The Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by 
Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu

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Title: Lettres persanes, tome I

Author: Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu

Annotator: Andr Lefvre

Release Date: October 16, 2009 [EBook #30268]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LETTRES PERSANES

PAR

MONTESQUIEU

AVEC

PRFACE, NOTES ET VARIANTES,

INDEX

PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTRAIRE,

PAR

ANDR LEFVRE

TOME I

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR 27, PASSAGE CHOISEUL, 29

M DCCC LXXIII

LETTRES PERSANES

_Tous droits rservs._

E. Picard.

IMP. EUGNE HEUTTE ET Ce, A SAINT GERMAIN.




PRFACE.


Louis XIV tait mort, laissant le peuple affam, la France appauvrie
par la rvocation de l'dit de Nantes, par les longs dsastres d'une
guerre inique termine  grand peine en victoire _in extremis_,
l'esprit cras sous le joug du pre Lachaise et de la Maintenon, les
lettres languissantes. La disparition de la funeste cagote et des
confesseurs jsuites fut un soulagement universel. Le poids qui
oppressait les poitrines s'en tait all  Saint-Denis en pourriture
royale. On respirait. Mais dans quel chaos, dans quel dsarroi moral,
politique et financier! Trouble encore accru par le dchanement des
passions comprimes et le dvergondage effrn qui succde  la
libration.

C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif de
cette ruine pleine de vie, o, parmi les scandales de l'agiotage qui
touffa dans son germe la gigantesque entreprise de Law, parmi les
intrigues tratresses des btards auxquels Louis XIV avait voulu
livrer la minorit de Louis XV, M. le Duc, un Cond rapace, _roi du
systme_, qui se disait pauvre avec un grand gouvernement et dix-huit
cent mille livres de rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des
Tencin mle et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbs, de
laquais enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la
spculation mlait dans la fraternit du ruisseau Quincampoix. Les
castes s'effaaient. _Per fas et nefas_, il se formait une nation
avide d'une vie nouvelle, pleine de mpris et de haine dj contre les
parasites sociaux acoquins sur la patrie. La Rvolution se faisait;
par en haut; dans la bourgeoisie lettre et la petite noblesse de
robe; mais elle se faisait.

Le sicle, dit Michelet, demandait, dsirait un gnie qui trancht
nettement dans le temps, partt de l'cart absolu, qui surtout allt
droit  la question fondamentale, la question religieuse, ne chercht
pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une
machine plus qu'use.

Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d'horribles
exploits; que la rvocation de l'dit de Nantes, les dragonnades, les
missions bottes, la perscution des jansnistes venaient de dpeupler
le centre de la France, de ruiner l'industrie; qu'en 1721 (l'anne des
_Lettres persanes_) l'inquisition brlait  Grenade neuf hommes et
onze femmes; que, vers le mme temps, les protestants de Thorn
prissaient torturs dans des supplices exquis; que les parlements
de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brlaient les
libertins, libres penseurs du temps; que le Chteau-Trompette, o l'on
ne pouvait se tenir ni debout ni couch, n'avait rien  envier aux
effrayants _in pace_ de l'inquisition.

Qui donc proclamera l'iniquit de l'intolrance, l'inanit des menues
pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l'influence
nfaste du clibat ecclsiastique, l'invitable fin du catholicisme;
la supriorit des gouvernements doux, des chtiments gradus et
modrs, sur les rigueurs pnales et les fantaisies du despotisme; de
la rpublique sur la monarchie? quel homme osera, en face et au-dessus
de l'arbitraire religieux et politique, tablir les principes du droit
des gens, subordonner  l'quit les coutumes et les lois, soumettre 
la justice les princes, les magistrats, les prtres, Dieu lui-mme,
s'il y a un Dieu (LXXXIV)?

Ce sera, contraste piquant, un homme n et nourri dans un milieu
unique pour nerver, teindre, admirable pour touffer, o la routine
ractionnaire est une religion, o la cruaut froide, indiffrente,
machinale est une seconde nature, o l'infatuation est une monomanie.
Une fatalit de famille condamnait Montesquieu  la magistrature.
Affubl  vingt-cinq ans d'une perruque de conseiller, coiff 
vingt-sept ans d'un bonnet de prsident  mortier, il semblait
calfeutr au foyer ds vingt-six ans par un mariage fort calme et
l'ducation de trois enfants. Il n'avait gure plus de trente ans
quand son petit roman esquissa dj le _Credo_ de 89. Le prisonnier
de la robe s'tait mancip; cette robe, qu'il porta douze ans
(1714-1726), dont il n'osait s'arracher couvrait un merveilleux
fonds de haine pour l'atroce pass dont elle le faisait complice.
Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en
fut pas accabl, mais s'tendit en dessous de tous cts, tudiant
les socits, les lois qui prsident au dveloppement des nations,
l'closion lente mais sre de la justice, idal qui se dgage des
moeurs passagres et changeantes. Dans le recueillement d'une
quasi-captivit, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie calme
et mondaine, en allant de son htel au parlement, du parlement  son
htel, parfois  Paris, il aiguisait et fourbissait l'arme qui allait
dcapiter un monde, ses petites phrases pimpantes et sches, si
fortes dans leur ddaigneuse concision, mesures et audacieuses.

Mais comment relier tant de penses parses sur des sujets si vastes,
rduire en un livre le sommaire d'une bibliothque critique, et en un
livre attrayant, se faire lire et accepter? On tait dans un moment
singulier d'inattention o personne n'avait envie de regarder. Ecrit
au plus fort du systme, le livre est publi dans la dbcle: la
terreur du visa, quand chacun se croit ruin. La difficult tait
grande pour se faire couter de gens proccups si fortement. Quel
cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du
public? _Le petit roman_ fit cela.

Il est probable que, ds 1718, Montesquieu s'tait arrt  l'ide de
lettres crites par des Orientaux voyageant en Europe. Dj Charles
Rivire du Fresny, dans ses _Amusements srieux et comiques_,
Amsterdam, 1705, avait promen un Siamois  Paris. C'tait un artifice
ingnieux et simple. Les moeurs de l'Orient, matire  comparaison
et  contraste, taient suffisamment connues par les _Mille et une
nuits_, par les rcits de Chardin et de Tavernier, par les _Mmoires
du serrail_ de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante
morte en 1683). L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en
communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rdigeait
d'aprs leurs indications plaisantes ou srieuses des pisodes et des
rflexions, esquissait des caractres.

A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de
l'dition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkste et Merkus, trois volumes
in-4), la premire des OEuvres compltes (Arsenal, 20 911 B.), deux
personnes ont travaill avec M. le prsident Montesquieu aux _Lettres
persannes_: M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni
les articles badins, et M. Barbaud, prsident, qui a crit les
rflexions morales. Ce dernier tait secrtaire perptuel de
l'Acadmie de Bordeaux,  laquelle il lgua sa maison et sa
bibliothque. Jean-Jacques Bel, membre de la mme Acadmie, possdait
une fort belle bibliothque qu'il voulait rendre publique, en y
attachant,  ses frais, deux bibliothcaires. On a de lui le
_Dictionnaire nologique_ (en collaboration avec Desfontaines), des
lettres critiques sur la Mariamne de Voltaire, et une ironique
apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut  quarante-cinq ans (1738),
d'un excs de travail,  Paris, o il passoit la plupart de son
temps. Ces deux hommes taient videmment des lettrs, et il leur
suffit, pour tre sauvs de l'oubli, d'avoir touch aux _Lettres
persanes_. Quant  leur part de collaboration, il semble qu'on soit
fond  la restreindre  un change d'ides. Le style de Montesquieu
est partout le mme, d'une concision forte qui n'exclut ni
l'affterie, ni la scheresse. Et dans son premier ouvrage se
retrouvent en germe aussi bien la curiosit galante du _Temple de
Gnide_, que la gravit quelque peu imprieuse de l'_Esprit des lois_
et de la _Grandeur et dcadence des Romains_, avec un charme de plus,
l'expansive mobilit de la jeunesse et le mlange contrast des sujets
et des tons.

Une occasion se prsenta, Montesquieu la saisit.

L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son monde
quivoque. La question dbattue partout tait: A-t-il, n'a-t-il pas
un srail? Et qu'est-ce donc que la vie du srail? Vous le voulez...
Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous le dira. Ds le
commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette curiosit
d'tre confident du mystre, au fond du srail mme, et ce qui est
piquant, d'un srail veuf, et des humbles aveux que ces belles
dlaisses crivent en grand secret. Avec un tel prologue, on ne
lchera pas le livre. Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute
mme pas. A cent lieues du srail mystique des soufis, du srail
voluptueux du Ramayan, celui-ci est franais, je veux dire amusant et
sec. La flamme mme, s'il y en a quelque peu, est sche encore,
esprit, dispute et jalousie. Ces disputes ne troublent gure les sens.
Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur
veuvage o elle tient la femme; mme la polygamie chrtienne
(quoiqu'on en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les
moeurs), il la fltrit trs-prement dans la lettre sur l'homme 
bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de thtre de voir comme,
aprs ces cinq ou six premires lettres de femmes, matre de son
lecteur, il l'emporte sur un pic d'o l'on voit toute la terre, la
marche inluctable des socits humaines vers le droit, vers la libre
pense, vers la rpublique. Le rgent rit et tout le monde. Et qui
sait? les vques, tous les pres de l'glise, Dubois, Tencin, etc.,
et la France entire rit, et l'Europe. C'est l bien autre chose qu'un
succs littraire.

La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois ditions au
moins des _Lettres persanes_, deux chez Brunel, Amsterdam, une 
Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie  la fin du tome
II), toutes fidles au texte publi chez Brunel par les soins du
secrtaire de Montesquieu.

L'auteur vint  Paris (1722) jouir de son triomphe. Reu dans tous les
cercles lettrs, chez le Rgent, chez Maurepas, chez Mme de Tencin, il
connut l Duclos, Chevrier, Voisenon, La Chausse, Crbillon fils,
Moncrif, Sal, Pont de Veyle, tous aspirants  l'Acadmie. Le _Temple
de Gnide_, que Mme du Deffand a si bien nomm l'_Apocalypse de la
galanterie_, allgorie affte compose pour Mlle de Clermont, lui
valut, dit-on, un certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitt
il se prsenta  l'Acadmie, et fut lu. Fontenelle, directeur, avait
dj crit son discours et l'avait remis au rcipiendaire, lorsque des
envieux firent valoir un article des statuts qui interdisait
l'admission de membres non rsidants. Et puis Montesquieu avait fort
malmen l'Acadmie (LXXIII). L'lection ne fut pas valide.
Montesquieu, piqu au vif, vendit sa charge (1726), s'tablit  Paris,
prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour mener la
coterie acadmique, et attendit.

Ces dtails et ceux qui suivent sont habilement groups par M. Vian,
l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu, et nous les
empruntons  sa curieuse brochure: _Montesquieu, sa rception 
l'Acadmie, et la deuxime dition des Lettres persanes_ (sign L. V.
24. p. grand in-12, Didier, sans date).

Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat,
nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement
clips sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment
convoite. Amis et amies d'entrer en campagne et d'carter tout
concurrent. Patronne dans le monde par Mme de Lambert, dans
l'Acadmie par l'abb Mongault, ancien prcepteur du duc d'Orlans, la
candidature n'est point combattue par le cardinal Fleury qui, dans une
rponse ambigu au directeur, abb Dubos, rappelle, sans vouloir
prendre d'engagement, que le prsident s'est dj prsent. La
russite semble assure. Un incident fcheux remet tout en suspens.

Fleury n'avait pas lu les _Lettres persanes_; on les lui fit lire. Le
pre Tournemine, directeur du journal de Trvoux, trnait  l'htel
Soubise, dans les salons d'un certain abb Oliva, bibliothcaire du
cardinal de Rohan. Montesquieu avait t prsent  ce cnacle; puis
tout  coup, effarouch par les prtentions de cet encombrant
personnage, avait cess d'y paratre, et cela sans dguiser le motif
de sa retraite. _Inde ir._ Un extrait fort fidle rapidement
compos par le pre Tournemine ouvrit les yeux au cardinal. Il parat
que la lettre XXIV (1721 1re XXII) mit le vieux prtre de fort
mchante humeur; et je le crois: le roi et le pape y sont traits de
grands magiciens qui font croire au peuple, l'un que du papier est de
l'argent, l'autre que trois ne sont qu'un et que le pain qu'on
mange n'est pas du pain.

Le jeudi 11 dcembre, au moment de procder au scrutin, on apprend le
mcontentement du cardinal. Le cardinal a parl; le cardinal vient de
dire  l'abb Bignon, en propres termes: Le choix que l'Acadmie veut
faire sera dsapprouv de tous les honntes gens. Voil l'lection
ajourne  huitaine. Un candidat srieux, l'avocat Mathieu Marais, se
prsente dans l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa
personne; il court droit  l'ennemi; (c'est--dire qu'il va voir le
cardinal) et le gagne  sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir
qu'aprs _les claircissements_ donns par le prsident, il
n'empchoit point l'Acadmie de l'lire. Deux scrutins, non sans
boules noires (20 dcembre et 5 janvier) donnrent enfin la majorit 
Montesquieu. Les adversaires ne s'taient pas dcourags et, la veille
du deuxime tour, ils travaillaient encore contre ce fou. La partie
ne fut dcide que le matin mme par une lettre ministrielle que M.
Vian a raison de citer comme un chef-d'oeuvre du genre.

Il me parot, monsieur, crivait Fleury au secrtaire perptuel,
que la manire dont vous avez dress le registre le 11 dcembre est
trs-sage et trs-mesure. Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne
pas approfondir, par les suites qu'elles peuvent avoir, et si on
vouloit aller plus loin, on ne diroit pas assez ou on diroit trop. _La
soumission de M. le prsident de Montesquieu a t si entire_, qu'il
ne mrite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourroit porter
prjudice  sa rputation, et tout le monde est _si instruit de ce qui
s'est pass_, qu'il n'y a aucun inconvnient  craindre du silence que
gardera l'Acadmie.

Voil mon sentiment, et je ne prtends point le donner comme une
dcision. Je serois bien fch de vouloir jamais m'riger en juge de
ce que pourra faire la compagnie. En gnral, je ne puis m'empcher de
penser que le parti de prvenir les tracasseries est toujours le plus
prudent.

L'lection, approuve le 8 janvier, consacre par la rception le 24
janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre, et
rien de plus. Trois sances suffirent pour confirmer le nouvel
acadmicien rsidant dans ses projets de voyages lointains. Ds avril
1728, il partit pour Vienne avec un homme d'tat anglais.

Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dnouements moraux, au moins
chez les autres, s'tonne sans doute que Montesquieu n'ait pas fait
expier  quelqu'un les ennuis qu'il venait d'prouver. Il ne se
refusa pas le plaisir d'une fine et discrte vengeance. Tout le monde
savait que le P. Tournemine aimait passionnment la clbrit. Ds
lors, chaque fois qu'on pronona devant Montesquieu le nom de ce
jsuite, il prit soin de dire: Le pre Tournemine? Je n'en ai jamais
entendu parler.

Ainsi donc Montesquieu tait acadmicien de par les _Lettres
persanes_, malgr les _Lettres persanes_. Elles demeuraient
sous-entendues. Mais que s'tait-il pass dans sa visite au cardinal?
 quelles soumissions s'tait-il prt? Fleury affirme que tout le
monde en tait instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois
hypothses se prsentent, l'une adopte par les trois pangyristes de
Montesquieu, l'autre insinue,  la suite de la premire, par
d'Alembert dans son loge, l'autre relate dans une note du _Sicle de
Louis XIV_, et soutenue par M. Vian.

D'aprs la premire opinion, Montesquieu aurait dclar au cardinal
qu'il ne se disoit pas l'auteur des _Lettres persanes_, mais qu'il ne
les dsavoueroit jamais. Puis il aurait lu lui-mme quelques passages
bien choisis, et le ministre, sduit par l'habilet du lecteur, aurait
trouv l'ouvrage moins dangereux qu'agrable. D'Alembert, crivant
sous l'inspiration des Secondat, prtend  faux que parmi les
vritables Lettres, l'imprimeur tranger en avait insr quelques-unes
d'une autre main (Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins,
avant de condamner l'auteur, dmler ce qui lui appartenoit en
propre.

Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmes par une
sorte de dsaveu indirect que nous relevons dans le discours de
rception: Le gnie que le public remarque en vous le dterminera _
vous attribuer les ouvrages anonymes_ o il trouvera de l'imagination,
de la vivacit, et _des traits hardis_; et, pour faire honneur  votre
esprit, il vous les donnera, malgr les prcautions que vous suggre
votre prudence. Ce compromis, cette rticence discrte taient
probablement connus, accepts ou imposs par le cardinal. Il est
permis encore de voir dans les _Rflexions sur les Lettres persanes_
(v. p. 1), publies en tte du Supplment de 1754, la substance de
l'apologie que Montesquieu prsenta au ministre.

Voici maintenant la version de Voltaire, rejete par Sainte-Beuve et
beaucoup d'autres: Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle
dition de son livre, dans lequel _on retrancha ou on adoucit tout ce
qui pouvoit tre condamn_ par un cardinal ou par un ministre. C'est
justement ce que fit Voltaire lui-mme en 1732 pour obtenir de Fleury
l'autorisation de publier les _Lettres anglaises_. L'anecdote n'est
donc pas invraisemblable. D'autre part, il existe une dition des
Lettres persanes, _modifie uniquement dans le premier volume_ et
pourvue d'un sous-titre caractristique: LETTRES PERSANES, _seconde
dition, revue, corrige, diminue et augmente par l'auteur. A
Cologne, chez Pierre Marteau, 1721._ Notez que le mme Marteau avait
galement donn en 1721 un texte conforme  celui d'Amsterdam-Brunel,
qui a t suivi du vivant de l'auteur par toutes les ditions
subsquentes, 1730, 1731, 1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques
et y compris l'dition avec Supplment, de 1754, celle que nous
considrons et reproduisons comme dfinitive (Montesquieu mourut au
commencement de 1755). Partout, avant le Supplment, le nombre des
lettres est de cent cinquante. Dans la _seconde-Marteau_, il est
rduit  cent quarante. Treize ont t supprimes (I, V, X, XV, XXIII,
XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, LXIX de l'dition type); huit
prsentent quelques changements (VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII,
LXXXIV, CXXXVII). Trois ont t ajoutes: Sottise du peuple durant la
Fronde, Libralits des princes, Embarras des gens d'esprit; qui
portent dans la _seconde-Marteau_ les nos LVIII, LIX, LX, et qui
figurent dans le Supplment de 1754.

M. Vian a t tout d'abord et justement frapp de ces suppressions, de
ces remaniements et de la raret relative d'une dition  laquelle
Montesquieu ne peut tre tranger, puisqu'on y relve des additions
conserves par le texte dfinitif. Ajoutez que les changements
s'arrtent au tome 1er, que le 2e demeure intact sauf les numros des
lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine prcipitation, en
tout cas d'une intention cache.

La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais ds qu'il eut
dcouvert, dans le _Journal littraire_ de 1729, deux comptes rendus
logieux, presque difiants, de cette _seconde dition_, sous la
rubrique: livres parus en 1721 et de _1722  1728_; il ne douta pas
qu'il et entre les mains l'dition cite par Voltaire; car s'il n'en
avait paru aucune de 1722  1730, et aucune en effet ne porte de date
intermdiaire, pourquoi le _Journal littraire_ se ft-il occup des
_Lettres_ en 1729? Cette _seconde-Marteau_ ne pouvait-elle pas avoir
t antidate pour faire croire  l'anciennet de modifications
imposes par des circonstances rcentes?

Voil, certes, des remarques intressantes, des arguments bien
prsents, des dductions correctes. Et cependant nous ne sommes pas
convaincu. C'est qu' cette _seconde_ dition, dont M. Vian croyait il
y a peu d'annes possder le seul exemplaire connu, qui manque  la
Bibliothque nationale, mais que nous avons compulse et collationne
 l'Arsenal, (19630 B.), il manque beaucoup pour rpondre au
signalement donn par Voltaire. On n'en a pas _retranch_, on n'y a
pas _adouci_ _tout_ ce qui pouvoit tre condamn par un cardinal ou
par un ministre. A ce point qu'en 1751, vingt ans aprs la date
officielle, vraie ou fausse, c'est d'aprs le texte expurg, en citant
les numros nouveaux, que M. G. (l'abb Gaultier, n  Louviers en
1685, mort  Paris en 1755, thologien des vques de Boulogne (de
Langle) et de Montpellier (Colbert), rdigeait un violent factum, dont
nous reparlerons: _Les Lettres persannes_ _convaincues d'impit_,
MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, D, B, L, reli dans un petit recueil
de pices, grand in-12, avec cette mention manuscrite: _Ex libris
domus orat. domin nostr virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis_).

Si le lecteur veut bien se reporter aux _Notes et Variantes_ du
prsent tome, il jugera comme nous que les suppressions et
remaniements, tous regrettables au point de vue littraire, sont  peu
prs insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.

Qu'y a-t-il de retranch? des pisodes sans importance, les
_Quinze-vingts_ (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas tre
eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek  ses femmes
(LXIII, 65), une partie de campagne du srail (XLV, 47), l'affront
fait  Soliman par son gendre (LXVIII, LXIX, 70-71); les expressions:
_Vierge qui a mis au monde douze prophtes_ (I); _trois ne sont qu'un_
(XXII, 24, XVIII 2e). Reste l'allusion  l'Eucharistie: _Le pain qu'on
mange n'est pas du pain_.

Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatm (VII, V 2e); deux
mots relatifs  l'impuret de la femme et  la circoncision; la
dnomination _Revrend pre jsuite_ dcemment abrge en R. P. J. Et
quoi encore? absolument rien de significatif.

Qu'y a-t-il de chang? des numros de lettres et quelques lettres. Les
additions ne sont pas un correctif. Loin de l.

Est-ce  dire que l'dition subreptice doive tre attribue  un
caprice d'diteur? Nullement, puisque les additions en ont t
conserves par l'auteur dans son Supplment. Qu'elle n'ait jou aucun
rle dans l'lection  l'Acadmie? il est probable que si, mais dans
une certaine mesure que Voltaire n'indique pas suffisamment et que M.
Vian exagre. Nous sommes port  croire que la seconde dition est
antidate, le _Journal littraire_ semble le prouver; que Montesquieu,
pour appuyer ses explications et son apologie (rsumes dans les
_Rflexions sur les Lettres P._), a pu tirer de sa poche deux ou trois
ditions de 1721 y compris le tome Ier de la fameuse seconde et, se
plaignant des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numros
intervertis, quelques mots absents, quelques passages remanis. Il a
montr le livre, mais ne l'a point laiss. Fleury, d'ailleurs, n'avait
pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages
influents ni un candidat bien n, bien pos, contre lequel il n'avait
aucun grief srieux, il s'est ht de reconnatre un acte de dfrence
par un acquiescement de bon got.

Cette conclusion concilie toutes les hypothses probables et
vraisemblables et rend justice, ce nous semble,  la perspicacit de
M. Vian.

La _seconde_ dition, _diminue et augmente_, ne parat pas avoir t
rimprime. Il ne s'en est conserv dans le texte dfinitif que les
trois lettres ajoutes. On les trouvera dans le tome II,  la place
indique par le Supplment. Les ditions assez nombreuses, publies du
vivant de Montesquieu, sont de simples reproductions de la premire
Amsterdam-Brunel. Le Supplment ne renferme que quelques lettres
insignifiantes relatives au petit roman, deux ou trois correctifs 
une thorie hardie du suicide,  des doutes sur la prescience divine
(LXXVI-LXXVII, LXIX), et ces _Rflexions_, dsormais places en tte
de presque toutes les ditions et dont nous avons indiqu le sens et
la porte.

Il est fait allusion dans ce morceau  de nombreuses imitations des
Lettres persanes: on n'a conserv le souvenir que des _Lettres
turques_ par Saint-Foix, souvent jointes au livre de Montesquieu sans
en tre absolument indignes (1744-1754), des _Lettres juives_ (1754),
des _Lettres chinoises_, du marquis d'Argens, enfin des _Lettres
d'Amabed_, par Voltaire.

Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever toutes les
grces et tous les mrites des Lettres persanes. On les dcouvrira du
premier coup. Nul besoin de cl ou de commentaires. Les allusions aux
folies dplorables de Louis XIV,  la rvocation de l'dit de Nantes,
aux scandales du systme, aux outres du crdit remplies de vent par un
ole qui ressemble  Law, ne renferment rien de mystrieux ni
d'obscur. Les peintures de moeurs, le tableau achev de tous les
ridicules sociaux, les observations qui notent de traits si fins, si
justes et si multiplis toutes les nuances du caractre franais,
l'activit parisienne, le flegme espagnol, la morne gravit des
orientaux, cela est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai,
aujourd'hui qu'il y a cent cinquante ans. Les jugements littraires
trouvent de mme leur application immdiate. Ce que dit Montesquieu
des sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de
nouvelles, des ergoteurs scolastiques, des thologiens pdantesques,
de l'Acadmie franaise, semblera bien longtemps crit d'hier. Quant 
quelques erreurs bien rares comme l'ide d'une dpopulation
progressive du monde,  quelques prjugs contre la mdecine,
l'rudition, la posie, et qui sont imputables soit  l'esprit du
temps, soit au temprament tranchant de Montesquieu ou au caractre de
son gnie  la fois positif et gnralisateur, nous les signalons sans
y insister.

Mais il est  propos de dterminer ici les doctrines philosophiques et
morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait aux religions,
au gouvernement,  l'organisation des socits humaines. Elles sont
exposes dans les _Lettres persanes_ avec la nettet et la franchise
de la jeunesse, qualits sans prix, qui ne survivent pas toujours aux
compromis et aux prudentes rserves de l'ge mr.

L'univers apparat  Montesquieu rgi par des lois gnrales,
ternelles, immuables. C'est la conception mme de la science.
Dcouvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, n'ont point t
ravis jusqu'aux trne lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles
ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les
formidables accs d'une fureur divine, ces lois, ces cinq ou six
vrits donnent la cl de merveilles cent fois plus stupfiantes que
les miracles des prophtes (XCVII): non qu'elles aient une volont;
elles ne ressemblent en rien aux entits mtaphysiques: formules
induites d'observations rationnelles, elles ne sont que l'expression
des rapports ncessaires qui drivent de la nature des choses. La
terre est soumise, comme les autres plantes, aux lois du mouvement
(XCIII); les hommes n'chappent  aucune des conditions de l'existence
universelle et de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur
esquisse ici la thorie, dj trop exclusive (CXXI), constituent une
fatalit particulire  l'homme et qu'il ne russit gure  dominer.
L'homme tient dans le monde physique une place infiniment petite, que
son orgueil exagre. Cette vanit se manifeste surtout par le dogme de
l'immortalit de l'me (auquel on croit par semestre selon le
temprament et les vicissitudes de la sant (LXXV); il est facile de
la retrouver dans la fureur, bien impuissante au reste, des lois
contre le suicide (LXXVI).

Le monde moral considr en lui-mme, ce qu'on a appel le rgne
humain, a ses lois, ou plutt sa loi propre, qui n'est ni la foi, ni
l'obissance, ni mme la charit; qui est la JUSTICE. La justice est
un rapport de convenance qui se trouve rellement entre deux choses:
ce rapport est toujours le mme, quelque tre qui le considre, dieu,
ange ou homme; qu'on l'applique aux relations des individus ou 
celles des nations (LXXXIII, XCV). C'est l une vue fconde, d'une
importance capitale. Quant aux origines de la justice, dont il dfinit
si bien la nature, Montesquieu les souponne, mais il hsite  les
mettre en pleine lumire. Il dit quelque part: La socit est fonde
sur un avantage mutuel (LXXVI); mais il n'ose en conclure que la
justice est prcisment la garantie de cet avantage mutuel. Il voit
dans l'intrt la source de l'injustice; il n'y voit pas la source de
la justice. Unilatral, l'intrt conduit  l'injustice; bilatral,
rciproque, l'intrt conduit  la justice. Cette vrit est incluse
dans la thorie de Montesquieu, mais il ne l'en dgage pas. Il sent
que la justice dpend des conventions humaines, mais on ne sait quel
scrupule le retient: il aime mieux penser qu'elle est ternelle.
Erreur philosophique, verbale plutt que relle, et d'ailleurs
indiffrente dans la conduite des affaires humaines.

En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une physique,
rgie par des lois fatales; l'autre morale, humaine, subordonne  la
premire, et rgie par la justice. De ces principes drivent ses
opinions philosophiques et religieuses.

Les subtilits mtaphysiques lui donnent la nause. Logique et
catgories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averros, Porphyre,
Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans amusante
irrvrence, et en compose pour son _mdecin de province_ un violent
purgatif (CXLIII). Nanmoins il est diste, irrligieux,  la faon de
Voltaire. Et notons que, de son temps, c'tait  peine dcent. Le
disme n'a jamais t qu'un euphmisme; et le dieu d'Usbek, s'il y a
un dieu (LXXXIII) n'est pas gnant: car il est soumis dans le monde
physique aux lois immuables et fatales, dans le monde moral  la
justice. La prescience lui est refuse, parce qu'elle dtruit la
libert humaine, agent ncessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce
qu'un Dieu sans miracles et sans grce efficace? que deviennent la
prire, le culte? O est l'office, l'utilit quelconque des religions?

Sous le masque lger de ses Persans, Montesquieu traite avec une
extrme libert les dogmes, le Coran, (les critures dont les
commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les casuistes
(LVII), les asctes, les prophtes, les mystiques, dont les oeuvres
infuses constituent un excellent vomitif (CXXXIV, CXLIII); les
lgendes relatives  la naissance,  la mission,  l'enseignement de
Mahomet ou d'Ali, le plus beau des hommes (le messie) (XXXIX); les
chapelets, les rosaires, les plerinages, les menues crmonies
ridicules ou insignifiantes, les prescriptions relatives aux jenes et
aux viandes immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un srieux
comique, la maxime: hors de l'glise point de salut. Il raille
l'embarras des religions  dterminer la nature des plaisirs[1]
rservs aux lus, par suite de la rsurrection de la chair (XXXV), et
ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des volupts qui
inondent le corps glorieux de l'immortelle Anas (CXXV).

[Note 1: Voir dans l'_tude sur les doctrines sociales du
christianisme_, par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet
diteur) les curieuses promesses des premiers pres: Les jeunes
filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garons; les
vieillards auront les mmes privilges, et leurs chagrins se
convertiront en plaisirs... Irne.

Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment de la
Jrusalem cleste y procreront un nombre infini d'enfants qui seront
saints et chers  Dieu. Lactance.]

Il dfinit le pape une vieille idole qu'on encense par habitude, un
grand magicien, qui fait croire que trois ne sont qu'un, que le pain
qu'on mange n'est pas du pain, les vques, des gens de loi qui
dispensent,  prix d'argent, d'obir  la loi; les prtres et les
dervis, des eunuques volontaires enrichis par leur voeu de pauvret.
Il s'indigne contre l'hypocrite frocit de l'inquisition (XXIX,
LXXVIII); il maudit l'intolrance, le proslytisme, esprit de
vertige, clipse entire de la raison humaine (LXXXV).

Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme,
mahomtisme, judasme, et les humilie devant la puret et la
spiritualit (quelque peu supposes) du mazdisme (LXVII). C'est que
Montesquieu tient  extraire de toutes les religions positives un fond
commun, naturel, sorte d'innocente thophilanthropie  laquelle se
cramponnent, aujourd'hui encore, un certain nombre d'esprits  demi
mancips, et dont les pompes sentimentales et champtres s'talent
dans l'pisode des Troglodytes (XII). Cette religion naturelle a ses
dangers pour les mes tendres et, pratique par Rousseau ou
Robespierre, nous ramne tout droit aux orthodoxies dont nous sortons
 peine, aprs tant de sicles d'abaissement intellectuel. Mais, dans
l'esprit d'un Montesquieu, elle n'a rien de contraignant, car elle
n'existe pas, n'tant qu'un mot pour caractriser et sanctifier le
respect des lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la
pratique de la vertu.

Les dvots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a crit: Dans l'tat
prsent o est l'Europe, il n'est pas possible que la religion
catholique y subsiste cinq cents ans (CXVII); l'homme qui voit dans
l'ide de la divinit... une numration de toutes les perfections
diffrentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer (LXIX); cet
homme est un impie, et l'abb Gaultier a raison quand il s'crie: Si
le Persan avance quelque impit, on dit; C'est un Persan! mais ce
Persan qui parle est un Franois trs-connu, qui met dans la bouche du
Persan ce qu'il pense, lui Franois, en matire de religion. Et il
ajoute: Est-il rien de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui
contient ces blasphmes ait t lu, recherch, applaudi dans le
royaume, et que les ditions se soient multiplies, sans que la
puissance spirituelle _ni la temporelle_ se soient armes pour venger
la majest de Dieu de l'outrage d'un chtif mortel?... Est-ce  dire
que Descartes, Newton, et les philosophes modernes (sauf Malebranche)
ont raisonn mieux que Mose?... Les philosophes _athes ou distes_
font le monde ternel... Un diste compte pour rien tous les miracles
sur lesquels la religion chrtienne est fonde!... Encore une fois, 
quoi mnent ces connoissances? (Maudite galre!)

Le digne pre n'en revient pas. Il lche des phrases dignes de
Molire: Voil ce qu'on ne peut entendre sans se boucher les
oreilles! Et ce ne sont que des: Chtif mortel! Fantaisies d'un petit
crivain! Discours plein d'impit! L'impit saute aux yeux! Plaisant
rformateur! Ame de boue! Les hommes transforms en talons!
Drangement de l'esprit et corruption du coeur! Avec les pourceaux,
on se tait!

L'abb, cessez de gmir. Les Lettres persanes sont bien et dment
_convaincues d'impit_.

Partout Montesquieu est fidle  son principe.

En morale sociale, il se prononce pour la libert et l'galit, seules
compatibles avec la justice, seules favorables  l'accomplissement du
but que se propose toute socit, l'avantage mutuel,  la propagation
de l'espce, au dveloppement des richesses par le travail et les arts
(CXXII). La libert et l'galit, il les rclame dans la socit: et
il combat l'esclavage, conserv par des princes chrtiens dans les
pays o il leur profite; dans la famille (sauf en ce qui concerne
l'autorit paternelle dont il s'exagre l'importance): et il rclame
le rtablissement du divorce (CXVI); et il dclare que notre empire
sur les femmes est une vritable tyrannie!... que, les forces
seraient gales, si l'ducation l'tait aussi (XXXVIII); et il
condamne la polygamie au nom de la dignit des femmes (CXIV), comme le
clibat au nom de la loi naturelle (CXVII).

En lgislation, il rclame des pnalits sagement gradues, et des
chtiments modrs, aussi redouts et moins dangereux que les
supplices insenss et les tortures arbitraires (LXXX).

En politique intrieure, ennemi dclar du despotisme, qui anantit le
ressort moral, les forces vives des socits, et provoque des
rvolutions toujours lgitimes (LXXX, LXXXIX, CII, CIII), il juge avec
une svre clairvoyance ce Louis XIV qui a fait illusion  Voltaire
lui-mme (XXIV, XXXVII, XCII). Pour lui, le gouvernement le plus
parfait est celui qui va  son but  moins de frais; celui qui conduit
les hommes de la manire qui convient le mieux  leur penchant et 
leur inclination (LXXV). De l  la rpublique il n'y a qu'un pas, et
Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) conclut
nergiquement  la rpublique. Les rpubliques de Suisse et de
Hollande sont places haut dans son estime (CXXII). C'est de lui
qu'est cette noble pense: Le sanctuaire de l'honneur, de la
rputation et de la vertu semble tre tabli dans les rpubliques et
dans les pays o l'on peut prononcer le mot de patrie. Il est moins
net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.

Sa politique extrieure est domine tout entire par la ncessit de
la Justice. Il n'admet point de diffrence originelle entre le droit
priv et le droit public.

On diroit, Rhdi, qu'il y a deux justices diffrentes: l'une, qui
rgle les affaires des particuliers, qui rgne dans le droit civil;
l'autre, qui rgle les diffrends qui surviennent de peuple  peuple,
qui _tyrannise_ dans le droit public: _comme si le droit public
n'toit pas lui-mme un droit civil_, non pas  la vrit d'un pays
particulier, mais du monde (XCIV). Dans cette seconde distribution
de la justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans la
premire. Partant de l, il tablit quelles sont les guerres justes
et les guerres injustes, condamne expressment celles qui ont pour
motif les querelles particulires du prince ou quelque manque
d'gards pour un ambassadeur, et approuve celles qui sont entreprises
pour la dfense du territoire ou d'un alli. La conqute, dit-il, ne
donne point un droit par elle-mme... Les traits de paix sont
lgitimes, lorsque les conditions en sont telles, que les deux peuples
peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux socits qui doit
prir, prive de sa dfense naturelle par la paix, la peut chercher
dans la guerre (XCV).

Enseignements profonds, bons  mditer dans les temps o le droit
public est une science qui apprend aux princes (aux assembles, aux
gouvernants quels qu'ils soient) jusqu' quel point ils peuvent violer
la justice, sans choquer leurs intrts (XCIV).

La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entire dans la
substitution de la justice  l'arbitraire royal, clrical ou divin. Ce
sera son ternel honneur, d'avoir libr la justice des religions et
des thories autoritaires. Domat exige que la justice soit
chrtienne, le XVIIIe sicle demande si le christianisme est juste
(Michelet). Montesquieu a dchristianis le droit.

Au moment o la raction religieuse, philosophique et politique tente
un suprme et redoutable effort pour tirer l'humanit en arrire, il a
sembl opportun de remettre sous les yeux de ceux qui savent relire
tant de vrits de tous les sicles, tant de fines railleries et de
rflexions fortes sur les vices, les maux et les hommes dont nous
souffrons plus que jamais. Si les Lettres persanes n'ont pas vieilli,
si elles sont menaces, pour ainsi dire, d'une ternelle jeunesse, ce
n'est point parce que, sur le canevas lger et commode d'un petit
roman oriental aussi simple que bien conduit, parmi d'aimables
digressions discrtement voluptueuses, sres amorces jetes au lecteur
franais, Montesquieu a brod, avec une prcision un peu sche mais
toujours piquante, une peinture de la socit franaise sous la
rgence, les portraits de ces ennemis publics qu'on nomme les prtres
intrigants et intolrants, les agioteurs sans vergogne, les beaux
esprits frivoles, les hommes  bonnes fortunes, les juges ngligents
ou partiaux, les gnraux vantards, les rois exploiteurs, les
bourgeois infatus, les courtisans ridicules, tout ce pass vreux qui
n'est pas extirp encore. Non. Mais c'est parce que l'oeuvre, plus
primesautire et plus hardie que l'Esprit des lois, plus ramasse
aussi et plus concise, touche librement  toutes les grandes questions
qui divisent l'humanit, depuis l'existence de Dieu jusqu' la forme
du gouvernement, en passant par le mariage et la condition des femmes.
De pareils livres sont crits pour l'avenir.

Charles de Secondat, baron de la Brde et de _Montesquieu_, n le 18
janvier 1689, mort le 10 fvrier 1755, est en avant de ce sicle; il
est devant nous et non derrire l'horizon.

coutez Michelet:

Il faut tre bien tourdi et bien lger soi-mme pour trouver son
livre lger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
sont si dbonnaires  ct! La diffrence est grande. Voltaire est
libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier (de la robe).
L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience
qui la prparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
foule. Grande leon! Qu'ils apprennent de l, les prisonniers qui se
croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
devient acier! qu'ils apprennent, les hsitants, les maladroits, 
affiler la lame... C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et
pacifique, qui fait en riant voler, briller le glaive... Jamais main
plus lgre. L'Orient lui apprit  jouer du damas. En badinant, il
dcapite un monde..., il accomplit la radicale excution,
l'extermination du pass et, dans l'clair du glaive, il fait voir
l'avenir!

    ANDR LEFVRE.




QUELQUES RFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.

(1754)


_Rien n'a plu davantage, dans les_ Lettres persanes_, que d'y trouver,
sans y penser, une espce de roman. On en voit le commencement, le
progrs, la fin: les divers personnages sont placs dans une chane
qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long sjour en Europe, les
moeurs de cette partie du monde prennent dans leur tte un air moins
merveilleux et moins bizarre; et ils sont plus ou moins frapps de ce
bizarre et de ce merveilleux, suivant la diffrence de leurs
caractres. D'un autre ct, le dsordre crot dans le srail d'Asie 
proportion de la longueur de l'absence d'Usbek, c'est--dire  mesure
que la fureur augmente et que l'amour diminue._

_D'ailleurs, ces sortes de romans russissent ordinairement, parce que
l'on rend compte soi-mme de sa situation actuelle; ce qui fait plus
sentir les passions que tous les rcits qu'on en pourroit faire. Et
c'est une des causes du succs de quelques ouvrages charmants qui ont
paru depuis les_ Lettres persanes.

_Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent tre
permises que lorsqu'elles forment elles-mmes un nouveau roman. On n'y
sauroit mler de raisonnements, parce qu'aucuns des personnages n'y
ayant t assembls pour raisonner, cela choqueroit le dessein et la
nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, o les acteurs
ne sont pas choisis, et o les sujets qu'on traite ne sont dpendants
d'aucun dessein ou d'aucun plan dj form, l'auteur s'est donn
l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de
la morale  un roman, et de lier le tout par une chane secrte et, en
quelque faon, inconnue._

_Les_ Lettres persanes _eurent d'abord un dbit si prodigieux, que les
libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient
tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient:_ Monsieur,
_disoient-ils_, faites-moi des Lettres persanes.

_Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'elles ne sont
susceptibles d'aucune suite, encore moins d'aucun mlange avec des
lettres crites d'une autre main, quelque ingnieuses qu'elles
puissent tre._

_Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvs bien hardis;
mais ils sont pris de faire attention  la nature de cet ouvrage. Les
Persans qui doivent y jouer un si grand rle se trouvoient tout  coup
transplants en Europe, c'est--dire dans un autre univers. Il y avoit
un temps o il falloit ncessairement les reprsenter pleins
d'ignorance et de prjugs: on n'toit attentif qu' faire voir la
gnration et le progrs de leurs ides. Leurs premires penses
devoient tre singulires: il sembloit qu'on n'avoit rien  faire qu'
leur donner l'espce de singularit qui peut compatir avec de
l'esprit; on n'avoit  peindre que le sentiment qu'ils avoient eu 
chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on
penst  intresser quelque principe de notre religion, on ne se
souponnoit pas mme d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours
lis avec le sentiment de surprise et d'tonnement, et point avec
l'ide d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de
notre religion, ces Persans ne doivent pas parotre plus instruits que
lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages; et, s'ils
trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularit est
toujours marque au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y
a entre ces dogmes et nos autres vrits._

_On fait cette justification par amour pour ces grandes vrits,
indpendamment du respect pour le genre humain, que l'on n'a
certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie
donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont
je parle comme des effets de la surprise de gens qui devoient en
avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'toient pas
mme en tat d'en faire. Il est pri de faire attention que tout
l'agrment consistoit dans le contraste ternel entre les choses
relles et la manire singulire, nave ou bizarre, dont elles toient
aperues. Certainement la nature et le dessein des_ Lettres persanes
_sont si  dcouvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui
voudront se tromper eux-mmes._




INTRODUCTION.

(1721)


Je ne fais point ici d'ptre ddicatoire, et je ne demande point de
protection pour ce livre: on le lira, s'il est bon; et, s'il est
mauvais, je ne me soucie pas qu'on le lise.

J'ai dtach ces premires lettres, pour essayer le got du public:
j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai
lui donner dans la suite.

Mais c'est  condition que je ne serai pas connu: car, si l'on vient 
savoir mon nom, ds ce moment je me tais. Je connois une femme qui
marche assez bien, mais qui boite ds qu'on la regarde. C'est assez
des dfauts de l'ouvrage, sans que je prsente encore  la critique
ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je suis, on diroit: Son livre
jure avec son caractre, il devroit employer son temps  quelque chose
de mieux, cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne
manquent jamais ces sortes de rflexions, parce qu'on les peut faire
sans essayer beaucoup son esprit.

Les Persans qui crivent ici toient logs avec moi; nous passions
notre vie ensemble. Comme ils me regardoient comme un homme d'un autre
monde, ils ne me cachoient rien. En effet, des gens transplants de si
loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient la
plupart de leurs lettres; je les copiai. J'en surpris mme
quelques-unes dont ils se seroient bien gards de me faire confidence,
tant elles toient mortifiantes pour la vanit et la jalousie persane.

Je ne fais donc que l'office de traducteur: toute ma peine a t de
mettre l'ouvrage  nos moeurs. J'ai soulag le lecteur du langage
asiatique autant que je l'ai pu, et l'ai sauv d'une infinit
d'expressions sublimes, qui l'auroient ennuy jusque dans les nues.

Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai retranch les
longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que
nous; et j'ai pass un nombre infini de ces minuties qui ont tant de
peine  soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre
deux amis.

Si la plupart de ceux qui nous ont donn des recueils de lettres
avoient fait de mme; ils auroient vu leur ouvrage s'vanouir.

Il y a une chose qui m'a souvent tonn: c'est de voir ces Persans
quelquefois aussi instruits que moi-mme des moeurs et des manires
de la nation, jusqu' en connotre les plus fines circonstances, et 
remarquer des choses qui, je suis sr, ont chapp  bien des
Allemands qui ont voyag en France. J'attribue cela au long sjour
qu'ils y ont fait: sans compter qu'il est plus facile  un Asiatique
de s'instruire des moeurs des Franois dans un an, qu'il ne l'est 
un Franois de s'instruire des moeurs des Asiatiques dans quatre;
parce que les uns se livrent autant que les autres se communiquent
peu.

L'usage a permis  tout traducteur, et mme au plus barbare
commentateur, d'orner la tte de sa version, ou de sa glose, du
pangyrique de l'original, et d'en relever l'utilit, le mrite et
l'excellence. Je ne l'ai point fait: on en devinera facilement les
raisons. Une des meilleures est que ce seroit une chose
trs-ennuyeuse, place dans un lieu dj trs-ennuyeux de lui-mme, je
veux dire une prface.




LETTRES PERSANES




LETTRE I.

USBEK A SON AMI RUSTAN.

A Ispahan.


Nous n'avons sjourn qu'un jour  Com. Lorsque nous emes fait nos
dvotions sur le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze
prophtes, nous nous remmes en chemin, et hier, vingt-cinquime jour
de notre dpart d'Ispahan, nous arrivmes  Tauris.

Rica et moi sommes peut-tre les premiers parmi les Persans que
l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renonc
aux douceurs d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement
la sagesse.

Nous sommes ns dans un royaume florissant; mais nous n'avons pas cru
que ses bornes fussent celles de nos connoissances, et que la lumire
orientale dt seule nous clairer.

Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; ne me flatte point: je ne
compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre 
Erzeron, o je sjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois
assur qu'en quelque lieu du monde o je sois, tu as un ami fidle.

    De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.




LETTRE II.

USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.

A son srail d'Ispahan.


Tu es le gardien fidle des plus belles femmes de Perse; je t'ai
confi ce que j'avois dans le monde de plus cher: tu tiens en tes
mains les clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que pour moi.
Tandis que tu veilles sur ce dpt prcieux de mon coeur, il se
repose, et jouit d'une scurit entire. Tu fais la garde dans le
silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins
infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes
que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois
perdre l'esprance. Tu es le flau du vice et la colonne de la
fidlit.

Tu leur commandes, et leur obis. Tu excutes aveuglment toutes leurs
volonts, et leur fais excuter de mme les lois du srail; tu trouves
de la gloire  leur rendre les services les plus vils; tu te soumets
avec respect et avec crainte  leurs ordres lgitimes; tu les sers
comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu
commandes en matre comme moi-mme, quand tu crains le relchement des
lois de la pudeur et de la modestie.

Souviens-toi toujours du nant d'o je t'ai fait sortir, lorsque tu
tois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place, et te
confier les dlices de mon coeur: tiens-toi dans un profond
abaissement auprs de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur
en mme temps sentir leur extrme dpendance. Procure-leur tous les
plaisirs qui peuvent tre innocents; trompe leurs inquitudes;
amuse-les par la musique, les danses, les boissons dlicieuses;
persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller  la
campagne, tu peux les y mener; mais fais faire main-basse sur tous les
hommes qui se prsenteront devant elles. Exhorte-les  la propret,
qui est l'image de la nettet de l'me; parle-leur quelquefois de moi.
Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent.
Adieu.

    De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.




LETTRE III.

ZACHI A USBEK.

A Tauris.


Nous avons ordonn au chef des eunuques de nous mener  la campagne:
il te dira qu'aucun accident ne nous est arriv. Quand il fallut
traverser la rivire et quitter nos litires, nous nous mmes, selon
la coutume, dans des botes: deux esclaves nous portrent sur leurs
paules, et nous chappmes  tous les regards.

Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans ton srail d'Ispahan;
dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs passs,
irritoient tous les jours mes dsirs avec une nouvelle violence?
J'errois d'appartements en appartements, te cherchant toujours et ne
te trouvant jamais, mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma
flicit passe. Tantt je me voyois en ce lieu o, pour la premire
fois de ma vie, je te reus dans mes bras; tantt dans celui o tu
dcidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se
prtendoit suprieure aux autres en beaut. Nous nous prsentmes
devant toi, aprs avoir puis tout ce que l'imagination peut fournir
de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir les miracles de notre
art; tu admiras jusqu'o nous avoit emportes l'ardeur de te plaire.
Mais tu fis bientt cder ces charmes emprunts  des grces plus
naturelles; tu dtruisis tout notre ouvrage: il fallut nous dpouiller
de ces ornements qui t'toient devenus incommodes; il fallut parotre
 ta vue dans la simplicit de la nature. Je comptai pour rien la
pudeur, je ne pensai qu' ma gloire. Heureux Usbek, que de charmes
furent tals  tes yeux! Nous te vmes longtemps errer
d'enchantements en enchantements: ton me incertaine demeura longtemps
sans se fixer, chaque grce nouvelle te demandoit un tribut, nous
fmes en un moment toutes couvertes de tes baisers; tu portas tes
curieux regards dans les lieux les plus secrets; tu nous fis passer en
un instant dans mille situations diffrentes; toujours de nouveaux
commandements, et une obissance toujours nouvelle. Je te l'avoue,
Usbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de
te plaire. Je me vis insensiblement devenir la matresse de ton
coeur; tu me pris, tu me quittas, tu revins  moi, et je sus te
retenir: le triomphe fut tout pour moi, et le dsespoir pour mes
rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls dans le monde: tout ce
qui nous entouroit ne fut plus digne de nous occuper. Plt au ciel que
mes rivales eussent eu le courage de rester tmoins de toutes les
marques d'amour que je reus de toi! Si elles avoient bien vu mes
transports, elles auroient senti la diffrence qu'il y a de mon amour
au leur; elles auroient vu que, si elles pouvoient disputer avec moi
de charmes, elles ne pouvoient pas disputer de sensibilit... Mais o
suis-je? O m'emmne ce vain rcit? C'est un malheur de n'tre point
aime; mais c'est un affront de ne l'tre plus. Tu nous quittes,
Usbek, pour aller errer dans des climats barbares. Quoi! tu comptes
pour rien l'avantage d'tre aim? Hlas! tu ne sais pas mme ce que tu
perds! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus; mes larmes
coulent, et tu n'en jouis pas; il semble que l'amour respire dans le
srail, et ton insensibilit t'en loigne sans cesse! Ah! mon cher
Usbek, si tu savois tre heureux!

    Du srail de Fatm, le 21 de la lune de Maharram, 1711.




LETTRE IV.

ZPHIS A USBEK.

A Erzeron.


Enfin ce monstre noir a rsolu de me dsesprer. Il veut  toute force
m'ter mon esclave Zlide, Zlide qui me sert avec tant d'affection,
et dont les adroites mains portent partout les ornements et les
grces; il ne lui suffit pas que cette sparation soit douloureuse, il
veut encore qu'elle soit dshonorante. Le tratre veut regarder comme
criminels les motifs de ma confiance; et parce qu'il s'ennuie derrire
la porte, o je le renvoie toujours, il ose supposer qu'il a entendu
ou vu des choses, que je ne sais pas mme imaginer. Je suis bien
malheureuse! Ma retraite, ni ma vertu, ne sauroient me mettre  l'abri
de ses soupons extravagants: un vil esclave vient m'attaquer jusque
dans ton coeur, et il faut que je m'y dfende! Non, j'ai trop de
respect pour moi-mme pour descendre jusqu' des justifications: je ne
veux d'autre garant de ma conduite que toi-mme, que ton amour, que le
mien, et, s'il faut te le dire, cher Usbek, que mes larmes.

    Du srail de Fatm, le 29 de la lune de Maharram, 1711.




LETTRE V.

RUSTAN A USBEK

A Erzeron.


Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan; on ne parle que
de ton dpart: les uns l'attribuent  une lgret d'esprit, les
autres  quelque chagrin; tes amis seuls te dfendent, et ils ne
persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses quitter tes
femmes, tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats
inconnus aux Persans. La mre de Rica est inconsolable; elle te
demande son fils, que tu lui as, dit-elle, enlev. Pour moi, mon cher
Usbek, je me sens naturellement port  approuver tout ce que tu fais:
mais je ne saurois te pardonner ton absence; et, quelques raisons que
tu m'en puisses donner, mon coeur ne les gotera jamais. Adieu.
Aime-moi toujours.

    D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711




LETTRE VI.

USBEK A SON AMI NESSIR.

A Ispahan.


A une journe d'rivan, nous quittmes la Perse pour entrer dans les
terres de l'obissance des Turcs. Douze jours aprs, nous arrivmes 
Erzeron, o nous sjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti une douleur secrte
quand j'ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouv au milieu
des perfides Osmanlins. A mesure que j'entrois dans le pays de ces
profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-mme.

Ma patrie, ma famille, mes amis se sont prsents  mon esprit; ma
tendresse s'est rveille; une certaine inquitude a achev de me
troubler, et m'a fait connotre que, pour mon repos, j'avois trop
entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon coeur, ce sont mes femmes. Je ne
puis penser  elles que je ne sois dvor de chagrins.

Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me trouve  cet gard dans
une insensibilit qui ne me laisse point de dsirs. Dans le nombreux
srail o j'ai vcu, j'ai prvenu l'amour et l'ai dtruit par
lui-mme: mais, de ma froideur mme, il sort une jalousie secrte, qui
me dvore. Je vois une troupe de femmes laisses presque 
elles-mmes; je n'ai que des mes lches qui m'en rpondent. J'aurois
peine  tre en sret, si mes esclaves toient fidles: que sera-ce,
s'ils ne le sont pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir,
dans les pays loigns que je vais parcourir! C'est un mal o mes amis
ne peuvent porter de remde: c'est un lieu dont ils doivent ignorer
les tristes secrets; et qu'y pourroient-ils faire? N'aimerois-je pas
mille fois mieux une obscure impunit qu'une correction clatante? Je
dpose en ton coeur tous mes chagrins, mon cher Nessir: c'est la
seule consolation qui me reste dans l'tat o je suis.

    D'Erzeron, le 10 de la lune de Rebiab 2, 1711.




LETTRE VII.

FATM A USBEK.

A Erzeron.


Il y a deux mois que tu es parti, mon cher Usbek; et, dans
l'abattement o je suis, je ne puis pas me le persuader encore. Je
cours tout le srail, comme si tu y tois; je ne suis point dsabuse.
Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime; qui toit accoutume 
te tenir dans ses bras; qui n'toit occupe que du soin de te donner
des preuves de sa tendresse; libre par l'avantage de sa naissance,
esclave par la violence de son amour?

Quand je t'pousai, mes yeux n'avoient point encore vu le visage d'un
homme: tu es le seul dont la vue m'ait t permise[2]; car je ne
compte point au rang des hommes ces eunuques affreux dont la moindre
imperfection est de n'tre point des hommes. Quand je compare la
beaut de ton visage avec la difformit du leur, je ne puis m'empcher
de m'estimer heureuse: mon imagination ne me fournit point d'ide plus
ravissante que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure,
Usbek, quand il me seroit permis de sortir de ce lieu o je suis
enferme par la ncessit de ma condition; quand je pourrois me
drober  la garde qui m'environne; quand il me seroit permis de
choisir parmi tous les hommes qui vivent dans cette capitale des
nations; Usbek, je te le jure, je ne choisirois que toi. Il ne peut y
avoir que toi dans le monde qui mrites d'tre aim.

[Note 2: Les femmes persanes sont beaucoup plus troitement
gardes que les femmes turques et les femmes indiennes.]

Ne pense pas que ton absence m'ait fait ngliger une beaut qui t'est
chre: quoique je ne doive tre vue de personne, et que les ornements
dont je me pare soient inutiles  ton bonheur, je cherche cependant 
m'entretenir dans l'habitude de plaire; je ne me couche point que je
ne me sois parfume des essences les plus dlicieuses. Je me rappelle
ce temps heureux o tu venois dans mes bras; un songe flatteur, qui me
sduit, me montre ce cher objet de mon amour; mon imagination se perd
dans ses dsirs, comme elle se flatte dans ses esprances: je pense
quelquefois que, dgot d'un pnible voyage, tu vas revenir  nous:
la nuit se passe dans des songes qui n'appartiennent ni  la veille ni
au sommeil; je te cherche  mes cts, et il me semble que tu me fuis;
enfin le feu qui me dvore dissipe lui-mme ces enchantements, et
rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si anime... Tu ne le
croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre dans cet tat; le feu
coule dans mes veines: que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si
bien? et comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer? Dans
ces moments, Usbek, je donnerois l'empire du monde pour un seul de tes
baisers. Qu'une femme est malheureuse d'avoir des dsirs si violents,
lorsqu'elle est prive de celui qui peut seul les satisfaire; que,
livre  elle-mme, n'ayant rien qui puisse la distraire, il faut
qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une
passion irrite; que, bien loin d'tre heureuse, elle n'a pas mme
l'avantage de servir  la flicit d'un autre: ornement inutile d'un
srail, garde pour l'honneur et non pas pour le bonheur de son poux!

Vous tes bien cruels, vous autres hommes! Vous tes charms que nous
ayons des dsirs que nous ne puissions satisfaire: vous nous traitez
comme si nous tions insensibles, et vous seriez bien fchs que nous
le fussions: vous croyez que nos dsirs, si longtemps mortifis,
seront irrits  votre vue. Il y a de la peine  se faire aimer; il
est plus court d'obtenir de notre temprament ce que vous n'osez
esprer de votre mrite.

Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis que pour t'adorer:
mon me est toute pleine de toi; et ton absence, bien loin de te faire
oublier, animeroit mon amour s'il pouvoit devenir plus violent.

    Du srail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1, 1711.




LETTRE VIII.

USBEK A SON AMI RUSTAN.

A Ispahan.


Ta lettre m'a t rendue  Erzeron, o je suis. Je m'tois bien dout
que mon dpart feroit du bruit: je ne m'en suis point mis en peine:
que veux-tu que je suive, la prudence de mes ennemis, ou la mienne?

Je parus  la cour ds ma plus tendre jeunesse; je le puis dire, mon
coeur ne s'y corrompit point: je formai mme un grand dessein,
j'osai y tre vertueux. Ds que je connus le vice, je m'en loignai;
mais je m'en approchai ensuite pour le dmasquer. Je portai la vrit
jusqu'au pied du trne: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je
dconcertai la flatterie, et j'tonnai en mme temps les adorateurs et
l'idole.

Mais quand je vis que ma sincrit m'avoit fait des ennemis; que je
m'tois attir la jalousie des ministres sans avoir la faveur du
prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenois plus que par
une foible vertu, je rsolus de la quitter. Je feignis un grand
attachement pour les sciences; et,  force de le feindre, il me vint
rellement. Je ne me mlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai
dans une maison de campagne. Mais ce parti mme avoit ses
inconvnients: je restois toujours expos  la malice de mes ennemis,
et je m'tois presque t les moyens de m'en garantir. Quelques avis
secrets me firent penser  moi srieusement: je rsolus de m'exiler de
ma patrie, et ma retraite mme de la cour m'en fournit un prtexte
plausible. J'allai au roi; je lui marquai l'envie que j'avois de
m'instruire dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai qu'il
pourroit tirer de l'utilit de mes voyages: je trouvai grce devant
ses yeux; je partis, et je drobai une victime  mes ennemis.

Voil, Rustan, le vritable motif de mon voyage. Laisse parler
Ispahan; ne me dfends que devant ceux qui m'aiment. Laisse  mes
ennemis leurs interprtations malignes: je suis trop heureux que ce
soit le seul mal qu'ils me puissent faire.

On parle de moi  prsent: peut-tre ne serai-je que trop oubli, et
que mes amis... Non, Rustan, je ne veux point me livrer  cette triste
pense: je leur serai toujours cher; je compte sur leur fidlit,
comme sur la tienne.

    D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE IX.

LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.

A Erzeron.


Tu suis ton ancien matre dans ses voyages; tu parcours les provinces
et les royaumes; les chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi;
chaque instant te montre des choses nouvelles; tout ce que tu vois te
rcre, et te fait passer le temps sans le sentir.

Il n'en est pas de mme de moi, qui, enferm dans une affreuse prison,
suis toujours environn des mmes objets et dvor des mmes chagrins.
Je gmis accabl sous le poids des soins et des inquitudes de
cinquante annes; et, dans le cours d'une longue vie, je ne puis pas
dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.

Lorsque mon premier matre eut form le cruel projet de me confier ses
femmes, et m'eut oblig, par des sductions soutenues de mille
menaces, de me sparer pour jamais de moi-mme; las de servir dans les
emplois les plus pnibles, je comptai sacrifier mes passions  mon
repos et  ma fortune. Malheureux que j'tois! mon esprit proccup me
faisoit voir le ddommagement, et non pas la perte: j'esprois que je
serois dlivr des atteintes de l'amour par l'impuissance de le
satisfaire. Hlas! on teignit en moi l'effet des passions, sans en
teindre la cause; et, bien loin d'en tre soulag, je me trouvai
environn d'objets qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le
srail, o tout m'inspiroit le regret de ce que j'avois perdu: je me
sentois anim  chaque instant; mille grces naturelles sembloient ne
se dcouvrir  ma vue que pour me dsoler; pour comble de malheurs,
j'avois toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de
trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon matre,
je ne l'ai jamais dshabille, que je ne sois rentr chez moi la rage
dans le coeur, et un affreux dsespoir dans l'me.

Voil comme j'ai pass ma misrable jeunesse: je n'avois de confident
que moi-mme. Charg d'ennuis et de chagrins, il me les falloit
dvorer; et ces mmes femmes que j'tois tent de regarder avec des
yeux si tendres, je ne les envisageois qu'avec des regards svres:
j'tois perdu si elles m'avoient pntr; quel avantage n'en
auroient-elles pas pris!

Je me souviens qu'un jour que je mettois une femme dans le bain, je me
sentis si transport que je perdis entirement la raison, et que
j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus,  la premire
rflexion, que ce jour toit le dernier de mes jours. Je fus pourtant
assez heureux pour chapper  mille morts; mais la beaut que j'avois
faite confidente de ma faiblesse me vendit bien cher son silence; je
perdis entirement mon autorit sur elle, et elle m'a oblig depuis 
des condescendances qui m'ont expos mille fois  perdre la vie.

Enfin, les feux de la jeunesse ont pass; je suis vieux, et je me
trouve,  cet gard, dans un tat tranquille; je regarde les femmes
avec indiffrence, et je leur rends bien tous leurs mpris, et tous
les tourments qu'elles m'ont fait souffrir. Je me souviens toujours
que j'tois n pour les commander; et il me semble que je redeviens
homme dans les occasions o je leur commande encore. Je les hais
depuis que je les envisage de sang-froid, et que ma raison me laisse
voir toutes leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un autre, le
plaisir de me faire obir me donne une joie secrte; quand je les
prive de tout, il me semble que c'est pour moi, et il m'en revient
toujours une satisfaction indirecte: je me trouve dans le srail comme
dans un petit empire; et mon ambition, la seule passion qui me reste,
se satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi, et
qu' tous les instants je suis ncessaire; je me charge volontiers de
la haine de toutes ces femmes, qui m'affermit dans le poste o je
suis. Aussi n'ont-elles pas affaire  un ingrat: elles me trouvent
au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocents, je me prsente
toujours  elles comme une barrire inbranlable; elles forment des
projets, et je les arrte soudain: je m'arme de refus, je me hrisse
de scrupules; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de
vertu, de pudeur, de modestie. Je les dsespre en leur parlant sans
cesse de la foiblesse de leur sexe, et de l'autorit du matre; je me
plains ensuite d'tre oblig  tant de svrit, et je semble vouloir
leur faire entendre que je n'ai d'autre motif que leur propre intrt,
et un grand attachement pour elles.

Ce n'est pas qu' mon tour je n'aie un nombre infini de dsagrments,
et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent  renchrir
sur ceux que je leur donne: elles ont des revers terribles. Il y a
entre nous comme un flux et un reflux d'empire et de soumission: elles
font toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; elles
affectent un mpris qui n'a point d'exemple; et, sans gard pour ma
vieillesse, elles me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre
bagatelle; je suis accabl sans cesse d'ordres, de commandements,
d'emplois, de caprices; il semble qu'elles se relayent pour m'exercer,
et que leurs fantaisies se succdent. Souvent elles se plaisent  me
faire redoubler de soins; elles me font faire de fausses confidences:
tantt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces
murs, une autre fois qu'on a entendu du bruit, ou bien qu'on doit
rendre une lettre: tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble;
elles sont charmes de me voir ainsi me tourmenter moi-mme. Une autre
fois elles m'attachent derrire leur porte, et m'y enchanent nuit et
jour. Elles savent bien feindre des maladies, des dfaillances, des
frayeurs: elles ne manquent point de prtexte pour me mener au point
o elles veulent. Il faut, dans ces occasions, une obissance aveugle
et une complaisance sans bornes: un refus dans la bouche d'un homme
comme moi seroit une chose inoue; et, si je balanois  leur obir,
elles seroient en droit de me chtier. J'aimerois autant perdre la
vie, mon cher Ibbi, que de descendre  cette humiliation.

Ce n'est pas tout: je ne suis jamais sr d'tre un instant dans la
faveur de mon matre; j'ai autant d'ennemies dans son coeur, qui ne
songent qu' me perdre: elles ont des quarts d'heure o je ne suis
point cout, des quarts d'heure o l'on ne refuse rien, des quarts
d'heure o j'ai toujours tort. Je mne dans le lit de mon matre des
femmes irrites: crois-tu que l'on y travaille pour moi, et que mon
parti soit le plus fort? J'ai tout  craindre de leurs larmes, de
leurs soupirs, de leurs embrassements, et de leurs plaisirs mmes:
elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs charmes me
deviennent terribles: les services prsents effacent dans un moment
tous mes services passs; et rien ne peut me rpondre d'un matre qui
n'est plus  lui-mme.

Combien de fois m'est-il arriv de me coucher dans la faveur, et de me
lever dans la disgrce! Le jour que je fus fouett si indignement
autour du srail, qu'avois-je fait? Je laisse une femme dans les bras
de mon matre: ds qu'elle le vit enflamm, elle versa un torrent de
larmes; elle se plaignit, et mnagea si bien ses plaintes, qu'elles
augmentoient  mesure de l'amour qu'elle faisoit natre. Comment
aurois-je pu me soutenir dans un moment si critique? Je fus perdu
lorsque je m'y attendois le moins; je fus la victime d'une ngociation
amoureuse, et d'un trait que les soupirs avoient fait. Voil, cher
Ibbi, l'tat cruel dans lequel j'ai toujours vcu.

Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement  la personne
d'Usbek. Il t'est facile de lui plaire et de te maintenir dans sa
faveur jusques au dernier de tes jours.

    Du srail d'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.




LETTRE X.

MIRZA A SON AMI USBEK.

A Erzeron.


Tu tois le seul qui pt me ddommager de l'absence de Rica; et il n'y
avoit que Rica qui pt me consoler de la tienne. Tu nous manques,
Usbek: tu tois l'me de notre socit. Qu'il faut de violence pour
rompre les engagements que le coeur et l'esprit ont forms!

Nous disputons ici beaucoup; nos disputes roulent ordinairement sur la
morale. Hier on mit en question si les hommes toient heureux par les
plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique de la
vertu. Je t'ai souvent ou dire que les hommes toient ns pour tre
vertueux, et que la justice est une qualit qui leur est aussi propre
que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.

J'ai parl  des mollaks, qui me dsesprent avec leurs passages de
l'Alcoran: car je ne leur parle pas comme vrai croyant, mais comme
homme, comme citoyen, comme pre de famille. Adieu.

    D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.




LETTRE XI.

USBEK A MIRZA.

A Ispahan.


Tu renonces  ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu' me
consulter; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a
une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as
conue de moi: c'est ton amiti, qui me la procure.

Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer
des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vrits qu'il ne
suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir: telles
sont les vrits de morale. Peut-tre que ce morceau d'histoire te
touchera plus qu'une philosophie subtile.

Il y avoit en Arabie un petit peuple, appel Troglodyte, qui
descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les
historiens, ressembloient plus  des btes qu' des hommes. Ceux-ci
n'toient point si contrefaits, ils n'toient point velus comme des
ours, ils ne siffloient point, ils avoient des yeux; mais ils toient
si mchants et si froces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe
d'quit ni de justice.

Ils avoient un roi d'une origine trangre, qui, voulant corriger la
mchancet de leur naturel, les traitoit svrement; mais ils
conjurrent contre lui, le turent, et exterminrent toute la famille
royale.

Le coup tant fait, ils s'assemblrent pour choisir un gouvernement;
et, aprs bien des dissensions, ils crrent des magistrats. Mais 
peine les eurent-ils lus, qu'ils leur devinrent insupportables; et
ils les massacrrent encore.

Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel
sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obiroient plus 
personne; que chacun veilleroit uniquement  ses intrts, sans
consulter ceux des autres.

Cette rsolution unanime flattoit extrmement tous les particuliers.
Ils disoient: Qu'ai-je affaire d'aller me tuer  travailler pour des
gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement  moi. Je
vivrai heureux: que m'importe que les autres le soient? Je me
procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me
soucie point que tous les autres Troglodytes soient misrables.

On toit dans le mois o l'on ensemence les terres; chacun dit: Je ne
labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le bl qu'il me faut
pour me nourrir; une plus grande quantit me seroit inutile: je ne
prendrai point de la peine pour rien.

Les terres de ce petit royaume n'toient pas de mme nature: il y en
avoit d'arides et de montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain
bas, toient arroses de plusieurs ruisseaux. Cette anne, la
scheresse fut trs-grande; de manire que les terres qui toient dans
les lieux levs manqurent absolument, tandis que celles qui purent
tre arroses furent trs-fertiles: ainsi les peuples des montagnes
prirent presque tous de faim par la duret des autres, qui leur
refusrent de partager la rcolte.

L'anne d'ensuite fut trs-pluvieuse: les lieux levs se trouvrent
d'une fertilit extraordinaire, et les terres basses furent
submerges. La moiti du peuple cria une seconde fois famine; mais ces
misrables trouvrent des gens aussi durs qu'ils l'avoient t
eux-mmes.

Un des principaux habitants avoit une femme fort belle; son voisin en
devint amoureux, et l'enleva: il s'mut une grande querelle; et, aprs
bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre  la
dcision d'un Troglodyte qui, pendant que la rpublique subsistoit,
avoit eu quelque crdit. Ils allrent  lui, et voulurent lui dire
leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit 
vous ou  vous? J'ai mon champ  labourer; je n'irai peut-tre pas
employer mon temps  terminer vos diffrends et  travailler  vos
affaires, tandis que je ngligerai les miennes; je vous prie de me
laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles.
L-dessus il les quitta, et s'en alla travailler ses terres. Le
ravisseur, qui toit le plus fort, jura qu'il mourroit plutt que de
rendre cette femme; et l'autre, pntr de l'injustice de son voisin
et de la duret du juge, s'en retournoit dsespr, lorsqu'il trouva
dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenoit de la fontaine.
Il n'avoit plus de femme, celle-l lui plut; et elle lui plut bien
davantage lorsqu'il apprit que c'toit la femme de celui qu'il avoit
voulu prendre pour juge, et qui avoit t si peu sensible  son
malheur: il l'enleva, et l'emmena dans sa maison.

Il y avoit un homme qui possdoit un champ assez fertile, qu'il
cultivoit avec grand soin: deux de ses voisins s'unirent ensemble, le
chassrent de sa maison, occuprent son champ; ils firent entre eux
une union pour se dfendre contre tous ceux qui voudroient l'usurper;
et effectivement ils se soutinrent par l pendant plusieurs mois; mais
un des deux, ennuy de partager ce qu'il pouvoit avoir tout seul, tua
l'autre, et devint seul matre du champ. Son empire ne fut pas long:
deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop foible
pour se dfendre, et il fut massacr.

Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui toit  vendre; il
en demanda le prix; le marchand dit en lui-mme: Naturellement je ne
devrois esprer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour
acheter deux mesures de bl; mais je la vais vendre quatre fois
davantage, afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par l, et
payer le prix demand. Je suis bien aise, dit le marchand; j'aurai du
bl  prsent. Que dites-vous? reprit l'tranger; vous avez besoin de
bl? J'en ai  vendre: il n'y a que le prix qui vous tonnera
peut-tre; car vous saurez que le bl est extrmement cher, et que la
famine rgne presque partout: mais rendez-moi mon argent, et je vous
donnerai une mesure de bl; car je ne veux pas m'en dfaire autrement,
dussiez-vous crever de faim.

Cependant une maladie cruelle ravageoit la contre. Un mdecin habile
y arriva du pays voisin, et donna ses remdes si  propos, qu'il
gurit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut
cess, il alla chez tous ceux qu'il avoit traits demander son
salaire; mais il ne trouva que des refus: il retourna dans son pays,
et il y arriva accabl des fatigues d'un si long voyage. Mais bientt
aprs il apprit que la mme maladie se faisoit sentir de nouveau, et
affligeoit plus que jamais cette terre ingrate. Ils allrent  lui
cette fois, et n'attendirent pas qu'il vnt chez eux. Allez, leur
dit-il, hommes injustes, vous avez dans l'me un poison plus mortel
que celui dont vous voulez gurir; vous ne mritez pas d'occuper une
place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanit, et que les
rgles de l'quit vous sont inconnues: je croirois offenser les
dieux, qui vous punissent, si je m'opposois  la justice de leur
colre.

    A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XII.

USBEK AU MME.

A Ispahan.


Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes prirent par leur
mchancet mme, et furent les victimes de leurs propres injustices.
De tant de familles, il n'en resta que deux qui chapprent aux
malheurs de la nation. Il y avoit dans ce pays deux hommes bien
singuliers: ils avoient de l'humanit; ils connaissoient la justice;
ils aimoient la vertu; autant lis par la droiture de leur coeur que
par la corruption de celui des autres, ils voyoient la dsolation
gnrale, et ne la ressentoient que par la piti: c'toit le motif
d'une union nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude commune
pour l'intrt commun; ils n'avoient de diffrends que ceux qu'une
douce et tendre amiti faisoit natre; et dans l'endroit du pays le
plus cart, spars de leurs compatriotes indignes de leur prsence,
ils menoient une vie heureuse et tranquille: la terre sembloit
produire d'elle-mme, cultive par ces vertueuses mains.

Ils aimoient leurs femmes, et ils en toient tendrement chris. Toute
leur attention toit d'lever leurs enfants  la vertu. Ils leur
reprsentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur
mettoient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisoient
surtout sentir que l'intrt des particuliers se trouve toujours dans
l'intrt commun; que vouloir s'en sparer, c'est vouloir se perdre;
que la vertu n'est point une chose qui doive nous coter; qu'il ne
faut point la regarder comme un exercice pnible; et que la justice
pour autrui est une charit pour nous.

Ils eurent bientt la consolation des pres vertueux, qui est d'avoir
des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'leva sous
leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta,
l'union fut toujours la mme; et la vertu, bien loin de s'affoiblir
dans la multitude, fut fortifie, au contraire, par un plus grand
nombre d'exemples.

Qui pourroit reprsenter ici le bonheur de ces Troglodytes? Un peuple
si juste devoit tre chri des dieux. Ds qu'il ouvrit les yeux pour
les connotre, il apprit  les craindre; et la religion vint adoucir
dans les moeurs ce que la nature y avoit laiss de trop rude.

Ils institurent des ftes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles,
ornes de fleurs, et les jeunes garons, les clbroient par leurs
danses, et par les accords d'une musique champtre; on faisoit ensuite
des festins, o la joie ne rgnoit pas moins que la frugalit. C'toit
dans ces assembles que parloit la nature nave, c'est l qu'on
apprenoit  donner le coeur et  le recevoir; c'est l que la pudeur
virginale faisoit en rougissant un aveu surpris, mais bientt confirm
par le consentement des pres; et c'est l que les tendres mres se
plaisoient  prvoir par avance une union douce et fidle.

On alloit au temple pour demander les faveurs des dieux: ce n'toit
pas les richesses et une onreuse abondance; de pareils souhaits
toient indignes des heureux Troglodytes; ils ne savoient les dsirer
que pour leurs compatriotes. Ils n'toient au pied des autels que pour
demander la sant de leurs pres, l'union de leurs frres, la
tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obissance de leurs enfants.
Les filles y venoient apporter le tendre sacrifice de leur coeur, et
ne leur demandoient d'autre grce que celle de pouvoir rendre un
Troglodyte heureux.

Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les prairies, et que les
boeufs fatigus avoient ramen la charrue, ils s'assembloient; et,
dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers
Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau
peuple, et sa flicit: ils chantoient ensuite les grandeurs des
dieux, leurs faveurs toujours prsentes aux hommes qui les implorent,
et leur colre invitable  ceux qui ne les craignent pas; ils
dcrivoient ensuite les dlices de la vie champtre et le bonheur
d'une condition toujours pare de l'innocence. Bientt ils
s'abandonnoient  un sommeil que les soins et les chagrins
n'interrompoient jamais.

La nature ne fournissoit pas moins  leurs dsirs qu' leurs besoins.
Dans ce pays heureux, la cupidit toit trangre: ils se faisoient
des prsents, o celui qui donnoit croyoit toujours avoir l'avantage.
Le peuple troglodyte se regardoit comme une seule famille; les
troupeaux toient presque toujours confondus; la seule peine qu'on
s'pargnoit ordinairement, c'toit de les partager.

    D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XIII.

USBEK AU MME.


Je ne saurois assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux
disoit un jour: Mon pre doit demain labourer son champ; je me lverai
deux heures avant lui, et quand il ira  son champ, il le trouvera
tout labour.

Un autre disoit en lui-mme: Il me semble que ma soeur a du got
pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle  mon
pre, et que je le dtermine  faire ce mariage.

On vint dire  un autre que des voleurs avoient enlev son troupeau:
J'en suis bien fch, dit-il; car il y avoit une gnisse toute blanche
que je voulois offrir aux dieux.

On entendoit dire  un autre: Il faut que j'aille au temple remercier
les dieux; car mon frre, que mon pre aime tant et que je chris si
fort, a recouvr la sant.

Ou bien: Il y a un champ qui touche celui de mon pre, et ceux qui le
cultivent sont tous les jours exposs aux ardeurs du soleil; il faut
que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent
aller quelquefois se reposer sous leur ombre.

Un jour que plusieurs Troglodytes toient assembls, un vieillard
parla d'un jeune homme qu'il souponnoit d'avoir commis une mauvaise
action, et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait
commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait,
puisse-t-il mourir le dernier de sa famille!

On vint dire  un Troglodyte que des trangers avoient pill sa maison
et avoient tout emport. S'ils n'toient pas injustes, rpondit-il, je
souhaiterois que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'
moi.

Tant de prosprits ne furent pas regardes sans envie: les peuples
voisins s'assemblrent; et, sous un vain prtexte, ils rsolurent
d'enlever leurs troupeaux. Ds que cette rsolution fut connue, les
Troglodytes envoyrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur
parlrent ainsi:

Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlev vos femmes, drob
vos bestiaux, ravag vos campagnes? Non: nous sommes justes, et nous
craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous? Voulez-vous de la
laine pour vous faire des habits? voulez-vous du lait de nos
troupeaux, ou des fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez au
milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons,
par ce qu'il y a de plus sacr, que, si vous entrez dans nos terres
comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que
nous vous traiterons comme des btes farouches.

Ces paroles furent renvoyes avec mpris; ces peuples sauvages
entrrent arms dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne croyoient
dfendus que par leur innocence.

Mais ils toient bien disposs  la dfense. Ils avoient mis leurs
femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ils furent tonns de
l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur
nouvelle s'toit empare de leur coeur: l'un vouloit mourir pour son
pre, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frres,
celui-l pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la place de
celui qui expiroit toit d'abord prise par un autre, qui, outre la
cause commune, avoit encore une mort particulire  venger.

Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lches,
qui ne cherchoient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils
cdrent  la vertu des Troglodytes, mme sans en tre touchs.

    D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XIV.

USBEK AU MME.


Comme le peuple grossissoit tous les jours, les Troglodytes crurent
qu'il toit  propos de se choisir un roi: ils convinrent qu'il
falloit dfrer la couronne  celui qui toit le plus juste; et ils
jetrent tous les yeux sur un vieillard vnrable par son ge et par
une longue vertu. Il n'avoit pas voulu se trouver  cette assemble;
il s'toit retir dans sa maison, le coeur serr de tristesse.

Lorsqu'on lui envoya des dputs pour lui apprendre le choix qu'on
avoit fait de lui: A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux
Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de
plus juste que moi! Vous me dfrez la couronne, et, si vous le voulez
absolument, il faudra bien que je la prenne; mais comptez que je
mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et
de les voir aujourd'hui assujettis. A ces mots, il se mit  rpandre
un torrent de larmes. Malheureux jour! disoit-il; et pourquoi ai-je
tant vcu? Puis il s'cria d'une voix svre: Je vois bien ce que
c'est,  Troglodytes! votre vertu commence  vous peser. Dans l'tat
o vous tes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux
malgr vous; sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez
dans le malheur de vos premiers pres. Mais ce joug vous parot trop
dur: vous aimez mieux tre soumis  un prince, et obir  ses lois,
moins rigides que vos moeurs. Vous savez que pour lors vous pourrez
contenter votre ambition, acqurir des richesses, et languir dans une
lche volupt; et que, pourvu que vous vitiez de tomber dans les
grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrta un
moment, et ses larmes coulrent plus que jamais. Et que prtendez-vous
que je fasse? Comment se peut-il que je commande quelque chose  un
Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse parce que je
la lui commande, lui qui la feroit tout de mme sans moi, et par le
seul penchant de la nature? O Troglodytes! je suis  la fin de mes
jours, mon sang est glac dans mes veines, je vais bientt revoir vos
sacrs aeux: pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je sois
oblig de leur dire que je vous ai laisss sous un autre joug que
celui de la vertu?

    D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XV.

LE PREMIER EUNUQUE A JARON,

EUNUQUE NOIR.

A Erzeron.


Je prie le ciel qu'il te ramne dans ces lieux, et te drobe  tous
les dangers.

Quoique je n'aie gure jamais connu cet engagement qu'on appelle
amiti, et que je me sois envelopp tout entier dans moi-mme, tu m'as
cependant fait sentir que j'avois encore un coeur; et, pendant que
j'tois de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes lois,
je voyois crotre ton enfance avec plaisir.

Le temps vint o mon matre jeta sur toi les yeux. Il s'en falloit
bien que la nature et encore parl, lorsque le fer te spara de la
nature. Je ne te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du
plaisir  te voir lev jusqu' moi. J'apaisai tes pleurs et tes cris.
Je crus te voir prendre une seconde naissance, et sortir d'une
servitude o tu devois toujours obir, pour entrer dans une servitude
o tu devois commander. Je pris soin de ton ducation. La svrit,
toujours insparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu
m'tois cher. Tu me l'tois pourtant; et je te dirai que je t'aimois
comme un pre aime son fils, si ces noms de pre et de fils pouvoient
convenir  notre destine.

Tu vas parcourir les pays habits par les chrtiens, qui n'ont jamais
cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures.
Comment le prophte pourroit-il te regarder au milieu de tant de
millions de ses ennemis? Je voudrois que mon matre ft,  son retour,
le plerinage de la Mecque: vous vous purifieriez tous dans la terre
des anges.

    Du srail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XVI.

USBAK AU MOLLAK MHMET ALI,

GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.

A Com.


Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin mollak? Tu es bien plus fait
pour le sjour des toiles. Tu te caches sans doute de peur
d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches comme cet astre; mais,
comme lui, tu te couvres Pde nuages.

Ta science est un abme plus profond que l'Ocan; ton esprit est plus
perant que Zufagar, cette pe d'Ali, qui avoit deux pointes; tu sais
ce qui se passe dans les neuf choeurs des puissances clestes; tu
lis l'Alcoran sur la poitrine de notre divin prophte; et, lorsque tu
trouves quelque passage obscur, un ange, par son ordre, dploie ses
ailes rapides, et descend du trne pour t'en rvler le secret.

Je pourrois par ton moyen avoir avec les sraphins une intime
correspondance: car enfin, treizime immaum, n'es-tu pas le centre o
le ciel et la terre aboutissent, et le point de communication entre
l'abme et l'empyre?

Je suis au milieu d'un peuple profane: permets que je me purifie avec
toi; souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrs que tu
habites; distingue-moi des mchants, comme on distingue, au lever de
l'aurore, le filet blanc d'avec le filet noir; aide-moi de tes
conseils; prends soin de mon me; enivre-la de l'esprit des prophtes;
nourris-la de la science du paradis, et permets que je mette ses
plaies  tes pieds. Adresse tes lettres sacres  Erzeron, o je
resterai quelques mois.

    D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XVII.

USBEK AU MME.


Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience: je ne saurois
attendre ta sublime rponse. J'ai des doutes, il faut les fixer: je
sens que ma raison s'gare; ramne-la dans le droit chemin; viens
m'clairer, source de lumire; foudroie avec ta plume divine les
difficults que je vais te proposer; fais-moi piti de moi-mme, et
rougir de la question que je vais faire.

D'o vient que notre lgislateur nous prive de la chair de pourceau,
et de toutes les viandes qu'il appelle immondes? D'o vient qu'il nous
dfend de toucher un corps mort, et que, pour purifier notre me, il
nous ordonne de nous laver sans cesse le corps? Il me semble que les
choses ne sont en elles-mmes ni pures ni impures: je ne puis
concevoir aucune qualit inhrente au sujet qui puisse les rendre
telles. La boue ne nous parot sale que parce qu'elle blesse notre
vue, ou quelque autre de nos sens: mais, en elle-mme, elle ne l'est
pas plus que l'or et les diamants. L'ide de souillure contracte par
l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue que d'une certaine
rpugnance naturelle que nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se
lavent point ne blessoient ni l'odorat ni la vue, comment auroit-on pu
s'imaginer qu'ils fussent impurs?

Les sens, divin mollak, doivent donc tre les seuls juges de la puret
ou de l'impuret des choses. Mais, comme les objets n'affectent point
les hommes de la mme manire; que ce qui donne une sensation agrable
aux uns en produit une dgotante chez les autres, il suit que le
tmoignage des sens ne peut servir ici de rgle,  moins qu'on ne dise
que chacun peut  sa fantaisie dcider ce point, et distinguer, pour
ce qui le concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.

Mais cela mme, sacr mollak, ne renverseroit-il pas les distinctions
tablies par notre divin prophte, et les points fondamentaux de la
loi qui a t crite de la main des anges?

    D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.




LETTRE XVIII.

MHMET ALI, SERVITEUR DES PROPHTES,

A USBEK.


Vous nous faites toujours des questions qu'on a faites mille fois 
notre saint prophte. Que ne lisez-vous les traditions des docteurs?
que n'allez-vous  cette source pure de toute intelligence? vous
trouveriez tous vos doutes rsolus.

Malheureux, qui, toujours embarrasss des choses de la terre, n'avez
jamais regard d'un oeil fixe celles du ciel, et qui rvrez la
condition des mollaks, sans oser ni l'embrasser ni la suivre!

Profanes, qui n'entrez jamais dans les secrets de l'ternel, vos
lumires ressemblent aux tnbres de l'abme, et les raisonnements de
votre esprit sont comme la poussire que vos pieds font lever lorsque
le soleil est dans son midi, dans le mois ardent de Chahban.

Aussi le znith de votre esprit ne va pas au nadir de celui du moindre
des immaums[3]. Votre vaine philosophie est cet clair qui annonce
l'orage et l'obscurit: vous tes au milieu de la tempte, et vous
errez au gr des vents.

[Note 3: Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les
Persans.]

Il est bien facile de rpondre  votre difficult: il ne faut pour
cela que vous raconter ce qui arriva un jour  notre saint prophte,
lorsque, tent par les chrtiens, prouv par les juifs, il confondit
galement et les uns et les autres.

Le juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi Dieu avoit dfendu de
manger de la chair de pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le
prophte: c'est un animal immonde; et je vais vous en convaincre. Il
fit sur sa main, avec de la boue, la figure d'un homme; il la jeta 
terre et lui cria: Levez-vous! Sur-le-champ, un homme se leva, et dit:
Je suis Japhet, fils de No. Avois-tu les cheveux aussi blancs quand
tu es mort? lui dit le saint prophte. Non, rpondit-il: mais, quand
tu m'as rveill, j'ai cru que le jour du jugement toit venu: et j'ai
eu une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout  coup.

Or , raconte-moi, lui dit l'envoy de Dieu, toute l'histoire de
l'arche de No. Japhet obit, et dtailla exactement tout ce qui
s'toit pass les premiers mois; aprs quoi il parla ainsi:

Nous mmes les ordures de tous les animaux dans un ct de l'arche; ce
qui la fit si fort pencher, que nous en emes une peur mortelle,
surtout nos femmes, qui se lamentoient de la belle manire. Notre pre
No ayant t au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre
l'lphant, de lui faire tourner la tte vers le ct qui penchait. Ce
grand animal fit tant d'ordures, qu'il en naquit un cochon.
Croyez-vous, Usbek, que, depuis ce temps-l nous nous en soyons
abstenus, et que nous l'ayons regard comme un animal immonde?

Mais, comme le cochon remuoit tous les jours ces ordures, il s'leva
une telle puanteur dans l'arche, qu'il ne put lui-mme s'empcher
d'ternuer; et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant tout
ce qui se trouvoit devant lui: ce qui devint si insupportable  No,
qu'il crut qu'il toit  propos de consulter Dieu encore. Il lui
ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui ternua
aussi, et fit sortir de son nez un chat. Croyez-vous que ces animaux
soient encore immondes? Que vous en semble?

Quand donc vous n'apercevez pas la raison de l'impuret de certaines
choses, c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et que vous
n'avez pas la connoissance de ce qui s'est pass entre Dieu, les anges
et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'ternit; vous n'avez
point lu les livres qui sont crits au ciel; ce qui vous en a t
rvl n'est qu'une petite partie de la bibliothque divine; et ceux
qui, comme nous, en approchent de plus prs, tandis qu'ils sont en
cette vie, sont encore dans l'obscurit et les tnbres. Adieu.
Mahomet soit dans votre coeur.

    A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.




LETTRE XIX.

USBEK A SON AMI RUSTAN.

A Ispahan.


Nous n'avons sjourn que huit jours  Tocat: aprs trente-cinq jours
de marche, nous sommes arrivs  Smyrne.

De Tocat  Smyrne, on ne trouve pas une seule ville qui mrite qu'on
la nomme. J'ai vu avec tonnement la foiblesse de l'empire des
Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un rgime doux et
tempr, mais par des remdes violents, qui l'puisent et le minent
sans cesse.

Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu' force d'argent,
entrent ruins dans les provinces, et les ravagent comme des pays de
conqute. Une milice insolente n'est soumise qu' ses caprices. Les
places sont dmanteles, les villes dsertes, les campagnes dsoles,
la culture des terres et le commerce entirement abandonns.

L'impunit rgne dans ce gouvernement svre: les chrtiens qui
cultivent les terres, les juifs qui lvent les tributs, sont exposs 
mille violences.

La proprit des terres est incertaine, et, par consquent, l'ardeur
de les faire valoir ralentie: il n'y a ni titre, ni possession, qui
vaillent contre le caprice de ceux qui gouvernent.

Ces barbares ont tellement abandonn les arts, qu'ils ont nglig
jusques  l'art militaire. Pendant que les nations d'Europe se
raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance, et
ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu'aprs
qu'elles s'en sont servi mille fois contre eux.

Ils n'ont nulle exprience sur la mer, nulle habilet dans la
manoeuvre. On dit qu'une poigne de chrtiens sortis d'un rocher[4]
font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.

[Note 4: Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.]

Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avec peine que
les Europens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire:
ils croient faire grce  ces trangers de permettre qu'ils les
enrichissent.

Dans toute cette vaste tendue de pays que j'ai traverse, je n'ai
trouv que Smyrne qu'on puisse regarder comme une ville riche et
puissante. Ce sont les Europens qui la rendent telle, et il ne tient
pas aux Turcs qu'elle ne ressemble  toutes les autres.

Voil, cher Rustan, une juste ide de cet empire, qui, avant deux
sicles, sera le thtre des triomphes de quelque conqurant.

    A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.




LETTRE XX.

USBEK A ZACHI, SA FEMME.

Au srail d'Ispahan.


Vous m'avez offens, Zachi; et je sens dans mon coeur des mouvements
que vous devriez craindre, si mon loignement ne vous laissoit le
temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente jalousie dont
je suis tourment.

J'apprends qu'on vous a trouve seule avec Nadir, eunuque blanc, qui
payera de sa tte son infidlit et sa perfidie. Comment vous
tes-vous oublie jusqu' ne pas sentir qu'il ne vous est pas permis
de recevoir dans votre chambre un eunuque blanc, tandis que vous en
avez de noirs destins  vous servir? Vous avez beau me dire que des
eunuques ne sont pas des hommes, et que votre vertu vous met au-dessus
des penses que pourroit faire natre en vous une ressemblance
imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni pour moi: pour vous, parce
que vous faites une chose que les lois du srail vous dfendent; pour
moi, en ce que vous m'tez l'honneur, en vous exposant  des regards;
que dis-je,  des regards? peut-tre aux entreprises d'un perfide qui
vous aura souille par ses crimes, et plus encore par ses regrets et
le dsespoir de son impuissance.

Vous me direz peut-tre que vous m'avez t toujours fidle. Eh!
pouviez-vous ne l'tre pas? Comment auriez-vous tromp la vigilance
des eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que vous menez?
Comment auriez-vous pu briser ces verrous et ces portes qui vous
tiennent enferme? Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre:
et peut-tre que vos dsirs impurs vous ont t mille fois le mrite
et le prix de cette fidlit que vous vantez tant.

Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que j'ai lieu de
souponner; que ce perfide n'ait point port sur vous ses mains
sacrilges; que vous ayez refus de prodiguer  sa vue les dlices de
son matre; que, couverte de vos habits, vous ayez laiss cette foible
barrire entre lui et vous; que, frapp lui-mme d'un saint respect,
il ait baiss les yeux; que, manquant  sa hardiesse, il ait trembl
sur les chtiments qu'il se prpare: quand tout cela seroit vrai, il
ne l'est pas moins que vous avez fait une chose qui est contre votre
devoir. Et, si vous l'avez viol gratuitement sans remplir vos
inclinations drgles, qu'eussiez-vous fait pour les satisfaire? Que
feriez-vous encore si vous pouviez sortir de ce lieu sacr, qui est
pour vous une dure prison, comme il est pour vos compagnes un asile
favorable contre les atteintes du vice, un temple sacr o votre sexe
perd sa foiblesse, et se trouve invincible, malgr tous les
dsavantages de la nature? Que feriez-vous si, laisse  vous-mme,
vous n'aviez pour vous dfendre que votre amour pour moi, qui est si
grivement offens, et votre devoir, que vous avez si indignement
trahi? Que les moeurs du pays o vous vivez sont saintes, qui vous
arrachent  l'attentat des plus vils esclaves! Vous devez me rendre
grce de la gne o je vous fais vivre, puisque ce n'est que par l
que vous mritez encore de vivre.

Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques, parce qu'il a toujours
les yeux sur votre conduite, et qu'il vous donne ses sages conseils.
Sa laideur, dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le voir sans
peine: comme si, dans ces sortes de postes, on mettoit de plus beaux
objets. Ce qui vous afflige est de n'avoir pas  sa place l'eunuque
blanc qui vous dshonore.

Mais que vous a fait votre premire esclave? Elle vous a dit que les
familiarits que vous preniez avec la jeune Zlide toient contre la
biensance: voil la raison de votre haine.

Je devrois tre, Zachi, un juge svre; je ne suis qu'un poux qui
cherche  vous trouver innocente. L'amour que j'ai pour Roxane, ma
nouvelle pouse, m'a laiss toute la tendresse que je dois avoir pour
vous, qui n'tes pas moins belle. Je partage mon amour entre vous
deux; et Roxane n'a d'autre avantage que celui que la vertu peut
ajouter  la beaut.

    A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcad, 1711.




LETTRE XXI.

USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.


Vous devez trembler  l'ouverture de cette lettre, ou plutt vous le
deviez lorsque vous souffrtes la perfidie de Nadir. Vous qui, dans
une vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans crime lever les
yeux sur les redoutables objets de mon amour; vous  qui il n'est
jamais permis de mettre un pied sacrilge sur la porte du lieu
terrible qui les drobe  tous les regards, vous souffrez que ceux
dont la conduite vous est confie aient fait ce que vous n'auriez pas
la tmrit de faire, et vous n'apercevez pas la foudre toute prte 
tomber sur eux et sur vous?

Et qui tes-vous, que de vils instruments que je puis briser  ma
fantaisie; qui n'existez qu'autant que vous savez obir; qui n'tes
dans le monde que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir ds que je
l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que mon bonheur, mon amour, ma
jalousie mme, ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne pouvez
avoir d'autre partage que la soumission, d'autre me que mes volonts,
d'autre esprance que ma flicit?

Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent impatiemment les
lois austres du devoir; que la prsence continuelle d'un eunuque noir
les ennuie; qu'elles sont fatigues de ces objets affreux, qui leur
sont donns pour les ramener  leur poux; je le sais: mais vous qui
vous prtez  ce dsordre, vous serez puni d'une manire  faire
trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.

Je jure par tous les prophtes du ciel, et par Ali, le plus grand de
tous, que, si vous vous cartez de votre devoir, je regarderai votre
vie comme celle des insectes que je trouve sous mes pieds.

    A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcad, 1711.




LETTRE XXII.

JARON AU PREMIER EUNUQUE.


A mesure qu'Usbek s'loigne du srail, il tourne sa tte vers ses
femmes sacres; il soupire, il verse des larmes; sa douleur s'aigrit,
ses soupons se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs
gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs qui l'accompagnent.
Il ne craint plus pour lui: il craint pour ce qui lui est mille fois
plus cher que lui-mme.

Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes soins. Grand Dieu!
qu'il faut de choses pour rendre un seul homme heureux!

La nature sembloit avoir mis les femmes dans la dpendance, et les en
avoir retires: le dsordre naissoit entre les deux sexes, parce que
leurs droits toient rciproques. Nous sommes entrs dans le plan
d'une nouvelle harmonie: nous avons mis entre les femmes et nous la
haine; et entre les hommes et les femmes, l'amour.

Mon front va devenir svre. Je laisserai tomber des regards sombres.
La joie fuira de mes lvres. Le dehors sera tranquille, et l'esprit
inquiet. Je n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en
montrer les chagrins.

J'aurois eu du plaisir  suivre mon matre dans l'Occident; mais ma
volont est son bien. Il veut que je garde ses femmes; je les garderai
avec fidlit. Je sais comment je dois me conduire avec ce sexe qui,
quand on ne lui permet pas d'tre vain, commence  devenir superbe, et
qu'il est moins ais d'humilier que d'anantir. Je tombe sous tes
regards.

    De Smyrne, le 12 de la lune de Zilcad, 1711.




LETTRE XXIII.

USBEK A SON AMI IBBEN.


Nous sommes arrivs  Livourne dans quarante jours de navigation.
C'est une ville nouvelle; elle est un tmoignage du gnie des ducs de
Toscane, qui ont fait d'un village marcageux la ville d'Italie la
plus florissante.

Les femmes y jouissent d'une grande libert: elles peuvent voir les
hommes  travers certaines fentres qu'on nomme jalousies, elles
peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les
accompagnent: elles n'ont qu'un voile[5]. Leurs beaux-frres, leurs
oncles, leurs neveux peuvent les voir sans que le mari s'en formalise
presque jamais.

[Note 5: Les Persanes en ont quatre.]

C'est un grand spectacle pour un mahomtan de voir pour la premire
fois une ville chrtienne. Je ne parle pas des choses qui frappent
d'abord tous les yeux, comme la diffrence des difices, des habits,
des principales coutumes: il y a, jusque dans les moindres bagatelles,
quelque chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.

Nous partirons demain pour Marseille: notre sjour n'y sera pas long.
Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment  Paris,
qui est le sige de l'empire d'Europe. Les voyageurs cherchent
toujours les grandes villes, qui sont une espce de patrie commune 
tous les trangers. Adieu. Sois persuad que je t'aimerai toujours.

    A Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.




LETTRE XXIV.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.


Nous sommes  Paris depuis un mois, et nous avons toujours t dans un
mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit log,
qu'on ait trouv les gens  qui on est adress, et qu'on se soit
pourvu des choses ncessaires, qui manquent toutes  la fois.

Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on
jugerait qu'elles ne sont habites que par des astrologues. Tu juges
bien qu'une ville btie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes
sur les autres, est extrmement peuple; et que, quand tout le monde
est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.

Tu ne le croirois pas peut-tre, depuis un mois que je suis ici, je
n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui
tirent mieux partie de leur machine que les Franais; ils courent; ils
volent: les voitures lentes d'Asie, le pas rgl de nos chameaux, les
feroient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait  ce
train, et qui vais souvent  pied sans changer d'allure, j'enrage
quelquefois comme un chrtien: car encore passe qu'on m'clabousse
depuis les pieds jusqu' la tte; mais je ne puis pardonner les coups
de coude que je reois rgulirement et priodiquement. Un homme qui
vient aprs moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un
autre qui me croise de l'autre ct me remet soudain o le premier
m'avoit pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus bris que
si j'avois fait dix lieues.

Ne crois pas que je puisse, quant  prsent, te parler  fond des
moeurs et des coutumes europennes: je n'en ai moi-mme qu'une
lgre ide, et je n'ai eu  peine que le temps de m'tonner.

Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point
de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de
richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanit de ses sujets,
plus inpuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir
de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur 
vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se
trouvoient payes, ses places munies, et ses flottes quipes.

D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur
l'esprit mme de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il
n'a qu'un million d'cus dans son trsor, et qu'il en ait besoin de
deux, il n'a qu' leur persuader qu'un cu en vaut deux, et ils le
croient. S'il a une guerre difficile  soutenir, et qu'il n'ait point
d'argent, il n'a qu' leur mettre dans la tte qu'un morceau de papier
est de l'argent, et ils en sont aussitt convaincus. Il va mme
jusqu' leur faire croire qu'il les gurit de toutes sortes de maux en
les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les
esprits.

Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'tonner: il y a un autre
magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins matre de son esprit
qu'il l'est lui-mme de celui des autres. Ce magicien s'appelle le
pape: tantt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain
qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du
vin, et mille autres choses de cette espce[6].

[Note 6: Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est 
quoi des gens ne font point attention en lisant les _Lettres
persanes_. (Mont., _Lettre  l'abb de Guasco, du 4 octobre 1752_.)]

Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre
l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer,
de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya un
grand crit qu'il appela _constitution_, et voulut obliger, sous de
grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y toit
contenu. Il russit  l'gard du prince, qui se soumit aussitt, et
donna l'exemple  ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se
rvoltrent, et dirent qu'ils ne vouloient rien croire de tout ce qui
toit dans cet crit. Ce sont les femmes qui ont t les motrices de
toute cette rvolte qui divise toute la cour, tout le royaume et
toutes les familles. Cette _constitution_ leur dfend de lire un livre
que tous les chrtiens disent avoir t apport du ciel: c'est
proprement leur Alcoran. Les femmes, indignes de l'outrage fait 
leur sexe, soulvent tout contre la _constitution_: elles ont mis les
hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir
de privilge. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas
mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait t instruit des
principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une
cration infrieure  la ntre, et que nos prophtes nous disent
qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles
se mlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin
du paradis?

J'ai ou raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne
doute pas que tu ne balances  les croire.

On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre  ses voisins, qui
s'toient tous ligus contre lui, il avoit dans son royaume un nombre
innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il
les a cherchs pendant plus de trente ans, et que, malgr les soins
infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu
trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont  sa cour, dans sa
capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit
qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvs. On diroit
qu'ils existent en gnral, et qu'ils ne sont plus rien en
particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le
ciel veut punir ce prince de n'avoir pas t assez modr envers les
ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont
le gnie et le destin sont au-dessus du sien.

Je continuerai  t'crire, et je t'apprendrai des choses bien
loignes du caractre et du gnie persan. C'est bien la mme terre
qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays o je vis, et ceux
du pays o tu es, sont des hommes bien diffrents.

    De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.




LETTRE XXV.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


J'ai reu une lettre de ton neveu Rhdi: il me mande qu'il quitte
Smyrne, dans le dessein de voir l'Italie; que l'unique but de son
voyage est de s'instruire, et de se rendre par l plus digne de toi.
Je te flicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation
de ta vieillesse.

Rica t'crit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup
de ce pays-ci. La vivacit de son esprit fait qu'il saisit tout avec
promptitude: pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis en tat de
te rien dire.

Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres: nous ne pouvons
assez parler du bon accueil que tu nous as fait  Smyrne, et des
services que ton amiti nous rend tous les jours. Puisses-tu, gnreux
Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidles
que nous!

Puiss-je te revoir bientt, et retrouver avec toi ces jours heureux
qui coulent si doucement entre deux amis! Adieu.

    De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.




LETTRE XXVI.

USBEK A ROXANE.

Au srail d'Ispahan.


Que vous tes heureuse, Roxane, d'tre dans le doux pays de Perse, et
non pas dans ces climats empoisonns o l'on ne connot ni la pudeur
ni la vertu! Que vous tes heureuse! Vous vivez dans mon srail comme
dans le sjour de l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les
humains; vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de
faillir; jamais homme ne vous a souille de ses regards lascifs; votre
beau-pre mme, dans la libert des festins, n'a jamais vu votre belle
bouche: vous n'avez jamais manqu de vous attacher un bandeau sacr
pour la couvrir. Heureuse Roxane, quand vous avez t  la campagne,
vous avez toujours eu des eunuques, qui ont march devant vous, pour
donner la mort  tous les tmraires qui n'ont pas fui  votre vue.
Moi-mme,  qui le ciel vous a donne pour faire mon bonheur, quelle
peine n'ai-je pas eue pour me rendre matre de ce trsor, que vous
dfendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les
premiers jours de notre mariage, de ne pas vous voir! Et quelle
impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant
pas; vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstins d'une
pudeur alarme: vous me confondiez avec tous ces hommes  qui vous
vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour o je vous perdis
parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous drobrent  mes
recherches? Vous souvient-il de cet autre o, voyant vos larmes
impuissantes, vous employtes l'autorit de votre mre pour arrter
les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les
ressources vous manqurent, de celles que vous trouvtes dans votre
courage? Vous mtes le poignard  la main, et menates d'immoler un
poux qui vous aimoit, s'il continuoit  exiger de vous ce que vous
chrissiez plus que votre poux mme. Deux mois se passrent dans ce
combat de l'amour et de la vertu. Vous pousstes trop loin vos chastes
scrupules: vous ne vous rendtes pas mme aprs avoir t vaincue;
vous dfendtes jusqu' la dernire extrmit une virginit mourante:
vous me regardtes comme un ennemi qui vous avoit fait un outrage; non
pas comme un poux qui vous avoit aime; vous ftes plus de trois mois
que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus sembloit me
reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas mme une
possession tranquille; vous me drobiez tout ce que vous pouviez de
ces charmes et de ces grces; et j'tois enivr des plus grandes
faveurs sans avoir obtenu les moindres.

Si vous aviez t leve dans ce pays-ci, vous n'auriez pas t si
trouble: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se prsentent
devant les hommes  visage dcouvert, comme si elles vouloient
demander leur dfaite; elles les cherchent de leurs regards; elle les
voient dans les mosques, les promenades, chez elles mme; l'usage de
se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette
noble simplicit et de cette aimable pudeur qui rgne parmi vous, on
voit une impudence brutale  laquelle il est impossible de
s'accoutumer.

Oui, Roxane, si vous tiez ici, vous vous sentiriez outrage dans
l'affreuse ignominie o votre sexe est descendu; vous fuiriez ces
abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, o
vous trouvez l'innocence, o vous tes sre de vous-mme, o nul pril
ne vous fait trembler, o enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de
perdre jamais l'amour que vous me devez.

Quand vous relevez l'clat de votre teint par les plus belles
couleurs; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus
prcieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits; quand vous
cherchez  vous distinguer de vos compagnes par les grces de la danse
et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement
avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas
m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et
quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les
miens, que vous vous insinuez dans mon coeur par des paroles douces
et flatteuses, je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.

Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur
teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent
de leur personne, le dsir continuel de plaire qui les occupe, sont
autant de taches faites  leur vertu et d'outrages  leur poux.

Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi
loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles
portent la dbauche  cet excs horrible, qui fait frmir, de violer
absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez
abandonnes pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans
leur coeur un certain caractre de vertu qui y est grav, que la
naissance donne et que l'ducation affoiblit, mais ne dtruit pas.
Elles peuvent bien se relcher des devoirs extrieurs que la pudeur
exige; mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se
rvolte. Aussi, quand nous vous enfermons si troitement, que nous
vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous gnons si fort vos
dsirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions
la dernire infidlit, mais c'est que nous savons que la puret ne
sauroit tre trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.

Je vous plains, Roxane. Votre chastet, si longtemps prouve,
mritoit un poux qui ne vous et jamais quitte, et qui pt lui-mme
rprimer les dsirs que votre seule vertu sait soumettre.

    De Paris, le 7 de la lune de Rhgeb, 1712.




LETTRE XXVII.

USBEK A NESSIR.

A Ispahan.


Nous sommes  prsent  Paris, cette superbe rivale de la ville du
soleil[7].

[Note 7: Ispahan (c'est _ville des chevaux_, qu'il et fallu
dire).]

Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon ami Ibben de te faire
tenir une bote o il y avoit quelques prsents pour toi; tu recevras
cette lettre par la mme voie. Quoique loign de lui de cinq ou six
cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, et je reois des siennes
aussi facilement que s'il toit  Ispahan, et moi  Com. J'envoie mes
lettres  Marseille, d'o il part continuellement des vaisseaux pour
Smyrne; de l, il envoie celles qui sont pour la Perse par les
caravanes d'Armniens qui partent tous les jours pour Ispahan.

Rica jouit d'une sant parfaite: la force de sa constitution, sa
jeunesse et sa gaiet naturelle, le mettent au-dessus de toutes les
preuves.

Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon corps et mon esprit sont
abattus; je me livre  des rflexions qui deviennent tous les jours
plus tristes; ma sant, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie, et
me rend ce pays-ci plus tranger.

Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes
ignorent l'tat o je suis. Si elles m'aiment, je veux pargner leurs
larmes; et si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur
hardiesse.

Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils pouvoient esprer
l'impunit d'une lche complaisance, ils cesseroient bientt d'tre
sourds  la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers
et remue les choses inanimes.

Adieu, Nessir; j'ai du plaisir  te donner des marques de ma
confiance.

    De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.




LETTRE XXVIII.

RICA A ***.


Je vis hier une chose assez singulire, quoiqu'elle se passe tous les
jours  Paris.

Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'aprs-dne, et va jouer une
espce de scne que j'ai entendu appeler comdie. Le grand mouvement
est sur une estrade, qu'on nomme le thtre. Aux deux cts on voit,
dans de petits rduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui
jouent ensemble des scnes muettes,  peu prs comme celles qui sont
en usage en notre Perse.

Tantt c'est une amante afflige qui exprime sa langueur; tantt une
autre, avec des yeux vifs et un air passionn, dvore des yeux son
amant, qui la regarde de mme: toutes les passions sont peintes sur
les visages, et exprimes avec une loquence qui n'en est que plus
vive pour tre muette. L les acteurs ne paroissent qu' demi-corps,
et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras.
Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui
sont en haut sur le thtre, et ces derniers rient  leur tour de ceux
qui sont en bas.

Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques jeunes gens,
qu'on prend pour cet effet dans un ge peu avanc pour soutenir  la
fatigue. Ils sont obligs d'tre partout: ils passent par des endroits
qu'eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d'tage
en tage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils
plongent, pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent; souvent ils
quittent le lieu de la scne, et vont jouer dans un autre. On en voit
mme qui, par un prodige qu'on n'auroit os esprer de leurs
bquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend  des
salles o l'on joue une comdie particulire: on commence par des
rvrences, on continue par des embrassades. On dit que la
connoissance la plus lgre met un homme en droit d'en touffer un
autre: il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit
que les princesses qui y rgnent ne sont point cruelles; et, si on en
excepte deux ou trois heures par jour, o elles sont assez sauvages,
on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est
une ivresse qui les quitte aisment.

Tout ce que je te dis ici se passe  peu prs de mme dans un autre
endroit qu'on nomme l'Opra: toute la diffrence est que l'on parle 
l'un, et chante  l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la
loge o se dshabilloit une des principales actrices. Nous fmes si
bien connoissance, que le lendemain je reus d'elle cette lettre:

    Monsieur,

Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours t la plus
vertueuse actrice de l'Opra. Il y a sept ou huit mois, que j'tois
dans la loge o vous me vtes hier; comme je m'habillois en prtresse
de Diane, un jeune abb vint m'y trouver; et, sans respect pour mon
habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai
beau exagrer le sacrifice que je lui ai fait, il se met  rire, et me
soutient qu'il m'a trouve trs-profane. Cependant je suis si grosse,
que je n'ose plus me prsenter sur le thtre: car je suis, sur le
chapitre de l'honneur, d'une dlicatesse inconcevable; et je soutiens
toujours qu' une fille bien ne il est plus facile de faire perdre la
vertu que la modestie. Avec cette dlicatesse, vous jugez bien que ce
jeune abb n'et jamais russi, s'il ne m'avoit promis de se marier
avec moi: un motif si lgitime me fit passer sur les petites
formalits ordinaires, et commencer par o j'aurois d finir. Mais,
puisque son infidlit m'a dshonore, je ne veux plus vivre 
l'Opra, o, entre vous et moi, l'on ne me donne gure de quoi vivre:
car,  prsent que j'avance en ge, et que je perds du ct des
charmes, ma pension, qui est toujours la mme, semble diminuer tous
les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisoit un
cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'tois
 Ispahan, ma fortune seroit aussitt faite. Si vous vouliez
m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-l,
vous auriez l'avantage de faire du bien  une fille qui, par sa vertu
et sa conduite, ne se rendroit pas indigne de vos bonts. Je suis...

    De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.




LETTRE XXIX.

RICCA A IBBEN.

A Smyrne.


Le pape est le chef des chrtiens. C'est une vieille idole qu'on
encense par habitude. Il toit autrefois redoutable aux princes mmes,
car il les dposoit aussi facilement que nos magnifiques sultans
dposent les rois d'Irimette et de Gorgie. Mais on ne le craint plus.
Il se dit successeur d'un des premiers chrtiens, qu'on appelle saint
Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des
trsors immenses et un grand pays sous sa domination.

Les vques sont des gens de loi qui lui sont subordonns, et ont sous
son autorit deux fonctions bien diffrentes. Quand ils sont
assembls, ils font, comme lui, des articles de foi; quand ils sont en
particulier, ils n'ont gure d'autre fonction que de dispenser
d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chrtienne est
charge d'une infinit de pratiques trs-difficiles; et, comme on a
jug qu'il est moins ais de remplir ses devoirs que d'avoir des
vques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilit
publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan, si on ne veut
pas s'assujettir aux formalits des mariages, si on veut rompre ses
voeux, si on veut se marier contre les dfenses de la loi,
quelquefois mme si on veut revenir contre son serment, on va 
l'vque ou au pape, qui donne aussitt la dispense.

Les vques ne font pas des articles de foi de leur propre mouvement.
Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui soulvent
entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse
disputer longtemps, et la guerre dure jusqu' ce qu'une dcision
vienne la terminer.

Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de royaume o il y ait
eu tant de guerres civiles que dans celui de Christ.

Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d'abord
appels hrtiques. Chaque hrsie a son nom, qui est, pour ceux qui y
sont engags, comme le mot de ralliement. Mais n'est hrtique qui ne
veut: il n'y a qu' partager le diffrend par la moiti, et donner une
distinction  ceux qui accusent d'hrsie; et, quelle que soit la
distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la
neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.

Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: car j'ai ou
dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui
n'entendent point raillerie, et qui font brler un homme comme de la
paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-l, heureux celui
qui a toujours pri Dieu avec de petits grains de bois  la main, qui
a port sur lui deux morceaux de drap attachs  deux rubans, et qui a
t quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! sans cela
un pauvre diable est bien embarrass. Quand il jureroit comme un paen
qu'il est orthodoxe, on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des
qualits, et le brler comme hrtique: il auroit beau donner sa
distinction; point de distinction; il seroit en cendres avant que l'on
et seulement pens  l'couter.

Les autres juges prsument qu'un accus est innocent; ceux-ci le
prsument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour rgle de
se dterminer du ct de la rigueur; apparemment parce qu'ils croient
les hommes mauvais; mais, d'un autre ct, ils en ont si bonne
opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils
reoivent le tmoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise
vie, de ceux qui exercent une profession infme. Ils font dans leur
sentence un petit compliment  ceux qui sont revtus d'une chemise de
soufre, et leur disent qu'ils sont bien fchs de les voir si mal
habills, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au
dsespoir de les avoir condamns; mais, pour se consoler, ils
confisquent tous les biens de ces malheureux  leur profit.

Heureuse la terre qui est habite par les enfants des prophtes! Ces
tristes spectacles y sont inconnus[8]. La sainte religion que les
anges y ont apporte se dfend par sa vrit mme; elle n'a point
besoin de ces moyens violents pour se maintenir.

[Note 8: Les Persans sont les plus tolrants de tous les
mahomtans.]

    A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.




LETTRE XXX.

RICA AU MME.

A Smyrne.


Les habitants de Paris sont d'une curiosit qui va jusqu'
l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regard comme si j'avois t
envoy du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient me
voir. Si je sortois, tout le monde se mettoit aux fentres; si j'tois
aux Tuileries, je voyois aussitt un cercle se former autour de moi;
les femmes mmes faisoient un arc-en-ciel nuanc de mille couleurs,
qui m'entouroit. Si j'tois aux spectacles, je voyois aussitt cent
lorgnettes dresses contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant t
vu que moi. Je souriois quelquefois d'entendre des gens qui n'toient
presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre eux: Il faut
avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable! Je trouvois de mes
portraits partout; je me voyois multipli dans toutes les boutiques,
sur toutes les chemines, tant on craignoit de ne m'avoir pas assez
vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'tre  charge: je ne me croyois pas
un homme si curieux et si rare; et, quoique j'aie trs-bonne opinion
de moi, je ne me serois jamais imagin que je dusse troubler le repos
d'une grande ville o je n'tois point connu. Cela me fit rsoudre 
quitter l'habit persan, et  en endosser un  l'europenne, pour voir
s'il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable.
Cet essai me fit connotre ce que je valois rellement. Libre de tous
les ornements trangers, je me vis apprci au plus juste. J'eus sujet
de me plaindre de mon tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant
l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout  coup dans un
nant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie
sans qu'on m'et regard, et qu'on m'et mis en occasion d'ouvrir la
bouche; mais, si quelqu'un, par hasard, apprenoit  la compagnie que
j'tois Persan, j'entendois aussitt autour de moi un bourdonnement:
Ah! ah! Monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire!
Comment peut-on tre Persan?

    A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.




LETTRE XXXI.

RHDI A USBEK.

A Paris.


Je suis  prsent  Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes
les villes du monde, et tre surpris en arrivant  Venise: on sera
toujours tonn de voir une ville, des tours et des mosques sortir de
dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit o
il ne devroit y avoir que des poissons.

Mais cette ville profane manque du trsor le plus prcieux qui soit au
monde, c'est--dire d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une
seule ablution lgale. Elle est en abomination  notre saint prophte,
et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colre.

Sans cela, mon cher Usbek, je serois charm de vivre dans une ville o
mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du
commerce, des intrts des princes, de la forme de leur gouvernement;
je ne nglige pas mme les superstitions europennes; je m'applique 
la mdecine,  la physique,  l'astronomie; j'tudie les arts; enfin
je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma
naissance.

    A Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.




LETTRE XXXII.

RICA  ***.


J'allai l'autre jour voir une maison o l'on entretient environ trois
cents personnes assez pauvrement. J'eus bientt fait, car l'glise ni
les btiments ne mritent pas d'tre regards. Ceux qui sont dans
cette maison toient assez gais; plusieurs d'entre eux jouoient aux
cartes, ou  d'autres jeux que je ne connois point. Comme je sortois,
un de ces hommes sortoit aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin
du Marais, qui est le quartier le plus loign de Paris: J'y vais, me
dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena  merveille, me
tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et
des voitures. Nous tions prs d'arriver, quand la curiosit me prit.
Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point savoir qui vous tes? Je
suis aveugle, Monsieur, me rpondit-il. Comment! lui dis-je, vous tes
aveugle! Et que ne priiez-vous cet honnte homme qui jouoit aux cartes
avec vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me rpondit-il: il y
a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette
maison o vous m'avez trouv. Mais il faut que je vous quitte: voil
la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule; j'entre
dans cette glise, o, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens
qu'ils ne m'embarrasseront.

    A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.




LETTRE XXXIII.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Le vin est si cher  Paris, par les impts que l'on y met, qu'il
semble qu'on ait entrepris d'y faire excuter les prceptes du divin
Alcoran, qui dfend d'en boire.

Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis
m'empcher de la regarder comme le prsent le plus redoutable que la
nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a fltri la vie et la
rputation de nos monarques, 'a t leur intemprance; c'est la
source la plus empoisonne de leurs injustices et de leur cruauts.

Je le dirai,  la honte des hommes: la loi interdit  nos princes
l'usage du vin, et ils en boivent avec un excs qui les dgrade de
l'humanit mme; cet usage, au contraire, est permis aux princes
chrtiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute.
L'esprit humain est la contradiction mme: dans une dbauche
licencieuse, on se rvolte avec fureur contre les prceptes; et la loi
faite pour nous rendre plus justes ne sert souvent qu' nous rendre
plus coupables.

Mais quand je dsapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la
raison, je ne condamne pas de mme ces boissons qui l'gayent. C'est
la sagesse des Orientaux de chercher des remdes contre la tristesse
avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses.
Lorsqu'il arrive quelque malheur  un Europen, il n'a d'autre
ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Snque; mais
les Asiatiques, plus senss qu'eux et meilleurs physiciens en cela,
prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer
le souvenir de ses peines.

Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tires de la
ncessit du mal, de l'inutilit des remdes, de la fatalit du
destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la condition
humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la
considration que l'on est n misrable; il vaut bien mieux enlever
l'esprit hors de ses rflexions, et traiter l'homme comme sensible, au
lieu de le traiter comme raisonnable.

L'me, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannise. Si le
mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne sont pas assez
purs, s'ils ne sont pas en quantit suffisante, nous tombons dans
l'accablement et dans la tristesse; mais, si nous prenons des
breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre
me redevient capable de recevoir des impressions qui l'gayent, et
elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre, pour ainsi
dire, son mouvement et sa vie.

    A Paris, le 25 de la lune de Zilcad, 1713.




LETTRE XXXIV.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France; mais celles
de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les
premires, et de ne se point plaire avec les secondes: les unes sont
plus tendres et plus modestes, les autres sont plus gaies et plus
enjoues.

Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie rgle que les
femmes y mnent: elles ne jouent ni ne veillent, elles ne boivent
point de vin, et ne s'exposent presque jamais  l'air. Il faut avouer
que le srail est plutt fait pour la sant que pour les plaisirs:
c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la
subordination et du devoir; les plaisirs mmes y sont graves, et les
joies svres; et on ne les gote presque jamais que comme des marques
d'autorit et de dpendance.

Les hommes mmes n'ont pas en Perse la mme gaiet que les Franois:
on ne leur voit point cette libert d'esprit et cet air content que je
trouve ici dans tous les tats et dans toutes les conditions.

C'est bien pis en Turquie, o l'on pourroit trouver des familles o,
de pre en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie.

Cette gravit des Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre
eux: ils ne se voient que lorsqu'ils y sont forcs par la crmonie;
l'amiti, ce doux engagement du coeur, qui fait ici la douceur de la
vie, leur est presque inconnue: ils se retirent dans leurs maisons, o
ils trouvent toujours une compagnie qui les attend; de manire que
chaque famille est, pour ainsi dire, isole des autres.

Un jour que je m'entretenois l-dessus avec un homme de ce pays-ci, il
me dit: Ce qui me choque le plus de vos moeurs, c'est que vous tes
obligs de vivre avec des esclaves dont le coeur et l'esprit se
sentent toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lches
affoiblissent en vous les sentiments de la vertu, que l'on tient de la
nature, et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous obsdent.

Car, enfin, dfaites-vous des prjugs: que peut-on attendre de
l'ducation qu'on reoit d'un misrable qui fait consister son honneur
 garder les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil emploi
qui soit parmi les humains, qui est mprisable par sa fidlit mme,
qui est la seule de ses vertus, parce qu'il y est port par envie, par
jalousie et par dsespoir; qui, brlant de se venger des deux sexes
dont il est le rebut, consent  tre tyrannis par le plus fort,
pourvu qu'il puisse dsoler le plus faible; qui, tirant de son
imperfection, de sa laideur et de sa difformit, tout l'clat de sa
condition, n'est estim que parce qu'il est indigne de l'tre; qui
enfin, riv pour jamais  la porte o il est attach, plus dur que les
gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante ans de vie
dans ce poste indigne, o, charg de la jalousie de son matre, il a
exerc toute sa bassesse?

    A Paris, le 14 de la lune de Zilhag, 1713.




LETTRE XXXV.

USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,

DERVIS DU BRILLANT MONASTRE DE TAURIS.


Que penses-tu des chrtiens, sublime dervis? Crois-tu qu'au jour du
jugement ils seront comme les infidles Turcs, qui serviront d'nes
aux Juifs, et seront mens par eux au grand trot en enfer? Je sais
bien qu'ils n'iront point dans le sjour des prophtes, et que le
grand Ali n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas t
assez heureux pour trouver des mosques dans leur pays, crois-tu
qu'ils soient condamns  des chtiments ternels, et que Dieu les
punisse pour n'avoir pas pratiqu une religion qu'il ne leur a pas
fait connotre? Je puis te le dire: j'ai souvent examin ces
chrtiens; je les ai interrogs pour voir s'ils avoient quelque ide
du grand Ali, qui toit le plus beau de tous les hommes; j'ai trouv
qu'ils n'en avoient jamais ou parler.

Ils ne ressemblent point  ces infidles que nos saints prophtes
faisoient passer au fil de l'pe, parce qu'ils refusoient de croire
aux miracles du ciel; ils sont plutt comme ces malheureux qui
vivoient dans les tnbres de l'idoltrie avant que la divine lumire
vnt clairer le visage de notre grand prophte.

D'ailleurs, si on examine de prs leur religion, on y trouvera comme
une semence de nos dogmes. J'ai souvent admir les secrets de la
Providence, qui semble les avoir voulu prparer par l  la conversion
gnrale. J'ai ou parler d'un livre de leurs docteurs, intitul la
_Polygamie triomphante_, dans lequel il est prouv que la polygamie
est ordonne aux chrtiens. Leur baptme est l'image de nos ablutions
lgales; et les chrtiens n'errent que dans l'efficacit qu'ils
donnent  cette premire ablution, qu'ils croient devoir suffire pour
toutes les autres. Leurs prtres et les moines prient comme nous sept
fois le jour. Ils esprent de jouir d'un paradis o ils goteront
mille dlices par le moyen de la rsurrection des corps. Ils ont,
comme nous, des jenes marqus, des mortifications avec lesquelles ils
esprent flchir la misricorde divine. Ils rendent un culte aux bons
anges, et se mfient des mauvais. Ils ont une sainte crdulit pour
les miracles que Dieu opre par le ministre de ses serviteurs. Ils
reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs mrites, et les
besoins qu'ils ont d'un intercesseur auprs de Dieu. Je vois partout
le mahomtisme, quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau faire,
la vrit s'chappe, et perce toujours les tnbres qui l'environnent.
Il viendra un jour o l'ternel ne verra sur la terre que de vrais
croyants. Le temps, qui consume tout, dtruira les erreurs mmes. Tous
les hommes seront tonns de se voir sous le mme tendard: tout,
jusqu' la loi, sera consomm; les divins exemplaires seront enlevs
de la terre, et ports dans les clestes archives.

    A Paris, le 20 de la lune de Zilhag, 1713.




LETTRE XXXVI.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Le caf est trs en usage  Paris: il y a un grand nombre de maisons
publiques o on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on
dit des nouvelles; dans d'autres, on joue aux checs. Il y en a une o
l'on apprte le caf de telle manire qu'il donne de l'esprit  ceux
qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a
personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est
entr.

Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent
pas utiles  leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents  des choses
puriles. Par exemple, lorsque j'arrivai  Paris, je les trouvai
chauffs sur une dispute la plus mince qu'il se puisse imaginer: il
s'agissoit de la rputation d'un vieux pote grec dont, depuis deux
mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort.
Les deux partis avouoient que c'toit un pote excellent: il n'toit
question que du plus ou du moins de mrite qu'il falloit lui
attribuer. Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi ces
distributeurs de rputation, les uns faisoient meilleur poids que les
autres: voil la querelle. Elle toit bien vive, car on se disoit
cordialement de part et d'autre des injures si grossires, on faisoit
des plaisanteries si amres, que je n'admirois pas moins la manire de
disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disois-je en
moi-mme, toit assez tourdi pour aller devant l'un de ces dfenseurs
du pote grec attaquer la rputation de quelque honnte citoyen, il ne
seroit pas mal relev; et je crois que ce zle si dlicat sur la
rputation des morts s'embraseroit bien pour dfendre celle des
vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, Dieu me garde de
m'attirer jamais l'inimiti des censeurs de ce pote, que le sjour de
deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si
implacable! Ils frappent  prsent des coups en l'air: mais que
seroit-ce si leur fureur toit anime par la prsence d'un ennemi?

Ceux dont je te viens de parler disputent en langue vulgaire; et il
faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs qui se servent
d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose  la fureur et 
l'opinitret des combattants. Il y a des quartiers o l'on voit comme
une mle noire et paisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses
consquences. Ce mtier, o l'on devroit mourir de faim, ne laisse pas
de rendre. On a vu une nation entire chasse de son pays, traverser
les mers pour s'tablir en France, n'emportant avec elle, pour parer
aux ncessits de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute.
Adieu.

    A Paris, le dernier de la lune de Zilhag, 1713.




LETTRE XXXVII.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos
histoires d'un monarque qui ait si longtemps rgn. On dit qu'il
possde  un trs-haut degr le talent de se faire obir: il gouverne
avec le mme gnie sa famille, sa cour, son tat. On lui a souvent
entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs,
ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit le mieux: tant il fait
de cas de la politique orientale.

J'ai tudi son caractre, et j'y ai trouv des contradictions qu'il
m'est impossible de rsoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a
que dix-huit ans, et une matresse qui en a quatre-vingts; il aime sa
religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut
observer  la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il
se communique peu, il n'est occup depuis le matin jusqu'au soir qu'
faire parler de lui; il aime les trophes et les victoires, mais il
craint autant de voir un bon gnral  la tte de ses troupes qu'il
auroit sujet de le craindre  la tte d'une arme ennemie. Il n'est,
je crois, jamais arriv qu' lui d'tre en mme temps combl de plus
de richesses qu'un prince n'en sauroit esprer, et accabl d'une
pauvret qu'un particulier ne pourroit soutenir.

Il aime  gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi
libralement les assiduits, ou plutt l'oisivet de ses courtisans,
que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il prfre un
homme qui le dshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se
met  table,  un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des
batailles: il ne croit pas que la grandeur souveraine doive tre gne
dans la distribution des grces; et, sans examiner si celui qu'il
comble de biens est homme de mrite, il croit que son choix va le
rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension  un homme
qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement  un autre qui en
avoit fui quatre.

Il est magnifique, surtout dans ses btiments: il y a plus de statues
dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville.
Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les
trnes se renversent; ses armes sont aussi nombreuses, ses ressources
aussi grandes, et ses finances aussi inpuisables.

    A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.




LETTRE XXXVIII.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.


C'est une grande question parmi les hommes de savoir s'il est plus
avantageux d'ter aux femmes la libert que de la leur laisser. Il me
semble qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les Europens
disent qu'il n'y a pas de gnrosit  rendre malheureuses les
personnes que l'on aime, nos Asiatiques rpondent qu'il y a de la
bassesse aux hommes de renoncer  l'empire que la nature leur a donn
sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre de femmes enfermes
est embarrassant, ils rpondent que dix femmes qui obissent
embarrassent moins qu'une qui n'obit pas. Que s'ils objectent  leur
tour que les Europens ne sauroient tre heureux avec des femmes qui
ne leur sont pas fidles, on leur rpond que cette fidlit qu'ils
vantent tant n'empche point le dgot qui suit toujours les passions
satisfaites; que nos femmes sont trop  nous; qu'une possession si
tranquille ne nous laisse rien  dsirer ni  craindre; qu'un peu de
coquetterie est un sel qui pique et prvient la corruption. Peut-tre
qu'un homme plus sage que moi serait embarrass de dcider: car, si
les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres  calmer
leurs inquitudes, les Europens font fort bien aussi de n'en point
avoir.

Aprs tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualit de
maris, nous trouverions toujours moyen de nous ddommager en qualit
d'amants. Pour qu'un homme pt se plaindre avec raison de l'infidlit
de sa femme, il faudroit qu'il n'y et que trois personnes dans le
monde; ils seront toujours  but quand il y en aura quatre.

C'est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les
femmes aux hommes. Non, me disoit l'autre jour un philosophe
trs-galant: la nature n'a jamais dict une telle loi; l'empire que
nous avons sur elles est une vritable tyrannie; elles ne nous l'ont
laiss prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et par
consquent plus d'humanit et de raison; ces avantages, qui devoient
sans doute leur donner la supriorit si nous avions t raisonnables,
la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.

Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes qu'un pouvoir
tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles ont sur nous un empire
naturel, celui de la beaut,  qui rien ne rsiste. Le ntre n'est pas
de tous les pays; mais celui de la beaut est universel. Pourquoi
aurions-nous donc un privilge? Est-ce parce que nous sommes les plus
forts? Mais c'est une vritable injustice. Nous employons toutes
sortes de moyens pour leur abattre le courage; les forces seroient
gales, si l'ducation l'toit aussi; prouvons-les dans les talents
que l'ducation n'a point affoiblis, et nous verrons si nous sommes si
forts.

Il faut l'avouer, quoique cela choque nos moeurs: chez les peuples
les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorit sur leurs
maris; elle fut tablie par une loi chez les gyptiens en l'honneur
d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur de Smiramis. On disoit
des Romains qu'ils commandoient  toutes les nations, mais qu'ils
obissoient  leurs femmes. Je ne parle point des Sauromates, qui
toient vritablement dans la servitude du sexe; ils toient trop
barbares pour que leur exemple puisse tre cit.

Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le got de ce pays-ci, o l'on
aime  soutenir des opinions extraordinaires et  rduire tout en
paradoxe. Le prophte a dcid la question, et a rgl les droits de
l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs
maris: leurs maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage d'un
degr sur elles.

    A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.




LETTRE XXXIX.

HAGI[9] IBBI AU JUIF BEN JOSU,

PROSLYTE MAHOMTAN.

A Smyrne.

[Note 9: Hagi est un homme qui a fait le plerinage de la Mecque.]


Il me semble, Ben Josu, qu'il y a toujours des signes clatants qui
prparent  la naissance des hommes extraordinaires; comme si la
nature souffroit une espce de crise, et que la puissance cleste ne
produist qu'avec effort.

Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui
par les dcrets de sa providence avoit rsolu ds le commencement
d'envoyer aux hommes ce grand prophte pour enchaner Satan, cra une
lumire deux mille ans avant Adam, qui, passant d'lu en lu,
d'anctre en anctre de Mahomet, parvint enfin jusques  lui comme un
tmoignage authentique qu'il toit descendu des patriarches.

Ce fut aussi  cause de ce mme prophte que Dieu ne voulut pas
qu'aucun enfant ft conu que la nature de la femme ne cesst d'tre
immonde, et que le membre viril ne ft livr  la circoncision.

Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur son visage ds sa
naissance; la terre trembla trois fois, comme si elle et enfant
elle-mme; toutes les idoles se prosternrent; les trnes des rois
furent renverss; Lucifer fut jet au fond de la mer; et ce ne fut
qu'aprs avoir nag pendant quarante jours qu'il sortit de l'abme, et
s'enfuit sur le mont Cabs, d'o, avec une voix terrible, il appela
les anges.

Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme et la femme, qu'aucun
d'eux ne pt passer. L'art des magiciens et ncromants se trouva sans
vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces paroles: J'ai
envoy au monde mon ami fidle.

Selon le tmoignage d'Isben Aben, historien arabe, les gnrations des
oiseaux, des nues, des vents, et tous les escadrons des anges, se
runirent pour lever cet enfant, et se disputrent cet avantage. Les
oiseaux disoient dans leurs gazouillements qu'il toit plus commode
qu'ils l'levassent, parce qu'ils pouvoient plus facilement rassembler
plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuroient, et disoient:
C'est plutt  nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les
endroits les odeurs les plus agrables. Non, non, disoient les nues,
non; c'est  nos soins qu'il sera confi, parce que nous lui ferons
part  tous les instants de la fracheur des eaux. L-dessus les anges
indigns s'crioient: Que nous restera-t-il donc  faire? Mais une
voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes: Il ne sera
point t d'entre les mains des mortels, parce que heureuses les
mamelles qui l'allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la
maison qu'il habitera, et le lit o il reposera.

Aprs tant de tmoignages si clatants, mon cher Josu, il faut avoir
un coeur de fer pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire
davantage le ciel pour autoriser sa mission divine,  moins de
renverser la nature, et de faire prir les hommes mmes qu'il vouloit
convaincre?

    A Paris, le 20 de la lune de Rhgeb, 1713.




LETTRE XL.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


Ds qu'un grand est mort, on s'assemble dans une mosque, et l'on fait
son oraison funbre, qui est un discours  sa louange, avec lequel on
seroit bien embarrass de dcider au juste du mrite du dfunt.

Je voudrois bannir les pompes funbres: il faut pleurer les hommes 
leur naissance, et non pas  leur mort. A quoi servent les crmonies
et tout l'attirail lugubre qu'on fait paratre  un mourant dans ses
derniers moments, les larmes mmes de sa famille, et la douleur de ses
amis, qu' lui exagrer la perte qu'il va faire?

Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand nous devons nous
affliger ou nous rjouir: nous n'avons presque jamais que de fausses
tristesses ou de fausses joies.

Quand je vois le Mogol, qui toutes les annes va sottement se mettre
dans une balance et se faire peser comme un boeuf, quand je vois les
peuples se rjouir de ce que ce prince est devenu plus matriel,
c'est--dire moins capable de les gouverner, j'ai piti, Ibben, de
l'extravagance humaine.

    De Paris, le 20 de la lune de Rhgeb, 1713.




LETTRE XLI.

LE PREMIER EUNUQUE NOIR A USBEK.


Ismal, un des eunuques noirs, vient de mourir, magnifique seigneur;
et je ne puis m'empcher de le remplacer. Comme les eunuques sont
extrmement rares  prsent, j'avois pens de me servir d'un esclave
noir que tu as  la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter 
souffrir qu'on le consacrt  cet emploi. Comme je vois qu'au bout du
compte c'est son avantage, je voulus l'autre jour user  son gard
d'un peu de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes jardins,
j'ordonnai que, malgr lui, on le mt en tat de te rendre les
services qui flattent le plus ton coeur, et de vivre comme moi dans
ces redoutables lieux qu'il n'ose pas mme regarder: mais il se mit 
hurler comme si on avoit voulu l'corcher, et fit tant qu'il chappa
de nos mains, et vita le fatal couteau. Je viens d'apprendre qu'il
veut t'crire pour te demander grce, soutenant que je n'ai conu ce
dessein que par un dsir insatiable de vengeance sur certaines
railleries piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant je te
jure par les cent mille prophtes que je n'ai agi que pour le bien de
ton service, la seule chose qui me soit chre, et hors laquelle je ne
regarde rien. Je me prosterne  tes pieds.

    Du srail de Fatm, le 7 de la lune de Maharram, 1713.




LETTRE XLII.

PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.


Si tu tois ici, magnifique seigneur, je parotrois  ta vue tout
couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour crire
toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus mchant de
tous les hommes, m'a faites depuis ton dpart.

Sous prtexte de quelques railleries qu'il prtend que j'ai faites sur
le malheur de sa condition, il exerce sur ma tte une vengeance
inpuisable; il a anim contre moi le cruel intendant de tes jardins,
qui depuis ton dpart m'oblige  des travaux insurmontables, dans
lesquels j'ai pens mille fois laisser la vie sans perdre un moment
l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-mme: J'ai un
matre rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui
soit sur la terre!

Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyois pas destin  de
plus grandes misres, mais ce tratre d'eunuque a voulu mettre le
comble  sa mchancet. Il y a quelques jours que, de son autorit
prive, il me destina  la garde de tes femmes sacres, c'est--dire 
une excution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort.
Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels
parents un traitement pareil, se consolent peut-tre sur ce qu'ils
n'ont jamais connu d'autre tat que le leur; mais qu'on me fasse
descendre de l'humanit et qu'on m'en prive, je mourrois de douleur si
je ne mourois pas de cette barbarie.

J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilit profonde:
fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respecte, et
qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un
malheureux de plus.

    Des jardins de Fatm, le 7 de la lune de Maharram, 1713.




LETTRE XLIII.

USBEK A PHARAN.

Aux jardins de Fatm.


Recevez la joie dans votre coeur, et reconnaissez ces sacrs
caractres: faites-les baiser au grand eunuque et  l'intendant de mes
jardins. Je leur dfends de mettre la main sur vous jusqu' mon
retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque. Acquittez-vous de
votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les yeux; car
sachez que plus mes bonts sont grandes plus vous serez puni si vous
en abusez.

    De Paris, le 25 de la lune de Rhgeb, 1713.




LETTRE XLIV.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Il y a en France trois sortes d'tats: l'glise, l'pe et la robe.
Chacun a un mpris souverain pour les deux autres: tel, par exemple,
que l'on devroit mpriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que
parce qu'il est homme de robe.

Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur
l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: chacun s'lve au-dessus de
celui qui est d'une profession diffrente,  proportion de l'ide
qu'il s'est faite de la supriorit de la sienne.

Les hommes ressemblent tous, plus ou moins,  cette femme de la
province d'rivan qui, ayant reu quelque grce d'un de nos monarques,
lui souhaita mille fois, dans les bndictions qu'elle lui donna, que
le ciel le ft gouverneur d'rivan.

J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau franais ayant relch  la
cte de Guine, quelques hommes de l'quipage voulurent aller  terre
acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendoit la justice 
ses sujets sous un arbre. Il toit sur son trne, c'est--dire sur un
morceau de bois, aussi fier que s'il et t sur celui du Grand Mogol;
il avoit trois ou quatre gardes avec des piques de bois; un parasol en
forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et
ceux de la reine sa femme consistoient en leur peau noire et quelques
bagues. Ce prince, plus vain encore que misrable, demanda  ces
trangers si l'on parloit beaucoup de lui en France. Il croyoit que
son nom devoit tre port d'un ple  l'autre; et,  la diffrence de
ce conqurant de qui on a dit qu'il avoit fait taire toute la terre,
il croyoit, lui, qu'il devoit faire parler tout l'univers.

Quand le kan de Tartarie a dn, un hraut crie que tous les princes
de la terre peuvent aller dner, si bon leur semble; et ce barbare,
qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de
brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les
insulte rgulirement deux fois par jour.

    De Paris, le 28 de la lune de Rhgeb, 1713.




LETTRE XLV.

RICA A USBEK.

A ***.


Hier matin, comme j'tois au lit, j'entendis frapper rudement  ma
porte, qui fut soudain ouverte ou enfonce par un homme avec qui
j'avois li quelque socit, et qui me parut tout hors de lui-mme.

Son habillement toit beaucoup plus que modeste, sa perruque de
travers n'avoit pas mme t peigne; il n'avoit pas eu le temps de
faire recoudre son pourpoint noir, et il avoit renonc, pour ce
jour-l, aux sages prcautions avec lesquelles il avoit coutume de
dguiser le dlabrement de son quipage.

Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout aujourd'hui; j'ai
mille emplettes  faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous:
il faut premirement que nous allions  la rue Saint-Honor parler 
un notaire qui est charg de vendre une terre de cinq cent mille
livres; je veux qu'il m'en donne la prfrence. En venant ici, je me
suis arrt un moment au faubourg Saint-Germain, o j'ai lou un htel
deux mille cus, et j'espre passer le contrat aujourd'hui.

Ds que je fus habill, ou peu s'en falloit, mon homme me fit
prcipitamment descendre: Commenons par aller acheter un carrosse, et
tablissons d'abord l'quipage. En effet, nous achetmes non-seulement
un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises, en
moins d'une heure; tout cela se fit promptement, parce que mon homme
ne marchanda rien, et ne compta jamais: aussi ne dplaa-t-il pas. Je
rvois sur tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je trouvois en
lui une complication singulire de richesses et de pauvret: de
manire que je ne savois que croire. Mais enfin je rompis le silence,
et, le tirant  quartier, je lui dis: Monsieur, qui est-ce qui payera
tout cela? Moi, me dit-il; venez dans ma chambre; je vous montrerai
des trsors immenses, et des richesses envies des plus grands
monarques; mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez
toujours avec moi. Je le suis. Nous grimpons  son cinquime tage, et
par une chelle nous nous guindons  un sixime, qui toit un cabinet
ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que deux ou trois
douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis
lev de grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais
depuis vingt-cinq ans, qui est d'aller visiter mon oeuvre: j'ai vu
que le grand jour toit venu qui devoit me rendre plus riche qu'homme
qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a 
prsent toutes les qualits que les philosophes demandent pour faire
la transmutation des mtaux. J'en ai tir ces grains que vous voyez,
qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits par
leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond
Lulle et un million d'autres cherchrent toujours, est venu jusques 
moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que
je ne me serve de tant de trsors qu'il m'a communiqus, que pour sa
gloire!

Je sortis, et je descendis, ou plutt je me prcipitai par cet
escalier, transport de colre, et laissai cet homme si riche dans son
hpital. Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain, et, si tu veux,
nous reviendrons ensemble  Paris.

    A Paris, le dernier de la lune de Rhgeb, 1713.




LETTRE XLVI.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion, mais il
semble qu'ils combattent en mme temps  qui l'observera le moins.

Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrtiens, mais mme meilleurs
citoyens; et c'est ce qui me touche: car, dans quelque religion qu'on
vive, l'observation des lois, l'amour pour les hommes, la pit envers
les parents, sont toujours les premiers actes de religion.

En effet, le premier objet d'un homme religieux ne doit-il pas tre de
plaire  la divinit qui a tabli la religion qu'il professe? Mais le
moyen le plus sr pour y parvenir est sans doute d'observer les rgles
de la socit et les devoirs de l'humanit. Car, en quelque religion
qu'on vive, ds qu'on en suppose une, il faut bien que l'on suppose
aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il tablit une religion pour
les rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sr de lui plaire
en les aimant aussi, c'est--dire en exerant envers eux tous les
devoirs de la charit et de l'humanit, en ne violant point les lois
sous lesquelles ils vivent.

On est bien plus sr par l de plaire  Dieu qu'en observant telle ou
telle crmonie; car les crmonies n'ont point un degr de bont par
elles-mmes; elles ne sont bonnes qu'avec gard, et dans la
supposition que Dieu les a commandes; mais c'est la matire d'une
grande discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir
les crmonies d'une religion entre celles de deux mille.

Un homme faisoit tous les jours  Dieu cette prire: Seigneur, je
n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse  votre
sujet; je voudrois vous servir selon votre volont; mais chaque homme
que je consulte veut que je vous serve  la sienne. Lorsque je veux
vous faire ma prire, je ne sais en quelle langue je dois vous parler.
Je ne sais non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que
je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre
exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a
qui prtendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau
froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si
je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m'arriva
l'autre jour de manger un lapin dans un caravansrail: trois hommes
qui toient auprs de l me firent trembler; ils me soutinrent tous
trois que je vous avois grivement offens; l'un[10], parce que cet
animal toit immonde; l'autre[11], parce qu'il toit touff; l'autre
enfin[12], parce qu'il n'toit pas poisson. Un brachmane qui passoit
par l, et que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car
apparemment vous n'avez pas tu vous-mme cet animal. Si fait, lui
dis-je. Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne
vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix svre: que savez-vous si
l'me de votre pre n'toit pas passe dans cette bte? Toutes ces
choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable: je ne puis
remuer la tte que je ne sois menac de vous offenser; cependant je
voudrois vous plaire, et employer  cela la vie que je tiens de vous.
Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur moyen pour y
parvenir est de vivre en bon citoyen dans la socit o vous m'avez
fait natre, et en bon pre dans la famille que vous m'avez donne.


[Note 10: Un Juif.]

[Note 11: Un Turc.]

[Note 12: Un Armnien.]

    A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.




LETTRE XLVII.

ZACHI A USBEK.

A Paris.


J'ai une grande nouvelle  t'apprendre: je me suis rconcilie avec
Zphis; le srail, partag entre nous, s'est runi. Il ne manque que
toi dans ces lieux, o la paix rgne: viens, mon cher Usbek, viens y
faire triompher l'amour.

Je donnai  Zphis un grand festin, o ta mre, tes femmes et tes
principales concubines furent invites; tes tantes et plusieurs de tes
cousines s'y trouvrent aussi; elles toient venues  cheval,
couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.

Le lendemain, nous partmes pour la campagne, o nous esprions tres
plus libres; nous montmes sur nos chameaux, et nous nous mmes quatre
dans chaque loge. Comme la partie avoit t faite brusquement, nous
n'emes pas le temps d'envoyer  la ronde annoncer le courouc; mais le
premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre prcaution: car
il joignit  la toile qui nous empchoit d'tre vues un rideau si
pais, que nous ne pouvions absolument voir personne.

Quand nous fmes arrives  cette rivire qu'il faut traverser,
chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une bote, et se fit
porter dans le bateau; car on nous dit que la rivire toit pleine de
monde. Un curieux, qui s'approcha trop prs du lieu o nous tions
enfermes, reut un coup mortel, qui lui ta pour jamais la lumire du
jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le
mme sort; et tes fidles eunuques sacrifirent  ton honneur et au
ntre ces deux infortuns.

Mais coute le reste de nos aventures. Quand nous fmes au milieu du
fleuve, un vent si imptueux s'leva et un nuage si affreux couvrit
les airs, que nos matelots commencrent  dsesprer. Effrayes de ce
pril, nous nous vanoumes presque toutes. Je me souviens que
j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns
disoient qu'il falloit nous avertir du pril et nous tirer de notre
prison; mais leur chef soutint toujours qu'il mourroit plutt que de
souffrir que son matre ft ainsi dshonor, et qu'il enfonceroit un
poignard dans le sein de celui qui feroit des propositions si hardies.
Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi dshabille,
pour me secourir; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit
rentrer dans l'endroit d'o elle toit sortie. Pour lors je
m'vanouis, et ne revins  moi que lorsque le pril fut pass.

Que les voyages sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont
exposs qu'aux dangers qui menacent leur vie, et nous sommes  tous
les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu.
Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.

    Du srail de Fatm, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.




LETTRE XLVIII.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Ceux qui aiment  s'instruire ne sont jamais oisifs: quoique je ne
sois charg d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une
occupation continuelle. Je passe ma vie  examiner; j'cris le soir ce
que j'ai remarqu, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la
journe; tout m'intresse, tout m'tonne: je suis comme un enfant,
dont les organes encore tendres sont vivement frapps par les moindres
objets.

Tu ne le croirois pas peut-tre; nous sommes reus agrablement dans
toutes les compagnies et dans toutes les socits: je crois devoir
beaucoup  l'esprit vif et  la gaiet naturelle de Rica, qui fait
qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est galement recherch.
Notre air tranger n'offense plus personne; nous jouissons mme de la
surprise o l'on est de nous trouver quelque politesse: car les
Franois n'imaginent pas que notre climat produise des hommes.
Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les dtrompe.

J'ai pass quelques jours dans une maison de campagne auprs de Paris,
chez un homme de considration, qui est ravi d'avoir de la compagnie
chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint  une grande
modestie une gaiet que la vie retire te toujours  nos dames de
Perse.

tranger que j'tois, je n'avois rien de mieux  faire que d'tudier,
selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse,
dont les caractres me prsentoient toujours quelque chose de nouveau.
Je remarquai d'abord un homme dont la simplicit me plut; je
m'attachai  lui, il s'attacha  moi: de sorte que nous nous trouvions
toujours l'un auprs de l'autre.

Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en
particulier, laissant les conversations gnrales  elles-mmes: Vous
trouverez peut-tre en moi, lui dis-je, plus de curiosit que de
politesse; mais je vous supplie d'agrer que je vous fasse quelques
questions; car je m'ennuie de n'tre au fait de rien et de vivre avec
des gens que je ne saurois dmler. Mon esprit travaille depuis deux
jours: il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donn la
torture plus de deux cents fois; et cependant je ne les devinerois de
mille ans: ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand
monarque. Vous n'avez qu' dire, me rpondit-il, et je vous instruirai
de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois
homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.

Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parl des repas qu'il a
donns aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si
souvent  vos ministres qu'on me dit d'tre d'un accs si difficile?
Il faut bien que ce soit un homme de qualit; mais il a la physionomie
si basse, qu'il ne fait gures honneur aux gens de qualit; et
d'ailleurs je ne lui trouve point d'ducation. Je suis tranger; mais
il me semble qu'il y a en gnral une certaine politesse commune 
toutes les nations; je ne lui trouve point de celle-l: est-ce que vos
gens de qualit sont plus mal levs que les autres? Cet homme, me
rpondit-il en riant, est un fermier: il est autant au-dessus des
autres par ses richesses qu'il est au-dessous de tout le monde par sa
naissance; il auroit la meilleure table de Paris, s'il pouvoit se
rsoudre  ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme
vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier: aussi n'en est-il
pas ingrat: car vous avez entendu qu'il l'a lou tout aujourd'hui.

Et ce gros homme vtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait
placer auprs d'elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air
si gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement ds qu'on lui
parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrange que celle de vos
femmes. C'est, me rpondit-il, un prdicateur, et, qui pis est, un
directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris; il
connot le foible des femmes: elles savent aussi qu'il a le sien.
Comment? dis-je, il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la
grce? Non pas toujours, me rpondit-il:  l'oreille d'une jolie
femme, il parle encore plus volontiers de sa chute: il foudroie en
public, mais il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble,
dis-je pour lors, qu'on le distingue beaucoup, et qu'on a de grands
gards pour lui. Comment! si on le distingue! C'est un homme
ncessaire; il fait la douceur de la vie retire: petits conseils,
soins officieux, visites marques; il dissipe un mal de tte mieux
qu'homme du monde; c'est un homme excellent.

Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est
vis--vis de nous, qui est si mal habill; qui fait quelquefois des
grimaces, et a un langage diffrent des autres; qui n'a pas d'esprit
pour parler, mais qui parle pour avoir de l'esprit? C'est, me
rpondit-il, un pote, et le grotesque du genre humain. Ces gens-l
disent qu'ils sont ns ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce
qu'ils seront toute leur vie, c'est--dire presque toujours les plus
ridicules de tous les hommes: aussi ne les pargne-t-on point; on
verse sur eux le mpris  pleines mains. La famine a fait entrer
celui-ci dans cette maison; et il y est bien reu du matre et de la
matresse, dont la bont et la politesse ne se dmentent  l'gard de
personne; il fit leur pithalame lorsqu'ils se marirent: c'est ce
qu'il a fait de mieux en sa vie; car il s'est trouv que le mariage a
t aussi heureux qu'il l'a prdit.

Vous ne le croiriez pas peut-tre, ajouta-t-il, entt comme vous tes
des prjugs de l'Orient: il y a parmi nous des mariages heureux, et
des femmes dont la vertu est un gardien svre. Les gens dont nous
parlons gotent entre eux une paix qui ne peut tre trouble; ils sont
aims et estims de tout le monde: il n'y a qu'une chose; c'est que
leur bont naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde;
ce qui fait qu'il y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que
je les dsapprouve; il faut vivre avec les gens tels qu'ils sont: les
gens qu'on dit tre de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont
le vice est plus raffin; et peut-tre qu'il en est comme des poisons,
dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.

Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin? je
l'ai pris d'abord pour un tranger; car outre qu'il est habill
autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et
n'approuve pas votre gouvernement. C'est un vieux guerrier, me dit-il,
qui se rend mmorable  tous ses auditeurs par la longueur de ses
exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagn des batailles o
il ne se soit pas trouv, ou qu'on vante un sige o il n'ait pas
mont  la tranche: il se croit si ncessaire  notre histoire, qu'il
s'imagine qu'elle finit o il a fini; il regarde quelques blessures
qu'il a reues, comme la dissolution de la monarchie; et,  la
diffrence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que du
prsent, et que le pass n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du
pass, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites: il respire
dans les temps qui se sont couls, comme les hros doivent vivre dans
ceux qui passeront aprs eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitt le
service? Il ne l'a point quitt, me rpondit-il; mais le service l'a
quitt; on l'a employ dans une petite place o il racontera le reste
de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs
lui est ferm. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous avons une maxime en
France, me rpondit-il: c'est de n'lever jamais les officiers dont la
patience a langui dans les emplois subalternes; nous les regardons
comme des gens dont l'esprit s'est comme rtrci dans les dtails, et
qui, par une habitude de petites choses, sont devenus incapables des
plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualits d'un
gnral  trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup
d'oeil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans
toutes ses situations diffrentes, cette prsence d'esprit qui fait
que dans une victoire on se sert de tous ses avantages, et dans un
chec de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces talents: c'est
pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands
et sublimes que le ciel a partags non-seulement d'un coeur, mais
aussi d'un gnie hroque; et des emplois subalternes pour ceux dont
les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli
dans une guerre obscure; ils ne russissent tout au plus qu' faire ce
qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point commencer  les
charger dans le temps qu'ils s'affoiblissent.

Un moment aprs, la curiosit me reprit, et je lui dis: Je m'engage 
ne vous plus faire de questions, si vous voulez encore souffrir
celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit
et tant d'impertinence? D'o vient qu'il parle plus haut que les
autres, et se sait si bon gr d'tre au monde? C'est un homme  bonnes
fortunes, me rpondit-il. A ces mots, des gens entrrent, d'autres
sortirent, on se leva, quelqu'un vint parler  mon gentilhomme, et je
restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un moment aprs, je ne
sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprs de moi, et,
m'adressant la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur, faire un
tour de parterre? Je lui rpondis le plus civilement qu'il me fut
possible, et nous sortmes ensemble. Je suis venu  la campagne, me
dit-il, pour faire plaisir  la matresse de la maison, avec laquelle
je ne suis pas mal: il y a bien certaine femme dans le monde qui
pestera un peu, mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de
Paris; mais je ne me fixe pas  une, et je leur en donne bien 
garder: car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand chose.
Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou
quelque emploi, qui vous empche d'tre plus assidu auprs d'elles.
Non, monsieur, je n'ai d'autre emploi que de faire enrager un mari, ou
dsesprer un pre; j'aime  alarmer une femme qui croit me tenir, et
la mettre  deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens
qui partageons ainsi tout Paris, et l'intressons  nos moindres
dmarches. A ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de
bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous tes plus considr
qu'un grave magistrat. Si vous tiez en Perse, vous ne jouiriez pas de
tous ces avantages; vous deviendriez plus propre  garder nos dames
qu' leur plaire. Le feu me monta au visage; et je crois que, pour peu
que j'eusse parl, je n'aurois pu m'empcher de le brusquer.

Que dis-tu d'un pays o l'on tolre de pareilles gens, et o l'on
laisse vivre un homme qui fait un tel mtier? o l'infidlit, la
trahison, le rapt, la perfidie et l'injustice conduisent  la
considration? o l'on estime un homme parce qu'il te une fille  son
pre, une femme  son mari, et trouble les socits les plus douces et
les plus saintes? Heureux les enfants d'Ali, qui dfendent leurs
familles de l'opprobre et de la sduction! La lumire du jour n'est
pas plus pure que le feu qui brle dans le coeur de nos femmes: nos
filles ne pensent qu'en tremblant au jour qui doit les priver de cette
vertu, qui les rend semblables aux anges et aux puissances
incorporelles. Terre natale et chrie, sur qui le soleil jette ses
premiers regards, tu n'es point souille par les crimes horribles qui
obligent cet astre  se cacher ds qu'il parot dans le noir Occident.

    A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.




LETTRE XLIX.

RICA A USBEK.

A ***.


tant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis
extraordinairement habill: sa barbe descendoit jusqu' sa ceinture de
corde; il avoit les pieds nus; son habit toit gris, grossier, et en
quelques endroits pointu. Le tout me parut si bizarre, que ma premire
ide fut d'envoyer chercher un peintre pour en faire une fantaisie.

Il me fit d'abord un grand compliment, dans lequel il m'apprit qu'il
toit homme de mrite, et de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il,
monsieur, que vous retournez bientt  la cour de Perse, o vous tenez
un rang distingu: je viens vous demander protection, et vous prier de
nous obtenir du roi une petite habitation, auprs de Casbin, pour deux
ou trois religieux. Mon pre, lui dis-je, vous voulez donc aller en
Perse? Moi, monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de garde. Je
suis ici provincial, et je ne troquerois pas ma condition contre celle
de tous les capucins du monde. Et que diable me demandez-vous donc?
C'est, me rpondit-il, que si nous avions cet hospice, nos pres
d'Italie y enverroient deux ou trois de leurs religieux. Vous les
connoissez apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur, je
ne les connois pas. Eh morbleu! que vous importe donc qu'ils aillent
en Perse? C'est un beau projet de faire respirer l'air de Casbin 
deux capucins: cela sera trs-utile et  l'Europe et  l'Asie; il est
fort ncessaire d'intresser l-dedans des monarques: voil ce qui
s'appelle de belles colonies! Allez, vous et vos semblables n'tes
point faits pour tre transplants, et vous ferez bien de continuer 
ramper dans les endroits o vous vous tes engendrs.

    A Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.




LETTRE L.

RICA A ***.


J'ai vu des gens chez qui la vertu toit si naturelle, qu'elle ne se
faisoit pas mme sentir: ils s'attachoient  leur devoir sans s'y
plier, et s'y portoient comme par instinct; bien loin de relever par
leurs discours leurs rares qualits, il sembloit qu'elles n'avoient
pas perc jusqu' eux. Voil les gens que j'aime; non pas ces gens
vertueux qui semblent tre tonns de l'tre, et qui regardent une
bonne action comme un prodige dont le rcit doit surprendre.

Si la modestie est une vertu ncessaire  ceux  qui le ciel a donn
de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire
parotre un orgueil qui dshonoreroit les plus grands hommes?

Je vois de tous cts des gens qui parlent sans cesse d'eux-mmes:
leurs conversations sont un miroir qui prsente toujours leur
impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur
sont arrives, et ils veulent que l'intrt qu'ils y prennent les
grossisse  vos yeux; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout
pens: ils sont un modle universel, un sujet de comparaison
inpuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh! que la
louange est fade lorsqu'elle rflchit vers le lieu d'o elle part!

Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractre nous accabla pendant
deux heures de lui, de son mrite et de ses talents; mais, comme il
n'y a point de mouvement perptuel dans le monde, il cessa de parler;
la conversation nous revint donc, et nous la prmes.

Un homme qui paraissoit assez chagrin commena par se plaindre de
l'ennui rpandu dans les conversations. Quoi! toujours des sots qui se
peignent eux-mmes, et qui ramnent tout  eux? Vous avez raison,
reprit brusquement notre discoureur: il n'y a qu' faire comme moi; je
ne me loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la
dpense, mes amis disent que j'ai quelque esprit; mais je ne parle
jamais de tout cela: si j'ai quelques bonnes qualits, celle dont je
fais le plus de cas, c'est ma modestie.

J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il parloit tout haut, je
disois tout bas: Heureux celui qui a assez de vanit pour ne dire
jamais de bien de lui; qui craint ceux qui l'coutent; et ne compromet
point son mrite avec l'orgueil des autres!

    A Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.




LETTRE LI.

NARGUM, ENVOY DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.

A Paris.


On m'a crit d'Ispahan que tu avois quitt la Perse, et que tu tois
actuellement  Paris. Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles
par d'autres que par toi?

Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce
pays-ci, o j'ai termin plusieurs ngociations importantes.

Tu sais que le czar est le seul des princes chrtiens dont les
intrts soient mls avec ceux de la Perse, parce qu'il est ennemi
des Turcs comme nous.

Son empire est plus grand que le ntre: car on compte deux mille
lieues depuis Moscou jusqu' la dernire place de ses tats du ct de
la Chine.

Il est le matre absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont
tous esclaves,  la rserve de quatre familles. Le lieutenant des
prophtes, le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas
un exercice plus redoutable de sa puissance.

A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croiroit jamais que ce
ft une peine d'en tre exil: cependant, ds qu'un grand est
disgraci, on le relgue en Sibrie.

Comme la loi de notre prophte nous dfend de boire du vin, celle du
prince le dfend aux Moscovites.

Ils ont une manire de recevoir leurs htes, qui n'est point du tout
persane. Ds qu'un tranger entre dans une maison, le mari lui
prsente sa femme; l'tranger la baise; et cela passe pour une
politesse faite au mari.

Quoique les pres, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent
ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne
sauroit croire combien les femmes moscovites aiment  tre battues:
elles ne peuvent comprendre qu'elles possdent le coeur de leur
mari, s'il ne les bat comme il faut; une conduite oppose, de sa part,
est une marque d'indiffrence impardonnable. Voici une lettre qu'une
d'elles crivit dernirement  sa mre:

    Ma chre mre,

Je suis la plus malheureuse femme du monde; il n'y a rien que je
n'aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y
russir. Hier, j'avois mille affaires dans la maison; je sortis, et je
demeurai tout le jour dehors: je crus,  mon retour, qu'il me battroit
bien fort; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma soeur est bien
autrement traite: son mari la roue de coups tous les jours; elle ne
peut pas regarder un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils s'aiment
beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde.

C'est ce qui la rend si fire; mais je ne lui donnerai pas longtemps
sujet de me mpriser. J'ai rsolu de me faire aimer de mon mari, 
quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, qu'il faudra
bien qu'il me donne des marques d'amiti. Il ne sera pas dit que je ne
serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l'on pense
 moi. La moindre chiquenaude qu'il me donnera, je crierai de toute ma
force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de bon; et je crois que,
si quelque voisin venoit au secours, je l'tranglerois. Je vous
supplie, ma chre mre, de vouloir bien reprsenter  mon mari qu'il
me traite d'une manire indigne. Mon pre, qui est un si honnte
homme, n'agissoit pas de mme; et il me souvient, lorsque j'tois
petite fille, qu'il me sembloit quelquefois qu'il vous aimoit trop. Je
vous embrasse, ma chre mre.

Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire, quand ce seroit
pour voyager. Ainsi, spars des autres nations par les lois du pays,
ils ont conserv leurs anciennes coutumes avec d'autant plus
d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il ft possible qu'on en pt
avoir d'autres.

Mais le prince qui rgne  prsent a voulu tout changer: il a eu de
grands dmls avec eux au sujet de leur barbe: le clerg et les
moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.

Il s'attache  faire fleurir les arts, et ne nglige rien pour porter
dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oublie jusqu'ici, et
presque uniquement connue d'elle-mme.

Inquiet et sans cesse agit, il erre dans ses vastes tats, laissant
partout des marques de sa svrit naturelle.

Il les quitte, comme s'ils ne pouvoient le contenir, et va chercher
dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes.

Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de tes nouvelles, je te
conjure.

    De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.




LETTRE LII.

RICA A USBEK.

A ***.


J'tois l'autre jour dans une socit o je me divertis assez bien. Il
y avoit l des femmes de tous les ges: une de quatre-vingts ans, une
de soixante, une de quarante, laquelle avoit une nice qui pouvoit en
avoir vingt ou vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de
cette dernire, et elle me dit  l'oreille: Que dites-vous de ma
tante, qui  son ge veut avoir des amants, et fait la jolie? Elle a
tort, lui dis-je: c'est un dessein qui ne convient qu' vous. Un
moment aprs, je me trouvai auprs de sa tante, qui me dit: Que
dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a
pass aujourd'hui plus d'une heure  sa toilette? C'est du temps
perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.
J'allai  cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignois
dans mon me, lorsqu'elle me dit  l'oreille: Y a-t-il rien de si
ridicule? voyez-vous cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met
des rubans couleur de feu; elle veut faire la jeune, et elle y
russit: car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu, dis-je en
moi-mme, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est
peut-tre un bonheur, disois-je ensuite, que nous trouvions de la
consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'tois en train
de me divertir, et je dis: Nous avons assez mont; descendons 
prsent, et commenons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous
vous ressemblez si fort, cette dame  qui je viens de parler et vous,
qu'il semble que vous soyez deux soeurs; et je ne crois pas que vous
soyez plus ge l'une que l'autre. Eh! vraiment, monsieur, me
dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur: je ne
crois pas qu'il y ait d'elle  moi deux jours de diffrence. Quand je
tins cette femme dcrpite, j'allai  celle de soixante ans: Il faut,
madame, que vous dcidiez un pari que j'ai fait; j'ai gag que cette
dame et vous (lui montrant la femme de quarante ans) tiez de mme
ge. Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de
diffrence. Bon, m'y voil; continuons. Je descendis encore, et
j'allai  la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grce de me
dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est 
l'autre table, votre nice? Vous tes aussi jeune qu'elle; elle a mme
quelque chose dans le visage de pass, que vous n'avez certainement
pas; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint... Attendez,
me dit-elle: je suis sa tante, mais sa mre avoit pour le moins
vingt-cinq ans plus que moi: nous n'tions pas de mme lit; j'ai ou
dire  feu ma soeur que sa fille et moi naqumes la mme anne. Je
le disois bien, madame, et je n'avois pas tort d'tre tonn.

Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte
de leurs agrments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh! comment ne
chercheroient-elles pas  tromper les autres? elles font tous leurs
efforts pour se tromper elles-mmes, et pour se drober  la plus
affligeante de toutes les ides.

    A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.




LETTRE LIII.

ZLIS A USBEK.

A Paris.


Jamais passion n'a t plus forte et plus vive que celle de Cosrou,
eunuque blanc, pour mon esclave Zlide; il la demande en mariage avec
tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferois-je
de la rsistance, lorsque sa mre n'en fait pas, et que Zlide
elle-mme parot satisfaite de l'ide de ce mariage imposteur, et de
l'ombre vaine qu'on lui prsente?

Que veut-elle faire de cet infortun, qui n'aura d'un mari que la
jalousie; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un
dsespoir inutile; qui se rappellera toujours la mmoire de ce qu'il a
t, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est plus; qui, toujours prt
 se donner, et ne se donnant jamais, se trompera, la trompera sans
cesse, et lui fera essuyer  chaque instant tous les malheurs de sa
condition?

H quoi! tre toujours dans les images et dans les fantmes? ne vivre
que pour imaginer? se trouver toujours auprs des plaisirs et jamais
dans les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux, au lieu
de rpondre  ses soupirs, ne rpondre qu' ses regrets?

Quel mpris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espce, fait
uniquement pour garder, et jamais pour possder? Je cherche l'amour,
et je ne le vois pas.

Je te parle librement, parce que tu aimes ma navet, et que tu
prfres mon air libre et ma sensibilit pour les plaisirs  la pudeur
feinte de mes compagnes.

Je t'ai ou dire mille fois que les eunuques gotent avec les femmes
une sorte de volupt qui nous est inconnue; que la nature se ddommage
de ses pertes; qu'elle a des ressources qui rparent le dsavantage de
leur condition; qu'on peut bien cesser d'tre homme, mais non pas
d'tre sensible; et que, dans cet tat, on est comme dans un troisime
sens, o l'on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs.

Si cela toit, je trouverois Zlide moins  plaindre; c'est quelque
chose de vivre avec des gens moins malheureux.

Donne-moi tes ordres l-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le
mariage s'accomplisse dans le srail. Adieu.

    Du srail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.




LETTRE LIV.

RICA A USBEK.

A ***.


J'tois ce matin dans ma chambre, laquelle, comme tu sais, n'est
spare des autres que par une cloison fort mince, et perce en
plusieurs endroits; de manire qu'on entend tout ce qui se dit dans la
chambre voisine. Un homme, qui se promenoit  grand pas, disoit  un
autre: Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a
plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur; et je
me suis trouv confondu ple-mle dans toutes les conversations, sans
qu'on ait fait la moindre attention  moi, et qu'on m'ait deux fois
adress la parole. J'avois prpar quelques saillies pour relever mon
discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois
un conte fort joli  faire; mais  mesure que j'ai voulu l'approcher,
on l'a esquiv comme si on l'avoit fait exprs: j'ai quelques bons
mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tte, sans que j'en
aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu' la fin
je serai un sot: il semble que ce soit mon toile, et que je ne puisse
m'en dispenser. Hier, j'avois espr de briller avec trois ou quatre
vieilles femmes qui certainement ne m'imposent point, et je devois
dire les plus jolies choses du monde: je fus plus d'un quart d'heure 
diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi,
et elles couprent, comme des parques fatales, le fil de tous mes
discours. Veux-tu que je te dise? la rputation de bel esprit cote
bien  soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me
vient dans l'ide une chose, reprit l'autre: travaillons de concert 
nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Nous nous dirons
chacun tous les jours de quoi nous devons parler; et nous nous
secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu
de nos ides, nous l'attirerons nous-mmes; et s'il ne veut pas venir
de bon gr, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits
o il faudra approuver, de ceux o il faudra sourire, des autres o il
faudra rire tout  fait, et  gorge dploye. Tu verras que nous
donnerons le ton  toutes les conversations, et qu'on admirera la
vivacit de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous
protgerons par des signes de tte mutuels. Tu brilleras aujourd'hui,
demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je
m'crierai en te montrant: Il faut que je vous dise une rponse bien
plaisante que monsieur vient de faire  un homme que nous avons trouv
dans la rue; et je me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il
a t bien tonn. Je rciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras:
J'y tois quand il les fit; c'toit dans un souper, et il ne rva pas
un moment. Souvent mme nous nous raillerons toi et moi; et l'on dira:
Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se dfendent; ils ne
s'pargnent pas; voyons comme il sortira de l;  merveille! quelle
prsence d'esprit! voil une vritable bataille. Mais on ne dira pas
que nous nous tions escarmouchs ds la veille. Il faudra acheter de
certains livres qui sont des recueils de bons mots composs  l'usage
de ceux qui n'ont pas d'esprit et qui en veulent contrefaire: tout
dpend d'avoir des modles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en
tat de tenir une conversation d'une heure toute remplie de bons mots.
Mais il faudra avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune: ce
n'est pas tout que de dire un bon mot, il faut le rpandre et le semer
partout; sans cela, autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de
si dsolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans
l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une
compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent
_incognito_; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette
occasion. Voil, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce
que je te dirai, et je te promets avant six mois une place 
l'Acadmie: c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car
pour lors tu pourras renoncer  ton art; tu seras homme d'esprit,
malgr que tu en aies. On remarque en France que, ds qu'un homme
entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit
du corps: tu en seras de mme; et je ne crains pour toi que l'embarras
des applaudissements.

    A Paris, le 6 de la lune de Zilcad, 1714.




LETTRE LV.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.


Chez les peuples d'Europe, le premier quart d'heure du mariage aplanit
toutes les difficults; les dernires faveurs sont toujours de mme
date que la bndiction nuptiale: les femmes n'y font point comme nos
Persanes, qui disputent le terrain quelquefois des mois entiers; il
n'y a rien de si plnier: si elles ne perdent rien, c'est qu'elles
n'ont rien  perdre; mais on sait toujours, chose honteuse! le moment
de leur dfaite; et, sans consulter les astres, on peut prdire au
juste l'heure de la naissance de leurs enfants.

Les Franois ne parlent presque jamais de leurs femmes: c'est qu'ils
ont peur d'en parler devant des gens qui les connoissent mieux qu'eux.

Il y a parmi eux des hommes trs-malheureux que personne ne console:
ce sont les maris jaloux; il y en a que tout le monde hait: ce sont
les maris jaloux; il y en a que tous les hommes mprisent: ce sont
encore les maris jaloux.

Aussi n'y a-t-il point de pays o ils soient en si petit nombre que
chez les Franois. Leur tranquillit n'est pas fonde sur la confiance
qu'ils ont en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise opinion
qu'ils en ont: toutes les sages prcautions des Asiatiques, les voiles
qui les couvrent, les prisons o elles sont dtenues, la vigilance des
eunuques, leur paroissent des moyens plus propres  exercer
l'industrie du sexe qu' la lasser. Ici les maris prennent leur parti
de bonne grce, et regardent les infidlits comme des coups d'une
toile invitable. Un mari qui voudroit seul possder sa femme seroit
regard comme perturbateur de la joie publique, et comme un insens
qui voudroit jouir de la lumire du soleil  l'exclusion des autres
hommes.

Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n'a pas assez de mrite
pour se faire aimer d'une autre; qui abuse de la ncessit de la loi,
pour suppler aux agrments qui lui manquent; qui se sert de tous ses
avantages au prjudice d'une socit entire; qui s'approprie ce qui
ne lui avoit t donn qu'en engagement, et qui agit autant qu'il est
en lui pour renverser une convention tacite qui fait le bonheur de
l'un et de l'autre sexe. Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se
cache en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquitude: on se
sent en tat de faire diversion partout. Un prince se console de la
perte d'une place par la prise d'une autre: dans le temps que le Turc
nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au Mogol la forteresse de
Candahar?

Un homme qui, en gnral, souffre les infidlits de sa femme n'est
point dsapprouv; au contraire, on le loue de sa prudence: il n'y a
que les cas particuliers qui dshonorent.

Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et on peut dire
qu'elles sont distingues; mon conducteur me les faisoit toujours
remarquer: mais elles toient toutes si laides, qu'il faut tre un
saint pour ne pas har la vertu.

Aprs ce que je t'ai dit des moeurs de ce pays-ci, tu t'imagines
facilement que les Franois ne s'y piquent gure de constance: ils
croient qu'il est aussi ridicule de jurer  une femme qu'on l'aimera
toujours, que de soutenir qu'on se portera toujours bien, ou qu'on
sera toujours heureux. Quand ils promettent  une femme qu'ils
l'aimeront toujours, ils supposent qu'elle, de son ct, leur promet
d'tre toujours aimable; et si elle manque  sa parole, ils ne se
croient plus engags  la leur.

    A Paris, le 7 de la lune de Zilcad, 1714.




LETTRE LVI.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


Le jeu est trs en usage en Europe: c'est un tat que d'tre joueur;
ce seul titre tient lieu de naissance, de bien, de probit: il met
tout homme qui le porte au rang des honntes gens, sans examen;
quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il s'est
tromp trs-souvent: mais on est convenu d'tre incorrigible.

Les femmes y sont surtout trs-adonnes; il est vrai qu'elles ne s'y
livrent gure dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus
chre; mais,  mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu
semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres.

Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir, elles ont des
moyens pour tous les ges, depuis la plus tendre jeunesse jusqu' la
vieillesse la plus dcrpite: les habits et les quipages commencent
le drangement, la coquetterie l'augmente, le jeu l'achve.

J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutt neuf ou dix sicles,
ranges autour d'une table; je les ai vues dans leurs esprances, dans
leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs: tu
aurois dit qu'elles n'auroient jamais le temps de s'apaiser, et que la
vie alloit les quitter avant leur dsespoir; tu aurois t en doute si
ceux qu'elles payoient toient leurs cranciers, ou leurs lgataires.

Il semble que notre saint prophte ait eu principalement en vue de
nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison: il nous a
interdit l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, par un
prcepte exprs, dfendu les jeux de hasard; et quand il lui a t
impossible d'ter la cause des passions, il les a amorties. L'amour
parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est une passion
languissante qui laisse notre me dans le calme; la pluralit des
femmes nous sauve de leur empire; elle tempre la violence de nos
dsirs.

    A Paris, le 10 de la lune de Zilhag, 1714.




LETTRE LVII.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie; et
les dvots un nombre innombrable de dervis. Ces dervis font trois
voeux, d'obissance, de pauvret et de chastet. On dit que le
premier est le mieux observ de tous; quant au second, je te rponds
qu'il ne l'est point: je te laisse  juger du troisime.

Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne quittent jamais la
qualit de pauvres; notre glorieux sultan renonceroit plutt  ses
magnifiques et sublimes titres: ils ont raison; car ce titre de
pauvres les empche de l'tre.

Les mdecins, et quelques-uns de ces dervis, qu'on appelle
confesseurs, sont toujours ici ou trop estims ou trop mpriss;
cependant on dit que les hritiers s'accommodent mieux des mdecins
que des confesseurs.

Je fus l'autre jour dans un couvent de ces dervis; un d'entre eux,
vnrable par ses cheveux blancs, m'accueillit fort honntement; et,
aprs m'avoir fait voir toute la maison, il me mena dans le jardin, o
nous nous mmes  discourir. Mon pre, lui dis-je, quel emploi
avez-vous dans la communaut? Monsieur, me rpondit-il avec un air
trs-content de ma question, je suis casuiste. Casuiste? repris-je:
depuis que je suis en France, je n'ai pas ou parler de cette charge.
Quoi! vous ne savez pas ce que c'est qu'un casuiste? Eh bien! coutez,
je vais vous en donner une ide qui ne vous laissera rien  dsirer.
Il y a deux sortes de pchs: de mortels, qui excluent absolument du
paradis; de vniels, qui offensent Dieu  la vrit, mais ne
l'irritent pas au point de nous priver de la batitude. Or tout notre
art consiste  bien distinguer ces deux sortes de pchs: car,  la
rserve de quelques libertins, tous les chrtiens veulent gagner le
paradis; mais il n'y a gures personne qui ne le veuille gagner 
meilleur march qu'il est possible. Quand on connot bien les pchs
mortels, on tche de ne pas commettre de ceux-l, et l'on fait son
affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent pas  une si grande
perfection; et comme ils n'ont point d'ambition, ils ne se soucient
pas des premires places: aussi ils entrent en paradis le plus juste
qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela leur suffit: leur but est
de n'en faire ni plus ni moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel
plutt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent  Dieu: Seigneur, j'ai
accompli les conditions  la rigueur; vous ne pouvez vous empcher de
tenir vos promesses: comme je n'en ai pas fait plus que vous n'en avez
demand, je vous dispense de m'en accorder plus que vous n'en avez
promis.

Nous sommes donc des gens ncessaires, monsieur. Ce n'est pas tout
pourtant; vous allez bien voir autre chose. L'action ne fait pas le
crime, c'est la connoissance de celui qui la commet: celui qui fait un
mal, tandis qu'il peut croire que ce n'en est pas un, est en sret de
conscience; et comme il y a un nombre infini d'actions quivoques, un
casuiste peut leur donner un degr de bont qu'elles n'ont point, en
les qualifiant telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles n'ont
pas de venin, il le leur te tout entier.

Je vous dis ici le secret d'un mtier o j'ai vieilli; je vous en fais
voir les raffinements: il y a un tour  donner  tout, mme aux choses
qui en paroissent les moins susceptibles. Mon pre, lui dis-je, cela
est fort bon; mais comment vous accommodez-vous avec le ciel? Si le
grand sophi avoit  sa cour un homme qui ft  son gard ce que vous
faites contre votre Dieu, qui mt de la diffrence entre ses ordres,
et qui apprt  ses sujets dans quel cas ils doivent les excuter, et
dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit empaler sur
l'heure. L-dessus, je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre
sa rponse.

    A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.




LETTRE LVIII.

RICA A RHDI.

A Venise.


A Paris, mon cher Rhdi, il y a bien des mtiers. L un homme
obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire
de l'or.

Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits ariens,
pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.

Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute
votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu un quart d'heure de
conversation avec vos domestiques.

Des femmes adroites font de la virginit une fleur qui prit et renat
tous les jours, et se cueille la centime fois plus douloureusement
que la premire.

Il y en a d'autres qui, rparant par la force de leur art toutes les
injures du temps, savent rtablir sur un visage une beaut qui
chancelle, et mme rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour
la faire redescendre jusqu' la jeunesse la plus tendre.

Tous ces gens-l vivent ou cherchent  vivre dans une ville qui est la
mre de l'invention.

Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent
qu'en esprit et en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de
son mieux.

Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de
quelque mosque, auroit aussitt compt les sables de la mer, et les
esclaves de notre monarque.

Un nombre infini de matres de langues, d'arts et de sciences,
enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien
considrable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce
qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.

On ne peut mourir ici que subitement; la mort ne sauroit autrement
exercer son empire: car il y a dans tous les coins des gens qui ont
des remdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.

Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles o se vont
prendre tous les acheteurs. L'on en sort pourtant quelquefois  bon
march: une jeune marchande cajole un homme une heure entire, pour
lui faire acheter un paquet de cure-dents.

Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus prcautionn qu'il
n'y est entr:  force de faire part de son bien aux autres, on
apprend  le conserver; seul avantage des trangers dans cette ville
enchanteresse.

    De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.




LETTRE LIX.

RICA A USBEK.

A ***.


J'tois l'autre jour dans une maison o il y avoit un cercle de gens
de toute espce: je trouvai la conversation occupe par deux vieilles
femmes, qui avoient en vain travaill tout le matin  se rajeunir. Il
faut avouer, disoit une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui
sont bien diffrents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils
toient polis, gracieux, complaisants; mais  prsent je les trouve
d'une brutalit insupportable. Tout est chang, dit pour lors un homme
qui paroissoit accabl de goutte, le temps n'est plus comme il toit:
il y a quarante ans, tout le monde se portoit bien, on marchoit, on
toit gai, on ne demandoit qu' rire et  danser;  prsent tout le
monde est d'une tristesse insupportable. Un moment aprs, la
conversation tourna du ct de la politique. Morbleu! dit un vieux
seigneur, l'tat n'est plus gouvern, trouvez-moi  prsent un
ministre comme Monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce
Monsieur Colbert; il toit de mes amis, il me faisoit toujours payer
de mes pensions avant qui que ce ft: le bel ordre qu'il y avoit dans
les finances! tout le monde toit  son aise; mais aujourd'hui je suis
ruin. Monsieur, dit pour lors un ecclsiastique, vous parlez l du
temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien
de si grand que ce qu'il faisoit alors pour dtruire l'hrsie? Et
comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un
autre homme qui n'avoit point encore parl. La remarque est
judicieuse, me dit quelqu'un  l'oreille: cet homme est charm de
l'dit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reut cent
coups de bton pour ne le pas violer.

Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
retour secret que nous faisons sur nous-mmes. Je ne suis pas surpris
que les Ngres peignent le diable d'une blancheur blouissante, et
leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vnus de certains peuples
ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous
les idoltres aient reprsent leurs dieux avec une figure humaine, et
leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien
que si les triangles faisoient un dieu, ils lui donneroient trois
cts.

Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome,
c'est--dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer
directement pour modles de la Providence, je ne sais comment accorder
tant d'extravagance avec tant de petitesse.

    De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.




LETTRE LX.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.


Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? Sache que, partout o il
y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font?
prcisment ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble plus  un Juif
d'Asie qu'un Juif europen.

Ils font parotre chez les chrtiens, comme parmi nous, une
obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu' la folie.

La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui
ont couvert toute la terre, je veux dire le mahomtisme et le
christianisme; ou plutt c'est une mre qui a engendr deux filles qui
l'ont accable de mille plaies: car, en fait de religion, les plus
proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais
traitements qu'elle en ait reus, elle ne laisse pas de se glorifier
de les avoir mises au monde; elle se sert de l'une et de l'autre pour
embrasser le monde entier, tandis que d'un autre ct sa vieillesse
vnrable embrasse tous les temps.

Les Juifs se regardent donc comme la source de toute saintet et
l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des
hrtiques qui ont chang la loi, ou plutt comme des Juifs rebelles.

Si le changement s'toit fait insensiblement, ils croient qu'ils
auroient t facilement sduits: mais comme il s'est fait tout  coup
et d'une manire violente, comme ils peuvent marquer le jour et
l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de
trouver en nous des ges, et se tiennent fermes  une religion que le
monde mme n'a pas prcde.

Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil  celui dont ils
jouissent. On commence  se dfaire parmi les chrtiens de cet esprit
d'intolrance qui les animoit: on s'est mal trouv en Espagne de les
avoir chasss, et en France d'avoir fatigu des chrtiens dont la
croyance diffroit un peu de celle du prince. On s'est aperu que le
zle pour les progrs de la religion est diffrent de l'attachement
qu'on doit avoir pour elle; et que, pour l'aimer et l'observer, il
n'est pas ncessaire de har et de perscuter ceux qui ne l'observent
pas.

Il seroit  souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensment sur
cet article que les chrtiens; que l'on pt une bonne fois faire la
paix entre Ali et Abubeker, et laisser  Dieu le soin de dcider des
mrites de ces saints prophtes: je voudrois qu'on les honort par des
actes de vnration et de respect, et non pas par de vaines
prfrences; et qu'on chercht  mriter leur faveur, quelque place
que Dieu leur ait marque, soit  sa droite, ou bien sous le
marchepied de son trne.

    A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.




LETTRE LXI.

USBEK A RHDI.

A Venise.


J'entrai l'autre jour dans une glise fameuse qu'on appelle
Notre-Dame: pendant que j'admirois ce superbe difice, j'eus occasion
de m'entretenir avec un ecclsiastique que la curiosit y avoit attir
comme moi. La conversation tomba sur la tranquillit de sa profession.
La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre tat, et
ils ont raison: cependant il a ses dsagrments; nous ne sommes point
si spars du monde, que nous n'y soyons appels en mille occasions:
l, nous avons un rle trs-difficile  soutenir.

Les gens du monde sont tonnants; ils ne peuvent souffrir notre
approbation, ni nos censures; si nous les voulons corriger, ils nous
trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme
des gens au-dessous de notre caractre. Il n'y a rien de si humiliant
de penser qu'on a scandalis les impies mmes: nous sommes donc
obligs de tenir une conduite quivoque, et d'imposer aux libertins,
non pas par un caractre dcid, mais par l'incertitude o nous les
mettons de la manire dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir
beaucoup d'esprit pour cela; cet tat de neutralit est difficile: les
gens du monde, qui hasardent tout, qui se livrent  toutes leurs
saillies, qui, selon le succs, les poussent ou les abandonnent,
russissent bien mieux.

Ce n'est pas tout: cet tat si heureux et si tranquille, que l'on
vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Ds que nous y
paroissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par
exemple, de prouver l'utilit de la prire  un homme qui ne croit pas
en Dieu, la ncessit du jene  un autre qui a ni toute sa vie
l'immortalit de l'me: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne
sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les
autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi
dire attache  notre profession. Cela est aussi ridicule que si on
voyoit les Europens travailler, en faveur de la nature humaine, 
blanchir le visage des Africains. Nous troublons l'tat, nous nous
tourmentons nous-mmes, pour faire recevoir des points de religion qui
ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons  ce conqurant de la
Chine, qui poussa ses sujets  une rvolte gnrale pour les avoir
voulu obliger  se rogner les cheveux ou les ongles.

Le zle mme que nous avons pour faire remplir  ceux dont nous sommes
chargs les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux, et
il ne sauroit tre accompagn de trop de prudence. Un empereur nomm
Thodose fit passer au fil de l'pe tous les habitants d'une ville,
mme les femmes et les petits enfants: s'tant ensuite prsent pour
entrer dans une glise, un vque nomm Ambroise lui fit fermer les
portes, comme  un meurtrier et un sacrilge; et en cela il fit une
action hroque. Cet empereur ayant ensuite fait la pnitence qu'un
tel crime exigeoit, ayant t admis dans l'glise, s'alla placer parmi
les prtres; le mme vque l'en fit sortir; et en cela il commit
l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on doit se
dfier de son zle. Qu'importoit  la religion ou  l'tat que ce
prince et, ou n'et pas, une place parmi les prtres?

    De Paris, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1714.




LETTRE LXII.

ZLIS A USBEK.

A Paris.


Ta fille ayant atteint sa septime anne, j'ai cru qu'il toit temps
de la faire passer dans les appartements intrieurs du srail, et de
ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux eunuques
noirs. On ne sauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des
liberts de l'enfance, et lui donner une ducation sainte dans les
sacrs murs o la pudeur habite.

Car je ne puis tre de l'avis de ces mres qui ne renferment leurs
filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un poux;
qui, les condamnant au srail plutt qu'elles ne les y consacrent,
leur font embrasser violemment une manire de vie qu'elles auroient d
leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la raison, et rien
de la douceur de l'habitude?

C'est en vain que l'on nous parle de la subordination o la nature
nous a mises: ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous
la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique
o les passions commencent  natre, et  nous encourager 
l'indpendance.

Si nous n'tions attaches  vous que par le devoir, nous pourrions
quelquefois l'oublier; si nous n'y tions entranes que par le
penchant, peut-tre un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. Mais
quand les lois nous donnent  un homme, elles nous drobent  tous les
autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en tions  cent
mille lieues.

La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas borne 
leur donner des dsirs; elle a voulu que nous en eussions nous-mmes,
et que nous fussions des instruments anims de leur flicit: elle
nous a mises dans le feu des passions, pour les faire vivre
tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilit, elle nous a
destines  les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goter
cet heureux tat o nous les mettons.

Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse
que la mienne: j'ai got ici mille plaisirs que tu ne connois pas:
mon imagination a travaill sans cesse  m'en faire connotre le prix:
j'ai vcu, et tu n'as fait que languir.

Dans la prison mme o tu me retiens, je suis plus libre que toi: tu
ne saurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne
jouisse de tes inquitudes; et tes soupons, ta jalousie, tes
chagrins, sont autant de marques de ta dpendance.

Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas
mme aux prcautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le
tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indiffrence.

    Du srail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.




LETTRE LXIII.

RICA A USBEK.

A ***.


Je crois que tu veux passer ta vie  la campagne. Je ne te perdois au
commencement que pour deux ou trois jours; et en voil quinze que je
ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y
trouves une socit qui te convient, que tu y raisonnes tout  ton
aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.

Pour moi, je mne  peu prs la mme vie que tu m'as vu mener; je me
rpands dans le monde, et je cherche  le connotre: mon esprit perd
insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie sans
effort aux moeurs europennes. Je ne suis plus si tonn de voir
dans une maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je
trouve que cela n'est pas mal imagin.

Je le puis dire, je ne connois les femmes que depuis que je suis ici;
j'en ai plus appris dans un mois que je n'aurois fait en trente ans
dans un srail.

Chez nous les caractres sont tous uniformes, parce qu'ils sont
forcs: on ne voit pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les
oblige d'tre; dans cette servitude du coeur et de l'esprit on
n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un langage, et non pas la
nature, qui s'exprime si diffremment, et qui parot sous tant de
formes.

La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqu et si ncessaire, est
ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend; le coeur se
montre comme le visage; dans les moeurs, dans la vertu, dans le vice
mme, on aperoit toujours quelque chose de naf.

Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent diffrent de celui
qui leur plat encore davantage: il consiste dans une espce de
badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur
promettre  chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop
longs intervalles.

Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble tre venu 
former le caractre gnral de la nation: on badine au conseil, on
badine  la tte d'une arme, on badine avec un ambassadeur; les
professions ne paroissent ridicules qu' proportion du srieux qu'on y
met: un mdecin ne le seroit plus, si ses habits toient moins
lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.

    A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.




LETTRE LXIV.

LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.

A Paris.


Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, magnifique
seigneur: le srail est dans un dsordre et une confusion
pouvantables; la guerre rgne entre tes femmes; tes eunuques sont
partags; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes
remontrances sont mprises; tout semble permis dans ce temps de
licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le srail.

Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par
sa naissance, par sa beaut, par ses richesses, par son esprit, par
ton amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-l pour
avoir toutes les prfrences: je perds  chaque instant cette longue
patience, avec laquelle nanmoins j'ai eu le malheur de les
mcontenter toutes; ma prudence, ma complaisance mme, vertu si rare
et si trangre dans le poste que j'occupe, ont t inutiles.

Veux-tu que je te dcouvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces
dsordres? Elle est toute dans ton coeur, et dans les tendres gards
que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la main; si, au lieu de
la voie des remontrances, tu me laissois celle des chtiments; si,
sans te laisser attendrir  leurs plaintes et  leurs larmes, tu les
envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris jamais, je les
faonnerois bientt au joug qu'elles doivent porter, et je lasserois
leur humeur imprieuse et indpendante.

Enlev ds l'ge de quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus
d'abord vendu  un matre qui avoit plus de vingt femmes, ou
concubines. Ayant jug  mon air grave et taciturne que j'tois propre
au srail, il ordonna qu'on achevt de me rendre tel; et me fit faire
une opration pnible dans les commencements, mais qui me fut heureuse
dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la
confiance de mes matres. J'entrai dans ce srail, qui fut pour moi un
nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le plus svre que j'aie vu
de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n'y entendoit parler
ni de divisions, ni de querelles: un silence profond rgnoit partout;
toutes ces femmes toient couches  la mme heure d'un bout de
l'anne  l'autre, et leves  la mme heure; elles entroient dans le
bain tour  tour, elles en sortoient au moindre signe que nous leur en
faisions; le reste du temps, elles toient presque toujours enfermes
dans leurs chambres. Il avoit une rgle, qui toit de les faire tenir
dans une grande propret, et il avoit pour cela des attentions
inexprimables: le moindre refus d'obir toit puni sans misricorde.
Je suis, disoit-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est votre
matre, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donn sur vous:
c'est lui qui vous chtie, et non pas moi, qui ne fais que prter ma
main. Ces femmes n'entroient jamais dans la chambre de mon matre
qu'elles n'y fussent appeles; elles recevoient cette grce avec joie,
et s'en voyoient prives sans se plaindre. Enfin moi, qui tois le
dernier des noirs dans ce srail tranquille, j'tois mille fois plus
respect que je ne le suis dans le tien, o je les commande tous.

Ds que ce grand eunuque eut connu mon gnie, il tourna les yeux de
mon ct; il parla de moi  mon matre, comme d'un homme capable de
travailler selon ses vues, et de lui succder dans le poste qu'il
remplissoit; il ne fut point tonn de ma grande jeunesse, il crut que
mon attention me tiendroit lieu d'exprience. Que te dirai-je? je fis
tant de progrs dans sa confiance, qu'il ne faisoit plus difficult de
me confier les clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si
longtemps. C'est sous ce grand matre que j'appris l'art difficile de
commander, et que je me formai aux maximes d'un gouvernement
inflexible: j'tudiai sous lui le coeur des femmes; il m'apprit 
profiter de leurs foiblesses et  ne point m'tonner de leurs
hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer mme, et de
les conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obissance; il les
faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour
quelque temps plier moi-mme. Mais il falloit le voir dans ces
moments, o il les trouvoit tout prs du dsespoir, entre les prires
et les reproches: il soutenoit leurs larmes sans s'mouvoir. Voil,
disoit-il d'un air content, comment il faut gouverner les femmes: leur
nombre ne m'embarrasse pas; je conduirois de mme toutes celles de
notre grand monarque. Comment un homme peut-il esprer de captiver
leur coeur, si ses fidles eunuques n'ont commenc par soumettre
leur esprit?

Il avoit non-seulement de la fermet, mais aussi de la pntration: il
lisoit leurs penses et leurs dissimulations; leurs gestes tudis,
leur visage feint ne lui droboient rien; il savoit toutes leurs
actions les plus caches et leurs paroles les plus secrtes; il se
servoit des unes pour connotre les autres, et il se plaisoit 
rcompenser la moindre confidence. Comme elles n'abordoient leur mari
que lorsqu'elles toient averties, l'eunuque y appeloit qui il
vouloit, et tournoit les yeux de son matre sur celles qu'il avoit en
vue; et cette distinction toit la rcompense de quelque secret
rvl: il avoit persuad  son matre qu'il toit du bon ordre qu'il
lui laisst ce choix, afin de lui donner une autorit plus grande.
Voil comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un srail qui
toit, je crois, le mieux rgl qu'il y et en Perse.

Laisse-moi les mains libres: permets que je me fasse obir; huit jours
remettront l'ordre dans le sein de la confusion; c'est ce que ta
gloire demande, et que ta sret exige.

    De ton srail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.




LETTRE LXV.

USBEK A SES FEMMES.

Au srail d'Ispahan.


J'apprends que le srail est dans le dsordre, et qu'il est rempli de
querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en
partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promtes;
toit-ce pour me tromper?

C'est vous qui seriez trompes, si je voulois suivre les conseils que
me donne le grand eunuque, si je voulois employer mon autorit pour
vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.

Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j'ai tent
tous les autres: faites donc en votre considration ce que vous n'avez
pas voulu faire  la mienne.

Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous
n'avez aucun gard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette
conduite avec la modestie de votre tat? N'est-ce pas  lui que,
pendant mon absence, votre vertu est confie? C'est un trsor sacr,
dont il est le dpositaire. Mais ces mpris que vous lui tmoignez
sont une marque que ceux qui sont chargs de vous faire vivre dans les
lois de l'honneur vous sont  charge.

Changez donc de conduite, je vous prie; et faites en sorte que je
puisse une autre fois rejeter les propositions que l'on me fait contre
votre libert et votre repos.

Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre matre, pour me
souvenir seulement que je suis votre poux.

    A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.




LETTRE LXVI.

RICA A ***.


On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort
savant. Celui qui doute de tout comme philosophe n'ose rien nier comme
thologien; cet homme contradictoire est toujours content de lui,
pourvu qu'on convienne des qualits.

La fureur de la plupart des Franois, c'est d'avoir de l'esprit; et la
fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des
livres.

Cependant il n'y a rien de si mal imagin: la nature sembloit avoir
sagement pourvu  ce que les sottises des hommes fussent passagres,
et les livres les immortalisent. Un sot devroit tre content d'avoir
ennuy tous ceux qui ont vcu avec lui: il veut encore tourmenter les
races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que la postrit soit
informe qu'il a vcu, et qu'elle sache  jamais qu'il a t un sot.

De tous les auteurs, il n'y en a point que je mprise plus que les
compilateurs, qui vont de tous cts chercher des lambeaux des
ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pices
de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers
d'imprimerie qui rangent des caractres, qui, combins ensemble, font
un livre o ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectt
les livres originaux; et il me semble que c'est une espce de
profanation de tirer les pices qui les composent du sanctuaire o
elles sont, pour les exposer  un mpris qu'elles ne mritent point.

Quand un homme n'a rien  dire de nouveau, que ne se tait-il?
Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un
nouvel ordre. Vous tes un habile homme: c'est--dire que vous venez
dans ma bibliothque et vous mettez en bas les livres qui sont en
haut, et en haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un
chef-d'oeuvre.

Je t'cris sur ce sujet, ***, parce que je suis outr d'un livre que
je viens de quitter, qui est si gros qu'il sembloit contenir la
science universelle; mais il m'a rompu la tte sans m'avoir rien
appris. Adieu.

    A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.




LETTRE LXVII.

IBBEN A USBEK.

A Paris.


Trois vaisseaux sont arrivs ici sans m'avoir apport aucune de tes
nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu  m'inquiter?

Si tu ne m'aimes pas dans un pays o tu n'es li  rien, que sera-ce
au milieu de la Perse, et dans le sein de ta famille? Mais peut-tre
que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver partout des amis;
le coeur est citoyen de tous les pays: comment une me bien faite
peut-elle s'empcher de former des engagements? Je te l'avoue, je
respecte les anciennes amitis; mais je ne suis pas fch d'en faire
partout de nouvelles.

En quelque pays que j'aie t, j'y ai vcu comme si j'avois d y
passer ma vie: j'ai eu le mme empressement pour les gens vertueux, la
mme compassion ou plutt la mme tendresse pour les malheureux, la
mme estime pour ceux que la prosprit n'a point aveugls. C'est mon
caractre, Usbek; partout o je trouverai des hommes, je me choisirai
des amis.

Il y a ici un Gubre qui, aprs toi, a, je crois, la premire place
dans mon coeur: c'est l'me de la probit mme. Des raisons
particulires l'ont oblig de se retirer dans cette ville, o il vit
tranquille du produit d'un trafic honnte avec une femme qu'il aime.
Sa vie est toute marque d'actions gnreuses; et, quoiqu'il cherche
la vie obscure, il y a plus d'hrosme dans son coeur que dans celui
des plus grands monarques.

Je lui ai parl mille fois de toi, je lui montre toutes tes lettres;
je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois dj que tu as un
ami qui t'est inconnu.

Tu trouveras ici ses principales aventures: quelque rpugnance qu'il
et  les crire, il n'a pu les refuser  mon amiti, et je les confie
 la tienne.




HISTOIRE

D'APHRIDON ET D'ASTART.


Je suis n parmi les Gubres, d'une religion qui est peut-tre la plus
ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint
avant la raison. J'avois  peine six ans, que je ne pouvois vivre
qu'avec ma soeur; mes yeux s'attachoient toujours sur elle; et
lorsqu'elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baigns de
larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon ge que mon amour. Mon
pre, tonn d'une si forte sympathie, auroit bien souhait de nous
marier ensemble, selon l'ancien usage des Gubres introduit par
Cambyse; mais la crainte des mahomtans, sous le joug desquels nous
vivons, empche ceux de notre nation de penser  ces alliances
saintes, que notre religion ordonne plutt qu'elle ne permet, et qui
sont des images si naves de l'union dj forme par la nature.

Mon pre, voyant donc qu'il auroit t dangereux de suivre mon
inclination et la sienne, rsolut d'teindre une flamme qu'il croyoit
naissante, mais qui toit dj  son dernier priode; il prtexta un
voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma soeur entre les mains
d'une de ses parentes; car ma mre toit morte depuis deux ans. Je ne
vous dirai point quel fut le dsespoir de cette sparation:
j'embrassai ma soeur toute baigne de larmes; mais je n'en versai
point, car la douleur m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivmes 
Tefflis; et mon pre, ayant confi mon ducation  un de nos parents,
m'y laissa et s'en retourna chez lui.

Quelque temps aprs, j'appris qu'il avoit, par le crdit d'un de ses
amis, fait entrer ma soeur dans le beiram du roi, o elle toit au
service d'une sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en aurois
pas t plus frapp: car, outre que je n'esprois plus de la revoir,
son entre dans le beiram l'avoit rendue mahomtane; et elle ne
pouvoit plus, suivant le prjug de cette religion, me regarder
qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre  Tefflis, las de
moi-mme et de la vie, je retournai  Ispahan. Mes premires paroles
furent amres  mon pre; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un
lieu o l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez
attir sur votre famille, lui dis-je, la colre de Dieu et du Soleil
qui vous claire; vous avez plus fait que si vous aviez souill les
lments, puisque vous avez souill l'me de votre fille, qui n'est
pas moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; mais puisse ma
mort tre la seule peine que Dieu vous fasse sentir! A ces mots, je
sortis; et pendant deux ans je passai ma vie  aller regarder les
murailles du beiram, et considrer le lieu o ma soeur pouvoit tre,
m'exposant tous les jours mille fois  tre gorg par les eunuques
qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.

Enfin mon pre mourut; et la sultane que ma soeur servoit, la voyant
tous les jours crotre en beaut, en devint jalouse, et la maria avec
un eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen, ma soeur
sortit du srail, et prit avec son eunuque une maison  Ispahan.

Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler; l'eunuque, le plus
jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers
prtextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au
travers d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auroient pas pu
dcouvrir, tant elle toit enveloppe d'habits et de voiles; et je ne
la pus reconnotre qu'au son de sa voix. Quelle fut mon motion quand
je me vis si prs et si loign d'elle! Je me contraignis, car j'tois
examin. Quant  elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son
mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le traitai
comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrass quand il vit que
je parlois  ma soeur une langue qui lui toit inconnue: c'toit
l'ancien persan, qui est notre langue sacre. Quoi! ma soeur, lui
dis-je, est-il vrai que vous avez quitt la religion de vos pres? Je
sais qu'en entrant au beiram vous avez d faire profession du
mahomtisme; mais, dites-moi, votre coeur a-t-il pu consentir, comme
votre bouche,  quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et
pour qui la quittez-vous, cette religion, qui nous doit tre si chre?
pour un misrable encore fltri des fers qu'il a ports; qui, s'il
toit homme, seroit le dernier de tous! Mon frre, dit-elle, cet homme
dont vous parlez est mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne
qu'il vous parot; et je serois aussi la dernire des femmes si... Ah!
ma soeur, lui dis-je, vous tes gubre; il n'est ni votre poux, ni
ne peut l'tre: si vous tes fidle comme vos pres, vous ne devez le
regarder que comme un monstre. Hlas! dit-elle, que cette religion se
montre  moi de loin!  peine en savois-je les prceptes, qu'il les
fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est
plus familire, et que j'ai toutes les peines du monde  m'exprimer:
mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours; que,
depuis ce temps-l, je n'ai eu que de fausses joies; qu'il ne s'est
pas pass de jour que je n'aie pens  vous; que vous avez eu plus de
part que vous ne croyez  mon mariage, et que je n'y ai t dtermine
que par l'esprance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant
cot va me coter encore. Je vous vois tout hors de vous-mme: mon
mari frmit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous
parle sans doute pour la dernire fois de ma vie: si cela toit, mon
frre, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s'attendrit; et, se
voyant hors d'tat de tenir la conversation, elle me quitta le plus
dsol de tous les hommes.

Trois ou quatre jours aprs je demandai  voir ma soeur: le barbare
eunuque auroit bien voulu m'en empcher; mais, outre que ces sortes de
maris n'ont pas sur leurs femmes la mme autorit que les autres, il
aimoit si perdument ma soeur, qu'il ne savoit rien lui refuser. Je
la vis encore dans le mme lieu et dans le mme quipage, accompagne
de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours  notre langue
particulire. Ma soeur, lui dis-je, d'o vient que je ne puis vous
voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui
vous tiennent enferme, ces verrous et ces grilles, ces misrables
gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous
perdu la douce libert dont jouissoient vos anctres? Votre mre, qui
toit si chaste, ne donnoit  son mari, pour garant de sa vertu, que
sa vertu mme: ils vivoient heureux l'un et l'autre dans une confiance
mutuelle; et la simplicit de leurs moeurs toit pour eux une
richesse plus prcieuse mille fois que le faux clat dont vous semblez
jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous
avez perdu votre libert, votre bonheur, et cette prcieuse galit
qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore,
c'est que vous tes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'tre;
mais l'esclave d'un esclave, qui a t dgrad de l'humanit. Ah! mon
frre, dit-elle, respectez mon poux, respectez la religion que j'ai
embrasse: selon cette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous
parler sans crime. Quoi! ma soeur, lui dis-je tout transport, vous
la croyez donc vritable, cette religion? Ah! dit-elle, qu'il me
seroit avantageux qu'elle ne le ft pas! Je fais pour elle un trop
grand sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire; et si mes
doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma soeur, sont
bien fonds, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui
vous rend malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse point
d'esprance pour l'autre? Songez que la ntre est la plus ancienne qui
soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas
d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point
connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahomtisme;
que cette secte y a t tablie, non par la voie de la persuasion,
mais de la conqute. Si nos princes naturels n'avoient pas t
foibles, vous verriez rgner encore le culte de ces anciens mages.
Transportez-vous dans ces sicles reculs: tout vous parlera du
magisme, et rien de la secte mahomtane, qui, plusieurs milliers
d'annes aprs, n'toit pas mme dans son enfance. Mais, dit-elle,
quand ma religion seroit plus moderne que la vtre, elle est au moins
plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez
encore le Soleil, les toiles, le Feu, et mme les lments. Je vois,
ma soeur, que vous avez appris parmi les musulmans  calomnier notre
sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni les lments, et nos
pres ne les ont jamais adors: jamais ils ne leur ont lev des
temples, jamais ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur ont
seulement rendu un culte religieux, mais infrieur, comme  des
ouvrages et des manifestations de la Divinit. Mais, ma soeur, au
nom de Dieu qui nous claire, recevez ce livre sacr que je vous
porte; c'est le livre de notre lgislateur Zoroastre; lisez-le sans
prvention: recevez dans votre coeur les rayons de lumire qui vous
claireront en le lisant; souvenez-vous de vos pres, qui ont si
longtemps honor le Soleil dans la ville sainte de Balk; et enfin
souvenez-vous de moi, qui n'espre de repos, de fortune, de vie, que
de votre changement. Je la quittai tout transport, et la laissai
seule dcider la plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.

J'y retournai deux jours aprs; je ne lui parlai point: j'attendis
dans le silence l'arrt de ma vie ou de ma mort. Vous tes aim, mon
frre, me dit-elle, et par une Gubre. J'ai longtemps combattu: mais
dieux! que l'amour lve de difficults! que je suis soulage! Je ne
crains plus de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes 
mon amour; l'excs mme en est lgitime. Ah! que ceci convient bien 
l'tat de mon coeur! Mais vous, qui avez su rompre les chanes que
mon esprit s'tait forges, quand romprez-vous celles qui me lient les
mains? Ds ce moment je me donne  vous: faites voir, par la
promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce prsent vous
est cher. Mon frre, la premire fois que je pourrai vous embrasser,
je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais bien la
joie que je sentis  ces douces paroles, je me crus et je me vis en
effet, en un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis
presque accomplir tous les dsirs que j'avois forms en vingt-cinq ans
de vie, et vanouir tous les chagrins qui me l'avoient rendue si
laborieuse. Mais, quand je me fus un peu accoutum  ces douces ides,
je trouvai que je n'tois pas si prs de mon bonheur que je m'tois
figur tout  coup, quoique j'eusse surmont le plus grand de tous les
obstacles. Il falloit surprendre la vigilance de ses gardiens; je
n'osois confier  personne le secret de ma vie: il falloit que nous
fissions tout, elle et moi: si je manquois mon coup, je courois risque
d'tre empal; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle que de le
manquer. Nous convnmes qu'elle m'enverroit demander une horloge, que
son pre lui avoit laisse, et que j'y mettrois dedans une lime, pour
scier les jalousies de sa fentre qui donnoient dans la rue, et une
corde noue pour descendre; que je ne la verrois plus dornavant, mais
que j'irois toutes les nuits sous cette fentre attendre qu'elle pt
excuter son dessein. Je passai quinze nuits entires sans voir
personne, parce qu'elle n'avoit pas trouv le temps favorable. Enfin,
la seizime, j'entendis une scie qui travailloit; de temps en temps
l'ouvrage toit interrompu, et dans ces intervalles ma frayeur toit
inexprimable. Enfin, aprs une heure de travail, je la vis qui
attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa dans mes bras. Je
ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de l; je
la conduisis hors de la ville, o j'avois un cheval tout prt; je la
mis en croupe derrire moi, et m'loignai, avec toute la promptitude
imaginable, d'un lieu qui pouvoit nous tre si funeste. Nous arrivmes
avant le jour chez un Gubre, dans un lieu dsert o il toit retir,
vivant frugalement du travail de ses mains; nous ne jugemes pas 
propos de rester chez lui; et, par son conseil, nous entrmes dans une
paisse fort, et nous nous mmes dans le creux d'un vieux chne,
jusqu' ce que le bruit de notre vasion se ft dissip. Nous vivions
tous deux dans ce sjour cart, sans tmoins, nous rptant sans
cesse que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que
quelque prtre gubre pt faire la crmonie du mariage prescrite par
nos livres sacrs. Ma soeur, lui dis-je, que cette union est sainte!
la nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous unir encore. Enfin
un prtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il fit dans la
maison du paysan toutes les crmonies du mariage; il nous bnit, et
nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la saintet
de l'Hohoraspe. Bientt aprs nous quittmes la Perse, o nous
n'tions pas en sret, et nous nous retirmes en Gorgie. Nous y
vcmes un an, tous les jours plus charms l'un de l'autre: mais comme
mon argent alloit finir, et que je craignois la misre pour ma
soeur, non pas pour moi, je la quittai pour aller chercher quelque
secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon
voyage me fut non-seulement inutile, mais funeste: car, ayant trouv
d'un ct tous nos biens confisqus, de l'autre mes parents presque
dans l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent
prcisment que ce qu'il falloit pour mon retour. Mais quel fut mon
dsespoir! je ne trouvai plus ma soeur. Quelques jours avant mon
arrive, des Tartares avoient fait une excursion dans la ville o elle
toit; et, comme ils la trouvrent belle, ils la prirent, et la
vendirent  des Juifs qui alloient en Turquie, et ne laissrent qu'une
petite fille dont elle toit accouche quelques mois auparavant. Je
suivis ces Juifs, et je les joignis  trois lieues de l: mes prires,
mes larmes furent vaines; ils me demandrent toujours trente tomans,
et ne se relchrent jamais d'un seul. Aprs m'tre adress  tout le
monde, avoir implor la protection des prtres turcs et chrtiens, je
m'adressai  un marchand armnien; je lui vendis ma fille, et me
vendis aussi pour trente-cinq tomans; j'allai aux Juifs, je leur
donnai trente tomans, et portai les cinq autres  ma soeur, que je
n'avois pas encore vue. Vous tes libre, lui dis-je, ma soeur, et je
puis vous embrasser: voil cinq tomans que je vous porte; j'ai du
regret qu'on ne m'ait pas achet davantage. Quoi! dit-elle, vous vous
tes vendu? Oui, lui dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait?
n'tois-je pas assez infortune, sans que vous travaillassiez  me la
rendre davantage? Votre libert me consoloit, et votre esclavage va me
mettre au tombeau. Ah! mon frre, que votre amour est cruel! Et ma
fille? je ne la vois point. Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous
fondmes tous deux en larmes, et n'emes pas la force de nous rien
dire. Enfin j'allai trouver mon matre, et ma soeur y arriva presque
aussitt que moi; elle se jeta  ses genoux. Je vous demande,
dit-elle, la servitude comme les autres vous demandent la libert:
prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il
se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon matre.
Malheureux! dit-elle, as-tu pens que je pusse accepter ma libert aux
dpens de la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortuns qui mourront
si vous nous sparez: je me donne  vous, payez-moi; peut-tre que cet
argent et mes services pourront quelque jour obtenir de vous ce que je
n'ose vous demander: il est de votre intrt de ne nous point sparer;
comptez que je dispose de sa vie. L'Armnien tait un homme doux, qui
fut touch de nos malheurs. Servez-moi l'un et l'autre avec fidlit
et avec zle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre
libert: je vois que vous ne mritez, ni l'un ni l'autre, les malheurs
de votre condition; si, lorsque vous serez libres, vous tes aussi
heureux que vous le mritez, si la fortune vous rit, je suis certain
que vous me satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassmes
tous deux ses genoux, et le suivmes dans son voyage. Nous nous
soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude, et
j'tois charm lorsque j'avois pu faire l'ouvrage qui toit tomb  ma
soeur.

La fin de l'anne arriva: notre matre tint sa parole, et nous
dlivra. Nous retournmes  Tefflis: l je trouvai un ancien ami de
mon pre, qui exeroit avec succs la mdecine dans cette ville; il me
prta quelque argent avec lequel je fis quelque ngoce. Quelques
affaires m'appelrent ensuite  Smyrne, o je m'tablis. J'y vis
depuis six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce
socit du monde: l'union rgne dans ma famille, et je ne changerois
pas ma condition pour celle de tous les rois du monde. J'ai t assez
heureux pour retrouver le marchand armnien  qui je dois tout, et lui
ai rendu des services signals.

    A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.




LETTRE LXVIII.

RICA A USBEK.

A ***.


J'allai l'autre jour dner chez un homme de robe, qui m'en avoit pri
plusieurs fois. Aprs avoir parl de bien des choses, je lui dis:
Monsieur, il me parot que votre mtier est bien pnible. Pas tant que
vous vous imaginez, rpondit-il: de la manire dont nous le faisons,
ce n'est qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous pas toujours la
tte remplie des affaires d'autrui? n'tes-vous pas toujours occup de
choses qui ne sont point intressantes? Vous avez raison: ces choses
ne sont point intressantes, car nous nous y intressons si peu que
rien; et cela mme fait que le mtier n'est pas si fatigant que vous
dites. Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manire si dgage,
je continuai, et lui dis: Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet. Je
le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j'eus
besoin d'argent pour payer mes provisions; je vendis ma bibliothque;
et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me
laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette: nous
autres juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous
affaire de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas sont
hypothtiques et sortent de la rgle gnrale. Mais ne seroit-ce pas,
monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir? Car enfin
pourquoi chez tous les peuples du monde y auroit-il des lois si elles
n'avoient pas leur application? et comment peut-on les appliquer si on
ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit le magistrat,
vous ne parleriez pas comme vous faites: nous avons des livres
vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se
chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi
quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas
mal de vous garantir de leurs embches; ils ont des armes avec
lesquelles ils attaquent votre quit; il seroit bon que vous en
eussiez aussi pour la dfendre, et que vous n'allassiez pas vous
mettre dans la mle, habills  la lgre, parmi des gens cuirasss
jusqu'aux dents.

    A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.




LETTRE LXIX.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Tu ne te serois jamais imagin que je fusse devenu plus mtaphysicien
que je ne l'tois: cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand
tu auras essuy ce dbordement de ma philosophie.

Les philosophes les plus senss qui ont rflchi sur la nature de Dieu
ont dit qu'il toit un tre souverainement parfait; mais ils ont
extrmement abus de cette ide: ils ont fait une numration de
toutes les perfections diffrentes que l'homme est capable d'avoir et
d'imaginer, et en ont charg l'ide de la divinit, sans songer que
souvent ces attributs s'entr'empchent, et qu'ils ne peuvent subsister
dans un mme sujet sans se dtruire.

Les potes d'Occident disent qu'un peintre ayant voulu faire le
portrait de la desse de la beaut, assembla les plus belles Grecques,
et prit de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux, dont il fit un
tout pour ressembler  la plus belle de toutes les desses. Si un
homme en avoit conclu qu'elle toit blonde ou brune, qu'elle avoit les
yeux noirs et bleus, qu'elle toit douce et fire, il auroit pass
pour ridicule.

Souvent Dieu manque d'une perfection qui pourroit lui donner une
grande imperfection; mais il n'est jamais limit que par lui-mme; il
est lui-mme sa ncessit: ainsi, quoique Dieu soit tout-puissant, il
ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes. Souvent mme
l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les choses relatives; et
c'est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.

Ainsi il n'y a point sujet de s'tonner que quelques-uns de nos
docteurs aient os nier la prescience infinie de Dieu, sur ce
fondement qu'elle est incompatible avec sa justice.

Quelque hardie que soit cette ide, la mtaphysique s'y prte
merveilleusement. Selon ses principes, il n'est pas possible que Dieu
prvoie les choses qui dpendent de la dtermination des causes
libres, parce que ce qui n'est point arriv n'est point, et par
consquent ne peut tre connu; car le rien, qui n'a point de
proprits, ne peut tre aperu: Dieu ne peut point lire dans une
volont qui n'est point, et voir dans l'me une chose qui n'existe
point en elle; car, jusqu' ce qu'elle se soit dtermine, cette
action qui la dtermine n'est point en elle.

L'me est l'ouvrire de sa dtermination; mais il y a des occasions o
elle est tellement indtermine qu'elle ne sait pas mme de quel ct
se dterminer. Souvent mme elle ne le fait que pour faire usage de sa
libert; de manire que Dieu ne peut voir cette dtermination par
avance ni dans l'action de l'me, ni dans l'action que les objets font
sur elle.

Comment Dieu pourroit-il prvoir les choses qui dpendent de la
dtermination des causes libres? Il ne pourroit les voir que de deux
manires: par conjecture, ce qui est contradictoire avec la prescience
infinie; ou bien il les verroit comme des effets ncessaires qui
suivroient infailliblement d'une cause qui les produiroit de mme, ce
qui est encore plus contradictoire: car l'me seroit libre par la
supposition; et, dans le fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule
de billard n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est pousse par une
autre.

Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme
il fait agir les cratures  sa fantaisie, il connot tout ce qu'il
veut connotre. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert pas
toujours de cette facult; il laisse ordinairement  la crature la
facult d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mriter ou
de dmriter: c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir
sur elle, et de la dterminer. Mais quand il veut savoir quelque
chose, il le sait toujours, parce qu'il n'a qu' vouloir qu'elle
arrive comme il la voit, et dterminer les cratures conformment  sa
volont. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver du nombre des
choses purement possibles, en fixant par ses dcrets les
dterminations futures des esprits, et les privant de la puissance
qu'il leur a donne d'agir ou de ne pas agir.

Si l'on peut se servir d'une comparaison dans une chose qui est
au-dessus des comparaisons; un monarque ignore ce que son ambassadeur
fera dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il n'a qu' lui
ordonner de se comporter d'une telle manire, et il pourra assurer que
la chose arrivera comme il la projette.

L'alcoran et les livres des Juifs s'lvent sans cesse contre le dogme
de la prescience absolue: Dieu y parot partout ignorer la
dtermination future des esprits; et il semble que ce soit la premire
vrit que Mose ait enseigne aux hommes.

Dieu met Adam dans le paradis terrestre,  condition qu'il ne mangera
pas d'un certain fruit: prcepte absurde dans un tre qui connotroit
les dterminations futures des mes; car enfin un tel tre peut-il
mettre des conditions  ses grces, sans les rendre drisoires? C'est
comme si un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit dit  un
autre: Je vous donne mille cus si Bagdad n'est pas pris. Ne feroit-il
pas l une mauvaise plaisanterie?

Mon cher Rhdi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut, que
nous n'apercevons pas mme ses nuages. Nous ne le connoissons bien que
dans ses prceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur
nous ramne  notre foiblesse. S'humilier toujours, c'est l'adorer
toujours.

    A Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.




LETTRE LXX.

ZLIS A USBEK.

A Paris.


Soliman, que tu aimes, est dsespr d'un affront qu'il vient de
recevoir. Un jeune tourdi, nomm Suphis, recherchoit depuis trois
mois sa fille en mariage: il paroissoit content de la figure de la
fille, sur le rapport et la peinture que lui en avoient faits les
femmes qui l'avoient vue dans son enfance; on toit convenu de la dot,
et tout s'toit pass sans aucun incident. Hier, aprs les premires
crmonies, la fille sortit  cheval, accompagne de son eunuque, et
couverte, selon la coutume, depuis la tte jusqu'aux pieds. Mais, ds
qu'elle fut arrive devant la maison de son mari prtendu, il lui fit
fermer la porte, et il jura qu'il ne la recevroit jamais si on
n'augmentoit la dot: Les parents accoururent, de ct et d'autre, pour
accommoder l'affaire; et aprs bien de la rsistance, ils firent
convenir Soliman de faire un petit prsent  son gendre. Enfin, les
crmonies du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit
avec assez de violence; mais, une heure aprs, cet tourdi se leva
furieux, lui coupa le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle
n'toit pas vierge, et la renvoya  son pre. On ne peut pas tre plus
frapp qu'il l'est de cette injure. Il y a des personnes qui
soutiennent que cette fille est innocente. Les pres sont bien
malheureux d'tre exposs  de tels affronts: si pareil traitement
arrivoit  ma fille, je crois que j'en mourrois de douleur. Adieu.

    Du srail de Fatm, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.




LETTRE LXXI.

USBEK A ZLIS.


Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est sans remde, et que
son gendre n'a fait que se servir de la libert de la loi. Je trouve
cette loi bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille aux
caprices d'un fou. On a beau dire que l'on a des indices certains pour
connotre la vrit, c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui
revenu parmi nous; et nos mdecins donnent des raisons invincibles de
l'incertitude de ces preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrtiens qui ne
les regardent comme chimriques, quoiqu'elles soient clairement
tablies par leurs livres sacrs, et que leur ancien lgislateur en
ait fait dpendre l'innocence ou la condamnation de toutes les filles.

J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes de l'ducation de la
tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure
que Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; qu'elle soit
l'honneur et l'ornement du srail o elle est destine; qu'elle n'ait
sur sa tte que des lambris dors, et ne marche que sur des tapis
superbes; et, pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans
toute sa gloire!

    A Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.




LETTRE LXXII.

RICA A USBEK.

A ***.


Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie o je vis un homme bien
content de lui. Dans un quart d'heure, il dcida trois questions de
morale, quatre problmes historiques, et cinq points de physique: je
n'ai jamais vu un dcisionnaire si universel; son esprit ne fut jamais
suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des
nouvelles du temps: il dcida sur les nouvelles du temps. Je voulus
l'attraper, et je dis en moi-mme: Il faut que je me mette dans mon
fort; je vais me rfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse;
mais  peine lui eus-je dis quatre mots, qu'il me donna deux dmentis,
fonds sur l'autorit de messieurs Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu!
dis-je en moi-mme, quel homme est-ce l? Il connotra tout  l'heure
les rues d'Ispahan mieux que moi! Mon parti fut bientt pris: je me
tus, je le laissai parler, et il dcide encore.

    A Paris, le 8 de la lune de Zilcad, 1715.




LETTRE LXXIII.

RICA A ***.


J'ai ou parler d'une espce de tribunal qu'on appelle l'Acadmie
franoise: il n'y en a point de moins respect dans le monde; car on
dit qu'aussitt qu'il a dcid, le peuple casse ses arrts, et lui
impose des lois qu'il est oblig de suivre.

Il y a quelque temps que, pour fixer son autorit, il donna un code de
ses jugements. Cet enfant de tant de pres toit presque vieux quand
il naquit; et quoiqu'il ft lgitime, un btard, qui avoit dj paru,
l'avoit presque touff dans sa naissance.

Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse:
l'loge va se placer comme de lui-mme dans leur babil ternel; et
sitt qu'ils sont initis dans ses mystres, la fureur du pangyrique
vient les saisir, et ne les quitte plus.

Ce corps a quarante ttes, toutes remplies de figures, de mtaphores
et d'antithses; tant de bouches ne parlent presque que par
exclamation; ses oreilles veulent toujours tre frappes par la
cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question: il
semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est
point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son flau, l'branle
 tous les instants, et dtruit tout ce qu'il a fait. On a dit
autrefois que ses mains toient avides; je ne t'en dirai rien, et je
laisse dcider cela  ceux qui le savent mieux que moi.

Voil des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse.
Nous n'avons point l'esprit port  ces tablissements singuliers et
bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples
et nos manires naves.

    A Paris, le 27 de la lune de Zilhag, 1715.




LETTRE LXXIV.

RICA A USBEK.

A ***.


Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit: Je vous
ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous
mne  prsent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume
qui reprsentent le mieux.

Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il est plus poli, plus
affable qu'un autre? Ce n'est pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il
fait sentir  tous les instants la supriorit qu'il a sur tous ceux
qui l'approchent; si cela est, je n'ai que faire d'y aller; je prends
dj condamnation, et je la lui passe tout entire.

Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit homme si fier, il prit
une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si
impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens
d'une manire si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me
lasser de l'admirer. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-mme, si lorsque
j'tois  la cour de Perse, je reprsentois ainsi, je reprsentois un
grand sot! Il auroit fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien
mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes  des gens qui
venoient tous les jours chez nous nous tmoigner leur bienveillance;
ils savoient bien que nous tions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient
ignor, nos bienfaits le leur auroient appris chaque jour. N'ayant
rien  faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous
rendre aimables: nous nous communiquions aux plus petits; au milieu
des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient
sensibles; ils ne voyoient que notre coeur au-dessus d'eux; nous
descendions jusqu' leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la
majest du prince dans les crmonies publiques; lorsqu'il falloit
faire respecter la nation aux trangers; lorsque enfin, dans les
occasions prilleuses, il falloit animer les soldats, nous remontions
cent fois plus haut que nous n'tions descendus; nous ramenions la
fiert sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que nous
reprsentions assez bien.

    De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXV.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqu chez les chrtiens
cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les
musulmans; il y a bien loin chez eux de la profession  la croyance,
de la croyance  la conviction, de la conviction  la pratique. La
religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes
qui appartient  tout le monde: les gens de cour, les gens de guerre,
les femmes mme, s'lvent contre les ecclsiastiques, et leur
demandent de leur prouver ce qu'ils sont rsolus de ne pas croire. Ce
n'est pas qu'ils se soient dtermins par raison, et qu'ils aient pris
la peine d'examiner la vrit ou la fausset de cette religion qu'ils
rejettent: ce sont des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secou
avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur
incrdulit que dans leur foi; ils vivent dans un flux et reflux qui
les porte sans cesse de l'un  l'autre. Un d'eux me disoit un jour: Je
crois l'immortalit de l'me par semestre; mes opinions dpendent
absolument de la constitution de mon corps; selon que j'ai plus ou
moins d'esprits animaux, que mon estomac digre bien ou mal, que l'air
que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me
nourris sont lgres ou solides, je suis spinosiste, socinien,
catholique, impie ou dvot. Quand le mdecin est auprs de mon lit, le
confesseur me trouve  son avantage. Je sais bien empcher la religion
de m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me
consoler quand je suis malade: lorsque je n'ai plus rien  esprer
d'un ct, la religion se prsente et me gagne par ses promesses; je
veux bien m'y livrer, et mourir du ct de l'esprance.

Il y a longtemps que les princes chrtiens affranchirent tous les
esclaves de leurs tats, parce, disoient-ils, que le christianisme
rend tous les hommes gaux. Il est vrai que cet acte de religion leur
toit trs-utile: ils abaissoient par l les seigneurs, de la
puissance desquels ils retiroient le bas peuple. Ils ont ensuite fait
des conqutes dans des pays o ils ont vu qu'il leur toit avantageux
d'avoir des esclaves; ils ont permis d'en acheter et d'en vendre,
oubliant ce principe de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu
que je te dise? vrit dans un temps, erreur dans un autre. Que ne
faisons-nous comme les chrtiens? Nous sommes bien simples de refuser
des tablissements et des conqutes faciles dans des climats
heureux[13], parce que l'eau n'y est pas assez pure pour nous laver
selon les principes du saint Alcoran!

[Note 13: Les mahomtans ne se soucient point de prendre Venise,
parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.]

Je rends grce au Dieu tout-puissant, qui a envoy Ali son grand
prophte, de ce que je professe une religion qui se fait prfrer 
tous les intrts humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle
est descendue.

    De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXVI.

USBEK A SON AMI IBBEN.

A Smyrne.


Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mmes:
on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont
trans indignement par les rues; on les note d'infamie; on confisque
leurs biens.

Il me parot, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis
accabl de douleur, de misre, de mpris, pourquoi veut-on m'empcher
de mettre fin  mes peines, et me priver cruellement d'un remde qui
est en mes mains?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une socit, dont je consens de
n'tre plus? que je tienne, malgr moi, une convention qui s'est faite
sans moi? La socit est fonde sur un avantage mutuel: mais
lorsqu'elle me devient onreuse, qui m'empche d'y renoncer? La vie
m'a t donne comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne
l'est plus: la cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi.

Le prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les
avantages de la sujtion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce
partage inique de leur utilit et de mon dsespoir? Dieu, diffrent de
tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner  recevoir des grces qui
m'accablent?

Je suis oblig de suivre les lois quand je vis sous les lois: mais
quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?

Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence. Dieu a uni
votre me avec votre corps; et vous l'en sparez: vous vous opposez
donc  ses desseins, et vous lui rsistez.

Que veut dire cela? Troubl-je l'ordre de la providence, lorsque je
change les modifications de la matire, et que je rends carre une
boule que les premires lois du mouvement, c'est--dire les lois de la
cration et de la conservation, avoient faite ronde? Non, sans doute:
je ne fais qu'user du droit qui m'a t donn; et, en ce sens, je puis
troubler  ma fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que
je m'oppose  la providence.

Lorsque mon me sera spare de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre
et moins d'arrangement dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle
combinaison soit moins parfaite, et moins dpendante des lois
gnrales? que le monde y ait perdu quelque chose? et que les ouvrages
de Dieu soient moins grands, ou plutt moins immenses?

Croyez-vous que mon corps, devenu un pi de bl, un ver, un gazon,
soit chang en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que mon
me, dgage de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins
sublime?

Toutes ces ides, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre
orgueil: nous ne sentons point notre petitesse; et, malgr qu'on en
ait, nous voulons tre compts dans l'univers, y figurer, et y tre un
objet important. Nous nous imaginons que l'anantissement d'un tre
aussi parfait que nous dgraderoit toute la nature; et nous ne
concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que
dis-je? tous les hommes ensemble, cent millions de ttes comme la
ntre, ne sont qu'un atome subtil et dli que Dieu n'aperoit qu'
cause de l'immensit de ses connoissances.

    A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXVII.

IBBEN A USBEK.

A Paris.


Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs
sont moins des chtiments que des menaces. Ce sont des jours bien
prcieux que ceux qui nous portent  expier les offenses. C'est le
temps des prosprits qu'il faudroit abrger. Que servent toutes ces
impatiences, qu' faire voir que nous voudrions tre heureux,
indpendamment de celui qui donne les flicits, parce qu'il est la
flicit mme?

Si un tre est compos de deux tres, et que la ncessit de conserver
l'union marque plus la soumission aux ordres du Crateur, on en a pu
faire une loi religieuse; si cette ncessit de conserver l'union est
un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi
civile.

    De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXVIII.

RICA A USBEK.

A ***.


Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un Franois qui est en Espagne a
crite ici; je crois que tu seras bien aise de la voir.

     Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis
     parmi des peuples qui, mprisant tous les autres, font aux seuls
     Franois l'honneur de les har.

     La gravit est le caractre brillant des deux nations: elle se
     manifeste principalement de deux manires; par les lunettes, et
     par la moustache.

     Les lunettes font voir dmonstrativement que celui qui les porte
     est un homme consomm dans les sciences et enseveli dans de
     profondes lectures,  un tel point que sa vue s'en est affoiblie;
     et tout nez qui en est orn ou charg peut passer, sans
     contredit, pour le nez d'un savant.

     Pour la moustache, elle est respectable par elle-mme, et
     indpendamment des consquences; quoique pourtant on ne laisse
     pas d'en tirer souvent de grandes utilits pour le service du
     prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un
     fameux gnral portugais dans les Indes[14]: car, se trouvant
     avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et
     envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce
     gage; elles lui furent prtes d'abord, et dans la suite il
     retira sa moustache avec honneur.

     [Note 14: Jean de Castro.]

     On conoit aisment que des peuples graves et flegmatiques comme
     ceux-l peuvent avoir de la vanit: aussi en ont-ils. Ils la
     fondent ordinairement sur deux choses bien considrables. Ceux
     qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se
     sentent le coeur extrmement lev, lorsqu'ils sont ce qu'ils
     appellent de vieux chrtiens; c'est--dire, qu'ils ne sont pas
     originaires de ceux  qui l'inquisition a persuad dans ces
     derniers sicles d'embrasser la religion chrtienne. Ceux qui
     sont dans les Indes ne sont pas moins flatts lorsqu'ils
     considrent qu'ils ont le sublime mrite d'tre, comme ils
     disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le
     srail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beaut
     que le plus vieux et le plus vilain mtin ne l'est de la
     blancheur olivtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du
     Mexique, assis sur sa porte, les bras croiss. Un homme de cette
     consquence, une crature si parfaite, ne travailleroit pas pour
     tous les trsors du monde, et ne se rsoudroit jamais, par une
     vile et mcanique industrie, de compromettre l'honneur et la
     dignit de sa peau.

     Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mrite en
     Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualits
     dont je viens de parler celle d'tre le propritaire d'une grande
     pe, ou d'avoir appris de son pre l'art de faire jurer une
     discordante guitare, il ne travaille plus: son honneur
     s'intresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix
     heures par jour obtient prcisment la moiti plus de
     considration qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que
     c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.

     Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade
     d'une tranquillit philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans
     le coeur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers
     hommes du monde pour mourir de langueur sous la fentre de leurs
     matresses; et tout Espagnol qui n'est pas enrhum ne sauroit
     passer pour galant.

     Ils sont premirement dvots, et secondement jaloux. Ils se
     garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat
     cribl de coups, ou d'un magistrat dcrpit; mais ils les
     enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un
     robuste franciscain qui les lve.

     Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes; ils ne
     veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par
     le bout des pieds: ils savent que l'imagination va toujours, que
     rien ne l'amuse en chemin; elle arrive, et l on toit
     quelquefois averti d'avance.

     On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles, elles
     le sont encore plus pour les Espagnols: les femmes les gurissent
     de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, et
     il leur reste toujours un long et fcheux souvenir d'une passion
     teinte.

     Ils ont de petites politesses qui en France paratroient mal
     places: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans
     lui en demander permission; et l'inquisition ne fait jamais
     brler un Juif sans lui faire ses excuses.

     Les Espagnols qu'on ne brle pas paroissent si attachs 
     l'inquisition, qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur
     ter: je voudrois seulement qu'on en tablt une autre; non pas
     contre les hrtiques, mais contre les hrsiarques qui
     attribuent  de petites pratiques monacales la mme efficacit
     qu'aux sept sacrements; qui adorent tout ce qu'ils vnrent; et
     qui sont si dvots qu'ils sont  peine chrtiens.

     Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les
     Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres: voyez une
     de leurs bibliothques, les romans d'un ct, et les scolastiques
     de l'autre: vous diriez que les parties en ont t faites, et le
     tout rassembl, par quelque ennemi secret de la raison humaine.

     Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le
     ridicule de tous les autres.

     Ils ont fait des dcouvertes immenses dans le nouveau monde, et
     ils ne connoissent pas encore leur propre continent: il y a sur
     leurs rivires tel port qui n'a pas encore t dcouvert, et dans
     leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.

     Ils disent que le soleil se lve et se couche dans leur pays:
     mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre
     que des campagnes ruines et des contres dsertes.

Je ne serois pas fch, Usbek, de voir une lettre crite  Madrid par
un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa
nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je
m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris.

Il y a ici une maison o l'on met les fous: on croiroit d'abord
qu'elle est la plus grande de la ville; non: le remde est bien petit
pour le mal. Sans doute que les Franois, extrmement dcris chez
leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader
que ceux qui sont dehors ne le sont pas.

Je laisse l mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.

    De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXIX.

USBEK A RHDI.

A Venise.


La plupart des lgislateurs ont t des hommes borns, que le hasard a
mis  la tte des autres et qui n'ont presque consult que leurs
prjugs et leurs fantaisies.

Il semble qu'ils aient mconnu la grandeur et la dignit mme de leur
ouvrage: ils se sont amuss  faire des institutions puriles, avec
lesquelles ils se sont  la vrit conforms aux petits esprits, mais
dcrdits auprs des gens de bon sens.

Ils se sont jets dans des dtails inutiles; ils ont donn dans les
cas particuliers: ce qui marque un gnie troit qui ne voit les choses
que par parties, et n'embrasse rien d'une vue gnrale.

Quelques-uns ont affect de se servir d'une autre langue que la
vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois: comment peut-on les
observer, si elles ne sont pas connues?

Ils ont souvent aboli sans ncessit celles qu'ils ont trouves
tablies; c'est--dire qu'ils ont jet les peuples dans les dsordres
insparables des changements.

Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutt de la nature que
de l'esprit des hommes, il est quelquefois ncessaire de changer
certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut
toucher que d'une main tremblante: on y doit observer tant de
solennits, et apporter tant de prcautions, que le peuple en conclue
naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de
formalits pour les abroger.

Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont suivi des ides
logiciennes plutt que l'quit naturelle. Dans la suite, elles ont
t trouves trop dures; et, par un esprit d'quit, on a cru devoir
s'en carter: mais ce remde toit un nouveau mal. Quelles que soient
les lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme la
conscience publique,  laquelle celle des particuliers doit se
conformer toujours.

Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une
attention qui marque beaucoup de sagesse; c'est qu'ils ont donn aux
pres une grande autorit sur leurs enfants: rien ne soulage plus les
magistrats; rien ne dgarnit plus les tribunaux; rien enfin ne rpand
plus de tranquillit dans un tat, o les moeurs font toujours de
meilleurs citoyens que les lois.

C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la
plus sacre de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dpend
pas des conventions, et qui les a mme prcdes.

On remarque que, dans les pays o l'on met dans les mains paternelles
plus de rcompenses et de punitions, les familles sont mieux rgles:
les pres sont l'image du crateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse
conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher
encore par les motifs de l'esprance et de la crainte.

Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie
de l'esprit des Franois. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines
un nombre infini de choses inutiles, et mme pis; et ils n'ont pas
pris d'elles la puissance paternelle, qu'elles ont tablie comme la
premire autorit lgitime.

    A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.




LETTRE LXXX.

LE GRAND EUNUQUE A USBEK.

A Paris.


Hier des Armniens menrent au srail une jeune esclave de Circassie,
qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartements
secrets, je la dshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge;
et plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grces. Une pudeur
virginale sembloit vouloir les drober  ma vue; je vis tout ce qu'il
lui en cotoit pour obir: elle rougissoit de se voir nue, mme devant
moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis
inanim sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans
les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards, et ne
puis inspirer que l'innocence.

Ds que je l'eus juge digne de toi, je baissai les yeux: je lui jetai
un manteau d'carlate, je lui mis au doigt un anneau d'or; je me
prosternai  ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton coeur; je
payai les Armniens; je la drobai  tous les yeux. Heureux Usbek! tu
possdes plus de beauts que n'en enferment tous les palais d'Orient.
Quel plaisir pour toi de trouver,  ton retour, tout ce que la Perse a
de plus ravissant, et de voir dans ton srail renatre les grces, 
mesure que le temps et la possession travaillent  les dtruire!

    Du srail de Fatm, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1715.




LETTRE LXXXI.

USBEK A RHDI.

A Venise.


Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhdi, j'ai vu bien des
gouvernements: ce n'est pas comme en Asie, o les rgles de la
politique se trouvent partout les mmes.

J'ai souvent pens en moi-mme, pour savoir quel de tous les
gouvernements toit le plus conforme  la raison. Il m'a sembl que le
plus parfait est celui qui va  son but  moins de frais; et qu'ainsi
celui qui conduit les hommes de la manire qui convient le plus  leur
penchant et  leur inclination est le plus parfait.

Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un
gouvernement svre, le premier est prfrable, puisqu'il est plus
conforme  la raison, et que la svrit est un motif tranger.

Compte, mon cher Rhdi, que dans un tat les peines plus ou moins
cruelles ne font pas que l'on obisse plus aux lois. Dans les pays o
les chtiments sont modrs, on les craint comme dans ceux o ils sont
tyranniques et affreux.

Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, on punit
toujours par degrs; on inflige un chtiment plus ou moins grand  un
crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-mme aux
moeurs du pays o l'on vit: huit jours de prison, ou une lgre
amende, frappent autant l'esprit d'un Europen nourri dans un pays de
douceur, que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent
un certain degr de crainte  un certain degr de peine, et chacun la
partage  sa faon: le dsespoir de l'infamie vient dsoler un
Franois qu'on vient de condamner  une peine qui n'teroit pas un
quart d'heure de sommeil  un Turc.

D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice et l'quit soient
mieux observes en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les
rpubliques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre mme; je ne
vois pas qu'on y commette moins de crimes; et que les hommes,
intimids par la grandeur des chtiments, y soient plus soumis aux
lois.

Je remarque au contraire une source d'injustice et de vexations au
milieu de ces mmes tats.

Je trouve mme le prince, qui est la loi mme, moins matre que
partout ailleurs.

Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a toujours des
mouvements tumultueux; o personne n'est le chef; et que, quand une
fois l'autorit violente est mprise, il n'en reste plus assez 
personne pour la faire revenir;

Que le dsespoir mme de l'impunit confirme le dsordre, et le rend
plus grand;

Que, dans ces tats, il ne se forme point de petite rvolte, et qu'il
n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sdition;

Qu'il ne faut point que les grands vnements y soient prpars par de
grandes causes; au contraire, le moindre accident produit une grande
rvolution, souvent aussi imprvue de ceux qui la font que de ceux qui
la souffrent.

Lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut dpos, aucun de ceux qui
commirent cet attentat ne songeoit  le commettre; ils demandoient
seulement en suppliants qu'on leur ft justice sur quelque grief: une
voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard; le nom
de Mustapha fut prononc, et soudain Mustapha fut empereur.

    De Paris, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1715.




LETTRE LXXXII.

NARGUM, ENVOY DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.

A Paris.


De toutes les nations du monde, mon cher Usbek, il n'y en a pas qui
ait surpass celle des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des
conqutes. Ce peuple est le vrai dominateur de l'univers; tous les
autres semblent tre faits pour le servir: il est galement le
fondateur et le destructeur des empires; dans tous les temps il a
donn sur la terre des marques de sa puissance; dans tous les ges il
a t le flau des nations.

Les Tartares ont conquis deux fois la Chine, et ils la tiennent encore
sous leur obissance.

Ils dominent sur les vastes pays qui forment l'empire du Mogol.

Matres de la Perse, ils sont assis sur le trne de Cyrus et de
Gustape. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom de Turcs, ils ont
fait des conqutes immenses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique; et ils
dominent sur ces trois parties de l'univers.

Et, pour parler de temps plus reculs, c'est d'eux que sont sortis
presque tous les peuples qui ont renvers l'empire romain.

Qu'est-ce que les conqutes d'Alexandre, en comparaison de celles de
Genghiscan?

Il n'a manqu  cette victorieuse nation que des historiens, pour
clbrer la mmoire de ses merveilles.

Que d'actions immortelles ont t ensevelies dans l'oubli! que
d'empires par eux fonds, dont nous ignorons l'origine! Cette
belliqueuse nation, uniquement occupe de sa gloire prsente, sre de
vaincre dans tous les temps, ne songeoit point  se signaler dans
l'avenir par la mmoire de ses conqutes passes.

    De Moscou, le 4 de la lune de Rebiab 1, 1715.




LETTRE LXXXIII.

RICA A IBBEN.

A Smyrne.


Quoique les Franois parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une
espce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se
coupent la langue en entrant dans le couvent; et on souhaiteroit fort
que tous les autres dervis se retranchassent de mme tout ce que leur
profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que
ceux-l, et qui ont un talent bien extraordinaire. Ce sont ceux qui
savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant
deux heures de temps sans qu'il soit possible de les dceler, d'tre
leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.

Ces sortes de gens sont adors des femmes: mais ils ne le sont
pourtant pas tant que d'autres, qui ont reu de la nature l'aimable
talent de sourire  propos, c'est--dire  chaque instant, et qui
portent la grce d'un gracieuse approbation sur tout ce qu'elles
disent.

Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse
 tout, et trouver mille petits traits ingnieux dans les choses les
plus communes.

J'en connois d'autres qui se sont bien trouvs d'introduire dans les
conversations les choses inanimes, et d'y faire parler leur habit
brod, leur perruque blonde, leur tabatire, leur canne et leurs
gants. Il est bon de commencer de la rue  se faire couter par le
bruit du carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte: cet
avant-propos prvient pour le reste du discours; et quand l'exorde est
beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite,
mais qui par bonheur arrivent trop tard.

Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez
nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et
qu'un homme de bons sens ne brille gure devant ces sortes de gens.

    De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.




LETTRE LXXXIV.

USBEK A RHDI.

A Venise.


S'il y a un Dieu, mon cher Rhdi, il faut ncessairement qu'il soit
juste: car, s'il ne l'toit pas, il seroit le plus mauvais et le plus
imparfait de tous les tres.

La justice est un rapport de convenance, qui se trouve rellement
entre deux choses: ce rapport est toujours le mme, quelque tre qui
le considre, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou
enfin que soit un homme.

Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports;
souvent mme lorsqu'ils les voient, ils s'en loignent; et leur
intrt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice lve sa
voix; mais elle a peine  se faire entendre dans le tumulte des
passions.

Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu'ils ont intrt de
les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres.
C'est toujours par un retour sur eux-mmes qu'ils agissent: nul n'est
mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui dtermine, et
cette raison est toujours une raison d'intrt.

Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste: ds
qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut ncessairement qu'il la
suive; car, comme il n'a besoin de rien, et qu'il se suffit 
lui-mme, il seroit le plus mchant de tous les tres, puisqu'il le
seroit sans intrt.

Ainsi, quand il n'y auroit pas de Dieu, nous devrions toujours aimer
la justice; c'est--dire faire nos efforts pour ressembler  cet tre
dont nous avons une si belle ide, et qui, s'il existoit, seroit
ncessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion,
nous ne devrions pas l'tre de celui de l'quit.

Voil, Rhdi, ce qui m'a fait penser que la justice est ternelle, et
ne dpend point des conventions humaines; et quand elle en dpendroit,
ce seroit une vrit terrible qu'il faudrait se drober  soi-mme.

Nous sommes entours d'hommes plus forts que nous; ils peuvent nous
nuire de mille manires diffrentes, les trois quarts du temps ils
peuvent le faire impunment: quel repos pour nous de savoir qu'il y a
dans le coeur de tous ces hommes un principe intrieur qui combat en
notre faveur, et nous met  couvert de leurs entreprises!

Sans cela nous devrions tre dans une frayeur continuelle; nous
passerions devant les hommes comme devant les lions; et nous ne
serions jamais assurs un moment de notre vie, de notre bien, ni de
notre honneur.

Toutes ces penses m'animent contre ces docteurs qui reprsentent Dieu
comme un tre qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le
font agir d'une manire dont nous ne voudrions pas agir nous-mmes, de
peur de l'offenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il
punit en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, le
reprsentent tantt comme un tre mauvais, tantt comme un tre qui
hait le mal et le punit.

Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver
qu'il a le coeur juste! Ce plaisir, tout svre qu'il est, doit le
ravir: il voit son tre autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas
qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhdi, si j'tois
sr de suivre toujours inviolablement cette quit que j'ai devant les
yeux, je me croirois le premier des hommes.

    A Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 1, 1715.




LETTRE LXXXV.

RICA A ***.


Je fus hier aux Invalides: j'aimerois autant avoir fait cet
tablissement, si j'tois prince, que d'avoir gagn trois batailles.
On y trouve partout la main d'un grand monarque. Je crois que c'est le
lieu le plus respectable de la terre.

Quel spectacle que de voir dans un mme lieu rassembles toutes ces
victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la dfendre; et qui,
se sentant le mme coeur, et non pas la mme force, ne se plaignent
que de l'impuissance o elles sont de se sacrifier encore pour elle!

Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers dbiles, dans cette
retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils y toient
contraints par la prsence d'un ennemi, chercher leur dernire
satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur coeur
et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art
militaire!

Je voudrois que les noms de ceux qui meurent pour la patrie fussent
crits et conservs dans les temples, dans des registres qui fussent
comme la la source de la gloire et de la noblesse.

    A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.




LETTRE LXXXVI.

USBEK A MIRZA.

A Ispahan.


Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman avoient form le
dessein d'obliger tous les Armniens de Perse de quitter le royaume,
ou de se faire mahomtans, dans la pense que notre empire seroit
toujours pollu, tandis qu'il garderoit dans son sein ces infidles.

C'toit fait de la grandeur persane, si dans cette occasion l'aveugle
dvotion avoit t coute.

On ne sait comment la chose manqua; ni ceux qui firent la proposition,
ni ceux qui la rejetrent, n'en connurent les consquences: le hasard
fit l'office de la raison et de la politique, et sauva l'empire d'un
pril plus grand que celui qu'il auroit pu courir de la perte de trois
batailles et de la prise de deux villes.

En proscrivant les Armniens, on pensa dtruire en un seul jour tous
les ngociants, et presque tous les artisans du royaume. Je suis sr
que le grand Cha-Abas auroit mieux aim se faire couper les deux bras
que de signer un ordre pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux
autres rois des Indes ses sujets les plus industrieux, il auroit cru
leur donner la moiti de ses tats.

Les perscutions que nos mahomtans zls ont faites aux Gubres les
ont obligs de passer en foule dans les Indes; et ont priv la Perse
de cette laborieuse nation, si applique au labourage, qui seule, par
son travail, toit en tat de vaincre la strilit de nos terres.

Il ne restoit  la dvotion qu'un second coup  faire: c'toit de
ruiner l'industrie; moyennant quoi l'empire tomboit de lui-mme, et
avec lui, par une suite ncessaire, cette mme religion qu'on vouloit
rendre si florissante.

S'il faut raisonner sans prvention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas
bon que dans un tat il y ait plusieurs religions.

On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolres se rendent
ordinairement plus utiles  leur patrie que ceux qui vivent dans la
religion dominante; parce que, loigns des honneurs, ne pouvant se
distinguer que par leur opulence et leurs richesses, ils sont ports 
en acqurir par leur travail, et  embrasser les emplois de la socit
les plus pnibles.

D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent des prceptes
utiles  la socit, il est bon qu'elles soient observes avec zle.
Or qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zle, que leur
multiplicit?

Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend
jusqu'aux particuliers: chacun se tient sur ses gardes, et craint de
faire des choses qui dshonoreroient son parti, et l'exposeroient aux
mpris et aux censures impardonnables du parti contraire.

Aussi a-t-on toujours remarqu qu'une secte nouvelle introduite dans
un tat toit le moyen le plus sr pour corriger tous les abus de
l'ancienne.

On a beau dire qu'il n'est pas de l'intrt du prince de souffrir
plusieurs religions dans son tat. Quand toutes les sectes du monde
viendroient s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun prjudice;
parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obissance et ne prche
la soumission.

J'avoue que les histoires sont remplies des guerres de religion: mais,
qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicit des
religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolrance qui
animoit celle qui se croyoit la dominante.

C'est cet esprit de proslytisme, que les Juifs ont pris des
gyptiens, et qui d'eux est pass, comme une maladie pidmique et
populaire, aux mahomtans et aux chrtiens.

C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrs ne peuvent tre
regards que comme une clipse entire de la raison humaine.

Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanit  affliger la
conscience des autres, quand il n'en rsulteroit aucun des mauvais
effets qui en germent  milliers, il faudroit tre fou pour s'en
aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans
doute que parce qu'il ne changeroit pas la sienne quand on voudroit
l'y forcer: il trouve donc trange que je ne fasse pas une chose qu'il
ne feroit pas lui-mme, peut-tre pour l'empire du monde.

    A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.




LETTRE LXXXVII.

RICA A ***.


Il semble ici que les familles se gouvernent toutes seules: le mari
n'a qu'une ombre d'autorit sur sa femme, le pre sur ses enfants, le
matre sur ses esclaves; la justice se mle de tous leurs diffrends;
et sois sr qu'elle est toujours contre le mari jaloux, le pre
chagrin, le matre incommode.

J'allai l'autre jour dans le lieu o se rend la justice. Avant que d'y
arriver, il faut passer sous les armes d'un nombre infini de jeunes
marchandes, qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce spectacle
d'abord est assez riant; mais il devient lugubre lorsqu'on entre dans
les grandes salles, o l'on ne voit que des gens dont l'habit est
encore plus grave que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacr o
se rvlent tous les secrets des familles, et o les actions les plus
caches sont mises au grand jour.

L, une fille modeste vient avouer les tourments d'une virginit trop
longtemps garde, ses combats, et sa douloureuse rsistance: elle est
si peu fire de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une dfaite
prochaine; et pour que son pre n'ignore plus ses besoins, elle les
expose  tout le peuple.

Une femme effronte vient ensuite exposer les outrages qu'elle a faits
 son poux, comme une raison d'en tre spare.

Avec une modestie pareille, une autre vient dire qu'elle est lasse de
porter le titre de femme sans en jouir: elle vient rvler les
mystres cachs dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la livre aux
regards des experts les plus habiles, et qu'une sentence la rtablisse
dans tous les droits de la virginit. Il y en a mme qui osent dfier
leurs maris, et leur demander en public un combat que les tmoins
rendent si difficile: preuve aussi fltrissante pour la femme qui la
soutient que pour le mari qui y succombe.

Un nombre infini de filles ravies ou sduites font les hommes beaucoup
plus mauvais qu'ils ne sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y
entend parler que de pres irrits, de filles abuses, d'amants
infidles, et de maris chagrins.

Par la loi qui y est observe, tout enfant n pendant le mariage est
cens tre au mari: il a beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas
croire; la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen et des
scrupules.

Dans ce tribunal, on prend les voix  la majeure; mais on a reconnu
par exprience qu'il vaudrait mieux les recueillir  la mineure: et
cela est bien naturel; car il y a trs-peu d'esprits justes, et tout
le monde convient qu'il y en a une infinit de faux.

    A Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 2, 1715.




LETTRE LXXXVIII.

RICA A ***.


On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-l, il me
parot que le Franois est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par
excellence; car il semble tre fait uniquement pour la socit.

Mais j'ai remarqu parmi eux des gens qui non-seulement sont
sociables, mais sont eux-mmes la socit universelle. Ils se
multiplient dans tous les coins, et peuplent en un instant les quatre
quartiers d'une ville: cent hommes de cette espce abondent plus que
deux mille citoyens; ils pourroient rparer aux yeux des trangers les
ravages de la peste ou de la famine. On demande dans les coles si un
corps peut tre en un instant en plusieurs lieux; ils sont une preuve
de ce que les philosophes mettent en question.

Ils sont toujours empresss, parce qu'ils ont l'affaire importante de
demander  tous ceux qu'ils voient o ils vont et d'o ils viennent.

On ne leur teroit jamais de la tte qu'il est de la biensance de
visiter chaque jour le public en dtail, sans compter les visites
qu'ils font en gros dans les lieux o l'on s'assemble; mais, comme la
voie en est trop abrge, elles sont comptes pour rien dans les
rgles de leur crmonial.

Ils fatiguent plus les portes des maisons  coups de marteau, que les
vents et les temptes. Si l'on alloit examiner la liste de tous les
portiers, on y trouveroit chaque jour leur nom estropi de mille
manires en caractres suisses. Ils passent leur vie  la suite d'un
enterrement, dans des compliments de condolance, ou dans des
sollicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification 
quelqu'un de ses sujets, qu'il ne leur en cote une voiture pour lui
en aller tmoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien
fatigus, se reposer, pour pouvoir reprendre le lendemain leurs
pnibles fonctions.

Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette pitaphe
sur son tombeau: C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais
repos. Il s'est promen  cinq cent trente enterrements. Il s'est
rjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants.
Les pensions dont il a flicit ses amis, toujours en des termes
diffrents, montent  deux millions six cent mille livres; le chemin
qu'il a fait sur le pav,  neuf mille six cents stades; celui qu'il a
fait dans la campagne,  trente-six. Sa conversation toit amusante;
il avoit un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes: il
possdoit d'ailleurs, depuis son jeune ge, cent dix-huit apophthegmes
tirs des anciens, qu'il employoit dans les occasions brillantes. Il
est mort enfin  la soixantime anne de son ge. Je me tais,
voyageur; car comment pourrois-je achever de te dire ce qu'il a fait
et ce qu'il a vu?

    A Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.

FIN DU TOME PREMIER.




CALENDRIER

EMPLOY DANS LES LETTRES PERSANES.


Les Persans possdaient anciennement une anne solaire compose de
douze mois. Mais le triomphe de l'islamisme mit fin  l'usage du
calendrier national et introduisit chez tous les peuples musulmans les
noms des mois arabes, qui sont employs dans les _Lettres persanes_.

L'anne des Arabes et des musulmans est purement lunaire et ne reoit
point de mois intercalaires comme l'anne juive. Elle se divise en
douze mois de 29 ou de 30 jours, dont voici les noms, selon la
transcription adopte aujourd'hui:

_Moharrem_, _Safar_, _Rbi_ premier, _Rbi_ second, _Djoumda_
premier, _Djoumda_ second, _Redjeb_, _Cha'ban_, _Ramadhn_ (que les
Persans prononcent _Ramazn_), _Cheoual_, _Dhou'l-qa'da_ et
_Dhou'l-hidja_ (les Persans disent: Zou'l-qad, Zou'l-hidj).

Il est facile de reconnatre dans ces noms ceux qui figurent
successivement dans les dates de chaque lettre: Maharram, Saphar,
Rbiab 1 et 2, Gemmadi 1 et 2, Rgheb, Chahban, Rhamazan, Chalval,
Zilcad, Zilhag.

Le dfaut absolu de concordance entre cette anne lunaire et notre
anne solaire fait qu'un mois quelconque, celui de Ramadhn, par
exemple, qui est celui du carme musulman, tombe successivement en
dcembre, novembre, octobre, etc., par une avance annuelle de onze 
douze jours.

Les Persans, ainsi que les Arabes, commencent la semaine au dimanche,
 l'imitation des Juifs, et par consquent la finissent au samedi, que
les Arabes nomment _yaum-el-sebt_ et les Persans _rouz-i-chembeh_,
c'est--dire jour du sabbat. Le vendredi, qui chez les musulmans est
le jour de repos, s'appelle en arabe _yaum-el-djouma'_, jour de
l'assemble, et en persan _adne'i_ ou _azneh_, fte. Les autres
jours n'ont pas de nom particulier; les Arabes disent: premier,
second, troisime, quatrime, cinquime jour (_yaum el-ahad_, _yaum
el-ithnn_, _yaum el-thalath_, _yaum el-arba'_, _yaum el-khams_);
les Persans: un du sabbat, deux du sabbat, trois du sabbat, quatre du
sabbat, cinq du sabbat (_yek chembeh_, _dou chembeh_, _seh chembeh_,
_tchr chembeh_, _pendj chembeh_).

(Cette note est due  l'obligeance de M. Marcel Devic, traducteur
d'_Antar_.)




NOTES ET VARIANTES.

(Voir l'_Index_, t. II, pour l'histoire, la religion, la philosophie,
le droit public et priv, les moeurs orientales et europennes.)

Quelques rflexions sur les lettres persanes.

     Cet avant-propos n'a t publi qu'en 1754, en tte du
     _Supplment_. (Cologne, Pierre Marteau, deux tomes in-12, avec
     les _Lettres turques_ de Saint-Foix.)

     En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent pas...
     (Voir la note de la page 53.) L'abb Gaultier (Les _Lettres
     persannes_ convaincues d'impit, 1751) n'admet pas cette excuse
     commode.

     Infinit d'expressions sublimes, qui l'auroient _envoy_ jusque
     dans les nues. (Texte de 1721.)

     L'dition de 1754 et la plupart des suivantes donnent: _ennuy_
     jusque dans les nues.

     Il semble qu'il y ait l une coquille.


Lettre I.

     Supprime dans la _seconde dition, revue, corrige, diminue et
     augmente par l'auteur_ (2 tomes in-12, Cologne, Pierre Marteau,
     1721).

     La suppression a peut-tre t motive par ces mots: le tombeau
     de la _Vierge qui a mis au monde douze prophtes_. (Fatime,
     fille de Mahomet, pouse d'Ali.)


Lettre II.

     Tu leur commandes, et leur obis. (1754.)

     1721 1re: et _tu_ leur obis.


Lettre III.

     Je _comptai_ pour rien la pudeur. (1754.)

     1721 1re: je _comptois_...


Lettre V. Supprime dans 1721 2e Marteau.


Lettre VI (I de 1721 2e Marteau).

     Au milieu des perfides _Osmanlins_. (1754.)

     1721 1re: _Osmalins_.

     Je n'ai que _des mes lches_ qui m'en rpondent. (1754.)

     1721 1re: que _des lches_...


Lettre VII (V de 1721 2e Marteau).

     que toi dans le monde qui _mrites_ d'tre aim. 1721 1re,
     1754: qui _mrite_.

     Je _donnerois_ l'empire du monde pour _un seul de tes
     baisers_...

     prive de celui qui peut seul les _satisfaire_...

     dans la fureur d'_une passion irrite_...

     1721 2e Marteau: Je _quitterois_ pour _toi_ l'empire du monde...

     prive de celui qui peut seul les _calmer_...

     dans la fureur _des passions_.


Lettre VIII (VI de 1721 2e Marteau).

     1721 1re, 1754: 20 _Gemmadi_ 2, 1711.

     1721 2e: 12 Gemmadi 2, 1711.


Lettre IX (VII de 1721 2e Marteau).

     Un flux et _un_ reflux d'empire. (1754.)

     1721 1re: un flux et reflux.

     me font faire _de_ fausses confidences. (1754.)

     1721 1re: faire fausses confidences.

     J'ai autant d'ennemies dans son coeur qui ne songent qu' me
     perdre.

     1721 2e ajoute: qu'il y a de femmes dans le srail.

Lettre X (fondue avec la suivante dans 1721 2e Marteau).

     Dans 1721 2e, le 1er paragraphe est supprim, les deux autres
     sont modifis. (Voir la suivante.)


Lettre XI (VIII de 1721 2e Marteau).

     Les Troglodytes. Voyez Hrodote, IV, 133; Pomponius Mla, I;
     Plutarque, _Marc Antoine_.

     Dans 1721 2e, le premier paragraphe, supprim, est remplac par
     un rsum de la prcdente, sans altration de sens.

     Mais _ils conjurrent_ contre lui. Tournure latine. Le franais
     a prfr la forme rflchie: _se conjurer_.

     _Je me procurerai tous mes besoins_ et pourvu que je _les
     aie_...

     Locutions elliptiques et peu correctes.

     que cette femme soit _ vous, ou  vous_. (1754).

     1721 1re: _ moi ou  vous_. Ce qui n'a pas de sens.


Lettre XII (IX de 1721 2e Marteau).


Lettre XIII (X de 1721 2e).


Lettre XIV (XI de 1721 2e).


Lettre XV (1re du Supplment de 1754).


Lettre XVI (XV de 1721 1re, supprime dans 1721 2e Marteau).

     Les trois tombeaux: ceux de Fatime et de deux personnages de sa
     famille.

     Il y a aussi  Com des tombeaux de rois.


Lettre XVII (XVI de 1721 1re, XII de 1721 2e Marteau).


Lettre XVIII (XVII de 1721 1re, XIII de 1721 2e Marteau).


Lettre XIX (XVIII de 1721 1re; XIV de 1721 2e).


Lettre XX (XIX de 1721 1re, XV de 1721 2e).


Lettre XXI (XX de 1721 1re, XVI de 1721 2e).


Lettre XXII (2e du Supplment de 1754).


Lettre XXIII (XXI de 1721 1re, XVII de 1721 2e).

     tmoignage _du_ gnie des ducs de Toscane.

     1721 1re: _de_ gnie....

     Leurs _beaux-frres_.

     1721 1re, et 1754: _beaufrres_.

     Les persanes en ont quatre (voiles). Aujourd'hui, elles n'en
     ont plus qu'un, nomm Roubend.


Lettre XXIV (XXII de 1721 1re, XVIII de 1721 2e).

     Il lui fait croire _que trois ne sont qu'un_...

     Supprim dans 1721 2e Marteau.

     Le papier monnaie tait connu anciennement en Chine, et ds le
     XIIIe sicle en Perse.

     _Constitution_ (bulle _Unigenitus_) du pape Clment XI contre les
     _Rflexions morales_ du pre Quesnel.


Lettre XXV (XXIII de 1721 1re, supprime dans 1721 2e).


Lettre XXVI (XXIV de 1721 1re, XIX de 1721 2e).

     parmi vos esclaves, qui _me_ trahirent...

     1721 1re et 1754: qui _vous_ trahirent... Coquille.

     enivr des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.
     (1754.)

     1721 1re: sans _en_ avoir...


Lettre XXVII (XXV de 1721 1re, XX de 1721 2e).

     par les caravanes d'_Armniens_...

     1721 1re: d'_Armnie_...


Lettre XXVIII (XXVI de 1721 1re, XXI de 1721 2e).


Lettre XXIX (XXVII de 1721 1re, XXII de 1721 2e).


Lettre XXX (XXVIII de 1721 1re, XXIII de 1721 2e).


Lettre XXXI (XXIX de 1721 1re, XXIV de 1721 2e).


Lettre XXXII (XXX de 1721 1re, supprime dans 1721 2e).

     Maison o l'on entretient environ trois cents personnes assez
     pauvrement. Les Quinze-Vingts.


Lettre XXXIII (XXXI de 1721 1re, XXV de 1721 2e).


Lettre XXXIV (XXXII de 1721 1re, XXVI de 1721 2e).

     Les deux ditions, 1721, donnent _Rica  Ibben_;

     1754: _Usbek  Ibben_. Mme contexte.


Lettre XXXV (XXXIII de 1721 1re, XXVII de 1721 2e).

     Vivement incrimine dans la brochure du pre Gaultier, 1751: _Les
     Lettres persannes convaincues d'impit_.

     Ali, qui tait _le plus beau de tous les hommes_. Expressions
     d'un psaume, qu'on applique au Messie.


Lettre XXXVI (XXXIV de 1721 1re, XXVIII de 1721 2e).

     Dispute la plus mince _qu'il se_ puisse imaginer.

     1721, 1re: _qui_ se puisse imaginer.


Lettre XXXVII (XXXV de 1721 1re, XXIX de 1721 2e).

     Louis XIV avait en 1713 75 ans; il rgnait depuis soixante-dix.

     Le ministre de 18 ans: peut-tre Barbezieux, fils de Louvois,
     ministre  23 ans, mort en 1701 (?).

     La matresse de 80 ans: la Maintenon.

     nous n'avons point d'_exemple_ dans nos histoires. 

     1721 1re: d'_exemples_.


Lettre XXXVIII (XXXVI de 1721 1re, XXX de 1721 2e).


Lettre XXXIX (XXXVII de 1721 1re, XXXI de 1721, 2e).

     qui a fait le plerinage _de_ la Mecque.

     1721 1re: __ la Mecque.

     que la _nature_ de la femme ne cesst d'tre immonde, et que le
     _membre viril_ ne ft livr  la circoncision.

     1721 2e Marteau: que la femme ne cesst d'tre immonde et que
     l'_homme_ ne ft livr...


Lettre XL (XXXVIII 1721 1re, XXXII 1721 2e).

     va sottement se mettre dans une balance et _se faire_ peser.

     1721 1re: et _se fait_ peser.


Lettres XLI-XLIII (XXXIX-XLI de 1721 1re; supprimes dans 1721 2e).


Lettre XLIV (XLII de 1721 1re, XXXIII 1721 2e).

     quand le _Kan_ de Tartarie.

     1721 1re: le _Cam_.


Lettre XLV (XLIII de 1721 1re, XXXIV 1721 2e).

     _faubourg_ Saint-Germain.

     1721, 1754: _faux bourg_.

     J'ai lou un htel deux mille cus.

     1721 1re: _de_ deux mille cus.


Lettre XLVI (XLIV 1721 1re, XXXV 1721 2e).

     dans un _caravansrail_.

     1721 1re: _caravanserai_; 1754: _caravansera_.

     Incrimine dans la brochure: _Lettres persannes convaincues
     d'impit_, 1752,  cause de la prire du diste.


Lettre XLVII (XLV 1721 1re, supprime dans 1721 2e).

     annoncer le _courouc_.

     Pour les femmes du roi, le _courouc_ se publie d'avance, et tout
     homme qui n'en tient compte court risque de la vie. Pour les
     autres femmes, les eunuques  cheval autour des litires crient
     _courouc_, _courouc_ (arrire!) et btonnent ou transpercent les
     curieux.


Lettre XLVIII (XLVI 1721 1re, XXXVI 1721 2e).

     Ils valent _bien_ la peine qu'on les dtrompe. (1721 1re.)

     1754: Ils valent la peine; semble une omission.

     tudier _sur_ cette foule de gens qui y _abordoit_ sans cesse,
     dont les caractres me prsentoient... (1754.)

     Beaucoup d'ditions plus modernes, entre autres _Lefvre_ 1820,
     donnent: tudier cette foule de gens qui y _abordoient_ et
     dont...

     qui ne m'ait donn la torture _plus de deux cents fois_; et
     _cependant je_... (1721, 1754.)

     Ed. Lefvre 1820: qui ne m'ait donn _deux cents fois_ la
     torture, et je... (d'aprs quelle autorit?)

     Il excelle par son cuisinier: aussi n'_en_ est-il pas ingrat...
     Singulire tournure.

     _C'est un homme_ excellent. (1754.)

     Ed. Lefvre 1820: _il est_ excellent. (?)

     certaine femme dans le monde _qui pestera un peu_. (1754.)

     Ed. Lefvre 1820: qui _ne sera pas de bonne humeur_. (?)

     La mettre  deux doigts de _ma_ perte. (1721, 1754.)

     C'est le texte vrai et le plus fin aussi.

     La plupart des ditions, y compris Lefvre 1820, donnent: de
     _sa_ perte. Ce qui n'a pas de sens.


Lettre XLIX (XLVII de 1721 1re, XXXVII de 1721 2e).


Lettre L (XLVIII de 1721 1re, XXXVIII de 1721 2e).


Lettre LI (XLIX de 1721 1re, XXXIX de 1721 2e).

     Depuis Moscou.

     1721 1re: Moscov; 1754: Moscow.

     Svrit de Pierre le grand. V. _Esprit des lois_, XIX, 14.


Lettre LII (L de 1721 1re, XL de 1721 2e).

     J'ai ou dire  _feu_ ma soeur.

     1721 1re, et 1754: _feu_ ma soeur.

     se drober __ la plus affligeante de toutes les ides.

     1721 1re: se drober la plus affligeante...


Lettre LIII (LI de 1721 1re, XLI de 1721 2e).


Lettres LIV-LXIV (LII-LXII 1721 1re, XLII-LII 1721 2e).

     LXI, Ambroise et Thodose, V. Spinoza, _Tractatus
     theologico-politicus_, 49.

     Incrimine dans les _Lettres persannes convaincues d'impit_.

     LXIII: et _se_ plie sans effort aux moeurs...

     1721 1re, 1754: et _je_ plie.


Lettre LXIV: Se plaisoit _de_ me les faire exercer mme et _de_...

     1721 2e: __ me les faire exercer mme et __...


Lettre LXV (LXIII 1721 1re, supprime dans 1721 2e).


Lettre LXVI (LXIV 1721 1re, LIII 1721 2e).


Lettre LXVII (LXV 1721 1re, LIV 1721 2e).

     Tefflis (Tiflis), capitale de la Gorgie.


Lettre LXVIII (LXVI 1721 1re, LV 1721 2e).


Lettre LXIX (LXVII 1721 1re, LVI 1721 2e).

     Violemment incrimine dans les _Lettres persannes convaincues
     d'impit_, o elle est cite d'aprs 1721 2e.

     dont il fit un tout _pour_ ressembler. (1754.)

     1721 1re: un tout _qu'il crut_ ressembler.

     Le dernier alina est une addition du Supplment de 1754.


Lettre LXX (LXVIII 1721 1re, supprime dans 1721 2e).


Lettre LXXI (LXIX 1721 1re, supprime dans 1721 2e).


Lettre LXXII (LXX 1721 1re, LVII 1721 2e).

     Rica  _Usbek_. (1754.)

     ditions antrieures: Rica  _Ibben_.


Lettre LXXIII (LXXI 1721 1re, LXI 1721 2e).

     Le _code des jugements_ de l'Acadmie, c'est son dictionnaire.

     un _btard_, qui avait dj paru, c'est le dictionnaire de
     Furetire, dont la publication anticipe fit expulser l'auteur de
     l'Acadmie.

     Il semble _qu'il soit fait_ pour parler... (1754.)

     1721 1re: _qu'ils soient faits_...


Lettre LXXIV (LXXII 1721 1re, LXII 1721 2e).


Lettre LXXV (LXXIII 1721 1re, LXIII 1721 2e).

     _Leur_ demandent de leur prouver ce qu'ils sont rsolus de ne pas
     croire.

     1721 1re: demandent _qu'ils prouvent_ ce qu'ils _ne veulent_ pas
     croire.

     Je sais _bien_ empcher la religion.

     1721 1re: je sais empcher...

     Ils abaissoient par l les seigneurs.

     1721 1re: _parce qu'ils_ abaissoient...


Lettre LXXVI (LXXIV 1721 1re, LXIV 1721 2e).

     Incrimine dans les _Lettres persannes convaincues d'impit_.

     Cent millions de _ttes_ comme la ntre. (1754, 1758, etc.)

     1721, 1730, etc.: cent millions de _terres_...


Lettre LXXVII (3e du Supplment de 1754).

     Correctif tardif  la prcdente.


Lettre LXXVIII (LXXV 1721 1re, LXV 1721 2e).

     Le seul de leurs livres qui soit bon. Don Quichotte.

     Des nations qui leur sont inconnues;  ce qu'il parat, les
     Batucas. Mais l'accusation est invraisemblable.


Lettre LXXIX (LXXVI 1721 1re, LXVI 1721 2e).


Lettre LXXX (LXXVII 1721 1re, LXVII 1721 2e).


Lettres LXXXI-LXXXIII (LXXVIII-LXXX 1721 1re, LXVIII-LXX 1721 2e).


Lettre LXXXIV (LXXXI 1721 1re, LXXI 1721 2e).

     Incrimine dans les _Lettres persannes convaincues d'impit_.

     Cette raison est toujours _une_ raison d'intrt. (1754.)

     1721 1re: est toujours raison d'intrt.


Lettre LXXXV (LXXXII 1721 1re; LXXXII 1721 2e).


Lettre LXXXVI (LXXXIII 1721 1re, LXXIII 1721 2e).


Lettre LXXXVII (LXXXIV 1721 1re, LXXIV 1721 2e).

     La justice se mle de tous leurs _diffrends_. (1758.)

     Cette proposition ncessaire est omise dans 1721 1re et 1754.

     Elle se trouve dans 1721 2e, avec une lgre diffrence:

     se mle de toutes leurs _affaires_.

     nombre infini de jeunes marchandes. Allusion aux _galeries du
     palais_ (sujet d'une comdie de Corneille) habites et
     frquentes comme le sont les galeries du Palais Royal.


Lettre LXXXVIII (LXXXV 1721 1re, LXXV 1721 2e).




TABLE DES MATIRES DU TOME PREMIER.


Prface de l'diteur                                   I  XVI

Quelques rflexions sur les Lettres persanes                 1

Introduction                                                 5

Lettre I. Usbek  son ami Rustan                             7

Lettre II. Usbek au premier eunuque noir (_Roman_).
Il lui recommande ses femmes                                 8

Lettre III. Zachi  Usbek (_Roman_).
Elle lui rappelle dans quelles circonstances il l'a
prfre  ses compagnes                                     9

Lettre IV. Zphis  Usbek (_Roman_).
Ce qu'elle faisait avec son esclave Zlide                  12

Lettre V. Rustan  Usbek                                    13

Lettre VI. Usbek  son ami Nessir (_Roman_).
Ses inquitudes sur la conduite de ses femmes               13

Lettre VII. Fatm  Usbek (_Roman_).
Hallucinations d'une femme ardente, prive de son
mari                                                        15

Lettre VIII. Usbek  son ami Rustan.
Vritable cause du voyage d'Usbek                           17

Lettre IX. Le premier eunuque  Ibbi.
Position des eunuques dans le srail. Leurs tortures
morales                                                     19

Lettre X. Mirza  son ami Usbek                             24

Lettre XI. Usbek  Mirza.
Histoire des Troglodytes                                    25

Lettre XII. Usbek  Mirza.
Mme sujet                                                  29

Lettre XIII. Usbek  Mirza.
Mme sujet                                                  32

Lettre XIV. Usbek  Mirza.
Mme sujet                                                  34

Lettre XV. Le premier eunuque  Jaron (_Roman_)             36

Lettre XVI. Usbek au mollak Mhmet-Ali gardien des
trois tombeaux  Com                                        37

Lettre XVII. Usbek au mme.
Il l'interroge sur certaines prohibitions relatives aux
viandes immondes                                            38

Lettre XVIII. Mhmet-Ali, serviteur des prophtes, 
Usbek.
Lgendes mahomtanes sur l'lphant, le cochon, le
rat, le lion et le chat                                     40

Lettre XIX. Usbek  son ami Rustan.
Faiblesse de l'empire turc                                  43

Lettre XX. Usbek  Zachi, sa femme (_Roman_).
Jalousie contre un eunuque blanc. Familiarits de
Zachi avec la jeune Zlide                                  45

Lettre XXI. Usbek au premier eunuque blanc (_Roman_)        47

Lettre XXII. Jaron au premier eunuque (_Roman_).
Inquitudes conjugales d'Usbek                              49

Lettre XXIII. Usbek  son ami Ibben.
tonnement des Orientaux qui entrent pour la premire
fois dans une ville chrtienne                              50

Lettre XXIV. Rica  Ibben.
Activit des Parisiens. Puissance de Louis XIV. Le
roi et le pape grands magiciens. La _Constitution_
de Clment XI contre le pre Quesnel                        51

Lettre XXV. Usbek  Ibben                                   55

Lettre XXVI. Usbek  Roxane (_Roman_).
Avantage de la rclusion pour la chastet des femmes.
Longue rsistance de Roxane. Coquetterie
des Europennes                                             56

Lettre XXVII. Usbek  Nessir (_Roman_)                      60

Lettre XXVIII. Rica  ***.
Peinture anime du thtre en France. Lettre d'une
fille d'Opra sduite par un abb                           61

Lettre XXIX. Rica  Ibben.
Le pape, les vques, les hrsies, l'inquisition           64

Lettre XXX. Rica au mme.
Curiosit et badauderie parisiennes                         67

Lettre XXXI. Rhdi  Usbek.
Venise prive d'eau vive                                    68

Lettre XXXII Rica  ***.
Les Quinze-vingts. Adresse des aveugles  se conduire       69

Lettre XXXIII. Usbek  Rhdi.
Ivrognerie des princes orientaux.
Breuvages consolateurs                                      70

Lettre XXXIV. Usbek  Ibben.
Beaut des Persanes. Gravit des Asiatiques                 72

Lettre XXXV. Usbek  Gemchid, son cousin, dervis du
brillant monastre de Tauris.
Nombreuses conformits du christianisme et
du mahomtisme                                              74

Lettre XXXVI. Usbek  Rhdi.
Le caf Procope. Querelle des anciens et des modernes.
Barbarie des ergoteurs scolastiques                         76

Lettre XXXVII. Usbek  Ibben.
Vieillesse, gots et dfauts de Louis XIV                   78

Lettre XXXVIII. Rica  Ibben.
La libert des femmes limite par la tyrannie des
hommes                                                      80

Lettre XXXIX. Hagi Ibbi au Juif Ben Josu, proslyte
mahomtan.
Lgendes relatives  la naissance de Mahomet                82

Lettre XL. Usbek  Ibben.
Vanit des pompes et crmonies funbres                    84

Lettre XLI. Le premier eunuque noir  Usbek (_Roman_).
Il veut mutiler un esclave                                  85

Lettre XLII. Pharan  Usbek, son souverain seigneur
(_Roman_).
Il ne veut pas tre mutil                                  85

Lettre XLIII. Usbek  Pharan (_Roman_).
Il lui fait grce de la mutilation                          88

Lettre XLIV. Usbek  Rhdi.
Mpris rciproque o se tiennent l'glise, l'pe et
la robe. Portrait d'un roi de Guine. Orgueil du
kan de Tartarie                                             88

Lettre XLV. Rica  Usbek.
Monomanie d'un alchimiste                                   90

Lettre XLVI. Usbek  Rhdi.
Purilit des crmonies et observances religieuses.
Prire d'un diste                                          92

Lettre XLVII. Zachi  Usbek (_Roman_).
Les parties de campagne des Persanes                        94

Lettre XLVIII. Usbek  Rhdi.
Portrait du fermier gnral, du directeur de consciences,
du pote parasite, du vieux militaire grognon,
de l'homme  bonnes fortunes                                96

Lettre XLIX. Rica  Usbek.
Le capucin et les missions                                 104

Lettre L. Rica  ***.
La modestie naturelle  la vertu. Portrait d'un fat        105

Lettre LI. Nargum, envoy de Perse en Moscovie,  Usbek.
Moeurs, climat, puissance, politique de la Russie.
Voyages et rformes de Pierre le Grand. Lettre
d'une jeune marie russe                                   107

Lettre  LII. Rica  Usbek.
Quatre ges de femmes                                      110

Lettre LIII. Zlis  Usbek (_Roman_).
Passion d'un eunuque blanc pour Zlide. Rflexions
piquantes de Zlis  ce sujet                              112

Lettre LIV. Rica  Usbek.
Utilit des compres dans les conversations du monde       114

Lettre LV. Rica  Ibben.
Brutalits du mariage en Europe. Infidlit tolre
par les maris                                              117

Lettre LVI. Usbek  Ibben.
Portrait de vieilles joueuses                              119

Lettre LVII. Usbek  Rhdi.
Les casuistes et la casuistique                            121

Lettre LVIII. Rica  Rhdi.
Les mtiers et les industries de Paris                     123

Lettre LIX. Rica  Usbek.
Les vieillards jugent tout d'aprs les ides de leur
jeunesse. Les dieux faits  l'image des hommes             125

Lettre LX. Usbek  Ibben.
Les Juifs partout semblables  eux-mmes. Calme
dont ils jouissent en Europe. Antiquit de leur
religion                                                   127

Lettre LXI. Usbek  Rhdi.
Difficults de la position des ecclsiastiques dans le
monde laque                                               129

Lettre LXII. Zlis  Usbek (_Roman_).
Discipline du srail ncessaire pour inculquer aux
femmes la subordination                                    131

Lettre LXIII. Rica  Usbek.
Avantage de la libert des femmes                          133

Lettre LXIV. Le chef des eunuques noirs  Usbek (_Roman_).
Dsordres dans le srail. Conseils dicts par l'exprience
du grand eunuque                                           135

Lettre LXV. Usbek  ses femmes (_Roman_).
Menaces et adjurations                                     139

Lettre LXVI. Rica  ***.
Contre les sots livres et les compilateurs                 140

Lettre LXVII. Ibben  Usbek.
Histoire d'Aphridon et d'Astart, frre et soeur
maris selon la loi des Gubres                            142

Lettre LXVIII. Rica  Usbek.
Frivolit des juges, rle des avocats                      154

Lettre LXIX. Usbek  Rhdi.
Limites de la puissance divine. Incompatibilit de la
prescience divine avec la libert humaine                  155

Lettre LXX. Zlis  Usbek (_Roman_).
Affront fait  une jeune marie par son mari               159

Lettre LXXI. Usbek  Zlis (_Roman_).
Usbek plaint le beau-pre. Incertitude des preuves
de la virginit                                            160

Lettre LXXII. Rica  Ibben.
Contre ceux qui tranchent sur tout                         161

Lettre LXXIII. Rica  ***.
Peinture satirique de l'Acadmie franaise                 162

Lettre LXXIV. Rica  Usbek.
La morgue des grands seigneurs                             163

Lettre LXXV. Usbek  Rhdi.
Tideur de la foi des chrtiens. Le christianisme
laisse subsister la traite des ngres                      165

Lettre LXXVI. Usbek  son ami Ibben.
Apologie du suicide                                        167

Lettre LXXVII. Ibben  Usbek.
Justification des lois qui fltrissent le suicide          169

Lettre LXXVIII. Rica  Usbek.
Lettre d'un Franais sur les moeurs, le flegme, la
dvotion, la jalousie, la politesse, la littrature des
Espagnols et des Portugais                                 170

Lettre LXXIX. Usbek  Rhdi.
Prjugs, minuties, subtilits, omissions des
lgislateurs                                               174

Lettre LXXX. Le grand eunuque  Usbek (_Roman_).
Examen et achat d'une Circassienne                         176

Lettre LXXXI. Usbek  Rhdi.
Supriorit rationnelle des gouvernements doux,
des pnalits modres et des institutions rpublicaines.
Prils du despotisme pour le despote lui-mme              177

Lettre LXXXII. Nargum, envoy de Perse en Moscovie, 
Usbek.
Les conqutes des Tartares                                 180

Lettre LXXXIII. Rica  Ibben.
Les taciturnes (chartreux), les diseurs de rien, les
poseurs                                                    181

Lettre LXXXIV. Usbek  Rhdi.
Dieu et la justice. L'un ne serait pas que l'autre resterait
obligatoire                                                183

Lettre LXXXV. Rica  ***.
loge des invalides et de ceux qui meurent pour la
patrie                                                     185

Lettre LXXXVI. Usbek  Mirza.
Allusions aux dsastreux effets de la rvocation de
l'dit de Nantes. Appel  la tolrance                     186

Lettre LXXXVII. Rica  ***.
Les querelles de famille devant les tribunaux              189

Lettre LXXXVIII. Rica  ***.
Sociabilit, ubiquit d'un franais. pitaphe d'un
curieux mort de lassitude                                  191

Calendrier employ dans les lettres persanes               193

Notes et variantes                                         195


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.




OUVRAGES DE M. ANDR LEFVRE.


Les Finances de Champagne aux XIIIe et XIVe sicles.

La Flute de Pan, 2e dition.                        Hetzel.

La Lyre intime.                                     _Ibid._

Virgile et Kalidasa.                                _Ibid._

L'Epope terrestre.                                 Marpon.

La Valle du Nil (avec M. H. Cammas).               Hachette.

Les Merveilles de l'architecture, 3e dit.          _Ibid._

Les Parcs et les Jardins, 2e dit.                  _Ibid._

La Pense nouvelle, en collaboration avec MM. Louis
Asseline, A. Coudereau, Ch. Letourneau, P. Lacombe,
etc. 2 vol. gr. in-8o.

Napolon Ier (in-32).                         Bureaux de l'_clipse_.

Les Finances particulires de Napolon III.     J. Rouquette.

Imp. Eugne HEUTTE et Ce,  Saint-Germain.





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Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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