The Project Gutenberg EBook of La jeune fille verte, by Paul-Jean Toulet

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Title: La jeune fille verte

Author: Paul-Jean Toulet

Release Date: June 20, 2011 [EBook #36482]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE VERTE ***




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                   P.-J. TOULET

                        LA
                JEUNE FILLE VERTE

                 --  ROMAN  --


                     PARIS

           MILE-PAUL FRRES, DITEURS
      100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100
                 PLACE BEAUVAU

                     1920




      LE DIVAN

Revue de Littrature et d'Art

PARAIT RGULIREMENT DEPUIS 1909

         et

A PUBLI DES OEUVRES INDITES

         de

ROGER ALLARD, J.-M. BERNARD, JACQUES BOULENGER, FRANCIS CARCO, GEORGES
LE CARDONNEL, HENRI CLOUARD, TRISTAN DERME, CHARLES DERENNES, FRANCIS
ON, FRANOIS FOSCA, ANDR DU FRESNOIS, DANIEL HALVY, MILE HENRIOT,
EDMOND JALOUX, FRANCIS JAMMES, ANDR LAFON, LO LARGUIER, GUY LAVAUD,
PIERRE LIVRE, EUGNE MARSAN, EUGNE MONTFORT, JEAN PELLERIN, EDMOND
PILON, MICHEL PUY, TIENNE REY, DANIEL THALY, LOUIS THOMAS, P.-J.
TOULET, ROBERT DE TRAZ, JEAN-LOUIS VAUDOYER, GILBERT DE VOISINS, MILE
ZAVIE, etc.

Le numro: 2 francs
Abonnement d'un an: 15 francs.

A PARIS:
chez MILE-PAUL Frres, diteurs

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--8488-5-19.--(Encre Lorilleux.)




                        LA
                JEUNE FILLE VERTE


                DU MME AUTEUR:

    M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (_Le Divan_)      1 vol.

    LE GRAND DIEU PAN; traduit de l'anglais
      d'Arthur Machen (G. Crs et Cie)         1 vol.

    LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE             _puis_.

    LES TENDRES MNAGES (_Mercure de Franc     1 vol.

    MON AMIE NANE (_Mercure de France_)        1 vol.

    COMME UNE FANTAISIE (_Le Divan_)           1 vol.

    LES CONTES DE BEHANZIQUE (_L'ventail_)    1 vol.

              _A paratre_

      (aux ditions du _Divan_):

    LES CONTRERIMES, posies                   1 vol.

    LES TROIS IMPOSTURES, almanach             1 vol.

Copyright 1919 by mile-Paul frres.


                   P.-J. TOULET

                        LA
                JEUNE FILLE VERTE

                 --  ROMAN  --


                     PARIS

           MILE-PAUL FRRES, DITEURS
      100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100
                 PLACE BEAUVAU

                     1920


Justification du tirage

N




AVANT-PROPOS


_L'auteur de ce roman, ou plutt de cette chronique de moeurs, comme
lui-mme disait, naquit peu avant la guerre  la ville de Coblence, et
mourut sur la cte du Togo (Afrique) dans l'anne 1904. C'est l tous
les vnements de sa vie, sauf  tenir compte du prsent livre, tir 
petit nombre aux frais de l'auteur, sous ce titre:_

         DAS GRUNE MEDCHEN

    EINE FRANZOESISCHE SITTENKRONIK

                  BEI

           HERMANN NONNSEN

       AACHEN (AIX-LA-CHAPELLE)

              MCMIV

_Il l'avait crit en France, o il passa, pendant prs d'un lustre, 
Orthez (Basses-Pyrnes) la plupart de son temps. Les habitants s'en
rappellent-ils l'tranger qui poursuivait des insectes  travers les
rocs blancs du Gave? C'est ainsi qu'il connut un jour ce pote
bucolique que le Barn s'enorgueillit d'avoir donn  la France. Le
mme soir les vit rentrer ensemble entre les peupliers. Celui-ci
regagnait sa maison sous les fleurs, au bord de la route sonore, et tel
rit dans sa barbe, le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol
de son pied dmoniaque et fourchu. L'entomologiste, lui, tandis que d'un
papillon sur son chapeau palpitaient les ailes, agitait son filet vers
le ciel couleur de citron et les toiles entrouvertes, comme s'il et
aussi voulu piquer Vnus  son chapeau._

_Sans en dire la raison, un jour il quitta Orthez pour les pays noirs.
Le livre, dont on donne ici la traduction, ne parut qu'aprs son dpart.
Presque tous les exemplaires lui en furent envoys sur son ordre dans la
jolie ville d'Atokapamo, pour y tre sans doute mangs aux termites.
Mais il tait mort cependant._

_Ainsi son hrone a vu la lumire dans le mme temps qu'elle lui fut 
lui-mme ravie sur les bords africains. Elle y est, au Togo, d'un tel
clat que les plus lgantes Allemandes, ce n'est qu' l'aide de
conserves bleues qu'elles peuvent contempler les sables de ce rivage
tincelant._

_PAUL-JEAN TOULET, 1901._




LA JEUNE FILLE VERTE




CHAPITRE PREMIER

UN NOYAU DE PRUNE


L'averse sonore battit le feuillage un moment, dcrut, s'vapora; et,
peu  peu, tout redevint un clatant silence.

Dans la salle au sol altern de marbre et d'ardoise, o Vitalis Paschal
mangeait des prunes de Mirabelle, ces beaux fruits, poss devant lui sur
des feuilles de figuier, taient pareils aux boules rpandues d'un
collier d'ambre; et le parfum en pntrait jusqu' son coeur. De la
pointe de ses doigts, il en choisit une, trs grosse, qui semblait faite
d'or et d'clat; et, se renversant en arrire, y mordit d'un air
amoureux: A quoi donc songeait son patron, Me Beaudsyme, de pcher
le tocan par cette chaleur. Et il contempla en baillant les jalousies
qu'on eut dit que le jour rayait de flammes.

L'eau goutte  goutte, sous la varangue, ne s'entendait presque plus; ni
dans le verger, le long des rigoles, o la consumait le soleil. Ce peu
de pluie d'orage n'avait fait que battre la poussire, comme pour en
confondre l'odeur avec celle des pommes rougissantes, et d'une glycine 
demi dvore du soleil.

Vitalis essaya de se remettre au travail. Dans une chemise ouverte sur
la table, o les minutes dormaient, d'un hritage riche en litiges, il
en saisit une, au hasard.

L'avou d'une ville voisine avait noirci son papier de vocables
sauvages, de chiffres, et pri Me Beaudsyme de les homologuer,
encore que ce ne ft point l besogne de notaire. Mais ses clients le
jugeaient universel. Ce n'est pas moins le clerc qui en fut charg,
dont il murmurait entre tant.

--Comme si a me regardait, grogna-t-il, la procdure.

Et il lut  mi-voix:

    Assignation,                               Fr. 12  

    A venir d'audience,                             1 25
      _L'avenir, l'avenir, mystre._
      (a, c'est cher.)

    Appel,                                          0 25
      (a non: on n'a pas d entendre.)

    Sommation de communiquer,                       1 25

    Communication donne,                           2 50
      (Oh, donne.....)

    Communication reue,                            2 30

    Communication au Ministre public,              1 15

    Pose de qualits,                               2 25

    A venir en rglement de qualits,               1 25

    Cot de l'expdition,                          18 75
      (C'est celle de Madagascar, pour sr.)

    Droit de correspondance hors l'arrondissement,  7 50

    Conclusions grossoyes,                        25 50

    Papier minute.....
      (Zut)

    Enregistrement minute.....
      (Zut! zut!! zut!!!)

De nouveau, il billait en se choisissant un autre fruit; des pas
rsonnrent sous la varangue. Ses regards errrent dans l'tude et n'y
virent que l'ennui. Elle prenait jour par deux fentres, qui clairaient
 demi, estompes de pnombre ou, quelques-unes, rayes de soleil, les
carrs jaunes des affiches de licitation. Derrire les jalousies,
Vitalis, voyant glisser une ombre, lui lana au travers le noyau de la
prune qui lui sucrait encore la bouche.

--Oh, le laid! s'cria une voix. Il m'a tout corch la joue.

--Ah, c'est toi, Detzine, rpartit le clerc. Attends, attends. Je vais
te gurir. Si seulement j'avais vis plus bas.

Il tait dj dehors; la servante  courir entre les framboisiers,
peut-tre en dsirant d'tre rejointe. Elle le fut tout de suite et
embrasse, baise aussi sur les deux joues qu'elle avait pareilles  des
brugnons, hles de soleil sous leur rouge. Mais un autre pas se fit
entendre et Detzine alors d'appeler au secours:

--Rosalie, Rosalie.

Celle-ci accourut en riant. Aussitt Vitalis, changeant de front, s'en
prit  la nouvelle venue, qu'il trouvait aimable, et telle qu'il jugeait
Detzine, ou la plupart des filles  sa porte. Aussi bien Rosalie avait
elle une double flamme dans les yeux, et la denture d'un louveteau, avec
ces grces que la plus rustique fait voir au temps de sa jeunesse.
Encore tait-elle plus ge que Detzine, toutes deux du reste en bon
point.

--Elles sont concaves, avait dit M. Lubriquet-Pilou, ancien fermier de
l'octroi.

Peut-tre entendait-il l'inverse; mais on ne discutait pas  Ribamourt,
ses arrts en la matire. Les bourgeois du lieu, les marchands aussi
bien que les employs des mines d'tain, des Sources Neurasthnothrapiques,
rptaient en riant de l'oeil, chaque fois que les servantes de Mme
Beaudsyme taient en cause:

--Elles sont concaves.

Vitalis, qui savait l-dessus, depuis longtemps, ce qu'il fallait
croire, semblait en poursuivre, aujourd'hui, quelque nouveau tmoignage.
Mais Detzine, prenant  son tour la dfense de sa compagne, se tenait 
lui suspendue ou tchait, en le chatouillant, de lui faire lcher prise.
Cependant que, dans le verger aux profondes odeurs, sous un ciel
poudroyant o s'amortissait la couleur des choses, l'pre feuillage d'un
figuier prtait  ses jeux le peu d'une ombre aride.

--Rosalie! appela tout  coup une voix pleine et grave, de l'autre ct
du jardin.

--At ou diantre, murmura la servante. Madame, t, qui est revenue.

--Rosalie, est-ce que Monsieur Vitalis y est?

--Me voil, Madame, dit le jeune homme, en allant au-devant d'elle.
Pour cacher son embarras, il avait cueilli une grappe de groseille et se
mit  la mordiller.

C'est vrai que Basilida tait sa cousine; mais plus jeune qu'elle de
quatre ou cinq ans, il la respectait, un peu par habitude. Pour d'autres
raisons encore, c'tait une des personnes dont il se souciait le moins
d'tre surpris au cours de semblables bats, quand bien mme les
moeurs du pays ne lui en faisaient pas un crime. Et il doutait d'autre
part que le branchage du figuier les et tout  l'heure gards d'tre
vus.

Aussi bien, et que Mme Beaudsyme ne laisst voir aucun trouble sur
son beau visage, Vitalis pensa distinguer dans sa voix une irritation
contenue. Et sa bouche, aussi, tait sanglante comme si elle venait de
se mordre soi-mme.

--Ma foi, disait-elle,--en retroussant, telle une chienne, ses lvres
ourles qui laissrent, un instant, apercevoir sa tranchante
denture--vous ne craignez pas la chaleur, Vitalis. Et cette pauvre
tante qui s'inquite toujours des coups de soleil pour son chri. Vous
sortez sans bret maintenant?

Vitalis sentit qu'elle devinait pourquoi il avait quitt l'tude avec
tant de hte; et ce fut comme s'il voyait, sur le champ d'or de ses
prunelles se figurer sa pense souponneuse comme lui-mme se
l'imaginait: un satyre bondissant dans la blanche lumire qui tremble;
le feuillage et le bruit rugueux d'un figuier; deux nymphes, aux fesses
claires, qui, en fuyant se retournent... Et il pensa aussi que son
silence ne lui serait d'aucune excuse, s'il s'en tenait l, et serait
maladroit,  durer.

--Vous savez, expliqua-t-il, combien j'aime, quand il fait chaud, boire
 mme la fontaine. a me rappelle le collge. Alors... j'tais sorti.

--Ah, oui.

Le jeune homme rompit les chiens:

--N'est-ce pas aujourd'hui, demanda-t-il, que vous deviez aller voir ma
tante?

--C'est pourquoi je vous appelais. J'y fus avec les Laharanne, et leur
phaton, vous savez: cette machine, du temps... d'Icare. Enfin... tant
que mon mari ne m'offrira pas de voiture, il me faudra bien prendre
Hontou, ou que mes amis me prennent. Les Laharanne, eux, allaient 
Hargout voir les Sainte-Mary. Mais ils ont trouv visage de bois, soit
qu'il n'y et personne en effet; ou personne qui ft d'humeur  se
laisser voir. Car on prtend qu'il y a brouille dans le mnage.

--Encore?

--Oui: mariage d'amour.

Derechef, Basilida dcouvrit ses canines, avec une espce d'ironie
sardonique qui sembla s'adresser  quelque plus lointaine image que des
Sainte-Mary, et reprit:

--Voil des gens qui s'adorent. Monsieur trompe Madame  bouche que
veux-tu. Et en attendant qu'elle le lui rende, ils vivent dans une
espce de divorce, parfois illumin par des soleils de tendresse; quand
ce n'est point des averses de larmes, comme l'autre jour o Sylvre, 
ce qu'on dit, est alle chercher asile au giron de sa maman qui s'occupe
 lui enseigner le pardon. Mme de Sainte-Mary aurait ouvert, par
distraction, une lettre adresse  Monsieur; une lettre un peu...
familire d'une Amricaine de ses amies,  qui elle avait dj pardonn
ce qu'elle prenait pour un fleurt; et qui continuait  se moquer d'elle.
Mais quoi: ce n'est pas de ses ennemis, bien sr, qu'on est tromp.
Bref, les Laharanne ont fait tte sur queue, et m'ont reprise, plus tt
que je ne pensais. Ces Laharanne, quels braves gens, tout de mme: en
voil qui ne sont pas  la veille d'un divorce, ni mme d'une dispute.

--Oui, Madame surtout: c'est la douceur mme, dit Vitalis, qui pensait 
autre chose.

--Ce n'est pas de la douceur, a. C'est de l'obstination. On dirait un
agneau qui ne veut pas passer mouton.

Tous deux se prirent  rire. Les servantes s'taient esquives; et
Mme Beaudsyme remise en marche, lorsque, en passant devant l'tude,
sur ce mme noyau, peut-tre, qui avait frapp la joue en fleur de
Detzine, elle glissa, tout prs de tomber si son cousin ne l'et
retenue; et, reprenant l'quilibre:

--a me fait un peu mal au cou-de-pied, dit-elle. Soutenez-moi jusqu'
la salle  manger, voulez-vous? Non, n'appelez pas les filles: il n'en
vaut pas la peine.

Quoiqu'il y et quelques pas seulement  faire jusqu'au bout de la
varangue, Mme Beaudsyme, dont la souffrance tait vive, sans doute,
s'appuyait sur Vitalis avec assez d'abandon pour que lui-mme fit voir,
en marchant, quelque gne, ou un peu de trouble, peut-tre.

--Je vous croyais plus fort, dit-elle.

Il rougit sans rpondre, en refermant les volets de la porte-fentre, et
l'on ne vit plus alors que les rubis d'une assiette sur la muraille,
qu'allumait un rayon de soleil. Deux gupes, anguleusement, le sabraient
de leur vol, attires sans doute par des confitures, sous un tulle, tout
frachement faites, et dont l'arome suspendu ne voilait pas tout  fait
celui des placards de chne, o, depuis un sicle, tant d'pices avaient
dormi: le poivre et le safran, couleur du soir, la gingembre singulire.

Peu  peu, Basilida redevenait visible,  demi tendue sur un fauteuil
de bord. Dans le silence, elle fit grincer son escabeau contre les
dalles, et, tendant vers le jeune homme sa bouche pareille  la pourpre
entrouverte d'une fleur:

--Embrasse-moi, dit-elle.

Mais elle le mordit, au point qu'il s'cria presque, et, la lvre
releve, comme si, de ses brillantes dents, elle menaait encore:

--Pourquoi, reprit-elle, caresses-tu mes servantes?

Vitalis ne nia point.

--Vous me laissez seul tout le jour...

Et il se tut, d'un air fch, en contemplant  ses pieds les carreaux
noir et citron.

--Allons, revenez, petit cousin, fit la jeune femme. Je ne le ferai
plus. Et pourquoi me guettez-vous de ces yeux svres? C'est-il que je
me tiens mal?

Sa jambe valide, en reposant  terre, faisait biller ses jupes; et elle
aurait voulu, tout en se le reprochant un peu, que son amant y fut
attentif.

--Je sais bien... mais il n'y a que vous--et pas si longtemps encore
qu'on se baignait ensemble au Gave. Que vous tiez petit alors, Vitalis.

Elle tendit la main prs de terre:

--Tout petit...

--Oui, dit Vitalis, c'est qu'il y a quinze ans de cel.

--Quinze ans! Et c'tait hier.

Sa voix un peu rauque, sonna plus bas:

--On partait de bonne heure, reprit-elle. Vous rappelez-vous? Les
enfants en chapeaux de jonc, sous les ordres de Mme Flix.

--Ach, ia.

Les gens d'Hars s'veillaient  peine. Il y avait du rouge encore dans
le ciel; et de grandes herbes, au bord du chemin, qui me pleuraient des
gouttes froides au creux du jarret.

Vitalis soupira. Elle dit encore:

--Des herbes o il y avait plein de coccinelles bleues. Vous en
souvient-il, et du brouillard qui pendait sur l'eau? Ou du barreau qui
tournait et qui grinait? Mais c'tait dfendu qu'on l'approcht, de
peur que nous ne fussions pris dans le filet, comme des petits saumons.

--Hlas, il ne tourne plus, Lida. La branche du Gave est bouche. Le
Bidala n'est plus une le. Et personne n'y voit fleurir quelque belle
cousine clatante au sortir de son linge, comme la nacre nue. Ah, que
l'eau tait frache, alors, qui courait en balanant les branches des
aunes, les branches dont l'envers tait couleur d'tain. Vous
rappelez-vous... Te rappelles-tu?

Ils se sourirent.

--Une fois dans l'eau, vous ne vouliez plus me quitter, toujours  tirer
sur ma camisole. Oui, c'est Lida, en ce temps-l, que tu m'appelais.

--Oui, Lida. Et le jour o j'ai failli me noyer.

--Sept ans, vous aviez, Vitalis, je pense: moi onze. Vous tiez
brave,--et mchant. A peine vos espadrilles remises, c'tait pour me
donner des coups de pied.

--C'est que je vous aimais, ma cousine.

--Tu ne m'aimes plus?

De nouveau, elle le chercha des lvres, respira un peu de sa chair, et
reprit d'un ton plus paisible, apaise:

--Que je vous parle de votre tante. Il parat que vous dpensez
beaucoup, que vous jouez au baccara... vous aussi. Et elle est inquite
de vous savoir si souvent avec ce M. de Crizolles, inquite du train
qu'il mne.

Vitalis frona l'arc de son beau sourcil.

C'est qu'il y avait quelque vrit dans ces reproches, depuis qu'il
avait pris en mains sa fortune; et il le sentait. Car, incapable de
dfendre son bien contre ses propres caprices, ce n'est point qu'il
ignort, plus que personne en cette troite ville, la valeur ni le
prestige de l'argent.

--Crizolles, dit-il, est un camarade de collge. Nous tions 
Saint-Thomas ensemble; et je ne puis pourtant pas le noyer par conomie.
Du reste, il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux. Car,  l'en
croire, si les nvropathies taient des diables, il serait plus possd
que les cochons de l'vangile.

--On attend beaucoup d'trangers, observa Mme Beaudsyme.

Depuis que les sources de Ribamourt taient en passe de devenir  la
mode contre les maladies nerveuses, l'absence ou la venue des baigneurs
y taient l'ordinaire entretien de tous. Vitalis n'tait sans doute pas
d'humeur  le pousser plus avant. Il se leva.

--N'oubliez pas, lui dit Basilida, que vous dnez chez nous, et votre
parrain aussi. Alors, soyez exact. Vous savez qu'il gote la
ponctualit.

--Ah, M. Lescaa soupe ici?

--Oui, petit cousin: M. Lescaa et son hritage. Ainsi, tenez-vous.

--Eh, on ne parle jamais que de son argent.

--De ce qu'il en fait, surtout--et qui est incomprhensible, comme les
courants du Gave. Ces jours-ci, l'orage est  la cruaut. Alors, on
svit, on saisit,  tort et  travers; comme, la semaine dernire, ces
petites Lucq, de la ptisserie. On dit mme...

--Qu'est-ce qu'on ne dit pas? Le bien qu'il fait, surtout, est un
scandale; et c'est cel qui est incomprhensible  Ribamourt. Tandis que
saisir des gens, les vendre, demandez-le  nos pres conscrits: C'est
le mtier qui veut a, le mtier de capitaliste. On plaint le sinistr
huit jours; et puis on le mprise.

--Ah, qu'il parle bien, dit la jeune femme, en contemplant Vitalis avec
un air de moquerie et de tendresse. Bien sr, si M. Lescaa ressemblait 
son filleul; s'il tait moins poli, mais plus aimable, s'il....., et
si... oui, toutes, nous en serions folles. Et on ne l'appellerait plus
l'Onagre... Au fait, pourquoi l'a-t-on surnomm comme a?

--C'est parce qu'il rue par devant, ma cousine. Et viendra-t-il
quelqu'un de plus  dner?

--Pas que je sache. A moins, ajouta-t-elle, en marquant un peu ses mots:
 moins qu'Alexandre ne ramne les dames de Charite... pour tes beaux
yeux.

Vitalis tait sur le pas de la porte:

--Elles sont donc de retour, demanda-t-il d'un air innocent, quoiqu'il
les et rencontres dj.

--Ah, tu le sais bien, agneau du bon Dieu, lui jeta la jeune femme en
retournant la tte.

Elle s'tait leve  son tour pour gagner sa chambre. C'tait l'heure
de ses oraisons. Mais en tait-il une, et la plus ardente, qui valt la
ferveur de son jeune amant? Une dernire fois, elle cria sourdement vers
lui: coute! Et ce fut un autre baiser, ardent et furtif, un baiser
qui lui semblait qu'elle volait  Dieu.

--Je t'aime, dit-elle encore.

Vitalis s'en fut prendre son bret dans l'tude, et sourire, par la
porte de la cuisine, aux deux servantes, qui, en retour, lui firent des
grimaces. Un vaste corridor, stuqu en faon de marbre, o l'on avait
peint les les Mascareignes, reliait le jardin  la cour. C'est aux
jours de l'Aigle victorieuse que la maison avait t btie, de style
consulaire, par un aeul de Vitalis, et aussi de Mme Beaudsyme, 
qui M. Cyprien Paschal, son pre, l'avait donne en dot. Elle tait
flanque, sur les deux faades, de galeries ouvertes, assez insolites si
loin des Indes, o on les nomme: varangues. Et ainsi faisait encore la
famille, en souvenir de l'oncle Jeanny, opulent crole chapp jadis
des affranchis, des jacobins, des corsaires. Ce Paschal, dont la
famille,  l'le Bourbon, se nommait: des Balises, avait laiss dans le
pays plus d'une lgende, par sa mise de planteur, ses indolents
caprices, et le grand nombre de ses btards. Avec ses deux beaux-frres,
il terrorisait Ribamourt. L'un d'eux, le capitaine Paul-Jean de Laborde,
officier de marine et qui l'tait rest sous la Terreur, ralisait, sur
ses vieux jours encore, cette figure d'aventurier brutal, dangereux et
chevaleresque, fort loigne du Louis XVI, et dont ni son mtier ni son
temps n'taient avares. Quant  l'autre, le potestat de Sibas, ancien
chancelier de Monsieur et ruin par la Terreur, il avait rapport de
l'migration pour tous bagages, une ide fixe: il voulait remplacer la
guillotine par une potence  fleurs de lis, pour y suspendre ensemble
nouveaux seigneurs, nouveaux bourgeois, nouvelles gens d'pe, tout ce
qui, en un mot, s'tait tir de roture.

--Mais ils sont trop, avouait-il, quand sa goutte lui donnait du rpit.

Entre la varangue et la rue de l'glise, borde d'un mur bas qui
s'caillait sous une grille  fers de lance, il y avait une aire fleurie
de graniums et d'hliotropes, dont Basilida prenait elle-mme soin, 
dfaut de ses gens que son mari aimait mieux employer au dehors, dt la
vaste demeure qui se dlabrait, lui choir sur les paules. Trois
tilleuls, dont la cour tait drobe au soleil, nouaient la noirceur de
leurs branches dans l'air nourricier. En levant les yeux, Vitalis
dcouvrit  peine une tache d'azur que l'heure assombrissait dj. Un
papillon porte-queue s'y tenait immobile, qui soudain tomba vers les
fleurs en se laissant glisser sur le tranchant d'une aile. Presque
aussitt il reprit son vol loin du parterre, vite, plus vite encore. Et
on le vit se suspendre l-haut, mais si lger que le vide de l'air
semblait suffire  soutenir ses ailes blondes.

Sous le portail, dont l'un et l'autre pied-droit portait un pot  feu,
sculpt d'aigles, et qu'un chiquet jaune et noir, comme on en voit en
Barn, ornait d'un reste de peinture, le jeune homme se heurta contre un
campagnard trapu, barbu et chauve,  l'allure lastique.

--Bonjour, Monsieur Vitalis, dit l'homme.

--Eh adieu, Firmin. Si c'est pour le patron, il est sorti.

--Non. Ce n'est que Detzine, la gouate. Nous sommes un peu cousins,
vous savez, tant de Mesplde, tous deux. Et t, je voulais lui dire
bonjour, en passant: la grande porte tait sur mon chemin, plus prs que
celle du verger; ma foi, je suis entr comme un Monsieur.

--Et bien vous ftes, Firmin. Il n'y a pas de porte close aux potes.
Mais, dites: si vous veniez boire un verre? Detzine ne schera pas pour
attendre un peu plus. D'ailleurs, elle se porte trs bien.

--Et vous m'avez l'air d'un bon ausculteur, dit l'homme, avec un rire
d'enfant qui tonnait, entre sa barbe noire, et les rides de son front
dgarni.

--Quoique j'ai eu mon ge, moi aussi, o j'aurais laiss la belle cuisse
de poularde sur mon assiette, pour en tter d'une autre sorte. Et encore
aujourd'hui, il me semble que je n'en serais pas au point du rgent
d'Hargout, qui, le soir de ses noces, voulait dormir sur le fauteuil,
pour ne pas gner sa femme. Ah, s'il voulait seulement me la prter.

--Mais vous tes mari, Firmin.

--Au diantre, t, je l'oublie toujours.

--Comme de me raconter votre mariage, et comment vous avez _manay_ le
beau-pre.

--Ah, le vieux franc-maon! Un jour que vous viendrez  Mesplde, je
vous dirai a, devant la Marie-Jeanne, et une bouteille de mon vin
bouch. Du Juranon, que mon oncle le vicaire--d l'aote coustat dou
poun--m'a envoy.

Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux devisant en
barnais, le langage ordinaire de Firmin. Pote bien connu de tout le
Barn sous le nom de Firmin de Mesplde, c'est l, tant tailleur, et
assis comme un Boudha sur sa table de chne, qu'il discourait
loquemment tout le long du jour. Parfois, c'tait un conte du roi
Henry, ou du roi Artus; parfois, des bergers, et quelque chanson
d'amour, d'absence, de mlancolie, dont le meunier ou le colporteur, ls
coudes  la fentre, sentait son coeur plus chaud que pour un verre o
rit le soleil dans le vin.

Cependant ils taient arrivs sur la place Jeanne, lieu irrgulier,
poudreux, bossu, que hrissaient, nagure des barbes de leurs pignons,
quelques maisons  poutres noires, du temps des Centulle et des Albret.
L'une aprs l'autre, on les avait remplaces par des immeubles plats
du toit, dont les faades taient peintes en manire de pierres de
taille. Ces btisses taient considres avec dgot par les Parisiens
en cours de traitement. Et cela scandalisait les Mortiripuaires qui les
souponnaient un peu de jalousie.

--Eh! disait Me Beaudsyme, s'ils y trouvent trop d'architecture...
ils ont bien la rue de Rivoli.

Vitalis et le tailleur s'assirent  la terrasse du _Soleil d'tain_, le
caf bien frquent de Ribamourt. Presque aucun habitu ne s'y
trouvait encore, la plupart en tant aujourd'hui retenus par une
rptition de l'Harmonie Mortiripuaire, socit musicale dont les
cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des
mines d'tain, de ceux qu'on appelait communment les Eteignoirs, y
tenait le grand bugle. Me Beaudsyme y jouait du hautbois, mais si
faux, disait Crizolles, que c'tait comme en criture publique.

Le piston obissait  la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et
ancien octroyeur, aujourd'hui trsorier de la Socit des Bains
Neurasthnothrapiques. Cela tait l'objet de mille quivoques
plaisantes. A peine avait-il prlud que, dans l'auditoire, il se
trouvait toujours quelqu'un qui murmurt: E' l, lou cot d lngue,
aquet diable! Et tous de pouffer, pour la centime fois.

--Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix
enroue  Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.

--Vous voyez, rpondit le clerc d'assez mauvaise grce: je fais comme
vous.

--Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea
Firmin avec une fausse humilit, qui n'obtint pour rponse qu'un sec: Il
parat.

Le fait est que M. Ptrarque Lescaa, juge de paix du cr, et longtemps
cymbale  l'Harmonie Mortiripuaire, s'tait vu rcemment contraint de
rsigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, dsormais, que
sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque
avait longtemps sonn avec son orgueil, dormait aujourd'hui.

Et mme, il ne parvenait pas  le revendre, ce qui lui augmentait son
amertume. Depuis que ces buveurs d'eau bnite, comme il disait,
l'avaient pri sans dtours, les insinuations ayant prouv en plusieurs
fois ne pas suffire, qu'il allt dbiter ailleurs sa politique; et une
irrligion dont l'excs, dans un pays demeur gnralement chrtien,
l'avait rendu insupportable  tous; ses rancunes en s'trcissant avec
l'ge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait mme plus Diodore Lescaa le
riche, dont Vitalis tait le filleul, et l'un et l'autre les cousins.
Aussi Ptrarque n'pargnait-il pas toujours ce parent lui-mme, dont sa
haine lui faisait oublier l'hritage.

--Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune
homme se sentit agac.

--Mon parrain est en bonne sant, je vous remercie, rpondit-il. Et sr
de le blesser en retour, il ajouta: nous dnons ensemble ce soir, chez
le patron.

Ptrarque, en effet, sembla plus jaune devenu:

--Tu ne sais pas? Tu vas lui faire lire mon article... pour l'amuser.

--Non, rpliqua Vitalis.

--Il y en a donc un nouveau, demanda Firmin, avec un air d'intrt.

--Voulez-vous voir?

Et, soudain gracieux, il lui tendit le _Cassitride_. C'est dans cette
feuille en mal de copie que ses diatribes voyaient le jour, dont se
rjouissait en silence M. Lescaa qu'elles fussent signes: le
Claustrophobe, par haine des moines et des ensoutans.

Firmin prit le journal, et, feignant de se tromper, lut tout haut,
malgr les protestations du juge:

       *       *       *       *       *

_Notions gnrales de philologie_ (suite).

(1) La locution de slang  quoi nous avons fait allusion dans notre
dernire feuille n'est autre que la mtaphore dont on rencontre un
exemple dans cette apostrophe d'un roman connu: Begone! There's a good
Siam for a licking in the rain qui se peut traduire: Allez au diable,
gentilhomme de potence!

(2) n'tant sans doute pas utile de faire ressortir le double sens du
participe licking qui veut  la fois dire torgnole et action de
lcher; ni la force de cette image digne de Villon lcher la pluie 
propos d'un pendu qui tire la langue dans l'hiver tnbreux;

(3) Siam quivalant d'ailleurs  l'ancien terme d'argot parisien
rupin qui remonte au moins au XVIIe sicle (Cf le lexique de
_Cartouche_ ou le _Vice puni_, pome hro-comique, 1701) qui prsente 
peu prs le mme sens, aujourd'hui, que: gentleman, homme lgant,

(4) dont les Anglais, en vertu de ce progrs inverse qui ramne leur
langue au monosyllabisme,

(5) ont fait gent',

(6) qui se trouve rappareill  l'adjectif franais: gent, e,

(7) et au substantif des langues d'oc entou

(8) dont on a form le proverbe barnais Jentous dab entous,

(9) qui fait penser  la loi des XII Tables porte contre les mariages
mixtes: Patribus cum Plebe connubii nec esto.

(10) Il serait d'ailleurs impertinent d'tablir un rapport rigoureux de
la toponymie asiatique d'une part, au slang siam ou au franais
populaire pquin de l'autre. Il faut se rappeler que celui-ci ne tire
point son origine de la capitale chinoise. Il s'apparenterait, plus
vraisemblablement, au pecq, pecque: niais, niaise des langues d'oc.

(11) qui, du reste, se retrouve dans le franais ancien.

       *       *       *       *       *

--Ce sont l des vrits qu'il est bon de rpandre, conclut Firmin, en
ajoutant aussitt, d'un air de surprise: Mais ce n'est pas de vous,
Monsieur le Juge de paix. C'est sign: Dessoucazeaux, auteur du
_Vocabulaire des locutions crmonielles chez les peuples ibriques_,
petit in-12, chez Ribaut,  Pau.

--S... Nom de Nant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article
est plus haut, voyez: _Une calotte aux calotins_.

--Je me disais aussi... rpondit paisiblement Firmin, en reposant le
journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait
sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur
Lescaa?

Celui-ci, pour toute rponse, laissa filtrer sur le tailleur-pote, sous
des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin.
C'est que ce magistrat, aid de sa femme, qui faisait songer  des os
conservs dans du vinaigre--tous deux passaient leur vieillesse
avaricieuse  s'occuper sans discrtion de leur prochain. Du creux d'une
sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais
gaye de leurs jeux, et dont les volets taient clos sur le Saleys,
renseigns sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un
devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aim mieux ne pas savoir;
ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrtes infortunes que
l'on voudrait se tenir  soi-mme caches. La poste leur y tait d'un
puissant secours, quoi qu'on prtendt de leur correspondance qu'ils
laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.

Aussi bien y a-t-il longtemps,  Ribamourt, que la lettre anonyme a
remplac les arquebusades. Et nanmoins, tant elle fut, en son temps,
dchire aux guerres de religion, la place en a gard les haines, avec
on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les
crneaux, qui en semblent dfendre l'ordure, font voir encore Albret de
gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une glise
fortifis, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus
tout, deux cultes ennemis dont la lutte sculaire se cache mal sous le
masque de la politique. Petite cit si malpropre que l'Ouze semble
recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer 
Ribamourt, et se faire lente parmi ces prs onduleux--dont quelques-uns
sont comme la poitrine renverse d'une jeune femme qui dort.




CHAPITRE II

LES MORTIRIPUAIRES


De l'autre ct de la Loire, les hommes passent au caf une grande part
de leur temps. C'est l que, sous la rose, on les entend discourir de
soi-mme, du Prince, ou, plus secrtement, de leurs plaisirs; et
confesser  pleine voix des mystres que personne autour d'eux n'a souci
d'entendre. L'apritif surtout est propice  faire de l'estaminet un
agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres
d'absinthe. C'est l'heure o chacun parle, et nul n'coute. On
dlibre.

Vitalis et son compagnon s'y tant rendus de bonne heure, il n'y avait
encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Ptrarque
Lescaa, sur la terrasse, qui relisait son article. Il accompagnait
cette dlectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout 
coup trouble par les clats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de
l'autre ct de la rivire, dans le quartier Saint-loi.

--Bonjour. Vl les griots, dit un homme couleur de brique,  figure de
soldat, qui s'assit  leur table.

--Bonjour, mon capitaine, rpondit Vitalis. En effet, ce sont eux.

On voyait les musiciens, en bel ordre, gravir le poncelet qui,
par-dessus les eaux graisseuses du Saleys, unit la rue de
l'Empereur-de-Russie (ci-devant des Esclopiers)  la place Jeanne. Ils
marchaient avec noblesse, les plus petits, d'un air hroque; cependant
que tintinnabulait, comme une mule d'attelage, sous les mdailles de
clinquant, la bannire de la Fanfare, toute rouge et qui portait crit
en exergue du cochon rampant de ses armes--emprise des jambons dont
Ribamourt tire sa gloire--ces mots en latin d'or: _Virtutis Proemium_.
Mais quelle vaillance, certes, il fallait, pour jouer si excrablement
une si excrable musique.

Un paysan, apparemment fait de parchemin et de noeuds, la portait
appuye sur son ventre, tandis qu' lentes, longues enjambes, une
espce de gant roux, tenait sa droite en jouant du hautbois. Le
chalumeau, qui nasillait dans sa bouche, avait l'air d'un sucre d'orge,
et quand il s'arrtait d'y sucer, on voyait, au fond de sa barbe,
tinceler son sourire, comme une salamandre dans le feu.

--Tiens, le patron tait revenu de la pche, observa Vitalis, en
apercevant ce buisson de flamme.

La gauche tait tenue par l'horloger du lieu, poupard chauve,
extrmement cocu, qui semblait plac l pour contraster au notaire.
Quelques bicyclistes, des gamins, deux portefaix de la gare, ivres en
perfection, qui se tenaient par la taille, achevaient le cortge, qui se
tut en abordant la place Jeanne. Et l, tous, avec des regards dont la
frocit se fixait sur un ennemi qui par son absence trahissait assez le
peu de son coeur, firent retentir la _Mortiripuaire_, hymne: Fiers
neveux! en disait le refrain,

    Fiers neveux des Francs Ripuaires,
    Courons, en vrais rpublicains,
    Dfendre, la main dans la main,
    Les privilges de nos pres.

Vers 53, on y avait introduit une variante, qui fut abandonne en 72.
Les deux vers mdians disaient alors:

    Courons dfendre l'Empereur,
    Et, fruits d'une antique valeur,... etc.

De nos jours, un instituteur radical-socialiste avait encore essay d'un
nouveau texte, mais qui ne plut gure qu'aux sandaliers. Enivrs de
lyrisme, et du Bacchus acide de leurs vignes, on les entendit d'ores en
avant, dans quelqu'un de ces chais troits, o par le soupirail, un
oblique rayon du couchant rveille les moucherons du vinaigre,--et qui
hurlaient:

    Compagnons mortiripuaires,
    Fils de la solidarit,
    Courons dfendre en libert
    Les privilges de nos pres.

Ces vers font allusion aux mines d'tain de Ribamourt, dont le produit,
pour une part obscurment fixe depuis le rgne de Gaston-Centulle, par
des procs en grand nombre contre l'tat, la ville, l'Administration des
mines, appartient, par primogniture aux descendants de la communaut
des Part-Prenants. Ceux-ci,  force de litiges, de meetings, de comits,
de brochures, avaient fini par se prendre pour un membre important de la
France. Toutes ces confuses controverses, tant de sottises, et ce peuple
riche en prtentions comme en crasse, importunaient Vitalis, encore
qu'il ft Part-Prenant, et perut, de ce chef, jusques  vingt-cinq
francs dans les bonnes annes. Mais il ne concdait point que cette
mainmorte institut une noblesse.

--Vous allez voir, dit-il au capitaine Laharanne, qu'ils vont encore
nous courir avec leur tain, leurs eaux, leur partage.

Les fontaines issues de la mine, et qui, par ainsi, appartiennent aux
Part-Prenants, sont, depuis trois quarts de sicle qu'un pharmacien
homme d'esprit les a dcouvertes, en usage contre les maladies
nerveuses. Elles gardent mme,  travers les caprices de la mode, une
clientle assez nombreuse et qui fait toute la fortune de Ribamourt.
Mais les sandaliers du lieu, qui forment la majorit des propritaires
de la mine, peuple d'ignorants, de paresseux, d'ivrognes, et qui ne
tirent rien, eux, des trangers que la location des sources, exploites
au prjudice du minerai, se plaignent,  grand tapage, de perdre  la
combinaison. Il n'est point vrai, d'ailleurs: l'tain, de nos jours, ne
se vendant plus gure, au lieu que la Socit des Sources
Neurasthnothrapiques, les paye de vingt  trente francs par tte,
selon l'anne.

--Encore si a me rapportait deux pistoles par an, comme  vous,
rpondit le capitaine, qui plaisantait souvent de sa bourse. Il l'avait
aussi lgre que la tte, avec un nez busqu, des yeux couleur de
saphir, un jargon rapport pour la plus grande part de l'arme
d'Afrique. Sa femme, personne sans clat, excellente et pleine de
mlancolie, l'entourait d'une affection qui avait naturellement l'air
d'tre inconsolable.

La Fanfare s'tait dbande, aprs avoir exhal ses derniers accents
devant les myrtes en pot de la terrasse, tonnante flore nourrie d'une
absinthe mle au venin du bitter, et qui ne voulait pas mourir.
Quelques musiciens entouraient le tailleur-pote, en lui bourrant le dos
de leur sympathie. Les: Dio Bibann! et les: Dio me da! se croisaient
dans l'air.

--Ernatou, ordonna Me Beaudsyme au porte-bannire, qui, d'autre
part, tait son piqueux, tu rapporteras l'Oriflamme  la mairie. Et
puis, reviens boire une pinte.

Le taciturne valet, qui ne parlait gure qu' ses chiens, s'loigna sans
rpondre, ayant, pour marcher plus  l'aise, mis la bannire sur son
paule, telle une pioche, tandis que le notaire venait s'asseoir entre
Vitalis et M. Laharanne.

--Eh bien, capitaine, quoi de neuf, demanda-t-il de sa voix pleine, qui
sonnait comme le bronze.

--Pas grand'chose. J'ai eu l'honneur de conduire votre femme  Hars--et
la mienne au diable, en revenant de chez les Sainte-Mary qui s'taient
remiss ailleurs.

--Bon, rpondit Me Beaudsyme  travers son grand sourire, quand le
gibier vole de compagnie, c'est qu'il n'y a plus bataille.

--Oui, il parat que la petite baronne a pardonn encore. a durera ce
que a pourra, mais pour l'empcher de courir, celui-l, il faudra lui
casser une patte.

A ce moment, un vieux homme, dont les yeux dormants taient dmentis par
sa bouche caustique, survint et dtourna le discours. C'tait le
philologue Dessoucazeaux, maire de Ribamourt.

--Vous avez su, demanda-t-il d'un air de mystre.

--Su quoi?

--L'Onagre ralise.

Ces paroles, dites en manire d'nigme entre haut et bas, offraient sans
doute un sens prcis aux quatre ou cinq personnes qui taient  porte
de les entendre. Aucune n'en parut heureusement affecte. Aucune, non
plus, n'en marqua de surprise. Firmin de Mesplde toussa; le capitaine
fit une espce de grimace; et l'on aurait pu voir tomber, comme un
masque qui se dnoue, le beau sourire de Me Beaudsyme.

--Qu'en sait-on, rpondit-il enfin. Moi, j'ai de bonnes raisons...

--Tut, tut, fit M. Dessoucazeaux qui examinait sa manche rape comme si
elle et t un texte d'autrefois. Moi, j'en ai de mauvaises de Pau. M.
Lescaa y fut, l'autre jour, voir quelqu'un que je sais, lui disant, en
substance, qu'il tait las des affaires et plus encore des gens; qu'il
n'avait pas ferm sa banque, voil dix ans bientt, pour y travailler 
blanc; qu'il allait faire recouvrer ses crances par un avou ou quelque
homme d'affaires (nous saurons bientt qui, oui, bien assez tt); enfin,
qu'il voulait avoir son argent entre les mains, avant de mourir, et
laisser du solide  ses hritiers.

Le juge de paix grogna; et l'on s'aperut qu'il s'tait rapproch, entre
tant, des causeurs. Mais l'attention tait trop bande ailleurs pour
qu'on songet,  cause de lui,  se tenir sur la rserve.

--Tiens, c'est vous demanda pourtant l'rudit, quel convent vous amne?

--Ah ouiche, ses hritiers, s'exclamait en rponse M. Ptrarque Lescaa.
Je pense qu'il n'est pas autrement press de leur fournir des pptes.
D'ailleurs, je m'en contrefiche.

--D'autant plus, observa M. Dessoucazeaux, que vous tes plus g que
lui, n'est-ce-pas?

--Eh, qui vous parle de moi?

--Je vois. Ce n'est qu' propos de Vitalis, ce que vous en disiez.

--Vitalis! riposta le juge avec aigreur. Il y a de plus proches parents
que lui, je suppose.

Plusieurs lignes d'hritiers menaaient cette fortune  des degrs
ingaux. M. Diodore Lescaa passait pour trs riche, et l'tait bien plus
encore qu'on ne croyait. Seul neveu de banquiers, d'armateurs, dont plus
de deux sicles avaient accru l'opulence, et Ribamourt, d'o ils
sortaient, toujours craint les puissantes serres qui la tenaient au
ventre,--financier comme eux, mais  sa guise, et de haut, orgueilleux,
nomade, aux dangereux caprices, il avait attendu cinquante ans pour se
poser. Quand la nuit tombe, l'aigle de mer qui ferme ses yeux d'or,
regrette-t-il sa journe, et, de la chasse o planrent ses ailes,
l'horizon creux? M. Lescaa n'en fit  personne ses confidences. On et
dit seulement quand il fut vieux, qu'il vout plus de vigilance  des
biens qu'on ne croyait pas qu'il et amoindris.

--Plus prs ou plus loin, toujours y en a-t-il beaucoup d'autres, reprit
le maire. Je comptais tout  l'heure dix-sept foyers, o se rallume,
chaque matin, la mme esprance avec le feu. Vous en faut-il la
nomenclature, monsieur le Juge de Paix? Nous avons les Lartigue-Lescaa,
les Lescaa-dits-Tournema, les Lescaa-Berry, de Bayonne, et les
Lescaa-de-Casteviel, et tous les Hardibieilh-Lescaa, et tous les...

--Oui, oui, gronda Ptrarque. Mais je me demande seulement s'il est
aussi immensment riche qu'on dit.

--Quant  , dit le notaire d'un air sombre, n'en doutez pas.
Dites-vous bien qu'il pourrait avoir, dans sa cave, quatre ou cinq fois
plus d'or, peut-tre, que vous n'en voyez en rve.

--L, l, dit Firmin au magistrat, que ces paroles avaient mis en danger
de congestion. Qu'est-ce que a vous fait, puisque vous n'en aurez pas
l'embarras.

Du rouge, M. Lescaa avait pass au bleu. Le sang l'empchait de
rpondre: il tourna le dos, et s'en fut. M. Dessoucazeaux reprit:

--C'est un animal rare, nous enseigne Buffon, que l'Onagre, orgueilleux,
farouche d'humeur avec cela, et de pelure bigarre. Si vous l'aviez
vu,--il y a longtemps de cela--un jour que le Conseil municipal lui
avait, de pure malice, refus je ne sais quoi. Il ne disait mot, il
regardait ses mains: vous savez, ces grandes mains, et blanches, o les
veines font un filet bleu. On et dit qu'il y tenait Ribamourt tout
entire, comme une niche d'oiseaux qui crient. Mais,  moins de les
touffer, il ne pouvait faire qu'on se tt, ni qu'on l'aimt.

--Bah, interrompit le notaire, plus gament: vous nous la faites au
romanesque, Dessou. Buvons, plutt. Un export, capitaine?

--Choua, choua.

On trinqua nanmoins; et le juge de paix, qui tait revenu:

--Tiens, dit-il, voil une particulire qui ne sera pas  la noce, tu
sais, si ton parrain boucle.

Vitalis,  qui s'adressait ce discours, reconnut au mme instant, sur la
place, Mme de Charite et sa fille qui descendaient de voiture.
C'tait un boguey trs haut sur roues, et qui fit dcouvrir  Sabine
descendante une jambe aussi pure que la courbe d'une harpe. Et le jeune
homme, offens peut-tre que ses yeux ne fussent point les seuls o se
dessint le charme de ce contour, reporta sur Ptrarque des regards tels
que celui-ci dtourna aussitt deux prunelles en vrille, dont la couleur
diffrente, s'ourlait ou se voilait de rouge.

--Jolie, remarqua tout  coup une voix aigu, trs jolie. Mais un peu
maigre pour moi.

C'tait Lubriquet-Pilou qui entrait en scne, et soit qu'il parlt de
Sabine ou de sa jambe seulement, un rire universel accueillit cette
opinion du Sducteur  titre d'office.

--Et il s'y connat, le b....., ajouta Me Beaudsyme, qui attribuait,
avec tout Ribamourt, mille nuits d'aventure  ce nabot cras sous sa
renomme, dont on n'apercevait d'abord que le ventre, et deux oreilles
en pointe: les oreilles du satyre, comme lui-mme disait  sa seconde
bouteille de piquepoult, au cours d'un de ces beaux aprs-midi o les
Mortiripuaires, par petits groupes,--l'un d'eux portant au fond d'une
besace, sur l'paule, de la morue, du fromage de chvre, un quignon de
pain--gagnent leurs vignes, pour y boire jusqu'au soir, dans l'ombre
vineuse, tandis qu'un rayon du soleil qui tombe jette,  travers le
soupirail du chai, une charpe de gloire.

--On n'est pas sans en avoir trouss quelques-unes, reprit
Lubriquet-Pilou, en caressant avec complaisance de ses doigts replets
une moustache rare et rase. Mais je tterais bien aussi celle-l, _si
poudi_.

On ne savait toujours pas s'il parlait de Sabine, ou de sa seule jambe.
L'un ou l'autre offensait mmement Vitalis, dont Mlle de Charite
avait t la bonne amie, quand il portait culotte encore, elle des
pantalons brods, dont,  la vieille mode, le bas dpassait les jupes.
Car Mme de Charite, qui tait traditionnelle pour ses filles,
habillait leur enfance aux restes dmods de la sienne; et les
dshabillait, au moindre accs d'humeur, pour les fouetter toutes deux,
encore que d'ge ingal, avec un clat qui remplissait longtemps la
maison.

--Ces dames n'ont donc plus de groom, observa le vieux Dessoucazeaux.

--C'est peut-tre son jour d'tre jardinier, persifla Ptrarque; ou de
sarcler la pelouse.

--Bon, a ne doit pas vous gner beaucoup, rpliqua Vitalis assez
brutalement au juge, que, pour cause de malpensers, on n'invitait plus
chez Mme de Charite. Le notaire s'aperut de son humeur.

--Voulez-vous, si, comme je suppose, Mme de Charite veut aller  la
Banque, l'avertir que M. Lescaa--le vrai--n'est pas revenu d'Orthez?
Vous pouvez le lui dire de ma part.

Le jeune homme remercia son patron d'un sourire, et courut vers les deux
femmes qui, se trouvant seules en effet, taient en train de donner
leurs ordres  un palefrenier vieil et bossu, mais leste et vigoureux
encore, qui faisait office de lad  la _Vache Couronne_. Cette
htellerie, dont la faade  poutres noires et le pignon en escalier
avaient gay prs de deux sicles la place Jeanne, venait d'tre mise 
bas et laidement reconstruite  l'enseigne de l'_htel des Princes et du
Commerce_. Ce n'est que sur quelques terrailles d'Oloron que s'y voyait
encore la vache dont Ribamourt a drob jadis le blason d'Ossau; non
plus qu'elle ne pendait sur l'enseigne sonore: de gueules sur champ
d'or et clarine d'azur--avec le cri de la Valle: Bibe la
Baque!--partie d'un cochon au naturel, que les peintres du cru,
ordinairement, accompagnaient d'un bouquet de laurier-sauce, et du
calembour franco-latin: Sus! Sus! qui tait le cri de Ribamourt.

Vitalis, cependant, s'tait dcharg de son message, que Mme de
Charite, parut accueillir avec humeur  la fois et condescendance, tout
en redressant sa taille, son riche corsage, son double menton. Mais
Sabine--ou Guiche, plutt, comme on l'appelait d'habitude,--fit meilleur
visage  son compagnon d'enfance.

--Qu'est-ce que nous allons faire, demanda sa mre?

La jeune fille tira sur sa jupe turquoise, qui tait courte jusqu'
l'indcence, et que la voiture, en outre, avait fait remonter. Puis elle
haussa les paules, et rpondit:

--Toi, je ne sais pas. Mais moi, j'ai affaire au Jardin Public. Vitalis
sera bien suffisant pour m'accompagner--s'il veut.

Sans deviner pourquoi, depuis un instant, elle le sentait irrit contre
elle et lui fit un sourire. Mais il s'inclina sans rpondre; tandis que
Mme de Charite qui le contemplait sans bienveillance, encensait sous
les plumes de son chapeau, comme un cheval de catafalque.

--Je ne doute pas que M. Paschal ne soit un excellent guide. Mais toi,
que vas-tu faire au Jardin public?

--Boutique, expliqua-t-elle: pierres des Pyrnes. Valentine La
Fresnaye. Discrtion perdue avec vicaire Saint Pons de Grve. Clrit
galement. Fume-cigarettes aventurine. Amitis. Lettre suit.

Et sur ces tonnantes paroles, Guiche s'envola.

--Il me semble, fit sa mre plus doucement, que tu pourrais... Mais elle
s'aperut qu'elle tait seule. Que faire  prsent de son aprs-midi? En
soupirant Mme de Charite prit le chemin de l'glise, refuge
ordinaire des dames,  la province, qui sont seules. Au tournant, elle
vit Sabine dj lointaine suivie de Vitalis qui avait l'air de ronger
son frein; puis tous deux s'arrter:

--Enfin, disait-il,  quoi pensez-vous de parler  votre mre sur ce
ton?

--Je pense  mon enfance, rpondit la jeune fille avec une pointe
d'amertume.

--Moi aussi, quand je vois un paquet d'idiots lorgner cette moiti de
robe qui laisse voir vos..... jarretelles. On dirait qu'on l'a fait
faire dj trop courte l'autre anne, pour vous donner le fouet plus
commodment.

Et il ajouta, rageusement:

--Je donnerais deux sous pour que votre maman vous le donne encore.

Guiche rougit un peu, et regarda Vitalis  travers la grille de ses
longs cils, en observant avec un bizarre sourire:

--Ce n'est pas cher.

L'ombre des acacias enveloppait d'un glacis transparent le bistre de son
visage, et faisait virer les bleu-verts de sa courte jupe:

--Ne me criez pas, dit-elle. Et quant  maman, c'est bien son tour.
Dj, l'anne dernire (au fait, y tiez-vous, demanda-t-elle avec un
air de ne pas savoir) j'avais commenc  la dmanteler un peu. J'ai des
jupes longues, voyez-vous...

--Non, je ne vois pas, interposa Vitalis toujours irrit.

--...Et le temps n'est plus o je me rfugiais derrire vous, quand
j'avais mis du sel dans le bocal  poissons rouges, ou donn le vieux
Bordeaux au vieux pauvre.

Guiche se tut et regarda l'autre rive de l'Ouze, borde de maisons, et
dont on entendait en amont gronder sourdement le barrage. La demeure
d'en face, laide, crase, et qui laissait couler, le long du mur, ses
hontes dans la rivire, tait flanque en aval d'une tonnelle ruineuse,
dont le treillage laissait mourir un lambeau de vigne. Une vieille
femme les y considrait avec attention,  travers une lorgnette,
cependant qu'auprs d'elle un cochon de belle venue appuyait son groin
sur le parapet.

--Est-ce que ce n'est pas la maison de ces affreux Ptrarque, demanda la
jeune fille?

--Oui, et Mme Lescaa elle-mme.

--Cette souillon, avec son petit!

--Voulez-vous bien vous taire. Une personne de si bonne famille... Son
pre tait un armateur de Bordeaux, qui a fait banqueroute.

--En vrit. Et son compagnon?

--Lui, la fera  la Nol.

--C'est bien eux, n'est-ce pas, reprit Sabine, je veux dire: M. Lescaa
Ptrarque et sa femme, qui crivent des lettres anonymes?

--C'est bien eux, et nous allons leur en donner matire, je pense, car
la vieille nous apprend par coeur.

--Je ne sais ce qui me retient de vous embrasser devant elle, pour lui
donner un canevas au moins,  la dame de bonne famille.

Le jeune homme recula un peu.

--Je vous fais peur, demanda Guiche, et se mit  rire.

--Non pas vous. Les Ptrarque.

Ce n'tait vrai qu' demi. Il pensait  Basilida, plus jalouse certes de
Sabine que de toutes les servantes de Ribamourt. Mais la jeune fille,
changeant de sujet, indiqua hors de la ville, plus bas que la dame au
cochon, deux girouettes par dessus des charmilles, et le comble d'une
toiture haute, vaste et noire. Plus bas un mur appareill de pierre et
de brique, un mur triste et beau dont la base empatte tait fleurie de
paritaires, donnait  pic sur le Saleys o l'Ouze venait de se
confondre. En retour d'angle, on apercevait,  travers une grille 
rinceaux,  fleurs-de-lis, une cour pave  galets de couleur, o des
buis taills en boule, des pyramidions de myrte traaient des
arabesques. Prs du portail, o le vide d'un cusson dtruit soutenait
encore le casque bourgeois de l'cuyer, deux lvriers  long poil se
faisaient pendant, pareils  des chiens de marbre si l'un d'eux,  ce
moment mme ne s'tait lev en billant.

--En effet, dit Sabine: c'est pas trs drle chez notre parrain.

--Non.

--Pourquoi y demeure-t-il?

--C'est la maison de sa grand'mre: vous savez, les Bouchefer-Ducasse.

--Ah oui, les fameux Bouchefer-Ducasse, comme on dit toujours... quand
parrain est l. Qu'est-ce qu'ils ont fait, donc.

--C'tait des Huguenots--avant Louis XIV--qui ont fait la guerre.

Et il ajouta, scandalis peut-tre:

--Vous ne savez donc rien? Nous en descendons, l'un et l'autre. Le plus
clbre qui tait lieutenant de Montgommery,  la prise d'Orthez:
Ducasse Botte-de-Sang, on l'appelait.

--Tout a, conclut Sabine, c'est de l'histoire. Allons-nous en.

Ils furent au Jardin public. Dj le soir en allongeait les ombres, dans
l'or d'un couchant qui poudroie.

--Bon! la boutique aux pierreries est ferme, dit-elle, en observant:

--Je le savais du reste.

--Qu'est-ce que c'est donc, demanda son cavalier, cette histoire de
fume-cigarettes.

Sabine pouffa. Presque aussitt, reprenant son srieux, elle appuya sur
le jeune homme la pointe de son regard.

--Il ne faut pas me croire Vitalis,--quand je parle aux autres.

Et tandis qu'il restait de nouveau interdit:

--Promenons-nous, dit-elle. Maman ne me plaquera pas  Ribamourt,
j'imagine. Du reste, ce n'est pas si loin. Et sentez-vous comme les
arbres sentent. Au lieu qu' Paris ils sont inodores, insipides... et
solidifis par Raoul Pictet, de Genve.

C'est un peintre? questionna Vitalis, qui avait failli n'tre pas
bachelier pour cause de sciences physiques.

--Bien sr, dit Sabine, dont un sourire, en fuyant, couda les lvres.
Ah, que le soir est beau, chez nous. Regardez, de ce ct-l,  travers
les branches, la rivire qui se cache, et qui reparat. On dirait les
morceaux d'un miroir. Et puis, trs loin, une grande colline rose,
transparente, qui barre la valle.

--C'est la Pne de Mu.

--Je ne sais pas, rpondit-elle, mais il y doit faire heureux. En haut
des montagnes, l'air est si bleu et lger, si... volubile, que les
bergers, quand ils pensent, c'est  travers les roseaux de leur flte;
et que la peine ne leur pse jamais au coeur. C'est qu'ils l'ont comme
ce duvet qui vole sur les prairies, l't.

Mais Vitalis tait plus attentif  Guiche qu' la nature. Les paysages
ne l'avaient jamais merveill, et celui-ci, pour le retenir, lui tait
trop connu. Au lieu que Guiche l'enfant qu'il avait vu partir trois ans
en , voici qu'il la retrouvait femme devenue. Et il restait troubl de
son langage, comme devant l'nigme de sa face, ou les caprices d'une
sensibilit toujours en veil. Elle le faisait, lui aussi, songer au
duvet des chardons, qui s'envole tour  tour ou se pose, quand le jour
est trop chaud, le ciel trop bleu, et que la brise semble n'tre que le
soupir de l'universel amour.

C'tait pourtant, chez Sabine de Charite, avec certaines allures de
jadis, la mme voix, aussi acide qu'une oseille mche, aigu et frache
qu'un jet de glaeul; de mme qu'il pensait retrouver la camarade de ses
vacances d'autrefois, ardente  jouer,  s'apitoyer,  rire sans clats,
dans la jeune fille matresse aujourd'hui de son port: chose nouvelle,
familire pourtant, qu'il ttait, pour ainsi dire, en s'tonnant de la
reconnatre.

--A propos, reprenait-elle: et mes chiens que j'aime? Y a-t-il longtemps
que vous les avez vus?

--Vos chiens, fit le jeune homme d'un air de doute... Ah, oui.

--Quoi, est-ce que vous les auriez oublis? Et la ballade que nous en
avons faite.

Elle leva un doigt:

--Voyons. Il y a... Qu'y a-t-il?

--Il y a, chercha Vitalis. Ah oui: il y a U

    --...D'abord, il y a U
         Sinistre aux gens furtifs.
         Et sa femme Bottine
         Que les Anglais s'obstinent
         A appeler Biauty.
    --...A appeler Biauty
    --...Et je cote trois francs.
         Qui cota trente sous,
         Et puis Monotonto,
         Qui a tant de poil dessous
         Et tant de poil dessus,
         Qu'on s'en f'rait un paletot.
         Ou bien un pardessus.
    --...Ou bien un pardessus.

--C'est bien, dit-elle; mais ne les oubliez plus: c'est toute ma
famille. Avant-hier, j'ai pass l'aprs-dner avec eux, dans la prairie.
Maman avait des gens que je ne voulais pas voir. Nous tions seuls, les
cinq, avec de l'espace autour et l'odeur du regain. C'est si bon de se
tenir mal, avec ses dessous au grand air, des chiens qui vous lchent la
figure et de l'herbe qui vous entre dans les bas. On est ivre. On
voudrait embrasser la terre.

--Comme Brutus, dit niaisement Vitalis.

Elle le regarda avec un peu de surprise, et aussitt, il regretta sa
phrase, qu'il jugea digne du _Soleil d'tain_.

On y continuait d'ailleurs  discuter Mlle de Charite; et M.
Lubriquet-Pilou, en lissant de ses doigts les poils clairsems de sa
moustache,  faire son cours. C'est l'endroit o il brillait beaucoup
plus qu' la pratique. Mais il tait seul  le savoir. Et qui aurait pu
croire qu'un homme appel Lubriquet ne passait point le crpuscule 
embrasser les bonnes dans les corridors, ou  presser quelque grisette
sous la feuille? On et dit que Ribamourt lui avait dlgu vraiment
les fonctions de Grand Sducteur, dont ses amis lui donnaient le titre.
Et ne fallait-il pas un coupable au moins qui reprsentt ses plaisirs,
et l'amour, dfendus par la mdisance  tous les autres? Lieu commun des
estaminets, propre  l'quivoque des tables de famille; comme aussi, sur
le parvis des glises, aux conversations d'enterrements, M.
Lubriquet-Pilou c'tait l'ilote de la cit, mais un ilote ivre d'amour
et que l'on couronnait de roses.

Quant  lui, cette lgende qu'il portait  travers la vie, un peu comme
une croix, oh, qu'il l'et souvent dpose avec joie. Ou bien, il lui
semblait tre le Juif Errant, et qu'une voix lui crit sans cesse:
Marche. Marche. Tandis que c'tait elles, ces cratures qui, au lieu
de lui, marchaient, comme on dit, marchaient. Depuis plus de trente ans,
il lui avait fallu courir aprs elles, voire au devant, en n'ayant peur
de rien, autant que de les atteindre. Ce n'est pas trs dangereux, une
fille, quand on la courtise  deux ou trois ensemble. Un air de
cavalier, alors; des mains au hasard rpandues, ou mme un secret 
l'oreille, tout cela ne cote gure. Mais de la suivre seul, le soir,
sous les arbres de la promenade, parce qu'on vous aura dit, comme  un
chien de chasse: Allons, Pilou! Quelle chose... surtout, quand, aprs
vous avoir, d'un air d'innocence, entran  l'cart--ah--quand elle se
retourne, avec cet air d'interroger, d'attendre... D'attendre quoi?

Certes, plus d'une de ces beauts, qui, soi-mmes, se dvouaient au
Minotaure, plus d'une, et due, s'tait dit que de pareils taureaux,
les boucheries sont pleines. Peut-tre mme l'avait-elle redit  quelque
camarade. Mais quoi, ces taches s'effaaient bientt, sans s'tendre. La
lgende reprenait son clat.

Et qui ne s'y employait? Sa femme mme, morte de mlancolie aussitt sa
fille capable de la remplacer dans le mnage, s'tait sacrifie toute sa
vie, avec un sourire que l'on sentait tout prs des larmes,  la gloire
du foyer: C'est plus fort que lui, disait-elle; et il ne peut pas s'en
passer. a lui vient de son pre qui tait la mme chose que lui.

Car la lgende tait rtroactive: don Juan refaisait son pre  son
image.

--Est-ce que vous n'exagrez pas, lui disait parfois le cur
Cassoubieilh, que les confessions du Sducteur, o il n'osait faire des
vanteries, tenaient au courant du secret de sa vertu. Mme
Lubriquet-Pilou, que de tels propos mcontentaient, hochait la tte en
rponse, tant de ces pouses qui ne veulent pas tre consoles. C'est
avec reconnaissance, mais tristement, qu'elle recevait parfois du
bonhomme les miettes, comme elle croyait, d'un repas, dont c'tait
presque tous les services.

Veuf aujourd'hui, dor d'un dclin de gloire, M. Lubriquet, fermier
honoraire d'octroi en retraite, trsorier des Bains jouissait d'un
pass dont l'clat boral ne nourrissait plus de chaleur, mais
blouissait encore. Une tendresse trs connue, que lui avait voue
Mlle de Lahourque, du bureau de tabac,--vierge assez bien conserve,
 qui l'on supposait des conomies--jetait une dernire aurole autour
de sa face boursoufle, tache de rouge, o ses yeux tout petits, sans
cils ni paupires, avaient l'air de deux ttes d'pingle en verre bleu.
Et il continuait  trancher en matire de coeur, comme aussi les
noeuds de cette casuistique de la sduction qu'il n'y a pas de
Franais, ni des plus retenus, qui ne l'agitent. On et dit, sur cette
terrasse d'estaminet, qu'il prsidt une Cour d'amour.

--Au fond, continuait-il, cette petite... je ne dirais pas non, c'est
clair; quoiqu'il y ait des pcheurs, s'ils prennent du fretin, qui le
rejettent  l'eau. Mais aussi, c'est qu'elle a un peu l'air d'un
insecte. Et puis, ce teint  l'espagnole.

--Eh, eh, observa Firmin: il y a de plus laids visages. Celui-l, on
dirait qu'on l'a sculpt dans une olive. J'aime les olives, moi.

--Hors-d'oeuvre, dit M. Dessoucazeaux. Et tu as beau dire, celle-ci
n'a pas assez de sang aux joues. Cela force  penser au reste.

On se mit  rire; mais Lubriquet reprit d'un air rveur.

--Ah, si vous aviez connu la mre. Et quel balcon. Aujourd'hui encore,
je l'aimerais mieux. Une femme de son ge, c'est confortable; elle sait
ce qu'elle fait.

--Bon, bon, fit quelqu'un. On sait aussi que vous n'en tenez plus pour
les primeurs.

L'allusion  la buraliste le chatouilla doucement:

--Ce n'est pas cela, protesta-t-il, en se caressant de nouveau la
moustache avec l'index, tandis que la rotondit de son oeil se
baignait d'un rve. Non, ce n'est pas cela. Mais ces petites filles,
qu'est-ce que vous voulez; c'est trop jeune vraiment, c'est bbte, a
n'a got de rien.

--Got de rien! s'cria Me Beaudsyme. Ah a, Pilou, vous n'avez donc
jamais mordu dans un citron?

M. Lubriquet se prit  sourire, comme d'avoir compris. Et le notaire,
avec ses luisantes dents, avec ses lvres o la langue sans cesse avait
l'air de lcher un piment, et tout ce poil en feu autour du visage, avec
sa lavallire d'carlate: il avait l'air d'un loup rouge, d'un bon loup
qui rit au fond du bois.




CHAPITRE III

LES DVOTIONS DE BASILIDA


Telle que dans sa bordure une image en relief, Mme Beaudsyme, toute
droite sous les panonceaux, hsita un instant devant la rue aveuglante
et terne comme une piste de craie sous le soleil. Et de sa belle main
refermant la porte, elle prit le chemin de l'glise.

Les drglements d'une pit qui ne s'accordait plus aux lois de sa
religion la ramenaient sans cesse auprs des autels. Mais c'tait pour
ne trouver pas dans l'ombre des votes plus de repos qu'aux ardeurs de
la volupt.

Soumise  des entranements contraires, elle ne les pouvait concilier
que par le mensonge, et le doyen de Sainte-Marthe, son confesseur, tait
le dernier  qui elle s'en pt confier, quand mme, pour la conduire 
travers tant d'cueils, il et t autre chose que le pasteur de petite
ville dont on imaginera sans peine l'me, le visage, le ventre panouis,
toute l'ambition borne aux limites de sa cure.

Ce bonhomme pour qui la mystique n'tait que pieux venin, et l'asctisme
des livres surnaturels, prilleuse acrobatie, ce confesseur mal
accoutum aux fautes complexes n'en aurait pas cru sans effort Mme
Beaudsyme  l'entendre avouer que depuis deux ans c'est en tat
d'adultre qu'elle approchait la Sainte Table. Non pas que la crainte du
scandale la contraignit  ce sacrilge autant peut-tre que la faim des
sacrements; et peut-tre que c'et t dans son coeur une autre espce
de sacrilge que renoncer sa passion, ne serait-ce que des lvres. Plus
encore que son amant, elle aimait son amour, et s'y voulait rouler,
comme une abeille dans la semence d'une fleur, jusqu' l'ivresse.

Mais quand mme elle ne gardait de la religion que les dehors du culte,
ou bien des sacrements, comme l'avouait son repentir, affreusement
corrompus, c'tait quelque chose encore pour cette catholique
passionne, qu'avait catchise, enfant, une grand'mre espagnole. Tout
au moins y satisfaisait-elle des habitudes d'agenouillement, l'amour de
s'humilier et ce mysticisme de la chair dont l'orgue, l'encens, les
chos d'une pierre odorante, et toute cette liturgie charge de nos
propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d'extase animale qui
tient lieu de prire ou de mditation.

Quand Basilida--la tte un peu basse et peut-tre lourde de
penses,--eut gravi le haut perron de Sainte-Marthe aux marches
tincelantes de soleil, la nef tait si frache, si parfume de cire et
d'encens froids, qu'elle pensa dfaillir en tombant  genoux. Un
prie-Dieu lui tait rserv du ct d'vangile, devant l'autel du
Sacr-Coeur dont la statue, donne jadis par sa grand'mre, rappelait
les fureurs et le sang d'une Espagne qui n'est plus. Tout de suite, elle
s'abma dans de cruelles dlices. Les feux de l'enfer, de l'amour, le
paradis s'y mlaient comme ces flammes qui dansent sous les paupires
d'un homme bloui. Le Christ, flamboyant sur l'autel, ne lui
prsentait-il point un coeur pareil au sien, dvor de toutes les
amours que rien n'tanche? Elle mit sa tte dans ses mains pour ne plus
le voir, pour le voir mieux, peut-tre, ou pour le confondre avec
d'autres images.

...Basilida s'tait ressaisie; et c'est de Dieu seul maintenant que se
remplissait sa prire: Seigneur Jsus, disait-elle, Fontaine de pardon
que ne profane aucune souillure, ni n'puise nulle soif, Vous qui
laisstes Magdeleine rpandre, sur Vos pieds, ses parfums avec sa
chevelure; Vous prs de qui s'abrita l'amoureuse contre la pierre des
jaloux;--penchez Votre visage sur cette autre pcheresse qui Vous
supplie, hlas, moins d'absoudre que de protger une faute qu'elle ne
peut har. Que feriez-Vous, Seigneur, d'un repentir, dont le mensonge
offenserait Vos autels? Et ne m'avez-Vous pas vue lutter contre mon
amour comme Jacob avec l'ange, comme lui retomber vaincue, les os
desschs par la soif? Hlas, savais-je, abandonne enfin, vers quelles
flammes il m'entranait, et quand il m'eut lie, dfaillante proie, si
son vol m'emportait au coeur rouge de l'Enfer ou blanc du Paradis. Et
comment reconnatre puisque le vent de ses ailes me fermait les yeux, si
c'tait un mauvais ange?

Seigneur Jsus, l'amour peut-il jamais tre du dmon? Et, s'il est
criminel, n'est-ce point assez, pour s'expier soi-mme, que ses propres
feux le consument, et qu'il se nourrisse de sa propre chair? Assez, pour
payer sa ranon, de n'tre jamais sre, ft-ce un instant, de possder
en vrit ce que l'on aime plus que son salut? Que de fois, dans le
silence de la nuit, quand le sommeil de l'homme que je trompe semble la
raillerie de mes propres penses, quand je m'ensanglante le coeur  y
enfoncer mes doutes plus aigus que mes ongles; quand mon amour est comme
de la haine, que de fois j'ai cri, comme aujourd'hui vers Vous: Mon
Dieu, pourquoi m'avoir donn mon bien-aim, si ce n'est  moi seule? Ne
savez-Vous pas qu'il n'est rien de lui qui ne m'appartienne, ses jambes
serpentines, ses mains ou cette bouche pleine de baisers, frache et
creuse comme une fleur? Et si, non plus que dans son corps, Vous ne
voulez, sur son me de fille, que je sois la seule  rgner, mon Dieu,
faites qu'il meure, mais qu'il ne me trahisse pas!

Un instant, elle se sentit, de ce souhait, pouvante soi-mme, et
tomber dans une espce d'accablement: Seigneur, suppliait-elle, si Vous
ne m'avez plonge dans la fournaise que pour qu'elle me purifit,
l'preuve n'a-t-elle pas assez dur? Mais quoi, n'est-ce pas pour Vous
seul que fut cre votre servante, et pourquoi l'avoir marque d'une
autre emprise que de Vous? Ah, si ce n'tait que pour soler son ardeur
jalouse, et que je ne puisse cesser d'aimer qu'en cessant d'tre, ah,
mille fois plutt, Seigneur, que la douleur l'pure et qu'elle lave ses
taches aux larmes du repentir. Que mon me soit hors du sicle et hors
de la chair, chaste comme la rose, blanche comme les flocons. Faites,
Seigneur, qu' travers l'amant elle remonte jusqu' l'Amour. Et que je
sois pntre enfin, sans qu'elles me dvorent, de ces flammes qui sont
de cette pourpre qui est Votre coeur. Puiss-je respirer l'odeur en
Vous pareille  ce parfum des roses que le matin veille et suspend
autour du rosier?

Basilida, un peu apaise, releva la tte. Ses yeux errrent vers le
Grand Autel, et, sur le choeur, dont le ct d'pitre tait seul
clair, elle vit que l'iris d'un vitrail ancien, et tremp de soleil,
faisait chatoyer ces paroles:

    LATENS DEITAS

Si ce n'tait point assez de cet obscur oracle pour pacifier la jeune
femme, elle n'en fut pas moins favorablement mue. Quelques secondes au
moins il lui apparut que l'amour et Dieu taient identiques, elle-mme
pardonne sinon absoute. Mais qu'et pens de ces rbus le cur
Cassoubieilh? Son confrre de Saint-loi-des-Mines ne passait gure pour
plus pntratif, encore qu'il et ses petites entres  l'vch, et
dj, dans les milieux ecclsiastiques une rputation de finesse et de
politique qu'il devait, un jour, pousser plus loin. Et leurs deux
vicaires taient surtout apprcis comme chasseurs, l'un d'eux par
surcrot dans les jeux de quille dont M. l'vque de Lescar tolrait 
son jeune clerg la frquentation. D'ailleurs ils se montraient tous au
confessionnal, hors M. Cassoubieilh, de la mme rigueur pharisaque. Une
fois de plus, elle songea au Rvrend Pre Nicolle. Depuis que la
Socit de Jsus restait apparemment dissoute, sous les coups d'un
gouvernement imbcile, et lui-mme souffrant d'une nervosit qui
ressortissait aux eaux de la localit, il avait t, jusqu' nouvel
ordre, envoy par ses suprieurs  Ribamourt, d'o son pre, nagure
professeur en Sorbonne, tirait son origine.

Sa rputation de directeur l'y avait prcd; et la jalousie, par
consquent, des autres prtres. Aussi, pour si peu de gnie qu'ils
eussent, en avaient-ils montr assez pour lier partie de lui rendre
leurs paroisses irrespirables. Et pour la premire fois de leur vie,
sans doute, M. le Doyen, M. Puyoo, desservant de Saint-loi-des-Mines,
leurs vicaires, se trouvrent-ils d'accord contre l'intrus.

Si l'on s'tonnait de cette conjuration, au milieu mme d'une tempte
qui,  tout prendre, les menaait eux aussi, et jusque dans leurs
racines, qu'on se rappelle seulement combien, depuis le XVIIe sicle,
cette lutte des sculiers contre les Ordres, comporte d'ardeur et de
venin, sous le couvert de la douceur vanglique. Le Pre Nicolle, qui
s'attendait au pis, ne fut point du. Entre autres amertumes qu'il lui
fallut digrer, l'une des plus rpugnantes fut qu'ils se mirent, tout de
suite aprs les politesses des premiers jours,  peloter avec lui, 
propos de confessionnal, qu'ils lui prtaient, tour  tour, ou lui
reprenaient au premier prtexte, dans l'une ou l'autre des deux
paroisses.

La direction des mes, dont le clerg paroissial s'est trop souvent
montr moins capable que jaloux, est un des champs de bataille o il a
t le plus souvent dfait, nul ne l'ignore, par les rguliers. Aussi le
Pre Nicolle,  peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il
enlevt tout un troupeau de consciences troubles, ou seulement
capricieuses, peut-tre zles,  des guides peu soucieux qu'on les
supplantt. Mais le complot, peut-tre tacite, des Cassoubieilh et des
Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidles matriellement trangers, en
quelque sorte, se trouva djou  sa naissance mme, par la franchise du
Jsuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne
l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute
d'tre le parrain, et que ce ft un chtiment qui passait beaucoup ses
fautes.

Lass de cette petite guerre, le Pre Nicolle, ayant un aprs-midi
rencontr les deux curs ensemble, leur posa la question sans dtours.
M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrire son doyen, qui, ne
voyant pas jour  dcemment refuser son glise, argua d'abord du petit
nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna
cette objection, en proposant aussitt d'en faire faire un  ses frais;
en mme temps que, par une habilet qui mnageait la susceptibilit de
M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du
rare  son ministre, il s'engageait  ne confesser qu'un jour par
semaine, en dehors des Ftes. Le cur, qui pensait avoir gagn
l'avantage, accepta les offres du Jsuite; assez satisfait au fond de ne
pas pousser le diffrend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, 
la rancune du Jsuite. Aussi se quittrent-ils, tous les deux, assez
satisfaits l'un de l'autre.

Or si le renom du Pre Nicolle, comme confesseur, ne diminua point 
Ribamourt pour tre mis  l'preuve, celui des jsuites, pour leur
indulgence, subit, par contre, une forte atteinte. Le Pre Nicolle ne se
montrait rien moins qu'indulgent, au dire de ses ouailles; et c'tait
assez pour que Mme Beaudsyme ne lui allt point confier ses doutes,
sa jalouse passion, ni ses fautes. Sans y penser en face, elle savait
trop combien sa conscience en prenait  son aise, et que sa dvotion
n'tait, pour une part, rien que grimace. D'autre part, ft-ce dans ses
accs de repentir les plus douloureux, elle se souciait peu que l'on
cautrist sa conscience, au lieu de la lui parfumer seulement: femme en
un mot, et amoureuse, qui voulait bien du pardon, mais qu'on lui laisst
le pch.

Basilida s'tait leve, et, aprs une demi-gnuflexion devant l'autel,
avait gagn le dehors, lorsque, devant le portail, elle se rencontra
avec M. Cassoubieilh, qui, venant de la ville, avait plus court  passer
de ce ct,  travers l'glise, pour gagner son presbytre o
communiquait la sacristie. Il s'tait arrt tout en haut du perron, 
l'ombre du porche roman connu pour son chrisme singulier, et soufflait
un peu, tant obse et dlicat, avant de s'exposer  la fracheur de la
nef. Son jonc sous le bras, dont la pomme tait un fragment de bronze,
ramass aux mauvais jours dans les dcombres de Saint-Denis, il essuyait
d'un mouchoir  carreaux jaune et noir, en prparant sa tabatire, son
visage moite et rond.

--Ah! dit-il avec un heureux sourire, en saluant Mme Beaudsyme,
voici la fleur de mes paroissiennes. Que ne sont-elles toutes comme
vous.

--Eh, Monsieur le cur, rpondit la jeune femme d'une voix un peu pre,
inattendue, qui sait, au jour du jugement, ce qu'on vous dirait d'elles.

--Ta, ta, ta, j'en courrais bien le risque. Quoique, ma chre enfant, et
sans reproche, je vous ai connue plus assidue au tribunal de la
pnitence, et consquemment  la Sainte Table...

Il ajouta, avec un peu de mpris:

--...que l'on recommande aujourd'hui dans des conditions telles...

M. Cassoubieilh s'interrompit. On voyait que le levain du jansnisme,
qui parfois germe au coeur de nos curs vieillissants n'tait pas
mieux amorti encore dans le sien que le pch gallican.

--On n'ose pas toujours, dit Basilida qui regretta aussitt ce
demi-aveu de ses inquitudes, et devint rose. Le cur lui-mme parut
pressentir un instant les secrets abmes de cette me qu'il croyait
connatre, et fixa sur sa pnitente un regard plus attentif qu'
l'ordinaire. Mais ce ne fut qu'un clair. La jeune femme s'tait dj
couverte d'un sourire innocent, et l'optimiste confesseur remis  voir
les choses, comme il disait sous l'angle de la bont de Dieu.

--Si c'est moi qui vous fais peur, reprit-il avec jovialit, il faut
changer, voil tout. M. Lassus, mon vicaire, est plein de sens et de
douceur. Et vous avez encore le Rvrend Pre Nicolle. C'est un grand
homme, M. Nicolle.

Mme Beaudsyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange.
Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours
mis sa confiance au clerg de sa paroisse, elle se passerait de chercher
des grands hommes ailleurs.

Rien que cette flatterie tait la preuve,  son sens, d'une vertu
suffisante pour que se dissipt, aussitt qu'il fut dans l'glise, le
souffle de soupon qui avait, un instant, rid sa bienveillance. Et la
pense ne lui vint pas que peut-tre la conscience de la notaresse tait
pareille  ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.

En s'loignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le
bureau de tabac que tenait, prs du Jardin Public, Mlle de Lahourque,
 l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares  cinq
sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui
taient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein
de l'adultre, Mme Beaudsyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les
soins d'une mnagre attentive. Elle dpensait beaucoup de son temps 
ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-tre
n'estimait pas davantage.

La boutique troite et longue, o Mlle Victorine de Lahourque
vendait, outre du tabac, de menus objets de mnage et de pit, des
joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en tain,--tait
aussi un bureau de conversation; elle-mme une personne maigre, pieuse,
aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la
seule erreur d'un secrtaire de mairie lui avait valu cette particule
dont, toute jeune dj, elle devint si vaine, et proccupe, que toute
sa vie en fut, en quelque manire oriente, et qu'on l'avait vue,
honnte et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prtendants fort
sortables  sa condition. La premire fois, enfant encore et dont les
robes n'taient pas bien longues, comme elle avait parl de msalliance,
son pre, aprs s'tre fait expliquer ce que c'tait, lui apprit ce que
c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mmoire lui en resta si
cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la chemine. Mais
son trange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcise, lui fit
dsormais dcouvrir assez de prtextes pour carter la roture ou la
bourgeoisie mme des prtendants, sans en passer par les callosits des
mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait
fait que grandir et s'enraciner. Elle tait seule, ce jour-l au
magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dt: au bureau. Sa commise,
fillette nglige aux cheveux en broussaille, avait cong de
l'aprs-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dpit des ombres
dj longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrire le
comptoir, o s'chiquetaient les papiers Job et les botes d'allumettes
sudoises, o il y a crit: joie--elle faisait chatoyer dans sa tte
argente, aux traits dlicats, les belles couleurs de ses rves
familiers.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur
de vous saluer.

Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres
peut-tre, forait sur les carreaux.

--Bonjour, Madame la notaresse, rpondit Victorine. Et, comme elle
faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:

--Comme c'est ennuyeux, cette porte.

A quoi Basilida, selon le rite enseign par six ans de mariage,
rpondait:

--Il faudrait y mettre un peu d'huile.

Elle aimait  causer avec la vieille fille, et ne manquait pas, pour la
flatter,  lui donner du de aussi souvent qu'il se pouvait dcemment.
Beaucoup de personnes, de ces mchantes gens qui affectent l'irrespect
pour une distinction dont ils sont jaloux, allaient jusqu' rire de sa
noblesse. Et, comme s'ils l'eussent opre de sa particule, ils allaient
jusqu' la rejeter dans le Tiers, voire dans la tourbe et la roture du
quatrime Ordre--si c'en est un que le proltariat, ou les petits neveux
des serfs de mainmorte,--en lui parlant avec persistance de sa famille,
de son frre Victor en particulier, ancien aubergiste qui, ayant fini
par boire son fond, et par se faire sandalier, tranait  travers
Ribamourt la plus bourgeonnante figure d'ivrogne et de cocu qu'on puisse
imaginer. Sa femme, une assez jolie cascarote de Saint-Jean-de-Luz, qui
faisait bouillir la marmite, et lui payait son cabaret, faisait partie,
avec ses galants, quand il s'tait couch trop saol, de l'aller
fouailler  torchons mouills.

Et l'on chagrinait aussi Mlle de Lahourque en lui demandant:  quand
le retour du Roi, du ton dont on aurait dit:  quand la noce? Car elle
pensait bien, comme il est naturel aux personnes de naissance. Toutes
ses ides d'ailleurs avaient emprunt depuis longtemps  l'ancien rgime
le tour le plus romanesque et les jugements d'autrefois.

Pour dcouvrir le premier germe peut-tre de ses rveuses illusions, il
aurait fallu remonter jusqu' ce jour de son enfance o une vieille
fille, telle qu'on la pouvait voir elle-mme aujourd'hui, prise de
mystres, nourrie au pathos le plus frntique des Ratcliffe ou des
Ducray-Dumnil, le cerveau plein d'enfants vols, de travestis, de
complots, lui avait chuchot: Et si vous tiez la fille de quelque
grand, qui, sur le chemin de l'exil, vous aurait confie aux fidles
Lahourque. Et s'il venait vous rclamer tout  coup.

Victorine, rougissante, s'tait mollement rcrie. Mais comme on voit la
graine d'un arbuste, par hasard germe dans une potiche, la faire
clater en mme temps qu'elle la retient de ses racines chevelues, toute
une floraison, engendre par cette parole, emplissait de rves le
cerveau de la buraliste. Elle avait fini par croire que cette erreur
d'tat civil dissimulait de grandes choses, dont sa naissance n'tait
pas la moindre. Comment douter que la puissante famille  qui elle
appartenait ne vnt un jour la revendiquer pour lui rendre l'minence de
son rang. Et, toute seule dans la boutique, sous le plafond bas, il lui
semblait, dans la gloire de l'avenir, tre assise auprs des trnes.

Dj, jeune encore, et faite pour plaire, si quelque inconnu la
regardait avec un peu d'attention, elle ne voyait pas l un symptme de
cet amour qu'il est si doux aux femmes d'imaginer qu'elles inspirent.
Elle se disait, avec un battement de son pauvre coeur rempli de
mirages:

--C'est un missaire de la Famille.

Peu  peu sa jeunesse, l'clat de ses cheveux, de son visage, s'taient
fans. Mais les magnifiques cristaux de l'illusion continuaient 
s'appareiller autour de son premier rve. Aujourd'hui encore, c'est Iris
tout entire qui, pour elle, s'y jouait chatoyante, quand Mme
Beaudsyme vint l'arracher  ses mirages.

--Oui, rpondit-elle  l'observation de Basilida. Mais on est si occup
qu'on oublie. Et que puis-je faire, Madame, pour vous tre agrable.

--Je voudrais de ces londrs, vous savez--une douzaine--que fume
toujours Alexandre, et venant d'ici. Il prtend ne les trouver bons que
chez Mlle de Lahourque.

La vieille fille soupira. Ayant avanc une chaise  la notaresse, elle
revint derrire son comptoir, et se haussa, en disant, la tte  demi
tourne:

--Si le malheur des temps veut qu'on ne fasse qu'un humble mtier, Dieu
n'exige pas moins--ce sont les propres termes du Pre--qu'on
l'accomplisse de la manire la plus agrable  Ses yeux.

Et Mlle de Lahourque, en prononant ces paroles, laissa choir toute
une pile de botes. La plupart s'ouvrirent. Des cigares l'un 
l'autre--non moins qu' la Havane--trangers, se mlaient dans la sciure
de bois. Il y en avait avec des bagues.

Tandis que Basilida, prise de fou rire, se mouchait opportunment, la
buraliste se baissa et disparut  son tour dans l'troit passage, d'o
sa voix, soudain lointaine, donna le vol  des paroles touffes:

--...font exprs... lui rpte sans cesse... une paire de calottes.

--J'ai rencontr tout  l'heure, interrompit Mme Beaudsyme, et qui
revenait, je pense, de son bureau, M. Lubriquet-Pilou.

La vieille fille rapparut soudain, et, en quelque sorte,  la faon de
ces diables dont on ouvre brusquement le couvercle. Un peu de rouge qui
lui tait mont aux joues, peut-tre pour s'tre tenue courbe, lui
donnait un reflet de jeunesse:

--M. Lubriquet? dit-elle. C'est qu'il est trsorier des Eaux,
maintenant,--oui, de la Socit Neuras... thno... thrapique. a ne
m'tonne pas que vous l'ayez rencontr. Il est partout.

Et elle ajouta, avec cette expression de la pudeur alarme  la fois et
ravie:

--On ne se doute pas quel coureur c'est.

Ds que Basilida tait arrive, par des moyens qui variaient peu,  se
faire dire cette phrase qui ne variait pas, elle levait les yeux au ciel
en s'exclamant:

--Est-il possible! Un homme qui a l'air si comme il faut.

--Oh! reprenait Mlle de Lahourque, ce n'est pas de ces dbauchs...
peuple, sans choix. Et il n'en est que plus coupable, car, partout,
c'est  lui la primeur. Aussi, ce qu'on en est jaloux. La jeunesse le
dteste.

--Non? faisait Mme Beaudsyme.

--Et savez-vous, ajouta-t-elle plus bas, ce qu'on dit d'une jeune fille
qui a mal tourn: Qu'a battut lou briqut, et n'y haz pas rt.

Personne n'ignorait  Ribamourt la passion que nourrissait pour le
trsorier Mlle de Lahourque. Quoiqu'elle-mme ft la cendre o
couvaient ces feux, elle n'aurait pu se rappeler le jour qui les avait
vus natre. C'est comme s'ils fussent venus au jour avec elle, et sa
tendresse au point qu'elle ne sentait pas tout ce qui les loignait sur
les degrs sociaux, ni l'essentiel qui manquait  Lubriquet pour ne lui
tre pas ingal: la particule, en un mot. Et si quelqu'un feignait en
sa prsence de le rabaisser l-dessus:

--Il y a des gens, disait-elle, qui naissent nobles.

Mais elle n'expliquait, de cet adage, ni la porte, ni le mystre.

--Tout de mme, Mademoiselle de Lahourque, reprit Basilida, c'est chez
vous qu'il se sert, n'est-ce pas? Prenez garde.

La pudeur mit  nouveau son incarnat sur les joues de Victorine.

--Oh! Madame, il est si distingu. Avec moi, jamais un mot plus haut que
l'autre.

Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, inform depuis plusieurs annes de
cette conqute, tait oblig, pour soutenir son caractre, de venir
chaque jour acheter son tabac  l'_Agneau Pascal_. Comme il n'en fumait
gure que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui
prparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah!
que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices
des champs dont l'allgorie veut dire espoir, amour qui n'ose,
battements du coeur.

--N'importe, dit Mme Beaudsyme. Je me sauve. Un homme comme a...
doit avoir mille choses  vous dire.

--Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je
suis seule.

--Il n'ose pas, voyez-vous.

--Lui, ne pas oser, se rcria la vieille fille, du mme ton que si on
lui avait dit: Le soleil est noir.

Mais Basilida avait raison. Le Sducteur prouvait autant d'moi que sa
victime, ds qu'ils taient rduits au tte  tte. Ces jours-l, M.
Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir o tous deux, sans presque mot
dire et les yeux baisss, se tenaient chacun de son ct, jusqu' ce que
la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en
entrant soudain leur faire une malice les tirt d'embarras.

--A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trsorier comme pour
clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste
maudissait l'importun, en se disant: Il allait parler. Qu'allait-il
dire? Et demain serons-nous seuls? Lui s'en allait le nez au vent, et
tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui
connaissait:

    Songe que, d'un regard, la colombe peureuse
    Fait coucher  ses pieds le lion du dsert (bis).

qui rsonnait, en dcroissant, discrtement et tendrement comme un aveu,
dans le coeur de Victorine.

Cependant la conversation des deux femmes avait dvi; et c'est M.
Lescaa qui tait sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini
par le mler  ses songes, non pas sans qu'il les et devins? A cause,
peut-tre, qu' plusieurs fois il l'avait conseille dans ses affaires,
aide plus souvent encore, en souvenir de la mre Lahourque, jadis
cuisinire chez ses parents, et qui avait t la nourrice de son unique
soeur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait dur
toute sa vie.

Mais Victorine tait sre qu'il connt le secret de sa propre naissance,
non moins que le nombre des perles ou des feuilles d'ache qui timbraient
le pucelage de son blason en forme de losange. Aussi, ce qu'elle en
avait reu, ce n'tait point, pensait-elle, qu'il et obi  sa
gnrosit (et comment croire qu'il y en et chez cet homme de glace?)
mais aux ordres de ceux dont elle tait issue.

--En voil un, dit-elle, s'il voulait parler...

Basilida hocha la tte. Il y avait bien des jours qu'elle tait un peu
la confidente de Victorine.

--Je ne sais si vous tes comme moi, mais je le trouve tout chang
depuis quelque temps. Dieu! s'il emportait ses secrets dans la tombe.

--Est-ce que vous l'avez vu dernirement?

--Mais oui: toujours pour ce pauvre Lahourque.

--Votre frre vous a fait encore des ennuis?

La buraliste acquiesa par un soupir.

--Hlas, les gens mal ns, dit-elle. Que voulez-vous esprer d'eux?

Cette parole mlancoliquement sincre provoqua un instant de silence.
Puis la notaresse reprit:

--Il vient pourtant assez d'trangers, et il reste assez d'argent pour
que tout le monde en gagne, quand on veut travailler. Et voil qu'on en
annonce d'autres, de partout. Tenez. Vous rappelez-vous cet ami de mon
cousin Vitalis, qui a une automobile?

--Ah oui, un grand, maigre, avec le nez comme un paon et si difficile
pour ses cigares? Il m'a mme fait venir deux botes de havanes, 
vingt-deux sous. Des Uppmann, a s'appelle.

--Il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux,  cause de ses nerfs.

--Ce doit tre quelque fils de gros marchand. Mais je n'ai jamais su son
nom.

--Crizolles, il s'appelle; c'est le frre du duc.

--Ah oui: le duc, dit Mlle de Lahourque, en dgustant ce substantif,
comme si ce ft une prune  l'eau-de-vie.

--La naissance, observa-t-elle, a se reconnat toujours.

Elle jeta obliquement un regard au miroir rond qui pendait prs d'elle,
et ajouta:

--Tout de mme, si ce n'tait pour a, et aussi pour M. Vitalis, je le
prierais de porter ses commandes ailleurs.

--Ah! mon Dieu. Qu'est-ce qu'il a donc fait?

--Imaginez qu'un jour--j'avais le dos tourn, mais avec le reflet de la
vitrine--est-ce qu'il n'avait pas... (elle baissa la voix)... oui, ma
chre Madame,  la petite. Ce que je lui ai administr deux gifles,
aussi...

--A M. de Crizolles, demanda Mme Beaudsyme?

--Non,  Jeannine! Est-ce qu'elle n'avait pas le toupet de rire? Je
l'aurais fouette, si nous avions t seules.

--Je vous trouve un peu svre. Jeannine n'a plus...

La porte grina (Cette porte! s'exclama Mlle de Lahourque); et M.
Lubriquet-Pilou parut, qui s'tait assur sans doute que la buraliste
n'tait point seule. Mais son rpit fut court. Soit discrtion ou
malice, Mme Beaudsyme paya ses cigares et prit cong. Derrire elle
la boutique retomba dans le silence: le Sducteur, sans doute, fascinait
sa proie par un mutisme omineux.

Basilida se disait que les passions vraiment n'ont pas d'ge. Et
peut-tre enviait-elle l'innocence de la vieille fille au prix de ces
joies qu'elle ne gotait qu'en frmissant, et de ces terreurs: le ciel,
le monde, son mari. Mais quoi? Si c'tait cela mme qui en ft l'pice,
songeait Mme Beaudsyme, et l'exaltation! Si cet amour n'tait si
ravissant que pour tre prilleux et drob. Et si ce masque de rgle
et de sagesse, dont elle cachait son dportement, que soudain il se
dtacht au jour, ne la verrait-on point, telle qu'une Mnade,
prcipite au travers d'un peuple qui s'crie? La poussire du grand
chemin qu'ont souleve ses flottantes jupes est dj loin derrire elle,
loin comme le pass; tandis qu'au hasard des champs ou des vignes, ivre
de courir, de grappes, d'espace, ivre du ciel qu'branle la foudre
prochaine, elle se hte vers l'horizon cuivreux.

Un bruit de roues fit retourner Basilida sur le seuil de sa maison.
C'tait Mme de Charite et Sabine, en charrette anglaise. Les deux
dames, dont la sympathie tait mdiocre, changrent une espce de
sourire. Guiche, qui aimait Mme Beaudsyme, la salua d'un Bonjour,
Madame!, qui sonna joyeusement dans la rue.

--Pourquoi cries-tu comme cela, demanda sa mre avec humeur.

--C'est pour qu'on m'entende. J'aime beaucoup Mme Beaudsyme, et pas
du tout qu'on m'attrape.

Mme de Charite mesurait chaque jour depuis le retour de Sabine,
l'autorit qui peu  peu lui chappait, n'ayant jamais employ que la
contrainte, et qu'elle sentait bien qu'il ne lui fallait plus compter de
mettre en usage. Aussi ne rpondit-elle que par un claquement de langue
qui pouvait s'adresser  sa fille comme  sa jument, et par un coup de
fouet que Savoy fut seule  recevoir. Elle en marqua de l'indignation,
pointa, s'enleva, et fut du mme train jusqu' la Place Jeanne o, ayant
pris son tournant un peu de court, elle accrocha une brouette de linge
que poussait une femme. Guiche qui n'avait peur jamais de rien, et dont
le visage semblait aspirer la vitesse et l'aspect aussitt vanouis des
choses, vit dans un mme moment la blanchisseuse debout et sur le dos,
ses bas rouges qui battent l'air, et le linge, avec la brouette, sur
elle pars. Enfin un choc la jeta soi-mme, ainsi que sa mre, contre
le tablier de la voiture; Savoy, engage entre deux chevaux dtels,
dont l'un se cabrait, en secouant--comme d'un fruit fait l'orage--le
palefrenier bossu suspendu  sa ganache; un cocher,  quelques pas, jet
par terre, avec son chapeau  rubans qui roule, tandis que des gens
confusment sortent de la _Vache Couronne_.

Tout cela fit plus de bruit que de mal. Mme de Charite, s'tant, avec
condescendance, occupe qu'on rconfortt les victimes, et de donner
rendez-vous chez elle  la blanchisseuse, s'loigna en laissant derrire
elle un rassemblement mi-laudatif, mi-gouailleur, dont un
commis-voyageur, connu pour ses accidents de voiture, avait condens
l'opinion de tous en ces quelques mots:

--On devrait dfendre aux femmes de conduire.

Guiche et sa mre s'taient cependant engages sur le pont:

--coute, dit celle-ci, je te laisse  tes courses. Puis tu viendras me
rejoindre chez M. Lescaa. Et sois gentille avec lui, ajouta-t-elle avec
un peu d'aigreur.

--Je suis toujours gentille avec Parrain, dit la fillette, paisiblement.

--Aujourd'hui en particulier. Il est  mme de nous rendre un grand
service.

--Ce ne sera pas le premier.

--Tais-toi, et tche de ne pas nous arriver toute fripe et fagotte,
avec tes cheveux sur les oreilles.

--Je tcherai. Toi-mme, maman, tu feras bien de tirer un peu sur ton
corsage par derrire, ou de ne te prsenter que de face. Je t'ai dj
dit qu'il te faisait une poche au-dessous de l'paule gauche: on y
mettrait un oeuf de canard. Et  tout  l'heure, alors.

La mre et la fille se sparrent avec la plus gracieuse inclinaison de
tte. Une heure aprs, quand Guiche fut introduite dans le petit salon
o Mme de Charite s'entretenait avec l'Onagre, la conversation
s'interrompit sur ces paroles de sa mre, qu'elle n'entendit pas:

--Oui, les hommes, je ne sais pourquoi, la trouvent assez aguichante.

Et avec un clat de rire peut-tre un peu forc, elle ajouta, en
baissant la voix, ces paroles dont la logique demeurait obscure:

--Quel dommage que ce soit votre... filleule.




CHAPITRE IV

L'APRS-MIDI DANS UN PARC


Jean-Prudence Michon-de-Crizolles arriva vers la fin d'aot 
Ribamourt. Sur les trois heures du matin, tout tant clos, les lampes
mme du baccara teintes, on entendit le roulement sans cahots d'une
automobile, et puis, devant l'htel _Gastou Fbus_, un arrt, des
trpidations, des appels de trompe. Personne ne paraissant, le seul
clair de lune vit sortir de voiture un jeune homme maigre qui ta ses
lunettes, poussa quelques jurements et, muni d'une canne pareille  un
blier que son chauffeux lui avait tendu avec effort, fut en assner
quelques coups dans la porte de l'htel, dont il ddaigna la sonnette.
De nouveau rien ne se montra, sinon quelques clients aux fentres. L'un
d'eux ayant marqu trs haut son dgot de ne pouvoir dormir, une voix
perante, mordante, demanda:

--Vous voudriez peut-tre qu'on aille vous bercer?

L'inconnu, interpell  ce moment dans sa chambre par une autre voix,
mais indistincte, se tut. Le chauffeux clata de rire. Crizolles
recommena son tapage.

Cependant, abm dans ce nant o un veilleur, sans doute, est seul 
choir, celui de l'htel _Gastou Fbus_, sentait qu'il se passait 
l'extrieur quelque chose de dplorable, qui, tt ou tard, le
rveillerait. Et peu  peu il mergea des tnbres en s'criant:

--Qui ey aquio, Dio bibann!

A ce mme moment parut M. Capana, le patron, homme bigle, minime, un
peu tortu, que sa femme et une rcente faillite, la sienne,
conservaient dans l'aigre. Il alla ouvrir en personne, tandis qu'il
observait d'une voix de tte:

--Je ne sais pas qui c'est; mais vous pourriez faire plus doucement.

--Monsieur Capana, rpondit le jeune homme, si vous savez rveiller les
gens avec un ventail, vous m'enseignerez.

--Eh, c'est M. de Crizolles, fit l'htelier radouci de reconnatre un
client d'importance. Votre valet de chambre est bien venu retenir votre
appartement, mais on ne vous attendait plus de ce soir.

--C'est la faute de mon mcanicien.

--On est si mal servi aujourd'hui, dplora l'htelier. Et toi, imbcile,
dit-il au veilleur, est-ce que tu ne pouvais pas ouvrir  Monsieur le
Comte. Allons, claire!

La lumire lectrique ne voulut pas tre. L'appartement de Crizolles
donnait au nord,--ou au midi. Son valet de chambre couchait en ville
avec les clefs. Il n'y avait rien  boire. Toutes choses qui lui
permirent de s'irriter sur l'escalier, davantage le long du couloir, et
fortement dans sa chambre. Capana mchait sa bile avec servilit. Il
pensait  sa femme, une Levantine qui le trompait depuis longtemps avec
des valets en foule,--et combien de plaisir il aurait eu  la battre, si
elle n'avait pas t plus forte que lui.

Et,  la longue, les clients de l'htel purent se rendormir.

Le lendemain, on vint prvenir Crizolles  sa toilette que Vitalis
dsirait le voir. Aussitt introduit, les deux jeunes gens se serrrent
la main, en se demandant  la fois:

--Quoi de neuf...

A la fois ils s'aperurent, une fois de plus, que les choses les plus
rares ce sont les neuves.

Cependant Crizolles, ayant mis  son complet couleur-de-la-bte le
sceau d'un plastron prune-et-or, fut prt  sortir: ce qu'il fit en
longues enjambes, en tranant contre sa jambe, plus qu'il ne le
portait, un de ces btons de fer, dit cannes d'entranement, qui sont
d'un poids extrme.

Vitalis, qui avait pris les devants, le regardait venir qui marchait
anguleusement et avec souplesse, comme certains fauves que l'on voit
toujours prts de se dtendre. Mais une tte hardiment modele; et de
ces yeux couleur d'une source qui coule sur les herbages; un nez en
peron; le sarcasme de sa bouche: Vitalis savait qu' la moindre
contrarit, ce visage imprieux se tendait comme la main de l'aigle.
Peut-tre ressemblait-il alors  ce foudre, jadis pour Csar, jailli des
Pyrnes: le marchal-ferrant Prudence Michon, duc de Crizolles, prince
de Brokenfurstberg, marchal de France.

Ils s'arrtrent sur la porte de Vitalis. La rue, borde d'acacias-boule
d'un ct, de l'autre longeait le Jardin Public. A l'abri d'un pont de
chemin de fer qui l'enjambait, des bourriquots au repos agitaient leurs
sonnailles pour chasser les mouches. Tout seul dans l'accablante
lumire, on voyait un gamin courir. Sa chaussure trop lourde le faisait
billarder, tandis que son ombre tressautait devant lui sur la poudre du
chemin.

--Que ferons-nous, demanda Crizolles. Vos paperasses, pendant que je
djeunerai: il n'est que deux heures. Et c'est peut-tre un peu tard
pour que vous soyez mon hte.

--Assurment; mais j'irai vous rejoindre tout  l'heure. Et puisque
votre auto est  rparer, nous pourrons prendre une voiture jusqu'
Sainte-Mary. Vous n'y tes jamais all? L'eau est exquise.

--Mmm... fit son compagnon. L'eau?... je sors de mon bain.

--Je vous assure qu'avec un peu de Pernod avec.

--Ah, ainsi... Ce n'est pas que j'en sois fou. Mais il faut profiter de
son reste: tant qu'elle n'est pas dfendue.

Ils se retrouvrent quelque deux heures plus tard,  l'ombre des
platanes, devant une btisse o le platras se jouait  travers le
sarrazinesque, et le Louis XV et le gothique. C'tait le Casino de
Ribamourt, et Crizolles,  qui ce monstre tait familier, ne paraissait
pas en souffrir. Peut-tre n'avait-il pas d'opinions sur l'architecture,
quoiqu'il en et sur beaucoup de choses. Il les dfendait brillamment, 
la manire de ces gnraux qui, ayant jet de grandes forces dans une
bicoque, se maintiennent surtout par des sorties.

Le long de la terrasse o les jeunes gens taient assis, une balustrade
de ciment multipliait les entrelacs d'un cleri dont Munich vend la
graine, ou peut-tre d'une treille. Les grappes en taient figures par
des lampions de couleur, imagination pleine de fracheur, affirmaient
les habitants qui en tiraient vanit. Il y en avait plusieurs l, qui
buvaient: c'tait leur coutume.

--A propos, dit Vitalis, vous recevrez, aujourd'hui ou demain, un carton
de Mme de Charite. Elle donne une espce de partie de jardin, en
l'honneur, je pense, de sa fille cadette, qui est de retour.

--Est-ce celle qui tait couleur de prairie? Ou si elle a chang comme
l'herbe.

Le clerc eut un instant de rflexion:

--Le fait est qu'elle tient un peu de l'olive, mais non pas sans
agrment. Si vous l'aviez vue,  cette poque, avec les cheveux dans le
dos, et de ces bas blancs  jour, faits de dentelle en papier, qu'on lui
voyait monter sous...

Vitalis s'arrta brusquement et devint rouge. Mais Crizolles eut l'air
de ne pas s'en apercevoir.

--Elle m'avait plutt, dit-il, laiss le souvenir d'une de ces fillettes
devenues insupportables depuis qu'on ne les claque plus assez... Et
votre patronne,  Fortunio! viendra-t-elle?

--Je pense, rpondit le clerc, tout prs de rougir encore.

C'est qu'il n'avait jamais fait confidence  son ami jusqu'o il
poussait l'imitation de ce hros de basoche, dont le coeur, pareil au
sien, avait jadis fleuri parmi la rose-mousse et les fraisiers, dans
l'ombre d'un jardin de notaire dont les murailles laissent de haut
pendre un jasmin.

--A-t-elle toujours l'air d'une belle armoire en coeur de noyer,
pleine de linge et des plus solides parfums.

--Mon Dieu, je ne vois pas...

--Je ne suis pas bien assur de ma comparaison, et qu'il n'y rgne pas
une me, derrire les panneaux, plus passionne que celle des lavandes.
Elle a une faon de se mordre les lvres et de se taire pour rpondre.
On peut mettre aussi du girofle, dans une armoire.

--videmment.

Crizolles regarda son compagnon.

--Ah! a, dit-il, est-ce que vous auriez des cors, et que je vous marche
dessus? Vous en parliez autrefois d'une autre abondance.

Vitalis tourna court:

--Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'il est l'heure de partir.

Leur victoria attendait devant la grille du jardin, o les deux jeunes
gens la rejoignirent. A Hargout, Vitalis s'arrta chez sa tante; mais
on rpartit presque aussitt, pour descendre  l'auberge Sallenave, dans
le village suivant, qui tait Carresse. La tonnelle, au fond du potager,
y surplombait la plaine du Gave, dont une longue alle de platanes
coupait en deux les mas mrissants et les prs. A travers des massifs
de trembles, de vergnes, des peupliers en file, entre les taches d'une
verdure ingale, on voyait mirailler la rivire au pied des hauteurs et
des rocs de Ribes.

Tandis que Crizolles, avec la sagesse d'un vieillard ou d'un officier
en retraite, battait son absinthe d'une eau dont la fracheur, encore,
se ressentait assez des abmes du sol pour voiler le cristal.

--Eh bien, viendrez-vous  Castabala, lui demanda son compagnon?

--A Castabala?

--Oui, c'est le manoir de Mme de Charite. Elle est d'origine
italienne, et l'a nomm ainsi en souvenir... en souvenir de je ne sais
pas quoi: Castel Castabala.

--Chaste Balai?

--Chut, ne le rptez pas.

--Et qui trouve-t-on dans cette cassine?

--Sa fille ane d'abord, avec son gendre: Wolfgang Etchepalao.

--Ce gros, rose, qui a l'air en petit sal. On l'appelle le Prince du
Ptrole, je ne me rappelle pas pourquoi.

--Voici, expliqua Vitalis. Son pre tait  Bakou, chez des seigneurs
turcomans, ou circassiens,  qui il tait trs dvou; dvou au point
de passer les viandes  table--ou de faire les lits. Il dfit si bien
celui de l'institutrice allemande, tant, parat-il, assez beau gars,
qu'elle en conut des esprances.

--C'tait le Prince!

--On ne peut rien vous cacher. Mais l'homme dvou, qui, fcheusement,
tait dj mari dans son Pays Basque, se sauva dans le Caucase, ou par
l. Les riches seigneurs, qui ne pouvaient se passer de lui,
l'envoyrent supplier de revenir--par une sotnia de Cosaques. Lesquels
le lirent sur un cheval...

--Comme Mazeppa.

--Comme Mazeppa, et ramenrent le tout  coups de sangle. L-dessus,
mariage chez le pope; et, entre tant, la premire pouse tant morte,
Wolfgang naquit lgitime, ou  peu prs. Toujours est-il qu'il ne peut
renier Fralein pour sa mre: c'est d'elle que vint la premire galette
et le premier ptrole; d'elle, ou plutt de ses matres, tant elle avait
su leur inspirer d'affection. Aujourd'hui, elle vit  Cambo; et le
Prince, comme vous savez sans doute, s'est lanc dans les automobiles.

--Si je le sais! C'est lui qui avait prt la sienne pour ces infmes
Corridas, o elle remplaait les picadors. C'est vrai que lui ne la
montait pas; car en fait de bravoure...

--Lui non plus. Mais mauvais, en revanche, avare, vaniteux...

--N'en jetez plus.

--Sa belle-mre l'adore  ce qu'il semble. Sa femme... un peu moins.

--Et qu'y a-t-il plus--comme vous dites ici--continua Crizolles.

--Peuh. Les gens du cru, M. Lescaa, les Laharanne; les Aronsky, qui
viennent d'arriver. Vous connaissez?

--Les Harum-Scarum? Un peu. Aimables loufoques. Et lui, cartonne-t-il,
ici?

--Oui, depuis l'autre jour, qu'il y a un bout de partie. Et il s'enfile.

--Votre patron aussi, dit Crizolles  brle-pourpoint. Car il joue, et
gros.

--Bah, une fois en passant.

--Et ce n'est pas la premire fois que vous entendez dire qu'il y
laissera sa peau,--et celle de ses clients.

--Allons donc! c'est l'homme le plus sr...

Mais ce sujet lui paraissait pnible. Il rompit les chiens.

--M. Lescaa, dit-il, l'avez-vous jamais vu jouer.

--Comme tout le monde dans nos douces Pyrnes. Chez nous, ce n'est pas
l'amour qu'il faut dire, mais le baccara, tyran des hommes et des dieux.
Votre cousin, c'est bien ce vieux homme, vaguement banquier: beaucoup de
branche, des cheveux blancs, et des yeux rares, pleins de mpris et de
feu.

Vitalis fit signe qu'oui.

--Oui je l'ai vu--et ressenti. Ah! quelles banques! Il aurait gagn les
lustres s'il avait pris la peine de les dcrocher. Et votre Beaudsyme
ne joue jamais devant M. Lescaa, lui. Mais ni l'un ni l'autre, je pense,
 Ribamourt.

--Rarement, quoique l'occasion ne leur manque pas, cette anne. Imaginez
qu'il nous a crev dessus tout un nuage de croupiers, de philosophes,
d'aigrefins. Tous les portiers du paradis, quoi! et prts  vous montrer
le chemin de s'en aller avec les anges.

--Je brle de les voir. Si on rentrerait.

Le soleil tait dj bas; la plaine d'Hargout obliquement illumine et
comme florissante d'une moisson de lumire.

--Hontou, est-ce que vous avez bu, demanda Vitalis au cocher.

--O, o, Moussu: seg.

--En route alors: au Casino.

Et l'on partit, dans la poussire qui semblait d'or rose, et dans le
bruit des grelots.

--Vous verrez encore, chez Mme de Charite, un jsuite: le pre
Nicolle.

--Je l'ai rencontr chez mes cousins Chteau-Gaillard, dont il a dirig
un de leurs fils. Et c'est un prtre charmant.

--Vous aimez donc les jsuites, demanda Vitalis, qui tait jeune.

--Un peu plus que Jansnius, rpondit l'autre, en adoucissant un
sourire sarcastique.

Crizolles fut  Castabala le lendemain. N'arrivant o que ce ft jamais
qu'en retard, il y avait trouv une compagnie assez nombreuse, partage
dj entre le tennis et le croquet dont au loin s'entendaient les cris.

Les alentours de Castabala figuraient, dans l'ide d'Herminie de
Charite, un jardin  l'italienne. Il y avait des rocailles, quatre ou
cinq ifs dans des terrines vertes. Plus loin, Diane moussue continuait
de rgner sur une cressonnire. A gauche, du mme ct que la runion,
deux rangs de cyprs alternaient leur noirceur pointue jusques au seuil
d'une rotonde en ciment, copie  Trianon sur le temple de l'Amour. Mais
lui, le dieu funeste et dsirable y tait remplac par une de ces
ngresses qu'on fabrique par milliers,  Venise, pour les mauvais lieux.
Celle-ci levait vers le ciel, que plus rien n'irrite, deux lampes dont
l'une, le globe en tait cass. Et Guiche l'avait dnomme Mme
Othello. Tout autour s'arrondissait une table de marbre artificiel.
C'est l qu'on servait le th et que se tenait aujourd'hui Vitalis entre
Mme Beaudsyme et Sabine.

--Tiens, dit celle-ci, voil M. de Crizolles. Comme il est long. On l'a
priv de pain, je pense, depuis longtemps.

Il se dirigeait vers le tennis, aprs avoir, en contrehaut des jardins,
long le Castel, espce de fabrique  la faon d'Hubert Robert, orne de
niches et de colonnes. La terrasse, qu'il traversait en diagonale,
faisait voir des urnes, des sphinx, des balustres, mais o Mme de
Charite avait ml des vases d'un bleu faux, prpanamites de style, dont
l'mail s'caillait. Ils lui rappelaient sa jeunesse, disait-elle avec
une ingnuit que Sabine jugeait hors de propos.

Mais il y avait de belles ombres, du gazon, des fleurs de France:
glaeuls, iris, pivoines, girofles. Les girofles taient d'un or
sombre, les pivoines pareilles  des flaques de sang; et les glaeuls
s'lanaient comme un dsir du printemps.

Plus loin c'tait une prairie, telle qu'un grand bouclier vert, et qu'on
et dit descendante vers l'Ouze, que la gonflt une fcondit secrte.
Les quatre chiens de Sabine y billaient au soleil, attendant peut-tre
qu'elle y vnt rouler avec eux l'impudence de son corps fantasque.
Parfois, quand tout la tenait assure qu'elle n'tait que cinq, Guiche
faisait le poteau, figure de gymnastique o l'on se tient sur les
mains en dardant des jambes; cependant que ses jupes, retombes en saule
pleureur, dcouvraient, entre les bas et le pantalon, le double hiatus
d'une chair mate au derme bistr.

--Jambes divines! avait dit M. Dessoucazeaux,  qui le hasard les avait
trahies, jambes de Diane  sa premire communion; jambes dont la
perfection cruelle inspire aux coeurs bien ns plus de religion encore
que de dsir.

Enfin,  droite de la maison croissait un bosquet de cdres, que Mme
de Charite avait dnomm: la Pineraie, et dont les strates joignaient
l'Orangerie  la pelouse du tennis. Celle-ci, frachement tondue,
arrose, brillait d'un vert d'oxyde, que des asphodles, au hasard
plantes par Guiche, tachaient de sang; et des gens qu'on y voyait
courir en avant et en arrire, avaient l'air de figurer un quadrille, o
parmi d'autres images mouvantes, tait Wolfgang Etchepalao en pantalon
et souliers blancs, et dont la chemise  raies groseille, orne d'une
cravate d'azur, faisait natre dans les coeurs, une espce
d'pouvante.

Il reut Czirolles avec autant de cordialit que de bruit. Les _r_ lui
roulaient dans la salive comme les olives sous la meule. Et, laissant
l, sans plus d'excuses, les autres joueurs sur un avantage de leur
part:

--Je vais, dit-il, vous conduire  la mamn.

Mme de Charite tait au croquet, o son maillet languissant, effroi
des partenaires, exilait sa boule aux cantons les plus imprvus. Elle
accueillit le nouveau venu avec la mme faveur qu'avait fait son gendre,
quoique plus discrte, et le prsenta  sa fille ane, personne de
beaucoup d'agrment, et qui se querellait avec le capitaine Laharanne,
touchant le cercle du milieu qui avait sonn, ou qui n'avait pas. Elle
s'interrompit pour tourner vers le jeune homme des yeux bleus un peu 
fleur de tte, et la cerise de sa bouche.

--Et si vous voulez, dit Herminie, puiser toute la famille, vous en
trouverez le reste sous le kiosque et le bouton. Mme Beaudsyme y est
avec elle, et M. Vitalis Paschal aussi, je pense. N'est-ce pas votre
ami?

--En effet, rpondit Crizolles, et s'loigna du croquet qui lui faisait
horreur.

--Vous n'avez fait que passer, Monsieur, l'anne dernire, lui dit
Basilida. Est-ce que votre ami Vitalis sera plus heureux, cette fois?

--Je l'espre pour moi-mme, rpondit-il. Et je suis venu pour soigner
mes nerfs dtestables, parmi d'heureuses gens qui n'ont que faire de
leurs eaux.

--Pensez-vous donc, Monsieur, que nous vivions une ternelle bergerade?

--C'est justement ainsi que j'imagine Ribamourt. Rien ne s'y passe, je
le jure, que pareil  un roman blanc, entre gens qui s'aiment toujours.
Et, de tous ces coeurs bien rgls, que rien ne gonfle, on n'en
trouverait aucun, en l'ouvrant, qui nourrisse un rve,--un remords,
peut-tre...

Il la contemplait cependant, comme s'il attendait quelque chose. C'tait
un amateur de visages, Jean de Crizolles, et qui croyait bien connatre
celui-ci. Enfin il vit pointer,  son dsir, les dents de la jeune femme
sur sa lvre qui s'empourpra. Mais il dcouvrit aussi dans ses yeux--ces
beaux yeux bombs qui refltaient, comme  Junon, l'extrieur des
choses--un regard singulier. Ce fut comme si elle regardait,  travers
lui, quelque chose derrire lui, flottante; mais si expressment, qu'il
se retourna.

Et Basilida, aprs quelques secondes mesurables, rpondit, de cette voix
qui tait pareille  un cho profond:

--...Un fantme.

Dans le silence qui suivit, ce fut soudain sensible que Guiche et
Vitalis s'entretenaient  part, de leur ct. De nouveau Crizolles, qui
avait ses opinions sur les gens, guetta les dents blanches sur la lvre
rouge. Et de nouveau elles apparurent.

Guiche, les jambes croises, le menton sur ses deux paumes, disputait
avec son compagnon.

--Ah, si vous vous mettez avec maman! Du reste, a ne vous profitera
pas: elle ne peut pas vous souffrir.

--Merci.

--Qu'y a-t-il, sauterelle, demanda Mme Beaudsyme?

La jeune fille se tourna tout d'une pice, comme sur un tabouret de
piano. Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de
pistache, et deviner,  travers le linge, tout un jeune ivoire, aux
pnombres bistres.

Sa robe tait d'un cossais meraude, pinard et bleu, comme ses bas,
dont laissait beaucoup voir cette attitude qui lui relevait les genoux.
Ayant souri  Basilida, elle regarda avec une ingnuit peut-tre
quivoque, et jusqu' le gner, Crizolles dont les regards ne pouvaient
tout  fait dmentir qu'il voyait des bas  carreaux, mais fort avant.
Peut-tre, les aimait-il.

--C'est qu'il prend des airs, expliqua-t-elle, en dsignant Vitalis avec
son menton pointu, de trouver que je parle mal parce que je lui demande
s'il y a beaucoup de cocottes, ces jours-ci,  Ribamourt.

Mme Beaudsyme fit les gros yeux, et personne ne rpondit. Sabine
haussa un peu les paules, et reportant sur l'tranger des prunelles si
claires, si profondes, si variables, qu'elles faisaient songer  ces
fontaines dans le roc, o l'on voit, au fond d'un abme, des moires
bouillonner:

--Dites-le moi, M. de Crizolles, fit-elle.

--Mon Dieu, Mademoiselle, je ne sais pas. Mais peut-tre qu'avec du
papier...

--Je vous parle des vraies, qui ont des chapeaux, et qui marchent sur la
pointe. Ah, que a m'amuserait de voir comment vous vous tenez ensemble,
quand vous tes seuls.

--Peuh... fit-il, d'un air de doute.

--Trs peu, mme, ajouta Vitalis, qui haussa les paules en dclarant
qu'il avait un mot  dire au Pre.

--Et moi aussi, dit Mme Beaudsyme:  propos d'un livre.

--C'est donc votre directeur, demanda Guiche.

--Oh, un directeur, rpondit Basilida, c'est bien ambitieux. En
province, nous nous contentons de confesseurs.

Tous deux s'loignrent, laissant Guiche seule avec Crizolles qui n'en
sembla point enchant, car au contraire des hommes, en gnral, il ne
faisait point profession de pmer devant ces btes et singulires: les
petites filles.

--C'est si amusant de se confesser, continua celle-ci inopinment, de
_leur_ dire des choses...

Crizolles, surpris du timbre, et, si l'on peut dire, de la physionomie
de sa voix, contempla ce visage si mobile que les moments, les aspects,
en taient insaisissables.

--Je ne vous absoudrais pas sans pnitence, dit-il, peut-tre sans
discipline. C'est d'ailleurs la principale force des armes.

Un clair de rancune passa dans les yeux de la jeune fille.

--Et des mamans, dit-elle. Ah tyrannie! Et quand on est dlivr des
terreurs, des larmes de l'enfance, et des mains maternelles, c'est pour
tomber  celles des hommes: les hommes, oui, indulgents entre eux,
inexorables pour nous.

--Mais c'est de l'loquence, interrompit Crizolles, de sa voix
sarcastique.

Guiche tait lance, comme une cavale chappe du paddock. Elle
n'coutait rien.

--En voil un (du pouce, elle indiquait Vitalis, loign prs de la
notaresse), sous prtexte que nous jouions, enfants,  femme et mari, il
se donne dj les airs de ne rien pardonner.

--Dj? demanda l'autre.

Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mrissante d'un vert
ivoire, o commence l'carlate  poindre.

--Et savez-vous, continua-t-elle, pourquoi il me faisait la tte? Parce
que je veux apprendre le violon; parce que je fais le poteau, quand je
suis seule avec mes chiens...

--Le poteau?

--Oui, le poteau: tout le monde fait a. Vous vous tenez sur les mains,
les pieds en l'air. a fait que vous tes aveugl par vos jupes.

--Je comprends, dit Crizolles. Mes jupes.

--Mais non... Enfin vous comprenez. Et puis il ne veut pas que je me
promne seule dans le bois du Moulin. Et puis... Enfin, c'est un tyran.
Que ferait-il de plus s'il tait...

Le jeune homme ne disait rien.

--S'il tait un mari, conclut-elle.

--Les mmes choses, sans doute; et vous aussi,  part le poteau... Mais
ce bois du Moulin, il est donc tabou?

--C'est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de
la Mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles
pointues. L'an pass, on y a fait du mal  une jeune fille, une
couturire, qui cherchait des champignons. On lui a... Je ne sais pas ce
qu'on lui a fait. Oui, et pris son porte-monnaie.

--Peut-tre, en effet, serait-il plus sage de se promener ailleurs.

--C'est si beau, voyez-vous. Il y a un bouquet de chnes, surtout; de
trs vieux chnes, avec de grandes pierres, qui font carrefour. Et on y
est tout seul, tout seul... tout seul d'hommes, je veux dire.

--Comment, tout seul d'hommes, s'informa Crizolles languissamment. Il y
a des lions, peut-tre, comme dans la fort des Ardennes.

Guiche secoua la tte.

--Est-ce que vous croyez  la mythologie, demanda-t-elle?

--Mon Dieu, a dpend de l'heure.

--Vous riez, mais c'est une chose trs vraie, au fond. En plein midi,
l't, quand les champs, les jardins, les bois, sont immobiles de
chaleur; et que rien n'est en vie, rien que la source dans les herbes,
avec sa voix cache; ou bien cet oiseau, le martin-pcheur, qui
ressemble  un bijou bleu, lanc sur la rivire,--alors, il y a tant de
choses qu'on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu'il n'y en a
qu'une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout
entire n'tait qu'une seule et mme grosse bte. Alors, pour avoir
peur--qui est si bon--on appuie l'oreille contre les vieux arbres, et
l'on entend remuer ces espces de dieux moiti btail, qui dorment le
jour, qui rvent peut-tre derrire l'corce des chnes,  moins qu'ils
ne s'chappent pour courir aprs les enfants... Comment les
appelle-t-on, dj.

--Voil. Quand ils portent quelque chose, ce sont des Tlamons. On en
fait des pieds de table et des consoles. Quand ils ne portent rien... eh
bien je suppose que c'est comme dans Malbrouk. On n'a jamais su le nom
du quatrime soldat.

--Vous n'tes jamais srieux, dit-elle.

--Mais si, mais si. Except...

--Et vous tes mchant, vous aussi.

Elle contemplait d'un air assombri Vitalis qui s'en revenait avec Mme
Beaudsyme. Il ne lui parlait pas; et, comme il se tenait tout prs
d'elle, son pas, tout son corps pour ainsi dire, pousait le rythme de
la jeune femme; et, de mme qu'on pense, aprs un concert, entendre ce
que l'oreille ne distingue plus, peut tre Sabine les devinait-elle
pareils  deux instruments qui vibrent encore d'un accord vanoui.

Cependant Basilida, entendant marcher derrire elle, reconnut le Pre
Nicolle qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici le loisir de consulter sur sa
lecture, et s'arrta. C'est un livre, expliqua-t-elle, que lui avait
prt M. Cassoubieilh avec d'autres bouquins, comme il disait.

--Ils sont tous excellents, j'en suis sr, dit le Jsuite, sans
spcifier davantage.

Il s'agissait du Trait de la nature et de la grce, de Malebranche,
et qui, jadis, fut mis  l'index sous Clment XII, Pignatelli, et qu'on
y avait oubli depuis, sous la poussire sacre d'une thologie dont les
gens du monde sont moins curieux que dans le grand sicle.

--Et d'ailleurs, continua l'ecclsiastique, puisque M. Cassoubieilh le
juge difiant!

--Mais je ne pense pas qu'il l'ait lu.

Le P. Nicolle dissimula mal un sourire:

--Faites ce qu'il fait, conclut-il. Ne faites pas ce qu'il dit.

Ils approchaient du kiosque. Vitalis, qui avait pris l'avance, devant un
dbat qui lui tait obscur, y aidait Mme de Charite  servir le th.
C'est  dire qu'il changeait la pince  sucre de place, ou regardait le
soleil  travers une carafe pleine d'un vin couleur de peau d'orange.

--C'est que, reprit Mme Beaudsyme plus bas, j'aurais besoin d'un
tonique, en fait de lecture. L'_Imitation_, c'est tout le contraire. Et
puis je ne l'aime plus...  moins que je ne l'aime trop.

--Mme de Chantal a dit quelque chose comme cela, dans une de ses
heures d'aridit. Mais, si vous voulez, Madame, je me permettrai de vous
prter un livre ou deux plus substantiels.

Et avec un air de demi-interrogation, il ajouta:

--Sous l'aveu de votre confesseur...

--N'ayez pas de doute, mon Rvrend Pre,  ce sujet. Il y a longtemps
que M. Cassoubieilh me laisse carte blanche.

--Mais pardon, interrompit le Jsuite. N'est-ce point Jean de Crizolles
que j'aperois sous le kiosque?

--Le jeune homme qui, de son ct, avait reconnu l'ecclsiastique, se
leva pour venir au devant de lui, et tous deux se mirent  causer,
tandis que Guiche circulait, offrant des tasses.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre cousin Chteau-Gaillard,
interrogea le P. Nicolle, qui, nagure, rue des Postes, avait tent de
diriger sur Saint-Cyr cet aimable meneur de cotillons,  qui il donnait
des rptitions.

--Pas trs, mon Pre. Et je n'ai assurment pas besoin de vous annoncer
un mariage que vous avez d connatre avant moi.

--On m'en a fait part, en effet; et c'est rassrnant un mariage comme
cela, bti  l'ancienne. Celui-ci est de ce solide appareil de
demi-msalliance,  qui l'on a d, chez nous, les plus srs
foyers.--Merci, Mademoiselle. Les enivrements nous sont interdits.

--A moi aussi, Mademoiselle, quand c'est de l'eau chaude.--Oui, c'est
comme ces angles, dont la somme est toujours un droit.

Armand de Chteau-Gaillard, fils posthume du colonel Chteau-Gaillard
brillamment tomb jadis sous la rvolte de Bou-Amema, pousait la fille
d'un matre de forges.

--Armand est tout de mme un peu jeune, reprit Crizolles.

--Bon, voil que vous cherchez des excuses  ne pas l'imiter.

--Mais, mon Pre, rpliqua le jeune homme en riant, c'est que je ferais
un trop bon mari. Me voyez-vous rendant ma femme heureuse: je serais
perdu de rputation.

--Bah, on peut toujours s'arranger pour faire souffrir les gens, affirma
Guiche qui sauta  pieds joints dans le dialogue. Vous n'auriez qu' la
priver de dessert...

Une fois de plus, Jean dvisagea la jeune fille avec un peu de mfiance.

--Sabine, intervint Mme de Charite, au lieu de nourrir la
conversation, tu ferais mieux de dsaltrer M. de Crizolles.--Un doigt
de vin d'Espagne, Monsieur?...

--Mais, maman, il n'y a que du Porto, et qui est en Portugal, observa la
fillette, d'un air si insolent que Vitalis, pour un moment, ne lui
trouva plus les jupes assez courtes.

Cependant, elle avait apport le vin sur l'assurance de Crizolles qu'il
en boirait malgr la gographie.

--Ah, ah, belle mamn, intervint tout  coup, de sa voix grasse,
Etchepalao qui revenait du tennis: toujours printanire. Et,  moins
d'tre aveugle, comme on connat ses saints...

Et il se mit  rire,  grands clats, tout en lorgnant le corsage
fructueux de Mme de Charite, qui, d'un air contraint, tcha de
sourire; tandis que Mme Beaudsyme, assise  ct de Vitalis,
murmurait quelques mots o sonne celui de: goujaterie; et que Jean,
l'ayant dvisag avec sa languissante insolence, se versait du vin.

Mais le Jsuite, que cette compagnie plus nombreuse qu'il ne pensait,
et, peut-tre, moins discrte, effarouchait un peu, avait disparu
secrtement.

--Moi aussi, j'en veux, petite soeur, avait repris Etchepalao.
Croyez-vous que a ne donne pas soif de jouer le tennis quatre heures de
rang. Voyez ma chemise, tenez.

--Non, dit Sabine.

--Si c'tait belle mamn, elle en serait comme au sortir de la douche...
 part, bien entendu... et tout.--Sauf votre respect, l'abb... Tiens,
o est-il pass, le ratichon?

--Tenez, dit Guiche, en lui versant  boire pour qu'il se tt.

--C'est que je ne suis pas une sauterelle, moi.

--Et vous chaud, intervint le capitaine Laharanne. Quoique a, tout
mafflu que vous tes, vous vous remuez pas mal, au tennis: jambes de ci,
bras de l, balle dehors.

--J'ai a dans le sang, voyez-vous.

--Vif comme le ptrole.

--Il est certain, dit Crizolles, qu'avec de l'entranement vous auriez
fait un sauteur, un joli sauteur, oui, et l'habitude des affaires.

--Vous rigolez, mais c'est vrai, au moins. Tenez, voulez-vous faire un
bettinngue?

--Voyons, Wolfgang, s'cria sa femme: tu as dj fait fuir le Pre, avec
tes clameurs. Laisse M. de Crizolles tranquille. Il est  Ribamourt
pour se reposer.

--Et je me moque, moi. Je dfie tout le monde sur la pelouse,  pieds
joints, ou avec lan. Le champ contre Etchepalao! Voyez la cote...

--C'est trop loin, le tennis, fit Crizolles. Mais je vous parie un
goter sur l'herbe pour tous ces Messieurs Dames.

--Quoi, pour tout le monde, reprit Etchepalao, dont les instincts de
paysan basque se firent jour.--Et ils gagneraient toujours, alors.

--Espce de rapiat, vous ne voulez pas jouer un pique-nique. Je vous
parie un goter, donc, que vous ne sautez pas , et la balustrade bien
entendu.

Du doigt, il indiqua le guridon rustique, couvert de tasses, de
cristaux, de ptisserie, et, derrire, entre le toit de chaume et la
galerie de bois, un vide de deux mtres environ.

--Poussire! Sortez, Madame, cria-t-il  la comtesse Aronska, qui tait
assise auprs.

--Ah, mon Dieu, mon cher, fit la Polonaise, saisie.

--Et ma vaisselle, implora Mme de Charite.

Et sa vaisselle, en effet. Dj Wolfgang, d'un lan formidable, aprs
quelques pas de course, avait saut, et donn de la tte contre une
solive, d'o il retomba, partie sur le guridon, partie sur la ngresse
clairant le monde. Un fracas de verre, de cramique briss, les jurons
d'Etchepalao que Laharanne relevait en riant, les cris des dames enfuies
qui levaient leurs jupes, se mlrent dans l'or du soir.

Seule, Mme Etchepalao ne bougeait point. Adosse aux balustres, elle
contemplait Crizolles d'un air qui l'tonna. Elle le remerciait si
visiblement de la part qu'il avait prise au dsarroi de son mari; le
sourire de sa bouche tait si soumis, ses yeux si caressants qu'il la
vit tout  coup comme elle tait, charmante.

Il s'approcha d'elle, et, lui baisant la main comme s'il prenait cong:

--Je vous demande pardon, dit-il, en souriant aussi.

Les ombres taient dj longues sur la prairie dont elles semblaient
ronger l'herbe d'or, tandis que, plus bas, un brouillard laiteux se
levait sur la rivire.




CHAPITRE V

L'MEUTE


Le bois du Moulin, haute futaie devenue communale sous la Terreur, se
dploie comme un ventail dont le manche toucherait  Castabala, tandis
que les rayons en trempent dans l'Ouze. Sur la rive, s'achve la ruine
d'un moulin banal, o ressortissait le hameau de Curte. L, un cintre de
porte dont les claveaux sont retenus encore par une clef aux armes des
Talleyrand, rappelle qu'au XVIIIe sicle quelques bourgeois de
Ribamourt, dont les mtairies y devaient leur bl, c'est  cette antique
maison, et depuis l'abb de Prigord illustre, qu'ils l'avaient rachet
pour en abolir les droits quant  leurs terres.

Cette vente mettait fin  un long procs o ces bourgeois s'taient
rclams en vain des coutumes de la Vicomt. Aussi faut-il remarquer
que, depuis Henri IV, l'esprit de la monarchie, reprsent par ses
officiers ou mme par les parlementaires de Pau, tendit  soumettre bien
des liberts et d'usages du pays  des droits fodaux souvent
incertains, inspirs des provinces voisines; soit que ceux-ci, trangers
 la politique, l'inquitassent moins que ces Fors de Barn, quelque peu
rpublicains et soutenus nagure par les Huguenots, deux fois suspects 
des souverains qui n'avaient plus partie lie avec le peuple, soit plus
simplement pour obir aux lois de l'analogie o les codes ne sont pas
moins soumis que les grammaires.

C'est dans ce bois, en dpit de Vitalis, des chemineaux, des Faunes, que
Sabine se promenait sur les onze heures, environ, du matin. Les chiens,
que l'appt des viandes retenaient  la cuisine, ne l'ayant pas suivie,
elle se trouva seule loin des maisons.

Quatre ou cinq rocs, tachets d'un lichen couleur d'or s'y chevauchaient
selon une espce d'ordonnance. Il semblait qu'on et jadis tent
grossirement de les panneler: l'un d'eux, en forme de table et pos de
biais, la substance obscurment sanglante, mais ternie par l'ge et la
mousse, en tait creuse d'un trou dont une strie prolongeait
l'ouverture. Aussi, quelques rudits dont la science se bornait aux
limites de l'arrondissement, avaient-ils dnomm cet amas de blocs,
l'autel des Druides. Mais M. Dessoucazeaux, moins hasardeux, ne leur
donnait, dans son _Vade mecum Cassitride_, que le nom de Pierres
Couches. Il n'en tait pas moins que ce bosquet, o le toit spacieux
des chnes touffait toute autre verdure comme aussi l'clat du soleil,
et les bruits mme d'alentour, inspirait une espce de religion aux
paysans barnais, pour si peu qu'ils soient crdules au mystre.

Et sans le bien savoir, c'est peut-tre d'avoir peur que cherchait
Sabine, sous ces votes dont la tnbre, mais la transparence, faisaient
songer aux abmes de la mer. A travers le silence odorant des bois, le
seul bruit de ses pas lui suggrait l'cho d'une autre prsence.
Oppresse de chaleur, elle se laissa tomber sur le versant d'un bloc de
pierre, et dboutonna le haut de son corsage. Un peu de ses jeunes
seins, dont l'clat mat brilla dans la verdeur de l'ombre, tait comme
d'une ondine au fond de l'eau. Elle-mme, il lui semblait tre au
coeur d'une meraude. Elle avait crois les bras derrire sa tte, et
ce geste qui lui avait fait respirer l'odeur et l'acidit de son propre
corps, la fit songer  ces violettes qui fermentent au soleil aprs une
pluie d'orage.

Sabine frona les narines voluptueusement, les yeux clos. C'est cela, se
dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre
un meuble. Ah, soi-mme ne pouvoir s'aimer.

Tout l'accablait de langueur, la tideur de ce jour immobile, l'odeur
des feuilles, le silence profond. Soudain elle se cambra comme un arc;
ses jambes battirent brusquement sous sa jupe, sa tte se renversa plus
en arrire... Et quand elle rouvrit les yeux, elle aperut un peu d'azur
 travers les branches.

Sabine s'tait reprise  couter le mutisme des choses. Qu'elle se
sentait seule au milieu de l'ombre ronde et verte. Elle pourrait crier
ici de toute sa gorge: personne ne l'entendrait.

Pourtant elle se sentait enveloppe d'une prsence sourde, innombrable,
puissante. Si prs de la terre, elle tait comme un enfant qui, blotti
au giron d'une femme endormie, en coute battre le coeur. Qui me
dirait, songea-t-elle, tout ce qui respire, parmi les choses; tant
d'tres que l'on ne connat pas. Ces dieux nus dont elle riait l'autre
jour, qui se cachent sous l'corce des chnes et sentent la chvre... on
dit que ce sont des dmons: s'il y en avait pourtant! et d'autres moins
distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frl dans
ses rves. Elle plongea ses regards au fond de la fort: rien ne
bougeait et ne semblait vivre, ni aucun souffle jusqu'en haut des
branches, qui agitt l'odorante immobilit. Mais ce n'tait que le
sommeil d'une vie sans limites. Enivre et lasse, dans l'implacable
midi, l'me de la terre dormait.

Et voici, tout  coup, qu'il lui semble d'entendre marcher derrire les
arbres. Oui, l'on dirait un pas, trs loin ou tout prs. Et quelle
chose! Un pas nu. Baigneur de hasard; satyre, chemineau, enfants de la
terre, mystre ou peut-tre pril? N'a-t-elle pas vu luire,  travers
les feuilles, un regard semblable  ces yeux que lui fait, quand ils
sont seuls, Me Beaudsyme? Et les branches s'entr'ouvrent:

--Bonjour, Mademoiselle Guiche, dit le notaire. Vous n'avez pas peur, si
loin...

--Non, balbutie la jeune fille. C'est--dire... Bonjour, Monsieur.

Avec ces tranges yeux, toujours, il approche. Il n'est pas pieds nus,
mais en espadrilles, et porte un fusil qu'il pose contre le ft d'un
chne, et s'assied sur le bord de la pierre,  la gauche de l'enfant qui
recule en rabattant ses jupes, afin peut-tre de lui faire place.

--Ah, vous tes toute seule, reprend-il, en faisant voir l'clat aigu de
ses dents de loup. Moi aussi, Ernatou est au diable, avec les chiens.
Et quelqu'un m'a dit...

On dirait qu'il parle pour parler. Ses yeux sont fixs sur ce triangle,
en haut du corsage, sur cette chair d'un blanc de germe. Il respire plus
fort et demeure silencieux. Mais, tout  coup:

--Je vous ai connue si petite, dit-il.

Lentement, sa grande main velue de rouge rampe sur le roc, comme une
bte, remonte vers l'enfant fascine, vers sa taille, et sur sa hanche
gauche se pose enfin.

--Mais vous tes... encore une petite fille, n'est-ce pas?

On dirait qu'il est prs de bgayer.

--...petite fille... ma... toute petite...

Elle sent la grande main tourner autour de ses hanches maigres. Il lui
semble ne pouvoir plus jamais bouger, comme lorsque on s'endort. Lui
aussi semble ptrifi, et moins terrible  voir ainsi. Ses paupires
blanches sont  moiti rabattues sur ses yeux; elles font penser 
celles d'un dindon. Et Guiche rirait peut-tre, si elle osait violer le
silence retomb sur eux.

Mais tout  coup une cloche a tint dans le voisinage; la cloche de
Sainte-Marthe qui sonne l'Anglus d'une voix mince, tel un filet de
fume dans l'air chaud. Et elle voque la ville, qui n'est pas trs
loin, les chars sur la grand'route, le djeuner dans la salle  manger
jaune et noire, d'autres choses encore, familires. Elle pntre le
silence sous le feuillage tnbreux et perce l'accablement de la
chaleur; elle brise les sortilges du Dmon Mridien.

Et Guiche, avec un cri, a saut sur ses pieds. Dj la voil qui court;
ses jupes dans la main, aussi agile, aussi tremblante que le lzard sur
la muraille; qui court vers les maisons, vers les hommes, tandis que la
poursuit,  travers le bois, un ricanement de bte ou de dieu.

A moiti chemin, sous le couvert encore, Sabine entendit parler, et mal
remise encore de ses frayeurs, ralentit le pas. Elle respira mieux de
reconnatre sa soeur en compagnie de Crizolles; quoique le spectacle,
en d'autres temps, ne l'et rjouie peut-tre qu' moiti. Le jeune
homme s'tait rendu, depuis quelques jours, fort assidu  Castabala, o
on l'attendait  djeuner ce matin-l mme; et les deux promeneurs
taient sans doute sortis sous le prtexte de venir la chercher.
Cependant, arrts sous un arbre, ils ne paraissaient pas y songer
gure. Clarisse, la tte baisse, contemplait ses ongles; son compagnon
lui parlait de prs. Malgr tout, et qu'il y et quelqu'un qu'elle tait
bien sre de prfrer  Crizolles, de le voir auprs d'une autre
empress, lui tait une secrte offense. Et elle aurait bien voulu
entendre ce qu'ils disaient, en sorte qu'elle se mit  marcher sur le
ct herbeux du chemin, en vitant les pierres. Mais elle ne put saisir
que quelques paroles sans suite du jeune homme. Clarisse lui rpondant
d'une voix plus sourde.

...personnes indignes de vous, venait-il de prononcer, lorsqu'un caillou
qui roula sous le pied de Sabine dnona son approche. Crizolles recula
jusqu'au milieu du sentier, et Clarisse, qui releva la tte, rougit en
reconnaissant sa soeur.

--Nous te cherchions, dit-elle.

--Et je vous trouve, rpondit la jeune fille, dj remise de ses
motions.

--Tu as mme l'air d'avoir couru pour a. Et si tu reboutonnais ton
corsage?

Sabine, en rougissant  son tour, rpara le dsordre de son vtement non
sans lorgner Crizolles par un coup d'oeil en-dessous.

--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il. Vous ayez l'air d'avoir pris la
fuite. Est-ce que vous auriez rencontr le loup, Mademoiselle Guiche?

--Je m'appelle Sabine. Et Wolfgang, ajouta-t-elle avec un regard filtr,
qu'avez-vous fait de Wolfgang?

--Il dormait encore, expliqua Mme Etchepalao.

--Comme le meunier.

--Sabine!

Crizolles jugea bon d'aiguiller le dialogue sur d'autres voies.

--Madame votre soeur, dit-il, parlait d'aller en ville pour jouir du
spectacle...

--Quel spectacle?

--Les Part-Prenants sont trs monts, parat-il, contre votre parrain et
autres sachems du Comit..... des Eteignoirs, comme ils disent. Je ne
sais pas de quoi il s'agit; mais enfin, une rvolution, c'est toujours
drle.

--Justement Clarisse est en robe rouge. Elle pourra nous servir de
drapeau, de faon qu'on ne nous fasse pas de mal. Vous le tiendrez par
la hampe; et moi je chanterai l'Internationale.

--Vous la savez donc?

--Un peu, depuis que nous avons eu la bonne panne, ma tante et moi, dans
un chemin creux de Svres. C'tait le soir, il passa trois zouaves qui
la chantaient, sous les toiles. C'tait potique.

--Tu es assez dpeigne pour la chanter au naturel, dit Clarisse, non
sans aigreur,  la jeune fille, dont les cheveux, en effet, laissaient
leur noire crpelure pendre sur ses paules, impatiemment.

--Personne n'est venu pourtant me dcoiffer. Et je n'avais pas mes
chiens.

--Quoi, intervint Crizolles: votre ami le Grand Pan n'est pas venu vous
faire sa cour?

--Il a fait son apparition, mais il m'a paru si peu convenable, que je
l'ai envoy se mettre en flanelle grise, rpondit Sabine, en toisant le
complet de leur compagnon.

Le retour  Castabala interrompit ce dialogue. Clarisse y pensa dmler
que sa soeur tait jalouse de Crizolles, encore qu'elle lui crt de
l'inclination pour Vitalis. Or, elle voyait juste, et, du reste, plus
profondment que Sabine elle-mme, qui tait, surtout qui croyait tre,
fort valtonne par trois annes passes  Paris, chez une vieille
indulgente tante. Celle-ci, loge  la montueuse rue de Villejust,
l'envoyait sous la garde d'une gouvernante engourdie par l'ge, suivre
les cours des dames Le Sicton, rue de Verneuil. Cet externat pour jeunes
personnes, fort apprci sous la monarchie de Juillet, avait un peu
dchu depuis. Les courses en tramway le long de la Seine, la
conversation de ses amies de classe, dont deux ou trois Pruviennes,
quelques livres drobs avaient donn  Sabine une ide peu cohrente du
monde. Elle s'y croyait tenue d'honneur d'tre une coquette, d'en avoir
les apptits, la vanit. De mme qu'un jeune homme se blase  froid, se
pervertit, satanise, elle croyait presque sincrement s'tre soi-mme
accouche de son type, et, sincrement raliser l'idal de l'ingnue
close en vice.

Tout de suite au sortir de table, Etchepalao s'tait mis  faire la
sieste, et Crizolles  l'en arracher. Lui, de ses pieds, de ses
ronflements, remplissait un petit salon, dont les meubles grles, tendus
de guirlandes, passs au blanc de Ripolin, donnaient  Mme de Charite
des illusions Louis XVI. Et ils tremblaient sous le dormeur.

--Ah, mon Dieu, laissez-le dormir, disait cependant Clarisse.

Mais Crizolles qui aurait voulu l'entraner dans l'meute, insista,
malgr que Wolfgang accueillt ses appels par des grognements.

--Etch! Etch!

Il se montra enfin par la porte entr'ouverte, en bras de chemise 
plastron couleur de groseille, et dont la patte dbordait son pantalon.
Un peu de ventre bombait entre les pans disjoints de son gilet; et, dans
sa face rase, ronde, rouge, plaque de cheveux jaunes et rares,
clignaient, sous peu de cils, des yeux vert sale.

--Pourquoi faire m'appelez-vous--et tout, demanda-t-il avec des
billements qui lui faisaient ouvrir le vide norme de sa bouche aux
lvres plates et ples.

--Vous ne venez donc pas  la bataille?

--Mon cher, vous savez si j'ai peur...

Avec la tte, Crizolles affirma que non; mais sans que l'on st de
quoi.

--...Quand c'est un vrai danger. Tout ce potin-l, c'est des histoires
d'enfant, et qui ne me regardent pas. Qu'il se dbrouille, le vieux
Lescaa, je ne suis pas son hritier. Vous voudriez qu'en son honneur
j'aille me faire casser la tte--et tout.

--Mais puisque a n'est pas un vrai danger.

--Eh justement, c'est ce que je dis.

--Alors vous me confiez Mme Etchepalao.

--Je vous crois bien; et la petite aussi; et la mamn, si elle en veut.
Les femmes, il ne leur arrive jamais rien. Ah, rappelez donc  Clarisse
de prendre, chez Trbuc, un livre que j'ai fait venir, sur les Bovids
du S. O.

--Ah oui, dit le jeune homme: comme qui dirait..... oui, je vois a
d'ici.

Ils partirent pour la ville, Crizolles flanqu d'une Clarisse en satin
chaudron broch  fleurs rouges; et de Guiche en cossais noir et bleu,
avec une jupe, dont la brivet, qui scandalisait Vitalis, lui semblait
aujourd'hui encore, comme aux vacances d'autrefois, faite  souhait pour
un de ces chtiments aprs quelque escapade, o, de sa mre, la
condamnaient les mains sonores. Comme Guiche l'avait remarqu,
Crizolles tait en suite de flanelle grise. Mme de Charite se disait
que ce groupe tricolore, sur la route, c'tait distingu. Elle les
avait accompagns jusqu'au portail en fonte d'art, et d'art moderne, o
sur les pylones, comme elle-mme disait aussi, se lisait en lettres
gothiques: Castel Castabala.

--Je vous les prte, dit-elle  Crizolles, en lui dsignant l'une et
l'autre jeune femme, et le salua d'une moue mutine de ses lvres couleur
de cerise  l'eau-de-vie.

Herminie de Charite, ne Scarpa, d'un revendeur au Mont de Pit, voil
quarante ans de cela, hlas ou quelques annes avant, n'avait pas
renonc  plaire. Mais elle savait s'effacer devant ses filles, devant
Clarisse surtout qu'elle aimait pour lui rappeler les agrments de sa
jeunesse. Au prix du double ou triple enjeu que jouent les mres bien
conserves, Jean de Crizolles commenait de lui apparatre comme une
figure d'atout. Cela ne lui aurait pas t dsagrable de mener un flirt
avec lui: elle ne s'avouait pas bien jusqu'o. D'autre part, c'et t
pour Sabine un parti inespr. Mais la chance paraissait petite, il est
vrai, au peu d'empressement que le jeune homme montrait envers Guiche.
Restait Clarisse, qui, manifestement, l'intressait beaucoup davantage.
Et, pour singulier que cela paraisse, Mme de Charite qui, peut-tre
n'aimait pas son gendre autant qu'elle avait l'air, se serait accommode
de voir aller trs loin cette sympathie qu'ils laissaient, l'un pour
l'autre, percer dj. On voit qu' ses calculs confus, cette mre de
famille n'apportait pas de jalousie. Guiche, en ce point comme en plus
d'un autre, ne tenait pas beaucoup d'elle.

Elle faisait, en ce moment, assez triste mine  ct de sa soeur et de
Crizolles, qui semblaient tour  tour l'oublier ou la traiter en petite
fille. Que si, pour divertir sa pense, elle songeait  Vitalis, l'image
de Mme Beaudsyme lui en gtait le plaisir en se dressant devant son
rve. Et il lui semblait voir dans ses mains cette pe de feu qui garde
les portes du paradis.

A mesure qu'on se rapprochait du bourg, Sabine cherchait du regard
quelques signes de l'meute annonce, mais vainement ne voyait rien.
Entre les peupliers que dj rouillait l't dans son dclin, la route
droulait son vide clatant. Une victoria de louage toute tintante de
grelots, qui faisait voir son postillon en noir et rouge, les croisa 
grande allure: le temps d'apercevoir une fillette d'une pleur de craie,
en gouttire,  ct d'une grosse femme. La poussire, un instant
paissie en nuage, se dissipa, s'vanouit. On tait  l'entre de la
grand'rue, et tout semblait paisible.

Crizolles avait pourtant dit vrai: les habitants faisaient clater
aujourd'hui des rancunes longtemps nourries, mais contenues, et dont il
n'est pas inutile de donner quelque claircissement.

Il faut d'abord se reprsenter Ribamourt comme une ville cristallise
autour d'un bloc d'tain.

Gaston Phoebus et ses premiers successeurs favorisrent cette espce
de floraison minrale par des privilges que la Monarchie et la
Rvolution n'avaient pas tous dtruits, et qui soutinrent la prosprit
de cette petite ville, dont, aux XVe et XVIe sicles, les
fonderies de canons ou de cloche achetaient le minerai. L naquit, d'une
population en partie trangre au Barn, une bourgeoisie intelligente et
riche, mais qui fut dcime par les guerres de religion, abtie et
rarfie ensuite par deux sicles de vices sournois et de mariages
consanguins, amoindris encore par la Rvolution, qui lui fut contraire
comme elle le fut partout  cette partie de la bourgeoisie franaise qui
et fond un patriciat, si l'anoblissement n'avait ouvert  la richesse
des chemins aiss.

Aujourd'hui, elle n'tait reprsente en son minence ancienne que par
quelques petites dynasties telles que les Beaudsyme dont il y avait eu
des magistrats et des officiers; les Paschal, qui, pour la plupart
depuis Louis XV, vivaient noblement sur leurs terres; les Lescaa, et
cinq ou six autres familles: celle du cur Cassoubieilh, par exemple,
qui avait fourni plusieurs ecclsiastiques de valeur, entre autres le
dernier vque de Navarrenx, dont la succession restait ouverte depuis
quatre ans. Encore ces divers groupes ne comptaient-ils presque plus de
reprsentants mles.

Cette classe qui avait surtout conserv du pass l'avarice et les plus
basses vertus, et qui allait depuis l'Onagre jusqu' Lubriquet-Pilou,
avait toujours t la seule aristocratie de Ribamourt, o de tout temps
la noblesse fut pauvre et rare; et, pendant quatre sicles, elle seule
avait lu un conseil de notables qui grait la ville et trois villages
voisins, ses vassaux: Mesplde, Athos, Le Hameau.

Dans le reste des Mortiripuaires, bien plus nombreux qu' l'origine,
sandaliers de Saint-loi, artisans de tous mtiers, petits boutiquiers,
se trouvait la plupart des Part-Prenants. On nommait ainsi les hritiers
des premiers occupants de la Mine. Ils en taient propritaires avec
l'tat, sous le contrle de qui ils la louaient  une Compagnie
Fermire contre une redevance proportionnelle  la production. Ces
Part-Prenants, dont les parts, selon les rglements primitifs, taient
restes hrditaires et inalinables, nommaient pour cinq ans, et du
mme coup prenaient pour toujours en haine un Conseil charg de rgler
les rapports compliqus de la Compagnie Fermire avec ces privilgis
qui, n'tant pas loin de se prendre pour un Patriciat, en avaient les
vues troites, en mme temps que la mfiance et les caprices populaires;
mens qu'ils taient le plus souvent par des gens trangers  leurs
affaires.

De tous les Eteignoirs, comme on a vu qu'ils nommaient leurs dlgus,
le plus en vue comme le plus ha tait Diodore Lescaa, homme profond,
digne d'tre chef, qui le laissait percer malgr les efforts qu'il
faisait pour se tenir dans les coulisses;--et dont le vice fut surtout
qu'il mprisa toujours ceux-l mmes qu'il aidait.

Cette hostilit latente, aussi vieille que Ribamourt, avait t
longtemps rprime par des cadres sociaux rigides; plus tard par
l'influence concilie du Patronat et du Clerg. Mais ces deux forces, la
seconde surtout, ont t,  Ribamourt comme ailleurs, peu  peu mises en
question de divers cts; attaques par un calvinisme qui applique  la
politique les procds de sa rigoureuse hypocrisie religieuse, chties
par les lois, et, d'autre part enfin, traites par _La Corde_ de
Toulouse, le _Petit Conseiller_ de Bordeaux, et autre presse 
responsabilit limite ainsi que s'expriment les prospectus de
Finances, traites comme un libre-penseur ivre fait avec joie d'un mur
d'glise. Les Part-Prenants de Ribamourt, abstraction faite une fois
pour toutes des gens payant l'Impt qui en faisaient partie, offraient
aujourd'hui,  la premire main sale venue, toutes les prises d'une
masse populaire. Mais le chef-d'oeuvre d'ailleurs involontaire de
leurs meneurs fut de persuader  ces ardents fauteurs de privilges
qu'ils taient socialistes, confusion assez bouffonne dont on a vu les
premiers germes dans les vers dj cits de la _Mortiripuaire_ de 48.

Quand un coup de mine fit affleurer, vers 1880, les eaux minrales dont
l'habile docteur Bchut, mort depuis, sut persuader qu'elles
gurissaient les maladies nerveuses, la Compagnie Fermire les exploita
tout de suite  son profit exclusif, sans que personne protestt que
mollement. Mais au Conseil lu en 1900, entrrent M. Lescaa, M.
Dessoucazeaux, les deux notaires de Ribamourt, le cur Puyoo, qui dj
visait  la dputation en se mlant de socialisme chrtien, et quelques
autres personnes rsolues  faire amliorer la position des
Part-Prenants,  qui la Socit Fermire continuait de payer un quart
tout juste du produit net des Mines, ce qui valait  chacun de vingt 
vingt-cinq francs par an. Depuis un demi-sicle, la meilleure anne
avait produit trente-six francs.

Tout de suite l'Onagre prit l'affaire en mains; et, au lieu d'un Snat,
ce fut un dictateur que l'on eut. Mais la Socit cda et s'engagea 
verser le cinquime de tous les bnfices, qu'ils vinssent de la Mine ou
des Eaux; en garantissant  chaque Part-Prenant pour les annes maigres
un minimum de cent francs. Le contrat, approuv d'abord par le Conseil,
fut soumis  une Assemble gnrale, et vot d'acclamation, ainsi qu'un
ordre du jour plein d'loges pour M. Lescaa. Le soir, on illumina, et
tout Ribamourt alla acclamer l'Onagre dans sa maison.

Lui, qui se sentait profondment atteint par le mal qui devait
l'emporter, et ne voulait pas mourir avant de voir cette affaire
conclue, la fit hter au Conseil d'tat. L aussi, enfin, la convention
fut approuve et enregistre.

Mais Ribamourt ne voyait plus qu'avec mfiance ce contrat o elle
applaudissait six mois avant; et M. Lescaa, pour qui on rclamait la
Croix nagure, n'tait plus bon qu' jeter  l'Ouze, la ville n'ayant
pas encore d'autres gouts.

En dehors de l'inconstance naturelle aux foules, il y avait  ce
revirement quelques causes plus prcises. Les Part-Prenants, assez
ncessiteux pour la plupart, n'avaient pas  se plaindre de l'Onagre, et
au contraire; mais il en tait autrement de diverses personnes qui les
poussaient. En effet, depuis que M. Lescaa, las de prter  ses
concitoyens un argent dont ils ne le remboursaient jamais que de
gratitude,  un taux assez bas, s'tait rsolu  raliser, cela
n'allait pas sans faire bien des blessures. Il avait beau exiger moins
qu'on le payt que d'tre garanti en bonne forme, les rigueurs
qu'entrane toujours une opration de ce genre, quelques tempraments
qu'il y pt apporter, furent grossies  plaisir par la mdisance. On
s'tonnait, les dbiteurs surtout, qu'un argent d si longtemps le ft
encore. Puis, dans ce troupeau de victimes, il y en avait--tel M.
Dessoucazeaux, honnte homme et cultiv, mais avare--de fort  l'abri
du besoin, auxquels n'avait manqu, pour se mettre en rgle, que de
l'ordre ou plus simplement de la bonne foi; et qui, mritant peu d'tre
mnags, ne le furent point. Mais ceux que l'Onagre ne poursuivit pas,
ils criaient aussi haut que les autres, pour n'tre pas souponns de
devoir, qui est une espce de dshonneur dans les petites villes de
France, o l'argent, seule volupt permise, reste l'unique mais
invincible corrupteur des mes. Encore, par suite d'une trop lente
circulation, n'y cause-t-il que peu de prosprit; et en cela aussi,
ressemble au sang, dont le moins actif est le plus charg de souillures.

A Ribamourt, la fortune tait surtout faite de terres et de maisons; les
espces, rares; la plupart de ce qu'en laissaient les baigneurs,
restitu aux fournisseurs de grandes villes par des patrons d'htel, des
boutiquiers, venus presque tous du dehors, que le crdit avait tablis,
qu'il maintenait seul. Or M. Lescaa rclamait  ses dbiteurs bien prs
d'un million, ou qu'on le garantt par des hypothques, sorte de contrat
que la publicit presque excessive o l'oblige le code rend parfois
onreux. Tous ces dbiteurs ayant, aux premires attaques de M. Lescaa,
amoindri leur dpense en mme temps que ht leurs rentres, on
s'imagine combien de marchands, d'ouvriers, de sous-dbiteurs atteints
par ricochet, se retournaient contre l'Onagre, origine de leurs maux, et
que tout le monde  Ribamourt ne manquait pas aujourd'hui d'invoquer
pour excuse  ses rigueurs.

Dj deux gros fabricants de sabots avaient congdi leurs ouvriers; les
banquiers marrons de Ribamourt et de la campagne, suspendu leurs prts,
comme les marchands, bouchers ou aubergistes presque tout crdit. Les
deux huissiers, seuls de la ville, s'engraissaient comme cochons de
foire.

Rien n'tait donc plus facile que de rendre impopulaire aux habitants
de Ribamourt un homme qu'ils n'avaient jamais aim. Son cousin Ptrarque
Lescaa, aid de la plupart des autres, s'y employa de son mieux. Quoi de
plus rpugnant  des hritiers qu'un philanthrope; et M. Lescaa passait
pour tel aux yeux de sa famille, en mme temps, il est vrai, que rempli
d'gosme, de duret, d'avarice. On craignait qu'il ne ft de gros legs
 Ribamourt, qui, aprs tout tait sa ville natale. Que si on la lui
faisait voir dresse contre lui, et toute entire aboyante, peut-tre
abandonnerait-il un si redoutable dessein.

Le nouveau contrat de ferme fut  ces apptits et  ces rancunes le
prtexte de se grouper.

Peu de jours aprs l'approbation du Conseil d'tat, le bruit commena de
courir que M. Lescaa avait reu de la Socit Fermire une grosse somme,
en salaire de ses bons offices. La _Cassitride_, gazette locale, o,
pour la premire fois, le maire Dessoucazeaux et Ptrarque Lescaa
furent d'accord, et la _Corde_, de Toulouse, colportrent  mots
couverts cette noirceur. Peu  peu, on la discuta tout haut; et enfin
elle fut agite, sans que personne la dmentt, dans une assemble
tumultueuse des Part-Prenants, o beaucoup d'trangers s'taient mls.
L'ordre du jour qu'on y vota  mains leves, sur la proposition du
greffier de M. Lescaa, le juge, prenait l'Onagre nommment  partie, et
convoquait les habitants de Ribamourt  un meeting devant l'Htel de
ville pour le jeudi suivant.

Au sortir de cette assemble, qui fut tenue le soir, des jeunes gens
allrent crier devant la maison Lescaa, sur l'air des lampions: Rends
l'argent! Rends l'argent! D'autres qui avaient bti de btons et de
paille l'image approche d'un ne sauvage, y mirent le feu sur la place
Jeanne. Cependant la gendarmerie,  qui ni maire ni adjoint n'avait
donn d'ordres, ne bougea. Elle avait mme t consigne d'avance par
le brigadier Malevain, petit homme paisible.

Le jeudi, il sembla qu'il en serait autre chose, sur des ordres de la
Sous-Prfecture o, peut-tre, disait-on, l'Onagre avait crit. Des
gendarmes surveillrent tout le matin les abords de la mairie; il est
vrai qu'ils disparurent avant l'heure du meeting, Malevain leur ayant
recommand la discrtion.

M. Lescaa, lui, gardait le lit, son mal ayant empir. C'est ainsi qu'il
ne put tre du dner que donnait Me Beaudsyme ce mme jour, et en
l'honneur prcisment du fameux bail, qui avait t dress dans son
Etude. Le notaire avait bien des raisons de se compromettre pour un tel
client; mais peut-tre lui fit remarquer Basilida, et-il valu mieux
remettre  un autre jour qui n'aurait pas t choisi par les
Part-Prenants, pour honnir ce mme contrat qu'ici l'on allait fter.

--J'ai dj remis, rpondit-il, deux fois  cause de Lescaa. Et ce
paquet de voyous, s'ils ne sont pas contents, ils savent o me trouver!

--Il le savent de reste, soupira la jeune femme. S'ils avaient oubli,
Ptrarque ou consorts se feraient un plaisir de leur apprendre la route;
et que les Eteignoirs font la bombe ici.

Mais le notaire n'en fit que hausser ses larges paules: il se savait
craint.

A Ribamourt on dne  midi. Il y avait l le directeur de la Socit
Fermire, inintelligent et pompeux, qui sans cesse caressait sa barbe
comme un voluptueux fait du sein d'une jeune matresse; l'ingnieur des
Mines, petit homme noueux, agit de tics; le capitaine Laharanne avec sa
femme; le cur Puyoo; M. Lubriquet-Pilou; le chef de gare; et Vitalis,
qui tait de la maison. M. Dessoucazeaux avait trouv prtexte 
dcliner l'invitation.

Au dessert on s'aperut qu'il y avait pnurie de cigares; et Vitalis,
qui s'ennuyait de n'entendre parler que d'affaires, s'offrit pour aller
en chercher lui-mme  _l'Agneau Pascal_.

--Mais Lubriquet va se ronger de jalousie, dit Me Beaudsyme.

Le trsorier ne rpondit que par un sourire de supriorit, en lissant,
du bout de l'index, le dessous de sa moustache rare.

Vitalis avait  peine pass le portail, et oubli dj les
Part-prenants, quand il entendit courir derrire lui. C'tait Firmin de
Mesplde.

--O allez-vous, Monsieur Paschal, demanda-t-il sans autre salut.

--A l'_Agneau_ du mme nom, rpondit le jeune homme un peu surpris.
Venez-vous par l?

--Oui, mais vite, alors; et revenons. On ne sera peut-tre pas de trop
dans un moment.

--Qu'y a-t-il donc? Les Anglais?

--Oui! Une belle ide qu'a eue l votre patron de donner  dner le jour
du mtngue.

--Les invitations taient faites bien avant, et on avait dj renvoy
deux fois,  cause de la maladie de coeur de mon cousin. Et puis ils
ne nous mangeront pas, je pense.

--Les gens qui tuent les hirondelles, ce n'est pas pour les manger, non
plus.

--Mais enfin, qu'est-ce qui se passe?

--Voil. J'tais  ce mtngue, donc, et pas seul, croyez-moi. Oh! vous
savez: des sabotiers... comme moi. Les messieurs n'aiment pas trop crier
ce qu'ils pensent. Pour cri, on a cri; et chant: contre l'Onagre,
bien entendu. On voulait mme aller lui faire un charivari. Mais il n'y
est pas,  ce qu'on disait, et, par contre, les gendarmes autour de chez
lui: c'est mme pour a qu'il n'y en avait pas plus que de louis d'or,
devant la mairie. Alors tout s'est retourn contre Beaudsyme, et son
dner. On a mme dit que M. Lescaa s'y trouvait. Je ne sais pas qui, ou
plutt je m'en doute: c'est Bensibett, le fort caillou, que j'ai vu
causer  part avec le greffier  Ptrarque, ce cascan, vous savez, qui a
la gale.

--Erouch: vous croyez qu'il a la gale?

--Mais oui: c'est de naissance; rien n'y fait; il faudrait l'corcher.

--Diantre, fit Vitalis. Et pourquoi ne l'corche-t-on pas? Demandez ce
petit service  votre patron, le dieu des vers. Quant  Erouch, je ne
lui serrerai plus la main; vous pouvez m'en croire.

--Et bien vous ferez. En attendant, tout le monde va venir donner la
srnade  Mme Beaudsyme. Et M. Lescaa est-ce qu'il est chez vous,
au moins?

--Il n'y est pas, Firmin. Mais vous n'tes donc pas fch avec lui,
depuis.....

--Depuis qu'il rentre son bl? Bah! j'ai laiss dire. La vrit, c'est
qu'il m'a fait venir l'autre jour; et pas flambant, je vous assure. Lui,
tait dans un grand fauteuil, avec sa figure verdtre, l'air malade:
Firmin, sais-tu combien tu me dois? Le diable m'emporte, si je m'en
doutais, ni envie, car il m'a prt plus d'une fois.--Vingt-quatre-mille
francs.--T, je croyais que c'tait plus! Et c'est vrai, oui. Ta
femme, reprend-il, t'a port plus de trente mille francs de bonnes
terres; et vous tes en communaut. Tu peux donc me donner une
hypothque. Je rponds: Oui, pour sr, mais sans enthousiasme, je
pense, car il se mit  rire:  ne te cotera peut-tre pas aussi cher.
D'abord tu as hrit de ton pre un billet de Ptrarque de huit mille,
pour solde de votre grand champ sur le Gave, et trois mille environ
d'intrts,... le tout endoss par son beau-pre...--Oh, pour
celui-l, vous pouvez le prendre pour rien, il est prescrit.--Je sais,
je sais (car il sait tout ce diable d'homme). Mais je te le prendrai
tout de mme pour onze mille: j'ai un moyen de les faire rentrer.
Ajoutes-y sept mille que tu as pris pour payer les dettes de ton pre:
de ceux-l je te fais cadeau. Ne me remercie pas; c'est pour le
principe. Restent donc six mille dont tu voudras bien me donner
hypothque. Vous pensez si j'ai voulu. Mais nous voici chez Victorine.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Vitalis.

--Bonjour, Monsieur Paschal, rpondit la buraliste avec un peu de
rserve.--Bonjour Firmin....

En sortant de l'_Agneau Pascal_, avec ses cigares, le clerc aperut en
avant Crizolles, entre les deux jeunes femmes. On se rejoignit; et,
comme Firmin se tenait  l'cart.

--Quoi, Firmin, lui dit Guiche en barnais, est-ce que nous ne sommes
plus amis comme au temps o vous me contiez des histoires?

--En cousant les gilets de votre groom. Oh, sr que si, mademoiselle
Sabine. Mais vous tes si grande maintenant...

--Que vous regrettez de n'avoir pas grandi aussi, fit la jeune fille en
riant.

Vitalis causait avec Jean et Mme Etchepalao; et ils approchaient de
Sainte-Marthe, quand on commena d'entendre une rumeur lointaine encore
et ingale, voix des foules, qui rappelle le bruit de la mer.

--a y est, dit Firmin, ils y seront avant nous.

--O a, demanda Crizolles,  qui Vitalis claircit alors ce qui se
passait.

--Et nous, reprit-il, qui voulions tout juste voir l'meute. On pourrait
aller chez les Beaudsyme, si ce n'est pas indiscret.

--C'est que, pour les dames, dit Firmin, elles seraient peut-tre mieux
autre part. Oh, a n'est pas qu'on risque des coups de fusil... mais
enfin.

Clarisse parut indcise; mais Sabine dclara qu'elle irait, en compagnie
ou non, assister Basilida. Et peut-tre disait-elle cela par jalousie,
en cas que Vitalis ne l'allt dfendre seule. La jeune femme eut alors 
coeur de ne pas faire voir devant Crizolles moins de vaillance que
Guiche, et soutint son avis; en suite de quoi, tout le monde se rendit
chez les Beaudsyme. Mais, sur le conseil de Firmin, on passa par la
petite porte qui s'ouvrait sur une ruelle, tout prs de ce figuier o
Vitalis baisait nagure les joues en fleur de Detzine. Ce fut elle qui
parut, au bruit de la sonnette, et trs mue.

--Ah, mon Dieu, gmissait-elle, au lieu d'aller annoncer, tandis que
Firmin mettait le verrou, qu'est-ce qu'on va nous faire?--Oui,
Mademoiselle, dans le salon.--Et ils crient tous: Prends l'argent,
prends l'argent.--M. le cur de Saint-loi, aussi; mais le chef de gare
est parti, avec le directeur.--Et ils ont jet des sous.

--Quelle chance que mon parrain ne soit pas l, dit Vitalis.

Le discours incohrent de Detzine peignait assez bien les choses. Mme
Beaudsyme, son mari et le reste de leurs invits achevaient de boire
leur caf au salon, avec un calme un peu affect; tandis que deux ou
trois cents hurleurs,  qui des nouveaux venus se joignaient sans cesse,
rptaient devant la grille, sur l'air des Lampions:

    Rends l'argent,
    Rends l'argent.

--J'ai pourtant envoy Ernatou, expliquait Beaudsyme, pour leur dire,
sans faire semblant de rien, que Lescaa tait en voyage, et pas ici.
Mais baste, il faudrait un fusil.

--C'est votre faute, aussi, rpliqua M. Puyoo. Si le dner avait fini
plus tt, plusieurs de nous auraient t aperus en ville; a aurait
tout arrt dans l'oeuf. Et o chassiez-vous donc pour rentrer si
tard?

--Par l... au bois du Moulin.

--a n'est pourtant pas aux antipodes.

--Et vous n'avez rien pris, j'en suis sre, demanda Guiche, dont les
yeux de violette s'amincirent.

--Vous savez, rpondit le notaire de sa voix paisible et dore, on ne
prend jamais tout en une fois.--Mais qu'est-ce qu'ils ont donc,
ajouta-t-il en se levant. Ils vont forcer la grille. Peut-tre qu'il
vaudrait mieux renvoyer les dames.

Firmin venait d'entrer au salon, dont les portes restaient ouvertes.

--Il n'y a gure moyen, dit-il. Rosalie, du grenier, a vu des gens dans
la ruelle, et ivres. Or doncques, elles feraient mieux de nous laisser,
d'aller en haut, par exemple, en attendant la gendarmerie qu'Ernatou a
t prvenir.

--C'est vrai, dit Vitalis.

--Mais nous aurons peur, toutes seules, fit Basilida. Viendrez-vous avec
nous, au moins, Vitalis?

--Mon Dieu, pourquoi pas, rpondit le jeune homme, peu soucieux,
peut-tre, de bagarre. Il en restera assez  garder le salon.

--Moi, je ne quitterai pas mon mari, dit Mme Laharanne.

--Et je resterai aussi, conclut Clarisse: a ne m'ennuie pas d'avoir
peur. Et moins haut, elle ajouta, en se tournant vers Crizolles: Vous
me dfendrez, n'est-ce pas, Monsieur Jean?

--Certes, rpondit Crizolles avec beaucoup de srieux: je vous
couvrirais plutt de mon corps.

Quant  moi, dit Guiche, je serai aussi bien l-haut, pour avoir peur.

Et elle gagna, avec les autres, la chambre de Basilida. C'tait une
grande pice qui sentait l'iris. Quoi qu'elle donnt sur la cour par
deux fentres, les volets qui en taient clos, et pleins  la moiti
suprieure, n'y laissaient pntrer qu'une faible lumire. Des meubles
d'acajou  cygnes taient rangs en bon ordre le long des hautes
murailles; tous trois se taisant, le tic-tac d'une pendule de marbre
rouge sembla seule faire rsonner le silence.

Sabine billa.

--a n'est pas trs drle, les meutes, dit-elle enfin. Et elle
s'tendit sur un sofa rotin, en tirant sur ses jupes, comme elle avait
accoutum. Basilida ni Vitalis ne rpondt. Ils coutaient les rumeurs
de la rue qui grossissaient, et des coups aigus battre le portail. Puis
on commena de jeter des pierres contre la maison; quelques-unes lances
de loin, frapprent les volets de Mme Beaudsyme. Par la jalousie,
qui en ajourait le bas, on n'y pouvait voir qu' peu de distance:
d'abord le toit d'ardoise de la varangue, tout miroitant de soleil; et,
en de des tilleuls, dans un troit espace, la moiti d'une corbeille
de graniums, le sable jaune d'une alle.

--Voil M. Puyoo qui sort, dit Basilida, dont le demi-jour laissait voir
la pleur croissante. Il va leur parler.

Sabine s'lana  l'autre fentre.

--Je m'tonne qu'il se risque, dit Vitalis, au moins sans avantages.

--Et sa popularit, expliqua Mme Beaudsyme.

Le cur, qu'on ne voyait plus, ouvrait sans doute le portail de la cour,
dont la serrure grina, dans le tumulte. Puis il y eut une trve, et
quelques paroles indistinctes interrompues par de nouveaux cris,
contradictoires: A bas la calotte! Vive M. Puyoo! Celui-ci parla
encore. Soudain, comme s'il et t emport par des eaux, la grande
voix de la foule couvrit sa voix. On distingua encore: A bas la
calotte! A bas l'Onagre! La cour s'tait remplie de monde. Sur le sable
d'or jaune, on en voyait courir que leur ombre semblait contrefaire.
D'autres marchaient dans les graniums qu'ils crasaient; et Guiche en
respira de loin l'odeur poissonneuse.

Bientt les pierres recommencrent de pleuvoir, plus nombreuses. Tous
les trois, maintenant, ils coutaient le pril gronder et crotre. Des
coups retentirent plus prs, contre la porte d'en bas. Soudain, on
entendit qu'elle s'ouvrait, et sonner la belle voix du notaire.

--Il faut pourtant que je descende, dit Vitalis.

Mais Basilida, dans l'exaltation du pril et du bruit sentait garer sa
raison:

--Ne t'en vas pas, Vitalis, cria-t-elle, insoucieuse que Sabine
l'entendt: coute!

Les paroles de Beaudsyme se rpandaient sur le vacarme comme une huile
d'or. Il y eut un instant de calme, puis d'autres cailloux, et tout 
coup un juron aigu de Crizolles, atteint sans doute, et un coup de feu.
La voix de tte de Laharanne appela Beaudsyme, comme un clairon. Puis
il y eut la porte qui se referma, et, de nouveau, le silence.

--Ah, mon Dieu, gmissait Guiche, la tte dans ses mains. Et elle-mme
n'aurait su dire si c'tait de peur, qu'elle pleurait, ou d'avoir
entendu la notaresse tutoyer Vitalis.

A ce moment, du ct de la rue, on entendit retentir la voix de M.
Puyoo, qui, du ton d'un porc qu'on gorge, criait:

--A moi,  moi!

Presque aussitt la porte d'en bas se rouvrit, le sable de la cour
grina, et Firmin apparut dans l'alle jaune. Mais au mme instant on le
vit chanceler, et tomber en s'criant, tandis qu'un coup de feu clatait
prs de la grille.

--Vitalis, Vitalis, cria Mme Beaudsyme hors d'elle-mme, reste avec
moi. Et quittant la fentre, elle se jeta dans les bras de son amant,
qui parut dans le doute de ce qu'il devait rpondre. Guiche dnoua
violemment son embarras.

Elle tait devant eux, les yeux brillants de larmes et de colre, et
avant de s'enfuir:

--Oui, reste, Vitalis, dit-elle; conserve-toi bien, pendant que les
autres se font tuer. Elle te soignera, _elle_. Le lit n'est pas loin.

--Guiche, s'cria le jeune homme, en s'lanant aprs elle. Mais
Basilida dj,  demi-folle, avait ressaisi la chair de son amant.
Pareille  la Mnade de sa vision, elle dlirait, ivre d'une voluptueuse
pouvante, brlante et ple.

--Tu l'as entendue, dit-elle, en s'interrompant pour lui meurtrir la
bouche de sa tranchante denture; tu l'as entendue; le lit est l. Reste,
Vitalis. Qu'est-ce que a te fait; tu n'es pas un caractre, toi!

Cependant, la gendarmerie, accourue enfin, dgageait Beaudsyme et le
capitaine qui, soutenus par Crizolles boiteux, avaient fait une
seconde sortie.

Puis on releva le corps de Firmin.

Au loin, une horde s'tait reforme, qui hurlait encore:

    Rends l'argent.
    Rends l'argent,




CHAPITRE VI

LES NUES


Loin de Ribamourt, loin de son tude o le papier dort sous la
poussire, Me Beaudsyme chassait dans les bois de Nyxe, avec des
amis, la bte noire. Depuis l'aube, les chiens donnaient sur un
solitaire; lui-mme, voil une heure qu'il tait  son troisime poste,
sous les htres. Tout autour de cette ombre, par del les fts argents,
on se sentait, tant le jour tait glorieux, comme dans un globe de
lumire, et la lourdeur du soleil pntrait le feuillage.

Ses yeux battirent de fatigue; un coup de fusil les lui fit rouvrir.
Deux autres, au loin, retentirent sans clat; et puis le son d'un cor
qui sembla nager faiblement, se dissoudre, dans la chaude tendue. Plus
prs de lui, tout  coup, le bruit des branches rompues vint l'avertir
que le sanglier dvalait. Il y courut, mais  peine pour voir passer la
meute, et, derrire, Wolfgang Etchepalao qui, parmi les piqueux, courait
de ses paisses jambes, en s'pongeant et criant: Tayaut!

--Tayaut, Tayaut, rpta le notaire qui n'tait point puriste en
vnerie. Il se jeta  leur suite; on traversa une clairire; le soleil
fit luire la robe des chiens, les clous d'une large semelle, un canon de
fusil. Et presque aussitt la trombe de couleurs, de voix, se prcipita,
se confondit, mourut dans la fort immobile.

Cependant, dans sa maison, Basilida, de ses doigts aigus, caressait les
cheveux de son amant agenouill.

--Non, tu ne m'aimes point, dit-elle; et, au mme instant s'cria. Car
Vitalis venait, en rponse, de la meurtrir sous son peignoir.

--Ah! fit l'amoureuse, qui entrouvrit sa bouche si rouge, comme pour
aspirer l'me d'une puissante fleur.

--C'est que tu es trop jeune, reprit-elle. Tu ne penses qu' toi,
toujours, mme quand tes rves t'emportent loin de toi. Tu ne sais pas
souffrir dans un autre coeur que le tien. Et une douleur partage;
c'est cela qui est l'amour mme,  mon amour.

--Le plaisir, n'est-ce donc rien, demanda-t-il?

--Et jusque dans le plaisir, Vitalis, tu n'inventes que ton plaisir.

Mais c'est son corps qu'il interrogeait. Sous ses doigts le peignoir
s'ouvrit; il l'aperut toute entire, avec sa poitrine bombe, des
genoux ronds, la haute lyre de ses hanches. Et il la dsira.

--...Lida...

Sans rpondre, elle le prcda; et d'une ondulation, faisant glisser
son peignoir jusqu' terre, se coucha toute nue.

Cependant elle laissait nager sur Vitalis les regards d'une mprisante
joie, comme si elle ne lui et offert qu' son gr ses membres, et leur
servage orgueilleux.

C'tait un des jours les plus chauds de cette fin d't. Sous le
firmament d'or, voguaient des nuages clatants et denses que les
souffles d'en haut, ignors d'un sol immobile, modelaient selon des
caprices mystrieux. L'un d'eux, en passant sur le soleil, plongea dans
la pnombre ces amants embrasss dj.

O Nue aux humides flancs, mouvante vapeur,  Nue du hasard ptrie en
forme de cygne, phmre ivresse des yeux: avant qu'une nue nouvelle
pouse les figures inconstantes de ta beaut; et que par vous se ruine
ou renaisse l'image innombrable de nos rves, avant qu'au front des
Pyrnes, un instant retenue par les sapins aux noires chevelures, on te
voie, pareille au chasseur qui fuit et se retourne, tendre l'arc sept
fois teint, et que jusqu'au prochain soleil qui t'y vienne concevoir
encore, tu n'ailles abmer dans la mer ton tre identique et changeant,
toujours la mme, toujours une autre,  Nue porteuse de rose--te
sont-ils apparus au loin, dans la tnbre des bois, Me Beaudsyme qui
court le sanglier  toutes jambes, au milieu des piqueux, et, non loin
d'eux, Wolfgang au front suant? Ou bien, par del la gare, dans le
chemin d'argile qui contourne les Rservoirs, n'as-tu pas en passant
gard du soleil Jean de Crizolles, auprs de qui, sous un voile pais,
se hte la facile pouse d'Etchepalao?

--Jean, dit-elle, j'ai peur d'tre reconnue; a serai'affreux.

--Haffreux! La rputation d'un homme vierge est comme le ptale du
camlia. Mais, madame chrie, les Mortiripuaires sont tous au caf du
Casino,  part votre mari et Alexandre Beaudsyme qui chassent  Nyxe,
d'o ils ne reviendront que fort avant dans la nuit, ivres, je pense.
Quant  la patronne de cette auberge o nous allons--puisque vous ne
voulez de nulle autre part--c'est, je le tiens de Vitalis Paschal, une
enfant d'Oloron-Sainte-Marie, d'o elle n'est arrive que depuis un
mois, et, par consquent, qui vous ignore. Et je me demande mme o elle
est, cette auberge. a n'est pas a, continua-t-il en indiquant deux
tours gardes par des palissades vertes.

--Non, a c'est le Chteau-d'eau. Autant qu'il me souvient de mes
promenades d'enfance, pour trouver une maison ici, il faut tourner un
peu plus loin,  travers un pr.

En effet, l'auberge tait l, sous un chne et fort isole. Mais contre
le mur de faade des jeunes gens jouaient  la pelote.

--Ah, murmura Crizolles, c'est bien ma chance.

--Allons-nous en, dit-elle.

--Clarisse, vous ne voudriez pas. Dites que vous ne voudriez pas.

--Je ne voudrais pas, rpta, aprs un soupon de rsistance, la femme
de Wolfgang.

Ils htrent le pas, sans tre vus; le chne bientt les cacha.

--Songez, reprit-il, que j'ai mis en votre honneur, pour n'tre pas
reconnu, des choses couleur d'ardoise et de brouillard et que je ne vous
ai pas embrasse depuis hier, pour ne pas vous compromettre.

--Eh bien alors, dit Clarisse, compromettez-moi, je vous prie, Monsieur
de Crizolles.

Elle lui tendait ses lvres, mais Crizolles fit la moue.

--Dehors, fit-il, en tendant la main: jamais!

Clarisse se mit  rire.

--Grand fou, dit-elle; et ils firent le tour de l'auberge, jusqu' la
porte de derrire, qui tait celle de l'table.

--C'est gentil, dit-elle, chez vous.

--Oui, simple et confortable, c'est la devise de la maison. Bon luxe
bourgeois, pas tapageur.

Et il se mit  frapper sur la porte, pour appeler l'aubergiste, qui
apparut enfin. C'tait une vieille femme vtue de noir dont le visage
paraissait fait d'une pomme cuite. Elle les conduisit,  travers
l'paisse litire, vers une chelle de poulailler qui donnait sur un
grenier  foin, d'o on descendait dans la cuisine, et de l dans une
chambre basse, dont les volets taient clos.

--C'est  cause des joueurs de balle, expliqua la vieille.

--Vous n'auriez pas pu les flanquer dehors? Je vous ai fait retenir une
chambre, pas un fronton.

--Mais, monsieur, si je leur avais refus, ils se seraient douts de
quelque chose, et vous auraient guetts-- coups de cailloux.

--On est bienveillant, dans le pays, fit remarquer Crizolles.

--Ah, monsieur, si vous saviez ce qu'ils sont malhonntes, et comme je
regrette Oloron. Tenez, il y en a un vieux, l, avec les jeunes: celui
de Lahourque, j'entends qu'ils l'appellent. Un joli cadet, a fait. Il
est dj saol.

--Ah, mon Dieu, murmura la jeune femme, c'est le frre de Victorine.

--Et il va jouer contre la fentre.

--Voyons, Jean, qu'est-ce que a fait, murmura Clarisse, tandis que la
vieille refermait la porte. Puisque je suis l, moi. Est-ce que vous
m'aimez beaucoup, au moins?

--Ce sera  vous de me le dire, tout  l'heure, rpondit-il.

On voit que cette liaison naissante n'tait pas fonde sur des
sentiments bien profonds. Ils n'en avaient pas moins su tirer peu aprs
les plaisirs les plus vifs, scands par le bruit sec de cette pelote
qui,  intervalles ingaux, frappait les contrevents, tandis qu'un
joueur annonait les points,  voix haute. Et, une heure aprs, Jean de
Crizolles, commenant  reprendre toute sa tte:

--Treize, annona le buteur de l'autre ct.

--Mon chri, dit le jeune homme, il exagre.

Clarisse ne rpondit qu'en cachant son visage entre l'paule et
l'oreille de son amant.

--Quatorze! cria encore le buteur, dont on venait de manquer le service.

--Ah oui, continua Crizolles: l'homme fort qui a tu le diable.

--Clarisse, qui le contemplait avec plus de srieux que ses yeux n'en
laissaient voir d'ordinaire, soupira, comme Mme Beaudsyme:

--Non, vous ne m'aimez pas.

Et le jeune homme, ayant fait quelques protestations pour lui prouver
que si, encore...

--Oui, rpondit-elle, je sais bien; mais l'amour, ce n'est pas cela.

Crizolles murmura une inconvenance.

--Grand fou, dit-elle de nouveau. Et avoue que d'imaginer Wolfgang--ce
que nous en avons fait, c'est la moiti de ton plaisir.

Les lvres troites de Crizolles laissrent percer un sourire. Mais il
rpondit:

--Je vous assure que non.

--Pourquoi riez-vous comme a? Ah Guiche avait bien raison!

--Qu'est-ce qu'elle a dit, Guiche? demanda Crizolles, qui avec la
chemise de son amie, jouait  lui faire une bavette.

--Elle a dit... elle n'a rien dit. Mais elle serait jalouse.

--De moi?

--Vous savez bien qu'elle a quelque chose pour vous.

--Vitalis, elle a.--Et votre mari, est-ce qu'il serait jaloux, lui?

--Ah, le sot! Je voudrais qu'il soit l, attach sur cette chaise, pour
nous voir. On ne saurait croire combien, de tromper cet homme, a m'a
fait toujours plaisir.

--Toujours, interrompit Crizolles. Mais vous mriteriez en vrit...

--Jean--non--ne me faites pas de mal. Et qu'est-ce que a vous fait,
puisqu'au fond, vous ne m'aimez pas?

--J'aime  voyager seul.

--Mais, mon chri, quand j'ai pous M. Etchepalao, j'tais comme toutes
les jeunes filles bien leves qui se marient: j'esprais lui rester
fidle, je vous assure. C'est lui qui n'a pas voulu. Si vous saviez
comme il est grossier, et bte, et brutal.

--Clarisse, n'en jetez plus.

--Pardon de vous en parler. Je sais bien que a ne se fait pas. Mais de
lui, vraiment... Et il boit par-dessus le march!

--Moi aussi, fit Crizolles.

--Ah, s'cria sans logique la jeune femme: que j'aimerais vous voir un
peu parti.

--Et vous avec moi?... Ah! Partir ensemble.

--Jean, enfin, vous tes fou: une mre de famille, boire! (Voyons,
laissez-moi.) C'est qu'il faut de la tenue dans la vie.

Crizolles, qui s'occupait de ses doigts osseux  dcouvrir la chair
obissante de sa compagne, pour en composer des poses, au bord du lit:

--Vous avez donc des enfants, demanda-t-il?

--Ah, mon Dieu, oui, soupira-t-elle. Je croyais vous l'avoir dit. Une
fille. (Enfin, Jean! Ce couvre-pieds est sale.) Elle est  Cambo, chez
sa grand'mre.--Pauvre chrie! (Non, je suis trs mal  l'aise, comme
a.)

Elle tait sur le ventre, le menton dans l'oreiller, les jambes 
demi-pendantes, et son corps,  la fois ample et dlicat, tranchait sur
une satinette carlate, o Crizolles l'avait de force tendue.

--C'est ainsi que je vous aime, dit-il. Ne bougez plus jamais.

A ce moment une nue, encore, passa sur le soleil  son dclin. Clarisse
ne fut plus au clair-obscur qu'une arabesque lumineuse et recourbe. Et
sans bouger, elle murmura dans la plume:

--Non, vous ne m'aimez pas.

Le jeune homme ne se put tenir de l'attirer dans ses bras,--et drangea
la pose. Mais Clarisse, comme si le nuage et laiss un peu de son ombre
dans son coeur, semblait ne plus savoir sourire.

--Qu'y a-t-il, Clarisse?

La jeune femme soupira sans rpondre. Et comment dire le pourquoi de sa
peine, elle qui, aux bras d'un homme jeune et plaisant, n'en avait
ressenti jusque l jamais aucune. Mais celle-ci tait une peine
dlicieuse.

Crizolles la serra contre lui, plus prs qu'il n'avait fait encore. Il
sentit ce coeur enfantin qui battait contre sa poitrine. C'tait un
mouvement  peine sensible, un peu d'inquitude, presque un aveu. Alors,
attirant vers lui son clair visage, il en baisa les yeux tour  tour,
comme s'il y cherchait des larmes; aussi doucement qu'un enfant, le
matin, pose ses lvres sur la rose des fleurs. Et Clarisse, qui pour la
premire fois se sentit dcouverte sous les yeux d'un amant,--avec ce
frisson que la pudeur donne--tira le drap sur sa nudit.

Ils demeurrent ainsi sans parler, plusieurs minutes; la jeune femme, si
elle avait pu voir le visage de son ami, n'y aurait plus rencontr ce
sourire qui lui faisait un peu de peine.

L'aubergiste, qu'tonnait le mutisme de ses clients, frappa  la porte.

--Il est bientt sept heures, dit-elle; en cas que la dame oublie.

--Comment! s'cria-t-elle, sept heures! Il faut que je me sauve.

Elle avait saut du lit.

--Jean, ne me regardez pas, dit-elle.

Jean allumait une cigarette. Les joueurs de pelote avaient cess leur
partie; le soir tombait: on entendit le pied nombreux d'un btail qui
gagnait la fontaine. Une vache meugla vers le ciel.

Cependant, Basilida, rassasie de caresses, mchait son coeur amer;
toute prte de crier contre le vide de l'amour. Tel un fou qu'ont gar
les mirages du couchant, pleure dans la nuit sans toiles. Son complice
tait encore  ses cts; c'est  lui qu'elle s'en prenait de l'aimer,
mais avec un tel ressentiment qu'il lui semblait,  force, ne l'aimer
pas. Que n'y avait-elle sacrifi; et qu'en retour il donnait peu de
choses, ce jouet joli, pliant,  toutes mains abandonn: oui,  toutes
mains; et cela valait bien des crimes.

Vitalis, dont la pense visiblement tait ailleurs, ne rpondit point.
Son silence mme exasprait Basilida.

--Va, tu n'es qu'une fille, cria-t-elle enfin.

--Je veux bien, fit-il; et se leva.

--O vas-tu?

--O vont les filles, donc: sur un trottoir... prendre l'air.

Mme Beaudsyme lui barra la porte. Elle mprisait son amant, soit; le
hassait, passe encore; mais ne voulait pas le perdre. De cela, au
moins, elle tait sre: autant que de cette jalousie qui la broyait
comme un pressoir, o elle n'tait plus qu'une grappe douloureuse. A
demi rhabille, en jupon, avec ses blanches jambes nues, et ses cheveux
 l'abandon, ses cheveux d'or femelle, qui bouffaient sur ses paules
comme un paquet de filigranes, elle contemplait, dj repentante d'y
avoir insult, celui qu'elle avait reu dans son lit. Elle le tenait
embrass par sa taille de demoiselle. Les plus belles larmes coulaient
sur ses joues; un de ses seins avait saut hors de la chemise; et elle
suppliait. Mais Vitalis, saol de plaisir lui aussi, las d'une mme
prsence, obsd de reproches, demeurait de glace devant ces fureurs
nouvelles et plus tendres. Debout et muet contre le lit, il avait encore
 la main son bret qu'il venait de reprendre. Pour tout dire, il
songeait  Sabine que l'on rencontrait d'ordinaire,  cette heure-ci,
sous les platanes du Jardin Public, entre Bottine et Monotonto.

Sans rudesse, il tenta d'carter la jeune femme; celle-ci, laissant
glisser ses bras le long du corps de son amant, tomba  genoux:

--Vitalis, tu ne m'aimes plus.

A ce reproche mille fois entendu, le jeune homme, qui sentait la
patience lui chapper avec la tendresse, rpondit d'un air, hlas! trop
sincre:

--Non.

La jeune femme se dtacha soudain de lui, comme de la branche, un oiseau
bless, et porta ses mains  son coeur.

--Ce n'est pas vrai?

--C'est vrai. Le pire bonheur fatigue  la longue; et il y a des jours
o celui que je vous dois m'assomme comme un pav.

Basilida devint plus ple.

--Vous tes impoli, dit-elle. Mais elle resta agenouille. Elle avait
remont son paulette, et, de ses deux mains, coutait battre son
coeur.

--Parlons-en, continua Vitalis, de ta politesse. Est-ce que tu l'as
retrouve dans ton corset. Mais non, c'est vrai: il est encore sur le
fauteuil rouge.--Femme du monde, va! Epouse chrtienne qui embrasse son
amant devant les jeunes filles.

Basilida clata de rire, d'un rire mauvais:

--Ah, c'est l que le bt te blesse! bent qui s'imagine qu'on en tenait
pour lui. Mais c'est  ton ami qu'elle en a, mon cher, au comte Jean de
Crizolles. Ils se moquent de toi, tous les deux.

--C'est pour a qu'il fait la cour  Clarisse, et qu'il est avec elle, 
prsent, derrire la gare.

--Il te le dit, mon enfant. Va tirer le drap: sais-tu qui tu trouveras
dessous?

--a n'est pas vrai!

--Mon pauvre Vitalis, tu croyais que c'tait toi qui tenais la corde.
Mais elle te trouve bien trop poltron!

--C'est idiot,  la fin, cria Vitalis. Qui est-ce qui m'a fait monter
dans sa chambre--oui, monter, et comme au claque.--Qui m'y a gard, de
force?

--Crizolles ne se serait pas laisser garder. Il sait se servir d'un
revolver, lui.

--Pour ce qu'il en fait. Il n'a tu personne, aprs-tout.

--Tandis que toi, tu as laiss assassiner ton ami Firmin.

--Oh, assassiner... il n'en est pas mort, n'est-ce pas? Et qu'est-ce que
j'aurais fait contre cinq cents personnes qui ne lui en voulaient pas?
Vous savez bien que c'est un coup de hasard qui l'a bless. Et pourquoi
volait-il au secours de ce finaud de cur, qui criait: au secours, parce
qu'on le ramenait en douceur  son presbytre.

--Oui, oui, interrompit la jeune femme; je l'ai toujours dit, que tu
parlais bien.

--Quelquefois, reprit Vitalis.--Et avec un sourire perfide, il ajouta:
Mais peut-tre que j'aurais mieux agi s'il s'tait agi d'une autre...

--Tu l'aimes donc!

Il prit un air grave. Car la jalousie l'avait mordu, lui aussi.

--Je l'aime, dit-il.

Basilida se releva sous le coup, et dit en scandant ses paroles:

--Et tu t'imagines que je vais te le permettre. Tu t'imagines que je
t'aurais lev  la becque, que je t'aurais, au danger de mon me,
appris comment on caresse, et comment on embrasse,  toi qui n'avais eu
affaire qu' des Gothons. Et tout cela pour que vous fassiez l'amour
devant moi.

Elle lui avait mis la main sur l'paule, et parlait les dents serres.
Mais Vitalis, ce jour-l, brisait ses entraves. Il haussa les paules et
reprit avec plus de force:

--Je l'aime et je l'pouserai.

A ce moment, la passion de Mme Beaudsyme se dchana  travers des
sentiments extrmes: la fureur, la haine, l'amour, la honte. Elle pleura
de nouveau. Elle se roula aux pieds de Vitalis qui ne la releva point.
Ses cheveux balayrent en vain le sol, et enfin tout de nouveau elle
cria des reproches avec des injures.

--Je crains, s'il vient quelqu'un, que vous ne vous fassiez remarquer,
lui dit le jeune homme, qui avait repris tout son sang-froid.

--coute, Vitalis, ne me brave pas. Tu ne sais pas de quoi je suis
capable, je n'ai pas d'enfants, aprs tout--et quant  mon mari...

Quelques coups frapps  la porte l'interrompirent.

--N'entrez pas.

--En effet, dit Vitalis.

--C'est, reprit Detzine dans le corridor, M. et M{me} Laharanne, qui
sont entrs en passant, pour voir Madame si a ne la drange pas.

--Dites que j'ai la migraine..... que je garde le lit, que... n'importe
quoi.

--Vous feriez mieux d'y aller, insinua Vitalis, avec toute sa douceur
retrouve.--On sait que je suis ici et que vous n'tes pas sujette aux
migraines.

Basilida prit ce soin encore pour de l'ironie.

--Ah! tu as assez de moi, fit-elle. Eh bien, va-t'en. Qui te retient. Va
retrouver ton meraude! Quant  moi, penser  ce que pensent les autres,
j'ai d'autre poisson  frire. Et ne ris pas comme a: je vais leur crier
dans la figure que nous sortons du lit.

Elle touchait la clef, dj.

--a serait drle, dit-il, presque malgr lui.

Mais  ces seuls mots, Mme Beaudsyme ouvre la porte, se jette dans
le couloir, avant qu'il la puisse retenir. Sans se soucier de Detzine,
Vitalis court jusqu' l'escalier. Et l, il entend Basilida, dj
descendue, qui ouvre la porte du salon en disant:

--Je vous demande pardon de vous recevoir comme , au saut du lit.
J'tais avec mon amant.

Dans le salon encore brillant de jour, les deux visiteurs restrent
muets de surprise, et Mme Laharanne, malgr sa douceur, se pina les
lvres devant la tenue de Basilida. Mais le capitaine qui n'tait point
mchant homme rpondit:

--Nous vous laissons donc, Madame, et soyez sre que ma femme ni moi ne
retiendrons rien de cette minute de... d'garement. N'est-ce pas, Marie?

--Oui, mon ami, approuva Mme Laharanne, en reprenant son indulgence.

A ce moment un nuage encore passa sur le soleil; celui-l mme sans
doute, qui allait tout  l'heure vtir les plaisirs de Clarisse d'ombre
et de mlancolie.

--Le temps se couvre, ajouta Mme Laharanne, en assurant son face 
main.

Mme Beaudsyme ne rpondit pas. Elle restait contre la porte,
irrsolue, avec ses jambes  dcouvert et ce visage bomb d'Espagnole
sous une ple crinire.

--On se couvrirait  moins, observa le capitaine.




CHAPITRE VII

DE TOUTES ROBES


Mme Beaudsyme travaillait dans son salon. Elle n'en pouvait souffrir
le meuble Louis-Philippe, ni les scnes historiques pendues au mur, ni
le tapis o chevauchait Abd-el-Kader, toutes choses introduites dans le
mnage par M. Beaudsyme. Mais elle avait pris sa chambre en horreur
depuis ce jour o Vitalis et elle s'y taient maltraits si fort que
leur rupture en tait jusqu'ici reste entire. Le lit surtout lui
rappelait trop un mari qu'elle avait  subir toutes fois qu'il n'avait
pas bu jusqu' la crapule, et mme alors par occasion--et l'amant
qu'elle n'esprait plus y tenir couch sous son imprieuse caresse.

Elle venait de causer un peu chez Mlle de Lahourque. Outre le
divertissement d'entendre la buraliste conter les mystres de son
berceau, ou son infructueuse idylle avec M. Lubriquet, elle avait voulu
se rendre compte si sa folie de l'autre jour avait fait du bruit. Mais
rien dans l'accueil ou les paroles du petit cercle qui faisait
conversation,  l'_Agneau Pascal_, ce jour-l, ne le pouvait faire
croire. Les Laharanne, sans doute, avaient gard leur promesse, et
Detzine, qui aimait sa matresse, tenu sa langue, jusqu' ce jour. C'est
beaucoup, en pareil cas, de gagner du temps: un scandale, s'il a
vieilli, ce n'est plus que de la poudre mouille.

Le bizarre, c'tait qu'elle craignait plus encore les bavardages de
Vitalis. Il lui semblait que ses propres fureurs, tant de larmes, et
cette scne indcente envers les Laharanne, tout cela composait une trop
belle histoire, trop flatteuse  la vanit d'un jeune homme, pour qu'il
s'en contnt avec Crizolles, avec d'autres peut-tre, qui  d'autres le
courraient dire.

Mme Beaudsyme agitait ces soucis, en songeant au dcri public, et
reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur o puisaient ses
mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point
figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce
qu'elle venait de rparer, elle le rangeait  son ct, pour ne pas le
confondre, sur le velours vieux et vert du canap. Il l'et fallu voir
tenir,  bout de ses bras replis, pour l'interroger  contre-fentre
quelque pice de la dpouille conjugale, que le jour pntrait une
minute, trahissant d'autres reprises en carr; ou bien qui gorgeait d'un
oeuf d'ivoire, tour  tour, ses propres bas vieillissants.

Malgr qu'elle gardt beaucoup de soins aux travaux du mnage;--soit
qu'ils lui fussent un plaisir, en vrit; ou plutt une espce de
mortification,--aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce
scandale, qu'elle apprhendait, qui pouvait clater autour d'elle,
remplissait son me de trouble.

C'tait beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquitait.
Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que
souponner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'tait bien
un peu par indiffrence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot
que sa dot compromise, sinon anantie, par les spculations de
Beaudsyme, n'tait pas trangre  ce comble d'aveuglement. Comment
pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas t toujours de
la pire lgret; elle-mme plus imprudente encore que Vitalis? Ne
s'taient-ils pas trahis cent fois?

--Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et
mme les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espce de courtisane,
elle estimait son mari moins encore. Car Basilida,  tre infidle,
n'en gardait pas moins le got de la nettet en toutes choses, et en
jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'pargnait-elle
pas non plus.

--Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mpriser; moi qui trompe
mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus
criminelles Pques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir mme
plus ce misrable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait
Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudsyme, si pieuse, c'est que la religion, o
son mal cherche  se distraire, lui empoisonne ce mme remde qu'elle
lui prpare. A mesure que les sacrements apparaissent  Basilida comme
le baume suprme, elle se rappelle n'en avoir reu qu'une parodie. Plus
elle veut s'y abmer, plus elle s'y dcouvre sacrilge; adultre  Dieu
plus encore qu'au mariage. Dans ce rseau, o elle se dbat et va prir
comme un brillant poisson tran vers la plage, quelle main puissante la
saura prendre aux oues pour la replonger dans les eaux respirables et
profondes? Ce mdiocre cur Cassoubieilh, moins tolrant encore
qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le
plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa
pense. Celui-l, peut-tre, tait digne de l'entendre, et si jamais
elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa
plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

--Ma chre amie, dit M. Beaudsyme en entrant, je t'amne Sabine de
Charite, qui tait en train de dranger les filles pour savoir si on
pouvait te voir. J'ai dit qu'oui, et reprisant mme; ce qui est d'un bon
exemple pour les jeunes filles.

--D'un bon exemple pour ne pas se marier, rpondit la notaresse en
embrassant Guiche. Celle-ci haussa un peu les paules, tandis qu'elle
regardait assez tristement Basilida. Elle l'aimait beaucoup; elle
aimait Vitalis aussi,  ce qu'il lui semblait depuis l'autre jour, et
tout cela tait difficile  dbrouiller.

Les sentiments de M{me} Beaudsyme n'taient gure moins confus. Elle
pressentait le sacrifice qu'il lui faudrait faire un jour; et, malgr
cela, quelque chose, rien qu' voir Guiche, empchait qu'elle ne la
hat.

--J'tais tout juste, reprit le notaire,  fumer ma pipe sous la
varangue de devant; et je regardais la place o ce pauvre Firmin.....

--Je t'en prie, interrompit sa femme. Guiche, de son ct, avait pli.

--C'est vrai que vous tiez aux premires loges, toutes les deux--et
Vitalis. Avait-elle assez peur, Guiche, quand elle s'est prcipite en
bas.

Il ajouta d'un air paisible:

--Elle parlait  tort et  travers.

A ce dernier coup, dont elle sentit Basilida vise  travers elle, la
jeune fille fit une contre-attaque.

--Ce n'est pas la premire fois ce jour-l que j'ai eu peur, dit-elle.
Imaginez-vous, Madame, que le matin...

Le notaire prvit des allusions  la scne du bois:

--Bon, dit-il, ce doit tre confidentiel. Et j'ai du travail. Mais ce
fainant de Vitalis est  l'tude: je vais vous l'envoyer si vous
voulez.

--Oh! pour aujourd'hui, fit Sabine, nous vous le laissons. N'est-ce pas,
Madame?

C'est le premier jour qu'elles se trouvaient seules, depuis l'meute; ne
s'tant rencontres qu'un aprs-midi  Castabala, une autre fois sous le
porche de l'glise, mais toujours en compagnie. Et ces trois semaines
qui avaient pass leur permettaient de se voir avec plus de calme.

--Il me fait frmir, M. Beaudsyme, avec cet assassinat, reprit-elle. Je
m'en regardais dans la glace devenir blme: vert pomme pas mre, dit M.
de Crizolles.

--Il vous plat beaucoup, Guiche, M. de Crizolles.

--Assurment.

--Et..... voil tout?

--Oh! mon Dieu, oui, n'est-ce pas assez? Je me l'imagine comme un bon
camarade, un camarade qu'on aimerait beaucoup. a ferait plaisir de
l'avoir sous la main.....

Elle rabaissa sur ses yeux ses paupires en forme de feuille et ajouta:

--Je ne sais pas moi: de l'embrasser..... de prendre son tub devant lui.
Tandis qu'avec..... je veux dire devant un homme que j'aimerais, que
j'aimerais dans mon coeur, il me semblerait sans cesse que je ne suis
pas assez vtue.

--Ah! soupira la notaresse, cela ne s'invente point.

--D'ailleurs, il se soucie de moi comme un cocher d'un paire de socques.
C'est Clarisse qu'il courtise. Oui, courtise n'est pas trop fort; et
toutes les fois que je vois la tte  Wolfgang, je me dis combien je
voudrais que a ft vrai,--certaines choses.

--Mais, Guiche, enfin: vous tes folle.

--Je vous demande pardon, dit la jeune fille. Vous tes si grave, vous,
Madame.

--Petite peste, rpliqua la notaresse avec son demi-sourire. Venez ici
me demander pardon de vous moquer de moi. Vous le savez bien, si je suis
folle, moi aussi, quand je m'y mets. Et vous ne savez pas tout.

Cependant elle avait pos dans la corbeille tout le linge qui tait  sa
droite, et fait une place  la jeune fille, qui de bonne grce vint la
prendre.

--Je vous demande pardon de tout mon coeur, dit-elle, si je vous ai
manqu, Madame, je vous aime tant; c'est vrai, oui.

Certes, ces yeux gris-bleu, couleur d'Avril, qu'elle semblait ouvrir
jusqu'au fond sur Basilida, comme pour en rpandre les plus secrtes de
ses penses, ne trahissaient que tendresse.

--Enfant, reprit Mme Beaudsyme, il ne faut pas galvauder ces grands
mots-l. Vous tes mon amie, ma petite amie; j'en suis trs fire; mais
enfin, vous ne rvez pas de moi, je pense, quand vous dormez.

--Quelquefois, rpondit la jeune fille en se serrant contre Basilida.

--Ne dites pas de folies. Et quant  Crizolles, je le savais dj, que
ce n'est pas lui, la pense de votre pense.

--Quoi! On pourrait bien avoir du got pour plusieurs personnes.

--Mais pas de l'amour, Guiche.

--Eh bien! moi, je me sens un coeur  en avoir pour le monde entier.

Elle avait repris son masque perfide, aux yeux obliques, pour prononcer
cela. Et Mme Beaudsyme, en se penchant vers elle, dit avec
tristesse:

--C'est celui qu'on aime qui est le monde entier.

Puis elle l'embrassa.

--Comme c'est ennuyeux, toutes ces choses, murmura Guiche. Je voudrais
redevenir petite fille; comme au temps o j'aimais  sentir de la
peine, pour tre prise sur les genoux.

--Ce n'est pas encore si loin, dit Mme Beaudsyme, en la prenant dans
ses bras nergiques.

--Alors, ajouta-t-elle plus bas, vous ne voulez pas que je vous dise son
nom?

--Mais, si je l'aime, vous me harez, j'en suis sre.

La jeune femme, malgr elle, soupira. Depuis les premiers mots de
Guiche, elle y tait presque rsolue: mais  quel prix?

--Non, rpondit-elle. J'ai beaucoup rflchi et pri, depuis l'autre
jour, et cette affreuse scne. Pardonnez-la moi, Sabine; et je crois que
je vous le laisserai prendre. D'ailleurs, ajouta-t-elle en s'efforant
de sourire, vous le prendriez bien sans moi.

Elle songea un peu.

--Tout de mme, j'aurais pu vous causer de l'embarras; si Dieu enfin ne
m'avait autrement incline.

--Ah! s'cria imprudemment Sabine, je ne le prierai jamais, s'il doit
m'empcher d'aimer ceux que j'aime.

Basilida devint plus ple.

--Est-ce que vous seriez venue pour rire de mes chagrins,
demanda-t-elle.

Un instant, elle la serra comme pour la rompre, mais Guiche, pareille 
une enfant menace, ne savait se dfendre qu'en tendant sa bouche.

--Non, dit Basilida.

--Vous m'avez fait mal.

--Il y a des moments o je voudrais vous en faire davantage. Et vous,
pourquoi l'aimez-vous?

--Je ne l'aimais pas. C'est depuis que je vous ai vue..... que je vous
ai vue lui donner un baiser.

--Mais lui, Guiche, non, il ne vous aimera pas.

--Je ne sais pas, dit la fillette tristement.

--Ah que si, vous le savez, sauterelle. Et je parie que nous nous voyons
dj en marie. Mon Dieu, dire que j'aimerais  vous habiller moi-mme
ce matin-l, et voir tout ce blanc, toute cette dentelle, vous mousser
sur la peau--comme un peu de Champagne--l, et l.....

Guiche, chatouille, se mit  rire en fermant les yeux.

--Oui, dit-elle, comme du Champagne.

Mais Basilida, par la raction la plus imprvue,  l'ide que cette
chair, et cette mousse, ce serait  Vitalis, avait de nouveau pli,
tandis que, de sa lvre releve, elle laissait voir ses dents, comme
fait une chienne qui voudrait mordre, et qui cache sa fureur.

--Laissez-moi, dit-elle enfin d'une voix basse et change en repoussant
la jeune fille. Je vous ferai dire ma rponse par Vitalis: car c'est une
rponse que vous tiez venue chercher, n'est-ce pas?

Guiche, qui la regarda, eut peur.

--Eh bien bonsoir, Madame, dit-elle enfin. Je reviendrai, si vous
voulez.

--Pas tout de suite, Guiche, non, pas tout de suite, je vous en prie.
Il faut me donner un peu de temps.

L mme, devant le canap, Basilida tomba  genoux, la tte dans ses
mains, et ne se releva que rsolue  s'abandonner au P. Nicolle. Ds le
lendemain, en effet, elle alla le voir.

Le Jsuite demeurait dans une de ces maisons dont il y a plusieurs 
Ribamourt, qui, d'un ct, donnent sur l'Ouze. De celle-ci, qui
appartenait  son pre, il n'occupait que le premier tage et les
combles. Au rez-de-chausse, c'taient les libraires Trbuc, famille
efface o l'on pensait peu, mais bien; jusqu' ne vouloir pas faire
venir _Salammb_, parce qu'il est  l'index: par dcret de juin 64,
ainsi que _Madame Bovary_, explique, en essuyant son lorgnon, ce
libraire long et chauve,  la jeune femme qui commandait ce roman
rtrospectif.

--D'ailleurs, ma fille va vous faire voir. Odile, l'Index de 1904?
ajouta-t-il en interpellant cette adolescente qu'ornait dans le dos une
tresse couleur de paille; et qui vint prsenter le volume tout ouvert
aux pages 132, 133.

--Eh, vous me tracassez, avec votre prospectus, rpliqua la cliente, une
cocotte de Toulouse. Croyez-vous que c'est en se le pendant au bout de
son cordon  sonnette que votre demoiselle pchera un mari  la ligne!

Sur quoi elle s'en fut, triomphante et brune.

La maison Nicolle tait peu loigne de ce bouquet d'ormes aujourd'hui
jaunissants o Vitalis et Sabine avaient caus un soir. Par derrire,
elle regardait sur l'autre rive les toits ingaux des Lescaa. C'est l
que donnait le cabinet du Jsuite, par deux fentres o Mme Ptrarque
s'intressait tant qu'il y avait fallu mettre des stores inclins de son
ct, et elle en avait marqu sa dsapprobation en diverses lettres
anonymes dont l'vch avait reu la meilleure part.

C'est l que le P. Nicolle reut Mme Beaudsyme, et dsormais 
l'glise. Mais il n'accepta point tout de suite la charge de cette me
aussi violente et trouble qu'un torrent aprs l'orage. Il savait aussi
que dans le troupeau peu nombreux de M. Cassoubieilh, Mme Beaudsyme
tait une ouaille de qualit, et dont la dsertion lui serait sensible.
Or, le Jsuite se souciait peu d'entrer en diffrend avec le cur de
Sainte-Marthe, qui ne lui pouvait faire du bien, mais quelque mal, et
surtout crer de ces menus embarras dont les hommes de rflexion se font
un pouvantail. Son devoir toutefois l'empcha de se drober trop
longtemps  Mme Beaudsyme, et il la reut en confession.

Mais, ds le surlendemain, M. Cassoubieilh, qu'il rencontra par hasard,
vita son salut. Et Basilida tait  peine mieux satisfaite que lui, s'y
tant heurte  plus de rigueur qu'elle n'avait craint dans ses pires
dsespoirs. Une fillette, tout de mme, qui s'est tache d'encre les
mains, s'indigne qu'un peu d'eau ne suffise pas  les rendre nettes.

C'est qu'elle tait femme, et jusqu'aux plus profonds abmes de sa
pit, gardait un peu de cette frivolit incurable qui empche de
regarder ses fautes en face, de les peser sur de justes balances. Que
devint-elle quand le P. Nicolle, bien loin de l'absoudre tout de suite,
dclara qu'il devait retenir le cas de ces eucharisties sacrilges pour
en rfrer en plus haut lieu? N'tait-ce pas pour Basilida sa pudeur
deux fois dcouverte! Il ne lui en fallait pas moins ronger son frein
jusqu' la Toussaint prochaine, que le Jsuite lui fit esprer qu'il la
laisserait approcher des sacrements, en ayant alors reu les pouvoirs.

Si le P. Nicolle n'avait t que mdiocrement surpris  voir Mme
Beaudsyme recourir  lui, il ne le fut pas beaucoup davantage de
recevoir la visite du Dr Emmadelon, mdecin de Paris  demi notoire,
qui, l't, faisait  Ribamourt la clientle trangre (comme disent ces
messieurs dans leur jargon) et semblait, depuis peu, attach  la
personne de M. Lescaa, dont la sant pour cela ne cessait point
d'empirer.

L'homme de l'art exposa que son malade (il en parlait comme de son
propre) demandait pour se remettre avec le ciel, quoique cela, certes,
ft prmatur, s'il le pouvait jamais tre, l'appui du P. Nicolle, de
qui l'loge n'tait plus  faire. Lui-mme, M. Emmadelon, se sentait
heureux d'avoir, dans l'humble mesure de ses forces, servi  ramener une
telle ouaille vers l'glise--que M. Lescaa, du reste, n'avait jamais
quitte.

Le Jsuite, pour faire court, demanda s'il s'agissait des derniers
sacrements.

--Les derniers... sacrements, rpondit le docteur, du mme ton que si on
lui et parl d'un mystre de l'alchimisme, les derniers...
c'est--dire... se confesser, je pense.

--Si quatre heures, demain, conviendraient.

--Tout  fait; et M. Emmadelon s'en fut.

Le lendemain matin, le P. Nicolle reut une lettre du cur Puyoo qui le
priait, en termes pressants, de passer chez lui, ce jour-l mme, sur
les 6 heures du soir. C'est  peu prs le moment qu'il sortit de chez M.
Lescaa, et il et beaucoup aim mieux rester seul  peser les choses
qu'il avait entendues ou dites. Mais, ne s'tant point dgag auprs de
M. Puyoo, il y monta.

Le cur de Saint-loi-des-Mines habitait, en haut de la ville, un
couvent devenu presbytre que ses prdcesseurs, sans doute, avaient
pris garde d'entretenir, d'orner mme, de ce confort dcent qu'approuve
l'glise. Lui le laissait fort dlabr. On et pu croire qu'il ne voyait
l qu'une espce de camp volant. Peut-tre les soucis de son ministre
lui cachaient-ils le monde extrieur,  moins que ce ne fussent ceux de
sa politique. Ce n'tait pas un secret que M. Puyoo avait des ambitions.
Mais lesquelles? On ne savait au juste. L'piscopat tait bien haut pour
ce btard d'une couturire, pouse sur le tard, lev par la
bienfaisance ou la curiosit des chtelains de son village. Un sige de
dput semblait moins inaccessible, quoiqu'on ne ft pas beaucoup
d'opinion dans le pays qu'un prtre se mlt de trop de choses en dehors
de son glise. De plus, M. Puyoo tait cur. Jadis il avait enseign
l'histoire ecclsiastique au Grand-Sminaire. Une maladie lui fit
laisser sa chaire, non sans esprit de retour; mais, trop longtemps hors
de service, il la trouva occupe en titre  sa gurison. M. Puyoo avait
gard, de ses premiers travaux, le got de la parole et des tudes
sociales. Il le satisfit autant qu'il put par un Patronage des
Confrences dominicales o tous les prtres du pays et certains
orateurs laques taient censs devoir prendre la parole, mais qu' bien
entendre les choses il avait cr pour lui seul. Le P. Nicolle, invit 
y faire quelques confrences, eut l'imprudence d'accepter. Ds qu'il eut
prpar la premire, il se vit remettre de dimanche en dimanche,
comprit, n'insista pas.

La vieille Micheline vint lui ouvrir. Cette servante aux yeux caves,
aprs avoir entretenu, un quart de sicle, chez plusieurs
ecclsiastiques au dsespoir et qui se la repassaient, une crasse et un
dsordre minutieux, s'tait enfin fixe chez M. Puyoo, o elle
paraissait satisfaire. Sur le tard, elle fut, par surcrot, atteinte de
manie biblique, comme si elle et trop respir l'ombre du temple
calviniste qui dressait ses colonnes doriques dans le voisinage.

--Le Seigneur a envoy un de ses anges, dclara-t-elle.

--Ah, il y a du monde, fit le Jsuite, tout prs dj de s'esquiver. En
ce cas, je retourne.

--Eh quoi, n'tes-vous pas attendu? Entrez, mon Pre.

Le Jsuite trouva M. Puyoo avec un second prtre, dans son cabinet,
haute pice  trois fentres, dont le papier aux bouquets plis tombait
en lambeaux. Des livres, des paperasses, d'innombrables brochures se
chevauchaient sur des rayons, sur la chemine, sur deux grandes tables
de travail, non sans encombrer un meuble Louis XIII  tapisserie pieuse.
Deux lampes  abat-jour verts doraient ce dsordre.

Sur l'un de ces foyers, le profil grassement dessin de M. Puyoo se
dtachait en noir, ourl d'une ligne lumineuse. De l'autre personnage,
clair de face, on ne voyait d'abord que ses yeux perants, une main
courte et soigne o il appuyait son front. C'tait M. Dabitaing,
secrtaire particulier d'un des vicaires capitulaires. Il y en a deux
dans ce diocse qui abrita jadis Jansnius: l'un pour le Pays basque,
l'autre pour le Barn. C'est  ceux-ci, en l'absence d'vque, dont on
esprait vainement un depuis quatre ans, depuis la mort de S. G. Mgr
Cassoubieilh, qu'avaient t dlgus les pouvoirs de la crosse.

Aprs les prsentations, et non sans avoir dbarrass un fauteuil pour
le nouveau venu, M. Puyoo entama le dialogue  sa faon, qui tait
directe, sinon sincre, lui-mme tant un diplomate du type brutal.

--Permettez-moi, mon Pre, dit-il, de vous demander des nouvelles de
votre nouveau pnitent.

Si M. Puyoo avait compt sur cette attaque pour troubler le Jsuite, il
fut du.

--Vous voulez, sans doute, rpondit celui-ci, parler de M. Lescaa,  qui
je viens en effet de rendre visite. M. Emmadelon, son mdecin, ne se
prononce pas encore.

--Vous n'tes pas plus affirmatif,  ce que je vois, mon Pre, et plaise
au Ciel que vous puissiez l'tre davantage pour son me.

--M. Lescaa a toujours eu le renom d'un homme de bien, fit le Jsuite.

--De bien, et mme de grands biens, s'cria le cur, qui, de ses dents
ingales, se mit  rire, par cres clats. Et, reprit-il d'un ton plus
srieux, vous avez srement t d'avis avant moi, mon Pre, qu'il n'est
pas du tout indiffrent aux mains de qui passera une telle fortune, et,
partant, une telle influence...

--C'est que..., insinua le Jsuite.

--...Desquelles je pourrais vous donner une vue exacte...

--Si on songe...

--Justement, si on songe  des Ptrarque...

--Pardon, interrompit enfin le P. Nicolle, qui ne voulait pas se laisser
compromettre, si peu que ce ft, et prfrait avoir l'air de se
mprendre; M. Lescaa est connu pour avoir fait la charit toute sa vie,
sans attendre que _nous_ la lui prchions au lit de mort.

Le cur une seconde fois changea de ton, et tout  coup devenu cordial:

--Vous avez raison, Pre, dit-il. Mais, autre chose: savez-vous que je
devrais vous faire une scne pour venir, jusque dans ma paroisse, me
cambrioler de mes pnitents.

--Le P. Nicolle, reprit M. Dabitaing d'une voix lointaine, se souvient
de l'criture; il vient comme un voleur.

--Ah! qu'il me dpouille le plus qu'il pourra. Les mes en sont ravies 
trop bonnes mains, pour m'en plaindre au voleur... ni  personne.

Le Jsuite, souponnant  ce coup qu'il s'agissait de Mme Beaudsyme,
commena d'ouvrir l'oreille. Mais M. Puyoo se tut, comme s'il en avait
assez dit.

--Mon cher ami, intervint le secrtaire, vous feriez mieux d'en venir
tout de suite  l'objet de notre runion.

--Eh bien, voici la chose: M. Dabitaing est venu d'avant-garde, si je
puis dire, m'avertir que M. le Vicaire Gnral, attendu d'un jour 
l'autre, comme vous savez, pour la confirmation, a rsolu en principe de
la donner  Saint-loi.

--Il et t naturel, observa M. Dabitaing, que M. Cassoubieilh tant
Doyen, et sa paroisse prminente  Ribamourt, ce ft eux qu'honort de
sa visite M. le Vicaire Gnral. Mais il nous est revenu, et _hic jacet
lepus_, que la vie prive de M. le Cur Doyen n'tait pas exempte de
suspicions, oh, lgres sans doute et mal fondes: mais un prtre ne
doit-il pas ressembler  la femme de Csar, si j'ose me servir d'une
comparaison profane? Et  la veille peut-tre de tant de responsabilits
nouvelles qui sont prs de retomber sur l'glise...

Le P. Nicolle rflchissait:

--Vous me voyez deux fois surpris, dit-il enfin: d'abord de ce que vous
me dites au sujet du respectable M. Cassoubieilh, en second lieu que
vous me le disiez.

--Bon, pensa M. Dabitaing, il a dit: respectable. L'affaire sera moins
dure qu'on ne craignait. Et tout haut, il ajouta: Quant au premier
point, vous ne devez pas encore avoir tout  fait oubli, mon Pre,
qu'il y trois ans une nice maternelle que M. Cassoubieilh dfrayait
chez lui, fort jolie personne de dix-neuf  vingt ans, disparut _ex
abrupto_.

--N'tait-elle pas tout simplement retourne chez son pre  Anglet? Et
d'ailleurs, si l'on avait quelque crainte pour ses jours, il n'y a pas
longtemps qu'elle est venue  Ribamourt voir son oncle, avec son mari,
M. de Casaduegno.

--Oui, un Espagnol qu'elle avait connu quand il prenait les eaux ici.

--Je ne vois l rien d'aggravatif, rpartit le Jsuite. Pour tre nice
de cur-doyen, on n'en a pas moins un coeur.

--Un coeur! s'cria doucement M. Dabitaing. Et dans un presbytre!
Mais c'est de la morale d'exgte, cela, mon Rvrend Pre. Un coeur!

--J'ai bien dit: un coeur. Ces enfants ne pouvaient se voir avec
dcence,  cause, vous l'avez dit, du presbytre. Alors la nice de M.
Cassoubieilh est retourne chez son pre,  Anglet. Ce jeune homme et
elle s'y sont mieux connus, se sont maris. Je les crois heureux. C'est
tout.

Le cur se pina les lvres, et M. Dabitaing, de sa voix lointaine:

--A propos d'Anglet, demanda-t-il, n'est-ce point l que les Filles de
la Sainte-Famille ont leur maison de retraite?

Le Jsuite eut un tressaillement.

--Et c'est bien ma soeur, riposta-t-il sans ferrailler, qui y est
malade depuis cinq ans.

--C'est ce dont je croyais me souvenir. Car vous n'ignorez pas, mon
Pre, que les saintes Filles, dont le Gouvernement a consacr les vertus
en ne les obligeant pas encore  rentrer dans le Sicle, dpendent de
l'Ordinaire. C'est ainsi que nous fmes appels il y a deux ans environ,
quand soeur Marie de l'Esprance imptra une prorogation de sa
retraite, qui doit tre renouvele bientt, je crois.

--Et tout dplacement, continua le Jsuite avec un peu de chaleur,
serait la mort pour elle. Je vous demanderai mme  ce sujet, monsieur
le Secrtaire Particulier, toute votre bienveillance.

--Vous pouvez compter que nous ferons de notre mieux, rpondit
brivement M. Dabitaing. Mais pour en revenir  l'objet qui nous
occupe,  tort ou  raison, il y a eu scandale, encore que sur le tard,
je le confesse, puisque il y a trois mois, tout au plus, que la _Corde_
de Toulouse a publi l-dessus son premier entrefilet.

--Une infamie, murmura le Jsuite, qui presque aussitt regretta d'avoir
jug aussi durement une chose o peut-tre ses htes n'taient pas du
tout trangers.

--Sans doute, reprit M. Dabitaing; mais, dans ces temps troubls, il
faut prendre garde aux infamies. Celle-ci a couru tous les journaux, et
le _Conseiller_ entre autres. Ne vous tonnez pas si nous avons d, en
ces circonstances, envisager l'hypothse d'un dplacement de M.
Cassoubieilh.

--Mais, dit le P. Nicolle, qui commenait  s'clairer, le cur de
Sainte-Marthe est inamovible.

--Sans doute, sans doute, mais non pas plus que le Concordat. En
attendant, nous avons le droit de conseil, et quelques autres moyens
d'insinuation. D'abord, notre but n'est pas de mettre sur le pav ce bon
M. Cassoubieilh, qui du reste a des moyens personnels. Et je ne serais
pas surpris de le voir prtre attach  la cathdrale de Navarrenx,
chanoine mme, s'il venait doucement  rsipiscence.

--Il y aura beaucoup  faire pour dcider M. Cassoubieilh  quitter une
cure o il est aim de tous.

--J'ai ici les preuves, rpondit le Secrtaire Particulier, en frappant
de la main sur quelques papiers  ct de lui, que tout le monde n'en
est pas aussi enchant que vous dites. Les trangers en particulier, ce
troupeau d'mes lgantes, se sont  plusieurs reprises plaints de le
trouver... un peu agreste. Et vous savez, peut tre, mon Rvrend, qu'on
l'a surnomm le Cur des Pauvres.

--Je m'tonne qu'un pareil titre puisse tre tenu  blme.

--Eh mon Dieu, mon Pre, nous ne sommes plus au temps des saints; c'est
d'hommes, plutt,--pardonnez-moi cette opinion,--que nous avons besoin,
aujourd'hui.

Et il lana  M. Puyoo un regard de rconfort.

--Certes, accorda celui-ci; mais ce n'en sera pas moins une succession
bien lourde,  certains gards.

--Il ne faut pas non plus, reprit M. Dabitaing, s'en exagrer le poids.
S'il est vrai que le cur... _actuel_ de Sainte-Marthe a rencontr un
accueil mdiocre dans la clientle trangre, o il est accus de
manquer d'onction, de politesse peut-tre,--j'ajouterai que les vertus
de misricorde sont plus essentielles encore dans notre ministre. Or,
M. Cassoubieilh passe pour vindicatif.

--Voil de l'inattendu, dit le Jsuite.

--Hlas, si je consentais  l'tre moi-mme, aurais-je mieux  faire
l-dessus qu' consulter mes propres souvenirs? Car j'ai t vicaire,
autrefois, de M. Cassoubieilh. Et que son caractre m'ait forc  me
sparer de lui, cela n'est rien; mais je sais qu'il m'en garde encore
rancune.

M. Nicolle se rappela soudain une obscure histoire de vicaire, jadis
renvoy par le cur de Sainte-Marthe. Il regrettait aujourd'hui de ne
l'avoir jamais claircie.

--Reste toujours, dit-il,  faire que M. Cassoubieilh quitte la place,
et que je vous sois  cela de quelque appui, ce qui est, je suppose...

--_Distinguo_, interrompit M. Dabitaing d'une voix retenue, tout en
reculant la lampe qui l'empchait de bien voir le P. Nicolle. Quant au
premier point, nous avons ce que j'appelais tout  l'heure les moyens
d'insinuation. Ces coles, par exemple, rouvertes sous des couleurs
laques par le zle de M. Cassoubieilh, si nous leur retirons notre
appui, elles tomberont; et le Gouvernement, au besoin, nous y aiderait.
D'autre part,  dfaut d'autorit directe sur lui--et d'une occasion de
discipline que nul ne peut assurer qu'il ne nous donnera pas--nous avons
la main sur ses vicaires, qu'il nous faudra, dans leur intrt mme,
changer souvent, au risque de lui rendre son ministre plus que pnible
par l'accroissement du labeur, comme aussi par la prsence de
subordonns peu sympathiques dont il se croirait sans cesse pi. Et
enfin, rien ne prouve que nous ne serons pas obligs, au sujet de cette
nice dont il fut tout  l'heure question, d'ouvrir une enqute, dont le
moindre cho serait fcheux pour M. le Cur-Doyen.

Et, satisfait d'avoir rejet sur la Prfecture les desseins de l'vch,
il conclut sur un ton plus sec:

--Ne soyez pas tonn, mon Pre, de tant de jours que je vous ouvre d'un
coup. Le fait est qu'il y a longtemps que nous dbattons de ces choses 
l'vch, o nous esprions bien de n'tre pas acculs  en dcider
_sponte nostra_. Mais ce gouvernement dmoniaque, et qui cherche 
priver l'glise de ses organes vitaux, nous de notre pasteur
lgitime--_custodes sine custodem_--...nous voil, grce  ces suppts
du Satan maonnique, pousss dans l'impasse, au bord du foss o
l'Ennemi se plat--_abyssus abyssum_.

M. Dabitaing, qui nourrissait tous ses discours  bribes de latin,
marquait  l'occasion, en ne les traduisant pas, qu'on tait entre
ecclsiastiques et entre pairs,  son jugement. Aprs cet essor oratoire
qu'il venait de fournir, il respira un peu et reprit, plus modrment:

--Ou plutt, c'est M. Cassoubieilh qu'on pousse, et qui ne s'en aperoit
pas. Un ami sincre qui lui reprsenterait tout ceci, et obtiendrait
qu'il se dsistt, lui rendrait service.

--Et vous avez espr, monsieur le Secrtaire, que cet ami, ce serait
moi?

--En aucune faon, comme vous allez comprendre, et c'est l le second
point. Non, les services que vous pouvez rendre  M. Puyoo sont d'un
ordre plus lev; et j'y arrive, le terrain tant en partie dblay. Je
suis venu ici, comme vous vous en rendez compte, pour faire une premire
enqute au sujet du changement qui nous occupe. M. le Vicaire est dcid
 l'obtenir de M. Cassoubieilh. Mais, s'il est prvenu contre celui-ci,
on ne peut dire d'autre part qu'il le soit beaucoup en faveur de M.
Puyoo ou de ses ides. Sa rsolution dernire il ne la prendra qu'
Ribamourt, et je sais qu'il compte beaucoup sur votre impartialit pour
clairer sa religion. Il vous appartenait donc, au profit du bien
gnral, de l'incliner vers un ami de notre hte, voil tout, dont on
vous dira le nom, si vous le dsirez, et que vous serez le premier,
alors,  juger tout  fait digne de votre appui.

--Mais enfin, messieurs, dit le Jsuite, vous n'oubliez qu'une chose en
tout ceci: c'est que je suis avec M. Cassoubieilh dans les meilleurs
termes, et que je ne saurais faire contre lui ce qu'il ne ferait pas
contre moi.

M. Puyoo pouffa, grossirement. On voyait parfois chez lui ressortir la
couturire.

--Nous y sommes, dit-il.

--Mon Rvrend, voulez-vous lire ceci, reprit le Secrtaire en lui
tendant une lettre ouverte. M. le Vicaire m'a expressment donn ordre
de vous la communiquer.

Le P. Nicolle lut ce qui suit: D. G.

    Monsieur le Vicaire,

Je ne suis pas, comme trop, peut-tre, de mes collgues, un familier de
la dnonciation. Excusez-moi donc si je vais droit au but.

Quand la Socit de Jsus jugea opportun de paratre se dissoudre, en
France, c'est  Ribamourt que le R. P. Nicolle vint chercher un abri. Il
me demanda  cette poque l'usage d'un confessionnal dans l'glise
Sainte-Marthe, dont je suis le titulaire indigne, me laissant entendre
qu'il craignait de se rouiller en interrompant un trop long temps
l'exercice de son ministre; mais qu' part cela il ne se livrerait
point dans ma paroisse  cette chasse au pnitent, et surtout  la
pnitente, qui rend le voisinage des bons Pres si pnible parfois au
clerg sculier, qu'occupent de multiples devoirs en dehors de la seule
confession.

Tout d'abord, la conduite du P. Nicolle fut discrte en effet, et je
n'aurais eu qu' me louer de sa prsence, s'il n'tait tomb peu  peu
o je craignais. Peu  peu, en effet, par des moyens sur lesquels je ne
veux point m'tendre, son confessionnal fut assailli par les pnitentes
de tout ordre, dont sa rserve apparente, le ddain mme qu'il en
feignait de faire, ne faisait qu'exciter l'ardeur. Du reste, le P.
Nicolle ne laisse pas d'aller dans le monde, assiste  des
garden-parties,  des lawn-tennis,  des ths et autres divertissements
profanes o il lui est facile de pcher  l'me. Dernirement, portant
ses manoeuvres au comble, il est parvenu  dtacher de ma tutelle
religieuse une des dames les plus considrables et les plus considres
de Ribamourt, aussi distingue par son intelligence, et dit-on par sa
beaut, qu'elle l'tait nagure encore par sa dvotion claire.

Certes, je n'en aurais rien dit, Monsieur le Vicaire, si cette sainte
et lointaine liaison, qui seule doit exister entre le confesseur et la
pcheresse, n'tait, je le crains, prs de se transformer entre eux, et
peut-tre sans qu'ils le sachent eux-mmes. Avant que le mal ne devienne
plus profond et ne tourne au scandale, comme on l'a, parat-il, redout,
 plusieurs reprises, du mme prtre, je ne crois pas sortir de
l'humilit qui me convient  tant d'gards, en vous faisant observer,
monsieur le Vicaire, qu'il vous appartient d'user de votre haute
influence auprs du R. P. Provincial afin qu'il impose au P. Nicolle un
changement de rsidence, qui serait, j'ose le dire, un grand soulagement
pour moi, comme pour ma paroisse, inquite et dsoriente de ses plus
naturelles dfrences.

J'ajouterai qu'il rgne, malgr des apparences de froideur, une
intimit singulire entre cet ecclsiastique et le desservant de
Saint-loi-des-Mines, M. Puyoo, dont les opinions socialistes et, pis
que cela, philosophiques, ne sont inconnues de personne dans le diocse,
et s'taient dj si bien fait jour, au Grand Sminaire, qu'il n'y put
continuer  professer. Son Patronage des Confrences du Dimanche, o M.
Puyoo ne prche pas moins qu'un calvinisme, voire mme qu'un
socinianisme assez dcouverts, a dj, j'en suis sr, veill les justes
mfiances de l'vch.

En attendant la solution que j'attends de votre esprit de justice bien
connu, je suis, monsieur le Vicaire, etc., etc.

      CASSOUBIEILH, _prtre_,

    _cur de Sainte-Marthe,  Ribamourt_.

--M. Cassoubieilh est fou, observa le P. Nicolle. Il ne sait donc rien
des personnages qu'il attaque, ni de leurs liaisons.

--Vous voyez, mon Pre, reprit M. Puyoo, qu'il vous faudra changer votre
gratitude en misricorde. Quant  moi, ne pensez pas non plus que
j'apporte  tout ceci de la rancune, ou une basse ambition. Mais
laissez-moi vous dcouvrir  fond tout ce que je prtends: mon apologie
viendra ensuite. Vous tes un peu indign contre moi, je le sens, et ne
vous demande que de ne pas vous prononcer d'avance. J'ai toujours dsir
de compter M. Lescaa parmi mes ouailles effectives. Le malheur est que
l'Onagre ne cacha jamais assez une espce d'loignement que je lui
inspire, pour me laisser quelque espoir. J'en avais si peu que je
n'hsitai pas  le contrecarrer au Conseil des Part-prenants et
n'prouvai que peu de jalousie quand je connus votre liaison. Elle date
dj, si je ne me trompe; et M. Lescaa serait all, l'anne dernire,
deux ou trois fois chez vous.

--C'est vrai, dit le Jsuite.

--Vous-mme l'avez visit, voil six mois,  plusieurs reprises, chez
Mme de Charite, o vos tte--tte ont t remarqus.

Le P. Nicolle ne put s'empcher de sourire.

--Quelle police! remarqua-t-il. Et l'on nous accuse.

--J'aurais donc pu, continua le cur, vous entreprendre bien plus tt.
Mais rien n'tait assur encore de M. Lescaa qui, vous le savez, a t
jadis libral, c'est--dire irreligieux. C'et t me faire un confident
inutile. Hier enfin, j'appris (peu importe comment) que vous tiez
appel auprs de lui: c'est pourquoi je vous ai demand une entrevue. Je
suis assur de votre grande influence sur M. Lescaa, et, pour tout dire
d'un coup, voici ce que je dsire que vous obteniez de lui...

M. Puyoo s'interrompit un instant, tonn peut-tre lui-mme de ce qu'il
allait dire, et soudain sautant le pas:

--Il _faudrait_, acheva-t-il trs vite, d'abord que l'Onagre crive, en
faveur de mon ami, aux Cultes, o il a des influences; et enfin... qu'il
nous lgue un million--ou un peu plus--pour fonder une caisse de
politique sociale.

Le P. Nicolle jeta sur M. Puyoo les mmes yeux dont on regarde un fou,
mais, de son lointain fauteuil, le sous-secrtaire assura avec douceur:

--Tout ceci est fort srieux.

--En ce cas, rpondit le Jsuite, dispensez-moi de continuer un dbat
inutile. Mais je me croirais,  la longue, dans un roman-feuilleton: les
_Captations de Loyola_... ou la _Rsurrection de Rodin_...

M. Puyoo eut un geste dprcatoire.

--Je vous en prie, dit-il; un moment encore, et puis vous raillerez tout
votre saol. Cette somme vous parat immense, mais la fortune de M.
Lescaa ne l'est-elle pas? Croyez qu'elle dpasse vingt millions, trente
peut-tre. Cela n'est point connu, ni que, voil deux ou trois ans, M.
Lescaa a presque tripl son bien par des affaires de ptrole--dont le
sieur Etchepalao a su profiter  la queue.

--Monsieur le cur, vous me ferez tourner la tte.

--Bon, je la connais. Elle braverait Galile lui-mme. Elle me donnera
raison malgr vous.

D'un air rsign, le Jsuite dcroisa ses longues jambes.

--Il est clair, reprit le cur de Sainte-Marthe, que si j'avais la
grossire ambition d'tre dput  mon seul bnfice, il serait inutile
que je vous drange. Mais ne me jugez pas d'aprs cette rputation de
roublard que je trane aprs moi, et le grand malheur de
n'tre--fut-ce aussi peu que rien--de n'tre pas _n_. Ce que je
tranerai surtout toute ma vie aprs moi, c'est mon air et mes manires,
comme un manteau sale. Mais n'importe; et vous admettez, sans doute, mon
Pre, que l'glise, ou plus simplement le Clerg, a droit  une plus
grande place qu'on ne nous en laisse dans les Conseils de la nation?

--Nous l'admettons tous, reconnut le Jsuite, et M. Dabitaing plus
mollement:

--Sans doute, sans doute, dit-il. C'est le vritable idal rpublicain.

--Or, les conservateurs laques que nous ferions lire, une fois au
pouvoir, ne dlieraient pas une seule des lois qui nous tranglent. J'en
conclus que le Clerg doit mettre la main  la pte, et les curs, comme
on disait en 89, entrer eux-mmes  la Chambre. Je tcherai, aux
lections prochaines, d'en pousser un: c'est moi. A chacun sa tche et
son canton. Et si je sacrifie peut-tre  ce sige l'espoir d'un sige
plus haut, au moins faut-il que M. Cassoubieilh nous laisse la place. Sa
succession entre les mains d'une personne sre et sachant manier
l'lecteur, de mon ami, enfin, c'est la moiti du succs pour moi. Et
son impunit me rpond de son zle: ne sera-t-il pas inamovible? En cas
de sparation, il le sera encore vis--vis de l'vch.

--Mais vous tes en train de nous dmontrer qu'on n'est jamais
inamovible, remarqua le P. Nicolle.

--Mon ami n'est pas M. Cassoubieilh. Et en tout cas, si sa cure soutient
mon lection, le rciproque n'est pas moins vrai. En cela, l'appui de M.
Lescaa aux Cultes, et le vtre, auprs de M. le Vicaire, me seront d'un
puissant secours. Y puis-je compter?

--C'est aller un peu vite, dit le Jsuite.

--Suffit que vous ne disiez plus non, absolument. Je passe au terrible
million... million et demi, qui serait le noyau d'un fonds politique,
dont on ne toucherait que les revenus. L'argent, dont notre parti--les
trois quarts de la France--ne manque point, mais ne dpense pas, est si
essentiel que nos adversaires sont en train de crer, grce  leurs
comits pseudo-commerciaux ou autres, une caisse de rserve qui finira
par les mettre hors d'atteinte.

--Je ne dis pas non, en thorie, rpondit le P. Nicolle; mais,  part
mme ce qu'on pourrait appeler votre mgalomanie financire, vous
reconnaissez, n'est-ce-pas, que M. Lescaa ne vous aime pas exagrment?

--Il ne peut pas me souffrir! Mais, mon Pre, ne lui parlez pas de moi,
ou peu. Que l'argent soit entre vos mains et de deux ou trois personnes
sres, M. Dessoucazeaux, M. de Ribes ou autres..., je suis assur de
votre appui, comme de la somme ncessaire  mon lection. Et moi  la
Chambre, c'est alors que commencera votre vritable besogne  Ribamourt:
direction des mes, qu'on ne vous disputera plus; des Part-prenants, mal
pensants, que j'ai dj un peu mis en branle; mon Patronage, enfin,
devenu le vtre.

--a, c'est ma part, dit le Jsuite.

--Mon Pre, c'est votre part de travail et de dboires. Est-ce donc pour
nous que nous travaillons? M. Dabitaing a paru tout  l'heure essayer
sur vous--qu'il me pardonne de le dire--un marchandage o je ne le
suivrai point. Autant qu'il tiendra  moi, mon Pre, et quelque parti
que vous choisissiez, personne ne sera inquit qui vous touche. Et je
vous dis simplement: travaillons ensemble, chacun dans son champ,
travaillons  rtablir l'esprit de l'glise, et son antique pouvoir. La
Socit nous chappe ainsi qu' ses vritables lois. Mlons-nous  ses
travaux; forons-la de nous entendre. Elle se drobe, elle doute;
contraignons-la d'tre persuade.

M. Puyoo se tut.

--Peut-tre, dit enfin le Jsuite; et le pouvoir, c'est bien quelque
chose. Mais votre triomphe ne fut jamais plus loin. Que serait-il
d'ailleurs, sans les coeurs et les consciences? Et ne sommes-nous
point semblables  des enfants qui, ayant perdu la clef d'une horloge,
sont contents d'en faire marcher les aiguilles avec le doigt?

Sur ces mots, l'entretien prit fin, laissant le Jsuite irrsolu.




CHAPITRE VIII

L'APPARTEMENT CONJUGAL


La maladie de M. Lescaa, qui, de quelque temps n'empira point, laissa
mrir toutes les cabales autour de ses biens.

Le juge de paix fut celui qui laissa voir le plus d'ardeur. Ds que le
danger fut connu, il qumanda de son cousin une rconciliation qui ne
lui fut pas refuse. Mais il revint de sa visite assez perplexe. Ainsi
qu'il le conta  sa femme, dans la cuisine, sous les jambons pendus,
tandis qu'elle lui faisait changer son costume de crmonie contre un
pantalon et un veston rapics, devenus verts, l'Onagre, pour toute
politesse, l'avait averti qu'ayant reu  compte de Firmin de Mesplde,
une reconnaissance de lui, Ptrarque, exigible depuis plusieurs annes,
il la ferait prsenter, au jour qui lui conviendrait  partir du 15 de
novembre prochain, pour qu'il en payt les intrts avec le principal.
Ptrarque, qui comptait d'viter ces dbours en invoquant la
prescription, avait demand un renouvellement dans l'espoir que son
cousin serait mort d'ici l, et qu'on n'oserait plus tard, non plus que
Firmin, le poursuivre. Il l'avait trouv faible, mais inbranlable en
ses vouloirs. La lente poursuite qu'on avait faite des meutiers
l'indignait au point que, de son lit, il s'occupait  la pousser, contre
ceux-l surtout qui avaient frapp Firmin aprs sa blessure, et c'est en
vain que le cur de Saint-loi avait intercd auprs de lui en faveur
des coupables, qu'en effet tout le monde semblait s'entendre  laisser
en paix.--Pour lui mettre, ajouta le juge de paix, un baume sur ce
petit trou qu'il a eu dans les ctes, Diodore lui a donn quittance (sur
notre dos) de toute sa dette, qui tait grosse. Il n'en a pris que cette
crance, qu'il me ressert aujourd'hui, comme si c'tait  nous de payer
ses gnrosits.

--L'embtant, observa Mme Lescaa, c'est que tu le dois, cet
argent--et sign, tu as.

--C'est pas  lui que je le dois, c'est  cet imbcile de Firmin, qui
n'osait mme pas me poursuivre. Et l'embtant, dans la vie, vois-tu, a
n'est pas de devoir, c'est de payer.

--Quant  cela, ce n'est pas moi qui te ferai le non.

Comme s'il ne devait jamais tre question que d'argent chez l'Onagre, le
notaire y fut appel quelques jours aprs. La nouvelle en courait dj
dans Ribamourt que M. Beaudsyme n'tait pas encore averti. Quand il se
mit en route, avec sa serviette, les gens se disaient sur le pas des
portes:

--Il va chez Lescaa pour le testament.

Et ils saluaient.

Le notaire resta longtemps auprs de M. Lescaa. En le quittant, il avait
cet air d'importance commun aux gens chargs des sacrements civils qui
donnent  la richesse ses formes rituelles. Au caf,  table, il parla
de toute autre chose, comme un homme qui porte un secret; et il ne
voulut en rien dire  sa femme, mme quand ils se mirent au lit. Tout de
suite, d'ailleurs, il s'endormit; mais non pas elle.

C'tait le mme appartement, la mme couche o Vitalis et sa belle
cousine avaient aim nagure, jusqu' se croire anantir; et connu,
aprs les enchantements de se confondre, l'amertume de se ddoubler.
Mais ce n'tait plus Vitalis, ce ne serait jamais plus lui. Quand mme
il y voudrait de nouveau abandonner sa mince nudit aux imprieuses
tendresses de Basilida, ne l'a-t-elle pas, aux pieds du P. Nicolle, pour
toujours renonc, celui qu'elle aime encore, et de quelle fureur cache.
C'est un autre qui est  ct d'elle, un autre, grand et velu.

Mme Beaudsyme contemplait son rouge mari sous la veilleuse.
L'avait-il jamais aime? Elle tait incapable de s'en souvenir. Elle, du
moins, n'y rpugnait pas au temps de leurs noces. Tandis qu'aujourd'hui,
tait-elle sre seulement de l'estimer? Mais elle aurait voulu savoir ce
qu'il pensait d'elle, de Vitalis, et ce qu'il savait. Cette tte aux
yeux clos, o il y avait une part de sa destine, lui apparut tout 
coup pleine de mystre, et comme l'image de cet quivoque aveuglement
qu'il opposait  ses trahisons. Quels vices, quels louches calculs,
quelle terreur d'un honteux avenir dormaient sous ce crne immobile?
tait-ce vrai, comme elle le craignait, comme on avait tch aussi  lui
faire entendre, qu'il avait dilapid ses biens  elle, et peut-tre
d'autres dpts plus sacrs--et pour cela qu'au rveil non plus il ne
voulait pas voir?

L reposaient aussi d'autres secrets que Mme Beaudsyme voulait 
tout prix surprendre. Ce testament, pour lequel son mari avait t
appel auprs de M. Lescaa, Vitalis y tait-il bien trait; et, sinon,
ne serait-on pas  temps encore d'obtenir mieux? Mais il fallait savoir
d'abord; et comment faire parler le notaire? Du jour o elle avait t
sre d'aimer ailleurs, Basilida avait rduit  presque rien l'intimit
conjugale. Elle ne pouvait gure,--tant c'tait peu l'usage du
pays--refuser  M. Beaudsyme l'entre de son lit, o peut-tre lui-mme
ne s'imposait que par une sournoise vengeance, ayant du reste sa chambre
 part. Mais s'il dsirait davantage, c'est un plaisir tellement glac
qu'elle lui laissait prendre que de plus en plus il s'en dshabituait.

Aujourd'hui encore, Basilida se tenait dans la ruelle, assez loin de lui
pour qu'on pt mettre un sabre entre eux. Mais elle savait que son
corps, pour tout cela, n'tait point devenu indiffrent  ce faune, dont
elle sentait, tout prs d'elle, le poil. Il fallait qu'il parlt,
pourtant; son parti en tait pris.

Ligne  ligne, avec lenteur, elle se rapprocha, glissa en quelque sorte
hors de sa chemise, et une fois tout prs de son mari, lui fit prouver
soudain le fardeau superbe de sa jambe. M. Beaudsyme gmit, sortit de
son sommeil, et sa main velue se promena sur cette splendeur dure et
sinueuse.

--Quoi, qu'y a-t-il, demanda la jeune femme en ayant l'air de se
rveiller.

--Mais c'est toi qui m'as veill, dit le notaire. Alors... je causais.

--C'est pour vous rattraper de votre silence de ce soir, rpartit
Basilida, qui feignit de vouloir se rendormir. Son mari ne parut point
enclin  lcher prise.

--Laisse-moi, dit la jeune femme, mais sans duret. Je n'aime pas les
faiseurs de mystre.

Et, comme afin de le repousser, elle laissa son bras, jailli hors d'une
manche flottante, tomber sur l'paule de son mari.

--Ah a, tu es donc nue?

Avec un geste effarouch, elle se voila de tout son linge. Les doigts de
M. Beaudsyme la devinaient encore, mais ne la touchaient plus.

--Lida...

--Quoi?

--a t'a fche de ne pas savoir le testament de Lescaa?

La jeune femme garda le silence.

--Tu comprends: il y a le secret professionnel d'abord; et puis...
devant les domestiques...

--Je ne te pose pas de questions, rpondit Mme Beaudsyme, qui, ayant
regagn sa place de ruelle, s'y tenait rigide et jointe.

--Eh bien! coute, reprit l'poux, aprs avoir vainement tch de
reprendre prise. Si je te raconte...

--Non, non, je ne demande rien.

--Dormons, alors.

Et il se retourna. Cela ne faisait point l'affaire de la jeune femme,
qui demeura un instant immobile, puis reprit son mange.

--A la fin, c'est insupportable, grogna le notaire, qui cette fois
treignit sa femme tout de bon.

--Non, Alexandre, non... ne me touche pas. Tu gardes tes secrets, moi
les miens.

Et Basilida, en guise de commentaire, croisa ses beaux genoux.

--Mais c'est toi qui m'interromps toujours. Veux-tu couter?

--couter quoi?

--Le testament donc!

--Eh bien! parle, fit-elle d'une voix rsigne. Puisque tu y tiens.

M. Beaudsyme avala la moiti d'un juron.

--Au fond, tu voudrais savoir si Vitalis hrite.

--C'est mon cousin, rpliqua-t-elle froidement. Mais vous n'avez jamais
pris mes parents pour les vtres.

--Eh bien, oui, il hrite. Es-tu contente?

Sans dissimuler sa raillerie, il ajouta:

--Ou plutt--a va te rjouir plus encore--c'est Guiche et lui qui
hritent...  condition... de se marier ensemble.

--Ah! fit la jeune femme, du ton dont elle et gmi.

--Tu ne devineras jamais qui a invent cette combinaison (je le tiens de
l'Onagre lui-mme). C'est le P. Nicolle.

Elle l'avait devin dj. Qui donc, autre que le Jsuite, aurait su,
d'un mme coup, l'arracher, elle,  son pch, en mme temps que
prparer au prilleux avenir de Guiche l'appui d'un poux riche et
qu'elle aimt?

--Hein, continua M. Beaudsyme: un beau mnage  l'horizon. Sabine
heureuse, Vitalis aussi. Et dix millions--une paille--qui leur tombent
de la lune.

--Oui, on dirait la fin d'un roman, rpondit Basilida d'une voix un peu
creuse.

--D'ailleurs ce Jsuite a fait de Lescaa  sa fantaisie; et obtenu mme
de lui la forte somme, la trs forte somme--pour une caisse lectorale
qui soutiendra les catholiques, bien entendu, et le parti du cur de
Saint-loi, qu'il aimait si peu.

--Lui qui disait toujours qu'il laisserait sa fortune  ses hritiers
naturels.

--Pour Mlle de Charite, au moins, il n'a pas menti, je crois. Mais
quelqu'un qui fera une figure, le moment venu, c'est Ptrarque. Tu te
rappelles que son beau-pre Pedreguilhem a fait une belle banqueroute,
et que le juge de paix, qui est riche pour sa part, n'a rien voulu
savoir de reverser  l'actif la dot de sa tendre moiti. Lescaa, qui ne
l'aimait pas dcidment, a pris soin de racheter--oh, pas cher--tout un
paquet de crances sur Pedreguilhem. a reprsente en papier plus de
60.000 francs, sans compter une crance de Ptrarque lui-mme, 8  9.000
francs, rachete  Firmin de Mesplde, et qu'il eut la sottise de
renouveler, quoique prime, pour ne pas refuser l'Onagre. Et celui-ci
m'a gravement dict: Je laisse  Ptrarque, etc..., la somme de
soixante et quelques mille francs, en tant qu'elle est reprsente par,
etc.....; suit l'numration de tous ces papiers... invaluables. J'en
ai eu pour une heure  les dtailler.

Basilida ne put s'empcher de rire,  prvoir la fureur de M. Ptrarque
Lescaa, et l'accueil que lui ferait sa femme. Car ils passaient,  la
moindre dception d'argent, pour se battre, dans leur cuisine, devant la
servante pouvante.

--Le plus beau, reprit M. Beaudsyme, c'est qu'il lui faudra acquitter
les droits de 69.000 francs, ou alors refuser le legs, et, dans ce cas,
acquitter son propre billet, qui lui sera prsent, comme tu penses, par
la succession--sans compter ce qui lui arriverait, si sa femme mourait
avant le Pedreguilhem. Car ils ne sont pas en communaut. Alors... mais
a serait un peu long  te faire entendre.

--Et  toi, Alexandre, qu'a-t-il laiss, demanda-t-elle pour se
dbarrasser de ses mains et de son dsir, qu'elle sentait encore une
fois rder autour de son corps.

Il devint srieux tout  coup.

--A moi, dit-il brutalement: la peau.

--a n'est pas possible.

--Enfin, c'est tout comme. Il m'a trait comme Victorine Lahourque: cent
mille francs, et pas un fifre avec.

--Mais c'est beaucoup, mon ami. C'est la moiti de ce que je t'ai port.

--Oui, mais je lui en dois trois fois autant pour des spculations
idiotes. Que la succession me les rclame, comme c'est sr qu'elle fera,
je suis f.....

--Quand mme, dit Basilida, il vous reste ma dot.

Le notaire sifflota, pour toute rponse. Peut-tre cherchait-il ses
mots.

--Il n'y a qu'un moyen, grommela-t-il enfin; et je compte un peu sur
vous...

--Sur moi, s'exclama la jeune femme, dj prte  se cabrer.

--Oui, sur vous et votre influence auprs de Vitalis... votre cousin. Il
s'agit, en deux mots, de l'envoyer  l'Onagre.

--Vous plaisantez, je pense, dit-elle froidement.

--Je ne plaisante pas. Le _de cujus_ a rpondu, quand je lui ai parl de
ma dette (il le fallait bien), qu'il hsitait  diminuer encore son
hritage d'une somme aussi forte. Et il a ajout, avec une espce
d'oeil froce qu'il a clign sur moi, comme s'il savait des tas de
choses,--de choses que je ne sais pas, qu'il consulterait Vitalis
l-dessus, ou bien lui ferait tenir les crances pour en dcider  sa
guise. Toujours est-il qu'elles ne sont pas inventories.

--Eh bien?

--Eh bien ma chre Lida, c'est  vous de prparer--j'allais dire de
cuisiner--ce jeune homme. J'ai toujours pens, ajouta-t-il avec un
demi-ricanement, que vous n'aviez rien, l'un et l'autre,  vous
refuser.....

--Je ne comprends pas.

--Voyons, entre cousins..... Et prfrez-vous que j'aille taper Monsieur
votre pre,  la faveur de quelques explications?

Basilida se figura soudain son pre, sa mdiocre fortune, ces fragiles
jours qu'il achevait de vivre  Pau. Son parti fut pris. Et l'infamie
n'en restait-elle pas toute  M. Beaudsyme?

--Mais, si j'accepte d'avoir recours  Vitalis, vous n'exigerez sans
doute pas d'tre en tiers dans le dialogue?

--Histoire d'clairer votre..... religion? Non, merci, c'est inutile. Je
ne suis pas de la famille, moi.

--Peut-tre mme, ajouta-t-elle, comme pour lui rembourser ce cynisme
qu'il lui avait fait voir, qu'elle ne lui connaissait pas
encore,--peut-tre pourrais-je voir mon cousin un aprs-midi que vous
seriez  la chasse: nous aurions les coudes plus franches.

--Ma chre amie, vous avez une faon bien  vous de ddorer la pilule.
Nanmoins, je reois avec joie ce jour de vacances. Aprs demain, tout
juste, il y a runion  Nyxe..... _C'est loin, Nyxe, comme vous savez_,
acheva-t-il en accentuant ces dernires paroles.

--Va pour aprs-demain.

--Eh bien, puisque nous sommes d'accord, Lili, embrassons-nous, reprit
le notaire, dont les mains voulurent reprendre prise. Mais Basilida se
recula tout au bord du lit, avec un dgot qu'elle ne dissimula point.

--Ne me troublez pas, dit-elle. Je suis en train de rver  notre
entrevue d'aprs-demain.

Ces calculs taient inutiles. Aux premires ouvertures, le surlendemain,
qu'en fit, rouge dj de honte, Basilida, Vitalis l'interrompit:

--De grce, ne m'en dites pas davantage. Mon parrain m'en a parl hier,
et j'ai brl toutes ces paperasses devant lui.

--Vous aurez un baiser pour cela, petit cousin,..... le dernier.

--Le dernier, Lida?

--Tenez-vous sage, Vitalis. J'ai fait ma paix avec le Bon Dieu, la vtre
avec Sabine. Elle vous aime, j'en suis sre aujourd'hui. Dites-lui de
ma part que j'en suis heureuse.

--Mais si on me la refuse?

--Le testament de M. Lescaa vous tera de doute: vous l'pouserez,
Vitalis; et il fera soleil. Ce jour-l, je veux l'habiller moi-mme,
Vitalis, et la parer pour vous. Le soir, en dfaisant ce que j'aurai
nou, en entr'ouvrant ce que j'aurai clos, si vous pensez  moi, que ce
soit pour oublier.

Basilida inclina son front, baissa la tte. Elle tait un peu ple.

--Mais c'est aujourd'hui qui est amer, dit Vitalis,  qui la mlancolie
donnait du coeur, c'est de songer qu'on se quitte. Est-ce vraiment
Dieu qui vous appelle, Lida, et pensez-vous  notre pass dj long?

--Dj trop long, murmura-t-elle.

--Que de fois nous nous sommes embrasss dans cette chambre mme; que de
choses nous nous y sommes dites, doucement.

--Que de choses durement.

--Je ne veux plus me souvenir que des autres, de celles qu'on n'ose dire
qu'un peu bas, au crpuscule, quand on commence  ne plus se
voir,--comme maintenant, Lida. Dites-moi que vous regrettez, non pas les
minutes heureuses, mais les autres, celles qui valent mieux que le
bonheur.

Elle tait debout au pied de son lit. Cet amant aujourd'hui si tendre
qu'il lui semblait ne l'avoir jamais connu, la tenait embrasse, en lui
parlant  demi-voix. Et dj sa gorge battait plus vite.....

Soudain on entendit quelqu'un qui courait dans le corridor. Et ce fut
Detzine, encore, qui frappa.

--M. Lescaa, dit-elle, vient de mourir.




CHAPITRE IX

L'INVOCATION A VNUS


A Ribamourt les enterrements sont une espce de rjouissances. Pour si
peu de chose que ft, de son vivant, le mort, la ville entire se runit
autour de lui, l'accompagne, le commente, jusqu'aux suprmes pelletes.

Il tait rare qu'on en et quelqu'un  mettre en terre d'aussi notable
que M. Diodore Lescaa. Cela ne s'tait point vu depuis S. G. l'vque
Cassoubieilh, et ses obsques, pourtant, n'appelrent pas le concours
qu'on aurait cru. C'est que les rancunes, les haines mme qu'il avait
fait natre et que seule avait assoupies la terreur, au lendemain de
l'meute, se rveillaient dj, plus vives pour avoir t contenues.

--Le petit peuple n'a pas donn, observa M. Lubriquet-Pilou au capitaine
Laharanne, en se versant du vermouth.

Entre la visite  la maison mortuaire, o des passants en noir observent
un silence de quelques minutes sur un rang de chaises, et la fin du
service, o l'on gagne l'glise, ils s'taient, selon la coutume, rendus
au caf.

Plusieurs notables en redingote, et dont les chapeaux taient si divers
que cela avait l'air fait exprs, se tenaient dj sur la terrasse. Il y
en avait avec des pardessus jaunes, d'autres qui relevaient le collet de
leur redingote car le temps tait froid et il venait de pleuvoir.

--Eh, que diantre voulez-vous qu'il donne, le petit peuple, rpliqua
Laharanne. Il est comme moi, il n'a rien.

--Pardon, reprit Lubriquet. Les Part-Prenants ont un syndicat depuis
quinze jours, et ils annoncent une manifestation.

--Heureusement que j'ai l'oeil, dit un gros petit homme, paisible et
blond, dont l'uniforme seul trahissait qu'il ft sous-officier de
gendarmerie. C'tait le chef de brigade, Malevain, franc-comtois, et
qui, le jour de l'meute, tait arriv combattre avec une bonne heure de
retard.

--Oui, il n'y a que le comptant qui vous manque, rpartit le capitaine.
C'est  la sortie de Saint-loi, je pense, pour avoir plus de monde,
qu'ils prparent leur petit chahut. Est-ce que vous y avez mis des
hommes?

--Pas si bte, dit le gendarme. J'aime mieux voir venir.

--Voir venir quoi? Qu'ils dmolissent le cercueil?

--Non; mais il ne faut provoquer personne. J'ai ordre de ne pas heurter
les opinions.

--Vive l'Empereur! cria Laharanne.

Malevain devint ple.

--Vous tes fou, dit-il. Vous allez m'obliger  faire un rapport.

--Eh bien! Et ce respect des opinions?

--Je parlais de celles qui sont admises, Les Part-Prenants sont
socialistes, vous le savez bien.

--Socialistes! O mettez-vous vos pieds, rpliqua le capitaine qui
s'chauffait. Idiots, ils sont: c'est moins compliqu. Demandez  M. le
Maire.

--Mon Dieu, expliqua celui-ci, il y en a de bons. Quoique je sois
parfois tent de regretter Mongommery, et qu'il ne soit plus l, de
temps en temps, pour leur faire, comme il disait, une saigne de sang
ardent et corrompu.

--Si vous parlez politique, reprit Malevain, vous savez que mes
fonctions m'empchent de vous causer.

--Il suffira, rpartit le Maire avec un peu de scheresse, qu'elles vous
aident tout  l'heure, selon que nous en sommes convenus,  faire
respecter un mort dont les pauvres au moins devraient tous porter le
deuil. Si l'on savait tout ce qu'il a donn au bureau de bienfaisance,
en catimini, sans compter les deux curs, et jusqu'au pasteur.

--Jusqu'au pasteur, dit Laharanne: c'est un peu loin!

--Saint-loi aussi, observa alors Lubriquet avec l'air de faire un mot.
Et il serait temps de s'y rendre..... Mais qu'est-ce que c'est que a?

Des clameurs indistinctes s'levaient sur l'autre rive. On vit soudain
plusieurs personnes traverser le pont en dsordre, et, plus loin encore,
d'autres qui couraient. Aussitt les clients du _Soleil d'tain_ furent
debout et traversrent. Le brigadier se hta en gmissant vers
Saint-loi; il avait des bottes, et pataugeait en retenant un trop
troit kpi contre le vent. A ct de lui, M. Dessoucazeaux sautait de
pav en pav, le pantalon retrouss, le parapluie ouvert. La plupart le
suivaient, et bientt l'on fut au courant.

Un groupe de Part-Prenants avait accueilli le cortge, devant la maison
Lescaa, par des cris d'injure. De quelques-uns qu'on les avait vus
d'abord, ils avaient grossi en nombre, cri plus fort; et personne ne
les contredisant, s'taient mis  suivre le mort, bras dessus bras
dessous, en criant d'une faon lente et funbre:

--Rends l'argent, rends l'argent!

Vitalis, dont M. Lescaa avait t peut-tre la meilleure affection,
tait blme de rage. Autour de lui, les autres affligs, placs tout de
suite aprs le cercueil, que portaient huit hommes, htaient les
porteurs  voix touffe. Sous l'humide ciel, parmi la haine de ce
peuple et ses hues, suivi d'un cortge perdu, on et dit que le mort
fuyait les abois d'une meute.

La route de l'glise est montante. En dernier lieu, o la cte tourne et
devient rude, les criards parurent s'essouffler, et ce fut d'assez
paisible allure qu'on dboucha, en longeant la gendarmerie, sur la
placette qui fait parvis  Saint-loi. Mais l, d'autres Part-Prenants
attendaient l'Onagre. L aussi, la Mortiripuaire tait groupe; et ds
que le cortge parut, entama la Marche funbre de Chopin, qui, par un
naturel penchant des musiciens, s'accommoda bientt au mouvement d'une
mazourque. Les porteurs ragaillardis, htrent le pas, entranant les
affligs dans leur sillage. On entendit souffler M. Ptrarque Lescaa,
qui tait court d'haleine.

Mais presque aussitt la clameur des Part-Prenants recommena de
gronder. De nouveaux venus coururent, par les ruelles, se joindre au
tumulte. On entendit claquer de toutes parts les contrevents, que des
femmes fermaient en implorant Dieu. Un homme gras, avec du jaune, qui
fumait sa pipe au second tage de la gendarmerie, disparut 
l'intrieur, et, tandis que la musique au dsarroi teignait un  un ses
cuivres, la foule sembla se recueillir. Tout  coup, de cette masse
d'hommes, une pierre jaillit, qui tomba en retentissant sur le cercueil
sonore.

Ce fut comme un signal. Une vole de cailloux s'abattit sur le cortge,
d'o rpondirent des cris d'effroi, de douleur. Presque aussitt le gros
du convoi, puis les affligs, firent volte-face, se dbandrent,
coururent, et, la redingote en oriflamme,  corps perdu, s'engloutirent
au tournant de la cte. On vit bondir des hommes massifs. Quelques
chapeaux noirs roulrent oublis. Et tout disparut.

Vitalis tait rest. Une pierre l'avait dcoiff; une autre meurtri 
l'paule. Il faisait tte, comme un gibier courageux qui cherche o
rendre les coups dont il saigne. Mais  ce moment l'un des porteurs,
atteint  la poitrine, lcha le brancard, en gmissant. Le cercueil
oscillait dj vers la terre: Vitalis n'eut que le temps de s'lancer 
la place vide.

--Allons, cria-t-il aux autres: vite  l'glise.

Mais dj, plusieurs Part-Prenants en occupaient la porte, menaants,
comme s'ils eussent voulu interdire  leur ennemi le pardon suprme. Les
porteurs ralentiront leur marche.

--Allons, cria Vitalis encore. Vous avez donc peur!

--Eh, Dio bibann, grommela l'un d'eux; tous hsitaient, quand on
entendit des appels qui approchaient. Une voix harmonieuse et forte
cria:

--Nous arrivons, ne bougez pas!

C'tait Beaudsyme, qu'accompagnait le capitaine. Dessoucazeaux suivait
de prs, ayant ralli quelques fuyards. Le brigadier lui-mme, emptr
de ses bottes boueuses, accourait mollement, sans aucun de ses hommes
avec lui. Tandis que les autres, et le cur Puyoo, de l'intrieur,
moiti de gr, moiti de force, dbarrassaient l'entre, le petit
gendarme avait abord un groupe assez pacifique d'aspect, et qui de
bonne grce s'ouvrit devant lui. Mais alors, sous prtexte de le mieux
entendre, ces gens l'entourrent et commencrent de se le faire passer
de main en main--comme des meuniers feraient d'un sac,--en sorte qu'il
parcourut beaucoup de chemin, fort tourdi parce qu'on le faisait
tourner,  mesure, et ne sachant  qui entendre. Cependant le cercueil
avait pntr dans l'glise, o, portes closes s'achevait la crmonie.

Quand on porta au cimetire, qui tait voisin, et dont les gendarmes,
enfin survenus, avaient dgag les abords, peu de personnes suivaient le
convoi. Mme Beaudsyme et Guiche cte  cte s'y taient jointes.
Mais presque aucun des affligs, honteux sans doute de leur fuite,
n'tait revenu; et une bruine glace qui, en s'paississant, faisant
l'un aprs l'autre s'ouvrir les parapluies, avait cart presque tout le
reste. Sans bruit, comme descend un store de tulle, on la voyait baigner
mollement les tombes, o achevaient de pourrir les turbans de perles
noires, dont quelques-uns encadrent une photographie, drisoires
couronnes de boue qui achvent de glorifier la poussire des hommes.
Entre les cyprs, l'argile du chemin tait glissante.

Quand la pierre du caveau fut close sur ce qui avait t un juste, et la
plupart des assistants disperss sous la pluie, Sabine qui pleurait
chercha Vitalis du regard. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes, et
penchait vers la terre ce visage dlicat o la douleur mme semblait
n'tre qu'un des masques de la volupt. La pluie, teinte aux
meurtrissures de son front, tachait ses joues d'un peu de sang. Il
touffa un sanglot.

--Vitalis, murmura Sabine, en lui touchant la main.

Il se retourna, et la vit prs de lui, toute frmissante de tendresse et
de peine. Leurs yeux se lurent mieux qu'ils n'avaient fait jusqu' ce
jour. Elle alors, comme si toute cette lchet d'une foule; et la
branche odorante des cyprs; et la mort lui avaient rvl un sens
nouveau de la vie, qu'au pied mme d'une tombe ils croyaient vrai pour
toujours:

--Vitalis, je t'aime.

Un pas, tout prs d'eux, leur fit tourner la tte; c'tait Basilida qui
lentement s'loignait, la tte un peu basse. Et ils se turent.

Quelques jours aprs, Mme Etchepalao avait accompagn sa soeur au
cimetire; mais Crizolles tant absent et la poste proche, elle s'en
fut au bureau restant, laissant Guiche prier seule.

Vitalis, que le hasard, avare  l'ordinaire d'unir les gens, ou bien son
coeur guidait peut-tre, la trouva prs du monument rouge des Lescaa,
agenouille dans l'herbe odorante.

C'tait un de ces aprs-midi d'automne dont la langueur est pareille au
repos que rpand au sortir de ses bras une femme dont la chair abonde.
Mais le souffle de la montagne parfois courait au travers comme une eau
frache; et il semblait alors que l'atmosphre ft double.

Sous le soleil d'octobre, le cimetire avait sch la boue d'argile et
la bruine qu'il prsentait l'autre jour sous le ciel mouvant et bas,
quand, du convoi, les cheveux d'or de Mme Beaudsyme taient la seule
gloire. Aujourd'hui l'air avait un reflet d'ambre. Une odeur de
couronnes en dcrpitude s'y mlait au baume des cyprs. Quelques
vieilles femmes paraient dj des tombes pour le jour des Morts: leur
voix amincie par l'ge couvrait  peine le bruit des feuilles qu'un peu
de vent chassait, tournoyantes, dans les alles. Et seul, un bourgeois
de Ribamourt, qui injuriait des ouvriers en retard, troublait le
recueillement des choses.

Le cimetire tait sur la hauteur de Sainte-Marthe entre l'glise et le
presbytre, dont les ormeaux, que l'arrire-saison n'avait jaunis encore
qu'au sommet, laissaient entrevoir par del les mandres de l'Ouze et sa
bordure de collines, les crneaux bleus des Pyrnes. L'heure trouble du
soir tombait dj d'un ciel ensanglant. Bientt les montagnes eurent
l'air d'une muraille d'hyacinthe. On et dit qu'elles se rapprochaient
trangement entre les arbres; et plus bas, c'tait la valle, un paysage
indcis de champs et de rives gagns par le brouillard.

--J'aime mieux le matin, dit Guiche, l'extrme pointe du matin. Petite
fille, je demeurais chez ma tante  Pau. Son mari y tait officier; et
ils habitaient une vieille villa de Bilhre, o il y avait des girofles
au creux des murs. C'est alors que j'ai senti le plus prs de moi l'me
des glaeuls et des pivoines,--dont l'extrme rouge pntrait au fond de
mon tre, comme un parfum me perce aujourd'hui. Pendant la belle saison,
c'est lui, le plus souvent, en se rendant au quartier, qui me menait 
mon cours chez les Dominicaines. Avant de partir, par des alles de
gazon trempes  grosses gouttes, mon oncle me menait cueillir un peu de
raisin glac qui pendait aux treilles. Parfois on entendait une sonnerie
dans la cour de la caserne; et moi, je secouais de lourdes fleurs pour
voir couler la rose; ou bien je cueillais une de ces roses-mousse
entr'ouvertes hrisses d'or. Oui, c'est alors que j'ai su le mieux
aspirer les choses avec mes yeux.

De ma chambre  mansardes, sous le toit, je courais regarder en chemise,
aussitt leve, les montagnes grandes et bleues, par dessus le vieux
parc. Elles taient d'un bleu qu'on ne peut dire, lgres, et telles
qu'une vapeur condense.....

--Quel lyrisme, dit Vitalis.

Elle prit un air fch, et alors il l'embrassa contre le mur du caveau.

--Quoi, Vitalis, dans un cimetire. Et ma soeur qui va venir.

--C'est que moi aussi, Guiche, je vous aime, continua-t-il, en reprenant
l'entretien de l'autre jour,  l'enterrement. Et voulez-vous de moi?

--Moi, non, dit la jeune fille, qui railla avec un tendre sourire. C'est
notre parrain qui le veut.

C'est ainsi que se fiancrent Vitalis Paschal et Sabine de Charite, 
l'ombre d'un tombeau.

Tout Ribamourt les unissait dj, depuis que les volonts de l'Onagre y
taient connues. Et n'taient-ils pas les triomphateurs du testament?
L'ouverture n'en tait pas alle sans quelque tumulte, dont M. Ptrarque
Lescaa  demi fou qu'il devenait, fit tous les frais.

C'est dans l'tude de Matre Beaudsyme que s'en fit la crmonie,
Vitalis prsent. Le juge de paix,  force de dsirer qu'il n'y eut pas
de testament, avait fini, malgr tout, malgr la convocation du mme
notaire, par le croire. C'tait, quant  lui, la plus favorable
hypothse, presque aucuns parents de l'Onagre, Vitalis lui-mme, ne
l'tant d'assez prs pour hriter dans ce cas. L'blouissement de l'or
fut tel chez Ptrarque que, par une projection de son esprance dans
l'avenir, il s'y croyait dj, et matre d'un tiers de ces richesses:
son cousin intestat, c'tait sa part.

Aussi voulut-il faire sortir le clerc, en affectant de ne l'y voir
qu'en cette qualit.

--M. Vitalis Paschal est ici comme hritier, dit le notaire, avec
l'assurance et cet air heureux, qu'il avait repris depuis que ses reus
taient brls. Cette rponse, quoiqu'elle ft faite d'une belle voix
joyeuse, sonna pour le juge comme les premiers tintements d'un glas.

Il reprit quelque courage  la liste des biens, titres, crances, par o
commenait le testament. Elle passait sous silence de grandes donations
dj faites, la Caisse Politique en particulier, dont M. Dessoucazeaux,
le P. Nicolle et M. de Ribes, un chtelain des environs,--mais non pas
M. Beaudsyme--taient fidicommissaires. Personne ne s'en douta alors,
tant ce qu'il restait dpassait toutes les esprances, atteignant, 
premire vue, au del de vingt millions.

La plupart de ceux qui touchaient le mort mme de loin furent nomms
l'un aprs l'autre: Mlle de Lahourque eut cent vingt mille francs,
son frre six cents francs de rente viagre: Laharanne lui-mme, deux
grandes mtairies  Nyxe, avec une maison de chasse. Tout cela arrachait
des soupirs au juge de paix. Un dernier legs de deux millions, pour en
servir la rente aux pauvres de Ribamourt, lui fit faire un saut hors de
sa chaise; et, oubliant son juron ordinaire:

--Nom de D..., s'cria-t-il, en s'pongeant le front, ce sera nous les
pauvres, si a continue.

Mais la plupart, dans l'assistance, mprisaient son courroux. tant
eux-mmes pourvus, dj, ils regardaient, d'un air vacant, pendre aux
murs de l'tude des affiches jaunes et blanches, un almanach des postes,
la liste des notaires.

--Le testament qui me fut dict s'arrte ici, dit M. Beaudsyme,
paisiblement.

--Quoi, fit Ptrarque; mais il n'y est pas dispos de la moiti.

--C'est juste.

--Alors? On se f... de nous?

--Vous pouvez parler en votre nom. Du reste il y a un testament
olographe, auquel je n'ai pas pris part et qui est postrieur 
celui-ci.

--Tout est  refaire, s'cria le juge. Les autres eurent cet air inquiet
d'une poule qui se sent reprendre, l'ayant aval, un grain de mas au
bout d'un fil. Le notaire semblait jouir de toutes ces inquitudes.

--Rien n'est  refaire, dit-il en frappant sur une seconde enveloppe. Je
sais  peu prs ce qu'il y a ici dedans.--Et il se remit  lire. Mais le
premier codicille le surprit. Car au lieu d'hriter lui-mme, comme il
pensait, c'tait sa femme, du double, il est vrai, de ce qu'avait promis
M. Lescaa: sa dot, qui rentrait.

Le second legs avait trait  un serviteur. Mais le troisime, qui
octroyait pour tout capital  Ptrarque des crances sur son beau-pre
et lui-mme le mit en fureur. De ses bajoues violettes, de sa bouche
cumante sortaient des blasphmes confusment entrecoups de cris. On y
dmla enfin des menaces.

--C'est un misrable, hurlait-il. C'est un fou! On plaidera. Vous avez
beau vous bidonner tous. Je refuse la succession.

--N'oubliez pas, Monsieur le Juge de Paix, interrompit Beaudsyme, que
si vous perdez, ayant refus la succession au pralable, la crance de
Firmin retombera  l'actif de la dite, et vous dans l'obligation de nous
payer.

--Qu'est-ce que a peut vous faire?

--Rien du tout. D'autant que si vous acceptez, vous serez oblig de
payer des droits de succession proportionnels  la valeur crite,
c'est--dire fictive, du legs. Ce sera une trs grosse somme, et, en bon
serviteur de l'tat, je me rjouis...

--Je vous dis que je n'accepte pas.

--Dans ce cas, vous paierez le billet souscrit  Firmin. Et si, d'autre
part, vous avez la douleur de vous voir inopinment prcder dans la
tombe par Mme Lescaa avant de l'tre par le sieur Pedreguilhem son
pre, celui-ci, ou plutt ses cranciers, parmi lesquels les hritiers
Lescaa, hritant d'elle (il dsigna un carton), vous serez oblig,
jusqu' moiti intgrale de sa fortune, de payer les dettes
Pedreguilhem, ayant abandonn les billets signs de lui que vous lguait
M. Diodore Lescaa.

--Quoi, quoi! cria le juge.

--Rien n'est plus clair. M. Lescaa vous en laissait pour la moiti de la
faillite Pedreguilhem. Vous rattrapiez donc, au moins, comme crancier,
la moiti de ce que vous devez abandonner comme dbiteur.

--C'est un traquenard, hurla Ptrarque, qui sortit en battant les
portes.

--Il y a un peu de a, murmura le notaire. Et il conclut sa lecture par
le legs qui faisait Vitalis et Sabine plus de huit fois millionnaires.

La petite fortune laisse  Mlle de Lahourque eut pour fruit immdiat
de dnouer sa longue idylle. M. et Mme Beaudsyme s'y entremettant,
Lubriquet-Pilou se dtermina enfin. Il fit sa demande, aussitt agre,
dans les premiers jours de mai.

Cela fit presque autant de bruit que la mort de l'Onagre; tout Ribamourt
s'en rjouissait, s'tant d'ailleurs repris  vivre. C'est que la
succession Lescaa y avait rpandu plus d'argent que son rglement n'en
avait tir nagure, et qu' cela s'ajoutaient des vendanges abondantes,
ainsi que beaucoup de malades qu'on attendait. Il n'tait pas jusqu'aux
agresseurs de Firmin,  qui le tailleur, remis de ses blessures, et,
soit bont, soit politique, quelques autres personnes, dont le cur
Puyoo, ne tchassent d'adoucir les poursuites du Parquet. Quant  ceux
qui avaient jet des pierres au cercueil du banquier, Vitalis, tout
ulcr qu'il en demeurt, et vindicatif avec cela de son naturel, en
aima mieux laisser dormir l'outrage, rsolu du reste  s'en souvenir
toutes fois qu'il se pourrait  peu de scandale.

C'est M. Puyoo, promu au doyenn de Sainte-Marthe, d'o il esprait
bien,  travers la politique, se pousser plus haut, qui tchait, en don
de joyeux avnement, d'inspirer  tous la joie et la clmence.

Il aurait eu peut-tre de la peine  convaincre son prdcesseur
aujourd'hui prtre attach  la cathdrale de Navarrenx. C'est l que M.
Cassoubieilh, berc de l'espoir d'un canonicat  la premire vacance,
tait en train d'aigrir cette facile bont, la seule vertu, peut-tre,
qu'il et apporte dans son ministre.

Ainsi ce n'tait pas lui qui bnirait l'anneau nuptial de Guiche: pas
mme celui de Mlle de Lahourque. La crmonie, quant  cette
dernire, promettait d'en tre magnifique. N'avait-elle pas crit  la
titulaire du bureau qu'elle ne voulait plus grer, que ce mariage
soudait en quelque sorte l'aristocratie de la naissance  celle du
travail. Ainsi s'essayait-elle  peindre ce sacrifice qu'elle allait
faire de sa particule.

M. Lubriquet-Pilou, de son ct, sans faire un gal abandon, se
plaignait, au _Soleil d'tain_, qu'il lui faudrait bientt se rduire au
rle de sducteur honoraire. Et tous hochaient la tte autour de lui, en
disant:

--Comment fera-t-il? Bah, il la trompera.

--Non, affirma Lubriquet, je tiendrai ma parole...

Et il ajouta, avec un sourire grillard qui faisait sans doute allusion
 son premier mariage:

--...cette fois-ci.

Quelqu'un parla de lui offrir un banquet, pour enterrer, encore qu'il
ft dj veuf, une vie de garon si bien remplie. N'tait-ce pas le
moins que Ribamourt devait  soi-mme, comme  celui o s'taient
incarns, durant un quart de sicle, tous les orages mortiripuaires de
la passion? Ce projet, accueilli avec faveur, eut vite fait de prendre
figure. C'est  l'htel _Gastou Fbus_ que se donna le banquet. Il fut
honorable, M. Dessoucazeaux, avec le got sr des avares, en ayant
choisi les vins.

--Et pas un Chteau-Idem, n'est-ce pas, avait-il ajout par une
plaisanterie florissante  Ribamourt, o l'on accusait les hteliers de
ne changer de leurs vins que les tiquettes.

--C'est vrai, Pana, ajouta le capitaine Laharanne, qu'au dernier dner
de chasse vous nous aviez donn d'un Ribamourt, blanc, et d'un autre
Ribamourt, blanc... A eux deux ils avaient exactement le mme petit got
de rien du tout...

Et il fit claquer sa langue, comme si, rien que de s'en souvenir, il
jouissait encore.

M. Pana fit mieux les choses,  cette fois-ci. Aussi, vers la fin du
dner, Firmin ayant lu quelques vers barnais, plusieurs Mortiripuaires
en furent-ils touchs jusque par del l'attendrissement. Wolfgang, lui,
tait ivre, et parlait de se battre en duel, comme s'il et regrett
d'en avoir,  plusieurs fois et de toutes ses forces, laiss chapper
l'occasion.

On avait bu aux conqutes passes de Lubriquet-Pilou; et on les
supposait nombreuses, s'il en fallait croire le nombre des toasts.
C'tait un hommage aussi  ces victoires qu'un pot de myrthe pos devant
le Sducteur. Au moment qu'on allait quitter la salle, il appela
l'htelier, et lui montrant la plante:

--Pana, dit-il avec dignit, vous ferez porter ceci de ma part  Mlle
de Lahourque.

Un tonnerre d'applaudissements rcompensa ce trait; et on se leva pour
se rendre au Grand Hall. C'est l, tout prs d'un buffet, que l'harmonie
Mortiripuaire devait, ce soir mme, donner la srnade au fianc. Aprs
quoi, il y aurait bal, et la moiti de la ville tait invite. Le monde
se pressait dj sur les galeries qui font le tour de la salle. Mlle
de Lahourque, tout au fond, faisait face entre Mme Beaudsyme et
Mme Laharanne. Plus prs sur le ct, Mme Etchepalao, que son
mari, un peu plus calme, venait de rejoindre, attendait le bal, ou
peut-tre autre chose. A ct d'elle, Mme de Charite surveillait avec
une aigre indulgence Sabine et Vitalis.

Cependant la Mortiripuaire ayant jou l'aubade du _Roi d'Ys_, et puis,
sur la demande de Vitalis: Connais-tu le pays...?, M. Lubriquet-Pilou,
aprs s'tre plac devant les musiciens, demanda  porter un toast
auquel tous s'associeraient, il en tait sr; un toast qui serait
l'apologie en mme temps que la clture d'une existence dont le ple
allait dsormais changer--et qu'il s'excusait qui fut un si dangereux
exemple. Tout Ribamourt s'inclina devant un renoncement exprim avec
tant de noblesse; et le Sducteur lui-mme en pensa ressentir une espce
de mlancolie. Et n'en tait-il pas arriv au point de croire  sa
lgende? Telle Mlle de Lahourque, enchante au prisme d'une illusion
dont les mystres resteraient cachs  l'histoire, M. Lubriquet-Pilou
vivait dans le rve de son pope amoureuse. Pour le moment, ayant tir
de sa poche quelques feuilles volantes o l'on aurait pu reconnatre la
menue criture de M. Dessoucazeaux, il commena, de sa voix hongre, 
lire au milieu de la surprise gnrale, une longue invocation  la
desse de Cythre, et qui se poursuivait ainsi:

     _--Au moment d'abandonner tes autels, ou plutt de ne t'honorer
     plus que sur un seul d'entre eux,-- Vnus, despote des hommes et
     des dieux, gnitrice des nations, dcor du monde--permets que je
     fasse, une dernire fois, libation  ta gloire de ce vin cumant
     dont les reflets, semblables au soleil  travers les nues de
     l'aurore, rpandent cette mme ivresse lgre des approches de
     l'amour..._

Il se tut pour verser quelques gouttes de champagne sur le parquet,
tandis qu'on s'tonnait de plus en plus dans la foule. Mlle de
Lahourque, l-bas, qui n'entendait gure, doutait obscurment si
Vnus n'tait pas un dlicat pseudonyme dont son fianc la voilait en
public. Mais Vitalis et Guiche,  leur balustrade, semblaient se
divertir infiniment.

     _--O desse,_ continuait le Sducteur, _qui es cache au fond de
     tout comme un levain irrsistible, toi qui tires des choses qui
     meurent une nouvelle vie, amante habile  pacifier le dieu cruel
     qui rpand le sang, Ars dont les dures treintes laissent un ceste
     bleu sur ta nudit..._

--Ah! s'cria Etchepalao, voil Jean. On va pouvoir causer.

Crizolles, les ayant aperus, se dirigeait languissamment vers eux,
tandis que l'orateur, continuant  tutoyer Aphrodite:

     _--Mais desse,_ s'criait-il, _qui t'apercevrait, tel un guerrier
     qu'a lass la dfaite, dormante et nue, au fond de l'antre o la
     source, qui mire des iris sur ses bords, est seule de son murmure
      mesurer la fuite des heures; tandis qu'au halo de tes cheveux
     d'or se balance un papillon de pourpre tnbreuse--si parfois tu
     t'veilles et rouvres les yeux, il y verrait reluire la flamme du
     dsir comme ces palpitations lumineuses qui s'allument  la lisire
     des nuits d't. C'est alors, Redoutable, Invincible,  Dore, que,
     debout dans le jour tu fais retentir ce mme rire victorieux et
     cruel que le choc des pes arrache aux armures. C'est alors, sous
     les flambeaux errants de l'thr, au milieu des rocs et des roses,
     dans la mer poissonneuse et jusques aux profondeurs hantes des
     Fauves, que parmi cette poussire vivante sans cesse dvore du
     nant, tu rveilles,  Vnus, l'hymen universel..._

       *       *       *       *       *

Cependant Crizolles avait russi, malgr la presse,  rejoindre ses
amis. Il aperut alors Mme Etchepalao,  demi cache par Guiche, et
son visage s'claira d'un sourire qui n'tait pas sans douceur.

--Comme il est beau, l'tranger en smoking, railla Vitalis. C'est vrai,
Guiche, que vous ne l'aimez pas?

--Sait-on jamais qui on n'aime pas?... murmura-t-elle, en les
enveloppant tous deux d'un mme sourire.

Entre tant M. Lubriquet-Pilou poursuivait le cours de ses propos, et
aprs avoir clbr, sans doute par allusion  Mlle de Lahourque, le
fard dlicat, qui disait-il aprs un auteur beaucoup plus ancien, se
pose sur le visage des vierges:

     _--En vain,_ affirma-t-il, _les autres dieux prtendent,  la
     constance de leurs lois, asservir l'univers comme l'on courbe au
     sillon la gnisse porte-joug--en vain la lumire et l'ombre
     alternes condamnent au labeur ou au sommeil la tourbe nourrie de
     pain. Mais c'est  toi que nous devons les volupts de la nuit, et
     ces treintes qui ne sont connues que des lampes, et le rve qui
     nous asservit la vertu. Pourtant,  fille du Sel, ce n'est point au
     jour ni dans l'ombre que tu te plais le mieux  tourmenter, comme 
     satisfaire, le btail innombrable des humains. Et n'est-il pas
     d'autres moments, des minutes plus fugitives; quand les choses ont
     une figure moins prcise, que les mains se cherchent et les lvres
     se rencontrent? Heures divines du crpuscule... divines du
     crpuscule....._

--Dio m dao! clata, au milieu du silence, Lubriquet-Pilou qui
retournait ses poches aprs ses feuillets, j'ai perdu la fin.


                [Grec: TELOS.]




             TABLE DES MATIRES


  Chapitres                        Pages

      I Un Noyau de prune              1

     II Les Mortiripuaires            35

    III Les Dvotions de Basilida     71

     IV L'Aprs-midi dans un parc    109

      V L'meute                     147

     VI Les Nues                    195

    VII De toutes robes              219

   VIII L'Appartement conjugal       267

     IX L'Invocation  Vnus         285


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--8488-5-19.





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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
