Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843

Author: Various

Release Date: January 28, 2011 [EBook #35100]

Language: French

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L'ILLUSTRATION

No. 11. Vol. I.--SAMEDI 13 MAI 1843

Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE.

Don Carlos. Portrait; _htel Panette_.--Courrier de Paris.--Manuscrits
de Napolon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du
Champ-de-Mars. _Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du
cheval aprs la course_.--Anniversaire de la dlivrance d'Orlans.
_Statue de Jeanne d'Arc_.--Ncrologie. _Portraits de Colocotroni et du
duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes,  Bellevue_.--La
Vengeance des Trpasss, nouvelle, sixime partie.--Thtres. Lucrce;
Brutus; la Comdie  cheval; les deux Favorites: le Mtier  la
Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite
Fortier; les Prtendants. _Deux scnes de Lucrce_; le Voyage en l'air;
une scne du Mtier  la Jacquart et une scne des canuts. Thtre de
l'Opra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies
de thtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave
(suite). _Deux gravures_.--Caricatures par Bertal. _Dix-sept
gravures_.--Bulletin bibliographique--Annonces.--Modes. _Trois
gravures_. Mtorologie.--Echecs. Rbus.



Don Carlos.

Les journaux ont dernirement appel l'attention publique et provoqu
des explications du Gouvernement sur la position relle de don Carlos.
On a demand si ce prince espagnol tait l'hte ou le prisonnier de la
France; si le ministre lui imposait sa rsidence  Bourges ou si le
royal proscrit s'tait pris au contraire d'une belle passion pour la
patrie de George Sand, au point d'y fixer volontairement son sjour.

Il y a l, sans doute, une grave question de droit des gens et de
libert individuelle. Pour _l'Illustration_, il y a lieu avant tout  un
portrait et  une biographie.

Don Carlos est g aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il tait le second
fils du roi Charles IV et frre de Ferdinand VII, mort en 1833. Il
semblait que le trne ne pouvait manquer  ce prince. Le roi, son frre,
avait eu quatre pouses, et la dernire, Marie-Christine, fille du roi
de Naples, Franois 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants
taient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adopte en 1713
par Philippe V, assuraient  don Carlos la succession royale, quand des
intrigues de cour poussrent le vieux roi  abolir la loi salique et 
nommer la reine rgente, aprs sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la
minorit d'Isabelle II. Ce coup d'tat dtruisit les beaux rves de
royaut de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour
couronne en tte et sceptre au poing, quand une petite fille de trois
ans, sa nice, monta sur ce trne qu'il avait si ardemment convoit.

Nous autres, pauvres gens, quand la ralit vient souffleter nos rves
de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'loigne
devant nous, il ne nous vient pas  l'ide de troubler le monde de notre
dpit. Le pote alors chante sa souffrance, l'auteur siffl recommence
bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spculateur combine de nouveaux
calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait rpandu et
ses projets vanouis; pourquoi donc les prtendants  tous les trnes
possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trne leur chappe, au
lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves
gens qui, en Espagne, comme en Vende, comme partout, se battent
hardiment sans trop savoir pourquoi?

Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces
planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit
pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner
des provinces entires, tristes moyens qui dgoteraient les meilleurs
peuples des meilleurs rois!

On sait quels horribles excs furent commis de part et d'autre pendant
cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera
longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de
gnie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette
sanglante pope. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne aprs la
signature du trait de la quadruple alliance.

Suivi de quelques serviteurs dvous, le prince quitta l'Angleterre, et
traversa la France pour se rendre  la frontire. Il resta deux jours 
Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas tre instruite de sa
prsence. Un de ses missaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que,
traversant en voiture dcouverte la place de la Concorde, don Carlos
rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char--banc 
Neuilly et que le roi des Franais rpondant  quelques acclamations
salua sans le reconnatre, son cousin d'Espagne. Mon bon cousin
d'Orlans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses
tats sans sa permission pour aller dchirer avec la pointe de mon pe
son trait de la quadruple alliance. Charmante espiglerie! et ce jeune
tourdi, qui ne comptait gure alors que quarante-six ans, ne se doutait
probablement pas que, de la pointe de son pe, il allait aussi dchirer
le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des
populations laborieuses et dvoues, comme si la vie des hommes n'tait
que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.

[Illustration: Htel Panette, rue du Poirier, no. 1,  Bourges, habit
autrefois par l'archevque de Mercy, le gnral Lapoype, par les
marchaux qui commandaient l'arme de la Loire, et aujourd'hui par Don
Carlos.]

Don Carlos franchit les Pyrnes et longtemps il tint en chec les
forces de la reine. Le gnral Espartero eut la gloire de mettre fin 
cette lutte acharne. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le
personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant
de l'objet du dbat.

Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est 
Bourges, et la reine rgente est rue de Courcelles  Paris. Singulier
effet des vicissitudes humaines; c'tait bien la peine de mettre
l'Espagne  feu et  sang pour en venir l. Puisse du moins cette
mmorable leon donne aux princes de sang royal par un obscur
_ayachucho_ leur tre profitable et les clairer sur la vanit de leur
ambition.



Courrier de Paris.

Le dernier bal a vals sa dernire valse; le dernier concert a chant sa
dernire roulade et donne son dernier coup d'archet. Le mme soir, en
mme temps, aux deux points opposs le bal achevait magnifiquement sa
brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris hrditaires d'un
noble htel de la rue de l'Universit; de l'autre, rue Bleue, dans un
htel frachement bti sur des fondations de rails et de cinq pour cent.
Ainsi le bal  cusson et le bal financier ont fini leur campagne par un
coup d'clat; aprs ces deux ftes merveilleuses, il n'est plus permis
de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre.
Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de
cent couverts faisant toute l'anne noces et festins? Il faudrait
n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux
chteau breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une
villa? qui n'a pas un chteau? qui ne prend pas les eaux? qui ne court
pas, l't venu, sur quelque grande route, du ct des Pyrnes ou des
Alpes? Personne, en vrit.--Pardon, belle comtesse! Paris possde et
abrite six  sept cent mille honntes gens absolument privs de maison
de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de
Pyrnes.--Ah! vous croyez?

Le Paris mondain, l'lgant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, 
la vie champtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses ftes
sensuelles et illumines, mais il n'a pas encore fait son entre en
solitude,  l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle  l'air libre
et  la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son
habit; il n'est plus l, mais il n'est pas encore ici. C'est une
situation intermdiaire qui lui donne une physionomie inquite et
maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'tre pas parti.

Cependant, ce Paris privilgi et pris de villgiature, prend ses
prcautions et fait ses prparatifs: il met les housses aux causeuses et
aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un
voile de mousseline paisse, et jette une cuirasse de toile crue sur la
soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de
la rsidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge,
il met dans sa malle quelques livres aims et s'abonne 
_l'Illustration._ Avant quinze jours, la plupart des htels du faubourg
Saint-Germain seront silencieux et dserts; les volets intrieurs,
casematant les vastes fentres de haut en bas, laisseront voir leur
vtement gris-blanc, gay de filets d'or, et diront aux passants que le
matre est absent. L'herbe, jusqu'au 1er dcembre, aura le temps de
crotre dans les cours.

De leur ct, les jardiniers mondent les parterres, font la toilette
des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les alles et tondent
la pelouse pour faire honneur  _madame_ et  _monsieur_, tandis que les
chefs d'htel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de
salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe,
leurs sduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de
l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de
l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa
trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent
leur carillon en branle; mais nul n'gale Spa pour les sourires
attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette anne, veut rester
sans rivaux dans l'art de sduire le gentleman et de faire le bonheur du
prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que
reprocher  Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit
et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de
brochures, de vaudevilles, de comdies, d'opras-comiques, de chevaux
caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main,
le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois
ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prt  se retirer
discrtement et  vous laisser rver dans votre solitude, si tel est
votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frres Batta madame
Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments,
voix mlodieuses, sont promis  Spa, et M. le bourgmestre s'est engag 
tre charmant.

Pars donc,  toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures
inoccupes, agrable dsoeuvr! va promener, ci et l, ton sourire
lgrement railleur, ton petit billement nerv, ta migraine, tes maux
de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur  ta
poitrine fatigue par la brlante atmosphre des veilles et des bougies;
et tche de ranimer le teint pli de tes belles valseuses pour le
donner, au bal de 1844,  prendre encore et  dvorer!

Mai est aussi le mois o les princes et les princesses de thtre se
mettent  voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les
danseuses, en crdit, ceux qui ont le privilge des gros appointements
et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le
dimanche,  Saint-Germain et  Montmorency, l'aire un dner sur l'herbe;
encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler
brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission
qu'on voit courir hors d'haleine,  travers rues et  travers champs 
l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux
merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux tnors fameux, aux
sylphides adores, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner
la poussire des grands chemins. Aprs avoir plus ou moins charm
Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs
tirades, leur _ut_ de poitrine et leurs jets-battus dans les
dpartements et  l'tranger. Ces bienfaits, ils les tendent sur toute
la nature, et donnent indistinctement la pture aux grands thtres et
aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phdre ne rougit pas de
dclarer sa passion  Hippolyte sous la balle au bl, convertie en
Mycnes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transport l'Aulide dans une
grange et sacrifi Iphignie.

Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs
chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dores qu'ils
rcoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu' faire la mme
_razzia_ en province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et
vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et
le rond de jambe, ouvrez votre bourse et prparez vos dithyrambes et vos
couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est
un honneur qu'on daignera vous faire.

Mademoiselle Rachel ira  Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre.
Est-ce Nicodme qui a inspir  Laodice cette rancune contre Rome?
Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalit cruellement viole et du
martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces
vives imaginations s'exaltent  l'approche de Camille, de Marie-Stuart
et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville
phocenne, se rjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de
la Grce, cette fleur suave et dlicate close  son potique soleil. Ce
sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront
s'entretenir ensemble d'Athnes et d'phse.

        .....Je crois que je vous suis connue
        Ephse est mon pays, mais je suis descendue
        D'aeux ou rois, seigneur, ou hros, qu'autrefois
        Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.

Dans quinze jours, Monime fera ses bagages et descendra vers le Rhne,
jusque-l elle continuera  tre Judith. C'est une politesse de femme 
femme, une dette un peu gnante que le talent paie  l'esprit.
Mademoiselle Rachel devait ce dvouement  madame de Girardin. On n'ose
pas dire que ce soit un sacrifice, mais cela y ressemble beaucoup. Jouer
une froide tragdie au milieu de la froideur du public, quand on tait
habitue  l'ardeur d'un parterre enthousiaste, n'est-ce pas une
rsignation hroque  la Curtius? Dieu en tiendra compte  Judith. Ce
trait l'lve et l'honore plus que la dcapitation d'Holopherne, qu'elle
pratique rgulirement de deux jours l'un. De temps en temps, on
murmure. L'autre jour quelqu'un a siffl; c'tait sans doute un
spectateur qui se rappelait ce mot de Voltaire s'excusant de ses
privauts railleuses avec l'hrone de Bthulie: Le livre de _Judith_
n'tant pas dans le canon juif, on peut se permettre avec cette Judith
un peu de familiarit.

Puisque nous en sommes aux desses de thtre, ne laissons point passer
une morte charmante, sans effeuiller sur sa tombe une fleur et un
regret. Nous voulons parler de mademoiselle Lucile Grahn, qui vient de
s'teindre si cruellement et si rapidement. La nouvelle nous est arrive
de Saint-Ptersbourg, o mademoiselle Grahn tait retourne, non pas
pour mourir, mais pour vivre au contraire dans toute la riante esprance
de ses vingt ans, escorte de toutes les grces de la jeunesse et de
tous les enivrements du succs.

Mademoiselle Grahn tait venue de Copenhague  Paris, il y a trois ou
quatre ans. Le Nord nous l'avait envoye douce, lgre, rapide et un peu
semblable  ces ombres dlicates et penches qui passent dans les nuages
d'Ossian. La blanche fille de la Norwge courait grand risque alors:
Marie Taglioni tait encore prsente  tous les souvenirs. Voltiger
aprs elle, dans la fort enchante de _la Sylphide_, c'tait se
hasarder beaucoup; il fallait bien de la grce et de la souplesse, un
pied bien doux et bien prompt, pour se faire pardonner l'audacieuse
entreprise. Eh bien! Paris pardonna  Lucile Grahn: mme il commenait 
l'adorer et  la poursuivre dans ce pays des fes, lorsqu'un accident
vint interrompre tristement ces naissantes amours. Lucile Grahn, dans un
de ses vols sylphidiques, se blessa au genou. Pendant deux ans, elle
souffrit de cette blessure, et ainsi disparut du thtre, presque au
dbut. Un jour, la pauvre jeune fille crut renatre: se retrouvant
lgre et forte, elle s'envola du ct de Saint-Ptersbourg. C'est l
qu'elle est morte, sur le grand thtre imprial, le jour mme d'un
triomphe, au moment o elle recueillait de toutes parts, les couronnes
et les bravos, et gotait toutes les motions enivrantes du succs. Un
violent effort pour vaincre la fatigue et surmonter la douleur de sa
blessure tout  coup renaissante, a tu Lucile Grahn. Vous connaissez le
dnoment du ballet de _la Sylphide_. La nymphe, frappe mortellement
par les malfices de la mchante sorcire, s'vanouit: ses ailes se
dtachent et se brisent.--C'tait aussi dans ce ballet de _la Sylphide_
que Lucile Grahn dansait le soir de sa mort; et de mme ses ailes sont
tombes cette fois, mais pour toujours! Le costumier n'a pas mme essay
de les rattacher.--Lucile Grahn tait douce, spirituelle, aimable et
fine, et son talent lui ressemblait.

Que fais-tu donc,  homme! si tu n'y prends garde, la femme va te
dtrner, autocrate barbu! Les temps prdits par les prophtes en
cotillon semblent approcher. L'mancipation fminine nous gagne de jour
en jour, et par toutes les voies; nous avons la femme  tragdies, la
femme  romans philosophiques, la femme Euclide, la femme Socrate, la
femme Mirabeau; celle-l se promne sous les ombrages de l'Acadmie;
celle-ci monte sur les _hustings_ et prononce une harangue  tous crins.
Il y a un mois, on a enterr une femme Csar qui avait la croix
d'honneur, dix-huit campagnes et quatorze blessures.

L'Acadmie franaise a propos un prix de posie. Le sujet est
magnifique: il s'agit de louer Molire. Oui remportera le prix? quelque
jeune barbe sans doute. Allons donc! est-ce que les barbes aujourd'hui
sont bonnes  quelque chose? Vingt pomes rivaux se mettent sur les
rangs; un seul offre des qualits nergiques et viriles: l'Acadmie
demande quel est donc le gaillard qui a fait ces beaux vers-l? Un
corsage, des joues blanches et roses, de longs cheveux blonds, un
soulier de prunelle, une robe de soie, un mantelet de velours,
s'avancent et disent: C'est nous! L'Acadmie s'tonne et regarde, et
reconnat madame Louise Collet-Rvoil. Ainsi, le bataillon des potes
acadmiques est mis, cette anne, en droute par madame Collet. Cette
hrone dithyrambique n'en est pas  ses premires armes; elle avait
dj bravement affront l'Acadmie et obtenu une couronne. Madame Collet
a de plus l'attention dlicate d'tre jolie. Savez-vous que le mtier
des quarante commence  devenir agrable? Mais, que dites-vous de madame
Collet faisant l'loge de Molire et mritant le prix? N'est-ce pas un
peu embarrassant pour l'auteur des _Femmes savantes_, et la vengeance ne
vous semble-t-elle pas charmante et de bon got? Si ce rgime continue,
je dclare que je passerai chez la marchande de modes et chez la
couturire pour changer de culotte.

Au reste, et Dieu merci, nous commenons  prendre soin de nos grands
hommes. L'Acadmie n'a jamais manqu positivement  cette religion. Si,
de leur vivant, elle en a oubli quelques-uns, et des plus illustres,
Molire, par exemple, elle les caresse du moins aprs leur mort. Je veux
donc surtout parler de l'ingratitude jusqu'ici pratique par les
municipalits et par les villes; elles commencent  se repentir et 
comprendre que les images des hommes de gnie debout sur les places
publiques ou sur la face des monuments, sont pour la multitude, comme
une gloire et comme un bel exemple perptuellement visibles. Dj Rouen
 Corneille; Strasbourg  Gutenberg; Louis-le-Saulnier  Bichat; ici, on
dresse un pidestal  Cuvier; l  Desaix. Paris achve la statue de
Molire, et voici qu'il songe  Jean Goujon. On mettra la statue sur la
fontaine des Innocents, un des chefs-d'oeuvre du sculpteur? L, en
effet, Jean Goujon fut tu, le 24 aot 1572, d'un coup d'arquebuse, le
jour du massacre de la Saint-Barthlmy, tandis qu'il semait au fronton
du palais les trsors de son fin et dlicieux gnie. Aprs tout, au
Louvre ou ailleurs, qu'importe? on prpare une statue  l'habile
sculpteur, et c'est l le point important et la louable pense. Paris
devait bien cette reconnaissance au Phidias du chteau d'Anet, de
l'htel Carnavalet, de la salle des Cent-Suisses, de la chambre de Diane
et de tant d'oeuvres renommes, filles lgres et gracieuses du got
antique, souvenir charmant du ciseau grec. Oui, que nos cits se
peuplent de toutes ces nobles images! que la statue du pote, du soldat,
de l'orateur, de l'artiste, raniment partout l'exemple des grands
talents et des grands services! Cela ne vaut-il pas mieux que les
statues orgueilleusement inutiles?

Les deux premires semaines du mois de mai se sont d'ailleurs
particulirement occupes de lampions et de chemins de fer; les ftes
royales et les inaugurations  la vapeur ont absorb tous les esprits;
on ne rencontrait par toute la ville que des figures affaires, les unes
officielles, les autres curieuses et populaires; celles-ci courant aux
illuminations et au feu d'artifice; celles-l s'apprtant  dbiter des
harangues qui n'taient pas non plus sans artifice. Aujourd'hui, la
ville se ruait tout entire aux Champs-lyses et dans les antichambres
des Tuileries: un autre jour, elle roulait sur les rails d'Orlans et de
la vieille cit normande. Voil la vie de ce pays-ci: mouvement
perptuel, comdie perptuelle, rapide tourbillon! On parle de la
rcente dcouverte de la vapeur: il y a longtemps que Paris l'avait
invente!

Il a plu par torrents depuis huit jours, et entre autres pluies, nous
avons essuy une averse de croix qui se sont accroches  toutes sortes
de boutonnires. Les hommes se parent de rubans comme les coquettes; ils
sont terriblement femmes pour cela: la manie, loin de se gurir, s'en va
s'agrandissant. Vous avez vu ce projet de l'autre jour, qui a rvl un
honnte marquis occupant sa vie  courir vers tous les coins de
l'horizon,  la chasse d'un ruban et d'une croix; il y mangeait son
patrimoine, et, pour devenir chevalier, se faisait ronger par les
chevaliers d'industrie. Aprs ces recherches haletantes, notre homme
finit par recevoir un brevet de la sultane Falkir. L'honneur lui en
revint  15.000 fr.; mais qu'est-ce que 15.000 fr au prix du titre de
grand cordon de l'ordre de la sultane? Le voil bien joyeux! Arrive le
procs en question: l'illustre chevalier apprend qu'il a pay de cette
grosse somme un ruban que tous les garons de caf et les portiers
portent gratis. La leon le corrigera-t-elle? Non: mon marquis doit tre
en ce moment  la piste de quelque peron d'or, de quelque toile
polaire ou d'un ours blanc.

Un de nos dramaturges fameux et d'origine africaine a particulirement
cette maladie des croix; il en a dpeupl l'Espagne, la Belgique, la
France, et surtout l'Italie. Un jour, il entrait dans un salon avec une
collection de dcorations sur la poitrine, enfiles les unes au bout des
autres, et pareilles  deux douzaines de mauviettes  la broche. Que
faites-vous de tout cela? lui demanda quelqu'un.--Que voulez-vous,
rpondit le Californien, a amuse les ngres! M. Alexandre D... aurait
pu ajouter que a sert aussi  faire la traite des blancs.

Le brave capitaine Bruat s'est embarqu depuis peu de temps pour aller
prendre possession des les Marquises dont il est gouverneur. Le plus
grave, le plus austre de nos ministres lui dit, aprs l'audience de
cong: Allez, monsieur, partez pour cette contre inculte et lointaine:
tchez de civiliser les hommes et de rendre les femmes sauvages!

Le Cirque-Olympique vient de mettre fin  ses batailles du boulevard du
Temple; son canon ne tonne plus; sa gargousse sommeille. Le Cirque a
pris possession de sa maison de campagne des Champs-Elyses; dj Auriol
grimpe aux frises et sourit, et mademoiselle Caroline caracole.



MANUSCRITS DE NAPOLON.

(Suite.--Voyez p. 22, 38, et 70.)

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABB RAYNAL.



LETTRE TROISIME ET DERNIRE

Monsieur.

Les Gnois, matres de la Corse, se comportrent avec modration; ils
prirent les conventions del Lago Benedetto pour base de leur
gouvernement; le peuple conserva une portion de l'autorit lgislative;
une commission de douze personnes, prside par le gouverneur, eut le
pouvoir excutif; des magistrats lus par la nation et ressortissant du
syndicat eurent la justice distributive. A leur grand tonnement, les
Corse se trouvrent tranquilles, gouverns par leurs lois; ils crurent
qu'ils devoient dsormais oublier l'indpendance et vivre sous une forme
de gouvernement propre  rendre  la patrie toute la splendeur dont elle
toit susceptible. Les Gnois trouvoient dans la Corse de quoi accrotre
leur commerce; ils y trouvoient des matelots et des soldats intrpides
pour augmenter leur force.... Mais il toit  craindre que, situs si
avantageusement, ces insulaires ne fissent un commerce nuisible  celui
de la mtropole; il toit  craindre qu'avec l'accroissement de forces
que donne un bon gouvernement, ils ne devinssent indpendants en peu de
temps. La jalousie politique sera toujours le tourment des petits tats,
et l'on sait que la jalousie commerciale a toujours t la passion
spciale de Gnes.

D'ailleurs tous les ordres de l'tat, accoutums  se partager les
possessions de la Rpublique, murmurrent contre une administration o
ils n'avoient point de part, o il n'y avoit point d'emploi pour eux. A
quoi nous a servi la conqute de la Corse, si l'on doit conserver 
celle-ci un gouvernement presque indpendant; il valoit vraiment bien la
peine que nos pres rpandissent tant de sang et dpensassent tant
d'argent, disoit-on publiquement  Gnes. La grande noblesse voyoit
avec dpit l'autorit du gouverneur restreinte, rduite presque  rien
par le conseil des Douze et par les assembles populaires. La petite
noblesse, dite noblesse du grand conseil, que l'on peut appeler le
peuple de l'aristocratie, attendoit avec une impatience facile 
concevoir, l'occasion de pouvoir se saisir de tous les emplois
qu'occupoient les Corses. Les prtres convoitoient nos bnfices; les
ngociants aspiroient au moment o ils pourroient, au moyen de sages
lois, fixer seuls le prix de nos huiles et de nos denres.

Ce n'toit qu'un cri dans tous les ordres de la Rpublique: pour la
premire fois le mme voeu les unissoit. Aussi l'on ne tarda pas 
supprimer en Corse toute la reprsentation nationale. En peu de temps le
gouverneur runit sur sa tte toute l'autorit.... Il put faire mettre 
mort un citoyen sans autre procs, sans autre enqute, sans autre
formalit que celle-ci: _Je le prends sur ma conscience_, et la grande
noblesse fut satisfaite.

Tous les emplois civils et militaires furent donns par le gouverneur ou
par le snat, et furent donns  des nobles Gnois. Pour ne laisser
natre aucune esprance prsomptueuse, il y eut une loi qui dclara les
Corses incapables d'occuper aucun emploi.... et la petite noblesse fut
contente. Le noble du grand conseil, excessivement pauvre, n'a pour
nourrir une famille nombreuse que le droit qu'il tient de sa naissance,
de grer les emplois de la Rpublique Il faut que chacun profite  son
tour de ce droit, parce qu'il faut que chacun vive; aussi ne peut-on
tre que deux ans en place, et est-on oblig, durant un certain temps,
de n'occuper aucun autre emploi. Il faut donc, pendant ces deux annes,
amasser assez pour se maintenir pendant quatre ans et fournir aux
diffrents voyages que l'on doit entreprendre.

Gnes, jadis trs-puissante, avoit un grand nombre d'emplois  donner;
mais au temps dont nous parlons, elle toit rduite  la Corse seule, et
la Corse toit oblige de supporter presque tout cet horrible fardeau.
Chaque deux ans l'on voyoit arriver des flottilles de ces gentilltres
avec leurs familles, affams, nuds, sans ducation, sans dlicatesse.
Plus redoutables que des sauterelles, ils dvoroient les champs,
vendoient la justice et emprisonnoient les plus riches pour obtenir une
ranon. On rioit  Gnes de ces plaisanteries nobiliaires; le rpertoire
des gens aimables, des couleurs de bons mots, de ces personnes qui
tiennent toujours le haut bout dans les socits, n'est rempli que
d'aventures de ces gentilshommes, et toujours le Corse est le battu et
le moqu... Combien avez-vous gagn? Nous avez-vous laiss quelque chose
 prendre? demandoient ceux qui alloient partir  ceux qui toient de
retour. Un honnte snateur fort religieux avoit coutume de dire une
prire toutes les fois qu'il entendoit la cloche des morts annoncer le
dcs de quelque patricien; il demandoit toutefois avant si le dfunt
avoit t employ en Corse, et dans ce cas il se dispensoit de la
prire, disant: A quoi cela serviroit-il? _ a casa del Diavolo_, il est
en diable.

Les bnfices ecclsiastiques furent donns par les vques; les vques
furent nomms  la sollicitation des cardinaux gnois. Il est sans
exemple qu'un Corse ait t vque, et les prtres gnois furent
contents.

Et le ngociant! Comment son intrt et-il t oubli dans un tat
commerant?... Des lois positives lui accordrent le monopole de
l'approvisionnement et du trafic. L'on dtruisit les marais salants qui
existoient, l'on en fit autant des poteries et de toutes les
manufactures. Cela accrut le petit cabotage et rendit le pays plus
sujet.

Les marchandises cessant d'avoir leur prix, le peuple cessa de
travailler, les champs devinrent incultes, et un pays appel 
l'abondance, au commerce, un sol qui promet  ses habitants la sant, la
richesse, ne lui offrit que la misre et l'insalubrit. Malheureusement,
 force de piller, l'on puisa notre pauvre pays, qui n'eut plus rien 
offrir que des pierres. Il falloit cependant que cette illustre noblesse
vct; elle eut recours  deux moyens: d'abord chaque commandant de
petites tours, chaque petit commissaire, eut une boutique  laquelle il
fallut donner la prfrence; enfin ils vendirent la permission de porter
les armes.

Dpouill des biens qui rendent la vie aimable et sre, exclu de tous
les grades, de toutes les places, prive de toute considration, rduit 
la dernire misre, outrag par la classe la plus mprisable de
l'univers, comment le Corse, si hardi, si fier, si intrpide, se
laissa-t-il traner dans la fange sans rsister? Je m'empresse de vous
dvelopper ces tristes circonstances, afin qu'en plaignant ce peuple,
vous ne cessiez pas de l'estimer.

Je vous ai, en deux pages, trac l'histoire du gouvernement gnois; mais
ces deux pages renferment cent cinquante ans. On marcha pas  pas. Si
tout d'un coup le snat et dcouvert son horrible projet, sans exciter
des soulvements, ma nation seroit si vile, qu'elle ne mriteroit pas
d'tre plainte.

Immdiatement aprs la mort de Sampiro, ou provoqua de toutes les
manires les migrations, qui, ds ce moment furent trs-considrables.
On souffla partout l'esprit de la division, et la Rpublique accorda un
refuge aux criminels, on favorisa leur fuite. Les migrations
s'accrurent. La peste affligea l'Italie; elle vint en Corse; la famine
s'y joignit: la mortalit fut immense... Le gouvernement se montra
insouciant, et si ces deux flaux finirent, c'est que tout finit. C'est
ici l'occasion de faire une observation bien remarquable: toutes les
fois que les Corses ont perdu leur libert, ils ont t, quelque temps
aprs, affligs d'une grande mortalit. Aprs la conqute de 1770, ou
vit encore la mortalit et la famine dpeupler le pays. Alors la
Rpublique ne garda plus de mesure; elle jeta le masque, renversa le
gouvernement national et tablit les choses telles que nous les avons
dcrites.

Quelle position douloureuse! Le Corse sentoit la peste lui dvorer les
chairs, la faim lui ronger les entrailles, et l'esclavage navroit son
coeur, effrayoit son imagination et anantissoit les ressorts de son
me!!!

Cependant, pour maintenir ce peuple dans cet assujettissement, il
falloit ou avoir une grande force ou se faire une tude de le diviser.
On adopta ce dernier parti, et l'on relcha  cet effet les ressorts de
la justice criminelle; chacun fut oblig de pourvoir de soi-mme  sa
sret; de l est n le droit de _vendetta._

L'homme dans l'tat de nature ne connut d'autre loi que son intrt.
Pourvoir  son existence, dtruire ses ennemis fut son occupation
journalire. Mais lorsqu'il se fut runi en socit, ses sentiments
s'agrandirent: son me, dgage des entraves de l'gosme, prit son
essor, l'amour de la patrie naquit, et les Curtius, les Decius, les
Brutus, les Dion, les Caton, les Lonidas, vinrent merveiller le monde.
Des magistrats assurrent  chacun la conservation de sa proprit et de
sa vie; le but des actions individuelles dut tre le bonheur gnral de
l'association, et personne ne dut plus agir par le sentiment de son
propre intrt. Les rois rgnrent; avec eux rgna le despotisme;
l'homme mpris n'eut plus de volont. Avili, il fut  peine l'ombre de
l'homme libre; les rois, qui tinrent dans leurs mains la force publique,
durent l'employer pour assurer  chacun sa vie et sa proprit. La
confdration changea, s'altra mme, si l'on veut, mais exista
cependant toujours. La force publique seroit devenue dans les mains du
prince un instrument inutile, s'il et vu l'homicide sans le punir; si,
par une dpravation inoue, il eut lui-mme aiguis les poignards de
l'assassin. Personne ne peut nier qu'alors la confdration ne se fut
trouve dissoute et les hommes rendus  l'anarchie. Telle toit notre
situation. Le snat voyoit avec plaisir s'entr'gorger des hommes dont
il craignoit l'union; les subalternes y trouvoient leur intrt; le
meurtre ne fut plus puni; il fut encourag, il fut rcompens: il fallut
cependant que chacun veillt  sa propre sret. Des confdrations de
familles, quelquefois de villages se formrent. On jura de veiller 
l'intrt de tous et de faire guerre ternelle  celui qui offenseroit
un des confdrs; les liens du sang se resserrrent; on chercha des
parents; l'le fut divise en autant de puissances qu'il y eut de
familles, qui se faisoient la paix ou la guerre selon leur caprice et
leur intrt... On appela vertu l'audace de s'exposer  tous les dangers
pour soutenir ses parents ou les membres de sa confdration: les
citoyens ne furent que des membres d'autant de puissances
trangres, lies entre elles par leurs rapports politiques. Ils
respectrent les femmes et les enfants et les laissrent sortir de la
maison assige pour prendre de l'eau et pour vaquer aux affaires du
mnage. Il toit aussi d'usage de laisser crotre sa barbe lorsqu'on
toit en guerre; c'toit un acte de courage, car il n'y avoit point de
buisson, de rocher qui ne put receler un ennemi, c'toit s'exposer 
prir  tous les moments du jour.... Celui-l passoit pour un homme
lche, un homme vil, qui,  la nouvelle de la mort de son parent, ne
couroit jurer sur son cadavre de le venger, et, des ce moment, ne
laissoit crotre sa barbe. La paix se faisoit cependant quelquefois: il
y avoit des gens sages, des vieillards respects, qui rconcilioient les
partis. On toit scrupuleux dans l'excution du trait.

Tels furent, monsieur, les effets de l'administration gnoise. Accabls
sous le poids des impts arbitraires, dsunis, les mains dgotantes du
sang de nos frres, nous gmmes longtemps: mais ce ne fut qu'en 1715
que l'on commena  s'apercevoir qu'il se faisoit un mouvement gnral.
L'on envoya un orateur  Gnes reprsenter l'tat dplorable de la
nation; il toit entre autres choses charg de solliciter un dsarmement
gnral et prioit le snat de faire respecter son autorit. Les patentes
pour porter les armes toient  la fois une spculation de finances et
de politique. Le snat eut l'impudence de se refuser  la demande si
raisonnable, et d'allguer pour prtexte la diminution que cela
produiroit dans le revenu public. L'orateur proposa une nouvelle
imposition beaucoup plus forte: l'imposition fut accepte, mais les
patentes continurent toujours  se distribuer, et la justice s'occupa
tout aussi peu de se faire respecter.

L'le toit dserte, inculte et dpeuple. Depuis l'poque de
Giovan-Paolo, la population avoit diminu des trois quarts; elle toit
alors de 400.000 habitants, et en 1720, on n'en comptoit que 120.000. Le
commerce toit ananti et la frocit des Corses toit  son comble.
Leur existence toit si misrable, qu'ils n'avoient rien  perdre. Il ne
falloit qu'un signal.

En 1729, le lieutenant gnois qui commandoit  Corte imposa, de sa
propre fantaisie, une nouvelle taxe qui, jointe  toutes les autres et 
la misre du pays, devenoit insupportable. Cardone di Bozio, vieillard
estropi, ayant reu de la nature un corps difforme, mais une me
vigoureuse et une locution trs-facile, assembla les habitants du
village de Bozio pour leur parler dans les termes les plus forts sur
l'avilissement ou ils vivoient, sur la gloire de leurs anctres et les
charmes de la libert. Il profita du moment o les collecteurs venoient
percevoir l'imposition pour les faire chasser et poursuivre. Il excite
ses compatriotes  marcher vers Corte. Ceux-ci rencontrent un
dtachement de soldats envoys pour les punir; ils le battent, les
dsarment, arrivent  Corte et brlent la maison du commandant, qui a le
bonheur de se sauver A cette nouvelle, on se rallie de tous cts, ou
prend les armes, on court  Bastia pour punir le gouverneur-gnral
Pinelli, objet de l'excration publique; on prend une partie de la
ville, on surprend Algajola, et voil le joug rompu sans retour... Aux
yeux de Dieu, disoit souvent Cardone, le premier crime est de tyranniser
les hommes, le second, c'est de le souffrir. Jamais rvolution ne
s'opra plus subitement Les ennemis oublirent leur haine, firent
partout la paix, objet de tous les voeux. La prosprit de la patrie
naissante sembla tre le mobile des actions de chacun; le feu du
patriotisme agrandit subitement des mes qu'avoient, pendant tant
d'annes rtrcies l'gosme et la tyrannie... Amis, nous sommes hommes!
toit le cri de ralliement. Fiers tyrans de la terre, prenez-y bien
garde! Que ce sentiment ne pntre jamais dans le coeur de vos sujets,
prjug, habitude, religion, foibles barrires! le prestige est dtruit,
votre trne s'croule si vos peuples se disent jamais: Et nous aussi,
nous sommes des hommes! 

Les premires annes de la guerre, les Corses n'eurent aucune forme de
gouvernement: la haine des tyrans guidoit tout le monde. Ce ne fut qu'
la runion de Saint-Pancrazio que l'on nomma Giafferi commandant des
armes. A l'assemble de Corte, on dclara les Gnois dchus de leur
souverainet, l'on dclara la nation libre et indpendante. Pour rendre
cette dclaration plus imposante, pour achever de dtruire les prjugs
que la multitude pouvoit conserver, on assembla  Orezza un congrs des
thologiens les plus clbres des diffrents ordres. On leur proposa
trois questions: si la guerre actuelle toit juste, si les Gnois
toient des tyrans, si l'on toit dli du serment de fidlit. Ce
congrs, que prsida le clbre Orticoni, rpondit  tout d'une manire
satisfaisante. La guerre, dit-il, est non-seulement juste, mais mme
sainte: le serment est nul ds lors que le souverain est tyran.

Mal arms, sans discipline, ils battirent partout leurs tyrans, malgr
leur nombre, leur exprience et leur artillerie Assigs dans le chteau
de Bastia, ils toient, au bout de deux ans d'une guerre opinitre,
rduits  abandonner notre le lorsque l'aigle impriale, arbore au
lieu de la croix ligurienne, vint nous prsager de nouveaux malheurs,
mais non dcourager notre courage.

Qu'avions-nous fait aux Allemands pour qu'ils voulussent notre
destruction? Que pouvoit importer  l'empereur d'Occident qu'une petite
le de la Mditerrane ft libre ou esclave? Mais les puissances se
jouent des intrts de l'humanit, et les mchants ont toujours des
protecteurs. Le gnral allemand,  la tte de sa petite arme,
s'engagea dans des dfils: il perissoit infailliblement, lorsqu'il
trouva dans l'humanit des Corses une commisration inattendue, dont il
s'est rendu indigne par son lche manque de foi. On lui accorda la
permission de retourner  Bastia,  condition qu'il feroit savoir  son
souverain la manire dont les Corses agissoient  son gard, et l'on
conclut un trait de deux mois; mais, avant l'expiration de la trve,
les Allemands se remontrrent au del du Golo en plus grand nombre. Au
respect que nous avoient inspir les armes d'un grand prince, succda
l'indignation pour la perfidie de ses ministres. Aprs avoir laiss
environ deux mille morts ou prisonniers, nos ennemis regagnrent leurs
remparts avec prcipitation. L'enthousiasme produisit les actions les
plus dignes d'tre transmises  la postrit. Vingt et un bergers de
Bastelica faisoient patre leurs troupeaux dans la plaine de Campo di
Loro, deux cents hussards et six cents pitons vinrent pour les enlever:
ces braves gens se runissent, tiennent ferme, repoussent cette
nombreuse troupe et la font fuir. Investis enfin par quatre cents autres
ennemis, ils prissent tous en prononant le nom sacr de la patrie.

L'honneur de l'empereur avoit essuy bien des checs. Si l'honneur des
princes consiste  protger le juste contre le mchant, le faible contre
le fort, sans doute l'empereur Charles VI avoit dshonor ses armes;
mais si l'honneur consiste  massacrer des infortuns, le cabinet de
Vienne sut bien rparer ce qu'il n'avait pu faire  la campagne
prcdente. Il envoya le prince de Wirtemberg avec des renforts
considrables: et quoique ses premiers efforts ne furent pas heureux il
toit dsormais impossible de rsister  des forces si imposantes. On
fit des propositions de paix: les Gnois reconnurent, accordrent,
promirent tout ce qu'on voulut et l'on posa les armes.

Il toit tout naturel que, ne voulant observer aucune des conditions du
trait, les Gnois commenassent par se dfaire des chefs qui avoient
conduit les Corses avec tant de bonheur dans des circonstances si
difficiles. Les principaux parmi ces chefs furent arrts et conduits
dans le chteau de Sagone; c'en toit fait de leur vie, si Boerio et
Orticone n'eussent su intresser le prince Eugne au sort de ces
illustres prisonniers L'empereur, clair, exigea du snat leur
dlivrance. Ne pouvant les perdre, les Gnois tentrent de se les
attacher en leur faisant des offres qu'ils mprisrent. On suivit le
mme plan de perscution contre les principaux citoyens; la mort ou la
prison.

FIN DES LETTRES SUR LA CORSE.



Courses du Champ-de-Mars.

Dimanche, 30 avril.

Les courses de la Socit d'Encouragement pour l'amlioration de la race
des chevaux en France comptent dj dix annes d'existence, dix annes
de progrs incontestables. N'est-ce pas une oeuvre nationale que de
prtendre affranchir un jour son pays du tribut chevalin qu'il paie 
l'tranger? Pour arriver plus vite  des rsultats meilleurs, il n'a
manqu  la Socit d'Encouragement que d'avoir des fondateurs moins
lgants et moins jeunes. Longtemps les esprits forts, Thomas plus
jaloux qu'incrdules, ont affect de traiter avec lgret ses projets
et ses courses. Le prestige de la nouveaut qui, en France, protge tous
les tablissements naissants, n'est pas venu en aide  la Socit; il a
fallu dix ans d'efforts et de sacrifice, dix ans fconds en leveurs et
en chevaux pour ouvrir les yeux  ces aveugles volontaires. Une
association d'hommes, que l'on trouvait trop heureuse pour la trouver
intelligente, a donn l'lan: aujourd'hui ils ont ralli  leurs ides
tous les dpartements propres  l'lve du cheval; bien mieux, ils ont
converti l'administration des haras elle-mme! Quelle victoire! Les
haras ont enfin admis la supriorit du pur sang anglais; ils ont
augment les allocations de courses et modifi leurs rglements; ils
prparent de loin des amliorations plus importantes encore. De jour en
jour les prjugs disparaissent: la maigreur jadis proverbiale des
chevaux de course a cess d'tre une vrit; on commence  savoir qu'ils
ne sont ni extnus ni tus par le rgime de l'entranement. Les chevaux
savamment entrans dpouillent la graisse qui paralyserait le jeu des
muscles et de la respiration, et qui gnerait leur vitesse. Plus tard,
rentrs dans la vie prive, affects au service de la production, ils
acquirent cet embonpoint que l'on considre quelquefois comme un signe
de force et de beaut, et qui n'est, en ralit, que l'enseigne de la
fainantise.

[Illustration: Courses de haies au Champ-de-Mars.]

Dimanche, 30 avril, quand sont arrivs sur le terrain de course,
_Prospero_  M. de Rothschild, _Cdar_  M. A. Fould. _Mirobolant_ au
comte d'Hdonville, _Effie_  M. Jules Rivire. _Maid_  M John Drake,
et _Kate-Nickleby_ au vicomte Delaveux, la foule ne les a trouvs ni
trop maigres ni trop efflanqus; ils n'taient pas tous galement dignes
d'loges: _Effie, Maid_ et _Kate_ ont bien quelques reproches  se
faire; mais ici-bas rien n'est ni parfait ni complet. Onze chevaux
devaient t engags pour ce prix: _bourse de mille francs_; cinq ont
t retirs; sur les six qui restent, trois se prsentent beaux et bien
faits, les yeux ardents, la tte fire, le poil lisse et brillant:
peut-on se plaindre? Les partis variaient de _Prospero_  _Cdar_: les
_Prospristes_ l'ont emport sur les _Cdaristes_.

[Illustration: Pesage des jockeys.]

_Pris de l'administration des Haras_: 2000 fr. _pour poulains et
pouliches de trois ans_.--Huit chevaux inscrits, quatre prsents.
_Vesperine, Karagheuse, Drummer_ et _Ursule_: ils partent comme une
seule flche; mais bientt la flche se fend en quatre; la premire,
c'est _Vesperine_, la seconde, c'est _Ursule, Drummer_ tient la tte;
_Karagheuse_ la tiendrait si on le laissait aller. Prs du but, d'un
bond prodigieux il s'lance, passe _Drummer_ et gagne, _Karagheuse_
appartient  M. Sabatier, un de nos leveurs srieux, et jusqu'ici assez
peu favoris par la chance des courses. Sa tardive victoire n'a trouv
que des mains pour applaudir. Le jockey de _Drummer_ a prtendu avoir
t coup par _Karagheuse_, mais sa rclamation n'a pas t admise.

_Prix du ministre du Commerce_: 2000 fr. _pour chevaux entiers et
juments de trois ans et au-dessus, ns et levs en France, et tracs au
Stud-Book franais._

_Pamphile_  M. Fasquel, _Angora_  M Lupin, _Opra_  M. de Morny,
paraissent seuls au poteau. _Angora_ a tous les parieurs pour lui. Ce
fils de _Lottery_ et de _Young-Mouse_ est clbre sur le _turf_: dj il
a remport plus d'un prix  Paris et  Versailles; il est arriv second
au Derby de Chantilly. De ses deux adversaires, l'un, _Opra_, est
inconnu; l'autre, _Pamphile_, est mal connu, et cependant _Pamphile_ a
battu _Opra_ second, _Angora_ troisime; sur quoi compter?

_Course de haies: 2000 fr. pour chevaux de tout ge et de tout pays: le
vainqueur pourra tre rclam pour quatre mille francs._

Par un heureux hasard, un seul cheval manque  l'appel, et ce cheval,
c'est le favori, c'est _Turpin_. _Pewet, Lansquenett, Muley-Hamet,
Pantalon. Paddy_ et _Leporello_ viennent parader et s'essayer sur la
haie qui fait face aux tribunes publiques: presque tous sautent mal,
enfoncent la haie; _Paddy_ mme dsaronne presque son jockey; bien des
chutes sont prvues, quel bonheur! Mais le signal est donn, les chevaux
partent du dernier tournant de l'cole-Militaire; la terre tremble sous
leur galop; ils chargent  toute vitesse le premier obstacle. _Pantalon_
est en tte; il franchit admirablement la haie. Ses rivaux, piqus
d'mulation, se font applaudir  ct de lui. La victoire n'a pas t un
seul instant douteuse: qui peut lutter contre _Pantalon_? Il est arriv
premier au but, et son dernier lan a t le plus beau.

Courses du 7 mai.

Les dimanches et les courses se suivent et ne se ressemblent pas; les
solennits hippiques de la journe ont t bien modestes; il y avait
beaucoup de courses et peu de chevaux; c'est l un de ces petits
malheurs que la plus sage volont ne peut prvenir. Dans le monde
cheval, il est des rputations si bien poses, que toute rivalit
disparat devant un nom trop redoutable; quelquefois aussi, comme dans
le _trial-stakes,_ poule d'essai, deux chevaux sont engags, et si l'un
des deux tomb malade, force est bien  l'autre de s'escrimer tout seul.
_Spark_.  M. Aumont a t dbarrass de _Governess_,  M. de Perrigaux,
par une indisposition qui n'aura pas de suite.

_Prix extraordinaire de 1843. 3000 fr. pour chevaux et juments de quatre
ans et au-dessus: entre, 2000 fr.: un tour et quart en partie lie. Le
cheval qui arrivera second recevra la moiti des entres._

Sans cette dernire et adroite condition, _Nautilus_ n'eut pas trouv de
concurrent. _Nautilus_, au comte de Cambis, est le meilleur cheval qu'il
y ait en France en ce moment. Parvenu  l'ge mr, il prend  tche de
faire oublier,  force de succs, les dfaites de sa jeunesse.
_Pamphile_ et _Miserere_ ne prtendent nullement au prix de 3000 fr.; la
moiti des entres suffit  leur modeste ambition. Les trois chevaux se
divisent en deux pelotons. Premier peloton. _Nautilus_ tout seul;
deuxime peloton. _Pamphile_ et _Miserere_. Aux deux preuves ils sont
arrivs dans le mme ordre, et _Pamphile_ a touch 400 fr.

_Prix du cadran: 3000 fr. pour poulains et pouliches de quatre ans.
Entre, 500 fr.; distance, deux tours._

Le programme promettait _Angora, Eliezer, Adolphus_ et _Annetta_, mais
_Annetta_ est une _Nautilus_ femelle; comme, cette fois, il n'y avait
pas de second prix  gagner, elle a couru seule.

Ces trois courses, dont le dnouement tait prvu, excitaient quelques
murmures, lorsqu'en manire de ddommagement, onze _hacks_, chevaux non
entrans, sont entrs en lice. Cette poule, servie comme un
hors-d'oeuvre aux convives gourmands et peu connaisseurs du
Champ-de-Mars, a montr _Lantara, Csarvitch, Hurrican, Olivia,
Thesoroconicocrysides, Yorick, Young Cadland, Repentir, Fenella,
Verveine_ et _Mistigri_. Faire bien partir tant de chevaux peu presss
de partir n'tait pas chose facile, et M. Bertollaci n'a obtenu aucune
espce de succs dans cette partie officielle de ses fonctions. _Yorick,
Verveine, Hurrican_ et _Mistigri_ entendent seuls l'ordre du dpart.
_Yorick_ a gagn.

[Illustration: Traitement du cheval aprs la course.]

_Prix du Printemps: 3500 fr. pour poulains et pouliches de trois ans.
Entre 200 fr.; distance, un tour._

Enfin voici une course  motion. _Mam'zelle Amanda_, au comte de
Cambis, dbute, et l'on dit d'elle quelque bien. _Drummer_ a une
revanche  prendre, et _Karagheuse_ une rputation  conserver.
_Vesperine, Alcindor, Pri, Moustique_ et _Ursule_ retirs; pendant
toute la course, _Karagheuse_ retenu  pleines mains, voudrait et
pourrait passer; mais son jockey obit aux ordres qui lui enjoignent
d'attendre. Au dernier tournant de l'cole-Militaire, il veut saisir la
tte, _Drummer_ lche pied; _Mam'zelle Amanda_ tient bon: tous trois ils
sont rouls et peronns. Qui gagnera? C'est _Mam'zelle Amanda_, mais 
peine a-t-elle un quart de tte d'avantage sur _Karagheuse._

Ainsi se sont passes les premires courses de la Socit
d'Encouragement; nous pouvons prdire  celles qui suivront une destine
plus glorieuse encore. Au Champ-de-Mars, c'est comme chez Nicolet,
_toujours de plus fort en plus fort._



Anniversaire de la dlivrance d'Orlans

(8 MAI)

[Illustration: Statue de Jeanne-d'Arc,  Orlans.]

Ce fut, comme on sait, le 8 mai 1429 que Jeanne d'Arc obligea les
Anglais  lever le sige d'Orlans; depuis ce jour, le souvenir de
l'hroque jeune fille est rest, chez les Orlanais, entour d'un
religieux prestige.

On voyait autrefois sur l'ancien pont d'Orlans,  l'angle de la rue de
la Vieille-Poterie et de la rue Royale, un groupe reprsentant Charles
VII et Jeanne d'Arc agenouills devant Notre-Dame-de-Piti. Ce monument
passa par bien des vicissitudes; en 1567, lors des troubles religieux,
il subit des mutilations qui furent rpares ensuite. Plus tard, la
dmolition de l'ancien pont ayant oblig de l'enlever, on le dposa 
l'Htel-de-Ville, o il resta jusqu'en 1771. A cette poque, un M.
Desfriches obtint,  force de sollicitations, qu'il ft rdifi. Mais,
quelques annes aprs, en 1792, on le brisa pour en fondre des canons.

Dans une dlibration du 50 frimaire an XI, le conseil municipal
d'Orlans arrta qu'une souscription serait ouverte en vue d'riger un
nouveau monument  Jeanne d'Arc.--Chaptal, ministre de l'intrieur,
proposa, dans un rapport du 2 floral mme anne(1805), le
rtablissement de l'anniversaire du 8 mai; et Napolon, alors premier
consul, apostilla en ces termes la dlibration du conseil municipal
d'Orlans:

Ecrire au maire d'Orlans, M. Crignon-Desormeaux, que cette
dlibration m'est trs-agrable.

L'illustre Jeanne d'Arc a prouv qu'il n'est pas de miracle que le
gnie franais ne puisse produire, dans les circonstances ou
l'indpendance nationale est menace.

Unie, la nation franaise n'a jamais t vaincue; mais nos voisins,
plus calculateurs et plus adroits, abusant de la franchise et de la
loyaut de notre caractre, semrent constamment parmi nous ces
dissensions d'o naquirent les calamits de cette poque et tous les
dsastres que rappelle notre histoire.

La fte, vraiment patriotique du 8 mai fut donc rinstitue en 1805; et
dans cette fte on inaugura une statue provisoire de Jeanne d'Arc,
exactement semblable  celle que le conseil municipal venait de voter.

Le monument dfinitif, qu'on peut voir aujourd'hui au centre de la place
du Martroi (quartier Vert), et que notre gravure reprsente, ne fut
rig qu'en 1805. C'est une statue en bronze, de huit pieds, due au
talent de M. Gois. Elle repose sur un pidestal de neuf pieds de haut
sur quatre de large, revtu de marbres d'une beaut remarquable, et orn
de bas-reliefs dont les sujets sont emprunts  la vie de la religieuse
hrone.

Le quatre cent quatorzime anniversaire de la dlivrance d'Orlans a t
clbr lundi dernier, 8 mai.

Voici  peu prs le programme annuel de cette crmonie: Le jour de la
fte, la cloche du beffroi sonne, de quart d'heure en quart d'heure,
depuis le lever du soleil jusqu  la rentre du cortge dont nous allons
parler. A neuf heures du matin, le corps municipal, les diverses
corporations et les fonctionnaires civils et militaires se runissent 
la cathdrale, o un orateur agr par l'vque prononce le pangyrique
de Jeanne d'Arc. Aprs la crmonie religieuse, le cortge va faire une
station sur l'ancienne place des Tourelles, illustre par les exploits
de Jeanne d'Arc. Une salve d'artillerie annonce ensuite le retour du
cortge, qui rentre  la cathdrale, pour entendre un _Te Deum_
solennel.

Maintenant, grce aux chemins de fer qui viennent d'tre inaugurs la
semaine dernire, on peut visiter dans la mme journe le thtre du
triomphe et celui du martyre de la Pucelle d'Orlans.



Ncrologie.--THODORE COLOCOTRONI

[Illustration: Dcd le 16 fvrier 1843.]

Thodore Colocotroni est mort le 16 fvrier dernier dans la ville
d'Athnes, d'une attaque d'apoplexie,  l'ge de 74 ans.

La gravure ci-jointe, dont le dessin a t fait par un artiste rcemment
arriv d'Athnes, reprsente le clbre gnral grec, tel qu'il tait
expos aux regards de la foule, avec son uniforme et ses dcorations, la
veille de ses funrailles.

Avant la rvolution grecque, Theodore Colocotroni s'tait acquis une
grande rputation comme chef de partisans, nous pourrions presque dire
comme chef de bandits. Il se faisait remarquer surtout par son audace,
par son courage et par sa cruaut. Forc de s'exiler, il prit tour 
tour du service dans les armes de la Russie et de l'Angleterre. Au
moment o la rvolution grecque clata, c'est--dire au mois d'avril
1821 il habitait les les Ioniennes, o il exerait la profession de
boucher. A peine la nouvelle de l'insurrection lui fut parvenue, il
s'embarqua, passa en More et il devint bientt un des chefs principaux
de l'arme rvolutionnaire. Aussi habile que brave, il sut se dfendre
avec succs contre toute les attaques des ennemis de sa patrie, jusqu'
la bataille de Navarin. Mais l'indpendance de la Grce proclame, il se
montra l'un des ennemis les plus violents du roi Othon et du
gouvernement tabli par les puissances allies. Accus du crime de haute
trahison, il fut condamne  mort. D'abord le jeune roi commua sa peine
en un emprisonnement perptuel; puis il lui accorda un pardon complet et
il lui rendit ses grades, ses honneurs et ses proprits Le jour de ses
funrailles. Colocotroni a t conduit  sa dernire demeure par la
population d'Athnes. Les troupes de la garnison, les dignitaires de
l'tat les reprsentants des grandes puissances assistaient  cette
crmonie. A ce moment suprme chacun oubliait les fautes de l'homme
dont on allait confier  la terre la dpouille mortelle, pour ne se
rappeler que les eminents services qu'il avait rendus  son pays.



LE DUC DE SUSSEX

[Illustration: Dcd le 21 avril 1843.]

Le jeudi 4 mai 1843 ont eu lieu,  Londres, les obsques du duc de
Sussex, oncle de la reine Victoria, mort le 21 avril dernier,  l'ge de
soixante-onze ans. Ce prince a eu une existence si honorable, sa mort a
excit des regrets si universels que nous avons cru devoir emprunter aux
journaux anglais la courte biographie qui va suivre. De semblables
exemples sont rares, aussi il est toujours bon et utile de les signaler
 la mditation et  la reconnaissance publiques Le duc de Sussex ne
s'est illustr par aucune action d'clat: il n'a rendu aucun service
importants  son pays; il n'tait aprs tout qu'un homme ordinaire: mais
aussi il n'a jamais recherch la puissance, il ne s'est servi de sa
fortune que pour faire le bien, il a constamment mpris, sans
affectation, toutes les distinctions de la naissance et de la richesse.
Issu d'une famille royale, il a aim le peuple d'une affection sincre,
enfin, il est toujours rest fidle  sa conscience. Ne sont-ce pas l
des qualits qui mritent un honorable souvenir?

Le duc de Sussex, le sixime fils de George III et de la reine
Charlotte, tait n  Buckingham-House, le mercredi 27 janvier 1775. Ses
frres, les ducs d'York, de Kent, de Cumherland et de Cambridge,
adoptrent la profession des armes. Le duc de Clarence se fit marin.
Seul de tous les membres de la famille, le duc de Sussex s'adonna
exclusivement, pendant sa jeunesse,  l'tude de arts et de la
littrature--Envoy en Allemagne, avec ses frres Ernest et Adolphe,
il devint un des meilleurs lves de l'universit de Gottingue, fonde
par Georges II en 1734; puis il alla achever son ducation  Rome, les
troubles de tout genre uni avaient suivi la rvolution de 1789 ne lui
ayant pas permis de visiter la France et Paris.

Le prince Auguste-Frdric, ainsi s'appelait le futur duc de Sussex
passa donc  Rome les annes 1792 et 1793. Parmi les Anglais qui
rsidaient  cette poque dans la mtropole du monde chrtien, se
trouvaient le comte et la comtesse de Dunmore et leur seconde fille,
lady Augusta Murray. Les charmes et l'amabilit de lady Angusta Murray
produisirent une impression si vive sur le prince Auguste, que, malgr
la diffrence d'ge (lady Augusta Murray avait trois ans de plus que le
prince Auguste), malgr les dispositions prohibitives du _royal marriage
act_, qui dfend aux descendants de George II de se marier avant l'ge
de vingt-cinq ans sans le consentement du roi rgnant, malgr la
svrit bien connue de son pre, le fils de George III se dcida 
pouser la fille du comte de Dunmore. Il avait alors vingt-un ans. Le
mariage fut clbr  Rome, le 4 avril 1793, par un prtre de l'glise
d'Angleterre. L'anne suivante, la princesse Augusta donna le jour  un
enfant du sexe masculin, qui est aujourd'hui le colonel sir A. d'Este.

Ds que la nouvelle de cette union fut parvenue, en Angleterre, le
gouvernement se hta de la faire dclarer nulle par les tribunaux
ecclsiastiques, en vertu du _royal marriage act_; mais le prince
Auguste persista  soutenir sa validit; il traita toujours lady Augusta
comme sa femme, et son fils comme un enfant lgitime, leur donnant en
toute occasion les titres de princesse et de prince. Toutes ses
protestations furent inutiles. Seulement, en 1806, lady Augusta reut du
roi l'autorisation de prendre le nom de comtesse d'Ameland. Elle habita
pendant plusieurs annes une maison de campagne situe prs de Ramsgate,
et jusqu' sa mort, qui eut lieu le 5 mars 1830, les habitants des
villages voisins continurent  l'appeler la duchesse de Sussex.

Le prince Auguste rsida encore longtemps sur le continent. Il fit un
assez long sjour en Suisse, passa deux annes entires  Berlin, visita
Lisbonne, et ne revint dfinitivement en Angleterre qu'en 1801. Le 21
novembre de cette anne, il fut lev  la pairie, cr duc de Sussex,
comte d'Inverness et baron d'Arklow. A peine admis dans la chambre des
lords, il s'y fit remarquer par son opposition franche et vigoureuse, au
ministre tory, par son libralisme intelligent, et sinon par son
loquence, du moins par l'lgante facilit avec laquelle il savait
s'exprimer en public. Aussi eut-il bientt acquis dans le Parlement une
influence qu'aucun membre de la famille royale n'avait jamais possde.
Quand George III perdit compltement l'usage de sa raison, quand le
prince de Galles, devenu rgent, eut trahi honteusement ses anciens
amis, le duc de Sussex ne suivit pas l'exemple de son frre. Il resta
fidle  ses opinions; car il les avait adoptes par conviction, et non
par ambition personnelle, et jusqu' sa mort il se montra un des
dfenseurs les plus sincres et les plus dvous des droits et des
liberts de la nation. On ne put lui reprocher d'avoir jamais cherch 
se rendre populaire, pour exploiter  son profit sa popularit. Ce
n'tait pas un motif goste qui le faisait agir ou parler; mais
uniquement le sentiment de son devoir, l'amour du bien public, la haine
de l'injustice. Aussi se mit-il rarement en avant. Je ne prends la
parole dans cette Chambre, disait-il dans son discours sur le bill de
rforme, que lorsque de grandes questions constitutionnelles y sont
discutes, que lorsqu'il s'agit des droits et des libells de
l'Angleterre. Alors je regarde comme un devoir pour moi de venir occuper
ma place, d'exprimer mon opinion, et de donner mon vote consciencieux.

Je connais le peuple mieux qu'aucun de vous, continuait-il en
s'adressant  ses collgues. Ma position, mes habitudes, mes relations
avec un grand nombre d'institutions charitables et utiles, et d'autres
circonstances qu'il est inutile d'numrer ici, me mettent journellement
en rapport avec des individus de tous les rangs. Permettez-moi donc de
vous apprendre quelles sont les habitudes et les rcrations du peuple.
Vous parlerai-je des ouvriers de Nottingham, par exemple? Ce que je vais
vous dire, vous l'ignorez sans doute... Les ouvriers de Nottingham
possdent une bibliothque qui ferait honneur  un lord. Le choix de
leurs livres prouve qu'ils ont un aussi bon jugement que vos
excellences. Et s'ils sont aussi senss, aussi intelligents que vous,
pourquoi ne jouiraient-ils pas des mmes droits?--Personne ne respecte
plus que moi les privilges du rang; mais, permettez-moi de vous le
dire, l'ducation ennoblit l'homme plus que toute autre chose, et quand
je vois le peuple s'instruire et s'enrichir, je serais curieux de savoir
pourquoi il ne lui serait pas donn de s'lever d'un ou de plusieurs
degrs sur l'chelle sociale... J'ai toujours t partisan de la
rforme, et tant que la constitution ne sera pas rforme, je resterai
un rformateur.

Sans doute ce ne sont l que des lieux-communs un peu vieux, et le reste
du discours auquel nous les empruntons contient des passages moins
estimables; mais, qu'on ne l'oublie pas, l'orateur qui tenait un pareil
langage tait le frre de George IV, et il parlait  l'aristocratie
anglaise. D'ailleurs, le duc de Sussex ne dfendit pas seulement dans
ses discours au Parlement la cause de la rforme, il rclama tour  tour
l'abrogation des lois crales, la libert religieuse, la rforme du
code pnal, etc., et une foule d'autres mesures non moins importantes,
etc.--En 1792, lorsque le jugement et l'excution de Louis XVI eurent
rduit  quarante-cinq le nombre des partisans de Fox, il n'abandonna
pas ce grand homme d'tat. Enfin, aprs la bataille de Waterloo, il
protesta dans les journaux de la chambre des lords contre la captivit
de Napolon.

Toutefois, malgr sa grande popularit, le Parlement ne fut pas le
thtre o le duc de Sussex joua le rle le plus noble et le plus utile.
Chez lui, le philanthrope l'emporte de beaucoup sur l'homme politique
Pour l'apprcier  sa juste valeur, il fallait le voir dans une de ces
runions charitables qu'il prsidait avec tant de complaisance, de tact
et d'esprit. Pendant quarante annes il plaida la cause du pauvre, de la
veuve et de l'orphelin. Il prcha la charit et il fit de nombreux
proslytes; car il tait loquent et il joignait toujours l'exemple  la
leon...

Le duc de Sussex fut, en outre, durant toute sa vie, un protecteur zl
et intelligent des artistes et des gens de lettres. Il possdait des
connaissances varies et un got parfait; la belle bibliothque qu'il
avait forme au palais de Kensington en fournirait au besoin une preuve
suffisante. Cette bibliothque se composait de 50.000 volumes; elle
comprenait toutes les branches des sciences humaines et des manuscrits
prcieux, mais elle tait surtout riche en ouvrages thologiques. En
1816, le duc de Sussex avait t nomm prsident de la Socit des Arts.
En 1830, il fut lev  la prsidence de la Socit Royale, et chaque
anne, depuis cette poque, il runit dans ses salons de Kensington
l'lite des savants, des artistes et des littrateurs de l'Angleterre,
tous les membres des diverses socits scientifiques de Londres. En 1839
il donna sa dmission, parce que ces soires lui occasionnaient des
dpenses hors de proportion avec ses revenus.

Le duc de Sussex devait violer deux fois dans sa vie les dispositions du
_royal marriage act_. Aprs la mort de sa premire femme, il conut un
vif attachement pour la veuve de sir George Buggin, qui avait obtenu du
roi l'autorisation de prendre le nom d'Underwood. On assure qu'ils se
marirent en secret. Quoi qu'il en soit, lady Cecilia Underwood fut
admise dans la plus haute socit, et ds lors elle accompagna le duc
partout on il allait. En 1840 la reine Victoria l'leva  la pairie et
lui confra le titre de duchesse d'Inverness. A cette occasion, elle
reut de nombreuses visites de flicitations, et on remarqua que les
visiteurs la traitrent comme un membre de la famille royale. Ils ne lui
laissrent pas leurs cartes, mais ils inscrivirent eux-mmes leurs noms
sur un registre.

La mort du duc de Sussex laisse vacants les emplois et les titres
de:--prsident de la Socit des Arts;--grand-matre de l'ordre du
Bain;--veneur des parcs de Saint-James et de Hyde;--grand intendant de
Plymouth;--colonel de la compagnie d'artillerie;--grand-matre des
francs-maons;--gouverneur et constable du chteau de
Windsor;--chevalier de la Jarretire.

Le duc de Sussex avait dclar dans son testament qu'il ne voulait pas
tre enterr au chteau de Windsor, dans la chapelle du cardinal Wolsey,
o sont ensevelis tous les membres de la famille royale. Il avait choisi
lui-mme, pour le lieu de sa dernire demeure, le cimetire public du
petit village de Kensal-Green. Ses dernires volonts ont t
religieusement observes. Le fils de George III repose  ct du plus
humble des sujets de son pre; seulement, on lui a fait des obsques
royales; mais nous n'ennuierons pas nos lecteurs du rcit de cette
triste et fastidieuse crmonie,  laquelle le public n'a pas t admis.
Les vritables amis du duc de Sussex n'auraient pas prononc sur sa
tombe des adieux aussi tranges que ceux que sir Charles Young, le
_Garter King at arms_, a t forc par l'tiquette de cour, de rciter 
haute voix en prsence du mari de la reine:

Ainsi, il a plu  Dieu tout-puissant de rappeler  lui le trs-haut,
trs-puissant et trs-illustre feu prince-Auguste Frdric, duc de
Sussex, baron d'Inverness et baron d'Arklow, chevalier de l'ordre
trs-noble de la Jarretire, chevalier de l'ordre trs-noble et
trs-ancien du Chardon, grand-matre et chevalier grand-croix de l'ordre
militaire trs-honorable du Bain, sixime fils de feu S. M. le roi
George III, et oncle de sa trs-excellente majest la reine Victoria,
que Dieu bnisse et  qui il accorde une longue vie, une bonne sant,
beaucoup d'honneur, et tous les bonheurs de ce monde. Au lieu de ces
vains titres, ils eussent rappel ses vertus et ses talents, ils eussent
dit comme nous: Il fui bon, honnte, fidle  ses opinions; il mrita
l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens.



CHAPELLE DE NOTRE-DAME-DES-FLAMMES.

A BELLEVUE. ANNIVERSAIRE DU 8 MAI.

[Illustration:]

Tout le monde a entendu parler de la chapelle qui a t leve 
Bellevue, sous l'invocation de _Notre-Dame-des-Flammes_,  l'endroit
mme o a clat, l'anne dernire, l'horrible catastrophe du chemin de
fer de Paris  Versailles, rive gauche. Nous allons essayer de complter
par quelques indications l'ide que nos lecteurs pourront se faire de ce
monument funbre,  l'aide de la gravure que nous mettons sous leurs
yeux.

Comme on le voit, cette chapelle, de style ogival, a la forme d'un
triangle. L'intrieur est d'une extrme simplicit, d'une svre nudit.
Dans l'angle qui fait face  la porte d'entre, c'est--dire du ct de
l'orient, conformment  l'usage symbolique adopt, dans la construction
de la plupart des glises, se trouve l'autel. Pour tout ornement, il
porte des candlabres en pierre figurant des ossements humains et des
ttes de mort. Au-dessus de l'autel est sculpte une petite image de la
Vierge, les pieds sur un globe  demi envelopp de flammes, les mains
jointes, les yeux au ciel, dans l'attitude de la prire. Sur la console
qui supporte cette statuette, on lit: _Aux victimes du VIII mai
MDCCCXLII;_ et au-dessous: _O bonne et tendre Marie! dfendez-nous
contre les flammes de la terre, mais prservez-nous surtout des flammes
de l'ternit_. Plus haut, tout prs de la vote, un vitrail peint en
forme de mdaillon, dont la partie suprieure, reprsente la Trinit
chrtienne, et la partie infrieure une scne de l'incendie du chemin de
fer. Plusieurs malheureux,  demi plongs dans les flammes, lvent les
yeux et les mains vers les trois personnes divines, qu'ils semblent
invoquer. Nous avons remarqu, surtout une mre qui serre son enfant dans
ses bras avec une expression d'angoisse suppliante.

La frise intrieure de la chapelle reprsente des ossements humains qui
brlent, avec des ttes de mort  chacun des angles. Le pendentif de la
vote est galement orn de ttes de morts entoures de flammes.

Quant  l'extrieur, le monument est couronn par une statue de la
Vierge, en tout semblable,  celle de l'intrieur. A ses pieds on lit:
_N.-D.-des-Flammes_. Plus bas, c'est encore comme  l'intrieur, une
frise d'ossements humains qui brlent.

Au-dessous du fronton, occup par un demi-relief qui reprsente
vraisemblablement un pisode de la triste catastrophe, est crit: _Paix
aux victimes du VIII mai!_ souhait pieux contre lequel proteste
brutalement,  chaque instant du jour, le fracas des wagons qui passent
comme l'ouragan.

Enfin, sur la porte, peinte en rouge, ces deux mots: _De profundis_,
sollicitent des visiteurs une mlancolique et courte prire, trop
rarement accorde sans doute.

La chapelle Notre-Dame-des-Flammes, toute en pierres de taille, est
assise sur un petite tertre sablonneux d'o l'oeil embrasse un superbe
panorama: de belles prairies, une partie du cours de la Seine, et
l-bas, dans un lointain vaporeux, Paris avec ses magnificences
architecturales  demi voiles. Un treillage de bois,  l'intrieur
duquel rgne une guirlande de buis jaune, dessine autour du monument un
pourtour triangulaire;  chaque angle s'lve une modeste croix de bois.

La chapelle est si prs des rails, que, de l'intrieur de l'enceinte
qu'elle occupe, on prouve sensiblement l'impression de l'air chass par
la violence des convois qui passent.

L'dification de _Notre-Dame-des-Flammes_ est due  l'une des personnes
les plus cruellement prouves par la catastrophe du 8 mai. M. Lemari,
architecte, ayant perdu, dans ce jour nfaste, son fils, sa belle-soeur
et un cousin, a voulu consacrer  leur mmoire ce monument de pieux
regrets, lev par lui-mme, et qui ne fait pas moins honneur  son
talent qu' son coeur.

La chapelle de Notre-Dame-des-Flammes a t inaugure, le 16 novembre
1842, par M. l'vque de Versailles. On a attach  sa fondation une
institution rgulire de quatre messes par an, qui doivent tre dites
par M. le cur de Meudon, indpendamment de celles que peuvent demander
les parents des victimes. Le lugubre anniversaire y a t clbr lundi
dernier,  onze heures du matin, par une crmonie religieuse.

Nous renonons  dcrire la physionomie de tristesse religieuse de cette
petite chapelle blanche qui s'lve, comme une muette prire,  ct de
la voie sur laquelle s'agitent ple-mle, avec une prcipitation
bruyante, les passions, les affaires et les plaisirs des hommes. Il y a
l un effet de contraste qui jette sur le chemin de fer un reflet de
posie que nous n'aurions jamais eu, avant, la hardiesse de souponner
dans un chemin de fer.



La Vengeance des Trpasss,

NOUVELLE.

Suite.--Voyez p. 75, 89, 105, 121 et 157.


 VII.--Philosophie.--Folie.--Adieux.

Don Christoval avait une de ces mes fortement trempes qui luttent
contre la douleur et parviennent  la vaincre, au moins dans ses effets
ordinaires, c'est--dire que le triomphe est extrieur, et qu'an dedans
les ravages s'exercent plus profonds et plus durables.

Il s'enferma deux jours sans permettre  me qui vive de pntrer
jusqu' lui; ce temps pass, on le vit reparatre ple, amaigri, mais
non abattu; il reprit ses courses botaniques, mais dom Sulzer ne pouvait
plus l'accompagner. Le soir il revenait couvert de poussire et charg
de fleurs sauvages dont il jonchait la tombe de sa femme et de son fils;
il restait fort tard  les arranger, puis rentrait, et avant l'aurore il
tait reparti pour toute la journe. Voil sa vie.

Cette fatigue du corps ne suffisant pas  dompter l'activit de sa
pense, il essaya d'un autre systme: c'tait de lasser son imagination
en lui donnant pleine carrire. A cet effet, il se jeta dans les ides
philosophiques; c'tait un retour vers une science qui l'avait fait
briller dans sa jeunesse  l'universit de Salamanque. Il s'y adonna de
nouveau, sans pour cela renoncer  ses excursions lointaines; il
emportait de quoi crire, et jetait en courant sur le papier les ides
dont il voulait faire les matriaux d'un grand ouvrage: ces ides
roulaient sur le temps, sur la mort, sur la rsurrection et l'autre vie.
Tous ceux qui ont voulu approfondir ces terribles questions ont pay
cher leur tmrit; don Christoval prouva le mme sort. Voici
quelques-uns de ces fragments dcousus; ils feront comprendre
l'exaltation crbrale de cet infortun et la catastrophe qui
s'ensuivit.

Elle est morte! Qu'est-ce que la mort? qu'est-ce que la vie? Le temps
existe-t-il pour les morts? L'criture se sert  chaque instant de ces
mots _la fin des temps,--la consommation des sicles_. Le temps finira
donc? oui. Le temps une crature de Dieu qui sera dtruite comme les
autres; son seul privilge sera d'tre dtruite la dernire. J'ai
entendu dom Sulzer s'crier un jour en prchant: _Sortez du temps!_ et
comment sortir du temps? Le temps est l'enveloppe dans laquelle se meut
l'humanit. Il est bien difficile  la pense humaine de sortir du
temps; toutefois cela ne parat pas impossible.

Et qu'est-ce que l'ternit? l'absence du temps et de la dure: un
point; pas mme un point, puisque dans un point, si petit qu'on le
conoive, il y a encore l'ide de dimension; au lieu que dans l'ternit
le centre et les extrmits se confondent.

La rsurrection des morts suit donc immdiatement l'instant de leur
trpas; ils sont comme un homme qui tombe et aussitt se relve; et les
hommes partis de diffrents points du temps arriveront tous
simultanment  la cessation du temps.

Car le temps est une illusion, l'illusion fondamentale de notre vie,
laquelle n'est elle-mme qu'une illusion destine sans doute  prouver
les mes.

Nous rentrons par intervalles dans la ralit au moyen du sommeil. Ce
sommeil teint la matire et en dgage l'me: alors le temps cesse pour
nous. La preuve en est claire: c'est que celui qui se rveille est
incapable de dire s'il a dormi dix heures ou dix minutes.

Et souvent en dix minutes il a rv des faits dont la ralisation dans
le temps demanderait une anne.

Et lorsqu'il rapporte dans le temps ces souvenirs d'une, excursion hors
du temps, il juge, il compare, il mesure et dit: Qu'on est insens quand
on dort!--C'est probablement, au contraire, le seul moment o l'on soit
sens.

Si Adam n'avait point got du fruit dfendu, il ne ft pas mort,
c'est--dire que son illusion eut t ternelle; il n'y eut pas eu de
fin des temps ni de consommation des sicles, et ses enfants eussent t
immortels comme lui.

Aurait-il en des enfants exempts du pch originel, et par consquent de
la mort, ils auraient promptement encombr la terre, et que fut-il
arriv?

Ou il n'en aurait pas eu; alors la cration se ft borne  deux tres
humains qui n'auraient pas fini.

L'ternel avait dit au premier homme: Si tu gotes de ce fruit, tu
mourras de mort. Le tentateur dit  Eve: Si vous gotez de ce fruit,
vous deviendrez semblables  Dieu.

Les deux paroles furent accomplies: Adam, par suite de son pch,
mourut; et il devint semblable  Dieu, en ce point qu'il sortit du temps
hors duquel Dieu habite.

Le passage de la vie  la mort, l'instant prcis de ce passage, est-il
sensible pour ceux qui le franchissent? Non: mais on s'aperoit des
approches.

N'est-il pas probable qu' ce moment solennel, avant la sparation de
l'esprit et de la matire, nos facults prouvent par anticipation un
clair de perfectionnement, que les sens acquirent subitement une
subtilit surnaturelle; l'intelligence une hauteur, une plnitude, un
pouvoir inaccessibles  l'tat de vie normale? J'en suis convaincu; mais
presque toujours quand ce phnomne arrive, le moribond n'en peut rien
tmoigner  ceux qui l'entourent.

Ou, s'il leur en tmoigne quelque chose, ils disent: Ce sont les
illusions de la mort; la tte n'y est plus!

Lonor a vu l'ombre de soeur Dorothe; le pre Dominique, l'ombre de son
pnitent; je n'en doute pas. En y rflchissant, il n'est pas plus
trange de voir une me sortie du temps y rentrer pour quelques minutes,
que de voir le contraire, c'est--dire une me prisonnire dans le temps
s'chapper quelques minutes dans l'ternit. Seulement le second est
plus commun que le premier, c'est pourquoi la raison humaine, la pire de
nos illusions, nous affirme que le premier est impossible, sa coutume
tant de nier tout ce qu'elle ne peut contrler.

Ce qu'on appelle la raison de l'homme n'est que l'essence de son
orgueil.

Nous cherchons  entrevoir les vrits ternelles avec notre raison, 
travers le temps, c'est--dire avec un instrument faux  travers un
milieu qui nous trompe. On souponne des erreurs, mais nul moyen de les
calculer, encore moins de les corriger. Les contemplateurs sont les
sages; ils sont en trs-petit nombre: les autres suivent leur route sans
songer  rien, sans se douter de rien; ce sont les heureux.

Notre raison est essentiellement terrestre, non qu'elle ne puisse
s'lever, quelquefois mme assez haut, mais elle retombe toujours sur la
terre et rapporte, tout  elle-mme et aux choses d'ici-bas.
L'inspiration, l'extase, le dlire, la folie, tous ces tats dans
lesquels l'me cherche  prendre l'essor loin de la matire, nous
livreraient peut-tre le secret de notre vie et de notre avenir, mais la
raison les mprise et nous empche de les tudier. Et pourtant, sans la
raison, que ferions-nous? notre malheur est de ne pouvoir nous passer
d'elle; c'est le bton qui nous sert  marcher, mais ce bton est garni
de plomb qui nous attache  la terre et nous empche de nous envoler.

Le mystrieux Orient, qui a su tant de secrets concernant notre race, a
toujours regard les fous comme des tres sacrs, en communication
directe avec Dieu. Peut-tre viendra-t-il un jour o Dieu, dans sa
bont, enlvera tout  coup la raison au genre humain pour laisser
rgner exclusivement la sagesse.

La raison n'est peut-tre ncessaire aux hommes que parce que, dans
l'tat actuel des choses, elle est l'apanage du plus grand nombre?

Dans le malheur affreux o je suis plong, quel voeu puis-je encore
former ici-bas? Un seul, dont l'accomplissement me rendrait le bonheur:
c'est de perdre la raison; alors je pourrais retrouver Lonor, et nous
serions rejoints tout en habitant une vie diffrente. Oh! si je pouvais
me dbarrasser de cette funeste raison!

A force de creuser dans ces tranges ides, le malheureux Christoval
obtint ce qu'il souhaitait.

Une nuit, dom Sulzer, aprs avoir veill fort tard dans son cabinet,
venait de mettre en ordre ses cahiers de l'histoire des abbs de
Reichenau, et il se disposait  passer dans sa chambre  coucher,
lorsqu'il lui sembla distinguer dans le profond silence de la nuit des
accents interrompus auxquels se joignaient quelques accords. Il couta,
et s'assura que quelqu'un chantait  voix basse dans l'enclos situ
derrire le corps de logis de son habitation. Il ouvrit la fentre. Le
ciel tait pur, mais sans lune: il n'v avait que la clart douteuse des
toiles. Le chanteur, invisible  cause de la position du btiment,
effleurant  peine les cordes de sa guitare, fit entendre les paroles
suivantes:

        Toda mi dicha fundo
        Solo in querer te;
        Y daria mil vidas,
        Solo por ver te.

Je mets tout mon bonheur  te voir; rien que pour te voir je donnerais
mille fois ma vie. 

Le chanoine n'eut pas de peine  deviner ce qui se passait. Il fit un
signe de croix, ce qui tait chez lui la plus grande marque de
compassion, et se disposa  descendre. Sans appeler personne pour
l'aider, il remit sa redingote, sortit appuy sur sa grande, canne,
traversa d'un pied lent et mal assur les longues et obscures galeries
du couvent, et par un escalier de pierre depuis longtemps hors de
service, soupirant et trbuchant  chaque degr, il entra dans l'enclos.
L'herbe discrte touffait sa marche. Il parvint ainsi, sans tre
aperu,  deux pas de don Christoval, et s'arrta pour le considrer.
L'infortun, debout devant la pierre moussue qui recouvrait sa femme et
son enfant, avait cess de chanter. Il mditait dans un sombre silence,
les bras croiss sur la poitrine et envelopp dans son manteau, pareil 
un gnie funbre. Sa guitare reposait sur la tombe. Quelques minutes
s'coulrent sans que Christoval fit aucun mouvement, et sans que le
vieux prtre ost interrompre la douleur de son jeune ami. A la fin
pourtant le chanoine risqua de l'appeler doucement. A cette voix,
Christoval releva la tte et demanda: Qui m'appelle? Que voulez-vous?

C'est moi, votre ami, dom Sulzer.--Ah! dom Sulzer vous venez  propos;
c'est le ciel qui vous envoie. J'aurais t fch de m'en aller sans
vous avoir dit adieu et serr la main.--Vous en aller? o? que
faites-vous ici?--Ne le voyez-vous pas? Je suis venu faire visite 
Lonor. J'ai mis exprs, pour lui plaire, le costume que je portais la
nuit que je l'enlevai. Je lui ai chant _Marinero del alma,_ qu'elle
aimait tant. Eh bien, le croiriez-vous? cet air, dont jadis une seule
note l'entranait vers moi, cet air aujourd'hui la laisse insensible!
Elle ne rpond rien? Ah! c'est que ce n'est plus  elle  venir  moi;
c'est au contraire  moi d'aller  elle. Elle a Carlos qui la retient;
je comprends cela. Je vais les rejoindre tous deux. Que faut-il dire 
Lonor de votre part?--Et quel chemin prendrez-vous pour les
rejoindre?--Alors Christoval se penchant  l'oreille du chanoine, comme
s'il lui et confi un grand secret: Le chemin du lac, dit-il. Oui, je
vais me jeter dans le lac. Vous le sentez bien, dom Sulzer,
continua-t-il avec une apparente tranquillit, vous le sentez bien, ma
vie est dsormais inutile; mon existence n'a plus de but: c'est un effet
sans cause. O est Lonor, l est ma vie. Il faut que je me noie dans le
lac, cela est de toute ncessit. Si vous avez  me charger de quelque
chose pour elle, dpchez-vous.--C'est inutile, dit le chanoine
pouvant de cette folie de sang-froid, mais cachant sa frayeur sous un
ton sec et bref.--Pouquoi inutile?--Parce que vous n'irez pas.--Et qui
m'en empchera?--Moi. Je vous le dfends!

Christoval, jusqu'alors paisible dans sa tristesse, commena de
s'agiter, et ce trouble, que trahissaient son geste et sa voix, arriva
rapidement  l'exaspration. Comment, vous me le dfendez? C'est
indigne! c'est affreux! Allez! j'ai t la dupe de votre affection
simule; mais  compter de ce moment je ne le suis plus; je vous
connais. Vous tes un mchant homme. Laissez-moi! laissez-moi! Non, non,
ma Lonor, n'aie pas peur que je l'coute, que je me laisse arrter par
lui! Il veut que je demeure! Et pour qui, mon Dieu? Qui dsormais 
besoin de moi?--Moi, mon fils, moi! cria le vieillard en s'accrochant 
lui. Mais dans le dbat son pied heurta la pierre spulcrale; dom
Sulzer perdit l'quilibre et roula sur la tombe de Lonor en poussant un
douloureux gmissement.

Il n'en fallut pas davantage pour abattre subitement l'exaltation du
pauvre fou. Il prit le vieillard dans ses bras, et d'un ton tout
diffrent: Dom Sulzer, s'cria-t-il, je vous ai fait mal? Etes-vous
bless?

--Non, mon ami, rpondit dom Sulzer, se relevant avec peine. Le mal que
vous avez fait  mon corps n'est rien auprs de celui que vous faites 
mon coeur. Le premier est involontaire, je vous le pardonne; mais
l'autre!...--Ah! pardonnez-le-moi aussi, dit Christoval en embrassant
son vieil ami et fondant en larmes. C'tait la fin de la crise. Le bon
chanoine ne put rsister  l'entranement de ce dsespoir, et oubliant
ses projets de fermet, il se mit  pleurer aussi.

Dom Sulzer triompha le premier de son motion et parvint  la comprimer.
 Mon ami, dit-il, mon cher ami, que faisons-nous? A quelle faiblesse
nous laissons-nous aller! Dieu soit bni de ce que vous ayez enfin
reconnu ma voix. Ecoutez votre vieux pre qui vous aime et qui souffre
toutes vos douleurs Vous croyez que votre tche ici-bas est accomplie
parce que vous n'avez plus  la remplir envers votre femme et votre
fils, non, cher Christoval, elle ne l'est pas. Il vous en reste une
autre plus importante encore, oui, oui, plus importante encore; je vous
la ferai connatre et vous en conviendrez. Vous dites que votre
existence n'a plus de but. Ah! mon fils il vous en reste un  atteindre
que vous ne voyez pas, parce que les pleurs qui remplissent vos yeux
obscurcissent votre vue. Vous voulez savoir ce que c'est? Je ne puis
vous l'expliquer ici: l'heure et le lieu ne s'y prtent pas. D'ailleurs
je souffre un peu et nous avons l'un et l'autre besoin de repos. Venez
me voir demain matin  huit heures prcises, et je vous apprendrai 
quelle fin vous devez consacrer le reste de vos jours, et vous ne
sortirez pas de chez moi sans tre consol.

Don Christoval promit d'tre exact au rendez-vous. Il reconduisit le bon
chanoine jusqu' la porte de sa chambre, et dom Sulzer ne le renvoya pas
sans l'avoir embrass et lui avoir donn sa bndiction.

Dom Sulzer, rest seul, s'agenouilla sur son prie-Dieu et fit une longue
et fervente prire. Lorsqu'il se releva, son visage exprimait le
contentement intrieur d'un homme plein de confiance dans la bont du
ciel, et certain d'avoir obtenu l'objet de sa demande. Bien qu'il ft
une heure du matin, le chanoine, au lieu de se mettre au lit, chercha
dans sa bibliothque un volume de mdiocre grosseur: l'ayant trouv, il
se replaa  son bureau et se mit  feuilleter le livre avec attention.

Le lendemain don Christoval fut ponctuel. Huit heures sonnant, il
frappait  la porte du cabinet de son ami. Point de rponse: il ouvre
doucement. Qu'aperoit-il? Le chanoine, assis devant sa table couverte
de papiers, dans son grand fauteuil de cuir, le corps droit, immobile,
et profondment endormi. Le sommeil l'avait surpris au milieu de
l'tude, car il avait la main droite pose sur un livre ouvert, et son
index allong semblait montrer un passage. L'affaiblissement et
l'incertitude de sa vue avaient fait prendre au vieillard cette habitude
de suivre, en lisant la ligne, avec le doigt, pour ne pas s'garer dans
la page. Le soleil levant, s'introduisant de ct dans cette chambre
studieuse, illuminait la tte ple et vnrable de dom Sulzer. En face
du vieillard et ombrageant le volume, un pot de fleurs, ou s'levait une
jolie plante le rsda taille en boule par les soins du chanoine, qui
mettait son plaisir  cultiver et  soigner ce petit arbre dont il
aimait singulirement le parfum. Une fauvette de vignes chantait sur le
rebord de la fentre entr'ouverte par le vent frais du matin.

Don Christoval contemple un instant avec admiration ce tableau plein de
calme et de solennit. Ne voulant pas troubler le repos de son vieil
ami, il s'approcha sur la pointe des pied pour voir quel ouvrage avait
captiv si tard l'application du chanoine. Il lut ces paroles:

Mon fils, ne vous rebutez point des travaux que vous avez entrepris
pour moi: ne vous laissez point abattre  tout ce qui peut vous arriver
de fcheux; mais que dans tous les vnements de la vie ma promesse vous
encourage et vois console.

Un jour, qui n'est connu que du Seigneur, vous amnera la paix, et ce
jour ne sera point comme ceux de cette vie, ml de l'alternative de la
nuit: la lumire en sera perptuelle et la charit infinie. La paix dont
vous jouirez sera solide et votre repos assur.

Est-il rien de pnible qu'on ne doive supporter pour la vie ternelle?

Mon fils, ma grce est prcieuse et ne souffre point le mlange des
choses trangres ni des consolations de la terre.

Si vous voulez la recevoir, faites-vous un lieu de retraite ne
recherchez l'entretien de personne, mais rpandez-vous devant Dieu par
une ardente prire.

--Don Christoval, plus surpris et plus attendri  mesure qu'il lisait,
arriva enfin au verset sur lequel tait plac le doigt de dom Sulzer:

IL FAUT QUITTER LE MONDE: IL FAUT VOUS SPARER DE VOS CONNAISSANCES ET
DE VOS AMIS ET TENIR VOTRE AME DANS LA PRIVATION DE TOUTES LES
CONSOLATIONS HUMAINES![1]

Christoval, extrmement mu, prouva alors comme une soudaine
rvlation: il toucha la main de dom Sulzer, il la trouva froide et
glace! Il approcha ses lvres du front du vieillard, et le contact lui
parut celui d'une statue de marbre! Dom Sulzer habitait dsormais une
meilleure vie; il avait reu le prix de ses souffrances et de ses
vertus, il connaissait le jour du Seigneur dont la lumire est
perptuelle et la clart infinie: il tait mort. Don Christoval comprit
que ce but dont la veille encore lui parlait le saint vieillard, tait
d'obtenir une mort pareille  celle-l.

Il se prosterna prs du dfunt, et son coeur, dans une effusion de
pieuse reconnaissance, prit l'engagement que la bouche du dernier moine
de Reichenau, cette bouche dsormais muette, semblait lui dicter par
l'organe du _plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes_. [2]

Dom Sulzer fut inhum vingt-quatre heures aprs dans le choeur de
l'antique glise de l'abbaye. L'humble et dernier reprsentant du
monastre, le simple moine, reut un honneur jadis rserv pour ses
puissants abbs. Il arriva parmi eux comme un messager charg de leur
annoncer l'extinction dfinitive de leur famille; comme un soldat fidle
qui se rfugie au milieu de ses chefs pour attendre la chute de
l'difice dont la ruine les doit tous ensevelir dans un commun tombeau.

          [Note 1: _Imitation de J.-C._]

          [Note 2: J.-J. Rousseau.]

Le lendemain de ces funrailles auxquelles assistrent tous les
habitants de l'le, la maisonnette de don Christoval tait dserte. Ou
trouva sur une table une lettre qui la donnait, avec tout son mobilier,
 un pauvre laboureur, pere de famille, de qui la grange avait brl
quelques mois auparavant. Le bruit public 'fut que don Christoval,
accabl par la triple perte qu'il venait de faire, n'avait pu rsister 
son dsespoir, et s'tait prcipit dans le lac. Un batelier racontait
que, l'Espagnol tait venu le soir de l'enterrement louer un bateau pour
passer, disait-il,  Radolsszell. Au point du jour, le bateau avait t
retrouv flottant au hasard sur la rive; on conjecturait que le vent
l'avait repouss vers Reichenau, aprs la catastrophe de celui qui le
montait. Cependant, le cadavre de don Christoval ne reparut point sur
les lots, et les pcheurs sondrent en vain le lac.

_(La fin  un numro prochain.)_



Thtres.

[Illustration: (Thtre de l'Odon.--Lucrce, par M. Ponsard.--Brute:
Bocage;--Lucrce: madame Dorval.)]

LA GRCE.--BRUTUS.--LA COMDIE A CHEVAL.--LES DEUX FAVORITES.--LE MTIER
A LA JACQUART--LES CANUTS.--LE VOYAGE EN L'AIR.--J'AI DU BON
TABAC.--MARGUERITE FORTIER.--LES PRTENDANTS.

Le second Thtre-Franais est tout merveill de la foule qui
l'assige; il n'est pas accoutum  ces bonnes fortunes: une recette de
3,500 fr.  l'Odon, est un de ces prodiges dont la mmoire se perd dans
la nuit des temps. Il faut en rendre grce  M. Ponsard; c'est 
_Lucrce_ que l'honneur en revient. _Lucrce_ ameute la foule sur toute
la place de l'Odon, comme autrefois au Forum, autour de ses glorieux
restes, pour marcher contre la tyrannie et les Tarquins. Le public est
dcidment conquis par Lucrce et par M. Ponsard. Il prte une oreille
attentive aux vers nergiques ou gracieux du jeune pote; il s'meut aux
accents de Brute, de Sextus et de Tullie; deux scnes surtout semblent
l'intresser et le tenir attentif: l'une montre Lucrce dans une
mutuelle confidence avec Brute; la jeune et chaste Romaine a pntr les
projets du citoyen. Elle a pass  travers l'enveloppe du fou, pour
arriver jusqu' l'me patriotique. Sous le sublime mensonge de cette
folie, Lucrce entrevoit la mle pense qui veille et s'alimente dans
cette me profonde, comme une lampe mystrieuse dans un lieu solitaire
et cach. Elle dclare  Brute que son vaste dessein est connu d'elle,
Lucrce, et qu'elle le paie silencieusement de son estime et de son
admiration. Avoir l'estime de Lucrce, quelle consolation pour Brute!
Comme la plaie des affronts qu'il subit pour son pays est adoucie par
cette secrte amiti de la femme fidle et chaste! Aussi le glorieux
insens soulve-t-il un instant, devant cet oeil discret, le voile de sa
pense; Brute ne se cache plus pour Lucrce; il n'avoue pas, mais il
permet qu'on devine. Et c'est l un grand loge, pour la vertu de cette
femme, que Brute, l'homme au gnie envelopp et muet, laisse ainsi
passer jusqu' elle une lueur du vaste projet que son esprit mdite et
dissimule.

[Illustration: (Dernire scne de la tragdie de Lucrce.)]

Dans l'autre scne, le spectateur contemple avec motion le corps
inanim de Lucrce, qui vient de se donner la mort; c'est le, moment
hroque du sacrifice si vigoureusement dcrit par Tite-Live, et
qu'aprs Tite-Live, M. Ponsard a revtu des couleurs d'une, mle
posie.--Lucrce s'est frappe au coeur du couteau qu'elle tenait cach
sous sa robe, et tombant sous le coup, elle a rendu le dernier soupir.
Tandis que Lucrtius son pre, et Valre et Collatin s'abandonnent 
leur douleur, Brutus tire de la blessure le fer tout dgouttant de
sang: Par ce sang si pur, s'crie-t-il, je jure, et vous, dieux, je
vous prends  tmoin de ce serment; je jure de poursuivre par le fer,
par le feu, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, Lucius Tarqnin
le Superbe et son pouse criminelle, et toute sa postrit, et de ne
jamais souffrir que ni eux ni d'autres rgnent dans Rome! La douleur a
fait place  la colre; on suit Brutus  la destruction de la royaut;
le corps de Lucrce, plac sur un brancard, est port au Forum, et
Brutus excite le peuple,  prendre les armes. Assurment c'est l un de
ces spectacles qui remuent l'me et la trempent fortement. Le parterre
de l'Odon y applaudit avec l'ardeur gnreuse des vives et jeunes
motions.

Le thtre du Vaudeville a voulu aussi avoir son _Brutus_; mais celui-l
est un Brutus pour rire; d'abord il n'est pas de Rome, mais de Pontoise
ou de Quimper-Corentin; les Tarquins lui sont compltement trangers; il
n'entend rien au Forum, et au Capitole encore moins. Parlez-lui de
Lucrce, il vous rpondra: Connais pas! Nommer Arnal, c'est tout dire;
cela vous donne la mesure de mon Brutus. Il n'est pas fou, tant s'en
faut: Brutus a de la modestie, et se contente d'tre niais. Il frotte
les habits et cire les bottes de M. Courtois, son seigneur et matre, et
ne sera jamais consul romain. Quant  la rpublique, Brutus la sert fort
mal; appel, en sa qualit de soldat du guet,  rprimer une meute
royaliste, il a jet l son fusil, comme Horace son bouclier, et il pris
la fuite; mais  cet exploit se borne la ressemblance de Brutus et du
pote favori de Mcnes: Brutus est capable de fuir, mais incapable de
faire l'ode  la nymphe de Blanduse et l'ptre aux Pisons.

Un instant, les destins de Brutus prennent une allure magnifique; de
simple valet qu'il est, il risque de devenir marquis. Un anneau trouv
par Brutus lui donne cette esprance; il a mis l'anneau  son doigt, et
peu s'en faut que de cet anneau il ne rsulte, un pre pour Brutus.
Cette trouvaille l'accommoderait fort; car, enfin, Brutus ne sait pas de
quelle cte il est sorti. Brid'oison dit bien qu'on est toujours le fils
de quelqu'un, mais de quel pre? Telle est la question complique que
Brutus se pose tous les jours  lui-mme, sans avoir pu jusqu'ici la
rsoudre. Il a cependant une consolation, c'est que s'il ne connat pas
son pre, sa mre probablement a d le connatre.

Donc, Brutus se croit fils d'un marquis; et, pour un Brutus, vous
avouerez que la filiation est un peu embarrassante, d'autant plus que le
marquis est proscrit. Comment chappera-t-il aux agents rpublicains? La
crdulit de Brutus vient  son aide dans cette prilleuse affaire;
Brutus, le prenant pour son pre, a pour lui toutes les tendresses
burlesques qu'on peut attendre d'Arnal; il le suit  la piste, il lui
tend les bras, et veut  tout propos le presser sur son coeur et
l'embrasser tendrement. Le meilleur de ce dvouement filial, c'est que
Brutus procure une carte de sret et un passe-port  son prtendu pre;
et celui-ci en profite pour s'esquiver. Quant  Brutus, par un de ces
grands mouvements de fortune qui accompagnent les rvolutions, il
devient portier. Quelle situation pour le fils d'un marquis! Aprs tout,
qu'importe? il tirera le cordon au lieu de la porte en sautoir! C'est 
peu prs la mme chose.--Ce quiproquo, gay par quelques mots plaisants
et par le jeu naf d'Arnal, a honntement russi. Les auteurs sont MM.
Varin et Conailhac. On avait siffl la veille un autre vaudeville
intitul: _la Comdie  cheval_. Le cheval a fait un faux pas  moiti
chemin, et la comdie dsaronne, une lourde chute.

Pour Jacquart, c'est autre chose; le Gymnase a pris la revanche du
thtre du Vaudeville, Bouff y aidant, et aussi le talent de M.
Fournier, l'auteur du _Mtier  la Jacquart._ Tout le monde connat
Jacquart, le bienfaiteur de la filature lyonnaise, l'inventeur du
merveilleux mtier si fcond pour l'industrie, si utile au soulagement
de l'ouvrier. M. Fournier nous montre Jacquart proccup de son
ingnieuse invention: il l'entrevoit, mais il ne la tient pas encore;
Jacquart cherche ce rien, ce dernier mot, si difficile  trouver, et qui
arrte souvent les plus magnifiques dcouvertes; ce pauvre Jacquart en
rve nuit et jour; vous pensez, comme en rvant, il nglige les intrts
de sa maison; aussi la pauvret en a-t-elle franchi le seuil. Quelques
milliers de francs restaient, dernier espoir de sa femme et de sa fille;
Jacquart les a perdus par sa distraction. C'est peu encore; en voyant
cet homme si insouciant de ses intrts et si rveur, on dit de lui: Il
est fou! Et chacun de le montrer au doigt. Enfin, notre Jacquart perd
courage; ruin, honni, s'puisant vainement  la poursuite de ce dernier
secret qui lui chappe; toujours, il prend une rsolution dsespre. Le
malheureux se dirige vers le Rhne pour s'y prcipiter: une main
inconnue l'arrte avant l'accomplissement du suicide; et voil Jacquart
tout tonn de se trouver dans une chaise de poste roulant sur la route
de Paris.

A Paris, on le conduit dans un magnifique palais; des soldats veillent
aux portes; des hommes tout brods d'or et tout chamarrs de rubans vont
et viennent dans les galeries et dans les antichambres. De Lyon  Paris,
Jacquart a eu le temps de se remettre et de reprendre le sang-froid
plein de franchise, et le naturel sans faon qui le caractrisent. Il ne
se gne donc gure avec tous ces beaux messieurs-l; et comme Jacquart
n'a qu'une ide en tte, sa fameuse dcouverte, il en parle  qui veut
l'entendre. Voyez-vous ce grand homme sec qui regarde Jacquart d'un air
railleur? c'est un illustre chambellan  qui Jacquart explique le
mcanisme de sa machine. Le grand seigneur d'en rire. Que voulez-vous?
on est chambellan, et l'on n'est pas oblig pour cela d'avoir de
l'instruction et de l'esprit. Le chambellan n'y voit donc goutte; comme
tous les ignorants et les sots, il se tire d'embarras en ricanant et
traite Jacquart d'insens.--Une porte s'ouvre; ce n'est plus au valet
brod, c'est au matre que Jacquart a affaire: et ce matre est
Napolon, l'empereur et le roi! S'il n'a pu se faire comprendre par le
chambellan, Jacquart est bientt compris par le grand homme; le gnie du
hros fcondera le gnie de l'ouvrier, et le mtier Jacquart sort
victorieux de cette entrevue. L'industrie lyonnaise a fait sa conqute.
Qui est ravi? Jacquart, et la femme de Jacquart, et la fille de
Jacquart, laquelle, du coup, pouse un trs-joli et trs-excellent jeune
homme, qui l'aime et qu'elle aime; double amour qui attendait depuis
longtemps, et restait sur le mtier. Bouff est charmant dans ce rle de
Jacquart.

(Thtre du Palais-Royal.--Voyage entre Ciel et Terre.)

Le Gymnase ne s'en est point tenu l; Charles II a succd  Jacquart.
Il s'agit du faible et galant Charles II, roi d'Angleterre. Charles mne
de front deux intrigues amoureuses; vritable bagatelle pour un tel
consommateur. D'une part, le roi a une liaison avec la duchesse de
Cleveland; de l'autre, il cherche  sduire une jeune fille innocente et
pure; c'est un assez vilain mtier que S. M. fait l. N'est-ce pas un
peu un mtier de roi? D'abord la duchesse est furieuse et jalouse; elle
souponne la jeune fille de perfidie et de complicit; puis, bientt
convaincue de sa candeur, elle se laisse mouvoir et emploie toutes les
ressources de son exprience  sauver l'innocente Jenny des piges que
l'amour du roi lui tend: piges cachs sous le sourire, les tendres
regards et les enivrantes promesses. Grce  cet appui, Jenny, en effet,
chappe au danger. Le roi, battu et trs-peu content, revient, l'oeil
morne et la tte baisse,  la duchesse de Cleveland. Ainsi, madame la
duchesse, vous avez fait votre bien en faisant le bien d'autrui: honnte
cumul que la loi ne dfend pas et qu'il est mme bon d'encourager.
L'auteur, M. Jules de Prmaray, appelle cela _les Deux Favorites_.
Pourquoi pas? Madame Volnys et mademoiselle Rose Chri sont les deux
brebis que ce loup de Charles II essaie de dvorer de la mme dent; nous
avons dit que l'une des deux brebis chappait  cette dent d'ogre, et
c'est mademoiselle Rose Chri, la plus frache, la plus blanchi et la
plus tendre.

[Illustration: Thtre du Palais-Royal.--Les Canuts.]

Le Jacquart du Gymnase a son pendant au thtre du Palais-Royal: mme
sujet, mme homme, mmes vnements; le titre seul est diffrent: _Les
Canuts_ dcorent l'affiche. Quant au fond des choses, rien n'est chang.
Vous retrouvez Jacquart rvant. Jacquart dsespr. Jacquart mconnu.
Jacquart tout prs du suicide, puis enfin Jacquart triomphant et son
mtier avec lui. Le Gymnase a l'avantage de la forme. Son Jacquart est
beaucoup plus ingnieux et plus fin que le concurrent; l'un est brutal
et donne dans le gros rire; l'autre vous communique une gaiet de
meilleur got et d'une saveur plus releve. Ainsi, le Gymnase et le
Palais-Royal s'entendent pour satisfaire tous les apptits. Les dlicats
goteront de Bouff les amateurs de grosses pices tteront de Lemesnil,
le Jacquart du Palais-Royal. Ceux-l applaudiront M. Fournier, ceux-ci
MM. Varnet et Deslandes.

[Illustration: (Thtre du Gymnase.--Le Mtier  la Jacquart.--Bouff et
Klein.)]

Un honnte aronaute monte dans son ballon: le voil dans l'espace,
entreprenant un voyage en l'air. Notre homme se croit seul, en compagnie
avec les nuages, bien entendu, et la vote azure. Qui s'aviserait, en
effet, de l'escorter dans une pareille promenade? Nous ne voyageons pas
sur la grande route; nous ne flnons pas sur les boulevards ni aux
Champs-lyses: ici la prgrination n'est pas facile: on ne marche pas
dans l'air comme sur l'asphalte, la canne  la main et de plain-pied.

Et cependant un homme a suivi l'aronaute ci et s'est blotti au fond de
sa nacelle. O ne se fourrerait-on pas pour fuir un crancier? Tel
dbiteur se cache sous terre; celui-ci a pris le: chemin des toiles.
Tout  coup, il sort de sa tanire et se montre aux yeux du Margat
pouvant. Ce ne serait rien encore, et  la rigueur le ballon porterait
nos deux hommes; mais tous deux se reconnaissent; ce sont deux rivaux,
deux voisins acharns qui se disputaient sur terre les mmes beaux yeux
et la mme dot. Se trouvant face  face, l'aronaute et son rival se
livrent  des attaques furieuses; d'abord ils se lancent des mitrailles
de quolibets, et se bombardent avec des calembours. De la parole on en
vient  l'action; nos gens se prennent au collet et se montrent le
poing; mais ils comptaient sans leur hte, c'est--dire sans leur
ballon: le ballon chavire dans le dsordre de la bataille. Gare
l-dessous! les combattants vont choir. Heureusement le danger les rend
sages; ils concluent un armistice, rtablissent l'quilibre et chappent
au danger par un effort commun. Aprs quoi, ils s'embrassent, et l'un
sacrifie son amour  l'amour de l'autre. Ce vaudeville est plus
philosophe qu'il n'en a l'air. Mais quelle philosophie! une philosophie
en style de trteaux. M. Duvert en est le Socrate et M. Lauzanne le
Platon.

Vous avez du bon tabac dans votre tabatire,  thtre des Varits!
cela est possible, et votre affiche l'annonce; mais quelques bonnes
pices dans votre salle vaudraient mieux encore et ne feraient pas mal.
Votre bon tabac lui-mme n'a pas grand got, et ne saurait tre reu
pour du pur Virginie. La scne se passe dans un bureau de tabac; et
c'est l toute la malice: un certain marquis y vient roder pour les
beaux yeux de la dame de cans. Celle-ci a du penchant pour les marquis
et les priserait volontiers; mais le mari est jaloux et surveille; il a
du bon tabac dans sa tabatire, et entend que personne n'y touche.
J'aurais grand'peur pour le mari, malgr ses airs d'Othello en carotte,
si quelqu'un, ou plutt quelqu'une, ne venait  son aide, prservant
d'une clipse menaante son astre conjugal peu  peu plissant. M. le
marquis a laiss derrire lui une jeune femme abandonne; cette Ariane
prend les vtements d'un aimable cavalier, et fait concurrence dans le
coeur de la tabatire, aux sductions du marquis. Elle le dpiste ainsi,
et le met en droute, se dclarant aprs la victoire, et jouissant de la
dfaite de son infidle, qui s'humilie, se repent et tombe  ses pieds.
C'est tout au plus si le public a dit  ce vaudeville de MM. Desnoyers
et Danvin: Dieu vous bnisse!

MM. Alboise et Paul Foucher font couler des ruisseaux de larmes au
thtre de la Gaiet; _Marguerite Fortier_ en est cause; et comment ne
pas s'attendrir aux infortunes de Marguerite et ne pas accompagner de
sanglots son innocence perscute; Marguerite est la victime d'un
abominable pendard; ce pendard vole, et c'est Marguerite Fortier qu'il
accuse, et l'innocente porte la fltrissure de cette calomnie; pendant
dix ans, on la pourchasse, on l'emprisonne; elle est maudite  droite, 
gauche, de tous les cts. Enfin! enfin! le jour de la rcompense
arrive: le bandit est rcompens par le gendarme et le procureur du roi,
et Marguerite par l'estime de tous les honntes gens; on peut dire que
cette estime-l, elle ne l'a pas non plus vole!

Une comdie de M. Lesguillon a essuy, au second Thtre-Franais, les
bourrasques du parterre; quelques jolis vers n'ont pu la soutenir dans
ce naufrage. _Requiescat!_

THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.

_On ne s'avise jamais de tout_, opra-comique en un acte.

Cette pice est de Sedaine, en date de 1775, ou  peu prs.--Voil qui
est bien vieux!--D'accord; mais le _Misanthrope_ est bien plus vieux
encore, et les pices de thtre ne sont pas sans doute du nombre de ces
choses que la nature a condamnes  enlaidir en vieillissant.

_On ne s'avise jamais de tout!_ Voil, pour un opra-comique, un titre
qui promet. Calculez, si vous l'osez, tous les stratagmes amoureux,
toutes les ruses de guerre, toutes les perfidies fminines, toutes les
dceptions, toutes les mystifications que peut renfermer un magasin qui
s'annonce par une pareille enseigne. Beaumarchais a intitul sa comdie:
_Le Barbier de Sville, ou la Prcaution inutile_. Pourquoi ne l'a-t-il
pas plutt intitule: _Le Barbier de Sville, ou l'on ne s'avise jamais
de tout_? Vraiment, il n'et pas demand mieux: mais Sedaine avait pris
les devants, et Beaumarchais, en homme habile qu'il tait, a compris que
c'tait bien assez de voler  son prdcesseur ses personnages, et qu'il
fallait au moins respecter son titre, qui eut mis le plagiat trop 
dcouvert.

En effet, il y a, dans le petit opra de Sedaine, quatre personnages:

1 Un vieux mdecin, tuteur d'une jeune fille dont il est amoureux,
qu'il veut pousera tout prix, et qu'il tient hermtiquement enferme,
afin de lui arracher par force et par surprise un consentement qu'elle
lui refuserait infailliblement si elle connaissait mieux le monde, et si
elle se connaissait mieux elle-mme.

2 Cette jeune fille, qui en sait plus long que le docteur ne le pense,
 qui la captivit enseigne la dissimulation,  qui l'oppression donne
de la volont et du courage, et qui choisit, ouvertement et sans faon

        Le jeune amant sans barbe  la barbe du vieux.

3 Une vieille dugne, que le docteur place auprs de Lise, pour la
surveiller pendant qu'il visite ses malades.

4 Un jeune seigneur, pris de Lise, qui lui fait la cour en
perspective, puis se dguise pour arriver jusqu' elle, et finit par
l'enlever au docteur, malgr _ses prcautions inutiles_, ses verrous,
ses grilles et sa dugne.

Ne voil-t-il pas, trait pour trait, les originaux de Bartholo, de
Marceline, de Rosine et d'Almaviva?

Avec ces lments et le talent dramatique dont la nature l'avait si
richement pourvu, comment Sedaine n'aurait-il pas fait une comdie
plaisamment intrigue, vive, spirituelle et rjouissante? Il n'y a pas
manqu, vous pouvez le croire, et les habitus de l'Opra-Comique ont
accueilli comme une bonne fortune cette rsurrection de l'esprit sans
apprt et de la franche gaiet d'autrefois.

La musique, a dit M. Mocker, charg de jeter au public le nom des
auteurs, la musique est de M. Lefvre. Lefvre! Aviez-vous jamais vu
figurer ce nom sur la liste des compositeurs du dix-huitime
sicle?--Non.--Et parmi ceux du temps prsent?--Pas davantage.--Si nos
souvenirs sont exacts, le musicien collaborateur de Sedaine fut
Monsigny, qui, alors, livra son nom au public, et qui, sans doute, n'est
pas sorti du tombeau tout exprs pour se dguiser sous un nom d'emprunt.
D'ailleurs la musique que nous avons entendue  l'Opra-Comique n'est
pas celle de Monsigny. Qu'est-ce donc que Lefvre, dont personne n'a
jamais entendu parler, dont le nom n'a jamais figur en tte du moindre
morceau de salon, de la plus modeste romance? A la rigueur, nous
pourrions facilement vous le dire. Vous le connaissez, lecteurs de
_l'Illustration_..... Mais, chut! je le vois d'ici qui me reproche mon
indiscrtion, et me fait entendre, que la vengeance des vivante est pour
le moins aussi redoutable que celle des trpasss. Je me tais donc, et
me borne  vous dire que sa musique est comme sa prose, correcte, pure,
facile, naturelle, lgante sans recherche, et spirituelle sans effort
et sans affectation. J'y dois signaler de plus un mrite fort rare, et
qui fait de la nouvelle partition une oeuvre  part. L'auteur,
travaillant sur un _pome_ qui date de plus de soixante annes, a senti
que, pour qu'il y et unit dans l'ouvrage, il devrait se mettre, par la
pense,  ct de son collaborateur. Ainsi a-t-il fait. Vous trouverez
dans _On ne s'avise jamais de tout_ le caractre et les charmantes
qualits de la musique d'autrefois, la mlodie simple et navement
expressive, l'harmonie claire et naturelle, les formes, les modulations,
les cadences finales usites au temps de Sedaine. Vous croirez entendre
quelque oeuvre indite de Grtry ou de Dalayrac,--en supposant toutefois
que Grtry ait appris le contre-point, et que Dalayrac ait eu, cette
fois,  sa disposition toutes les conqutes matrielles de
l'instrumentation moderne.

--Parmi les innombrables concerts de cette anne, celui qui a t donn
dernirement par madame Biarez mrite d'tre particulirement remarqu.
Madame Biarez tait nagure une femme du monde, et n'avait,  cultiver
la musique, aucun autre intrt que le plaisir qu'elle y trouvait. Mais
la musique est une amie qui n'oublie jamais ce qu'on a fait pour elle,
et qui vous reste fidle aprs que tous les autres amis vous ont
abandonn. Frappe par les vnements, madame Biarez a demand  la
musique ce que la fortune venait de lui enlever, et maintenant elle est
artiste, et artiste distingue, comme son concert l'a prouv. Sa voix
est pure, accentue et vibre dlicieusement. Son excution est
trs-correcte et son chant trs-expressif. C'est principalement sous ce
dernier point de vue que madame Biarez mrite de fixer l'attention.
Plusieurs artistes minents, MM. Haumann, M. Herz, madame Dorus, etc.,
s'taient joints  elle, et une nouvelle indite de M. Frdric Souli,
fort bien lue par M. Roger, est venue ajouter un vif intrt littraire
 toutes les jouissances musicales de cette soire. De nombreux et
frquents applaudissements ont prouv  madame Biarez la satisfaction de
l'assemble qui s'tait runie pour l'entendre.



Correspondance

A MONSIEUR LE RDACTEUR DU JOURNAL L'ILLUSTRATION.

Monsieur le Rdacteur,

Permettez-moi de vous soumettre quelques rflexions que m'a fait natre
la nouvelle de l'incendie du thtre du Havre.

Les incendies de thtres n'ont presque jamais lieu le soir, pendant la
dure de la reprsentation. Neuf fois sur dix, comme  l'Odon, comme au
Vaudeville, comme au Havre, c'est pendant la nuit, aprs les rondes et
les patrouilles, lorsque chacun se livre au repos, qu'une tincelle
chappe d'un flambeau, que la pipe mal teinte d'un ouvrier, que la
chaufferette oublie d'une dugne, allume un incendie qui se montre,
s'lve, grandit et dvore en un instant la salle tout entire.

Contre de tels sinistres, les prcautions prise? par l'administration
suprieure sont  peu prs sans porte.

Isoler les thtres est une mesure sage sans doute, non pour eux-mmes,
mais pour le reste de la ville. L'Odon, le thtre du Havre taient
isols et n'en nul pas moins brl. Il serait, cependant  dsirer que
cette mesure devint gnrale. Combien de thtres,  Paris mme, sont
encore accols  d'autres constructions! Les laissera-t-on ainsi
jusqu'au jour o l'incendie viendra les faire disparatre avec tout le
quartier qui les environne?

Le rservoir est fort utile pendant la dure des reprsentations; mais
lorsque le feu clate, lorsque la flamme court le long des cordages et
envahit toute la salle, le rservoir est inabordable et ne sert plus 
rien.

On en peut dire autant du rideau en tle. Il peut sans doute viter aux
spectateurs une panique dangereuse; mais c'est seulement au commencement
de l'incendie qu'on peut en tirer quelque utilit.

Pourquoi n'emploierait-on pas dans la construction, dans la
distribution, dans la dcoration des salles de spectacle, des matriaux
tout  fait rfractaires  l'action du feu? Cela, certes, n'a rien
d'impossible. Pour les murailles, c'est tout simple; pour les planchers,
n'en avons-nous pas vu faire d'lgants et de lgers avec du fer et des
poteries? Pour la toiture, nous avons sous les yeux de belles et solides
couvertures en fer et en zinc. Rien n'empche, par consquent, avec de
la pierre, du marbre, des poteries, du fer, du cuivre, du zinc, de faire
la cage et les principales distributions d'un thtre. Ces matriaux se
prteront  toutes les exigences de l'architecture, et ne seront jamais
dvors par l'incendie.

Quant aux loges, aux galeries, il ne sera pas bien difficile de les
construire lgantes et commodes, sans y faire entrer un seul morceau de
bois.

Sur le thtre, la rforme sera plus difficile assurment; mais qu'on
fasse un appel aux hommes spciaux, et l'on verra toutes les difficults
s'vanouir. Un plancher en fer parat fort convenable pour jouer le
drame et la tragdie, pour chanter l'opra ou le vaudeville. Peut-tre
les danseurs s'en plaindront-ils. Rien n'empchera de leur donner un
parquet mobile en bois pour le temps du ballet.

Dans les dcorations, les changements sont indispensables. Bien
n'empche d'abord de remplacer les cordes ordinaires par des cordes
mtalliques en fer ou en laiton, de substituer des poulies en cuivre aux
poulies en bois, d'employer les mtaux exclusivement pour la
construction et le jeu des machines; les chssis qui portent les
dcorations et les chariots mobiles sur lesquels on les fait mouvoir,
peuvent tre en fer. Ils en seront moins lourds, certainement.

Viennent maintenant la toile d'avant-scne et les toiles de fond, les
nuages et les autres dcorations peintes sur toile; tout cela
pourrait-il tre remplac par de la toile mtallique? Cela ne me parat
pas douteux. On fait en ce moment des toffes mtalliques si serres et
si fines, qu'elles peuvent, comme celles de chanvre et de lin, prendre
l'apprt de la peinture et servir  tous les usages du dcor. Peut-tre
coteront-elles plus cher: mais une lgre augmentation dans le prix
d'achat sera et au-del compens, par la dure, et surtout par
l'_incombustibilit._

Si maintenant la chimie trouvait moyen, et c'est possible de prparer
des couleurs sans huile et de faire des vernis inattaquables par le feu,
il ne resterait plus dans un thtre aucune chance d'incendie.

Alors les entreprises thtrales ne seraient plus exposes  ces
dsastres qui les ruinent; alors, certaines de vivre, elles
s'occuperaient d'amliorer, d'embellir leurs salles de spectacle, et
nous verrions disparatre, non plus par les flammes, mais sous le
marteau des dmolisseurs, ces thtres o l'on n'a tenu compte ni du
confort ni du bon got.

Veuillez agrer, monsieur le rdacteur....

UN DE VOS ABONNS.



Industrie.

LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE.

(Suite--Voir p. 90 et 159.)

II.

Production et fabrication du sucre de betterave.

La betterave est une plante du genre _bette_, pivotante, charnue,
trs-paisse, et d'une grosseur qui va quelquefois  25 et  30 cent, de
diamtre dans sa partie suprieure. Il en existe plusieurs varits.
Celle qui est reconnue aujourd'hui comme la plus favorable  la
production du sucre est la betterave blanche de Silsie _(beta alba)_:
vient ensuite la betterave jaune _(beta major)_, venue de la graine de
Castelnaudary; puis la rouge _(beta romana)_, et enfin la betterave
ordinaire ou des champs, connue aussi sous le nom de disette _(beta
sylvestris)_.

Margraaf est le premier chimiste qui ait dcouvert dans la betterave
l'existence du principe saccharin, et Achard le premier industriel qui
tablit, en Silsie, une usine pour la conversion de la betterave en
sucre. En 1809 seulement, ces procds de fabrication furent introduits
en France. Cette industrie fut d'abord accueillie avec faveur par
Napolon qui entrevoyait dans sa prosprit future un des soutiens les
plus nergiques de son systme continental; elle fit cependant peu de
progrs. Il en fut de mme pendant les premires annes de la
Restauration. Mais peu  peu les droits levs qui furent mis sur le
sucre colonial, les primes accordes  l'exportation des sucres
raffins, donnrent  l'industrie betteravire une impulsion d'autant
plus grande, qu'elle jouissait en partie des primes qui, dans le
principe, avaient t donnes  l'exportation du sucre colonial. Ce
systme protecteur et l'exemption complte de tous droits lui ont fourni
les moyens de se dvelopper, en mme temps que les dcouvertes et les
applications de la chimie lui apportaient chaque: jour le secours de
leurs nouveaux perfectionnements. Cependant, malgr ces incroyables
immunits, la production marcha d'un pas moins rapide qu'on n'aurait pu
le croire; car, en 1828, il n'y avait en France que 58 fabriques en
activit, produisant 2.685.000 kil.

Ce ne fut que quelques annes plus tard que l'industrie betteravire,
favorise par l'exemption des droits et la continuation des causes que
nous venons d'numrer, prit une extension plus considrable. Aussi,
quand on rduisit le taux des primes  l'exportation, et qu'on imposa le
sucre indigne au droit d'abord de 15 fr. (16 fr. 50 c. avec le dcime),
et plus tard  celui de 25 fr. (27 fr. 50 c. par 100 kilog.), il fut
assez fort pour lutter contre la concurrence coloniale. Il est vrai
qu'il lui restait encore une protection de 22 fr. Quelques usines
seulement furent obliges de fermer, mais ce furent surtout celles qui
taient places dans de mauvaises conditions de travail ou de dbouch.

Le chiffre de 1828 ne tarda pas  tre dpass. En 1830, la production
tait dj value  6 millions de kilog.; en 1834,  26 millions; en
1835,  38 millions; en 1836,  49 millions. An commencement de 1837, le
nombre des fabriques en activit ou en construction s'levait  343, et
si toutes avaient fonctionn, elles pouvaient produire 55 millions de
kilog. Aujourd'hui, le nombre des fabriques en activit est de 382; 25
autres, sans avoir travaill, avaient des sucres en charge au
commencement de cette campagne, qui, comme on le sait, commence au 1er
octobre de chaque anne. Les quantits inventories,  la charge de
l'anne prcdente, se montaient  4.338.664 kilog. Pendant le mois de
janvier 1842, il a t fabriqu 5.505.533 kilog.; et pendant les trois
mois antrieurs, 16.960,348 kilog.: total, 22.465.881 kilog., dont,
pendant cet espace de temps, y compris le mois de janvier, 17.982.926
kilog. ont t livrs  la consommation. A la fin du mois, il restait en
fabrique 8.821.619 kilog. Les 382 fabriques en activit au mois de
janvier 1843 se rpartissent ainsi qu'il suit entre les diffrents
dpartements qui les possdent.

        Aisne                           36
        Nord                           158
        Oise                             8
        Pas-de-Calais                   79
        Puy-de-Dme                     10
        Seine-et-Oise                    4
        Somme                           37
        34 autres dpartements          50

                         Total gale   382

Les droits sur le sucre indigne ont, en 1842, rapport au Trsor une
somme de 8.981.000 fr.

La betterave est cultive dans quarante et un dpartements; mais le
rendement est loin d'tre gal pour chacun d'eux. Il ne sera peut-tre
pas sans intrt de complter le tableau suivant, que nous empruntons 
la _Statistique agricole de la France_, publi en 1840.

                           Nombre d'hect.  Quintaux mtr.    Produit
        Dpartements         cultivs       recueillis.    par hectare.

        Nord                   12.244       5,145.599         420
        Pas-de-Calais           7.167       2.316.123         525
        Haut-Rhin.              1.757         602.454         347
        Ardennes.                 141          42.066         297
        Puy-de-Dme.            1,020         286.927         279
        Aisne.                  3.359         859.742         256
        Bas-Rhin.               1,945         446.186         230
        Ain.                      216          27.917         129

Dans les dpartements o la terre est propice  la culture de la
betterave, un hectare rend 3.675 kilog. de sucre, et il pourrait en
donner jusqu' 4,400. Dans le principe, on n'obtenait que 50 kilog. de
jus pour 100 kilog. de betteraves; mais on est parvenu  retirer 70  75
kilog. de premier jet.

Aprs ces donnes gnrales, nous pouvons exposer les procds de la
fabrication actuelle du sucre de betterave. On met en pratique deux
modes principaux, celui dit _de la cristallisation lente_, et celui _de
la cristallisation prompte_ ou de _la cuite_. Ces deux modes ont t
dcrits avec une telle prcision par M. Crespel-Delisse, fabricant 
Arras, lorsqu'il fut entendu dans la dernire enqute sur les sucres,
que nous croyons devoir copier ici textuellement sa dposition. Nous le
faisons d'autant plus volontiers, que nous essaierions peut-tre en vain
d'atteindre  l'exactitude de ses descriptions:

Les manipulations, d'aprs le mode de la cristallisation lente, dit M.
Crespel-Delisse, sont: le lavage, le rpage, le pressurage,
l'acidification, l'vaporation, la clarification, la cristallisation et
l'extraction de la mlasse du sucre brut.

La betterave, amene des champs ou des magasins, est jete dans de
grands baquets pleins d'eau; des hommes la frottent avec un balai, et la
retournent de tous les sens jusqu' ce qu'elle soit propre. On la retire
de ces baquets avec une pelle de bois, perce de divers trous, de trois
centimtres de diamtre.

Du lavoir, la betterave est porte  la rpe, cylindre arm de lames de
scie, et auquel on imprime un mouvement de rotation d'environ mille
tours par minute. Cette impulsion est donne par des boeufs attels  un
mange; la betterave est pousse contre la rpe, dans les coulisseaux,
par un sabot de bois; la pulpe est reue dans un baquet de cuivre.

La pulpe est prise de ce baquet avec une pelle de bois, et mise dans
une toile de chanvre un peu claire. Ce sac est tendu sur une claie en
osier, le bout du sac reploy de manire  ce que la pulpe ne s'en
chappe pas. On forme une pile de trente sacs, ainsi rangs, que l'on
soumet  l'action d'une presse hydraulique, en dix minutes, la pression
s'effectue, et on tire de cette pile un hectolitre et demi de jus,
environ 75  80 p. 100 du poids de la pulpe.

Le jus est reu de la presse dans des baquets doubls de plomb de la
contenance de 8 hectolitres. Aussitt qu'un bac est plein, on y ajoute,
en le mlant au liquide, deux hectogrammes d'acide sulfuriquc concentr
 66 degrs, et pralablement tendu d'eau dans la proportion d'une
partie d'acide sur quatre parties d'eau. Ainsi prpar, le jus peut se
conserver vingt-quatre heures.

Le jus est mont par une pompe dans la chaudire  dfcation; sa
contenance est aussi de 8 hectolitres. On met le feu au fourneau; on
ajoute aussitt au liquide 2 hectogrammes 50 grammes de chaux vive, que
l'on a fait teindre pour former un lait de chaux. Un brosse le tout
fortement, et lorsque la masse est arrive  50 degrs de chaleur du
thermomtre de Raumur, on y ajoute de nouveau 8 litres de sang de boeuf
ou de lait crm; ou pousse activement le feu et on le retire au
premier bouillon, c'est--dire quand le jus a atteint 80 degrs Raumur.
Ou enlve toutes les parties htrognes qui se sont accumules  la
surface du liquide. Ces eaux sont portes dans des sacs soumis aussi 
la pression d'une presse  vis, pour retirer toutes les parties
liquides, lesquelles sont reportes dans la chaudire d'vaporation.

Le liquide, laiss en repos aprs la dfcation, est tir au clair par
un robinet plac au fond de la chaudire. Les huit hectolitres sont
partags en deux chaudires d'vaporation. On ajoute au jus dfqu 5
hectogrammes de noir animal par hectolitre. On acclre, autant que
possible, l'vaporation par une bullition forte et prolonge, jusqu'
ce que le sirop marque 52 degrs  l'aromtre de Beaume.

Le sirop est reu des chaudires d'vaporation dans un chaudire de
clarification, et lorsque plusieurs oprations runies forment une
quantit de six hectolitres, on procde  la clarification en mettant au
sirop six  huit litres de sang de boeuf, ou de lait crm. On fait
faire un ou deux bouillons  la masse, on tire le feu du fourneau et
l'on fait rouler le sirop avec toutes ses impurets dans des cuves de la
contenance de six hectolitres si on se dispose  faire cristalliser
lentement, et dans des filtres, si on veut procder  la cristallisation
prompte.

Aprs trois ou quatre jours de repos du sirop dans les cuves, on le
dcante au moyen de robinets placs  diffrentes distances du fond de
ces cuves. Il est port bien clair  l'tuve, et mis dans des
cristallisoirs placs sur des rayons. Ou entretient dans l'tuve une
chaleur de 50 degrs Raumur, et par une vaporation lente que subit le
sirop, il se forme  la surface une couche cristalline que l'on a soin
de briser tous les deux jours.

Aprs six semaines de sjour  l'tuve, le sirop est compltement
cristallis. On reprend alors les cristallisoirs, on le pose debout
au-dessus d'un rservoir, pour laisser couler le plus gros de la
mlasse. Le sucre reste en masse dans le cristallisoir; on l'en dtache
pour le porter  deux cylindres  travers lesquels on le fait passer 
plusieurs reprises Cette manipulation a pour but de sparer les cristaux
qui adhrent fortement les uns aux autres, et par le frottement de ces
cristaux les uns contre les autres, la mlasse qui se trouve dessche 
leur surface s'en dtache. Au sortir des cylindres, le sucre a
l'apparence d'une pte; on le met dans des sacs entre deux claies
d'osier, ainsi qu'on le fait pour la pulpe, et on en soumet une pile
d'environ quarante sacs  l'action d'une presse hydraulique. Aprs
vingt-quatre heures, on le retire pour tre livr  la consommation.

[Illustration: Intrieur de la Sucrerie de betteraves de Chteau-Fray,
prs Villeneuve-Saint-Georges.--Premire vue.]

Il nous reste actuellement  indiquer le second mode de fabrication;
celui _par la cristallisation prompte_, on _la cuite_.

Nous emprunterons encore  M. Crespel-Delisse la description des
procds qui s'emploient le plus gnralement:

Jusqu' la sixime manipulation, dit-il, la fabrication est conduite de
la mme manire que dans la cristallisation lente. Arriv l, le sirop
est coul dans des filtres, et le sirop clair est reu dans un rservoir
commun.

Le sirop est mont par une pompe dans une chaudire de cuivre o on
lui fait subir une nouvelle vaporation par une forte bullition, et
lorsqu'il a atteint une densit de 30  40 degrs de l'aromtre de
Beaume, ou un degr de chaleur lev dans la masse du sirop  90 degrs
Raumur, il est port dans un rafrachissoir. Aprs la runion de
plusieurs cuites successives, ce sirop cuit est port dans des formes
btardes: il s'y cristallise en vingt-quatre heures, et aprs ce temps
on dbouche les formes pour oprer l'coulement de la mlasse Les formes
sont places sur des pots destins  recevoir la mlasse Il faut trois
semaines  un mois pour obtenir la purgation des sucres lorsque, les
matires sont de bonne qualit, et jusqu' deux ou trois mois
lorsqu'elles sont mauvaises.

Comme il est impossible d'obtenir du premier jet tout le sucre que
contient le sirop soumis  la cuite, on reprend les mlasses provenant
de la purgation que l'on reporte  la chaudire de cuite. On obtient
encore de ces mlasses un sucre de seconde qualit.

Le procd _ la cuite_ a peu  peu prvalu, chez la plupart des
fabricants, sur celui de la cristallisation lente. Les motifs qui ont
dtermin leur prfrence  cet gard sont consigns dans une dposition
de Ml. Blanquet (de Famars). Nous allons la transcrire ici, autant pour
complter l'histoire de tous les procds en usage, que pour faciliter
l'intelligence de ce qui va suivre.

[Illustration: Intrieur de la Sucrerie de betteraves de
Chteau-Fray.--Deuxime vue.]

Nous avons t effray, dit M. Blanquet, de la lenteur des oprations
pour obtenir le sucre par la cristallisation lente, et de l'apparence
toute particulire qu'il prsentait aprs le pressurage, qui est une des
conditions ncessaires de ce mode de production. La quantit de
cristallisation ncessaire pour une grande fabrication, l'immensit des
locaux destins  les recevoir, le sjour prolong des cristallisoirs
dans les tuves, le broiement et le pressurage des cristaux pniblement
obtenus; toutes ces considrations nous ont fait rechercher avec soin
quelles taient les causes qui, dans l'esprit du plus grand nombre des
fabricants, dterminaient une prfrence prononce pour ce genre de
fabrication,  l'exclusion du mode bien moins embarrassant de la
cristallisation par la cuite. Nous avons trouv que la cuite, plus
simple dans l'excution, tait effectivement une opration plus
dlicate, et qui exigeait une prcision de laquelle on ne pouvait
s'carter sans dommages notables; mais, en revanche, nous avons trouv
aussi que le sucre obtenu de cette manire avait prcisment le mme
aspect que les moscouades ordinaires livres au commerce par les
colonies. Nous avons alors examin quelle influence pouvait exercer sur
les moscouades obtenues par ces deux procds les agents de dfcation
indiqus pour chacun d'eux. Nous avons vu que l'acide sulphurique tait
employ simultanment avec la chaux dans la dfcation, pour la
cristallisation lente, et que la chaux seulement tait employe pour la
dfcation dans le procd  la cuite. Des considrations thoriques se
prsentant en grand nombre pour proscrire l'acide de la fabrication du
sucre, nous avons suivi le sucre obtenu par la cristallisation lente
dans les ateliers du raffineur, et l, nous avons vu que ce sucre
travaill pour faire les candis produisait au lieu de mailles  faces
bien prononces, des candis appels vulgairement _candis trembls_,
c'est--dire dont la cristallisation est confuse au lieu d'tre nette et
dtache. Nous avons entendu des raffineurs se plaindre de ce que les
suites, aprs la premire cristallisation, taient moins riches qu'elles
n'auraient d tre, par rapport  la nuance de la moscouade. Ces
observations tant parfaitement d'accord avec les donnes thoriques,
nous avons opt pour l'autre mode de travail, en nous proposant le
problme d'attnuer autant qu'il serait en nous les difficults de la
cuite.

Ces explications, empruntes aux hommes les plus comptents, permettront
facilement au lecteur de suivre sur le dessin que nous lui donnons, et
qui reprsente la sucrerie de Chteau-Fray, prs
Villeneuve-Saint-Georges, appartenant  Chaper, les diverses phases de
la fabrication.

Les betteraves, arrives dans la cour de l'tablissement, sont d'abord
poses sur un petit pont  bascule, puis arrivent dans un magasin
contigu au lavoir, dans lequel elles sont dposes par des enfants dont
le salaire est de 1 fr. par jour. Du lavoir elles passent dans le
coupe-racine ou rpe, mu par un mange qui les dcoupe en tranches de 2
millimtres d'paisseur, et les rejette dans un bac  sec dans lequel se
trouve un filet ou poche de toile; cette poche reoit les tranches et,
au moyen d'un treuil, les transporte d'abord dans les chaudires
d'amortissement chauffes au moyen de la vapeur, et successivement dans
six chaudires de macration  froid, o elles dposent leur jus jusqu'
ce qu'il ait atteint une densit de 7 degrs.

Ainsi qu'on a dj pu le remarquer, le procd employ  Chteau-Fray
est celui de la cuite; on n'y emploie point l'acide sulfurique, et le
pressurage, au lieu de s'oprer par la presse hydraulique, s'obtient par
les chaudires d'amortissement et de macration. Quand le jus est arriv
 la densit voulue, on opre alors la dfcation au moyen d'un lait de
chaux; vient ensuite l'vaporation. Le jus ainsi dfqu est, au moyen
d'un systme de tuyaux de refoulement, renvoy dans des bacs de dpt
d'o il passe dans des filtres sur le noir animal en grain qui a la
proprit d'absorber la chaux et de colorer et dgraisser le jus. Cette
opration a pour but de clarifier le jus. Il ne reste plus alors qu'
oprer la cristallisation. On y parvient de la manire suivante: aprs
le premier passage sur le noir, on vapore  22 degrs, on passe une
seconde fois sur le noir pour que la clarification soit entire, et l'on
cuit dans une chaudire dans le vide, toujours au moyen de la vapeur.

Aprs la cuisson, le sirop est reu dans des rafrachissoirs, et, sans
qu'il soit besoin de le dcanter, on le coule dans des formes, o sa
cristallisation s'opre en douze heures. La mlasse s'coule entre les
cristaux, et laisse au fond des formes un rsidu qui, vendu aux
distillateurs, produit des esprits qui, livrs au commerce, sont mls
aux 3/6 obtenus du raisin.

L'arrachement et la conservation des betteraves constituent une des
principales difficults de l'industrie sucrire. Les plus grandes
prcautions sont ncessaires pour empcher la gele ou la pourriture de
les attaquer, et dans certaines usines, c'est la seule cause qui ait mit
des bornes  l'extension de la fabrication. Frapp de ces inconvnients,
Schtzenbach entreprit de desscher la betterave et de la rduire en une
poudre qui pouvait alors non-seulement se conserver indfiniment, mais
encore se transporter au loin sans beaucoup de frais et sans altration.
Le succs semblait, ds le principe, devoir couronner cette tentative;
100 de betteraves qui, par les anciens procds, ne donnaient, aprs la
macration, que 5  6 au plus, ont rendu 7, 8 et quelquefois davantage
par le procd Schtzenbach. Toutefois, si nous en croyons certaines
personnes bien informes, ce succs n'aurait pas t de longue dure. Un
cessionnaire des procds de Schtzenbach en France, le propritaire de
la Sucrerie de Vigneux aurait t oblig de renoncer, aprs des pertes
considrables,  ce procd de fabrication, et lui-mme, malgr tous les
soins qu'il devait naturellement apporter dans l'emploi de la mthode
dont il tait l'inventeur, aurait t forc de fermer l'usine qu'il
avait leve  Carlsruhe. Quoi qu'il en soit, l'attention des savants
s'est alors veille; l'on a cherch si le procd Schtzenbach,
applicable  la dessiccation de la canne, ne produirait pas des effets
analogues. Les rsultats, quoique conformes dans la thorie  ceux qu'on
avait reconnus dans le traitement de la betterave, ont laiss beaucoup 
dsirer dans la pratique.

On conoit cependant de quelle importance serait pour nos Antilles et
nos possessions  sucre l'application de ce procd nouveau, si les
colons toutefois, sortis de la position prcaire o les place depuis si
longtemps notre rgime conomique, taient en tat de faire des avances
ncessaires  toute industrie qui veut se transformer avec avantage; car
de deux choses l'une, ou les colons cultiveraient en cannes une moins
grande quantit de terres et laisseraient le reste  d'autre cultures
productives, ou bien ils en cultiveraient autant, et exporteraient ainsi
une plus grande quantit qu'ils ne le font aujourd'hui. Comme ces sucres
seraient obtenus avec moins de perte, par consquent  plus bas prix,
leur placement serait plus facile sur le march de la mtropole, 
laquelle les colonies demanderaient ds lors une plus grande masse de
produits industriels. Ces sucres, obtenus ainsi  moins de frais, tout
en laissant aux colons un bnfice raisonnable, permettraient d'abaisser
dans une proportion plus considrable la surtaxe qui grve les sucres
trangers, et, en facilitant ainsi nos changes avec des pays loigns,
donneraient de nouveaux dbouchs  notre commerce extrieur, de
nouveaux lments de prosprit  notre navigation lointaine.

Nous ne parlons pas ici des autres vgtaux qui contiennent en eux le
principe saccharin, et pourraient facilement tre convertis en sucre,
tels que le mais, le melon, la citrouille. Nous ne dirons rien non plus
du sucre de l'rable. Nous nous contenterons de quelques mots sur le
sucre de pomme de terre ou de fcule, dont la fabrication a pris depuis
quelque temps une extension considrable pour que l'on value de 4  5
millions de kilog. la production de 1842. Ce sucre s'obtient par le
traitement des fcules, mais on n'a pu lui donner la consistance des
autres sucres. Aussi est-il principalement livr aux distillateurs et
aux piciers, qui l'emploient surtout dans la confection des liqueurs,
des confitures et autres prparations analogues. La pharmacie peut aussi
s'en servir pour dulcorer des breuvages ou des potions. Quant aux
sucres produits par les vgtaux que nous avons cits plus haut, ils
n'ont donn que des essais, mais il n'en est pas entr dans la
consommation. Nous ne devons donc point nous en occuper.



Caricatures par Bertal.

M. Bertal est un jeune artiste qui doit, je ne dirai pas donner de
brillantes esprances, mais inspirer des craintes srieuses  ses
concitoyens; car il se moque impitoyablement de tout: hommes, btes ou
choses. Ce redoutable critique n'crit pas, il dessine; mais ses
victimes n'en sont que plus  plaindre; il les fait si ressemblantes,
qu'il leur est impossible de ne pas se reconnatre. Malheur aux
ridicules que rencontre M. Bertal! ils sont aussitt signals  la rise
publique.--Souvent mme,--comment peut-on avoir un semblable
courage?--le cruel jeune homme,--cet ge est sans piti,--nous fait rire
malgr nous aux dpens des individus les plus inoffensifs et les moins
comiques qui se puissent voir.

Quelquefois, mais rarement, il se contente de nous reprsenter, d'aprs
nature, un pre de famille lisant, pendant sa promenade, un dlicieux
numro de _l'Illustration_,

[Illustration.]

et contemplant la machine arienne de M. Henson, qui transporte
rapidement de Paris  Saint-Cloud une cargaison de touristes; mais
bientt le naturel reprend le dessus, et M. Bertal est sans piti: nous
n'oserions ajouter sans remords.

[Illustration.]

N'a-t-il donc jamais pris plaisir  entendre Duprez chanter son bel air:
_Asile hrditaire_, qu'il nous le montre courant  perdre haleine aprs
son _ut_ de poitrine?

[Illustration.]

Si ressemblantes qu'elles paraissent, mademoiselle Rachel et
mademoiselle Georges ne sont rellement ni aussi maigres, ni aussi
grasses que ces deux caricatures:

[Illustration.]

Que M. Bertal se moque de certains tableaux exposs au Salon, je le lui
pardonne,--surtout lorsqu'il nous reprsente une vue de la Hougue (effet
de nuit), par M. Jean-Louis Petit (n 958).

[Illustration.]

ou Napolon en raccourci, par M. J.-B. Mauzaisse (n 844), et le
portrait de madame la marquise de......., par Lehmann.

[Illustration.]

_Les Buses-Graves_, je les lui abandonne encore; car ces infortuns
vieillards, au lieu de se retirer dans leur burg, persistent  se faire
siffler jusqu' la 40e reprsentation par un auditoire de moins en moins
gant.

[Illustration.]

Mais est-il juste de traiter avec la mme svrit que ces vieillards
stupides, la noble et chaste Lucrce et la ple Judith?--La caricature,
me rpondra M. Bertal, a le droit de se moquer de tout, du laid, du beau
et du mdiocre. Heureusement pour lui nous n'avons pas le temps de
discuter,--et nous reconnaissons, aprs tout, que notre critique a fait
des charges fort spirituelles des plus belles scnes de la remarquable
tragdie de M. Ponsard. Voyez Valre et Brute causant politique:

[Illustration.]

Lucrce racontant son songe  sa nourrice, pendant

[Illustration.]

que celle-ci, qui possde la clef des songes, lui tire les cartes 
l'instar de mademoiselle Lenormand, et qu'une jeune esclave joue un air
vari sur un instrument fort peu olien,

        Sextus faisant une dclaration d'amour  Lucrce,

[Illustration.]

et la grande scne finale, que nos lecteurs trouveront  la 7e page de
cette livraison:

[Illustration.]

M. Bertal a t moins bien inspir par Judith que par Lucrce.
Cependant, nous avons remarqu dans son feuilleton la scne o la veuve
Manass fait mettre  genoux Mindus. Achion et Crioch:

[Illustration.]

et son repas de noce avec Holopherne.

[Illustration.]

Terminons cet examen critique des Omnibus comme un numro de
_l'Illustration_.--par une gravure de mode qui

[Illustration.]

nous donne des chantillons de nos costumes les plus lgants.




Bulletin bibliographique.

Storia universale de CESARE CANT.. Quinta edizione.--Torino. _Pomba et
Comp._ 1843.

Histoire universelle de CESARE CANT. Cinquime dition.--Turin. _Pomba
et Comp._ 1843.

Constatons d'abord, en l'honneur de l'auteur de cet ouvrage et en
l'honneur de l'Italie trop souvent calomnie, le grand succs que la
_Storia universale_ a obtenu au del des Alpes. Quatre ditions, dont
trois de luxe et une populaire, entirement puises en moins de cinq
annes, prouvent que M. Csar Cant a fait un livre vraiment
remarquable, et que ses compatriotes s'intressent encore aux travaux de
l'esprit srieux et utiles.

Quoique  peine g de trente-huit ans, M. Cesare Cant est un des
crivains les plus fconds de la jeune Italie; outre un nombre
considrable d'articles de journaux, il a publi plusieurs ouvrages
d'histoire ou d'imagination, qui lui ont valu une rputation mrite. Il
y a quinze ans environ, il tait professeur de littrature  Sondrio,
dans la Valteline, lorsqu'il fit paratre une nouvelle en quatre chants,
intitule _l'Algiso_, suivie bientt (en 1829), de _l'Histoire de la
ville et des diocses de Come_, et, deux annes plus tard (1831), de la
_Rvolution de la Valteline_, pisode de la rforme en Italie. La mme
anne, comme pour se dlasser de ces travaux srieux, il s'amusait 
rdiger un _Itinraire_ du lac de Come et des routes du Stelvio et du
Splgen, et  composer quelques pices de vers imprimes dans le premier
numro de la _Streuna del Vallardi_. Peu de temps aprs, le retard si
incomprhensible que mettait Alessandro Manzoni  publier son _Histoire
de la Colonne infme_, dtermina le jeune auteur de _l'Histoire de Come_
et de la _Rvolution de la Valteline_  crire ses _Ragionamenti sulla
Storia Lombarda_, destins  servir de Commentaires au roman des
_Promessi Sposi_. Ce petit livre, rempli de faits curieux, n'eut pas
moins de douze ditions. Son _Aperu critique sur Victor Hugo et sur le
romantisme en France_, son beau roman intitul _Margherita Pustella_,
ses _Hymnes sacrs_. ses _Letture Giovanili_, ses traductions du _Voyage
en Orient_ de Lamartine; _De la Dcadence de l'Empire romain_ de
Sismondi; _Des Arabes en Espagne_ de Marls, etc..., l'occuprent
presque entirement depuis 1832 jusqu'en 1837.

Le 14 dcembre 1837, M. Cesare Cant annona pour la premire fois, dans
l'appendice de la _Gazette de Milan_, la publication prochaine de son
_Histoire universelle_,  laquelle il a dj consacr cinq annes de sa
vie, et dont le succs va toujours croissant. Au mois de mars suivant,
il fit paratre en effet son introduction, qui contenait, en 96 pages,
une exposition large et nette du plan de cet ouvrage. A partir du mois
d'avril 1838, M. Cesare Cant s'engageait  livrer chaque semaine  ses
souscripteurs deux feuilles d'impression. Jusqu' ce jour il a tenu
parole.

Cette introduction produisit une certaine sensation en Italie. Quelques
crivains reprochrent, il est vrai,  M. Cesare Cant de s'tre montr
trop svre envers les historiens qui l'avaient prcd:--mais il se
justifia sans peine de ces accusations. D'ailleurs on loua gnralement
son rudition dj connue et apprcie, son style lgant et clair, bien
que trop facile, son zle infatigable, et surtout le but de ce nouveau
travail. En effet, ce n'tait pas l'histoire des faits, c'tait
l'histoire des ides et des moeurs qu'il se proposait d'crire,
l'histoire du dveloppement intellectuel et moral le tous les peuples
du globe; en un mot, l'histoire de la civilisation humaine. Pour juger
les progrs de l'humanit, il s'est plac au point de vue chrtien. Dans
son opinion, le christianisme relve l'histoire et la rend universelle:
en proclamant l'unit de Dieu, il proclame celle du genre humain; en
nous enseignant que nous devons invoquer _il padre nostro_, il nous
apprend que nous sommes tous frres.' Alors seulement, dit-il, peut
natre l'ide d'une fusion entre toutes les poques et entre toutes les
nations, et l'observation philosophique et religieuse des progrs
perptuels et indfinis de l'humanit vers la grande oeuvre de la
rgnration et le rgne de Dieu.

M. Cesare Cant divise l'histoire universelle en dix-huit parties qu'il
appelle poques, et qui portent les titres suivants I. Jusqu' l'an 770
du monde.--II. De la dispersion des peuples jusqu'aux olympiades.--III.
Des Olympiades  la mort d'Alexandre.--IV. Guerres puniques.--V.
Guerres civiles depuis la cent trente-quatrime anne avant Jsus Christ
jusqu' la quatrime anne aprs Jsus-Christ.--VI. Les Empereurs
jusqu' Constantin.--VII. De Constantin  Augustus.--VIII. Les
Barbares.--IX. Mahomet.--X. Charlemagne.--XI. Les Croisades.--XII. Les
Communes. XIII. Chute de l'Empire.--XIV. L'Amrique.--XV. La Reforme.
XVI. Louis le Grand et Pierre le Grand.--XVII. Le dix-septime
sicle.--XVIII. La Rvolution.--Chaque volume comprend une poque. 12
volumes sont publies; ils contiennent l'histoire ancienne (7 vol.) et
l'histoire du Moyen-Age (5 vol.). M. Cesare Cant va commencer
prochainement la publication de l'histoire moderne.

M. Cesare Cant ne se contente pas d'affirmer les faits qui loi
paraissent vidents, il essaie de les prouver. Son ouvrage se compose de
deux parties distinctes: 1 le _Racconto_, ou le rcit; 2 les
Documenti, ou documents. Les documents sont classes et coordonns dans
des volumes spars, ainsi que les discussions scientifiques, les
biographies, les passages les plus remarquables des prosateurs ou des
potes, relatifs aux vnements exposs dans le texte. L'auteur donne
aussi pour appendice une illustration trs-varie des monuments et un
trait assez tendu de chronologie.

Nous n'admettons pas sans faire quelques rserves toutes les opinions
exprimes par M. Cesare Cant; mais, bien que nous diffrions parfois de
principes avec lui, nous nous empressons de joindre nos loges sincres
 ceux que lui ont prodigus dj ses compatriotes et plusieurs journaux
franais. Qu'il ne se laisse pas dcourager, qu'il continue  marcher
dans la voie glorieuse qu'il parcourt depuis cinq annes avec tant de
bonheur, et en moins de deux annes il atteindra son but, il achvera un
des plus importants ouvrages qu'aura produits le dix neuvime sicle.
Nous sommes heureux, quant  nous, d'annoncer que la _Storia
universale_, vient d'tre traduite en franais Cette traduction revue,
corrige et augmente par M. Cant, qui est en ce moment  Paris, ne
doit point tarder  paratre.

_Loi salique_, ou Recueil contenant les anciennes rdactions de cette
loi et le texte connu sous le nom de _Lex emendata_; par J.-.M.
PARDESSES, membre de l'Institut.--Paris. 1843. Imprimerie Royale. 1 vol.
in-4 de 844 payes. Prix: 35 fr.

Ce volume commence par une prface de 80 pages qui contiennent la
description de toutes les ditions et de tous les manuscrits connus de
la loi salique, il renferme en outre huit textes diffrents, d'aprs les
manuscrits, avec, variantes; quarante titres qu'on ne trouve point dans
la _Les emendata_, d'aprs le manuscrit 4404 de la Bibliothque royale
de Paris et le manuscrit 119, in-4, de Leyde; les prologues, l'pilogue
et les rcapitulations, d'aprs divers manuscrits; un commentaire de 824
notes, et enfin quatorze dissertations, dont la premire sur les
diverses rdactions de la loi salique, et les autres sur les points les
plus remarquables du droit priv des Francs sous la premire race.

Les dissertations comprennent 309 pages, et sont suivies d'une table
alphabtique des matires.

_Mmoire sur l'Irlande indigne, et saxonne_; par DANIEL O'CONNELL,
membre du Parlement. Traduit de l'anglais et augment d'une notice
biographique sur l'auteur; par ORTAIRE FOURNIER. Tome 1er,
1172-1660.--Paris, 1843. _Charles Ware._ 7 fr. 50 c.

A peine cet ouvrage eut-il paru  Londres, nous nous empressmes d'en
annoncer la publication, d'exposer le plan de l'auteur, et de rsumer en
quelques lignes le contenu du 1er volume,--le seul qui ait t mis en
vente jusqu' ce jour.--Nous le rptons, O'Connell ne pouvait pas
crire une histoire rflchie, srieuse, logique, bien ordonne. Tous
les hommes habitus  improviser ne mnent jamais  bonne fin,--en
supposant qu'ils se sentent le courage de l'entreprendre,--un travail
qui exige une attention froide, calme et soutenue. D'ailleurs le tribun
irlandais est trop fougueux et trop passionn pour ne pas se laisser
emporter souvent, dans ses crits comme dans ses discours, au del des
bornes de la justice et de la raison. Il a oubli qu'il y avait une
grande diffrence  tablir entre l'crivain et l'orateur. On coute
plus facilement et plus volontiers qu'on ne lit. Si long, si diffus, si
fatigant qu'il soit, l'orateur politique est presque toujours sr de
conserver son auditoire, oblig, sinon de prter l'oreille  son
discours, du moins d'attendre, sans pouvoir quitter sa place, qu'il
l'ait termin. Mais, loin de s'imposer au public, l'crivain reste
entirement sous sa dpendance; il est si facile de fermer un livre qui
ennuie, et quand une fois on l'a ferm, il est si difficile de le
rouvrir.

Le premier volume du _Mmoire sur l'Irlande indigne et saxonne_
comprend toute la priode de temps qui s'tend depuis l'anne 1172
jusqu'en 1660. Ainsi que nous l'avons dj dit, il se compose de 50
pages de texte et de 400 pages d'observations, de preuves et
d'explications. Les volumes suivants ne seront mme que la suite de
cette seconde partie; car le texte proprement dit ou la premire partie
renferme dans les neuf chapitres de ses 50 pages toute l'histoire
d'Irlande, depuis l'anne 1172 jusqu'en 1840. La conclusion qui suit le
chapitre IX se termine par ces mots: La dernire demande de l'Irlande
est dgage de toute alternative, c'est le rappel de l'Union.

Nous doutons que cet ouvrage trange soit plus favorablement accueilli
en France qu'en Angleterre; mais, malgr ses normes dfauts, nous
devons savoir gr  M. Ortaire Fournier d'avoir song  le traduire, car
il contient une foule de documents curieux qui pourront servir un jour
aux historiens futurs de la malheureuse Irlande.

_Essai sur l'ducation du peuple_, ou sur les Moyens d'amliorer les
coles primaires populaires et le sort des Instituteurs: par J. WILLM,
inspecteur de l'Acadmie de Strasbourg.--Strasbourg. _Veuve
Levrault._--Paris, _Bertrand._ 1843. I vol. in-8. 7 fr. 50 c.

L'auteur de cet _Essai_ a reu sa premire instruction dans une cole de
village; il a t ensuite aide-instituteur, avant que d'heureuses
circonstances lui permissent de se livrer  des tudes suprieures.
Depuis, aprs avoir profess pendant dix annes dans un collge
important, il a t, comme inspecteur de l'Acadmie de Strasbourg,
charg de visiter une grande partie des coles primaires des deux
dpartements du Rhin. Comme on le voit, il n'est pas tranger  la
matire sur laquelle il crit, et il la traite avec connaissance de
cause.

L'Essai qu'il vient de publier s'adresse  tous ceux qui s'intressent 
l'ducation populaire, et spcialement  ceux  qui la loi et le
gouvernement ont donn part  l'administration,  la surveillance et 
la direction des coles primaires Ils y trouveront bien des choses
connues que l'auteur a voulu seulement leur rappeler; il ne revendique
pour lui que le mrite de les avoir classes et groupes autour d'un
principe fondamental, d'une ide gnrale, expose dans l'introduction
et formule dans la conclusion gnrale du livre. Du reste, loin
d'aspirer  la nouveaut, M. J. Willm vite surtout,--c'est lui qui le
dclare,--de proposer des amliorations qui ne se rattacheraient pas
naturellement  ce qui existe, et qui ne dcouleraient pas de la nature
mme des choses, de la constitution politique du pays et de la loi
organique de l'instruction primaire. Les propositions qu'il fait, il a
voulu qu'elles fussent lgales, nationales, franaises et surtout
praticables.

M. J. Willm a divis son travail en trois parties: dans la PREMIRE
PARTIE, il recherche le principe et le but de l'ducation en gnral.
Selon lui, le vrai _principe_ de l'ducation doit tre _universel_,
exclusif de tout intrt particulier, de tout but spcial qu'on voudrait
poursuivre aux dpens de tout le reste, bien que servant tous les
intrts lgitimes et tout but raisonnable, embrassant tous les
sentiments, toutes les dispositions essentielles et pouvant s'appliquer
 tous les tats,  toutes les classes de la socit et  tous les
genres d'coles et d'ducation.--Son _but_ est de former l'homme
d'abord, puis le citoyen, puis l'artiste, le soldat, le laboureur ou
l'artisan; de jeter les fondements d'une oeuvre que toute la vie,
quels qu'en soient d'ailleurs les accidents et les destines
particulires, sera consacre  continuer,  perfectionner: d'appeler au
jour tous les germes de raison, de vertu, de grandeur qui constituent la
vraie nature humaine, et de les dvelopper assez pour leur assurer la
victoire sur toutes les dispositions contraires. Cette ducation
_gnrale_ doit tre la base et la condition de toute ducation
particulire. Si, a raison des diverses conditions de la socit et de
la destination prsume des lves, elle tait diversement applique, il
ne saurait y avoir de diffrence que sous le rapport de la quantit et
non sous celui de la qualit: mais cette ducation gnrale, une dans
son principe et dans son but, se compose d'lments divers. Pour tre
complte, il faut qu'elle soit tout  la fois _morale, intellectuelle,
esthtique et religieuse_;--car l'homme aspire naturellement au _bien_,
au _vrai_, au _beau_,  l'_infini_--et en mme temps _sociale_ et
_nationale_, puisque l'homme n'est rien que par la socit.

Ces principes poss, M. J. Willm cherche  les appliquer,  montrer ce
que peut et ce que doit tre dans les coles primaires populaires cette
ducation gnrale dont il a trac le plan. Il traite successivement,
dans la SECONDE PARTIE de son _Essai_, de _l'organisation des coles
primaires_ et de la _construction des maisons d'cole, ainsi que du
mobilier_; de _l'ducation_ et de l'_instruction_ dans ces mmes coles;
de la _mthode_ et de la _discipline_, de _l'administration_ et de la
_surveillance_ de ces coles. Il termine par l'examen de ces deux
questions; _Faut-il rendre la frquentation de l'cole primaire
obligatoire?_ et _l'instruction primaire doit-elle tre gratuite?_ M. J.
Willm demande que tous les enfants qui ont atteint l'ge de six ans
soient annuellement soumis  une sorte de conscription scolaire et tenus
de payer la rtribution mensuelle, si leurs parents sont assez aiss
pour cela, ou amens  l'cole, s'ils sont pauvres, par tous les moyens
dont peut disposer l'administration.

Le sort des coles populaires dpend principalement du dvouement
clair, du zle et de l'habilet des instituteurs. Pour que les coles
soient bonnes, il ne suffit pas de les placer dans des maisons
parfaitement appropries, dans des salles vastes, saines, bien claires
et munies de tout ce qui est ncessaire  l'enseignement, il faut
surtout qu'elles soient diriges par des matres habiles et dvous. Or,
pour que les matres soient habiles, il faut leur fournir les moyens
d'acqurir les connaissances ncessaires a leur tat, et pour soutenir
leur zle, il faut travailler  rendre leur position aussi bonne et
aussi honorable que possible. M. J. Willm s'est donc occupe
successivement, dans la TROISIME PARTIE de son _Essai_, des moyens de
former les instituteurs, et spcialement des coles _normales
primaires_: des moyens de leur faire continuer leur instruction aprs
leur entre en fonctions, et spcialement des _confrences_ et des
_bibliothques_ de l'cole; enfin des moyens matriels d'amliorer leur
condition, et des _encouragements_ qu'il convient de leur offrir pour
soutenir leur zle.

M. J. Willm achve la conclusion de son ouvrage en demandant qu'il soit
cr au sein de l'Acadmie des Sciences morales et politiques une
section de pdagogie, et que quelques chaires soient consacres,  Paris
et dans les dpartements,  cet art, le plus important de tous,
puisqu'il a pour but de former les hommes.

_Bluettes_; par EUGNE DE LONLAY. I vol. in-18.--Paris. 1843. _Amyot_.

Comment ne pas accueillir avec intrt un charmant volume bien imprim
sur du papier satin, qui se prsente sous un titre si modeste et vous
demande humblement un regard et un sourire bienveillants? Quel reproche
le critique le plus dur aurait-il le courage d'adresser  des
_Bluettes_, surtout lorsque Branger dclare les avoir lues avec
infiniment de plaisir, lorsqu'elles ont dj eu deux ditions, et engin
lorsque leurs grces naves et leur tournure originale mritent
rellement le succs qu'elles ont obtenu? Ce qu'il faut au pote, a dit
M. E. de Lonlay dans sa premire _Bluette._

        Ce qu'il faut au pote,
            C'est l'amour!...

L'auteur des _Bluettes_ est-il pote? Bien qu'il fasse des vers
charmants, nous attendrons, pour lui dcerner un si beau titre, la
publication du _Trappiste_; mais, pote ou compositeur d'agrables
romances, il a ce qu'il lui faut, il est amoureux; ne nous tonnons donc
pas s'il ne chante que sa passion. Jetez les yeux sur la table gnrale
des _Bluettes_, qu'y voyez-vous: Avoir tout  t'offrir.--Es-tu fille
des cieux?--Ne m'oubliez pas.--Tes yeux ont pris mon me.--Que peut-elle
faire?--Je me souviens toujours.--Tout un jour sans te voir.--Loin des
yeux, prs du coeur, etc. Aussi M. E. de Lonlay donne-t-il ses vers 
celle qui seule, en les lisant, pourra dire: C'est moi; il les lui donne
comme aux vertes savanes, la rose abandonne ses perles limpides,
connue sur les sentiers l'aubpine pand ses dbris embaums, comme  la
terre endormie l'aube jette ses rayons d'or, comme aux coquettes plantes
de ses rives le lac prte son miroir mouvant, comme la fleur  l'abeille
donne son miel, comme au plerin l'toile donne sa clart, comme 
l'ternel le croyant donne sa prire, comme  la mre l'enfant donne ses
premires caresses, la vierge  son amant le parfum de son premier
baiser.

_Ocanie_, ou Cinquime partie du Monde, revue gographique et
ethnographique de la Malaisie, de la Micronsie, de la Polynsie et de
la Mlansie; par M. G.-L. DOMENY DE RIENZI. 3 vol. in-8, orns de
gravures et cartes. Paris. Firmin Didot. 1843.

L'Ocanie, ou cinquime partie du monde, plus tendue  elle seule que
le reste de notre globe, dit M. Domeny de Rienzi dans son introduction,
en est la moins connue et pourtant la plus curieuse et la plus varie.
C'est la terre des prodiges: elle renferme les races d'hommes les plus
opposes, les plus tonnantes merveilles de la nature et les monuments
les plus admirables de l'art. On y voit le pygme  ct du gant, et le
blanc  ct du noir; prs d'une tribu patriarcale une peuplade
d'anthropophages; non loin des hordes sauvages les plus abruties des
nations civilises avant nous; les tremblements de terre et les
arolithes bouleversent les campagnes, et les volcans foudroient des
villages entiers. Sur son continent austral, les animaux les plus
bizarres, et dans l'Ile la plus grande  la fois de ses archipels et du
globe, l'orang-outang, bimane anthropomorphe prsentent aux philosophes
un profond sujet de mditations. Une de ses les s'enorgueillit de la
majest de ses temples et de ses palais antiques, suprieurs aux
monuments de la Perse et du Mexique, et comparables aux chefs-d'oeuvre
de l'Inde et de l'gypte; d'autres taient des pagodes, des mosques et
des tombeaux modernes, rivalisant d'lgance et de grce avec ce que
l'Orient et la Chine nous offrent de plus parfait en ce genre.

Avant la publication de l'ouvrage de M. de Rienzi, il n'existait
cependant aucun livre spcial et complet sur l'Ocanie Le dernier
descendant du clbre tribun italien ne s'est pas content, comme on
pourrait le croire, de rsumer tous les travaux des voyageurs,
navigateurs, gographes ou hydrographes qui l'avaient prcd. Cinq
voyages entrepris par amour pour la science dans diverses parties de
l'Ocanie l'ont mis  mme d'ajouter un grand nombre de fats nouveaux
aux faits dj connus.--Son ouvrage comble donc une lacune importante
dans l'histoire de la gographie; car il contient, outre un tableau
gnral de l'Ocanie, la description et l'histoire de la _Malaisie_, ou
grand archipel indien, de la _Micronsie_, de la _Polynsie_ et de
la _Mlansie_. Plusieurs des dessins qui accompagnent le texte sont
indits, et ont t excuts par l'auteur sur les lieux; les autres sont
emprunts aux ouvrages les plus estims. Douze morceaux de musique, dont
hut indits, un tableau idiomographique des langues de ces contres,
deux inscriptions importantes; enfin une nouvelle carte gnrale et
trois nouvelles cartes particulires de l'Ocanie, compltent cette
description.

_L'Ocanie_ a paru il y a deux ans; mais la prise de possession des
_les Marquises_ et l'occupation de Tati, donnent un intrt
d'actualit  cette remarquable et utile publication.



Modes.

[Illustration: (Mantelet  la vieille.)]

Le mantelet est renouvel de la mode assez peu loigne de 1837: il y a
fort peu de diffrence entre celui d'aujourd'hui et celui d'alors; les
garnitures diffrent, mais la coupe est  peu prs la mme. Les
mantelets de taffetas noir, puce ou marron, sont ceux que l'un porte en
nglig comme en toilette du soir: le taffetas glac en nuances claires
n'appartient qu'aux demi-toilettes de jour.

Les rubans employs comme garniture sont moins bien que les garnitures
en toffe. Le taffetas est coup en biais, et il se forme  quatre
rangs.

Notre dessin reprsente une femme qui porte son mantelet avec toute la
grce svre de la distinction;  peine doit-on apercevoir la taille
derrire le dos arrondi.

Quelques faons de robes nouvelles paraissent  l'horizon des modes: ce
sont des manches bouillonnes au poignet, des corsages lacs, et des
jupes garnies d'immenses volants  l'espagnole.

Les plumes sur les chapeaux de paille prennent faveur; quoique les
rubans simples soient de bon got, une nouveaut tout  fait remarquable
et remarque est le chapeau Pnlope de Lucy Hocquet. C'est une
fantaisie, une innovation, une bizarrerie. Aussitt qu'il se fait un
chapeau Pnlope, il disparat du magasin; cependant il doit rester
distingu en raison de sa simplicit un peu trange.

[Illustration.]

Voici deux jolis costumes de jeunes garons: l'an, en veste de drap et
pantalon de tricot ou de nankin a la chemine de toile, dont le collet
rabat sur la cravate; le plus jeune, en blouse de velours, a les jambes
nues, et les gutres de tricot ou le pantalon de flanelle dans la
gutre. Sa chemise, plisse comme une chemisette suisse, sort de la
blouse et laisse dgag son cou. La casquette va bien sur les cheveux 
la jeune France.

[Illustration.]

Nous regrettons de ne pouvoir donner ici un dtail un peu tendu des
avantages du chariot hyginique dans lequel on a plac l'enfant que nous
avons sous les yeux. M. Lebrun, mcanicien habile, inventeur d'une
ceinture de sauvetage, mrite une place en premire ligne 
l'illustration. Si les mres comprennent bien les bienfaits de ce petit
chariot, il est certain que le nombre des enfants contrefaits diminuera
sensiblement. Une quantit d'enfants ns droits, mais dlicats et
faibles, se djettent faute de pouvoir se supporter sur leurs jambes.
Nous ne saurions trop engager les mres et les nourrices  visiter M.
Lebrun. Elles se fliciteront de cette prvoyance, et en seront
immdiatement rcompenses par le bonheur qu'elles procureront  ces
pauvres petits tres impuissants, heureux entre ces jambes artificielles
qui les supportent et les transportent  leur gr, sans pril et sans
fatigue.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:
Les personnalits attirent la haine.

PITAPHE D'UN GRAND HOMME.








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     Chief Executive and Director
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