'est le _soleil_ qui, sous le nom d'_Orus_, _naissait_,
comme votre dieu, au _solstice_ d'hiver, dans les bras de la _vierge
cleste_, et qui passait une enfance _obscure_, _dnue_, _disetteuse_,
comme l'est la saison des frimas. C'est lui qui, sous le nom d'_Osiris_,
perscut par _Typhon_ et par les _tyrans_ de l'air, tait _mis  mort_,
renferm dans un _tombeau obscur_, emblme de l'_hmisphre d'hiver_, et
qui ensuite, se _relevant_ de la _zone infrieure_ vers le point
culminant des cieux, _ressuscitait_ vainqueur des _gants_ et des _anges
destructeurs_.

Vous, prtres! qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre
corps: votre _tonsure_ est le _disque du soleil_, votre _tole_ est son
_zodiaque_, vos _chapelets_ sont l'emblme des astres et des plantes.
Vous, pontifes et prlats! votre _mitre_, votre _crosse_, votre
_manteau_, sont ceux d'_Osiris_; et cette _croix_, dont vous vantez le
_mystre_ sans le comprendre, est la croix de _Srapis_, trace par la
main des prtres gyptiens sur le plan d'un monde figur, laquelle,
passant par les _quinoxes_ et par les _tropiques_, devenait l'emblme
de la _vie future_ et de la _rsurrection_, parce qu'elle touchait au
_portes_ d'ivoire et de corne, par o les ames passaient aux cieux.

 ces mots, les docteurs de tous les groupes commencrent de se regarder
avec tonnement; mais nul ne rompant le silence, l'orateur continua:

Et trois causes principales concoururent  cette confusion des ides.
Premirement, les _expressions figures_ par lesquelles le langage
naissant fut contraint de peindre les rapports des objets; expressions
qui, passant ensuite d'un sens propre  un sens gnral, d'un sens
physique  un sens moral, causrent, par leurs quivoques et leurs
synonymes, une foule de mprises.

Ainsi, ayant dit d'abord que le _soleil surmontait, venait  bout de
douze animaux_, on crut par la suite qu'il les _tuait_, les
_combattait_, les _domptait_; et l'on en fit la vie historique
d'_Hercule_.

Ayant dit qu'il _rglait_ le temps des travaux, des semailles, des
moissons, qu'il _distribuait_ les _saisons_, les occupations; qu'il
_parcourait_ les climats, qu'il _dominait_ sur la _terre_, etc., on le
prit pour un _roi lgislateur_, pour un _guerrier conqurant_; et l'on
en composa l'histoire d'_Osiris_, de _Bacchus_ et de leurs semblables.

Ayant dit qu'une plante _entrait_ dans un signe, on fit de leur
_conjonction_ un _mariage_, un _adultre_, un _inceste_. Ayant dit
qu'elle tait _cache_, _ensevelie_, parce qu'aprs avoir disparu elle
revenait  la _lumire_ et remontait en _exaltation_, on la dit _morte_,
_ressuscite_, _enleve_ au _ciel_, etc.

Une seconde cause de confusion fut les figures matrielles elles-mmes
par lesquelles on peignit d'abord les penses, et qui, sous le nom
_d'hiroglyphes_ ou _caractres sacrs_, furent la premire invention de
l'esprit. Ainsi, pour avertir de l'_inondation_ et du besoin de s'en
prserver, l'on avait peint une _nacelle_, le _navire Argo_; pour
dsigner le _vent_, l'on avait peint une _aile d'oiseau_; pour spcifier
la _saison_, le _mois_, l'on avait peint l'_oiseau_ de _passage_,
l'_insecte_, l'_animal_ qui apparaissait  cette poque; pour exprimer
l'_hiver_, on peignit un _porc_, un _serpent_, qui se plaisent dans les
_lieux humides_; et la runion de ces figures avait des sens _convenus_
de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait par lui-mme rien
de fixe et de prcis; comme le nombre de ces figures et de leurs
combinaisons devint excessif, et surchargea la mmoire, il en rsulta
d'abord des confusions, des explications fausses. Ensuite le gnie ayant
invent l'art plus simple d'appliquer les signes aux sons, dont le
nombre est limit, et de peindre la parole au lieu des penses,
l'_criture alphabtique_ fit tomber en dsutude les _peintures
hiroglyphiques_; et, de jour en jour, leurs significations oublies
donnrent lieu  une foule d'illusions, d'quivoques et d'erreurs.

Enfin, une troisime cause de confusion fut l'organisation civile des
anciens tats. En effet, lorsque les peuples commencrent de se livrer 
l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des
observations astronomiques continues, il fut ncessaire d'y prposer
quelques individus chargs de veiller  l'apparition et au coucher de
certaines toiles; d'avertir du retour de l'inondation, de certains
vents, de l'poque des pluies, du temps propre  semer chaque espce de
grain: ces hommes,  raison de leur service, furent dispenss des
travaux vulgaires, et la socit pourvut  leur entretien. Dans cette
position, uniquement occups de l'observation, ils ne tardrent pas de
saisir les grands phnomnes de la nature, de pntrer mme le secret de
plusieurs de ses oprations: ils connurent la marche des astres et des
plantes; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les
productions de la terre et le mouvement de la vgtation; les proprits
mdicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes; le jeu des
lments et leurs affinits rciproques. Or, parce qu'il n'existait de
moyens de communiquer ces connaissances que par le soin pnible de
l'instruction orale, ils ne les transmettaient qu' leurs amis et 
leurs parents; et il en rsulta une concentration de toute science et
de toute instruction dans quelques familles, qui, s'en arrogeant le
privilges exclusif, prirent un esprit de _corps_ et d'_isolement_
funeste  la chose publique. Par cette succession continue des mmes
recherches et des mmes travaux, le progrs des connaissances fut  la
vrit plus htif; mais par le mystre qui l'accompagnait, le peuple,
plong de jour en jour dans de plus paisses tnbres, devint plus
superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains
phnomnes, _annoncer_, comme  volont, des clipses et des comtes,
gurir des maladies, manier des serpents, il les crut en communication
avec les _puissances clestes_; et pour obtenir les biens ou repousser
les maux qu'il en attendait, il les prit pour ses _mdiateurs_ et ses
_interprtes_; et il s'tablit, au sein des tats, des _corporations
sacrilges_ d'hommes _hypocrites_ et _trompeurs_, qui attirrent  eux
tous les pouvoirs; et les _prtres_,  la fois _astronomes_,
_thologues_, _physiciens_, _mdecins_, _magiciens_, _interprtes_ des
_dieux_, _oracles_ des _peuples_, _rivaux_ des _rois_, ou leurs
_complices_, tablirent, sous le nom de _religion_, un _empire_ de
_mystre_ et un _monopole d'instruction_, qui ont perdu jusqu' ce jour
les nations.....

 ces mots, les prtres de tous les groupes interrompirent l'orateur; et
jetant de grands cris, ils l'accusrent d'impit, d'irrligion, de
blasphme, et voulurent l'empcher de continuer: mais le lgislateur
ayant observ que ce n'tait qu'une _exposition de faits historiques_;
que, si ces faits taient faux ou controuvs, il serait ais de les
dmentir; que jusque-l l'nonc de toute _opinion_ tait libre, sans
quoi il tait impossible de dcouvrir la vrit, l'orateur reprit:

Or, de toutes ces causes et de l'association continuelle d'ides
disparates, rsultrent une foule de dsordres dans la thologie, dans
la morale, dans les traditions; et d'abord, parce que les _animaux_
figurrent les _astres_, il arriva que les qualits des brutes, leurs
penchants, leurs sympathies, leurs aversions passrent aux dieux, et
furent supposs tre leurs actions: ainsi, le dieu _ichneumon_ fit la
guerre au dieu _crocodile_, le dieu _loup_ voulut _manger_ le dieu
_mouton_, le dieu _ibis_ dvora le dieu _serpent_; et la _divinit_
devint un _tre bizarre, capricieux, froce_, dont l'ide drgla le
jugement de l'homme, et corrompit sa morale avec sa raison.

Et parce que, dans l'esprit de leur culte, chaque famille, chaque
nation avait pris pour _patron_ spcial un _astre_, une _constellation_,
les affections et les antipathies de l'_animal-symbole_ passrent  ses
sectateurs; et les partisans du dieu _chien_ furent ennemis de ceux du
dieu _loup_; les adorateurs du dieu _boeuf_ eurent en horreur ceux qui le
mangeaient; et la religion devint un mobile de haine et de combats, une
cause insense de dlire et de superstition.

D'autre part, les noms des _astres-animaux_ ayant, par cette mme
raison de patronage, t imposs  des peuples,  des pays,  des
montagnes,  des fleuves, ces objets furent pris pour des _dieux_, et il
en rsulta un mlange d'tres gographiques, historiques et
mythologiques, qui confondit toutes les traditions.

Enfin, par l'analogie des actions qu'on leur supposa, les
_dieux-astres_ ayant t pris pour des _hommes_, pour des _hros_, pour
des _rois_, les rois et les hros prirent  leur tour les actions des
_dieux_ pour modles, et devinrent par imitation guerriers, conqurants,
sanguinaires, orgueilleux, lubriques, paresseux; et la religion consacra
les crimes des despotes, et pervertit les principes des gouvernements.


 IV. Quatrime systme. Culte des deux principes, ou dualisme.

Cependant les prtres astronomes, dans l'abondance et la paix de leurs,
temples, firent de jour en jour de nouveaux progrs dans les sciences;
et le _systme du monde_ s'tant dvelopp graduellement  leurs yeux,
ils levrent successivement diverses _hypothses_ de ses _effets_ et de
ses _agents_, qui devinrent autant de _systmes thologiques_.

Et d'abord les navigations des _peuples maritimes_ et les caravanes des
_nomades_ d'Asie et d'Afrique leur ayant fait connatre la terre depuis
les _les Fortunes_ jusqu' la _Srique_, et depuis la Baltique
jusqu'aux sources du Nil, la comparaison des phnomnes de diverses
zones leur dcouvrit la _rondeur_ du globe, et fit natre une nouvelle
thorie. Ayant remarqu que toutes les _oprations_ de la nature, dans
la priode annuelle, se rsumaient en _deux principales_, celle de
_produire_ et celle de _dtruire_; que, sur la majeure partie du globe,
chacune de ces oprations s'accomplissait galement de l'un  l'autre
quinoxe; c'est--dire que pendant les six mois d't tout se
_procrait_, se _multipliait_, et que pendant les six mois d'hiver tout
_languissait_, _tait_ presque mort, ils supposrent, dans la NATURE,
_des puissances contraires_ en un tat continuel de _lutte_ et d'effort;
et, considrant sous ce rapport la sphre cleste, ils divisrent les
_tableaux_ qu'ils en figuraient en deux _moitis_ ou _hmisphres_, tels
que les constellations qui se trouvaient dans le _ciel d't_ formrent
un _empire direct_ et _suprieur_, et celles qui se trouvaient dans le
ciel d'_hiver_ formrent un _empire antipode et infrieur_. Or, de ce
que les _constellations_ d't _accompagnaient_ la saison des jours
longs, brillants et chauds, ainsi que des fruits et des moissons, elles
furent censes des _puissances_ de _lumire_, de _fcondit_, de
_cration_, et, par transition du sens physique au moral, des _gnies_,
des _anges_ de _science_, de _bienfaisance_, de _puret_ et de _vertu_:
et de ce que les _constellations_ d'hiver se liaient aux longues nuits,
aux brumes polaires, elles furent des _gnies_ de _tnbres_, de
_destruction_, de _mort_, et, par transition, des anges d'_ignorance_,
de _mchancet_, de _pch_ et de _vice_. Par une telle disposition, le
ciel se trouva partag en deux domaines, en deux _factions_: et dja
l'analogie des ides humaines ouvrait une vaste carrire aux carts de
l'imagination; mais une circonstance particulire dtermina, si mme
elle n'occasiona, la mprise et l'illusion. (_Suivez la planche III._)

Dans la projection de la sphre cleste que traaient les prtres
astronomes, le zodiaque et les constellations, disposs circulairement,
prsentaient leurs moitis en _opposition_ diamtrale; l'hmisphre
d'hiver, _antipode_  celui d't, lui tait _adverse_, _contraire_,
_oppos_. Par la mtaphore perptuelle, ces mots passrent au sens
moral; et les _anges_, les _gnies adverses_ devinrent des _rvolts_,
des _ennemis_. Ds lors, toute l'histoire astronomique des
constellations se changea en histoire politique; le ciel fut un tat
_humain_ o tout se passa ainsi que sur la terre. Or, comme les tats,
la plupart despotiques, avaient leur monarque, et que dja le soleil en
tait un apparent des cieux, l'_hmisphre d't_, _empire de lumire_,
et ses _constellations_, peuple d'_anges blancs_, eurent pour roi un
dieu _clair, intelligent, crateur_ et _bon_. Et, comme toute faction
_rebelle_ doit avoir son _chef_, le ciel d'_hiver_, empire _souterrain_
de _tnbres_ et de tristesse, et ses _astres_, peuple d'anges _noirs_,
_gans_ ou _dmons_, eurent pour chef un _gnie_ malfaisant, dont le
rle fut attribu  la _constellation_ la plus remarque par chaque
peuple. En gypte, ce fut d'abord le _scorpion_, _premier_ signe
zodiacal aprs la balance, et long-temps _chef_ des signes de l'hiver;
puis ce fut l'_ours_, ou l'_ne_ polaire, appel _Typhon_, c'est--dire
_dluge_,  raison des _pluies_ qui _inondent_ la terre pendant que cet
astre _domine_. Dans la _Perse_, en un temps postrieur, ce fut le
_serpent_ qui, sous le nom d'_Ahrimanes_, forma la base du systme de
_Zoroastre_; et c'est lui,  _chrtiens_ et juifs! qui est devenu votre
_serpent_ d'_ve_ (la vierge cleste) et celui de la _croix_, dans les
deux cas, emblme de _Satan, l'ennemi_, le grand _adversaire_ de
l'_ancien des jours_, chant par _Daniel_.

Dans la Syrie, ce fut le _porc_ ou le _sanglier_ ennemi d'_Adonis_,
parce que, dans cette contre, le rle de l'_ours boral_ fut rempli par
l'animal dont les inclinations _fangeuses_ sont emblmatiques de
l'_hiver_; et voil pourquoi, enfants de Mose et de Mahomet! vous
l'avez pris en horreur,  l'imitation des prtres de _Memphis_ et de
_Baalbek_, qui dtestaient en lui le meurtrier de leur dieu _soleil_.
C'est aussi le type premier de votre _Chib-en_,  Indiens! lequel fut
jadis le _Pluton_ de vos frres les Romains et les Grecs: ainsi que
votre _Brahma_, ce dieu crateur n'est que l'_Ormuzd_ persan et
l'_Osiris_ gyptien, dont le nom mme exprime un _pouvoir crateur,
producteur de formes_. Et ces dieux reurent un culte analogue  leurs
attributs vrais ou feints, lequel,  raison de leur diffrence, se
partagea en deux branches diverses. Dans l'une, le dieu _bon_ reut le
culte d'_amour_ et de _joie_, d'o drivent tous les actes religieux du
genre gai; les ftes, les danses, les festins, les offrandes de fleurs,
de lait, de miel, de parfums, en un mot, de tout ce qui flatte les sens
et l'ame. Dans l'autre, le dieu _mauvais_ reut, au contraire, un culte
de _crainte_ et de _douleur_, d'o drivent tous les actes religieux du
genre triste; les pleurs, la dsolation, le deuil, les privations, les
offrandes sanglantes et les sacrifices cruels.

De l vient encore ce partage des tres terrestres en _purs_ ou
_impurs_, en _sacrs_ ou _abominables_, selon que leurs espces se
trouvrent du nombre des constellations de l'un des deux dieux, et
firent partie de leur domaine: ce qui produisit d'une part les
superstitions de souillures et de purifications, et de l'autre les
prtendues _vertus_ efficaces des amulettes et des _talismans_.

Vous concevez maintenant, continua l'orateur en s'adressant aux
Indiens, aux Perses, aux juifs, aux chrtiens, aux musulmans; vous
concevez l'origine de ces ides de _combats_, de _rbellions_, qui
remplissent galement vos _mythologies_. Vous voyez ce que signifient
les _anges blancs_ et les _anges noirs_, les _chrubins_ et les
_sraphins_  la tte d'_aigle_, de _lion_ ou de _taureau_; les _des_,
_diables_ ou _dmons  cornes de bouc,  queue de serpent_; les _trnes_
et les _dominations_ rangs en _sept ordres_ ou _gradations comme_ les
_sept sphres_ des _plantes_; tous tres jouant les mmes rles, ayant
les mmes attributs dans les _Vdas_, les _Bibles_ ou le _Zend-avesta_,
soit qu'ils aient pour chef _Ormuzd_ ou _Brachma_, _Typhon_ ou _Chiven_,
_Michel_ ou _Satan_; soit qu'ils se prsentent sous la forme de _gants_
 cent bras et  pieds de serpent, ou de dieux mtamorphoss en _lions_,
en _ibis_, en _taureaux_, en _chats_, comme dans les contes sacrs des
Grecs et des gyptiens; vous apercevez la filiation successive de ces
ides, et comment,  mesure qu'elles se sont loignes de leurs sources,
et que les esprits se sont polics, ils en ont adouci les formes
grossires pour les rapprocher d'un tat moins choquant.

Or, de mme que le systme de deux _principes_, ou _dieux opposs_,
naquit de celui des _symboles_, entrs tous dans sa contexture, de mme
vous allez voir natre de lui un systme nouveau, auquel il servit  son
tour de base et d'chelon.


 V. Culte mystique et moral, ou systme de l'autre monde.

En effet, alors que le vulgaire entendit parler d'_un nouveau ciel_ et
d'_un autre monde_, il donna bientt un corps  ces _fictions_; il y
plaa un thtre solide, des scnes relles; et les notions
gographiques et astronomiques vinrent favoriser, si mme elles ne
provoqurent cette illusion.

D'une part, les navigateurs phniciens, ceux qui, passant les _colonnes
d'Hercule_, allaient chercher l'tain de _Thul_ et l'ambre de la
_Baltique_, racontaient qu' l'extrmit du mond, au bout de l'Ocan
(la Mditerrane), o le soleil se couche pour les contres asiatiques,
taient des _les fortunes_, sjour d'un printemps ternel, et plus
loin des _rgions hyperborennes_ places _sous terre_ (relativement aux
tropiques), o rgnait une _ternelle_ nuit[29]. Sur ces rcits mal
compris, et sans doute confusment faits, l'imagination du peuple
composa les Champs _lyses_[30], _lieux de dlices placs dans un monde
infrieur_, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres; et le _Tartare,
lieu de tnbres_, d'_humidit_, de _fange_, de _frimas_. Or, parce que
l'homme, curieux de tout ce qu'il ignore et avide d'une longue
existence, s'tait dja interrog sur ce qu'il devenait aprs sa mort,
parce qu'il avait de bonne heure raisonn sur le _principe_ de _vie_ qui
anime son corps, qui s'en spare sans le dformer, et qu'il avait
imagin les _substances_ dlies, les _fantmes_, les _ombres_, il aima
 croire qu'il continuerait, dans le monde _souterrain_, cette vie qu'il
lui cotait trop de perdre; et les _lieux infernaux_ furent un
emplacement commode pour recevoir les objets chris auxquels il ne
pouvait renoncer.

D'autre part, les _prtres astrologues_ et _physiciens_ faisaient de
leurs cieux des rcits, et ils en traaient des tableaux qui
s'encadraient parfaitement dans ces fictions. Ayant appel, dans leur
langage mtaphorique, les _quinoxes_ et les _solstices_, les _portes_
des _cieux_ ou _entres_ des _saisons_, ils expliquaient les phnomnes
terrestres en disant que par la _porte_ de _corne_ (d'abord le taureau,
puis le belier) et par celle du _cancer_, _descendaient_ les _feux
vivifiants_ qui animent au printemps la vgtation, et les _esprits
aqueux_ qui causent au _solstice_ le _dbordement_ du Nil; que par la
porte d'_ivoire_ (la _balance_, et auparavant l'_arc_ ou sagittaire) et
par celle du _capricorne_ ou de l'_urne_, s'en retournaient  leur
source et remontaient  leur origine les _manations_ ou _influences_
des cieux; et la _voie lacte_, qui passait par ces _portes_ des
solstices, leur semblait place l exprs pour leur servir de _route_
et de _vhicule_; de plus, dans leur atlas, la scne cleste prsentait
un _fleuve_ (le Nil, figur par les plis de l'_hydre_), une barque (le
navire _Argo_) et le _chien Sirius_, tous deux relatifs  ce _fleuve_,
dont, ils prsageaient l'_inondation_. Ces circonstances, associes aux
premires et y ajoutant des dtails, en augmentrent les vraisemblances;
et pour arriver au _Tartare_ ou  l'lyse, il fallut que les ames
traversassent les fleuves du _Styx_ et de l'_Achron_ dans la _nacelle_
du nocher _Caron_, et qu'elles passassent par les portes de _corne_ ou
d'_ivoire_, que gardait le chien _Cerbre_. Enfin, un usage civil se
joignit  toutes ces fictions, et acheva de leur donner de la
consistance.

Ayant remarqu que dans leur climat brlant, la putrfaction des
cadavres tait un levain de peste et de maladies, les habitants de
l'gypte avaient, dans plusieurs tats, institu l'usage d'inhumer les
morts hors de la terre habite, dans le dsert qui est au _couchant_.
Pour y arriver, il fallait passer les canaux du fleuve, et par
consquent tre _reu dans une barque_, payer un salaire au _nocher_,
sans quoi, le corps priv de spulture et t la proie des btes
froces. Cette coutume inspira aux lgislateurs civils et religieux un
moyen puissant d'influer sur les moeurs; et saisissant par la pit
filiale et par le respect pour les morts, des hommes grossiers et
froces, ils tablirent pour condition ncessaire, d'avoir subi un
jugement pralable qui dcidt si le mort mritait d'tre admis au rang
de sa famille dans la _noire cit_. Une telle ide s'adaptait trop bien
 toutes les autres pour ne pas s'y incorporer; le peuple ne tarda pas
de l'y associer, et les enfers eurent leur _Minos_ et leur
_Rhadamanthe_, avec la baguette, le sige, les huissiers et l'urne,
comme dans l'tat terrestre et civil. Alors la divinit devint un tre
moral et politique, un lgislateur social d'autant plus redout, que ce
lgislateur suprme, ce juge final, fut inaccessible aux regards: alors
ce _monde fabuleux_ et _mythologique_, si bizarrement compos de membres
pars, se trouva un _lieu de chtiment_ et de rcompense, o la
_justice_ divine fut cense corriger ce que celle des hommes eut de
vicieux, d'erron; et ce systme _spirituel_ et _mystique_ acquit
d'autant plus de crdit, qu'il s'empara de l'homme par tous ses
penchants: le faible opprim y trouva l'espoir d'une indemnit, la
consolation d'une vengeance future; l'oppresseur comptant, par de riches
offrandes, arriver toujours  l'impunit, se fit de l'erreur du vulgaire
une arme de plus pour le subjuguer; et les chefs des peuples, les rois
et les prtres y virent de nouveaux moyens de le matriser, par le
privilge qu'ils se rservrent de rpartir les graces ou les chtiments
du grand juge, selon des dlits ou des actions mritoires qu'ils
caractrisrent  leur gr.

Voil comment s'est introduit, dans le _monde visible_ et _rel_, un
_monde invisible_ et _imaginaire_; voil l'origine de ces lieux de
_dlices_ et de _peines_ dont vous, _Perses_! avez fait votre terre
_rajeunie_, votre ville de _rsurrection_ place sous l'_quateur_, avec
l'attribut singulier que les _heureux n'y donneront point d'ombre_.
Voil, _juifs_ et _chrtiens_, disciples des _Perses_! d'o sont venus
votre _Jrusalem_ de l'Apocalypse; votre _paradis_, votre _ciel_,
caractriss par tous les dtails du ciel astrologique d'Herms. Et
vous, musulmans! votre enfer, abme _souterrain_, surmont d'un pont,
votre _balance_ des _ames_ et de leurs oeuvres, votre _jugement_ par les
anges _Monkir_ et _Nkir_, ont galement pris leurs modles dans les
_crmonies mystrieuses_ de l'_antre de Mithra_; et votre ciel ne
diffre en rien de celui d'_Osiris_, d'_Ormuzd_ et de _Brahma_.


 VI. Sixime systme. Monde anim, ou culte de l'univers sous divers
emblmes.

Tandis que les peuples s'garrent dans le labyrinthe tnbreux de la
_mythologie_ et des fables, les prtres physiciens, poursuivant leurs
tudes et leurs recherches sur l'ordre et la disposition de l'_univers_,
arrivrent  de nouveaux rsultats; et dressrent de nouveaux systmes
de _puissances_ et de _causes motrices_.

Long-temps borns aux simples _apparences_, ils n'avaient vu dans les
mouvements des astres qu'un jeu inconnu de corps lumineux, qu'ils
croyaient rouler autour de la _terre_, point central de toutes les
sphres; mais alors qu'ils eurent dcouvert la _rondeur_ de notre
plante, les consquences de ce premier fait les conduisirent  des
considrations nouvelles; et, d'induction en induction, ils s'levrent
aux plus hautes conceptions de l'astronomie et de la physique.

En effet, ayant conu cette ide lumineuse et simple, que le _globe
terrestre est un petit cercle inscrit dans le cercle plus grand des
cieux_, la thorie des _cercles concentriques_ s'offrit d'elle-mme 
leur hypothse, pour rsoudre le cercle _inconnu_ du globe terrestre par
des points _connus_ du cercle cleste; et la mesure d'un ou de plusieurs
degrs du mridien donna avec prcision la circonfrence totale. Alors,
saisissant pour _compas_ le _diamtre_ obtenu de la terre, un gnie
heureux l'ouvrit d'une main hardie sur les orbites immenses des cieux;
et, par un phnomne inou, du grain de sable qu' peine il couvrait,
l'homme embrassant les distances infinies des astres, s'lana dans les
abmes de l'espace et de la dure: l se prsenta  ses regards un
nouvel ordre de l'_univers_; le globe atome qu'il habitait ne lui en
parut plus le _centre_: ce rle important fut dfr  la masse norme
du _soleil_; et cet astre devint le pivot enflamm de _huit sphres_
environnantes, dont les mouvements furent dsormais soumis  la
prcision du calcul.

C'tait dja beaucoup pour l'esprit humain, d'avoir entrepris de
rsoudre la disposition et l'ordre des _grands tres_ de la NATURE; mais
non content de ce premier effort, il voulut encore en rsoudre le
_mcanisme_, en deviner l'_origine_ et le _principe moteur_; et c'est l
qu'engags dans les profondeurs abstraites et mtaphysiques du
_mouvement_ et de sa _cause premire_, des _proprits_ inhrentes ou
communiques de la _matire_, de ses _formes successives_, de _son
tendue_, c'est--dire de l'espace et du temps sans bornes, les
_physiciens thologues_ se perdirent dans un chaos de raisonnements
subtils et de controverses scolastiques.

Et d'abord l'action du soleil sur les corps terrestres leur ayant fait
regarder sa substance comme un _feu pur_ et _lmentaire_, ils en firent
le _foyer_ et le _rservoir_ d'un ocan de fluide _ign_, _lumineux_,
qui, sous le nom d'_ther_, remplit l'univers, et alimenta les tres.
Ensuite, les analyses d'une _physique savante_ leur ayant fait dcouvrir
ce mme _feu_, ou un autre parfaitement semblable, dans la composition
de tous les corps, et s'tant aperus qu'il tait l'agent _essentiel_ de
ce _mouvement spontan_ que l'on appelle _vie_ dans les animaux et
_vgtation_ dans les plantes, ils conurent le jeu et le mcanisme de
l'_univers_ comme celui d'un TOUT _homogne_, d'un _corps identique,
dont les parties, quoique distantes, avaient cependant une liaison
intime_; et _le monde_ fut un _tre vivant_, anim par la circulation
organique d'un fluide _ign_ ou mme _lectrique_, qui, par un premier
terme de comparaison pris dans l'_homme_ et les animaux, eut le _soleil_
pour _coeur_ ou foyer.

Alors, parmi les philosophes thologues, les uns partant de ces
principes, rsultats de l'observation, que rien ne s'anantit dans le
monde; que les lments sont indestructibles; qu'ils changent de
combinaisons, mais non de nature; que la vie et la mort des tres n
sont que des modifications varies des mmes _atomes_; que la _matire_
possde par elle-mme des proprits d'o rsultent toutes ses manires
d'tre; que le _monde_ est _ternel_, sans bornes d'espace et de dure;
les uns dirent que l'_univers entier tait Dieu_; et selon eux, _Dieu_
fut un _tre_  la fois _effet_ et _cause_, _agent_ et _patient_,
_principe moteur_ et _chose mue_, ayant pour lois les proprits
invariables qui constituent la fatalit; et ceux-l peignirent leur
pense tantt par l'emblme de PAN (le GRAND TOUT), ou _de Jupiter_ au
front d'_toiles_, au corps _plantaire_, aux _pieds d'animaux_, ou de
l'_oeuf orphique_, dont le _jaune_, suspendu au milieu d'un liquide
enceint d'une _vote_, figura le _globe_ du _soleil_ nageant dans
l'_ther_ au milieu de la _vote_ des cieux: tantt par celui d'un
_grand serpent rond_, figurant les cieux o ils plaaient le premier
mobile, par cette raison de _couleur d'azur_, parsem de _taches d'or_
(les toiles), _dvorant_ sa _queue_, c'est--dire _rentrant_ en
lui-mme et se _repliant_ ternellement comme les rvolutions des
sphres: tantt par celui d'un _homme_ ayant les pieds _lis_ et
_joints_, pour signifier l'_existence immuable_; envelopp d'un manteau
de _toutes les couleurs_, comme le spectacle de la nature, et portant
sur la tte une _sphre d'or_, emblme de la sphre des toiles: ou par
celui d'un autre homme quelquefois assis sur la fleur du _lotos_ porte
sur l'abme des eaux; quelquefois couch sur une pile de douze
_carreaux_, figurant les douze signes clestes. Et voil _Indiens_,
_Japonais_, _Siamois_, _Tibetains_, _Chinois_! la thologie qui, fonde
par les gyptiens, s'est transmise et garde, chez vous dans les
tableaux que vous tracez de _Brahma_, de _Beddou_, de _Sommonacodom_,
d'_Omito_: Voil mme, hbreux et chrtiens! l'opinion dont vous avez
conserv une parcelle dans votre _dieu_, _souffle port sur les eaux_,
par une illusion au _vent_, qui,  l'_origine_ du _monde_, c'est--dire
au dpart des _sphres_ du _signe_ du _cancer_, annonait l'inondation,
du _Nil_, et semblait prparer la _cration_.


 VII. Septime systme. Culte de l'AMEdu MONDE, c'est--dire de
l'lment du feu, principe vital de l'univers.

Mais d'autres, rpugnant  cette ide d'un _tre_  la fois _effet_ et
_cause_, _agent_ et _patient_, et rassemblant en une mme nature des
natures contraires, distingurent le _principe moteur_ de la _chose
mue_; et posant que la _matire_ tait _inerte_ en elle-mme, ils
prtendirent que ses proprits lui taient communiques par un _agent
distinct_, dont elle n'tait que l'_enveloppe_ et le _fourreau_. Cet
_agent_ pour les uns fut le _principe ign_, reconnu l'auteur de tout
_mouvement_; pour les autres ce fut le fluide appel _ther_, cru plus
actif et plus subtil; or, comme ils appelaient dans les animaux le
_principe vital_ et _moteur_, une _ame_, un _esprit_, et comme il
raisonnaient sans cesse par comparaison, surtout par celle de l'_tre
humain_, ils donnrent au principe _moteur_ de tout l'univers le nom
d'_ame_, d'_intelligence_, d'_esprit_; et _Dieu_ fut l'_esprit vital_
qui, _rpandu dans tous les tres, anima le vaste corps du monde_. Et
ceux-l peignirent leur pense tantt par _You-piter_, _essence_ du
_mouvement_ et de l'_animation_, _principe_ de l'_existence_, ou plutt
l'_existence_ elle-mme; tantt par _Vulcain_ on _Phtha_, _feu-principe_
et _lmentaire_, ou par l'autel de _Vesta_, plac centralement dans son
temple, comme le _soleil_ dans les _sphres_; et tantt par _Kneph_,
tre humain vtu de _bleu fonc_, ayant en main un _sceptre_ et une
_ceinture_ (le zodiaque), coiff d'un bonnet de _plumes_, pour
_exprimer_ la _fugacit_ de sa _pense_, et produisant de sa bouche le
_grand oeuf_.

Or, par une consquence de ce systme, chaque tre contenant en soi une
portion du fluide _ign_ ou _thrien_, moteur _universel_ et commun; et
ce fluide _ame du monde_ tant la _divinit_, il s'ensuivit que les
_ames_ de tous les tres furent une _portion_ de _Dieu_ mme,
participant  tous ses attributs, c'est--dire tant une substance
_indivisible_, _simple_, _immortelle_; et de l tout le systme de
l'_immortalit_ de l'ame, qui d'abord fut _ternit_. De l aussi ses
_transmigrations_ connues sous le nom de _mtempsycose_, c'est--dire de
passage du _principe vital_ d'un corps  un autre; ide ne de la
transmigration vritable des lments _matriels_. Et voil, Indiens,
boudhistes, chrtiens, musulmans! d'o drivent toutes vos opinions sur
la _spiritualit_ de l'ame: voil quelle fut la source des rveries de
_Pythagore_ et de _Platon_, vos instituteurs, qui eux-mmes ne furent
que les chos d'une dernire secte de philosophes visionnaires qu'il
faut dvelopper.


 VIII. Huitime systme. MONDE-MACHINE: culte du Dmi-Ourgos _ou_
Grand-Ouvrier.

Jusque-l les thologiens, en s'exerant sur les substances _dlies_
et _subtiles_ de l'_ther_ et du _feu-principe_, n'avaient cependant pas
cess de traiter d'tres palpables et perceptibles aux sens, et la
thologie avait continu d'tre la _thorie_ des _puissances physiques_,
places tantt spcialement dans les astres, tantt dissmines dans
tout l'univers; mais  cette poque, des esprits superficiels, perdant
le fil des ides qui avaient dirig ces tudes profondes, ou ignorant
les faits qui leur servaient de base, en dnaturrent tous les rsultats
par l'introduction d'une chimre trange et nouvelle. Ils prtendirent
que cet _univers_, ces cieux, ces astres, ce soleil, n'taient qu'une
_machine_ d'un genre ordinaire; et  cette premire hypothse appliquant
une comparaison tire des _ouvrages_ de l'_art_, ils levrent l'difice
des sophismes les plus bizarres. Une machine, dirent-ils, ne se
fabrique point elle-mme: elle a un ouvrier antrieur, elle l'indique
par son existence. Le _monde_ est une _machine_: donc il existe un
fabricateur.

De l, le _dmi-ourgos_ ou _grand-ouvrier_, constitu _divinit_
autocratrice et suprme. Vainement l'ancienne philosophie objecta que
l'_ouvrier_ mme avait besoin de _parents_ et d'_auteurs_, et que l'on
ne faisait qu'ajouter un chelon en tant l'ternit au monde pour la
lui donner. Les innovateurs, non contents de ce premier paradoxe,
passrent  un second; et, appliquant  leur _ouvrier_ la thorie de
l'_entendement_ humain, ils prtendirent que le _dmi-ourgos_ avait
fabriqu sa machine sur un _plan_ ou _ide_ rsidant en son
_entendement_. Or, comme leurs matres, les physiciens, avaient plac
dans la _sphre_ des fixes le _grand mobile rgulateur_, sous le nom
d'_intelligence_, de _raisonnement_, les _spiritualistes_, leurs
_mimes_, s'emparant de cet _tre_, l'attriburent au _dmi-ourgos_, en
en faisant une substance distincte, _existante_ par _elle-mme_, qu'ils
appelrent _mens_ ou _logos_ (_parole_ et _raisonnement_). Et comme
d'ailleurs ils admettaient l'existence de _l'ame_ du _monde_, ou
_principe solaire_, ils se trouvrent obligs de composer trois grades
ou chelons de personnes _divines_, qui furent 1 le _dmi-ourgos_ ou
_dieu-ouvrier_; 2 le _logos_, _parole_ et _raisonnement_; et 3
l'_esprit_ ou l'_ame_ (du monde). Et voil, chrtiens! le roman sur
lequel vous avez fond votre _Trinit_; voil le systme qui, n
_hrtique_ dans les temples gyptiens, transport _paen_ dans les
coles de l'Italie et de la Grce, se trouve aujourd'hui _catholique
orthodoxe_ par la conversion de ses partisans, les disciples de
_Pythagore_ et de _Platon_ devenus _chrtiens_.

Et c'est ainsi que la divinit, aprs avoir t dans son origine
l'_action sensible_, _multiple_, des _mtores_ et des _lments_;

Puis la _puissance_ combine des _astres_ considrs sous leurs
rapports avec les tres terrestres;

Puis ces _tres terrestres_ eux-mmes par la confusion des _symboles_
avec leurs _modles_;

Puis la _double puissance_ de la nature dans ses _deux oprations_
principales de _production_ et de _destruction_;

Puis le _monde anim_ sans distinction d'_agent_ et de _patient_,
d'_effet_ et de _cause_;

Puis le _principe solaire_ ou l'_lment_ du _feu_ reconnu pour _moteur
unique_;

C'est ainsi que la divinit est devenue, en dernier rsultat, un _tre
chimrique_ et _abstrait_; une _subtilit scolastique_ de substance sans
_forme_, de _corps_ sans _figure_; un vrai _dlire_ de l'esprit, auquel
la raison n'a plus rien compris. Mais vainement dans ce dernier passage
veut-elle se drober aux sens: le cachet de son origine lui demeure
ineffaablement empreint; et ses attributs, tous calqus, ou sur les
attributs physiques de l'_univers_, tels que l'_immensit_,
l'_ternit_, l'_indivisibilit_, l'_incomprhensibilit_; ou sur les
affections morales de l'homme, telles que la _bont_, la _justice_, la
_majest_, etc; ses noms mmes, tous drivs des tres physiques qui lui
ont servi de _types_, et spcialement du _soleil_, des _plantes_ et _du
monde_, retracent incessamment, en dpit de ses corrupteurs, les traits
indlbiles de sa vritable nature.

Telle est la chane des ides que l'esprit humain avait dja parcourue
 une poque antrieure aux rcits positifs de l'histoire; et puisque
leur continuit prouve qu'elles ont t le produit d'une mme srie
d'tudes et de travaux, tout engage  en placer le thtre dans le
berceau de leurs lments primitifs, dans l'_gypte_: et leur marche y
put tre rapide, parce que la curiosit oiseuse des prtres physiciens
n'avait pour aliment, dans la retraite des temples, que l'_nigme_
toujours prsente de l'_univers_; et que, dans la division politique qui
long-temps partagea cette contre, chaque tat eut son collge de
prtres, lesquels tour  tour auxiliaires ou rivaux, htrent, par leurs
disputes, les progrs des sciences et des dcouvertes.

Et dja il tait arriv sur les bords du Nil ce qui depuis s'est rpt
par toute la terre.  mesure que chaque systme s'tait form, il avait
suscit dans sa nouveaut des querelles et des schismes: puis, accrdit
par la perscution mme, tantt il avait dtruit les idoles antrieures,
tantt il se les tait incorpores en les modifiant; et les rvolutions
politiques tant survenues, l'agrgation des tats et le mlange des
peuples confondirent toutes les opinions; et le fil des ides s'tant
perdu, la thologie tomba dans le chaos, et ne fut plus qu'un
logogriphe de vieilles traditions, qui ne furent plus comprises. La
religion, gare d'objet, ne fut plus qu'un moyen politique de conduire
un vulgaire crdule, dont s'emparrent tantt des hommes crdules
eux-mmes et dupes de leurs propres visions, et tantt des hommes hardis
et d'une ame nergique, qui se proposrent de grands objets d'ambition.


 IX. Religion de Mose, ou culte de l'ame du monde (You-piter).

Tel fut le lgislateur des _Hbreux_, qui, voulant sparer sa nation de
toute autre, et se former un empire isol et distinct, conut le dessein
d'en asseoir les bases sur les prjugs religieux, et d'lever autour de
lui un rempart sacr d'opinions et de rites. Mais vainement proscrit-il
le culte des _symboles_ rgnant dans la Basse-gypte et la Phnicie; son
dieu n'en fut pas moins un dieu _gyptien_ de l'invention de ces prtres
dont Mose avait t le disciple; et _Yahouh_, dcel par son propre
nom, _l'essence_ (des tres), et par son _symbole_, le _buisson de feu_,
n'est que l'_ame_ du _monde_, le _principe moteur_, que, peu aprs, la
Grce adopta sous la mme dnomination dans son _You-piter, tre
gnrateur_, et sous celle d'_i_, l'_existence_; que les Thbains
consacraient sous le nom de _Kneph_; que _Sas_ adorait sous l'emblme
d'Isis _voile_, avec cette inscription: _Je suis tout ce qui a t,
tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n'a lev mon voile_;
que Pythagore honorait sous le nom de _Vesta_, et que la philosophie
stocienne dfinissait avec prcision en l'appelant le principe du feu.
Mose voulut en vain effacer de sa religion tout ce qui rappelait le
culte des astres: une foule de traits restrent malgr lui pour le
retracer; et les sept _lumires_ ou _plantes_ du grand chandelier, les
_douze pierres_ ou _signes_ de l'_urim_ du grand-prtre, la fte des
deux _quinoxes_, _ouvertures_ et _portes_ de deux _hmisphres_, la
crmonie de l'_agneau_ ou _belier cleste_; enfin, le nom d'_Osiris_
mme conserv dans son _cantique_, et l'_arche_ ou coffre imit du
tombeau o ce dieu fut enferm, demeurent pour servir de tmoins  la
filiation de ses ides et  leur extraction de la source commune.


 X. Religion de Zoroastre.

Tel fut aussi Zoroastre, qui, deux sicles aprs Mose, rajeunit et
moralisa, chez les _Mdes_ et les _Bactriens_ tout le systme gyptien
d'_Osiris_ et de _Typhon_, sous le nom d'_Ormuzd_ et d'_Ahrimanes_; qui,
pour expliquer le systme de la nature, supposa deux grands _dieux_ ou
_pouvoirs_, l'un occup a _crer_,  _produire_, dans un empire de
_lumire_ et de _douce_ chaleur (dont le type est l't), et par cela,
_dieu_ de _science_, de _bienfaisance_, de _vertu_; l'autre occup 
_dtruire_ dans un empire de _tnbres_ et de _froid_ (dont le type est
le ple d'hiver), et par cela _dieu_ d'_ignorance_, de _malfaisance_ et
de _pch_; qui, par des expression figures, ensuite mconnues, appela
_cration du monde_ le renouvellement de la scne physique  chaque
printemps; appela _rsurrection_ le renouvellement des priodes des
astres dans leurs conjonctions; _vie future, enfer, paradis_, ce qui
n'tait que le _Tartare_ et l'_lyse_ des _astrologues_ et des
_gographes_; en un mot, qui ne fit que consacrer les rveries dja
existantes du systme mystique.


 XI. Brahmisme, _ou_ systme indien.

Tel encore fut le lgislateur indien, qui, sous le nom de _Mnou_,
antrieur  Zoroastre et  Mose, consacra, sur les bords du Gange, la
doctrine des trois _principes_ ou _dieux_ que connut la Grce, l'un
desquels, nomm _Brahuma_ ou _Ioupiter_, fut l'auteur de toute
_production_ ou _cration_ (le soleil du printemps); le second, nomm
_Chiven_ ou _Pluton_, fut le dieu de toute _destruction_ (le soleil
d'hiver); et le troisime, nomm _Vichenou_ ou _Neptune_, fut le dieu
_conservateur_ de l'tat stationnaire (le soleil solstitial, _stator_),
tous trois distincts, et cependant tous trois ne formant qu'un seul
_dieu_ ou _pouvoir_, lequel, chant dans les _vedas_ comme dans les
hymnes _orphiques_, n'est autre chose que le _Youpiter aux trois
yeux_[31], ou soleil aux trois formes d'action, dans les trois _ritous_
ou _saisons_: l vous avez la source de tout le systme _trinitaire_
subtilis par Pythagore et Platon, totalement dfigur par leurs
interprtes.


 XII. Boudhisme, _ou_ systmes mystiques.

Tels enfin ont t les rformateurs moralistes rvrs depuis Mnou,
sous les noms de _Boudah_, _Gaspa_, _Chekia_, _Goutama_, etc., qui des
principes de la mtempsycose, diversement modifis, ont dduit des
doctrines mystiques d'abord utiles en ce qu'elles inspiraient  leurs
sectateurs l'_horreur du meurtre_, la _compassion pour tout tre
sensible_, la _crainte des peines_ et l'_espoir des rcompenses
destines  la vertu et au vice, dans une autre vie, sous une forme
nouvelle_; mais ensuite devenues pernicieuses par l'abus d'une
mtaphysique visionnaire, qui, prenant  tche de contrarier l'ordre
naturel, voulut que le _monde palpable_ et _matriel_ ft _une illusion
fantastique_; que l'existence de l'homme _ft un rve dont la mort tait
le vrai rveil_, que son corps ft une prison impure dont il devait se
hter de sortir, ou une enveloppe grossire que, pour rendre permable
 la lumire interne, il devait attnuer, _diaphaniser_, par le jene,
les macrations, les contemplations, et par une foule de pratiques
anachortiques si tranges, que le vulgaire tonn ne put s'expliquer le
caractre de leurs auteurs qu'en les considrant comme des tres
surnaturels, avec cette difficult de savoir s'ils furent _dieu devenu
homme_, ou l'_homme devenu dieu_.

Voil les matriaux qui, depuis des sicles nombreux, existaient pars
dans l'Asie, quand un concours fortuit d'vnements et de circonstances
vint, sur les bords de l'Euphrate et de la Mditerrane, en former de
nouvelles combinaisons.


 XIII. Christianisme, _ou_ culte allgorique du soleil, sous ses noms
cabalistiques de _Chris-en_ ou _Christ_, et d'_Ysus_ ou _Jsus_.

En constituant un peuple spar, Mose avait vainement prtendu le
dfendre de l'invasion de toute ide trangre: un penchant invincible,
fond sur les affinits d'une mme origine, avait sans cesse ramen les
Hbreux vers le culte des nations voisines; et les relations
indispensables du commerce et de la politique qu'il entretenait avec
elles en avaient de jour en jour fortifi l'ascendant. Tant que le
rgime national se maintint, la force corcitive du gouvernement et des
lois, en s'opposant aux innovations, retarda leur marche; et cependant
les _hauts lieux taient pleins d'idoles_, et le _dieu soleil avait son
char_ et ses chevaux peints dans les palais des rois et jusque dans le
temple d'_Yhouh_; mais lorsque les conqutes des sultans de _Ninive_ et
de _Babylone_ eurent dissous le lien de la puissance publique, le
peuple, livr  lui-mme, et sollicit par ses conqurants, ne
contraignit plus son penchant pour les opinions profanes, et elles
s'tablirent publiquement en Jude. D'abord les colonies assyriennes,
transportes  la place des tribus, remplirent le royaume de Samarie des
dogmes des mages, qui bientt pntrrent dans le royaume de Juda;
ensuite Jrusalem ayant t subjugue, les _gyptiens_, les _Syriens_,
les _Arabe_, accourus dans ce pays ouvert, y apportrent de toutes parts
les leurs, et la religion de Mose fut dja doublement altre. D'autre
part les prtres et les grands, transports  Babylone et levs dans
les sciences des Kaldens, s'imburent, pendant un sjour de cinquante
ans, de toute leur thologie; et de ce moment se naturalisrent chez les
Juifs les dogmes du gnie _ennemi_ (Satan), de l'_archange Michel_, de
l'_ancien des jours_ (Ormuzd), des _anges rebelles_, du _combat des
cieux_, de l'_ame immortelle_ et de la _rsurrection; toutes choses
inconnues  Mose_, ou _condamnes_ par le silence mme qu'il en avait
gard.

De retour dans leur patrie, les migrs y rapportrent ces ides; et
d'abord leur innovation y suscita les disputes de leurs partisans les
_Pharisiens_, et de leurs opposants les _Sadducens_, reprsentants de
l'ancien culte national. Mais les premiers, seconds du penchant du
peuple et de ses habitudes dja contractes, appuys de l'autorit des
_Perses_, leurs librateurs et leurs matres, terminrent par prendre
l'ascendant sur les seconds, et les enfants de Mose consacrrent la
thologie de Zoroastre.

Une analogie fortuite entre deux ides principales favorisa surtout
cette coalition, et devint la base d'un dernier systme, non moins
tonnant dans sa fortune que dans les causes de sa formation.

Depuis que les Assyriens avaient dtruit le royaume de _Samarie_, des
esprits judicieux, _prvoyant_ la mme destine pour _Jrusalem_,
n'avaient cess de l'_annoncer_, de la _prdire_; et leurs _prdictions_
avaient toutes eu ce caractre particulier, d'tre termines par des
_voeux de rtablissement et de rgnration_, noncs sous la forme de
_prophties_: les hirophantes, dans leur enthousiasme, avaient peint
_un roi librateur_ qui _devait rtablir la nation dans son ancienne
gloire; le peuple hbreu devait redevenir_ un _peuple puissant,
conqurant_, et _Jrusalem_ la capitale d'un _empire tendu surtout
l'univers_.

Les vnements ayant ralis la premire partie de ces prdictions, la
_ruine_ de _Jrusalem_, le peuple attacha  la seconde une croyance
d'autant plus entire, qu'il tomba dans le malheur; et les Juifs
affligs attendirent avec l'impatience du besoin et du dsir, _le roi
victorieux_ et _librateur qui devait_ venir sauver la nation de _Mose_
et relever l'empire de _David_.

D'autre part, les traditions sacres et mythologiques des temps
antrieurs avaient rpandu dans toute l'Asie un dogme parfaitement
analogue. On n'y parlait que d'un _grand mdiateur_, d'un _juge final_,
d'un _sauveur futur_, qui, _roi_, _dieu conqurant_ et _lgislateur_,
devait ramener l'_ge d'or_ sur la terre, la dlivrer de l'empire _du
mal_, et rendre aux hommes le _rgne du bien_, la _paix_ et le
_bonheur_. Ces ides occupaient d'autant plus les peuples, qu'ils y
trouvaient des consolations de l'tat funeste et des maux rels o les
avaient plongs les dvastations successives des conqutes et des
conqurants, et le barbare despotisme de leurs gouvernements. Cette
conformit entre les _oracles_ des _nations_ et ceux des _prophtes_,
excita l'attention des Juifs; et sans doute les _prophtes_ avaient eu
l'art de calquer leurs tableaux sur le style et le gnie des livres
sacrs employs aux _mystres paens_: c'tait donc en Jude une attente
gnrale que celle du grand _envoy_, du _sauveur final_, lorsqu'une
circonstance singulire vint dterminer l'poque de sa venue.

Il tait crit dans les _livres sacrs_ des Perses et des Kaldens, que
le _monde_, compos d'une _rvolution_ totale de _douze mille_, tait
partag en deux _rvolutions_ partielles, dont l'une, _ge_ et _rgne du
bien_, se _terminait_ au bout de _six mille_, et l'autre, _ge_ et
_rgne du mal_, se terminait au bout de _six autres mille_.

Par ces rcits, les premiers auteurs avaient entendu la _rvolution_
annuelle du _grand orbe cleste_, appel le _monde_ (_rvolution_
compose de _douze mois_ ou _signes_, diviss chacun en _mille
parties_); et les deux priodes systmatiques de l'_hiver_ et de
l'_t_, compose chacune galement de _six mille_. Ces expressions,
toutes quivoques, ayant t mal expliques, et ayant reu un sens
_absolu_ et _moral_ au lieu de leur sens _physique_ et _astrologique_,
il arriva que le _monde annuel_ fut pris pour un _monde sculaire_, les
_mille_ de temps pour des _mille d'annes_; et supposant, d'aprs les
faits, que l'on vivait dans l'_ge du malheur_, on en infra qu'il
devait finir au bout des _six mille ans_ prtendus.

Or, dans les calculs admis par les Juifs, on commenait  compter prs
de six mille ans depuis la cration (fictive) _du monde_. Cette
concidence produisit de la fermentation dans les esprits. On ne
s'occupa plus que d'une fin _prochaine_; on interrogea les
_hirophantes_ et leurs livres _mystiques_, qui en assignrent divers
termes; on attendit le _rparateur_;  force d'en parler, quelqu'un dit
l'avoir vu, ou mme un individu exalt crut l'tre et se fit des
partisans, lesquels, privs de leur chef par un incident vrai sans
doute, mais pass obscurment, donnrent lieu, par leurs rcits,  une
rumeur graduellement organise en histoire: sur ce premier canevas
tabli, toutes les _circonstances_ des _traditions mythologiques_
vinrent bientt se placer, et il en rsulta un systme _authentique_ et
_complet_, dont il ne fut plus permis de douter.

Elles portaient, ces traditions mythologiques: Que dans l'_origine_,
une _femme_ et un _homme_ avaient, par leur _chute_, _introduit_ dans le
_monde_ le _mal_ et le _pch_. (_Suivez la pl. III._)

Et par-l elles indiquaient le fait _astronomique_ de la _vierge
cleste_ et de l'_homme bouvier_ (Bootes), qui, en se _couchant_
hliaquement  l'_quinoxe_ d'automne, livraient le _ciel_ aux
constellations de l'_hiver_, et semblaient, en _tombant_ sous l'horizon,
_introduire_ dans le _monde_ le gnie du _mal_, _Ahrimanes_, figur par
la constellation du _serpent_.

Elles portaient, ces traditions: Que la _femme avait entran_, sduit
l'_homme_.

Et en effet, la vierge se _couchant_ la _premire_, semble _entraner_
 sa _suite_ le bouvier.

Que la _femme_ l'_avait tent en lui prsentant des fruits beaux 
voir_ et _bons  manger_, qui donnaient la science du _bien_ et du
_mal_.

Et en effet, la _vierge_ tient en main une _branche_ de _fruits_
qu'elle semble tendre vers le _bouvier_; et le rameau, emblme de
l'automne, plac dans le _tableau de Mithra_, sur la frontire de
l'_hiver_ et de l'_t_, semble ouvrir la porte et donner la _science_,
la _clef_ du _bien_ et du _mal_.

Elles portaient: Que ce _couple avait t chass_ du _jardin cleste,
et qu'un chrubin_  _pe flamboyante avait t plac_  la _porte pour
le garder_.

Et en effet, quand la _vierge_ et le bouvier _tombent_ sous l'horizon
du couchant, _Perse monte_ de l'autre ct, et, l'pe  la main, ce
_gnie_ semble les chasser du _ciel_ de l'_t_, _jardin_ et _rgne_ des
_fruits_ et des _fleurs_.

Elles portaient: Que de _cette vierge devait natre, sortir un
rejeton, un enfant qui craserait_ la _tte_ du _serpent_, et
_dlivrerait_ le _monde_ du _pch_.

Et par-l elles dsignaient le _soleil_, qui,  l'_poque_ du
_solstice_ d'_hiver_, au _moment_ prcis o les _mages des Perses
tiraient_ l'_horoscope_ de la _nouvelle anne_, se _trouvait plac dans
le sein de la vierge, en lever hliaque_  l'_horizon oriental_, et qui,
 ce titre, tait figur dans leurs tableaux astrologiques sous la forme
d'un _enfant_ allait par _une vierge chaste_, et devenait ensuite, 
l'quinoxe du printemps, le _belier_ ou l'_agneau_, vainqueur de la
constellation du _serpent_, qui disparaissait des cieux.

Elles portaient: Que, dans son enfance, ce _rparateur_ de _nature
divine_ ou _cleste vivrait abaiss, humble, obscur, indigent_.

Et cela, parce que le _soleil_ d'hiver est _abaiss_ sous l'horizon, et
que cette priode premire de ses quatre _ges_ ou _saisons_, est un
temps d'_obscurit_, de _disette_, de _jene_, de _privations_.

Elles portaient: Que, mis  mort par des _mchants_, il _tait
ressuscit glorieusement_; qu'il tait _remont_ des _enfers_ aux
_cieux_, o il rgnerait ternellement.

Et par-l elles _retraaient_ la _vie_ du _soleil_, qui, terminant sa
_carrire_ au _solstice_ d'_hiver_, lorsque dominaient _Typhon_ et les
_anges rebelles_, semblait tre mis  _mort_ par eux; mais qui, bientt
aprs, _renaissait_, _rsurgeait_ dans la vote des cieux, o il est
encore.

Enfin ces traditions, citant jusqu' ses noms _astrologiques_ et
_mystrieux_, disaient qu'il s'appelait tantt _Chris_, c'est--dire le
_conservateur_; et voil ce dont vous, Indiens, avez fait votre dieu
_Chris-en_ ou _Chris-na_; et vous, chrtiens, Grecs et Occidentaux,
votre _Cris-tos_, fils de _Marie_; et tantt, qu'il s'appelait _Ys_,
par la runion de trois lettres, lesquelles, en valeur numrale,
formaient le nombre 608, l'une des _priodes solaires_: et voil, 
Europens! le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre _Is-us_
ou _Jsus_, nom ancien et cabalistique attribu au jeune _Bacchus_,
_fils clandestin_ (nocturne) de la _vierge Minerve_, lequel, dans toute
l'histoire de sa vie et mme de sa mort, retrace l'histoire du _dieu_
des _chrtiens_, c'est--dire de l'_astre du jour_, dont ils sont tous
les deux l'emblme.

 ces mots, un grand murmure s'leva de la part _des groupes chrtiens_:
mais les musulmans, les lamas, les Indiens les rappelrent  l'ordre, et
l'orateur achevant son discours:

Vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce systme se
composa dans le chaos et l'anarchie des trois premiers sicles; comment
une foule d'opinions bizarres partagrent les esprits, et les
partagrent avec un enthousiasme et une opinitret rciproques, parce
que, fondes galement sur des traditions anciennes, elles taient
galement sacres. Vous savez comment, aprs trois cents ans, le
_gouvernement_ s'tant associ  l'une de ces sectes, en fit la
_religion orthodoxe_, c'est--dire _dominante_,  l'exclusion des
autres, lesquelles, par leur infriorit, devinrent des _hrsies_;
comment et par quels moyens de violence et de sduction cette religion
s'est propage, accrue, puis divise et affaiblie; comment, six cents
ans aprs l'innovation du _christianisme_, un autre systme se forma
encore de ses matriaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se
composer un empire _politique_ et _thologique_ aux dpens de ceux de
_Mose_ et des _vicaires_ de _Jsus_....

Maintenant, si vous rsumez l'histoire entire de l'esprit religieux,
vous verrez que dans son principe il n'a eu pour _auteur_ que les
_sensations_ et les _besoins_ de l'homme; que l'_ide_ de _Dieu_ n'a eu
pour type et modle que celle des _puissances physiques_, des _tres
matriels_ agissant en _bien_ ou en _mal_, c'est--dire en impressions
de plaisir ou de _douleur_ sur l'_tre sentant_; que, dans la formation
de tous ces systmes, cet esprit religieux a toujours suivi la mme
marche, les mmes procds; que dans tous, le dogme n'a cess de
reprsenter, sous le nom des dieux, les oprations de la nature, les
passions des hommes et leurs prjugs; que dans tous, la morale a eu
pour but le _dsir_ du _bien-tre_ et l'_aversion_ de la _douleur_; mais
que les peuples et la plupart des lgislateurs, ignorant les routes qui
y conduisaient, se sont fait des ides fausses, et par-l mme opposes,
du _vice_ et de la _vertu_, du _bien_ et du _mal_, c'est--dire de ce
qui rend l'homme _heureux_ ou _malheureux_; que dans tous, les moyens et
les causes de _propagation_ et d'_tablissement_ ont offert les mmes
scnes de passions et d'vnements, toujours des disputes de mots, des
prtextes de zle, des rvolutions et des guerres suscites par
l'_ambition des chefs_, par la fourberie des _promulgateurs_, par la
crdulit des _proslytes_, par l'ignorance du _vulgaire_, par la
_cupidit exclusive_ et l'_orgueil intolrant_ de tous: enfin, vous
verrez que l'histoire entire de l'esprit _religieux_ n'est que celle
des incertitudes de l'_esprit humain_, qui, plac dans un _monde_ qu'il
ne _comprend_ pas, veut cependant en deviner l'_nigme_; et qui,
spectateur toujours tonn de ce _prodige mystrieux et visible_,
imagine des _causes_, suppose des fins, btit des systmes: puis, en
trouvant un dfectueux, le dtruit pour un autre non moins vicieux; hait
l'erreur qu'il quitte, mconnat celle qu'il embrasse, repousse la
vrit qui l'appelle, compose des chimres d'tres disparates, et,
rvant sans cesse _sagesse_ et _bonheur_, s'gare dans un labyrinthe de
peines et de folies.




CHAPITRE XXIII.

Identit du but des religions.


Ainsi parla l'orateur des hommes qui avaient recherch l'origine et la
filiation des ides religieuses....

Et les thologiens des divers systmes raisonnant sur ce discours:
C'est un expos impie, dirent les uns, qui ne tend  rien moins qu'
renverser toute croyance,  jeter l'insubordination dans les esprits, 
anantir notre ministre et notre puissance: c'est un roman, dirent les
autres, un tissu de conjectures dresses avec art, mais sans fondement.
Et les _gens modrs_ et _prudents_ ajoutaient: _Supposons que tout cela
soit_ vrai, _pourquoi rvler ces mystres_? Sans doute nos _opinions
sont pleines d'erreurs_; _mais_ ces erreurs _sont un frein_ ncessaire 
la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans, pourquoi le
changer aujourd'hui?

Et dja la rumeur du blme qui s'lve contre toute nouveaut,
commenait de s'accrotre, quand un groupe nombreux d'hommes des classes
du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans
prophtes, sans docteurs, sans code religieux, s'avanant dans l'arne,
attirrent sur eux l'attention de toute l'assemble; et l'un d'eux,
portant la parole, dit au lgislateur:

Arbitre et mdiateur des peuples! depuis le commencement de ce dbat,
nous entendons des rcits tranges, inous pour nous jusqu' ce jour;
notre esprit, surpris, confondu de tant de choses, les unes savantes,
les autres absurdes, qu'galement il ne comprend pas, reste dans
l'incertitude et le doute. Une seule rflexion nous frappe: en rsumant
tant de faits prodigieux, tant d'assertions opposes, nous nous
demandons: Que nous importent toutes ces discussions? Qu'avons nous
besoin de savoir ce qui s'est pass il y a cinq ou six mille ans, dans
des pays que nous ignorons, chez des hommes qui nous resteront
inconnus? Vrai ou faux,  quoi nous sert de savoir si le monde existe
depuis six ou depuis vingt mille ans, s'il s'est fait de rien ou de
quelque chose, de lui-mme ou par un ouvrier, qui,  son tour, exige un
auteur? Quoi! nous ne sommes pas assurs de ce qui se passe prs de
nous, et nous rpondrons de ce qui peut se passer dans le soleil, dans
la lune ou dans les espaces imaginaires! Nous avons oubli notre
enfance, et nous connatrons celle du monde? Et qui attestera ce que nul
n'a vu? qui certifiera ce que personne ne comprend?

Qu'ajoutera d'ailleurs ou que diminuera  notre existence de dire _oui_
ou _non_ sur toutes ces chimres? Jusqu'ici nos pres et nous n'en avons
pas eu la premire ide, et nous ne voyons pas que nous en ayons eu plus
ou moins de _soleil_, plus ou moins de _subsistance_, plus ou moins de
_mal_ ou de _bien_.

Si la connaissance en est ncessaire, pourquoi avons-nous aussi-bien
vcu sans elle, que ceux qui s'en inquitent si fort? Si elle est
superflue, pourquoi en prendrons-nous aujourd'hui le fardeau? Et
s'adressant aux docteurs et aux thologiens: Quoi! il faudra que nous,
hommes ignorants et pauvres, dont tous les moments suffisent  peine aux
soins de notre subsistance et aux travaux dont vous profitez, il faudra
que nous apprenions tant d'histoires que vous racontez, que nous
lisions tant de livres que vous nous citez, que nous apprenions tant de
diverses langues dans lesquelles ils sont composs! Mille ans de vie n'y
suffiraient pas....

Il n'est pas ncessaire, dirent ls docteurs, que vous acquriez tant
de science: nous l'avons pour vous....

Mais vous-mmes, rpliqurent les hommes simples, avec toute votre
science vous n'tes pas d'accord!  quoi sert de la possder?

D'ailleurs, comment pouvez-vous rpondre pour nous? Si la foi d'un
homme s'applique  plusieurs, vous-mmes quel besoin avez-vous de
croire? Vos pres auront _cru_ pour vous, et cela sera raisonnable;
puisque c'est pour vous qu'ils ont vu.

Ensuite, qu'est-ce que _croire_, si _croire_ n'influe sur aucune
action? Et sur quelle action influe, par exemple, de _croire_ le monde
_ternel_ ou _non_?

Cela offense Dieu, dirent les docteurs.--O en est la preuve? dirent
les hommes simples.--_Dans nos livres_, rpondirent les docteurs.--Nous
ne les entendons pas, rpliqurent les hommes simples.

Nous les entendons pour vous, dirent les docteurs.

Voil la difficult, reprirent les hommes simples. De quel droit vous
tablissez-vous _mdiateurs_ entre Dieu et nous?

Par ses ordres, dirent les docteurs.

O est la preuve de ses ordres? dirent les hommes simples.--_Dans nos
livres_, dirent les docteurs.--_Nous ne les entendons pas_, dirent les
hommes simples; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilge
sur nous? Comment ce pre commun nous oblige-t-il de croire  un moindre
degr d'vidence que vous? Il vous a parl, soit; il est infaillible, et
il ne vous trompe pas; vous nous parlez, vous! qui nous garantit que
vous n'tes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire? Et si
nous sommes tromps, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la
loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n'avons pas connue?

Il vous a donn la loi naturelle, dirent les docteurs.

Qu'est-ce que la loi naturelle? rpondirent les hommes simples. Si
cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donn d'autres? si elle ne suffit
pas, pourquoi l'a-t-il donne imparfaite?

Ses jugements sont des mystres, reprirent les docteurs, et sa justice
n'est pas comme celle des hommes.--Si sa justice, rpliqurent les
hommes simples, n'est pas comme la ntre, quel moyen avons-nous d'en
juger? et, de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but
qu'elles se proposent?

De vous rendre plus heureux, reprit un docteur, en vous rendant
meilleurs et plus vertueux: c'est pour apprendre aux hommes  user de
ses bienfaits, et  ne point se nuire entre eux, que Dieu s'est
manifest par tant d'oracles et de prodiges.

En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant
d'tudes ni de raisonnements: montrez-nous quelle est la religion qui
remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.

Aussitt, chacun des groupes vantant sa morale, et la prfrant  toute
autre, il s'leva de culte  culte une nouvelle dispute plus violente.
C'est nous, dirent les musulmans, qui possdons la morale par
excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et
agrables  Dieu. Nous professons la _justice_, le _dsintressement_,
le _dvouement_  la _Providence_, la _charit pour nos frres_,
l'_aumne_, la _rsignation_; nous _ne tourmentons point les ames par
des craintes superstitieuses_; nous vivons sans _alarmes_ et nous
_mourons_ sans remords.

Comment osez-vous, rpondirent les prtres chrtiens, parler de morale,
vous dont le chef a pratiqu la licence et prch le scandale? vous dont
le premier prcepte est l'homicide et la guerre? Nous en prenons 
tmoin l'exprience: depuis douze cents ans votre zle fanatique n'a
cess de rpandre chez les nations le trouble et le carnage; et si
aujourd'hui l'Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et
l'anantissement, c'est  votre doctrine qu'il en faut attribuer la
cause;  cette doctrine ennemie de toute instruction, qui, d'un ct,
sanctifiant l'ignorance et consacrant le despotisme le plus absolu dans
celui qui commande, de l'autre, imposant l'obissance la plus aveugle et
la plus passive  ceux qui sont gouverns, a engourdi toutes les
facults de l'homme, touff toute industrie, et plong les nations dans
l'abrutissement.

Il n'en est pas ainsi de notre morale sublime et cleste; c'est elle
qui a retir la terre de sa barbarie primitive, des superstitions
insenses ou cruelles de l'idoltrie, des sacrifices humains, des orgies
honteuses des mystres paens; qui a pur les moeurs, proscrit les
incestes, les adultres, polic les nations sauvages, fait disparatre
l'esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la _charit_
pour les hommes, leur _galit_ devant Dieu, le pardon, l'oubli des
injures, la rpression de toutes les passions, le mpris des grandeurs
mondaines; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle.

Nous admirons, rpliqurent les musulmans, comment vous savez allier
cette charit, cette douceur vanglique, dont vous faites tant
d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans
cesse votre _prochain_. Quand vous inculpez si gravement les moeurs du
grand homme que nous rvrons, nous pourrions trouver des reprsailles
dans la conduite de celui que vous adorez; mais ddaignant de tels
moyens, et nous bornant au vritable objet de la question, nous
soutenons que votre morale vanglique n'a point la perfection que vous
lui attribuez; qu'il n'est point vrai qu'elle ait introduit dans le
monde des vertus inconnues, nouvelles: et, par exemple, cette _galit
des hommes devant Dieu_, cette _fraternit_ et cette _bienveillance_ qui
en sont la suite, taient des dogmes formels de la secte des
_hermtiques_ ou _samanens_, dont vous descendez. Et quant au pardon
des injures, les paens mmes l'avaient enseign; mais, dans l'extension
que vous lui donnez, loin d'tre une vertu, il devient une immoralit,
un vice. Votre prcepte si vant de _tendre_ une _joue aprs l'autre_,
n'est pas seulement contraire  tous les sentiments de l'homme, il est
encore oppos  toute ide de justice; il enhardit les mchants par
l'impunit; il avilit les bons par la servitude; il livre le monde au
dsordre,  la tyrannie; il dissout la socit; et tel est l'esprit
vritable de votre doctrine: vos vangiles, dans leurs prceptes et
leurs paraboles, ne reprsentent jamais _Dieu_ que comme un _despote_
sans rgle d'quit; c'est un pre partial, qui traite un _enfant
dbauch_, _prodigue_, avec plus de faveur que ses autres enfants
respectueux et de bonnes moeurs; c'est un matre capricieux, qui donne le
_mme salaire_ aux _ouvriers_ qui ont travaill une heure et  ceux qui
ont fatigu pendant toute la journe, et qui _prfre les derniers_
venus _aux premiers_: partout c'est une morale _misanthropique_,
_antisociale_, qui dgote les hommes de la vie, de la socit, et ne
tend qu' faire des ermites et des clibataires.

Et quant  la manire dont vous l'avez pratique, nous en appelons 
notre tour au tmoignage des faits: nous vous demandons si c'est la
_douceur vanglique_ qui a suscit vos interminables guerres de sectes,
vos perscutions atroces de prtendus _hrtiques_, vos croisades contre
l'_arianisme_, le _manichisme_, le _protestantisme_, sans parler de
celles que vous avez faites contre nous, et de vos associations
sacrilges, encore subsistantes, d'hommes asserments pour les
continuer. Nous vous demandons si c'est la _charit vanglique_ qui
vous a fait exterminer les peuples entiers de l'Amrique, anantir les
empires du Mexique et du Prou; qui vous fait continuer de dvaster
l'_Afrique_, dont vous vendez les habitants comme des animaux, malgr
_votre abolition_ de l'_esclavage_; qui vous fait ravager l'Inde, dont
vous usurpez les domaines; enfin, si c'est elle qui depuis trois sicles
vous fait troubler dans leurs foyers les peuples des trois continents,
dont les plus prudents, tels que le Chinois et le Japonais, ont t
obligs de vous chasser pour viter vos fers et recouvrer la paix
intrieure.

Et  l'instant les brames, les rabbins, les bonzes, les chamans, les
prtres des les Moluques et des ctes de la Guine accablant les
docteurs chrtiens de reproches; Oui! s'crirent-ils, ces hommes sont
des brigands, des hypocrites, qui prchent la _simplicit_ pour
surprendre la _confiance_; l'_humilit_, pour asservir plus facilement;
la _pauvret_, pour s'approprier _toutes les richesses_; ils promettent
un _autre monde_, pour mieux _envahir celui-ci_; et tandis qu'ils vous
parlent de _tolrance_ et de _charit_, ils brlent au nom de _Dieu_ les
hommes qui ne l'adorent pas comme eux.

Prtres menteurs, rpondirent des missionnaires, c'est vous qui abusez
de la crdulit des nations ignorantes pour les subjuguer; c'est vous
qui de votre ministre faites un art d'imposture et de fourberie: vous
avez converti la religion en un ngoce d'avarice et de cupidit. Vous
feignez d'tre en communication avec des esprits, et ils ne rendent pour
oracles que vos volonts; vous prtendez lire dans les astres, et le
destin ne dcrte que vos dsirs; vous faites parler les idoles, et les
dieux ne sont que les instruments de vos passions; vous avez invent les
sacrifices et les libations pour attirer  vous le lait des troupeaux,
la chair et la graisse des victimes; et, sous le manteau de la pit,
vous dvorez les offrandes des dieux, _qui ne mangent point_, et la
substance des peuples, _qui travaillent_.

Et vous, rpliqurent les brames, les bonzes, les chamans, vous vendez
aux vivants crdules de vaines prires pour les ames des morts; avec vos
_indulgences_ et vos _absolutions_, vous vous tes arrog la puissance
et les fonctions de Dieu mme; et faisant un trafic de ses graces et de
ses pardons, vous avez mis le ciel  l'encan, et fond, par votre
systme d'_expiation_, un _tarif_ de crimes qui a perverti toutes les
consciences.

Ajoutez, dirent les _imans_, que ces hommes ont invent la plus
profonde des sclratesses: l'obligation absurde et impie de leur
raconter les secrets les plus intimes des actions, des penses, des
_vellits_ (la confession); en sorte que leur curiosit insolente a
port son inquisition jusque dans le sanctuaire sacr du lit nuptial,
dans l'asile inviolable du coeur.

Alors de reproche en reproche, les docteurs des diffrents cultes
commencrent  rvler tous les dlits de leur ministre, tous les vices
cachs de leur tat; et il se trouva que chez tous les peuples l'_esprit
des prtres_, leur _systme de conduite_, leurs _actions_, leurs _moeurs_
taient absolument les mmes;

Que partout ils avaient compos des _associations secrtes_, des
_corporations ennemies_ du reste de la socit;

Que partout ils s'taient _attribu_ des _prrogatives_, des
_immunits_, au moyen desquelles ils vivaient  l'abri de tous les
fardeaux des autres classes;

Que partout ils n'essuyaient ni les fatigues du laboureur, ni les
dangers du militaire, ni les revers du commerant;

Que partout ils vivaient clibataires, afin de s'pargner jusqu'aux
embarras domestiques;

Que partout, sous le manteau de la _pauvret_, ils trouvaient le secret
d'tre riches et de se procurer toutes les jouissances;

Que, sous le nom de _mendicit_, ils percevaient des _impts_ plus forts
que les princes;

Que, sous celui de dons et offrandes, ils se procuraient des revenus
certains et exempts de frais;

Que, sous celui de _recueillement_ et de _dvotion_, ils vivaient dans
l'oisivet et dans la licence;

Qu'ils avaient fait de l'_aumne_ une _vertu_, afin de vivre
tranquillement du travail d'autrui;

Qu'ils avaient invent des crmonies du culte, afin d'attirer sur eux
le respect du peuple, en jouant le rle des dieux dont ils se disaient
les _interprtes_ et les _mdiateurs_, pour s'en attribuer toute la
puissance; que, dans ce dessein, selon les lumires ou l'ignorance des
peuples, ils s'taient faits tour  tour _astrologues_, _tireurs
d'horoscopes_, _devins_, _magiciens_, _ncromanciens_, _charlatans_,
_mdecins_, _courtisans_, _confesseurs_ de princes, toujours tendant au
but de gouverner pour leur propre avantage;

Que tantt ils avaient lev le pouvoir des rois et consacr leurs
personnes, pour s'attirer leurs faveurs ou participer  leur puissance;

Et que tantt ils avaient prch le _meurtre_ des _tyrans_ (se rservant
de spcifier la tyrannie), afin de se venger de leur mpris ou de leur
dsobissance;

Que toujours ils avaient appel _impit_ ce qui nuisait  leurs
intrts; qu'ils rsistaient  toute instruction publique, pour exercer
le monopole de la science; qu'enfin en tout temps, en tout lieu, ils
avaient trouv le secret de vivre en paix au milieu de l'anarchie qu'ils
causaient, en sret sous le despotisme qu'ils favorisaient, en repos au
milieu du travail qu'ils prchaient, dans l'abondance au sein de la
disette; et cela, en exerant le commerce singulier de _vendre_ des
_paroles_ et des _gestes_  des gens crdules, qui les paient comme des
denres du plus grand prix.

Alors les peuples, saisis de fureur, voulurent mettre en pices les
hommes qui les avaient abuss; mais le lgislateur arrtant ce mouvement
de violence, et s'adressant aux chefs et aux docteurs:

Quoi! leur dit-il, instituteurs des peuples, est-ce donc ainsi que vous
les avez tromps?

Et les prtres troubls rpondirent:  lgislateur! nous sommes hommes;
et _les peuples sont si superstitieux_! ils ont eux-mmes provoqu nos
erreurs.

Et les rois dirent:  lgislateur! les peuples sont si _serviles_ et si
_ignorants_! eux-mmes se sont prosterns devant le joug, qu' peine
nous osions leur montrer.

Alors le lgislateur se tournant vers les peuples:

Peuples! leur dit-il, souvenez-vous de ce que vous venez d'entendre: ce
sont deux _profondes vrits_. Oui, vous-mmes causez les maux dont vous
vous plaignez; c'est vous qui encouragez les tyrans par une lche
adulation de leur puissance, par un engouement imprudent de leurs
fausses bonts, par l'avilissement dans l'obissance, par la licence
dans la libert, par l'accueil crdule de toute imposture: sur qui
punirez-vous les fautes de votre ignorance et de votre cupidit?

Et les peuples interdits demeurrent dans un morne silence.




CHAPITRE XXIV.

Solution du problme des contradictions.


Et le lgislateur reprenant la parole, dit:  nations! nous avons
entendu les dbats de vos opinions; et les dissentiments qui vous
partagent nous ont fourni plusieurs rflexions, et nous prsentent
plusieurs questions  claircir et  vous proposer.

D'abord, considrant la diversit et l'opposition des croyances
auxquelles vous tes attachs, nous vous demandons sur quels motifs vous
en fondez la persuasion: est-ce par un choix rflchi que vous suivez
l'tendard d'un prophte plutt que celui d'un autre? Avant d'adopter
telle doctrine plutt que telle autre, les avez-vous d'abord compares?
en avez-vous fait un mr examen? ou bien ne les avez-vous reues que du
hasard de la naissance, que de l'empire de l'habitude et de l'ducation?
Ne naissez-vous pas chrtiens sur les bords du Tibre, musulmans sur ceux
de l'Euphrate, idoltres aux rives de l'Indus, comme vous naissez blonds
dans les rgions froides, et brls sous le soleil africain? Et si vos
opinions sont l'effet de votre position fortuite sur la terre, de la
parent, de l'imitation, comment le hasard vous devient-il un motif de
conviction, un argument de vrit?

En second lieu, lorsque nous mditons sur l'exclusion respective et
l'intolrance arbitraire de vos prtentions, nous sommes effrays des
consquences qui dcoulent de vos propres principes. Peuples! qui vous
dvouez tous rciproquement aux traits de la colre cleste, supposez
qu'en ce moment l'_tre universel_ que vous rvrez, descendit des cieux
sur cette multitude, et qu'investi de toute sa puissance, il s'asst sur
ce trne pour vous juger tous; supposez qu'il vous dt: Mortels! c'est
votre propre justice que je vais exercer sur vous. Oui, de tant de
cultes qui vous partagent, un seul aujourd'hui sera prfr; tous les
autres, toute cette multitude d'tendards, de peuples, de prophtes,
seront condamns  une perte ternelle; et ce n'est point assez....
parmi les sectes du _culte choisi_, une seule peut me plaire, et toutes
les autres seront condamnes; mais ce n'est point encore assez: de ce
petit groupe rserv, il faut que j'exclue tous ceux qui n'ont pas
rempli les conditions qu'imposent ses prceptes:  hommes!  quel petit
nombre d'_lus_ avez-vous born votre race!  quelle pnurie de
bienfaits rduisez-vous mon immense bont?  quelle solitude
d'admirateurs condamnez-vous ma grandeur et ma gloire?

Et le lgislateur se levant: N'importe; vous l'avez voulu; peuples!
voil l'urne o vos noms sont placs: un seul sortira.... Osez tirer
cette loterie terrible.... Et les peuples, saisis de frayeur,
s'crirent: _Non, non_; nous sommes _tous frres_, _tous gaux_; nous
ne pouvons nous condamner.

Alors le lgislateur s'tant rassis, reprit:  hommes! qui disputez sur
tant de sujets, prtez une oreille attentive  un problme que vous
m'offrez, et que vous devez rsoudre vous-mmes. Et les peuples ayant
prt une grande attention, le lgislateur leva un bras vers le ciel; et
montrant le soleil: Peuples, dit-il, ce soleil qui vous claire vous
parat-il carr ou triangulaire? Non, rpondirent-ils unanimement, il
est rond.

Puis prenant la balance d'or qui tait sur l'autel: Cet or que vous
maniez tous les jours, est-il plus pesant qu'un mme volume de cuivre?
Oui, rpondirent unanimement tous les peuples, l'or est plus pesant que
le cuivre....

Et le lgislateur prenant l'pe: Ce fer est-il moins dur que du plomb?
Non, dirent les peuples.

Le sucre est-il doux et le fiel amer?--Oui.

Aimez-vous tous le plaisir, et hassez-vous la douleur?--Oui.

Ainsi vous tes tous d'accord sur ces objets et sur une foule d'autres
semblables.

Maintenant, dites, y a-t-il un gouffre au centre de la terre et des
habitants dans la lune?

 cette question, ce fut une rumeur universelle; et chacun y rpondant
diversement, les uns disaient _oui_, d'autres disaient _non_; ceux-ci,
que _cela tait probable_; ceux-l, que la question _tait oiseuse,
ridicule_; et d'autres, que cela _tait bon  savoir_: et ce fut une
discordance gnrale.

Aprs quelque temps, le lgislateur ayant rtabli le silence: Peuples,
dit-il, expliquez-nous ce problme. Je vous ai propos plusieurs
questions, sur lesquelles vous avez tous t d'accord, sans distinction
de race ni de secte: _hommes blancs_, _hommes noirs_, sectateurs de
_Mahomet_ ou de _Mose_, adorateurs de _Boudda_ ou de _Isous_, vous
avez tous fait la mme rponse. Je vous en propose une autre, et vous
tes tous discordants! _Pourquoi cette unanimit dans un cas, et cette
discordance dans un autre_?

Et le groupe des hommes simples et sauvages prenant la parole, rpondit:
La raison en est simple: dans le premier cas, nous _voyons_, nous
_sentons_ les objets, nous en parlons par sensation; dans le second, ils
sont hors de la porte de nos sens; nous n'en parlons que par
conjecture.

Vous avez rsolu le problme, dit le lgislateur; ainsi, votre propre
aveu tablit cette premire vrit:

_Que toutes les fois que les objets peuvent tre soumis  vos sens,
vous tes d'accord dans votre prononc;_

_Et que vous ne diffrez d'opinion, de sentiment, que quand les objets
sont absents et hors de votre porte._

Or, de ce premier fait en dcoule un second, galement clair et digne
de remarque. De ce que vous tes d'accord sur ce que vous connaissez
avec certitude, il s'ensuit que vous n'tes _discordants que sur ce que
vous ne connaissez pas bien, sur ce dont vous n'tes pas assurs_;
c'est--dire _que vous vous disputez, que vous vous querellez, que vous
vous battez pour ce qui est incertain, pour ce dont vous doutez_. 
hommes! n'est-ce pas l folie?

Et n'est-il pas alors dmontr que ce n'est point pour la vrit que
vous contestez; que ce n'est point sa cause que vous dfendez, mais
celle de vos affections, de vos prjugs; que ce n'est point l'objet tel
qu'il est en lui que vous voulez prouver, mais l'objet tel que vous le
voyez; c'est--dire que vous voulez faire prvaloir, non pas
l'_vidence_ de la _chose_, mais l'_opinion_ de votre personne, votre
manire de voir et de juger. C'est une _puissance_ que vous voulez
exercer, un intrt que vous voulez satisfaire, une prrogative que vous
vous arrogez; c'est la _lutte de votre vanit_. _Or, comme chacun de
vous, en se comparant  tout autre, se trouve son gal, son semblable_,
il rsiste par le sentiment d'un _mme droit_. Et vos disputes, vos
combats, votre intolrance, sont l'effet de ce _droit_ que vous vous
dniez, et de la _conscience inhrente_ de _votre galit_.

Or, le seul moyen d'tre d'accord est de revenir  la nature, et de
prendre pour arbitre et rgulateur l'ordre de choses qu'elle-mme a
pos; et alors votre accord prouve encore cette autre vrit:

_Que les tres rels ont en eux-mmes une manire d'exister identique,
constante, uniforme, et qu'il existe dans vos organes une manire
semblable d'en tre affects._

_Mais en mme temps,  raison de la mobilit de ces organes par votre
volont_, vous pouvez concevoir des affections diffrentes, et vous
trouver avec les mmes objets dans des rapports divers, en sorte que
vous tes  leur gard comme _une glace rflchissante, capable de les
rendre tels qu'ils sont en effet, mais capable aussi de les dfigurer et
de les altrer_.

D'o il suit que, _toutes les fois que vous percevez les objets tels
qu'ils sont, vous tes d'accord entre vous et avec eux-mmes, et cette
similitude entre vos sensations et la manire dont existent les tres_,
est ce qui constitue pour vous leur _vrit_;

Qu'au contraire, toutes les fois que vous diffrez d'opinions, _votre
dissentiment_ est la _preuve_ que vous ne _reprsentez pas les objets
tels qu'ils sont, que vous les changez_.

Et de l se dduit encore, que _les causes de vos dissentiments
n'existent pas dans les objets eux-mmes, mais dans vos esprits_, dans
la manire dont vous _percevez_ ou _dont vous jugez_.

Pour tablir l'_unanimit d'opinion_, il faut donc pralablement bien
tablir la _certitude_, bien constater _que les tableaux que se peint
l'esprit sont exactement ressemblants  leurs modles_; qu'il rflchit
les objets correctement tels qu'ils existent. Or, cet effet ne peut
s'obtenir qu'autant que ces objets peuvent tre rapports au tmoignage,
et soumis  l'examen des sens. Tout ce qui ne peut subir cette preuve
est par-l mme impossible  juger; il n'existe  son gard aucune
rgle, aucun terme de comparaison, aucun moyen de certitude.

D'o il faut conclure que, _pour vivre en concorde et en paix_, il faut
consentir  ne point prononcer sur de tels objets,  ne leur attacher
aucune importance; en un mot, qu'_il faut tracer une ligne de
dmarcation entre les objets vrifiables_ et ceux _qui ne peuvent tre
vrifis_, et sparer d'une barrire inviolable _le monde des tres
fantastiques_ du monde des ralits; c'est--dire qu'il faut _ter tout
effet civil aux opinions thologiques et religieuses_.

Voil,  peuples! le but que s'est propos une grande nation affranchie
de ses fers et de ses prjugs; voil l'ouvrage que nous avions
entrepris sous ses regards et par ses ordres, quand vos rois et vos
prtres sont venus le troubler....  rois et prtres! vous pouvez
suspendre encore quelque temps la publication solennelle des lois de la
nature, mais il n'est plus en votre pouvoir de les anantir ou de les
renverser.

Alors un cri immense s'leva de toutes les parties de l'assemble; et
l'universalit des peuples, par un mouvement unanime, tmoignant son
adhsion aux paroles du lgislateur: Reprenez, lui dirent-ils, votre
saint et sublime ouvrage, et portez-le  sa perfection! Recherchez des
lois que la nature a poses en nous pour nous diriger, et dressez-en
l'authentique et immuable code; mais que ce ne soit plus pour une seule
nation, pour une seule famille: que ce soit pour nous tous sans
exception! Soyez le lgislateur de tout le _genre humain_, ainsi que
vous serez l'_interprte de la mme nature_; montrez-nous la ligne qui
spare le _monde_ des _chimres_ de _celui_ des _ralits_, et
enseignez-nous, aprs tant de religions et d'erreurs, la religion de
l'vidence et de la vrit!

Alors le lgislateur, ayant repris la recherche et l'examen des
attributs physiques et constitutifs de l'homme, des mouvements et des
affections qui le rgissent dans l'tat _individuel_ et _social_,
dveloppa en ces mots les lois sur lesquelles la nature elle-mme a
fond son bonheur.




LA

LOI NATURELLE,

ou

PRINCIPES PHYSIQUES

DE LA MORALE,

DDUITS DE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET DE

L'UNIVERS.




AVERTISSEMENT

DE L'DITEUR.


Si les livres se prisent par leur poids, celui-ci sera compt pour peu
de chose; s'ils s'estiment par leur contenu, peut-tre sera-t-il plac
au rang des plus importants.

En gnral, rien de plus important qu'un bon livre lmentaire; mais
aussi rien de plus difficile  composer et mme  lire: pourquoi cela?
parce que tout devant y tre analyse et dfinition, tout doit y-tre dit
avec vrit et prcision: si la vrit et la prcision manquent, le but
est manqu; si elles existent, il devient abstrait par sa force mme.

Le premier de ces dfauts a t sensible jusqu' ce jour dans tous les
livres de morale: on n'y trouve qu'un chaos de maximes dcousues, de
prceptes sans causes, d'actions sans motifs. Les pdants du genre
humain l'ont trait comme un petit enfant: ils lui ont prescrit d'tre
sage par la frayeur des esprits et des revenants. Maintenant que le
genre humain grandit, il est temps de lui parler raison, il est temps de
prouver aux hommes que les mobiles de leur perfectionnement se tirent de
leur organisation mme, de l'intrt de leurs passions, et de tout ce
qui compose leur existence. Il est temps de dmontrer que la morale est
une science physique et gomtrique, soumise aux rgles et au calcul des
autres sciences exactes; et tel est l'avantage du systme expos dans ce
livre, que les bases de la moralit y tant fondes sur la nature mme
des choses, elle est fixe et immuable comme elles; tandis que dans tous
les systmes thologiques la morale tant assise sur des opinions
arbitraires, non dmontrables et souvent absurdes, elle change,
s'affaiblit, prit avec elles, et laisse les hommes dans une dpravation
absolue. Il est vrai que, par la raison mme que notre systme se fonde
sur des faits et non sur des rves, il trouvera plus de difficult  se
rpandre et  s'tablir; mais il tirera des forces de cette lutte mme,
et tt ou tard l'ternelle religion de la nature renversera les
religions passagres de l'esprit humain.

Ce livre fut publi pour la premire fois en 1793, sous le titre de
_Catchisme du Citoyen franais_: il avait d'abord t destin  tre un
livre national; mais il pourrait galement bien s'intituler _Catchisme
du bon sens et des honntes gens_; il faut esprer qu'il deviendra un
livre commun  toute l'Europe. Il est possible que dans sa brivet il
n'ait pas suffisamment rempli le but d'un livre classique populaire;
mais l'auteur sera satisfait s'il a du moins le mrite d'indiquer le
moyen d'en faire de meilleurs.




LA

LOI NATURELLE,

ou

PRINCIPES PHYSIQUES

DE LA MORALE.





CHAPITRE PREMIER.

De la loi naturelle.


_D._ Qu'est-ce que la loi naturelle?

_R._ C'est l'_ordre rgulier_ et _constant_ des faits, par lequel DIEU
rgit l'univers; ordre que sa _sagesse_ prsente aux sens et  la raison
des hommes, pour servir  leurs actions de rgle gale et commune, et
pour les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la
perfection et le bonheur.

_D._ Dfinissez-moi clairement le mot _loi_.

_R._ Le mot _loi_, pris littralement, signifie _lecture_[32], parce
que, dans l'origine, les _ordonnances_ et _rglements_ taient la
lecture par excellence que l'on faisait au peuple, afin qu'il les
observt et n'encourt pas les peines portes contre leur infraction:
d'o il suit que l'usage originel expliquant l'ide vritable, la loi se
dfinit:

Un ordre ou une dfense d'agir, avec la clause expresse d'une peine
attache  l'infraction, ou d'une rcompense attache  l'observation de
cet ordre.

_D._ Est-ce qu'il existe de tels ordres dans la nature?

_R._ Oui.

_D._ Que signifie ce mot _nature_?

_R._ Le mot _nature_ prend trois sens divers:

1 Il dsigne l'univers, le monde matriel: on dit, dans ce premier
sens, _la beaut de la nature_, _la richesse de la nature_, c'est--dire
les objets du ciel et de la terre offerts  nos regards;

2 Il dsigne la _puissance_ qui anime, qui meut l'univers, en la
considrant comme un tre distinct, comme l'ame est au corps; on dit,
dans ce second sens: Les _intentions de la nature_, les secrets
incomprhensibles de la nature.

3 Il dsigne les oprations partielles de cette puissance dans chaque
tre ou dans chaque classe d'tres; et l'on dit, dans ce troisime sens:
C'est une nigme que la _nature_ de l'_homme_; chaque tre agit selon
sa _nature_.

Or, comme les actions de chaque tre ou de chaque espce d'tres sont
soumises  des rgles constantes et gnrales, qui ne peuvent tre
enfreintes sans que l'ordre gnral o particulier soit interverti et
troubl, l'on donne  ces rgles d'actions et de mouvements le nom de
_lois naturelles_ ou _lois de la nature_.

_D._ Donnez-moi des exemples de ces lois.

_R._ C'est une loi de la nature, que le soleil claire successivement la
surface du globe terrestre;--que sa prsence y excite la lumire et la
chaleur;--que la chaleur agissant sur l'eau forme des vapeurs;--que ces
vapeurs leves en nuages dans les rgions de l'air s'y rsolvent en
pluies ou en neiges, qui renouvellent sans cesse les eaux des sources et
des fleuves.

C'est une loi de la nature, que l'eau coule de haut en bas; qu'elle
cherche son niveau; qu'elle soit plus pesante que l'air;--que tous les
corps tendent, vers la terre;--que la flamme s'lve vers les cieux;
qu'elle dsorganise les vgtaux et les animaux;--que l'air soit
ncessaire  la vie de certains animaux; que, dans certaines
circonstances, l'eau les suffoque et les tue; que certains sucs de
plantes, certains minraux attaquent leurs organes, dtruisent leur
vie, et ainsi d'une foule d'autres faits.

Or, parce que tous ces faits et leurs semblables sont immuables,
constants, rguliers, il en rsulte pour l'homme autant de vritables
_ordres_ de s'y conformer, avec la clause expresse d'une peine attache
 leur infraction, ou d'un bien-tre attach  leur observation; de
manire que si l'homme prtend voir clair dans les tnbres, s'il
contrarie la marche des saisons, l'action des lments; s'il prtend
vivre dans l'eau sans se noyer, toucher la flamme sans se brler, se
priver d'air sans s'touffer, boire des poisons sans se dtruire, il
reoit de chacune de ces infractions aux lois naturelles une punition
corporelle et proportionne  sa faute;--qu'au contraire, s'il observe
et pratique chacune de ces lois dans les rapports exacts et rguliers
qu'elles ont avec lui, il conserve son existence, et la rend aussi
heureuse qu'elle peut l'tre; et parce que toutes ces lois, considres
relativement  l'espce humaine, ont pour but unique et commun de la
conserver et de la rendre heureuse, on est convenu d'en rassembler
l'ide sous un mme mot, et de les appeler collectivement la _loi
naturelle_.




CHAPITRE II

Caractres de la loi naturelle.


_D._ Quels sont les caractres de la loi naturelle?

_R._ On en peut compter dix principaux.

_D._ Quel est le premier?

_R._ C'est d'tre inhrente  l'existence des choses, par consquent,
d'tre _primitive_ et antrieure  toute autre loi; en sorte que toutes
celles qu'ont reues les hommes n'en sont que des imitations, dont la
perfection se mesure sur leur ressemblance avec ce modle primordial.

_D._ Quel est le second?

_R._ C'est de venir immdiatement de DIEU, d'tre prsente par lui 
chaque homme, tandis que les autres ne nous sont prsentes que par des
hommes qui peuvent tre tromps ou trompeurs.

_D._ Quel est le troisime?

_R._ C'est d'tre commune  tous les temps,  tous les pays,
c'est--dire, d'tre une et universelle.

_D._ Est-ce qu'aucune autre loi n'est universelle?

_R._ Non, car aucune ne convient, aucune n'est applicable  tous les
peuples de la terre; toutes sont locales et accidentelles, nes par des
circonstances de lieux et de personnes; en sorte que si tel homme, tel
vnement n'et pas exist, telle loi n'existerait pas.

_D._ Quel est le quatrime caractre?

_R._ C'est d'tre uniforme et invariable.

_D._ Est-ce qu'aucune autre n'est uniforme et invariable?

_R._ Non; car ce qui est _bien_ et _vertu_ selon l'une, est _mal_ et
_vice_ selon l'autre; et ce qu'une mme loi approuve dans un temps, elle
le condamne souvent dans un autre.

_D._ Quel est le cinquime caractre?

_R._ D'tre vidente et palpable, parce qu'elle consiste tout entire en
faits sans cesse prsents aux sens et  la dmonstration.

_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas videntes?

_R._ Non; car elles se fondent sur des faits passs et douteux, sur des
tmoignages quivoques et suspects, et sur des preuves inaccessibles aux
sens.

_D._ Quel est le sixime caractre?

_R._ D'tre raisonnable, parce que ses prceptes et toute sa doctrine
sont conformes  la raison et  l'entendement humain.

_D._ Est-ce qu'aucune autre loi n'est raisonnable?

_R._ Non; car toutes contrarient la raison et l'entendement de l'homme,
et lui imposent avec tyrannie une croyance aveugle et impraticable.

_D._ Quel est le septime caractre?

_R._ D'tre juste, parce que dans cette loi les peines sont
proportionnes aux infractions.

_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas justes?

_R._ Non; car elles attachent souvent aux mrites ou aux dlits des
peines ou des rcompenses dmesures, et elles imputent  mrite ou 
dlit des actions nulles ou indiffrentes.

_D._ Quel est le huitime caractre?

_R._ D'tre pacifique et tolrante, parce que, dans la loi naturelle,
tous les hommes tant frres et gaux en droits, elle ne leur conseille
 tous que paix et tolrance, mme pour leurs erreurs.

_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas pacifiques?

_R._ Non; car toutes prchent la dissension, la discorde, la guerre, et
divisent les hommes par des prtentions exclusives de vrit et de
domination.

_D._ Quel est le neuvime caractre?

_R._ D'tre galement bienfaisante pour tous les hommes, en leur
enseignant  tous les vritables moyens d'tre meilleurs et plus
heureux.

_D._ Est-ce que les autres ne sont pas aussi bienfaisantes?

_R._ Non; car aucune n'enseigne les vritables moyens du bonheur:
toutes se rduisent  des pratiques pernicieuses ou futiles, et les
faits le prouvent, puisque aprs tant de lois, tant de religions, de
lgislateurs et de prophtes, les hommes sont encore aussi malheureux et
aussi ignorants qu'il y a six mille ans.

_D._ Quel est le dernier caractre de la loi naturelle?

_R._ C'est de suffire seule  rendre les hommes plus heureux et
meilleurs, parce qu'elle embrasse tout ce que les autres lois civiles ou
religieuses ont de bon ou d'utile, c'est--dire qu'elle en est
essentiellement la partie morale; de manire que, si les autres lois
taient dpouilles, elles se trouveraient rduites  des opinions
chimriques et imaginaires, sans aucune utilit pratique.

_D._ Rsumez-moi tous ces caractres.

_R._ J'ai dit que la loi naturelle est,

    1 Primitive;
    2 Immdiate;
    3 Universelle;
    4 Invariable;
    5 vidente;
    6 Raisonnable;
    7 Juste;
    8 Pacifique;
    9 Bienfaisante;
    10 Et seule suffisante.

Et telle est la puissance de tous ces attributs de perfection et de
vrit, que, lorsqu'en leurs disputes les thologiens ne peuvent
s'accorder sur aucun point de croyance, ils ont recours  _la loi
naturelle_, dont l'oubli, disent-ils, a forc Dieu d'envoyer de temps en
temps des prophtes publier des lois nouvelles: comme si Dieu faisait
des lois de circonstance,  la manire des hommes, surtout quand la
premire subsiste avec tant de force, qu'on peut dire qu'en tout temps
et en tout pays, elle n'a cess d'tre la loi de conscience de tout
homme raisonnable et sens.

_D._ Si, comme vous le dites, elle mane immdiatement de Dieu,
enseigne-t-elle son existence?

_R._ Oui, trs-positivement; car pour tout homme qui observe avec
rflexion le spectacle tonnant de l'univers, plus il mdite sur les
proprits et les attributs de chaque tre, sur l'ordre admirable et
l'harmonie de leurs mouvements, plus il lui est dmontr qu'il existe un
_agent suprme_, un moteur _universel et identique_, dsign par le nom
de DIEU; et il est si vrai que la loi naturelle suffit pour lever  la
connaissance de DIEU, que tout ce que les hommes ont prtendu en
connatre par des moyens trangers, s'est constamment trouv ridicule,
absurde, et qu'ils ont t obligs d'en revenir aux immuables notions de
la raison naturelle.

_D._ Il n'est donc pas vrai que les sectateurs de _la loi naturelle_
soient athes?

_R._ Non, cela n'est pas vrai; au contraire, ils ont de la Divinit des
ides plus fortes et plus nobles que la plupart des autres hommes; car
ils ne la souillent point du mlange de toutes les faiblesses et de
toutes les passions de l'humanit.

_D._ Quel est le culte qu'ils lui rendent?

_R._ Un culte tout entier d'action: la pratique et l'observation de
toutes les rgles que la _suprme sagesse_ a imposes aux mouvements de
chaque tre; rgles ternelles et inaltrables, par lesquelles elle
maintient l'ordre et l'harmonie de l'univers, et qui, dans leurs
rapports avec l'homme, composent la loi naturelle.

_D._ A-t-on connu avant ce jour la loi naturelle?

_R._ On en a de tout temps parl: la plupart des lgislateurs ont dit la
prendre pour base de leurs lois; mais ils n'en ont cit que quelques
prceptes, et ils n'ont eu de sa totalit que des ides vagues.

_D._ Pourquoi cela?

_R._ Parce que, quoique simple dans ses bases, elle forme, dans ses
dveloppements et ses consquences, un ensemble compliqu qui exige la
connaissance de beaucoup de faits, et toute la sagacit du raisonnement.

_D._ Est-ce que l'instinct seul n'indique pas la loi naturelle?

_R._ Non; car par _instinct_ l'on n'entend que ce sentiment aveugle qui
porte indistinctement vers tout ce qui flatte les sens.

_D._ Pourquoi dit-on donc que la loi naturelle est grave dans le coeur
de tous les hommes?

_R._ On le dit par deux raisons: 1 parce que l'on a remarqu qu'il y
avait des actes et des sentiments communs  tous les hommes, ce qui
vient de leur commune organisation; 2 parce que les premiers
philosophes ont cru que les hommes naissaient avec des ides dja
formes, ce qui est maintenant dmontr une erreur.

_D._ Les philosophes se trompent donc?

_R._ Oui, cela leur arrive.

_D._ Pourquoi cela?

_R._ I Parce qu'ils sont hommes; 2 parce que les ignorants appellent
philosophes tous ceux qui raisonnent bien ou mal; 3 parce que ceux qui
raisonnent sur beaucoup de choses, et qui en raisonnent les premiers,
sont sujets  se tromper.

_D._ Si la loi naturelle n'est pas crite, ne devient-elle pas une chose
arbitraire et idale?

_R._ Non; parce qu'elle consiste tout entire en faits dont la
dmonstration peut sans cesse se renouveler aux sens, et composer une
science aussi prcise et aussi exacte que la gomtrie et les
mathmatiques; et c'est par la raison mme que la loi naturelle forme
une science exacte, que les hommes, ns ignorants et vivant distraits,
ne l'ont connue, jusqu' nos jours, que superficiellement.




CHAPITRE III.

Principes de la loi naturelle par rapport  l'homme.


_D._ Dveloppez-moi les principes de la loi naturelle par rapport 
l'homme?

_R._ Ils sont simples; ils se rduisent  un prcepte fondamental et
unique.

_D._ Quel est ce prcepte?

_R._ C'est la conservation de soi-mme.

_D._ Est-ce que le bonheur n'est pas aussi un prcepte de la loi
naturelle?

_R._ Oui; mais comme le bonheur est un tat accidentel qui n'a lieu que
dans le dveloppement des facults de l'homme et du systme social, il
n'est point le but immdiat et direct de la nature; c'est, pour ainsi
dire, un objet de luxe, surajout  l'objet ncessaire et fondamental de
la conservation.

_D._ Comment la nature ordonne-t-elle  l'homme de se conserver?

_R._ Par deux sensations puissantes et involontaires, qu'elle a
attaches comme deux guides, deux _gnies gardiens_  toutes ses
actions: l'une, sensation de douleur, par laquelle elle l'avertit et le
dtourne de tout ce qui tend  le dtruire; l'autre, sensation de
plaisir, par laquelle elle l'attire et le porte vers tout ce qui tend 
conserver et  dvelopper son existence.

_D._ Le plaisir n'est donc pas un _mal_, un _pch_, comme le prtendent
les casuistes?

_R._ Non: il ne l'est qu'autant qu'il tend  dtruire la vie et la
sant, qui, du propre aveu de ces casuistes, nous viennent de Dieu mme.

_D._ Le plaisir est-il l'objet principal de notre existence, comme l'on
dit quelques philosophes?

_R._ Non: il ne l'est pas plus que la douleur; le plaisir est un
encouragement  vivre, comme la douleur est un repoussement  mourir.

_D._ Comment prouvez-vous cette assertion?

_R._ Par deux faits palpables: l'un, que le plaisir, s'il est pris au
del du besoin, conduit  la destruction; par exemple, un homme qui
abuse du plaisir de manger ou de boire, attaque sa sant et nuit  sa
vie. L'autre, que la douleur conduit quelquefois  la conservation; par
exemple, un homme qui se fait couper un membre gangren souffre de la
douleur, et c'est afin de ne pas prir tout entier.

_D._ Mais cela mme ne prouve-t-il pas que nos sensations peuvent nous
tromper sur le but de notre conservation?

_R._ Oui: elles le peuvent momentanment.

_D._ Comment nos sensations nous trompent-elles?

_R._ De deux manires: par ignorance, et par passion.

_D._ Quand nous trompent-elles par ignorance?

_R._ Lorsque nous agissons sans connatre l'action et l'effet des objets
sur nos sens; par exemple, lorsqu'un homme touche des orties sans
connatre leur qualit piquante, ou lorsqu'il mche de l'opium dont il
ignore la qualit endormante.

_D._ Quand nous trompent-elles par passion?

_R._ Lorsque, connaissant l'action nuisible des objets, nous nous
livrons cependant  la fougue de nos dsirs et de nos apptits; par
exemple, lorsqu'un homme qui sait que le vin enivre en boit avec excs.

_D._ Que rsulte-t-il de l?

_R._ Il en rsulte que l'ignorance dans laquelle nous naissons, et que
les apptits drgls auxquels nous nous livrons, sont contraires 
notre conservation; que par consquent l'instruction de notre esprit et
la modration de nos passions sont deux obligations, deux lois qui
drivent immdiatement de la premire loi de la conservation.

_D._ Mais si nous naissons ignorants, l'ignorance n'est-elle pas une loi
naturelle?

_R._ Pas davantage que de rester enfants, nus et faibles. Loin d'tre
pour l'homme une loi de la nature, l'ignorance est un obstacle  la
pratique de toutes ses lois. C'est le vritable pch originel.

_D._ Pourquoi donc s'est-il trouv des moralistes qui l'ont regarde
comme une vertu et une perfection?

_R._ Parce que par bizarrerie d'esprit, ou par misanthropie, ils ont
confondu l'abus des connaissances avec les connaissances mmes: comme
si, parce que les hommes abusent de la parole, il fallait leur couper la
langue: comme si la perfection et la vertu consistaient dans la nullit,
et non dans le dveloppement et le bon emploi de nos facults.

_D._ L'instruction est donc une ncessit indispensable  l'existence de
l'homme?

_R._ Oui: tellement indispensable, que sans elle il est  chaque instant
frapp, et bless par tous les tres qui l'environnent; car, s'il ne
connat pas les effets du feu, il se brle; ceux de l'eau, il se noie;
ceux de l'opium, il s'empoisonne: si dans l'tat sauvage il ne connat
pas les ruses des animaux et l'art de saisir le gibier, il prit de
faim; si dans l'tat social il ne connat pas la marche des saisons, il
ne peut ni labourer, ni s'alimenter; ainsi de toutes ses actions dans
tous les besoins de sa conservation.

_D._ Mais toutes ces notions ncessaires  son existence et au
dveloppement de ses facults, l'homme isol peut-il se les procurer?

_R._ Non: il ne le peut qu'avec l'aide de ses semblables, que vivant en
_socit_.

_D._ Mais la socit n'est-elle pas pour l'homme un tat contre nature?

_R._ Non: elle est au contraire un besoin, une loi que la nature lui
impose par le propre fait de son organisation; car, 1 la nature a
tellement constitu l'tre humain, qu'il ne voit point son semblable
d'un autre sexe sans prouver des motions et un attrait dont les suites
le conduisent  vivre en famille, qui dja est un tat de socit; 2 en
le formant sensible, elle l'a organis de manire que les sensations
d'autrui se rflchissent en lui-mme, et y excitent des _co-sentiments_
de plaisir, de douleur, qui sont un attrait et un lien indissoluble de
la socit, 3 enfin l'tat de socit, fond sur les besoins de
l'homme, n'est qu'un moyen de plus de remplir la loi de se conserver; et
dire que cet tat est hors de nature parce qu'il est plus parfait, c'est
dire qu'un fruit amer et sauvage dans les bois, n'est plus le produit de
la nature, alors qu'il est devenu doux et dlicieux dans les jardins o
on l'a cultiv.

_D._ Pourquoi donc les philosophes ont-ils appel la vie sauvage l'tat
de _perfection_?

_R._ Parce que, comme je vous l'ai dit, le vulgaire a souvent donn le
nom de philosophes  des esprits bizarres, qui, par morosit, par vanit
blesse, par dgot des vices de la socit, se sont fait de l'tat
sauvage des ides chimriques, contradictoires  leur propre systme de
l'homme parfait.

_D._ Quel est le vrai sens de ce mot _philosophe_?

_R._ Le mot _philosophe_ signifie _amant de la sagesse_: or, comme la
sagesse consiste dans la pratique des lois naturelles, le vrai
philosophe est celui qui connat ces lois avec tendue et justesse, et
qui y conforme toute sa conduite.

_D._ Qu'est-ce que l'homme dans l'tat sauvage?

_R._ C'est un animal brut, ignorant, une bte mchante et froce,  la
manire des ours et des orang-outangs.

_D._ Est-il heureux dans cet tat?

_R._ Non; car il n'a que les sensations du moment; et ces sensations
sont habituellement celles de besoins violents qu'il ne peut remplir,
attendu qu'il est ignorant par nature et faible par son isolement.

_D._ Est-il libre?

_R._ Non: il est le plus esclave des tres; car sa vie dpend de tout ce
qui l'entoure; il n'est pas libre de manger quand il a faim, de se
reposer quand il est las, de se rchauffer quand il a froid; il court
risque  chaque instant de prir: aussi la nature n'a-t-elle prsent
que par hasard de tels individus; et l'on voit que tous les efforts de
l'espce humaine depuis son origine n'ont tendu qu' sortir de cet tat
violent, par le besoin pressant de sa conservation.

_D._ Mais ce besoin de conservation ne produit-il pas dans les individus
l'_gosme_, c'est--dire l'_amour_ de _soi_? et l'gosme n'est-il pas
contraire  l'tat social?

_R._ Non; car, si par _gosme_ vous entendez le penchant  nuire 
autrui, ce n'est plus l'amour de soi, c'est la haine des autres. L'amour
de soi, pris dans son vrai sens, non-seulement n'est pas contraire  la
socit, il en est le plus ferme appui, par la ncessit de ne pas nuire
 autrui, de peur qu'en retour autrui ne nous nuise.

Ainsi la conversation de l'homme, et le dveloppement de ses facults
dirig vers ce but, sont la vritable loi de la nature dans la
production de l'tre humain; et c'est de ce principe simple et fcond
que drivent, c'est  lui que se rapportent, c'est sur lui que se
mesurent toutes les ides de _bien_ et de _mal_, de _vice_ et de
_vertu_, de _juste_ ou d'_injuste_, de _vrit_ ou d'_erreur_, de
_permis_ ou de _dfendu_, qui fondent la morale de l'homme individu, ou
de l'homme social.




CHAPITRE IV.

Bases de la morale; du bien, du mal, du pch, du crime, du vice et de
la vertu.


_D._ Qu'est-ce que le _bien_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est tout ce qui tend  conserver et perfectionner l'homme.

_D._ Qu'est-ce que le _mal_?

_R._ C'est tout ce qui tend  dtruire et dtriorer l'homme.

_D._ Qu'entend-on par mal et bien _physique_, mal et bien _moral_?

_R._ On entend par ce mot _physique_, tout ce qui agit immdiatement sur
le corps. La sant est un bien _physique_; la maladie est un mal
_physique_. Par _moral_, on entend ce qui n'agit que par des
consquences plus ou moins prochaines. La calomnie est un mal _moral_;
la bonne rputation est un bien _moral_, parce que l'une et l'autre
occasionent  notre gard des dispositions et des _habitudes_[33] de la
part des autres hommes, qui sont utiles ou nuisibles  notre
conservation, et qui attaquent ou favorisent nos moyens d'existence.

_D._ Tout ce qui tend  conserver ou  produire est donc un _bien_?

_R._ Oui: et voil pourquoi certains lgislateurs ont plac au rang des
ouvres agrables  Dieu, la culture d'un champ et la fcondit d'une
femme.

_D._ Tout ce qui tend  donner la mort est donc un _mal_?

_R._ Oui: et voil pourquoi des lgislateurs ont tendu l'ide du mal et
du pch jusque sur le meurtre des animaux.

_D._ Le meurtre d'un homme est donc un crime dans la loi naturelle?

_R._ Oui: et le plus grand que l'on puisse commettre; car tout autre mal
peut se rparer, mais le meurtre ne se rpare point.

_D._ Qu'est-ce qu'un _pch_ dans la loi naturelle?

_R._ C'est tout ce qui tend  troubler l'ordre tabli par la nature,
pour la conservation et la perfection de l'homme et de la socit.

_D._ L'intention peut-elle tre un mrite ou un crime?

_R._ Non; car ce n'est qu'une ide sans ralit; mais elle est un
commencement de pch et de mal, par la tendance qu'elle donne vers
l'action.

_D._ Qu'est-ce que la _vertu_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est la pratique des actions utiles  l'individu et  la socit.

_D._ Que signifie ce mot individu?

_R._ Il signifie un homme considr isolement de tout autre.

_D._ Qu'est-ce que le _vice_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est la pratique des actions nuisibles  l'individu et  la
socit.

_D._ Est-ce que la _vertu_ et le _vice_ n'ont pas un objet purement
spirituel et abstrait des sens?

_R._ Non: c'est toujours  un but physique qu'ils se rapportent en
dernire analyse, et ce but est toujours de dtruire ou de conserver le
corps.

_D._ Le vice et la vertu ont-ils des degrs de force et d'intensit?

_R._ Oui: selon l'importance des facults qu'ils attaquent ou qu'ils
favorisent, et selon le nombre d'individus en qui ces facults sont
favorises ou lses.

_D._ Donnez-m'en des exemples?

_R._ L'action de sauver la vie d'un homme est plus vertueuse que celle
de sauver son bien; l'action de sauver la vie de dix hommes l'est plus
que de sauver la vie d'un seul; et l'action utile  tout le genre humain
est plus vertueuse que l'action utile  une seule nation.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la pratique du bien et de la
vertu, et dfend-elle celle du mal et du vice?

_R._ Par les avantages mmes qui rsultent de la pratique du bien et de
la vertu pour la conservation de notre corps, et par les dommages qui
rsultent, pour notre existence, de la pratique du mal et du vice.

_D._ Ses prceptes sont donc dans l'action?

_R._ Oui: ils sont l'action mme considre dans son effet prsent et
dans ses consquences futures.

_D._ Comment divisez-vous les vertus?

_R._ Nous les divisons en trois classes: 1 vertus individuelles ou
relatives  l'homme seul; 2 vertus domestiques ou relatives  la
famille; 3 et vertus sociales ou relatives  la socit.




CHAPITRE V.

Des vertus individuelles.


_D._ Quelles sont les vertus individuelles?

_R._ Elles sont au nombre de cinq principales, savoir:

1 La _science_, qui comprend la prudence et la sagesse;

2 La _temprance_, qui comprend la sobrit et la chastet;

3 Le _courage_, ou la force du corps et de l'ame;

4 L'_activit_, c'est--dire l'amour du travail et l'emploi du temps;

5 Enfin _la propret_, ou puret du corps, tant dans les vtements que
dans l'habitation.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la _science_?

_R._ Par la raison que l'homme qui connat les causes et les effets des
choses, pourvoit d'une manire tendue et certaine  sa conservation et
au dveloppement de ses facults. La science est pour lui l'oeil et la
lumire, qui lui font discerner avec justesse et clart tous les objets
au milieu desquels il se meut; et voil pourquoi l'on dit un homme
_clair_, pour dsigner un homme savant et instruit. Avec la science et
l'instruction on a sans cesse des ressources et des moyens de
subsister; et voil pourquoi un philosophe, qui avait fait naufrage,
disait au milieu de ses compagnons qui se dsolaient de la perte de
leurs fonds: _Pour moi, je porte tous mes fonds en moi_.

_D._ Quel est le vice contraire  la science?

_R._ C'est l'ignorance.

_D._ Comment la loi naturelle dfend-elle l'ignorance?

_R._ Par les graves dtriments qui en rsultent pour notre existence;
car l'ignorant, qui ne connat ni les causes ni les effets, commet 
chaque instant les erreurs les plus pernicieuses  lui et aux autres;
c'est un aveugle qui marche  ttons, et qui,  chaque pas, est heurt
ou heurte ses associs.

_D._ Quelle diffrence y a-t-il entre un ignorant et un sot?

_R._ La mme diffrence qu'entre un aveugle de bonne foi et un aveugle
qui prtend voir clair: la sottise est la ralit de l'ignorance, plus
la vanit du savoir.

_D._ L'ignorance et la sottise sont-elles communes?

_R._ Oui, trs-communes; ce sont les maladies habituelles et gnrales
du genre humain: il y a trois mille ans que le plus sage des hommes
disait: _Le nombre des sots est infini_; et le monde n'a point chang.

_D._ Pourquoi cela?

_R._ Parce que, pour tre instruit, il faut beaucoup de travail et de
temps, et que les hommes, ns ignorants et craignant la peine, trouvent
plus commode de rester aveugles et de prtendre voir clair.

_D._ Quelle diffrence y a-t-il du savant au sage?

_R._ Le savant connat, et le sage pratique.

_D._ Qu'est-ce que la prudence?

_R._ C'est la vue anticipe, la _prvoyance_ des effets et des
consquences de chaque chose; prvoyance au moyen de laquelle l'homme
vite les dangers qui le menacent, saisit et suscite les occasions qui
lui sont favorables: d'o il rsulte qu'il pourvoit  sa conservation
pour le prsent et pour l'avenir d'une manire tendue et sre, tandis
que l'imprudent qui ne calcule ni ses pas, ni sa conduite, ni les
efforts, ni les rsistances, tombe  chaque instant dans mille embarras,
mille prils, qui dtruisent plus ou moins lentement ses facults et son
existence.

_D._ Lorsque l'vangile appelle bienheureux les pauvres d'esprit,
entend-il parler des ignorants et des imprudents?

_D._ Non; car, en mme temps qu'il conseille la simplicit des colombes,
il ajoute la prudente finesse des serpents. Par simplicit d'esprit on
entend la droiture, et le prcepte de l'vangile n'est que celui de la
nature.




CHAPITRE VI.

De la temprance.


_D._ Qu'est-ce que la temprance?

_R._ C'est un usage rgl de nos facults, qui fait que nous n'excdons
jamais, dans nos sensations, le but de la nature  nous conserver; c'est
la modration des passions.

_D._ Quel est le vice contraire  la temprance?

_R._ C'est le drglement des passions, l'avidit de toutes les
jouissances, en un mot: la cupidit.

_D._ Quelles sont les branches principales de la temprance?

_R._ Ce sont la sobrit, la continence ou la chastet.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la sobrit?

_R._ Par son influence puissante sur notre sant. L'homme sobre digre
avec bien-tre; il n'est point accabl du poids des aliments; ses ides
sont claires et faciles, il remplit bien toutes ses fonctions; il vaque
avec intelligence  ses affaires; il vieillit exempt de maladies; il ne
perd point son argent en remdes, et il jouit avec allgresse des biens
que le sort et sa prudence lui ont procurs. Ainsi, d'une seule vertu
la nature gnreuse tire mille rcompenses.

_D._ Comment prohibe-t-elle la gourmandise?

_R._ Par les maux nombreux qui y sont attachs. Le gourmand, oppress
d'aliments, digre avec anxit; sa tte trouble par les fumes de la
digestion ne conoit point d'ides nettes et claires; il se livre avec
violence  des mouvements drgls de luxure et de colre qui nuisent 
sa sant; son corps devient gras, pesant et impropre au travail; il
essuie des maladies douloureuses et dispendieuses; il vit rarement
vieux, et sa vieillesse est remplie de dgots et d'infirmits.

_D._ Doit-on considrer l'abstinence et le jene comme des actions
vertueuses?

_R._ Oui, lorsque l'on a trop mang; car alors l'abstinence et le jene
sont des remdes efficaces et simples; mais lorsque le corps a besoin
d'aliments, les lui refuser et le laisser souffrir de soif ou de faim,
c'est un dlire et un vritable pch contre la loi naturelle.

_D._ Comment cette loi considre-t-elle l'ivrognerie?

_R._ Comme le vice le plus vil et le plus pernicieux. L'ivrogne, priv
du sens et de la raison que Dieu nous a donns, profane le bienfait de
la Divinit; il se ravale  la condition des brutes; incapable de guider
mme ses pas, il chancelle et tombe comme l'pileptique; il se blesse et
peut mme se tuer; sa faiblesse dans cet tat le rend le jouet et le
mpris de tout ce qui l'environne; il contracte dans l'ivresse des
marchs ruineux, et il perd ses affaires; il lui chappe des propos
outrageux qui lui suscitent des ennemis, des repentirs; il remplit sa
maison de troubles, de chagrins, et finit par une mort prcoce ou par
une vieillesse cacochyme.

_D._ La loi naturelle interdit-elle absolument l'usage du vin?

_R._ Non: elle en dfend seulement l'abus; mais comme de l'usage 
l'abus le passage est facile et prompt pour le vulgaire, peut-tre les
lgislateurs qui ont proscrit l'usage du vin ont-ils rendu service 
l'humanit.

_D._ La loi naturelle dfend-elle l'usage de certaines viandes, de
certains vgtaux,  certains jours, dans certaines saisons?

_R._ Non: elle ne dfend absolument que ce qui nuit  la sant; ses
prceptes varient  cet gard comme les personnes, et ils composent mme
une science trs-dlicate et trs-importante; car la qualit, la
quantit, la combinaison des aliments, ont la plus grande influence,
non-seulement sur les affections momentanes de l'ame, mais encore sur
ses dispositions habituelles. Un homme n'est point,  jeun le mme
qu'aprs un repas, ft-il sobre. Un verre de liqueur, une tasse de caf
donnent des degrs divers de vivacit, de mobilit, de disposition  la
colre, la tristesse ou  la gaiet; tel mets, parce qu'il pse 
l'estomac, rend morose et chagrin; et tel autre, parce qu'il se digre
bien, donne de l'allgresse, du penchant  obliger,  aimer. L'usage des
vgtaux, parce qu'ils nourrissent peu, rend le corps faible, et porte
vers le repos, la paresse, la douceur; l'usage des viandes, parce
qu'elles nourrissent beaucoup, et des spiritueux, parce qu'ils stimulent
les nerfs, donne de la vivacit, de l'inquitude, de l'audace. Or de ces
habitudes d'aliments rsultent des habitudes de constitution et
d'organes qui forment ensuite les tempraments marqus chacun de leur
caractre. Et voil pourquoi, surtout dans les pays chauds, les
lgislateurs ont fait des lois de rgime. De longues expriences avaient
appris aux anciens que la science dittique composait une grande partie
de la science morale; chez les gyptiens, chez les anciens Perses, chez
les Grecs mme,  l'aropage, on ne traitait les affaires graves qu'
jeun; et l'on a remarqu que chez les peuples o l'on dlibre dans la
chaleur des repas ou dans les fumes de la digestion, les dlibrations
taient fougueuses, turbulentes, et leurs rsultats frquemment
draisonnables et perturbateurs.




CHAPITRE VII.

De la continence.


_D._La loi naturelle prescrit-elle la continence?

_R._ Oui: parce que la modration dans l'usage de la plus vive de nos
sensations est non-seulement utile, mais indispensable au maintien des
forces et de la sant; et parce qu'un calcul simple prouve que, pour
quelques minutes de privation, l'on se procure de longues journes de
vigueur d'esprit et de corps.

_D._ Comment dfend-elle le libertinage?

_R._ Par les maux nombreux qui en rsultent pour l'existence physique et
morale. L'homme qui s'y livre s'nerve, s'allanguit; il ne peut plus
vaquer  ses tudes ou  ses travaux; il contracte des habitudes
oiseuses, dispendieuses, qui portent atteinte  ses moyens de vivre, 
sa considration publique,  son crdit: ses intrigues lui causent des
embarras, des soucis, des querelles, des procs; sans compter les
maladies graves et profondes, la perte de ses forces par un poison
intrieur et lent, l'hbtude de son esprit par l'puisement du genre
nerveux, et enfin une vieillesse prmature et infirme.

_D._ La loi naturelle considre-t-elle comme vertu cette chastet
absolue si recommande dans les institutions monastiques?

_R._ Non; car cette chastet n'est utile ni  la socit o elle a lieu,
ni  l'individu qui la pratique: elle est mme nuisible  l'un et 
l'autre. D'abord elle nuit  la socit en ce qu'elle la prive de la
population, qui est un de ses principaux moyens de richesse et de
puissance; et de plus, en ce que les clibataires, bornant toutes leurs
vues et leur affections au temps de leur vie, ont en gnral un gosme
peu favorable aux intrts gnraux de la socit.

En second lieu, elle nuit aux individus qui la pratiquent, par cela mme
qu'elle les dpouille d'une foule d'affections et de relations qui sont
la source de la plupart des vertus domestiques et sociales; et de plus,
il arrive souvent, par des circonstances d'ge, de rgime, de
temprament, que la continence absolue nuit  la sant et cause de
graves maladies, parce qu'elle contrarie les lois physiques sur
lesquelles la nature a fond le systme de la reproduction des tres: et
ceux qui vantent si fort la chastet, mme en supposant qu'ils soient de
bonne foi, sont en contradiction avec leur propre doctrine, qui consacre
la loi de la nature par le commandement si connu: _Croissez et
multipliez_.

_D._ Pourquoi la chastet est-elle plus considre comme vertu dans les
femmes que dans les hommes?

_R._ Parce que le dfaut de chastet dans les femmes a des inconvnients
bien plus graves et bien plus dangereux pour elles et pour la socit;
car, sans compter les chagrins et les maladies qui leur sont communs
avec les hommes, elles sont encore exposes  toutes les incommodits
qui prcdent, accompagnent et suivent l'tat de maternit dont elles
courent les risques. Que si cet tat leur arrive hors des cas de la loi,
elles deviennent un objet de scandale et de mpris public, et
remplissent d'amertume et de trouble le reste de leur vie. De plus,
elles demeurent charges des frais d'entretien et d'ducation d'enfants
dnus de pres; frais qui les appauvrissent et nuisent de toute manire
 leur existence physique et morale. Dans cette situation, prives de la
fracheur et de la sant qui font leurs appas, portant avec elles une
surcharge trangre et coteuse, elles ne sont plus recherches par les
hommes, elles ne trouvent point d'tablissement solide, elles tombent
dans la pauvret, la misre, l'avilissement, et tranent avec peine une
vie malheureuse.

_D._ La loi naturelle descend-elle jusqu'au scrupule des dsirs et des
penses?

_R._ Oui, parce que dans les lois physiques du corps humain, les penses
et les dsirs allument les sens, et provoquent bientt les actions: de
plus, par une autre loi de la nature dans l'organisation de notre corps,
ces actions deviennent un besoin machinal qui se rpte par priodes de
jours ou de semaines, en sorte qu' telle poque renat le besoin de
telle action, de telle scrtion; si cette action, cette scrtion, sont
nuisibles  la sant, leur habitude devient destructive de la vie mme.
Ainsi les dsirs et les penses ont une vritable importance naturelle.

_D._ Doit-on considrer la pudeur comme une vertu?

_R._ Oui, parce que la pudeur, n'tant que la honte de certaines
actions, maintient l'ame et le corps dans toutes les habitudes utiles au
bon ordre et  la conservation de soi-mme. La femme pudique est
estime, recherche, tablie avec des avantages de fortune qui assurent
son existence et la lui rendent agrable, tandis que l'impudente et la
prostitue sont mprises, repousses et abandonnes  la misre et 
l'avilissement.




CHAPITRE VIII.

Du courage et de l'activit.


_D._ Le courage et la force de corps et d'esprit sont-ils des vertus
dans la loi naturelle?

_R._ Oui, et des vertus trs-importantes; car elles sont des moyens
efficaces et indispensables de pourvoir  notre conservation et  notre
bien-tre. L'homme courageux et fort repousse l'oppression, dfend sa
vie, sa libert, sa proprit; par son travail il se procure une
subsistance abondante, et il en jouit avec tranquillit et paix d'ame.
Que s'il lui arrive des malheurs dont n'ait pu le garantir sa prudence,
il les supporte avec fermet et rsignation; et voil pourquoi les
anciens moralistes avaient compt la force et le courage au rang des
quatre vertus principales.

_D._ Doit-on considrer la faiblesse et la lchet comme des vices?

_R._ Oui, puisqu'il est vrai qu'elles portent avec elles mille
calamits. L'homme faible ou lche vit dans des soucis, dans des
angoisses perptuelles; il mine sa sant par la terreur, souvent mal
fonde d'attaques et de dangers; et cette terreur, qui est un mal, n'est
pas un remde; elle le rend au contraire l'esclave de quiconque veut
l'opprimer; par la servitude et l'avilissement de toutes ses facults,
elle dgrade et dtriore ses moyens d'existence, jusqu' voir dpendre
sa vie des volonts et des caprices d'un autre homme.

_D._ Mais, d'aprs ce que vous avez dit de l'influence des aliments, le
courage et la force, ainsi que plusieurs autres vertus, ne sont-ils pas
en grande partie l'effet de notre constitution physique, de notre
temprament?

_R._ Oui, cela est vrai;  tel point que ces qualits se transmettent
par la gnration et le sang, avec les lments dont elles dpendent:
les faits les plus rpts et les plus constants prouvent que dans les
races des animaux de toute espce, l'on voit certaines qualits
physiques et morales attaches  tous les individus de ces races,
s'accrotre ou diminuer selon les combinaisons et les mlanges qu'elles
en font avec d'autres races.

_D._ Mais alors que notre volont ne suffit plus  nous procurer ces
qualits, est-ce un crime d'en tre privs?

_R._ Non; ce n'est point un crime, c'est un _malheur_; c'est ce que les
anciens appelaient une _fatalit funeste_; mais alors mme, il dpend
encore de nous de les acqurir; car, du moment que nous connaissons sur
quels lments physiques se fonde telle ou telle qualit, nous pouvons
en prparer la naissance, en exciter les dveloppements par un
maniement habile de ces lments; et voil ce que fait la science de
l'ducation, qui, selon qu'elle est dirige, perfectionne ou dtriore
les individus ou les races, au point d'en changer totalement la nature
et les inclinations; et c'est ce qui rend si importante la connaissance
des lois naturelles par lesquelles se font avec certitude et ncessit
ces oprations et ces changements.

_D._ Pourquoi dites-vous que l'activit est une vertu selon la loi
naturelle?

_R._ Parce que l'homme qui travaille et emploie utilement son temps, en
retire mille avantages prcieux pour son existence. Est-il n pauvre,
son travail fournit  sa subsistance; et si de plus il est sobre,
continent, prudent, il acquiert bientt de l'aisance, et il jouit des
douceurs de la vie: son travail mme lui donne ces vertus; car, tandis
qu'il occupe son esprit et son corps, il n'est point affect de dsirs
drgls, il ne s'ennuie point, il contracte de douces habitudes, il
augmente ses forces, sa sant, et parvient  une vieillesse paisible et
heureuse.

_D._ La paresse et l'oisivet sont donc des vices dans la loi naturelle?

_R._ Oui, et les plus pernicieux de tous les vices; car elles conduisent
 tous les autres. Par la paresse et l'oisivet, l'homme reste ignorant
et perd mme la science qu'il avait acquise: il tombe dans tous les
malheurs qui accompagnent l'ignorance et la sottise; par la paresse et
l'oisivet, l'homme, dvor d'ennuis, se livre, pour les dissiper, 
tous les dsirs de ses sens, qui, prenant de jour en jour plus d'empire,
le rendent intemprant, gourmand, luxurieux, nerv, lche, vil et
mprisable. Par l'effet certain de tous ces vices, il ruine sa fortune,
consume sa sant, et termine sa vie dans toutes les angoisses des
maladies et de la pauvret.

_D._  vous entendre, il semblerait que la pauvret ft un vice?

_R._ Non: elle n'est pas un vice, mais elle est encore moins une vertu;
car elle est bien plus prs de nuire que d'tre utile: elle est mme
communment le rsultat du vice, ou son commencement; car tous les vices
individuels ont l'effet de conduire  l'indigence,  la privation des
besoins de la vie; et quand un homme manque du ncessaire, il est bien
prs de se le procurer par des moyens vicieux, c'est--dire nuisibles 
la socit. Toutes les vertus individuelles, au contraire, tendent 
procurer  l'homme une subsistance abondante; et quand il a plus qu'il
ne consomme, il lui est bien plus facile de donner aux autres, et de
pratiquer les actions utiles  la socit.

_D._ Est-ce que vous regardez la richesse comme une vertu?

_R._ Non; mais elle est encore moins un vice; c'est son usage que l'on
peut appeler vertueux ou vicieux, selon qu'il est utile ou nuisible 
l'homme et  la socit. La richesse est un instrument dont l'usage seul
et l'emploi dterminent la vertu ou le vice.




CHAPITRE IX.

De la propret.


_D._ Pourquoi comptez-vous la propret au rang des vertus?

_R._ Parce qu'elle en est rellement une des plus importantes, en ce
qu'elle influe puissamment sur la sant du corps et sur sa conservation.
La _propret_, tant dans les vtements que dans la maison, empche les
effets pernicieux de l'humidit, des mauvaises odeurs, des miasmes
contagieux qui s'lvent de toutes les choses abandonnes  la
putrfaction: la propret entretient la libre transpiration; elle
renouvelle l'air, rafrachit le sang, et porte l'allgresse mme dans
l'esprit.

Aussi voit-on que les personnes soigneuses de la propret de leur corps
et de leur habitation, sont en gnral plus saines, moins exposes aux
maladies que celles qui vivent dans la crasse et dans l'ordure; et l'on
remarque de plus, que la propret entrane avec elle, dans tout le
rgime domestique, des habitudes d'ordre et d'arrangement, qui sont
l'un des premiers moyens et des premiers lments du bonheur.

_D._ La _malpropret_ ou _salet_ est donc un vice vritable?

_R._ Oui, aussi vritable que l'ivrognerie, ou que l'oisivet dont elle
drive en grande partie. La malpropret est la cause seconde et souvent
premire d'une foule d'incommodits, mme de maladies graves; il est
constat en mdecine qu'elle n'engendre pas moins les dartres, la gale,
la teigne, la lpre, que l'usage des aliments corrompus ou cres;
qu'elle favorise les influences contagieuses de la peste, des fivres
malignes; qu'elle les suscite mme dans les hpitaux et dans les
prisons; qu'elle occasione des rhumatismes en encrotant la peau de
crasse et s'opposant  la transpiration, sans compter la honteuse
incommodit d'tre dvor d'insectes, qui sont l'apanage immonde de la
misre et de l'avilissement.

Aussi la plupart des anciens lgislateurs avaient-ils fait de la
_propret_, sous le nom de _puret_, l'un des dogmes essentiels de leurs
religions: voil pourquoi ils chassaient de la socit et punissaient
mme corporellement ceux qui se laissaient atteindre des maladies
qu'engendre la malpropret; pourquoi ils avaient institu et consacr
des crmonies d'_ablutions_, de _bains_, de _baptmes_, de
_purifications_ mme par la flamme et par les fumes aromatiques de
l'encens, de la myrrhe, du benjoin, etc; en sorte que tout le systme
des souillures, tous ces rites des choses _mondes_ ou _immondes_,
dgnrs depuis en abus et en prjugs, n'taient fonds dans l'origine
que sur l'observation judicieuse que des hommes sages et instruits
avaient faite de l'extrme influence que la propret du corps, dans les
vtements et l'habitation, exerce sur sa sant, et par une consquence
immdiate, sur celle de l'esprit et des facults morales.

Ainsi, toutes les vertus individuelles ont pour but plus ou moins
direct, plus ou moins prochain, la conservation de l'homme qui les
pratique; et par la conservation de chaque homme, elles tendent  celle
de la famille et de la socit, qui se composent de la somme runie des
individus.




CHAPITRE X.

Des vertus domestiques.


_D._ Qu'entendez-vous par vertus domestiques?

_R._ J'entends la pratique des actions utiles  la famille, cense vivre
dans une mme maison[34].

_D._ Quelles sont ces vertus?

_R._ Ce sont l'conomie, l'amour paternel, l'amour conjugal, l'amour
filial, l'amour fraternel, et l'accomplissement des devoirs de matre et
de serviteur.

_D._ Qu'est-ce que l'conomie?

_R._ C'est, selon le sens le plus tendu du mot[35], la bonne
administration de tout ce qui concerne l'existence de la famille ou de
la maison; et comme la subsistance y tient le premier rang, on a
resserr le nom d'_conomie_  l'emploi de l'argent aux premiers besoins
de la vie.

_D._ Pourquoi l'conomie est-elle une vertu?

_R._ Parce que l'homme qui ne fait aucune dpense inutile se trouve
avoir un surabondant qui est la vraie richesse, et au moyen duquel il
procure  lui et  sa famille tout ce qui est vritablement commode et
utile; sans compter que par-l il s'assure des ressources contre les
pertes accidentelles et imprvues, en sorte que lui et sa famille vivent
dans une douce aisance, qui est la base de la flicit humaine.

_D._ La dissipation et la prodigalit sont donc des vices.

_R._ Oui; car par elles l'homme finit par manquer du ncessaire; il
tombe dans la pauvret, la misre, l'avilissement; et ses amis mmes,
craignant d'tre obligs de lui restituer ce qu'il a dpens avec eux ou
pour eux, le fuient comme le dbiteur fuit son crancier, et il reste
abandonn de tout le monde.

_D._ Qu'est-ce que l'amour paternel?

_R._ C'est le soin assidu que prennent les parents, de faire contracter
 leurs enfants l'habitude de toutes les actions utiles  eux et  la
socit.

_D._ En quoi la tendresse paternelle est-elle une vertu pour les
parents?

_R._ En ce que les parents qui lvent leurs enfants dans ces habitudes,
se procurent pendant le cours de leur vie des jouissances et des secours
qui se font sentir  chaque instant, et qu'ils assurent  leur
vieillesse des appuis et des consolations contre les besoins et les
calamits de tout genre qui assigent cet ge.

_D._ L'amour paternel est-il une vertu commune?

_R._ Non; malgr que tous les parents en fassent ostentation, c'est une
vertu rare; ils n'_aiment_ pas leurs enfants, ils les _caressent_, et
ils les gtent; ce qu'ils aiment en eux, ce sont les agents de leurs
volonts, les instruments de leur pouvoir, les trophes de leur vanit,
les hochets de leur oisivet: ce n'est pas tant l'utilit des enfants
qu'ils se proposent, que leur soumission, leur obissance; et si parmi
les enfants on compte tant de bienfaits ingrats, c'est que parmi les
parents il y a autant de bienfaiteurs despotes et ignorants.

_D._ Pourquoi dites-vous que l'amour conjugal est une vertu?

_R._ Parce que la concorde et l'union qui rsultent de l'amour des poux
tablissent au sein de la famille une foule d'habitudes utiles  sa
prosprit et  sa conservation. Les poux unis aiment leur maison, et
ne la quittent que peu; ils en surveillent tous les dtails et
l'administration; ils s'appliquent  l'ducation de leurs enfants; ils
maintiennent le respect et la fidlit des domestiques; ils empchent
tout dsordre, toute dissipation; et, par toute leur bonne conduite, ils
vivent dans l'aisance et la considration; tandis que les poux qui ne
s'aiment point remplissent leur maison de querelles et de troubles,
suscitent la guerre parmi les enfants et les domestiques; livrent les
uns et les autres  toute espce d'habitudes vicieuses: chacun dans la
maison dissipe, pille, drobe de son ct; les revenus s'absorbent sans
fruit; les dettes surviennent; les poux mcontents se fuient, se font
des procs; et toute cette famille tombe dans le dsordre, la ruine,
l'avilissement et le manque du ncessaire.

_D._ L'adultre est-il un dlit dans la loi naturelle?

_R._ Oui; car il trane avec lui une foule d'habitudes nuisibles aux
poux et  la famille. La femme ou le mari, pris d'affections
trangres, ngligent leur maison, la fuient, en dtournent autant
qu'ils peuvent les revenus pour les dpenser avec l'objet de leurs
affections: de l les querelles, les scandales, les procs, le mpris
des enfants et des domestiques, le pillage et la ruine finale de toute
la maison; sans compter que la femme adultre commet un vol trs-grave,
en donnant  son mari des hritiers d'un sang tranger, qui frustrent de
leur lgitime portion les vritables enfants.

_D._ Qu'est-ce que l'amour filial?

_R._ C'est, de la part des enfants, la pratique des actions utiles  eux
et  leurs parents.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle l'amour filial?

_R._ Par trois motifs principaux: 1 par sentiment, car les soins
affectueux des parents inspirent ds le bas ge de douces habitudes
d'attachement; 2 par justice, car les enfants doivent  leurs parents
le retour et l'indemnit des soins et mme des dpenses qu'ils leur ont
causs; 3 par intrt personnel, car s'ils les traitent mal, ils
donnent  leurs propres enfants des exemples de rvolte et
d'ingratitude, qui les autorisent un jour  leur rendre la pareille.

_D._ Doit-on entendre par amour filial une soumission passive et
aveugle?

_R._ Non, mais une soumission raisonnable, et fonde sur la connaissance
des droits et des devoirs mutuels des pres et des enfants; droits et
devoirs sans l'observation desquels leur conduite mutuelle n'est que
dsordre.

_D._ Pourquoi l'amour fraternel est-il une vertu?

_R._ Parce que la concord et l'union, qui rsultent de l'amour des
frres, tablissent la force, la sret, la conservation de la famille:
les frres unis se dfendent mutuellement de toute oppression; ils
s'aident dans leurs besoins, se secourent dans leurs infortunes, et
assurent ainsi leur commune existence; tandis que les frres dsunis,
abandonns chacun  leurs forces personnelles, tombent dans tous les
inconvnients de l'isolement et de la faiblesse individuelle. C'est ce
qu'exprimait ingnieusement ce roi scythe, qui, au lit de la mort, ayant
appel ses enfants, leur ordonna de rompre un faisceau de flches: les
jeunes gens, quoique nerveux, ne l'ayant pu, il le prit  son tour, et
l'ayant dli, il brisa du bout des doigts chaque flche spare.
Voil, leur dit-il, les effets de l'union: unis en faisceau, vous serez
invincibles; pris sparment, vous serez briss comme des roseaux.

_D._ Quels sont les devoirs rciproques des matres et des serviteurs?

_R._ C'est la pratique des actions qui leur sont respectivement et
justement utiles; et l commencent les rapports de la socit; car la
rgle et la mesure de ces actions respectives est l'quilibre ou
l'galit entre le service et la rcompense, entre ce que l'un rend et
ce que l'autre donne; ce qui est la base fondamentale de toute socit.

Ainsi, toutes les vertus domestiques et individuelles se rapportent plus
ou moins mdiatement, mais toujours avec certitude,  l'objet physique
de l'amlioration et de la conservation de l'homme, et sont par-l des
prceptes rsultants de la loi fondamentale de la nature dans sa
formation.




CHAPITRE XI.

Des vertus sociales; de la justice.


_D._ Qu'est-ce que la socit?

_R._ C'est toute runion d'hommes vivant ensemble sous les clauses d'un
contrat exprs ou tacite, qui a pour but leur commune conservation.

_D._ Les vertus sociales sont-elles nombreuses?

_R._ Oui: l'on en peut compter autant qu'il y a d'espces d'actions
utiles  la socit; mais toutes se rduisent  un seul principe.

_D._ Quel est ce principe fondamental?

_R._ C'est la _justice_, qui seul comprend toutes les vertus de la
socit.

_D._ Pourquoi dites-vous que la justice est la vertu fondamentale et
presque unique de la socit?

_R._ Parce qu'elle seule embrasse la pratique de toutes les actions qui
lui sont utiles, et que toutes les autres vertus, sous les noms de
charit, d'humanit, de probit, d'amour de la patrie, de sincrit, de
gnrosit, de simplicit de moeurs et de modestie, ne sont que des
formes varies et des applications diverses de cet axiome: _Ne fais 
autrui que ce que tu veux qu'il te fasse_, qui est la dfinition de la
justice.

_D._ Comment la loi naturelle veut-elle la justice?

_R._ Par trois attributs physiques, inhrents  l'organisation de
l'homme.

_D._ Quels sont ces attributs?

_R._ Ce sont l'galit, la libert, la proprit.

_D._ Comment l'galit est-elle un attribut physique de l'homme?

_R._ Parce que tous les hommes ayant galement des yeux, des mains, une
bouche, des oreilles, et le besoin de s'en servir pour vivre, ils ont
par ce fait mme un droit gal  la vie,  l'usage des lments qui
l'entretiennent; ils sont tous gaux devant Dieu.

_D._ Est-ce que vous prtendez que tous les hommes entendent galement,
voient galement, sentent galement, ont des besoins gaux, des passions
gales?

_R._ Non; car il est d'vidence et de fait journalier, que l'un a la vue
courte, et l'autre longue; que l'un mange beaucoup, et l'autre peu; que
l'un a des passions douces, et l'autre violentes; en un mot, que l'un
est faible de corps et d'esprit, tandis que l'autre est fort.

_D._ Ils sont donc rellement ingaux?

_R._ Oui, dans les dveloppements de leurs moyens, mais non pas dans la
nature et l'essence de ces moyens; c'est une mme toffe, mais les
dimensions n'en sont pas gales; le poids, la valeur, n'en sont pas les
mmes. Notre langue n'a pas le mot propre pour dsigner  la fois
l'identit de la nature, et la diversit de la forme et de l'emploi.
C'est une galit proportionnelle; et voil pourquoi j'ai dit, gaux
devant Dieu et dans l'ordre de nature.

_D._ Comment la libert est elle un attribut physique de l'homme?

_R._ Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants  leur
conservation, nul n'ayant besoin de l'oeil d'autrui pour voir, de son
oreille pour entendre, de sa bouche pour manger, de son pied pour
marcher, ils sont tous par ce fait mme constitus naturellement
indpendants, libres; nul n'est ncessairement soumis  un autre, ni n'a
le droit de le dominer.

_D._ Mais si un homme est n fort, n'a-t-il pas le droit naturel de
matriser l'homme n faible?

_R._ Non: car ce n'est ni une ncessit pour lui, ni une convention
entre eux; c'est une extension abusive de sa force; et l'on abuse ici du
mot _droit_, qui, dans son vrai sens, ne peut dsigner que _justice_ ou
_facult rciproque_.

_D._ Comment la proprit est-elle un attribut physique de l'homme?

_R._ En ce que tout homme tant constitu gal ou semblable  un autre,
et par consquent indpendant, libre, chacun est le matre absolu, le
propritaire plnier de son corps et des produits de son travail.

_D._ Comment la justice drive-t-elle de ces trois attributs?

_R._ En ce que les hommes tant gaux, libres, ne se devant rien, ils
n'ont le droit de rien se demander les uns aux autres, qu'autant qu'ils
se rendent des valeurs gales; qu'autant que la balance du donn au
rendu est en _quilibre_: et c'est cette _galit_, cet _quilibre_
qu'on appelle _justice_, _quit_[36]; c'est--dire qu'_galit_ et
_justice_ sont un mme mot, sont la mme _loi_ naturelle, dont les
vertus sociales ne sont que des applications et des drivs.




CHAPITRE XII

Dveloppement des vertus sociales.


_D._ Dveloppez-moi comment les vertus sociales drivent de la loi
naturelle; comment la charit ou l'amour du prochain en est-il un
prcepte, une application?

_R._ Par raison d'galit et de reciprocit: car, lorsque nous nuisons 
autrui, nous lui donnons le droit de nous nuire  son tour: ainsi, en
attaquant l'existence d'autrui, nous portons atteinte  la ntre par
l'effet de la rciprocit; au contraire, en faisant du bien  autrui,
nous avons lieu et droit d'en attendre l'change, l'quivalent: et tel
est le caractre de toutes les vertus sociales, d'tre utiles  l'homme
qui les pratique, par le droit de rciprocit qu'elles lui donnent sur
ceux  qui elles ont profit.

_D._ La charit n'est donc que la justice?

_R._ Non, elle n'est que la justice, avec cette nuance, que la stricte
justice se borne  dire: _Ne fais pas  autrui le mal que tu ne voudrais
pas qu'il te ft_; et que la charit ou l'amour du prochain s'tend
jusqu' dire: _Fais  autrui le bien que tu en voudrais recevoir_. Ainsi
l'vangile, en disant que ce prcepte renfermait toute la loi et tous
les prophtes, n'a fait qu'noncer le prcepte de la loi naturelle.

_D._ Ordonne-t-elle le pardon des injures?

_R._ Oui, en tant que ce pardon s'accorde avec la conservation de
nous-mmes.

_D._ Donne-t-elle le prcepte de tendre l'autre joue, quand on a reu un
soufflet?

_R._ Non; car d'abord il est contraire  celui d'aimer le prochain
_comme soi-mme_, puisqu'on l'aimerait plus que soi, lui qui attente 
notre conservation. 2 Un tel prcepte, pris  la lettre, encourage le
mchant  l'oppression et  l'injustice; et la loi naturelle a t plus
sage, en prescrivant une mesure calcule de courage et de modration,
qui fait oublier une premire injure de vivacit, mais qui punit tout
acte tendant  l'oppression.

_D._ La loi naturelle prescrit-elle de faire du bien  autrui sans
compte et sans mesure?

_R._ Non; car c'est un moyen certain de le conduire  l'ingratitude.
Telle est la force du sentiment de la justice implant dans le coeur des
hommes, qu'ils _ne savent pas mme gr des bienfaits donns sans
discrtion_. Il n'est qu'une seule mesure avec eux, c'est d'tre juste.

_D._ L'aumne est-elle une action vertueuse?

_R._ Oui, quand elle est faite selon cette rgle; sans quoi elle devient
une imprudence et un vice, en ce qu'elle fomente l'oisivet, qui est
nuisible au mendiant et  la socit, nul n'a droit de jouir du bien et
du travail d'autrui, sans rendre un quivalent de son propre travail.

_D._ La loi naturelle considre-t-elle comme vertus l'esprance et la
foi, que l'on joint  la charit?

_R._ Non: car ce sont des ides sans ralit; que s'il en rsulte
quelques effets, ils sont plutt  l'avantage de ceux qui n'ont pas ces
ides que de ceux qui les ont; en sorte que l'on peut appeler la _foi_
et l'_esprance_ les vertus des _dupes_ au profit des fripons.

_D._ La loi naturelle prescrit-elle la probit?

_R._ Oui: car la probit n'est autre chose que le respect de ses propres
droits dans ceux d'autrui; respect fond sur un calcul prudent et bien
combin de nos intrts compars  ceux des autres.

_D._ Mais ce calcul, qui embrasse des intrts et des droits compliqus
dans l'tat social, n'exiget-il pas des lumires et des connaissances
qui en font une science difficile?

_R._ Oui, et une science d'autant plus dlicate, que l'honnte homme
prononce dans sa propre cause.

_D._ La probit est donc un signe d'tendue et de justesse dans
l'esprit?

_R._ Oui: car presque toujours l'honnte homme nglige un intrt
prsent afin de ne pas en dtruire un  venir; tandis que le fripon
fait le contraire, et perd un grand intrt  venir pour un petit
intrt prsent.

_D._ L'improbit est donc un signe de fausset dans le jugement, et de
rtrcissement dans l'esprit?

_R._ Oui: et l'on peut dfinir les fripons, des calculateurs ignorants
ou sots; car ils n'entendent point leurs vritables intrts, et ils ont
la prtention d'tre fins; et cependant leurs finesses n'aboutissent
jamais qu' tre connus pour ce qu'ils sont;  perdre la confiance,
l'estime, et tous les bons services qui en rsultent pour l'existence
sociale et physique. Ils ne vivent en paix ni avec les autres, ni avec
eux-mmes; et sans cesse menacs par leur conscience et par leurs
ennemis, ils ne jouissent d'autre bonheur rel que de celui de n'tre
pas encore pendus.

_D._ La loi naturelle dfend donc le vol?

_R._ Oui: car l'homme qui vole autrui lui donne le droit de le voler
lui-mme; ds lors plus de sret dans sa proprit ni dans ses moyens
de conservation: ainsi, en nuisant  autrui, il se nuit par contre-coup
 lui-mme.

_D._ Dfend-elle mme le dsir du vol?

_R._ Oui: car ce dsir mne naturellement  l'action; et voil pourquoi
l'on a fait un pch de l'envie.

_D._ Comment dfend-elle le meurtre?

_R._ Par les motifs les plus puissants de la conservation de soi-mme;
car, 1 l'homme qui attaque s'expose au risque d'tre tu, par droit de
dfense; 2 s'il tue, il donne aux parents, aux amis du mort, et  toute
la socit un droit gal, celui de le tuer lui-mme; et il ne vit plus
en sret.

_D._ Comment peut-on, dans la loi naturelle, rparer le mal que l'on a
fait?

_R._ En rendant  ceux  qui on a fait ce mal, un bien proportionnel.

_D._ Permet-elle de le rparer par des prires, des voeux, des offrandes
 Dieu, des jenes, des mortifications?

_R._ Non: car toutes ces choses sont trangres  l'action que l'on veut
rparer; elles ne rendent ni le boeuf  celui  qui on l'a vol, ni
l'honneur  celui que l'on en a priv, ni la vie  celui  qui on l'a
arrache; par consquent elles manquent le but de la justice; elles ne
sont qu'un contrat pervers, par lequel un homme vend  un autre un bien
qui ne lui appartient pas; elles sont une vritable dpravation de la
morale, en ce qu'elles enhardissent  consommer tous les crimes par
l'espoir de les expier: aussi ont-elles t la cause vritable de tous
les maux qui ont toujours tourment les peuples chez qui ces pratiques
expiatoires ont t usites.

_D._ La loi naturelle ordonne-t-elle la sincrit?

_R._ Oui: car le mensonge, la perfidie, le parjure, suscitent parmi les
hommes les dfiances, les querelles, les haines, les vengeances, et une
foule de maux qui tendent  leur destruction commune; tandis que la
sincrit et la fidlit tablissent la confiance, la concorde, la paix,
et les biens infinis qui rsultent d'un tel tat de choses pour la
socit.

_D._ Prescrit-elle la douceur et la modestie?

_R._ Oui: car la rudesse et la duret, en alinant de nous le coeur des
autres hommes, leur donnent des dispositions  nous nuire; l'ostentation
et la vanit, en blessant leur amour-propre et leur jalousie, nous font
manquer le but d'une vritable utilit.

_D._ Prescrit-elle l'humilit comme une vertu?

_R._ Non: car il est dans le coeur humain de mpriser secrtement tout ce
qui lui prsente l'ide de la faiblesse; et l'avilissement de soi
encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression: il faut tenir la
balance juste.

_D._ Vous avez compt pour vertu sociale la _simplicit des moeurs_;
qu'entendez-vous par ce mot?

_R._ J'entends le resserrement des besoins et des dsirs  ce qui est
vritablement utile  l'existence du citoyen et de sa famille;
c'est--dire que l'homme de _moeurs simples_ a peu de besoins, et vit
content de peu.

_D._ Comment cette vertu nous est-elle prescrite?

_R._ Par les avantages nombreux que sa pratique procure  l'individu et
 la socit; car l'homme qui a besoin de peu, s'affranchit tout  coup
d'une foule de soins, d'embarras, de travaux; vite une foule de
querelles et de contestations qui naissent de l'avidit et du dsir
d'acqurir; il s'pargne les soucis de l'ambition, les inquitudes de la
possession et les regrets de la perte: trouvant partout du superflu, il
est le vritable riche; toujours content de ce qu'il a, il est heureux 
peu de frais; et les autres, ne craignant point sa rivalit, le laissent
tranquille, et sont disposs au besoin  lui rendre service.

Que si cette vertu de simplicit s'tend  tout un peuple, il s'assure
par elle l'abondance; riche de tout ce qu'il ne consomme point, il
acquiert des moyens immenses d'change et de commerce; il travaille,
fabrique, vend  meilleur march que les autres, et atteint  tous les
genres de prosprit au dedans et au dehors.

_D._ Quel est le vice contraire  cette vertu?

_R._ C'est la cupidit et le luxe.

_D._ Est-ce que le luxe est un vice pour l'individu et la socit?

_R._ Oui:  tel point, que l'on peut dire qu'il embrasse avec lui tous
les autres; car l'homme qui se donne le besoin de beaucoup de choses,
s'impose par-l mme tous les soucis, et se soumet  tous les moyens
justes ou injustes de leur acquisition. A-t-il une jouissance, il en
dsire une autre; et au sein du superflu de tout, il n'est jamais riche:
un logement commode ne lui suffit pas, il lui faut un htel superbe; il
n'est pas content d'une table abondante, il lui faut des mets rares et
coteux: il lui faut des ameublements fastueux, des vtements
dispendieux, un attirail de laquais, de chevaux, de voitures, des
femmes, des spectacles, des jeux. Or, pour fournir  tant de dpenses,
il lui faut beaucoup d'argent; et pour se le procurer, tout moyen lui
devient bon, et mme ncessaire: il emprunte d'abord, puis il drobe,
pille, vole, fait banqueroute, est en guerre avec tous, ruine et est
ruin.

Que si le luxe s'applique  une nation, il y produit en grand les mmes
ravages; par cela qu'elle consomme tous ses produits, elle se trouve
pauvre avec l'abondance; elle n'a rien  vendre  l'tranger; elle
manufacture  grand frais; elle vend cher; elle se rend tributaire de
tout ce qu'elle retire; elle attaque au dehors sa considration, sa
puissance, sa force, ses moyens de dfense et de conservation, tandis
qu'au dedans elle se mine et tombe dans la dissolution de ses membres.
Tous les citoyens tant avides de jouissances, se mettent dans une lutte
violente pour se les procurer; tous se nuisent ou sont prts  se nuire:
et de l des actions et des habitudes usurpatrices qui composent ce que
l'on appelle _corruption morale_, guerre intestine de citoyen 
citoyen. Du luxe nat l'avidit; de l'avidit, l'invasion par violence,
par mauvaise foi: du luxe nat l'iniquit du juge, la vnalit du
tmoin, l'improbit de l'poux, la prostitution de la femme, la duret
des parents, l'ingratitude des enfants, l'avarice du matre, le pillage
du serviteur, le brigandage de l'administrateur, la perversit du
lgislateur, le mensonge, la perfidie, le parjure, l'assassinat, et tous
les dsordres de l'tat social; en sorte que c'est avec un sens profond
de vrit que les anciens moralistes ont pos la base des vertus
sociales sur la simplicit des moeurs, la restriction des besoins, le
contentement de peu; et l'on peut prendre pour mesure certaine des
vertus ou des vices d'un homme, la mesure de ses dpenses proportionnes
 son revenu, et calculer sur ses besoins d'argent, sa probit, son
intgrit  remplir ses engagements, son dvouement  la chose publique,
et son amour sincre ou faux de la _patrie_.

_D._ Qu'entendez-vous par ce mot _patrie_?

_R._ J'entends la _communaut_ des _citoyens_ qui, runis par des
sentiments fraternels et des besoins rciproques, font de leurs forces
respectives une force commune, dont la raction sur chacun d'eux prend
le caractre conservateur et bienfaisant de la _paternit_. Dans la
socit, les citoyens forment une banque d'intrt: dans la patrie, ils
forment une famille de doux attachements; c'est la charit, l'amour du
prochain tendu  toute une nation. Or, comme la charit ne peut
s'isoler de la justice, nul membre de la famille ne peut prtendre  la
jouissance de ces avantages, que dans la proportion de ses travaux; s'il
consomme plus qu'il ne produit, il empite ncessairement sur autrui; et
ce n'est qu'autant qu'il consomme au-dessous de ce qu'il produit ou de
ce qu'il possde, qu'il peut acqurir des moyens de sacrifice et de
gnrosit.

_D._ Que concluez-vous de tout ceci?

_R._ J'en conclus que toutes les _vertus sociales_ ne sont que
l'_habitude des actions utiles_  la socit et  l'individu qui les
pratique;

Qu'elles reviennent toutes  l'objet physique de la conservation de
l'homme;

Que la nature, ayant implant en nous le besoin de cette conservation,
elle nous fait une loi de toutes ses consquences, et un crime de tout
ce qui s'en carte;

Que nous portons en nous le germe de toute vertu, de toute perfection;

Qu'il ne s'agit que de le dvelopper;

Que nous ne sommes heureux qu'autant que nous observons les rgles
tablies par la nature dans le but de notre conservation;

Et que toute sagesse, toute perfection, toute loi, toute vertu, toute
philosophie, consistent dans la pratique de ces axiomes fonds sur
notre propre organisation:

Conserve-toi;

Instruis-toi;

Modre-toi;

Vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi.




NOTES

SERVANT D'CLAIRCISSEMENTS ET D'AUTORITS  DIVERS PASSAGES DU TEXTE.


PAGE 7, ligne 12. (_Le fil de la Srique._) C'est--dire la _soie_,
originaire du pays montueux o se termine la _grande muraille_, pays qui
parat avoir t le berceau de l'empire chinois, connu des Latins sous
le nom de _Regio Serarum, Serica_.

_Ibidem._ (_Les tissus de Kachemire._) C'est--dire les chales,
qu'zchiel, cinq sicles avant notre re, parat avoir dsigns sous le
nom de Choud-Choud.

Pag. 23, ligne 7. (_La presqu'le trop clbre de l'Inde._) Quel bien
vritable le commerce de l'Inde, entirement compos d'objets de luxe,
procure-t-il  la masse d'une nation? quels sont ses effets, sinon d'en
exporter, par une marine dispendieuse en hommes, des matires de besoin
et d'utilit, pour y importer des denres inutiles, qui ne servent qu'
marquer mieux la distinction du riche et du pauvre; et quelle masse de
superstitions l'Inde n'a-t-elle pas ajoute  la superstition gnrale?

_Ibidem_, ligne 25. (_Voil Thbes aux cent palais._) L'expdition
franaise en gypte a prouv que Thbes, divise en quatre grandes
cits, sur les deux bords du Nil, ne put avoir les cent portes dont
parle Homre, (_Voy._ le tom. II de la _Commission d'gypte_.)
L'historien Diodore de Sicile avait dja indiqu la cause de l'erreur,
en observant que le mot oriental, _porte_, signifiait aussi palais (
cause du vestibule public qui en forme toujours l'entre), et cet
auteur semble avoir saisi la cause de cette tradition grecque, quand il
ajoute: Depuis Thbes jusqu' Memphis il a exist le long du fleuve
_cent_ vastes curies royales, dont on voit encore les ruines, et qui
contenaient chacune _deux cents_ chevaux (pour le service du monarque):
tous ces nombres sont exactement ceux d'Homre. (Voy. _Diodore de
Sicile_, liv. I, sect. II,  des _premiers rois d'gypte_.) Le nom
d'_thiopiens_ appliqu ici aux _Thbains_, est justifi par l'exemple
d'Homre, et par la peau rellement noire de ces peuples. Les
expressions d'Hrodote, lorsqu'il dit que les _gyptiens_ avaient la
_peau noire_ et les _cheveux crpus_, d'accord avec la tte du sphinx
des pyramides, ont pu et d faire croire  l'_auteur_ du _Voyage en
Syrie_, que cet ancien peuple fut de race _ngre_; mais tout ce que
l'expdition franaise a fait connatre de momies et de ttes sculptes
est venu dmentir cette ide; et le voyageur, docile aux leons des
faits, a dlaiss son opinion, avec plusieurs autres qu'il avait
consignes dans un Mmoire chronologique, compos  l'ge de vingt-deux
ans, et qui, mal  propos, occupe une place dans l'Encyclopdie in-4,
tom. III des _Antiquits_. L'exprience et l'tude lui ont procur le
mrite de se redresser lui-mme sur bien des points, dans un dernier
ouvrage publi  Paris en 1814 et 1815, sous le titre de _Recherches
nouvelles sur l'Histoire ancienne_, 2 vol. in-8, (Chez Bossange frres,
rue de Seine, n 12. _Voy._ le tom. II pour les gyptiens.)

Pag. 24, lig. 14. (_Ici taient ces ports idumens._) Les villes
d'_Alah_ et d'_Atsiom Gaber_, d'o les Juifs de Salomon, guids par les
_Tyriens_ de _Hiram_, partaient pour se rendre  _Ophir_, lieu inconnu
sur lequel on a beaucoup crit, mais qui parat avoir laiss sa trace
dans _Ofor_, canton arabe,  l'entre du golfe Persique. (_Voy._  ce
sujet les _Recherches nouvelles_, cites ci-dessus, tom. I, et le
_Voyage en Syrie_ tom. II.)

Pag. 46, lig. 17. (_Ainsi, parce qu'un homme fut plus fort, cette
ingalit, accident de la nature, fut prise pour sa loi._) Presque tous
les anciens philosophes et politiques ont tabli en principe et en
dogme, que les _hommes naissent ingaux; que la nature a cr les uns
pour tre libres, les autres pour tre esclaves._ Ce sont les
expressions positives d'Aristote dans sa _Politique_, et de Platon,
appel _divin_, sans doute dans le sens des rveries mythologiques qu'il
a dbites. Le _droit du plus fort_ a t le _droit des gens_ de tous
les anciens peuples, des Gaulois, des Romains, des Athniens; et c'est
de l prcisment que sont drivs les grands dsordres politiques et
les crimes publics des nations.

Pag. 47, lig. 7 (_Et le despotisme paternel fonda le despotisme
politique._) Qu'est-ce qu'une famille? C'est la _portion_ lmentaire
dont se compose le grand corps appel _nation_. L'esprit de ce grand
corps n'est que la somme de ses fractions; telles les moeurs de la
famille, telles celles du tout. Les grands vices de l'Asie sont, 1 le
_despotisme_ paternel; 2 la polygamie, qui dmoralise toute la maison,
et qui, chez les rois et les princes, cause le massacre des frres 
chaque succession, et ruine le peuple en apanages; 3 le dfaut de
proprit des biens-fonds, par le droit tyrannique que s'arroge le
despote; 4 l'ingalit de partage entre les enfants; 5 le droit abusif
de tester; 6 et l'exclusion donne aux femmes dans l'hritage. Changez
ces lois, vous changerez l'Asie.

Pag. 50, lig. 23. (_L'autre_ (effet de l'gosme), _que tendant toujours
 concentrer le pouvoir en une seule main._) Il est trs-remarquable que
la marche constante des socits a t dans ce sens, que, commenant
toutes par un tat anarchique ou _dmocratique_, c'est--dire par une
grande division des pouvoirs, elles ont ensuite pass 
_l'aristocratie_, et de l'aristocratie  la monarchie. De ce fait
historique il rsulterait que ceux qui _constituent des tats sous la
forme dmocratique_, les destinent  subir tous les troubles qui doivent
amener la _monarchie_; mais il faudrait en mme temps prouver que les
_expriences sociales_ sont dja puises pour l'espce humaine, et que
ce mouvement spontan n'est pas l'effet mme de son ignorance et de ses
habitudes.

Pag. 52, lig. 26. (_Sous prtexte de religion, leur orgueil fonda des
temples, dota des prtres oiseux, btit pour de vains squelettes
d'extravagants tombeaux, mausoles et pyramides._) Le savant Dupuis n'a
pu croire que les pyramides fussent des tombeaux; mais, outre le
tmoignage positif des historiens, lisez ce que dit Diodore de
l'importance religieuse et superstitieuse que tout gyptien attachait 
btir sa _demeure ternelle_, lib. 1.

Pendant vingt ans, dit Hrodote, cent mille hommes travaillrent chaque
jour  btir la pyramide du roi gyptien _Cheops_.--Supposons par an
seulement trois cents jours,  cause du _sabbat_; ce sera 30 millions de
journes de travail en un anne, et 600 millions de journes en vingt
ans;  15 sous par jour, ce sera 450 millions de francs perdus sans
aucun produit ultrieur.--Avec cette somme, si ce roi et ferm l'isthme
de Suez d'une _forte muraille_, comme celle de la _Chine_, la destine
de l'gypte et t tout autre: les invasions trangres eussent t
arrtes, ananties, et les Arabes du dsert n'eussent ni conquis, ni
vex ce pays.--_Travaux striles_! que de millards perdus  mettre
pierre sur pierre, en forme de _temples_ et d'_glises_! Les alchimistes
changent _les pierres en or_, les architectes changent l'or en pierres.
Malheur aux rois (comme aux bourgeois) qui livrent leur bourse  ces
deux classes d'empiriques!

Pag. 65, lig. 1. (_ prononcer mystrieusement_ Am.) Ce mot pour le
sens, et presque pour le son, ressemble  l'_Aeuum_ (vum) des Latins,
l'_ternit_, le _temps sans bornes_. Selon les Indiens, ce mot est
l'emblme de la divinit tripartite: _A_ dsigne _Bramha_ (le temps
pass, qui a cr); _U_, _Vichenou_ (le temps _prsent_, qui conserve);
_M_, _Chiven_ (le temps futur, qui dtruira).

_Ibid._, lig. 4. (_S'il faut commencer par le coude._) C'est un des
grands points de schisme entre les partisans d'Omar et ceux d'Ali.
Supposons que deux musulmans se rencontrent en voyage, et qu'ils
s'abordent fraternellement; l'heure de la prire venue, l'un commenc
l'ablution par le bout des doigts, l'autre par le coude, et les voil
ennemis  mort. En d'autres pays, qu'un homme veuille manger de la
viande tel jour plutt que tel autre; ce sera un cri d'indignation. Quel
nom donner  de telles folies?

Pag. 74, lig. 29. (_La horde des Oguzians._) Avant que les Turcs eussent
pris le nom de leur chef Othman Ier, ils portaient celui
d'_Oguzians_; et c'est sous cette dnomination qu'ils furent chasss de
la Tartarie par Gengiz, et vinrent des bords du _Gihoun_ s'tablir dans
l'Anadoli.

Pag. 80, lig. 19. (_Qu'il rgnait de peuple  peuple... des haines
implacables_.) Lisez l'histoire des guerres de Rome et de Carthage, de
Sparte et de Messne, d'Athnes et de Syracuse, des Hbreux et des
Phniciens, et voil cependant ce que l'antiquit vante de plus polic!

Pag. 87, lig. 26. (_Le Chinois avili par le despotisme du bambou._) Les
jsuites se sont efforcs de peindre sous de belles couleurs le
gouvernement chinois, aujourd'hui l'on sait que c'est un pur despotisme
oriental (entrav par le vice d'une langue et surtout d'_une criture
mal construites_). Le peuple chinois est pour nous la preuve que dans
l'antiquit, jusqu' l'invention de l'criture alphabtique, l'esprit
humain eut beaucoup de peine  se dployer, comme avant les chiffres
arabes on avait beaucoup de peine  compter. Tout dpend des mthodes:
on ne changera la Chine qu'en changeant sa langue.

Pag. 96, lig. 5. (_Reconnaissez l'autorit_ lgitime.) Pour apprcier le
sens du mot _lgitime_, il faut remarquer qu'il vient du latin
_legi-intimus, intrinsque  la loi_, crit en elle. Si donc la loi est
faite par le _prince seul_, le prince seul se fait lui-mme lgitime:
alors il est purement despote; sa volont est la _loi_. Ce n'est pas l
ce qu'on veut dire; car le mme droit serait acquis  tout pouvoir qui
le renverserait. Qu'est-ce que la _loi_ (source de droit)? Le latin va
encore nous le dire: le radical _leg-ere_, lire, _lectio_, a fait _lex,
res lecta, chose lue_: cette chose lue est un _ordre de faire ou de ne
pas faire telle action dsigne_, et ce, sous la condition d'une _peine_
ou d'une _rcompense_ attaches  l'_observation_ ou  l'_infraction_.
Cet _ordre est lu_  ceux qu'il concerne, afin qu'ils n'en ignorent. Il
a t _crit_, afin d'tre lu sans altration: tel est le sens, et telle
fut l'origine du mot _loi_. De l les diverses pithtes dont il est
susceptible: _loi sage_, _loi absurde_, _loi juste_, _loi injuste_,
selon l'effet qui en rsulte; et c'est cet effet qui caractrise le
pouvoir d'o elle mane. Or, dans l'tat social, dans le gouvernement
des hommes, qu'est-ce que le _juste_ et l'_injuste_? Le juste est de
maintenir ou de rendre  chaque individu ce qui lui appartient: par
consquent, d'abord la vie, qu'il tient d'un _pouvoir au-dessus de
tout_; 2 l'usage des sens et des facults qu'il tient de ce mme
pouvoir; 3 la jouissance des fruits de son travail; et tout cela en ce
qui ne blesse pas les _mmes_ droits en autrui; car s'il les blesse, il
y a _injustice_, c'est--dire rupture d'_galit_ et d'_quilibre_
d'homme  homme. Or, plus il y a de lss, plus il y a d'injustices: par
consquent, si, comme il est de fait, ce qu'on appelle le _peuple_
compose l'immense majorit de la nation, c'est l'intrt, c'est le
bien-tre de cette majorit qui _constitue_ la justice: ainsi la vrit
se trouve dans l'axiome qui a dit, _Salus populi suprema lex esto_. Le
_salut_ du peuple, voil la loi, voil la _lgitimit_. Et remarquez que
le _salut_ ne veut pas dire la _volont_, comme l'ont suppos quelques
fanatiques; car d'abord le peuple peut se tromper; puis comment exprimer
cette volont collective et abstraite? l'exprience nous l'a prouv.
_Salus populi!_ L'art est de le connatre et de l'effectuer.

Pag. 102, lig. 17. (_L'ide de libert contient essentiellement celle de
justice, qui nat de l'galit._) Les mots retracent eux-mmes cette
connexion; car _quilibrium_, _quitas_, _qualitas_ sont tous d'une
mme famille, et l'ide de l'_galit_ matrielle, de la balance, est le
type de toutes ces ides abstraites. La libert elle-mme, bien
analyse, n'est encore que la _justice_: car si un homme, parce qu'il se
dit libre, en attaque un autre, celui-ci, par le mme droit de libert,
peut et doit le repousser; le droit de l'un est gal au droit de
l'autre: la force peut rompre cet quilibre, mais elle devient injustice
et tyrannie de l part du plus bas dmocrate, comme de celle du plus
haut potentat.

Pag. 116, lig. 15. (_Et cette religion_ (de Mahomet) _n'a cess
d'inonder de sang la terr._) Lisez l'histoire de l'islamisme par ses
propres crivains, et vous vous convaincrez que toutes les guerres qui
ont dsol l'Asie et l'Afrique depuis Mahomet, ont eu pour cause
principale le fanatisme apostolique de sa doctrine. On a calcul que
Csar avait fait prir trois millions d'hommes: il serait curieux de
faire le mme calcul sur chaque fondateur de religion.

Pag. 119, lig. 21. (_Et cent autres sectes._) Lisez  ce sujet le
_Dictionnaire des hrsies_, par l'abb Pluquet, qui en a omis un grand
nombre; 2 vol. in-8, petit caractre.

Pag. 122, lig. 3. (_Et les Parsis se diviseront._) Les sectateurs de
Zoroastre, nomms _Parsis_, comme descendants des Perses, sont plus
connus en Asie sous le nom injurieux de _Gaures_ ou _Gubres_, qui veut
dire _infidles_; ils y sont ce que sont les Juifs en Europe. _Mbed_
est le nom de leur _pape_ ou _grand-prtre_. Voy. _Henri lord Hyde_, et
le _Zend-avesta_, sur les rites de cette religion.

_Ibidem_, lig. 26 (_Brahma... rduit  servir de pidestal au lingam._)
_Voy._ le tome Ier in-4 du _Voyage de Sonnerat aux Indes_.

Pag. 124, lig. 13. (_Le Chinois l'adore dans_ Ft). La langue chinoise
n'ayant ni le _B_ ni le _D_, ce peuple a prononc _Ft_ ce que les
Indiens et les Persans prononcent _Bodd_, ou _Bodd_ (par _o_ bref).
_Ft_, ou Pgou, est devenu _Fota_ et _Fta_, etc. Ce n'est que depuis
peu d'annes que l'on commence d'avoir des notions exactes de la
doctrine de Boudd et de ses divers sectaires: nous devons ces notions
aux savants anglais, qui,  mesure que leur nation subjugue les peuples
de l'Inde, en tudient les religions et les moeurs, pour les faire
connatre. L'ouvrage intitul _Asiatick Researches_ est une collection
prcieuse en ce genre: on trouve dans le tome VI, pag. 163, dans le tome
VII, pag. 32 et pag. 399, trois mmoires instructifs sur les _Boudistes_
de _Ceylan_ et de _Birmah_ ou _Ava_. Un crivain anonyme, mais qui
parat avoir mdit ce sujet, a publi dans l'_Asiatick journal de_
1816, mois de janvier et suivants, jusqu'en mai, des lettres qui font
dsirer de plus grands dveloppements. Nous reviendrons  cet article
dans une note du chapitre XXI.

_Ibidem_, lig. 29. (_Le sintoste nie l'existence._) _Voyez_ dans
Kempfer la doctrine des sintostes qui est celle d'_picure_ mle 
celle des _stociens_.

Pag. 125, lig. 4, (_Le Siamois, l'cran talipat  la main._) C'est une
feuille de palmier _latanier_; de l est venu aux bonzes le nom de
_Talapoin_. L'usage de cet cran est un _privilge exclusif_.

_Ibidem_, lig. 9. (_Le sectateur de Confutze cherche son horoscope._)
Les sectateurs de Confucius ne sont pas moins adonns  l'astrologie que
les bonzes: c'est la maladie morale de tout l'Orient.

_Ibidem_, lig. 13. _Le Dala-Lama_, ou _l'immense prtre de La_, est ce
que nos vieilles relations appelaient le prtre _Jean_, par l'abus du
mot persan _Djehn_, qui veut dire le _monde_. Ainsi le prtre _Monde_,
le dieu _Monde_, se lient parfaitement.

Dans une expdition rcente, les Anglais ont trouv des idoles des
_lamas_ qui contenaient des _pastilles sacres_ de la garde-robe du
_grand-prtre_. On peut citer pour tmoins _Hastings_, et le colonel
_Pollier_, qui a pri dans les troubles d'Avignon. On sera bien tonn
d'apprendre que cette ide si rvoltante tient  une ide profonde,
celle de la _mtempsycose_, qu'admettent les _lamas_. Lorsque les
Tartares _avaient_ les reliques du _pontife_ (comme ils le pratiquent),
ils imitent le jeu de l'univers, dont les parties s'absorbent et passent
sans cesse les unes dans les autres. C'est le _serpent qui dvore sa
queue_; et ce serpent est _Boudd_ ou le _monde_.

Pag. 126, lig. 12. (_Qui adorent un serpent dont les porcs sont
avides._) Il arrive souvent que les porcs dvorent des serpents de
l'espce que les ngres adorent, et c'est une grande dsolation dans le
pays. Le prsident de Brosses a rassembl, dans son _Histoire des
Ftiches_, un tableau curieux de toutes ces folies.

(_Voil le Teleute_) Les Teleutes, nation tartare, se peignent Dieu
portant un vtement de toutes les couleurs, et surtout des couleurs
rouge et verte; et parce qu'ils les trouvent dans un habit de dragon
russe, ils en font la comparaison  ce genre de soldat. Les gyptiens
habillaient aussi le dieu _Monde_ d'un habit de toutes couleurs.
_Eusbe, Prep. evang._, p. 115, lib. 111. Les _Teleutes_ appellent Dieu
Bou, ce qui n'est qu'une altration de _Boudd_, le dieu _OEuf_ et
_Monde_.

(_Voil le Kamtschadale_.) Consultez  ce sujet l'ouvrage intitul
_Description des peuples soumis  la Russie_, et vous verrez que le
tableau n'est point charg.

Pag. 140, lig. 28. (_Votre systme porte tout entier sur des sens
allgoriques._) Quand on lit les _Pres_ de l'glise, et que l'on voit
sur quels arguments ils ont lev l'difice de la religion, l'on a peine
 comprendre tant de crdulit ou de mauvaise foi; mais c'tait alors la
manie des allgories: les paens s'en servaient pour expliquer les
actions des dieux, et les chrtiens ne firent que suivre l'esprit de
leur sicle, en le tournant vers un autre ct. Il serait curieux de
publier aujourd'hui de tels livres, ou seulement leurs extraits.

Pag. 144, lig. 24 (_Les Juifs devinrent nos imitateurs, nos disciples._)
_Voy._  ce sujet le tome Ier des _Recherches nouvelles sur
l'Histoire ancienne_, o il est dmontr que le _Pentateuque_ n'est
point l'ouvrage de Mose: cette opinion tait rpandue dans les
premiers temps du christianisme, comme on le voit dans les
_Clmentines_, homlie I, 51, et homlie VIII, 42; mais personne
n'avait dmontr que le vritable auteur ft le grand-prtre _Helkias_,
l'an 618 avant J. C.

Pag. 146, lig. 5. (_Tant de choses analogues aux trois religions._) Les
_Parsis_ modernes et les _Mithriaques_ anciens, qui sont la mme chose,
ont tous les sacrements des chrtiens, mme le _soufflet_ de la
confirmation. Le _prtre de Mithra_, dit Tertullien, _De
prscriptione_, c. 40, promet la dlivrance des pchs par leur _aveu_
et par le _baptme_; et, s'il m'en souvient bien, _Mithra_ marque ses
soldats au front (avec le _chrme_, _Kouphi_ gyptien); il clbre
l'_oblation du pain_, l'image de la _rsurrection_, et prsente la
couronne, en menaant de l'pe, etc.

Dans ces mystres on prouvait l'initi par mille terreurs, par la
menace du feu, de l'pe, etc., et on lui prsentait une couronne, qu'il
refusait, en disant: _Dieu est ma couronne_. (_Voyez_ cette _couronne_
dans la sphre cleste,  ct de _Bootes_.) Les personnages de ces
mystres portaient tous des noms d'_animaux constells_. La messe n'est
pas autre chose que la clbration de ces mystres et de ceux d'leusis.
Le _Dominus vobiscum_ est  la lettre la formule de rception, _chon-k_,
_m_, _p-ak_. Voy. _Beausobre, Histoire du Manichisme_, tom. II.

Pag. 147, lig. 10. Les _Vdas_ ou _Vedams_ sont les livres sacrs ds
Indous, comme les Bibles chez nous. On en compte trois: le _Rick_ Veda,
le _Yadjour_ Veda, et le _Sama_ Veda. Ils sont si rares dans l'Inde, que
les Anglais ont eu beaucoup de peine  en trouver l'original, dont ils
ont fait faire une copie dpose au British Musum. Ceux qui comptent
_quatre_ Vdas, y comprennent l'_Attar_ Veda, qui traite des crmonies,
et qui est perdu. Il y a en suite des commentaires nomms _Upanishada_,
dont l'un a t publi par Anquetil Duperron, sous le titre de
_Oupnekhat_, livre curieux en ce qu'il donne une ide de tous les
autres. La date de ces livres passe 25 sicles au-dessus de notre re;
leur contenu prouve que toutes les rveries des mtaphysiciens grecs
viennent de l'Inde et de l'gypte.--Depuis l'an 1788, les savants
Anglais exploitent dans l'Inde une mine de littrature dont on n'avait
aucune ide en Europe, et qui prouve que la civilisation de l'Inde
remonte  une trs-haute antiquit. Aprs les _Vdas_ viennent les
_Chastras_, au nombre de six. Ils traitent de thologie et de sciences.
Puis viennent au nombre de 18, les _Pouranas_, qui traitent de
mythologie et d'histoire: voyez le _Bahgouet-guta_, le _Baga Vedam_, et
l'zour-Vedam, traduits en franais, etc.

Pag. 151, lig. 14. Toute cette cosmogonie des _lamas_, des _bonzes_, et
mme des brames, comme l'atteste Henri Lord, revient littralement 
celle des anciens gyptiens. Les _gyptiens_, dit Porphyre, _appellent
Kneph l'intelligence ou cause effective_ (de l'univers). Ils racontent
que ce dieu rendit par la bouche un _oeuf_, duquel fut produit un autre
_dieu_, nomm _Phtha_ ou Vulcain (le feu principe, le soleil;) et ils
ajoutent que cet _oeuf_ est le monde. _Eusoeb., Prep. evang._, pag. 115.

Ils reprsentent, dit-il ailleurs, le dieu _Kneph_ ou la cause
efficiente, sous la forme d'un homme de couleur bleu fonc (celle du
ciel), ayant en main un sceptre, portant une ceinture, et coiff d'un
petit _bonnet royal de plumes trs-lgres_, pour marquer combien est
_subtile_ et fugace l'ide de cet tre. Sur quoi j'observerai que
_Kneph_, en hbreu, signifie une _aile_, une _plume_; que cette couleur
bleue (cleste) se trouve dans la plupart des dieux de l'Inde, et
qu'elle est, sous le nom de _narayan_, une de leurs pithtes les plus
clbres.

Pag. 153, lig. 25. (_Que les lamas ne sont que des manichens._) _Voyez_
l'Histoire du Manichisme, par Beausobre, qui prouve que ces sectaires
furent purement des zoroastriens; ce qui fait remonter l'existence de
leurs opinions 1200 ans avant J. C. Il suit de l que _Boudd Chaucasam_
fut encore antrieur, puisque la doctrine _boudiste_ se trouve dans les
plus anciens livres indiens, dont la date passe 3100 ans avant notre re
(tel que le _Bahgouet-guta_). Observez d'ailleurs que _Boudd_ est la
9e _avatar_ ou _incarnation de Vichenou_, ce qui le place 
l'origine de cette thologie. En outre, chez les Indiens, les Chinois,
les Thibtains, etc., _Boudd_ est le nom de la plante que nous appelons
_Mercure_, et du jour de la semaine consacr  cette plante (le
mercredi); cela le remonte  l'origine du calendrier; en mme temps cela
nous l'indique primitivement identique  _Herms_, ce qui tend son
existence jusqu'en gypte. Maintenant remarquez que les prtres
gyptiens racontaient qu'_Herms mourant_ avait dit: Jusqu'ici j'ai
vcu exil de ma vritable patrie; j'y retourne: ne me pleurez pas; je
retourne  la cleste patrie o chacun se rend  son tour: l est Dieu;
cette vie n'est qu'une mort. Voyez _Chalcidius in Timoeum_. Or, cette
doctrine est prcisment celle des _boudistes anciens_, ou _samanens_,
des _pythagoriciens_ et des _orphiques_. Dans la doctrine d'Orphe, le
_dieu monde_ est reprsent par un _oeuf_: dans les idiomes hbreu et
arabe, l'oeuf se nomme _baidh_, analogue  _Bodd_ (Dieu), et  _Bod_,
en persan l'_existence, ce qui est_ (le monde), _Bodd_ est encore
analogue  _bed_ et _vad_, qui chez les Indiens signifie _science_.
Herms en tait le dieu: il tait l'auteur des livres sacrs ou _Vdas_
gyptiens. On voit quels rameaux prsente, et  quelle antiquit tout
ceci nous porte. Maintenant le prtre _boudiste d'Ava_ ajoute: Qu'il
est de foi que, de temps  autre, le ciel envoie sur la terre des
_Boudda_ pour _amender les hommes_, les _retirer de leurs vices_, et les
_remettre en voie de salut_. Avec un tel dogme rpandu dans l'Inde,
dans la Perse, dans l'gypte, dans la Jude, on sent combien les esprits
ont d tre disposs ds long-temps  ce que des sicles postrieurs
nous offrent.

Pag. 154, lig. 6. (_Long-temps avant Isous_.) D'aprs les notions des
savants anglais de l'Inde, la doctrine de _Boudda_ y est trs-ancienne.
L'crivain anonyme que nous avons cit, pag. 319, lig. 23, cite un
trait crit il y a peu d'annes par le chef des prtres _bouddites_
d'_Ava_,  la prire de l'vque catholique de cette ville, qui dit:
Que les _dieux_ qui ont apparu dans le prsent monde jusqu' ce jour,
sont au nombre de quatre, savoir: _Boudda Chaucasam, Boudda Gonagom,
Boudda Gaspa_, et _Boudda Gautama_, duquel la loi rgne actuellement;
il obtint la divinit  trente-cinq ans, et passa  l'immortalit 2362
ans (avant la date du dit crit, qui se place vers 1805.) Par
consquent _Gautama_ serait mort vers l'an 557 avant l're chrtienne,
au temps o rgnait Kyrus en Perse, et o florissait Pythagore.

2 D'autre part, des crivains arabes et persans, cits dans l'Hist. des
Huns, tom. II, par de Guignes; dans l'Hist. de la Chine, tom. V, in-4,
note de la page 50, et dans la prface de l'_Ezour Vedam_
(Yadjour-Veda), placent l'apparition d'un autre _Boudda_  l'anne 1027
avant notre re (ce serait _Gaspa_).

3 Le tableau _statistique_ de l'empereur mogol _Akbar_, intitul _Ain
Akberi_, traduit par Gladwin, dit, pag. 433, tom. II, que _Boudd_ avait
disparu 2962 ans avant l'an 40 de cet empereur, c'est--dire 1366 ans
avant J.-C. (ce serait _Gonagom_.)

Pag. 154, lig. 14 (_Fonds sur l'absence de tout tmoignage
authentique._) Tout le monde sait, disait _Fauste_, qui, quoique
manichen, fut un des plus savants hommes du IIIe sicle, tout le
monde sait que les vangiles n'ont t crits ni par J.-C. ni par ses
aptres, mais _long-temps_ aprs, par des inconnus, qui, jugeant bien
qu'on ne les croirait pas sur des choses qu'ils n'avaient pas vues,
mirent  la tte de leurs rcits des noms d'aptres ou d'hommes
apostoliques et contemporains. Sur cette question, voyez l'_Histoire
des Apologistes de la Religion chrtienne_, attribue  Frret, mais qui
est de Burigny, membre de l'Acadmie des inscriptions. _Voyez_ aussi
Mosheim, _De rbus christianorum_; _Correspondance of Atterbury_,
Archbishop, 5 vol. in-8, 1798; Toland, _Nazarenus_; et Beausobre,
_Histoire du Manichisme_, tom, I. Il rsulte de tout ce qu'on a crit
pour et contre, que l'origine prcise du christianisme n'est pas connue;
que les prtendus tmoignages de Josphe (_Antiq. jud._, lib. XVIII, c.
3) et de Tacite (_Annales_, lib. XV, c. 44) ont t interpols vers le
temps du concile de Nike, et que personne n'a encore mis en vidence le
fait radical, c'est--dire l'existence relle du personnage qui a
occasion le systme. Sans cette existence nanmoins, il serait
difficile de concevoir l'apparition du systme  son poque connue,
encore qu'il ne soit pas sans exemple en histoire de voir des
suppositions gratuites et absolues. Pour rsoudre ce problme, vraiment
curieux et important, il faudrait qu'un esprit dou de sagacit, muni
d'instruction, et surtout d'impartialit, profitant des recherches dja
faites, y ajoutt un tableau comparatif de la doctrine des boudistes, et
spcialement de la secte de _Samana Gautama_, contemporain de Kyrus;
qu'il examint quelle fut la facilit des communications de l'Inde avec
la Perse et la Syrie, surtout depuis le rgne de Darius Hystaspe, qui,
selon Agathias et Ammien, consulta les sages de l'Inde, et introduisit
plusieurs de leurs ides chez les mages; quelle fut encore cette
facilit depuis Alexandre, sous les Sleucides, qui entretenaient des
relations diplomatiques avec les rois indiens, il verrait que, par suite
de ces communications, le systme des samanens put se rpandre de
proche en proche jusqu'en gypte; qu'il put tre la cause dterminante
de la corporation des essniens en Jude, etc,: alors il ne resterait
plus qu' examiner si, toutes choses tant ainsi prpares, l'exaltation
gnrale des esprits n'a pas pu susciter un individu qui aurait rempli
le rle dsign: soit que lui-mme se ft cru et annonc pour tre le
_personnage_ attendu, soit que ce ft la multitude qui, enthousiasme de
sa conduite, de sa doctrine et de ses prdications, lui en et attribu
l'emploi. Dans l'un et l'autre cas, il serait conforme aux probabilits
humaines que des attroupements populaires eussent excit la surveillance
et l'inquitude du gouvernement romain, et qu'enfin un incident
remarquable, tel que l'_entre_ en Jrusalem, et dtermin le prfet 
une mesure de rigueur,  un acte de svice qui aurait brusquement
termin ce drame ( peu prs comme il est racont), mais qui n'aurait
fait qu'accrotre l'intrt pour le personnage regrett, et par-l donn
lieu  des rcits et  des associations dont le rsultat cadrerait
parfaitement avec l'tat de choses qui apparat ensuite dans l'histoire.
Sans doute l o manque son tmoignage positif, l'on ne pourrait tablir
ce qu'on appelle _certitude morale_; mais par l'enchanement des causes
et des effets, on pourrait arriver  un degr de _probabilit_ qui en
produirait l'effet; puisque d'ailleurs, avec les tmoignages les plus
positifs, l'histoire n'a jamais de droit qu'aux plus ou moins grandes
probabilits.

_Ibidem_, lig. 27. (_La doctrine intrieure_) Les boudistes ont deux
doctrines, l'une _publique_ et ostensible, l'autre _intrieure_ et
secrte, prcisment comme les prtres gyptiens. Pourquoi cette
diffrence? demandera-t-on. C'est que la doctrine _publique_ enseignant
les _offrandes_, les _expiations_, les _fondations_, etc., il est
_utile_ de la prcher au peuple; au lieu que l'autre enseignant le
_nant_ et ne rapportant rien, il convient de ne la faire connatre
qu'aux adeptes. On ne peut classer plus videmment les hommes en
_fripons_ et en _dupes_.

Pag. 156, lig. 18. (_Voil ce qu'a rvl notre Boudah._) Ce sont les
propres termes de _La Loubre_, dans sa Description du royaume de Siam
et de la thologie des _bonzes_. Leurs dogmes, compars  ceux des
anciens philosophes de la Grce et de l'Italie, retracent absolument
tout le systme des stociens et des picuriens, ml avec des
superstitions astrologiques et quelques traits du pythagorisme.

Pag. 165, lig. 4. (_La barbarie originelle du genre humain._) C'est le
tmoignage unanime de toutes les histoires, et mme des lgendes, que
les premiers hommes furent partout des sauvages, et que ce fut pour les
civiliser et leur apprendre  _faire du pain_, que les dieux se
manifestrent.

_Ibidem_, lig. 9. (_N'acquiert d'ides que par l'intermde de ses
sens_). Voil prcisment o ont chou les anciens, et d'o sont venues
leurs erreurs: ils ont suppos les _ides de Dieu innes_, coternelles
 l'ame; et de l toutes les rveries dveloppes dans Platon et
Iamblique. _Voy._ le _Time_, le _Phdon_, et _de Mysteriis gyptiorum_,
sect. Ire, chap, 3.

Pag. 170, lig. 21. (_Le tmoignage de tous les anciens monuments._) Il
rsulte clairement, dit Plutarque, des _vers d'Orphe_ et des livres
_sacrs_ des gyptiens et des Phrygiens que la _thologie_ ancienne,
non-seulement des Grecs, mais en gnral de tous les peuples, ne fut
autre chose qu'un _systme de physique, qu'un tableau des oprations de
la nature_, envelopp _d'allgories mystrieuses et de symboles
enigmatiques_: de manire que la multitude ignorante s'attacht plutt
au sens apparent qu'au sens cach, et que mme dans ce qu'elle
comprenait de ce dernier, elle suppost toujours quelque chose de plus
profond que ce qui paraissait. _Plutarque, fragment d'un ouvrage perdu,
cit dans Eusbe, Prpar. evang._ lib. III, chap. I, page 85.

La plupart des philosophes, dit _Porphyre_, et entre autres _Chremon_
(_qui vcut en gypte dans le premier sicle de l're chrtienne_) ne
pensent pas qu'il ait jamais exist d'autre monde que celui que nous
voyons: et ils ne reconnaissent pas d'_autres dieux_, de tous ceux
qu'allguent les gyptiens, que ce que l'on appelle vulgairement les
_plantes_, les _signes du zodiaque_ et les _constellations_, qui jouent
avec eux en aspect (de _lever_ et de _coucher_);  quoi ils ajoutent
_leurs divisions_ de _signes_ en _dcans_ ou _matres du temps_, qu'ils
appellent les _chefs forts et puissants_ dont les _noms_, les _vertus
curatives_ des maladies, les _couchers_, les _levers_, les _prsages_ de
ce qui doit arriver, font la matire des almanachs (c'est--dire que les
prtres gyptiens faisaient de vritables almanachs de _Mathieu
Laensberg_); car lorsque les prtres disaient que le soleil tait
l'_architecte_ de l'univers, Chremon sentait que tous leurs rcits sur
_Isis_ et sur _Osiris_, que toutes leurs fables sacres se rapportaient
en partie aux plantes, aux phases de la lune; au cours du soleil, en
partie (_aux toiles de_) l'hmisphre du jour et de la nuit, ou au
fleuve du Nil, en un mot,  des tres physiques, naturels, et rien  des
tres _immatriels_ et _dpourvus_ de corps... Tous ces philosophes
croient que les mouvements de notre volont et de nos actions dpendent
de ceux des astres, qu'ils en sont dirigs; et ils se soumettent aux
lois d'une _ncessit_ (physique) qu'ils appellent _destin_ ou _fatum_,
supposant une chane (de causes et d'effets) qui lie, par je ne sais
quel lien, tous les hommes entre eux (depuis l'atome) jusqu' la
puissance suprieure et  l'influence premire de ces _dieux_; en sorte
que, soit dans les temples, soit dans les _simulacres_ ou _idoles_, ils
n'adorent autre chose que la _puissance de la destine_, (Porphyr.
_Epis. ad Ianebonem_.)

Pag. 171, lign. 11. (_Exigea la connaissance des cieux._) Jusqu' ce
jour on a rpt, sur l'autorit indirecte de la _Gense_, que
l'astronomie avait t invente par les _enfants de No_. On a racont
gravement que, ptres errants dans les plaines de _Sennaar_, ils
employaient leur dsoeuvrement  rdiger un systme des cieux; comme si
des ptres avaient _besoin_ de connatre plus que l'toile polaire, et
comme si le _besoin_ n'tait pas l'unique motif de toute invention! Si
les anciens pasteurs furent si studieux et si habiles, comment
arrive-t-il que les modernes soient si ignorants et si ngligents? Or,
il est de fait que les Arabes du dsert ne connaissent pas six
constellations, et qu'ils n'entendent pas un mot d'astronomie.

Pag. 172, lign. 12. (_Des gnies auteurs des biens et des maux._) Il
parat que par le mot _genius_ les anciens ont entendu proprement une
_qualit_, une _facult gnratrice_, productrice; car tous les mots de
cette famille reviennent  ce sens: _generare_, _genos_, _genesis_,
_genus_, _gens_.

Les sabens anciens et modernes, dit Maimonides, reconnaissent un dieu
principal, fabricateur du monde et possesseur du ciel; mais  cause de
son loignement trop grand, ils le pensent inaccessible; et imitant la
conduite du peuple  l'gard des rois, ils emploient auprs de lui pour
mdiateurs les _plantes_ et leurs _anges_, auxquels ils donnent le
titre de princes et de rois, et qu'ils supposent habiter dans ces corps
lumineux, comme dans des _palais_ ou _tabernacles_, etc. (More
Nebuchim, pars III, c. 29.)

_Ibidem_, lign. 28. (_Un sexe tir du genre de son appellation._) Selon
qu'un objet se trouva du genre masculin ou fminin dans la langue d'un
peuple, le dieu qui porta son nom se trouva mle ou femelle chez ce
peuple. Ainsi les Cappadociens disaient le _dieu Lunus_ et la _desse
Soleil_; et ceci prsente sans cesse les mmes tres sous des formes
diverses, dans la mythologie des anciens.

Pag. 173, lig. 20. (_Ce qui contribue  la conservation de soi et de ses
semblables._)  ceci Plutarque ajoute que ces prtres (gyptiens) ont
toujours fait le plus grand cas de la conservation de la sant..., et
qu'ils la regardent comme une condition ncessaire au service des dieux
et  la pit, etc. (Voy. _Isis_ et _Osiris_,  la fin.)

_Ibidem_, lig. 26.(_Paraissent remonter au del de quinze mille ans._)
L'orateur historien suit ici l'opinion du savant _Dupuis_, qui d'abord
en son mmoire sur l'_Origine des Constellations_, puis dans son grand
ouvrage sur l'_Origine de tous les Cultes_,  rassembl une foule de
preuves que jadis la _balance_ tait place  l'quinoxe du printemps,
et le _belier_  l'quinoxe d'automne, c'est--dire que la _prcession_
des quinoxes a caus un dplacement de plus de sept signes. L'action de
ce phnomne est incontestable: les calculs les plus rcents l'valuent
 50 secondes, 12 ou 15 tierces par an; donc chaque degr de signe
zodiacal est dplac et _mis en arrire_, en 71 ans 8 ou 9 mois; donc un
sign entier, en 2152 ou 53 ans. Or si, comme il est de fait, le point
quinoxial du printemps fut juste au 1er degr du _belier_, l'an 388
avant J.-C.; c'est--dire si,  cette poque, le soleil avait parcouru
et mis en arrire tout ce signe pour entrer dans les _poissons_, qu'il a
quitts de nos jours, il s'ensuit qu'il avait quitt le _taureau_ 2153
ans auparavant, c'est--dire vers l'an 2540 avant J.-C., et qu'il y
tait entr vers l'an 4692 avant J.-C. Ainsi, remontant de signe en
signe, le 1er degr du _belier_ avait t le point quinoxial
d'automne environ 12,912 ans avant l'an 388, c'est--dire 13,300 ans
avant l're chrtienne: ajoutez nos dix-huit sicles, vous avez 15,100
ans, et de plus la quantit de temps et de sicles qu'il fallut pour
amener les connaissances astronomiques  ce degr d'lvation.
Maintenant remarquez que le culte du signe _taureau_ joue un rle
principal chez les gyptiens, les Perses, les Japonais, etc.; ce qui
indique  cette poque une marche commune d'ides chez ces divers
peuples. Les 5 ou 6000 ans de la Gense ne font objection que pour ceux
qui y croient par ducation: (_Voy._  ce sujet l'analyse de la Gense,
dans le tom. Ier des _Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne_;
voy. aussi l'_Origine des Constellations_, par Dupuis, 1781; _l'Origine
des Cultes_, en 3 vol. in-4, 1794, et le _Zodiaque chronologique_,
in-4, 1806.)

Pag. 176, lig. 2. (_Les noms des objets terrestres qui leur
rpondaient._) Les anciens, dit Maimonides, portant toute leur
attention sur l'agriculture, donnrent aux toiles des noms tirs de
leurs occupations pendant l'anne. (_More Neb._..., pars V.)

Pag. 177, lig. 19. (_Tel fut le moyen d'appellation._) Les anciens
disaient: _crabiser_, _capriser_, _tortuiser_, comme nous disons
_serpenter_, _coqueter_; tout le langage a t construit sur ce
mcanisme.

Pag. 179, lig. 26. (_En qui la vertu des astres s'tait insre._) Les
anciens astrologues, dit le plus savant des Juifs (Maimonides), ayant
consacr  chaque plante une couleur, un animal, un bois, un mtal, un
fruit, une plante, ils formaient de toutes ces choses une _figure_ ou
reprsentation de l'astre, observant pour cet effet de choisir un
_instant appropri, un jour heureux_, tel que la _conjonction_ ou tout
autre aspect favorable; par leurs crmonies (magiques), ils croyaient
pouvoir faire passer dans ces _figures_ ou _idoles_ les influences des
tres suprieurs (leurs modles). C'taient ces idoles qu'adoraient les
_Kaldens-sabens_: dans le culte qu'on leur rendait, il fallait tre
vtu de la couleur propre.... Ainsi, par leurs pratiques, les
astrologues introduisirent l'idoltrie, _ayant pour objet de se faire
regarder comme les dispensateurs des faveurs des cieux_; et parce que
les peuples anciens taient entirement adonns  l'agriculture, ils
leur persuadaient qu'ils avaient le pouvoir de disposer des _pluies_ et
des autres biens des saisons; ainsi, toute l'agriculture s'exerait par
des rgles d'astrologie, et les prtres faisaient des talismans pour
chasser les sauterelles, les mouches, etc. Voy. _Maimonides_, _More
Nebuchim_, pars 111, c. 9.

Les prtres gyptiens, indiens, perses, etc., prtendent lier les dieux
 leurs idoles, les faire descendre du ciel  leur gr; ils menacent le
soleil et la lune de rvler les secrets des mystres, d'branler les
_cieux_, etc. _Eusbe, Prparat. evang._, pag. 198; et Iamblique, _de
Mysteriis gyptiorum_.

Pag. 180, lign. 12. (_Fut cens en remplir les rles astronomiques._) Ce
sont les propres paroles de Iamblique, _de Symbolis gyptiorum_, c. 2,
sect. 7. Il tait le grand _Prote, le mtamorphiste universel_.

Pag. 181, lig. 22. (_Votre tonsure est le disque du soleil._) Les
Arabes, dit Hrodote, lib. III, _se rasent la tte en rond et autour des
tempes_, ainsi que se la rasait, disaient-ils, Bacchus (qui est le
soleil). Jrmie, c. 25, V. 23, parle de cette coutume. La touffe que
conservent les musulmans est encore prise du soleil, qui, chez les
gyptiens, tait peint, au solstice d'hiver, n'ayant plus _qu'un cheveu
sur la tte_. (_Votre tole est son zodiaque_). Les toles de la desse
de Syrie et de la Diane d'phse, d'o drive celle des prtres, portent
les douze animaux du zodiaque. Les _chapelets_ se retrouvent dans toutes
les idoles indiennes, composes il y a plus de 4500 ans, et leur usage
est universel et immmorial en Asie. La _crosse_ est prcisment le
bton de _Bootes_ ou _Osiris_. (_Voy._ la planche III.) Tous les lamas
portent la mitre, ou bonnet _conique_, qui tait l'emblme du soleil.

Pag. 182, lig. 21. (_On en fit la vie historique d'Hercule._) _Voy._
l'ouvrage de Dupuis, _Origine des Constellat_, et _Origine de tous les
Cultes_.

Pag. 183, lig. 19. (La runion de ces figures avait des sens convenus.)
Le lecteur verra sans doute avec plaisir plusieurs exemples des
hiroglyphes des anciens.

Les gyptiens, dit Hor-Apollo, dsignent l'ternit par les figures du
soleil et de la lune. Ils figurent le monde par un serpent bleu 
_cailles jaunes_ (_les toiles_; c'est le dragon chinois). S'ils
veulent exprimer l'anne, ils reprsentent _Isis_, qui dans leur langue
se nomme aussi _Sothis_, ou la _canicule_, premire des constellations,
par le lever de qui l'anne commenait. Son inscription  Sas tait:
_C'est moi qui me lve dans la constellation du chien_.

Ils figurent aussi l'anne par un _palmier_, et le mois par un
_rameau_, parce que, chaque mois, le palmier pousse une branche.

Ils la figurent encore par le quart d'un arpent. (L'arpent entier,
divis en _quatre_, dsignait la priode bissextile de quatre ans:
l'abrviation de cette figure du champ quadripartite est visiblement la
lettre _ha_ ou _hth_, septime de l'alphabet samaritain; les lettres
alphabtiques pourraient bien n'tre que des abrviations d'hiroglyphes
astronomiques, et par cette raison on aurait crit de droite  gauche,
dans le sens de la marche des toiles.) Ils dsignent un _prophte_ par
l'image d'un _chien_, attendu que l'astre-chien (_Anoubis_) annonce par
son lever l'inondation.

Ils peignent l'inondation par un lion, parce qu'elle arrive sous ce
signe; et de l, dit Plutarque, l'usage des figures de lion vomissant de
l'eau  la porte des temples.

Ils expriment Dieu et la destine par une toile. Ils reprsentent
aussi Dieu, dit Porphyre, par une pierre _noire_, parce que sa nature
est _tnbreuse_, _obscure_. Toutes les choses blanches expriment les
dieux _clestes_, _lumineux_; toutes les _circulaires_ expriment le
monde, la _lune_, le _soleil_, les _orbites_; tous les _arcs_ et
_croissans_, la lune.... Ils figurent le _feu_ et les dieux de l'Olympe
par des _pyramides_ et des _oblisques_ (le nom du soleil, _Baal_, se
trouve dans ce dernier mot); le soleil par un _cne_ (la mitre
d'Osiris); la terre par un cylindre (qui roule); la puissance
gnratrice (de l'air) par le _phallus_, et celle de la terre par un
triangle, emblme de l'organe femelle. (_Euseb., Prpar. evang._, p.
98.)

Le limon, dit Iamblique, _de Symbolis_, sect. 7, c. 2, dsigne la
_matire_, la puissance _gnrative_ et _nutritive_; tout ce qui reoit
la _chaleur_, la _fermentation_ de la vie.

Un homme assis sur le _lotos_ ou _nnuphar_ dsigne l'_esprit moteur_
(le soleil), qui, de mme que cette plante vit dans l'eau sans toucher
au limon, existe pareillement spar de la matire, nageant dans
l'espace, _se reposant sur lui-mme_; _rond_ dans toutes ses parties,
comme le fruit, les feuilles et les fleurs du _lotos_. (Brahma a des
yeux de lotos, dit le _Chaster Nardisen_, pour dsigner son
intelligence, son _oeil_, qui surnage  tout, comme la fleur du _lotos_
sur l'eau.) Un homme au timon d'un vaisseau, continue Iamblique, dsigne
le _soleil_ qui _gouverne_ tout. Et Porphyre nous dit que c'est encore
lui que reprsente un homme dans un vaisseau sur un crocodile (amphibie,
emblme de l'air et de l'eau.)

 lphantine on adorait une figure d'homme _assis, de couleur bleue_,
ayant une tte de _belier_, et des cornes de bouc qui embrassaient le
disque; le tout pour figurer la conjonction du soleil dans le belier
avec la lune. La couleur bleue dsigne la puissance attribue  la lune
dans cette conjonction, d'lever les eaux en _nuages_ (apud Euseb.,
_Prpar. evang._, pag. 116).

L'pervier est l'emblme du _soleil_ et de la _lumire_,  raison de
son vol rapide et lev au plus haut de l'air, o _abonde la lumire_.

Le poisson est l'emblme de l'aversion, et l'hippopotame de la
violence, parce que, dit-on, il tue son pre et viole sa mre. De l,
dit Plutarque, l'inscription hiroglyphique du temple de Sas, o l'on
voit peints sur le vestibule, 1 un enfant, 2 un vieillard, 3 un
pervier, 4 un poisson, et 5 un hippopotame; ce qui signifie: 1
arrivants ( la vie), et 2 partants, 3 dieu, 4 hait, 5 l'injustice.
(Voyez _Isis_ et _Osiris_.)

Les gyptiens, ajoute-t-il, peignent le _monde_ par un scarabe, parce
que cet insecte pousse  contre-sens de sa marche une boule qui contient
ses _oeufs_, comme le ciel des fixes pousse le _soleil_ (jaune de l'oeuf)
 contre-sens de sa rotation.

Ils peignent le monde par le nombre _cinq_, qui est celui des lments,
savoir, dit Diodore, la terre, l'eau, l'air, le feu et l'ther ou
_spiritus_ (ils sont les mmes chez les Indiens); et, selon les
mystiques, dans Macrobe, ce sont le Dieu suprme ou premier mobile,
l'intelligence ou _mens_ ne de lui, l'ame du monde qui en procde, les
sphres clestes et les choses terrestres. De l, ajoute Plutarque,
l'analogie de _pent_, _cinq_ (en grec),  _Pan_, le _tout_.

L'ne, dit-il encore, dsigne _Typhon_, parce qu'il est de couleur
_rousse_, comme lui: or, Typhon est tout ce qui est _bourbeux_,
limoneux (et j'observerai qu'en hbreu, _limon_, couleur _rousse_, et
_ne_, sont des mots forms de la mme racine _hamr_). De plus,
Iamblique nous a dit que le _limon_ dsignait la _matire_, et il ajoute
ailleurs que tout _mal_, toute _corruption_ viennent de la matire; ce
qui, compar au mot de Macrobe, _tout est prissable_, sujet au
changement dans la sphre cleste, nous donne la thorie du systme
d'abord physique, puis moralis, d _bien_ et du _mal_ des anciens.
(_Voy._ encore le Mmoire _sur le zodiaque de Dendera_, que le savant
Dupuis a insr dans le journal intitul: _Revue philosophique_, anne
1801.)

Pag. 187, lig. 1. (_Une cause insense de superstition._) C'est le
propre texte de Plutarque, qui raconte que ces divers cultes furent
donns par un roi d'gypte, aux diffrentes villes, pour les dsunir et
les asservir (et ces rois taient pris dans la caste des prtres). V.
_Isis_ et _Osiris_.

Pag. 189, lig. 15. (_Dans la projection de la sphre que traaient les
prtres astronomes._) Les anciens prtres eurent trois espces de
projection, qu'il est utile de faire connatre au lecteur.

Nous lisons dans _Eubulus_, dit Porphyre, que _Zoroastre_ fut le
premier qui, ayant choisi dans les montagnes voisines de la Perse une
caverne agrablement situe, la consacra  _Mithra_ (le soleil),
_crateur_ et _pre_ de toutes choses, c'est--dire qu'ayant partag cet
antre en divisions gomtriques qui reprsentaient les _climats_ et les
_lments_, il imita en petit l'ordre et la disposition de l'univers par
_Mithra_. Aprs Zoroastre, ce devint un usage de consacrer les antres 
la clbration des _mystres_; en sorte que, de mme que les temples
sont affects aux dieux clestes, les autels champtres aux hros et aux
dieux terrestres, les souterrains aux dieux _infernaux_ (infrieurs); de
mme les _antres_ et les grottes furent spcialement attribus au
_monde_,  l'_univers_ et aux nymphes: de l est venue  Pythagore et 
Platon l'ide d'appeler le _monde_ une _caverne_, un _antre_.
(_Porphyre_, _De antro Nympharum_.)

Voici donc une premire projection en relief; et quoique les _Perses_
aient fait honneur de son invention  Zoroastre, on peut assurer qu'elle
eut lieu chez les gyptiens, et que mme tant la plus simple, elle dut
y tre la plus ancienne; les cavernes de Thbes, remplies de peintures,
autorisent ce sentiment.

En voici une seconde. Les _prophtes_ ou _hirophantes_ des gyptiens,
dit l'vque Synnesius, qui avait t _initi_ aux mystres, ne
permettent pas aux ouvriers ordinaires de faire les idoles ou images des
dieux; mais ils descendent eux-mmes dans les _antres_ sacrs, o ils
ont des coffres cachs, qui renferment certaines _sphres_ sur
lesquelles ils composent ces images en secret et  l'insu du _peuple_,
qui mprise les choses simples et naturelles, et qui veut des _prodiges_
et des _fables_. (_Syn., in Calvit._) C'est--dire que les prtres
avaient des sphres armillaires comme les ntres; et ce passage, si
concordant avec celui de Chrmon, nous donne la cl de toute leur
_thologie astrologique_.

Enfin, ils avaient des _plans plats_, dans le genre de la planche III;
avec cette diffrence, que leurs plans, trs-compliqus, portaient
toutes leurs divisions fictives de _dcans_ et _sous-dcans_, avec les
indications (hiroglyphiques) de leurs influences. Kirker en a donn une
copie dans son OEdipe gyptien, et Gbelin un fragment figur dans son
volume du calendrier (sous le nom de _Zodiaque_ gyptien). Les anciens
gyptiens, dit l'astrologue _Julius Firmicus_ (_Astron_., lib. II, c. 4,
et lib. IV, c. 16), divisent chaque signe du zodiaque en trois sections;
et chaque section fut sous la direction d'un tre fictif, qu'ils
appelrent _dcan_ ou _chef de dixaine_; en sorte qu'il y eut trois
_dcans_ par mois et trente-six par an. Or, ces _dcans_, qui furent
aussi appels _dieux_ (Thoi), rglent les destines des hommes..., et
ils taient spcialement placs dans certaines toiles.... Dans la suite
on imagina en chaque dixaine trois autres _dieux_, que l'on appela les
_dispensateurs_; de sorte qu'il y en eut neuf par mois, qui furent
encore diviss en un nombre infini de _puissances_. (Les Perses et les
Indiens firent leurs sphres sur des plans semblables; et si l'on
dressait un tableau de la description qu'en donne Scaliger  la fin de
Manilius, l'on y verrait prcisment la dfinition de leurs
hiroglyphes, car chaque article en est un.)

_Ibidem_, lig. 18. (_L'hmisphre d'hiver lui tait antipode._) Voil
prcisment pourquoi le nom d'Ahrimanes tait toujours crit par les
Perses renvers ainsi: _Ahrimn [note du transcripteur: mot en sens dessus dessous
en arrire.]_.

Pag. 190, lig. 12. (_Typhon, c'est--dire le dluge,  raison des
pluies._) Typhon, prononc _touphon_ par les Grecs, est prcisment le
_touphan_ arabe, qui veut dire _dluge_; et tous ces dluges des
_mythologies_ ne sont, tantt que l'_hiver_ et les pluies, et tantt le
dbordement du Nil; de mme que les prtendus _incendies_ qui doivent
terminer le _monde_, ne sont que la _saison_ d't. Voil pourquoi
Aristote, _De meteoris_, lib. 1, c. 14, dit que l'hiver de la grande
anne cyclique est un _dluge_, et son t un _incendie_. Les
gyptiens, dit Porphyre, emploient chaque anne un talisman en _mmoire_
du monde; au solstice d't, ils marquent de _rouge_ les _maisons_, les
_troupeaux_, les _arbres_, disant que ce jour-l tout le monde a t
_incendi_. C'tait aussi alors que se clbrait la danse _pyrrhique_ ou
de l'_incendie_. (Et ceci explique l'origine des purifications par le
feu et par l'eau, car ayant appel le tropique du cancer _portes des
cieux_ et de la _chaleur_ ou _feu_ cleste, et celui du capricorne
_porte du dluge_ ou de _l'eau_, il fut cens que les esprits ou ames
qui passaient par ces portes pour aller et venir aux cieux, taient
_rtis_ ou _baigns_: de l le _baptme_ de Mithra, et le passage 
travers les flammes, pratiqus dans tout l'Orient long-temps avant
Mose.)

_Ibidem_, lig. 14. (_Dans la Perse_, _en un temps postrieur._) Dans un
temps postrieur, c'est--dire lorsque le belier devint le signe
quinoxial, ou plutt lorsque le drangement du ciel eut fait apercevoir
que ce n'tait plus le taureau.

Pag. 191, lig. 11. (_Tous les actes religieux du genre gai._) Toutes les
ftes anciennes, relatives au retour ou  l'exaltation du soleil,
portaient ce caractre: de l les _hilaria_ du calendrier romain au
_passage_ (pascha) de l'quinoxe vernal. Les danses taient des
imitations de la marche des plantes. Celle des derviches la figure
encore aujourd'hui.

_Ibid._, lig. 17. (_Tous les actes religieux du genre triste._) On
n'offre, dit Porphyre, de sacrifices sanglants qu'aux dmons et aux
gnies malfaisants, pour dtourner leur colre.... Les dmons aiment le
sang, l'_humidit_, la puanteur. _Apud Euseb._, _Prp. evang._, p. 173.

Les gyptiens, dit Plutarque, n'offrent de victimes sanglantes qu'
Typhon. On lui immole un boeuf roux; et l'animal de sacrifice est un
animal excr, charg de tous _les pchs du peuple_ (le bouc de
Mose). Voyez _De Iside et Osiride_.

(_Ce partage des animaux en sacrs et abominables._) Strabon dit, 
l'occasion de Mose et des Juifs: De la superstition sont nes les
prohibitions de certaines viandes et les circoncisions.--Et j'observe,
 l'gard de cette dernire pratique, que son but tait d'enlever au
symbole d'Osiris (phallus) l'_obstacle_ prtendu de la fcondation:
obstacle qui portait le sceau de Typhon, dont la nature, dit Plutarque,
est tout ce qui _empche, s'oppose, fait obstruction_.

Pag. 197, lig. 6. (_Les heureux n'y donneront point d'ombre._) Il est 
ce sujet un passage de Plutarque si intressant et si explicatif de tout
ce systme, que le lecteur nous saura gr de le lui citer en entier;
aprs avoir dit que la thorie du _bien_ et du _mal_ avait de tout temps
exerc les physiciens et les thologiens: Plusieurs, ajoute-t-il,
croient qu'il y a deux dieux dont le penchant oppos se plat, l'un au
_bien_, et l'autre au _mal_; ils appellent spcialement _dieu_ le
premier, et _gnie_ ou _dmon_ le second. Zoroastre les a nomms
_Oromaze_ et _Ahrimanes_, et il a dit que de tout ce qui tombe sous nos
sens, la lumire est l'tre qui reprsente le mieux l'un; les tnbres
et l'ignorance, l'autre. Il ajoute que _Mithra_ leur est
_intermdiaire_; et voil pourquoi les Perses appellent _Mithra_ le
_mdiateur_ ou l'_intermdiaire_. Chacun de ces dieux a des plantes et
des animaux qui lui sont particulirement consacrs: par exemple, les
chiens, les oiseaux, les hrissons, sont affects au bon gnie; tous les
animaux _aquatiques_ au mauvais.

Les Perses disent encore qu'Oromaze naquit ou fut form de la lumire la
plus pure; Ahrimanes, au contraire, des tnbres les plus paisses;
qu'Oromaze fit _six_ dieux aussi bons que lui, et qu'Ahrimanes leur en
opposa six mchants; qu'ensuite _Oromaze se tripla_ (Herms
trismgiste), et s'loigna du soleil autant que le soleil est loign de
la terre, et qu'il fit les toiles, et entre autres _Sirius_, qu'il
plaa dans les cieux comme un _gardien_ et une _sentinelle_. Or, il fit
encore vingt-quatre autres dieux, qu'il plaa dans un _oeuf_; mais
Ahrimanes en cra vingt-quatre autres qui percrent l'_oeuf_, et alors
les biens et les maux furent mls (dans l'univers). Mais enfin
Ahrimanes doit tre un jour vaincu, et la terre deviendra _gale_ et
_aplanie_, afin que tous les hommes vivent heureux.

Thopompe ajoute, d'aprs les livres des mages, que tour  tour l'un de
ces dieux domine tous les trois mille ans, pendant que l'autre a du
_dessous_; qu'ensuite ils combattent  armes gales pendant trois autres
mille ans; mais enfin que le mauvais gnie doit succomber (sans retour).
_Alors les hommes deviendront heureux, et ne donneront point d'ombre._
Or, le dieu qui mdite ces choses, se repose en attendant qu'il lui
plaise de les excuter. (_De Iside et Osiride._)

L'allgorie se montre  dcouvert dans tout ce passage. L'oeuf est la
sphre des fixes, le _monde_; les six dieux d'Oromaze sont les six
signes d't; les six signes d'Ahrimanes, les six signes d'hiver. Les
quarante-huit dieux crs ensuite sont les quarante-huit constellations
de la sphre ancienne, partage galement entre Ahrimanes et Oromaze. Le
rle de _Sirius_, _gardien_, _sentinelle_, dcle l'origine gyptienne
de ces ides; enfin cette expression, que la terre deviendra _gale_ et
_aplanie_, et que les _hommes heureux ne donneront point d'ombre_, nous
montre que le _paradis vritable_ tait l'_quateur_.

_Ibidem_, lig. 15. (_Les crmonies de l'antre de Mithra._) Dans les
antres factices que les prtres pratiqurent partout, on clbrait des
mystres qui consistaient, dit Origne contre Celse, _ imiter les
mouvemens des astres_, des _plantes_ et de tous les cieux. Les initis
portaient des noms de constellations, et prenaient des figures
d'animaux. L'un tait dguis en lion, l'autre en corbeau, celui-ci en
belier. De l les masques de la premire comdie. Voy. _Antiq.
dvoile_, tom. II pag. 244. Dans les mystres de Crs, le chef de la
_procession_ s'appelait le _crateur_; le porteur de flambeau, le
_soleil_; celui qui tait prs de l'autel, la _lune_; le hraut ou
diacre, _Mercure_. En gypte, il y avait une fte o des hommes et des
femmes reprsentaient l'_anne_, le _sicle_, les _saisons_, les parties
du jour, et ils suivaient Bacchus. (Athne, lib. V, c. 7.) Dans l'antre
de _Mithra_ il y avait une chelle  sept chelons ou degrs, figurant
les sept sphres des plantes, par ou montaient et descendaient les
_ames_; c'est prcisment l'chelle de la vision de Jacob; ce qui
indique,  cette poque, tout le systme form. Il y a  la Bibliothque
royale un superbe volume de peinture des dieux de l'Inde, o l'chelle
se trouve represente avec les ames qui y montent, _planche dernire_.

_Voy._ l'astronomie ancienne par Bailly, o nos assertions sur les
connaissances des prtres sont amplement prouves.

Pag. 200, lig. 1. (_Dont toutes les parties avaient une liaison
intime._) Ce sont les propres paroles de Iamblique. _De myst. gypt._

_Ibidem_, lig. 4. (_Un fluide ign, lectrique._) Plus je considre ce
que les anciens ont entendu par _ther_ et _esprit_, et ce que les
Indiens nomment l'_akache_, plus j'y trouve d'analogie avec le fluide
lectrique. Un fluide lumineux remplissant l'univers, composant la
matire des astres, principe de mouvement et de chaleur, ayant des
molcules rondes, lesquelles s'insinuant dans un corps, le remplissent
en s'y dilatant, quelle que soit son tendue: quoi de plus ressemblant 
l'lectricit?

_Ibidem_, lig. 7. (_Le coeur ou le foyer._) Les physiciens, dit Macrobe,
appelrent le soleil coeur du monde, c. 20, _Som._ _Scip._ Les
gyptiens, dit Plutarque, appellent l'orient le _visage_, le nord le
_ct droit_, le midi le _ct gauche_ du monde (parce que le coeur y est
plac). Sans cesse ils comparaient l'univers  un _homme_, et de l le
_Microcosme_ si clbre des _alchimistes_. Observons, en passant, que
les alchimistes, les cabalistes, les francs-maons, les magntiseurs,
les martinistes, et tous les visionnaires de ce genre, ne sont que des
disciples gars de cette cole antique. Consultez, encore le
pythagoricien _Ocellus Lucanus_, et l'OEdipus gypliacus de Kirker, t.
II, page 205.

_Ibidem_, lig. 28. (_Dans l'ther, au milieu de la vote des cieux._)
Cette comparaison  un jaune d'oeuf porte, 1 sur l'analogie de la figure
_ronde_ et _jaune_; 2 sur la situation au _milieu_; 3 sur le _germe_
ou principe de vie plac dans le jaune. La figure ovale serait-elle
relative  l'_ellipse des orbites_? Je suis port  le croire. Le mot
_orphique_ offre d'ailleurs une remarque nouvelle. Macrobe dit (_Som.
Scipion._, c. 14 et c. 20) que le soleil est la _cervelle_ de l'univers,
et que c'est par analogie que dans l'homme le crne est _rond_, comme
l'astre sige de l'intelligence: or, le mot _rph_ (par an) signifie en
hbreu le cerveau et son _sige_ (cervix); alors _Orphe_ est le mme
que _Bedou_ ou _Baits_; et les _bonzes_ sont ces mmes _orphiques_ que
Plutarque nous peint comme des charlatans qui ne mangeaient point de
viande, vendaient des talismans, des pierres, etc., et trompaient les
particuliers et mme les gouvernements. Voy. _un savant Mmoire de
Frret, sur les Orphiques. Acad des Inscrip._ tom. XXIII, in-4.

Pag. 201, lig. 10. (_Sur l tte une sphre d'or._) _Voy._ Porphyre,
dans Eusbe, _Prpar. evangel._, lib. III, pag., 115.

Pag. 203, lig. 13. (_De la tout le systme de l'immortalit de l'ame._)
Dans le systme des premiers spiritualistes, l'ame n'tait point cre
avec le corps, ou en mme temps que lui, pour y tre insre; elle
existait antrieurement et de toute ternit. Voici, en peu de mots, la
doctrine qu'expose Macrobe  cet gard. _Som. Scip. passim_.

Il existe un fluide _lumineux, ign, et trs subtil_, qui, sous le nom
d'_ther_ et de _spiritus_, remplit l'univers; il compose la substance
du soleil et des astres; il est le principe et l'_agent essentiel_ de
tout mouvement, de toute vie; il est la Divinit. Quand un corps doit
tre anim sur la terre, une molcule _ronde_ de ce fluide gravite par
la voie lacte vers la sphre lunaire; et parvenue l, elle se combine
avec un air plus grossier, et devient propre  s'associer  la matire:
alors elle entre dans le corps qui se forme, le remplit tout entier,
l'anime, crot, souffre, grandit et diminue avec lui: lorsque ensuite il
prit et que ses lments grossiers se dissolvent, cette molcule
_incorruptible_ s'en spare, et elle se runirait de suite au grand
ocan de l'ther, si sa combinaison avec _l'air_ lunaire ne la retenait:
c'est cet air (ou _gaz_) qui, conservant les formes du corps, reste dans
l'tat d'ombre ou de fantme, image parfaite du dfunt. Les Grecs
appelaient cette ombre l'_image_ ou l'_idole_ de l'ame; les
pythagoriciens la nommaient son _char_, son _enveloppe_; et l'cole
rabbinique son vaisseau, sa nacelle. Lorsque l'homme avait bien vcu,
cette ame entire, c'est--dire, son _char_ et son _ther_, remontaient
 la lune, o il s'en faisait une sparation; le _char_ vivait dans
l'lyse _lunaire_, et l'_ther_ retournait aux _fixes_, c'est--dire 
_Dieu_; car, dit Macrobe, plusieurs appellent _Dieu_ le ciel des fixes
(c. 14).

Si l'homme n'avait pas bien vcu, l'ame restait sur terre pour se
purifier, et elle errait  et l  la manire des ombres d'Homre, qui
connut toute cette doctrine, en Asie, trois sicles avant que Phrcyde
et Pythagore l'eussent rajeunie en Grce. Hrodote dit,  cette
occasion, que tout le _roman de l'ame et de ses transmigrations a t
invent par les gyptiens_, et rpandu en Grce par des hommes qui s'en
sont prtendus les auteurs. Je sais leurs noms, dit-il, mais je veux les
taire (lib. II). Cicron y supple, en nous apprenant positivement que
ce fut Phrcyde, matre de Pythagore (_Tuscul._, lib. I,  16). Dans la
Syrie et dans la Jude, nous trouvons une preuve palpable de son
existence, cinq sicles avant Pythagore, en cette phrase de Salomon, o
il dit: Qui sait si l'esprit de l'homme monte dans les rgions
suprieures? Pour moi, mditant sur la condition des hommes, j'ai vu
qu'elle tait la mme que celle des animaux. Leur fin est la mme;
l'homme prit comme l'animal; ce qui reste de l'un n'est pas plus que ce
qui reste de l'autre; tout est nant. _Eccles._, c. III, V. II.

Et telle avait t l'opinion de Mose, comme l'a bien observ le
traducteur d'Hrodote (Larcher, dans sa premire dition, note 389 du
liv. II), o il dit aussi que _l'immortalit_ ne s'introduisit chez les
Hbreux que par la communication des Assyriens. Du reste, tout le
systme pythagoricien, bien analys, n'est qu'un pur systme de physique
mal entendu.

Pag. 206, lig. 27. (_Ses noms mmes, tous drivs._) En dernire
analyse, tous les noms de la Divinit reviennent  celui d'un _objet
matriel_ quelconque, qui en fut cens le sige. Nous en avons vu une
foule d'exemples: donnons-en un encore dans notre propre mot _dieu_. Ce
terme, comme on le sait, est le _deus_ des Latins, qui lui-mme est le
_theos_ des Grecs. Or, de l'aveu de Platon (_in Cratylo_), de Macrobe
(_Saturn._ lib. I, c. 24), et de Plutarque (_Isis et Osiris_), sa racine
est _thin_, qui signifie _errer_, comme _planin_; c'est--dire qu'il
est synonyme  _plantes_, parce que, ajoutent ces auteurs, _les anciens
Grecs, ainsi que les barbares, adoraient spcialement les plantes_. Je
sais que l'on a beaucoup dcri cette recherche des tymologies; mais
si, comme il est vrai, les _mots_ sont les _signes_ reprsentatifs des
_ides_, la gnalogie des uns devient celle des autres, et un bon
dictionnaire tymologique serait la plus parfaite _histoire_ de
l'entendement humain. Seulement il faut porter dans cette recherche des
prcautions que l'on n'a pas prises jusqu' ce jour, et entre autres il
faut avoir fait une comparaison exacte de la valeur des lettres des
divers alphabets. Mais, pour continuer notre sujet, nous ajouterons que
dans le phnicien, le mot _thh_ (par an) signifi aussi _errer_, et
qu'il parat tre la source de _thin_: si l'on veut que _dus_ drive
du grec _Zeus_, nom propre de _Youpiter_, ayant pour racine _zaw, je
vis_, il reviendra prcisment au sens de _you_, qui signifiera l'ame du
monde, le _feu principe_. _Div-us_, qui ne signifie que _gnie_, _dieu_
du second ordre, me parat venir de l'oriental _div_ pour _dib_, _loup_
et _chacal_, l'un des emblmes du _soleil_.  Thbes, dit Macrobe, _le
soleil tait peint sous la forme d'un loup_ ou _chacal_ (car il n'y a
pas de _loups_ en gypte). La raison de cet emblme est sans doute que
le _chacal_ annonce par ses cris le lever du soleil, ainsi que le coq;
et cette raison se confirme par l'analogie du mot _lykos_, _loup_, et
_lyk_, _lumire du matin_, d'o est venu _lux_.

_Dius_, qui s'entend aussi du soleil, doit venir de _dh_, _pervier_.
Les gyptiens, dit Porphyre (_Euseb., Prp. evang., p._ 92), peignent
le soleil sous l'emblme d'un _pervier_, parce que cet oiseau vole au
plus haut des airs, o abonde la lumire. Et, en effet, on voit sans
cesse au Kaire des milliers de ces oiseaux planer dans l'air, d'o ils
ne descendent que pour importuner par leur cri qui imite la syllabe
_dh_; et ici comme dans l'exemple prcdent, se retrouve l'analogie des
mots _dies_, _jour_, _lumire_, et _dius_, _dieu_, _soleil_.

Pag. 207, lig. 16. (_Htrent par leurs disputes le progrs des sciences
et des dcouvertes._) L'une des preuves les plus plausibles que ces
systmes furent invents en gypte, rside surtout en ce que ce pays est
le seul o l'on voie un corps complet de doctrine form ds la plus
haute antiquit.

Clment d'Alexandrie nous a transmis (_Stromat_. lib. VI) un dtail
curieux de 42 volumes que l'on portait dans la procession d'Isis. Le
chef, dit-il, ou chantre, porte un des instruments, symboles de la
musique, et deux livres de Mercure, contenant, l'un des hymnes aux
dieux, l'autre la liste des rois. Aprs lui l'_horoscope_ (l'observateur
du temps) porte une palme et une horloge, symboles de l'astrologie; il
doit savoir par coeur les quatre livres de Mercure qui traitent de
l'astrologie, le premier sur l'ordre des plantes, le second sur les
levers du soleil et de la lune, et les deux autres sur les levers et
aspects des astres. L'_crivain sacr_ vient ensuite, ayant des plumes
sur la tte (comme _Kneph_), et en main un livre, de l'encre et un
_roseau_ pour crire (ainsi que le pratiquent encore les Arabes); il
doit connatre les _hiroglyphes_, la description de l'univers, le cours
du soleil, de la lune, des plantes; la division de l'gypte (en 36
nomes), le cours du Nil, les instruments, les ornements sacrs, les
lieux saints, les mesures, etc. Puis vient le _porte-tole_, qui porte
la coude de _justice_, ou mesure du Nil, et un _calice_ pour les
libations: dix volumes concernent les sacrifices, les hymnes, les
prires, les offrandes, les crmonies, les ftes. Enfin arrive le
_prophte_, qui porte dans son sein et  dcouvert une _cruche_: il est
suivi par ceux qui portent les _pains_ (comme aux noces de Cana). Ce
prophte, en qualit de prsident des mystres, apprend dix (autres)
volumes sacrs qui traitent des lois, des dieux et de toute la
discipline des prtres, etc. Or, il y a en tout quarante-deux volumes,
dont trente-six sont appris par ces personnages; les six autres sont du
ressort des _pastophores_: ils traitent de la mdecine, de la
construction du corps humain (l'anatomie), des maladies, des
mdicaments, des instruments, etc.

Nous laissons au lecteur  dduire toutes les consquences d'une
pareille encyclopdie. On l'attribuait  Mercure; mais Iamblique nous
avertit que tout livre compos par les prtres tait ddi  ce _dieu_,
qui,  titre de gnie ou dcan _ouvreur_ du zodiaque, prsidait 
l'ouverture de toute entreprise: c'est le _Janus_ des Romains, le
_Guianesa_ des Indiens, et il est remarquable que _Ianus_ et _Guianes_
sont homonymes. Du reste, il parat que ces livres sont la source de
tout ce que nous ont transmis les Latins et les Grecs dans toutes les
sciences, mme en _alchimie_, en ncromancie, etc. Ce que l'on doit le
plus regretter est la partie de l'hygine et de la dittique, dans
lesquelles il parat que les gyptiens avaient rellement fait de grands
progrs et d'utiles observations.

Pag. 208, lig. 18. (_Son dieu n'en fut pas moins un dieu gyptien._) 
une certaine poque, dit Plutarque (_De Iside_), tous les gyptiens font
peindre leurs dieux-animaux. Les Thbains sont les seuls qui ne paient
pas de peintres, parce qu'ils adorent un dieu dont les formes ne tombent
pas sous les sens et ne se figurent point. Et voil le dieu que Mose,
lev  Hliopolis, adopta par prfrence, mais qu'il n'inventa point.

_Ibid._, lig. 20. (_Et Yahouh, dcel par son propre nom_.) Telle est la
vraie prononciation du _Jehovah_ de nos modernes, qui choquent en cela
toutes les rgles de la critique, puisqu'il est constant que les
anciens, surtout les orientaux Syriens et Phniciens, ne connurent
jamais ni le _J_ ni le _v_, venus des Tartares. L'usage subsistant des
Arabes, que nous rtablissons ici, est confirm par Diodore, qui nomme
_Iaw_ le _dieu_ de Mose (lib. I); et l'on voit que _Iaw_ et _Iahouh_
sont le mme mot: l'identit se continue dans celui de _Ioupiter_; mais
afin de la rendre plus complte, nous allons la dmontrer par le sens
mme.

En hbreu, c'est--dire dans l'un des dialectes de la langue commune 
la basse Asie, le mot _Yahouh_ quivaut  notre priphrase _celui qui
est lui, l'tre existant_, c'est--dire _le principe de la vie_, le
_moteur_ ou mme le _mouvement_ (l'ame universelle des tres). Or,
qu'est-ce que Jupiter? coutons les Latins et les Grecs expliquant leur
thologie: Les gyptiens, dit Diodore d'aprs Manethon, prtre de
Memphis, les gyptiens, donnant des noms aux _cinq lments_, ont
appel l'_esprit_ (ou ther) _Youpiter_,  raison du _sens propre de ce
mot_; car l'_esprit_ est la _source de la vie_, l'auteur du _principe
vital_ dans les animaux; et c'est par cette raison qu'ils le regardrent
comme le _pre_, le _gnrateur des tres_. Voil pourquoi Homre dit
_pre_ et _roi_ des hommes et des dieux. (_Diod._, lib. I, sect. I.)

Chez les thologiens, dit Macrobe, Youpiter est l'ame du monde; de l le
mot de Virgile: _Muses_, commenons par _Youpiter_: tout est plein de
_Youpiter_ (_Songe de Scipion_, c. 17); et dans les _Saturnales_, il
dit: _Jupiter est le soleil lui-mme_; c'est encore ce qui a fait dire 
Virgile: L'esprit alimente la vie (des tres), et l'_ame_ rpandue dans
les vastes membres (de l'univers) en agite la masse, et ne forme qu'un
corps immense.

Youpiter, disent les vers trs-anciens de la secte des orphiques ns
en gypte, vers recueillis par Onomacrite, au temps de Pisistrate;
Youpiter, que l'on peint la foudre  la main, est le commencement,
l'origine, la fin et le milieu de toutes choses: puissance une et
universelle, il rgit tout, le ciel, la terre, le feu, l'eau, les
lments, le jour, la nuit. Voil ce qui compose son corps immense; ses
yeux sont le soleil et la lune; il l'ternit, l'espace. Enfin, ajoute
Porphyre, Jupiter est le _monde_, l'_univers_, ce qui constitue
l'existence et la vie de tous les tres. Or, continue le mme auteur,
comme les philosophes dissertaient sur la nature et les parties
constituantes de ce _dieu_, et qu'ils n'imaginaient aucune figure qui
reprsentt tous ses attributs, ils le peignirent sous l'apparence d'un
homme.... Il est _assis_, pour faire allusion  son essence immuable; il
est dcouvert dans la partie suprieure du corps, parce que c'est dans
les parties suprieures de l'univers (les astres) qu'il s'offre le plus
 dcouvert. Il est couvert depuis la ceinture, parce qu'il est le plus
voil dans les choses terrestres. Il tient un sceptre de la main gauche,
parce que le coeur est de ce ct, et que le coeur est le sige de
l'entendement, qui (dans les hommes) rgle toutes les actions. (Voy.
_Euseb._, _Prpar. evang._, page 100.)

Enfin, voici un passage du gographe philosophe Strabon, qui lve tous
les doutes sur l'identit des ides de Mose et de celles des
thologiens paens.

Mose, qui fut un des prtres gyptiens, enseigna que c'tait une
erreur monstrueuse de reprsenter la Divinit sous les formes des
animaux, comme faisaient les gyptiens, ou sous les traits de l'homme,
ainsi que le pratiquent les Grecs et les Africains: cela seul est la
_Divinit_, disait-il, qui compose le ciel, la terre et tous les tres,
ce que nous appelons le _monde_, l'_universalit_ des _choses_, la
_nature_; or, personne d'un esprit raisonnable ne s'avisera d'en
reprsenter l'image par celle de quelqu'une des choses qui nous
environnent. C'est pourquoi, rejetant toute espce de simulacres
(idoles), Mose voulut qu'on adort cette Divinit sans emblme et sous
sa propre nature; il ordonna qu'on lui levt un temple digne d'elle,
etc. _Geograph._, lib. XVI, pag. 1104, dit. de 1707.

La thologie de Mose n'a donc point diffr de celle des sectateurs de
l'_ame du monde_, c'est -dire des _stociens_, et mme des picuriens.

Quant  l'histoire de Mose, Diodore la prsente sous un jour naturel,
quand il dit, lib. XXXIV et XL, que les Juifs furent chasss d'gypte
dans un temps de disette, o le pays tait surcharg d'trangers, et que
Mose, homme suprieur par sa prudence et par son courage, saisit cette
occasion pour tablir sa nation dans les montagnes de Jude.  l'gard
des six cent mille hommes arms que l'_Exode_ lui donne, c'est une
erreur de copiste, dont le lecteur trouvera la dmonstration tire des
livres mmes, au tom. 1er des _Recherches nouvelles sur l'Histoire
ancienne_, pag. 162 et suivantes.

_Ibid._, lig. 25. (_Sous le nom d'i._) C'tait le monosyllabe crit sur
la porte du temple de Delphes. Plutarque en a fait le sujet d'un trait.

Pag. 209, lig. 13. (_Le nom d'Osiris mme._) Il se trouve en propres
termes au chap. 32 du _Deutronome_. Les ouvrages de _Tsour_ sont
parfaits. On a traduit _Tsour_ par _crateur_; en effet, il signifie
donner des _formes_; et c'est l'une des dfinitions d'_Osiris_ dans
Plutarque.

Pag. 213, lig. 23. (_Satan, l'archange Michel._) Les noms des anges et
des mois, tels que Gabriel, Michel, Yar, Nisan, etc., vinrent de
Babylone avec les Juifs, dit en propres termes le Talmud de Jrusalem.
Voyez _Beausobre, Hist. du Manich._, tom. II, pag. 624, o il prouve que
les saints du calendrier sont imits des 365 anges des Perses; et
Iamblique, dans ses Mystres gyptiens, sect. 2, ch. 3, parle des anges,
archanges, sraphins, etc., comme un vrai chrtien.

Pag. 214, lig. 9. (_Consacrrent la thologie de Zoroastre._) Toute la
philosophie des gymnosophistes, dit Diogne Larce, sur l'autorit d'un
ancien, est issue de celle des _mages_, et plusieurs assurent que celle
de Juifs en a aussi tir son origine; (lib. I, c. 9.) Mgastne,
historien distingu du temps de Sleucus Nicanor, et qui avait crit
particulirement sur l'Inde, parlant de la philosophie des anciens sur
les _choses naturelles_, joint dans un mme sens les brachmanes et les
Juifs.

Pag. 215, lig. 13. (_Ramener l'ge d'or sur la terre._) Voil la raison
de tous ces oracles paens que l'on a appliqus  Jsus, et, entre
autres, de la quatrime glogue de Virgile et des vers sibyllins si
clbres chez les anciens.

Pag. 216 lig. 21. (_Au bout des six mille ans prtendus._) Lisez  ce
sujet le chapitre 17 du tome I des _Recherches nouvelles sur l'Histoire
ancienne_, o est explique la _Mythologie de la cration_. La version
des Septante comptait cinq mille et prs de six cents ans; et ce calcul
tait le plus suivi: on sait combien, dans les premiers sicles de
l'glise, cette opinion de la _fin_ du monde agita les esprits. Par la
suite, les saints conciles s'tant rassurs, ils la taxrent d'hrsie
dans la secte des _millnaires_; ce qui forme un cas bien singulier;
car, d'aprs les propres vangiles que nous suivons, il est vident que
Jsus et t un _millnaire_, c'est--dire un _hrtique_.

Pag. 217, lig. 22. (_Figur par la constellation du serpent._) Les
Perses, dit Chardin, appellent la constellation du serpent Ophiuchus,
_serpent d've_; et ceser pent _Ophiuchus_ ou _Ophioneus_ jouait le
mme rle dans la thologie des Phniciens; car Phrcydes, leur
disciple et le matre de Pythagore, disait: qu'_Ophioneus serpentinus_
avait t le chef des rebelles  Jupiter. Voy. _Mars. Ficin. Apol.
Socrat._, p. m, 797, col. 2. Et j'ajouterai qu'_oephah_ (par an)
signifie en hbreu _vipre, serpent_.

Au sens physique, _sduire_, _seducere_, n'est qu'_attirer_  soi, mener
avec soi.

_Voy._ dans Hyde, pag. 111, dit. de 1760, _De religione veterum
Persarum,_ le tableau de _Mithra_, cit ici.


Pag. 218, ligne 12. (_Perse monte de l'autre ct._) Bien plus, la tte
de Mduse, cette tte de femme _jadis si belle_, que Perse coupa et
qu'il tient  la main, n'est que celle de la Vierge, dont la tte tombe
sous l'horizon prcisment lorsque Perse se lve; et les serpents qui
l'entourent sont _Ophiuchus_ et le _dragon_ polaire, qui alors occupent
le znith. Ceci nous indique la manire dont les anciens astrologues ont
compos toutes leurs figures et toutes leurs fables; ils prenaient les
constellations qui se trouvaient en mme temps sur la bande de
l'horizon, et en assemblant les parties, ils en formaient des groupes
qui leur servaient d'almanach, en caractres hiroglyphiques: voil le
secret de tous leurs tableaux, et la solution de tous les monstres
mythologiques. La Vierge est encore Andromde dlivre par Perse de la
baleine qui la _poursuit_ (_pro-sequitur_).


_Ibid._, lig. 26. (_Allait par une vierge chaste._) Tel tait le
tableau de la sphre persique, cit par Aben-Ezra, dans le _Coelum
poeticum_ de Blaeu, pag. 71. La case du premier dcan de la Vierge, dit
cet crivain, reprsente cette belle vierge  longue chevelure, assise
dans un fauteuil, deux pis dans une main, allaitant un enfant appel
_Isus_ par quelques nations, et _Christ_ en grec.

Il existe  la Bibliothque du Roi un manuscrit arabe, n 1165, dans
lequel sont peints les douze signes, et celui de la vierge reprsente
une jeune fille ayant  ct d'elle un enfant; d'ailleurs, toute la
scne de la naissance de Jsus se trouve rassemble dans le ciel voisin.
L'_table_ est la constellation du cocher et de la _chvre_, jadis le
_bouc_; constellation appele _proesepe Jovis Heniochi, table d'Iou_;
et ce mot _Iou_ se retrouve dans le nom d'_Iou-seph_ (Joseph). Non loin
est l'_ne_ de Typhon (la grande ourse), et le boeuf ou taureau,
accompagnements antiques de la crche. Pierre, portier, est _Janus_ avec
ses clefs et son front chauve: les douze aptres sont les gnies des
douze mois, etc. Cette vierge a jou les rles les plus varis dans
toutes les mythologies; elle a t l'_Isis des gyptiens_, laquelle
disait dans l'inscription cite par Julien: _Le fruit que j'ai enfant
est le soleil_. La plupart des traits cits par Plutarque lui sont
relatifs, de mme que ceux d'_Osiris_ conviennent  _Bootes_. Aussi les
sept toiles principales de l'ourse, appeles _chariot de David_,
s'appelaient-elles _chariot d'Osiris_ (_voy._ Kirker); et la _couronne_
qu'il a derrire lui tait forme de lierre, appel _chen-Osiris_,
_arbre d'Osiris_. La _Vierge_ a aussi t _Crs_, dont les mystres
furent les mmes que ceux d'Isis et de Mithra; elle a t la _Diane_
d'phse; la grande desse de Syrie, _Cyble_ trane par les _lions_;
_Minerve_, mre de Bacchus; _Astre_, vierge pure, qui fut enleve au
ciel  la fin de l'_ge d'or_; _Thmis_ aux pieds de qui est la balance
qu'on lui mit en main; la _Sibylle_ de Virgile, qui descend aux _enfers_
ou sous l'hmisphre avec son rameau  la main, etc.


Pag. 219, lig. 2. (_Vivrait abaiss, humble._) Ce mot _humble_ vient du
latin _humi-lis, humi-jacens_, couch ou pench _ terre_; et toujours
le sens physique se montre la racine du sens abstrait et moral.


_Ibid._, lig. 16. (_Renaissait ou rsurgeait dans la vote des cieux._)
Resurgere, _se lever une seconde fois_, n'a signifi _revenir  la vie_
que par une mtaphore hardie; et l'on voit l'effet perptuel des sens
quivoques de tous les mots employs dans les traditions.

_Ibid._, lig. 20. (_Chris_, c'est--dire le _conservateur_.) Selon leur
usage constant, les Grecs ont rendu par _x_ ou jota espagnol le _h_
aspir des Orientaux, qui disaient _hris_; en hbreu, _hres_ s'entend
du _soleil_; mais en arabe, le mot radical signifie _garder_,
_conserver_, et _hris_, _gardien_, _conservateur_. C'est l'pithte
propre de _Vichenou_; et ceci dmontre  la fois l'identit des trinits
indienne et chrtienne, et leur commune origine. Il est vident que
c'est un mme systme, qui, divis en deux branches, l'une  l'orient,
l'autre  l'occident, a pris deux formes diverses: son tronc principal
est le systme pythagoricien de l'_ame_ du _monde_, ou _Ioupiter_. Cette
pithte de _piter_ ou _pre_ ayant pass au _Dmi-Ourgos_ des
platoniciens, il en naquit une quivoque qui fit chercher le _fils_.
Pour les philosophes, ce fut l'_entendement, nous_ et _logos_, dont les
Latins firent leur _verbum_; et l'on touche ici au doigt et  l'oeil
l'origine du _pre ternel_ et du _verbe_ son fils, qui _procde_ de lui
(_mens ex Deo nata_, dit Macrobe); l'_anima_ ou _spiritus mundi_ fut le
_Saint-Esprit_; et voil pourquoi _Mnes_, _Basilide_, _Valentin_, et
d'autres prtendus hrtiques des premiers sicles, qui remontaient aux
sources, disaient que Dieu le pre tait la lumire inaccessible et
suprme du ciel (premier cercle, l'_aplans_); que le fils tait la
lumire seconde rsidante dans le soleil, et le Saint-Esprit l'air qui
enveloppe la terre. (Voy. _Beausobre_, t. II, p. 586.) De l, chez les
Syriens, son emblme de _pigeon_, oiseau de _Vnus Uranie_, c'est--dire
de l'air. Les Syriens (dit _Nigidius in Germanico_) disent qu'une
_colombe_ couva plusieurs jours dans l'Euphrate un _oeuf_ de poisson,
d'o naquit _Vnus_. Aussi ne mangent-ils pas de pigeon, dit _Sextus
Empiricus, Inst. Pyrrh._, lib. III, c. 23; et ceci nous indique une
_priode_ commence au signe des poissons (solstice d'hiver). Remarquons
d'ailleurs que si _Chris_ vient de _Harisch_ par un _chin_, il
signifiera _fabricateur_; pithte propre du soleil. Ces variantes, qui
ont d embarrasser les anciens, prouvent toujours galement qu'il est le
vritable type de Jsus, ainsi qu'on l'avait dja aperu ds le temps de
Tertullien. Plusieurs, dit cet crivain, pensent, avec plus de
_vraisemblance_, que le soleil est notre Dieu; et ils nous renvoient 
la religion des Perses. (_Apologtique_, c. 16.)

_Ibid._, lig. 26. (_L'une des priodes solaires_). _Voy_. l'ode curieuse
de _Martianus Capella_ au soleil, traduite par Gbelin, volume du
_Calendrier_, pag. 547 et 548.

Pag. 228, lig. 17. (_Des sacrifices humains_.) Lisez la froide
dclamation d'Eusbe, _Proep. ev._, lib. I, pag. II, qui prtend que
depuis que Christ est venu, il n'y a plus eu ni guerres, ni tyrans, ni
_anthropophages_, ni pdrastes, ni incestueux, ni sauvages mangeant
leurs parents, etc. Quand on lit ces premiers docteurs de l'glise, on
ne cesse de s'tonner de leur mauvaise foi ou de leur aveuglement. Un
travail curieux serait de publier aujourd'hui un demi-volume de leurs
passages les plus remarquables, pour mettre en vidence leur folie. La
vrit est que le christianisme n'a rien invent en morale, et que tout
son mrite a t de mettre en pratique des principes dont le succs a
t d aux circonstances du temps; c'est--dire que le despotisme
orgueilleux et dur des Romains, dans ses diverses branches militaires,
judiciaires et administratives, ayant lass la patience des peuples, il
se fit, dans les classes infrieures ou populaires, un mouvement de
raction absolument semblable  celui qui, depuis vingt-cinq ans, a lieu
en Europe de la part des peuples contre l'oppression des deux castes
dites _sacerdotale_ et _fodale_.

Pag. 230, lig. 19. (_Association d'hommes asserments pour nous faire la
guerre._) C'tait l'ordre de Malte, dont les chevaliers faisaient voeu de
tuer ou de rduire en esclavage des musulmans, _pour la gloire de Dieu_.

Pag. 232, lig. 12. (_Un tarif de crimes._) Tant qu'il existera des
moyens de se purger de tout crime, de se racheter de tout chtiment avec
de l'argent ou de frivoles pratiques; tant que les grands et les rois
croiront se faire absoudre de leurs oppressions et de leurs homicides en
btissant des temples, en faisant des fondations; tant que les
particuliers croiront pouvoir tromper et voler, pourvu qu'ils jenent le
carme, qu'ils aillent  confesse, qu'ils reoivent l'extrme-onction,
il est impossible qu'il existe aucune morale prive ou publique, aucune
saine lgislation pratique. Au reste, pour voir les effets de ces
doctrines, lisez l'_Histoire de la puissance temporelle des Papes_, 2
vol. in-8, Paris, 1811.

_Ibid._, lig. 19. (_Jusque dans le sanctuaire du lit nuptial._) La
confession est une trs-ancienne invention des prtres, qui n'ont pas
manqu de saisir ce moyen de gouverner.... Elle tait pratique dans les
mystres gyptiens, grecs, phrygiens, persans, etc. Plutarque nous a
conserv le mot remarquable d'un Spartiate qu'un prtre voulait
confesser. _Est-ce  toi ou  Dieu que je me confesserai?_  Dieu,
rpondit le prtre. En ce cas, dit le Spartiate, _homme_, retire-toi.
(_Dits remarquables des Lacdmoniens._) Les premiers chrtiens
confessrent leurs fautes publiquement comme les essniens. Ensuite
commencrent de s'tablir des prtres, avec l'autorit d'absoudre du
pch d'_idoltrie_.... Au temps de Thodose, une femme s'tant
publiquement confesse d'avoir eu commerce avec un diacre, l'vque
Nectaire, et son successeur Chrysostme, permirent de communier sans
confession. Ce ne fut qu'au septime sicle que les _abbs_ des couvents
imposrent aux moines et moinesses la confession deux fois l'anne; et
ce ne fut que plus tard encore que les vques de Rome la
gnralisrent. Quant aux musulmans, qui ont en horreur cette pratique,
et qui n'accordent aux femmes ni un caractre moral, ni presque une ame,
ils ne peuvent concevoir qu'un honnte homme puisse entendre le rcit
des actions et des penses les plus secrtes d'une fille ou d'une femme.
Nous, Franais, chez qui l'ducation et les sentimens rendent beaucoup
de femmes meilleures que les hommes, ne pourrions-nous pas nous tonner
qu'une honnte femme pt les soumettre  l'impertinente curiosit d'un
moine ou d'un prtre?

Pag. 233, lig. 1. (_Corporations ennemies de la socit._) Veut-on
connatre l'esprit gnral des prtres envers les autres hommes, qu'ils
dsignent toujours par le nom de peuple, coutons les docteurs de
l'glise eux-mmes. Le _peuple_, dit l'vque Synnsius (_in Calvit._,
pag. 515), veut absolument qu'on le trompe; on ne peut en agir autrement
avec lui.... Les anciens prtres d'gypte en ont toujours us ainsi;
c'est pour cela qu'ils s'enfermaient dans leurs temples, et y
composaient,  son insu, leurs mystres; (et oubliant ce qu'il vient de
dire) si le peuple et t du secret, il se serait _fch_ qu'on le
trompt. Cependant, comment faire autrement avec le peuple, puisqu'il
est _peuple_? Pour moi, je serai toujours philosophe avec moi, mais je
_serai prtre_ avec le peuple.

Il ne faut que du babil pour en imposer au peuple, crivait Grgoire de
Nazianze  Jrme. (_Hieron. ad Nep._) Moins il comprend, plus il
admire.... Nos Pres et docteurs ont souvent dit, non ce qu'ils
pensaient, mais ce que leur faisaient dire les circonstances et le
besoin.

On cherchait, dit Sanchoniaton,  exciter l'admiration par le
merveilleux. (_Proep. ev._, lib. III.) Tel fut le rgime de toute
l'antiquit; tel est encore celui des brahmes et des lamas, qui retrace
parfaitement celui des prtres d'gypte. Pour excuser ce systme de
fourberie et de mensonge, on dit qu'il serait dangereux d'clairer le
peuple, parce qu'il abuserait de ses lumires. Est-ce  dire
qu'instruction et friponnerie sont synonymes? Non; mais comme le peuple
est malheureux par la sottise, l'ignorance, et la cupidit de ceux qui
le mnent et l'endoctrinent, ceux-ci ne veulent pas qu'il y voie clair.
Sans doute il serait dangereux d'attaquer de front la croyance _errone_
d'une nation; mais il est un art philanthropique et mdical de prparer
les yeux  la lumire, comme les bras  la libert. Si jamais il se
forme une corporation dans ce sens, elle tonnera le monde par ses
succs.

Pag. 234, lig. 3. (_Devins, magiciens._ Qu'est-ce qu'un) _magicien_,
dans le sens que le peuple donne  ce mot? C'est un homme qui, par des
_paroles_ et de _gestes_, prtend agir sur les tres surnaturels, et les
forcer de descendre  sa voix, d'obir  ses ordres. Voil ce qu'ont
fait tous les anciens prtres, ce que font encore ceux de tous les
_idoltres_, et ce qui, de notre part, leur mrite le nom de
_magiciens_. Maintenant quand un prtre chrtien prtend faire descendre
Dieu du ciel, le fixer sur un morceau de levain, et rendre, avec ce
talisman, les ames pures et en tat de grace, que fait-il lui-mme,
sinon un _acte de magie_? Et quelle diffrence y a-t-il entre lui et un
chaman tartare, qui invoque les _gnies_, ou un brahme indien, qui fait
descendre _Vichenou_ dans un vase d'eau, pour chasser les mauvais
esprits? Mais telle est la _magie de l'habitude et de l'ducation_, que
nous trouvons simple et raisonnable en nous, ce qui dans autrui nous
parat extravagant et absurde....

_Ibid._, lig. 25. (_Denres du plus grand prix._) Ce serait une curieuse
histoire que l'histoire compare des _agnus_ du _pape_ et des
_pastilles_ du _grand-lama_! En tendant cette ide  toutes les
pratiques religieuses, il y a un trs-bon ouvrage  faire: ce serait
d'accoler par colonnes les traits analogues ou contrastants de croyance
et de superstition de tous les peuples. Un autre genre de superstition
dont il serait galement utile de les gurir, est le respect exagr
pour les _grands_; et, pour cet effet, il suffirait d'crire les dtails
de la vie prive de ceux qui gouvernent le monde, princes, courtisans et
ministres. Il n'est point de travail plus philosophique que celui-l:
aussi avons-nous vu quels cris ils jetrent quand on publia les
Anecdotes de la cour de Berlin. Que serait-ce si nous avions celles de
chaque cour? Si le peuple voyait  dcouvert toutes les misres et
toutes les turpitudes de ses idoles, il ne serait pas tent de dsirer
leurs fausses jouissances, dont l'aspect mensonger le tourmente, et
l'empche de jouir du bonheur plus vrai de sa condition.


FIN DES NOTES.




LETTRE

AU

DOCTEUR PRIESTLEY.




REPONSE

DE VOLNEY

AU DOCTEUR PRIESTLEY,[37]

Sur un pamphet intitul: OBSERVATIONS SUR LES PROGRS DE L'INFIDLIT,
AVEC DES REMARQUES CRITIQUES SUR LES CRITS DE DIVERS INCRDULES
MODERNES, ET PARTICULIREMENT SUR LES RUINES DE M. DE VOLNEY, portant
cette pigraphe:

    L'esprit peu pntrant se tient volontiers  la surface des
    choses: il n'aime pas  les creuser, parce qu'il redoute le
    travail, la peine, et quelquefois il redoute plus encore
    la vrit.

J'ai reu dans son temps, M. le docteur, votre brochure sur les _Progrs
de l'infidlit_, ainsi que le billet, sans date, qui l'accompagnait. Ma
rponse a t diffre par des incidents d'affaires et mme de sant que
srement vous excuserez. D'ailleurs ce dlai n'a pas d'inconvnients:
l'affaire qui est entre nous n'est pas de celles qui pressent. Le monde
n'en irait pas moins bien avec ou sans ma rponse, comme avec ou sans
votre livre. J'aurais mme pu me dispenser de vous rpondre du tout, et
j'y eusse t autoris par la manire dont vous avez pos la question
entre nous, et par l'opinion assez gnralement reue que dans certaines
occasions, et avec certaines personnes la plus noble rponse est le
silence. Vous-mme paraissez l'avoir senti, vu l'extrme prcaution que
vous avez prise de m'interdire cette ressource; mais comme dans nos
moeurs franaises une rponse quelconque est toujours un acte de
civilit, je n'ai point voulu perdre, vis--vis de vous, l'avantage de
la politesse; d'ailleurs, quoique le silence soit quelquefois
trs-expressif, tout le monde n'entend pas son loquence; et le public,
qui n'a pas le temps d'approfondir des dbats souvent de peu d'intrt,
a le droit raisonnable d'exiger du moins un premier claircissement,
sauf ensuite, si la question dgnre en clameurs opinitres d'un
amour-propre bless, d'accorder le droit de se taire  celui en qui il
devient un acte de modration.

J'ai donc lu vos remarques critiques sur mon livre des _Ruines_ que vous
classez charitablement au rang des crits des incrdules modernes; et
puisque vous voulez absolument que je vous exprime devant le public mes
opinions, je vais remplir cette tche peu agrable avec le plus de
brivet qu'il me sera possible, pour conomiser le temps de nos
lecteurs communs.

D'abord, M. le docteur, il me parat rsulter clairement de votre
brochure que c'est bien moins mon livre que vous avez eu dessein
d'attaquer, que mon caractre moral et ma propre personne; et afin que
le public prononce  cet gard avec connaissance de cause, je vais lui
soumettre ici divers passages propres  l'clairer.

1 Vous dites, page 12 de la prface de vos sermons: Au reste il y a
des incrdules plus ignorants que M. Paine, tels que MM. Volney,
Lequinio et autres en France qui prtendent, etc.

2 Dans la prface de vos _Observations sur les progrs de
l'infidlit_: Je puis dire avec vrit que dans les crits de Hume, de
M. Gibbon, de Voltaire, de M. Volney, il n'y a pas un seul bon
raisonnement: tous sont remplis d'_erreurs grossires_ et de faux
exposs.

_Idem_, page 38: Si M. Volney et donn quelque attention  l'histoire
des premiers temps du christianisme, jamais il n'et dout, etc. Mais il
est aussi inutile de raisonner avec un tel homme, qu'avec un Chinois ou
mme un Hottentot.

_Idem_, page 119: M. Volney, si nous en jugeons par ses nombreuses
citations d'crivains anciens dans toutes les langues savantes de
l'ancien monde oriental et occidental, doit les savoir toutes; car il ne
parle jamais de traduction: cependant,  juger de son savoir par cet
chantillon, il ne peut avoir la plus petite teinture de l'hbreu ni
mme du grec[38].

Enfin, aprs m'avoir placard et affich dans votre titre mme pour un
_infidle_ et un _incrdule_; aprs m'avoir indiqu dans votre pigraphe
pour l'un de ces esprits superficiels qui ne savent pas trouver, qui
mme ne veulent pas voir la vrit, vous dites, page 124, immdiatement
 la suite d'un article o vous avez parl de moi sous toutes ces
dnominations: De nos jours le progrs de l'infidlit est accompagn
d'une circonstance qui, dans aucun autre temps, n'avait t aussi
frquente, du moins en Angleterre, savoir que les incrdules, en fait de
rvlation, commencent par nier l'existence et la Providence de Dieu,
c'est--dire deviennent proprement athes.

De manire que, selon vous, je suis un Hottentot, un Chinois, un
incrdule, un athe, un ignorant, un homme de mauvaise foi, qui n'crit
que des faussets et des sottises, etc., etc.

Or, je vous demande, M. le docteur, qu'importait tout cela au fond de la
question? qu'a de commun mon livre avec ma personne? et puis, comment
voulez-vous traiter avec un homme de si mauvaise compagnie?

En second lieu, l'invitation ou plutt la sommation que vous me faites
d'indiquer au public les mprises o je croirai que vous tes tomb 
l'gard de mes opinions, m'offre plusieurs remarques.

1 Vous _supposez_ que le public attache une haute importance  vos
mprises et  mes opinions. Mais je ne puis agir sur une supposition,
_ne suis-je pas un incrdule_?

2 Vous dites que le public attendra cela de moi. O sont vos pouvoirs
de faire agir et parler le public? _est-ce l aussi une rvlation_?

3 Vous voulez que je redresse vos mprises: je ne m'en connais point
l'obligation; je ne vous les ai pas reproches. Sans doute il n'est pas
exact de m'attribuer  choix ou indistinctement, comme vous l'avez fait,
toutes les opinions semes dans mon livre, parce qu'ayant fait parler
des personnages trs-divers, j'ai d leur donner des langages
trs-diffrents  raison de leurs diffrents caractres. Le rle qui m'y
appartient, puisque j'y parle moi-mme, est celui du voyageur assis sur
les ruines, mditant sur les causes des malheurs de l'humanit. Pour
tre consquent, vous eussiez d m'attribuer celui du sauvage hottentot
ou samoyde qui argumente contre les docteurs, chap. 23, et je l'eusse
accept. Vous avez prfr celui de l'rudit historien, chap. 22; mais
je ne puis voir l une mprise: j'y vois au contraire un projet
insidieusement calcul, d'engager entre vous et moi, devant le public
amricain, un duel d'amour-propre dans lequel vous exciteriez tout
l'intrt des spectateurs, en soutenant la cause qu'ils approuvent,
tandis que celle que vous m'imposez ne m'attirerait, mme dans son
succs, que des sentiments disgracieux. Telle est l'astuce de votre
plan, que, m'attaquant comme incrdule  l'existence de Jsus, vous vous
conciliez d'emble la faveur de toutes les sectes chrtiennes, quoique,
dans le fait, votre propre incrdulit  sa nature divine ne ruine pas
moins le christianisme que l'opinion profane qui ne voit pas dans
l'histoire les tmoignages exigs par les lois anglaises, pour constater
l'existence d'un fait; et que d'ailleurs il y ait un orgueil d'un genre
extraordinaire dans la comparaison tacite, mais palpable, que vous
faites de vous  _saint Paul et  Jsus-Christ_, par la ressemblance des
mmes travaux pour les mmes objets. _Prface_, p. X.

Cependant, comme en fait d'attaque, la premire impression a toujours un
grand avantage, vous avez droit de vous promettre encore d'obtenir la
couronne de l'apostolat: malheureusement pour votre plan, je ne me sens
aucune disposition pour celle du martyre; et quelque glorieux qu'il me
ft de tomber sous les coups de celui qui a terrass Hume, Gibbon,
Voltaire, et mme Frdric II, je me trouve oblig de refuser son
cartel thologique, et cela pour une foule de bonnes raisons:

1 Parce que les querelles religieuses sont interminables, attendu que
les prjugs de l'enfance et de l'ducation en excluent presque
invinciblement une raison impartiale; que de plus, la vanit des
champions se trouve, par la publicit mme, intresse  ne jamais se
dsister d'une premire assertion; enttement qui engendre l'esprit de
secte et de faction.

2 Parce que personne au monde n'a le droit de me demander compte de mes
opinions religieuses; que toute inquisition,  cet gard, est une
prtention  la souverainet, un premier pas  la perscution; et que la
tolrance de ce pays, que vous invoquez, a bien moins pour but d'engager
 parler que d'inviter  se taire.

3 Parce qu'en supposant que j'aie l'opinion que vous m'attribuez, je ne
veux pas engager ma vanit  ne jamais s'en ddire, ni m'ter la
ressource de me convertir un jour sur un plus ample inform.

4 Parce que, en soutenant votre propre thse, M. le docteur, si vous
alliez tre battu devant l'auditoire chrtien, ce serait un scandale
effroyable; et je n'aime point le scandale, mme pour faire le bien.

5 Parce que, dans notre combat mtaphysique, les armes seraient par
trop ingales; parlant votre langue naturelle qu' peine je bgaye, vous
feriez des volumes quand je ne ferais que des pages, et le public qui ne
nous lirait point, prendrait le poids des livres pour celui des raisons.

6 Parce qu'encore, tant dou du don de la foi  une assez honnte
dose, vous croiriez en un quart d'heure plus d'articles que ma logique
n'en analyserait dans une semaine.

7 Parce que, si vous alliez m'obliger d'assister  vos sermons, comme 
lire votre livre, le public dvot ne croirait jamais qu'un homme poudr
et vtu comme tout autre mondain, pt avoir raison contre un homme 
grand chapeau[39],  cheveux plats,  face mortifie, quoique
l'vangile, en parlant des Pharisiens _de ce temps-l_, dise qu'il faut
se parfumer quand on jene[40].

8 Parce qu'une dispute serait toute jouissance pour vous qui n'avez
rien autre chose  faire, tandis qu'elle serait toute perte pour moi qui
puis employer mon temps d'une manire autrement utile.

Je ne vous ferai donc point ma confession, M. le docteur, sur l'objet
religieux de votre question; mais, en revanche, je puis vous dire mon
avis comme littrateur sur le fond mme de votre livre. Ayant lu
autrefois beaucoup d'ouvrages thologiques, j'tais curieux de savoir
si, par quelque procd chimique, vous aviez aussi dcouvert des tres
rels dans ce monde d'tres invisibles: malheureusement je me trouve
oblig de dclarer au public, qui, selon votre expression, prface, p.
XIX, _espre d'tre instruit, d'tre conduit  la vrit et non 
l'erreur par moi_, que je n'y ai pas vu un seul argument neuf, mais
seulement la rptition de tout ce qu'ont dit et rebattu des milliers de
gros volumes, dont tout le fruit a t de procurer  leurs auteurs une
courte mention dans le dictionnaire des hrsies. Vous supposez partout
comme prouv ce qui est en question, avec cette circonstance singulire,
que faisant feu, comme le dit Gibbon, de votre double batterie contre
ceux qui croient trop et contre ceux qui ne croient pas assez, vous
donnez pour mesure prcise de la vrit votre propre sensation, en sorte
qu'il faudra avoir tout juste votre taille pour, passer par la porte de
la nouvelle Jrusalem que vous btissez  Northumberland.

Aprs cela votre rputation comme thologien et pu me devenir un
problme; mais je me suis rappel le principe de l'association des
ides, si bien dvelopp par Locke, _que vous estimez_, et que par
cette raison je me trouve heureux de vous citer, quoique ce soit  lui
que je doive ce pernicieux usage de ma raison qui me fait refuser de
croire ce que je ne comprends pas: j'ai donc compris que le public,
ayant d'abord attach l'ide du talent au nom de M. Priestley, _docteur
en chimie_, avait continu de l'unir et de _l'associer_ au nom de M.
Priestley, devenu _docteur en thologie_; ce qui pourtant n'est pas la
mme chose, et ce qui est un mcanisme d'autant plus vicieux qu'il
pourrait par la suite donner lieu  l'inverse[41]. Heureusement, vous
avez vous-mme lev une barrire de sparation entre vos admirateurs,
en avertissant, des la premire page de votre pamphlet actuel, qu'il
tait spcialement destin aux _croyants_. Pour cooprer  ce but
judicieux, je dois nanmoins vous faire observer qu'il est deux passages
essentiels  en retrancher, vu qu'ils donnent une grande prise aux
arguments des incrdules.

Vous dites, prface, page XII: _Ce qui est manifestement contraire 
la raison naturelle ne peut tre reu par elle_: Et page 62. _Quant 
l'intellect, les hommes et les animaux naissent dans le mme tat, ayant
les mmes sens externes, qui sont les seuls canaux de toutes les ides,
et par consquent la source de toutes les connaissances et de toutes les
habitudes, morales qu'ils acquirent._

Or, si vous admettez, avec Locke et avec nous autres infidles, que
chacun a le droit de rejeter ce qui rpugne  sa raison naturelle, et
que toutes nos ides, toutes nos connaissances ne s'acquirent que par
l'intermde de nos sens, que devient le systme de la rvlation, et
tout cet ordre de choses du temps pass si contradictoire  l'tat
prsent, except quand on le considre comme un rve de l'esprit humain
ignorant et superstitieux? Avec vos deux seules phrases, M. le docteur,
je renverserais tout l'difice de votre foi.

Mais ne redoutez point de ma part cette abondance de zle: par la raison
que je n'ai point la fantaisie du martyre, je n'ai point non plus celle
des conversions; elle appartient  ces tempraments ardents, ou plutt
acrimonieux, qui prennent la violence de leur persuasion pour
l'enthousiasme de la vrit; la manie de faire du bruit, pour la passion
de la gloire; et pour l'amour du prochain, la haine de ses opinions et
le dsir secret de le gouverner. Pour moi, qui n'ai point reu de la
nature les qualits inquites d'un aptre, et qui n'eus point en Europe
le caractre d'un _dissenteur_, je ne suis venu en Amrique, ni pour
agiter les consciences, ni pour fonder une secte, pas mme pour tablir
une colonie o, sous prtexte de religion, je me ferais un petit empire.
On ne m'a vu vangliser mes ides, ni dans les temples, ni dans les
places publiques, et je n'ai point exerc ce charlatanisme de
bienfaisance par lequel un prdicateur connu[42], mettant  contribution
la gnrosit du public, s'est procur ici les honneurs d'un auditoire
plus nombreux, et le mrite de distribuer,  son gr, un argent qui ne
lui cote rien, et qui lui attire une gratitude et des remercments
drobs  la main des vrais donateurs.

Comme tranger ou comme citoyen, ami sincre de la paix, je ne porte
dans la socit, ni l'esprit de dissension, ni le dsir de causer des
secousses; et parce que je respecte en chacun ce que je veux qu'il
respecte en moi, le nom de la libert n'est pour moi que le synonyme de
la justice: comme homme, soit modration, soit paresse, spectateur du
monde plutt qu'acteur, je suis de jour en jour moins tent de conduire
les ames et les corps des autres: n'est-ce pas assez pour chacun de
gouverner ses fantaisies et ses propres passions? Si par l'une de ces
fantaisies, croyant tre utile, je publie quelquefois mes penses, je le
fais sans enttement, et sans exiger cette foi implicite dont vous
voudriez bien me communiquer le ridicule, page 123.

Tout mon livre des _Ruines_, que vous traitez si mal, et qui _vous a
pourtant amus_, porte videmment ce caractre: au moyen des opinions
contrastantes que j'y ai jetes, il respire en gnral un esprit de
doute et d'incertitude qui me parat le plus convenable  la faiblesse
de l'entendement humain, et le plus propre  son perfectionnement, en ce
qu'il y laisse toujours une porte ouverte  des vrits nouvelles;
tandis que l'esprit de certitude et de croyance fixe, bornant nos
progrs  une premire opinion reue, nous enchane au hasard, et
pourtant sans retour, au joug de l'erreur ou du mensonge, et cause les
plus graves dsordres dans l'tat social; car, se combinant avec les
passions, il engendre le fanatisme, qui, tantt de bonne foi et tantt
hypocrite, toujours intolrant et despote, attaque tout ce qui n'est pas
lui, se fait perscuter quand il est faible, devient perscuteur quand
il est fort, et fonde une religion de terreur qui anantit toutes les
facults, et dmoralise toutes les consciences; tellement que, soit sous
l'aspect politique, soit sous l'aspect religieux, l'esprit de doute se
lie aux ides de _libert_, de _vrit_, de _gnie_; et l'esprit de
certitude aux ides de _tyrannie_, d'_abrutissement_ et d'_ignorance._

D'ailleurs, si, comme il est vrai, l'exprience d'autrui et la ntre
nous apprennent chaque jour que ce qui nous a paru vrai dans un temps,
nous semble ensuite prouv faux dans un autre, comment pouvons-nous
attribuer  nos jugements cette confiance aveugle et prsomptueuse qui
poursuit de tant de haine ceux d'autrui? Il est raisonnable, sans doute,
et il est honnte d'agir selon la sensation prsente et selon sa
conviction; mais si, par la nature des choses, cette sensation varie en
elle-mme et dans ses causes, comment ose-t-on imposer  soi et aux
autres une invariable conviction? comment surtout ose-t-on exiger cette
conviction dans des cas o il n'y a point rellement de sensation, ainsi
qu'il arrive dans les questions purement spculatives, o l'on ne peut
dmontrer aucun fait prsent?

Aussi lorsqu'ouvrant le livre de la nature, bien plus authentique et
bien plus facile  lire que des feuilles de papier noirci de grec ou
d'hbreu; lorsque je considre que la diffrence d'opinions de trente ou
quarante religions, et de deux ou trois mille sectes, n'a pas apport et
n'apporte pas encore le plus petit changement dans le monde physique;
lorsque je considre que le cours des saisons, la marche du soleil, la
quantit de pluie et de beau temps sont les mmes pour les habitants de
chaque pays, chrtiens, musulmans, idoltres, catholiques, protestants,
etc., etc., je suis port  croire que l'univers est gouvern par
d'autres lois de justice et de sagesse que celles que suppose un gosme
troit et intolrant: et comme, en vivant avec des hommes de cultes
trs-divers, j'ai remarqu qu'ils avaient cependant des moeurs
trs-semblables; c'est--dire que dans toute secte chrtienne,
mahomtane, et mme parmi des gens qui n'appartiennent  aucune, j'ai
trouv des hommes qui pratiquaient toutes les vertus prives ou
publiques, et cela sans affectation; tandis que d'autres, parlant sans
cesse de Dieu et de la religion, se livraient  toutes les habitudes
perverses condamnes par leur propre croyance, je me suis persuad que
la partie morale tait la seule essentielle comme elle est la seule
dmontrable des systmes religieux; et comme de votre aveu mme, page
62, _le seul but de la religion est de rendre les hommes meilleurs pour
les rendre plus heureux_, j'ai conclu qu'il n'y avait rellement dans le
monde que deux religions, celle du _bon sens_ et de la _bienfaisance_,
et celle de la _malice_ et de _l'hypocrisie_.

En terminant cette lettre, M. le docteur, je me trouve embarrass du
sentiment que je dois vous offrir; car en me dclarant, page 123, qu'en
tout cas vous ne vous souciez gure du _mpris de gens comme moi_[43],
quoique je ne vous en eusse jamais tmoign, vous m'indiquez clairement
que vous ne vous souciez pas non plus de mon estime: c'est donc  votre
bon got et  votre discernement que je laisse le soin d'apprcier le
sentiment qui convient  ma situation, et qui appartient  votre
caractre.

C.-F. VOLNEY.

Philadelphie, 2 mars 1797.




DISCOURS

SUR

L'TUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.




AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR.


L'acadmie franaise a des sances de trois espces, qu'il ne faut pas
confondre: chaque semaine, elle tient une sance d'_office_, consacre 
la rdaction du _Dictionnaire_, objet spcial de son institution; chaque
anne, elle tient une sance _publique_, o elle rend compte de ses
travaux; enfin, depuis deux ans, le premier mardi de chaque mois elle
tient une sance _prive_, que l'on pourrait appeler _runion de
famille_. En s'imposant librement celle-ci, avec l'agrment du
gouvernement, l'Acadmie franaise a eu le double but de resserrer les
liens de l'amiti entre ses membres, et d'exciter leur mulation
rciproque par la communication confidentielle de leurs ouvrages,
projets ou excuts: ces lectures, auxquelles les seuls membres de
l'Institut sont admis, procurent  leurs auteurs des observations
dictes par la bienveillance et le bon got. De ces sances, sont dja
sorties, sur le sujet toujours profond de la grammaire, des ides
lumineuses, et des fragmens d'histoire et de posie d'un mrite minent.
 la sance d'octobre dernier, un acadmicien, dont le public a toujours
accueilli les productions ingnieuses, termina la lecture d'une
_Dissertation sur l'origine, la formation, la varit, le progrs et le
dclin des langues_: les opinions se partagrent sur certains points de
sa thorie dja indique dans une feuille du Moniteur, il y a quelques
annes; ce partage est devenu le motif du _prsent discours...._ Son
auteur, conduit par ses tudes  d'autres rsultats, a trouv convenable
de les exposer  son tour. Son travail, prpar rapidement pour
novembre, n'a t lu que le premier mardi de dcembre.... Les avis ont
pu se partager aussi; mais le temps qui appartenait  une autre lecture,
n'a pas permis d'entrer en discussion sur celle-ci......[44]; c'est donc
sur sa propre responsabilit qu'il publie aujourd'hui son opinion, 
laquelle le principal intrt qu'il attache est d'appeler l'attention
des esprits mditatifs sur une branche de connaissances trop peu
cultive en France.




DISCOURS

SUR

L'TUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.


. 1er.

NOUVEAUT DE CETTE TUDE CHEZ LES MODERNES: IGNORANCE ABSOLUE DES
ANCIENS  CET GARD.

MESSIEURS,

J'appelle tude _philosophique_ des langues toute recherche impartiale
tendante  connatre ce qui concerne les langues en gnral;  expliquer
comment elles naissent et se forment; comment elles s'accroissent,
s'tablissent, s'altrent et prissent;  montrer leurs affinits ou
leurs diffrences, leur filiation, l'origine mme de cette admirable
facult de parler, c'est--dire de manifester les ides de l'esprit par
les sons de la bouche, sons qui  leur tour deviennent,  titre
d'lments, un sujet digne de mditation. L'un de nos confrres, pour
qui nous professons tous des sentimens d'estime et d'amiti, a dja
mrit nos remercments par le soin qu'il a pris de porter notre
attention vers un sujet si intimement li  nos fonctions de
grammairiens franais: M. Andrieux, en s'interrogeant sur la plupart des
questions que je viens de citer, nous en a fait sentir l'importance et
l'tendue, en mme temps que, par le doute mthodique dont il a revtu
ses opinions et ses vues, il nous a indiqu combien ce sujet nous est
encore neuf et difficile. Aujourd'hui, Messieurs, si je marche sur sa
trace, c'est moins avec la prtention de vous apporter un surcrot
d'instruction qu'un surcrot de preuves de notre inexprience,
permettez-moi de dire _nationale_, et de notre infriorit, sur ces
questions, relativement aux trangers.

Eh! comment serions-nous avancs dans l'tude des langues, surtout dans
l'tude philosophique, lorsque rien, dans notre ducation franaise, ne
nous y prpare, lorsque, dans notre ducation littraire et religieuse,
divers prjugs y sment des obstacles: nous nous vantons d'avoir eu
pour matres les beaux esprits de Rome et de la Grce; voyons-nous
qu'aucun d'eux se soit occup de l'tude des langues sous les rapports
tendus que je viens de citer? Trouvons-nous dans leurs crivains
d'autre mention de langues et de langage que pour mpriser, sous le nom
de _Barbare_, ce qui n'est pas romain ou grec? L'encyclopdiste Pline
l'ancien nous instruit agrablement, sans doute, quand il nous dit que
dans une ville de la Colchide, Rome entretenait _cent trente_
interprtes pour rpondre  cent trente peuples divers qui venaient y
pratiquer un commerce _dja dclinant_, puisque Pline ajoute
qu'antrieurement ils venaient au nombre de _trois cents_. J'entends
encore avec un vif intrt cet auteur me dire que dans l'Ibrie, la
Gaule, l'Italie, on avait compt les langues par centaines; et je le
conois, quand je songe qu'avant les conqurants, chaque ville, chaque
territoire nourrissait un peuple ennemi de son voisin, et spar de lui
en toutes choses; mais de telles citations et autres semblables
n'atteignent point  nos questions: il y a plus, je ne me rappelle point
avoir lu, en aucun auteur grec ou latin, la mention d'aucune grammaire
trangre compose par curiosit ou par motif de commerce ou
d'instruction. Avons-nous mme aucune grammaire grecque compose avant
notre re? Chez les Romains de la rpublique, ce genre d'tude fut
tardif; Varron seul le signale par son rudition et ses vues
philosophiques.


. II.

COLE GRECQUE: SYSTMES TABLIS AVANT LES FAITS OBSERVS.

Chez les Grecs comme chez les Romains, on peut dire que l'tude du
langage n'a eu qu'un but rhtorique, je veux dire l'art d'mouvoir les
passions, art suscit par la nature du gouvernement de ces peuples,
long-temps rest plus ou moins dmocratique: on ne peut le nier, ces
peuples furent d'habiles artistes  cet gard; mais sous le point de vue
d'tude philosophique du langage, je ne crains pas de dire qu'ils sont
rests presque aussi enfants que les sauvages de l'Amrique du nord, les
uns et les autres nous racontant gravement, sur l'autorit de leurs
anctres, que l'art de parler fut invent par les manitous, les gnies
et les dieux. Un peuple peut produire de grands peintres, de grands
potes, de grands orateurs, sans tre avanc dans aucune _science
exacte_: ces talents tiennent  l'art d'exprimer les sensations et les
passions; mais approfondir des connaissances mtaphysiques telles que la
formation des ides et leur manifestation par le langage, cela est d'une
tout autre difficult. Je ne vois que Platon, cette abeille de toute
science, ce pote de toute philosophie, qui montre en ce genre quelques
aperus dans son dialogue intitul _Kratyle_; et cependant, aprs la
lecture de ce morceau, on se trouve peu avanc dans la solution des deux
questions proposes  Socrate: il est mme permis de dire que le
rsultat le plus clair est l'artificieux procd du compositeur, qui,
ayant pos la double question de savoir si le langage est n _de la
nature des choses_, ou _de la convention des hommes_, a dguis son
embarras sous les tergiversations de Socrate, qui raisonne tantt pour
et tantt contre, et qui indique plutt le faible que le fort de chaque
opinion.

Aujourd'hui que, par les progrs gnraux de la civilisation humaine et
de toutes les connaissances physiques et morales, nous avons sous nos
yeux plus de _six cents_ vocabulaires de nations diverses, et plus de
_cent_ grammaires; aujourd'hui que, dans ces vocabulaires, nous voyons
les objets des besoins les plus simples et les plus naturels exprims
par des noms totalement divers, les raisonnements de Platon deviennent
bien peu de chose, et c'est aux faits que nous devons demander de
l'instruction.

 ct des ttonnements systmatiques et des thories prmatures des
anciens, je ne vois qu'un seul fait, presque puril en apparence, mais
qui donne lieu  des inductions assez lumineuses: je veux parler de
exprience imagine par un roi d'gypte, dans l'intention de dcouvrir
la race d'hommes l plus ancienne. Cette exprience nous est raconte
par un historien dont les anciens n'ont point su apprcier le mrite,
mais dont la fidlit, et l'instruction, constates aujourd'hui par une
lite de savants dans l'expdition franaise en gypte, replacent
l'autorit et le crdit au premier rang des tmoignages anciens. Voici
ce que dit cet historien, qui est _Hrodote:_


. III.

COLE GYPTIENNE.

Le roi Psammticus fit remettre deux enfants nouveau-ns, pris au
hasard, entre les mains d'un berger, charg de les lever au milieu de
ses troupeaux royaux, avec l'injonction de ne jamais profrer devant eux
une seule parole, et de les laisser constamment seuls dans une
habitation spare. Ce berger devait leur amener des chvres,  certains
intervalles, les faire tter, et ne plus s'en occuper ensuite.
Psammticus, en prescrivant ces diverses prcautions, se proposait de
connatre, lorsque le temps des vagissements du premier ge serait
pass, dans quel langage ces enfants commenceraient  s'exprimer. Les
choses s'tant excutes comme il l'avait ordonn, il arriva qu'aprs
deux ans couls, au moment o le berger, qui s'tait conform aux
instructions qu'il avait reues, ouvrait la porte et se prparait 
entrer, les deux enfants, tendant les mains vers lui, se mirent  crier
ensemble, _Bkos_. Le berger n'y fit d'abord pas beaucoup d'attention;
mais en ritrant ses visites et ses observations, il remarqua que les
enfants rptaient toujours le mme mot: il en instruisit le roi, qui
ordonna de les amener en sa prsence. Psammticus ayant ou de leur
bouche le mot _bkos_, fit rechercher si cette expression avait un sens
dans la langue de quelque peuple; il apprit que les Phrygiens s'en
servaient pour dire du _pain_. Les gyptiens, aprs avoir pes les
consquences de cette exprience, consentirent  regarder les Phrygiens
comme d'une race plus ancienne qu'eux.

Raisonnons sur ce fait: des savants d'gypte veulent, par l'entremise de
leur roi, savoir quelle est la _langue naturelle_ de l'homme; quelle
langue il parle avant d'avoir eu aucun matre, et reu ou fait aucune
convention.

Ils ont donc cru, ces savants, qu'il y a une langue _naturelle_, un
langage inn, un instinct de parler comme un instinct de manger et de
marcher. Si leur opinion tait vraie, toute langue originale, toute
langue de peuple sauvage devrait tre la mme; tout individu gar dans
les forts de Hanovre et de Champagne, comme nous en avons vu, devait
dire _bk_; or, nous ne voyons rien de semblable.

Nos savants de Psammtique ont cru que deux enfants squestrs
parleraient sans matre; ils n'ont donc pas cru le langage n des
conventions de l'tat social. Mais que serait,  quoi servirait une
langue sans la socit?

Les deux enfants ont prononc un premier mot; ce mot, vous le sentez,
n'a pas t prcisment le grec _bk-os_: l'historien s'est pli au
gnie de sa langue,  l'intolrante habitude de sa nation, qui veut
toujours ajouter ses finales harmonieuses  la roideur des mots
_barbares_. Les enfants ont dit _bk_: les savants gyptiens ont suppos
que ce mot tait de pure invention; mais vous, Messieurs, qui calculez
toutes les circonstances de cette preuve, vous n'oubliez pas que ces
enfants ont chaque jour entendu le cri de deux chvres, et vous sentez
qu'ils n'ont fait qu'imiter ce cri: cette imitation est une chose
naturelle, et ici nous voyons _l'onomatope_ se montrer comme moyen
premier du langage. Ces petites machines nerveuses ont rpt le cri qui
les frappait, et qui, s'tant li  l'action de l'animal dont elles
tiraient leur subsistance, est devenu l'indice de leurs besoins, de leur
dsir de boire et de manger; par cette liaison, la convention s'est
tablie entre les deux enfants et le berger ou tout autre tre humain,
mme entre les enfants et la chvre; et comme nous savons que la chvre
sent elle-mme ce langage, nous y voyons la preuve que les animaux mmes
y participent dans la proportion de leurs facults.

En vrit, c'est un sujet d'tonnement que de voir les savants de
Psammticus, sourds et aveugles  de tels indices; mais en mme temps,
c'est pour nous une nouvelle preuve que, quand notre esprit est imbu
d'un prjug, il perd la facult de voir tout ce qui est hors de sa
ligne; ce sont les yeux d'un malade de la jaunisse, qui ne peut voir les
objets que _jaunes_; pourrions-nous bien rpondre de notre sant 
nous-mmes, sur un nombre de sujets?

Nos gyptiens s'enquirent chez quel peuple existe le mot _bk_; le
hasard veut que dans la langue phrygienne il signifie _pain_, et les
voil qui concluent qu'il y a liaison intime, affinit naturelle entre
le mot _bk_ et la substance _pain_: quelle misrable logique! D'abord
le mot _bk_ a pu exister en d'autres langues; les gyptiens en ont-ils
fait la recherche chez les Chinois, les Tartares, les Indous, les
Celtes, mmes chez leurs voisins Arabico-Phniciens? nous le
trouverions, s'il tait ncessaire, certainement avec d'autres sens.
Mais en outre, comment ont-ils pu supposer un mot _naturel_, pour un
objet qui ne l'est pas, qui est _objet d'art_, invent tardivement, pour
une opration trs-complique, puisqu'il a fallu semer du froment, le
recueillir, le battre, le moudre, le ptrir, le lever, le cuire pour en
faire du _pain_; ensuite, comment sur un seul mot fonder une opinion
gnralise? comment n'avoir pas continu l'exprience pour en voir le
dveloppement, et surtout la solution de la grande difficult, celle de
la construction grammaticale? Qui pourra nier qu' cette poque tous ces
savants n'aient t de _grands enfants_ dans l'art des expriences, dans
l'tude de la nature, dans la science subtile de l'idologie?

Prenons acte de ce fait, pour apprcier les connaissances mtaphysiques
de l'ancien monde connu  cette poque; nous pouvons croire que les
druides et les brahmanes n'taient pas plus avancs.

C'tait vers l'an 648, Thals venait de natre; moins de deux sicles
aprs, l'an 460, Hrodote tait en gypte, o il recevait cette anecdote
consigne dans des mmoires historiques; il la racontait, quatorze ans
plus tard,  la multitude des Grecs assembls dans le Cirque Olympique
(vers 446); quarante-six ans plus tard (vers l'an 400), Platon, qui
avait voyag et sjourn en gypte, et qui connaissait le livre
d'Hrodote, professait dans son dialogue de Kratyle l'opinion des
savants gyptiens. Ne devient-il pas trs-probable que Platon, ici,
comme sur tant d'autres points, n'a t que l'cho des mtaphysiciens
d'gypte?

Aristote, qui suivit Platon, et qui lui est suprieur en toute branche
de science positive, n'est pas plus avanc ici; dira-t-on qu'il a
implicitement rsolu la question de la formation du langage par son
axiome profond et clbre, _Nihil est in intellectu quod non prius
fuerit in sensu_ (Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord t
dans la sensation)? Sans doute, la consquence est bien que l'homme seul
a pu inventer les signes de ses ides; qu'aucun agent extrieur n'a pu
lui souffler ou suggrer ces signes quand leurs modles n'existaient
pas; qu'en un mot le langage est le fruit de son organisation physique,
et de ses conventions artificielles et sociales. Mais quand on voit
combien peu Aristote lui-mme a su tirer parti de son grand principe
mtaphysique, on ne peut nier que les consquences n'en soient restes
bien occultes, jusqu' ce que Locke, il y a cent trente ans seulement,
soit venu les mettre en une vidence qui a paru une cration; encore
est-il vrai que malgr qu'aprs lui l'esprit lumineux des Condillac et
des Tracy ait de plus en plus clairci le problme, il n'a point encore
reu tous les dveloppements qu'il requiert.

L'cole d'Alexandrie, qui fut le plus heureux fruit des conqutes
d'Alexandre, dut produire des recherches et des raisonnements sur nos
questions; mais on a droit de penser qu'elle ne fut que l'cho du pass.


 IV.

COLE JUIVE.

 ct de cette cole, je ne dirai pas, naquit, je dis, sortit de son
obscurit l'cole juive, qui, loin d'offrir rien de nouveau, ne fit que
reproduire des doctrines surannes. En effet, lorsque la cosmogonie
juive nous parle d'un premier couple humain, cre par _Dieu_, ou par les
_dieux_, elle nous prsente d'une manire seulement diffrente ce que
disent la plupart des autres cosmogonies; et lorsqu'elle ajoute que le
premier homme donna des noms propres  tous les oiseaux du ciel,  tous
les animaux de la terre; comme plusieurs de ces noms, en langue
hbraque, sont caractristiques de leurs facults ou actions et
proprits, c'est--dire, de leur nature, il s'ensuit que l'auteur, ou
les auteurs de cette cosmogonie, ont t dans l'opinion gyptienne que
nous venons de voir, et  laquelle les ides innes de Platon ont du
donner une nouvelle force. Cette induction en acquiert elle-mme, quand
les Juifs nous attestent que les sciences gyptiennes ont t la souche
des leurs.

Je n'aperois pas une semblable analogie  un autre fait qu'ils nous
citent, relatif encore  la question des langues, je veux dire, celui de
leur _confusion_  l'occasion de la tour de Babel, c'est--dire de la
pyramide de Babylone, qui fut l'observatoire astronomique des prtres
chaldens, cit par tous les historiens, comme existant depuis un temps
immmorial. Il m'est d'autant plus ncessaire d'exposer ici le propre
texte, Messieurs, que, par un cas trange, vous allez voir qu'il se
trouve ne pas porter le sens qu'on lui a donn jusqu' ce jour.

Toute la terre avait une seule _lvre_ (c'est--dire un seul langage,
et un seul parler ou discours), et des hommes partis de l'Orient,
s'tablirent dans la valle de Sennar, et ils se dirent: Ptrissons de
la terre, cuisons des briques; et la brique leur devint pierre, la boue,
mortier; et ils se dirent: Btissons-nous une ville et une tour dont la
tte soit dans le ciel; faisons-nous un nom (ou un _signal_: le mot
hbreu a les deux sens), afin que nous ne soyons pas disperss sur la
terre: et Dieu, descendit pour voir cette tour, et il dit: Ce peuple n'a
qu'une lvre ou langue: rien ne les empchera d'excuter leur pense
(leur projet): descendons, et confondons leur lvre; qu'ils ne
s'entendent plus l'un l'autre; et Dieu les dispersa ainsi, et ils
cessrent de btir leur ville...

Voil, Messieurs, le texte littral: il veut quelques observations
grammaticales. D'abord, le mot hbreu traduit, la terre (_Ars_, en arabe
_Ard_), n'a pas rigoureusement le sens que les interprtes lui donnent;
ils avouent que les Hbreux n'ont eu aucune ide de la terre _globe_;
que ce peuple a cru confusment qu'elle tait une grande le porte sur
l'eau, sans savoir sur quoi portait l'eau; que ce peuple parfaitement
ignorant en toutes choses physiques[45], ne connaissait rien  trois
cents lieues au del de ses frontires, etc. La vrit est que dans la
langue hbraque, le mot _terre_ est habituellement pris pour _pays_,
lequel n'a point de terme propre; partout on lit, la _terre_ de Juda, la
_terre_ d'Isral, la _terre_ de Chanaan, la _terre_ d'gypte, la _terre_
de Sennar, ce qui ne signifie que _pays_: or, l'on n'a aucun droit de
distinguer en franais ou en latin, ce que l'original ne distingue pas;
et si l'on veut raisonner par probabilits naturelles, on ouvre la porte
 un genre de discussions que les interprtes entendent rejeter  leur
gr.

Secondement, les interprtes et la Vulgate, qui les guide, ont traduit:
Faisons-nous un _nom_, une renomme, afin que nous ne soyons pas
disperss. Entre les deux membres de cette phrase, il n'y a aucune
analogie. Je traduis avec le savant Vossius, _faisons-nous un signal_;
ce qui est un des sens reconnus du mot hbreu (_shem_): l, il y a
analogie; un _signal_ lev, visible de loin, est propre  empcher la
dispersion. Serai-je hrtique pour ces observations? Je pourrais en
faire encore une sur ce mot: _Dieu descendit_, et de suite il est dit:
_descendons_. Si je ne comprends pas ce surcrot de descente, l'une au
singulier et l'autre au pluriel, serai-je traduit devant un jury
anglais? J'arrive au fond de la question.

Le narrateur dit que toute la _terre_ ou contre n'avait qu'une langue,
il ne la spcifie pas cette langue. Quelqu'un a-t-il le droit de
dcrter que ce fut l'_hbraque_? il me semble que non; d'abord parce
que le texte lui-mme ne le spcifie pas; 2 parce que dans l'histoire
d'Abraham, ce pre de la race hbraque, lorsque le texte dit _qu'il
naquit dans la terre de Sennar_ (bien connue pour tre un pays
_syrien_), qu'ensuite son pre l'emmena dans le pays de _Harran_
(galement _syrien_), ce texte donne droit de penser que la langue
nationale de la famille d'Abraham fut le _syrien_ ou _syriaque_, dont,
au temps de Jacob et de Laban, l'existence formelle nous est atteste,
et se continue sans interruption jusqu' des poques postrieures et
certaines; 3 enfin, parce que l'on peut dmontrer historiquement et
grammaticalement que l'hbreu n'est qu'un dialecte phnicien form
depuis Abraham, par l'incorporation que lui et ses descendants ne
cessrent de faire  leur naissante et faible tribu, des naturels du
pays o ils s'tablirent.

Je ne prtends point contester aux interprtes, que les constructeurs de
la tour de Babylone aient tout  coup oubli leur langue; je ne me fais
pas juge des possibilits naturelles: une langue peut s'oublier par un
mal subit de cerveau; mais dcrter, comme le font nos _infaillibles_,
que ces constructeurs parlrent tout  coup des langues nouvelles, c'est
ce que je nierais dans un concile, parce que le texte m'y autorise _par
son silence_; il dit nment: _Confondons leur langage, afin qu'ils ne
s'entendent plus l'un l'autre_; or, ceci ne dit pas du tout qu'ils
parlrent d'autres langues, mais seulement qu'ils cessrent de se
comprendre; et ils purent cesser par dfaut de prononciation, par
bredouillage, par confusion de termes, par emploi involontaire d'un mot
pour l'autre; enfin, d'une manire que l'on n'a ni l'obligation, ni le
droit de spcifier; _ils ne s'entendirent plus_, voil tout.

Actuellement, Messieurs, apprciez l'extrme lgret, la proccupation
aveugle de tant de docteurs qui ont voulu, qui veulent encore que cet
vnement soit la source o il faut chercher l'origine des innombrables
langues qu'a parles et que parle l'espce humaine. Lesquels des savants
de Psammticus ou des ntres sont les plus aveugles, les plus entts de
prjugs?

Si je trouve  l'ancienne doctrine juive, sur le langage _naturel_, une
analogie, et presqu'une origine profane, je n'assurerai pas que j'en
trouve une semblable au rcit historique que je viens de vous prsenter;
nanmoins, vous me permettrez une citation qui est du moins singulire;
elle m'est fournie par les historiens de cette mme ville de Babylone,
dans un rcit que nous a transmis Diodore de Sicile.

Aprs la mort de _Ninus_, fondateur de l'empire _assyrien_, sa femme,
_Smiramis_, compagne et rivale de sa gloire, voulut, par des actions
tonnantes, surpasser son mari. Ninus avait employ plusieurs annes 
btir une ville, immense  la vrit, mais qui, place en pays montueux,
sur un fleuve rebelle (le Tigre), n'tait qu'une grande et inerte
bourgade. Smiramis voulut construire une cit commerciale et militaire,
qui ft  la fois l'entrept des marchandises de l'Inde et de la basse
Asie, le boulevard d'un pays riche par lui-mme, l'asyle d'une
population nombreuse contre l'invasion de l'ennemi, l'pouvantail des
Arabes du dsert, et en mme temps le march ncessaire et opulent qui
les attirt en temps de paix: en un mot, Smiramis traa le plan de
Babylone; ce fut un carr de douze mille mtres, ou trois lieues de
longueur sur chaque ct, flanqu d'un mur de soixante-quinze pieds de
hauteur, etc. Smiramis projetant dja d'autres grandes entreprises,
statua que celle-ci ne durerait qu'un an; pour cet effet, elle leva une
corve de _deux millions_ d'hommes, pris dans la population bigarre de
son vaste empire, depuis les sources de l'Indus jusqu' l'Euxin (ou mer
Noire), et depuis le Caucase jusqu' l'Arabie Heureuse. Qu'on se figure
la sensation, la rumeur que dut causer le spectacle d'une telle
multitude diverse de costumes, de moeurs, et surtout de langages ou de
dialectes dont le nombre a pu passer quatre-vingts ou cent! Qu'on voie
cette multitude, jete confusment, distribu militairement sur ses
ateliers; occupe principalement  fabriquer l'incroyable quantit de
briques qu'exigrent de telles murailles, et des quais proportionns sur
l'Euphrate, et un pont, et deux _chteaux forts_; enfin, une _pyramide_
appele _tour_ par les gens du pays, c'est--dire par les Arabes
chaldens, dont le dialecte, comme l'hbreu et le syrien, n'a que le mot
_tour_ pour exprimer tout difice saillant et lev[46]. Cette _tour_,
encore subsistante au temps d'Hrodote, et qui, sur _trois cent sept_
pieds de base, et autant d'lvation, dut tre un objet si frappant dans
une plaine rase, ne fut pas un strile monument comme ceux d'gypte: ce
fut un magnifique et utile cadeau que l'habile Smiramis fit aux prtres
du pays, _les chaldens_, pour leur servir d'observatoire astronomique,
et favoriser de plus en plus l'tude d'une science qui les avait rendus
clbres au dehors, et puissants au dedans, sur l'esprit d'un _peuple
conquis_ que cette reine voulait apprivoiser. Qu'on juge de l'tonnement
de ce peuple ignorant et superstitieux, ne connaissant que sa langue
arabe et que le dsert qui entourait son le. Supposons que deux ou
trois cents ans aprs ont et demand  de telles gens pourquoi et
comment avait t btie cette montagne, il me semble entendre ces Arabes
rpondre:

Aux temps anciens, il vint du ct de la Perse (qui est l'Orient) des
hommes puissants  qui il prit fantaisie d'lever cette _tour_; ils
voulaient, dit-on, monter au ciel, et cela pour regarder nos dieux
(c'est--dire les astres, dieux du temps et du pays); mais la confusion
se mit dans leur langage, _par un pouvoir divin_, et ils furent obligs
de se disperser (comme firent les ouvriers de Smiramis); en mmoire de
cet vnement, cette ville a gard chez nous le nom de _Babul_,
c'est--dire _confusion_[47].

Entre ce rcit et celui des Juifs, je conviens que plusieurs
circonstances diffrent, et surtout que des objections chronologiques
peuvent tre suscites contre l'identit; mais en traitant mon sujet
didactique et sec par lui-mme, en traversant les plaines arides du
vieil Orient, j'ai pens, Messieurs, que vous me permettriez de cueillir
une fleur historique pour vous l'offrir en dlassement.


 V.

COLE CHRTIENNE.

Du sein de l'cole juive sortit l'cole chrtienne; pendant le premier
sicle, ses disciples, tous illettrs, tous de la classe du peuple,
uniquement livrs  la morale pratique, ngligrent et repoussrent,
comme futilit, toute tude qui n'et pas pour but d'obtenir l'autre
vie. Dans le second et troisime sicle, des hommes lettrs, convertis
aux ides nouvelles, y joignirent celles de leur ducation, c'est
presque dire celles de Platon, alors dominantes. Il ne put manquer de
natre bientt des dissentiments sur toute question abstraite; mais
parce que l'essence du systme naissant tait la charit fraternelle,
l'galit des droits, la communaut des biens, tout ce qui n'attaqua
point ces bases fut laiss au libre arbitre; on put disserter sur le
langage d'Adam, savoir s'il fut hbreu ou syriaque; sur la manire dont
il put donner des noms aux animaux sans les connatre; sur la confusion
du langage, sur la prtendue naissance des langues, dont quelques
docteurs voulurent compter soixante-douze, quand d'autres les
rduisaient  quatre, qu'ils nommaient langues mres, etc.

Un vque, pre de l'glise, put nier cette confusion, comme cause, et
l'admettre seulement comme consquence de la dispersion, sans en tre
moins reconnu pour un saint. (Grgoire de _Nysse_.)

Cet tat de libert dura jusqu'au commencement du quatrime sicle;
alors se fit une vritable rvolution dans la socit chrtienne, et
cela par suite des dcrets de l'assemble de Nice, qui introduisant
dans le rgime des fidles la hirarchie civile et presque militaire de
l'_empereur_ grco-romain, changea la dmocratie de l'glise primitive
en une oligarchie sacerdotale rapidement devenue despotique. Ds lors il
ne fut plus permis d'tablir des raisonnements sans l'approbation des
_suprieurs surveillants_ (epi-scopoi); comme toute opinion devint
affaire de parti, il devint dangereux ou inutile de suivre toute tude
oppose ou trangre aux passions ou aux volonts des puissants: tout
emploi de la raison humaine fut une acte d'indpendance vis--vis des
docteurs qui se constiturent interprtes de Dieu, qui se firent presque
_dieux parlants_. Tout ce que nous appelons idologie, tude raisonnable
de l'entendement humain, fut dcrdit au point que je pourrais citer
des sentences d'vques qui ont interdit l'tude de la grammaire: elles
me seraient fournies par un de nos savants confrres  qui je dois ma
remarque.

On peut dire que cette lthargie de l'esprit humain n'a cess qu'au
seizime sicle, et cela, par le concours de plusieurs circonstances;
par la prise de Constantinople (1453), qui tout  coup jeta en Europe
une quantit de livres et d'hommes savants; par le dsir que firent
natre ces livres de multiplier leurs copies; par la naissance de
l'imprimerie, qui tendit rapidement l'instruction ou le moyen de
l'acqurir; enfin, par l'insurrection de l'Allemagne contre la
thocratie italienne, d'o sont nes des liberts de tout genre, qui
chaque jour ont tendu  dvelopper le bon sens naturel et la raison de
l'homme.

Parmi les tudes qui se ranimrent, celle des langues fut une des
premires,  raison du besoin d'entendre et d'interprter les livres
anciens. Les esprits curieux ne tardrent pas d'tablir des comparaisons
rendues plus piquantes par leur nouveaut. Le premier essai connu en ce
genre, fut un vocabulaire que l'italien _Pigafetta_ fit imprimer vers
1536, contenant un recueil de mots de divers peuples chez qui il avait
voyag. Deux travaux plus rguliers, plus importants, le suivirent; l'un
de Guillaume _Postel_, n Franais, qui,  la date de 1536, publia en
langue latine,  Paris, son livre intitul, _Linguarum XII,
characteribus differentium, alphabeti introductio ac legendi modus
facillimus_, avec une dissertation sur l'origine et _l'antiquit_ de
_l'hbreu_, et une comparaison des langues orientales entre elles, et
avec le latin et le franais: l'autre, de Teseo _Ambrogio_, n  Pavie,
o il fit imprimer aussi en latin, en 1539, son _Introduction aux
langues chaldaque, syriaque, armnienne_, et ses remarques sur dix
autres langues. Ces deux productions ont le mrite de prsenter les
essais ou ttonnements de l'art en tout genre. Ambrogio avait eu pour
matres des moines syriens, armniens, abyssins, appels  Rome par les
largesses des papes: Postel avait voyag au Levant aux frais du roi de
France; ceci donne un mrite particulier  leur mthode de
prononciation. Dix ans plus tard (1548), le Hollandais Thodore
_Buchmann_, qui a grcis son nom en celui de _Bibliander_, mit au jour
son livre intitul, _de Ratione communi omnium linguarum_, etc., o il
prtendit expliquer leurs principes communs par les exemples de dix ou
de douze langues: il faut lui savoir gr d'avoir excit l'mulation de
ses successeurs, en leur ayant prsent le premier essai du _Pater
noster, traduit_ ou _crit_ en quatorze langues.

Il serait trop long de citer en dtail tous les ouvrages accumuls
depuis lui sur cette matire; il me suffira d'indiquer les principaux
qui suivent:

En 1558, le livre de Conrad Gesner, intitul, _Mithridates, seu de
differentiis linguarum_;

En 1580, le trait de Jean Gorop Bkan, intitul, _Hermathena_, ou
Mercure et Minerve;

En 1592 et 1593, _Specimen 40 diversarum linguarum et dialectorum_, de
Jrme Mejeser, avec le _Pater noster_ en cinquante langues;

En 1610, le fragment de Scaliger, _de Europeorum linguis_;

En 1613, le Trsor de l'histoire des langues, par Duret;

En 1616, l'Harmonie tymologique des langues, par tienne Guichart;

En 1667, les Prolgomnes de Walton, auteur de la clbre Polyglotte;

En 1679, l'_Atlantica_ de Olas Rudbek, en mme temps que le jsuite
Kirker publiait _sa Tour de Babel_;

En 1697, le _Glossarium universale hebraicum_, de Thomassin;

En 1703, le _Pater noster_ en plus de cent langues, par l'anglais
Muller;

En 1715, le mme _Pater_, par Chamberlayne, encore plus tendu et plus
correct.

 cette poque, l'on avait dja beaucoup fait pour l'rudition; beaucoup
de matriaux taient rassembls pour le raisonnement: presque aucun pas
n'tait fait encore vers la connaissance de la vrit, parce qu'aucun
pas n'avait t dirig par un sens droit, libre de prjug. Tous les
crivains que j'ai cits, et leurs semblables que j'ai omis, taient
partis de deux faits principaux, considrs comme indubitables; savoir,
qu'un premier homme, appel Adam, avait naturellement ou miraculeusement
parl la langue hbraque; et en second lieu, qu'un vnement, appel la
confusion de Babel, avait subitement introduit dans le monde une foule
de langues, d'o procdaient toutes les diversits que nous voyons. Les
efforts des savants n'avaient tendu qu' mieux dmontrer l'un et l'autre
fait par des tymologies dont l'abus tait d'autant plus grand, que
trs-souvent la vraie prononciation des mots tait dnature.

En voyant cette unanimit de tant de docteurs, qui ne croirait que
rellement leurs opinions avaient des bases positives? Ici se montre un
nouvel exemple de l'aveuglement invincible que causent les prjugs de
l'ducation, rivs par une autorit _corcitive_. Vous venez de voir,
Messieurs, qu'au sujet de la confusion et de la dispersion, le texte
original ne disait point ce qu'on lui faisait dire sur l'apparition de
langues nouvelles; eh bien! en scrutant le texte relatif au langage
d'Adam, vous allez voir qu'il n'autorise pas mieux l'ide que ce langage
ait t l'idiome hbraque. Voici ce texte trs-littral; Gense, chap.
II, vers. 6:

Et Dieu forma l'homme de la poussire de la _terre_; il souffla sur sa
face un souffle de vie, et l'homme devint une _ame_ vivante. Puis, mme
chap., vers. 26: Et Dieu forma de la terre, toute bte des champs, tout
volatile du ciel, et il les amena  l'homme, pour voir comme il les
nommerait; et tout ce que l'homme nomma est le nom de cette ame vivante;
et l'homme donna des noms  tout gros animal, et  tout volatile du
ciel, et  toute bte des champs.

Rien autre que ces passages n'est relatif au langage d'Adam; l'on ne
saurait me citer aucune autre phrase qui y ait trait. Or, il est vident
que ce texte ne dcide point qu'Adam ait donn des noms en _langue
hbraque_: aucune autorit n'a le droit de voir ici plus qu'il ne s'y
trouve: dira-t-on que cela est probable, que cela est conforme au
_raisonnement naturel_? J'accepterai l'arbitrage des probabilits et de
la raison naturelle, si l'on veut l'tablir constant; mais par ces
moyens mmes, je prouverais que ce put, que ce dut tre plutt en langue
syriaque. Toute dispute  part, je m'en tiens au texte; rien n'y est
spcifi; les assertions des savants ne sont que des hypothses, et les
interprtes ont pos en principe ce qui est en problme; aussi ne
peuvent-ils s'accorder entre eux.


 VI.

COLE PHILOSOPHIQUE. OBSERVATION DES FAITS, TABLIE COMME PRLIMINAIRE
INDISPENSABLE  TOUTE THORIE.

Ce ne fut que vers 1710, qu'un homme d'un esprit simple et droit,
sortant de la route commune, mit les premires ides judicieuses sur la
manire de poser la question de l'tude des langues; cet homme fut
Guillaume Leibnitz. En lisant dans les Mlanges de Berlin sa
dissertation ou mditation _sur les origines des peuples, dduites
principalement des indices de leurs langues_, on voit qu'il n'osa
heurter de front des prjugs qui ont pour logique ordinaire le sabre ou
le tison. Il prend un circuit ingnieux, mais efficace, pour arriver 
son but; sa doctrine peut se rsumer dans les articles suivants:

L'tude des langues ne doit pas tre conduite par d'autres principes
que ceux des autres sciences exactes. Pourquoi commencer par l'inconnu
afin d'arriver au connu? Le bon sens n'indique-t-il pas d'tudier
d'abord les langues modernes qui nous sont palpables, afin de les
comparer l'une  l'autre, de constater leurs diffrences ou leurs
affinits, et de passer ensuite aux langues qui les ont prcdes dans
les sicles antrieurs, afin de rendre sensibles leur filiation, leur
origine, et par ce moyen remonter d'chelon en chelon aux langues les
plus anciennes, dont l'analyse devra fournir les seules conclusions que
nous puissions nous permettre?

L'on voit que Leibnitz proposa aux juges d'un grand procs, de ne pas
prononcer sans avoir examin les pices; il est des temps o le coeur
passionn rejetterait mme cette vidence;  son poque on se lassait de
disputes tnbreuses: ce rayon produisit un effet conciliant. L'ide de
Leibnitz est devenue le guide des recherches philologiques qui se sont
multiplies dans le dix-huitime sicle; des voyageurs de toute nation,
des missionnaires de toute secte, ont rivalis  recueillir des
grammaires et des vocabulaires. Les savants d'Europe ont pu comparer une
foule d'idiomes des tribus sauvages d'Amrique, d'Afrique, de Tartarie,
et des les de l'Ocan. Il restait  mettre en ordre tous ces matriaux;
la fin du sicle dernier et le commencement de celui-ci ont vu, en moins
de trente ans, trois grandes tentatives de cette opration, aussi
honorables pour leurs auteurs qu'instructives pour leur auditoire[48].

La premire fut celle dont l'impratrice Catherine II traa de sa propre
main le plan en 1784. Par ses ordres, le professeur Pallas fit paratre,
ds 1786, le clbre ouvrage crit en langue russe, ayant pour titre
_Vocabulaire de toutes les langues du monde_, au nombre d'environ deux
cents. J'ai rendu compte de ce livre  l'Acadmie Celtique, en 1806; je
n'en connaissais que deux volumes in-4; j'ai appris depuis qu'un
troisime avait paru, mais n'avait t distribu qu' un nombre assez
limit de personnes. J'ai fait voir, dans l'excution de cet ouvrage,
plusieurs dfauts assez graves, ns sans doute de la prcipitation du
travail, puisque les deux premiers volumes, recueillis jusqu'en Italie,
furent imprims en deux ans; cela ne l'empche pas d'tre un des plus
beaux prsents faits  la philosophie par un gouvernement.

La seconde tentative a t le livre de l'abb _don Lorenzo Hervas_,
intitul: _Catalogue des langues des nations connues, dnombres et
classes selon la diversit de leurs idiomes et dialectes_, etc.
L'ouvrage, crit en espagnol, est en six volumes in-8, dont le premier
est dat de Madrid, l'an 1800, et le sixime, Madrid, l'an 1806.

Vous rendre, Messieurs, un compte dtaill de cette composition tendue
et complique, et exig plus de temps que vous ne pouvez m'en accorder.
Je me bornerai  vous dire que l'auteur, favoris de beaucoup de moyens
de fortune et de crdit; usant de tous les secours littraires que lui
procurrent Rome et l'Italie pendant vingt-cinq ans de sjour; trouvant
sous sa main la plupart des livres imprims en son genre d'tude;
jouissant des matriaux accumuls  la propagande par des missionnaires
de toute robe, ainsi que des Mmoires recueillis par les jsuites dans
les quatre parties du monde, n'a pu manquer d'acqurir des notions plus
justes, plus tendues qu'aucun de ses prdcesseurs, principalement sur
ce qui concerne les lments grammaticaux, les affinits, les
diffrences des langues modernes.

Quant aux langues anciennes, et surtout quant aux filiations et aux
origines en gnral, il n'a pu se garantir des prjugs que lui
imposaient et son ducation et sa robe, et le respect de l'vque de
Rome, et la terreur de l'inquisition; il n'a pas dout un instant que la
confusion de Babel n'ait produit la diversit des langues, et qu'il ne
faille reprendre l'origine des principales dans la personne de quelque
enfant ou petit-enfant de No encore qu'il soit thologiquement
impossible de prouver par les textes, hbreu ou grec, la prsence
d'aucun membre de cette famille  l'vnement cit; et encore qu'il soit
permis par le gnie ou caractre de la langue hbraque et de ses
analogues, de regarder comme des noms collectifs de peuples et de
pays, les noms qu'il a plu  des interprtes superficiels d'tablir
comme des noms d'individus. Ce prjug d'Hervas, dont je pense avoir
bien dmontr l'erreur, l'a jet dans beaucoup de conclusions fausses,
et l'on ne doit le lire qu'avec la dfiance due aux opinions
systmatiques; cela n'empche pas de regretter qu'un tel livre, si
rapproch de nous par son idiome espagnol, n'ait pas t traduit, ou du
moins largement extrait par quelque bon esprit franais.

La troisime tentative a t l'ouvrage allemand intitul:
_Mithridates_, ou _Science gnrale des langues_, avec le _Pater
noster_, traduit en plus de cinq cents idiomes ou dialectes, par
Adelung, conseiller aulique, et bibliothcaire de l'lecteur de Saxe.
Le premier volume de cet ouvrage in-8 a paru en 1806  Berlin, lorsque
se terminait  Madrid celui d'Hervas. Un second volume a suivi en 1809:
l'auteur n'a pas eu la consolation d'achever son entreprise, fruit de
trente ans d'tudes assidues. Une digne supplant, le savant professeur
_Vater_, a publi, en 1812, un troisime volume nourri en partie des
matriaux d'Adelung; en 1816, un quatrime en deux parties, et enfin, un
volume de supplment. Le quatrime traite des langues des deux
Amriques, le troisime de celles de l'Afrique; les deux premiers de
celles d'Asie et d'Europe, tant anciennes que modernes. Comme je n'ai
pas le bonheur d'entendre l'idiome allemand, je n'ai pu prendre une
connaissance directe de cet important et curieux ouvrage: seulement,
quelques portions de traductions que je me suis procures, celle entre
autres de la prface, que je dois  l'amiti d'un honorable collgue, M.
le comte de la Roche-Aimon, me permettent d'avoir une ide approximative
du plan et de l'esprit de l'auteur. Il diffre d'Hervas en beaucoup de
points, et surtout en indpendance d'opinions: il a connu quelques
parties du livre espagnol, mais non pas toutes; il envisage son sujet,
moins sous le point de vue historique, que sous l'aspect philosophique
et grammatical; il s'applique surtout  tudier les oprations de
l'esprit humain dans la construction du langage, dans ce que l'on
appelle syntaxe, ordre et disposition des ides. Quoique protestant, il
ne se tient point li par la Bible, ni par les rcits de la tour de
Babel. L'tendue de son instruction excite l'tonnement; la droiture de
son esprit et de son intention inspire le respect. Il est naturel que
sur des sujets si divers, il y ait quelques parties faibles; l'on ne
pourrait gure se permettre une traduction littrale de ce livre,
quelquefois diffus, et surtout dans les deux premiers volumes; mais ce
serait un grand service rendu  notre littrature, que d'en publier un
volumineux extrait.

Il me reste  observer qu'il partage avec tous ceux de son genre, un
dfaut, un vice radical qui a jusqu'ici entrav la science, et qui,
s'il n'est corrig, empchera son perfectionnement. Ce vice consiste en
ce que les vocabulaires de tant de nations diverses, recueillis par les
Europens, ont t soumis  un mme systme de lettres, qui nanmoins
n'ont point les mmes valeurs; de l, il est rsult qu'un mme
vocabulaire, par exemple le chinois, le malais, l'arabe, le mexicain,
etc., se prsente  notre lecture sous des formes tout--fait
diffrentes, selon qu'il a t transcrit par un crivain anglais ou
italien ou allemand; les mots deviennent surtout mconnaissables, si,
par un cas frquent, ils se composent de prononciations inusites dans
la langue du copiste; car, alors, pour les exprimer, ce copiste a tantt
imagin, tantt emprunt de son propre alphabet, des combinaisons de
lettres qui aggravent la confusion.

Par exemple, les Arabes ont une consonne appele _djim_, qui vaut notre
_dj_; les Allemands, qui n'ont point notre _ja_, ont imagin de rendre
l'arabe par _dsch_, ce qui donne quatre lettres pour une, sans exprimer,
ou plutt en dnaturant la vraie prononciation. Il en rsulte que, pour
peindre le mot arabe _djahs_, une bte de somme, ils crivent
_dschahhsch_, c'est--dire dix lettres pour cinq, ou plutt pour quatre,
avec une file vraiment ridicule de lettres _h_. Leurs voyageurs nous
sont inintelligibles en mots gographiques et patronymiques: ils
peuvent en dire autant de nous, et des Anglais, et des Italiens; par
suite de ce vice, le _Pater noster_, qui en hbreu, en syriaque, en
arabe, en thiopien, a rellement des mots et des prononciations
extrmement ressemblantes, offre dans les transcriptions des savants
polyglottes une vritable confusion de Babel.

Pour remdier  ce vice capital, j'ai depuis vingt-cinq ans propos et
poursuivi un systme d'orthographe dont j'ai discut les principes et
dmontr les nombreux avantages dans mes deux traits de la
_Simplification des langues orientales_, et de _l'Alphabet europen
appliqu aux langues asiatiques_. Les principes sur lesquels mon systme
est fond sont aujourd'hui reconnus pour aussi solides, aussi clairs que
ceux de l'algbre; mais leur application, et l'emploi des lettres
nouvelles que je n'ai pu me dispenser de proposer, sont, et seront
combattus par les anciennes habitudes, jusqu' ce que le temps ait amen
des habitudes nouvelles dans une nouvelle gnration.

Maintenant, Messieurs, si vous dsirez que je rsume les consquences
des raisonnements et des faits que j'ai eu l'honneur de vous exposer,
vous en trouverez plusieurs, je pense, dignes de votre attention, les
unes par leur importance, les autres par leur nouveaut. D'abord, si
vous considrez d'un ct tout ce que nous avons ignor jusqu' notre
poque sur les langues en gnral (sans parler de ce que nous ignorons
encore); si vous comparez le vaste thtre gographique des langues
ci-devant inconnues,  l'troite sphre de celles o nous n'avons cess
de rouler, vous penserez qu'il ne suffit pas de savoir le grec et le
latin pour raisonner sur la philosophie du langage, pour btir de ces
thories que l'on appelle des grammaires universelles; vous sentirez que
notre exclusive admiration du grec et du latin n'est qu'un tribut
irrflchi pay par notre enfance  la vanit scolastique de nous
instituteurs, qui veulent tout savoir, et  l'orgueil militaire des
peuples anciens, qui tinrent pour non existant ce qu'ils ignoraient. Que
diraient-ils aujourd'hui, ces Grecs et ces Romains si fiers de leurs
idiomes, _issus des dieux_ comme leurs anctres, si nous, leur prouvions
que leur latin plasgique, que leur grec soi-disant autochthone, ne
furent qu'une manation, qu'un des dialectes de la langue d'une nation
scythique dont le sige ou foyer fut la Boukarie, au nord de l'Indus, et
touchant la Bactriane par les quarante degrs de latitude; que du sein
de cette nation, favorise d'un, beau ciel et d'un beau sol, et qui
vcut  la fois agricole et pastorale, sortirent, a des poques ignores
de l'histoire, des essaims de guerriers, qui, comme on a vu plus tard
les Gaulois, comme on a vu ensuite les Tartares de _Tamerlan_ et les
Mongols de _Techinguiz-Kan_, tendirent leurs invasions successives
depuis les plaines du Gange, o leur race persiste, jusqu'aux les
britanniques, o leurs traces s'aperoivent encore? Depuis cent ans, le
langage de cette nation scythique, retrouv par nos savants europens
dans les livres sacrs de l'Inde, sous le nom de _sanscrit_, est de plus
en plus reconnu pour tre la base, non seulement d'une infinit de mots,
mais encore du systme grammatical d'une foule de langues modernes et
anciennes: de presque tous les dialectes actuels de l'Indostan; de
l'ancien dialecte goth et _moesogoth_, du vieux teuton ou _Deutche_, qui
fut le _Dace_ des Romains; de son driv, le plat allemand, d'o
drivent  leur tour, le hollandais et l'anglo-saxon; enfin de l'ancien
grec lui-mme, et de ses collatraux, l'trusque et le latin; de manire
que les Plasgues, si clbres par leurs migrations, ont du tre, comme
les _Tchingares_ (nos Bohmiens), une tribu d'origine _indoscythe_,
chasse  l'ouest par des convulsions guerrires: sans doute ce furent
les descendants de ces Scythes _sanskritiques_, qui, sous le nom grec de
_massagtes_ (quivalant au sanscrit _Maha Sagatai, grands Scythes_),
soutinrent contre les gyptiens le procs d'antiquit nationale dont
parle Hrodote; et ce fait, lui seul, rend communs aux Scythes les huit
ou neuf mille ans dont les gyptiens citaient  Solon et Platon, des
preuves que ces hommes clbres nous attestent tre, non des fables,
mais des faits authentiques portant avec eux leurs preuves.

En rsum, les Grecs si fiers de leur langue et de leur gnie, n'ont t
que les cousins germains des Gtes et des Thraces: la situation
gographique a fait la diffrence; et nos littrateurs ddaigneux, qui
repousseraient cette commune origine, les feraient ressembler  ces
parvenus qui mconnaissent leurs parents.

Une seconde consquence, nouvelle et importante, est que dsormais il
est prouv que l'homme seul, par ses moyens naturels, a pu, a d
inventer plusieurs langues. Cette vrit rsulte des diffrences
tranchantes remarques entre divers systmes grammaticaux, dont
quelques-uns sont vraiment bizarres. Les savants philologues s'accordent
 reconnatre plus de trente idiomes originaux ou _langues mres_; or,
il suffit qu'une seule langue soit d'invention humaine, pour conclure
que toutes peuvent l'tre: ds lors disparat le besoin que se fit
l'ignorance des premiers raisonneurs en ce genre, d'appeler les dieux,
les gnies  l'ducation primitive de l'homme, et  la suggestion de son
langage. Expliquer ce qu'on ne conoit point par des moyens encore plus
inconcevables, est un procd par trop bizarre; imaginer que l'homme
puisse rciter subitement des mots dont il n'a ni l'habitude ni le
besoin, et qui seraient les signes d'ides qui ne sont pas nes, c'est
une autre contradiction qui seule caractrise et les inventeurs et leurs
disciples.

Du reste, la cration naturelle des langues ne doit point alarmer ceux
qui veulent absolument que toutes les races humaines soient issues d'un
seul couple primitif: j'avoue que je n'entends pas mieux l'apparition
naturelle d'un premier couple que de plusieurs; mais comme je ne vois
aucune utilit morale et politique  l'une et  l'autre hypothse, je
demande la permission de rester indiffrent: seulement je remarque qu'en
admettant un seul couple primitif, il a pu arriver, par la suite, que
quelque couple de sourds et de muets ait vcu isol, et qu'il ait
produit une race bien conforme, qui aurait t contrainte de se faire
une langue. Nier la possibilit de cette invention, c'est prtendre que
tout ce que l'on ne conoit pas ne peut exister; plus je vieillis, moins
j'ai cette prtention; sans sortir du cours des choses naturelles, il me
semble que les lois de l'entendement humain suffisent seules  rsoudre
le problme; aussi a-t-il t dja tent deux fois de manire  faire
esprer un succs final; une premire fois par le prsident _de
Brosses_, en son trait de la _Formation mcanique des langues_[49]; une
seconde fois par l'auteur cossais, lord _Munboddo_ et son _Essai sur
l'origine et les progrs du langage_; ce second ouvrage a sur le premier
ce grand avantage, que _Munboddo_ ne s'est pas restreint  la mthode
didactique, comme l'a fait de Brosses; mais il a nourri ses
raisonnements d'une foule d'observations et d'anecdotes curieuses,
fournies par les voyageurs et les historiens sur les peuples sauvages et
les individus trouvs solitaires dans les bois: de manire que sa
thorie prend un coloris anim qui la rend plus persuasive. _Munboddo_
prouve par des faits que l'homme solitaire n'a ni motif ni moyen de
parler; que le langage nat seulement de l'tat social; que ses premiers
lments sont, 1 les cris ou interjections; 2 les imitations des
bruits naturels, d'o nat l'onomatope, ou _cration des mots_, sur
laquelle vient se greffer la convention de prendre un son pour signe
d'une ide.

Ds lors que la question de l'origine du langage est explique, toutes
ses subsquentes dcoulent aisment les unes des autres.

Par exemple, celle de l'accroissement ou extension d'une langue, n'offre
pas de difficult relle: l'on conoit comment, sur un premier canevas
donn, l'esprit humain prolonge de nouvelles lignes dans la direction de
celles qui existent; comment, en acqurant des ides nouvelles, il les
peint par des mots tirs de la mme famille; comment il combine les
anciens mots pour en faire de nouveaux: l'tude des tymologies est
dmonstrative  cet gard; les procds des enfants le seraient
galement, si au lieu d'en faire des perroquets, nous les laissions un
peu raisonner et parler d'eux-mmes.

Une seconde question, l'tat stationnaire d'une langue, se conoit
facilement: en effet, qu'un peuple vive isol; qu'il ait acquis une
somme d'ides suffisante  ses besoins,  ses habitudes; que par la
nature de son gouvernement il ne puisse tendre la sphre de ses
connaissances: chez un tel peuple, la langue peut subsister des sicles
sans avancer ni reculer; j'en fournirais des exemples au besoin. Cet
tat stationnaire et limit est bien plus rpandu qu'on ne pense; il a
lieu chez presque tous les peuples montagnards, chez les peuples
pasteurs, s'ils peuvent se prserver des guerres externes; enfin chez
les nations mme civilises, et cela dans les classes et professions o
le temps de l'homme et de la famille est absorb par les soins de la
subsistance; ces classes ne connaissent de la langue nationale, que la
portion qui leur est ncessaire: amenez un paysan, un ouvrier, dans nos
assembles scientifiques, vous verrez combien de mots ils ne comprennent
pas; faites-les suivre un raisonnement ou une narration, vous verrez
qu'ils n'ont pas l'usage de plusieurs modes et temps de nos verbes. On
se fait illusion, lorsqu'on parle des nations comme de corps sociaux
homognes  la manire des corps physiques; elles ne sont que des
confdrations de peuples diffrents, qui, sous le nom de riches, de
pauvres, de propritaires, de proltaires, d'oisifs, de laborieux, ont
des sphres d'ides, et par consquent des _dictionnaires_ de mots
trs-diffrents. Nous qui en faisons un, ne sentons-nous pas  chaque
instant, qu' ct de nous il en existe d'autres relatifs aux arts, aux
sciences, aux mtiers, tous faisant partie de l'idiome franais, et qui
cependant nous sont plus ou moins trangers?

Une troisime question, celle de l'altration d'une langue, veut tre
divise en deux branches.

L'altration par le mlange des mots trangers: c'est l'effet des
guerres, des invasions, du commerce. Ce mal vient de l'extrieur.

L'altration par l'amaigrissement, l'appauvrissement, c'est--dire, par
l'oubli ou le non emploi des expressions et des tournures lgantes, par
l'introduction des termes et des tournures triviales, de mauvais got,
de peu de justesse. Ce mal vient de l'intrieur.

L'altration par mots trangers, effet des invasions, des conqutes, est
trop claire pour s'y arrter; elle est plus ou moins grande, selon
l'affinit ou la dissemblance des deux langues qui se mlent; elle
devient totale, si leur construction grammaticale est diverse,
c'est--dire, si l'exposition des ides marche dans un ordre diffrent.
Ce cas amne des dcompositions du langage existant, d'o sort un
langage nouveau, mixte de ceux qui prcdent. Notre langue franaise en
a fourni un exemple trs-instructif, depuis que l'un de nos savants et
ingnieux confrres[50] a dmontr sa formation de toutes pices, par un
travail fait pour servir de modle.

L'altration par appauvrissement intrieur s'explique aisment par un
exemple.

Lorsqu'en 1789 la nation franaise concourut par toutes les classes qui
la composent,  nommer ses reprsentants dans l'assemble dite
Constituante, les lois et les harangues, pendant trois ans, parlrent le
franais le plus noble et le plus correct. La Convention succda: vous
savez quel langage parlrent alors les harangues et les lois? Pourquoi
cette diffrence? parce que, dans le premier cas, le langage fut celui
des classes cultives et lettres; tandis que, dans le second, il fut
celui des classes qui ne connaissaient que le dictionnaire des besoins.
Les choses furent au point, que l'on dut parler un mauvais style, comme
l'on dut porter un mauvais habit de sans-culotte.

Les ternels Romains, que ramne sans cesse notre ducation de collge,
vont me fournir un autre exemple.

Dans l'origine, ce peuple est un mlange d'hommes bannis de divers
tats de l'Italie, sur un mauvais sol volcanique que personne n'envie;
ils ont un langage o domine le grec ml de mots gaulois, phniciens,
teutons, introduits par les guerres et le commerce; ce langage
s'amalgame, s'identifie par la communaut d'habitude entre ceux qui s'en
servent; il s'augmente d'une gnration  l'autre en proportion des
ides nouvelles; Rome s'agrandit, rassemble une croissante population,
qui, par sa concentration, prend bientt identit de moeurs et de
langage; aprs la ruine de Carthage, cette population, dbarrasse du
souci des guerres, commence  s'occuper de jouissances,  cultiver les
sciences et les arts: la langue se polit et s'adoucit; les
prononciations dures deviennent pnibles  des bouches effmines et
dlicates: on substitue les consonnes douces aux fortes. On dit:
_leguiones_ (legiones) pour _lekiones_; _maguistratus_ pour
_makistratos_; _effugiunt_ pour _exfokiont_; _dictatori alto_ pour
_dictatored altod_[51].

Dans cette population partage en deux nations ou factions rivales (les
plbiens et les patriciens), leurs forces respectives balances mettent
chaque citoyen dans le cas d'exprimer librement ses sentiments, ses
penses: cette libert donne aux expressions de l'nergie, de l'tendue;
le besoin de persuader perfectionne l'art de prsenter les ides;
l'homme devient loquent parce qu'il est libre; la langue acquiert son
maximum de perfection; l'esprit produit ses chefs-d'oeuvre. Bientt
survient un changement dans l'tat des choses et dans la forme du
gouvernement: les riches se sont unis pour opprimer, ils se divisent
pour rgner. Du sein des rivaux s'lve un matre; Rome tremble devant
l'_imperator_ entour de soldats licteurs; les courages ont t briss
par les proscriptions; la terreur est maintenue par les dlations. Que
deviendra le langage? l'homme n'a plus de sentiments gnreux 
manifester, plus d'ides hardies ou justes  mettre; ses expressions
vont devenir incertaines, timides, tortueuses, mme fausses et
menteuses; ses phrases seront manires, embarrasses; son style n'aura
de couleur que pour l'adulation et le pangyrique: on croira la langue
appauvrie; ce sera le coeur et l'esprit. Les barbares viendront; leur
langage se mlera au latin, la confusion suivra, et ce ne sera qu'avec
le temps que l'on verra natre un amalgame nouveau et bizarre.

Une dernire question, celle de la disparition, de la perte totale d'une
langue, trouve un exemple singulier dans le rcit d'un voyageur que je
crois Pallas: deux hordes tartares taient en guerre; l'une surprit
l'autre, elle extermina tous les mles, et garda seulement les petits
enfants et les femmes, comme un moyen d'accrotre promptement sa
population; les femmes des vaincus ne surent ou ne voulurent pas
apprendre la langue de leurs matres; les enfants qui naquirent, levs
dans la langue des mres, la conservrent de prfrence, et par un cas
singulier, la langue des vaincus supplanta, en deux gnrations, la
langue des vainqueurs.

Mais il est bien temps de terminer ces considrations traces  la hte;
je pense avoir prouv que l'tude des langues fut  peu prs nulle chez
les anciens, que chez les modernes elle a d'abord t remplie de
prjugs et d'erreurs; qu'elle n'a commenc d'tre rellement
philosophique, c'est--dire conforme au sens droit et  l'indication des
faits, que depuis un sicle; que de nombreux matriaux se trouvent enfin
rassembls; mais qu'il reste encore beaucoup  faire pour en construire
un difice rgulier qui nous prsente la thorie et la pratique,
s'appuyant et s'expliquant rciproquement; enfin, comme dans l'crit
mme que j'ai l'honneur de vous soumettre, je ne puis me dissimuler
quelques lacunes, et que je dois y souponner d'involontaires erreurs,
il devient une nouvelle preuve de cette exprience nationale dont nous
devons nous faire le reproche, relativement  cette branche de
connaissances: heureux s'il devenait un motif d'mulation, et si
l'Acadmie franaise en prenait occasion de dlibrer sur les moyens de
rpandre parmi nous l'lite ou du moins les principaux rsultats des
ouvrages qui honorent et enrichissent l'esprit de nos voisins.


FIN.


NOTES:

[1] Quelques jours avant de mourir, M. de Volney avait commenc
l'histoire de sa vie; tout ce qui est marqu par des guillemets, est
copi sur des notes crites au crayon, et qui furent trouves parmi ses
papiers.

[2] La Chambre des Pairs, l'Acadmie.

[3] Chasseboeuf.

[4]  peu prs 6,000 fr.

[5] Suard, Vie du Tasse.

[6] Moniteur du 28 mai 1789.

[7] Moniteur du 20 mai 1790.

[8] En 1791.

[9] Pastoret, Discours de rception  l'Acadmie.

[10] _Voyez_ page 355.

[11] En juin 1798.

[12] Laya, Discours de l'Acadmie.

[13] Espce de renard qui ne vague que pendant la nuit.

[14] D'aprs les calculs de Josphe et de Strabon, la Syrie a d
contenir dix millions d'habitants; elle n'en a pas deux aujourd'hui.

[15] Le dragon Bel.

[16] En 1782,  la fin de la guerre d'Amrique.

[17] La fatalit est le prjug universel et enracin des Orientaux:
CELA TAIT CRIT, est leur rponse  tout; de l leur apathie et leur
ngligence, qui sont un obstacle radical  toute instruction et
civilisation.

[18] Voyez la planche II, qui rprsente une moiti de la terre.

[19] L'Afrique.

[20] La Mditerrane.

[21] Voyez pour ces faits le Voyage en Syrie, tome II, et les Recherches
nouvelles sur l'Histoire ancienne, tom. II.

[22] Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophte.

[23] Luther et Calvin.

[24] Les saducens et les pharisiens.

[25] Quand un sectateur de Chiven entend prononcer le nom de Vichenou,
il s'enfuit en se bouchant les oreilles et va se purifier.

[26] Ces paroles sont le sens et presque le texte littral du premier
chapitre du Qran.

[27] Ce sont ces deux grands partis qui divisent les musulmans. Les
Turks ont embrass le second, les Persans le premier.

[28] Voyez  ce sujet le tome I des Recherches nouvelles sur l'Histoire
ancienne, o cette question est dveloppe  fond, depuis le chapitre V.

[29] Les nuits de six mois.

[30] Alitz, en phnicien ou hbreu, signifie dansant et joyeux.

[31] OEil et soleil s'expriment par un mme mot dans la plupart des
anciennes langues d'Asie.

[32] Du latin _lex_, _lectio_: Alcoran signifie aussi la lecture, et
n'est qu'une traduction littrale du mot loi.

[33] C'est de ce mot _habitudes, actions rptes_, en latin _mores_,
que vient le mot moral et toute sa famille.

[34] Domestique vient du mot latin _domus_, maison.

[35] _Oico-nomos_, en grec, bon ordre de la maison.

[36] _quitas_, _quilibrium_, _qualitas_, sont tous de la mme
famille.

[37] Cet crit est le texte original sur lequel fut faite la traduction
anglaise, publie  Philadelphie en ventose an 5.

[38] Volney se contente de rappeler cette assertion du docteur et
ddaigne de la rfuter. Il n'y rpondit, plusieurs annes aprs, que par
la publication de ses savans ouvrages sur les langues orientales.
(_Note de l'diteur._)

[39] Le docteur Priestley tait de la secte des Quakers.

[40] Quand vous jenez n'affectez pas la tristesse des hypocrites, qui
se rendent le visage ple et dfait, afin que les hommes remarquent
qu'ils jenent:

Mais, quand vous jenez, parfumez-vous la tte et lavez-vous le visage.
_Saint Matthieu_, chap. VII, vers. 16 et 17.

[41] Le docteur N..., thologien, et le docteur Black, chimiste, taient
au caf  Edimbourg. On jeta sur la table une nouvelle brochure
thologique du docteur Priestley: En vrit, dit le docteur N..., cet
homme ferait mieux de s'en tenir  la chimie; car, d'honneur, il
n'entend rien en thologie. Pardonnez-moi, rpondit le docteur Black, il
est prtre, il fait son mtier; car, de bonne foi, il n'entend rien en
chimie.

[42] Le docteur Priestley lui-mme, qui _donna_ un sermon au profit des
_immigrants_, comme les comdiens donnent une pice au profit des
pauvres.

[43] Et que m'en revient-il ici (de mes travaux de ministre
vanglique), si ce n'est peut-tre de m'attirer le mpris _de gens
tels_ que M. Volney, qu' la vrit cependant je me sens assez capable
de supporter?

Ce langage est d'autant plus trange, que ds long-temps M. Priestley
n'avait reu de ma part que des honntets. En 1791 je lui adressai un
mmoire sur la chronologie,  l'occasion des tableaux qu'il avait
publis: pour toute rponse il m'injuria en 1792..... Aprs m'avoir
injuri, me trouvant ici l'hiver dernier, il me fit prier  dner chez
son hte et ami M. Russell; aprs m'avoir fait beaucoup de politesses 
ce dner, il m'invective de nouveau dans un pamphlet; aprs m'avoir
invectiv, il me rencontre dans la rue de Spruce, veut me prendre la
main comme  un ami, et il parle de moi sous ce nom en grande compagnie.
Je demande au public, qu'est-ce que le docteur Priestley?

[44] Elle dura cinq quarts d'heure.

[45] Voyez les _Commentaires_ de dom Calmet.

[46] _Tour_, en arabe et en hbreu _bourdj_ et _bourg_; d'o viennent
l'allemand et l'anglais, _burg_, _borough_, et le franais, _bourg_, par
la raison que les _tours_ ou _clochers_ ont toujours t le signal d'un
lieu habit.

[47] _Babil_, en franais, est bien analogue; et en gyptien, le mot
_barbar_ on _berber_, pour dsigner l'homme tranger, semble n'tre que
l'quivalent de _babul_, comme signe d'un _bredouillage_ qu'on ne
comprend pas.

[48] Je ne parle point de celle de _Court de Gbelin_, qui appartient
plutt aux romans qu' la science.

[49] Publi en 1765; 2 vol. in-12. _Voyez_ chap. VI, t. 1

[50] M. Raynouard, dans ses _Recherches sur l'origine et la formation de
la langue romane_, etc. (Chez Firmin-Didot, rue Jacob).

[51] Vieux latin de la deuxime guerre punique.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome I, by 
Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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