The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police de
Suret jusqu'en 1827, tome I, by Eugne Franois Vidocq

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Title: Mmoires de Vidocq, chef de la police de Suret jusqu'en 1827, tome I

Author: Eugne Franois Vidocq

Release Date: November 19, 2011 [EBook #38057]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME I ***




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     Je dclar que les exemplaires non revtus de ma signature seront
     rputs contrefaits.

     [Illustration: Signature]

     Les exemplaires voulus par la loi ont t dposs, je poursuivrai
     comme contrefaits ceux non signs de moi.

[Illustration: VIDOCQ.]




MMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURET,

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRITAIRE ET FABRICANT DE PAPIER, A SAINT-MAND.

Le plus grand flau, est l'homme qui provoque.
Quand il n'y a pas de provocateurs, ce sont les
forts qui commettent les crimes, parce que ce ne
sont que les forts qui les conoivent. En police,
il vaut mieux ne pas faire d'affaire que d'en crer.

MMOIRES, _tome_ I.

TOME PREMIER.

PARIS,

TENON, LIBRAIRE-DITEUR,

RUE HAUTEFEUILLE, N 30.

1828.




Vidocq

AU LECTEUR.


Ce fut au mois de janvier 1828, que je terminai ces Mmoires, dont je
voulais diriger moi-mme la publication. Malheureusement, dans le
courant de fvrier, je me cassai le bras droit, et comme il tait
fractur en cinq endroits diffrents, il fut question de me le couper;
pendant plus de six semaines, mes jours furent en pril, j'tais en
proie  d'horribles souffrances. Dans cette cruelle situation, je
n'tais gures en tat de relire mon manuscrit, et d'y mettre ce qu'on
appelle la dernire main; cependant j'avais vendu, et le libraire tait
press de publier; il offrit de me donner un rviseur, et, tromp par la
recommandation d'un crivain honorablement connu dans la littrature,
pour faire un travail qu'en toute autre circonstance je n'eusse confi 
personne, il me prsenta l'un de ces prtendus hommes de lettres dont
l'intrpide jactance cache la nullit, et qui n'ont d'autre vocation que
le besoin d'argent. Ce prtendu homme de lettres exaltait beaucoup trop
son propre mrit, pour que je n'prouvasse pas quelque rpugnance 
l'accepter, mais il avait derrire lui une caution respectable, il tait
dsign par un littrateur distingu. J'cartai des prventions
peut-tre injustes, et je consentis  tre suppl en attendant ma
gurison. Le supplant devait immdiatement prendre connaissance du
manuscrit; il le parcourut, et aprs un examen superficiel, afin de se
faire valoir, il ne manqua pas d'affirmer, suivant l'usage, qu'il y
avait beaucoup  revoir et  corriger; le libraire, suivant l'usage
encore, le crut sur parole; on russit  me persuader dans le mme sens,
et, comme tant d'autres, qui ne s'en vantent pas, j'eus un _teinturier_.

Certes, il y avait beaucoup  reprendre dans mon style: j'ignorais les
convenances et les formes littraires, mais j'tais habitu  un ordre
logique, je savais l'inconvnient des rptitions de mots, et si je
n'tais pas grammairien comme Vaugelas, soit routine, soit bonheur,
j'avais presque toujours l'avantage d'viter les fautes de franais.
Vidocq crivant avec cette correction tait peut-tre une
invraisemblance aux yeux de mon censeur, c'est ce que je ne sais pas:
mais voici le fait:

Au mois de juillet dernier, j'allai  Douai pour faire entriner des
lettres de grces qui m'avaient t accordes en 1818. A mon retour, je
demandai en communication les feuilles imprimes de mes Mmoires, et
comme ma rintgration dans les droits de citoyen ne me laissait plus
redouter aucune rigueur arbitraire de la part de l'autorit, je me
proposai de refondre dans mon manuscrit tout ce qui est relatif  la
police, afin de le complter par des rvlations dont je m'tais
jusqu'alors abstenu.

Quel ne fut pas mon tonnement, lorsqu' la lecture du premier volume et
d'une partie du second, je m'aperus que ma rdaction avait t
entirement change, et qu' une narration dans laquelle se retrouvaient
 chaque instant, les saillies, la vivacit et l'nergie de mon
caractre, on en avait substitu une autre, tout--fait dpourvue de
vie, de couleur et de rapidit. Sauf quelques altrations, les faits
taient bien les mmes, mais tout ce qu'il y avait de fortuit,
d'involontaire, de spontan dans les vicissitudes d'une carrire
orageuse, ne s'y prsentait plus que comme une longue prmditation du
mal. L'empire de la ncessit tait soigneusement dissimul; j'tais en
quelque sorte le Cartouche de l'poque, ou plutt un autre _Compre
Matthieu_, n'ayant ni sensibilit, ni conscience, ni regrets, ni
repentir. Pour comble de disgrce, la seule intention qui pt justifier
quelques aveux d'une sincrit peu commune, devenait imperceptible, je
n'tais plus qu'un hont qui, accoutum  ne plus rougir, joint 
l'immoralit de certaines actions, celle de se complaire  les raconter.
Pour me dconsidrer sous d'autres rapports, on me prtait encore un
langage d'une trivialit que rien ne rachette. De bonne foi, je me
sentais intrieurement humili de ce que la presse avait reproduit des
dtails que je n'aurais pas manqu de faire disparatre, si je n'avais
pas compt sur la rvision d'un homme de got. J'tais choqu de cette
multitude de locutions vicieuses, de tournures fatigantes, de phrases
prolixes, dans lesquelles l'oreille n'est pas plus mnage que le bon
sens et la syntaxe. Il ne m'tait pas concevable qu'avec une telle
absence de talent, on s'aveuglt au point de prendre la qualit d'homme
de lettres. Mais bientt des soupons s'levrent dans mon esprit, et 
la suppression de quelques noms que j'tais surpris de ne plus trouver
(celui de mon successeur, Coco-Lacour, par exemple), je crus reconnatre
le doigt d'une police mrite et les traces d'une transaction  laquelle
on s'tait bien gard de nous initier, le libraire et moi.
Vraisemblablement le parti Delavau et Franchet, inform du fatal
accident qui m'empchait de surveiller par moi-mme une publication qui
doit l'inquiter, avait profit de la circonstance pour faire rdiger
mes Mmoires d'une manire  paralyser d'avance l'effet de rvlations
dont il n'aura pas  s'applaudir. Toutes les conjectures taient
permises; je n'accusai avec certitude que l'incapacit de mon
correcteur, et comme, sans vanit, j'tais plus satisfait de ma prose
que de la sienne, je le priai de se dispenser de continuer son travail.

Il semblerait qu'alors il n'eut point d'objection  faire; mais
devait-il se dpartir de sa mission? il opposa un march et un
commencement d'excution, en vertu duquel il s'attribuait le droit de me
mutiler bon gr malgr, et de m'accommoder jusqu'au bout  sa fantaisie,
 moins qu'il ne me plt de lui allouer une indemnit. J'aurais pu 
plus juste titre lui demander des dommages et intrts; mais o il n'y a
ni bien ni honneur,  quoi sert une rclamation de ce genre? Pour ne pas
perdre de temps en dbats inutiles, je rachetai mon manuscrit, et j'en
payai la ranon sous certaines rserves que je fis _in petto_.

Ds ce moment, je pris la rsolution d'anantir les pages dans
lesquelles ma vie et les diverses aventures dont elle se compose taient
offertes sans excuse. Une lacration complte tait le plus sr moyen de
djouer une intrigue dont il tait facile d'apercevoir le but; mais un
premier volume tait prt, et dj le second tait en bon train; une
suppression totale et t un sacrifice trop considrable pour le
libraire: d'un autre ct, par un des plus coupables abus de confiance,
le forban qui nous avait fait contribuer, trafiquant d'un exemplaire
soustrait frauduleusement, vendait mes Mmoires  Londres, et insrs
par extraits dans les journaux ils revenaient bientt  Paris, o ils
taient donns comme des traductions. Le vol tait audacieux; je ne
balanai pas  en nommer l'auteur. J'aurais pu le poursuivre; son action
ne restera pas impunie. En attendant, j'ai pens qu'il tait bon d'aller
au plus press, c'est--dire de sauver la spculation du libraire, en ne
souffrant pas qu'il soit devanc, et qu'un larcin inou dans les fastes
de la librairie parvienne  ses dernires consquences; il fallait une
considration de ce genre, pour que je me dcidasse  immoler mon
amour-propre: c'est parce qu'elle a t tout puissante sur moi, que,
dans un intrt contraire au mien, et pour satisfaire  l'impatience du
public, j'accepte aujourd'hui, comme mienne, une rdaction que j'avais
d'abord le dessein de rpudier. Dans ce texte, tout est conforme  la
vrit; seulement le vrai, en ce qui me concerne, y est dit avec trop
peu de mnagements et sans aucune des prcautions qu'exigeait une
confession gnrale, d'aprs laquelle chacun est appel  me juger. Le
principal dfaut est dans une disposition malveillante, dont je puis
seul avoir  me plaindre. Quelques rectifications m'ont paru
indispensables, je les ai faites. Ceci explique la diffrence de ton
dont on pourra tre frapp en comparant entre elles quelques portions de
ces Mmoires; mais,  partir de mon admission parmi les corsaires de
Boulogne, on se convaincra facilement que je n'ai plus d'interprte;
personne ne s'est immisc ni ne s'immiscera dsormais dans la tche que
je me suis impose, de dvoiler au public tout ce qui peut l'intresser;
je parle et je parlerai sans rserve, sans restriction, et avec toute la
franchise d'un homme qui n'a plus de craintes, et qui, enfin rentr dans
la plnitude des droits dont il fut injustement priv, aspire  les
exercer dans toute leur tendue. Que si l'on concevait quelques doutes
sur la ralit de cette intention, il me suffirait de renvoyer le
lecteur au dernier chapitre de mon second volume, o il acquerrait dj
la preuve que j'ai la volont et la force de tenir parole.




MMOIRES

DE

VIDOCQ.




CHAPITRE PREMIER.

     Ma naissance.--Dispositions prcoces.--Je suis mitron.--Un premier
     vol.--La fausse cl.--Les poulets accusateurs.--L'argenterie
     enleve.--La prison.--La clmence maternelle.--Mon pre ouvre les
     yeux.--Le grand coup.--Dpart d'Arras.--Je cherche un navire.--Le
     courtier d'un musicos.--Le danger de l'ivresse.--La trompette
     m'appelle.--M. Comus, premier physicien de l'univers.--Le
     prcepteur du gnral Jacquot.--Les acrobates.--J'entre dans la
     _banque_.--Les leons du petit diable.--Le sauvage de la mer du
     Sud.--Polichinel et le thtre des varits amusantes.--Une scne
     de jalousie, ou le sergent dans l'oeil.--Je passe au service d'un
     mdecin nomade.--Retour  la maison paternelle.--La connaissance
     d'une comdienne.--Encore une fugue.--Mon dpart dans un
     rgiment.--Le camarade prcipit.--La dsertion.--Le franc Picard
     et les assignats.--Je passe  l'ennemi.--Une schlag.--Je reviens
     sous mes anciens drapeaux.--Un vol domestique et la gouvernante
     d'un vieux garon.--Deux duels par jour.--Je suis bless.--Mon pre
     fonctionnaire public.--Je fais la guerre.--Changement de
     corps.--Sjour  Arras.


Je suis n  Arras: mes travestissements continuels, la mobilit de mes
traits, une aptitude singulire  me grimer, ayant laiss quelques
incertitudes sur mon ge, il ne sera pas superflu de dclarer ici que je
vins au monde le 23 juillet 1775, dans une maison voisine de celle o,
seize ans auparavant, tait n Robespierre. C'tait la nuit: la pluie
tombait par torrents; le tonnerre grondait; une parente, qui cumulait
les fonctions de sage-femme et de sybille, en conclut que ma carrire
serait fort orageuse. Il y avait encore dans ce temps de bonnes gens qui
croyaient aux prsages: aujourd'hui qu'on est plus clair, combien
d'hommes qui ne sont pas des commres, parieraient pour l'infaillibilit
de Mademoiselle Lenormand!

Quoi qu'il en soit, il est  prsumer que l'atmosphre ne se bouleversa
pas tout exprs pour moi, et bien que le merveilleux soit parfois chose
fort sduisante, je suis loin de penser que l haut on ait pris garde 
ma naissance. J'tais pourvu d'une constitution des plus robustes,
l'toffe n'y avait pas t pargne; aussi, ds que je parus, on m'et
pris pour un enfant de deux ans, et j'annonais dj ces formes
athltiques, cette structure colossale, qui depuis ont glac d'effroi
les coquins les plus intrpides et les plus vigoureux. La maison de mon
pre tant situe sur la place d'armes, rendez-vous habituel de tous
les polissons du quartier, j'exerai de bonne heure mes facults
musculaires, en rossant rgulirement mes camarades, dont les parents ne
manquaient pas de venir se plaindre aux miens. Chez nous, on n'entendait
parler que d'oreilles arraches, d'yeux pochs, de vtements dchirs: 
huit ans, j'tais la terreur des chiens, des chats et des enfants du
voisinage;  treize, je maniais assez bien un fleuret pour n'tre pas
dplac dans un assaut. Mon pre s'apercevant que je hantais les
militaires de la garnison, s'alarma de mes progrs, et m'intima l'ordre
de me disposer  faire ma premire communion: deux dvotes se chargrent
de me prparer  cet acte solennel. Dieu sait quel fruit j'ai tir de
leurs leons! Je commenais, en mme temps,  apprendre l'tat de
boulanger: c'tait la profession de mon pre, qui me destinait  lui
succder, bien que j'eusse un frre plus g que moi.

Mon emploi consistait principalement  porter du pain dans la ville. Je
profitais de ces courses pour faire de frquentes visites  la salle
d'armes; mes parents ne l'ignoraient pas, mais les cuisinires faisaient
de si pompeux loges de ma complaisance et de mon exactitude, qu'ils
fermrent les yeux sur mainte escapade. Cette tolrance dura jusqu' ce
qu'ils eussent constat un dficit dans le comptoir, dont ils ne
retiraient jamais la cl. Mon frre, qui l'exploitait concurremment avec
moi, fut pris en flagrant dlit, et dport chez un boulanger de Lille.
Le lendemain de cette excution, dont on ne m'avait pas confi le motif,
je me disposais  explorer, comme de coutume, le bienheureux tiroir,
lorsque je m'aperus qu'il tait soigneusement ferm. Le mme jour, mon
pre me signifia que j'eusse  mettre plus de clrit dans mes
tournes, et  rentrer  heure fixe. Ainsi il tait vident que
dsormais je n'aurais plus ni argent ni libert: je dplorai ce double
malheur, et m'empressai d'en faire part  l'un de mes camarades, le
nomm _Poyant_, qui tait plus g que moi. Comme le comptoir tait
perc pour l'introduction des monnaies, il me conseilla d'abord de
passer dans le trou une plume de corbeau enduite de glu; mais cet
ingnieux procd ne me procurait que des pices lgres, et il fallut
en venir  l'emploi d'une fausse cl, qu'il me fit fabriquer par le fils
d'un sergent de ville. Alors je puisai de nouveau dans la caisse, et
nous consommmes ensemble le produit de ces larcins dans une espce de
taverne o nous avions tabli notre quartier-gnral. L se
runissaient, attirs par le patron du lieu, bon nombre de mauvais
sujets connus, et quelques malheureux jeunes gens qui, pour avoir le
gousset garni, usaient du mme expdient que moi. Bientt je me liai
avec tout ce qu'il y avait de libertins dans le pays, les Boudou, les
Delcroix, les Hidou, les Franchison, les Basserie, qui m'initirent 
leurs drglements. Telle tait l'honorable socit au sein de laquelle
s'coulrent mes loisirs, jusqu'au moment o mon pre m'ayant surpris un
jour, comme il avait surpris mon frre, s'empara de ma cl, m'administra
une correction, et prit des prcautions telles qu'il ne fallut plus
songer  m'attribuer un dividende dans la recette.

Il ne me restait plus que la ressource de prlever en nature la dme sur
les fournes. De temps  autre, j'escamotais quelques pains; mais comme,
pour m'en dfaire, j'tais oblig de les donner  vil prix,  peine,
dans le produit de la vente, trouvais-je de quoi me rgaler de tartes et
d'hydromel. La ncessit rend actif: j'avais l'oeil sur tout; tout
m'tait bon, le vin, le sucre, le caf, les liqueurs. Ma mre n'avait
pas encore vu ses provisions s'puiser si vte; peut-tre n'et-elle pas
dcouvert de sitt o elles passaient, lorsque deux poulets que j'avais
rsolu de confisquer  mon profit levrent la voix pour m'accuser.
Enfoncs dans ma culotte, o mon tablier de mitron les dissimulait, ils
chantrent en montrant la crte, et ma mre, avertie ainsi de leur
enlvement, se prsenta  point nomm pour l'empcher. Il me revint
alors quelques soufflets, et j'allai me coucher sans souper. Je ne
dormis pas, et ce fut, je crois, le malin esprit qui me tint veill.
Tout ce que je sais, c'est que je me levai avec le projet bien arrt de
faire main basse sur l'argenterie. Une seule chose m'inquitait: sur
chaque pice le nom de Vidocq tait grav en toutes lettres. Poyant, 
qui je m'ouvris  ce sujet, leva toutes les difficults, et le jour
mme,  l'heure du dner, je fis une rafle de dix couverts et d'autant
de cuillers  caf. Vingt minutes aprs, le tout tait engag, et ds le
surlendemain, je n'avais plus une obole des cent cinquante francs que
l'on m'avait prts.

Il y avait trois jours que je n'avais pas reparu chez mes parents,
lorsqu'un soir je fus arrt par deux sergents de ville, et conduit aux
_Baudets_, maison de dpt o l'on renfermait les fous, les prvenus et
les mauvais sujets du pays. L'on m'y tint dix jours au cachot, sans
vouloir me faire connatre les motifs de mon arrestation; enfin le
gelier m'apprit que j'avais t incarcr  la demande de mon pre.
Cette nouvelle calma un peu mes inquitudes: c'tait une correction
paternelle qui m'tait inflige, je me doutais bien qu'on ne me
tiendrait pas rigueur. Ma mre vint me voir le lendemain, j'en obtins
mon pardon; quatre jours aprs j'tais libre, et je m'tais remis au
travail avec l'intention bien prononce de tenir dsormais une conduite
irrprochable. Vaine rsolution!

Je revins promptement  mes anciennes habitudes, sauf la prodigalit,
attendu que j'avais d'excellentes raisons pour ne plus faire le
magnifique; mon pre, que j'avais vu jusqu'alors assez insouciant, tait
d'une vigilance qui et fait honneur au commandant d'une grand'garde.
tait-il oblig de quitter le poste du comptoir, ma mre le relevait
aussitt: impossible  moi d'en approcher, quoique je fusse sans cesse
aux aguets. Cette permanence me dsesprait. Enfin, un de mes compagnons
de taverne prit piti de moi: c'tait encore Poyant, fieff vaurien,
dont les habitants d'Arras peuvent se rappeler les hauts faits. Je lui
confiai mes peines. Eh quoi! me dit-il, tu es bien bte de rester 
l'attache, et puis a n'a-t-il pas bonne mine, un garon de ton ge
n'avoir pas le sou? va! si j'tais  ta place, je sais bien ce que je
ferais.--Eh! que ferais-tu?--Tes parents sont riches, un millier d'cus
de plus ou de moins ne leur fera pas de tort: de vieux avares, c'est
pain bni, il faut faire une main-leve.--J'entends, il faut empoigner
en gros ce qu'on ne peut pas avoir en dtail.--Tu y es: aprs l'on
dcampe, ni vu ni connu.--Oui, mais la marchausse.--Tais-toi: est-ce
que tu n'es pas leur fils? et puis ta mre t'aime bien trop. Cette
considration de l'amour de ma mre, joint au souvenir de son indulgence
aprs mes dernires fredaines, fut toute-puissante sur mon esprit;
j'adoptai aveuglment un projet qui souriait mon audace; il ne restait
plus qu' le mettre  excution; l'occasion ne se fit pas attendre.

Un soir que ma mre tait seule au logis, un affid de Poyant vint
l'avertir, jouant le bon aptre, qu'engag dans une orgie avec des
filles, je battais tout le monde, que je voulais tout casser et briser
dans la maison, et que si l'on me laissait faire, il y aurait au moins
pour 100 fr. de dgt, qu'il faudrait ensuite payer.

En ce moment ma mre, assise dans son fauteuil, tait  tricoter; son
bas lui chappe des mains; elle se lve prcipitamment et court tout
effare au lieu de la prtendue scne, qu'on avait eu le soin de lui
indiquer  l'une des extrmits de la ville. Son absence ne devait pas
durer long-temps: nous nous htmes de la mettre  profit. Une cl que
j'avais escamote la veille nous servit  pntrer dans la boutique. Le
comptoir tait ferm; je fus presque satisfait de rencontrer cet
obstacle. Cette fois, je me rappelai l'amour que me portait ma mre, non
plus pour me promettre l'impunit, mais pour prouver un commencement de
remords. J'allais me retirer, Poyant me retint, son loquence infernale
me fit rougir de ce qu'il appelait ma faiblesse, et lorsqu'il me
prsenta une pince dont il avait eu la prcaution de se munir, je la
saisis presque avec enthousiasme: la caisse fut force; elle contenait 
peu prs deux mille francs, que nous partagemes, et une demi-heure
aprs j'tais seul sur la route de Lille. Dans le trouble o m'avait
jet cette expdition, je marchai d'abord fort vite, de sorte qu'en
arrivant  Lens, j'tais dj excd de fatigue; je m'arrtai. Une
voiture de retour vint  passer, j'y pris place, et en moins de trois
heures j'arrivai dans la capitale de la Flandre franaise, d'o je
partis immdiatement pour Dunkerque, press que j'tais de m'loigner le
plus possible, pour me drober  la poursuite.

J'avais l'intention d'aller faire un tour dans le Nouveau-Monde. La
fatalit djoua ce projet: le port de Dunkerque tait dsert; je gagnai
Calais, afin de m'embarquer sur-le-champ; mais on me demanda un prix qui
excdait la somme que je possdais. On me fit esprer qu' Ostende le
transport serait meilleur march, vu la concurrence; je m'y rendis, et
n'y trouvai pas les capitaines plus traitables qu' Calais. A force de
dsappointements, j'tais tomb dans cette disposition aventureuse o
l'on se jette volontiers dans les bras du premier venu, et je ne sais
trop pourquoi je m'attendais  rencontrer quelque bon enfant qui me
prendrait gratis  son bord, ou du moins ferait un rabais considrable
en faveur de ma bonne mine, et de l'intrt qu'inspire toujours un jeune
homme. Tandis que j'tais  me promener, proccup de cette ide, je
fus accost par un individu dont l'abord bienveillant me fit croire que
ma chimre allait se raliser. Les premires paroles qu'il m'adressa
furent des questions: il avait compris que j'tais tranger; il m'apprit
qu'il tait courtier de navires, et quand je lui eus fait connatre le
but de mon sjour  Ostende, il me fit des offres de service. Votre
physionomie me plat, me dit-il; j'aime les figures ouvertes; il y a
dans vos traits un air de franchise et de jovialit que j'estime: tenez,
je veux vous le prouver, en vous faisant obtenir votre passage presque
pour rien. Je lui en tmoignai ma reconnaissance. Point de
remercment, mon ami; quand votre affaire sera faite,  la bonne heure;
ce sera bientt, j'espre; en attendant, vous devez vous ennuyer ici?
Je rpondis qu'en effet je ne m'amusais pas beaucoup. Si vous voulez
venir avec moi  Blakemberg, nous y souperons ensemble chez de braves
gens qui sont fous des Franais. Le courtier me fit tant de politesse,
il me conviait de si bonne grce qu'il y aurait eu de la malhonntet 
me faire prier; j'acceptai donc: il me conduisit dans une maison o des
dames fort aimables nous accueillirent avec tout l'abandon de cette
hospitalit antique, qui ne se bornait pas au festin. A minuit,
probablement, je dis probablement, car nous ne comptions plus les
heures, j'avais la tte lourde, mes jambes ne pouvaient plus me porter;
il y avait autour de moi un mouvement de rotation gnrale, et les
choses tournrent de telle sorte, que, sans m'tre aperu que l'on m'et
dshabill, il me sembla tre en chemise sur le mme dredon qu'une des
nymphes blakembergeoises: peut-tre tait-ce vrai; tout ce que je sais,
c'est que je m'endormis. A mon rveil, je sentis une vive impression de
froid... Au lieu de vastes rideaux verts qui m'avaient apparu comme dans
un songe, mes yeux appesantis entrevoyaient une fort de mts, et
j'entendais ce cri de vigilance qui ne retentit que dans les ports de
mer; je voulus me lever sur mon sant, ma main s'appuya sur un tas de
cordages auxquels j'tais adoss. Rvais-je maintenant, ou bien avais-je
rv la veille? je me ttai, je me secouai, et quand je fus debout, il
me fut dmontr que je ne rvais pas, et, qui pis est, que je n'tais
pas du petit nombre de ces tres privilgis  qui la fortune vient en
dormant. J'tais  demi vtu, et,  part deux cus de six livres, que je
trouvai dans une des poches de ma culotte, il ne me restait pas une
pice de monnaie. Alors il me devint trop clair que, suivant le dsir du
courtier, _mon affaire avait t bientt faite_. J'tais transport de
fureur; mais  qui m'en prendre: il ne m'aurait pas mme t possible
d'indiquer l'endroit o l'on m'avait dpouill de la sorte; j'en pris
mon parti, et je retournai  l'auberge, o quelques hardes que j'avais
encore pouvaient combler le dficit de ma toilette. Je n'eus pas besoin
de mettre mon hte au fait de ma msaventure. Ah! ah! me dit-il,
d'aussi loin qu'il put m'apercevoir, en voil encore un. Savez-vous,
jeune homme, que vous en tes quitte  bon compte? vous revenez avec
tous vos membres, c'est bien heureux quand on va dans des gupiers
pareils: vous savez  prsent ce qu'est un _musicos_; il y avait au
moins de belles syrnes! tous les flibustiers, voyez-vous, ne sont pas
sur la mer, ni les requins dedans; je gage qu'il ne vous reste pas une
plaquette. Je tirai firement mes deux cus pour les montrer 
l'aubergiste. Ce sera, reprit-il, pour solder votre dpense. Aussitt
il me prsenta ma note; je le payai et pris cong de lui, sans cependant
quitter la ville.

Dcidment, mon voyage d'Amrique tait remis aux calendes grecques, et
le vieux continent tait mon lot; j'allais tre rduit  croupir sur les
plus bas degrs d'une civilisation infime, et mon avenir m'inquitait
d'autant plus, que je n'avais aucune ressource pour le prsent. Chez mon
pre, jamais le pain ne m'aurait manqu: aussi regrettais-je le toit
paternel; le four, me disais-je, aurait toujours chauff pour moi comme
pour tous les autres. Aprs ces regrets, je repassai dans mon esprit
toute cette foule de rflexions morales qu'on a cru fortifier en les
ramenant  des formes superstitieuses: _Une mauvaise action ne porte pas
bonheur; le bien mal acquis ne profite pas_. Pour la premire fois je
reconnaissais, d'aprs mon exprience, un fonds de vrit dans ces
sentences prophtiques, qui sont des prdictions perptuelles plus sres
que les admirables centuries de Michel Nostradamus. J'tais dans une
veine de repentir, que ma situation rend trs concevable. Je calculais
les suites de ma _fugue_ et des circonstances aggravantes, mais ces
dispositions ne furent qu'phmres; il tait crit que je ne serais pas
lanc de sitt dans une bonne voie. La marine tait une carrire qui
m'tait ouverte, je me rsolus d'y prendre du service; au risque de me
rompre le cou trente fois par jour,  grimper pour onze francs par mois
dans les haubans d'un navire. J'tais prt  m'enrler comme novice,
lorsqu'un son de trompette attira tout  coup mon attention: ce n'tait
pas de la cavalerie, c'tait paillasse et son matre, qui, devant une
barraque tapisse des enseignes d'une mnagerie ambulante, appelaient un
public qui ne siffle jamais  assister  leurs grossiers lazzis;
j'arrivai pour voir commencer la parade, et tandis qu'un auditoire assez
nombreux manifestait sa gat par de gros clats de rire, il me vint le
pressentiment que le matre de paillasse pourrait m'accorder
quelqu'emploi. Paillasse me paraissait un bon garon, je voulus m'en
faire un protecteur, et comme je savais qu'une prvenance en vaut une
autre, quand il descendit de ses trteaux pour dire _suivez le monde_,
pensant bien qu'il tait altr, je consacrai mon dernier escalin  lui
offrir de prendre sa moiti d'une pinte de genivre. Paillasse, sensible
 cette politesse, me promit aussitt de parler pour moi, et ds que
notre pinte fut finie, il me prsenta au directeur. Celui-ci tait le
clbre Cotte-Comus; il s'intitulait le premier physicien de l'univers,
et pour parcourir la province, il avait mis ses talents en commun avec
le naturaliste Garnier, le savant prcepteur du gnral Jacquot, que
tout Paris a vu dans la cour des Fontaines avant et depuis la
restauration. Ces messieurs s'taient adjoint une troupe d'acrobates.
Comus, ds que je parus devant lui, me demanda ce que je savais faire.
Rien, lui rpondis-je.--En ce cas, me dit-il, on t'instruira; il y en a
de plus btes, et puis, d'ailleurs, tu ne m'as pas l'air maladroit; nous
verrons si tu as des dispositions pour la banque; alors je t'engagerai
pour deux ans; les premiers six mois tu seras bien nourri, bien vtu; au
bout de ce temps tu auras un sixime de _la manche_ (la qute), et
l'anne d'ensuite, si tu es intelligent, je te donnerai ta part comme
aux autres; en attendant mon ami, je saurai t'occuper.

Me voil introduit, je vais partager le grabat de l'obligeant paillasse.
Au point du jour, nous sommes veills par la voix majestueuse du
patron, qui me conduit dans un espce de bouge: Toi, me dit-il, en me
montrant des lampions et des girandoles de bois, voil ta besogne, tu
vas m'approprier tout a, et le mettre en tat comme il faut,
entends-tu? aprs tu nettoieras les cages des animaux, et tu balaieras
la salle. J'allais faire un mtier qui ne me plaisait gure: le suif me
dgotait, et je n'tais pas trop  mon aise avec les singes, qui,
effarouchs par un visage qu'ils ne connaissaient pas, faisaient des
efforts incroyables pour m'arracher les yeux. Quoi qu'il en soit, je me
conformai  la ncessit. Ma tche remplie, je parus devant le
directeur, qui me dclara que j'tais son affaire, en ajoutant que si je
continuais  montrer du zle, il ferait quelque chose de moi. Je m'tais
lev matin, j'avais une faim dvorante, il tait dix heures, je ne
voyais pas qu'il ft question de djener, et pourtant il tait convenu
qu'on me donnerait le logement et la table; je tombais de besoin, quand
on m'apporta enfin un morceau de pain bis, si dur, que, ne pouvant
l'achever, bien que j'eusse des dents excellentes et un rude apptit,
j'en jetai la plus grande partie aux animaux. Le soir, il me fallut
illuminer; et comme, faute d'habitude, je ne dployais pas dans ces
fonctions toute la clrit convenable, le directeur, qui tait brutal,
m'administra une petite correction qui se renouvela le lendemain et
jours suivants. Un mois ne s'tait pas coul, que j'tais dans un tat
dplorable; mes habits tachs de graisse et dchirs par les singes,
taient en lambeaux; la vermine me dvorait; la dite force m'avait
maigri au point qu'on ne m'aurait pas reconnu; c'est alors que se
ranimrent encore avec plus d'amertume les regrets de la maison
paternelle, o l'on tait bien nourri, bien couch, bien vtu, et o
l'on n'avait pas  faire des mnages de singe.

J'tais dans ces dispositions, lorsqu'un matin Comus vint me dclarer
qu'aprs avoir bien rflchi  ce qui me convenait, il s'tait convaincu
que je ferais un habile _sauteur_. Il me remit en consquence dans les
mains du sieur _Balmate_, dit le _petit diable_, qui eut ordre de me
dresser. Mon matre faillit me casser les reins  la premire souplesse
qu'il voulut me faire faire; je prenais deux ou trois leons par jour.
En moins de trois semaines, j'tais parvenu  excuter dans la
perfection le saut de carpe, le saut de singe, le saut de poltron, le
saut d'ivrogne, etc. Mon professeur, enchant de mes progrs, prenait
plaisir  les acclrer encore... cent fois je crus que, pour dvelopper
mes moyens, il allait me disloquer les membres. Enfin nous en vnmes aux
difficults de l'art, c'tait toujours de plus fort en plus fort. Au
premier essai du grand cart, je manquai de me pourfendre, au saut de la
chaise, je me rompis le nez. Bris, moulu, dgot d'une si prilleuse
gymnastique, je pris le parti d'annoncer  M. Comus, que dcidment je
ne me souciais pas d'tre sauteur. Ah! tu ne t'en soucies pas, me
dit-il, et sans rien m'objecter il me repassa force coups de cravaches;
ds ce moment Balmate ne s'occupa plus de moi, et je retournai  mes
lampions.

M. Comus m'avait abandonn, ce devait bientt tre au tour de Garnier de
s'occuper de me donner un tat; un jour qu'il m'avait ross plus que de
coutume (car c'tait un exercice dont il partageait le plaisir avec M.
Comus), Garnier, me toisant de la tte aux pieds, et contemplant avec
une satisfaction trop marque le dlabrement, de mon pourpoint, qui
montrait les chairs: Je suis content de toi, me dit-il, te voil
prcisment au point o je te voulais;  prsent, si tu es docile, il ne
tiendra qu' toi d'tre heureux;  dater d'aujourd'hui, tu vas laisser
crotre tes ongles; tes cheveux sont dj d'une bonne longueur, tu es
presque nu, une dcoction de feuilles de noyer fera le reste.
J'ignorais o Garnier allait en venir, lorsqu'il appela mon ami
Paillasse,  qui il commanda de lui apporter la peau de tigre et la
massue: Paillasse revint avec les objets demands. A prsent, reprit
Garnier, nous allons faire une rptition. Tu es un jeune sauvage de la
mer du Sud, et, qui plus est, un antropophage; tu manges de la chair
crue, la vue du sang te met en fureur, et quand tu as soif, tu
t'introduis dans la bouche des cailloux que tu broies; tu ne pousses que
des sons brusques et aigus, tu ouvres de grands yeux, tes mouvements
sont saccads, tu ne vas que par sauts et par bonds; enfin, prends
exemple sur l'homme des bois qui est ici dans la cage n 1. Pendant
cette instruction, une jatte pleine de petits cailloux parfaitement
arrondis tait  mes pieds, et tout prs de l un coq qui s'ennuyait
d'avoir les pattes lies; Garnier le prit et me le prsenta en me
disant: Mords l dedans. Je ne voulus pas mordre; il insista avec des
menaces; je m'insurgeai et fis aussitt la demande de mon cong; pour
toute rponse, on m'administra une douzaine de soufflets; Garnier n'y
allait pas de main morte. Irrit de ce traitement, je saisis un pieu, et
j'aurais infailliblement assomm monsieur le naturaliste, si toute la
troupe, tant venue fondre sur moi, ne m'et jet  la porte au milieu
d'une grle de coups de pieds et de coups de poings.

Depuis quelques jours, je m'tais rencontr dans le mme cabaret avec un
bateleur et sa femme, qui faisaient voir les marionnettes en plein vent.
Nous avions fait connaissance, et j'tais certain de leur avoir inspir
de l'intrt. Le mari me plaignait beaucoup d'tre condamn, disait-il,
au _supplice des btes_. Parfois il me comparait plaisamment  Daniel
dans la fosse aux lions. On voit qu'il tait rudit et fait pour quelque
chose de mieux que pour le drame _de polichinel_; aussi devait-il, plus
tard, exploiter une direction dramatique en province: peut-tre
l'exploite-t-il encore; je tairai son nom. Le futur directeur tait trs
spirituel, madame ne s'en apercevait pas; mais il tait fort laid, et
elle le voyait bien; madame tait en outre une de ces brunes piquantes,
 longs cils, dont le coeur est inflammable au plus haut degr, dt-il
ne s'y allumer qu'un feu de paille. J'tais jeune, madame l'tait aussi;
elle n'avait pas seize ans, monsieur en avait trente-cinq. Ds que je me
vis sans place, j'allai trouver les deux poux; j'avais dans l'ide
qu'ils me donneraient un conseil utile: ils me donnrent  dner, et me
flicitrent d'avoir os m'affranchir du joug despotique de Garnier,
qu'ils appelaient le _cornac_. Puisque tu es devenu ton matre, me dit
le mari, il faut venir avec nous, tu nous seconderas; au moins, quand
nous serons trois il n'y aura plus d'entre-actes, tu me tendras les
acteurs pendant qu'lisa _fera la manche_; le public, tenu en haleine,
ne filera pas, et la recette en sera plus abondante. Qu'en dis-tu,
lisa? lisa rpondit  son mari qu'il ferait  cet gard tout ce qu'il
voudrait, qu'au surplus elle tait de son avis, et en mme temps elle
laissa tomber sur moi un regard qui me prouva qu'elle n'tait pas fche
de la proposition, et que nous nous entendrions  merveille. J'acceptai
avec reconnaissance le nouvel emploi qui m'tait offert, et,  la
prochaine reprsentation, je fus install  mon poste. La condition
tait infiniment meilleure qu'auprs de Garnier. lisa, qui, malgr ma
maigreur, avait dcouvert que je n'tais pas si mal bti que mal
habill, me faisait en secret mille agaceries auxquelles je rpondais,
au bout de trois jours, elle m'avoua que j'tais sa passion, et je ne
fus pas ingrat: nous tions heureux, nous ne nous quittions plus. Au
logis, nous ne faisions que rire, jouer, plaisanter: le mari d'lisa
prenait tout cela pour des enfantillages. Pendant le travail, nous nous
trouvions cte  cte sous une troite cabane forme de quatre lambeaux
de toile, dcore du titre pompeux de _Thtre des Varits amusantes_.
lisa tait  la droite de son mari, et moi j'tais  la droite d'lisa,
que je remplaais lorsqu'elle n'tait plus l pour surveiller les
entres et les sorties. Un dimanche, le spectacle tait en pleine
activit, il y avait foule autour de l'choppe, Polichinel avait battu
tout le monde; notre bourgeois n'ayant plus que faire d'un de ses
personnages (c'tait le sergent du guet), veut qu'on le mette au
rancard, et demande _le commissaire_; nous n'entendons pas: _le
commissaire! le commissaire!_ rpte-t-il avec impatience, et  la
troisime fois il se retourne et nous aperoit l'un et l'autre dans une
douce treinte. lisa, surprise, cherche une excuse, mais le mari, sans
l'couter, crie encore: _le commissaire!_ et lui plonge dans l'oeil le
crochet qui sert  suspendre le sergent. Au mme instant le sang coule,
la reprsentation est interrompue, une bataille s'engage entre les deux
poux, l'choppe est renverse, et nous restons  dcouvert au milieu
d'un cercle nombreux de spectateurs auxquels cette scne arrache une
salve prolonge de rires et d'applaudissements.

Cette esclandre me mit de nouveau sur le pav; je ne savais plus o
donner de la tte. Si encore j'avais eu une mise dcente, j'aurais pu
obtenir du service dans quelque bonne maison; mais j'avais une mine si
pitoyable que personne n'aurait voulu de moi. Dans ma position, je
n'avais qu'un parti  prendre, c'tait de revenir  Arras; mais comment
vivre jusque-l? J'tais en proie  ces perplexits, lorsque passa prs
de moi un homme qu' sa tournure je pris pour un marchand colporteur;
j'engageai avec lui la conversation, et il m'apprit qu'il allait 
Lille, qu'il dbitait des poudres, des opiats, des lixirs, coupait les
cors aux pieds, enlevait les durillons, et se permettait quelquefois
d'arracher les dents. C'est un bon mtier, ajouta-t-il, mais je me fais
vieux, et j'aurais besoin de quelqu'un pour porter la balle, c'est un
luron comme vous qu'il me faudrait: bon pied, bon oeil, si vous
voulez, nous ferons route ensemble.--Je le veux bien, lui dis-je, et
sans qu'il y et entre nous de plus amples conventions, nous
poursuivmes notre chemin. Aprs huit heures de marche, la nuit
s'avanait, et nous voyions  peine  nous conduire, quand nous fmes
halte devant une misrable auberge de village. C'est ici, dit le
mdecin nomade, en frappant  la porte.--Qui est l? cria une voix
rauque.--Le pre Godard, avec son ptre, rpondit mon guide; et la
porte s'ouvrant aussitt, nous nous trouvmes au milieu d'une vingtaine
de colporteurs, tameurs, saltimbanques, marchands de parapluies,
bateleurs, etc., qui ftrent mon nouveau patron et lui firent mettre un
couvert. Je croyais qu'on ne me ferait pas moins d'honneur qu' lui, et
dj je me disposais  m'attabler, quand l'hte, me frappant
familirement sur l'paule, me demanda si je n'tais pas le ptre du
pre Godard.--Qu'appelez-vous le ptre, m'criai-je avec
tonnement.--Le paillasse donc. J'avoue, que malgr les souvenirs trs
rcents de la mnagerie et du thtre des _Varits amusantes_, je me
sentis humili d'une qualification pareille; mais j'avais un apptit
d'enfer, et comme je pensais que la conclusion de l'interrogatoire
serait le souper, et qu'aprs tout, mes attributions prs du pre Godard
n'avaient pas t bien dfinies, je consentis  passer pour son ptre.
Ds que j'eus rpondu, l'hte me conduisit effectivement dans une pice
voisine, espce de grange, o une douzaine de confrres fumaient,
buvaient et jouaient aux cartes. Il annona qu'on allait me servir.
Bientt aprs, une grosse fille m'apporta une gamelle de bois sur
laquelle je me jetai avec avidit. Une cte de brebis y nageait dans
l'eau de vaisselle, avec des navets filandreux: j'eus fait disparatre
le tout en un clin d'oeil. Ce repas termin, je m'tendis avec les
autres _ptres_ sur quelques bottes de paille que nous partagions avec
un chameau, deux ours dmusels et une meute de chiens savants. Le
voisinage de tels camarades de lit n'tait rien moins que rassurant;
cependant il fallut s'en accommoder; tout ce qu'il en advint, c'est que
je ne dormis pas: les autres ronflrent comme des bienheureux.

J'tais dfray par le pre Godard; quelque mauvais que fussent les
gtes et l'ordinaire, comme chaque pas me rapprochait d'Arras, il
m'importait de ne pas me sparer de lui. Enfin nous arrivmes  Lille;
nous y fmes notre entre un jour de march. Le pre Godard, pour ne pas
perdre le temps, alla droit  la grande place, et m'ordonna de disposer
sa table, sa cassette, ses fioles, ses paquets, puis il me proposa de
faire la parade. J'avais bien djeun, la proposition me rvolta: passe
pour avoir port le bagage comme un dromadaire depuis Ostende jusqu'
Lille, mais faire la parade!  dix lieues d'Arras! j'envoyai promener le
pre Godard, et pris aussitt mon essor vers ma ville natale, dont je ne
tardai pas  revoir le clocher. Parvenu aux pieds des remparts, avant la
fermeture des portes, je tressaillis  l'ide de la rception qu'on
allait me faire; un instant je fus tent de battre en retraite, mais je
n'en pouvais plus de fatigue et de faim; le repos et la rfection
m'taient indispensables: je ne balance plus, je cours au domicile
paternel. Ma mre tait seule dans la boutique; j'entre, je tombe  ses
genoux, et en pleurant je demande mon pardon. La pauvre femme, qui me
reconnaissait  peine, tant j'tais chang, fut attendrie: elle n'eut
pas la force de me repousser, elle parut mme avoir tout oubli, et me
rintgra dans mon ancienne chambre, aprs avoir pourvu  tous mes
besoins. Il fallait nanmoins que mon pre ft prvenu de ce retour;
elle ne se sentait pas le courage d'affronter les premiers clats de sa
colre: un ecclsiastique de ses amis, l'aumnier du rgiment d'Anjou,
en garnison  Arras, se chargea de porter des paroles de paix, et mon
pre, aprs avoir jet feu et flammes, consentit  me recevoir en grce.
Je tremblais qu'il ne ft inexorable; quand j'appris qu'il s'tait
laiss flchir, je sautai de joie; ce fut l'aumnier qui me donna cette
nouvelle, en l'accompagnant d'une morale sans doute fort touchante, dont
je ne retins pas un mot; seulement, je me souviens qu'il me cita la
parabole de l'_Enfant prodigue_: c'tait  peu prs mon histoire.

Mes aventures avaient fait du bruit dans la ville, chacun voulait en
entendre le rcit de ma bouche; mais personne,  l'exception d'une
actrice de la troupe qui rsidait  Arras, ne s'y intressait d'avantage
que deux modistes de la rue des _Trois Visages_; je leur faisais de
frquentes visites. Toutefois, la comdienne eut bientt le privilge
exclusif de mes assiduits; il s'ensuivit une intrigue, dans laquelle,
sous les traits d'une jeune fille, je renouvelai auprs d'elle quelques
scnes du roman de Faublas. Un voyage impromptu  Lille avec ma
conqute, son mari et une fort jolie femme de chambre, qui me faisait
passer pour sa soeur, prouva  mon pre que j'avais bien vite oubli
les tribulations de ma premire campagne. Mon absence ne fut pas de
longue dure: trois semaines s'taient  peine coules que, faute
d'argent, la comdienne renona  me traner parmi ses bagages. Je
revins tranquillement  Arras, et mon pre fut confondu de l'aplomb avec
lequel je lui demandai son consentement pour entrer au service. Ce qu'il
avait de mieux  faire, c'tait de l'accorder; il le comprit, et le
lendemain j'avais sur le corps l'uniforme du rgiment de Bourbon. Ma
taille, ma bonne mine, mon adresse dans le maniement des armes, me
valurent l'avantage d'tre immdiatement plac dans une compagnie de
chasseurs. Quelques vieux soldats s'en tant formaliss, j'en envoyai
deux  l'hpital, o j'allai bientt les rejoindre, bless par l'un de
leurs camarades. Ce dbut me fit remarquer: on prenait un malin plaisir
 me susciter des affaires, si bien qu'au bout de six mois, _Sans Gne_,
c'tait le surnom que l'on m'avait donn, avait tu deux hommes et mis
quinze fois l'pe  la main. Du reste, je jouissais de tout le bonheur
que comporte la vie de garnison; mes gardes taient toujours montes aux
dpens de quelques bons marchands dont les filles se cotisaient pour me
procurer des loisirs. Ma mre ajoutait  ces libralits, mon pre me
faisait une haute-paie, et je trouvai encore le moyen de m'endetter;
aussi je faisais rellement figure, et ne sentais presque pas le poids
de la discipline. Une seule fois, je fus condamn  quinze jours de
prison, parce que j'avais manqu  trois appels. Je subissais ma peine
dans un cachot creus sous un des bastions, lorsqu'un de mes amis et
compatriotes y fut enferm avec moi. Soldat dans le mme rgiment, il
tait accus d'avoir commis plusieurs vols, et il en avait fait l'aveu.
A peine fmes-nous ensemble, qu'il me raconta le motif de sa dtention.
Nul doute, le rgiment allait l'abandonner; cette ide, jointe  la
crainte de dshonorer sa famille, le jetait dans le dsespoir. Je le
pris en piti, et ne voyant aucun remde  une situation si dplorable,
je lui conseillai de se drober au supplice, ou par une vasion ou par
un suicide; il consentit d'abord  tenter l'une avant d'essayer de
l'autre; et, avec un jeune homme du dehors, qui venait me visiter, je me
htai de tout disposer pour sa fuite. A minuit, deux barreaux de fer
sont briss; nous conduisons le prisonnier sur le rempart, et l je lui
dis: Allons! il faut _sauter ou tre pendu_. Il calcule la hauteur,
il hsite, et finit par dclarer qu'il courra les chances du jugement
plutt que de se casser les jambes. Il se dispose  regagner son cachot;
mais au moment o il s'y attend le moins, nous le prcipitons; il pousse
un cri, je lui recommande de se taire, et je rentre dans mon souterrain,
o, sur ma paille, je gotai le repos que procure la conscience d'une
bonne action. Le lendemain on s'aperut que mon compagnon avait disparu,
on m'interrogea, et j'en fus quitte pour rpondre que je n'avais rien
vu. Plusieurs annes aprs, j'ai rencontr ce malheureux, il me
regardait comme son librateur. Depuis sa chute il tait boiteux, mais
il tait devenu honnte homme.

Je ne pouvais rester ternellement  Arras: la guerre venait d'tre
dclare  l'Autriche, je partis avec le rgiment, et bientt aprs
j'assistai  cette droute de Marquain, qui se termina  Lille par le
massacre du brave et infortun gnral Dillon. Aprs cet vnement, nous
fmes dirigs sur le camp de Maulde, et ensuite sur celui _de la Lune_,
o, avec l'arme infernale, sous les ordres de _Kellerman_, je pris part
 l'engagement du 20 octobre, contre les Prussiens. Le lendemain je
passai caporal de grenadiers: il s'agissait d'_arroser mes galons_, et
je m'en acquittais avec clat  la cantine, lorsque, je ne sais plus 
quel propos, j'eus une querelle avec le sergent-major de la compagnie
d'o je sortais: une partie d'honneur que je proposai fut accepte; mais
une fois sur le terrain, mon adversaire prtendit que la diffrence de
grade ne lui permettait pas de se mesurer avec moi; je voulus l'y
contraindre en recourant aux voies de fait; il alla se plaindre, et le
soir mme on me mit  la garde du camp avec mon tmoin. Deux jours aprs
on nous avertit qu'il tait question de nous traduire devant un conseil
de guerre; il tait urgent de dserter, c'est ce que nous fmes. Mon
camarade en veste, en bonnet de police, et dans l'attitude d'un soldat
en punition, marchait devant moi, qui avais conserv mon bonnet  poil,
mon sac et mon fusil,  l'extrmit duquel tait en vidence un large
paquet cachet de cire rouge, et portant pour suscription: _Au citoyen
commandant de place  Vitry-le-Franais_: c'tait l notre passeport; il
nous fit arriver sans encombre  Vitry, o un Juif nous procura des
habits bourgeois. A cette poque, les murs de chaque ville taient
couverts de placards, dans lesquels on conviait tous les Franais 
voler  la dfense de la patrie. Dans de telles conjonctures, on enrle
les premiers venus: un marchal-des-logis du 11e de chasseurs reut
notre engagement; on nous dlivra des feuilles de route, et nous
partmes aussitt pour Philippeville, o tait le dpt.

Mon compagnon et moi, nous avions fort peu d'argent; heureusement, une
bonne aubaine nous attendait  Chlons. Dans la mme auberge que nous,
logeait un soldat de Beaujolais; il nous invita  boire: c'tait un
franc Picard, je lui parlai le patois du pays, et insensiblement le
verre  la main, il s'tablit entre nous une si grande confiance, qu'il
nous montra un portefeuille rempli d'assignats qu'il prtendait avoir
trouv aux environs de Chteau-L'abbaye. Camarades, nous dit-il, je ne
sais pas lire, mais si vous voulez m'indiquer ce que ces papiers valent,
je vous en donnerai votre part. Le Picard ne pouvait pas mieux
s'adresser: sous le rapport du volume, il eut le plus gros lot; mais il
ne souponnait pas que nous nous tions adjug les neuf diximes de la
somme. Cette petite subvention ne nous fut pas inutile pendant le cours
de notre voyage, qui s'acheva le plus gament du monde. Parvenus  notre
destination, il nous resta de quoi _graisser gnreusement la marmite_.
En peu de temps nous fmes assez forts sur l'quitation pour tre
dirigs sur les escadrons de guerre; nous y tions arrivs depuis deux
jours, lorsqu'eut lieu la bataille de Jemmapes: ce n'tait pas la
premire fois que je voyais le feu; je n'eus pas peur, et je crois mme
que ma conduite m'avait concili la bienveillance de mes chefs, quand
mon capitaine vint m'annoncer que, signal comme dserteur, j'allais
tre invitablement arrt. Le danger tait imminent; ds le soir mme
je sellai mon cheval pour passer aux Autrichiens; en quelques minutes
j'eus atteint leurs avant-postes; je demandai du service, et l'on
m'incorpora dans les cuirassiers de Kinski. Ce que je redoutais le plus,
c'tait d'tre oblig de me sabrer le lendemain avec les Franais; je me
htai d'chapper  cette ncessit. Une feinte indisposition me valut
d'tre vacu sur Louvain, o, aprs quelques jours d'hpital, j'offris
aux officiers de la garnison de leur donner des leons d'escrime. Ils
furent enchants de la proposition; aussitt l'on me fournit des
masques, des gants, des fleurets; et un assaut, dans lequel je pelotai
deux ou trois prtendus matres allemands, suffit pour donner une haute
opinion de mon habilet. Bientt j'eus de nombreux lves, et je fis
une ample moisson de florins.

J'tais tout fier de mes succs, lorsqu' la suite d'un dml un peu
trop vif avec un brigadier de service, je fus condamn  recevoir vingt
coups de _schlag_, qui, selon la coutume, me furent distribus  la
parade. Cette excution me transporta de fureur; je refusai de donner
leon; on m'ordonna de continuer en me laissant l'option entre
l'enseignement et une correction nouvelle, je choisis l'enseignement;
mais la schlag me restait sur le coeur, et je rsolus de tout braver
pour m'en affranchir. Inform qu'un lieutenant se rendait au corps
d'arme du gnral Schroeder, je le suppliai de m'emmener comme
domestique; il y consentit dans l'espoir que je ferais de lui un
Saint-Georges; il s'tait tromp: aux approches du Quesnois, je lui
brlai la politesse, et me dirigeai sur Landrecies, o je me prsentai
comme un Belge qui abandonnait les drapeaux de l'Autriche. On me proposa
d'entrer dans la cavalerie: la crainte d'tre reconnu et fusill si
jamais je me trouvais de brigade avec mon ancien rgiment, me fit donner
la prfrence au 14e lger (anciens chasseurs des barrires). L'arme
de Sambre-et-Meuse marchait alors sur Aix-la-Chapelle; la compagnie 
laquelle j'appartenais reoit l'ordre de suivre le mouvement. Nous
partons: en entrant  Rocroi j'aperois des chasseurs du 11e; je me
croyais perdu, quand mon ancien capitaine, avec qui je ne pus viter
d'avoir une entrevue, se hta de me rassurer. Ce brave homme, qui me
portait de l'intrt depuis qu'il m'avait vu tailler des croupires aux
hussards de Saxe-Teschen, m'annona qu'une amnistie me mettant dsormais
 l'abri de toute poursuite, il me verrait avec plaisir revenir sous ses
ordres. Je lui tmoignai que je n'en serais pas fch non plus; il prit
sur lui d'arranger l'affaire, et je ne tardai pas  tre rintgr dans
le 11e. Mes anciens camarades m'accueillirent avec plaisir, je ne fus
pas moins satisfait de me retrouver avec eux, et rien ne manquait  mon
bonheur, lorsque l'amour, qui y tait aussi pour quelque chose, s'avisa
de me jouer un de ses tours. On ne sera pas surpris qu' dix-sept ans
j'eusse captiv la gouvernante d'un vieux garon. Manon tait le nom de
cette fille; elle avait au moins le double de mon ge; mais elle
m'aimait beaucoup, et pour me le prouver, elle tait capable des plus
grands sacrifices, rien ne lui cotait; j'tais  son gr le plus beau
des chasseurs, parce que j'tais le sien, et elle voulait encore que
j'en fusse le plus pimpant; dj elle m'avait mis la montre au ct, et
j'tais tout fier de me parer de quelques prcieux bijoux, gages du
sentiment que je lui inspirais, lorsque j'appris que, sur la
dnonciation de son matre, Manon allait tre traduite pour vol
domestique. Manon confessait son crime, mais en mme temps, pour tre
bien certaine qu'aprs sa condamnation, je ne passerais pas dans les
bras d'une autre, elle me dsignait comme son complice; elle alla mme
jusqu' dire que je l'avais sollicite: il y avait de la vraisemblance;
je fus impliqu dans l'accusation, et j'aurais t assez embarrass de
me tirer de ce mauvais pas, si le hasard ne m'et fait retrouver
quelques lettres desquelles rsultait la preuve de mon innocence. Manon
confondue se rtracta. J'avais t enferm dans la maison d'arrt de
Stenay, je fus largi et renvoy blanc comme neige. Mon capitaine, qui
ne m'avait jamais cru coupable, fut trs content de me revoir, mais les
chasseurs ne me pardonnrent pas d'avoir t souponn: en butte  des
allusions et  des propos, je n'eus pas moins de dix duels en six jours.
A la fin, bless grivement, je fus transport  l'hpital, o je restai
plus d'un mois avant de me rtablir. A ma sortie, mes chefs, convaincus
que les querelles ne manqueraient pas de se renouveler si je ne
m'loignais pour quelque temps, m'accordrent un cong de six semaines:
j'allai le passer  Arras, o je fus fort tonn de trouver mon pre
dans un emploi public; en sa qualit d'ancien boulanger, il venait
d'tre prpos  la surveillance des ateliers du munitionnaire; il
devait s'opposer  l'enlvement du pain; dans un moment de disette, de
telles fonctions, bien qu'il les remplt gratis, taient fort
scabreuses, et sans doute elles l'eussent conduit  la guillotine, sans
la protection du citoyen Souham[1], commandant du 2e bataillon de la
Corrze, dans lequel je fus mis provisoirement en subsistance.

Mon cong expir, je rejoignis  Givet, d'o le rgiment partit bientt
pour entrer dans le comt de Namur. On nous cantonna dans les villages
des bords de la Meuse, et comme les Autrichiens taient en vue, il n'y
avait pas de jour o l'on n'changet quelques coups de carabine avec
eux. A la suite d'un engagement plus srieux, nous fmes repousss
jusque sous le canon de Givet, et, dans la retraite, je reus  la jambe
un coup de feu qui me fora d'entrer  l'hpital, puis de rester au
dpt; j'y tais encore lorsque vint  passer la _lgion germanique_,
compose en grande partie de dserteurs, de matres d'armes, etc. Un
des principaux chefs, qui tait Artsien, me proposa d'entrer dans ce
corps, en m'offrant le grade de marchal-des-logis. Une fois admis, me
dit-il, je rponds de vous, vous serez  l'abri de toutes les
poursuites. La certitude de ne pas tre recherch, jointe au souvenir
des dsagrments que m'avait attirs mon intimit avec mademoiselle
Manon, me dcida: j'acceptai, et le lendemain j'tais avec la lgion sur
la route de Flandres. Nul doute qu'en continuant de servir dans ce
corps, o l'avancement tait rapide, je ne fusse devenu officier; mais
ma blessure se rouvrit, avec des accidents tellement graves, qu'il me
fallut demander un nouveau cong; je l'obtins, et six jours aprs je me
retrouvai encore une fois aux portes d'Arras.




CHAPITRE II.

     Joseph Lebon.--L'orchestre de la guillotine et la lecture du
     bulletin.--Le perroquet aristocrate.--La citoyenne
     Lebon.--Allocution aux sans-culottes.--La marchande de
     pommes.--Nouvelles amours.--Je suis incarcr.--Le concierge
     Beaupr.--La vrification du potage.--M. de Bthune.--J'obtiens ma
     libert.--La soeur de mon librateur.--Je suis fait officier.--Le
     Lutin de Saint-Sylvestre Capelle.--L'arme rvolutionnaire.--La
     reprise d'une barque.--Ma fiance.--Un travestissement.--La fausse
     grossesse.--Je me marie.--Je suis content sans tre battu.--Encore
     un sjour aux Baudets.--Ma dlivrance.


En entrant dans la ville, je fus frapp de l'air de consternation
empreint sur tous les visages; quelques personnes que je questionnai me
regardrent avec mfiance, et je les vis s'loigner sans me rpondre.
Que se passait-il donc d'extraordinaire? A travers la foule qui
s'agitait dans les rues sombres et tortueuses, j'arrivai bientt sur la
place du March aux Poissons. L, le premier objet qui frappa mes
regards fut la guillotine levant ses madriers rouges au-dessus d'une
multitude silencieuse; un vieillard, que l'on achevait de lier  la
fatale planche, tait la victime...; tout--coup j'entends le bruit des
fanfares. Sur une estrade qui dominait l'orchestre, tait assis un homme
jeune encore, vtu d'une carmagnole  raies noires et bleues; ce
personnage, dont la pose annonait des habitudes plus monacales que
militaires, s'appuyait nonchalamment sur un sabre de cavalerie, dont
l'norme garde reprsentait un bonnet de libert; une range de
pistolets garnissait sa ceinture, et son chapeau, relev  l'espagnole,
tait surmont d'un panache tricolore: je reconnus Joseph Lebon. Dans ce
moment, cette figure ignoble s'anima d'un sourire affreux; il cessa de
battre la mesure avec son pied gauche, les fanfares s'interrompirent: il
fit un signe, et le vieillard fut plac sous le couteau. Une espce de
greffier demi ivre parut alors  ct du _vengeur du peuple_, et lut
d'une voix rauque un bulletin de l'arme de Rhin-et-Moselle. A chaque
paragraphe, l'orchestre reprenait un accord, et, la lecture termine, la
tte du malheureux tomba au cri de _vive la Rpublique_! rpt par
quelques-uns des acolytes du froce Lebon. Je ne saurais rendre
l'impression que fit sur moi cette scne horrible; j'arrivai chez mon
pre, presque aussi dfait que celui dont j'avais vu si cruellement
prolonger l'agonie: l, je sus que c'tait un M. de Mongon, ancien
commandant de la citadelle, condamn comme aristocrate. Peu de jours
auparavant, on avait excut sur la mme place M. de Vieux-Pont, dont
tout le crime tait de possder un perroquet dans le jargon duquel on
avait cru reconnatre le cri de _vive le roi_. Le nouveau _Vert-Vert_
avait failli partager le sort de son matre, et l'on racontait qu'il
n'avait obtenu sa grce qu' la sollicitation de la citoyenne Lebon, qui
avait pris l'engagement de le convertir. La citoyenne Lebon tait une
ci-devant religieuse de l'abbaye du Vivier. Sous ce rapport, comme sous
beaucoup d'autres, elle tait la digne pouse de l'ex-cur de Neuville:
aussi exerait-elle une grande influence sur les membres de la
commission d'Arras, o sigeaient, soit comme juges, soit comme jurs,
son beau-frre et trois de ses oncles. L'ex-bguine n'tait pas moins
avide d'or que de sang. Un soir, en plein spectacle, elle osa faire
cette allocution au parterre: _Ah a! sans-culottes, on dirait que ce
n'est pas pour vous que l'on guillotine! que diable il faut dnoncer les
ennemis de la patrie!... connaissez-vous quelque noble, quelque riche,
quelque marchand aristocrate? dnoncez-le, et vous aurez ses cus._ La
sclratesse de ce monstre ne pouvait tre gale que par celle de son
mari, qui s'abandonnait  tous les excs. Souvent,  la suite d'orgies,
on le voyait courir la ville, tenant des propos obscnes aux jeunes
personnes, brandissant un sabre au-dessus de sa tte, et tirant des
coups de pistolet aux oreilles des femmes et des enfants.

Une ancienne marchande de pommes, coiffe d'un bonnet rouge, les manches
retrousses jusqu' l'paule, et tenant  la main un long bton de
coudrier, l'accompagnait ordinairement dans ses promenades, et il
n'tait pas rare de le rencontrer bras dessus bras dessous avec elle.
Cette femme, surnomme la _Mre Duchesne_, par allusion au fameux _Pre
Duchesne_, figura la desse de la Libert, dans plus d'une solennit
dmocratique. Elle assistait rgulirement aux sances de la Commission,
dont elle prparait les arrts par ses apostrophes et ses dnonciations.
Elle fit ainsi guillotiner tous les habitants d'une rue, qui demeura
dserte.

Je me suis souvent demand comment il se peut qu'au milieu de
circonstances aussi dplorables, le got des amusements et des plaisirs
ne perde rien de son intensit. Le fait est qu'Arras continuait de
m'offrir les mmes distractions qu'auparavant; les demoiselles y taient
tout aussi faciles, et il fut ais de m'en convaincre, puisqu'en peu de
jours, je m'levai graduellement dans mes amours de la jeune et jolie
Constance, unique progniture du caporal Latulipe, cantinier de la
citadelle, aux quatre filles d'un notaire qui avait son tude au coin de
la rue des Capucins. Heureux si je m'en fusse tenu l, mais je m'avisai
d'adresser mes hommages  une beaut de la rue de Justice, et il
m'arriva de rencontrer un rival sur mon chemin. Celui-ci, ancien
musicien de rgiment, tait un de ces hommes qui, sans se vanter de
succs qu'ils n'ont pas obtenus, donnent cependant  entendre qu'on ne
leur a rien refus. Je lui reprochai une jactance de ce genre, il se
fcha, je le provoquai, il souffla dans la manche, et dj j'avais
oubli mes griefs, lorsqu'il me revint qu'il tenait sur mon compte des
propos faits pour m'offenser. J'allai aussitt lui en demander raison;
mais ce fut inutilement, et il ne consentit  venir sur le terrain,
qu'aprs avoir reu de moi, en prsence de tmoins, la dernire des
humiliations. Le rendez-vous fut donn pour la matine du lendemain. Je
fus exact; mais  peine arriv, je me vis entour par une troupe de
gendarmes et d'agents de la municipalit, qui me sommrent de leur
rendre mon sabre et de les suivre. J'obis, et bientt se fermrent sur
moi les portes des _Baudets_, dont la destination tait change depuis
que les terroristes avaient mis la population d'Arras en coupe rgle.
Le concierge Beaupr, la tte couverte d'un bonnet rouge, et suivi de
deux normes chiens noirs qui ne le quittaient pas, me conduisit dans un
vaste galetas, o il tenait sous sa garde l'lite des habitants de la
contre. L, privs de toute communication avec le dehors,  peine leur
tait-il permis d'en recevoir des aliments, et encore ne leur
parvenaient-ils que retourns en tous sens par Beaupr, qui poussait la
prcaution jusqu' plonger ses mains horriblement sales dans le potage,
afin de s'assurer s'il ne s'y trouvait pas quelque arme ou quelque cl.
Murmurait-t-on, il rpondait  celui qui se plaignait: _Te voil bien
difficile, pour le temps que tu as  vivre... Qui sait si tu n'es pas
pour la fourne de demain? Attends donc! comment te nommes-tu?--Un
tel.--Ma foi oui, c'est pour demain!_ Et les prdictions de Beaupr
manquaient d'autant moins  se raliser, que lui-mme dsignait les
individus  Joseph Lebon, qui, aprs son dner, le consultait en lui
disant: _Qui laverons-nous demain?_

Parmi les gentilshommes enferms avec nous, se trouvait le comte de
Bthune. Un matin, on vint le chercher pour le conduire au tribunal.
Avant de l'amener dans le prau, Beaupr lui dit brusquement: _Citoyen
Bthune, puisque tu vas l-bas, ce que tu laisses ici sera pour moi,
n'est-ce pas?--Volontiers, Monsieur Beaupr_ rpondit avec tranquillit
ce vieillard.--_Il n'y a plus de monsieur_, reprit en ricanant le
misrable gelier; _Nous sommes tous citoyens_; et de la porte il lui
criait encore: _Adieu, citoyen Bthune!_ M. de Bthune fut cependant
acquitt. On le ramena  la prison comme suspect. Son retour nous
remplit de joie; nous le croyions sauv, mais sur le soir on l'appela de
nouveau. Joseph Lebon, en l'absence de qui la sentence d'absolution
avait t rendue, arrivait de la campagne; furieux de ce qu'on lui
drobait le sang d'un aussi brave homme, il avait ordonn aux membres de
la commission de se runir immdiatement, et M. de Bthune, condamn
sance tenante, fut excut aux flambeaux.

Cet vnement, que Beaupr nous annona avec une joie froce, me donna
des inquitudes assez srieuses. Tous les jours on envoyait  la mort
des hommes qui ne connaissaient pas plus que moi le motif de leur
arrestation, et dont la fortune ou la position sociale ne les
dsignaient pas davantage aux passions politiques; d'un autre ct, je
savais que Beaupr, trs scrupuleux sur le nombre, se souciait peu de la
qualit, et que souvent, n'apercevant pas de suite les individus qui lui
taient dsigns, pour que le service ne souffrt aucun retard, il
envoyait les premiers venus. D'un instant  l'autre je pouvais donc me
trouver sous la main de Beaupr, et l'on conoit que cette expectative
n'avait rien de bien rassurant.

Il y avait dj seize jours que j'tais dtenu, quand on nous annona la
visite de Joseph Lebon; sa femme l'accompagnait, et il tranait  sa
suite les principaux terroristes du pays, parmi lesquels je reconnus
l'ancien perruquier de mon pre, et un cureur de puits nomm _Delmotte_,
dit _Lantillette_. Je les priai de dire un mot en ma faveur au
reprsentant; ils me le promirent, et j'augurai d'autant mieux de la
dmarche, qu'ils taient tous deux fort en crdit. Cependant Joseph
Lebon parcourait les salles, interrogeant les dtenus d'un air farouche,
et affectant de leur adresser d'effrayantes interpellations. Arriv 
moi, il me regarda fixement, et me dit d'un ton moiti dur, moiti
goguenard: _Ah! ah! c'est toi, Franois!... tu t'avises donc d'tre
aristocrate; tu dis du mal des sans-culottes.... tu regrettes ton ancien
rgiment de Bourbon.... prends-y garde, car je pourrais bien t'envoyer
commander  cuire_ (guillotiner). _Au surplus, envoie-moi ta mre?_ Je
lui fis observer qu'tant au secret, je ne pouvais la voir. _Beaupr_,
dit-il alors au gelier, _tu feras entrer la mre Vidocq,_ et il
sortit me laissant plein d'espoir, car il m'avait videmment trait avec
une amnit toute particulire. Deux heures aprs, je vis venir ma mre;
elle m'apprit ce que j'ignorais encore, que mon dnonciateur tait le
musicien que j'avais appel en duel. La dnonciation tait entre les
mains d'un jacobin forcen, le terroriste Chevalier, qui, par amiti
pour mon rival, m'aurait certainement fait un mauvais parti, si sa
soeur, sur les instances de ma mre, n'et obtenu de lui qu'il
sollicitt mon largissement.

Sorti de prison, je fus conduit en grande pompe  la socit
patriotique, o l'on me fit jurer fidlit  la rpublique, haine aux
tyrans. Je jurai tout ce qu'on voulut: de quels sacrifices n'est-on pas
capable pour conserver sa libert!

Ces formalits remplies, je fus replac au dpt, o mes camarades
tmoignrent une grande joie de me revoir. D'aprs ce qui s'tait pass,
c'et t manquer  la reconnaissance, de ne pas regarder Chevalier
comme mon librateur; j'allai le remercier, et j'exprimai  sa soeur
combien j'tais touch de l'intrt qu'elle avait bien voulu prendre 
un pauvre prisonnier. Cette femme, qui tait la plus passionne des
brunes, mais dont les grands yeux noirs ne compensaient pas la laideur,
crut que j'tais amoureux parce que j'tais poli; elle prit au pied de
la lettre quelques compliments que je lui fis, et ds la premire
entrevue elle se mprit sur mes sentiments, au point de jeter sur moi
son dvolu. Il fut question de nous unir; on sonda  cet gard mes
parents, qui rpondirent qu' dix-huit ans on tait bien jeune pour le
mariage, et l'affaire trana en longueur. Sur ces entrefaites, on
organisa  Arras les bataillons de la rquisition: connu pour un
excellent instructeur, je fus appel  concourir avec sept autres
sous-officiers  instruire le 2e bataillon du Pas-de-Calais; de ce
nombre tait un caporal de grenadiers du rgiment de Languedoc, nomm
Csar, aujourd'hui garde champtre  Colombe ou  Puteaux, prs Paris;
il fut nomm adjudant-major. Pour moi, je fus promu au grade de
sous-lieutenant en arrivant  Saint-Silvestre-Capelle, prs Bailleul, o
l'on nous cantonna. Csar avait t matre-d'armes dans son rgiment; on
se rappelle mes prouesses avec les prvts des cuirassiers de Kinski.
Nous dcidmes qu'outre la thorie, nous enseignerions l'escrime aux
officiers du bataillon, qui furent enchants de l'arrangement. Nos
leons nous produisaient quelque argent, mais cet argent tait loin de
suffire aux besoins, ou, si l'on aime mieux, aux fantaisies de
praticiens de notre force. C'tait surtout la partie des vivres qui nous
faisait faute. Ce qui doublait nos regrets et notre apptit, c'est que
le maire, chez qui nous tions logs, mon collgue de salle et moi,
tenait une table excellente. Nous avions beau chercher les moyens de
nous faufiler dans la maison, une vieille servante-matresse Sixca se
jetait toujours  travers nos prvenances, et djouait nos plans
gastronomiques: nous tions dsesprs et affams.

Enfin Csar trouva le secret de rompre le charme qui nous loignait
invinciblement de l'ordinaire de l'officier municipal:  son
instigation, le tambour-major vint un matin faire battre la _diane_ sous
les fentres de la mairie; on juge du vacarme. On prsume bien que la
vieille Mgre ne manqua pas d'invoquer notre intervention pour faire
cesser ce tintamarre. Csar lui promit d'un air doucereux de faire tout
son possible pour qu'un pareil bruit ne se renouvelt pas; puis il
courut recommander au tambour-major de reprendre de plus belle, et le
lendemain, c'tait un vacarme  rveiller les morts d'un cimetire
voisin; enfin, pour ne pas faire les choses  demi, il envoya le
tambour-matre exercer ses lves sur les derrires de la maison: un
lve de l'abb Sicard n'y et pas tenu. La vieille se rendit; elle nous
invita assez gracieusement, le perfide Csar et moi, mais cela ne
suffisait pas. Les tambours continuaient leur concert, qui ne finit que
lorsque leur respectable chef eut t admis comme nous au banquet
municipal. Ds lors on n'entendit plus de tambours  Saint-Silvestre-Capelle,
que lorsqu'il y passait des dtachements, et tout le monde vcut en
paix, except moi, que la vieille commenait  menacer de ses
redoutables faveurs. Cette passion malheureuse amena une scne que l'on
doit se rappeler encore dans le pays, o elle fit beaucoup de bruit.

C'tait la fte du village: on chante, on danse, on boit surtout, et
pour ma part, je me conditionne si proprement, qu'on est oblig de me
porter dans mon lit. Le lendemain je m'veille avant le jour. Comme  la
suite de toutes les orgies, j'avais la tte lourde, la bouche pteuse et
l'estomac irrit. Je veux boire, et tout en me levant sur mon sant, je
sens une main froide comme la corde d'un puits se porter  mon cou: la
tte encore affaiblie par les excs de la veille, je jette un cri de
Diable. Le maire, qui couchait dans une chambre voisine, accourt avec
son frre et un vieux domestique, tous deux arms de btons. Csar
n'tait pas rentr; dj la rflexion m'avait dmontr que le visiteur
nocturne ne pouvait tre autre que Sixca: feignant toutefois d'tre
effray, je dis  l'assistance que quelque farfadet s'tait plac  mes
cts, et venait de se glisser au fond du lit. On applique alors au
fantme quelques coups de bton, et Sixca, voyant qu'il y allait pour
elle d'tre assomme, s'crie: Eh! Messieurs, ne frappez pas, c'est
moi, c'est Sixca.... en rvant je suis venue me coucher  ct de
l'officier. En mme temps, elle montra sa tte, et elle fit bien, car,
quoiqu'ils eussent reconnu sa voix, les superstitieux Flamands allaient
recommencer la bastonnade. Comme je viens de le dire, cette aventure,
qui rend presque vraisemblables certaines scnes de _Mon Oncle Thomas_
et des _Barons de Felsheim_, fit du bruit dans le cantonnement; elle se
rpandit mme jusqu' Cassel, et m'y valut plusieurs bonnes fortunes;
j'eus entre autres une fort belle limonadire,  laquelle je
n'accorderais pas cette mention, si, la premire, elle ne m'et appris
qu'au comptoir de certains cafs, un joli garon peut recevoir la
monnaie d'une pice qu'il n'a pas donne.

Nous tions cantonns depuis trois mois, lorsque la division reut
l'ordre de se porter sur Stinward. Les Autrichiens avaient fait une
dmonstration pour se porter sur Poperingue, et le deuxime bataillon du
Pas-de-Calais fut plac en premire ligne. La nuit qui suivit notre
arrive, l'ennemi surprit nos avant-postes, et pntra dans le village
de la Belle, que nous occupions; nous nous formmes prcipitamment en
bataille. Dans cette manoeuvre de nuit, nos jeunes rquisitionnaires
dployrent cette intelligence et cette activit qu'on chercherait
vainement ailleurs que chez les Franais. Vers six heures du matin, un
escadron des hussards de Wurmser dboucha par la gauche, et nous chargea
en tirailleurs, sans pouvoir nous entamer. Une colonne d'infanterie, qui
les suivait, nous aborda en mme temps  la baonette; et mais ce ne fut
qu'aprs un engagement des plus vifs, que l'infriorit du nombre nous
fora de nous replier sur Stinward, o se trouvait le quartier-gnral.

En y arrivant, je reus les flicitations du gnral Vandamme et un
billet d'hpital pour Saint-Omer; car j'avais t atteint de deux coups
de sabre en me dbattant contre un hussard autrichien, qui se tuait de
me crier: _Ergib dich! Ergib dich!_... (Rends-toi! Rends-toi!..).

Mes blessures n'taient pas toutefois bien graves, puisqu'au bout de
deux mois je fus en tat de rejoindre le bataillon, qui se trouvait 
Hazebrouck. C'est l que je vis cet trange corps qu'on nommait l'_arme
rvolutionnaire_.

Les hommes  piques et  bonnet rouge qui la composaient promenaient
partout avec eux la guillotine. La Convention n'avait pas, disait-on,
trouv de meilleur moyen de s'assurer de la fidlit des officiers des
quatorze armes qu'elle avait sur pied, que de mettre sous leurs yeux
l'instrument du supplice qu'elle rservait aux tratres; tout ce que je
puis dire, c'est que cet appareil lugubre faisait mourir de peur la
population des contres qu'il parcourait; il ne flattait pas davantage
les militaires, et nous avions de frquentes querelles avec les
Sans-culottes, qu'on appelait _les Gardes du Corps de la guillotine_. Je
souffletai pour ma part un de leurs chefs, qui s'avisait de trouver
mauvais que j'eusse des paulettes en or, quand le rglement prescrivait
de n'en porter qu'en laine. Cette belle quipe m'et jou certainement
un mauvais tour, et j'aurais pay cher mon infraction  la loi
somptuaire, si l'on ne m'et donn le moyen de gagner Cassel; j'y fus
rejoint par le corps, qu'on licencia alors comme tous les bataillons de
la rquisition; les officiers redevinrent simples soldats, et ce fut en
cette qualit que je fus dirig sur le 28e bataillon de volontaires,
qui faisait partie de l'arme destine  chasser les Autrichiens de
Valenciennes et de Cond.

Le bataillon tait cantonn  Fresnes. Dans une ferme o j'tais log,
arriva un jour la famille entire d'un patron de barque, compose du
mari, de la femme et de deux enfants, dont une fille de dix-huit ans,
qu'on et remarque partout. Les Autrichiens leur avaient enlev un
bateau charg d'avoine, qui composait toute leur fortune, et ces pauvres
gens, rduits aux vtements qui les couvraient, n'avaient eu d'autre
ressource que de venir se rfugier chez mon hte, leur parent. Cette
circonstance, leur fcheuse position, et peut-tre aussi la beaut de la
jeune fille, qu'on nommait Delphine, me touchrent.

En allant  la dcouverte, j'avais vu le bateau, que l'ennemi ne
dchargeait qu'au fur et  mesure des distributions. Je proposai  douze
de mes camarades d'enlever aux Autrichiens leur capture, ils
acceptrent; le colonel donna son consentement, et, par une nuit
pluvieuse, nous nous approchmes du bateau sans tre aperus du
factionnaire, qu'on envoya tenir compagnie aux poissons de l'Escaut,
muni de cinq coups de baonnette. La femme du patron, qui avait
absolument voulu nous suivre, courut aussitt  un sac de florins
qu'elle avait cach dans l'avoine, et me pria de m'en charger. On
dtacha ensuite le bateau, pour le laisser driver jusqu' un endroit o
nous avions un poste retranch: mais, au moment o il prenait le fil de
l'eau, nous fmes surpris par le _werdaw_ d'un factionnaire que nous
n'avions pas aperu au milieu des roseaux o il tait embusqu. Au bruit
du coup de fusil, dont il accompagna une seconde interpellation, le
poste voisin prit les armes: en un instant, la rive se couvrit de
soldats qui firent pleuvoir une grle de balles sur le bateau; il fallut
bien alors l'abandonner. Nous nous jetmes mes camarades et moi dans une
espce de chaloupe qui nous avait amens  bord; la femme prit le mme
parti. Mais le patron, oubli dans le tumulte, ou retenu par un reste
d'espoir, tomba au pouvoir des Autrichiens, qui ne lui pargnrent ni
les gourmades, ni les coups de crosse. Cette tentative nous avait
d'ailleurs cot trois hommes, et j'avais eu moi-mme deux doigts casss
d'un coup de feu. Delphine me prodigua les soins les plus empresss. Sa
mre tant partie sur ces entrefaites pour Gand, o elle savait que son
mari avait t envoy comme prisonnier de guerre, nous nous rendmes de
notre ct  Lille: j'y passai ma convalescence. Comme Delphine avait
une partie de l'argent retrouv dans l'avoine, nous menions assez
joyeuse vie. Il fut question de nous marier, et l'affaire tait si bien
engage, que je me mis en route un matin pour Arras, d'o je devais
rapporter les pices ncessaires et le consentement de mes parents.
Delphine avait obtenu dj celui des siens, qui se trouvaient toujours 
Gand. A une lieue de Lille, je m'aperois que j'ai oubli mon billet
d'hpital, qu'il m'tait indispensable de produire  la municipalit
d'Arras; je reviens sur mes pas. Arriv  l'htel, je monte  la chambre
que nous occupions, je frappe, personne ne rpond; il tait cependant
impossible que Delphine ft sortie d'aussi grand matin, il tait  peine
six heures; je frappe encore; Delphine vient enfin ouvrir, tendant ses
bras et se frottant les yeux comme quelqu'un qui s'veille en sursaut.
Pour l'prouver, je lui propose de m'accompagner  Arras afin que je
puisse la prsenter  mes parents; elle accepte d'un air tranquille. Mes
soupons commencent  se dissiper; quelque chose me disait cependant
qu'elle me trompait. Je m'aperois enfin qu'elle jetait souvent les yeux
vers certain cabinet de garde-robe: je feins de vouloir l'ouvrir, ma
chaste fiance s'y oppose en me donnant un de ces prtextes que les
femmes ont toujours  leur disposition; mais j'insiste, et je finis par
ouvrir le cabinet, o je trouve cach sous un tas de linge sale un
mdecin qui m'avait donn des soins pendant ma convalescence. Il tait
vieux, laid et malpropre: le premier sentiment fut  l'humiliation
d'avoir un pareil rival; peut-tre euss-je t plus furieux de trouver
un beau fils: je laisse le cas  la dcision des nombreux amateurs qui
se sont trouvs  pareille fte; pour moi je voulais commencer par
assommer mon Esculape  bonnes fortunes, mais ce qui m'arrivait assez
rarement, la rflexion me retint. Nous tions dans une place de guerre,
on pouvait me chicaner sur mon permis de sjour, me faire quelque
mauvais parti; Delphine, aprs tout, n'tait pas ma femme, je n'avais
sur elle aucun droit; je pris toutefois celui de la mettre  la porte 
grands coups de pied dans le derrire, aprs quoi je lui jetai par la
fentre ses nippes et quelque monnaie pour se rendre  Gand. Je
m'allouai ainsi le reste de l'argent, que je croyais avoir lgitimement
acquis, puisque j'avais dirig la superbe expdition qui l'avait repris
sur les Autrichiens. J'oubliais de dire que je laissai le docteur
effectuer paisiblement sa retraite.

Dbarrass de ma perfide, je continuai  rester  Lille, bien que le
temps de ma permission ft expir; mais on se cache presque aussi
facilement dans cette ville qu' Paris, et mon sjour n'et pas t
troubl sans une aventure galante dont j'pargnerai les dtails au
lecteur; il lui suffira de savoir, qu'arrt sous des habits de femme,
au moment o je fuyais la colre d'un mari jaloux, je fus conduit  la
place, o je refusai d'abord obstinment de m'expliquer; en parlant, je
devais, en effet, ou perdre la personne qui avait des bonts pour moi,
ou me faire connatre comme dserteur. Quelques heures de prison me
firent cependant changer de rsolution: un officier suprieur que
j'avais fait appeler pour recevoir ma dclaration, et auquel j'expliquai
franchement ma position, parut y prendre quelque intrt: le gnral
commandant la division voulut entendre de ma propre bouche ce rcit, qui
faillit vingt fois le faire pouffer de rire; il donna ensuite l'ordre de
me mettre en libert, et me fit dlivrer une feuille de route pour
rejoindre le 28e bataillon dans le Brabant; mais, au lieu de suivre
cette destination, je tirai vers Arras, bien dcid que j'tais  ne
rentrer au service qu' la dernire extrmit.

Ma premire visite fut pour le patriote Chevalier; son influence sur
Joseph Lebon me faisait esprer d'obtenir, par son entremise, une
prolongation de cong; on me l'accorda effectivement, et je me trouvai
de nouveau introduit dans la famille de mon protecteur. Sa soeur, dont
on connat dj les bonnes intentions  mon gard, redoubla ses
agaceries; d'un autre ct, l'habitude de la voir me familiarisait
insensiblement avec sa laideur; bref, les choses en vinrent au point que
je ne dus pas tre tonn de l'entendre me dclarer un jour qu'elle
tait enceinte; elle ne parlait pas de mariage, elle n'en prononait
mme pas le mot; mais je ne voyais que trop qu'il en fallait venir l,
sous peine de m'exposer  la vengeance du frre, qui n'et pas manqu de
me dnoncer comme suspect, comme aristocrate, et surtout comme
dserteur. Mes parents, frapps de toutes ces considrations, et
concevant l'espoir de me conserver prs d'eux, donnrent leur
consentement au mariage, que la famille Chevalier pressait trs
vivement; il se conclut enfin, et je me trouvai mari  dix-huit ans. Je
me croyais mme presque pre de famille, mais quelques jours s'taient 
peine couls, que ma femme m'avoua que sa grossesse simule n'avait eu
pour but que de m'amener au _conjungo_. On conoit toute la satisfaction
que dut me causer une pareille confidence; les mmes motifs qui
m'avaient dcid  contracter me foraient cependant  me taire, et je
pris mon parti tout en enrageant. Notre union commenait d'ailleurs sous
d'assez fcheux auspices. Une boutique de mercerie, que ma femme avait
leve, tournait fort mal; j'en crus voir la cause dans les frquentes
absences de ma femme, qui tait toute la journe chez son frre; je fis
des observations, et pour y rpondre, on me fit donner l'ordre de
rejoindre  Tournai. J'aurais pu me plaindre de ce mode expditif de se
dbarrasser d'un mari incommode, mais j'tais de mon ct tellement
fatigu du joug de Chevalier, que je repris avec une espce de joie
l'uniforme que j'avais eu tant de plaisir  quitter.

A Tournai, un ancien officier du rgiment de Bourbon, alors
adjudant-gnral, m'attacha  ses bureaux comme charg de dtails
d'administration, et particulirement en ce qui concernait
l'habillement. Bientt les affaires de la division ncessitent l'envoi
d'un homme de confiance  Arras; je pars en poste, et j'arrive dans
cette ville  onze heures du soir. Comme charg d'ordres, je me fais
ouvrir les portes, et par un mouvement que je ne saurais trop expliquer,
je cours chez ma femme; je frappe long-temps sans que personne vienne
rpondre; un voisin m'ouvre enfin la porte de l'alle, et je monte
rapidement  la chambre de ma femme; en approchant, j'entends le bruit
d'un sabre qui tombe, puis on ouvre la fentre, et un homme saute dans
la rue. Il est inutile de dire qu'on avait reconnu ma voix: je
redescends aussitt les escaliers en toute hte, et je rejoins bientt
mon Lovelace, dans lequel je reconnais un adjudant-major du 17e
chasseurs  cheval, en semestre  Arras. Il tait  demi nu; je le
ramne au domicile conjugal; il achve sa toilette, et nous ne nous
quittons qu'avec l'engagement de nous battre le lendemain.

Cette scne avait mis tout le quartier en rumeur. La plupart des voisins
accourus aux fentres m'avaient vu saisir le complice; devant eux il
tait convenu du fait. Il ne manquait donc pas de tmoins pour provoquer
et obtenir le divorce, et c'tait bien ce que je me proposais de faire;
mais la famille de ma chaste pouse, qui tenait  lui conserver un
chaperon, se mit aussitt en campagne pour arrter toutes mes dmarches,
ou du moins pour les paralyser. Le lendemain, avant d'avoir pu joindre
l'adjudant-major, je fus arrt par des sergents de ville et par des
gendarmes, qui parlaient dj de m'crouer aux _Baudets_. Heureusement
pour moi, j'avais pris quelqu'assurance, et je sentais fort bien que ma
position n'avait rien d'inquitant. Je demandai  tre conduit devant
Joseph Lebon; on ne pouvait pas s'y refuser; je parus devant le
reprsentant du peuple, que je trouvai entour d'une masse norme de
lettres et de papiers. _C'est donc toi_, me dit-il, _qui viens ici sans
permission...., et pour maltraiter ta femme encore!_... Je vis aussitt
ce qu'il y avait  rpondre; j'exhibai mes ordres, j'invoquai le
tmoignage de tous les voisins de ma femme et celui de l'adjudant-major
lui-mme, qui ne pouvait plus s'en ddire. Enfin, j'expliquai si
clairement mon affaire que Joseph Lebon fut forc de convenir que les
torts n'taient pas de mon ct. Par gard pour son ami Chevalier, il
m'engagea cependant  ne pas rester plus long-temps  Arras, et comme je
craignais que le vent ne tournt, comme j'en avais eu tant d'exemples,
je me promis bien de dfrer le plus promptement possible  cet avis. Ma
mission remplie, je pris cong de tout mon monde, et le lendemain au
point du jour j'tais sur la route de Tournai.




Chapitre III.

     Sjour  Bruxelles.--Les cafs.--Les gendarmes gastronomes.--Un
     faussaire.--L'arme roulante.--La baronne et le garon
     boulanger.--Contre-temps.--Arrive  Paris.--Une femme
     galante.--Mystifications.


Je ne trouvai point  Tournai l'adjudant-gnral; il tait parti pour
Bruxelles; je me disposai aussitt  aller le rejoindre, et le lendemain
je pris la diligence pour cette destination. Du premier coup d'oeil je
reconnus parmi les voyageurs trois individus que j'avais connus  Lille,
passant les journes entires dans les estaminets, et vivant d'une
manire fort suspecte. Je les vis  mon grand tonnement revtus
d'uniformes de divers corps, et portant l'un des paulettes de
lieutenant-colonel les autres celles de capitaine et de lieutenant. O
peuvent-ils, disais-je en moi-mme, avoir attrap tout cela, puisqu'ils
n'ont jamais servi; je me perdais dans mes conjectures. De leur ct,
ils paraissaient d'abord un peu confus de la rencontre, mais ils se
remirent bientt, et me tmoignrent une surprise amicale de me
retrouver simple soldat. Lorsque je leur eus expliqu comment le
licenciement des bataillons de la rquisition m'avait fait perdre mon
grade, le _lieutenant-colonel_ me promit sa protection, que j'acceptai,
quoique ne sachant trop que penser du protecteur; ce que j'y voyais de
plus clair, c'est qu'il tait en fonds, et qu'il payait pour tous dans
les tables d'hte, o il affichait un rpublicanisme ardent, tout en
affectant de laisser entrevoir qu'il appartenait  quelque ancienne
famille.

Je ne fus pas plus heureux  Bruxelles qu' Tournai; l'adjudant-gnral,
qui semblait se drober devant moi, venait de se rendre  Lige; je pars
pour cette ville, comptant bien cette fois ne pas faire une course
inutile: j'arrive, mon homme s'tait mis en route la veille pour Paris,
o il devait comparatre  la barre de la Convention. Son absence ne
devait pas tre de plus de quinze jours; j'attends, personne ne parat;
un mois s'coule, personne encore. Les espces baissaient singulirement
chez moi; je prends le parti de regagner Bruxelles, o j'esprais
trouver plus facilement les moyens de sortir d'embarras. Pour parler
avec la franchise que je me pique d'apporter dans cette histoire de ma
vie, je dois dclarer que je commenais  n'tre pas excessivement
difficile sur le choix de ces moyens; mon ducation ne devait pas
m'avoir rendu homme  grands scrupules, et la dtestable socit de
garnison que je frquentais depuis mon enfance, et corrompu le plus
heureux naturel.

Ce fut donc sans faire grande violence  ma dlicatesse, que je me vis
install,  Bruxelles, chez une femme galante de ma connaissance, qui,
aprs avoir t entretenue par le gnral Van-der-Nott, tait  peu prs
tombe dans le domaine public. Oisif comme tous ceux qui sont jets dans
cette existence prcaire, je passais les journes entires et une partie
des nuits au _Caf Turc_ et au _Caf de la Monnaie_, o se runissaient
de prfrence les chevaliers d'industrie et les joueurs de profession;
ces gens-l faisaient de la dpense, jouaient un jeu d'enfer; et comme
ils n'avaient aucune ressource connue, je ne revenais pas de leur voir
mener un pareil train. Un jeune homme avec lequel je m'tais li, et que
je questionnai  ce sujet, parut frapp de mon inexprience, et j'eus
toutes les peines du monde  lui persuader que j'tais aussi neuf que je
le disais. Les hommes que vous voyez ici tous les jours, me dit-il
alors, sont des escrocs; ceux qui ne font qu'une apparition sont des
dupes qui ne reparaissent plus, une fois qu'ils ont perdu leur argent.
Muni de ces instructions, je fis une foule de remarques qui jusque-l
m'avaient chapp; je vis des tours de passe-passe incroyables, et, ce
qui prouverait qu'il y avait encore du bon chez moi, je fus souvent
tent d'avertir le malheureux qu'on dpouillait; ce qui m'arriva
prouverait que les faiseurs m'avaient devin.

Une partie s'engage un soir au _Caf Turc_; on jouait quinze louis en
cinq impriales; le _gonse_ (la dupe) perd cent cinquante louis, demande
une revanche pour le lendemain, et sort. A peine a-t-il mis le pied
dehors, que le gagnant, que je vois encor tous les jours  Paris,
s'approche, et me dit du ton le plus simple: _Ma foi, monsieur, nous
avons jou de bonheur, et vous n'avez pas mal fait de vous mettre de mon
jeu... j'ai gagn dix parties...  quatre couronnes que vous avez
engages, c'est dix louis... les voil!_ Je lui fis observer qu'il tait
dans l'erreur, que je ne m'tais pas intress  son jeu; il ne rpondit
qu'en me mettant les dix louis dans la main, aprs quoi il me tourna le
dos. _Prenez_, me dit le jeune homme qui m'avait initi aux mystres du
tripot, et qui se trouvait  ct de moi, _prenez, et suivez-moi_. Je
fis machinalement ce qu'il me disait, et lorsque nous fmes dans la rue,
mon Mentor ajouta: On s'est aperu que vous suiviez les parties, on
craint qu'il ne vous prenne fantaisie de dcouvrir le pot aux roses, et
comme il n'y a pas moyen de vous intimider, parce qu'on sait que vous
avez le bras bon et la main mauvaise, on s'est dcid  vous donner part
au gteau: ainsi, soyez tranquille sur votre existence, les deux cafs
peuvent vous suffire, puisque vous en pouvez tirer, comme moi, de quatre
 six couronnes par jour. Malgr toute la complaisance qu'y mettait ma
conscience, je voulus rpliquer et faire des observations: Vous tes un
enfant, me dit mon honorable ami, il ne s'agit pas ici de vol... on
corrige tout bonnement la fortune..., et croyez que les choses se
passent ainsi dans le salon comme dans la taverne.... L on triche,
c'est le mot reu..., et le ngociant qui, le matin dans son comptoir,
se ferait un crime de vous faire tort d'une heure d'intrt, celui-l
mme vous attrape fort tranquillement le soir au jeu. Que rpondre 
d'aussi formidables arguments? Rien. Il ne restait qu' garder l'argent,
et c'est ce que je fis.

Ces petits dividendes, joints  une centaine d'cus que me fit passer ma
mre, me mirent en tat de faire quelque figure, et de tmoigner ma
reconnaissance  cette milie, dont le dvoment ne me trouvait pas
tout--fait insensible. Nos affaires taient donc en assez bon train,
lorsqu'un soir je fus arrt au thtre du Parc, par plusieurs agents de
police, qui me sommrent d'exhiber mes papiers. C'et t pour moi chose
assez dangereuse: je rpondis que je n'en avais pas. On me conduisit aux
Madelonettes, et le lendemain,  l'interrogatoire, je m'aperus qu'on ne
me connaissait pas, ou qu'on me prenait pour un autre. Je dclarai alors
me nommer Rousseau, n  Lille, et j'ajoutai que, venu  Bruxelles pour
mon plaisir, je n'avais pas cru devoir me munir de papiers. Je demandai
enfin  tre conduit  Lille  mes frais, par deux gendarmes; on
m'accorda ce que je rclamais, et, moyennant quelques couronnes, mon
escorte consentit  ce que la pauvre Emilie m'accompagnt.

tre sorti de Bruxelles, c'tait fort bien, mais il tait encore plus
important de ne pas arriver  Lille, o je devais tre invitablement
reconnu dserteur. Il fallait s'vader  tout prix, et ce fut l'avis
d'Emilie,  laquelle je communiquai mon projet, que nous excutmes en
arrivant  Tournai. Je dis aux gendarmes que devant nous quitter le
lendemain en arrivant  Lille, o je devais tre mis sur-le-champ en
libert, je voulais leur faire mes adieux par un bon souper. Dj
charms de mes manires librales et de ma gat, ils acceptrent de
grand coeur, et le soir, pendant que, couchs sur la table, ivres de
bierre et de rhum, ils me croyaient dans le mme tat, je descendais
avec mes draps par la fentre d'un second tage; Emilie me suivait, et
nous nous enfoncions dans des chemins de traverse, o l'on ne devait pas
mme songer  venir nous chercher. Nous gagnmes ainsi le faubourg
Notre-Dame,  Lille, o je me revtis d'une capote d'uniforme de
chasseurs  cheval, en prenant la prcaution de me mettre sur l'oeil
gauche un empltre de taffetas noir, qui me rendait mconnaissable.
Cependant, je ne jugeai pas prudent de rester long-temps dans une ville
aussi voisine du lieu de ma naissance, et nous partmes pour Gand. L,
par un incident passablement romanesque, milie retrouva son pre, qui
la dcida  revenir dans sa famille. Il est vrai qu'elle ne consentit 
me quitter, qu' la condition expresse que j'irais la rejoindre aussitt
que les affaires que je disais avoir  Bruxelles seraient termines.

Les affaires que j'avais  Bruxelles, c'tait de recommencer  exploiter
le _Caf Turc_ et le _Caf de la Monnaie_. Mais, pour me prsenter dans
cette ville, il me fallait des papiers qui justifiassent que j'tais
bien Rousseau, n  Lille, comme je l'avais dit dans l'interrogatoire
qui avait prcd mon vasion. Un capitaine de carabiniers belges au
service de France, nomm Labbre, se chargea, moyennant quinze louis, de
me _fournir_ les pices qui m'taient ncessaires. Au bout de trois
semaines, il m'apporta effectivement un extrait de naissance, un
passeport et un certificat de rforme au nom de Rousseau; le tout
confectionn avec une perfection que je n'ai jamais reconnu chez aucun
faussaire. Muni de ces pices, je reparus effectivement  Bruxelles, o
le commandant de place, ancien camarade de Labbre, se chargea d'arranger
mon affaire.

Tranquille de ce ct, je courus au _Caf Turc_. Les premires personnes
que j'aperus dans la salle, furent les officiers de fabrique avec
lesquels on se rappelle que j'avais dj voyag. Ils me reurent 
merveille, et devinant, au rcit de mes aventures, que ma position
n'tait pas des plus brillantes, ils me proposrent un grade de
sous-lieutenant de chasseurs  cheval, sans doute parce qu'ils me
voyaient une capotte de l'arme. Une promotion aussi avantageuse n'tait
pas chose  refuser: on prit mon signalement sance tenante; et comme je
faisais observer au comit que Rousseau tait un nom d'emprunt, le digne
lieutenant-colonel me dit de prendre celui qui me conviendrait le mieux.
On voit qu'il tait impossible d'y mettre plus de bonne volont. Je me
dcide  conserver le nom de Rousseau, sous lequel on me dlivre, non
pas un brevet, mais une feuille de route de sous-lieutenant du 6e
chasseurs, voyageant avec son cheval, et ayant droit au logement et aux
distributions.

C'est ainsi que je me trouvai incorpor dans cette _arme roulante_,
compose d'officiers sans brevet, sans troupe, qui, munis de faux tats
et de fausses feuilles de route, en imposaient d'autant plus facilement
aux commissaires des guerres, qu'il y avait moins d'ordre  cette poque
dans les administrations militaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que,
dans une tourne que nous fmes dans les Pays-Bas, nous touchmes
partout nos rations, sans qu'on ft la moindre observation. Cependant
l'_arme roulante_ n'tait pas alors compose de moins de deux mille
aventuriers, qui vivaient l comme le poisson dans l'eau. Ce qu'il y a
de plus curieux, c'est qu'on se donnait un avancement aussi rapide que
le permettaient les circonstances; avancement dont les rsultats taient
toujours lucratifs, puisqu'il faisait lever les rations. Je passai, de
cette manire, capitaine de hussards, un de nos camarades devint chef de
bataillon; mais, ce qui me confondit, ce fut la promotion d'Auffray,
notre lieutenant-colonel, au grade de gnral de brigade. Il est vrai
que si l'importance du grade, et l'espce de notabilit d'un dplacement
de ce genre, rendait la fraude plus difficile  soutenir, l'audace
d'une telle combinaison cartait jusqu'au soupon.

Revenus a Bruxelles, nous nous fmes dlivrer des billets de logement,
et je fus envoy chez une riche veuve, madame la baronne d'I...... On me
reut comme on recevait,  cette poque, les Franais  Bruxelles,
c'est--dire  bras ouverts. Une fort belle chambre fut mise  mon
entire disposition, et mon htesse, enchante de ma rserve, me prvint
de l'air le plus gracieux, que si ses heures me convenaient, mon couvert
serait toujours mis. Il tait impossible de rsister  des offres aussi
obligeantes; je me confondis en remercments, et le mme jour il me
fallut paratre au dner, dont les convives taient trois vieilles
dames, non compris la baronne, qui n'avait gure pass la cinquantaine.
Tout ce monde fut enchant des manires prvenantes du capitaine de
hussards. A Paris, on l'et trouv un peu gauche en pareille compagnie;
mais  Bruxelles, on devait le trouver parfait, pour un jeune homme dont
l'entre prcoce au service avait d ncessairement nuire  son
ducation. La baronne fit sans doute quelques rflexions de ce genre,
puisqu'elle en vint avec moi  de petits soins qui me donnrent fort 
penser.

Comme je m'absentais quelquefois pour aller dner avec _mon gnral_,
dont je ne pouvais pas, lui disais-je, refuser les invitations, elle
voulut absolument que je le lui prsentasse avec mes autres amis.
D'abord je ne me souciais gures d'introduire mes associs dans la
socit de la baronne; elle voyait du monde, et nous pouvions rencontrer
chez elle quelqu'un qui dcouvrt nos petites spculations. Mais la
baronne insista, et je me rendis, en tmoignant le dsir que _le
gnral_, qui voulait garder une espce d'incognito, ft reu en petit
comit. Il vint donc: la baronne, qui l'avait plac prs d'elle, lui fit
un accueil si distingu, lui parla si long-temps  demi-voix, que je fus
piqu. Pour rompre le tte--tte, j'imaginai d'engager _le gnral_ 
nous chanter quelque chose en s'accompagnant sur le piano. Je savais
fort bien qu'il tait incapable de dchiffrer une note, mais je comptais
sur les instances ordinaires de la compagnie, pour lui donner de
l'occupation au moins pour quelques instants. Mon stratagme ne russit
qu' moiti: le _lieutenant-colonel_, qui tait de la partie, voyant
qu'on pressait vivement _le gnral_, offrit obligeamment de le
remplacer; je le vis en effet se mettre au piano, et chanter quelques
morceaux avec assez de got pour recueillir tous les suffrages, tandis
que j'aurais voulu le voir  tous les diables.

Cette ternelle soire finit pourtant, et chacun se retira, moi roulant
dans ma tte des projets de vengeance contre le rival qui allait
m'enlever, je ne dirai pas l'amour, mais les soins obligeants de la
baronne. Tout proccup de cette ide, je me rendis  mon lever chez _le
gnral_, qui fut assez surpris de me voir de si grand matin. Sais-tu,
me dit-il, sans me laisser le temps d'entamer la conversation, sais-tu,
mon ami, que la baronne est....--Qui vous parle de la baronne?
interrompis-je brusquement, ce n'est pas de ce qu'elle est ou de ce
qu'elle n'est pas, qu'il s'agit ici.--Tant pis, reprit-il, si tu ne me
parles pas d'elle, je n'ai rien  entendre. Et, continuant ainsi
quelque temps  m'intriguer, il finit par me dire que son entretien avec
la baronne n'avait roul que sur moi seul, et qu'il avait tellement
avanc mes affaires qu'il la croyait toute dispose ...  m'pouser.

Je crus d'abord que la tte avait tourn  mon pauvre camarade. Une des
femmes titres les plus riches des Provinces-Unies, pouser un
aventurier dont elle ne connaissait ni la famille, ni la fortune, ni
les antcdents, il y avait l de quoi rendre les plus confiants
incrdules. Devais-je, d'ailleurs, m'engager dans une fourberie qui
devait tt ou tard se dcouvrir et me perdre? N'tais-je pas, enfin,
bien et dment mari  Arras. Ces objections et plusieurs autres, que me
suggrait une sorte de remords de tromper l'excellente femme qui me
comblait d'amitis, n'arrtrent pas un instant mon interlocuteur. Voici
comment il y rpondit:

Tout ce que tu me dis l est fort beau; je suis tout--fait de ton
avis, et pour suivre mon penchant naturel pour la vertu, il ne me manque
que dix mille livres de rente. Mais je ne vois pas la raison de faire
ici le scrupuleux. Que veut la baronne? un mari, et un mari qui lui
convienne. N'es-tu pas ce mari-l? N'es-tu pas dans l'intention d'avoir
pour elle toute sorte d'gards, et de la traiter comme quelqu'un qui
nous est utile, et dont nous n'avons jamais eu  nous plaindre. Tu me
parles d'ingalit de fortune; la baronne n'y tient pas. Il ne te manque
donc pour tre son fait, qu'une seule chose: des titres; eh bien! je
t'en donne... Oui, je t'en donne!... Tu as beau me regarder avec de
grands yeux, coute-moi plutt, et ne fais pas rpter le
commandement.... Tu dois connatre quelque noble de ton pays, de ton
ge.... Tu es ce noble-l, tes parens ont migr; ils sont maintenant 
Hambourg. Toi, tu es rentr en France pour faire racheter par un tiers
la maison paternelle, afin de pouvoir enlever  loisir la vaisselle
plate et mille double louis cachs sous le parquet du salon. Au
commencement de la terreur, la prsence de quelques importuns, la
prcipitation du dpart, qu'un mandat d'amener lanc contre ton pre ne
permettait pas de retarder d'un instant, vous ont empch de reprendre
ce dpt. Arriv dans le pays, dguis en compagnon tanneur, tu as t
dnonc par l'homme mme qui devait te seconder dans ton entreprise,
dcrt d'accusation, poursuivi par les autorits rpublicaines, et tu
tais  la veille de porter ta tte sur l'chafaud, quand je t'ai
retrouv sur une grande route, demi-mort d'inquitude et de besoin.
Ancien ami de ta famille, je t'ai fait obtenir un brevet d'officier de
hussards, sous le nom de Rousseau, en attendant que l'occasion se
prsente d'aller rejoindre tes nobles parents  Hambourg.... La baronne
sait dj tout cela... Oui, tout..., except ton nom, que je ne lui ai
pas dit par forme de discrtion, mais en effet par la raison que je ne
sais pas encore celui que tu prendras. C'est une confidence que je te
rserve  toi-mme.

Ainsi, c'est une affaire faite, te voil gentilhomme, il n'y a pas 
s'en ddire. Ne me parle pas de ta coquine de femme; tu divorces  Arras
sous le nom de Vidocq, et tu te maries  Bruxelles sous celui de comte
de B...... Maintenant, coute-moi bien: jusqu' prsent nos affaires ont
assez bien t; mais tout cela peut changer d'un moment  l'autre. Nous
avons dj trouv quelques commissaires des guerres curieux; nous
pouvons en rencontrer de moins dociles, qui nous coupent les vivres et
nous envoient servir dans la _petite marine_  Toulon. Tu comprends...,
suffit. Ce qui peut t'arriver de plus heureux, c'est de reprendre le sac
et le crucifix  ressorts dans ton ancien rgiment, au risque d'tre
fusill comme dserteur... En te mariant, au contraire, tu t'assures une
belle existence, et tu te mets en position d'tre utile aux amis.
Puisque nous en sommes sur ce chapitre-l, faisons nos petites
conventions: ta femme a cent mille florins de rente, nous sommes trois,
tu nous feras  chacun mille cus de pension, payables d'avance, et je
palperai de plus une prime de trente mille francs, pour avoir fait un
comte du fils d'un boulanger.

J'tais dj branl: cette harangue, dans laquelle _le Gnral_ m'avait
adroitement prsent toutes les difficults de ma position, acheva de
triompher de ma rsistance, qui,  vrai dire, n'tait pas des plus
opinitres. Je consens  tout; on se rend chez la baronne: le comte de
B.... tombe  ses pieds. La scne se joue, et, ce qu'on aura peine 
croire, je me pntre si bien de l'esprit du rle, que je me surprends
un moment, m'y trompant moi-mme; ce qui arrive, dit-on, quelquefois aux
menteurs. La baronne est charme des saillies et des mots de sentiment
que la situation m'inspire. _Le Gnral_ triomphe de mes succs, et tout
le monde est enchant. Il m'chappait bien par-ci par-l quelques
expressions qui sentaient un peu la cantine, mais _le Gnral_ avait eu
soin de prvenir la baronne que les troubles politiques avaient fait
singulirement ngliger mon ducation: elle s'tait contente de cette
explication. Depuis, M. le marchal Suchet ne s'est pas montr plus
difficile lorsque Coignard, lui crivant  M. le _duque_ d'Albufera,
s'excusait sur ce qu'migr fort jeune, il ne pouvait connatre que trs
imparfaitement le franais.

On se met  table: le dner se passe  merveille. Au dessert, la baronne
me dit  l'oreille: Je sais, mon ami, que votre fortune est entre les
mains des jacobins. Cependant vos parents qui sont  Hambourg, peuvent
se trouver dans l'embarras; faites-moi le plaisir de leur adresser une
traite de trois mille florins que mon banquier vous remettra demain
matin. Je commenais des remercments, elle m'interrompit, et quitta la
table pour passer au salon. Je saisis ce moment pour dire au _Gnral_
ce qui venait de m'arriver. Eh! nigaud, me dit-il, crois-tu m'apprendre
quelque chose...? N'est-ce pas moi qui ai souffl  la baronne que tes
parents pouvaient avoir besoin d'argent.... Pour le moment, ces
parents-l, c'est nous.... Nos fonds baissent, et hasarder quelque coup
pour s'en procurer, ce serait risquer de gat de coeur le succs de
notre grande affaire..... Je me charge de ngocier la traite.... En mme
temps, j'ai insinu  la baronne qu'il te fallait quelque argent pour
faire figure avant le mariage, et il est convenu que d'ici  la
crmonie, tu touchera cinq cents florins par mois. Je trouvai
effectivement cette somme le lendemain sur mon secrtaire, ou l'on avait
dpos de plus une toilette en vermeil et quelques bijoux.

Cependant l'extrait de naissance du comte de B....., dont j'avais pris
le nom, et que _le Gnral_ avait voulu faire lever, comptant faire
fabriquer les autres pices, n'arrivait pas. La baronne, dont
l'aveuglement doit paratre inconcevable aux personnes qui ne sont pas
en position de savoir jusqu'o peut aller la crdulit des dupes et
l'audace des fripons, consentit  m'pouser sous le nom de _Rousseau_.
J'avais tous les papiers ncessaires pour en justifier. Il ne me
manquait plus que le consentement de mon pre, et rien n'tait plus
facile que de se le procurer, au moyen de Labbre que, nous avions sous
la main; mais bien que la baronne et consenti  m'pouser sous un nom
qu'elle savait bien n'tre pas le mien, il pouvait lui rpugner d'tre
en quelque sorte complice d'un faux qui n'avait plus pour excuse le
besoin de sauver ma tte. Pendant que nous nous concertions pour sortir
d'embarras, nous apprmes que l'effectif de _l'Arme Roulante_ tait
devenu si considrable dans les pays conquis, que le gouvernement,
ouvrant enfin les yeux, donnait les ordres les plus svres pour la
rpression de ces abus. On mit alors bas les uniformes, croyant n'avoir
plus ainsi rien  craindre; mais les recherches devinrent tellement
actives, que _le Gnral_ dut quitter brusquement la ville pour gagner
Namur, o il croyait tre moins en vue. J'expliquai ce brusque dpart 
la baronne en lui disant que _le Gnral_ tait inquit pour m'avoir
fait obtenir du service sous un nom suppos. Cet incident lui inspira
les plus vives inquitudes pour moi-mme, et je ne pus la tranquilliser
qu'en partant pour Breda, o elle voulut absolument m'accompagner.

Il me sirait mal de jouer la sensiblerie, et ce serait compromettre la
rputation de finesse et de tact qu'on m'accorde assez gnralement, que
d'taler les beaux sentiments. On doit donc me croire lorsque je dclare
que tant de dvoument me toucha. La voix des remords,  laquelle on
n'est jamais entirement sourd  dix-neuf ans, se fit entendre; je vis
l'abme o j'allais entraner l'excellente femme qui s'tait montre si
gnreuse  mon gard; je la vis repoussant bientt avec horreur le
dserteur, le vagabond, le bigame, le faussaire; et cette ide me
dtermina  lui tout avouer. loign de ceux qui m'avaient engag dans
cette intrigue, et qui venaient d'tre arrts  Namur, je m'affermis
dans ma rsolution; un soir, au moment o le souper se terminait, je me
dcidai  rompre la glace. Sans entrer dans le dtail de mes aventures,
je dis  la baronne que des circonstances qu'il m'tait impossible de
lui expliquer m'avaient contraint  paratre  Bruxelles sous les deux
noms qu'elle me connaissait, et qui n'taient pas les miens. J'ajoutai
que des vnements me foraient de quitter les Pays-Bas sans pouvoir
contracter une union qui et fait mon bonheur, mais que je conserverais
ternellement le souvenir des bonts qu'on y avait eues pour moi.

Je parlai long-temps et, l'motion me gagnant je parlai avec une
chaleur, une facilit  laquelle je n'ai pu songer depuis sans en tre
tonn moi-mme: il me semblait que je craignais d'entendre la rponse
de la baronne. Immobile, les joues ples, l'oeil fixe comme une
somnambule, elle m'couta sans m'interrompre; puis, me jetant un regard
d'effroi, elle se leva brusquement, et courut s'enfermer dans sa
chambre; je ne la revis plus. claire par mon aveu, par quelques mots
qui m'taient sans doute chapps dans le trouble du moment, elle avait
reconnu les prils qui la menaaient, et, dans sa juste mfiance,
peut-tre me souponnait-elle plus coupable que je ne l'tais en effet;
peut-tre croyait elle s'tre livre  quelque grand criminel; peut-tre
y avait-il l du sang!... D'un autre ct, si cette complication de
dguisements devait rendre ses apprhensions bien vives, l'aveu spontan
que je venais de lui faire tait aussi bien propre  calmer ses
inquitudes; cette dernire ide domina probablement chez elle, puisque
le lendemain,  mon rveil, l'hte me donna une cassette contenant
quinze mille francs en or, que la baronne lui avait remise pour moi
avant son dpart,  une heure du matin; je l'appris avec plaisir; sa
prsence me pesait. Rien ne me retenant  Breda, je fis faire mes
malles, et quelques heures aprs j'tais sur la route d'Amsterdam.

Je l'ai dit, je le rpte: certaines parties de cette aventure pourront
paratre peu naturelles, et l'on ne manquera pas d'en conclure que tout
est faux; rien n'est cependant plus exact. Les initiales que je donne
suffiront pour mettre sur la voie les personnes qui ont connu Bruxelles
il y a trente ans. Il n'y a d'ailleurs dans tout cela que des situations
communes, telles qu'en offre le plus mince roman. Si je suis entr dans
quelques dtails minutieux, ce n'est donc pas dans l'espoir d'obtenir
des _effets_ de mlodrame, mais avec l'intention de prmunir les
personnes trop confiantes, contre un genre de dception employ plus
frquemment et avec plus de succs qu'on ne pense, dans toutes les
classes de la socit: tel est au reste le but de cet ouvrage. Qu'on le
mdite dans toutes ses parties, et les fonctions de procureur du roi, de
juge, de gendarme et d'agent de police, se trouveront peut-tre un beau
matin des sincures.

Mon sjour  Amsterdam fut trs court: c'tait Paris que je brlais de
voir. Aprs avoir touch le montant de deux traites qui faisaient partie
de l'argent que m'avait laiss la baronne, je me mis en route, et le
deux mars 1796 je fis mon entre dans cette capitale, o mon nom devait
faire un jour quelque bruit. Log rue de l'Echelle, _htel du
Gaillard-Bois_, je m'occupai d'abord de changer mes ducats contre de
l'argent franais, et de vendre une foule de petits bijoux et d'objets
de luxe qui me devenaient inutiles, puisque j'avais l'intention de
m'tablir dans quelque ville des environs, o j'aurais embrass un tat
quelconque: je ne devais pas raliser ce projet. Un soir, un de ces
messieurs qu'on trouve toujours dans les htels pour faire connaissance
avec les voyageurs, me propose de me prsenter dans une maison o l'on
fait la partie. Par dsoeuvrement, je me laissai conduire, confiant
dans mon exprience du _caf Turc_ et du caf de _la Monnaie_; je
m'aperus bientt que les _crocs_ de Bruxelles n'taient que des
apprentis en comparaison des praticiens dont j'avais l'avantage de faire
la partie. Aujourd'hui l'administration des jeux n'a gure pour elle que
_le refait_, et l'immense avantage d'tre toujours au jeu; les chances
sont du reste  peu prs gales. A l'poque dont je parle, au contraire,
la police tolrant ces tripots particuliers nomms _touffoirs_, on ne
se contentait pas de filer la carte ou d'assembler les couleurs, comme y
furent pris, il y a quelque temps, chez M. Lafitte, MM. de S.... fils,
et A. de la Roch....: les habitus avaient entre eux des signaux de
convention tellement combins, qu'il fallait absolument succomber. Deux
sances me dbarrassrent d'une centaine de louis, et j'en eus assez
comme cela: mais il tait crit que l'argent de la baronne me fausserait
bientt compagnie. L'agent du destin fut une fort jolie femme que je
rencontrai dans une table d'hte o je mangeais quelquefois. Rosine,
c'tait son nom, montra d'abord un dsintressement exemplaire. Depuis
un mois j'tais son amant en titre, sans qu'elle m'et rien cot que
des dners, des spectacles, des voitures, des chiffons, des gands, des
rubans, des fleurs, etc., toutes choses qui,  Paris, _ne cotent
rien_,..... quand on ne les paye pas.

Toujours plus pris de Rosine, je ne la quittait pas d'un instant. Un
matin, djenant avec elle, je la trouve soucieuse, je la presse de
questions, elle rsiste, et finit par m'avouer qu'elle tait tourmente
pour quelques bagatelles dues  sa marchande de modes et  son
tapissier; j'offre avec empressement mes services; on refuse avec une
magnanimit remarquable, et je ne peux pas mme obtenir l'adresse des
deux cranciers. Beaucoup d'honntes gens se le seraient tenu pour bien
dit, mais, vritable paladin, je n'eus pas un instant de repos que
Divine, la femme de chambre, ne m'et donn les prcieuses adresses. De
la rue Vivienne, o demeurait Rosine, qui se faisait appeler madame de
Saint-Michel, je cours chez le tapissier, rue de Clry. J'annonce le but
de ma visite; aussitt on m'accable de prvenances, comme c'est l'usage
en pareille circonstance; on me remet le mmoire, et je vois avec
consternation qu'il s'lve  douze cents francs: j'tais cependant trop
avanc pour reculer; je paye. Chez la modiste, mme scne et mme
dnoment,  cent francs prs; il y avait l de quoi refroidir les plus
intrpides: mais les derniers mots n'en taient pas encore dits.
Quelques jours aprs que j'eus sold les cranciers, on m'amena 
acheter pour deux mille francs de bijoux, et les parties de toute espce
n'en allaient pas moins leur train. Je voyais bien confusment mon
argent s'en aller, mais redoutant le moment de la vrification de ma
caisse, je le reculais de jour en jour. J'y procde enfin, et je trouve
qu'en deux mois j'avais dissip la modique somme de quatorze mille
francs. Cette dcouverte me fit faire de srieuses rflexions. Rosine
s'aperut aussitt de ma proccupation. Elle devina que mes finances
taient  la baisse; les femmes ont  cet gard un tact qui les trompe
rarement. Sans me tmoigner prcisment de la froideur, elle me montra
plus de rserve; et comme je lui en manifestais mon tonnement, elle me
rpondit avec une brusquerie marque que des affaires particulires lui
donnaient de l'humeur. Le pige tait l, mais j'avais t trop bien
puni de mon intervention dans ses _affaires_, pour m'en mler encore; et
je me retranchai dans un air affect, en l'engageant  prendre patience.
Elle n'en devint que plus maussade. Quelques jours se passrent en
bouderie; enfin la bombe clata.

A la suite d'une discussion fort insignifiante, elle me dit du ton le
plus impertinent qu'elle n'aimait pas  tre contrarie, et que ceux
qui ne s'arrangeaient pas de sa manire d'tre pouvaient rester chez
eux. C'tait parler, et j'eus la faiblesse de ne pas vouloir entendre.
De nouveaux cadeaux me rendirent pour quelques jours une tendresse sur
laquelle je ne devais cependant plus m'abuser. Alors, connaissant tout
le parti qu'on pouvait tirer de mon aveugle engouement, Rosine revint
bientt  la charge pour le montant d'une lettre de change de deux mille
francs, qu'elle devait acquitter sous peine d'tre condamne par corps.
Rosine en prison! cette ide m'tait insupportable, et j'allais encore
m'excuter, lorsque le hasard me fit tomber entre les mains une lettre
qui me dessilla les yeux.

Elle tait de l'_ami de coeur_ de Rosine: de Versailles, o il tait
confin, cet intressant personnage demandait quand le _niais_ serait 
sec, afin de pouvoir reparatre sur la scne. C'tait entre les mains
du portier de Rosine que j'avais intercept cette agrable missive. Je
monte chez la perfide, elle tait sortie; furieux et humili tout  la
fois, je ne pus me contenir. Je me trouvais dans la chambre  coucher:
d'un coup de pied je renverse un guridon couvert de porcelaine, et la
glace d'une psych vole en clats. Divine, la femme de chambre, qui ne
m'avait pas perdu de vue, se jette alors  mes genoux, et me supplie
d'interrompre une expdition qui pouvait me coter cher; je la regarde,
j'hsite, et un reste de bon sens me fait concevoir qu'elle pouvait bien
avoir raison. Je la presse de questions; cette pauvre fille, que j'avais
toujours trouve douce et bonne, m'explique toute la conduite de sa
matresse. Il est d'autant plus opportun de mentionner son rcit, que
les mmes faits se reproduisent journellement  Paris.

Lorsque Rosine me rencontra, elle tait depuis deux mois sans
_personne_; me croyant fort bien, d'aprs les dpenses qu'elle me voyait
faire, elle conut le projet de profiter de la circonstance; et son
_amant_, celui dont j'avais surpris la lettre, avait consenti  aller
habiter Versailles jusqu' ce qu'on en et fini avec mon argent. C'tait
au nom de cet _amant_ qu'on poursuivait pour la lettre de change que
j'avais gnreusement acquitte; et les crances de la modiste et du
marchand de meubles taient galement simules.

Comme tout en pestant contre ma sottise, je m'tonnais de ne pas voir
rentrer l'honnte personne qui m'avait si bien trill, Divine me dit
qu'il tait probable que la portire l'avait fait avertir que j'avais
saisi sa lettre, et qu'elle ne reparatrait pas de sitt. Cette
conjecture se trouva vraie. En apprenant la catastrophe qui l'empchait
de me tirer jusqu' la dernire plume de l'aile, Rosine tait partie en
fiacre pour Versailles: on sait qui elle y allait rejoindre. Les
chiffons qu'elle laissait dans son appartement garni ne valaient pas les
deux mois de loyer qu'elle devait au propritaire, qui, lorsque je
voulus sortir, me fora de payer les porcelaines et la psych sur
laquelle j'avais pass ma premire fureur.

De si rudes atteintes avaient furieusement corn mes finances dj trop
dlabres. Quatorze cents francs!!! voil tout ce qui me restait des
ducats de la baronne. Je pris en horreur la capitale, qui m'avait t si
funeste, et je rsolus de regagner Lille, o, connaissant les localits,
je pourrais du moins trouver des ressources que j'eusse cherches
vainement  Paris.




CHAPITRE IV.

     Les Bohmiens.--Une foire Flamande.--Retour  Lille.--Encore une
     connaissance.--L'OEil de boeuf.--Jugement correctionnel.--La
     tour Saint-Pierre.--Les dtenus.--Un faux.


Comme place de guerre et comme ville frontire, Lille offrait de grands
avantages  tous ceux qui, comme moi, taient  peu prs certains d'y
retrouver des connaissances utiles, soit parmi les militaires de la
garnison, soit parmi cette classe d'hommes qui, un pied en France, un
pied en Belgique, n'ont rellement de domicile dans aucun des deux pays:
je comptais un peu sur tout cela pour me tirer d'affaire, et mon espoir
ne fut pas tromp. Dans le 13e Chasseurs (bis), je reconnus plusieurs
officiers du 10e, et entre autres un lieutenant nomm Villedieu,
qu'on verra reparatre plus tard sur la scne. Tous ces gens-l ne
m'avaient connu au rgiment que sous un de ces noms de guerre, comme on
avait l'habitude d'en prendre  cette poque, et ils ne furent nullement
tonns de me voir porter le nom de Rousseau. Je passais les journes
avec eux au caf ou  la salle d'armes; mais tout cela n'tait pas fort
lucratif, et je me voyais encore sur le point de manquer absolument
d'argent. Sur ces entrefaites, un habitu du caf, qu'on nommait le
_Rentier_,  cause de sa vie rgulire, et qui m'avait fait plusieurs
fois des politesses dont il tait fort avare avec tout le monde, me
parla avec intrt de mes affaires, et me proposa de voyager avec lui.

Voyager, c'tait fort bien; mais en quelle qualit? Je n'tais plus
d'ge  m'engager comme paillasse ou comme valet-de-chambre des singes
et des ours, et personne ne se ft, sans doute, avis de me le proposer:
toutefois il tait bon de savoir  quoi s'en tenir. Je questionnai
modestement mon nouveau protecteur sur les fonctions que j'aurais 
remplir prs de lui. Je suis mdecin ambulant, me dit cet homme, dont
les favoris pais et le teint basan lui donnaient une physionomie
singulire: Je traite les maladies secrtes, au moyen d'une recette
infaillible. Je me charge aussi de la cure des animaux; et, tout
rcemment, j'ai guri les chevaux d'un escadron du 13e chasseurs, que
le vtrinaire du rgiment avait abandonns. Allons! me dis-je, encore
un empirique.... Mais il n'y a pas  reculer. Nous convenons de partir
le lendemain, et de nous trouver  cinq heures du matin  l'ouverture de
la porte de Paris.

Je fus exact au rendez-vous. Mon homme, qui s'y trouvait galement,
voyant ma malle, porte par un commissionnaire, me dit qu'il tait
inutile de la prendre, attendu que nous ne serions que trois jours
partis, et que nous devions faire la route  pied. Sur cette
observation, je renvoyai mes effets  l'auberge, et nous commenmes 
marcher assez vite, ayant, me dit mon guide, cinq lieues  faire avant
midi. Nous arrivmes en effet pour cette heure dans une ferme isole, o
il fut reu  bras ouverts, et salu du nom de Caron, que je ne lui
connaissais pas, l'ayant entendu toujours appeler Christian. Aprs
quelques mots changs, le matre de la maison passa dans sa chambre,
et reparut avec deux ou trois sacs d'cus de six francs, qu'il tala
sur la table: mon patron les prend, les examine les uns aprs les autres
avec une attention qui me parat affecte, en met  part cent cinquante,
et compte pareille somme au fermier, en diverses monnaies, plus une
prime de six couronnes. Je ne comprenais rien  cette opration; elle se
ngociait d'ailleurs dans un patois flamand que je n'entendais
qu'imparfaitement. Je fus donc fort tonn quand, sortis de la ferme, o
Christian avait annonc qu'il reviendrait bientt, il me donna trois
couronnes, en me disant que je devais avoir part aux bnfices. Je ne
voyais pas trop o pouvait tre le bnfice, et je lui en fis
l'observation. C'est mon secret, me rpondit-il d'un air mystrieux: tu
le sauras plus tard, si je suis content de toi. Comme je lui fis
remarquer qu'il tait bien assur de ma discrtion, puisque je ne savais
rien, si ce n'est qu'il changeait des cus contre d'autre monnaie, il me
dit que c'tait prcisment l ce qu'il fallait taire, pour viter la
concurrence: je me le tins pour dit, et pris l'argent sans trop savoir
comment tout cela tournerait.

Pendant quatre jours, nous fmes de semblables excursions dans diverses
fermes, et chaque soir je touchais deux ou trois couronnes. Christian,
qu'on n'appelait que Caron, tait fort connu dans cette partie du
Brabant; mais seulement comme mdecin: car, bien qu'il continut partout
ses oprations de change, on n'entamait jamais la conversation qu'en
parlant de maladies d'hommes ou d'animaux. J'entrevoyais de plus qu'il
avait la rputation de lever les _sorts_ jets sur les bestiaux. Une
proposition qu'il me fit au moment d'entrer dans le village de Wervique
et d m'initier aux secrets de sa magie. Puis-je compter sur toi, me
dit-il, en s'arrtant tout  coup?--Sans doute, lui dis-je;.... mais
encore faudrait-il savoir de quoi il s'agit?...--coute et regarde....

Il prit alors, dans une espce de gibecire, quatre paquets carrs,
comme en disposent les pharmaciens, et paraissant contenir quelque
spcifique; puis il me dit: Tu vois ces quatre fermes, situes 
quelque distance l'une de l'autre; tu vas t'y introduire par les
derrires, en ayant soin que personne ne t'aperoive;.... tu gagneras
l'table ou l'curie, et tu jetteras dans la mangeoire la poudre de
chaque paquet.... Surtout, prends bien garde qu'on ne te voie.... Je me
charge du reste. Je fis des objections: on pouvait me surprendre au
moment o j'escaladerais la clture, m'arrter, me faire des questions
fort embarrassantes. Je refusai net, malgr la perspective des
couronnes; toute l'loquence de Christian choua contre ma rsolution.
Je lui dis mme que je le quittais  l'instant,  moins qu'il ne
m'apprt son tat rel; et le mystre de ce change d'argent, qui me
paraissait furieusement suspect. Cette dclaration parut l'embarrasser,
et, comme on le verra bientt, il songea  se tirer d'affaire, en me
faisant une demi-confidence.

Mon pays, dit-il, rpondant  ma dernire question,... je n'en ai
point.... Ma mre, qui fut pendue l'anne dernire  Tmeswar, faisait
partie d'une bande de Bohmiens qui couraient les frontires de la
Hongrie et du Bannat, lorsque je vins au monde, dans un village des
monts Carpaths.... Je dis Bohmiens pour te faire comprendre, car ce nom
n'est pas le ntre: entre nous, on s'appelle les _Romamichels_, dans un
argot qu'il nous est dfendu d'apprendre  qui que ce soit; il nous est
galement interdit de voyager isolment, aussi ne nous voit-on que par
troupes de quinze  vingt. Nous avons long-temps exploit la France,
pour lever les _sorts_ et les _malfices_; mais le mtier s'y gte
aujourd'hui. Le paysan est devenu trop fin; nous nous sommes rejets sur
la Flandre; on y est moins esprit-fort, et la diversit des monnaies
nous laisse plus beau jeu pour exercer notre industrie.... Pour moi,
j'tais dtach depuis trois mois  Bruxelles pour des affaires
particulires; mais j'ai termin tout; dans trois jours, je rejoins la
troupe  la foire de Malines.... C'est  toi de voir si tu veux m'y
accompagner?.... Tu peux nous tre utile.... Mais plus d'enfantillage,
au moins!!!!

Moiti embarras de savoir o donner de la tte, moiti curiosit de
pousser jusqu'au bout l'aventure, je consentis  suivre Christian, ne
sachant toutefois pas trop  quoi je pouvais lui tre utile. Le
troisime jour, nous arrivmes  Malines, d'o il m'avait annonc que
nous reviendrions  Bruxelles. Aprs avoir travers la ville, nous nous
arrtons dans le faubourg de Louvain, devant une maison de l'aspect le
plus misrable; les murailles noircies taient sillonnes de profondes
lzardes, et de nombreux bouchons de paille remplaaient aux fentres
les carreaux casss. Il tait minuit; j'eus le temps de faire mes
observations  la clart de la lune, car il se passa prs d'une
demi-heure avant qu'une des plus horribles vieilles que j'aie jamais
rencontres vnt ouvrir. On nous introduisit alors dans une vaste salle,
o trente individus des deux sexes fumaient et buvaient ple-mle,
confondus dans des attitudes sinistres ou licencieuses. Sous leurs
sarreaux bleus, tatous de broderies rouges, les hommes portaient ces
vestes de velours azur charges de boutons d'argent qu'on voit aux
muletiers andalous; les vtements des femmes taient tous de couleur
clatante: il y avait l des figures atroces, et cependant on tait en
fte. Le son monotone d'un tambour de basque, ml aux hurlements de
deux chiens attachs aux pieds d'une table, accompagnaient des chants
bizarres, qu'on et pris pour une psalmodie funbre. La fume de tabac
et de bois qui remplissait cet antre, permettait  peine enfin,
d'apercevoir, au milieu de la pice une femme qui, coiffe d'un turban
carlate, excutait une danse sauvage, en prenant les postures les plus
lascives.

A notre aspect, la fte s'interrompit. Les hommes vinrent prendre la
main de Christian, les femmes l'embrassrent; puis tous les yeux se
tournrent vers moi, qui me trouvais assez embarrass de ma personne. On
m'avait fait sur les Bohmiens une foule d'histoires qui ne me
rassuraient nullement. Ils pouvaient prendre de l'ombrage de mes
scrupules, et m'expdier, sans que l'on pt jamais deviner o j'tais
pass, puisque personne ne devait me savoir dans ce repaire. Mes
inquitudes devinrent mme assez vives pour frapper Christian, qui crut
beaucoup me rassurer en me disant que nous nous trouvions chez la
_Duchesse_ (titre qui rpond  celui de _Mre_ pour les compagnons du
devoir), et que nous tions parfaitement en sret. L'apptit me dcida
toutefois  prendre ma part du banquet. La cruche de genivre se remplit
mme et se vida si frquemment, que je sentis le besoin de gagner mon
lit. Au premier mot que j'en dis  Christian, il me conduisit dans une
pice voisine, o dormaient dj, dans la paille frache, quelques-uns
des Bohmiens. Il ne m'appartenait pas de faire le difficile; je ne pus
cependant m'empcher de demander  mon patron, pourquoi, lui, que
j'avais toujours vu prendre de bons gtes, choisissait un aussi mauvais
coucher? Il me rpondit que dans toutes les villes o se trouvait une
maison de _Romamichels_, on tait tenu d'y loger, sous peine d'tre
considr comme faux-frre, et puni comme tel par le conseil de la
tribu. Les femmes, les enfants, partagrent du reste eux-mmes cette
couche militaire; et le sommeil qui s'empara bientt d'eux annonait
qu'elle leur tait familire.

Au point du jour, tout le monde fut debout; il se fit une toilette
gnrale. Sans leurs traits prononcs, sans ces cheveux noirs comme le
jais, sans cette peau huileuse et cuivre, j'aurais eu peine 
reconnatre mes compagnons de la veille. Les hommes, vtus en riches
maquignons hollandais, avaient pour ceinture des sacoches de cuir, comme
en portent les habitus du march de Poissy. Les femmes, couvertes de
bijoux d'or et d'argent, prenaient le costume des paysannes de la
Zlande. Les enfants mme, que j'avais trouvs couverts de haillons,
taient proprement habills, et se composaient une nouvelle physionomie.
Tous sortirent bientt de la maison, et prirent des directions
diffrentes, pour ne pas arriver ensemble sur la place du march, o
commenaient  se rendre en foule les gens des campagnes voisines.
Christian voyant que je m'apprtais  le suivre, me dit qu'il n'avait
pas besoin de moi de toute la journe; que je pouvais aller o bon me
semblerait, jusqu'au soir o nous devions nous revoir chez la
_Duchesse_. Il me mit ensuite quelques couronnes dans la main, et
disparut.

Comme dans la conversation de la veille il m'avait dit que je n'tais
pas encore tenu de loger avec la troupe, je commenai par retenir un lit
dans une auberge. Puis, ne sachant comment tuer le temps, je me rendis
au champ de foire: j'y avais fait  peine quatre tours, que je m'y
rencontrai nez  nez avec un ancien officier des bataillons
rquisitionnaires, nomm Malgaret, que j'avais connu  Bruxelles,
faisant, au _Caf Turc_, des parties assez suspectes. Aprs les premiers
compliments, il me questionna sur les motifs de mon sjour  Malines. Je
lui fis une histoire; il m'en fit une autre sur les causes de son
voyage; et nous voil contents tous deux, chacun croyant avoir tromp
l'autre. Aprs avoir pris quelques rafrachissements, nous revnmes sur
le champ de foire, et dans tous les endroits o il y avait foule, je
rencontrais quelques-uns des pensionnaires de la _Duchesse_. Ayant dit a
mon compagnon que je ne connaissais personne  Malines, je tournai la
tte pour n'tre pas reconnu par eux; je ne me souciais pas trop
d'ailleurs d'avouer que j'avais de pareilles connaissances, mais j'avais
affaire  un compre trop rus pour prendre le change. Voil, me
dit-il, en m'examinant avec intention, voil des gens qui vous regardent
bien attentivement.... Les connatriez-vous, par hasard?... Sans
tourner la tte, je rpondis que je ne les avais jamais vus, et que je
ne savais pas mme ce qu'ils pouvaient tre. Ce qu'ils sont, reprit mon
compagnon, je vais vous le dire;... en supposant que vous l'ignoriez....
Ce sont des voleurs!--Des voleurs! repris-je.... Qu'en
savez-vous?...--Ce que vous en allez savoir vous-mme tout  l'heure, si
vous voulez me suivre, car il y a gros  parier que nous n'irons pas
bien loin sans les voir _travailler_.... Eh, voyez plutt!

Levant les yeux vers le groupe form devant une mnagerie, j'aperus en
effet bien distinctement un des faux maquignons enlever la bourse d'un
gros nourrisseur de bestiaux, que nous vmes un instant aprs la
chercher dans toutes ses poches de la meilleure foi du monde; le
Bohmien entra ensuite dans une boutique de bijoutier, o se trouvaient
dj deux des Zlandaises de contrebande, et mon compagnon m'assura
qu'il n'en sortirait qu'aprs avoir escamot quelqu'un des bijoux qu'il
faisait taler devant lui. Nous quittmes alors notre poste
d'observation, pour aller dner ensemble. Vers la fin du repas, voyant
mon convive dispos  jaser, je le pressai de m'apprendre au juste quels
taient les gens qu'il m'avait signals, l'assurant que, malgr les
apparences, je ne les connaissais que trs imparfaitement. Il se dcida
enfin  parler, et voici comment il s'expliqua:

C'est dans la prison (Rasphuys) de Gand, o je passai six mois, il y a
quelques annes,  la suite d'une partie dans laquelle il se trouva des
dez pips, que j'ai connu deux hommes de la bande que je viens de
retrouver  Malines; nous tions de la mme chambre. Comme je me
faisais passer pour un voleur consomm, ils me racontaient sans dfiance
leurs tours de passe-passe et me donnaient mme tous les dtails
possibles sur leur singulire existence. Ces gens-l viennent des
campagnes de la Moldavie, o cent cinquante mille des leurs vgtent,
comme les Juifs en Pologne, sans pouvoir occuper d'autre office que
celui de bourreau. Leur nom change avec les contres qu'ils parcourent:
ce sont les _Ziguiners_ de l'Allemagne, les _Gypsies_ de l'Angleterre,
les _Zingari_ de l'Italie, les _Gitanos_ de l'Espagne, les _Bohmiens_
de la France et de la Belgique; ils courent ainsi toute l'Europe,
exerant les mtiers les plus abjects ou les plus dangereux. On les voit
tondre les chiens, dire la bonne aventure, raccommoder la faence,
tamer le cuivre, faire une musique dtestable  la porte des tavernes,
spculer sur les peaux de lapin, et changer les pices de monnaie
trangre qui se trouvent dtournes de leur circulation habituelle.

Ils vendent aussi des spcifiques contre les maladies des bestiaux, et
pour activer le dbit, ils envoient  l'avance dans les fermes des
affids qui, sous prtexte de faire des achats, s'introduisent dans les
tables, et jettent dans la mangeoire des drogues qui rendent les
animaux malades. Ils se prsentent alors; on les reoit  bras ouverts:
connaissant la nature du mal, ils le neutralisent aisment, et le
cultivateur ne sait comment leur tmoigner sa reconnaissance. Ce n'est
pas tout encore: avant de quitter la ferme, ils s'informent si le patron
n'aurait pas des couronnes de telle ou telle anne,  telle ou telle
empreinte, promettant de les acheter avec prime. Le campagnard
intress, comme tous ceux qui ne trouvent que rarement et difficilement
l'occasion de gagner de l'argent, le campagnard s'empresse d'taler ses
espces, dont ils trouvent toujours moyen d'escamoter une partie. Ce
qu'il y a d'incroyable, c'est qu'on les a vus rpter impunment
plusieurs fois un pareil mange dans la mme maison. Enfin, et c'est ce
qu'il y a de plus scabreux dans leur affaire, ils profitent de ces
circonstances et de la connaissance des localits, pour indiquer aux
_chauffeurs_ les fermes isoles o il y a de l'argent, et les moyens de
s'y introduire; il est inutile de vous dire qu'ils ont ensuite part au
gteau.

Malgaret me donna encore sur les Bohmiens beaucoup de dtails, qui me
dterminrent  quitter immdiatement une aussi dangereuse socit.

Il parlait encore en regardant de temps en temps dans la rue, par la
fentre prs de laquelle nous dnions; tout  coup je l'entendis
s'crier: Parbleu voil mon homme du _Rasphuys_ deGand!!!.... Je
regarde  mon tour,.... c'tait Christian, marchant fort vite et d'un
air trs affair. Je ne pus retenir une exclamation. Malgaret, profitant
de l'espce de trouble o m'avaient jet ses rvlations, n'eut pas de
peine  me faire raconter comment je m'tais li avec les Bohmiens. Me
voyant bien dtermin  leur fausser compagnie, il me proposa de
l'accompagner  Courtrai, o il avait, disait-il,  faire _quelques
bonnes parties_. Aprs avoir retir de mon auberge le peu d'effets que
j'y avais apports de chez _la Duchesse_, je me mis en route avec mon
nouvel associ, mais nous ne trouvmes pas  Courtrai les _paroissiens_
que Malgaret y comptait rencontrer, et au lieu de leur argent, ce fut le
ntre qui sauta. Dsesprant de les voir paratre, nous revnmes 
Lille. Je possdais encore une centaine de francs; Malgaret les joua
pour notre compte, et les perdit avec ce qui lui restait; j'ai su depuis
qu'il s'tait entendu pour me dpouiller, avec celui qui jouait contre
lui.

Dans cette extrmit, j'eus recours  mes connaissances: quelques
matres d'armes, auxquels je dis un mot de la position o je me
trouvais, donnrent  mon bnfice un assaut qui me fournit une centaine
d'cus. Muni de cette somme, qui me mettait pour quelque temps  l'abri
du besoin, je recommenai  courir les lieux publics, les bals. Ce fut
alors que je formai une liaison dont les circonstances et les suites ont
dcid du sort de ma vie tout entire. Rien de plus simple que le
commencement de cet important pisode de mon histoire. Je rencontre au
_bal de la Montagne_ une femme galante, avec laquelle je me trouve
bientt au mieux; Francine, c'tait son nom, paraissait m'tre fort
attache, elle me faisait  chaque instant des protestations de
fidlit, ce qui ne l'empchait pas de recevoir quelquefois en cachette
un capitaine du gnie.

Je les surprends un jour, soupant tte  tte chez un traiteur de la
place Riourt: transport de rage, je tombe  grands coups de poing sur
le couple stupfait. Francine, tout chevele, prend la fuite, mais son
partner reste sur la place: plainte en voies de fait; on m'arrte, on me
conduit  la prison du _Petit Htel_. Pendant que mon affaire
s'instruit, je reois la visite de quantit de femmes de ma
connaissance, qui se font un devoir de me porter des consolations.
Francine l'apprend, sa jalousie s'veille, elle congdie le dsastreux
capitaine, se dsiste de la plainte qu'elle avait d'abord dpose en
mme temps que lui, et me fait supplier de la recevoir; j'eus la
faiblesse d'y consentir. Les juges ont connaissance de ce fait, qu'on
envenime, en prsentant la dconfiture du capitaine comme un guet--pens
concert entre moi et Francine; le jour du jugement arrive, et je suis
condamn  trois mois de prison.

Du _Petit Htel_ on me transfra  la tour _Saint-Pierre_, o j'obtins
une chambre particulire qu'on appelait _l'OEil de Boeuf_. Francine
m'y tenait compagnie une partie de la journe, et le reste du temps se
passait avec les autres dtenus. Parmi eux se trouvaient deux anciens
sergents-majors, Grouard et Herbaux, ce dernier fils d'un bottier de
Lille, tous deux condamns pour faux, et un cultivateur nomm Boitel,
condamn  six annes de rclusion pour vol de crales: ce dernier,
pre d'une nombreuse famille, se lamentait continuellement d'tre
enlev, disait-il,  l'exploitation d'un petit bien que lui seul pouvait
faire valoir avantageusement. Malgr le dlit dont il s'tait rendu
coupable, on s'intressait  lui ou plutt  ses enfants, et plusieurs
habitants de sa commune avaient prsent en sa faveur des demandes de
commutation qui taient demeures sans rsultat; le malheureux se
dsesprait, rptant souvent qu'il donnerait telle o telle somme pour
acheter sa libert. Grouard et Herbaux, qui restaient  la _Tour
Saint-Pierre_, en attendant le dpart de la chane, imaginrent alors
d'obtenir sa grce, au Moyen d'un mmoire qu'ils rdigrent en commun,
ou plutt ils combinrent de longue main le plan qui devait m'tre si
funeste.

Bientt Grouard se plaignit de ne pas pouvoir travailler tranquillement,
au milieu du brouhaha d'une salle qu'il partageait avec dix-huit ou
vingt dtenus qui chantaient, bavardaient ou se querellaient toute la
journe. Boitel, qui m'avait rendu quelques petits services, me pria de
prter ma chambre aux rdacteurs, et je consentis, quoique avec
rpugnance,  les y laisser quatre heures par jour. Ds le lendemain on
s'y installa, et le concierge s'y introduisit plusieurs fois lui-mme en
secret. Ces alles et venues, le mystre dont on s'entourait, eussent
veill les soupons d'un homme familiaris avec les intrigues de
prison; mais, tranger  toutes ces menes, occup  me divertir  la
cantine avec les amis qui venaient me visiter, je m'occupais assez peu
de ce qu'on faisait, ou de ce qu'on ne faisait pas  _l'OEil de
Boeuf_.

Au bout de huit jours, on me remercia de mon obligeance, en m'annonant
que le Mmoire tait achev, et qu'on avait l'espoir bien fond
d'obtenir la grce du ptitionnaire, sans envoyer les pices  Paris,
attendu qu'on se mnageait de puissantes protections auprs du
reprsentant du peuple en mission  Lille. Tout cela ne me paraissait
pas fort clair, mais je n'y fis pas grande attention, en songeant que
n'tant pour rien dans l'affaire, je n'avais aucune raison de m'en
inquiter; elle prenait cependant une tournure qui et d triompher de
mon insouciance; quarante-huit heures s'taient  peine coules depuis
l'achvement du Mmoire, que deux frres de Boitel, arrivs tout exprs
du pays, vinrent dner avec lui  la table du concierge. A la fin du
repas, une ordonnance arrive et remet un paquet au concierge, qui
l'ouvre et s'crie: Bonne nouvelle, ma foi!... c'est l'ordre de mise en
libert de Boitel. A ces mots, on se lve en tumulte, on s'embrasse, on
examine l'ordre, on se flicite, et Boitel, _qui avait fait partir ses
effets la veille_, quitte immdiatement la prison sans faire ses adieux
 aucun des dtenus.

Le lendemain, vers dix heures du matin, l'inspecteur des prisons vient
visiter sa maison; le concierge lui montre l'ordre de mise en libert de
Boitel; il ne fait qu'y jeter un coup d'oeil, dit que l'ordre est
faux, et s'oppose  l'largissement du prisonnier, jusqu' ce qu'il en
ait t rfr  l'autorit. Le concierge annonce alors que Boitel est
sorti de la veille. L'inspecteur lui tmoigne son tonnement de ce qu'il
se soit laiss abuser par un ordre revtu de signatures qui lui sont
inconnues, et finit par le consigner: il part ensuite avec l'ordre, et
acquiert bientt la certitude, qu'indpendamment de la fausset des
signatures, il prsente des omissions et des erreurs de formule de
nature  frapper la personne la moins familire avec ces sortes de
pices.

On sut bientt dans la prison que l'inspecteur avait consign le
concierge, pour avoir laiss sortir Boitel sur un faux ordre, et je
commenais alors  souponner la vrit. Je voulus obliger Grouard et
Herbaux  me la dire tout entire, entrevoyant confusment que cette
affaire pouvait me compromettre; ils me jurrent leurs grands dieux,
qu'ils n'avaient fait rien autre chose que de rdiger le Mmoire, et
qu'ils taient eux-mmes tonns d'un succs si prompt. Je n'en crus pas
un mot, mais n'ayant pas de preuves  opposer  ce qu'ils avanaient, il
ne me restait qu' attendre l'vnement. Le lendemain je fus mand au
greffe: aux questions du juge d'instruction, je rpondis que je ne
savais rien touchant la confection du faux ordre, et que j'avais
seulement prt ma chambre, comme le seul endroit tranquille de la
prison, pour prparer le Mmoire justificatif. J'ajoutai que tous ces
dtails pouvaient tre attests par le concierge, qui venait frquemment
dans cette pice pendant le travail, paraissant s'intresser beaucoup 
Boitel. Grouard et Herbaux furent galement interrogs, puis mis au
secret; pour moi je conservai ma chambre. A peine y tais-je entr, que
le camarade de lit de Boitel vint me trouver, et me dclara toute
l'intrigue, que je ne faisais encore que souponner.

Grouard entendant Boitel rpter  chaque instant qu'il donnerait
volontiers cent cus pour obtenir sa libert, s'tait concert avec
Herbaux sur les moyens de le faire sortir de prison, et ils n'avaient
pas trouv de moyen plus simple que de fabriquer un faux ordre. Boitel
fut mis, comme on le pense bien, dans la confidence; seulement on lui
dit que comme il y avait plusieurs personnes  gagner, il donnerait
quatre cents francs. Ce fut alors qu'on me pria de prter ma chambre,
qui tait indispensable pour confectionner le faux ordre, sans tre
aperu des autres dtenus; le concierge tait du reste dans la
confidence,  en juger par ses visites frquentes, et par les
circonstances qui avaient prcd et suivi la sortie de Boitel. L'ordre
avait t apport par un ami d'Herbaux, nomm Stofflet. Il paraissait,
au surplus, que pour dcider Boitel  donner les quatre cents francs,
les faiseurs lui avaient persuad qu'ils partageraient avec moi, quoique
je n'eusse rendu d'autre service que de prter ma chambre.

Instruit de toute la mene, je voulus d'abord dcider celui qui me
donnait ces dtails,  faire sa dclaration, mais il s'y refusa
obstinment, en disant qu'il ne voulait pas rvler  la justice un
secret confi sous serment, et qu'il ne se souciait pas d'ailleurs de se
faire assommer tt ou tard par les dtenus, pour avoir _mang le
morceau_ (rvl). Il me dissuada mme de rien dcouvrir au jug
d'instruction, en m'assurant que je ne courais pas le moindre danger.
Cependant on venait d'arrter Boitel dans son pays; ramen  Lille, et
mis au secret, il nomma comme ayant concouru  son vasion, Grouard,
Herbaux, Stofflet et Vidocq. Sur ses aveux nous fmes interrogs  notre
tour, et, fort des consultations de prison, je persistai dans mes
premires dclarations, tandis que j'eusse pu me tirer  l'instant
d'affaire en dposant de tout ce que m'avait appris le camarade de lit
de Boitel; j'tais mme tellement convaincu qu'il ne pouvait s'lever
contre moi aucune charge srieuse, que je restai atterr, lorsque,
voulant sortir  l'expiration de mes trois mois, je me vis crou comme
prvenu de _complicit de faux en critures authentiques et publiques_.




CHAPITRE V.

     Trois vasions.--Les _Chauffeurs_.--Le
     suicide.--L'interrogatoire.--Vidocq est accus d'assassinat.--On le
     renvoie de la plainte.--Nouvelle vasion.--Dpart pour
     Ostende.--Les contrebandiers.--Vidocq est repris.


Je commenai alors  souponner que toute cette affaire pourrait mal
tourner pour moi; mais une rtractation qu'il m'tait impossible
d'appuyer d'aucunes preuves devait m'tre plus dangereuse que le
silence, il tait d'ailleurs trop tard pour songer  le rompre. Toutes
ces ides m'agitrent si vivement, que j'en fis une maladie pendant
laquelle Francine me prodigua toute sorte de soins. A peine fus-je
convalescent, que ne pouvant supporter plus long-temps l'tat
d'incertitude o j'tais sur l'issue de mon affaire, je rsolus de
m'vader, et de m'vader par la porte, bien que cela dt paratre assez
difficile. Quelques observations particulires me dterminrent 
choisir cette voie de prfrence  toute autre. Le guichetier de la
_Tour St.-Pierre_ tait un forat du bagne de Brest, condamn 
perptuit. Lors de la rvision des condamnations, d'aprs le Code de
1791, il avait obtenu une commutation en six annes de rclusion dans
les prisons de Lille, o il se rendit utile au concierge. Celui-ci,
persuad qu'un homme qui avait pass quatre ans au bagne, tait un aigle
en fait de surveillance, puisqu'il devait connatre  peu prs tous les
moyens d'vasion, le promut aux fonctions de guichetier, qu'il croyait
ne pas pouvoir mieux confier. C'tait cependant sur l'ineptie de ce
prodige de finesse que je comptais pour russir dans mon projet, et il
me paraissait d'autant plus facile  tromper, qu'il tait plus confiant
dans sa perspicacit. Je comptais, en un mot, passer devant lui sous
l'uniforme d'un officier suprieur charg de visiter deux fois par
semaine la _Tour Saint-Pierre_, qui servait aussi de prison militaire.

Francine, que je voyais presque tous les jours, me fit faire les habits
ncessaires, qu'elle m'apporta dans son manchon. Je les essayai
aussitt, ils m'allaient  merveille; quelques dtenus qui me virent
sous ce costume assurrent qu'il tait impossible de ne pas s'y
mprendre. Je me trouvais, il est vrai, de la mme taille que l'officier
dont j'allais jouer le rle, et le grime me vieillissait de vingt-cinq
ans. Au bout de quelques jours, il vient faire sa ronde ordinaire.
Pendant qu'un de mes amis l'occupe, sous prtexte d'examiner les
aliments, je me travestis  la hte, et me prsente  la porte: le
guichetier me tire son bonnet, m'ouvre, et me voil dans la rue. Je
cours chez une amie de Francine, o je devais me rendre dans le cas o
je parviendrais  m'vader, et bientt elle-mme vient m'y joindre.

J'tais l fort en sret si j'eusse pu me rsoudre  m'y tenir cach,
mais comment subir un esclavage presque aussi dur que celui de la _Tour
Saint-Pierre_. Depuis trois mois que j'tais enferm entre quatre
murailles, il me tardait de dpenser une activit si long-temps
comprime. J'annonai l'intention de sortir, et comme chez moi une
volont de fer tait toujours l'auxiliaire des fantaisies les plus
bizarres, je sortis. Une premire excursion me russit. Le lendemain, au
moment o je traversais la rue crmoise, un sergent de ville nomm
Louis, qui avait eu l'occasion de me voir pendant ma dtention, vint 
ma rencontre, et me demanda si j'tais libre. Il passait pour une
mauvaise pratique; d'un geste il pouvait d'ailleurs runir vingt
personnes.... Je lui dis que j'tais dispos  le suivre, en le priant
de me laisser dire adieu  ma matresse, qui se trouvait dans une maison
rue de l'Hpital; il y consent, et nous trouvons en effet Francine, qui
reste fort surprise de me voir en pareille compagnie: je lui dis
qu'ayant rflchi que mon vasion pourrait me nuire dans l'esprit des
juges, je me dcidais  retourner  la _Tour Saint-Pierre_ pour y
attendre l'issue du procs.

Francine ne comprenait pas d'abord que je lui eusse fait dpenser trois
cents francs pour retourner au bout de quatre mois en prison. Un signe
la mit au fait, et je trouvai mme le moyen de lui dire de me mettre des
cendres dans ma poche, pendant que nous prenions un verre de rhum, Louis
et moi; puis nous nous mmes en route pour la prison. Arriv avec mon
guide dans une rue dserte, je l'aveugle avec une poigne de cendres, et
regagne mon asile  toutes jambes.

Louis ayant fait sa dclaration, on mit  mes trousses la gendarmerie et
les agents de police, y compris un commissaire nomm Jacquard, qui
rpondit de me prendre dans le cas o je n'aurais pas quitt la ville.
Je n'ignorais aucune de ces dispositions, et, au lieu de mettre un peu
de circonspection dans mes dmarches, j'affectais les plus ridicules
bravades. On et dit que je devais profiter de la prime promise pour mon
arrestation. J'tais cependant vigoureusement pourchass; on va s'en
faire une ide.

Jacquard apprend un jour que je devais dner rue Notre-Dame, dans une
maison  parties: il accourt aussitt avec quatre agents, les laisse au
rez-de-chausse, et monte dans la pice o je me disposais  me mettre 
table avec deux femmes. Un fourrier de recrutement, qui devait former
partie carre n'tait point encore arriv. Je reconnais le commissaire,
qui, ne m'ayant jamais vu, ne peut avoir le mme avantage; mon
travestissement et d'ailleurs mis en dfaut tous les signalements du
monde. Sans me troubler nullement, je l'approche, et du ton le plus
naturel, je le prie de passer dans un cabinet dont la porte vitre
donnait sur la salle du banquet: C'est Vidocq que vous cherchez, lui
dis-je alors.... Si vous voulez attendre dix minutes, je vous le ferai
voir.... Voil son couvert, il ne peut gure tarder.... Quand il entrera
je vous ferai signe; mais, si vous tes seul, je doute que vous
russissiez  le prendre, car il est arm et dcid  se dfendre.--J'ai
mes gens sur l'escalier, rpondit-il, et s'il s'chappe...--Gardez-vous
bien de les y laisser, repris-je avec un empressement affect..., si
Vidocq les aperoit, il se mfiera de quelque embuscade, et alors adieu
l'oiseau.--Mais o les mettre?--Eh! mon Dieu, dans ce cabinet....
Surtout, pas de bruit, car tout manquerait..., et j'ai plus d'intrt
que vous  ce qu'il soit  l'ombre... Voil mon commissaire claquemur
avec ses agents dans le cabinet. La porte fort solide est ferme 
double tour. Alors, bien certain de fuir  temps, je crie  mes
prisonniers: Vous cherchiez Vidocq.... eh bien! c'est Vidocq qui vous
met en cage.... Au revoir. Et me voil parti comme un trait, laissant
la troupe crier au secours, et faire des efforts inous pour sortir du
malencontreux cabinet.

Deux escapades du mme genre me russirent encore, mais je finis par
tre arrt et reconduit  la _Tour St.-Pierre_, o, pour plus de
sret, l'on me mit au cachot avec un nomm Calendrin, qu'on punissait
ainsi de deux tentatives d'vasion. Calendrin, qui m'avait connu pendant
mon premier sjour en prison, me fit aussitt part d'une nouvelle
tentative qui devait s'effectuer au moyen d'un trou pratiqu dans le mur
du cachot des galriens, avec lesquels nous pouvions communiquer. La
troisime nuit de ma nouvelle dtention, on se mit effectivement en
devoir de partir: huit des condamns, qui passrent d'abord, furent
assez heureux pour n'tre pas aperus du factionnaire, plac  trs peu
de distance.

Nous restions encore sept. On tira  la courte paille, comme c'est
l'usage en pareille occasion, pour savoir qui passerait le premier des
sept; le sort m'ayant favoris, je me dshabillai pour me glisser plus
facilement dans l'ouverture, qui tait fort troite; mais, au grand
dsappointement de tout le monde, j'y restai engag, de manire  ne
pouvoir ni avancer ni reculer. C'est vainement que mes compagnons
voulurent m'en arracher  force de bras; j'tais pris comme dans un
tau, et la douleur de cette position devint tellement vive, que
n'esprant plus de secours de l'intrieur, j'appelai le factionnaire
pour lui demander du secours; il approcha avec les prcautions d'un
homme qui craint une surprise, et me croisa la baonnette sur la
poitrine, en me dfendant de faire le moindre mouvement. A ses cris, le
poste prit les armes, les guichetiers accoururent avec des torches, et
je fus extrait de mon trou, non sans y laisser maints lambeaux de chair.
Tout meurtri que j'tais, on me transfra immdiatement  la prison du
_Petit Htel_, o je fus mis au cachot, les fers aux pieds et aux mains.

Dix jours aprs, j'en sortis  force de prires et de promesses de
renoncer  toute tentative d'vasion; on me remit avec les autres
dtenus. Jusqu'alors j'avais vcu avec des hommes qui taient loin
d'tre irrprochables, avec des escrocs, des voleurs, des faussaires,
mais je me trouvai l confondu avec des sclrats consomms: de ce
nombre tait un de mes compatriotes, nomm Desfosseux, d'une
intelligence singulire, d'une force prodigieuse, et qui, condamn aux
travaux forcs ds l'ge de dix-huit ans, s'tait vad trois fois du
bagne, o il devait retourner avec la premire chane. Il fallait
l'entendre raconter ses hauts faits aux dtenus, et dire froidement _que
la guillotine pourrait bien faire un jour de sa viande, de la chair 
saucisses_. Malgr le secret effroi que m'inspira d'abord cet homme,
j'aimais  le questionner sur l'trange profession qu'il avait
embrasse, et ce qui m'engageait  frayer plus particulirement avec
lui, c'est que j'esprais toujours qu'il me procurerait des moyens
d'vasion. Par le mme motif, je m'tais li avec plusieurs individus
arrts comme faisant partie d'une bande de quarante  cinquante
_chauffeurs_, qui couraient les campagnes voisines, sous les ordres du
fameux Sallambier: c'taient les nomms Chopine dit _Nantais_, Louis (de
Douai), Duhamel dit le _Lillois_, Auguste Poissard dit le _Provenal_,
Caron le jeune, Caron le _Bossu_, et Bruxellois dit l'_Intrpide_,
surnom qu'il mrita depuis par un trait de courage tel qu'on n'en voit
pas souvent, dans les bulletins.

Au moment de s'introduire dans une ferme avec six de ses camarades, il
passe la main gauche dans une ouverture faite au volet, pour dtacher la
clavette, mais lorsqu'il veut se retirer, il sent son poignet pris dans
un noeud coulant... Eveills par quelque bruit, les habitants de la
ferme lui avaient tendu ce pige: trop faibles, toutefois, pour faire
une sortie contre une bande que la renomme grossissait de beaucoup,
ils n'eussent pas os sortir. Cependant l'expdition ayant t retarde,
on allait se trouver surpris par le jour...... Bruxellois voit ses
camarades, interdits, se regarder entre eux avec hsitation; il lui
vient dans l'ide que, pour viter les rvlations, ils vont lui brler
la cervelle.... De la main droite, il saisit un couteau  gane, _ deux
fins_, qu'il portait toujours, se coupe le poignet  l'articulation, et
s'enfuit avec ses camarades, sans tre arrt par la douleur. Cette
scne extraordinaire, dont on a plac le thtre dans mille endroits
diffrents, s'est rellement passe aux environs de Lille; elle est bien
connue dans les dpartement du Nord, o beaucoup de gens se rappellent
encore d'avoir vu excuter, _manchot_, celui qui en fut le hros.

Prsent par un praticien aussi distingu que mon compatriote
Desfosseux, je fus reu  bras ouverts dans ce cercle de bandits, o du
matin au soir on ne faisait que comploter de nouveaux moyens d'vasion.
Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, je pus remarquer
que, chez les dtenus, la soif de la libert devenant une ide fixe,
peut enfanter des combinaisons incroyables pour l'homme qui les discute
dans une parfaite tranquillit d'esprit. La libert!..., tout se
rapporte  cette pense; elle poursuit le dtenu pendant ces journes
que l'oisivet rend si longues, pendant ces soires d'hiver qu'il doit
passer dans une obscurit complte, livr aux tourments de son
impatience. Entrez dans quelque prison que ce soit, vous entendrez des
clats d'une joie bruyante, vous vous croirez dans un lieu de
plaisir......; approchez.....; ces bouches grimacent, mais les yeux ne
rient pas, ils restent fixes, hagards: cette gat de convention est
toute factice dans ses lans dsordonns, comme ceux du chacal qui
bondit dans sa cage pour en briser les barreaux.

Sachant cependant  quels hommes ils avaient affaire, nos gardiens nous
surveillaient avec un soin qui djouait tous nos plans: l'occasion qui
seule assurait le succs vint enfin s'offrir, et je la saisis avant que
mes compagnons, tout fins qu'ils taient, y eussent mme pens. On nous
avait conduits  l'interrogatoire au nombre d'environ dix-huit. Nous
nous trouvions dans l'antichambre du juge d'instruction, gards par des
soldats de ligne et par deux gendarmes, dont l'un avait dpos prs de
moi son chapeau et son manteau, pour entrer au parquet; son camarade
l'y suivit bientt, appel par un coup de sonnette. Aussitt je mets le
chapeau sur ma tte, je m'enveloppe du manteau, et prenant un dtenu
sous le bras, comme si je le conduisais satisfaire un besoin, je me
prsente  la porte; le caporal de garde me l'ouvre, et nous voil
dehors. Mais que devenir sans argent, et sans papiers? Mon camarade
gagne la campagne; pour moi, au risque d'tre encore pris, je retourne
chez Francine, qui, dans la joie de me revoir, se dcide  vendre ses
meubles, pour fuir avec moi en Belgique. Cette rsolution s'excuta.
Nous allions partir, lorsqu'un incident des plus inattendus, et que mon
inconcevable insouciance explique seule, vint tout bouleverser.

La veille du dpart, je rencontre,  la brune, une femme de Bruxelles,
nomme lisa, avec laquelle j'avais eu des rapports intimes. Elle me
saute en quelque sorte au cou, m'emmne souper avec elle, en triomphant
d'une faible rsistance, et me garde jusqu'au lendemain matin. Je fis
accroire  Francine, qui me cherchait de tous cts, que, poursuivi par
des agents de police, j'avais t forc de me jeter dans une maison d'o
je n'avais pu sortir qu'au point du jour. Elle en fut d'abord
convaincue; mais le hasard lui ayant fait dcouvrir que j'avais pass la
nuit chez une femme, sa jalousie sans bornes clata en reproches
sanglants contre mon ingratitude; dans l'excs de sa fureur, elle jura
qu'elle allait me faire arrter. Me faire mettre en prison, c'tait
assurment le mode le plus sr de s'assurer contre mes infidlits; mais
Francine tant femme  le faire comme elle le disait, je crus prudent de
laisser s'vaporer sa colre, sauf  reparatre au bout de quelques
temps, pour partir avec elle, comme nous en tions convenus. Ayant
cependant besoin de mes effets, et ne voulant pas les lui demander, dans
la crainte d'une nouvelle explosion, je me rends seul  l'appartement
que nous occupions, et dont elle avait la clef. Je force un volet; je
prends ce qui m'tait ncessaire, et je disparais.

Cinq jours se passent: vtu en paysan, je quitte l'asile que je m'tais
choisi dans un faubourg; j'entre en ville, et me prsente chez une
couturire, amie intime de Francine, dont je comptais employer la
mdiation pour nous rconcilier. Cette femme me reoit d'un air
tellement ml d'embarras, que, craignant de la gner en l'exposant  se
compromettre, je la prie seulement d'aller chercher ma matresse.
--Oui!.... me dit-elle, d'un air tout--fait extraordinaire, et sans
lever les yeux sur moi. Elle sort. Rest seul, je rflchissais  ce
singulier accueil....

On frappe; j'ouvre, croyant recevoir Francine dans mes bras,.... c'est
une nue de gendarmes et d'agents de police qui fondent sur moi, me
saisissent, me garrottent, et me conduisent devant le magistrat de
sret, qui dbute par me demander o j'avais log depuis cinq jours. Ma
rponse fut courte; je n'eusse jamais compromis les personnes qui
m'avaient reu. Le magistrat me fit observer que mon obstination  ne
vouloir donner aucune explication pourrait me devenir funeste, qu'il y
allait de ma tte, etc., etc. Je n'en fis que rire, croyant voir dans
cette phrase une manoeuvre pour arracher des aveux  un prvenu en
l'intimidant. Je persistai donc  me taire; et l'on me ramena au _Petit
Htel_.

A peine ai-je mis le pied dans le prau, que tous les regards se fixent
sur moi. On s'appelle, on se parle  l'oreille; je crois que mon
travestissement cause tout ce mouvement, et je n'y fais pas plus
d'attention. On me fait monter dans un cabanon, o je reste seul, sur
la paille, les fers aux pieds. Au bout de deux heures, parat le
concierge, qui, feignant de me plaindre et de prendre intrt  moi,
m'insinue que mon refus de dclarer o j'avais pass les cinq derniers
jours pourrait me nuire dans l'esprit des juges. Je reste inbranlable.
Deux heures se passent encore: le concierge reparat avec un guichetier,
qui m'te les fers, et me fait descendre au greffe, o je suis attendu
par deux juges. Nouvel interrogatoire, mme rponse. On me dshabille de
la tte aux pieds; on m'applique surabondamment sur l'paule droite une
claque  tuer un boeuf, pour faire paratre la marque, dans le cas o
j'aurais t antrieurement fltri; mes vtements sont saisis, dcrits
dans le procs-verbal dpos au greffe; et je remonte dans mon cabanon,
couvert d'une chemise de toile  voiles et d'un surtout mi-partie gris
et noir, en lambeaux, qui pouvait avoir us deux gnrations de dtenus.

Tout cela commenait  me donner  rflchir. Il tait vident que la
couturire m'avait dnonc; mais dans quel intrt? Cette femme n'avait
aucun grief contre moi; malgr ses emportements, Francine y et regard
 deux fois avant de me dnoncer; et si je m'tais retir pendant
quelques jours, c'tait rellement moins par crainte que pour viter de
l'irriter par ma prsence. Pourquoi d'ailleurs ces interrogatoires
ritrs, ces phrases mystrieuses du concierge, ce dpt de
vtements?... Je me perdais dans un ddale de conjectures. En attendant,
j'tais au secret le plus rigoureux, et j'y restai vingt-cinq mortels
jours. On me fit alors subir l'interrogatoire suivant, qui me mit sur la
voie:

--Comment vous appelez-vous?

--Eugne-Franois Vidocq.

--Quelle est votre profession?

--Militaire.

--Connaissez-vous la fille _Francine_ Longuet?

--Oui; c'est ma matresse.

--Savez-vous o elle est en ce moment?

--Elle doit tre chez une de ses amies, depuis qu'elle a vendu ses
meubles.

--Comment se nomme cette amie?

--Madame Bourgeois.

--O demeure-t-elle?

--Rue Saint-Andr, maison du boulanger.

--Depuis combien de temps aviez-vous quitt la fille Longuet quand vous
avez t arrt?

--Depuis cinq jours.

--Pourquoi l'aviez-vous quitte?

--Pour viter sa colre; elle savait que j'avais pass la nuit avec une
autre femme, et, dans un accs de jalousie, elle me menaait de me faire
arrter.

--Avec quelle femme avez-vous pass cette nuit?

--Avec une ancienne matresse.

--Comment se nomme-t-elle?

--lisa... je ne lui ai jamais connu d'autre nom.

--O demeure-t-elle?

--A Bruxelles, o elle est, je crois, retourne.

--O sont les effets que vous aviez chez la fille Longuet?

--Dans un lieu que j'indiquerai, si besoin est.

--Comment avez-vous pu les reprendre, tant brouill avec elle, et ne
voulant pas la voir.

--A la suite de notre querelle, dans le caf o elle m'avait retrouv,
elle me menaait  chaque instant de crier  la garde pour me faire
arrter. Connaissant sa mauvaise tte, je m'enfuis par des rues
dtournes, et gagnai la maison; elle n'tait pas encore rentre; c'est
sur quoi je comptais; mais ayant besoin de quelques-uns de mes effets,
je forai un volet pour entrer dans l'appartement, o je pris ce qui
m'tait ncessaire. Vous me demandiez tout  l'heure o taient ces
effets: je vais vous le dire maintenant: ils sont rue Saint-Sauveur,
chez un nomm Duboc, qui en dposera.

--Vous ne dites pas la vrit.... Avant de quitter Francine _chez elle_,
vous avez eu ensemble une querelle trs vive.... On assure que vous avez
exerc sur elle des voies de fait?...

--C'est faux.... Je n'ai point vu Francine _chez elle_ aprs la
querelle; par consquent, je ne l'ai pas maltraite.... Elle peut le
dire!!!

--Reconnaissez-vous ce couteau?

--Oui: c'est celui avec lequel je mangeais ordinairement.

--Vous voyez que la lame et le manche sont couverts de sang?... Cet
aspect ne vous cause aucune impression?... Vous vous troublez!...

--Oui, repris-je, avec agitation, mais qu'est-il donc arriv 
Francine?... Dites-le moi, et je vous donnerai tous les
claircissements possibles.

--Ne vous est-il rien arriv de particulier, lorsque vous tes venu
enlever vos effets?

--Absolument rien, que je me rappelle au moins.

--Vous persistez dans vos dclarations?

--Oui.

--Vous en imposez  la justice.... Pour vous laisser le temps de
rflchir sur votre position et aux suites de votre obstination, je
suspends votre interrogatoire; je le reprendrai demain.... Gendarmes,
veillez avec soin sur cet homme.... Allez!

Il se faisait tard quand je rentrai dans mon cabanon; on m'apporta ma
ration; mais l'agitation o m'avait jet cet interrogatoire ne me permit
pas de manger; il me fut aussi impossible de dormir, et je passai la
nuit sans fermer l'oeil. Un crime avait t commis; mais sur qui?...
Par qui?... Pourquoi me l'imputait-on?... Je me faisais ces questions
pour la millime fois, sans pouvoir y trouver de solution raisonnable,
quand on vint me chercher le lendemain afin de continuer mon
interrogatoire. Aprs les questions d'usage, une porte s'ouvrit, et
deux gendarmes entrrent, soutenant une femme.... C'tait Francine....
Francine, ple, dfigure,  peine reconnaissable. En me voyant, elle
s'vanouit. Je voulus m'approcher d'elle, les gendarmes me retinrent. On
l'emporta. Je restai seul avec le juge d'instruction, qui me demanda si
la prsence de cette malheureuse ne me dcidait pas  tout avouer. Je
protestai de mon innocence, en assurant que j'ignorais jusqu' la
maladie de Francine. On me reconduisit en prison; mais le secret fut
lev, et je pus enfin esprer que j'allais connatre, dans tous ses
dtails, l'vnement dont je me trouvais si singulirement victime. Je
questionnai le concierge; il resta muet. J'crivis  Francine; on me
prvint que les lettres que je lui adresserais seraient arrtes au
greffe. On m'annona en mme temps qu'elle tait consigne  la porte.
J'tais sur des charbons ardents: je m'avisai enfin de mander un avocat,
qui, aprs avoir pris connaissance des pices de la procdure, m'apprit
que j'tais prvenu d'assassinat sur la personne de Francine.... Le jour
mme o je l'avais quitte, on l'avait trouve expirante, frappe de
cinq coups de couteau, et baigne dans le sang. Mon dpart prcipit;
l'enlvement furtif de mes effets, qu'on savait que j'avais transports
d'un endroit dans un autre, comme pour les drober aux recherches de la
justice; l'effraction du volet de l'appartement; les traces d'escalade,
portant l'empreinte de mes pas; tout tendait  me faire considrer comme
le coupable; mon travestissement dposait encore contre moi. On pensait
que je n'tais venu dguis que pour m'assurer qu'elle tait morte sans
m'accuser. Une particularit qui et tourn  mon avantage, dans toute
autre circonstance, aggravait encore les charges qui s'levaient contre
moi: ds que les mdecins lui avaient permis de parler, Francine avait
dclar qu'elle s'tait frappe elle-mme, dans le dsespoir de se voir
abandonne par un homme auquel elle avait tout sacrifi. Mais son
attachement pour moi rendait son tmoignage suspect; et l'on tait
convaincu qu'elle ne tenait ce langage que pour me sauver.

Mon avocat avait cess de parler depuis un quart d'heure;..... je
l'coutais encore comme un homme agit par le cauchemar. A vingt ans, je
me trouvais sous le poids de la double accusation de faux et
d'assassinat, sans avoir tremp dans aucun de ces deux crimes!!!......
J'agitai mme dans mon esprit, si je ne me pendrais pas aux barreaux du
cabanon, avec un lien de paille........................................
J'en faillis devenir fou. Je finis cependant par me remettre assez bien,
pour runir tous les faits ncessaires  ma justification. Dans les
interrogatoires postrieurs  celui que j'ai rapport, on avait beaucoup
insist sur le sang dont le commissionnaire que j'avais pris pour
transporter mes effets assurait avoir vu mes mains couvertes; ce sang
venait d'une blessure que je m'tais faite en cassant le carreau pour
ouvrir le volet, et je pouvais produire deux tmoins  l'appui de cette
assertion. Mon avocat, auquel je fis part de tous mes moyens de dfense,
m'assura que, runis  la dclaration de Francine, qui seule n'et t
d'aucun poids, ils assuraient mon renvoi de la plainte, ce qui arriva
effectivement peu de jours aprs. Francine, bien que trs faible encore,
vint aussitt me voir, et me confirma tous les dtails que m'avait
rvl l'interrogatoire.

Je me trouvais ainsi dbarrass d'un poids norme, sans tre toutefois
entirement tir d'inquitude; mes vasions ritres avaient retard
l'instruction de l'affaire de faux dans laquelle je me trouvais
impliqu, et rien n'en indiquait le terme, Grouard ayant  son tour
brl la politesse au concierge. L'issue de l'accusation dont je venais
de triompher m'avait cependant fait concevoir quelque espoir, et je ne
songeais nullement  m'vader, lorsque vint s'en offrir une occasion que
je saisis pour ainsi dire instinctivement. Dans la chambre o l'on
m'avait plac, se trouvaient des dtenus de passage; en venant en
chercher deux un matin, pour les livrer  la correspondance, le
concierge oublie de fermer la porte; je m'en aperois: descendre au
rez-de-chausse, tout examiner, est l'affaire d'un instant. Le jour ne
faisait que paratre, et les dtenus tant tous endormis, je n'avais
rencontr personne sur l'escalier, personne  la porte non plus; je la
franchis, mais le concierge, qui boit l'absinthe dans un cabaret situ
en face de la prison, m'aperoit, et s'lance  ma poursuite, en criant
 tue-tte: _Arrte! arrte!_ Il avait beau crier, les rues taient
encore dsertes, et l'espoir de la libert me donnait des ailes. En
quelques minutes, je fus hors de la vue du concierge, et bientt
j'arrivai dans une maison du quartier Saint-Sauveur, o j'tais bien sr
qu'on ne songerait pas  venir me relancer. Il fallait d'un autre ct
quitter au plus vite Lille, o j'tais trop connu pour pouvoir rester
plus long-temps en sret.

A la tombe de la nuit, on fut  la dcouverte, et j'appris que les
portes taient fermes. On ne sortait que par le guichet, o se
trouvaient  poste fixe des agents de police et des gendarmes dguiss,
pour observer tout ce qui se prsentait. Ne pouvant sortir par la porte,
je me dcidai  me sauver en descendant des remparts, et, connaissant
parfaitement la place, je me rendis  dix heures du soir sur le bastion
Notre-Dame, que je croyais l'endroit le plus favorable  l'excution de
mon projet. Aprs avoir attach  un arbre, la corde que j'avais fait
acheter tout exprs, je me laissai glisser; bientt le poids de mon
corps m'entranant plus vite que je ne l'avais calcul, le froissement
de la corde devint si brlant pour mes mains, que je fus oblig de la
lcher  quinze pieds du sol. En tombant, je me foulai si fortement le
pied droit, que lorsqu'il fut question de sortir des fosss, je crus que
je n'y parviendrais jamais. Des efforts inous m'en tirrent enfin, mais
arriv sur le revtement, il me fut impossible d'aller plus loin.

J'tais l, jurant fort loquemment contre les fosss, contre la corde,
contre la foulure, ce qui ne me tirait pas du tout d'embarras, lorsque
vint  passer prs de moi un homme avec une de ces brouettes si communes
dans la Flandre. Un cu de six francs, le seul que je possdasse, et que
je lui offris, le dtermina  me charger sur sa brouette et  me
conduire au village voisin. Arriv chez lui, il me dposa sur son lit,
et s'empressa de me frictionner le pied avec de l'eau-de-vie et du
savon; sa femme le secondait de son mieux, en regardant toutefois avec
quelque tonnement mes vtements souills de la fange des fosss. On ne
me demandait aucune explication, mais je voyais bien qu'il en faudrait
donner, et ce fut pour m'y prparer, que, feignant d'avoir grand besoin
de repos, je priai mes htes de me laisser un instant. Deux heures
aprs, je les appelai comme un homme qui s'veille, et je leur dis en
peu de mots, qu'en montant des tabacs de contrebande par le rempart,
j'avais fait une chute; mes camarades, poursuivis par les douaniers,
avaient t forcs de m'abandonner dans le foss; j'ajoutai que je
remettais mon sort entre leurs mains. Ces braves gens, qui dtestaient
les douaniers aussi cordialement qu'aucun habitant de quelque frontire
que ce soit, m'assurrent qu'ils ne me trahiraient pas pour tout au
monde. Pour les sonder, je demandai s'il n'y aurait pas moyen de me
faire transporter chez mon pre, qui demeurait de l'autre ct; ils
rpondirent que ce serait m'exposer, qu'il valait beaucoup mieux
attendre que quelques jours m'eussent un peu remis. J'y consentis; pour
carter tous les soupons, il fut mme convenu que je passerais pour un
parent en visite. Personne ne fit au surplus la moindre observation.

Tranquille de ce ct, je commenai  rflchir  mes affaires, et au
parti que j'avais  prendre. Il fallait videmment quitter le pays et
passer en Hollande. Cependant, pour excuter ce projet, l'argent tait
indispensable, et outre ma montre, que j'avais offerte  mon hte, je me
voyais  la tte de quatre livres dix sous. Je pouvais bien recourir 
Francine, mais on ne devait pas manquer de la faire pier de prs: lui
adresser le moindre message, c'tait vouloir se perdre. Il fallait au
moins attendre que l'ardeur des premires recherches ft appaise.
J'attendis. Quinze jours se passrent, au bout desquels je me dcidai
enfin  crire un mot  Francine; j'en chargeai mon hte, en lui disant
que cette femme, servant d'intermdiaire aux contrebandiers, il tait
bon de ne la voir qu'avec mystre. Il remplit parfaitement sa mission,
et revint le soir avec cent vingt francs en or. Le lendemain, je pris
cong de mes htes, dont les prtentions furent excessivement modestes;
six jours aprs j'arrivai  Ostende.

Mon intention, comme  mon premier voyage dans cette ville, tait de
passer en Amrique ou dans l'Inde, mais je n'y trouvai que des caboteurs
danois ou hambourgeois, qui refusrent de me prendre sans papiers.
Cependant le peu d'argent que j'avais emport de Lille s'puisait  vue
d'oeil, et j'allais me retrouver encore dans une de ces positions avec
lesquelles on se familiarise plus ou moins, mais qui n'en restent pas
moins fort dsagrables. L'argent ne donne certainement ni le gnie, ni
les talents, ni l'intelligence, mais la tranquillit d'esprit, l'aplomb
qu'il procure permettent de suppler  toutes ces qualits, tandis que,
faute de ce mme aplomb, elles se neutralisent chez beaucoup
d'individus. Il en rsulte que dans le moment o l'on aurait le plus
besoin de toutes les ressources de son esprit pour se procurer de
l'argent, on se trouve priv de ces ressources par le fait mme du
manque d'argent. J'tais videmment plac dans la dernire de ces
catgories; cependant il fallait dner: opration souvent beaucoup plus
difficile que ne l'imaginent ces heureux du sicle qui croient qu'il ne
faut pour cela que de l'apptit.

On m'avait frquemment parl de la vie aventureuse et lucrative des
contrebandiers de la cte; des dtenus me l'avaient mme vante avec
enthousiasme, car cet tat s'exerce quelquefois par passion, mme de la
part d'individus que leur fortune et leur position devraient dtourner
d'une carrire aussi prilleuse. Pour moi, j'avoue que je n'tais
nullement sduit par la perspective de passer des nuits entires au bord
des falaises, au milieu des rochers, expos  tous les vents connus, et
de plus aux coups de fusil des douaniers.

Ce fut donc avec une vritable rpugnance que je me dirigeai vers la
maison d'un nomm Peters, qu'on m'avait dsign comme faisant la fraude,
et pouvant m'embaucher. Une mouette cloue sur la porte, les ailes
tendues, comme ces chats-huants et ces tiercelets, qu'on voit 
l'entre de beaucoup de chaumires, me fit aisment reconnatre son
domicile. Je trouvai le patron dans une espce de cave, qu'aux cables,
aux voiles, aux avirons, aux hamacs et aux tonneaux qui l'encombraient,
on et pris pour l'entrepont d'un navire. Du milieu de l'paisse
atmosphre de fume qui l'environnait, il me regarda d'abord, avec une
mfiance qui me parut de mauvais augure; mes pressentiments se
ralisrent bientt, car  peine lui eus-je fait mes offres de service,
qu'il tomba sur moi  grands coups de bton. J'aurais pu certainement
rsister avec avantage, mais l'tonnement m'avait en quelque sorte t
l'ide de me dfendre. Je voyais d'ailleurs dans la cour une
demi-douzaine de matelots et un norme chien de Terre-Neuve, qui eussent
pu me faire un mauvais parti. Jet dans la rue, je cherchais 
m'expliquer cette singulire rception quand il me vint dans l'ide, que
Peters pouvait m'avoir pris pour un espion, et trait comme tel.

Cette rflexion me dcida  retourner chez un marchand de genivre,
auquel j'avais inspir assez de confiance pour qu'il m'indiqut cette
ressource; il commena par rire un peu de ma msaventure, et finit par
me communiquer un mot de passe, qui devait me donner un libre accs
auprs de Peters. Muni de ces instructions, je m'acheminai de nouveau
vers le redoutable domicile, aprs avoir toutefois rempli mes poches de
grosses pierres, qui, en cas de nouvelle algarade, pouvaient servir 
protger ma retraite. Ces munitions restrent heureusement inutiles. A
ces mots: _Gare aux requins_ (douaniers), je fus reu d'une manire
presque amicale; car mon agilit, ma force, me rendaient un sujet
prcieux dans cette profession, o l'on est souvent obligs de
transporter prcipitamment d'un point  un autre les plus lourds
fardeaux. Un Bordelais, qui faisait partie de la troupe, se chargea de
me former, et de m'enseigner les ruses du mtier; mais je devais tre
appel  exercer avant que mon ducation ft bien avance.

Je couchais chez Peters avec douze ou quinze contrebandiers hollandais,
danois, sudois, portugais ou russes; il n'y avait point l d'Anglais,
et nous n'tions que deux Franais. Le surlendemain de mon installation,
au moment o chacun gagnait son grabat ou son hamac, Peters entra tout 
coup dans notre chambre  coucher, qui n'tait autre chose qu'une cave
contigu  la sienne, et tellement remplie de barriques et de ballots,
que nous avions peine  trouver place, pour suspendre les hamacs. Peters
avait quitt son costume ordinaire, qui tait celui d'un ouvrier calfat
ou voilier. Avec un bonnet de crin et une chemise de laine rouge,
rattache sur la poitrine par une pingle en argent, qui servait en mme
temps  dboucher la lumire des armes  feu, il portait une paire de
ces grosses bottes de pcheurs, qui montent jusqu'au haut de la cuisse,
ou se baissent  volont au-dessous du genou.

Hop! hop! cria-t-il de la porte, en frappant la terre de la crosse de
sa carabine, branle-bas!!! branle-bas!... nous dormirons un autre
jour.... On a signal l'_cureuil_ pour la mare du soir.... Faut voir
ce qu'il a dans le ventre...., de la mousseline ou du tabac.... Hop!
hop!... Arrivez mes marsouins!...

En un clin d'oeil tout le monde fut debout. On ouvrit une caisse
d'armes; chacun se munit d'une carabine ou d'un tromblon, de deux
pistolets et d'un coutelas ou d'une hache d'abordage, et nous partmes,
aprs avoir bu quelques verres d'eau-de-vie et de rack: les gourdes
avaient t remplies. En ce moment, la troupe n'tait gures compose
que de vingt personnes; mais nous tions rejoints ou attendus d'un
endroit  l'autre par des individus isols, de manire que, arrivs au
bord de la mer, nous nous trouvions au nombre de quarante-sept, non
compris deux femmes et quelques paysans des villages voisins, venus avec
des chevaux de somme qu'on avait cachs dans le creux d'un rocher.

Il tait nuit close: le vent tournait  chaque instant, et la mer
brisait avec tant de force, que je ne comprenais pas qu'aucun btiment
pt s'approcher sans tre jet  la cte. Ce qui me confirmait dans
cette ide, c'est qu' la lueur des toiles, je voyais un petit btiment
courir des bordes, comme s'il et craint de laisser arriver. On
m'expliqua depuis que cette manoeuvre n'avait pour but que de
s'assurer que toutes les dispositions pour le dbarquement taient
termines, et qu'il ne prsentait aucun danger. En effet, Peters ayant
allum une lanterne  rflecteur dont il avait charg l'un de nous, et
qu'il teignit aussitt, _l'cureuil_ leva  sa hune un fanal qui ne
fit que briller et disparatre, comme un ver-luisant dans les nuits
d't. Nous le vmes ensuite arriver vent arrire, et s'arrter  une
porte de fusil de l'endroit o nous nous trouvions. Notre troupe se
partagea alors en trois pelotons, dont deux furent placs cinq cents pas
en avant, pour maintenir les douaniers, s'il leur prenait fantaisie de
se prsenter. Les hommes de ces pelotons furent ensuite espacs sur le
terrain, ayant attache au bras gauche, une ficelle qui correspondait de
l'un  l'autre. En cas d'alerte, on se prvenait par une lgre
secousse; et chacun ayant l'ordre de rpondre  ce signal par un coup de
fusil, il s'tablissait sur toute la ligne une fusillade qui ne laissait
pas d'inquiter les douaniers. Le troisime peloton, dont je faisais
partie, resta au bord de la mer, pour protger le dbarcadaire, et
donner un coup demain au chargement.

Tout tant ainsi dispos, le chien de Terre-Neuve, dont j'ai dj parl,
et qui se trouvait de la compagnie, s'lana au commandement au milieu
des vagues cumeuses, et nagea vigoureusement dans la direction de
_l'cureuil_; un instant aprs, nous le vmes reparatre, tenant  la
gueule un bout de cble. Peters s'en saisit vivement, et commena  le
tirer  lui, en nous faisant signe de l'aider. J'obis machinalement 
cet ordre. Au bout de quelques brasses, je m'aperus qu' l'extrmit du
cble, taient attachs, en forme de chapelet, douze petits tonneaux,
qui nous arrivrent en flottant. Je compris alors que le btiment se
dispensait ainsi d'approcher plus prs de terre, au risque de se perdre
sur les brisants.

En un instant, les tonneaux, enduits d'une matire qui les rendait
impermables, furent dtachs et chargs sur des chevaux qu'on vacua
aussitt sur l'intrieur des terres. Un second envoi se fit avec le mme
succs; mais au moment o nous recevions le troisime, quelques coups de
feu nous annoncrent que nos postes taient attaqus: Voil le
commencement du bal, dit tranquillement Peters. Il faut voir qui
dansera.... et, reprenant sa carabine, il joignit les postes qui
s'taient dj runis. La fusillade devint trs vive; elle nous cota
deux hommes tus, quelques autres furent lgrement blesss. Au feu des
douaniers, on voyait aisment qu'ils nous taient suprieurs en nombre;
mais, effrays, craignant une embuscade, ils n'osrent pas nous aborder,
et nous effectumes notre retraite, sans qu'ils fissent la moindre
tentative pour la troubler. Ds le commencement du combat, _l'cureuil_
avait lev l'ancre et gagn le large, dans la crainte que le feu
n'attirt dans ces parages la croisire du gouvernement. On me dit qu'il
achverait probablement de dbarquer sa cargaison sur un autre point de
la cte, o les expditeurs avaient de nombreux correspondants.

De retour chez Peters, o l'on n'arriva qu' l'aube du jour, je me jetai
dans mon hamac, et n'en sortis qu'au bout de quarante-huit heures; les
fatigues de la nuit, l'humidit qui avait constamment pntr mes
habits, en mme temps que l'exercice me mettait tout en sueur,
l'inquitude de ma nouvelle position, tout se runissait pour m'abattre.
La fivre me saisit. Lorsqu'elle fut passe, je dclarai  Peters que je
trouvais dcidment le mtier trop pnible, et qu'il me ferait plaisir
de me donner mon cong. Il prit la chose beaucoup plus tranquillement
que je ne m'y attendais et me fit mme compter une centaine de francs.
J'ai su depuis qu'il m'avait fait suivre pendant quelques jours, pour
s'assurer si je prenais la route de Lille, o je lui avais annonc que
je retournais.

Je pris effectivement le chemin de cette ville, tourment par un dsir
puril de revoir Francine, et de la ramener avec moi en Hollande, o je
formais le projet d'un petit tablissement. Mais mon imprudence fut
bientt punie: deux gendarmes, qui taient  boire dans un cabaret,
m'aperurent traversant la rue; il leur vient  l'ide de courir aprs
moi pour me demander mes papiers. Ils me joignent au dtour d'une rue;
le trouble que me cause leur apparition les dcide  m'arrter sur ma
physionomie. On me met dans la prison de la brigade. Je cherchais dj
des moyens d'vasion, lorsque j'entends dire aux gendarmes: Voil la
correspondance de Lille....... A qui  marcher?..... Deux hommes de la
brigade de Lille arrivent eh effet devant la prison, et demandent s'il y
a du _gibier_. Oui, rpondent ceux qui m'avaient arrt..... Nous avons
l un nomm _Lger_ (j'avais pris ce nom), que nous avons trouv sans
papiers. On ouvre la porte, et le brigadier de Lille, qui m'avait vu
souvent au _Petit Htel_, s'crie: Eh! parbleu! c'est Vidocq! Il en
fallut bien convenir. Je partis: et quelques heures aprs, j'entrai dans
Lille entre mes deux gardes-du-corps.




CHAPITRE VI.

     Les clefs d'tain.--Les Saltimbanques.--Vidocq hussard.--Il est
     repris.--Le sige du cachot.--Jugement.--Condamnation.


Je retrouvai au _Petit Htel_ la plupart des dtenus qu'avant mon
vasion j'avais vu mettre en libert. Quelques-uns n'avaient fait, pour
ainsi dire, qu'une courte absence. Ils se trouvaient arrts sous la
prvention de nouveaux crimes ou de nouveaux dlits. De ce nombre tait
Calandrin, dont j'ai parl plus haut: largi le 11, il avait t repris
le 14, comme prvenu de vol avec effraction et de complicit avec les
_chauffeurs_, dont le nom seul inspirait alors un effroi gnral. Sur la
rputation que m'avaient value mes diverses vasions, ces gens-l me
recherchrent comme un homme sur lequel on pouvait compter. De mon ct,
je ne pouvais gures m'loigner d'eux. Accuss de crimes capitaux, ils
avaient un intrt puissant  garder le secret sur nos tentatives,
tandis que le malheureux, prvenu d'un simple dlit, pouvait nous
dnoncer, dans la crainte de se trouver compromis dans notre vasion:
telle est la logique des prisons. Cette vasion n'tait toutefois rien
moins que facile; on en jugera par la description de nos cachots: sept
pieds carrs, des murs pais d'une toise, revtus de madriers croiss et
boulonns en fer; une croise de deux pieds sur trois, ferme de trois
grilles places l'une  la suite de l'autre; la porte double en fer
battu. Avec de telles prcautions, un gelier pouvait se croire sr de
ses pensionnaires: on mit pourtant sa surveillance en dfaut.

J'tais dans un des cachots du second avec un nomm Duhamel. Moyennant
six francs, un dtenu, qui faisait le service de guichetier, nous
fournit deux scies  refendre, un ciseau  froid et deux tire-fonds.
Nous avions des cuillers d'tain; le concierge ignorait probablement
l'usage qu'en pouvaient faire des prisonniers; je connaissais la clef
des cachots, elle tait la mme pour tous ceux du mme tage; j'en
excutai le modle avec une grosse carotte, puis je fabriquai un moule
avec de la mie de pain et des pommes de terre. Il fallait du feu, nous
en obtnmes en fabriquant un lampion avec un morceau de lard et des
lambeaux de bonnet de coton. Enfin la clef fut coule en tain; mais
elle n'allait pas encore, et ce ne fut qu'aprs plusieurs essais et de
nombreuses retouches, qu'elle fut en tat de servir. Matres ainsi des
portes, il nous fallait encore pratiquer un trou dans le mur contigu aux
greniers de l'Htel-de-ville. Un nomm Sallambier, qui occupait le
dernier des cachots de l'tage, trouva moyen de pratiquer ce trou, en
coupant un des madriers. Tout tait dispos pour l'vasion; elle devait
avoir lieu le soir, lorsque le concierge vint m'annoncer que mon temps
de cachot tant expir j'allais tre remis avec les autres prisonniers.

Jamais faveur ne fut peut-tre reue avec moins d'enthousiasme que
celle-l. Je voyais tous mes prparatifs perdus, et je pouvais attendre
encore long-temps une circonstance aussi favorable. Il me fallut
cependant en prendre mon parti, et suivre le concierge, qui me faisait
donner au Diable avec ses flicitations. Ce contretemps m'affectait mme
 un tel point, que tous les dtenus s'en aperurent. Un d'eux tant
parvenu  m'arracher le secret de ma consternation, me fit des
observations fort justes sur le danger que je courais en fuyant avec des
hommes tels que Sallambier et Duhamel, qui ne resteraient peut-tre pas
vingt-quatre heures sans commettre un assassinat. Il m'engagea en mme
temps  les laisser partir et  attendre qu'une autre occasion se
prsentt. Je suivis ce conseil, et m'en trouvai bien, je poussai mme
la prcaution jusqu' faire dire  Duhamel et  Sallambier, qu'on les
souponnait, qu'ils n'avaient pas un moment  perdre pour se sauver. Ils
prirent l'avis au pied de la lettre, et deux heures aprs ils taient
alls rejoindre une bande de quarante-sept chauffeurs, dont vingt-huit
furent excuts le mois suivant  Bruges.

L'vasion de Duhamel et de Sallambier fit grand bruit dans la prison et
mme dans la ville. On en trouvait les circonstances tout--fait
extraordinaires; mais ce que le concierge y voyait de plus surprenant,
c'est que je n'eusse pas t de la partie. Il fallut cependant rparer
le dgt: des ouvriers arrivrent, et l'on posa au bas de l'escalier de
la tour un factionnaire, avec ordre de ne laisser passer qui que ce ft.
L'ide me vint de violer adroitement la consigne, et de sortir par cette
mme brche qui avait d servir  ma fuite.

Francine, qui venait me voir tous les jours, m'apporte trois aunes de
ruban tricolore, que je l'envoie chercher tout exprs. D'un morceau, je
me fais une ceinture, je garnis mon chapeau du reste, et je passe, ainsi
affubl, devant le factionnaire, qui, me prenant pour un officier
municipal, me prsente les armes. Je monte rapidement les escaliers;
arriv  l'ouverture, je la trouve garde par deux factionnaires placs,
l'un dans le grenier de l'Htel-de-ville, l'autre dans le corridor de la
prison. Je dis  ce dernier qu'il est impossible qu'un homme ait pu
passer par cette ouverture; il me soutient le contraire; et, comme si je
lui eusse donn le mot, son camarade ajoute que j'y passerais tout
habill. Je tmoigne le dsir d'essayer; je me glisse dans l'ouverture,
et me voil dans le grenier. Feignant de m'tre bless au passage, je
dis  mes deux homme que, puisque je suis de ce ct, je vais descendre
tout de suite  mon cabinet. En ce cas, rpond celui qui se trouvait
dans le grenier, attendez que je vous ouvre la porte. Il tourne en
effet la clef dans la serrure; en deux sauts je franchis les escaliers
de l'Htel-de-ville, et je suis dans la rue, encore dcor de mes rubans
tricolores, qui m'eussent fait arrter de nouveau, si le jour n'et pas
t sur son dclin.

J'tais  peine dehors, que le gelier, qui ne me perdait jamais de vue,
demanda: O est Vidocq? On lui rpondit que j'tais  faire un tour de
cour; il voulut s'en assurer par lui-mme, mais ce fut en vain qu'il me
chercha, en m'appelant  grands cris dans tous les coins de la maison;
je n'avais garde de rpondre: une perquisition officielle n'eut pas plus
de succs, aucun dtenu ne m'avait vu sortir. On put s'assurer bientt
que je ne me trouvais plus en prison, mais comment tais-je parti? Voil
ce que tout le monde ignorait, jusqu' Francine, qui assurait le plus
ingnument du monde ne savoir o j'tais pass, car elle m'avait apport
le ruban sans connatre l'usage que j'en voulais faire. Elle fut
cependant consigne; mais cette mesure ne fit rien dcouvrir, les
soldats qui m'avaient laiss passer s'tant bien gards de se vanter de
leur prouesse.

Pendant qu'on poursuivait ainsi les prtendus auteurs de mon vasion, je
sortais de la ville, et je gagnais Courtrai, o l'escamoteur Olivier et
le saltimbanque Devoye m'enrlrent dans leur troupe pour jouer la
pantomime; je vis l plusieurs dtenus vads, dont le costume de
caractre, qu'ils ne quittaient jamais, par la raison toute simple
qu'ils n'en avaient pas d'autres, servait merveilleusement  drouter la
police. De Courtrai nous revnmes  Gand, d'o l'on partit bientt pour
la foire d'Enghien. Nous tions dans cette dernire ville depuis cinq
jours, et la recette, dont j'avais ma part, donnait fort bien, lorsqu'un
soir, au moment d'entrer en scne, je fus arrt par des agents de
police: j'avais t dnonc par le Paillasse, furieux de me voir passer
_chef d'emploi_. On me ramena encore une fois  Lille, o j'appris avec
un vif chagrin que la pauvre Francine avait t condamne  six mois de
dtention, comme coupable d'avoir favoris mon vasion. Le guichetier
Baptiste, dont tout le crime tait de m'avoir pris pour un officier
suprieur, et de m'avoir respectueusement laiss sortir en cette qualit
de la _Tour Saint-Pierre_, le malencontreux Baptiste tait galement
incarcr pour le mme dlit. Une charge terrible leve contre lui,
c'est que les prisonniers, enchants de trouver l'occasion de se venger,
assuraient qu'une somme de cent cus lui avait fait prendre un jeune
homme de dix-neuf ans pour un vieux militaire menac de la cinquantaine.

Pour moi, l'on me transfra dans la prison du dpartement  Douai, o je
fus crou comme un homme dangereux; c'est dire qu'on me mit
immdiatement au cachot, les fers aux pieds et aux mains. Je retrouvai
l mon compatriote Desfosseux, et un jeune homme nomm Doyennette,
condamn  seize ans de fers, pour complicit dans un vol avec
effraction commis avec son pre, sa mre et deux de ses frres, gs de
moins de quinze ans. Ils taient depuis quatre mois dans le cachot o
l'on venait de m'installer moi-mme, couchs sur la paille, rongs de
vermine, et ne vivant que de pain de fves et d'eau. Je commenai donc
par faire venir des provisions, qui furent dvores en un instant. Nous
causmes ensuite de nos affaires, et mes commensaux m'annoncrent que
depuis une quinzaine de jours ils pratiquaient sous le pav du cachot un
trou qui devait aboutir au niveau de la Scarpe, qui baigne les murs de
la prison. Je regardai d'abord l'entreprise comme fort difficile: il
fallait percer un mur de cinq pieds d'paisseur, sans veiller les
soupons du concierge, dont les visites frquentes ne nous eussent pas
permis de laisser voir le moindre gravois provenant de nos travaux.

Nous ludmes ce premier obstacle en jetant par la fentre grille qui
donnait sur la Scarpe, chaque poigne de terre ou de ciment que nous
retirions de notre mine. Desfosseux avait d'ailleurs trouv le moyen de
driver nos fers, et nous en travaillions avec bien moins de fatigue et
de difficult. L'un de nous tait toujours dans le trou, qui se trouvait
dj assez grand pour recevoir un homme. Nous croyions enfin tre au
terme de nos travaux et de notre captivit, lorsqu'en sondant, nous
reconnmes que les fondations, que nous croyions faites en pierres
ordinaires, taient composes d'assises de grs de la plus grande
dimension. Cette circonstance nous fora  agrandir notre galerie
souterraine, et pendant une semaine nous y travaillmes sans relche.
Afin de dissimuler l'absence de celui d'entre nous qui se trouvait  la
besogne quand on faisait la ronde, nous avions soin de remplir de paille
sa veste et sa chemise, et de placer ce mannequin dans l'attitude d'un
homme endormi.

Aprs cinquante-cinq jours et autant de nuits d'un travail opinitre,
nous touchions enfin au but; il ne s'agissait plus que de dplacer une
pierre, et nous tions au bord de la rivire. Une nuit, nous nous
dcidmes  tenter l'vnement: tout paraissait nous favoriser; le
concierge avait fait sa tourne de meilleure heure qu' l'ordinaire, et
un brouillard pais nous donnait la certitude que le factionnaire du
pont ne nous apercevrait pas. La pierre branle cde  nos efforts
runis, elle tombe dans le souterrain; mais l'eau s'y prcipite en mme
temps, comme chasse par l'cluse d'un moulin. Nous avions mal calcul
nos distances, et notre trou se trouvant  quelques pieds au-dessous du
niveau de la rivire, il fut en quelques minutes inond. Nous voulmes
d'abord plonger dans l'ouverture, mais la rapidit du courant ne nous le
permit pas; nous fmes mme contraints d'appeler du secours, sous peine
de rester dans l'eau toute la nuit. A nos cris, le concierge, les
guichetiers, accourent et restent frapps d'tonnement, en se voyant
dans l'eau jusqu' mi-jambe. Bientt tout se dcouvre, le mal se rpare,
et nous sommes enferms chacun dans un cachot donnant sur le mme
corridor.

Cette catastrophe me jeta dans des rflexions assez tristes, dont je fus
bientt tir par la voix de Desfosseux. Il me dit en argot que rien
n'tait dsespr, et que son exemple devait me donner du courage. Ce
Desfosseux tait, il est vrai, dou d'une force de caractre que rien ne
pouvait dompter: jet demi-nu sur la paille, dans un cachot o il
pouvait  peine se coucher, charg de trente livres de fers, il chantait
encore  gorge dploye, et ne songeait qu'au moyen de s'vader pour
faire de nouveau quelque mauvais coup: l'occasion ne tarda pas  se
prsenter.

Dans la mme prison que nous, se trouvaient dtenus le concierge du
_Petit Htel_ de Lille et le guichetier Baptiste, accuss tous deux
d'avoir favoris mon vasion  prix d'argent. Le jour de leur jugement
tant arriv, le concierge fut acquitt; mais on ajourna l'arrt de
Baptiste, le tribunal ayant rclam un complment d'instruction, dans
lequel je devais tre entendu. Le pauvre Baptiste vint alors me voir, et
me supplia de dire la vrit. Je ne donnai d'abord que des rponses
vasives, mais Desfosseux m'ayant dit que cet homme pouvait nous
servir, et qu'il fallait le mnager, je lui promis de faire ce qu'il
dsirait. Grandes protestations de reconnoissance et offres de services.
Je le pris au mot: j'exigeai qu'il m'apportt un couteau et deux grands
clous, dont Desfosseux m'avait dit avoir besoin; et une heure aprs je
les avais. En apprenant que je m'tais procur ces objets, celui-ci fit
autant de cabrioles que le lui permit l'exigut de son local et le
poids de ses fers; Doyennette se livrait galement  la joie la plus
vive, et comme la gat est en gnral communicative, je me sentais tout
aise sans trop savoir pourquoi.

Lorsque ses transports se furent un peu calms, Desfosseux me dit enfin
de regarder si dans la vote de mon cachot il ne se trouvait pas cinq
pierres plus blanches que les autres; sur ma rponse affirmative, il me
dit de sonder les joints avec la pointe du couteau. Je reconnus alors
que le ciment des joints avait t remplac par de la mie de pain,
blanchie avec des rclures, et Desfosseux m'apprit que le dtenu qui
occupait avant moi le cachot o je me trouvais avait ainsi tout dispos
pour dranger les pierres et se sauver, lorsqu'on l'avait transfr dans
une autre partie de la prison. Je passai alors le couteau  Desfosseux,
et il s'occupait avec activit  s'ouvrir un passage jusqu' mon cachot,
quand nous prouvmes la mme avanie que mon prdcesseur. Le concierge,
ayant eu vent de quelque chose, nous changea de domicile, et nous plaa
tous trois dans un cachot donnant sur la Scarpe; nous y tions enchans
ensemble, de telle manire que le moindre mouvement de l'un se
communiquait aussitt aux deux autres: supplice affreux quand il se
prolonge, puisqu'il en rsulte une privation absolue de sommeil. Au bout
de deux jours, Desfosseux nous voyant accabls, se dcida  user d'un
moyen qu'il n'employait que dans les grandes occasions, et qu'il avait
mme l'habitude de rserver pour les travaux prparatoires de l'vasion.

Comme un grand nombre de forats, il portait toujours dans l'anus un
tui rempli de scies: muni de ces outils, il se mit  la besogne, et en
moins de trois heures nous vmes tomber nos fers, que nous jetmes par
la croise dans la rivire. Le concierge tant venu voir un instant
aprs si nous tions tranquilles, faillit tomber  la renverse en nous
trouvant sans fers. Il nous demanda ce que nous en avions fait; nous
rpondmes par des plaisanteries. Bientt arriva le commissaire des
prisons, escort d'un huissier-audiencier, nomm Hurtrel. Il nous fallut
subir un nouvel interrogatoire, et Desfosseux impatient s'cria: Vous
demandez o sont nos fers?... Eh! les vers les ont mangs, et ils
mangeront ceux que vous nous remettrez!... Le commissaire des prisons,
voyant alors que nous possdions cette fameuse _herbe  couper le fer_,
qu'aucun botaniste n'a encore dcouverte, nous fit dshabiller et
visiter de la tte aux pieds; puis on nous chargea de nouveaux fers, qui
furent galement coups la nuit suivante, car on n'avait pas trouv le
prcieux tui. Cette fois-ci nous nous rservmes le plaisir de les
jeter  terre en prsence du commissaire et de l'huissier Hurtrel, qui
ne savaient plus qu'en penser. Le bruit se rpandit mme dans la ville,
qu'il y avait dans la maison d'arrt un sorcier qui brisait ses fers en
les touchant. Pour couper court  tous ces contes, et surtout pour
viter d'appeler l'attention des autres prisonniers sur les moyens de se
dbarrasser de leurs fers, l'accusateur public donna l'ordre de nous
enfermer, seulement en nous gardant avec un soin particulier,
recommandation qui ne nous empcha pas de quitter Douai plus tt qu'il
ne s'y attendait, et que nous ne nous y attendions nous-mmes.

Deux fois par semaine, on nous laissait nous entretenir avec nos avocats
dans un corridor, dont une porte donnait dans le tribunal; je trouvai le
moyen de prendre l'empreinte de la serrure, Desfosseux fabriqua une
clef, et un beau jour que mon avocat tait occup avec un autre client,
accus de deux assassinats, nous sortmes tous trois sans tre aperus.
Deux autres portes que nous rencontrmes furent enfonces en un clin
d'oeil, et la prison fut bientt loin derrire nous. Cependant une
inquitude m'agitait: six francs composaient tout notre avoir, et je ne
voyais pas trop le moyen d'aller loin avec ce trsor; j'en dis un mot 
mes compagnons, qui se regardrent avec un rire sinistre; j'insistai;
ils m'annoncrent que la nuit suivante ils comptaient s'introduire, 
l'aide d'effraction, dans une maison de campagne des environs, dont ils
connaissaient parfaitement toutes les issues.

Ce n'tait pas l mon compte, plus qu'avec les Bohmiens. J'avais bien
entendu profiter de l'exprience de Desfosseux pour m'vader, mais il
ne m'tait jamais venu dans l'ide de m'associer avec un pareil
sclrat; j'vitai toutefois d'entrer dans aucune explication. Le soir
nous nous trouvions prs d'un village de la route de Cambrai; nous
n'avions rien pris depuis le djener des prisonniers, et la faim
devenait importune; il s'agissait d'aller chercher des aliments au
village. L'aspect de mes compagnons demi-nus pouvant veiller les
soupons, il fut convenu que j'irais  la provision. Je me prsente donc
dans une auberge, d'o, aprs avoir pris du pain et de l'eau-de-vie, je
sors par une autre porte que celle o j'tais entr, me dirigeant ainsi
vers le point oppos  celui o j'avais laiss les deux hommes dont il
m'importait tant de me dbarrasser. Je marche toute la nuit et ne
m'arrte qu'au point du jour, pour dormir quelques heures dans une meule
de foin.

Quatre jours aprs, j'tais  Compigne, me dirigeant toujours vers
Paris, o j'esprais trouver des moyens d'existence, en attendant que ma
mre me ft parvenir quelques secours. A Louvres, rencontrant un
dtachement de hussards noirs, je demandai au marchal-des-logis s'il ne
serait pas possible de prendre du service; il me rpondit qu'on
n'engageait pas; le lieutenant, auquel je m'adressai ensuite, me fit la
mme objection, mais, touch de mon embarras, il consentit  me prendre
pour panser les chevaux de remonte qu'il venait chercher  Paris.
J'acceptai avec empressement. Un bonnet de police et un vieux doliman
qu'on me donna m'vitrent toute question  la barrire, et j'allai
loger  l'cole militaire avec le dtachement, que je suivis ensuite 
Guise, o se trouvait le dpt. En arrivant dans cette ville, on me
prsenta au colonel, qui, bien que me souponnant dserteur, me fit
engager sous le nom de Lannoy, que je pris sans pouvoir en justifier par
aucun papier. Cach sous ce nouvel uniforme, perdu dans les rangs d'un
rgiment nombreux, je me croyais tir d'affaire, et je songeais dj 
faire mon chemin comme militaire, lorsqu'un malheureux incident vint me
replonger dans l'abme.

En rentrant un matin au quartier, je suis rencontr par un gendarme qui,
de la rsidence de Douai, tait pass  celle de Guise. Il m'avait vu si
souvent et si long-temps, qu'il me reconnat au premier coup d'oeil;
il m'appelle. Nous tions au milieu de la ville: impossible de songer 
fuir. Je vais droit  lui, et, payant d'effronterie, je feins d'tre
enchant de le revoir. Il rpond  mes avances, mais d'un air gn qui
me semble de mauvaise augure. Sur ces entrefaites vient  passer un
hussard de mon escadron, qui me voyant avec ce gendarme, s'approche et
me dit: Eh bien! Lannoy, est-ce que tu te fais des affaires avec les
chapeaux bords?--Lannoy? dit le gendarme avec tonnement.--Oui, c'est
un nom de guerre.--C'est ce que nous allons voir, reprend-il en me
saisissant au collet. Il faut alors le suivre en prison. On constate mon
identit avec les signalements dposs  la brigade, et l'on me dirige
aussitt sur Douai, par correspondance extraordinaire.

Ce dernier coup m'abattit compltement: les nouvelles qui m'attendaient
 Douai n'taient gures propre  me relever: j'appris que Grouard,
Herbaux, Stofflet et Boitel, avaient dcid par la voie du sort, qu'un
seul d'entre eux prendrait sur lui l'excution du faux, mais comme ce
faux ne pouvait avoir t l'ouvrage d'une seule personne, ils avaient
imagin de m'accuser, me punissant ainsi de ce que je les avais un peu
chargs dans mes derniers interrogatoires; j'appris de plus que le
dtenu qui pouvait dposer  ma dcharge tait mort. Si quelque chose
et pu me consoler, c'tait de m'tre spar  temps de Desfosseux et
de Doyennette, qui avaient t arrts quatre jours aprs notre vasion,
encore munis d'objets vols avec effraction, dans la boutique d'un
mercier de Pont--Marcq. Je les revis bientt, et comme ils paraissaient
tonns de ma brusque disparition, je leur expliquai que l'arrive d'un
gendarme dans l'auberge o j'tais  acheter les provisions m'avait
forc de fuir au hasard. Encore une fois runis, nous revnmes  des
projets d'vasion, que rendait plus intressants l'approche de nos
jugements respectifs.

Un soir, nous vmes arriver un convoi de prisonniers, dont quatre, qui
avaient les fers, furent placs dans la mme chambre que nous. C'taient
les frres Duhesme, riches fermiers de Bailleul, o ils avaient joui de
la meilleure rputation, jusqu' ce qu'un incident imprvu vnt dvoiler
leur conduite. Ces quatre individus, dous d'une force prodigieuse,
taient  la tte d'une bande de _chauffeurs_, qui avait jet l'effroi
dans les environs, sans qu'on pt dcouvrir aucun de ceux qui la
composaient. Les propos de la petite fille d'un des Duhesme venta enfin
la mine. Cette enfant, tant  causer chez une voisine, s'avisa de dire
qu'elle avait eu bien peur la nuit dernire.--Et de quoi? demanda la
voisine un peu curieuse.--Oh! papa est encore venu avec des hommes
noirs.--Quels hommes noirs?--Des hommes avec qui papa sort bien souvent
la nuit,.... et puis ils reviennent au jour, et on compte de l'argent
sur une couverture.... Ma mre claire avec une lanterne, et ma tante
Genevive aussi, parce que mes oncles sont avec les hommes noirs....
J'ai demand un jour  ma mre ce que tout cela voulait dire...., elle
m'a rpondu: Soyez discrte, ma fille, votre pre a _la poule noire_,
qui lui apporte de l'argent, mais ce n'est que la nuit, et pour ne pas
l'effaroucher, il faut avoir le visage aussi noir que ses plumes. Soyez
discrte; si vous disiez un mot de ce que vous avez vu, _la poule noire_
ne reviendrait plus. On a dj compris que ce n'tait pas pour recevoir
cette poule mystrieuse, mais pour se rendre mconnaissables, que les
Duhesme se barbouillaient le visage avec du noir de fume. La voisine,
qui le pensait galement, fit part de ses soupons  son mari; celui-ci
questionna  son tour la petite fille, et bien convaincu que les favoris
de _la poule noire_ n'taient autres que des chauffeurs, il fit sa
dclaration aux autorits; on prit alors si bien ses mesures, que la
bande fut arrte, toute travestie, au moment o elle partait pour une
nouvelle expdition.

Le plus jeune des Duhesme portait dans la semelle de ses souliers une
lame de couteau, qu'il avait trouv moyen d'y cacher, dans le trajet de
Bailleul  Douai. Inform que je connaissais parfaitement les tres de
la prison, il me fit part de cette circonstance, en me demandant s'il ne
serait pas possible d'en tirer parti pour une vasion. J'y songeais,
lorsqu'un juge de paix, accompagn de gendarmes, vint faire la plus
stricte perquisition dans notre chambre, et sur nos personnes. Personne
d'entre nous n'en connaissant le motif, je crus toutefois prudent de
cacher dans ma bouche, une petite lime qui ne me quittait jamais, mais
un des gendarmes ayant vu le mouvement, s'cria: _Il vient de l'avaler!_
Quoi? Tout le monde se regarde, et nous apprenons qu'il s'agit de
retrouver un cachet qui avait servi  timbrer le faux ordre de mise en
libert de Boitel. Souponn, comme on vient de le voir, de m'en tre
empar, je suis transfr  la prison de l'Htel-de-Ville, et mis au
cachot, enchan de manire que ma main droite tenait  la jambe gauche,
et la main gauche  la jambe droite. Le cachot tait de plus tellement
humide, qu'en vingt minutes la paille qu'on m'avait jete tait humide
comme si on l'et trempe dans l'eau.

Je restai huit jours dans cette effroyable position, et l'on ne se
dcida  me rintgrer dans la prison ordinaire que lorsque l'on eut la
certitude qu'il tait impossible que j'eusse rendu le cachet par les
voies ordinaires. En apprenant cette nouvelle, je feignis, comme cela se
pratique toujours en pareil cas, d'tre excessivement faible, et de
pouvoir supporter  peine l'clat du grand jour. L'insalubrit du cachot
rendait cette disposition toute naturelle; les gendarmes donnrent donc
compltement dans le panneau, et poussrent la complaisance jusqu' me
couvrir les yeux d'un mouchoir; nous partons en fiacre. Chemin faisant,
j'abats le mouchoir, j'ouvre la portire avec cette dextrit qui n'a
point encore rencontr d'gale, et je saute dans la rue; les gendarmes
veulent me suivre, mais embarrasss dans leurs sabres et dans leurs
bottes fortes, ils sortent  peine de la voiture, que j'en suis dj
loin. Je quitte aussitt la ville, et toujours dcid  m'embarquer, je
gagne Dunkerque avec l'argent que venait de me faire passer ma mre. L,
je fais connaissance avec le subrcargue d'un brick sudois, qui me
promit de me prendre  son bord.

En attendant le moment du dpart, mon nouvel ami me proposa de
l'accompagner  Saint-Omer, o il allait traiter d'une forte partie de
biscuit. Sous mes habits de marin, je ne devais pas craindre d'tre
reconnu: j'acceptai; il ne m'tait d'ailleurs gures possible de refuser
un homme auquel j'allais avoir tant d'obligations. Je fis donc le
voyage, mais mon caractre turbulent ne m'ayant pas permis de rester
tranger  une querelle qui s'leva dans l'auberge, je fus arrt comme
tapageur, et conduit au violon. L on me demanda mes papiers; je n'en
avais pas, et mes rponses ayant fait prsumer que je pouvais tre un
vad de quelque prison des environs, on me dirigea le lendemain sur la
maison centrale de Douai, sans que je pusse mme faire mes adieux au
subrcargue, qui dut tre bien tonn de l'aventure. A Douai, l'on me
dposa de nouveau dans la prison de l'Htel-de-Ville; le concierge eut
d'abord pour moi quelques gards; ses attentions ne furent pas toutefois
de longue dure. A la suite d'une querelle avec les guichetiers, dans
laquelle je pris une part trop active, on me jeta dans un cachot noir,
pratiqu sous la tour de la ville. Nous tions l cinq dtenus, dont un,
dserteur, condamn  mort, ne parlait que de se suicider; je lui dis
qu'il ne s'agissait pas de cela, et qu'il fallait plutt chercher les
moyens de sortir de cet pouvantable cachot, o les rats, courant comme
les lapins dans une garenne, venaient manger notre pain, et nous
mordaient la figure pendant notre sommeil. Avec une baonnette escamote
 l'un des gardes nationaux solds qui faisaient le service de la
prison, nous commenmes un trou  la muraille, dans une direction o
nous entendions un cordonnier battre la semelle. En dix jours et autant
de nuits, nous avions dj six pieds de profondeur; le bruit du
cordonnier semblait s'approcher. Le onzime jour, au matin, en retirant
une brique, j'aperus le jour; c'tait celui d'une croise donnant sur
la rue, et clairant une pice contigu  notre cachot, o le concierge
mettait ses lapins.

Cette dcouverte nous donna de nouvelles forces, et la visite du soir
termine, nous retirmes du trou toutes les briques dj dtaches; il y
en avait peut-tre deux voitures, attendu l'paisseur du mur. On les
plaa derrire la porte du cachot, qui s'ouvrait en dedans, de manire
 la barricader; puis on se mit  l'ouvrage avec tant d'ardeur, que le
jour nous surprit, lorsque le trou, large de six pieds  l'orifice, n'en
avait que deux  son extrmit. Bientt arriva le gelier avec les
rations; trouvant de la rsistance, il ouvrit le guichet et entrevit
l'amas de briques; son tonnement fut extrme. Il nous somma cependant
d'ouvrir: sur notre refus, la garde arriva, puis le commissaire des
prisons, puis l'accusateur public, puis des officiers municipaux revtus
d'charpes tricolores. On parlementa: pendant ce temps-l, un de nous
continuait  travailler dans le trou, que l'obscurit ne permettait pas
d'apercevoir. Peut-tre allions-nous chapper avant qu'on n'et forc la
porte, quand un vnement imprvu vint nous enlever ce dernier espoir.

En venant donner  manger aux lapins, la femme du concierge remarqua des
gravats nouvellement tombs sur le carreau. Dans une prison, rien n'est
indiffrent: elle examina soigneusement la muraille, et bien que les
dernires briques eussent t replaces de manire  masquer le trou,
elle reconnut qu'elles avaient t disjointes: elle crie, la garde
arrive; d'un coup de crosse on drange l'difice de nos briques, et
nous sommes cerns. Des deux cts, on nous crie de dblayer la porte et
de nous rendre, sans quoi l'on va tirer sur nous. Retranchs derrire
les matriaux, nous rpondons que le premier qui entrera sera assomm 
coups de briques et de fers. Tant d'exaspration tonne les autorits;
on nous laisse quelques heures pour la calmer. A midi, un officier
municipal reparat au guichet, qui n'avait pas cess d'tre gard comme
le trou, et nous offre une amnistie. Elle est accepte; mais  peine
avons-nous enlev nos chevaux de frise, qu'on tombe sur nous  coups de
crosse,  coups de plats de sabre et de trousseaux de clefs; il n'est
pas jusqu'au dogue du concierge qui ne se mette de la partie. Il me
saute aux reins, et dans un instant je suis couvert de morsures. On nous
trane ainsi dans la cour, o un peloton de quinze hommes nous tient
couchs en joue, pendant qu'on rive nos fers. L'opration termine, on
me jette dans un cachot encore plus affreux que celui que je quittais;
et ce n'est que le lendemain, que l'infirmier Dutilleul (aujourd'hui
gardien  l'hospice de Saint-Mand) vint panser les morsures et les
contusions dont j'tais couvert.

J'tais  peine remis de cette secousse, lorsqu'arriva le jour de notre
jugement, que mes vasions ritres et celles de Grouard, qui
s'enfuyait au moment o l'on me reprenait, faisaient diffrer depuis
huit mois. Les dbats s'ouvrent, et je me vois perdu: mes coaccuss me
chargeaient avec une animosit qui s'expliquait par mes rvlations
tardives, bien qu'elles m'eussent t inutiles, et qu'elles n'eussent
nullement aggrav leur position. Boitel dclare se rappeler que je lui
ai demand combien il donnerait pour tre hors de prison; Herbaux
convient d'avoir fabriqu le faux ordre, sans y avoir toutefois appos
les signatures; mais il ajoute que c'est sur mon dfi qu'il l'a
confectionn, et que je m'en suis aussitt empar, sans que lui,
Herbaux, y attacht la moindre importance. Les crivains-jurs
dclaraient du reste que rien n'indiquait que j'eusse coopr
matriellement au crime; toutes les charges leves contre moi se
bornaient donc  l'allgation sans preuves que j'avais fourni ce
malheureux cachet. Cependant Boitel, qui reconnaissait avoir sollicit
le faux ordre, Stofflet, qui l'avait apport au concierge, Grouard, qui
avait au moins assist  toute l'opration, sont acquitts, et l'on nous
condamne, Herbaux et moi,  huit ans de fers.

Voici l'expdition de ce jugement: je la reproduis textuellement ici, en
rponse aux contes que la malveillance ou la niaiserie ont fait et font
circuler encore: les uns rpandent que j'ai t condamn  mort,  la
suite de nombreux assassinats; les autres affirment que j'ai long-temps
t le chef d'une bande qui arrtait les diligences; les plus modrs
donnent comme certaine ma condamnation aux travaux forcs  perptuit,
pour vol  l'aide d'escalade et d'effraction; on est all jusqu' dire
que plus tard j'avais provoqu des malheureux au crime, pour faire
briller ma vigilance en les jetant, quand bon me semblait, aux
tribunaux: comme s'il manquait de vrais coupables  poursuivre! Sans
doute, des _faux frres_, comme il s'en trouve partout, mme parmi les
voleurs, m'instruisaient quelquefois des projets de leurs complices;
sans doute, pour constater le crime en mme temps qu'on le prvenait, il
fallait souvent tolrer un commencement d'excution; car les malfaiteurs
consomms ne laissent jamais prise sur eux que par le flagrant dlit:
mais, je le demande, y a-t-il l rien qui ressemble  la provocation!
Cette imputation partit de la police, o je comptais plus d'un envieux:
cette imputation tombe devant la publicit des dbats judiciaires, qui
n'eussent pas manqu de rvler les infamies qu'on me reproche; elle
tombe devant l'tat des oprations de la brigade de sret que je
dirigeais. Ce n'est pas quand on a fait ses preuves, qu'on recourt au
charlatanisme, et la confiance des administrateurs habiles qui ont
prcd M. Delavau  la prfecture, me dispensait d'aussi misrables
expdients. _Il est heureux_, disaient un jour, en parlant de moi,  M.
Angls, des agents qui avaient chou dans une affaire o j'avais
russi: _Eh! bien_, dit-il en leur tournant le dos, _soyez heureux_.

On ne m'a fait grce que du parricide; je n'ai cependant jamais encouru
ni subi, je le dclare, que le jugement ci-dessous rapport; mes lettres
de grce en font foi: et lorsque j'affirme que je n'avais point coopr
 ce misrable faux, on doit m'en croire, puisqu'il ne s'agissait, en
dfinitive, que d'une mauvaise plaisanterie de prison, qui, prouve,
donnerait lieu tout au plus aujourd'hui  l'application d'une peine
correctionnelle. Mais ce n'tait pas le complice douteux d'un faux
ridicule qu'on frappait, c'tait sur le dtenu remuant, indocile,
audacieux, sur le chef de tant de complots d'vasion, qu'il fallait
faire un exemple: je fus sacrifi.

     Jugement.

     Au nom de la Rpublique franaise, une et indivisible;

Vu, par le tribunal criminel du dpartement du Nord, l'acte
     d'accusation dress le vingt-huit vendmiaire an cinquime, contre
     les nomms Sbastien Boitel, g de quarante ans environ,
     laboureur, demeurant  Annoulin; Csar Herbaux, g de vingt ans,
     ci-devant sergent-major dans les chasseurs de Vandamme, demeurant 
     Lille; Eugne Stofflet, g de vingt-trois ans, marchand-frippier,
     demeurant  Lille; Jean-Franois Grouard, g de dix-neuf ans et
     demi, conducteur en second des transports militaires, demeurant 
     Lille; et Franois Vidocq, natif d'Arras, g de vingt-deux ans,
     demeurant  Lille; prvenus de faux en criture publique et
     authentique, par le directeur du jury de l'arrondissement de
     Cambrai, dont la teneur suit:

Le soussign, juge au tribunal civil du dpartement du Nord,
     faisant les fonctions de directeur du jury de l'arrondissement de
     Cambrai, pour les empchements du titulaire, expose qu'en vertu du
     jugement rendu le sept fructidor dernier par le tribunal criminel
     du dpartement du Nord, cassant et annulant les actes d'accusation
     dresss les vingt et vingt-six germinal dernier, par le directeur
     du jury de l'arrondissement de Lille,  la charge des nomms Csar
     Herbaux, Franois Vidocq, Sbastien Boitel, Eugne Stofflet et
     Brice Coquelle, accuss prsents, et Andr Bordereau, accus
     contumace, tous prvenus d'tre auteurs ou complices d'un crime de
     faux en criture publique et authentique,  effet de procurer
     l'vasion dudit Sbastien Boitel de la maison d'arrt dite la _Tour
     Pierre_,  Lille, o il tait dtenu, et en particulier ledit Brice
     Coquelle d'avoir, au moyen de ce faux, fait vader le prisonnier
     confi  sa garde comme concierge de ladite maison d'arrt; tous
     les prvenus, avec les pices qui les concernent, auraient t
     renvoys devant le soussign pour tre soumis  un nouveau jury
     d'accusation; que, dans l'examen desdites pices, il aurait aperu
     que le nomm Jean-Franois Grouard, dtenu en la maison d'arrt
     dite la _Tour Pierre_, impliqu dans la procdure, aurait t
     oubli par le directeur du jury susdit, pourquoi, sur les
     conclusions du commissaire du pouvoir excutif, et en vertu de
     l'ordonnance du vingt-quatre fructidor susdit, il aurait dcern
     mandat d'amener contre ledit Grouard, et, par suite, aprs l'avoir
     entendu, mandat d'arrt, comme prvenu de complicit dudit faux;
     qu'aucune partie plaignante ne s'tant prsente dans les deux
     jours de la remise des prvenus en la maison d'arrt de cet
     arrondissement, le soussign a procd  l'examen des pices
     relatives aux causes de la dtention et arrestation de tous les
     prvenus; qu'ayant vrifi la nature du dlit dont ils sont
     prvenus respectivement, il avait trouv que ces dlits taient de
     nature  mriter peine afflictive ou infamante, et qu'en
     consquence, aprs avoir entendu le commissaire du pouvoir
     excutif, il a rendu cejourd'hui une ordonnance par laquelle il a
     traduit tous lesdits prvenus devant le jury spcial d'accusation;
     en vertu de cette ordonnance, le soussign a dress le prsent acte
     d'accusation pour, aprs les formalits requises par la loi, tre
     prsent audit jury;

Le soussign dclare, en consquence, qu'il rsulte de l'examen
     des pices, et notamment des procs-verbaux dresss par le greffier
     du tribunal de paix de la quatrime section de la commune de Lille,
     le dix-neuf nivose dernier, et les neuf et vingt-quatre prairial
     suivant, par le juge de paix du midi, de la commune de Douai,
     lesquels procs-verbaux sont annexs au prsent acte,

Que le nomm Sbastien Boitel dtenu en la maison d'arrt dite la
     _Tour Pierre_,  Lille, aurait t mis en libert en vertu d'un
     prtendu arrt du comit de lgislation et tribunal de cassation,
     dat de Paris le vingt brumaire, quatrime anne de la rpublique,
     sign Carnot, Lesage-Cenault et Le Coindre, au dos duquel se trouve
     l'attache du reprsentant du peuple Talot, adress audit Brice
     Coquelle; que cet arrt et l'attache susdite, dont ce dernier a
     fait usage pour sa dfense, n'ont point t donns par le comit de
     lgislation et par ledit reprsentant Talot; que de l il est
     constant que cet arrt et l'attache prsentent un faux en criture
     publique et authentique, que le faux dcle mme de la seule
     inspection de la pice argue, en ce que l'intitul porte: _Arrt
     du Comit de lgislation, Tribunal de cassation_, intitul
     ridicule, qui confond dans une mme autorit deux autorits
     diffrentes;

Que le neuf prairial dernier, il a t trouv dans un des cachots
     de la maison d'arrt de Douai, un cachet de cuivre sans manche,
     cach sous le pied d'un lit; que ledit Vidocq avait couch dans le
     cachot prcdemment; que ce cachet est le mme que celui qui se
     trouve appos sur l'acte faux, et prsente identiquement la mme
     empreinte; que, lors de la visite que ledit juge de paix du midi de
     Douai fit le jour prcdent, du cachot o ledit Vidocq tait alors,
     on entendit, en retournant la literie, tomber quelque chose, ayant
     son de cuivre, or ou argent; que Vidocq se prcipita dessus, il
     parvint  soustraire l'effet tomb, en y substituant un morceau de
     lime qu'il montra; qu'il avait t vu prcdemment avec le cachet
     par lesdits Herbaux et Stofflet,  qui il a avou d'avoir t
     lieutenant du bataillon dont le cachet porte le nom;

Que lesdits Herbaux, Franois Vidocq, Sbastien Boitel, Eugne
     Stofflet, Brice Coquelle, Andr Bordereau et Jean-Franois Grouard,
     sont prvenus d'tre les auteurs et complices dudit faux, et
     d'avoir par l facilit l'vasion dudit Sbastien Boitel de la
     maison d'arrt o il tait dtenu en vertu d'un jugement de
     condamnation  la dtention;

Que ledit Brice Coquelle est en outre prvenu d'avoir, au moyen de
     ce faux arrt, fait vader de ladite maison d'arrt, ledit
     Sbastien Boitel, confi  sa garde comme concierge de ladite
     maison d'arrt; que ledit Brice Coquelle tait convenu, devant le
     directeur du jury de Lille, d'avoir mis ledit Sbastien Boitel en
     libert le trois frimaire dernier, en vertu de la pice argue de
     faux;

Que cette pice lui avait t remise par Stofflet, qui la lui
     avait apporte; qu'il l'avait reconnue devant le juge de paix pour
     en avoir t le porteur, que ledit Stofflet tait venu  la prison
     cinq  six fois dans l'espace de dix jours, que c'tait toujours
     aprs Herbaux qu'il demandait, et qu'il restait deux  trois heures
     avec lui; que Herbaux et Boitel taient ensemble dans la mme
     prison, et que ledit Stofflet parlait galement  l'un comme 
     l'autre; que le prtendu arrt lui tait adress, et qu'il n'a pu
     le suspecter de faux, ne connaissant pas les signatures; que ledit
     Stofflet tait convenu qu'il tait souponn d'avoir port une
     lettre  la _Tour Pierre_, mais que cela tait faux, qu'il a bien
     t diffrentes fois en ladite maison d'arrt, pour parler 
     Herbaux, mais qu'il ne lui avait jamais port de lettres, et que
     Brice Coquelle en imposait, en disant qu'il l'avait reconnu, devant
     le juge de paix, pour lui avoir remis un faux ordre, en vertu
     duquel Sbastien Boitel avait t mis en libert;

Que Franois Vidocq avait dclar n'avoir connu Boitel qu'en
     prison, qu'il savait que ce dernier en tait sorti en vertu d'un
     ordre apport  Coquelle, qui buvait bouteille avec les frres de
     Coquelle, et Prvt, autre dtenu, avait t souper avec eux au
     cabaret de la Dordreck, et que Coquelle et Prvt n'taient rentrs
     que vers minuit; qu'il dclara au juge de paix de Douai, que le
     cachet trouv sous le pied du lit ne venait pas de lui, qu'il
     n'avait pas servi dans le bataillon dont le cachet porte le nom,
     et qu'il ne savait pas si ce bataillon avait t incorpor dans un
     de ceux o il avait servi; que s'il a fait de la rsistance, lors
     de la visite du cachot, ce fut  cause du morceau de lime qu'il
     avait, craignant qu'on ne souponnt qu'il voult s'en servir pour
     briser ses fers;

Que ledit Boitel tait convenu d'tre dtenu  la _Tour Pierre_,
     en vertu d'une condamnation  une dtention de six ans; qu'il se
     rappelait bien qu'un jour Herbaux et Vidocq lui avaient demand
     combien il donnerait pour tre mis en libert; qu'il leur promit
     douze louis en numraire, qu'il leur en avait donn sept, et devait
     leur donner le reste s'il tait rest tranquille chez lui; qu'il
     tait sorti de prison avec ses deux frres et Brice Coquelle; qu'il
     avait t avec eux  la Dordreck, boire du vin, jusqu' dix heures
     du soir; qu'il savait bien tre sorti de prison en vertu d'un ordre
     faux, que Vidocq et Herbaux avaient fait, mais qu'il ne savait pas
     qui l'avait apport;

Que ledit Grouard tait convenu devant le soussign, qu'il avait
     eu connaissance de l'largissement dudit Boitel en vertu d'un
     ordre suprieur, qu'aprs la sortie de celui-ci il avait vu ledit
     ordre, qu'il l'avait souponn faux, et qu'il croyait avoir reconnu
     l'criture d'Herbaux; que quant  lui il n'a coopr en rien, ni 
     la sortie dudit Boitel, ni  la fabrication du faux;

Que ledit Herbaux a dclar au directeur soussign que, se
     trouvant avec Vidocq et d'autres dtenus, on parla de l'affaire de
     Boitel; que ledit Vidocq le dfia de modeler l'ordre en vertu
     duquel Boitel pourrait tre mis en libert; qu'il accepta le dfi,
     et prit le premier papier qui lui tomba sous la main, et fit
     l'ordre en question, sans y mettre de signature; qu'il le laissa
     sur la table; que Vidocq s'en empara; que l'ordre en vertu duquel
     Boitel est sorti de prison, est celui qu'il fit sans signature:

Que quant  Andr Bordereau, contumace, il parat qu'il a pu avoir
     connaissance du faux, en ce que, le jour de la sortie de Boitel
     hors de la prison, il a t remettre  Stofflet une lettre venant
     dudit Herbaux, et que le lendemain de l'vasion de Boitel, il a t
     lui faire une visite  Annoulin, o ce Boitel s'tait rfugi;

Il rsulte de tous ces dtails, attests par lesdites pices et
     lesdits procs-verbaux, qu'il a t commis un faux en criture
     publique et authentique, et qu'en vertu de cette pice fausse, le
     nomm Sbastien Boitel est parvenu  s'chapper de la maison
     d'arrt dite la _Tour Pierre_  Lille, o il tait dtenu sous la
     garde du concierge; et que cette vasion a eu lieu le trois
     frimaire dernier; double dlit sur lequel, selon le Code pnal, les
     jurs auront  prononcer s'il y a accusation contre lesdits
     Boitelle, Stofflet, Vidocq, Coquelle, Grouard, Herbaux et
     Bordereau,  raison des dlits mentionns au prsent acte.

Fait  Cambrai, le vingt-huit vendmiaire an cinquime de la
     rpublique, une et indivisible.

    _Sign_ NOLEKERICK.

La dclaration du jury d'accusation de l'arrondissement de Cambrai, du
six brumaire an cinquime, crite au bas dudit acte, et portant qu'il y
a lieu  l'accusation mentionne audit acte;

L'ordonnance de prise de corps, rendue par le directeur du jury dudit
arrondissement, le mme jour, contre lesdits Sbastien Boitel, Csar
Herbaux, Eugne Stofflet, Franois Grouard et Franois Vidocq;

Le procs-verbal de la remise de leurs personnes en la maison de
justice du dpartement, du vingt et un brumaire dernier;

Et la dclaration du jury spcial de jugement, en date de ce jour,
portant:

1 Que le faux mentionn en l'acte d'accusation est constant;

2 Que Csar Herbaux, accus, est convaincu d'avoir commis ce faux;

3 Qu'il est convaincu de l'avoir commis mchamment et  dessein de
nuire;

4 Que Franois Vidocq est convaincu d'avoir commis ce faux;

5 Qu'il est convaincu de l'avoir commis mchamment et  dessein de
nuire;

6 Qu'il est constant que ledit faux a t commis en criture publique
et authentique;

7 Que Sbastien Boitel, accus, n'est pas convaincu d'avoir par dons,
promesses, provoqu le coupable ou les coupables  commettre ledit faux;

8 Que Eugne Stofflet n'est pas convaincu d'avoir aid et assist le
coupable ou les coupables, soit dans les faits qui ont prpar ou
facilit l'excution dudit faux, soit dans l'acte mme qui l'a consomm;

9 Que Jean-Franois Grouard n'est pas convaincu d'avoir aid et
assist le coupable ou les coupables, soit dans les faits qui ont
prpar ou facilit l'excution dudit faux, soit dans l'acte mme qui
l'a consomm;

En consquence de ladite dclaration, le prsident a dit, conformment
 l'article quatre cent vingt-quatre de la loi du trois brumaire an
quatre, Code des dlits et des peines, que lesdits Sbastien Boitel,
Eugne Stofflet et Jean-Franois Grouard, sont et demeurent acquitts de
l'accusation intente contre eux, et a ordonn au gardien de la maison
de justice du dpartement, de les mettre sur-le-champ en libert, s'ils
ne sont retenus pour autre cause.

Le Tribunal, aprs avoir entendu le commissaire du Pouvoir excutif et
le citoyen Desprs, conseil des accuss, condamne Franois Vidocq et
Csar Herbaux  la peine de huit annes de fers, conformment 
l'article quarante-quatre de la seconde section du titre deux, de la
seconde partie du Code pnal, dont il a t fait lecture, lequel est
ainsi conu:

Si ledit crime de faux est commis en criture authentique et publique,
la peine sera de huit annes de fers,

Ordonne, conformment  l'article vingt-huit du titre premier de la
premire partie du Code pnal, dont il a t pareillement fait lecture,
lequel est ainsi conu: Quiconque aura t condamn  l'une des peines
des fers, de la rclusion dans la maison de force, de la gne, de la
dtention, avant de subir sa peine sera pralablement conduit sur la
place publique de la ville o le jury d'accusation aura t convoqu; il
y sera attach  un poteau plac sur un chafaud, et il y demeurera
expos aux regards du peuple pendant six heures, s'il est condamn aux
peines des fers ou de la rclusion dans la maison de force; pendant
quatre heures, s'il est condamn  la peine de la gne; pendant deux
heures, s'il est condamn  la peine de la dtention; au-dessus de sa
tte, sur un criteau, seront inscrits, en gros caractres, ses noms, sa
profession, son domicile, la cause de sa condamnation, et le jugement
rendu contre lui;

Et  l'article quatre cent quarante-cinq de la loi du trois brumaire an
quatre, Code des dlits et des peines, dont il a aussi t fait lecture,
lequel est ainsi conu: Elle se fait (l'exposition) sur une des places
publiques de la commune o le tribunal criminel tient ses sances,

Que lesdits Franois Vidocq et Csar Herbaux seront exposs pendant six
heures sur un chafaud, qui sera, pour cet effet, dress sur la place
publique de cette commune;

Ordonne qu' la diligence du commissaire du pouvoir excutif, le
prsent jugement sera mis  excution.

Fait et prononc  Douai,  l'audience du tribunal criminel du
dpartement du Nord, le sept nivose, cinquime anne de la rpublique
franaise, une et indivisible, o taient prsents les citoyens
Delaetre, _prsident_; Havyn, Ricquet, Rat et Legrand, _juges_, qui ont
sign la minute du prsent jugement.

Mandons et ordonnons  tous huissiers, sur ce requis, de mettre ledit
jugement  excution,  nos procureurs-gnraux, et  nos procureurs
prs les tribunaux de premire instance, d'y tenir la main;  tous
commandants et officiers de la force publique d'y prter main-forte,
lorsqu'ils en seront lgalement requis.

En foi de quoi, le prsent jugement a t sign par le prsident de la
cour et par le greffier.

    Pour expdition conforme,

    _sign_ LEBOINE, _greffier_.

En marge est crit: Enregistr  Douai, le seize prairial an treize,
folio soixante-sept, verso, case deux, reu cinq francs; savoir: deux
francs pour autant de condamnations, trois francs pour autant de
dcharges, et cinquante centimes pour subvention sur le tout.

    _Sign_ DEMAG.

En marge du premier rle est crit: Paraf par nous, juge au tribunal
de premire instance de l'arrondissement de Bthune, conformment 
l'article deux cent trente-sept du Code civil, et au procs-verbal de ce
jour, trente prairial an treize, remplaant le prsident absent, renvoi
approuv.

    _Sign_ DELDICQUE.





CHAPITRE VII.

     Dpart de Douai.--Les condamns se rvoltent dans la fort de
     Compigne.--Sjour  Bictre.--Moeurs de prison.--La cour des
     Fous.


Excd des mauvais traitements de toute espce dont j'tais l'objet dans
la prison de Douai, harass par une surveillance redouble depuis ma
condamnation, je me gardai bien de former un appel qui et pu m'y
retenir encore plusieurs mois. Ce qui me confirma dans cette rsolution,
ce fut la nouvelle que les condamns allaient tre immdiatement dirigs
sur Bictre, et runis  la chane gnrale, partant pour le bagne de
Brest. Il est inutile de dire que je comptais me sauver en route. Quant
 l'appel on m'assurait que du bagne je pourrais prsenter une demande
en grce, qui produirait le mme effet. Nous restmes cependant encore
plusieurs mois  Douai, ce qui me fit regretter amrement de ne m'tre
pas pourvu en cassation.

L'ordre de translation arriva enfin, et ce qu'on croira peut-tre
difficilement de la part d'hommes qui vont aux galres, il fut reu avec
enthousiasme, tant on tait fatigu des vexations du concierge Marin.
Notre nouvelle position n'tait cependant rien moins que satisfaisante:
l'huissier Hurtrel, qui nous accompagnait, je ne sais pourquoi, avait
fait fabriquer des fers d'un nouveau modle, au moyen desquels nous
avions chacun  la jambe un boulet de quinze livres, en mme temps que
nous tions attachs deux  deux par un large bracelet en fer. Du reste,
la surveillance la plus active. Il devenait donc impossible de songer 
rien tenter par adresse. Une attaque de vive force pouvait seule nous
sauver; j'en fis la proposition: mes compagnons, au nombre de quatorze,
l'acceptrent, et il fut convenu que le projet s'excuterait  notre
passage dans la fort de Compigne. Desfosseux tait du voyage; au moyen
des scies qu'il portait toujours dans ses intestins, nos fers furent
coups en trois jours; l'enduit d'un mastic particulier ne permettait
pas aux gardiens d'apercevoir la trace des instruments.

On entre dans la fort. A l'endroit indiqu, le signal se donne, les
fers tombent, nous sautons des voitures o nous tions entasss, pour
gagner le fourr; mais les cinq gendarmes et les huit dragons qui
formaient l'escorte nous chargent sabre en main. Nous nous retranchons
alors derrire des arbres, arms de ces pierres qu'on amasse pour ferrer
les routes, et de quelques armes dont nous nous tions empars,  la
faveur du premier moment de confusion. Les militaires hsitent un
instant, mais, bien arms, bien monts, ils ont bientt pris leur parti:
 leur premire dcharge, deux des ntres tombent morts sur la place,
cinq sont grivement blesss, et les autres se jettent  genoux en
demandant grce. Il fallut alors nous rendre. Desfosseux, moi, et
quelques autres qui tenaient encore, nous remontions sur les charrettes,
lorsque Hurtrel, qui s'tait tenu  une distance respectueuse de la
bagarre, s'approcha d'un malheureux qui ne se pressait sans doute pas
assez, et lui passa son sabre au travers du corps. Tant de lchet nous
indigna: les condamns qui n'avaient pas encore repris leurs places sur
les voitures ressaisirent des pierres, et sans les dragons, Hurtrel
tait assomm; ceux-ci nous crirent que nous allions nous faire
craser, et la chose tait tellement vidente, qu'il fallut mettre bas
les armes, c'est--dire les pierres. Cet vnement mit toutefois un
terme aux vexations de Hurtrel, qui n'approchait plus de nous qu'en
tremblant.

A Senlis, on nous dposa dans la prison de passage, une des plus
affreuses que je connusse. Le concierge cumulant les fonctions de
garde-champtre, la maison tait dirige par sa femme; et quelle femme!
Comme nous tions signals, elle nous fouilla dans les endroits les plus
secrets, voulant s'assurer par elle-mme que nous ne portions rien qui
pt servir  une vasion. Nous tions cependant en train de sonder les
murs, lorsque nous l'entendmes crier d'une voix enroue: _Coquins, si
je vais  vous avec mon nerf de boeuf, je vous-apprendrai  faire de
la musique_. Nous nous le tnmes pour bien dit, et tout le monde resta
coi. Le surlendemain, nous arrivmes  Paris; on nous fit longer les
boulevards extrieurs, et  quatre heures aprs midi, nous tions en vue
de Bictre.

Arrivs au bout de l'avenue qui donne sur la route de Fontainebleau,
les voitures prirent  droite, et franchirent une grille au-dessus de
laquelle je lus machinalement cette inscription: _Hospice de la
vieillesse_. Dam la premire cour se promenaient un grand nombre de
vieillards vtus de buregrise: c'taient les _bons pauvres_. Ils se
pressaient sur notre passage avec cette curiosit stupide que donne une
vie monotone et purement animale, car il arrive souvent que l'homme du
peuple admis dans un hospice, n'ayant plus  pourvoir  sa subsistance,
renonce  l'exercice de ses facults troites, et finit par tomber dans
un idiotisme complet. En entrant dans une seconde cour, o se trouve la
chapelle, je remarquai que la plupart de mes compagnons se cachaient la
figure avec leurs mains ou avec leurs mouchoirs. On croira peut-tre
qu'ils prouvaient quelque sentiment de honte; point: ils ne songeaient
qu' se laisser reconnatre le moins possible, afin de s'vader plus
facilement si l'occasion s'en prsentait.

Nous voil arrivs, me dit Desfosseux, qui tait assis  ct de moi.
Tu vois ce btiment carr.... c'est la prison. On nous fit en effet
descendre devant une porte garde  l'intrieur par un factionnaire:
Entrs dans le greffe, nous fmes seulement enregistrs; on remit 
prendre notre signalement au lendemain. Je m'aperus cependant que le
concierge nous regardait, Desfosseux et moi, avec une espce de
curiosit, et j'en conclus que nous avions t recommands par
l'huissier Hurtrel, qui nous devanait toujours d'un quart d'heure,
depuis l'affaire de la fort de Compigne. Aprs avoir franchi plusieurs
portes fort basses doubles en tle, et le _guichet des cabanons_, nous
fmes introduits dans une grande cour carre, o une soixantaine de
dtenus jouaient aux barres, en poussant des cris qui faisaient retentir
toute la maison. A notre aspect, tout s'interrompit, et l'on nous
entoura, en paraissant examiner avec surprise les fers dont nous tions
chargs. C'tait, au surplus, entrer  Bictre par la belle porte, que
de s'y prsenter avec un pareil harnais, car on jugeait du _mrite_ d'un
prisonnier, c'est--dire de son audace et de son intelligence pour les
vasions, d'aprs les prcautions prises pour s'assurer de lui.
Desfosseux, qui se trouvait l en pays de connaissance, n'eut donc pas
de peine  nous prsenter comme les sujets les plus distingus du
dpartement du Nord; il fit de plus, en particulier, mon loge, et je me
trouvai entour et ft par tout ce qu'il y avait de clbre dans la
prison: les Beaumont, les Guillaume pre, les Mauger, les Jossat, les
Maltaise, les Cornu, les Blondy, les Trouflat, les Richard, l'un des
complices de l'assassinat du courrier de Lyon, ne me quittaient plus.
Ds qu'on nous eut dbarrasss de nos fers de voyage, on m'entrana  la
cantine, et j'y faisais raison depuis deux heures  mille invitations,
lorsqu'un grand homme en bonnet de police, qu'on me dit tre
l'inspecteur des salles, vint me prendre et me conduisit dans une grande
pice nomme _le Fort-Mahon_, o l'on nous revtit des habits de la
maison, consistant en une casaque mi-partie grise et noire. L'inspecteur
m'annona en mme temps que je serais _brigadier_, c'est--dire que je
prsiderais  la rpartition des vivres entre mes commensaux; j'eus en
consquence un assez bon lit, tandis que les autres couchrent sur des
lits de camp.

En quatre jours, je fus connu de tous les prisonniers; mais quoi qu'on
et la plus haute opinion de mon courage, Beaumont, voulant me tter, me
chercha une querelle d'Allemand. Nous nous battmes, et comme j'avais
affaire  un adepte dans cet exercice gymnastique qu'on nomme _la
savatte_, je fus compltement vaincu. Je pris nanmoins ma revanche
dans un cabanon, o Beaumont, manquant d'espace pour dployer les
ressources de son art, eut  son tour le dessous. Ma premire
msaventure me donna cependant l'ide de me faire initier aux secrets de
cet art, et le clbre Jean Goupil, le Saint-Georges de la savatte, qui
se trouvait avec nous  Bictre, me compta bientt au nombre des lves
qui devaient lui faire le plus d'honneur.

La prison de Bictre est un vaste btiment quadrangulaire, renfermant
diverses constructions, et plusieurs cours, qui toutes ont un nom
diffrent: il y a la _grande cour_, o se promnent les dtenus, la
_cour des cuisines_, la _cour des chiens_, la _cour de correction_, la
_cour des fers_. Dans cette dernire, se trouve le btiment neuf compos
de cinq tages; chaque tage forme quarante cabanons, pouvant contenir
quatre dtenus. Sur la plate-forme qui tient lieu de toit, rdait jour
et nuit un chien nomm Dragon, qui passait dans la prison pour tre
aussi vigilant qu'incorruptible; des dtenus parvinrent cependant plus
tard  le suborner, au moyen d'un gigot rti, qu'il eut la coupable
faiblesse d'accepter: tant il est vrai qu'il n'est point de sductions
plus puissantes que celle de la gloutonnerie, puisqu'elles agissent
indiffremment sur tous les tres organiss. Pour l'ambition, pour le
jeu, pour la galanterie, il est des termes fixs par la nature, mais la
gourmandise ne connat pas d'ge, et si l'apptit oppose parfois sa
force d'inertie, on en est quitte pour s'manciper par une indigestion.
Cependant, les amphitryons s'tant vads, pendant que Dragon dgustait
le gigot, il fut cass et relgu dans la _cour des chiens_: l, mis 
la chane, priv de l'air libre qu'il respirait sur la plate-forme,
inconsolable de sa faute, il dprit de jour en jour, et finit par
succomber aux remords, victime d'un moment de gourmandise et d'erreur.

Prs du btiment dont je viens de parler, s'lve le _btiment vieux_, 
peu prs dispos de la mme manire, et sous lequel on a pratiqu les
_cachots de sret_, o l'on renferme les turbulents et les condamns 
mort. C'est dans un de ces cachots qu'a vcu _quarante-trois ans_ celui
des complices de Cartouche qui l'avait trahi pour obtenir cette
commutation! Pour jouir un instant du soleil, il contrefit plusieurs
fois le mort avec tant de perfection, que lorsqu'il eut rendu le dernier
soupir, deux jours se passrent sans qu'on lui retirt son collier de
fer. Un troisime corps de btiment, dit de _la Force_, comprenait
enfin diverses salles, o l'on dposait les condamns arrivant de la
province, et destins comme nous pour la chane.

A cette poque, la prison de Bictre, qui n'est forte que par l'extrme
surveillance qu'on y exerce, pouvait contenir douze cents dtenus, mais
ils taient entasss les uns sur les autres, et la conduite des
guichetiers ne tendait nullement  adoucir ce que cette position avait
de fcheux: l'air renfrogn, la voix rauque, le propos brutal; ils
affectaient de bourrer les dtenus, et ne se dridaient qu' l'aspect
d'une bouteille ou d'un cu. Ils ne rprimaient, du reste, aucun excs,
aucun vice, et pourvu qu'on ne chercht pas  s'vader, on pouvait faire
dans la prison tout ce que bon semblait, sans tre drang ni inquit.
Tandis que des hommes condamns pour ces attentats  la pudeur qu'on ne
nomme pas, tenaient ouvertement cole pratique de libertinage, les
voleurs exeraient leur industrie dans l'intrieur de la prison, sans
qu'aucun employ s'avist d'y trouver  redire.

Arrivait-il de la province quelque homme bien vtu, qui, condamn pour
une premire faute ne ft pas encore initi aux moeurs et aux usages
des prisons; en un clin d'oeil il tait dpouill de ses habits, que
l'on vendait en sa prsence au plus offrant et dernier enchrisseur.
Avait-il des bijoux, de l'argent, on les confisquait galement au profit
de la socit, et comme il et t trop long de dtacher les boucles
d'oreilles, on les arrachait, sans que le patient ost se plaindre. Il
tait averti d'avance que s'il parlait, on le pendrait pendant la nuit
aux barreaux des cabanons, sauf  dire ensuite qu'il s'tait suicid.
Par prcaution, un dtenu, en se couchant, plaait-il ses hardes sous sa
tte, on attendait qu'il ft dans son premier sommeil; alors on lui
attachait au pied un pav que l'on posait sur le bord du lit de camp: au
moindre mouvement le pav tombait: veill par cette brusque secousse,
le dormeur se mettait sur son sant, et avant qu'il se ft rendu compte
de ce qu'il venait d'prouver, son paquet, hiss au moyen d'une corde,
parvenait  travers les grilles  l'tage suprieur. J'ai vu au coeur
de l'hiver des pauvres diables, aprs avoir t dvaliss de la sorte
rester en chemise sur le prau jusqu' ce qu'on leur et jet quelques
haillons pour couvrir leur nudit. Tant qu'ils sjournaient  Bictre,
en s'enterrant, pour ainsi dire, dans la paille, ils pouvaient encore
dfier la rigueur de la saison; mais venait le dpart de la chane, et
alors, n'ayant d'autre vtement que le sarrau et le pantalon de toile
d'emballage, souvent ils succombaient au froid avant d'arriver  la
premire halte.

Il faut expliquer par des faits de ce genre la dpravation rapide
d'hommes qu'il tait facile de ramener  des sentiments honntes, mais
qui, ne pouvant chapper au comble de la misre que par le comble de la
perversit, ont d chercher un adoucissement  leur sort dans
l'exagration relle ou apparente de toutes les habitudes du crime. Dans
la socit, on redoute l'infamie; dans une runion de condamns, il n'y
a de honte qu' ne pas tre infme. Les condamns forment une nation 
part: quiconque est amen parmi eux doit s'attendre  tre trait en
ennemi aussi long-temps qu'il ne parlera pas leur langage, qu'il ne se
sera pas appropri leur faon de penser.

Les abus que je viens de signaler ne sont pas les seuls: il en existait
de plus terribles encore. Un dtenu tait-il dsign comme un faux
frre, ou comme un _mouton_, il tait impitoyablement assomm sur place,
sans qu'aucun guichetier intervnt pour le sauver. Les choses en
vinrent  ce point, qu'on fut oblig d'assigner un local particulier aux
individus qui, dans l'instruction de leur affaire, avaient fait quelques
rvlations qui pussent les compromettre, relativement  leurs
complices. D'un autre ct, l'impudence des voleurs et l'immoralit des
employs taient portes si loin, qu'on prparait ouvertement dans la
prison des tours de passe-passe et des escroqueries dont le dnouement
avait lieu  l'extrieur. Je ne citerai qu'une de ces oprations, elle
suffira pour donner la mesure de la crdulit des dupes et de l'audace
des fripons. Ceux-ci se procuraient l'adresse de personnes riches
habitant la province, ce qui tait facile au moyen des condamns qui en
arrivaient  chaque instant: on leur crivait alors des lettres, nommes
en argot _lettres de Jrusalem_, et qui contenaient en substance ce
qu'on va lire. Il est inutile de faire observer que les noms de lieux et
de personnes changeaient en raison des circonstances.


  MONSIEUR,

Vous serez sans doute tonn de recevoir cette lettre d'un inconnu
     qui vient rclamer de vous un service: mais dans la triste
     position o je me trouve, je suis perdu si les honntes gens ne
     viennent pas  mon secours; c'est vous dire que je m'adresse 
     vous, dont on m'a dit trop de bien pour que j'hsite un instant 
     vous confier toute mon affaire. Valet de chambre du marquis de....,
     j'migrai avec lui. Pour ne pas veiller les soupons, nous
     voyagions  pied et je portais le bagage, y compris une cassette
     contenant seize mille francs en or et les diamants de feue madame
     la marquise. Nous tions sur le point de joindre l'arme de.......,
     lorsque nous fmes signals et poursuivis par un dtachement de
     volontaires. Monsieur le marquis, voyant qu'on nous serrait de
     prs, me dit de jeter la cassette dans une mare assez profonde,
     prs de laquelle nous nous trouvions, afin que sa prsence ne nous
     traht pas dans le cas o nous serions arrts. Je comptais revenir
     la chercher la nuit suivante; mais les paysans, ameuts par le
     tocsin que le commandant du dtachement faisait sonner contre nous,
     se mirent avec tant d'ardeur  battre le bois o nous tions
     cachs, qu'il ne fallut plus songer qu' fuir. Arrivs 
     l'tranger, monsieur le marquis reut quelques avances du prince
     de...; mais ces ressources s'puisrent bientt, et il songea 
     m'envoyer chercher la cassette reste dans la mare. J'tais
     d'autant plus sr de la retrouver, que le lendemain du jour o je
     m'en tais dessaisi, nous avions dress de mmoire le plan des
     localits, dans le cas o nous resterions long-temps sans pouvoir y
     revenir. Je partis, je rentrai en France, et j'arrivai sans
     accident jusqu'au village de....., voisin du bois o nous avions
     t poursuivis. Vous devez connatre parfaitement ce village,
     puisqu'il n'est gures qu' trois quarts de lieue de votre
     rsidence. Je me disposais  remplir ma mission, quand l'aubergiste
     chez lequel je logeais, jacobin enrag et acqureur de biens
     nationaux, remarquant mon embarras quand il m'avait propos de
     boire  la sant de la rpublique, me fit arrter comme suspect.
     Comme je n'avais point de papiers, et que j'avais le malheur de
     ressembler  un individu poursuivi pour arrestation de diligences,
     on me colporta de prison en prison pour me confronter avec mes
     prtendus complices. J'arrivai ainsi  Bictre, o je suis 
     l'infirmerie depuis deux mois.

Dans cette cruelle position, me rappelant avoir entendu parler de
     vous par une parente de mon matre, qui avait du bien dans votre
     canton, je viens vous prier de me faire savoir si vous ne pourriez
     pas me rendre le service de lever la cassette en question, et de me
     faire passer une partie de l'argent qu'elle contient. Je pourrais
     ainsi subvenir  mes pressants besoins, et payer mon dfenseur, qui
     me dicte la prsente, et m'assure qu'avec quelques cadeaux, je me
     tirerai d'affaire.

    Recevez, Monsieur, etc.

    _Sign_ N.........



Sur cent lettres de ce genre, vingt taient toujours rpondues. On
cessera de s'en tonner si l'on considre qu'elles ne s'adressaient qu'
des hommes connus par leur attachement  l'ancien ordre de choses, et
que rien ne raisonne moins que l'esprit de parti. On tmoignait
d'ailleurs au mandataire prsum cette confiance illimite qui ne manque
jamais son effet sur l'amour-propre ou sur l'intrt; le provincial
rpondait donc en annonant qu'il consentait  se charger de retirer le
dpt. Nouvelle missive du prtendu valet de chambre, portant que,
dnu de tout, il avait engag  l'infirmier pour une somme assez
modique la malle o se trouvait, dans un double fond, le plan dont il a
dj t question. L'argent arrivait alors, et l'on recevait jusqu' des
sommes de douze et quinze cents francs. Quelques individus, croyant
faire preuve d'une grande sagacit, vinrent mme du fond de leur
province  Bictre, o on leur remit le plan destin  les conduire dans
ce bois mystrieux, qui, comme les forts fantastiques des romans de
chevalerie, devait fuir ternellement devant eux. Les Parisiens
eux-mmes donnrent quelquefois dans le panneau; et l'on peut se
rappeler encore l'aventure de ce marchand de drap de la rue des
Prouvaires, surpris minant une arche du Pont-Neuf, sous laquelle il
croyait trouver les diamants de la duchesse de Bouillon.

On comprend du reste, que de pareilles manoeuvres ne pouvaient
s'effectuer que du consentement, et avec la participation des employs,
puisqu'eux-mmes recevaient la correspondance des chercheurs de trsors.
Mais le concierge pensait qu'indpendemment du bnfice indirect qu'il
en retirait, par l'accroissement de la dpense des prisonniers, en
comestibles et en spiritueux, ceux-ci, occups de cette manire, en
songeaient moins  s'vader. D'aprs le mme principe, il tolrait la
fabrication d'une foule d'ouvrages en paille, en bois, en os, et jusqu'
celle de fausses pices de deux sous, dont Paris se trouva un instant
inond. Il y avait encore d'autres industries, mais celles-l
s'exeraient clandestinement: on fabriquait  huis clos de faux
passe-port  la plume, imits  faire illusion, des scies  couper les
fers, et de faux tours en cheveux, qui servaient merveilleusement 
s'vader du bagne, les forats tant surtout reconnaissables  leur tte
rase. Ces divers objets se cachaient dans des tuis de fer-blanc, qu'on
pouvait s'introduire dans les intestins.

Pour moi, toujours proccup de l'ide d'viter le bagne, et de gagner
un port de mer, o je pourrais m'embarquer, je combinais nuit et jour
les moyens de sortir de Bictre: j'imaginai enfin qu'en perant le
carreau du _Fort-Mahon_ pour gagner les aqueducs pratiqus sous la
maison, nous pourrions, au moyen d'une courte mine, arriver dans la cour
des fous, d'o il ne devait pas tre difficile de gagner l'extrieur.
Ce projet fut excut en dix jours et autant de nuits. Pendant tout ce
temps, les dtenus dont on croyait devoir se mfier ne sortaient
qu'accompagns d'un homme sr; il fallut cependant attendre que la lune
ft sur son dclin. Enfin, le 13 octobre 1797,  deux heures du matin,
nous descendmes dans l'aqueduc, au nombre de trente-quatre. Munis de
plusieurs lanternes sourdes, nous emes bientt ouvert le passage
souterrain et pntr dans la cour des fous. Il s'agissait de trouver
une chelle, ou tout au moins quelque chose qui pt en tenir lieu, pour
escalader les murs; une perche assez longue nous tomba enfin sous la
main, et nous allions tirer au doigt mouill  qui monterait le premier,
quand un bruit de chanes troubla tout  coup le silence de la nuit.

Un chien sortit d'une niche place dans un angle de la cour: nous
restmes immobiles, retenant jusqu' notre haleine, car le moment tait
dcisif... Aprs s'tre tendu en billant, comme s'il n'et voulu que
changer de place, l'animal remit une patte dans sa niche paraissant
vouloir y rentrer; nous nous croyions sauvs. Tout  coup il tourna la
tte vers l'endroit o nous tions entasss, et fixa sur nous deux yeux
qui semblaient des charbons ardents. Un grognement sourd fut alors
suivi d'aboiements qui firent retentir toute la maison: Desfosseux
voulait d'abord essayer de lui tordre le cou, mais l'indiscret tait de
taille  rendre l'issue de la lutte assez douteuse. Il nous parut plus
prudent de nous blottir dans une grande pice ouverte, qui servait au
traitement des alins, mais le chien n'en continua pas moins son
concerto et ses collgues s'tant mis de la partie, le vacarme devint
tel, que l'inspecteur des salles, Giroux, vit qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire parmi ses pensionnaires. Connaissant son monde,
il commena sa ronde par le _Fort-Mahon_, et faillit tomber  la
renverse en ne trouvant plus personne. A ses cris, le concierge, les
guichetiers, la garde, tout accourut. On eut bientt dcouvert le chemin
que nous avions pris, et l'on n'en prit pas d'autre pour arriver dans la
cour des fous, o le chien ayant t dchan, courut droit  nous. La
garde entra alors dans la pice o nous nous trouvions, la baonnette
croise, comme s'il se ft agi d'enlever une redoute; on nous mit les
menottes, prlude ordinaire de tout ce qui se fait d'un peu important en
prison, puis nous rentrmes, non pas au _Fort-Mahon_, mais au cachot,
sans qu'on nous fit toutefois prouver aucun mauvais traitement.

Cette tentative, la plus hardie dont la maison et t depuis long-temps
le thtre, avait jet une telle confusion parmi les surveillants, qu'on
fut deux jours  s'apercevoir qu'il manquait un dtenu du _Fort-Mahon_:
c'tait Desfosseux. Connaissant toute son adresse, je le croyais bien
loin, quand, le troisime jour au matin, je le vis entrer dans mon
cachot, ple, dfait, et tout sanglant. Lorsque la porte eut t
referme sur lui, il me raconta toute son aventure.

Au moment o la garde nous avait saisis, il s'tait blotti dans une
espce de cuve servant probablement aux douches ou aux bains;
n'entendant plus de bruit, il tait sorti de sa retraite, et la perche
l'avait aid  franchir plusieurs murs, mais il se trouvait toujours
dans les cours de fous; cependant le jour allait poindre, il entendait
dj aller et venir dans les btiments, car on n'est nulle part aussi
matineux que dans les hospices. Il fallait se soustraire aux regards des
employs, qui ne pouvaient tarder  circuler dans les cours; le guichet
d'une loge tait entr'ouvert: il s'y glisse, et veut mme, par excs de
prcaution, se fourrer dans un grand tas de paille; mais quel est son
tonnement d'y voir accroupi un homme nu, les cheveux en dsordre, la
barbe hrisse, l'oeil hagard et sanglant. Le fou, car c'en est un,
regarde Desfosseux d'un air farouche, puis il lui fait un signe rapide,
et comme celui-ci reste immobile, il s'lance comme pour le dchirer.
Quelques caresses semblent l'appaiser, il prend Desfosseux par la main,
et le fait asseoir  ses cts, en attirant toute la paille sous lui,
par des mouvements brusques et saccads comme ceux du singe. A huit
heures du matin, un morceau de pain noir tombe par le guichet; il le
prend, l'examine quelque temps, et finit par le jeter dans le baquet aux
excrments d'o il le retire un instant aprs pour le dvorer. Dans la
journe, on rapporte du pain, mais comme le fou dormait, Desfosseux s'en
empare et le dvore, au risque d'tre dvor par son terrible compagnon,
qui peut trouver mauvais qu'on lui enlve sa pitance. A la brune, le fou
s'veille, et parle quelque temps avec une volubilit extraordinaire; la
nuit arrive, son exaltation augmente sensiblement, et il se met  faire
des gambades et des contorsions hideuses, en secouant ses chanes avec
une espce de plaisir.

Dans cette pouvantable position, Desfosseux attendait avec impatience
que le fou ft endormi, pour sortir par le guichet; vers minuit, ne
l'entendant plus remuer, il s'avance, passe un bras, la tte...., on le
saisit par une jambe; c'est le fou, qui, d'un bras vigoureux, le rejette
sur la paille, et se place devant le guichet, o il reste jusqu'au jour,
immobile comme une statue. La nuit suivante, nouvelle tentative, nouvel
obstacle. Desfosseux, dont la tte commence  se dtraquer, veut
employer la force; une lutte terrible s'engage, et Desfosseux, frapp de
coups de chanes, couvert de morsures et de contusions, est forc
d'appeler les gardiens. Ceux-ci, le prenant d'abord pour un de leurs
administrs qui se sera fourvoy, veulent aussi le mettre en loge, mais
il parvient  se faire reconnatre, et obtient enfin la faveur d'tre
ramen avec nous.

Nous restmes huit jours au cachot, aprs quoi je fus mis  la
_Chausse_, ou je retrouvai une partie des dtenus qui m'avaient si bien
accueilli  mon arrive. Ils faisaient grande chre, et ne se refusaient
rien; car, indpendamment de l'argent provenant des _lettres de
Jrusalem_, ils en recevaient encore des femmes qu'ils avaient connues,
et qui venaient les visiter fort assidument. Devenu, comme  Douai,
l'objet de la surveillance la plus active, je n'en cherchais pas moins 
m'vader encore, lorsqu'enfin arriva le jour du dpart de la chane.




CHAPITRE VIII.

     Un dpart de la chane.--Le capitaine Viez et son lieutenant
     Thierry.--La complainte des galriens.--La visite hors de
     Paris.--Humanit des argouzins.--Ils encouragent le vol.--Le pain
     transform en valise.--Malheureuse tentative d'vasion.--Le bagne
     de Brest.--Les bndictions.


C'tait le 20 novembre 1797: toute la matine on avait remarqu dans la
prison un mouvement qui n'tait pas ordinaire. Les dtenus n'taient pas
sortis des cabanons: les portes s'ouvraient et se refermaient  chaque
instant avec fracas; les guichetiers allaient, venaient d'un air
affair; dans la grande cour, on dchargeait des fers dont le bruit
arrivait jusqu' nous. Vers onze heures, deux hommes vtus d'un uniforme
bleu entrrent au _Fort-Mahon_, o depuis huit jours, j'avais t
replac avec mes camarades d'vasion; c'tait le capitaine de la chane
et son lieutenant. Eh bien! dit le capitaine, en nous montrant ce
sourire qui annonce une familiarit bienveillante, y a-t-il ici des
_chevaux de retour_ (forats vads)? Et tandis qu'il parlait, c'tait
 qui s'empresserait pour lui faire sa cour. _Bonjour M. Viez, bonjour
M. Thierry_, s'criait-t-on de toutes parts. Ces saluts taient mme
rpts par des prisonniers qui n'avaient jamais vu ni Viez, ni Thierry,
mais qui, en se donnant un air de connaissance, espraient se les rendre
favorables. Il tait difficile que le capitaine, c'tait Viez, ne
s'enivrt pas un peu de ces hommages: cependant comme il tait habitu 
de pareils honneurs, il ne perdait pas la tte, et il reconnaissait
parfaitement les siens. Il aperut Desfosseux: Ah! ah! dit-il, voil un
_ferlampier_ (condamn habile  couper ses fers) qui a dj voyag avec
nous. Il m'est revenu que tu as manqu d'tre _fauch_ (guillotin) 
Douai, mon garon. Tu as bien fait de manquer, mardieu! car, vois-tu, il
vaut encore mieux retourner au _pr_ (bagne), que le _taule_ (bourreau)
ne joue au panier avec notre _sorbonne_ (tte). Au surplus, mes enfants,
que tout le monde soit _calme_, et l'on aura le boeuf avec du persil.
Le capitaine ne faisait que commencer son inspection, il la continua en
adressant d'aussi aimables plaisanteries  toute _sa marchandise_,
c'tait de ce nom qu'il appelait les condamns.

Le moment critique approche: nous descendons dans la _cour des fers_, o
le mdecin de la maison nous visite pour s'assurer si tout le monde est
 peu prs en tat de supporter les fatigues de la route. Nous sommes
tous dclars _bons_, quoique plusieurs d'entre nous se trouvent dans un
tat dplorable. Chaque condamn quitte ensuite la livre de la maison
pour revtir ses propres habits: ceux qui n'en ont point reoivent un
sarrau et un pantalon de toile, bien insuffisants pour se dfendre des
froids et de l'humidit. Les chapeaux, les vtements un peu propres
qu'on laisse aux condamns, sont lacrs d'une manire particulire,
afin de prvenir les vasions: on te, par exemple, aux chapeaux le
bord, et le collet aux habits. Aucun condamn ne peut enfin conserver
plus de six francs; l'excdant de cette somme est remis au capitaine,
qui vous le dlivre en route, au fur et  mesure qu'on en a besoin. On
lude toutefois assez facilement cette mesure, en plaant des louis dans
des gros sous creuss au tour.

Ces prliminaires achevs, nous entrmes dans la grande cour, o se
trouvaient les gardes de la chane, plus connus sous le nom
d'_argousins_; c'taient, pour la plupart, des Auvergnats, porteurs
d'eau, commissionnaires ou charbonniers, qui exeraient leur profession
dans l'intervalle de ces voyages. Au milieu d'eux tait une grande
caisse de bois, contenant les fers qui servent successivement  toutes
les expditions, du mme genre. On nous fit approcher deux  deux, en
ayant soin de nous appareiller par rang de taille, au moyen d'une chane
de six pieds runie aussitt au _cordon_ de vingt-six condamns, qui,
ds lors, ne pouvaient plus se mouvoir qu'en masse; chacun tenait 
cette chane par la _cravate_, espce de triangle en fer, qui s'ouvrant
d'un ct par un boulon-charnire, se ferme de l'autre avec un clou riv
 froid. C'est l la partie prilleuse de l'opration: les hommes les
plus mutins ou les plus violents restent alors immobiles; car, au
moindre mouvement, au lieu de porter sur l'enclume, les coups leur
briseraient le crne, que frise  chaque instant le marteau. Arrive
ensuite un dtenu qui, arm de longs ciseaux, coupe  tous les forats
les cheveux et les favoris, en affectant de les laisser ingaux.

A cinq heures du soir, le _ferrement_ fut termin: les _argousins_ se
retirrent; il ne resta dans la cour que les condamns. Livrs 
eux-mmes, ces hommes, loin de se dsesprer, s'abandonnaient  tous
les carts d'une gat tumultueuse. Les uns vocifraient d'horribles
plaisanteries, rptes de toutes parts avec les intonnations les plus
dgotantes; les autres s'exeraient  provoquer par des gestes
abominables le rire stupide de leurs compagnons. Ni les oreilles ni la
pudeur n'taient pargnes: tout ce que l'on pouvait voir ou entendre
tait ou immoral ou ineuphonique. Il est trop vrai, qu'une fois charg
de fers, le condamn se croit oblig de fouler aux pieds tout ce que
respecte la socit qui le repousse: il n'y a plus de frein pour lui que
les obstacles matriels: sa charte est la longueur de sa chane, et il
ne connat de loi que le bton auquel ses bourreaux l'ont accoutum.
Jet parmi des tres  qui rien n'est sacr, il se garde bien de montrer
cette grave rsignation qui annonce le repentir; car alors il serait en
butte  mille railleries, et ses gardiens, inquiets de le trouver si
srieux, l'accuseraient de mditer quelque complot. Mieux vaut, s'il
aspire  les tranquilliser sur ses intentions, paratre sans souci 
toute heure. On ne se dfie pas du prisonnier qui se joue avec son sort;
l'exprience de la plupart des sclrats qui se sont chapps des
bagnes en fournit la preuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que parmi
nous ceux qui avaient le plus grand intrt  s'vader, taient les
moins tristes de tous; ils taient les boute-en-train. Ds que la nuit
fut venue, ils se mirent  chanter. Que l'on se figure cinquante
coquins, la plupart ivres, hurlant des airs diffrents. Au milieu de ce
vacarme, un _Cheval de retour_ entonna d'une voix de Stentor quelques
couplets de la complainte des galriens.

            La chane,
          C'est la grle;
        Mais c'est gal,
        'a n'fait pas de mal.

    Nos habits sont carlate,
    Nous portons au lieu d'chapeaux
    Des bonnets et point d'cravatte,
    'a fait brosse pour les jabots.
    Nous aurions tort de nous plaindre,
    Nous sommes des enfants gts,
    Et c'est crainte de nous perdre
    Que l'on nous tient enchans.

    Nous f'rons des belles ouvrages
    En paille ainsi qu'en cocos,
    Dont nous ferons talage
    Sans qu'uns boutiques pay' d'impts.
    Ceux qui visit'nt le bagne
    N' s'en vont jamais sans acheter,
    Avec ce produit d' l'aubaine
    Nous nous arrosons l' gosier.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Quand vient l'heur' de s'bourrer l'ventre,
    En avant les haricots!
    a n'est pas bon, mais a entre
    Tout comm' le meilleur fricot.
    Notr' guignon et t pire,
    Si, comm' des jolis cadets,
    On nous et fait _raccourcire_
    A l'abbaye d' Mont--r'gret.

Tous nos compagnons n'taient pas galement _heureux_: dans le troisime
cordon, compos des condamns les moins turbulents, on entendait clater
des sanglots, on voyait couler des larmes amres; mais ces signes de
douleur ou de repentir taient accueillis par les hues et les injures
des deux autres cordons, o je figurais en premire ligne, comme un
sujet dangereux par son adresse et son influence. J'y avais prs de moi
deux hommes, l'un, ex-matre d'cole, condamn pour viol; l'autre,
ex-officier de sant, condamn pour faux, qui, sans montrer ni
allgresse ni abattement, causaient ensemble du ton le plus calme, le
plus naturel.

Nous allons  Brest, disait le matre d'cole?--Oui, rpondait
l'officier de sant, nous allons  Brest...... Je connais le pays,
moi..... J'y suis pass tant sous-aide dans la 16e demi-brigade,....
Bon pays, ma foi,... je ne suis pas fch de le revoir.

--Y a-t-on de l'agrment, reprenait le pdagogue, qui ne me faisait pas
l'effet d'tre trs fort?

--De l'agrment....? disait son interlocuteur, d'un air un peu
tonn....

--Oui..., de l'agrment... Je veux demander si l'on peut se procurer
quelques douceurs, si on est bien trait....., si les vivres sont  bon
march.

--D'abord, vous serez nourri, rpondait tranquillement
l'interlocuteur...., et bien nourri; car au bagne de Brest, il ne faut
que deux heures pour trouver une gourgane dans la soupe, tandis qu'il
faut huit jours  Toulon.

Ici la conversation fut interrompue par de grands cris, partis du second
cordon; on y assommait  coup de chanes trois condamns,
l'ex-commissaire des guerres Lemire, l'officier d'tat-major Simon, et
un voleur nomm le _Petit Matelot_, qu'on accusait, ou d'avoir trahi
leurs camarades par des rvlations, ou d'avoir fait manquer quelque
complot de prison. Celui qui les signalait  la vengeance des forats
tait un jeune homme dont la rencontre et t une bonne fortune pour un
peintre ou pour un acteur. Avec de mauvaises pantoufles vertes, une
veste de chasse veuve de ses boutons, et un pantalon de nankin, qui
semblait dfier les intempries de la saison, il portait pour coiffure
une casquette sans visire, dont les trous laissaient passer le coin
d'un vieux madras. On ne l'appelait  Bictre que _Mademoiselle_;
j'appris que c'tait un de ces misrables qui, livrs  Paris  une
prostitution infme, trouvent au bagne un thtre digne de leurs
dgotantes volupts. Les _argousins_, accourus d'abord au bruit, ne se
donnrent pas le moindre mouvement pour arracher le _Petit Matelot_ des
mains des forats; aussi mourut-il quatre jours aprs le dpart, des
coups qu'il avait reus. Lemire et Simon eussent galement pri sans
mon intervention: j'avais connu le premier dans l'_Arme Roulante_, o
il m'avait rendu quelques services. Je dclarai que c'tait lui qui
m'avait fourni les instruments ncessaires pour percer le carreau du
_Fort-Mahon_, et ds lors on le laissa lui et son camarade en repos.

Nous passmes la nuit sur la paille, dans l'glise alors transforme en
magasin. Les _argousins_ faisaient des rondes frquentes, pour s'assurer
que personne ne s'occupait  _jouer du violon_ (scier ses fers). Au
jour, tout le monde fut sur pied: on fit l'appel, on visita les fers; 
six heures, nous tions placs sur de longues charrettes, dos  dos, les
jambes pendantes  l'extrieur, couverts de givre et transis de froid.
Il n'en fallut pas moins, arrivs  Saint-Cyr, nous dpouiller
entirement, pour subir une visite qui s'tendit aux bas, aux souliers,
aux chemises,  la bouche, aux oreilles, aux narines, et  d'autres
endroits plus secrets encore. Ce n'taient pas seulement des limes en
tui que l'on cherchait, mais des ressorts de pendule, qui suffisaient 
un prisonnier pour couper ses fers en moins de trois heures de temps. La
visite dura prs d'une heure; c'est vraiment un miracle que la moiti
d'entre nous n'aient pas eu le nez ou les pieds gels. A la couche, on
nous entassa dans des tables  boeufs, o nous tions tellement
serrs, que le corps de l'un servait d'oreiller  celui qui venait
aprs; s'embarrassait-on dans sa chane ou dans celle de son voisin,
les coups de btons pleuvaient aussitt sur le maladroit. Ds que nous
fmes couchs sur quelques poignes de paille qui avaient dj servi de
litire aux bestiaux, un coup de sifflet donna l'ordre du silence le
plus absolu; il ne fallait mme pas le rompre par la moindre plainte
quand, pour relever un factionnaire plac  l'extrmit de l'table, les
_argousins_ nous marchaient sur le corps.

Le souper se composa d'une prtendue soupe aux haricots, et de quelques
morceaux de viande demi gte. La distribution se faisait dans des
baquets de bois qui contenaient trente rations, et le cuisinier, arm
d'une grande cuiller  pot, ne manquait pas de rpter  chaque condamn
qui se prsentait: _Une, deux, trois, quatre, tends ta gamelle, voleur!_
Le vin fut distribu dans le baquet dont on s'tait servi pour la soupe
et la viande; ensuite un _argousin_ prit un sifflet pendu  sa
boutonnire, et le fit rsonner  trois reprises, en disant: _Attention,
voleurs, et qu'on rponde par oui ou par non! Avez-vous eu le pain?_
Oui. _La soupe?_ Oui. _La viande?_ Oui. _Le vin?_ Oui..... _Alors,
dormez ou faites semblant._

Cependant une table se dressait  l'entre de l'table: le capitaine, le
lieutenant, les brigadiers _argousins_ s'y placrent pour prendre un
repas un peu meilleur que le ntre; car ces hommes, qui profitaient de
toutes les occasions pour extorquer l'argent des condamns, faisaient
bombance, et ne se refusaient rien. L'table offrait au surplus, dans ce
moment, un des spectacles les plus hideux qu'on puisse imaginer: d'une
part, cent vingt hommes parqus comme de vils animaux, roulant des yeux
gars, d'o la douleur bannissait le sommeil; de l'autre, huit
individus  figure sinistre, mangeant avidement, sans perdre un instant
de vue leurs carabines ou leurs btons. Quelques minces chandelles,
attaches aux murs noircis de l'table, faisaient une lueur rougetre
sur cette scne de dsolation, dont le silence n'tait troubl que par
de sourds gmissements, ou par le retentissement des fers. Non contents
de frapper  tort et  travers, les _argousins_ passaient encore sur les
condamns leurs horribles gats: un homme dvor par la soif
demandait-il de l'eau? ils disaient tout haut: _Que celui qui veut de
l'eau lve la main_. Le malheureux obissait sans dfiance, et il tait
aussitt rou de coups. Ceux qui avaient quelque argent taient
ncessairement mnags; mais c'tait le petit nombre, le long sjour de
la plupart des condamns dans les prisons ayant puis leurs faibles
ressources.

Ces abus n'taient pas les seuls qu'on et  signaler dans la conduite
de la chane. Pour conomiser  son profit les frais de transport, le
capitaine faisait presque toujours voyager  pied un des _cordons_. Or,
ce _cordon_ tait toujours celui des plus robustes, c'est--dire des
plus turbulents des condamns: malheur aux femmes qu'ils rencontraient,
aux boutiques qui se trouvaient sur leur passage! les femmes taient
houspilles de la manire la plus brutale; quant aux boutiques, elles se
trouvaient dvalises en un clin d'oeil, comme je le vis faire, 
Morlaix, chez un picier, qui ne conserva ni un pain de sucre ni une
livre de savon. On demandera peut-tre ce que faisaient les gardiens,
pendant que se commettait le dlit? Les gardiens faisaient les
empresss, sans apporter aucun obstacle rel, bien persuads qu'en
dfinitive ils profiteraient du vol, puisque c'tait  eux que les
forats devaient s'adresser pour vendre leur capture, o l'changer
contre des liqueurs fortes. Il en tait de mme pour les spoliations
exerces sur les condamns qu'on prenait au passage. A peine
taient-ils _ferrs_, que leurs voisins les entouraient et leur volaient
le peu d'argent qu'ils pouvaient avoir.

Loin de prvenir o d'arrter ces vols, les _argousins_ les provoquaient
souvent, comme je leur ai vu faire pour un ex-gendarme qui avait cousu
quelques louis dans sa culotte de peau. _Y a gras!_ avaient-ils dit, et
en trois minutes le pauvre diable se trouva en bannire. En pareil cas,
les victimes jetaient ordinairement les hauts cris en appelant  leur
secours les _argousins_; ceux-ci ne manquaient jamais d'arriver quand
tout tait fini, pour tomber  grands coups de bton.... sur celui qu'on
avait vol. A Rennes, les bandits dont je parle poussrent l'infamie
jusqu' dpouiller une soeur de charit qui tait venue nous apporter
du tabac et de l'argent, dans un mange o nous devions passer la nuit.
Les plus criants de ces abus ont disparu, mais il en subsiste encore,
qu'on trouvera bien difficiles  draciner, si l'on considre  quels
hommes est ncessairement confie la conduite des chanes, et sur quelle
matire ils oprent.

Notre pnible voyage dura vingt-quatre jours: arrivs  Pont--Lezen,
nous fmes placs au dpt du bagne, o les condamns font une sorte de
quarantaine jusqu' ce qu'ils se soient remis de leur fatigue, et qu'on
ait reconnu qu'ils ne sont pas atteints de maladies contagieuses. Ds
notre arrive on nous fit laver deux  deux dans de grandes cuves
pleines d'eau tide: au sortir du bain on nous dlivra des habits. Je
reus comme les autres une casaque rouge, deux pantalons, deux chemises
de toile  voile, deux paires de souliers, et un bonnet vert: chaque
pice de ce trousseau tait marque de l'initiale _GAL_, et le bonnet
portait de plus une plaque de fer-blanc, sur laquelle on lisait le
numro d'inscription au registre matricule. Quand on nous eut donn des
vtements, on nous riva la _manicle_ au pied; mais sans former les
couples.

Le dpt de Pont--Lezen tant une sorte de lazareth, la surveillance
n'y tait pas trs rigoureuse; on m'avait mme assur qu'il tait assez
facile de sortir des salles, et d'escalader ensuite les murs extrieurs.
Je tenais ces indications d'un nomm Blondy, qui s'tait dj vad du
bagne de Brest: esprant les mettre  profit, j'avais tout dispos pour
tre prt  saisir l'occasion. On nous donnait parfois des pains qui
pesaient jusqu' dix-huit livres; en partant de Morlaix, j'avais creus
l'un de ces pains, et j'y avais introduit une chemise, un pantalon et
des mouchoirs: c'tait l une valise d'un nouveau genre, on ne la visita
pas. Le lieutenant Thierry ne m'avait pas dsign  une surveillance
spciale; loin de l, instruit des motifs de ma condamnation, il avait
dit en parlant de moi au commissaire, qu'avec des hommes aussi
tranquilles, _on conduirait la chane comme un pensionnat de
demoiselles_. Je n'inspirais donc aucune dfiance: j'entrepris
d'excuter mon projet. Il s'agissait d'abord de percer le mur de la
salle o nous tions enferms: un ciseau d'acier oubli sur le pied de
mon lit par un _sbire_ forat, charg de river les manicles, me servit 
pratiquer une ouverture, tandis que Blondy s'occupait de scier mes fers.
L'opration termine, mes camarades fabriqurent un mannequin qu'ils
mirent  ma place, afin de tromper la vigilance des _argousins_ de
garde, et bientt, affubl des effets que j'avais cachs, je me trouvai
dans la cour du dpt. Les murs qui en formaient l'enceinte n'avaient
pas moins de quinze pieds d'lvation; je vis que pour les franchir, il
fallait donc quelque chose qui ressemblt  une chelle: une perche m'en
tint lieu, mais elle tait si lourde et si longue, qu'il me fut
impossible de la passer par-dessus le mur, pour descendre de l'autre
ct. Aprs des efforts aussi vains que pnibles, je dus prendre le
parti de risquer le saut; il me russit fort mal: je me foulai si
violemment les deux pieds, qu' peine eus-je la force de me traner dans
un buisson voisin. J'esprais que, la douleur se calmant, je pourrais
fuir avant le jour, mais elle devenait de plus en plus vive, et mes
pieds se gonflrent si prodigieusement, qu'il fallut renoncer  tout
espoir d'vasion. Je me tranai alors de mon mieux jusqu' la porte du
dpt, pour y rentrer de moi-mme, esprant obtenir ainsi une remise sur
le nombre de coups de bton qui me revenaient de droit. Une soeur que
je fis demander, et  laquelle j'avouai le cas, commena par me faire
passer dans une salle o mes pieds furent panss. Cette excellente
femme, que j'avais apitoye sur mon sort, alla solliciter pour moi le
commissaire du dpt, qui lui accorda ma grce. Quand, au bout de trois
semaines, je fus guri compltement, on me conduisit  Brest.

Le bagne est situ dans l'enceinte du port; des faisceaux de fusils,
deux pices de canon braques devant les portes, m'indiqurent l'entre
des salles, o je fus introduit aprs avoir t examin par tous les
gardes de l'tablissement. Les condamns les plus intrpides l'ont
avou: quelqu'endurci que l'on soit, il est impossible de se dfendre
d'une vive motion au premier aspect de ce lieu de misres. Chaque salle
contient vingt-huit lits de camp, nomms _bancs_, sur lesquels couchent
enchans six cents forats; ces longues files d'habits rouges, ces
ttes rases, ces yeux caves, ces visages dprims, le cliquetis
continuel des fers, tout concourt  pntrer l'ame d'un secret effroi.
Mais pour le condamn, l'impression n'est que passagre; sentant qu'ici
du moins il n'a plus  rougir devant personne, il s'identifie avec sa
position. Pour n'tre pas l'objet des railleries grossires, des joies
odieuses de ses compagnons, il affecte de les partager, il les outre
mme, et bientt, du ton, des gestes, cette dpravation de convention
passe au coeur. C'est ainsi qu' Anvers un ex-vque essuya d'abord
toutes les bordes de l'ignoble hilarit des forats. Ils ne
l'appelaient que _Monseigneur_, ils lui demandaient sa bndiction pour
des obscnits;  chaque instant ils le contraignaient  profaner son
ancien caractre par des paroles impies; et  force de ritrer ses
sacrilges, il parvint  s'manciper; plus tard, il tait devenu
cantinier du bagne; on l'appelait toujours _Monseigneur_, mais on ne lui
demandait plus l'absolution, il et rpondu par des blasphmes!

C'est dans les jours de repos surtout que le rcit de crimes souvent
imaginaires, des rapports intimes, des complaisances infmes, achvent
de pervertir l'homme que le chtiment d'une premire faute expose  ce
contact impur. Pour en neutraliser les effets, on a propos de renoncer
au systme des bagnes. D'abord, tout le monde tait d'accord sur ce
point, mais lorsqu'il s'est agi de dterminer un autre mode de punition,
les avis se sont trouvs singulirement partags: les uns ont propos
des prisons pnitentiaires,  l'instar de celles de la Suisse et des
tats-Unis; les autres, et c'est le plus grand nombre, ont rclam la
colonisation, en s'tayant des heureux rsultats et de la prosprit des
tablissements anglais de la Nouvelle-Galles, plus connus sous le nom de
Botany-Bay. Examinons si la France est appele  jouir de ces _heureux
rsultats_ et de cette _prosprit_.




CHAPITRE IX.

     De la colonisation des Forats.


Voyez, disent les partisans de la colonisation, voyez l'aspect
florissant de la Nouvelle-Galles; il y a seulement quarante ans que les
Anglais ont commenc  y envoyer leurs condamns, et dj le pays compte
cinq villes; les arts de luxe y sont cultivs, l'imprimerie tablie. A
Sydney-Cove, chef-lieu de colonie, on imprime trois journaux; il s'y est
ferm des socits philosophiques et d'agriculture; on a fond une
chapelle catholique et deux chapelles de mthodistes. Quoique la plupart
des planteurs et des magistrats subalternes soient des condamns
mancips ou ayant subi leur peine, tous se conduisent bien et
deviennent d'excellents citoyens. Des femmes, la honte et le rebut de
leur sexe dans la mtropole, des femmes dj mres, mais couvrant
d'opprobre tout ce qui tenait  elles, sont aujourd'hui, sous de
nouveaux liens, des modles d'ordre et de chastet. Il se prsente 
l'appui de ce systme une autre considration qui n'est pas sans
importance. Le travail des condamns qu'on emploie en Angleterre, venant
en concurrence avec celui d'un nombre gal d'artisans libres, a pour
fcheux rsultat de laisser ceux-ci inoccups, et par consquent de
surcharger la taxe des pauvres; au lieu d'tre productif, leur travail
est donc nuisible. A la Nouvelle-Galles, au contraire, loin de rivaliser
avec l'artisan anglais, le dport est le consommateur du travail de
celui-ci, puisque l'on n'y consomme que des produits anglais.
L'importation s'en lve  trois cent cinquante mille livres sterlings,
et l'exportation des productions indignes est value au tiers de cette
somme; voil les avantages de la colonisation. Qui s'oppose  ce que la
France les partage en suivant le mme systme?

Tout cela sans doute est magnifique, mais les faits sont-ils bien
constants? Peut-on en induire que ce systme soit applicable  la
France? Sur la premire question, je rpondrai qu'en Angleterre on n'est
gures plus d'accord que chez nous sur les avantages de la colonisation
des condamns en gnral et sur les rsultats des tablissements de la
Nouvelle-Galles en particulier. Indpendamment de toute autre
considration, ils offrent cependant au commerce britannique des
stations prcieuses entre l'Inde, la Chine, les les de la Sonde et tout
l'archipel oriental. Tant d'avantages, qui peut-tre auraient pu
s'obtenir sans l'emploi de la colonisation, ne paraissent pas nanmoins
compenser les dpenses normes qu'elle a entranes dans le principe, et
qui se continuent encore au dtriment de la mtropole, le gouvernement
ayant, depuis quelques annes,  sa charge un nombre variable de huit 
dix mille dports qu'on ne saurait occuper utilement. Cette
circonstance explique parfaitement du reste la proposition soumise  la
Chambre des communes, de diriger sur la Nouvelle-Galles ou sur les
tablissements qui en dpendent, des migrants irlandais; la taxe des
pauvres en diminuerait d'autant, et les migrants planteurs
emploieraient les dports qui, par des dfrichements et des
constructions, auraient prpar leurs habitations.

En attendant que le gouvernement prenne un parti, ces dports inoccups
doivent mener une vie trs comfortable selon eux, puisque dans une
enqute rcente on a constat que plusieurs individus s'taient fait
condamner  dessein pour un dlit emportant la peine de la dportation.
L'humanit n'aurait sans doute qu' s'applaudir de ce rsultat, si cette
mansutude adoucissait les moeurs des dports, mais on comprend que
l'oisivet ne fait qu'aggraver leurs mauvaises dispositions; on en a la
preuve dans les rcidives de ceux qui reviennent en Angleterre 
l'expiration de leur peine. Leur amendement n'est gures plus sensible 
la colonie, car on n'ignore pas que des trois chapelles leves 
Sidney-Cove, ils en ont brl deux dans l'intention prouve de se
soustraire  l'obligation d'assister au service divin.

Les femmes enfin, que l'on nous reprsente comme purifies par le
changement d'hmisphre, les femmes donnent pour la plupart l'exemple
d'un libertinage jusqu' certain point provoqu par l'norme
disproportion numrique des deux sexes; elle est telle que, pour
quatorze hommes, on compte  peine une femme. Le mariage avec un
condamn graci ou libr, procurant l'mancipation immdiate, la
premire chose que cherchent les femmes dportes  leur arrive au
dpt de Paramatta, c'est  se faire pouser par un homme qui remplisse
cette condition. Elles prennent souvent ainsi un vieillard, un
misrable, qu'elles quittent au bout de quelques jours, pour se rendre 
Sydney, o elles peuvent se livrer impunment  tous les excs. Il en
rsulte qu'entoures d'exemples corrupteurs, les filles qui naissent de
ce commerce se livrent ds l'ge le plus tendre  la prostitution.

De ces faits accidentellement rvls par les enqutes sur l'tat du
pays, par les discussions parlementaires, il rsulte que la colonisation
est loin de ragir, comme on l'a cru trop lgrement, sur le moral des
condamns; elle est d'ailleurs aujourd'hui reconnue  peu prs
impraticable pour la France. La premire, la principale objection, c'est
le manque absolu d'un endroit propre  la dportation; car former un
tablissement  Sainte-Marie de Madagascar, la seule des possessions
franaises qui pt convenir pour cet objet, ce serait envoyer  une mort
 peu prs certaine, non-seulement les condamns, mais encore les
administrateurs et les surveillants. Le petit nombre de ceux que le
climat n'aurait pas moissonns ne manquerait pas de se servir des
embarcations stationnaires pour cumer la mer, comme cela s'est fait
plusieurs fois  la Nouvelle-Galles, et au lieu d'un tablissement
pnitentiaire, on se trouverait avoir fond le berceau de nouveaux
flibustiers. D'un autre ct, il est impossible de songer  diriger les
condamns sur aucune de nos colonies, pas mme sur la Guyanne, dont les
vastes savannes ne suffiraient pas pour assurer un isolement
indispensable; les vasions se seraient bientt multiplies, et les
colons pourraient rappeler la leon donne, dit-on, par Franklin, au
gouvernement anglais, qui,  cette poque, dportait encore ses
condamns aux tats-Unis. On assure qu'immdiatement aprs l'arrive
d'un transport de ce genre  Boston, il envoya au ministre Walpole
quatre caisses de serpents  sonnettes, en le priant de les faire mettre
en libert dans le parc de Windsor, afin, disait-il, que l'espce s'en
propaget et devnt aussi avantageuse  l'Angleterre que les condamns
l'avaient t  l'Amrique septentrionale.

Aujourd'hui mme, les vasions sont beaucoup plus communes  la
Nouvelle-Galles, qu'on ne devrait le croire. On en trouve la preuve dans
ce passage d'une _Relation_ publie  Londres par un dport libr,
qui, sans s'embarrasser de compromettre la rputation de
l'tablissement, s'tait fait bientt arrter pour de nouveaux mfaits.

Lorsque le terme de mon exil fut venu, et que je me dterminai 
quitter la colonie, je m'embarquai comme domestique, au service d'un
_gentleman_ et d'une _lady_, anciens dports, qui avaient amass de
quoi dfrayer leur retour en Angleterre, et s'y tablir. On croirait que
je devais avoir l'ame satisfaite et tranquille. Point du tout; jamais je
ne me suis vu plus chagrin, plus tourment que du moment o je
m'embarquai sur ce btiment. Voici pourquoi: j'avais clandestinement
amen avec moi _six condamns_ de mes camarades, et je les avais cachs
 fond de cale. C'taient des hommes pour lesquels _j'avais une estime
particulire_; et il est du devoir d'un dport qui quitte cette terre
d'exil, _de n'y jamais laisser un ami_, s'il a le moyen de l'en faire
sortir. Ce qui troublait sans cesse mon repos, c'est qu'il fallait
pourvoir aux besoins de ces hommes: pour cela, je devais recommencer le
mtier de voleur, de manire que, d'un moment  l'autre, je pouvais me
faire dcouvrir et eux aussi. Tous les soirs il me fallait visiter les
provisions de chacun, pour leur apporter le fruit de mes larcins.

Il y avait un grand nombre de passagers  bord, et je les faisais tous
contribuer successivement, afin que cela se ft moins sentir, et que le
mange pt durer plus long-temps. Malgr cette prcaution, j'entendais
dire souvent aux uns et aux autres, que leurs vivres allaient vite, sans
qu'ils en pussent dcouvrir la cause. Ce qui m'embarrassait le plus,
c'tait la viande crue, que mes camarades taient obligs de dvorer
telle quelle; encore que pouvais-je pas toujours m'en procurer, surtout
lorsqu'il faisait clair de lune; alors il me fallait drober double
ration de pain. Enfin, mon matre m'ayant charg de faire la cuisine
pour lui et pour sa femme, cette occasion fut, comme de juste, mise 
profit: si j'accommodais un potage ou un ragot, il s'en renversait
toujours une moiti, qui prenait le chemin de la cale. Tout ce que je
pouvais du reste attraper y passait galement; car je frquentais, 
titre de confrre, le cuisinier du btiment, sur lequel je levais
d'utiles contributions.

Il y avait  bord de notre navire un tonnelier de mes amis, qui, aprs
avoir fini son temps, retournait comme moi en Angleterre. Je l'avais mis
dans ma confidence, et il me servait merveilleusement dans les vols que
je faisais au cuisinier; il le tirait, par exemple  l'cart, et
l'occupait pendant que j'enlevais quelque portion de tout ce qui me
tombait sous la main. Outre ce tonnelier, il y avait  bord un matelot
qui tait galement dans le secret; et l'on va voir que c'tait un
confident de trop?

Un dimanche, il y avait un mois que nous tions en mer, le tonnelier et
le matelot causaient ensemble sur le gaillard d'avant. Voil qu'ils se
prennent de querelle pour une bagatelle. Je travaillais en ce moment 
dvisser une caisse, pour en retirer quelques provisions, quand ce
matelot, qui avait brusquement quitt le tonnelier, passa prs de moi.
Tromp par l'obscurit, car il commenait  faire nuit, et me prenant
pour un autre, il me frappe sur l'paule, et me crie: O est le
capitaine?..... J'ai  lui parler!.... Mais, me reconnaissant, il
s'loigna rapidement, et courut  la chambre du capitaine, o il se
prcipita en criant  tue-tte: _Au meurtre!....  l'assassin!.... Nous
sommes tous perdus!..... Le btiment va tre pris_; il _y a dix hommes
de cachs dans la cale, et tel et tel_ (en me nommant ainsi que le
tonnelier) _sont du complot;.... ils veulent s'emparer du btiment, et
nous tuer tous!..._

Aussitt le capitaine appelle son second, monte avec lui sur le pont,
et ordonne que tout le monde s'y rende. Lorsqu'on fut runi, le matelot
nous dsigna de nouveau, le tonnelier et moi, comme chefs du complot, en
soutenant qu'il y avait dix hommes cachs dans la cale. On y descendit
avec des lumires, on retourna tout sans rien dcouvrir, tant mes hommes
taient bien cachs. Enfin, le capitaine n'en voulant pas dmordre,
s'avisa de faire emplir la cale de fume. Force fut alors aux pauvres
diables de sortir sous peine d'tre asphyxis. En arrivant sur le pont,
ils faisaient la plus triste figure; depuis leur dpart de Sydney Cove,
ils n'avaient t ni rass ni lavs, et leurs vtements tombaient en
lambeaux. Ce qui rendait ce spectacle encore plus lugubre, c'est que la
nuit tait sombre et que le pont n'tait clair que par une lanterne.

Le capitaine commena par faire mettre les menottes aux nouveaux venus;
puis, aprs les avoir interrogs et s'tre assur qu'ils n'taient que
six, il les fit coucher  plat ventre sur le pont. Restait le second
acte de la pice, il consista  nous traiter, le tonnelier et moi, de la
mme manire. Quand nous fmes tous runis, on jeta sur nous une grande
voile, qui nous enveloppa comme un filet. C'est ainsi que nous passmes
la nuit. Le lendemain, au petit jour, on nous descendit l'un aprs
l'autre, au moyen d'une corde passe autour de la ceinture,  fond de
cale, dans une espce de cachot si noir que nous ne nous voyions pas les
uns les autres. Nous y couchions sur la planche nue. Pour toute
nourriture, on donnait par jour  chacun une pinte d'eau et une livre de
biscuit. Nous recevions cette distribution sans la voir; le matelot
charg de le faire nous avertissait par un cri d'avancer la main, et
quand nous tenions la pitance, nous la partagions  ttons entre nous.

On nous garda dans cette situation pendant quarante mortels jours,
c'est--dire jusqu' ce que le btiment ft arriv au Cap de
Bonne-Esprance, o il devait relcher. Le capitaine se rendit chez le
gouverneur pour lui annoncer qu'il avait  son bord des condamns
vads, et lui demanda s'il ne pourrait pas les dbarquer et les crouer
dans la prison commune; mais celui-ci rpondit qu'il n'avait que faire
des gens de cette espce, et qu'il ne voulait pas qu'on les dbarqut.
Toutefois, le capitaine se consola bientt de cette contrarit, en
apprenant qu'il y avait dans le port un btiment irlandais, charg de
condamns pour Botany-Bey; il s'aboucha avec le capitaine de ce
btiment, et le dtermina sans peine  emmener avec lui mes pauvres
camarades. En consquence, on vint les retirer du cachot, et depuis je
ne les ai revus ni les uns ni les autres.

Les obstacles que j'ai signals sont tellement graves, que je ne
parlerai pas de l'vnement d'une guerre maritime venant compliquer
encore la situation, en interceptant toute relation en tout transport.
Dans l'intrt de la science, on a vu des puissances belligrantes
livrer passage  des naturalistes,  des mathmaticiens, mais il est
permis de douter que, dans l'intrt de la morale, on accordt la mme
faveur  des forats, qui pourraient, aprs tout, n'tre que des soldats
travestis.

Admettons cependant, pour un instant, qu'on ait lev tous les obstacles,
que la dportation soit possible: sera-t-elle indistinctement
perptuelle pour tous les condamns? ou suivra-t-on dans son application
la gradation observe pour la dure des travaux forcs? Dans la premire
hypothse, vous dtruisez toute proportion entre les peines et les
dlits, puisque l'homme qui, d'aprs le Code, n'aurait encouru que les
travaux  temps, ne reverra pas plus son pays que celui qu'aurait
atteint une condamnation  perptuit. En Angleterre, o le _minimum_ de
la dure de la dportation (sept ans) s'applique pour un vol de
vingt-quatre sous comme pour violences graves exerces contre un
magistrat, cette disproportion existe, mais elle pallie souvent encore
les rigueurs d'une lgislation qui punit de mort des dlits passibles
chez nous d'une simple rclusion. Aussi, dans les assises anglaises,
rien n'est-il plus ordinaire que d'entendre un individu condamn  la
dportation, dire, au prononc du jugement: _Mylords, je vous remercie_.

Si la dportation n'est pas perptuelle, vous retombez dans
l'inconvnient que signalent chaque anne les conseils gnraux, en
rclamant contre l'amalgame des forats librs avec la population. Nos
dports librs rentreront dans la socit  peu prs avec les mmes
vices qu'ils eussent contracts au bagne. Tout mme porte  croire
qu'ils seront plus incorrigibles que les dports anglais, qu'un esprit
national de voyages et de colonisation attache assez frquemment au sol
sur lequel on les a transplants.

La colonisation reconnue  peu prs impossible, il ne reste plus, pour
amliorer le moral des condamns, qu' introduire dans les bagnes des
rformes indiques par l'exprience. La premire consisterait  classer
les forats d'aprs leurs dispositions; il faudrait, pour cela,
consulter non-seulement leur conduite prsente, mais encore leur
correspondance et leurs antcdents; chose dont ne s'occupe nullement
l'administration des bagnes, qui borne sa sollicitude  prvenir les
vasions. Les hommes disposs  s'amender devraient obtenir ces petites
faveurs rserves aujourd'hui aux voleurs audacieux, aux condamns 
perptuit, qu'on mnage pour leur ter l'envie de se sauver. C'est l
en effet un moyen de les retenir, puisque rien ne peut dsormais
aggraver leur peine. Il serait enfin utile d'abrger les peines, en
raison de l'amlioration des dtenus, car tel homme qu'un sjour de six
mois au bagne et corrig, n'en sort, au bout de cinq ans,
qu'entirement corrompu.

Une autre prcaution prise contre les forats qui ont un grand nombre
d'annes  faire, c'est de les mettre en couple avec ceux qui n'ont 
subir qu'une condamnation de peu de dure. On croit leur donner ainsi
des surveillants qui, peu aguerris aux coups de btons, et craignant de
faire prolonger leur dtention par des soupons de complicit,
dvoileront toute tentative d'vasion. Il en rsulte que le novice,
accoupl avec un sclrat consomm, se pervertit rapidement. Les jours
de repos, lorsqu'on n'enchane les forats au banc que le soir, il suit
forcment son compagnon dans la socit d'autres bandits, o il achve
de se corrompre par l'exemple de ce que l'garement des passions peut
produire de plus monstrueux. On m'a compris... Mais n'est-il pas honteux
de voir publiquement organiser une prostitution qui, mme au milieu de
la corruption des grandes villes, s'entoure encore des ombres du
mystre: comment ne songe-t-on pas  prvenir en partie ces excs, en
isolant les jeunes gens rservs ordinairement  figurer dans ces
saturnales.

Il serait galement urgent de prvenir l'abus des liqueurs fortes, qui
entretiennent chez les condamns une excitation contraire au calme dans
lequel il importe de les maintenir, si l'on veut que la rflexion amne
le repentir. Ce n'est pas  dire qu'on doive les en sevrer entirement,
comme cela se pratique en certains cas aux tats-Unis: cette dite
absolue ne pourrait s'appliquer sans inconvnient aux hommes astreints 
des travaux pnibles; il faut mme veiller  ce que les distributions
autorises par les rglements soient consommes par les condamns qui
les reoivent. En mme temps que l'on protgerait ainsi la sant de ces
malheureux, on prviendrait de graves dsordres. Les jours de repos, il
arrive souvent qu'un condamn, voulant faire la dbauche, engage ses
rations pour quinze jours; avec les avances en nature qu'il obtient, il
s'enivre, fait du tapage, reoit la bastonnade, et se trouve rduit
ensuite  l'eau et  la soupe aux gourganes, lorsqu'il aurait besoin de
spiritueux pour se soutenir. Il est,  la vrit, d'autres moyens de
subvenir  ces orgies: on vole dans les ateliers, dans les magasins,
dans les chantiers. Ceux-ci enlvent le cuivre du doublage des
vaisseaux, pour faire des pices de six liards, qu'on vend au rabais aux
paysans; ceux-l prennent le fer qui sert  confectionner ces petits
ouvrages qu'on vend aux trangers; d'autres dtournent des pices de
bois qui, coupes par morceaux, passent au foyer des _argousins_, qu'on
dsarme au moyen de ces prvenances. On m'assure qu'aujourd'hui, cette
partie du service a subi de notables amliorations; je dsire qu'il en
soit ainsi: tout ce que je puis dire, c'est qu' l'poque o j'tais 
Brest, il tait de notorit publique que jamais aucun _argousin_
n'achetait de bois  brler.

C'est aussi dans les ateliers de serrurerie que les condamns
s'instruisent mutuellement dans la fabrication des fausses clefs, et des
autres instruments ncessaires pour forcer les portes, tels que
_cadets_, _pinces_, _monseigneurs_, _rossignols_, etc. L'inconvnient
est peut-tre invitable dans un port, o il faut ncessairement fournir
 l'armement des navires; mais pourquoi conserver de semblables ateliers
dans les maisons de dtention de l'intrieur? J'ajouterai que le travail
des condamns, de quelque nature qu'il soit, est loin de produire autant
que celui des ouvriers libres: mais c'est de tous les abus celui qu'on
doit avoir moins d'espoir de draciner. Le bton peut sans doute
contraindre le condamn  agir, parce qu'il existe une diffrence
marque entre l'action et le repos; mais aucun chtiment ne peut
veiller chez le condamn cette ardeur instinctive qui seule acclre le
travail et le dirige vers la perfection. Le gouvernement doit juger au
surplus, lui-mme, bien insignifiant le produit des journes des
forats, puisqu'il ne l'a jamais fait figurer comme recette au budget.
La dpense gnrale des chiourmes, classe dans les divers chapitres,
s'lve  la somme totale de _deux millions sept cent dix-huit mille
neuf cent francs_. Voici le dtail de quelques allocations.

    Habillement des forats               220,500 f.
        _Id._       des forats librs    23,012
    Entretien de la chaussure              72,900
    Faon et entretien des fers            11,250
    Frais de capture                        7,000
    Service des chanes                   130,000

Viennent ensuite le traitement des employs, la solde, l'habillement,
les rations des garde-chiourme, etc.

Pour rendre ces dpenses tout--fait utiles, pour entrer dans la voie
des amliorations rclames depuis si long-temps, et qui ne s'effectuent
que bien lentement, on ne saurait trop recommander aux surveillants une
modration dont ils ne devraient jamais s'carter, mme en infligeant
les punitions les plus svres. J'ai vu des garde-chiourme jeter des
condamns dans le dsespoir, en les maltraitant au gr de leurs
caprices, et comme pour se faire un jeu de leurs souffrances. _Comment
te nommes-tu?_... disait un de ces misrables aux nouveaux venus; _je
parie que tu te nommes la Poussire..... Eh! bien, moi, je me nomme le
Vent;.... je fais voler la poussire._ Et il tombait sur eux  coups de
nerf de boeuf. Plusieurs garde-chiourme ont t assassins pour avoir
ainsi provoqu des ides de vengeance dont rien ne distrait le forat.
Dans la suite de ces Mmoires, j'aurai occasion de revenir sur ce sujet,
 propos de cette _surveillance_ qui constitue une nouvelle peine pour
les hommes librs.

Les inconvnients et les abus que je viens de signaler existaient pour
la plupart au bagne de Brest lorsque j'y fus conduit; raison de plus
pour abrger le sjour que je devais y faire. En pareil cas, la premire
chose  faire, c'est de s'assurer de la discrtion de son camarade de
_couple_. Le mien tait un vigneron des environs de Dijon, de trente-six
ans environ, condamn  vingt-quatre ans pour rcidive de vol avec
effraction: espce d'idiot, que la misre et les mauvais traitements
avaient achev d'abrutir. Courb sous le bton, il semblait n'avoir
conserv d'intelligence que ce qu'il en fallait pour rpondre avec la
prestesse d'un singe ou d'un chien, au sifflet des _argousins_. Un
pareil sujet ne pouvait me convenir, puisque, pour excuter mon projet,
il me fallait un homme assez rsolu pour ne pas reculer devant la
perspective des coups de bton, qu'on ne manque jamais d'administrer aux
forats souponns d'avoir favoris, ou mme connu l'vasion d'un
condamn. Pour me dbarrasser du Bourguignon, je feignis une
indisposition: on le mit au couple avec un autre pour aller  _la
fatigue_, et lorsque je fus rtabli, on m'appareilla avec un pauvre
diable condamn  huit ans pour avoir vol des poules dans un
presbytre.

Celui-ci conservait du moins quelque nergie. La premire fois que nous
nous trouvmes seuls sur le banc, il me dit: coute, camarade, tu ne
m'as pas l'air de vouloir manger long-temps du pain de la nation... Sois
franc avec moi,... tu n'y perdras rien.... J'avouai que j'avais
l'intention de m'vader  la premire occasion. Eh bien! me dit-il, si
j'ai un conseil  te donner, c'est de walser avant que ces rhinocros
d'_argousins_ ne connaissent ta _coloquinte_ (figure); mais ce n'est pas
tout que de vouloir;... as-tu des _philippes_ (cus)? Je rpondis que
j'avais quelque argent dans mon tui; alors il me dit qu'il se
procurerait facilement des habits prs d'un condamn  la double chane,
mais que pour dtourner les soupons, il fallait que j'achetasse un
_mnage_, comme un homme qui se propose de faire paisiblement son temps.
Ce mnage consiste en deux gamelles de bois, un petit tonneau pour le
vin, des _patarasses_, (espce de bourrelet, pour empcher le
froissement des fers), enfin un _serpentin_, petit matelas rembourr
d'toupes de calfat. On tait au jeudi, sixime jour de mon entre au
bagne; le samedi soir, j'eus des habits de matelot, que je revtis
immdiatement sous ma casaque de forat. En soldant le vendeur, je
m'aperus qu'il avait aux poignets les cicatrices circulaires de
profondes cautrisations; j'appris que, condamn aux galres 
perptuit, en 1774, il avait subi  Rennes la question par le feu, sans
avouer le vol dont il tait accus. Lors de la promulgation du Code de
1791, il avait obtenu une commutation en vingt-quatre ans de travaux
forcs.

Le lendemain, la section dans laquelle je me trouvais partit au coup de
canon pour le travail de la pompe, qui ne s'interrompt jamais. Au
guichet de la salle, on visita comme  l'ordinaire nos _manicles_ et nos
vtements. Connaissant cet usage, j'avais coll sur mes habits de
matelot,  l'endroit de la poitrine, une vessie peinte en couleur de
chair. Comme je laissais  dessein ma casaque et ma chemise ouvertes,
aucun garde ne songea  pousser plus loin l'examen, et je sortis sans
encombre. Arriv au bassin, je passai avec mon camarade derrire un tas
de planches, comme pour satisfaire un besoin; ma _manicle_ avait t
coupe la veille; la soudure qui cachait les traces de la scie cda au
premier effort. Dbarrass des fers, je me dpouillai  la hte de la
casaque et du pantalon de forat. Sous ma casquette de cuir, je mis une
perruque apporte de Bictre, puis aprs avoir donn  mon camarade, la
rcompense lgre que je lui avais promise, je disparus en me glissant
derrire des piles de bois quarris.




CHAPITRE X.

     La chasse aux forats.--Un maire de village.--La voix du
     sang.--L'hpital.--Soeur Franoise.--Faublas II.--_La mre des
     voleurs._


Je passai sans obstacle  la grille; je me trouvais dans Brest que je ne
connaissais pas du tout, et la crainte que mon hsitation sur le chemin
que je devais prendre, ne me ft remarquer, augmentait encore mes
inquitudes; aprs mille tours et dtours, j'arrivai enfin  la seule
porte qu'et la ville; il y avait l toujours,  poste fixe, un ancien
garde-chiourme, nomm _Lachique_, qui vous devinait un forat au geste,
 la tournure,  la physionomie; et ce qui rendait ses observations plus
faciles, c'est qu'un homme qui a pass quelque temps au bagne _tire_
toujours involontairement la jambe par laquelle il a tran le fer. Il
fallait cependant passer devant ce redoutable personnage, qui fumait
gravement, en fixant un oeil d'aigle sur tout ce qui entrait ou
sortait. J'avais t prvenu; je payai d'effronterie: arriv devant
Lachique, je dposai  ses pieds une cruche de lait de beurre, que
j'avais achete pour rendre mon dguisement plus complet. Chargeant
alors ma pipe, je lui demandai du feu. Il s'empressa de m'en donner avec
toute la courtoisie dont il tait susceptible, et aprs que nous nous
fmes rciproquement lchs quelques bouffes de tabac dans la figure,
je le quittai pour prendre la route qui se prsentait devant moi.

Je la suivais depuis trois quarts d'heure, quand j'entendis les trois
coups de canon qu'on tire pour annoncer l'vasion d'un forat, afin
d'avertir les paysans des environs qu'il y a une gratification de cent
francs  gagner, pour celui qui saisira le fugitif. Je vis en effet
beaucoup de gens arms de fusils ou de faux, courir la campagne, battant
soigneusement le buisson, et jusqu'aux moindres touffes de genet.
Quelques laboureurs paraissaient mme devoir emporter des armes par
prcaution, car j'en vis plusieurs quitter leur attelage avec un fusil
qu'ils tiraient d'un sillon. Un de ces derniers passa tout prs de moi
dans un chemin de traverse que j'avais pris en entendant les coups de
canon, mais il n'eut garde de me reconnatre; j'tais d'abord vtu fort
proprement, et de plus mon chapeau, que la chaleur permettait de porter
sous le bras, laissait voir des cheveux en queue, qui ne pouvaient
appartenir  un forat.

Je continuai  m'enfoncer dans l'intrieur des terres, vitant les
villages et les habitations isoles. A la brune, je rencontrai deux
femmes, auxquelles je demandai sur quelle route je me trouvais; elles me
rpondirent dans un patois dont je ne compris pas un mot; mais leur
ayant montr de l'argent, en faisant signe que je dsirais manger, elles
me conduisirent  l'entre d'un petit village, dans un cabaret tenu
par..... le garde-champtre, que je vis sous le manteau de la chemine,
revtu des insignes de sa dignit. Je fus un instant dmont, mais, me
remettant bientt, je lui dis que je voulais parler au maire.--C'est
moi, dit un vieux paysan en bonnet de laine et en sabots, assis  une
petite table, et mangeant de la galette de sarrasin. Nouveau
dsappointement pour moi, qui comptais bien m'esquiver dans le trajet du
cabaret  la mairie. Il fallait cependant se tirer de l, de manire ou
d'autre. Je dis au fonctionnaire en sabots, qu'ayant pris la traverse en
partant de Morlaix pour Brest, je m'tais gar; je lui demandai en mme
temps  quelle distance je me trouvais de cette dernire ville, en
tmoignant le dsir d'y aller coucher le soir mme.--Vous tes  cinq
lieues de pays de Brest, me dit-il: il est impossible que vous y
arriviez ce soir: si vous voulez coucher ici, je vous donnerai place
dans ma grange, et demain vous partirez avec le garde-champtre, qui va
conduire un forat vad, que nous avons arrt hier.

Ces derniers mots renouvelrent toutes mes terreurs; car  la manire
dont ils taient prononcs, je vis que le maire n'avait pas pris mon
histoire au pied de la lettre. J'acceptai nanmoins son offre
obligeante; mais aprs souper, au moment de gagner la grange, portant
les mains  mes poches, je m'criai avec toutes les dmonstrations d'un
homme dsespr: Ah, mon Dieu! j'ai oubli  Morlaix mon portefeuilles
o sont mes papiers, et huit doubles louis!... Il faut que je reparte
tout de suite,.... oui tout de suite; mais comment retrouver la
route?.... Si le garde-champtre, qui doit connatre le pays, voulait
m'accompagner?.... nous serions bien revenus demain pour partir  temps
avec votre forat. Cette proposition cartait tous les soupons,
puisque un homme qui veut se sauver ne prend pas ordinairement la
compagnie que je sollicitais; d'un autre ct, le garde-champtre,
entrevoyant une rcompense, avait mis ses gutres  mon premier mot.
Nous partmes donc, et au point du jour nous tions  Morlaix. Mon
compagnon, que j'avais eu soin d'abreuver largement en route, tait dj
bien conditionn; je l'achevai avec du rhum, au premier bouchon que nous
rencontrmes en ville. Il y resta  m'attendre  table, ou plutt sous
la table, et il aura pu m'attendre long-temps.

A la premire personne que je rencontre, je demande le chemin de Vannes;
on me l'indique tant bien que mal, et je pars, comme dit le proverbe
hollandais, _avec la peur chausse aux talons_. Deux jours se passent
sans encombre: le troisime,  quelques lieues de Guemen, au dtour de
la route, je tombe sur deux gendarmes qui revenaient de la
correspondance. L'aspect inattendu des culottes jaunes et des chapeaux
bords me trouble, je fais un mouvement pour fuir; mes deux hommes me
crient d'arrter, en faisant le geste trs significatif de prendre leur
carabine au crochet; ils arrivent  moi, je n'ai point de papiers  leur
montrer, mais j'improvise une rponse au hasard: Je me nomme Duval, n
 l'Orient, dserteur de la frgate la _Cocarde_, actuellement en rade 
Saint-Malo. Il est inutile de dire que j'avais appris cette
particularit pendant mon sjour au bagne, o il arrivait chaque jour
des nouvelles de tous les ports. Comment! s'crie le brigadier, vous
seriez Auguste,... le fils du pre Duval, qui demeure  l'Orient, sur la
place,  ct de l _Boule d'or_? Je n'eus garde de dire le contraire:
ce qui pouvait m'arriver de pis, c'tait d'tre reconnu pour un forat
vad. Parbleu! reprend le brigadier, je suis bien fch de vous avoir
arrt;... mais maintenant il n'y a plus de remde,.... il faut que je
vous fasse conduire  l'Orient ou  Saint-Malo. Je le priai instamment
de ne pas me diriger sur la premire de ces deux villes, ne me souciant
pas d'tre confront avec ma nouvelle famille, dans le cas o l'on
voudrait constater l'identit du personnage. Le marchal-des-logis
donna cependant l'ordre de m'y transfrer, et j'arrivai le surlendemain
 l'Orient, o l'on m'croua  Pontaniau, maison de dtention destine
aux marins, et situe prs du nouveau bagne, qu'on venait de peupler
avec des forats pris  Brest.

Interrog le lendemain par le commissaire des classes, je dclarai de
nouveau que j'tais Auguste Duval, et que j'avais quitt mon bord sans
permission, pour venir voir mes parents. On me reconduisit alors dans la
prison, o se trouvait, entre autres marins, un jeune homme de l'Orient,
accus de voies de fait contre un lieutenant de vaisseau. Aprs avoir
caus quelque temps avec moi, il me dit un matin: Mon _pays_, si vous
vouliez payer  djener, je vous dirais quelque chose qui ne vous
ferait pas de peine. Son air mystrieux, l'affectation avec laquelle il
appuya sur le mot _pays_, m'inquitrent, et ne me permirent pas de
reculer, le djener fut servi, et au dessert il me parla en ces termes:

Vous fiez-vous  moi.--Oui!--Eh bien, je vais vous tirer
d'affaire...... Je ne sais pas qui vous tes, mais  coup sr vous
n'tes pas le fils Duval, car il est mort y a deux ans 
Saint-Pierre-Martinique. (Je fis un mouvement). Oui, il est mort il y a
deux ans, mais personne n'en sait rien ici, tant il y a d'ordre dans nos
hpitaux des colonies. Maintenant, je puis vous donner sur sa famille
assez de renseignements pour que vous vous fassiez passer pour lui, mme
aux yeux des parents; cela sera d'autant plus facile, qu'il tait parti
fort jeune de la maison paternelle. Pour plus de sret, vous pouvez
d'ailleurs feindre un affaiblissement d'esprit, caus par les fatigues
de la mer et par les maladies. Il y a autre chose: avant de s'embarquer,
Auguste Duval s'tait fait tatouer sur le bras gauche un dessin, comme
en ont la plupart des marins et des soldats; je connais parfaitement ce
dessin: c'tait un autel surmont d'une guirlande. Si vous voulez vous
faire mettre au cachot avec moi pour quinze jours, je vous ferai les
mmes marques, de manire  ce que tout le monde s'y mprenne.

Mon convive paraissait franc et ouvert: j'expliquerai l'intrt qu'il
prenait  mon affaire par ce dsir de faire pice  la justice, dont
sont anims tous les dtenus; pour eux, la dpister, entraver sa marche,
ou l'induire en erreur, c'est un plaisir de vengeance qu'ils achettent
volontiers au prix de quelques semaines de cachot: il s'agissait ici de
s'y faire mettre, l'expdient fut bientt trouv. Sous les fentres de
la salle o nous djenions se trouvait un factionnaire: nous
commenmes  lui jeter des boulettes de mie de pain, et comme il nous
menaait du concierge, nous le mmes au dfi de se plaindre. Sur ces
entrefaites, on vint le relever; le caporal, qui faisait l'important,
entra au greffe, et un instant aprs le concierge vint nous prendre,
sans mme nous dire de quoi il s'agissait. Nous nous en apermes, en
entrant dans une espce de cul de basse-fosse, fort humide mais assez
clair. A peine y tions-nous enferms, que mon camarade commena
l'opration, qui russit parfaitement. Elle consiste tout simplement 
piquer le bras avec plusieurs aiguilles runies en faisceau, et trempes
dans l'encre de la Chine et le carmin. Au bout de douze jours, les
piqres taient cicatrises au point qu'il tait impossible de
reconnatre depuis combien de temps elles taient faites. Mon compagnon
profita de plus de cette retraite, pour me donner de nouveaux dtails
sur la famille Duval, qu'il connaissait d'enfance, et  laquelle il
tait mme, je crois, alli; c'est au point qu'il m'enseigna jusqu' un
_tic_ de mon Sosie.

Ces renseignements me furent d'un grand secours, lorsque, le seizime
jour de notre dtention au cachot, on vint m'en extraire pour me
prsenter  mon pre, que le commissaire des classes avait fait
prvenir. Mon camarade m'avait dpeint ce personnage de manire  ne pas
s'y mprendre; en l'apercevant, je lui saute au cou: il me _reconnat_;
sa femme, qui arrive un instant aprs, me _reconnat_; une cousine et un
oncle me _reconnaissent_; me voil bien Auguste Duval, il n'tait plus
possible d'en douter, et le commissaire des classes en demeura convaincu
lui-mme. Mais cela ne suffisait pas pour me faire mettre en libert:
comme dserteur de _la Cocarde_, je devais tre conduit  Saint-Malo, o
elle avait laiss des hommes  l'hpital, puis traduit devant un conseil
maritime. A vrai dire, tout cela ne m'effrayait gures, certain que
j'tais de m'vader dans le trajet. Je partis enfin baign des larmes de
mes _parents_, et lest de quelques louis de plus, que j'ajoutai  ceux
que je portais dans un tui cach, comme je l'ai dj indiqu.

Jusqu' Quimper, o je devais tre livr  la correspondance, il ne se
prsenta aucune occasion de fausser compagnie aux gendarmes qui me
conduisaient, ainsi que plusieurs autres individus, voleurs,
contrebandiers ou dserteurs. On nous avait dposs dans la prison de la
ville; en entrant dans la chambre o je devais passer la nuit, je vis
sur le pied d'un grabat une casaque rouge, marque dans le dos de ces
initiales, GAL., que je ne connaissais que trop bien. L dormait,
envelopp d'une mauvaise couverture, un homme qu' son bonnet vert garni
d'une plaque de fer-blanc numrote, je reconnus pour un forat.
Allait-il me reconnatre? me signaler? j'tais dans les transes
mortelles, quand l'individu, veill par le bruit des serrures et des
verrous, s'tant mis sur son sant, je vis un jeune homme, nomm
_Goupy_, arriv  Brest en mme temps que moi. Il tait condamn aux
travaux forcs  perptuit pour vol de nuit avec effraction, dans les
environs de Bernai, en Normandie; son pre faisait le service d'argousin
au bagne de Brest, o, dans son temps, il n'tait probablement pas venu
pour changer d'air. Ne voulant pas l'avoir continuellement sous ses
yeux, il avait obtenu qu'on le transfrt au bagne de Rochefort; il
tait en route pour cette destination. Je lui contai mon affaire; il me
promit le secret, et le garda d'autant plus fidlement qu'il n'y avait
trop rien  gagner  me trahir.

Cependant la correspondance ne marchait pas, et quinze jours s'taient
couls dj depuis mon arrive  Quimper, sans qu'il ft question de
partir. Cette prolongation de sjour me donna l'ide de percer un mur
pour m'vader; mais, ayant reconnu l'impossibilit de russir, je pris
un parti qui devait m'assurer la confiance du concierge, et me fournir
peut-tre l'occasion d'excuter mon projet en lui inspirant une fausse
scurit. Aprs lui avoir dit que j'avais entendu les dtenus comploter
quelque chose, je lui indiquai l'endroit de la prison o l'on devait
avoir travaill. Il fit les recherches les plus minutieuses, et trouva
naturellement mon trou, ce qui me valut toute sa bienveillance. Je ne
m'en trouvais toutefois gure plus avanc, car la surveillance gnrale
se faisait avec une exactitude qui mettait en dfaut toutes mes
combinaisons. J'imaginai alors de me faire mettre  l'hpital, o
j'esprais tre plus heureux dans l'excution de mes projets. Pour me
donner une fivre de cheval, il me suffit d'avaler pendant deux jours
du _jus de tabac_; les mdecins me donnrent aussitt mon billet. En
arrivant dans la maison, je reus en change de mes habits une coiffe et
une capote grise, et je fus mis avec les consigns.

Il entrait dans mes vues de rester quelque temps  l'hpital, afin d'en
connatre les issues; mais l'indisposition que m'avait cause le jus de
tabac ne devait pas durer au-del de trois ou quatre jours; il fallait
trouver une recette pour improviser une autre maladie; car, ne
connaissant encore personne dans les salles, il m'tait impossible de me
procurer de nouveau du jus de tabac. A Bictre, j'avais t initi aux
moyens de se faire venir ces plaies et ces ulcres au moyen desquels
tant de mendiants excitent la piti publique et prlvent des aumnes
qu'il est impossible de plus mal placer. De tous ces expdients,
j'adoptai celui qui consistait  se faire enfler la tte comme un
boisseau, d'abord parce-que les mdecins devraient infailliblement s'y
mprendre, ensuite parce qu'il n'tait nullement douloureux, et qu'on
pouvait en faire disparatre les traces du jour au lendemain. Ma tte
devint tout  coup d'une grosseur prodigieuse; grande rumeur parmi les
mdecins de l'tablissement, qui, n'tant pas,  ce qu'il parat, trs
ferrs, ne savaient trop qu'en penser; je crois cependant leur avoir
entendu parler d'_Elphantiasis_, ou bien encore d'hydropisie du
cerveau. Quoi qu'il en soit, cette belle consultation se termina par la
prescription si commune  l'hpital, de me mettre  la dite la plus
svre.

Avec de l'argent, je me fusse assez peu inquit de l'ordonnance; mais
mon tui ne contenait que quelques pices d'or, et je craignais, en les
changeant, de donner l'veil. Je me dcidai pourtant  en toucher
quelque chose  un forat libr qui faisait le service d'infirmier; cet
homme, qui et tout fait pour de l'argent, me procura bientt ce que je
dsirais. Sur l'envie que je lui tmoignai de sortir pour quelques
heures en ville, il me dit qu'en me dguisant, cela ne serait pas
impossible, les murs n'ayant pas plus de huit pieds d'lvation.
C'tait, me dit-il, le chemin qu'il prenait, ainsi que ses camarades,
quand il avait  faire quelque partie. Nous tombmes d'accord qu'il me
fournirait des habits, et qu'il m'accompagnerait dans mon excursion
nocturne, qui devait se borner  aller souper chez des filles. Mais les
seuls vtements qu'il et pu se procurer dans l'intrieur de l'hpital,
tant beaucoup trop petits, il fallut surseoir  l'excution de ce
projet.

Sur ces entrefaites, vint  passer devant mon lit une des soeurs de la
maison, que j'avais dj plusieurs fois remarque dans des intentions
assez mondaines: ce n'est pas que soeur Franoise ft une de ces
religieuses petites-matresses, comme on en voyait dans l'opra des
_Visitandines_, avant que les nonnettes eussent t transformes en
pensionnaires, et que la guimpe et t remplace par le tablier vert.
Soeur Franoise avouait trente-quatre ans. Elle tait brune, haute en
couleur, et ses robustes appas faisaient plus d'une passion malheureuse,
tant parmi les _carabins_ que parmi les _infirmiers_. En voyant cette
sduisante crature, qui pouvait peser entre un et deux quintaux, l'ide
me vint de lui emprunter, pour un instant, son harnais claustral; j'en
parlai  mon infirmier comme d'une ide folle; mais il prit la chose au
srieux, et promit de me procurer, pour la nuit suivante, une partie de
la garde-robe de soeur Franoise. Vers deux heures du matin, je le vis
en effet arriver avec un paquet contenant robe, guimpe, bas, etc., qu'il
avait enlev de la cellule de la soeur, pendant qu'elle tait 
matines. Tous mes camarades de salle, au nombre de neuf, taient
profondment endormis; je passai nanmoins sur le carr, pour faire ma
toilette. Ce qui me donna le plus de mal, ce fut la coiffure; je n'avais
aucune ide de la manire de la disposer, et pourtant l'apparence du
dsordre dans ces vtements, toujours arrangs avec une symtrie
minutieuse, m'et invitablement trahi.

Enfin la toilette de _soeur Vidocq_ est acheve; nous traversons les
cours, les jardins, et nous arrivons  l'endroit o le mur tait le plus
facile  escalader. Je remets alors  l'infirmier cinquante francs, qui
taient  peu prs tout ce qui me restait: il me prte la main, et me
voil dans une ruelle dserte, d'o je gagne la campagne, guid par ses
indications assez vagues. Quoique assez embarrass dans mes jupons, je
marchais encore assez vite pour avoir fait deux grandes lieues au lever
du soleil. Un paysan que je rencontrai, venant vendre des lgumes 
Quimper, et que je questionnai sur la route que je suivais, me fit
entendre que j'avanais sur Brest. Ce n'tait pas l mon compte; je fis
comprendre  cet homme que je voulais aller  Rennes, et il m'indiqua un
chemin de traverse qui devait joindre la grande route de cette ville;
je m'y enfonai aussitt, tremblant  chaque instant de rencontrer
quelques militaires de l'_arme d'Angleterre_, qui tait cantonne dans
les villages depuis Nantes jusqu' Brest. Vers dix heures du matin,
arrivant dans une petite commune, je m'informai s'il ne s'y trouvait pas
de soldats, en tmoignant la crainte, bien relle, qu'il ne voulussent
me houspiller; ce qui devait me faire dcouvrir. La personne  laquelle
je demandai ces renseignements tait un sacristain bavard et fort
communicatif, qui me fora d'entrer, pour me rafrachir, au presbytre,
dont je voyais  deux pas les murs blanchis et les contrevents verts.

Le cur, homme g, dont la figure respirait cette bonhommie, si rare
chez ces ecclsiastiques qui viennent dans les villes afficher leurs
prtentions et cacher leur immoralit, le cur me reut avec bont: Ma
chre soeur, me dit-il, j'allais clbrer la messe; ds qu'elle sera
dite, vous djenerez avec nous. Il fallut donc aller  l'glise, et ce
ne fut pas un petit embarras pour moi que de faire les signes et les
gnuflexions prescrits  une religieuse: heureusement la vieille
servante du cur se trouvait  mes cts; je me tirai passablement
d'affaire en l'imitant de tout point. La messe finie, on se mit  table,
et les questions commencrent. Je dis  ces braves gens que je me
rendais  Rennes pour accomplir une pnitence. Le cur n'insista pas;
mais le sacristain, me pressant un peu vivement, afin de savoir pourquoi
j'tais ainsi punie, je lui rpondis: Hlas! c'est pour avoir t
curieuse!.... Mon homme se le tint pour dit, et quitta ce chapitre. Ma
position tait cependant assez difficile; je n'osais pas manger, dans la
crainte de dceler un apptit viril; d'un autre ct, je disais plus
souvent _M. le Cur_, que _mon cher frre_, de telle sorte que ces
distractions eussent pu tout dcouvrir, si je n'eusse abrg le
djener. Je trouvai cependant moyen de me faire indiquer les endroits
de cantonnement; et, muni des bndictions du cur, qui me promit de ne
pas m'oublier dans ses prires, je me remis en chemin, dj familiaris
avec mon nouveau costume.

Sur la route je rencontrai peu de monde; les guerres de la rvolution
avaient dpeupl ce malheureux pays, et je traversais des villages o il
ne restait pas debout une maison. A la nuit, arrivant dans un hameau
compos de quelques habitations, je frappai  la porte d'une chaumire.
Une femme ge vint ouvrir, et m'introduisit dans une pice assez
grande, mais qui, pour la malpropret, l'et disput aux plus sales
taudis de la Galice ou des Asturies. La famille se composait du pre, de
la mre, d'un jeune garon, et de deux filles, de quinze  dix-sept ans.
Lorsque j'entrai, on faisait des espces de crpes avec de la farine de
sarrasin; tout le monde tait group autour de la pole, et ces figures,
claires  la Rembrandt par les seules lueurs du foyer, formaient un
tableau qu'un peintre et admir; pour moi, qui n'avais gures le temps
de faire attention aux effets de lumire, je tmoignai le dsir de
prendre quelque chose. Avec tous les gards qu'inspirait mon costume, on
me servit les premires crpes, que je dvorai, sans mme m'apercevoir
qu'elles taient brlantes  m'enlever le palais. Depuis, je me suis
assis  des tables somptueuses; on m'a prodigu les vins les plus
exquis, les mets les plus dlicats et les plus recherchs; rien de tout
cela ne m'a fait oublier les crpes du paysan bas-breton.

Le souper termin, la prire se fit en commun. Le pre et la mre
allumrent ensuite leurs pipes. Abattu par les agitations et les
fatigues de la journe, je tmoignai le dsir de me retirer. Nous
n'avons point de lit  vous donner, dit le matre de la maison, qui,
ayant t marin, parlait assez bien franais: vous coucherez avec mes
deux filles..... Je lui fis observer qu'allant en pnitence, je devais
coucher sur la paille; j'ajoutai que je me contenterais d'un coin de
l'table. Oh! reprit-il, en couchant avec Jeanne et Madelon, vous ne
romprez pas votre voeu, car leur lit n'est compos que de paille.....
Vous ne pouvez pas d'ailleurs avoir place dans l'table... Il s'y trouve
dj un chaudronnier et deux semestriers qui ont demand  y passer la
nuit. Je n'avais plus rien  dire: trop heureux d'viter la rencontre
des soldats, je gagnai le boudoir de ces demoiselles. C'tait un bouge
rempli de pommes  cidre, de fromages et de lard fum; dans un coin,
juchaient une douzaine de poules, et plus bas on avait parqu huit
lapins. L'ameublement se composait d'une cruche brche, d'une
escabelle vermoulue et d'un fragment de miroir; le lit, comme tous ceux
de ce pays, tait tout simplement un coffre en forme de bire,  demi
pipes, en attendant l'heure du coucher. Trs rempli de paille, et
n'ayant gure plus de trois pieds de largeur.

Ici nouvel embarras pour moi; les deux jeunes filles se dshabillaient
fort librement devant moi, qui avais de bonnes raisons pour montrer
beaucoup de retenue. Indpendamment des circonstances qu'on devine,
j'avais sous mes habits de femme une chemise d'homme qui devait dcler
mon sexe et mon _incognito_. Pour ne pas me livrer, je dtachai
lentement quelques pingles, et lorsque je vis les deux soeurs
couches, je renversai, comme par mgarde, la lampe de fer qui nous
clairait; je pus alors me dbarrasser sans crainte de mes vtements
fminins. En entrant dans les draps de toile  voiles, je me couchai de
manire  viter toute fcheuse dcouverte. Cette nuit fut cruelle: car,
sans tre jolie, mademoiselle Jeanne, qui ne pouvait faire un mouvement
sans me toucher, jouissait d'une fracheur et d'un embonpoint trop
sduisants pour un homme condamn depuis si long-temps aux rigueurs d'un
clibat absolu. Ceux qui ont pu se trouver dans une position analogue
croiront sans peine que je ne dormis pas un seul instant.

J'tais donc immobile, les yeux ouverts comme un livre au gte, quand,
long-temps avant que le jour ne dt paratre, j'entendis frapper  la
porte  coups de crosses de fusil. Ma premire ide, comme celle de tout
homme qui se trouve dans un mauvais cas, fut qu'on avait dcouvert mes
traces, et qu'on venait m'arrter; je ne savais plus o me fourrer.
Pendant que les coups redoublaient, je me rappelai enfin les soldats
couchs dans l'table, et mes alarmes se dissiprent. Qui est l, dit
le matre de la maison, s'veillant en sursaut?--Vos soldats
d'hier.--Eh! bien, que voulez-vous?--Du feu, pour allumer nos pipes
avant de partir. Notre hte se leva alors, chercha du feu dans les
cendres, et ouvrit aux soldats. L'un des deux, regardant sa montre  la
clart de la lampe, dit: Il est quatre heures et demie..... Allons,
partons, l'tape est bonne..... En route, mauvaise troupe. Ils
s'loignrent en effet; l'hte souffla la lampe et se recoucha. Pour
moi, ne voulant pas plus m'habiller devant mes compagnes, que m'y
dshabiller, je me levai aussitt, et, rallumant la lampe, j'endossai de
nouveau ma robe de bure; puis je me mis  genoux dans un coin, feignant
de prier Dieu en attendant le rveil de la famille. Il ne se fit pas
long-temps attendre. A cinq heures, la mre cria de son lit:
Jeanne,..... debout.... Il faut faire la soupe pour la soeur, qui
veut partir de bonne heure. Jeanne se lve; la soupe au lait de beurre
est faite, mange de bon apptit, et je quitte les bonnes gens qui
m'avaient si bien accueilli.

Aprs avoir march toute cette journe avec ardeur, je me trouvai le
soir dans un village des environs de Vannes, o je reconnus que j'avais
t tromp par des indications fausses ou mal comprises. Je couchai dans
ce village, et le lendemain je traversai Vannes de trs grand matin. Mon
intention tait toujours de gagner Rennes, d'o j'esprais arriver
facilement  Paris; mais, en sortant de Vannes, je fis une rencontre qui
me dcida  changer d'avis. Sur la mme route, cheminait lentement une
femme suivie d'un jeune enfant, et portant sur son dos une bote de
reliques, qu'elle montrait dans les villages, en chantant des
complaintes, et vendant des bagues de saint Hubert ou des chapelets
bnits. Cette femme me dit qu'elle allait  Nantes par la traverse.
J'avais tant d'intrt  viter la grande route, que je n'hsitai point
 suivre ce nouveau guide, Nantes me prsentant d'ailleurs encore plus
de ressources que Rennes, comme on le verra tout  l'heure.

Au bout de huit jours de marche, nous arrivmes  Nantes, o je quittai
la femme aux reliques, qui logea dans un faubourg. Pour moi, je me fis
indiquer l'_le Feydeau_. tant  Bictre, j'avais appris d'un nomm
Grenier, dit le _Nantais_, qu'il se trouvait dans ce quartier une espce
d'auberge o les voleurs se rassemblaient sans crainte d'y tre
inquits; je savais qu'en se recommandant de quelques noms _connus_, on
y tait admis sans difficult, mais je ne connaissais que trs vaguement
l'adresse, et il n'y avait gures moyen de la demander. Je m'avisai d'un
expdient qui me russit; j'entrai successivement chez plusieurs logeurs
en demandant M. Grenier. A la quatrime maison o je m'adressai,
l'htesse, quittant deux personnes avec lesquelles elle tait en
affaire, me fit passer dans un petit cabinet et me dit: Vous avez-vu
Grenier?.... Est-il toujours malade (en prison)?--Non, repris-je, il est
bien portant (libre). Et voyant que j'tais bien chez _la mre des
voleurs_, je lui dis sans hsiter qui j'tais, et dans quelle position
je me trouvais. Sans rpondre, elle me prit par le bras, ouvrit une
porte pratique dans la boiserie, et me fit entrer dans une salle basse,
o huit hommes et deux femmes jouaient aux cartes, en buvant de
l'eau-de-vie et des liqueurs. Tenez, dit ma conductrice en me
prsentant  la compagnie, fort tonne de l'apparition d'une
religieuse; tenez, voil la soeur qui vient vous convertir. En mme
temps, j'arrachai ma guimpe, et trois des assistants, que j'avais vus au
bagne, me reconnurent: c'taient les nomms Berry, Bidaut-Mauger, et le
jeune Goupy, que j'avais rencontr  Quimper; les autres taient des
vads du bagne de Rochefort. On s'amusa beaucoup de mon
travestissement: lorsque le souper nous eut mis en gaiet, une des
femmes qui se trouvaient l, voulut s'en revtir, et ses propos, ses
attitudes contrastaient si trangement avec ce costume que tout le monde
en rit aux larmes jusqu'au moment o l'on alla se coucher.

A mon rveil, je trouvai sur mon lit des habits neufs, du linge, tout ce
qu'il fallait enfin pour complter ma toilette. D'o provenaient ces
effets? C'est ce dont je n'avais gures le loisir de m'inquiter. Le peu
d'argent que je n'avais pas dpens  l'hpital de Quimper, o tout se
payait fort cher, avait t employ dans le voyage; sans vtements, sans
ressources, sans connaissances, il me fallait au moins le temps d'crire
 ma mre pour en obtenir des secours. J'acceptai donc tout ce qu'on
m'offrit. Mais une circonstance toute particulire abrgea
singulirement mon sjour dans l'_le Feydeau_. Au bout de huit jours,
mes commensaux me voyant parfaitement remis de mes fatigues, me dirent
un soir que le lendemain il y avait un coup  faire dans une maison,
place Graslin, et qu'ils comptaient sur moi pour les accompagner:
j'aurais mme le poste d'honneur, devant _travailler_ dans l'intrieur
avec Mauger.

Ce n'tait pas l mon compte. Je voulais bien utiliser la circonstance
pour me tirer d'affaire, et gagner Paris, o, rapproch de ma famille,
les ressources ne me manqueraient pas; mais il n'entrait nullement dans
mes combinaisons de m'enrler dans une bande de voleurs: car, bien
qu'ayant hant les escrocs et vcu d'industrie, j'prouvais une
rpugnance invincible  entrer dans cette carrire de crimes dont une
exprience prcoce commenait  me rvler les prils. Un refus devait,
d'un autre ct, me rendre suspect  mes nouveaux compagnons, qui, dans
cette retraite inaccessible aux regards, pouvaient m'expdier  bas
bruit, et m'envoyer tenir compagnie aux saumons et aux perlans de la
Loire: il ne me restait donc qu'un parti  prendre, c'tait de partir au
plus vite, et je m'y dcidai.

Aprs avoir troqu mes habits neufs contre une casaque de paysan, avec
laquelle on me donna dix-huit francs de retour, je quittai Nantes,
portant au bout d'un bton un panier de provisions, ce qui me donnait
tout  fait l'air d'un homme des environs. Il est inutile de faire
observer que je pris la traverse, o, soit dit en passant, les gendarmes
seraient bien plus utiles que sur les grandes routes, o se montrent
rarement les gens qui peuvent avoir quelque chose  dmler avec la
justice. Cette observation se rattache, du reste,  un systme de police
municipale dont on pourrait tirer, je crois, d'immenses avantages. Born
 la sret proprement dite, il permettrait de suivre de commune en
commune la trace des malfaiteurs, tandis qu'une fois sortis du rayon des
grandes villes, ils bravent toutes les recherches de l'administration. A
diverses poques, et toujours  l'occasion de quelques grandes
calamits, quand les chauffeurs parcouraient le Nord, quand la disette
pesait sur le Calvados et sur l'Eure, quand l'Oise voyait chaque nuit
clater des incendies, on fit des applications partielles de ce systme,
et les rsultats en dmontrrent l'efficacit.




CHAPITRE XI.

     Le march de Cholet.--Arrive  Paris.--Histoire du capitaine
     Villedieu.


En quittant Nantes, je marchai pendant un jour et deux nuits sans
m'arrter dans aucun village, mes provisions m'en dispensrent; j'allais
au hasard, quoique toujours dcid  gagner Paris ou les bords de la
mer, esprant tre reu  bord de quelque navire, lorsque j'arrivai aux
premires habitations d'une ville qui me parut avoir t rcemment le
thtre d'un combat. La plupart des maisons n'taient plus qu'un tas de
dcombres noircis par le feu; toutes celles qui entouraient la place
avaient t compltement dtruites. Il ne restait debout que la tour de
l'glise, o l'horloge sonnait encore les heures pour des habitants qui
n'existaient plus. Cette scne de dsolation prsentait en mme temps
les accidents les plus bizarres. Sur le seul pan de mur qui restt d'une
auberge, on lisait encore ces mots: _Bon logis,  pied et  cheval_; l,
des soldats abreuvaient leurs chevaux dans le bnitier d'une chapelle;
plus loin, leurs camarades y dansaient au son de l'orgue, avec des
femmes du pays, que l'abandon et la misre foraient  se prostituer
_aux bleus_ pour un pain de munition. Aux traces de cette guerre
d'extermination, on et pu se croire au milieu des savanes de l'Amrique
ou des _oasis_ du dsert alors que des peuplades barbares s'gorgeaient
avec une rage aveugle. Il n'y avait pourtant eu l, des deux cts, que
des Franais, mais tous les fanatismes s'y taient donn rendez-vous.
J'tais dans la Vende,  Cholet.

Le matre d'un misrable cabaret couvert en gents, dans lequel je
m'tais arrt, me suggra un rle, en me demandant si je venais 
Cholet pour le march du lendemain. Je rpondis affirmativement, fort
tonn d'abord, qu'on se runt au milieu de ces ruines, ensuite que les
cultivateurs des environs eussent encore quelque chose  vendre; mais
l'hte me fit observer qu'on n'amenait gures  ce march que des
bestiaux de cantons assez loigns; d'un autre ct, quoiqu'on n'et
encore rien fait pour rparer les dsastres de la guerre, la
pacification avait t presque termine par le gnral Hoche, et si l'on
voyait encore des soldats rpublicains dans le pays, c'tait surtout
pour contenir les chouans, qui pouvaient devenir redoutables.

Je me trouvai au march de grand matin, et, songeant  tirer parti de la
circonstance, je m'approchai d'un marchand de boeufs, dont la figure
me revenait, en le priant de m'entendre un instant. Il me regarda
d'abord avec quelque mfiance, me prenant peut-tre pour quelque espion,
mais je m'empressai de le rassurer en lui disant qu'il s'agissait d'une
affaire purement personnelle. Nous entrmes alors sous un hangard o
l'on vendait de l'eau-de-vie; je lui racontai succinctement, qu'ayant
dsert de la 36e demi-brigade pour voir mes parents, qui habitaient
Paris, je dsirais vivement trouver une place qui me permt de me rendre
 ma destination sans crainte d'tre arrt. Ce brave homme me rpondit
qu'il n'avait pas de place  me donner, mais que si je voulais
_toucher_ (conduire) un troupeau de boeufs jusqu' Sceaux, il
pourrait m'y emmener avec lui. Jamais proposition ne fut accepte avec
plus d'empressement. J'entrai immdiatement en fonctions, voulant rendre
 mon nouveau patron les petits services qui dpendaient de moi.

Dans l'aprs-midi, il m'envoya porter une lettre chez une personne de la
ville, qui me demanda si mon matre ne m'avait pas charg de rien
recevoir: je rpondis ngativement: C'est gal, me dit cette personne,
qui tait, je crois, un notaire;.... vous lui remettrez toujours ce sac
de trois cents francs. Je livrai fidlement la somme au marchand de
boeufs, auquel mon exactitude parut inspirer quelque confiance. On
partit le lendemain. Au bout de trois jours de route, mon patron me fit
appeler: Louis, me dit-il, sais-tu crire?--Oui,
monsieur.--Compter?...--Oui, monsieur.--Tenir un registre?--Oui,
monsieur.--Eh bien! comme j'ai besoin de me dtourner de la route pour
aller voir des boeufs maigres  Sainte-Gauburge, tu conduiras les
boeufs  Paris avec Jacques et Saturnin; tu seras matre-garon. Il
me donna ensuite ses instructions, et partit.

En raison de l'avancement que je venais d'obtenir, je cessai de voyager
 pied, ce qui amliora sensiblement ma position: car les toucheurs de
boeufs fantassins sont toujours ou touffs par la poussire
qu'lvent les bestiaux, ou enfoncs jusqu'aux genoux dans la boue, que
leur passage augmente encore. J'tais d'ailleurs mieux pay, mieux
nourri, mais je n'abusai pas de ces avantages, comme je le voyais faire
 la plupart des matres-garons qui suivaient la mme route. Tandis que
le fourrage des bestiaux se transformait pour eux en poulardes et en
gigots de moutons, ou qu'ils s'en faisaient tenir compte par les
aubergistes, les pauvres animaux dprissaient  vue d'oeil.

Je me conduisis plus loyalement: aussi, en nous retrouvant  Verneuil,
mon matre, qui nous avait devancs, me fit-il des compliments sur
l'tat du troupeau. Arrivs  Sceaux, mes btes valaient vingt francs de
plus par tte que toutes les autres, et j'avais dpens quatre-vingt-dix
francs de moins que mes confrres pour mes frais de route. Mon matre,
enchant, me donna une gratification de quarante francs, et me cita
parmi tous les herbagers, comme l'Aristide des toucheurs de boeufs; je
fus en quelque sorte mis  l'ordre du jour du march de Sceaux; en
revanche, mes collgues m'auraient assomm de bon coeur. Un d'eux,
gars bas-normand, connu pour sa force et son adresse, tenta mme de me
dgoter du mtier, en se chargeant de la vindicte publique: mais que
pouvait un rustre pais contre l'lve du grand Goupy!........ Le
Bas-Normand succomba dans un des plus mmorables combats  coups de
poings, dont les habitus du March aux vaches grasses eussent gard le
souvenir.

Ce triomphe fut d'autant plus glorieux, que j'avais mis beaucoup de
modration dans ma conduite, et que je n'avais consenti  me battre que
lorsqu'il n'tait plus possible de faire autrement. Mon matre, de plus
en plus satisfait de moi, voulut absolument me garder  l'anne comme
matre-garon, en me promettant un petit intrt dans son commerce. Je
n'avais pas reu de nouvelles de ma mre; je trouvais l les ressources
que je venais chercher  Paris; enfin, mon nouveau costume me dguisait
si bien, que je ne craignais nullement d'tre dcouvert dans les
excursions frquentes que je fis  Paris. Je passai en effet auprs de
plusieurs personnes de ma connaissance, qui ne firent mme pas
attention  moi. Un soir, cependant, quand je traversais la rue
Dauphine, pour regagner la barrire d'Enfer, je me sentis frapper sur
l'paule: ma premire pense fut de fuir, sans me retourner, attendu que
celui qui vous arrte ainsi compte sur ce mouvement pour vous saisir;
mais un embarras de voiture barrait le passage: j'attendis l'vnement,
et, d'un coup d'oeil, je reconnus que j'avais eu _la panique_.

Celui qui m'avait fait si grand'peur n'tait autre que Villedieu, ce
capitaine du 13e chasseurs _bis_, avec lequel j'avais t intimement
li  Lille. Quoique surpris de me voir avec un chapeau couvert de toile
cire, une blouse et des gutres de cuir, il me fit beaucoup d'amitis,
et m'invita  souper, en me disant qu'il avait  me raconter des choses
bien extraordinaires. Pour lui, il n'tait pas en uniforme; mais cette
circonstance ne m'tonna pas, les officiers prenant ordinairement des
habits bourgeois quand ils sjournent  Paris. Ce qui me frappa, ce fut
son air inquiet, et son extrme pleur. Comme il tmoignait l'intention
de souper hors barrires, nous prmes un fiacre qui nous conduisit
jusqu' Sceaux.

Arrivs au _Grand Cerf_, nous demandmes un cabinet. A peine fmes-nous
servis que Villedieu, fermant la porte  double tour, et mettant la clef
dans sa poche, me dit, les larmes aux yeux, et d'un air gar: Mon ami,
je suis un homme perdu!..... perdu!..... On me cherche..... Il faut que
tu me procures des habits semblables aux tiens..... Et si tu veux,....
j'ai de l'argent,... beaucoup d'argent, nous partirons ensemble pour la
Suisse. Je connais ton adresse, pour les vasions; il n'y a que toi qui
puisse me tirer de l.

Ce dbut n'avait rien de trop rassurant pour moi. Dj assez embarrass
de ma personne, je ne me souciais pas du tout de mettre contre moi une
nouvelle chance d'arrestation, en me runissant  un homme qui,
poursuivi avec activit, devait me faire dcouvrir. Ce raisonnement, que
je fis _in petto_, me dcida  jouer serr avec Villedieu. Je ne savais
d'ailleurs nullement de quoi il s'agissait. A Lille, je l'avais vu faire
plus de dpenses que n'en comportait sa solde; mais un officier jeune et
bien tourn a tant de moyens de se procurer de l'argent, que personne
n'y faisait attention. Je fus donc fort surpris de l'entendre me
raconter ce qu'on va lire.

Je ne te parlerai pas des circonstances de ma vie qui ont prcd notre
connaissance; il te suffira de savoir qu'aussi brave et aussi
intelligent qu'un autre, pouss de plus par d'assez puissants
protecteurs, je me trouvais,  trente-quatre ans, capitaine de
chasseurs, quand je te rencontrai  Lille, au _Caf de la Montagne_. L,
je me liai avec un individu dont les formes honntes me prvinrent en sa
faveur; insensiblement ces relations devinrent plus intimes, si bien que
je fus reu dans son intrieur. Il y avait beaucoup d'aisance dans la
maison; on y tait pour moi aux petits soins; et si M. Lemaire tait bon
convive, madame Lemaire tait charmante. Bijoutier, voyageant avec les
objets de son commerce, il faisait de frquentes absences de six ou huit
jours; je n'en voyais pas moins son pouse, et tu devines dj que je
fus bientt son amant. Lemaire ne s'aperut de rien, ou ferma les yeux.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je menais la vie la plus agrable,
quand, un matin, je trouvai Josphine en pleurs. Son mari venait, me
dit-elle, d'tre arrt,  Courtrai, avec son commis, pour avoir vendu
des objets non contrls, et comme il tait probable qu'on viendrait
visiter son domicile, il fallait tout enlever au plus vite. Les effets
les plus prcieux furent en effet emballs dans une malle, et
transports  mon logement. Alors Josphine me pria de me rendre 
Courtrai, o l'influence de mon grade pourrait tre utile  son mari. Je
n'hsitai pas un instant. J'tais si vivement pris de cette femme,
qu'il semblait que j'eusse renonc  l'usage de mes facults pour ne
penser que ce qu'elle pensait, ne vouloir que ce qu'elle voulait.

La permission du colonel obtenue, j'envoyai chercher des chevaux, une
chaise de poste, et je partis avec l'exprs qui avait apport la
nouvelle de l'arrestation de Lemaire. La figure de cet homme ne me
revenait pas du tout; ce qui m'avait d'abord indispos contre lui,
c'tait de l'entendre tutoyer Josphine, et la traiter avec beaucoup
d'abandon. A peine mont dans la voiture, il s'installa dans un coin,
s'y mit  son aise, et dormit jusqu' Menin, o je fis arrter pour
prendre quelque chose. Paraissant s'veiller en sursaut, il me dit
familirement:--Capitaine, je ne voudrais pas descendre.... Faites-moi
le plaisir de m'apporter un verre d'eau-de-vie...--Assez surpris de ce
ton, je lui envoyai ce qu'il demandait par une fille de service, qui
revint aussitt me dire que mon compagnon de voyage n'avait pas rpondu;
que, sans doute, il dormait. Force me fut de retourner  la voiture, o
je vis mon homme, immobile dans son coin, la figure couverte d'un
mouchoir.--Dormez-vous, lui dis-je  voix basse?--Non, rpondit-il;.....
et je n'ai gures d'envie; mais pourquoi diable m'envoyez-vous une
domestique, quand je vous dis que je ne me soucie pas de montrer ma face
 ces gens-l.--Je lui apportai le verre d'eau-de-vie, qu'il avala d'un
trait; nous partmes ensuite. Comme il ne paraissait plus dispos 
dormir, je le questionnai lgrement sur les motifs qui l'engageaient 
garder l'_incognito_, et sur l'affaire que j'allais traiter  Courtrai,
sans en connatre les dtails. Il me dit, trs succinctement, que
Lemaire tait prvenu de faire partie d'une bande de chauffeurs, et il
ajouta qu'il n'en avait rien dit  Josphine, dans la crainte de
l'affliger davantage. Cependant nous approchions de Courtrai;  quatre
cents pas de la ville, mon compagnon crie au postillon d'arrter un
moment; il met une perruque, cache dans la forme de son chapeau, se
colle une large empltre sur l'oeil gauche, tire de son gilet une
paire de pistolets doubles, change les amorces, les replace au mme
endroit, ouvre la portire, saute  terre et disparat.

Toutes ces volutions, dont je ne connaissais pas le but, ne laissaient
pas que de me donner quelques inquitudes. L'arrestation de Lemaire
n'tait-elle qu'un prtexte? M'attirait-on dans un pige? Voulait-on me
faire jouer un rle dans quelque intrigue, dans quelque mauvaise
affaire? je ne pouvais me rsoudre  le croire. Cependant j'tais fort
incertain sur ce que j'avais  faire, et je me promenais  grands pas
dans une chambre de l'_Htel du Damier_, o mon mystrieux compagnon
m'avait conseill de descendre, quand la porte s'ouvrant tout--coup, me
laissa voir..... Josphine! A son aspect, tous mes soupons
s'vanouirent. Cette brusque apparition, ce voyage prcipit, fait sans
moi,  quelques heures de distance, tandis qu'il et t si simple de
profiter de la chaise, eussent d cependant les redoubler. Mais j'tais
amoureux, et quand Josphine m'eut dit qu'elle n'avait pu supporter
l'ide de l'absence, je trouvai la raison excellente et sans rplique.
Il tait quatre heures aprs midi. Josphine s'habille, sort, et ne
rentre qu' dix heures, accompagne d'un homme habill en cultivateur du
pays de Lige; mais dont la tenue et l'expression de physionomie ne
rpondaient nullement  ce costume.

On servit quelques rafrachissements; les domestiques sortirent.
Aussitt Josphine, se jetant  mon cou, me supplia de nouveau de sauver
son mari, en me rptant qu'il ne dpendait que de moi de lui rendre ce
service. Je promis tout ce qu'on voulut. Le prtendu paysan, qui avait
jusque l gard le silence, prit la parole, en fort bons termes, et
m'exposa ce qu'il y avait  faire. Lemaire, me dit-il, arrivait 
Courtrai, avec plusieurs voyageurs qu'il avait rencontrs sur la route
sans les connatre, quand ils avaient t entours par un dtachement de
gendarmerie, qui les sommait, au nom de la loi, d'arrter. Les trangers
s'taient mis en dfense, des coups de pistolets avaient t changs,
et Lemaire, rest seul avec son commis, sur le champ de bataille, avait
t saisi, sans qu'il ft aucun effort pour se sauver, persuad qu'il
n'tait pas coupable, et qu'il n'avait rien  craindre. Il s'levait
cependant contre lui des charges assez fortes: il n'avait pas pu rendre
un compte exact des affaires qui l'amenaient dans le canton, attendu, me
dit le faux paysan, qu'il faisait en ce moment la contrebande; puis on
avait trouv dans un buisson deux paires de pistolets, qu'on assurait y
a voir t jets par lui et par son commis, au moment o on les avait
arrts; enfin une femme assurait l'avoir vu, la semaine prcdente, sur
la route de Gand, avec les voyageurs qu'il prtendait n'avoir rencontrs
que le matin de l'engagement avec les gendarmes.

Dans ces circonstances, ajouta mon interlocuteur, il faut trouver moyen
de prouver:

1 Que Lemaire n'a quitt Lille que depuis trois jours, et qu'il y
rsidait depuis un mois;

2 Qu'il n'a jamais port de pistolets;

3 Qu'avant de partir, il a touch de quelqu'un soixante louis.

Cette confidence et d m'ouvrir les yeux sur la nature des dmarches
qu'on exigeait de moi; mais, enivr par les carresses de Josphine, je
repoussai des pensers importuns, en m'efforant de m'tourdir sur un
funeste avenir. Nous partmes tous trois, la mme nuit, pour Lille. En
arrivant, je courus toute la journe pour faire les dispositions
ncessaires; le soir j'eus tous mes tmoins[2]. Leurs dpositions ne
furent pas plus tt parvenues  Courtrai, que Lemaire et son commis
recouvrrent leur libert. On juge de leur joie. Elle me parut si
excessive, que je ne pus m'empcher de faire la rflexion qu'il fallait
que le cas ft bien critique, pour que leur libration excitt de
pareils transports. Le lendemain de son arrive, dnant chez Lemaire, je
trouvai dans ma serviette un rouleau de cent louis. J'eus la faiblesse
de les accepter; ds lors je fus un homme perdu.

Jouant gros jeu, traitant mes camarades, faisant de la dpense, j'eus
bientt dissip cette somme. Lemaire me faisant chaque jour de nouvelles
offres de services, j'en profitai pour lui faire divers emprunts, qui se
montrent  deux mille francs, sans que j'en fusse plus riche, ou du
moins plus raisonnable. Quinze cents francs emprunts  un Juif, sur une
traite en blanc de mille cus, et vingt-cinq louis, que m'avait avancs
le quartier-matre, disparurent avec la mme rapidit. Je dissipai enfin
jusqu' une somme de cinq cents francs, que mon lieutenant m'avait pri
de lui garder jusqu' l'arrive de son marchand de chevaux, auquel il la
devait. Cette dernire somme fut joue et perdue dans une soire, au
_Caf de la Montagne_, contre un nomm Carr, qui avait dj ruin la
moiti du rgiment.

La nuit qui suivit fut affreuse: tour--tour agit par la honte d'avoir
abus d'un dpt qui formait toute la fortune du lieutenant, par la rage
de me trouver dupe, et par le dsir effrn de jouer encore, je fus
vingt fois tent de me faire sauter la cervelle. Lorsque les trompettes
sonnrent le rveil, je n'avais pas encore ferm l'oeil: j'tais de
semaine, je descendis pour passer l'inspection des curies; la premire
personne que j'y rencontrai fut le lieutenant, qui me prvint que son
marchand de chevaux tant arriv, il allait envoyer chercher ses cinq
cents francs par son domestique. Mon trouble tait si grand, que je
rpondis sans savoir ce que je disais; l'obscurit de l'curie l'empcha
seule de s'en apercevoir. Il n'y avait plus un instant  perdre si je
voulais viter d'tre  jamais perdu de rputation auprs de mes chefs
et de mes camarades.

Dans cette position terrible, il ne m'tait pas mme venu dans la
pense de m'adresser  Lemaire, tant je croyais avoir abus dj de son
amiti; je n'avais cependant plus d'autre ressource; enfin, je me
dcidai  l'informer par un billet de l'embarras de ma situation. Il
accourut aussitt, et, dposant sur ma table deux tabatires d'or, trois
montres et douze couverts armoiris, il me dit qu'il n'avait pas
d'argent pour le moment, mais que je m'en procurerais facilement en
mettant au mont-de-pit ces valeurs, qu'il laissait  ma disposition.
Aprs m'tre confondu en remercments, j'envoyai engager le tout par
mon domestique, qui me rapporta douze cents francs. Je remboursai
d'abord le lieutenant; puis, conduit par ma mauvaise toile, je volai au
_Caf de la Montagne_, o Carr, aprs s'tre long-temps fait prier pour
donner une revanche, fit passer de ma bourse dans la sienne les sept
cents francs qui me restaient.

Tout tourdi de ce dernier coup, j'errai quelque temps au hasard dans
les rues de Lille, roulant dans ma tte mille projets funestes. C'est
dans cette disposition que j'arrivai, sans m'en apercevoir,  la porte
de Lemaire; j'entrai machinalement, on allait se mettre  table.
Josphine, frappe de mon extrme pleur, me questionna avec intrt sur
mes affaires et sur ma sant; j'tais dans un de ces moments
d'abattement o la conscience de sa faiblesse rend expansif l'homme le
plus rserv. J'avouai toutes mes profusions, en ajoutant qu'avant deux
mois, j'aurais  payer plus de quatre mille francs, dont je ne possdais
pas le premier sou.

A ces mots, Lemaire me regarde fixement, et, avec un regard que je
n'oublierai de ma vie, ft-elle encore bien longue:--Capitaine, me
dit-il, je ne vous laisserai pas dans l'embarras;..... mais une
confidence en vaut une autre........ On n'a rien  cacher  un homme qui
vous a sauv de...... et, avec un rire atroce, il se passa la main
gauche autour du cou..... Je frmis;... je regardai Josphine: elle
tait calme!... Ce moment fut affreux... Sans paratre remarquer mon
trouble, Lemaire continuait son pouvantable confidence: j'appris qu'il
faisait partie de la bande de Sallambier; que lorsque les gendarmes
l'avaient arrt prs de Courtrai, ils venaient de commettre un vol, 
main arme, dans une maison de campagne des environs de Gand. Les
domestiques ayant voulu se dfendre, on en avait tu trois, et deux
malheureuses servantes avaient t pendues dans un cellier. Les objets
que j'avais engags provenaient du vol qui avait suivi ces
assassinats!..... Aprs m'avoir expliqu comment il avait t arrt
prs de Courtrai, en soutenant la retraite, Lemaire ajouta que dsormais
il ne tiendrait qu' moi de rparer mes pertes et de remonter mes
affaires, en prenant seulement part  deux ou trois expditions.

J'tais ananti. Jusqu'alors la conduite de Lemaire, les circonstances
de son arrestation, le genre de service que je lui avais rendu, me
paraissaient bien suspects, mais j'loignais soigneusement de ma pense
tout ce qui et pu convertir mes soupons en certitude. Comme agit par
un affreux cauchemar, j'attendais le rveil,.... et le rveil fut plus
affreux encore!

Eh bien! dit Josphine, en prenant un air pntr,.... vous ne rpondez
pas.... Ah! je le vois,... nous avons perdu votre amiti..., j'en
mourrai!.... Elle fondait en pleurs; ma tte s'gara; oubliant la
prsence de Lemaire, je me prcipite  ses genoux comme un insens, en
m'criant: Moi, vous quitter..... non, jamais! jamais! Les sanglots me
couprent la voix: je vis une larme dans les yeux de Josphine, mais
elle reprit aussitt sa fermet. Pour Lemaire, il nous offrit de la
fleur d'orange aussi tranquillement qu'un cavalier prsente une glace 
sa danseuse au milieu d'un bal.

Me voil donc enrl dans cette bande, l'effroi des dpartements du
Nord, de la Lys et de l'Escaut. En moins de quinze jours, je fus
prsent  Sallambier, dans qui je reconnus le paysan ligeois; 
Duhamel,  Chopine,  Calandrin et aux principaux chauffeurs. Le premier
coup de main auquel je pris part eut lieu aux environs de Douai. La
matresse de Duhamel, qui faisait partie de l'expdition, nous
introduisit dans un chteau, o elle avait servi comme femme de chambre.
Les chiens ayant t empoisonns par un lagueur d'arbres employ dans
la maison, nous n'attendmes mme pas pour excuter notre projet, que
les matres fussent couchs. Aucune serrure ne rsistait  Calandrin.
Nous arrivmes dans le plus grand silence,  la porte du salon; la
famille, compose du pre, de la mre, d'une grand'tante, de deux jeunes
personnes et d'un parent en visite, faisait _la bouillotte_. On
n'entendait que ces mots, rpts d'une voix monotone: _Passe, tiens, je
fais Charlemagne_, quand Sallambier, tournant brusquement le bouton de
la porte, part, suivi de dix hommes barbouills de noir, le pistolet ou
le poignard  la main. A cet aspect, les cartes tombrent des mains 
tout le monde; les demoiselles voulurent crier; d'un geste, Sallambier
leur imposa silence. Pendant qu'un des ntres, montant avec l'agilit
d'un singe sur la tablette de la chemine, coupait au plafond les deux
cordons de sonnette; les femmes s'vanouirent: on n'y fit pas attention.
Le matre de la maison, quoique fort troubl, conservait seul quelque
prsence d'esprit. Aprs avoir vingt fois ouvert la bouche sans trouver
une parole, il parvint enfin  demander ce que nous voulions: _de
l'argent_, rpondit Sallambier, dont la voix me parut toute change; et,
prenant le flambeau de la table de jeu, il fit signe au propritaire de
le suivre dans une pice voisine, o nous savions qu'taient dposs
l'argent et les bijoux: c'tait exactement don Juan prcdant la statue
du commandeur.

Nous restmes sans lumire, immobiles  nos postes, n'entendant que les
soupirs touffs des femmes, le bruit de l'argent, et ces mots, _encore!
encore!_ que Sallambier rptait de temps en temps d'un ton spulcral.
Au bout de vingt minutes, il reparut avec un mouchoir rouge, nou par
les coins et rempli de pices de monnaie; les bijoux taient dans ses
poches. Pour ne rien ngliger, on prit  la vieille tante et  la mre
leurs boucles d'oreilles, ainsi que sa montre au parent qui choisissait
si bien son temps pour faire ses visites. On partit enfin, aprs avoir
soigneusement enferm toute la socit, sans que les domestiques, dj
couchs depuis long-temps, se fussent mme douts de l'invasion du
chteau.

Je pris part encore  plusieurs autres coups de main qui prsentrent
plus de difficults que celui que je viens de te raconter. Nous
prouvions de la rsistance, ou bien les propritaires avaient enfoui
leur argent, et pour le leur faire livrer, on leur faisait endurer les
traitemens les plus barbares. Dans le principe, on s'tait born  leur
brler la plante des pieds avec des pelles rougies au feu; mais,
adoptant des modes plus expditifs, on en vint  arracher les ongles aux
entts, et  les gonfler comme des ballons avec un soufflet.
Quelques-uns de ces malheureux, n'ayant rellement pas l'argent qu'on
leur supposait, prissaient au milieu des tortures. Voil, mon ami, dans
quelle carrire tait entr un officier bien n, que douze ans de bons
services, quelques actions d'clat, et le tmoignage de ses camarades,
entouraient d'une estime qu'il cessait de mriter depuis long-temps, et
qu'il allait bientt perdre sans retour.

Ici Villedieu s'interrompit et laissa tomber sa tte sur sa poitrine,
comme accabl par ses souvenirs; je le laissai s'y livrer un moment,
mais les noms qu'il citait m'taient trop connus pour que je ne prisse
pas  son rcit un vif intrt de curiosit. Quelques verres de
champagne lui rendirent de l'nergie; il continua en ces termes.

Cependant les crimes se multipliaient dans une progression tellement
effrayante, que la gendarmerie ne suffisant plus  la surveillance, on
organisa des colonnes mobiles prises dans les garnisons de diverses
villes. Je fus charg d'en diriger une. Tu comprends que la mesure eut
un effet tout contraire  celui qu'on en attendait, puisque, avertis par
moi, les _chauffeurs_ vitaient les endroits que je devais parcourir
avec mon monde. Les choses n'en allrent donc que plus mal. L'autorit
ne savait plus quel parti prendre; elle apprit toutefois que la plupart
des _chauffeurs_ rsidaient  Lille, et l'ordre fut aussitt donn de
redoubler de surveillance aux portes. Nous trouvmes pourtant moyen de
rendre vaines ces nouvelles prcautions. Sallambier se procura chez ces
fripiers de ville de guerre, qui habilleraient tout un rgiment, quinze
uniformes du 13e chasseurs; on en affubla un pareil nombre de
chauffeurs, qui, m'ayant  leur tte, sortirent  la brune, comme allant
en dtachement pour une mission secrte.

Quoique ce stratagme et compltement russi, je crus m'apercevoir que
j'tais l'objet d'une surveillance particulire. Le bruit se rpandit
qu'il rdait aux environs de Lille des hommes travestis en chasseurs 
cheval. Le colonel paraissait se mfier de moi; un de mes camarades fut
dsign pour alterner avec moi dans le service des colonnes mobiles,
qu'auparavant je dirigeais seul. Au lieu de me donner l'ordre la veille,
comme aux officiers de gendarmerie, on ne me le faisait connatre qu'au
moment du dpart. On m'accusa enfin assez directement, pour me mettre
dans la ncessit de m'expliquer vis--vis du colonel, qui ne me
dissimula pas que je passais pour avoir des rapports avec les
chauffeurs. Je me dfendis tant bien que mal, les choses en restrent
l; seulement, je quittai le service des colonnes mobiles, qui
commencrent  dployer une telle activit, que les chauffeurs osaient
 peine sortir.

Sallambier ne voulant pas toutefois languir si long-temps dans
l'inaction, redoubla d'audace  mesure que les obstacles se
multipliaient autour de nous. Dans une seule nuit, il commit trois vols
dans la mme commune. Mais les propritaires de la premire des maisons
attaques, s'tant dbarrasss de leurs billons et de leurs liens,
donnrent l'alarme. On sonna le tocsin  deux lieues  la ronde, et les
chauffeurs ne durent leur salut qu' la vitesse de leurs chevaux. Les
deux frres Sallambier furent surtout poursuivis avec tant
d'acharnement, que ce ne fut que vers Bruges, que ceux qui leur
donnaient la chasse perdirent leurs traces. Dans un gros village o ils
se trouvaient, ils lourent une voiture et deux chevaux, pour aller,
dirent-ils,  quelques lieues, et revenir le soir.

Un cocher les conduisait; arrivs au bord de la mer, Sallambier l'an
le frappa par derrire d'un coup de couteau qui le renversa de son
sige. Les deux frres le transportrent ensuite  la mer, esprant que
les vagues entraneraient le cadavre. Matres de la voiture, ils
poursuivaient leur route, lorsqu'au dclin du jour, ils rencontrrent un
homme du pays qui leur souhaita le bon soir. Comme ils ne rpondaient
pas, l'homme s'approcha en disant: Eh bien! Vandeck, tu ne me reconnais
pas?... C'est moi,..... Joseph.... Sallambier dit alors qu'il a lou la
voiture pour trois jours, sans conducteur. Le ton de cette rponse,
l'tat des chevaux, couverts de sueur, que leur matre n'et
certainement pas confis sans conducteur, tout inspire des inquitudes
au questionneur. Sans pousser plus loin la conversation, il court au
village voisin, et donne l'alarme: sept ou huit hommes montent  cheval;
ils se mettent  la poursuite de la voiture, qu'ils aperoivent bientt,
cheminant assez lentement. Ils pressent leur marche, ils
l'atteignent..... Elle est vide.... Un peu dsappoints, ils s'en
emparent, et la mettent en fourrire dans un village, o ils se
proposent de passer la nuit. A peine sont-ils  table, qu'un grand bruit
se fait entendre: on amne chez le bourgmestre deux voyageurs accuss de
l'assassinat d'un homme que des pcheurs ont trouv gorg au bord de la
mer. Ils y courent, Joseph reconnat les individus qu'il avait vus dans
la voiture, et qui l'ont quitte, parce que les chevaux refusaient de
marcher. C'tait en effet les deux Sallambier, que la confrontation de
Joseph paraissait singulirement dconcerter. Leur identit fut bientt
constate. Sur le soupon qu'ils pouvaient appartenir  quelque bande de
chauffeurs, on les transfra  Lille, o ils furent reconnus en arrivant
au _Petit Htel_.

L, Sallambier l'an, circonvenu par les agents de l'autorit, nona
tous ses complices, en indiquant o et comment on pourrait les arrter.
Par suite de ses avis, quarante-trois personnes des deux sexes furent
arrtes. De ce nombre taient Lemaire et sa femme. On lana en mme
temps contre moi un mandat d'amener. Prvenu par un marchal-des-logis
de gendarmerie,  qui j'avais rendu quelques services, je pus me sauver,
et gagner Paris, o je suis depuis dix jours. Quand je t'ai rencontr,
je cherchais le domicile d'une ancienne connaissance o je prvoyais
pouvoir me cacher ou me donner quelque moyen de passer  l'tranger;
mais me voil tranquille, puisque je retrouve Vidocq.




CHAPITRE XII.

     Voyage  Arras.--Le P. Lambert.--Vidocq matre d'cole.--Dpart
     pour la Hollande.--_Les marchands d'mes._--L'insurrection.--Le
     corsaire.--Catastrophe.


La confiance de Villedieu me flattait beaucoup, sans doute, mais, je
n'en trouvais pas moins ce voisinage fort dangereux; aussi lui fis-je
une histoire, quand il me questionna sur mes moyens d'existence, et
particulirement sur mon domicile. Par la mme raison, je me gardai bien
de me trouver au rendez-vous qu'il m'avait donn pour le lendemain;
c'et t d'ailleurs m'exposer  me perdre sans lui tre utile. En le
quittant,  onze heures du soir, je pris mme la prcaution de faire
plusieurs dtours avant de rentrer  l'auberge, dans la crainte d'tre
suivi par quelques agents. Mon matre, qui tait couch, m'veilla le
lendemain avant le jour, pour me dire que nous allions partir
sur-le-champ pour Nogent-le-Rotrou, d'o nous devions nous rendre dans
ses proprits, situes aux environs de cette ville.

En quatre jours le voyage se fit. Reu dans cette famille comme un
serviteur laborieux et zl, je n'en persistai pas moins dans
l'intention que j'avais conue depuis quelque temps de retourner dans
mon pays, d'o je ne recevais ni nouvelles ni argent. De retour  Paris,
o nous ramenmes des bestiaux, j'en fis part  mon matre, qui ne me
donna mon cong qu' regret. En le quittant, j'entrai dans un caf de la
place du Chatelet, pour y attendre un commissionnaire qui m'apportait
mes effets: un journal me tomba sous la main, et le premier article qui
me frappa fut le rcit de l'arrestation de Villedieu. Il ne s'tait
laiss prendre qu'aprs avoir terrass deux des agents chargs de
s'assurer de sa personne: lui-mme tait grivement bless. Deux mois
aprs, excut  Bruges, le dernier de dix-sept de ses complices, il
regardait tomber leurs ttes avec un calme qui ne se dmentit pas un
seul instant.

Cette circonstance me donna lieu de me fliciter du parti que j'avais
pris. En restant avec le marchand de boeufs, je devais venir au moins
deux fois par mois  Paris; la police politique, dirige contre les
complots et les agents de l'tranger, y prenait un dveloppement et une
nergie qui pouvaient me devenir d'autant plus funestes, qu'on
surveillait fort minutieusement tous les individus qui, appels  chaque
instant, par leurs occupations, dans les dpartements de l'Ouest,
pouvaient servir d'intermdiaires entre les chouans et leurs amis de la
capitale. Je partis donc en toute hte. Le troisime jour, j'tais
devant Arras, o j'entrai le soir, au moment o les ouvriers revenaient
du travail. Je ne descendis point directement chez mon pre, mais chez
une de mes tantes, qui fut prvenir mes parents. Ils me croyaient mort,
n'ayant pas reu mes deux dernires lettres; je n'ai jamais pu savoir
comment et par qui elles avaient t gares ou interceptes. Aprs
avoir longuement racont toutes mes traverses, j'en vins  demander des
nouvelles de la famille, ce qui me conduisit naturellement  m'informer
de ma femme. J'appris que mon pre l'avait recueillie quelque temps chez
lui; mais que ses dbordements taient devenus tellement scandaleux,
qu'on avait d la chasser honteusement. Elle tait, me dit-on, enceinte
d'un avocat de la ville, qui fournissait  peu prs  ses besoins;
depuis quelque temps on n'entendait plus parler d'elle, et l'on ne s'en
occupait plus.

Je ne m'en occupai pas davantage: j'avais  songer  bien autre chose.
D'un moment  l'autre, on pouvait me dcouvrir, m'arrter chez mes
parents, que je mettrais ainsi dans l'embarras. Il tait urgent de
trouver un asile sur lequel la surveillance de la police s'exert moins
activement qu' Arras. On jeta les yeux sur un village des environs,
Ambercourt, o demeurait un ex-carme, ami de mon pre, qui consentit 
me recevoir. A cette poque (1798), les prtres se cachaient encore pour
dire la messe, quoiqu'on ne ft gure hostile envers eux. Le pre
Lambert, mon hte, clbrait donc l'office divin dans une espce de
grange; comme il ne trouvait pour le seconder qu'un vieillard presque
impotent, je m'offris  remplir les fonctions de sacristain, et je m'en
tirai si bien, qu'on et dit que je n'avais fait autre chose de ma vie.
Je devins galement le second du pre Lambert, dans les leons qu'il
donnait aux enfants du voisinage. Mes succs dans l'enseignement firent
mme quelque bruit dans le canton, attendu que j'avais pris un excellent
moyen pour avancer rapidement les progrs de mes lves; je commenais
par tracer au crayon des lettres qu'ils recouvraient avec la plume; la
gomme lastique faisait le reste. Les parents taient enchants;
seulement il tait un peu difficile  mes lves d'oprer sans leur
matre, ce dont les paysans artsiens, quoique aussi fins que qui que ce
soit, en fait de transactions, avaient la bont de ne pas s'apercevoir.

Ce genre de vie me convenait assez: affubl d'une espce de costume de
frre ignorantin, tolr par les autorits, je ne devais pas craindre
d'tre l'objet d'aucun soupon; d'un autre ct, la vie animale, pour
laquelle j'ai toujours eu quelque considration, tait fort bonne, les
parents nous envoyant  chaque instant de la bire, de la volaille ou
des fruits. Je comptais enfin dans ma clientelle quelques jolies
paysannes, fort dociles  mes leons. Tout alla bien pendant quelque
temps, mais on finit par se mfier de moi; on m'pia, on eut la
certitude que je donnais une grande extension  mes fonctions, et l'on
s'en plaignit au pre Lambert. A son tour, il me parla des charges
leves contre moi; j'opposai des dngations compltes. Les plaignants
se turent, mais ils redoublrent de surveillance; et une nuit que,
pouss par un zle classique, j'allais donner leon dans un grenier 
foin,  une colire de seize ans, je fus saisi par quatre garons
brasseurs, conduit dans une houblonnire, dpouill de tous mes
vtements, et fustig jusqu'au sang avec des verges d'orties et de
chardons. La douleur fut si vive, que j'en perdis connaissance; en
reprenant mes sens, je me trouvai dans la rue, nu, couvert d'ampoules et
de sang.

Que faire? Rentrer chez le pre Lambert, c'tait vouloir courir de
nouveaux dangers. La nuit n'tait pas avance. Bien que dvor par une
fivre brlante, je pris le parti de me rendre  Mareuil, chez un de mes
oncles; j'y arrivai  deux heures du matin, excd de fatigues, et
couvert seulement d'une mauvaise natte que j'avais trouve prs d'une
marre. Aprs avoir un peu ri de ma msaventure, on me frotta par tout le
corps avec de la crme mle d'huile. Au bout de huit jours, je partis
bien rtabli pour Arras. Il m'tait cependant impossible d'y rester; la
police pouvait tre instruite d'un moment  l'autre de mon sjour; je
me mis donc en route pour la Hollande, avec l'intention de m'y fixer;
l'argent que j'emportais me permettait d'attendre qu'il se prsentt
quelque occasion de m'occuper utilement.

Aprs avoir travers Bruxelles, o j'appris que la baronne d'I.....
s'tait fixe  Londres, Anvers et Breda, je m'embarquai pour Rotterdam.
On m'avait donn l'adresse d'une taverne o je pourrais loger. J'y
rencontrai un Franais qui me fit beaucoup d'amitis, et m'invita
plusieurs fois  dner, en me promettant de s'intresser pour me faire
trouver une bonne place. Je ne rpondais  ces prvenances qu'avec
mfiance, sachant que tous les moyens taient bons au gouvernement
hollandais pour recruter sa marine. Malgr toute ma rserve, mon nouvel
ami parvint cependant  me griser compltement avec une liqueur
particulire. Le lendemain, je m'veillai en rade,  bord d'un brick de
guerre hollandais. Il n'y avait plus  en douter: l'intemprance m'avait
livr aux marchands d'mes (_Sel Ferkaff_).

tendu prs d'un hauban, je rflchissais  cette destine singulire
qui multipliait autour de moi les incidents, quand un homme de
l'quipage, me poussant du pied, me dit de me lever pour aller recevoir
les habits de bord. Je feignis de ne pas comprendre: le matre
d'quipage vint alors me donner lui-mme l'ordre en franais. Sur mon
observation que je n'tais pas marin, puisque je n'avais pas sign
d'engagement, il saisit une corde comme pour m'en frapper;  ce geste,
je sautai sur le couteau d'un matelot qui djenait au pied du grand
mt, et, m'adossant  une pice de canon, je jurai d'ouvrir le ventre au
premier qui avancerait. Grande rumeur parmi l'quipage. Au bruit, le
capitaine parut sur le pont. C'tait un homme de quarante ans, de bonne
mine, dont les manires n'avaient rien de cette brusquerie si commune
aux gens de mer; il couta ma rclamation avec bienveillance, c'tait
tout ce qu'il pouvait faire, puisqu'il ne tenait pas  lui de changer
l'organisation maritime de son gouvernement.

En Angleterre, o le service des btiments de guerre est plus dur, moins
lucratif et surtout moins libre que celui des navires du commerce, la
marine de l'tat se recrutait et se recrute encore aujourd'hui au moyen
de _la presse_. En temps de guerre, _la presse_ se fait en mer  bord
des vaisseaux marchands, auxquels on rend souvent des matelots puiss
ou malingres pour des hommes frais et vigoureux; elle se fait aussi 
terre au milieu des grandes villes, mais on ne prend en gnral que des
individus dont la tournure ou le costume annoncent qu'ils ne sont pas
trangers  la mer. En Hollande, au contraire,  l'poque dont je parle,
on procdait  peu prs comme en Turquie, o, dans un moment d'urgence,
on prend et jette sur un vaisseau de ligne, des maons, des
palefreniers, des tailleurs ou des barbiers, gens, comme on voit fort
utiles. Qu' la sortie du port, un vaisseau soit forc d'en venir au
combat avec un semblable quipage, toutes les manoeuvres sont
manques, et cette circonstance explique peut-tre comment tant de
frgates turques ont t prises ou coules bas par de chtifs _misticks_
grecs.

Nous avions donc  bord des hommes que leurs inclinations et les
habitudes de toute leur vie semblaient tellement loigner du service
maritime, qu'il et mme paru ridicule de songer  les y faire entrer.
Des deux cent individus _presss_ comme moi, il n'y en avait peut-tre
pas vingt qui eussent mis le pied sur un navire. La plupart avaient t
enlevs de vive force ou  la faveur de l'ivresse; on avait sduit les
autres en leur promettant un passage gratuit pour Batavia, o ils
devaient exercer leur industrie: de ce nombre taient deux Franais,
l'un teneur de livres, bourguignon; l'autre jardinier, limousin, qui
devaient faire, comme on voit, d'excellents matelots. Pour nous
consoler, les hommes de l'quipage nous disaient que dans la crainte des
dsertions, nous ne descendrions peut-tre pas  terre avant six mois,
ce qui s'est au surplus pratiqu quelquefois dans la marine anglaise, o
le matelot peut rester des annes entires sans voir la terre natale
autrement que des _perroquets_ de son vaisseau; des hommes srs font le
service de canotiers, et l'on y a vu mme employer des gens trangers 
l'quipage. Pour adoucir ce que cette consigne a de rigoureux, on laisse
venir  bord quelques-unes de ces femmes de mauvaise vie qui pullulent
dans les ports de mer, et qu'on y appelle, je ne sais  quel propos, les
filles de la reine Caroline (_Queents Caroline daugh'ers_). Les marins
anglais dont j'ai tenu plus tard ces dtails, qu'on ne doit pas
considrer comme d'une exactitude gnrale, ajoutaient que, pour
dguiser en partie l'immoralit de la mesure, des capitaines puritains
exigeaient parfois que les visiteuses prissent le nom de cousines ou de
soeurs.

Pour moi, qui me destinais depuis long-temps  la marine, cette position
n'et eu rien de rpugnant si je n'eusse t contraint, et si je n'eusse
eu en perspective l'esclavage dont on me menaait; ajoutez  cela les
mauvais traitements du matre d'quipage, qui ne pouvait me pardonner ma
premire incartade. A la moindre fausse manoeuvre, les coups de corde
pleuvaient de manire  faire regretter le bton des argousins du bagne.
J'tais dsespr; vingt fois il me vint dans l'ide de laisser tomber
des hunes une poulie de drisse sur la tte de mon perscuteur ou bien
encore de le jeter  la mer quand je serais de quart la nuit. J'eusse
certainement excut quelqu'un de ces projets, si le lieutenant, qui
m'avait pris en amiti, parce que je lui enseignais l'escrime, n'et un
peu adouci ma position. Nous devions d'ailleurs tre incessamment
dirigs sur Helwotsluis, o tait mouill le _Heindrack_, de l'quipage
duquel nous devions faire partie: dans le trajet, on pouvait s'vader.

Le jour du transbordement arriv, nous embarqumes au nombre de deux
cent soixante-dix recrues sur un petit smack, manoeuvr par vingt-cinq
hommes et mont par vint-cinq soldats, qui devaient nous garder. Le
faiblesse de ce dtachement me confirma dans la rsolution de tenter un
coup de main pour dsarmer les militaires et forcer les marins  nous
conduire prs d'Anvers. Cent vingt des recrues, Franais ou Belges,
entrrent dans le complot. Il fut convenu que nous surprendrions les
hommes de quart au moment du dner de leurs camarades, dont on devait
avoir ainsi bon march. Ce plan s'excuta avec d'autant plus de succs,
que nos gens ne se doutaient absolument de rien. L'officier qui
commandait le dtachement fut saisi au moment o il allait prendre le
th; il ne fut cependant l'objet d'aucun mauvais traitement. Un jeune
homme de Tournai, engag comme subrcargue, et rduit au service de
matelot, lui exposa si loquemment les motifs de ce qu'il appelait notre
rvolte, qu'il lui persuada de se laisser mettre sans rsistance  fond
de cale avec ses soldats. Quant aux marins, ils restrent dans les
manoeuvres; seulement un Dunkerquois, qui tait des ntres, prit la
barre du gouvernail.

La nuit vint: je voulais qu'on mt  la cape afin d'viter de tomber
peut-tre sur quelque btiment garde-cte, auquel nos marins pouvaient
faire des signaux; le Dunkerquois s'y refusa avec une obstination qui
eut d m'inspirer de la mfiance. On continua la marche, et, au point du
jour, le smack se trouva sous le canon d'un fort voisin d'Helwotsluis.
Aussitt le Dunkerquois annona qu'il allait  terre pour voir si nous
pouvions dbarquer sans danger; je vis alors que nous tions vendus,
mais il n'y avait pas  reculer; des signaux avaient sans doute dj t
faits; au moindre mouvement, le fort pouvait nous couler bas; il fallut
attendre l'vnement. Bientt une barque, monte par une vingtaine de
personnes, partit du rivage et aborda le smack; trois officiers qui s'y
trouvaient montrent sur le pont sans tmoigner aucune crainte,
quoiqu'il ft le thtre d'une rixe assez vive entre nos camarades et
les marins hollandais, qui voulaient tirer les soldats de la cale.

Le premier mot du plus g des officiers fut pour demander qui tait le
chef du complot: tout le monde restant muet, je pris la parole en
franais; j'exposai qu'il n'y avait point eu de complot; c'tait par un
mouvement unanime et spontan que nous avions cherch  nous soustraire
 l'esclavage qu'on nous imposait; nous n'avions d'ailleurs nullement
maltrait le commandant du smack; il pouvait en rendre tmoignage comme
les marins hollandais, qui savaient bien que nous leur aurions laiss le
btiment aprs avoir dbarqu prs d'Anvers. J'ignore si ma harangue
produisit quelque effet, car on ne me la laissa pas achever; seulement,
pendant qu'on nous entassait  fond de cale  la place des soldats que
nous y avions mis la veille, j'entendis dire au pilote, qu'il y en
avait l plus d'un qui pourrait bien danser le lendemain au bout d'une
vergue. Le smack gouverna ensuite sur Helwotsluis, o il arriva, le
mme jour,  quatre heures de l'aprs-midi. Sur la rade tait mouill le
_Heindrack_. Le commandant du fort s'y rendit en chaloupe, et une heure
aprs, on m'y conduisit moi-mme. Je trouvai assembl une espce de
conseil maritime qui m'interrogea sur les dtails de l'insurrection et
sur la part que j'y avais prise. Je soutins, comme je l'avais dj fait
devant le commandant du fort, que n'ayant sign aucun acte d'engagement,
je me croyais en droit de recouvrer ma libert par tous les moyens
possibles.

On me fit alors retirer pour faire comparatre le jeune homme de
Tournai, qui avait arrt le commandant du smack; on nous considrait
tous deux comme chefs de complot, et l'on sait qu'en pareille
circonstance, c'est sur ces coupables que porte le chtiment; il n'y
allait vritablement pour nous ni plus ni moins que d'tre pendus:
heureusement le jeune homme, que j'avais eu le temps de prvenir, dposa
dans le mme sens que moi, en soutenant avec fermet qu'il n'y avait eu
suggestion de la part de personne, l'ide nous tant venue en mme temps
 tous de frapper le grand coup; nous tions au reste bien srs de
n'tre pas dmentis par nos camarades, qui nous tmoignaient un vif
intrt, allant jusqu' dire que si nous tions condamns, le btiment 
bord duquel on les placerait sauterait comme un caisson; c'est--dire
qu'ils mettraient le feu aux poudres, quitte  faire aussi un voyage en
l'air. Il y avait l des gaillards capables de le faire comme ils le
disaient. Soit qu'on craignt l'effet de ces menaces et du mauvais
exemple qu'elles donneraient aux marins de la flotille enrls d'aprs
le mme procd, soit que le conseil reconnt que nous nous tions
renferms dans le cercle de la dfense lgitime, en cherchant  nous
soustraire  un guet-apens, on nous promit de solliciter notre grce de
l'amiral,  condition que nous retiendrions nos camarades dans la
subordination, qui ne paraissait tre leur vertu favorite. Nous prommes
tout ce qu'on voulut, car rien ne rend si facile sur les conditions
d'une transaction, que de sentir la corde au cou.

Ces prliminaires arrts, nos camarades furent transfrs  bord du
vaisseau, et rpartis dans les entre-ponts avec l'quipage qu'ils
venaient complter; tout se fit dans le plus grand ordre; il ne s'leva
pas la moindre plainte; on n'eut pas  rprimer le plus petit dsordre.
Il est juste de dire qu'on ne nous maltraitait pas comme  bord du
brick, o notre ancien ami le matre d'quipage ne commandait que la
corde  la main. D'un autre ct, donnant des leons d'escrime aux
gardes-marines, j'tais trait avec quelques gards; on me fit mme
passer bombardier, avec vingt-huit florins de solde par mois. Deux mois
s'coulrent ainsi sans que la prsence continuelle des croiseurs
anglais nous permt de quitter la rade. Je m'tais fait  ma nouvelle
position; je ne songeais mme nullement  en sortir quand nous apprmes
que les autorits franaises faisaient rechercher les nationaux qui
pouvaient faire partie des quipages hollandais. L'occasion tait belle
pour ceux d'entre nous qui se fussent mal trouvs du service, mais
personne ne se souciait d'en profiter; on ne voulait d'abord nous avoir
que pour nous incorporer dans les quipages de ligne franais, mutation
qui ne prsentait rien de bien avantageux; puis, la plupart de mes
camarades avaient, je crois, comme moi, de bonnes raisons pour ne pas
dsirer de montrer leur figure aux agents de la mtropole. Chacun se tut
donc; quand on envoya demander au capitaine ses rles d'quipage,
l'examen n'eut aucun rsultat, par le motif tout simple que nous tions
tous ports sous de faux noms; nous crmes l'orage pass.

Cependant les recherches continuaient: seulement, au lieu de faire des
enqutes, on apostait sur le port et dans les tavernes des agents
chargs d'examiner les hommes qui venaient  terre pour leur service ou
en permission. Ce fut dans une de ces excursions que l'on m'arrta; j'en
ai long-temps conserv de la reconnaissance pour le cuisinier du
vaisseau, qui m'honorait de son inimiti personnelle, depuis que
j'avais trouv mauvais qu'il nous donnt du suif pour du beurre, et de
la merluche gte pour du poisson frais. Amen chez le commandant de
place, je me dclarai hollandais; la langue m'tait assez familire pour
soutenir cette version; je demandai, au surplus,  tre conduit sous
escorte  mon bord, pour me procurer les papiers qui justifieraient de
ma naturalit; rien ne paraissait plus juste et plus naturel. Un
sous-officier fut charg de m'accompagner; nous partmes dans le canot
qui m'avait amen  terre. Arrivs prs du vaisseau, je fis monter le
premier mon homme, avec lequel j'avais caus jusque l fort amicalement;
quand je le vis accroch dans les haubans, je poussai tout  coup au
large en criant aux canotiers de ramer vigoureusement, et qu'il y aurait
pour boire. Nous fendions l'eau pendant que mon sous-officier, rest
dans les haubans, se dmenait au milieu de l'quipage, qui ne le
comprenait pas, ou faisait semblant de ne pas le comprendre. Arriv 
terre, je courus me cacher dans une maison de connaissance, bien rsolu
de quitter le vaisseau, o il me devenait difficile de reparatre sans
tre arrt. Ma fuite devant confirmer tous les soupons qui s'taient
levs contre moi, j'en prvins toutefois le capitaine, qui m'autorisa
tacitement  faire ce que je croirais utile  ma sret.

Un corsaire de Dunkerque, _le Barras_, capitaine Fromentin, tait en
rade. A cette poque, on visitait rarement les btiments de ce genre,
qui avaient en quelque sorte droit d'asile; il m'et fort convenu d'y
passer: un lieutenant de prise auquel je m'adressai me prsenta 
Fromentin, qui m'admit sur ma rputation, comme capitaine d'armes.
Quatre jours aprs, _le Barras_ mit  la voile pour tablir sa croisire
dans le Sund; on tait au commencement de l'hiver de 1799, dont les gros
temps firent prir tant de navires sur les ctes de la Baltique. A peine
tions-nous en haute mer, qu'il s'leva un vent de nord tout--fait
contraire pour notre destination; il fallut mettre  la cape; le roulis
tait tellement fort, que j'en fus indispos au point de ne pouvoir rien
prendre autre chose pendant trois jours, que de l'eau-de-vie mle
d'eau; la moiti de l'quipage tait dans la mme position, de manire
qu'un bateau pcheur et suffi pour nous prendre sans coup frir. Enfin
le temps s'leva, le vent tourna tout  coup au sud-ouest, et _le
Barras_, excellent marcheur, filant ses dix noeuds  l'heure, eut
bientt guri tout le monde. En ce moment la vigie cria: _Navire 
babord_. Le Capitaine saisissant sa lunette, dclara que c'tait un
caboteur anglais, sous pavillon neutre, que le coup de vent avait spar
de quelque convoi. On arriva sur lui vent arrire, aprs avoir hiss
pavillon franais. Au second coup de canon, il amena sans attendre
l'abordage; l'quipage fut mis  fond de cale, et la prise dirige sur
Bergen (Norwge), o la cargaison, compose de bois des Iles, trouva
bientt des acheteurs.

Je restai six mois  bord du _Barras_: mes parts de prise commenaient 
me faire un assez bon pcule, quand nous entrmes en relche  Ostende.
On a vu que cette ville m'avait toujours t funeste; ce qui m'y arriva
cette fois me ferait presque croire au fatalisme. Nous tions  peine
entrs dans le bassin, qu'un commissaire, des gendarmes et des agents de
police, vinrent  bord pour examiner les papiers de l'quipage; j'ai su,
depuis, que ce qui avait provoqu cette mesure en quelque sorte
inusite, c'tait un assassinat dont on supposait que l'auteur pouvait
se trouver parmi nous. Quand mon tour d'interrogatoire arriva, je
dclarai me nommer Auguste Duval, n  Lorient, et j'ajoutai que mes
papiers taient rests  Roterdam, au bureau de la marine hollandaise;
on ne rpondit rien; je me croyais tir d'affaire. Lorsque les cent
trois hommes qui se trouvaient  bord eurent t interrogs, on nous fit
appeler  huit, en nous annonant que nous allions tre conduits au
bureau des classes, pour y donner des explications; ne m'en souciant pas
du tout, je m'esquivai au dtour de la premire rue, et j'avais dj
gagn trente pas sur les gendarms, quand une vieille femme qui lavait
le devant de sa maison me jeta son balai entre les jambes; je tombai,
les gendarmes arrivrent, on me mit les menottes, sans prjudice de
nombre de coups de crosse de carabine et de monture de sabre; on m'amena
ainsi garrott devant le commissaire des classes qui, aprs m'avoir
entendu, me demanda si je n'tais pas vad de l'hpital de Quimper. Je
me vis pris, puisqu'il y avait danger pour _Duval_ comme pour _Vidocq_.
Je me dcidai cependant pour le premier nom, qui prsentait moins de
chances dfavorables que le second, puisque la route d'Ostende 
Lorient tant plus longue que celle d'Ostende  Arras, pouvait me
laisser plus de latitude pour m'chapper.




CHAPITRE XIII.

     Je revois Francine.--Ma rintgration dans la prison de
     Douai.--Suis-je ou ne suis-je pas Duval?--Les magistrats
     embarrasss.--J'avoue que je suis Vidocq.--Nouveau sjour 
     Bictre.--J'y retrouve le capitaine Labbre.--Dpart pour
     Toulon.--Jossas, admirable voleur.--Son entrevue avec une grande
     dame.--Une tempte sur le Rhne.--Le marquis de St-Amand.--Le
     bourreau du bagne.--Les voleurs du garde-meubles.--Une famille de
     chauffeurs.


Huit jours s'coulrent pendant lesquels je revis une seule fois le
commissaire de classes. On me fit ensuite partir avec un transport de
prisonniers, dserteurs ou autres, qui furent dirigs sur Lille. Il
tait bien  craindre que l'incertitude de mon identit ne vint expirer
dans une ville o j'avais sjourn si souvent: aussi, averti que nous y
passerions, pris-je de telles prcautions, que des gendarmes qui
m'avaient dj conduit prcdemment ne me reconnurent pas; mes traits
cachs sous une paisse couche de fange et de suie taient en outre
dnaturs par l'enflure factice de mes joues, presque aussi grosses que
celles de l'ange qui, dans les fresques d'glises, sonne la trompette
du jugement dernier. Ce fut en cet tat que j'entrai  l'_galit_,
prison militaire, o je devais faire une station de quelques jours. L,
pour charmer l'ennui de la rclusion, je risquai quelques sances  la
cantine: j'esprais qu'en me mlant aux visiteurs je pourrais saisir une
occasion de m'vader. La rencontre d'un matelot que j'avais connu  bord
du _Barras_ me parut d'un favorable augure  l'excution de ce projet:
je lui payai  djener; le repas termin, je revins dans ma chambre;
j'y tais depuis environ trois heures, rvant aux moyens de recouvrer ma
libert, lorsque le matelot monta pour m'inviter  prendre ma part d'un
dner que sa femme venait de lui apporter. Le matelot avait une femme;
il me vint  la pense que pour mettre en dfaut la vigilance des
geliers, elle pourrait me procurer des vtements de son sexe ou tout
autre dguisement. Plein de cette ide, je descends  la cantine, et
m'approche de la table: soudain un cri se fait entendre, une femme s'est
vanouie: c'est celle de mon camarade... Je veux la secourir,... une
exclamation m'chappe...... Ciel, c'est Francine...! effray de mon
imprudence, j'essaie de rprimer un premier mouvement dont je n'ai pas
t le matre. Surpris, tonns, les spectateurs de cette scne, se
groupent autour de moi, on m'accable de questions, et aprs quelques
minutes de silence, je rponds par une histoire: c'est ma soeur que
j'ai cru reconnatre.

Cet incident n'eut pas de suite. Le lendemain, nous partmes au point du
jour; je fus constern en voyant que le convoi, au lieu de suivre comme
de coutume la route de Lens, prenait celle de Douai. Pourquoi ce
changement de direction? je l'attribuais  quelque indiscrtion de
Francine; je sus bientt qu'il rsultait tout simplement de la ncessit
d'vacuer sur Arras la foule de rfractaires entasss dans la prison de
Cambrai.

Francine, que j'avais si injustement souponne, m'attendait  la
premire halte... Malgr les gendarmes, elle voulut absolument me parler
et m'embrasser: elle pleura beaucoup, et moi aussi. Avec quelle amertume
ne se reprochait-elle pas une infidlit qui tait la cause de tous mes
malheurs! Son repentir tait sincre; je lui pardonnai de bon coeur,
et quand, sur l'injonction du brigadier, il fallut nous sparer, ne
pouvant mieux faire, elle me glissa dans la main une somme de deux cents
francs en or.

Enfin nous arrivons  Douai: nous voici  la porte de la prison du
dpartement, un gendarme sonne. Qui vient ouvrir? Dutilleul, ce
guichetier qui,  la suite d'une de mes tentatives d'vasion m'avait
pans pendant un mois. Il ne semble pas me remarquer. Au greffe je
trouve encore une figure de ma connaissance, l'huissier Hurtrel, dans un
tel tat d'ivresse, que je me flatte qu'il aura perdu la mmoire.
Pendant trois jours on ne me parle de rien; mais le quatrime je suis
men devant le juge d'instruction, en prsence d'Hurtrel et de
Dutilleul: on me demande si je ne suis pas Vidocq; je soutiens que je
suis Auguste Duval, que l'on peut s'en assurer en crivant  l'Orient,
qu'au surplus le motif de mon arrestation  Ostende le prouve, puisque
je ne suis prvenu que de dsertion d'un btiment de l'tat. Mon aplomb
parat en imposer au juge, il hsite, Hurtrel et Dutilleul persistent 
dire qu'ils ne se trompent pas. Bientt l'accusateur public Rausson
vient me voir, et prtend galement me reconnatre: toutefois, comme je
ne me dconcerte point, il reste quelque incertitude, et afin
d'claircir le fait, on imagine un stratagme.

Un matin, on m'annonce qu'une personne me demande au greffe; je
descends: c'est ma mre qu'on a fait venir d'Arras, on devine dans
quelle intention. La pauvre femme s'lance pour m'embrasser... Je vois
le pige.... sans brusquerie, je la repousse en disant au juge
d'instruction prsent  l'entrevue, qu'il tait indigne, de donner 
cette malheureuse femme l'espoir de revoir son fils, quand on tait au
moins incertain de pouvoir le lui prsenter. Cependant ma mre, mise au
fait de la position par un signe que je lui avais fait en l'loignant,
feint de m'examiner avec attention, et finit par dclarer qu'une
ressemblance extraordinaire l'a trompe; puis elle se retire en
maudissant ceux qui l'ont dplace pour ne lui donner qu'une fausse
joie.

Juge et guichetiers retombrent alors dans une incertitude qu'une lettre
arrive de Lorient parut devoir faire cesser. On y parlait du dessin
piqu sur le bras gauche du Duval vad de l'hpital de Quimper, comme
d'un fait qui ne devait plus laisser aucun doute sur son identit avec
l'individu dtenu  Douai. Nouvelle comparution devant le juge
d'instruction; Hurtrel, triomphant dj de sa perspicacit, assistait 
l'interrogatoire: aux premiers mots, je vis de quoi il s'agissait, et,
relevant la manche de mon habit au-dessus du coude, je leur montrai le
dessin qu'ils ne s'attendaient gures  y trouver; on constata sa
ressemblance exacte avec la description envoye de Lorient. Tout le
monde tombait des nues; ce qui compliquait encore la position, c'est
que les autorits de Lorient me rclamaient comme dserteur de la
marine. Quinze jours s'coulrent ainsi, sans qu'on prt aucun parti
dcisif  mon gard; alors, fatigu des rigueurs exerces contre moi
dans l'intention d'obtenir des aveux, j'crivis au prsident du tribunal
criminel pour lui dclarer que j'tais effectivement Vidocq. Ce qui
m'avait dtermin  cette dmarche, c'est que je comptais partir
immdiatement pour Bictre avec un transport dans lequel on me comprit
en effet. Il me fut toutefois impossible de faire en route, comme j'y
comptais, la moindre tentative d'vasion, tant tait rigoureuse la
surveillance exerce contre nous.

Je fis ma seconde entre  Bictre le 2 avril 1799. Je retrouvai l
d'anciens dtenus, qui, bien que condamns aux travaux forcs, avaient
obtenu qu'il ft sursis  leur translation au bagne; il en rsultait
pour eux une vritable commutation, la dure de la peine comptant du
jour de l'arrt dfinitif. Ces sortes de faveurs s'accordent quelquefois
encore aujourd'hui: si elles ne portaient que sur des sujets que les
circonstances de leur condamnation ou leur repentir en rendissent
dignes, on pourrait y donner un consentement tacite; mais ces
drogations au droit commun proviennent en gnral de l'espce de lutte
qui existe entre la police des dpartements et la police gnrale, dont
chacune a ses protgs. Les condamns appartenant cependant sans
exception  la police gnrale, elle peut faire partir qui bon lui
semble de Bictre ou de toute autre prison pour le bagne; c'est alors
qu'on peut se convaincre de la justesse de l'observation que je viens
d'mettre. Tel condamn qui jusque l s'tait par de dehors hypocrites
et pieux, jette le masque, et se montre le plus audacieux des forats.

Je vis encore  Bictre le capitaine Labbre, qu'on se rappelle m'avoir
fourni dans le temps  Bruxelles les papiers au moyen desquels j'avais
tromp la baronne d'I..... Il tait condamn  seize annes de fers pour
complicit dans un vol considrable commis  Gand, chez l'aubergiste
Champon. Il devait, comme nous, faire partie de la premire chane, dont
le voyage trs prochain s'annonait fort dsagrablement pour nous. Le
capitaine Viez, sachant  qui il avait affaire, avait dclar que, pour
prvenir toute vasion, il nous mettrait les menottes et le double
collier jusqu' Toulon. Nos promesses parvinrent cependant  le faire
renoncer  ce beau projet.

Lors du _ferrement_, qui prsenta les mmes circonstances que lors de
mon premier dpart, on me plaa en tte du premier cordon avec un des
plus clbres voleurs de Paris et de la province; c'tait Jossas, plus
connu sous le nom du marquis de _Saint-Amand de Faral_, qu'il portait
habituellement. C'tait un homme de trente-six ans, ayant des formes
agrables, et prenant au besoin le meilleur ton. Son costume de _voyage_
tait celui d'un lgant qui sort du lit pour passer dans son boudoir.
Avec un pantalon  pied en tricot gris-d'argent, il portait une veste et
un bonnet garnis d'astracan, de la mme couleur, le tout recouvert d'un
ample manteau doubl de velours cramoisi. Sa dpense rpondait  sa
tenue, car, non content de se traiter splendidement  chaque halte, il
nourrissait toujours trois ou quatre hommes du cordon.

L'ducation de Jossas tait nulle; mais, entr fort jeune au service
d'un riche colon, qu'il accompagnait dans ses voyages, il avait pris
d'assez bonnes manires pour n'tre dplac dans aucun cercle. Aussi ses
camarades le voyant s'introduire dans les socits les plus
distingues, le surnommaient-ils le _passe-partout_. Il s'tait mme
tellement identifi avec ce rle, qu'au bagne, mis  la double chane,
confondu avec des hommes de l'aspect le plus misrable, il conservait
encore de grands airs sous sa casaque de forat. Muni d'un magnifique
ncessaire, il donnait tous les matins une heure  sa toilette, et
soignait particulirement ses mains qu'il avait fort belles.

Jossas tait un de ces voleurs comme il en existe heureusement
aujourd'hui fort peu, qui mditaient et prparaient quelquefois une
expdition pendant une anne entire. Oprant principalement  l'aide de
fausses clefs, il commenait par prendre l'empreinte de la serrure de la
porte extrieure. La clef fabrique, il pntrait dans la premire
pice; s'il tait arrt par une autre porte, il prenait une nouvelle
empreinte, faisait fabriquer une seconde clef, et ainsi de suite,
jusqu' ce qu'il et atteint son but. On comprend que ne pouvant
s'introduire, chaque soir, qu'en l'absence des matres du logis, il
devait perdre un temps considrable  attendre l'occasion. Il ne
recourait donc  cet expdient qu'en dsespoir de cause, c'est--dire
lorsqu'il lui tait impossible de s'introduire dans la maison; s'il
parvenait  s'y faire admettre sous quelque prtexte, il avait bientt
pris les empreintes de toutes les serrures. Quand les clefs taient
fabriques, il invitait les personnes  dner chez lui, rue Chantereine,
et pendant qu'elles taient  table, des complices dvalisaient
l'appartement dont il avait trouv le moyen d'loigner les domestiques,
soit en priant les matres de les amener pour servir, soit en faisant
emmener les femmes de chambre ou les cuisinires par des amants qu'on
leur dtachait. Les portiers n'y voyaient rien, parce qu'on n'enlevait
ordinairement que de l'argent ou des bijoux. S'il se trouvait par hasard
quelque objet plus volumineux, on l'enveloppait dans du linge sale, et
on le jetait par la fentre  un compre qui se trouvait l tout exprs
avec une voiture de blanchisseur.

On connat de Jossas une foule de vols, qui tous annoncent cet esprit de
finesse d'observation et d'invention qu'il possdait au plus haut degr.
Dans le monde o il se faisait passer pour un crole de la Havane, il
rencontra souvent des habitants de cette ville, sans rien laisser
chapper qui pt le trahir. Plusieurs fois il amena des familles
honorables au point de lui faire offrir la main de jeunes personnes.
S'informant toujours, au milieu des pourparlers, o tait dpos
l'argent de la dot, il ne manquait jamais de l'enlever et de disparatre
au moment de signer le contrat. Mais de ses tours, le plus tonnant est
celui dont un banquier de Lyon fut victime. Introduit dans la maison
sous prtexte d'escomptes et de ngociations, il parvint en peu de temps
 une sorte d'intimit qui lui donna les moyens de prendra l'empreinte
de toutes les serrures,  l'exception de celle de la caisse, dont
l'entre  secret rendit tous ses essais inutiles. D'un autre ct, la
caisse tant scelle dans le mur et double de fer, il ne fallait pas
songer  l'effraction; enfin le caissier ne se dessaisissait jamais de
sa clef: tant d'obstacles ne rebutrent point Jossas. S'tant li sans
affectation avec le caissier, il lui proposa une partie de campagne 
Collonges. Au jour pris, on partit en cabriolet. Arriv prs de
Saint-Rambert, on aperut dans la berge une femme expirante, rendant des
flots de sang par la bouche et par le nez:  ses cts tait un homme
qui paraissait fort embarrass de lui donner des secours. Jossas, jouant
l'motion, lui dit que pour arrter l'hmorrhagie, il suffisait
d'appliquer une clef sur le dos de la malade. Mais personne ne se
trouvait avoir de clef,  l'exception du caissier, qui offrit d'abord
celle de son appartement; elle ne suffit pas. Alors le caissier,
pouvant de voir couler le sang  flots, livra la clef de la caisse,
qu'on appliqua avec beaucoup de succs entre les paules de la malade.
On a dj devin qu'il s'y trouvait une couche de cire  modeler, et que
toute la scne tait prpare d'avance. Trois jours aprs la caisse
tait vide.

Comme je l'ai dj dit, Jossas jouant le magnifique, dpensait l'argent
avec la facilit d'un homme qui se le procure aisment. Il tait de plus
fort charitable, et je pourrais citer de lui plusieurs traits d'une
gnrosit bizarre, que j'abandonne  l'examen des moralistes. Un jour
entre autres il pntre dans un appartement de la rue du Hazard, qu'on
lui avait indiqu comme bon  dvaliser. D'abord la mesquinerie de
l'ameublement le frappe, mais le propritaire peut tre un avare? il
poursuit ses recherches, furte partout, brise tout, et ne trouve dans
le secrtaire qu'une liasse de reconnaissances du _Mont-de-Pit_.... Il
tire de sa poche cinq louis, les pose sur la chemine, et aprs avoir
crit sur la glace ces mots: _Indemnit pour les meubles casss_, se
retire en fermant soigneusement les portes, dans la crainte que d'autres
voleurs moins scrupuleux ne viennent enlever ce qu'il a respect.

Lorsque Jossas partit avec nous de Bictre, c'tait la troisime fois,
qu'il faisait le voyage. Depuis, il s'chappa deux fois encore, fut
repris, et mourut en 1805 au bagne de Rochefort.

A notre passage  Montereau, je fus tmoin d'une scne qu'il est bon de
faire connatre, puisqu'elle peut se renouveler. Un forat, nomm
Mauger, connaissait un jeune homme de la ville, que ses parents
croyaient condamn aux fers; aprs avoir recommand  son voisin de se
cacher la figure avec son mouchoir, il dit confidentiellement  quelques
personnes accourues sur notre route, que celui qui se cachait tait le
jeune homme en question. La chane poursuivit ensuite sa marche, mais 
peine tions-nous  un quart de lieue de Montereau, qu'un homme courant
aprs nous, remit au capitaine une somme de cinquante francs, produit
d'une qute faite pour _l'homme au mouchoir_. Ces cinquante francs
furent distribus le soir aux intresss, sans que personne, hors
eux-mmes, st la cause de cette libralit.

A Sens, Jossas me donna une autre comdie: il avait fait mander un nomm
Sergent, qui tenait l'auberge de l'_cu_; en le voyant, cet homme donna
des signes de la plus vive douleur: Comment, s'criait-il, les larmes
aux yeux, vous ici, monsieur le marquis!... vous, le frre de mon ancien
matre!..... moi qui vous croyais retourn en Allemagne..... Ah! mon
Dieu! mon Dieu! quel malheur! On devine que dans quelque expdition,
Jossas se trouvant  Sens, s'tait fait passer pour un migr rentr
clandestinement, et frre d'un comte chez lequel Sergent avait t
cuisinier. Jossas lui expliqua comment, arrt avec un passeport de
fabrique, au moment o il tentait de repasser la frontire, il avait t
condamn comme faussaire. Le brave aubergiste ne se borna pas  de
striles lamentations; il fit servir au noble galrien un excellent
dner, dont je pris ma part avec un apptit qui contrastait avec ma
fcheuse position.

A part une furieuse bastonnade, distribue  deux condamns qui avaient
voulu s'vader  Beaune, il ne nous arriva rien d'extraordinaire
jusqu' Chlons, o l'on nous embarqua sur un grand bateau rempli de
paille, assez semblable  ceux qui apportent le charbon  Paris; une
toile paisse le recouvrait. Si, pour jeter un coup d'oeil sur la
campagne, ou pour respirer un air plus pur, un condamn en levait un
coin, les coups de bton pleuvaient  l'instant sur son dos. Quoique
exempt de ces mauvais traitements, je n'en tais pas moins fort affect
de ma position;  peine la gaiet de Jossas, qui ne se dmentait jamais,
parvenait-elle  me faire oublier un instant, qu'arriv au bagne,
j'allais tre l'objet d'une surveillance qui rendrait toute vasion
impossible. Cette ide m'assigeait encore quand nous arrivmes  Lyon.

En apercevant l'le Barbe, Jossas m'avait dit: Tu vas voir du nouveau.
Je vis en effet sur le quai de Sane, une voiture lgante, qui
paraissait attendre l'arrive du bateau; ds qu'il parut, une femme mit
la tte  la portire, en agitant un mouchoir blanc: C'est elle, dit
Jossas, et il rpondit au signal. Le bateau ayant t amarr au quai,
cette femme descendit pour se mler  la foule des curieux; je ne pus
voir sa figure que couvrait un voile noir fort pais. Elle resta l
depuis quatre heures de l'aprs-midi jusqu'au soir; la foule tant
alors dissipe, Jossas lui dtacha le lieutenant Thierry, qui revint
bientt avec un saucisson, dans lequel taient cachs cinquante louis.
J'appris que Jossas ayant fait la conqute de cette femme sous le titre
de marquis, l'avait instruite par une lettre de sa condamnation, qu'il
expliquait sans doute  peu prs comme il l'avait fait pour l'aubergiste
de Sens. Ces sortes d'intrigues, aujourd'hui fort rares, taient trs
communes  cette poque, par suite des dsordres de la rvolution et de
la dsorganisation sociale qui en tait le rsultat. Ignorant le
stratagme employ pour la tromper, cette dame voile reparut le
lendemain sur le quai pour y rester jusqu'au moment de notre dpart.
Jossas tait enchant: non-seulement il remontait ses finances, mais il
s'assurait encore un asile en cas d'vasion.

Nous approchions enfin du terme de notre navigation, lorsqu' deux
lieues du Pont-Saint-Esprit, nous fmes surpris par un de ces orages si
terribles sur le Rhne. Il tait annonc par les roulements lointains du
tonnerre. Bientt la pluie tomba par torrents; des coups de vent comme
on n'en prouve que sous les tropiques, renversaient les maisons,
dracinaient les arbres et soulevaient les vagues qui menaaient 
chaque instant d'engloutir notre embarcation. Elle prsentait, en ce
moment, un spectacle affreux:  la rapide lueur des clairs, on et vu
deux cents hommes enchans comme pour leur ter tout moyen de salut,
exprimer par des cris d'effroi les angoisses d'une mort que le poids des
fers qui les runissait rendait invitable; sur ces physionomies
sinistres, on et lu le dsir de conserver une vie dispute 
l'chafaud, une vie qui devait s'couler dsormais dans la misre et
l'avilissement. Quelques-uns des condamns montraient une impassibilit
absolue; plusieurs, au contraire, se livraient  une joie frntique. Se
rappelant les leons du jeune ge, un malheureux bgayait-il quelque
pieuse formule, ces derniers agitaient leurs fers en chantant des
chansons licencieuses, et la prire expirait au milieu de longs
hurlements.

Ce qui redoublait la consternation gnrale, c'tait l'abattement des
mariniers qui paraissaient dsesprer de nous. Les gardes n'taient
gures plus rassurs; ils firent mme un mouvement comme pour abandonner
le bateau, que l'eau remplissait  vue d'oeil. Alors la scne prit un
nouvel aspect: on se prcipita sur les _argouzins_ en criant: _A terre!
 terre tout le monde!_ et l'obscurit, jointe au trouble du moment,
permettant de compter sur l'impunit, les plus intrpides d'entre les
forats, se levrent en dclarant que personne ne sortirait du bateau
avant qu'il n'et touch le rivage. Le lieutenant Thierry, le seul  peu
prs qui n'et pas perdu la tte, fit bonne contenance; il protesta
qu'il n'y avait aucun danger, et la preuve, c'est que lui ni les
mariniers ne songeaient  quitter l'embarcation. On le crut d'autant
mieux, que le temps se calmait sensiblement. Le jour parut: sur le
fleuve uni comme une glace, rien n'et rappel les dsastres de la nuit,
si les eaux bourbeuses n'eussent charri des bestiaux morts, des arbres
entiers, des dbris de meubles et d'habitations.

chapps  la tempte, nous dbarqumes  Avignon, o l'on nous dposa
dans le chteau. L commena la vengeance des _argouzins_: ils n'avaient
pas oubli ce qu'ils appelaient notre insurrection; ils nous en
rafrachirent d'abord la mmoire  grands coups de bton; puis ils
empchrent le public de donner aux condamns des secours que le terme
du voyage ne devait plus faire passer entre leurs mains. _L'aumne 
ces flibustiers!_ disait un d'entre eux, nomm le pre Lami,  des dames
qui demandaient  s'approcher; _c'est bien de l'argent perdu.... Au
surplus, adressez-vous au chef....._ Le lieutenant Thierry, qu'on ne
doit vraiment pas confondre avec les tres brutaux et inhumains dont
j'ai dj eu l'occasion de parler, accorda la permission; mais, par un
raffinement de mchancet, les _argousins_ donnrent le signal du dpart
avant que la distribution ft termine. Le reste de la route n'offrit
rien de remarquable. Enfin, aprs trente-sept jours du voyage le plus
pnible, la chane entra dans Toulon.

Les quinze voitures parvenues sur le port, et ranges devant la
corderie, on fit descendre les condamns, qu'un employ reut, et
conduisit dans la cour du bagne. Pendant le trajet, ceux qui avaient des
habits de quelque valeur s'empressrent de s'en dpouiller pour les
vendre ou les donner  la foule que runit l'arrive d'une nouvelle
chane. Lorsque les vtements du bagne furent distribus, et lorsqu'on
eut riv les _manicles_, comme je l'avais vu faire  Brest, on nous
conduisit  bord du vaisseau ras _le Hasard_ (aujourd'hui _le
Frontin_), servant de bagne flottant. Aprs que les _payots_ (forats
qui remplissent les fonctions d'crivains) eurent pris nos signalements,
on choist les _chevaux de retour_ (forats vads), pour les mettre 
la double chane. Leur vasion prolongeait leur peine de trois ans.

Comme je me trouvais dans ce cas, on me fit passer  la salle n 3, o
taient placs les condamns les plus suspects. Dans la crainte qu'ils
ne trouvassent l'occasion de s'chapper en parcourant le port, on ne les
conduisait jamais  la _fatigue_. Toujours attachs au banc, couchs sur
la planche nue, rongs par la vermine, extnus par les mauvais
traitements, le dfaut de nourriture et d'exercice, ils offraient un
spectacle dplorable.

Ce que j'ai dit des abus de toute espce dont le bagne de Brest tait le
thtre me dispense de signaler ceux que j'ai pu observer  Toulon.
C'tait la mme confusion des condamns, la mme brutalit chez les
_argousins_, la mme dilapidation des objets appartenants  l'tat;
seulement l'importance des armements prsentait plus d'occasions de vol
aux forats qu'on employait dans les arsenaux ou dans les magasins. Le
fer, le plomb, le cuivre, le chanvre, la poix, le goudron, l'huile, le
rhum, le biscuit, le boeuf fum, disparaissaient chaque jour, et
trouvaient d'autant plus facilement des recleurs, que les condamns
avaient des auxiliaires fort actifs dans les marins et dans les ouvriers
libres du port. Les objets de grement provenants de ces soustractions
servaient  quiper une foule d'allges et de bateaux pcheurs, dont les
patrons se les procuraient  vil prix, sauf  dire, en cas d'enqute,
qu'ils les avaient achets  quelque vente publique d'objets hors de
service.

Un condamn de notre salle, qui, tant prisonnier en Angleterre, avait
travaill comme charpentier dans les chantiers de Chatam et de Plymouth,
nous rapporta que le pillage y tait encore plus considrable. Il nous
assura que dans tous les villages des bords de la Tamise et du Medway,
il y avait des gens continuellement occups  dtordre les cordages de
la marine royale, pour en ter la marque et la cordelette, qu'on y mle
pour les faire reconnatre; d'autres n'taient employs qu' effacer la
flche empreinte sur tous les objets de mtal enlevs dans les arsenaux.
Ces dilapidations, quelque considrables qu'elles fussent, ne pouvaient
toutefois se comparer aux brigandages qui s'exeraient sur la Tamise, au
prjudice du commerce. Quoique l'tablissement d'une police de marine
ait en grande partie rprim ces abus, je crois qu'il ne sera pas sans
intrt de donner quelques dtails sur ces fraudes qui se pratiquent
encore aujourd'hui dans certains ports, aux depens de qui il appartient.

Les malfaiteurs dont il est ici question se divisaient en plusieurs
catgories, dont chacune avait une dsignation et des attributions
particulires: il y avait les _Pirates de rivire_, les _Chevau-lgers_
(Light horsemen), les _Gendarmes_ (Heary horsemen), les _Bateliers
chasseurs_ (Game watermen), les _Gabariers chasseurs_ (Game lightermen),
les _Hirondelles de vase_ (Mudlarks), les _Tapageurs_ (Scuffle hunters);
et les _Recleurs_ (Copemen).

Les _Pirates de rivire_ se composaient de ce qu'il y avait de plus
audacieux et de plus froce parmi les brigands qui infestaient la
Tamise. Ils opraient surtout la nuit contre les btiments mal gards,
dont ils massacraient quelquefois le faible quipage pour piller plus 
leur aise. Le plus souvent ils se bornaient  prendre des cordages, des
rames, des perches, ou mme des balles de coton. Mouill  Castlane-Ter,
le capitaine d'un brick amricain, ayant entendu du bruit, monta sur le
pont pour s'en rendre compte; un canot s'loignait: c'taient des
pirates, qui, en lui souhaitant le bon soir, lui dirent qu'ils venaient
d'enlever son ancre avec le cble. En s'entendant avec les _Watchmen_,
chargs de veiller la nuit sur les cargaisons, ils pillaient encore avec
plus de facilit. Quand on ne pouvait pratiquer de semblables
intelligences, on coupait les cbles des allges, et on les laissait
driver jusqu' ce qu'ils fussent parvenus dans un endroit o l'on pt
se mettre  la besogne sans crainte d'tre dcouverts. De petits
btiments de charbon se sont trouvs ainsi dchargs en entier dans le
cours d'une nuit. Le suif de Russie, que la difficult de remuer les
barriques normes qui le contiennent semblait devoir protger contre ces
tentatives, n'tait pas plus  l'abri, puisqu'on avait l'exemple de
l'enlvement nocturne de sept de ces barriques, qui psent entre trente
et quarante quintaux.

Les _Chevau-lgers_ pillaient galement pendant la nuit, mais c'tait
principalement aux vaisseaux venant des Indes occidentales qu'ils
s'attaquaient. Ce genre de vol prenait son origine dans un arrangement
entre les contre-matres et les recleurs, qui achetaient les balayures,
c'est--dire les parcelles de sucre, les grains de caf, ou le coulage
des liquides, qui restent dans l'entrepont aprs le dchargement de la
cargaison. On comprend qu'il tait facile d'augmenter ces profits en
crevant les sacs et en disjoignant les douves des tonneaux. C'est ce que
dcouvrit,  son grand tonnement, un ngociant Canadien, qui expdiait
tous les ans une grande quantit d'huile. Trouvant toujours un dchet
beaucoup plus considrable que celui qui peut rsulter du coulage
ordinaire, et ne pouvant obtenir,  cet gard, de ses correspondants une
explication satisfaisante, il profita d'un voyage  Londres pour
pntrer le mystre. Dtermin  poursuivre ses investigations avec le
soin le plus minutieux, il tait sur le quai, attendant avec impatience
une gabare charge de la veille, et dont le retard lui semblait dj
fort extraordinaire. Elle parut enfin, et le ngociant vit une troupe
d'hommes de mauvaise mine se prcipiter  bord avec autant d'ardeur que
des corsaires qui monteraient  l'abordage. Il pntra  son tour dans
l'entrepont, et resta stupfait, en voyant les barils rangs, les
bondons _en dessous_. Lorsqu'on vint  dcharger la gabarre, il se
trouva rpandu dans la cale assez d'huile pour en emplir neuf barils. Le
propritaire ayant fait lever quelques planches, on trouva encore de
quoi emplir cinq autres; en sorte que du simple chargement d'un allge
on avait distrait quatorze barils. Ce qu'on aura peine  croire, c'est
que l'quipage, loin de convenir de ses torts, eut l'impudence de
prtendre qu'on le privait d'un profit qui lui appartenait.

Non contents de dilapidations de ce genre, les _chevau-lgers_, runis
aux _gabarriers chasseurs_, enfonaient pendant la nuit des barriques de
sucre, dont le contenu disparaissait entirement, emport par portions
dans des sacs noirs, qu'on appelait _black-straps_ (bandes noires). Des
constables, venus  Paris en mission, et avec lesquels j'ai d tre mis
en rapport, m'ont assur qu'en une nuit, il avait t ainsi enlev de
divers vaisseaux jusqu' vingt barriques de sucre, et jusqu' du rhum
extrait au moyen d'une pompe (_gigger_), et dont on remplit des vessies.
Les btiments  bord desquels se pratiquait ce trafic taient dsigns
sous le nom de _game ships_ (vaisseaux  gibier). A cette poque, les
vols de liquides et des spiritueux taient, au surplus, fort communs,
mme dans la marine royale. On en trouve un exemple fort curieux dans ce
qui arriva  bord de la frgate _la Victoire_, qui apportait en
Angleterre les restes de Nelson, tu, comme on sait, au combat de
Trafalgar. Pour conserver le corps, on l'avait mis dans une tonne de
rhum. Lorsqu'en arrivant  Plymouth, on ouvrit la tonne, elle tait 
sec. Pendant la traverse, les matelots, bien certains que le sommelier
ne visiterait pas cette pice, avaient tout bu  l'aide de calumets de
paille ou de _giggers_. Ils appelaient cela mettre l'_Amiral en perce_.

Les _bateliers chasseurs_ se tenaient  bord des vaisseaux qu'on
dchargeait, pour recevoir et transfrer sur-le-champ  terre les objets
vols. Comme ils taient chargs de traiter avec les recleurs, ils se
rservaient des profits considrables; tous faisaient beaucoup de
dpense. On en citait un qui, du fruit de son industrie, entretenait une
femme trs lgante, et possdait un cheval de selle.

Par _hirondelles de vase_, on entendait ces hommes qui rdaient  mare
basse, autour de la quille des vaisseaux, sous prtexte de chercher de
vieux cordages, du fer, du charbon, mais dans le fait pour recevoir et
cacher des objets qu'on leur jetait du bord.

Les _tapageurs_ taient des ouvriers  longs tabliers, qui, feignant de
demander de l'ouvrage, se prcipitaient en foule  bord des btiments,
o ils trouvaient toujours moyen de drober quelque chose  la faveur du
tumulte.

Venaient enfin les _recleurs_, qui, non contents d'acheter tout ce que
leur apportaient les voleurs dont on vient de voir l'numration,
traitaient quelquefois directement avec les capitaines ou avec les
contre-matres qu'ils savaient disposs  se laisser sduire. Ces
ngociations se faisaient dans un argot intelligible seulement pour les
intresss. Le sucre tait du _sable_, le caf des haricots, le piment
des _petits-pois_, le rhum du _vinaigre_, le th du _houblon_, de
manire qu'on pouvait traiter, mme en prsence du cosignataire du
navire sans qu'il st qu'il s'agissait de sa cargaison.

Je trouvai runi  la salle n 3 tout ce qu'il y avait dans le bagne de
sclrats consomms. J'y vis un nomm Vidal, qui faisait horreur aux
forats eux-mmes!...... Arrt  quatorze ans, au milieu d'une bande
d'assassins dont il partageait les crimes, son ge seul l'avait drob
 l'chafaud. Il tait condamn  vingt-quatre ans de rclusion; mais 
peine fut-il entr dans la prison, qu' la suite d'une querelle, il tua
l'un de ses camarades d'un coup de couteau. Une condamnation 
vingt-quatre annes de travaux forcs remplaa alors la peine de la
rclusion. Il tait depuis quelques annes au bagne, lorsqu'un forat
fut condamn  mort. Il n'y avait pas en ce moment de bourreau dans la
ville; Vidal offrit avec empressement ses services: ils furent accepts,
et l'excution eut lieu, mais on dut mettre Vidal sur le banc des
garde-chiourme; autrement il tait assomm  coups de chanes. Les
menaces dont il tait l'objet ne l'empchrent pas de remplir de nouveau
quelque temps aprs son odieux ministre. Il se chargea de plus
d'administrer les bastonnades infliges aux condamns. Enfin, en 1794,
le tribunal rvolutionnaire ayant t install  Toulon,  la suite de
la prise de cette ville par Dugommier, Vidal fut charg d'excuter ses
arrts. Il se croyait dfinitivement libr; mais quand la terreur eut
cess, on le fit rentrer au bagne, o il devint l'objet d'une
surveillance toute particulire.

Au mme banc que Vidal, tait enchan le Juif Deschamps, un des auteurs
du vol du Garde-Meuble, dont les forats coutaient le rcit dans un
recueillement sinistre; seulement  l'numration des diamants et des
bijoux enlevs, leurs yeux s'animaient, leurs muscles se contractaient
par un mouvement convulsif; et,  l'expression de leurs physionomies, on
pouvait juger quel usage ils eussent fait alors de leur libert. Cette
disposition se remarquait surtout chez les hommes coupables de lgers
dlits, qu'on humiliait en les goguenardant sur la niaiserie de
s'attaquer  des objets de peu de valeur; c'est ainsi qu'aprs avoir
valu  vingt millions les objets enlevs au Garde-Meuble, Deschamps
disait d'un air mprisant  un pauvre diable condamn pour vol de
lgumes: Eh bien! est-ce l des choux!

Du moment o ce vol fut commis, il devint le texte de commentaires, que
les circonstances et l'agitation des esprits rendaient fort singuliers.
Ce fut dans la sance du dimanche soir (16 septembre 1792), que le
ministre de l'intrieur Roland annona l'vnement  la tribune de la
Convention, en se plaignant amrement du dfaut de surveillance des
employs et des militaires de garde qui avaient abandonn leurs postes,
sous prtexte de _la rigueur du froid_. Quelques jours aprs, Thuriot,
qui faisait partie de la commission charge de suivre l'instruction,
vint accuser  son tour l'incurie du ministre, qui rpondit assez
schement, qu'il avait autre chose  faire que de surveiller le
Garde-Meuble. La discussion en resta l, mais ces dbats avaient veill
l'attention, et l'on ne parlait dans le public que d'intelligences
coupable, de complots dont le produit du vol devait servir  soudoyer
les agents; on alla jusqu' dire que le gouvernement s'tait vol
lui-mme; ce qui donna quelque consistance  ce bruit, ce fut le sursis
accord, le 18 octobre,  quelques individus condamns pour ce fait, et
dont on attendait des rvlations. Nanmoins, le 22 fvrier 1797, dans
son rapport au Conseil des Anciens, sur la proposition d'accorder une
gratification de 5000 fr.  une dame Corbin, qui avait facilit la
dcouverte d'une grande partie des objets enlevs, Thibault dclara, de
la manire la plus formelle, que cet vnement ne se rattachait  aucune
combinaison politique, et qu'il avait t tout simplement provoqu par
le dfaut de surveillance des gardiens, et par le dsordre qui rgnait
alors dans toutes les administrations.

Dans le principe, _le Moniteur_ avait chauff les imaginations les plus
circonspectes, en parlant de _quarante brigands arms_ qu'on aurait
surpris dans les salles du Garde-Meuble; la vrit est que l'on n'avait
surpris personne, et que, lorsqu'on s'aperut de la disparition du
_Rgent_, du _hochet du dauphin_ et d'une foule d'autres pices,
estimes dix-sept millions, il y avait _quatre nuits_ successives que
Deschamps, Bernard Salles et un Juif portugais nomm Dacosta,
s'introduisaient tour--tour dans les salles sans autres armes que les
instruments ncessaires pour dtacher les pierreries enchsses dans des
pices d'argenterie qu'ils ddaignaient d'emporter; c'est ainsi qu'ils
enlevrent avec beaucoup de prcaution les magnifiques rubis qui
figuraient les yeux des poissons d'ivoire.

Deschamps,  qui reste l'honneur de l'invention, s'tait introduit le
premier dans la galerie en escaladant une fentre au moyen d'un
rverbre qui existe encore  l'angle de la rue Royale et de la place
Louis XV. Bernard Salles et Dacosta, qui faisaient le guet, l'avaient
d'abord second seuls; mais la troisime nuit, Benot Naid,
Philipponeau, Paumettes, Fraumont, Gay, Mouton, lieutenant dans la garde
nationale, et Durand, dit _le Turc_, bijoutier rue Saint-Sauveur,
s'taient mis de la partie, ainsi que plusieurs _grinches de la haute
pgre_ (voleurs de distinction), qu'on avait amicalement prvenus de
venir prendre part  la cure. Le quartier-gnral tait dans un billard
de la rue de Rohan; on faisait au surplus si peu mystre de l'affaire,
que le lendemain du premier vol, Paumettes, dnant avec des filles dans
un restaurant de la rue d'Argenteuil, leur jeta sur la table une poigne
de roses et de petits brillants. La police n'en fut pas mme informe.
Pour dcouvrir les principaux auteurs du vol, il fallut que Durand,
arrt sous la prvention de fabrication de faux assignats, se dcidt 
faire des rvlations pour obtenir sa grce. Ce fut sur ces donnes
qu'on parvint  retrouver le _Rgent_; il fut saisi  Tours, cousu dans
la toque d'une femme nomme Lelivre, qui, ne pouvant passer en
Angleterre  cause de la guerre, allait le vendre  Bordeaux,  un Juif
ami de Dacosta. On avait d'abord tent de s'en dfaire  Paris, mais la
valeur de cette pice, estime douze millions, devait veiller des
soupons dangereux; on avait galement renonc au projet de la faire
diviser  la scie, dans la crainte d'tre trahi par le lapidaire.

La plupart des auteurs du vol furent successivement arrts et condamns
pour d'autres dlits; de ce nombre se trouvrent Benot Naid, Dacosta,
Bernard Salles, Fraumont et Philipponeau; ce dernier, arrt  Londres 
la fin de 1791, au moment o il faisait graver une planche d'assignats
de 300 fr., avait t amen  Paris et enferm  la Force, d'o il
s'tait vad  la faveur des massacres du 2 septembre.

Avant d'tre condamn pour le vol du Garde-Meuble, Deschamps avait t
impliqu dans une affaire capitale, dont il s'tait tir, bien que
coupable, comme il s'en vantait avec nous, en donnant des dtails qui ne
permettaient pas d'en douter; il s'agissait du double assassinat du
joaillier Deslong et de sa servante, commis de complicit avec le
brocanteur Fraumont.

Deslong faisait des affaires assez tendues dans sa partie. Outre les
achats particuliers, il faisait encore le courtage en perles et en
diamants, et comme il tait connu pour honnte homme, on lui confiait
souvent des objets de prix, soit pour les vendre ou pour en tirer parti
en les dmontant; il courait aussi les ventes, et c'est l qu'il avait
fait la connaissance de Fraumont, qui s'y rendait fort assidument pour
acheter principalement des chasubles et autres ornements provenants du
pillage des glises (1793), qu'il brlait pour extraire le mtal des
galons. De l'habitude de se voir et de se trouver en concurrence pour
quelques oprations, naquit entre ces deux hommes une sorte de liaison
qui devint bientt intime. Deslong n'avait plus rien de cach pour
Fraumont; il le consultait sur toutes ses entreprises, l'informait de la
valeur de tous les dpts qu'il recevait, et alla mme jusqu' lui
confier le secret d'une cachette o il plaait ses objets les plus
prcieux.

Instruit de toutes ces particularits, et ayant ses entres libres chez
Deslong, Fraumont conut le projet de le voler pendant qu'il serait avec
sa femme au spectacle, o ils allaient souvent. Il fallait galement un
complice pour faire le guet; il tait d'ailleurs dangereux pour
Fraumont, que le jour de l'expdition on le vt dans la maison, o tout
le monde le connaissait. Il avait d'abord choisi un serrurier, forat
vad, qui avait fait les fausses clefs ncessaires pour entrer chez
Deslong; mais cet homme, poursuivi par la police, ayant t forc de
quitter Paris, il lui substitua Deschamps.

Au jour pris pour effectuer le vol, Deslong et sa femme tant partis au
_Thtre de la Rpublique_, Fraumont fut se mettre en embuscade chez un
marchand de vin pour guetter le retour de la servante, qui profitait
ordinairement de l'absence de ses matres pour aller voir son amant.
Deschamps monta  l'appartement et ouvrit doucement la porte avec une
des fausses clefs.... Quel fut son tonnement de voir dans le vestibule
la servante, qu'il croyait sortie (sa soeur, qui lui ressemblait
beaucoup, l'ayant effectivement quitte quelques instants
auparavant....)! A l'aspect de Deschamps, dont la surprise rendait la
figure plus effrayante encore, cette fille laisse tomber son
ouvrage...... Elle va crier.... Deschamps se prcipite sur elle, la
renverse, la saisit  la gorge, et lui porte cinq coups d'un couteau 
gane qu'il portait toujours dans la poche droite de son pantalon. La
malheureuse tombe baigne dans son sang..... Pendant qu'elle fait
entendre le rle de la mort, l'assassin furte dans tous les coins de
l'appartement, mais, soit que cet incident inattendu l'et troubl, soit
qu'il entendt quelque rumeur sur les escaliers, il se borne  enlever
quelques pices d'argenterie qui se trouvent sous sa main, revient
trouver son complice chez le marchand de vin o il s'tait post, et lui
raconte toute l'aventure; celui-ci se montra fort affect, non de la
mort de la servante, mais du peu d'intelligence et d'aplomb de
Deschamps, auquel il reprochait de n'avoir pas su dcouvrir la cachette
qu'il lui avait si bien indique: ce qui mettait le comble  son
mcontentement, c'est qu'il prvoyait qu'aprs une pareille catastrophe,
Deslong se tiendrait si bien sur ses gardes, qu'il serait impossible de
retrouver une semblable occasion.

Celui-ci avait en effet chang de logement  la suite de cet vnement,
qui lui inspirait les plus vives terreurs; le peu de monde qu'il
recevait n'tait introduit chez lui qu'avec de grandes prcautions.
Quoique Fraumont vitt de s'y prsenter, il ne conut point de soupons
contre lui: comment aurait-il eu de pareilles ides sur un homme qui,
s'il et commis le crime, n'et pas manqu de dvaliser la cachette dont
il connaissait le secret. Le rencontrant mme au bout de quelques jours
sur la place Vendme, il l'engagea fortement  venir le voir, et se lia
plus intimement que jamais avec lui. Fraumont revint alors  ses
premiers projets; mais, dsesprant de forcer la nouvelle cachette, qui,
d'ailleurs, tait soigneusement garde, il se dcida  changer de plan.
Attir chez Deschamps, sous prtexte de traiter d'une forte partie de
diamants, Deslong fut assassin et dpouill d'une somme de dix-sept
mille francs, tant en or qu'en assignats, dont il s'tait muni sur
l'invitation de Fraumont, qui lui porta le premier coup.

Deux jours s'coulrent: madame Deslong ne voyant pas revenir son mari,
qui ne se ft pas absent si long-temps sans l'en prvenir, et sachant
qu'il tait porteur de valeurs assez considrables, ne douta plus qu'il
ne lui ft arriv malheur. Elle s'adressa  la police, dont
l'organisation se ressentait alors de la confusion qui rgnait dans tous
les services; on parvint cependant  mettre la main sur Fraumont et sur
Deschamps, et les rvlations du serrurier qui devait concourir au vol,
et qui tait arrt de nouveau, eussent pu leur tre funestes; mais on
refusa  cet homme la libert qu'on lui avait promise  titre de
rcompense, et l'agent de police Cadot, qui avait t son
intermdiaire, ne voulant pas en avoir le dmenti, le fit vader dans
le trajet de la Force au Palais. Cette circonstance enlevant le seul
tmoin  charge qui et pu dposer dans l'affaire, Deschamps et Fraumont
furent mis en libert.

Condamn depuis  dix-huit ans de fers, pour d'autres vols, Fraumont
partit pour le bagne de Rochefort le 1er nivose an VII; il ne se
tenait pourtant pas encore pour battu: au moyen de l'argent provenant de
ses expditions, il avait soudoy quelques individus, qui devaient
suivre la chane pour faciliter son vasion, dans le cas o il pourrait
la tenter, ou mme pour l'enlever s'il y avait lieu. L'usage qu'il se
proposait de faire de sa libert, c'tait de venir assassiner M.
Delalande, premier prsident du tribunal qui l'avait condamn, et le
commissaire de police de la _section de l'Unit_, qui avait produit
contre lui des charges accablantes. Tout tait dispos pour l'excution
de ce projet, quand une femme publique qui en avait appris le dtail de
la bouche d'un des intresss, fit des rvlations spontanes: on prit
des mesures en consquence; l'escorte fut avertie; lorsque la chane
sortit de Bictre, on mit  Fraumont des menottes qui ne le quittrent
qu' son arrive  Rochefort, o il fut spcialement recommand; on m'a
assur qu'il tait mort au bagne. Pour Deschamps, qui devait bientt
s'vader de Toulon, il fut trois ans aprs arrt  la suite d'un vol
commis  Auteuil, condamn  mort par le tribunal criminel de la Seine,
et excut  Paris.

A la salle n 3, je n'tais spar de Deschamps que par un voleur
effractionnaire, Louis Mulot, fils de ce Cornu qui porta long-temps
l'effroi dans les campagnes de la Normandie, o ses crimes ne sont point
encore oublis. Dguis en maquignon, il courait les foires, observait
les marchands qui portaient avec eux de fortes sommes, et prenait la
traverse pour aller les attendre dans quelque endroit cart, o il les
assassinait. Mari en troisimes noces  une jeune et jolie fille de
Bernai, il lui avait d'abord soigneusement cach sa terrible profession,
mais il ne tarda pas  dcouvrir qu'elle tait digne en tout de lui. Ds
lors il l'associa  toutes ses expditions. Courant aussi les foires
comme mercire ambulante, elle s'introduisait facilement auprs des
riches cultivateurs de la valle d'Auge, et plus d'un trouva la mort
dans un galant rendez-vous. Plusieurs fois souponns, ils opposrent
avec succs des _alibi_ dus aux excellents chevaux dont ils avaient
toujours soin de se munir.

En 1794, la famille Cornu se composait du pre, de la mre, de trois
fils, de deux filles et des amants de ces dernires, qu'on avait
habitus au crime ds leur plus tendre enfance, soit en les faisant
servir d'espions, soit en les envoyant mettre le feu aux granges. La
plus jeune des filles, Florentine, ayant d'abord tmoign quelque
rpugnance, on l'avait aguerrie en lui faisant porter pendant deux
lieues dans son tablier la tte d'une fermire des environs
d'Argentan!!!...

Plus tard, tout--fait _affranchie_ (dgage de tout scrupule), elle eut
pour amant l'assassin Capelu, excut  Paris en 1802. Lorsque la
famille se forma en bande de chauffeurs pour exploiter le pays situ
entre Caen et Falaise, c'tait elle qui donnait la question aux
malheureux fermiers, en leur mettant sous l'aisselle une chandelle
allume, ou en leur posant de l'amadou brlant sur l'orteil.

Vivement poursuivi par la police de Caen et surtout par celle de Rouen,
qui venait d'arrter deux des jeunes gens  Brionne, Cornu prit le
parti se retirer pour quelque temps dans les environs de Paris; esprant
ainsi dpister son monde. Install avec sa famille dans une maison
isole de la route de Svres, il ne craignait pourtant pas de venir
faire sa promenade aux Champs-Elyses, o il rencontrait presque
toujours quelques voleurs de sa connaissance. Eh! bien, pre Cornu, lui
disaient-ils un jour, que faites-vous maintenant?--Toujours le _grand
soulasse_ (l'assassinat), mes enfants, toujours le grand soulasse.--Il
est drle le pre Cornu....; mais la _passe_ (la peine de
mort).....--Eh! on ne la craint pas quand il n'y a plus de _parrains_
(tmoins).... Si j'avais _refroidi_ tous les _garnafiers_ que j'ai mis
en _suage_, je n'en aurais pas _le taf_ aujourd'hui. (Si j'avais tu
tous les fermiers auxquels j'ai chauff les pieds, je n'en aurais pas
peur aujourd'hui.)

Dans une de ces excursions, Cornu rencontra un de ses anciens collgues,
qui lui proposa de forcer un pavillon situ dans les bois de
Ville-d'Avray. Le vol s'excute, on partage le butin, mais Cornu croit
s'apercevoir qu'il est dupe. Arriv au milieu du bois, il laisse tomber
sa tabatire en la prsentant  son camarade; celui-ci fait un mouvement
pour la ramasser;  l'instant o il se baisse, Cornu lui fait sauter la
cervelle d'un coup de pistolet, le dpouille, et regagne sa maison, o
il raconte l'aventure  sa famille, en riant aux clats.

Arrt prs de Vernon, au moment de pntrer dans une ferme, Cornu fut
conduit  Rouen, traduit devant la Cour criminelle, et condamn  mort.
Dans l'intervalle de son pourvoi, sa femme, reste libre, allait chaque
jour lui porter des provisions et le consoler: coute, lui dit-elle, un
matin qu'il paraissait plus sombre qu' l'ordinaire, coute, Joseph, on
dirait que la _carline_ (la mort) te fait peur.... Ne va pas faire le
_sinvre_ (la bte) au moins quand tu seras sur la _placarde_ (la place
des excutions)....... Les _garons de campagne_ (voleurs de grands
chemins) se moqueraient joliment de toi....

Oui, dit Cornu, tout cela serait bel et bon, s'il ne s'agissait pas de
la _coloquinte_ (tte), mais quand on a _Charlot_ (le bourreau) d'un
ct, _le sanglier_ (le confesseur) de l'autre, et _les marchands de
lacets_ (les gendarmes) derrire, ce n'est pas dj si rjouissant
d'aller faire des abreuvoirs  mouches...

Allons donc! Joseph, pas de ces ides l; suis qu'une femme, vois-tu;
eh bien! j'irais l comme  une neuvaine, avec toi surtout, mon pauvre
Joseph! Oui, je te le dis, foi de Marguerite, je voudrais y aller avec
toi.

--Bien vrai! rpartit Cornu.

--Oh oui, bien vrai, soupira Marguerite. Mais pourquoi te lves-tu,
Joseph...? Qu'as-tu donc?

--Je n'ai rien, reprit Cornu; puis, s'approchant d'un porte-clefs qui
se tenait  l'entre du corridor: Roch, lui dit-il, faites venir le
concierge, j'ai besoin de parler  l'accusateur public.

--Comment, s'cria la femme, l'accusateur public...! Voudrais-tu
_manger le morceau_? (faire des rvlations.) Ah Joseph, quelle
rputation tu vas laisser  nos enfants!

Cornu garda le silence jusqu' l'arrive du magistrat; alors il dnona
sa femme, et cette malheureuse, condamne  mort par suite de ses
rvlations, fut supplicie en mme temps que lui. Mulot, de qui je
tiens les dtails de cette scne, ne la racontait jamais sans en rire
aux larmes. Toutefois, il ne pensait pas que l'on dt plaisanter avec la
guillotine, et depuis long-temps il vitait toute affaire qui et pu
l'envoyer rejoindre son pre, sa mre, un de ses frres et sa soeur
Florentine, tous excuts  Rouen. Quand il parlait d'eux et de la fin
qu'ils avaient faite, il lui arrivait souvent de dire: _Voil ce que
c'est que de jouer avec le feu; aussi l'on ne m'y prendra pas_: et en
effet, ses jeux taient moins redoutables, ils se bornaient  un genre
de vol dans lequel il excellait. L'an de ses soeurs, qu'il avait
amene  Paris, le secondait dans ses expditions. Vtue en
blanchisseuse, la hotte au dos ou le panier au bras, elle montait dans
les maisons sans portier, frappait  toutes les portes, et quand elle
s'tait assure qu'un locataire tait absent, elle revenait faire part
de sa dcouverte  Mulot. Alors celui-ci, dguis en garon serrurier,
accourait, son trousseau de rossignols  la main, et en deux tours il
venait  bout de la serrure la plus complique. Souvent, afin de ne pas
veiller les soupons, dans le cas o quelqu'un viendrait  passer, la
soeur, le tablier devant elle, la modeste cornette sur le front, et
avec l'air contrari d'une bonne qui a perdu sa clef, assistait 
l'opration. Mulot, ainsi qu'on le voit, ne manquait pas de prvoyance;
il n'en fut pas moins surpris en besogne, et peu de temps aprs condamn
aux fers.




CHAPITRE XIV.

     Le pre Mathieu.--Je me fais industriel.--Ruine de mon
     tablissement.--On me croit perdu.--Je suis aide-major.--_Ecce
     Homo_ ou le marchand de cantiques.--Un dguisement.--Arrtez! c'est
     un forat.--Je suis mis  la double chane.--La clmence du
     commissaire.--Je lui fais un conte.--Ma plus belle vasion.--La
     fille publique et l'enterrement.--Je ne sais pas ce que
     c'est.--Situation critique.--Une bande de brigands.--J'y dcouvre
     un voleur.--J'obtiens mon cong.--L'indemnit de route.--Je promets
     le secret.


Jamais je n'avais t si malheureux que depuis mon entre dans le bagne
de Toulon. Confondu  vingt-quatre ans avec les plus vils sclrats,
sans cesse en contact avec eux, j'eusse mieux aim cent fois tre rduit
 vivre au milieu d'une troupe de pestifrs. Contraint  ne voir, 
n'entendre que des tres dgrads, dont l'esprit sans cesse s'vertuait
au mal, je redoutais pour moi la contagion de l'exemple. Quand, jour et
nuit, en ma prsence, on prconisait hautement les actions les plus
contraires  la morale, je n'tais plus assez sr de la force de mon
caractre pour ne pas craindre de me familiariser avec ce perfide et
dangereux langage. A la vrit, j'avais dj rsist  de nombreuses
tentations; mais le besoin, la misre, le dsir surtout de recouvrer la
libert, peuvent souvent faire faire vers le crime un pas involontaire.
Je ne m'tais pas encore trouv dans une situation  laquelle il m'et
paru plus urgent d'chapper. Ds lors toutes mes penses se tournrent
vers la possibilit d'une vasion. Divers plans s'offraient  mon
esprit; mais ce n'tait pas tout de les avoir conus: pour les excuter,
il me fallait attendre un moment favorable; jusque l la patience tait
l'unique remde  mes maux. Attach au mme banc que des voleurs de
profession, qui dj s'taient vads plusieurs fois, j'tais, ainsi
qu'eux, l'objet d'une surveillance bien difficile  djouer. Retirs
dans leurs _cambrons_ (cabanes), placs  peu de distance de nous, les
argouzins taient  porte d'pier nos moindres mouvements. Le pre
_Mathieu_, leur chef, avait des yeux de lynx, et une telle habitude des
hommes, qu' la premire vue il s'apercevait si l'on avait le dessein de
le tromper. Ce vieux renard approchait de la soixantaine, mais, pourvu
d'une de ces organisations solides qui semblent tre  l'preuve des
ans, il tait encore vigoureux. C'tait une de ces tailles carres qui
ne s'usent pas. Je crois le voir avec sa petite queue, ses cheveux gris
poudrs, et son visage en courroux, qui allait si bien au mtier qu'il
faisait. Jamais il ne parlait sans mettre son bton sur le tapis.
C'tait pour lui un plaisir de raconter les nombreuses bastonnades qu'il
avait donnes ou fait donner. Continuellement en guerre avec les
forats, il n'y avait pas une de leurs ruses qu'il ne connt. Sa
dfiance tait si grande, que souvent mme il les accusait de comploter
quand ils ne songeaient  rien. On doit penser qu'il n'tait pas facile
d'adoucir un pareil Cerbre. J'essayai cependant de captiver sa
bienveillance; c'tait une entreprise dans laquelle personne n'avait
encore russi: bientt je reconnus que je ne m'tais pas leurr d'un
vain espoir; je gagnais visiblement dans son esprit. Le pre Mathieu
m'adressait quelquefois la parole; c'tait, me disaient les anciens, un
signe que je lui convenais beaucoup; il n'y avait donc pas
d'inconvnient  ce que je lui demandasse une grce. Je le priai de me
permettre de fabriquer des jouets d'enfants avec des morceaux de bois
que m'apporteraient les forats qui allaient _ la fatigue_. Il
m'accorda tout ce que je voulais,  la condition que je serais sage; et
ds le lendemain je me mis a l'oeuvre. Mes camarades bauchaient, et
moi je finissais. Le pre Mathieu, trouvait que ce que je faisais tait
joli; quand il remarqua que j'avais des aides pour mon petit travail, il
ne put s'empcher de tmoigner qu'il tait satisfait, ce qui ne lui
tait pas arriv depuis long-temps. A la bonne heure! dit-il, voil
comment j'aime que l'on s'amuse: il serait bien  dsirer que vous en
fissiez tous autant, a vous distrairait, et au moins avec le produit
vous pourriez vous procurer quelques douceurs. En peu de jours, le banc
fut transform en un atelier, o quatorze hommes galement presss de
fuir l'ennui, et d'avoir quelque argent  leur disposition, dployaient
la plus grande activit. Nous avions toujours de la marchandise prte,
dont le dbit s'effectuait par l'entremise des forats qui nous
fournissaient la matire premire. Pendant un mois, notre commerce fut
des plus florissants; chaque jour nous faisions une recette assez
abondante, dont il n'entrait pas une obole au bureau. Ainsi que cela se
pratique d'ordinaire le pre Mathieu, moyennant rtribution, nous avait
autoriss  prendre pour notre trsorier le nomm _Pantaragat_, forat
qui vendait  boire et  manger dans la salle o nous tions.
Malheureusement, il est des objets qu'on ne peut multiplier sans que
l'quilibre ncessaire entre produire et consommer n'en soit dtruit;
c'est une vrit d'conomie politique: il vint un moment o la
fabrication se ralentit faute de dbouch. Toulon tait encombr de
jouets de toutes faons: il fallut nous croiser les bras. Ne sachant
plus que faire, je prtextai des douleurs de jambes afin d'entrer 
l'hpital. Le mdecin  qui je fus recommand par le pre Mathieu, dont
j'tais vritablement le protg, crut que j'tais hors d'tat de
pouvoir marcher. Quand on projette de s'vader, il est toujours bon de
donner de soi une telle opinion. Le docteur _Ferrant_ ne souponna pas
un seul instant que j'eusse l'intention de le tromper; c'tait un de ces
disciples d'Esculape qui, comme la plupart des Hippocrate de l'cole de
Montpellier, d'o il tait sorti, imaginent que la brusquerie est un des
attributs de leur profession; mais il ne laissait pas que d'tre humain,
il avait surtout pour moi beaucoup de bont. Le chirurgien en chef
m'avait aussi pris en affection: c'tait  moi qu'il avait confi le
soin de sa bote  pansement; je disposais la charpie, je prparais les
compresses, enfin je me rendais utile, et ma complaisance me valait des
gards; il n'y eut pas jusqu' l'argouzin de l'infirmerie qui ne se ft
un plaisir de m'tre agrable: pourtant personne ne surpassait en duret
M. _Lhomme_ (c'tait le nom de cet employ), que l'on appelait assez
plaisamment l'_Ecce Homo_, parce qu'autrefois il avait t marchand de
cantiques. Bien que je lui eusse t signal comme dangereux, M. Lhomme
tait tellement enchant de ma bonne conduite, et plus encore des
bouteilles de vin cuit que je lui repassais, qu'il s'humanisa
visiblement. Quand je fus  peu prs certain de ne plus lui inspirer de
dfiance, je dressai mes batteries, pour mettre en dfaut sa vigilance,
ainsi que celle de ses confrres. Dj je m'tais procur une perruque
et des favoris noirs; j'avais en outre cach dans ma paillasse une
vieille paire de bottes,  laquelle le cirage donnait un aspect de
nouveaut: ce n'tait encore l que pour la tte et pour les pieds; pour
le complment de ma toilette, je comptais sur le chirurgien en chef, qui
avait l'habitude d'entreposer sur mon lit sa redingotte, son chapeau,
sa canne et ses gants. Un matin qu'il tait occup  amputer un bras, je
m'aperus que M. Lhomme l'avait suivi, afin d'assister  l'opration qui
se faisait  l'une des extrmits de la salle: l'occasion tait belle
pour un travestissement; je me hte de l'effectuer, et sous mon nouveau
costume, je vais droit  la sortie; il me fallait passer au milieu d'une
troupe de sous-argouzins; je me risque effrontment; aucun d'eux ne
parat faire attention  moi, et dj je me suppose hors de pril,
lorsque j'entends ce cri: _Arrtez! arrtez! c'est un forat qui
s'vade._ A peine me restait-il vingt pas  faire pour gagner la porte
de l'arsenal: sans me dconcerter, je redouble de vitesse, et, parvenu
devant le poste, je dis  la garde, en montrant un individu qui venait
d'entrer dans la ville: _Courrez-donc avec moi, c'est un chapp de
l'hpital._ Cette prsence d'esprit allait peut-tre me sauver; mais,
sur le point de franchir la grille, je me sens tirer par ma perruque; je
me retourne, c'est M. Lhomme: si je rsiste, je suis mort; je me rsigne
 marcher devant lui, et l'on me reconduit au bagne, o je suis mis  la
double chane. Il tait clair qu'il allait me revenir une correction;
pour l'viter, je me jette aux genoux du commissaire: Ah! Monsieur, lui
dis-je, que l'on ne me frappe pas, c'est la seule grce que je vous
demande; je ferai plutt trois ans de plus si vous l'exigez. Le
commissaire, quelque touchante que ft ma prire, avait beaucoup de
peine  garder sa gravit; enfin il rpondit qu'il me pardonnait, en
faveur de la hardiesse et de la nouveaut du tour; mais il voulut que je
lui dsignasse la personne qui m'avait procur les objets d'habillement
dont le chirurgien n'avait pas fait les frais. Vous n'ignorez pas, lui
rpartis-je, que les gens qui nous gardent sont des misrables qui font
tout pour de l'argent; mais rien au monde ne me fera trahir celui qui
m'a servi. Satisfait de ma franchise, il donna aussitt l'ordre de me
retirer la double chane, et comme l'argouzin murmurait contre tant
d'indulgence, il lui prescrivit de se taire, en ajoutant: Vous devriez
l'aimer au lieu de lui en vouloir, car il vient de vous donner une leon
dont vous pourrez faire votre profit. Je remerciai le commissaire, et
l'instant d'aprs je fus ramen sur le banc fatal auquel je devais
encore tre attach pendant six ans. Je me flattai alors de l'espoir de
relever ma fabrique de jouets d'enfants; mais le pre Mathieu s'y
opposa, et je fus, malgr moi, oblig de rester dans l'inaction. Deux
mois se passrent sans qu'il survnt aucun changement dans ma position.
Une nuit, je ne pouvais pas dormir; tout--coup il me vint une de ces
ides lumineuses que l'on ne trouve que pendant les tnbres; Jossas
tait veill, je la lui communique. On devine qu'il s'agissait toujours
de tentatives d'vasion; il juge excellent, merveilleux, le moyen que
j'ai imagin, et il m'engage fortement  ne pas le ngliger. On va voir
que je n'oubliai pas son conseil. Un matin, le commissaire du bagne,
faisant sa ronde, passa prs de moi; je lui demandai la permission de
l'entretenir en particulier. Eh! que me veux-tu? me dit-il; as-tu
quelque plainte  porter? parle, garon, parle hautement, je te ferai
justice. Encourag par la douceur de ce langage: Ah! mon bon
commissaire, m'criai-je, vous voyez devant vous un second exemple de
l'_honnte criminel_. Peut-tre vous souviendrez-vous qu'en arrivant ici
je vous ai fait connatre que je tenais la place de mon frre: je ne
l'accuse point, je me plais mme  croire qu'il tait innocent du faux
qu'on lui a imput; mais c'est lui que, sous mes prnoms, la Cour de
Douai a condamn, c'est lui qui s'est vad du bagne de Brest;
aujourd'hui, rfugi en Angleterre, il est libre, et moi, victime d'une
funeste mprise, il me faut subir sa peine; ai-je t malheureux de lui
ressembler! Sans cette circonstance, je n'aurais pas t conduit 
Bictre, les gardiens de cette maison n'auraient pas dclar qu'ils me
reconnaissaient. En vain ai-je sollicit une enqute, c'est parce qu'on
s'en est rapport  leur tmoignage que l'on a admis une identit qui
n'existe pas. Enfin l'erreur est consomme, je suis bien  plaindre! Je
sais qu'il ne dpend pas de vous de faire rformer une dcision sans
appel, mais il est une grce que vous pouvez m'accorder: par mesure de
sret, l'on m'a mis  la salle des suspects, o je me trouve jet au
milieu d'un ramas de voleurs, d'assassins, de sclrats endurcis. A
chaque instant, je frmis au rcit des crimes qu'ils ont commis, comme 
l'espoir de ceux qu'ils commettraient encore si jamais ils parvenaient 
se dlivrer de leurs fers. Ah! je vous en supplie, au nom de tous les
sentiments d'humanit, ne me laissez pas plus long-temps avec des tres
aussi pervertis. Mettez-moi au cachot, accablez-moi de chanes, faites
de moi tout ce que vous voudrez, mais que je ne sois plus avec eux. Si
j'ai cherch  m'vader, ce n'a t que pour me dlivrer de la prsence
de ces infmes. (Dans ce moment, je me tournais du ct des forats.)
Voyez, mon commissaire, de quel oeil de frocit ils me regardent;
dj ils se prparent  me faire repentir de ce que je vous dis: ils
brlent de tremper leurs mains dans mon sang; encore une fois, je vous
en conjure, ne m'abandonnez pas  la vengeance de pareils monstres.
Pendant ce discours, les forats taient comme ptrifis d'tonnement;
ils ne concevaient pas qu'un de leurs camarades et ainsi la tmrit de
les injurier en face; le commissaire lui-mme ne savait que penser d'une
dmarche aussi trange; il gardait le silence; je vis qu'il tait
profondment mu. Alors, me jetant  ses pieds, et les larmes aux yeux,
je repris: Ayez piti de moi. Si vous me refusez, si vous vous loignez
sans m'avoir fait sortir de cette salle, vous ne me reverrez plus. Ces
dernires paroles produisirent l'effet que je m'en tais promis. Le
commissaire, qui tait un brave homme, me fit dferrer en sa prsence,
et donna l'ordre de me mettre de suite _ la fatigue_. On m'accoupla
avec un nomm _Salesse_, gascon aussi malin que peut l'tre un forat.
La premire fois que nous fmes seuls, il me demanda si j'avais
l'intention de m'vader. Je n'ai garde d'y penser, lui rpondis-je; ne
suis-je pas dj assez heureux que l'on me laisse travailler. Cependant
Jossas possdait mon secret; ce fut lui qui disposa tout pour mon
vasion. J'eus des vtemens bourgeois, que je cachai sous mes habits de
galriens, sans mme que mon camarade de couple s'en apert. Un boulon
 vis avait remplac le boulon riv de la manicle, et j'tais prts 
partir. Le troisime jour aprs avoir quitt mes compagnons, je sors
pour me rendre  la fatigue, et me prsente  la visite de l'argouzin:
Passe _mariase_ (vaurien), me dit le pre Mathieu, il n'est pas temps.
Me voil dans la corderie; l'endroit me parat propice; je dis  mon
camarade que j'ai  satisfaire un besoin; il m'indique des pices de
bois derrire lesquelles je puis me placer, et  peine m'a-t-il perdu de
vue, qu'ayant jet ma casaque rouge et dviss le boulon, je me mets 
fuir dans la direction du bassin. On y rparait alors la frgate la
_Muiron_, l'une de celles qui avaient ramen d'gypte Bonaparte et sa
suite. Je monte  bord et demande le matre charpentier que je savais
tre  l'hpital. Le _coq_ (cuisinier),  qui je m'adresse, me prend
pour un homme du nouvel quipage. Je m'applaudis de son erreur, et pour
l'y confirmer de plus en plus, comme  l'accent j'ai reconnu qu'il est
Auvergnat, j'engage avec lui, dans le patois de son pays, une
conversation que je soutiens du ton le plus assur; cependant j'tais
sur les pines: quarante couples de forats travaillaient  deux pas de
nous. D'un instant  l'autre on pouvait me reconnatre. Enfin une
embarcation part pour la ville, je m'y prcipite, et, saisissant un
aviron, je fends la lame comme un vieux matelot; bientt nous sommes
dans Toulon. Press de gagner la campagne, je cours  la porte d'Italie,
mais personne ne sort sans tre muni d'une carte verte, dlivre par la
municipalit; on me refuse le passage, et tandis que je cherche dans mon
esprit comment je viendrai  bout de prouver que la consigne n'est pas
pour moi, j'entends les trois coups de canon qui donnent au loin le
signal de mon vasion. Dans ce moment, un frisson me parcourt de la
tte aux pieds; dj je me vois au pouvoir des argouzins et de toute la
milice du bagne; il me semble comparatre devant ce brave commissaire
que j'ai si indignement tromp: si je suis repris, je suis perdu. Livr
 ces tristes rflexions, je m'loigne en toute hte, et afin de
rencontrer moins de monde, je me dirige vers les remparts.

Parvenu dans un endroit isol, je marchai, assez lentement, comme un
homme qui ne sachant o porter ses pas, tient conseil avec lui-mme,
quand une femme m'accoste et me demande en provenal l'heure qu'il est;
je lui rponds que je l'ignore; elle se met alors  jaser de la pluie et
du beau temps, et finit par me proposer de l'accompagner: c'est  quatre
pas d'ici, ajouta-t-elle, personne ne nous verra. L'occasion de trouver
un refuge tait trop belle pour la laisser chapper: je suis ma
conductrice dans une espce de galetas o je fais venir quelques
rafrachissements. Pendant que nous sommes  causer, trois autres coups
de canon se font entendre. Ah! s'cria cette fille d'un air de
satisfaction, voil le deuxime qui s'chappe aujourd'hui.--Eh quoi! lui
dis-je, la belle enfant, a te fait donc plaisir? aurais-tu l'espoir de
toucher la rcompense?--Moi! tu ne me connais gure.--Bah! bah!
repris-je, cinquante francs sont toujours bons  gagner, et je te jure
bien que si l'un de ces gaillards-l tombais sous ma coupe.....--Vous
tes un malheureux! s'cria-t-elle, en faisant un geste comme pour me
repousser; je ne suis qu'une pauvre fille, mais ce n'est pas Clestine
qui mangera jamais de ce pain-l. A ces mots, qu'elle pronona avec un
accent de vrit qui ne me permettait pas de douter que l'preuve ne ft
suffisante, je n'hsitai plus, je lui confiai mon secret. Ds qu'elle
eut appris que j'tais un forat, je ne saurais exprimer combien elle
parut s'intresser  mon sort. Mon Dieu, disait-elle, ils sont si 
plaindre, que je voudrais les sauver tous, aussi j'en ai dj sauv
plusieurs; puis aprs s'tre interrompue un instant comme pour
rflchir: Laisse-moi faire, me dit-elle; j'ai mon amant qui a une
carte verte, j'irai demain la lui emprunter, tu t'en serviras, et une
fois hors la ville, tu la dposeras sous une pierre que je t'indiquerai;
en attendant, comme nous ne sommes pas en lieu sr, je vais t'emmener
dans ma chambre. Lorsque nous y fmes arrivs, elle m'annona qu'elle
allait me laisser un moment seul. Il faut que j'avertisse mon amant, me
dit-elle, je serai bientt de retour. Les femmes sont quelquefois si
bonnes comdiennes, que, malgr tant de dmonstrations bienveillantes,
je redoutais quelque perfidie; peut-tre Clestine ne sortait-elle que
pour me dnoncer; elle n'tait pas encore dans la rue, que je descends
rapidement l'escalier; Eh bien! eh bien! s'crie cette fille, n'as-tu
pas peur? Si tu te mfies, viens avec moi plutt. Je crus qu'il tait
prudent de la veiller de prs; nous nous acheminons ensemble pour nous
rendre je ne sais o. A peine avons-nous fait quelques pas, que vient 
passer un convoi funbre. Suis l'enterrement, me dit ma protectrice, tu
es sauv, et sans que j'aie le temps de la remercier, elle disparat.
Le cortge tait nombreux, je me mlai  la foule des assistants, et
pour que l'on ne me crt pas tranger  la crmonie, je liai
conversation avec un vieux marin, dont quelques mots me mirent  mme de
clbrer les vertus du dfunt. Je me convainquis bientt que Clestine
ne m'avait pas tromp. Quand j'eus laiss derrire moi ces remparts,
dont il m'importait tant de m'loigner, j'en pleurais presque de joie;
toutefois, afin de ne pas me trahir, je jouai l'affliction jusqu'au
bout. Parvenu au cimetire, je m'avanai  mon tour au bord de la fosse,
et aprs avoir jet une pelle de terre sur le cercueil, je me sparai
de la compagnie en suivant des sentiers dtourns. Je marchai trs
long-temps, sans perdre de vue Toulon. Sur les cinq heures du soir, prs
d'entrer dans un bois de sapins, j'aperois tout  coup un homme arm
d'un fusil: comme il tait assez bien vtu, et qu'il avait une
carnassire, ma premire pense fut que c'tait un chasseur; mais en
remarquant hors de sa veste la crosse d'un pistolet, je craignis que ce
ne ft un de ces Provenaux qui, au bruit du canon, ne manquent jamais
de se mettre en campagne pour traquer les forats vads. Si mes
apprhensions taient justes, toute fuite tait inutile; peut-tre alors
valait-il mieux avancer que rtrograder; ce fut le parti que je pris, et
m'tant assez approch de lui pour tre  porte de saisir son premier
mouvement, dans le cas o il serait hostile, je demandai la route d'Aix.

--Est-ce la traverse ou la grande route? me dit-il avec une intention
marque.

--a m'est gal, rpondis-je, esprant par cette indiffrence carter
les soupons.

--En ce cas, suivez ce sentier, il vous mnera droit au poste de la
gendarmerie; si vous n'aimez pas  voyager seul, vous pourrez profiter
de la correspondance.

A ce mot de _gendarmerie_, je me sentis plir. L'inconnu s'aperut de
l'effet qu'il produisait sur moi: Allons! allons! dit-il, je vois bien
que vous ne tenez pas  labourer la grande route. Eh bien! si vous
n'tes pas trop press, je vous conduirai jusqu'au village de
Pourrires, qui n'est qu' deux lieues d'Aix. Il se montrait trop bien
au fait des localits pour que je ne m'accommodasse pas de son
obligeance; je consentis  l'attendre. Alors, sans quitter sa place, il
me dsigna  quelque distance de lui un fourr o il ne tarderait pas 
me joindre. Deux heures se passrent avant qu'il et termin sa faction;
enfin il vint  moi: Debout! me dit-il. Je me levai, je le suivis, et
lorsque je me croyais encore dans l'paisseur du bois, je me trouvai sur
la lisire,  cinquante pas d'une maison devant laquelle taient assis
des gendarmes. A la vue de leur uniforme, je tressaillis. Eh!
qu'avez-vous donc? me dit mon guide; craignez-vous que je vous livre? Si
vous redoutez quelque chose, voil de quoi vous dfendre. En mme temps
il me prsente ses pistolets; je les refuse. A la bonne heure!
reprit-il, et il me serra la main pour marquer qu'il tait satisfait de
cette preuve de confiance. Masqus par les broussailles qui bordaient la
route, nous nous tions arrts; je ne comprenais pas trop le but d'une
halte si prs de l'ennemi. La station fut longue: enfin,  la tombe de
la nuit, nous vmes venir du ct de Toulon une malle-poste escorte par
quatre gendarmes, que relevrent autant d'hommes de la brigade dont le
voisinage m'avait pouvant. La malle poursuivit son chemin; bientt
elle eut disparu. Alors mon compagnon, me saisissant par le bras, me dit
d'un ton bref: Partons, il n'y a rien  faire aujourd'hui.

Nous nous loignmes aussitt en changeant de direction; aprs avoir
march environ une heure, mon guide s'approcha d'un arbre et promena ses
mains sur le tronc; je reconnus qu'il comptait des raies que l'on y
avait faites au couteau. C'est bon! s'cria-t-il avec une sorte de
contentement dont je ne pouvais pas m'expliquer le sujet; et aprs
avoir tir de sa carnassire un morceau de pain qu'il partagea avec moi,
il me donna  boire dans sa gourde. La collation ne pouvait arriver plus
 propos, car j'avais besoin de reprendre des forces. Malgr
l'obscurit, nous marchions si vite, que je finis par me fatiguer: mes
pieds, depuis long-temps privs d'exercice, taient devenus douloureux,
et j'allais dclarer qu'il m'tait impossible de pousser plus loin,
quand trois heures sonnrent  une horloge de village. Doucement, me
dit mon guide, en se baissant pour appliquer son oreille sur le sol;
mettez-vous comme moi et coutez: Avec cette maudite lgion polonaise,
il faut toujours tre sur ses gardes. N'avez-vous rien entendu? Je
rpondis que je croyais avoir entendu les pas de plusieurs
hommes.--Oui, dit-il, ce sont eux, ne bougez pas, ou nous sommes pris.
A peine achevait-il, qu'une patrouille arriva sur les broussailles ou
nous tions cachs. Voyez-vous quelque chose, vous autres? dit-on trs
bas.--Rien, sergent.--Parbleu! je crois bien, il fait noir comme dans un
four. Cet enrag de Roman, que le tonnerre de Dieu l'crase! Nous faire
voyager toute la nuit dans les bois comme des loups. Ah! si jamais je
le trouve, ou quelqu'un des siens!...--Qui vive? cria tout  coup un
soldat.

--Qu'est-ce que tu vois? dit le sergent.

--Rien, mais j'ai entendu respirer de ce ct, et vraisemblablement il
indiquait l'endroit o nous tions.

--Allons! tu rves... on t'a fait tant de peur de Roman, que tu crois
toujours l'avoir dans ta giberne.

Deux autres soldats prtendirent aussi qu'ils avaient entendu.

Taisez-vous donc, rpliqua le sergent, je vous proteste qu'il n'y a
personne; ce sera encore cette fois comme de coutume, il nous faudra
retourner  Pourires sans avoir rencontr le gibier; tenez, mes amis,
il est temps de nous retirer. La patrouille parut se disposer  partir.
C'est une ruse de guerre, me dit mon compagnon, je suis sr qu'ils vont
battre le bois, et revenir sur nous en formant le demi-cercle.

Il s'en fallait que je fusse  mon aise. Auriez-vous peur? me dit
encore mon guide.

--Ce ne serait pas le moment, rpondis-je.

--En ce cas, suivez-moi; voil mes pistolets; quand je tirerai, tirez,
de manire que les quatre coups n'en fassent qu'un..... Il est temps;
feu!

Les quatre coups partent, et nous nous sauvons  toutes jambes, sans
tre poursuivis. La crainte de tomber dans quelque embuscade avait
arrt les soldats; nous n'en continumes pas moins notre course.
Arrivs auprs d'une bastide isole, l'inconnu me dit: Voici le jour;
mais nous sommes en sret. Il passa alors entre les palissades d'un
jardin, et fourrant son bras dans le tronc d'un arbre il y prit une
clef; c'tait celle de la bastide, dans laquelle nous ne tardmes pas 
tre installs.

Une lampe de fer, accroche au manteau de la chemine, clairait un
intrieur simple et rustique. Seulement je vis dans un coin un baril qui
semblait contenir de la poudre; plus haut, pars sur une planche,
taient des paquets de cartouches. Des vtements de femme, placs sur
une chaise, avec un de ces vastes chapeaux noirs  la provenale,
indiquaient la prsence d'une dormeuse, dont la respiration bruyante
venait jusqu' nous. Pendant que je jetais autour de moi un coup
d'oeil rapide, mon guide tirait d'un vieux bahut un quartier de
chevreau, des oignons, de l'huile, une outre de vin et m'invitait 
prendre un repas dont j'avais le plus grand besoin. Il paraissait bien
avoir quelque envie de me questionner; mais je mangeais avec une telle
avidit, qu'il se fit, je crois, un scrupule de m'interrompre. Quand
j'eus termin, c'est--dire quand il ne resta plus rien sur la table, il
me conduisit dans une espce de grenier, en me rptant que j'tais l
bien en sret; puis il se retira sans que je pusse savoir s'il restait
dans la bastide, attendu qu' peine fus-je tendu sur la paille, qu'un
sommeil invincible s'empara de moi.

Lorsque je m'veillai, je jugeai  la hauteur du soleil qu'il tait deux
heures aprs midi. Une paysanne, sans doute la mme dont j'avais vu les
atours, avertie par mes mouvements, montra sa tte  l'ouverture de la
trappe de mon galetas: Ne bougez pas, me dit-elle en patois; les
environs sont remplis de _sapins_ (gendarmes) qui furettent de tous
cts. Je ne savais ce qu'elle entendait par ce mot de _sapins_, mais
je me doutais qu'il ne s'appliquait  rien de bon.

A la brune, je revis l'homme de la veille, qui, aprs quelques paroles
insignifiantes, me demanda directement qui j'tais, d'o je venais, o
j'allais. Prpar  cet invitable interrogatoire, je rpondis que,
dserteur du vaisseau l'_Ocan_, alors en rade de Toulon, je cherchais 
gagner Aix, d'o je me proposais de passer dans mon pays.

C'est bon, me dit mon hte, je vois qui vous tes; mais vous, qui
pensez-vous que je sois?

--Ma foi,  dire vrai, je vous avais pris d'abord pour un
garde-champtre, ensuite j'ai cru que vous pourriez bien tre un chef de
contrebandiers, et maintenant je ne sais plus que penser.

--Vous le saurez bientt..... Dans notre pays on est brave, voyez-vous,
mais on n'aime pas  tre soldat par force.. aussi n'a-t-on obi  la
rquisition que quand on n'a pas pu faire autrement... Le contingent de
Pourires a mme refus tout entier de partir; des gendarmes sont venus
pour saisir les rfractaires, on a fait rsistance; des deux cts on
s'est tu du monde, et tous ceux d'entre les habitants qui avaient pris
part au combat se sont jets dans les bois pour viter la cour martiale.
Nous nous sommes ainsi runis au nombre de soixante, sous les ordres de
M. Roman et des frres Bisson de Tretz: s'il vous convenait de rester
avec nous, j'en serais bien aise, car j'ai vu cette nuit que vous tes
bon compagnon, et il m'est avis que vous ne vous souciez gure de frayer
avec les gendarmes. Au surplus, nous ne manquons de rien, et nous ne
courons pas grand danger..... Les paysans nous avertissent de tout ce
qui se passe, et ils nous fournissent plus de vivres qu'il ne nous en
faut... Allons, tes-vous des ntres?

Je ne crus pas devoir rejeter la proposition, et, sans trop songer aux
consquences, je rpondis comme il le dsirait. Je passai encore deux
jours  la bastide; le troisime, je partis avec mon compagnon, qui me
remit une carabine et deux pistolets. Aprs plusieurs heures de marche 
travers des montagnes couvertes de bois, nous arrivmes  une bastide
beaucoup plus grande que celle que je venais de quitter: c'tait l le
quartier-gnral de Roman. J'attendis un moment  la porte, parce qu'il
tait ncessaire que mon guide m'et annonc. Il revint bientt, et
m'introduisit dans une vaste grange, o je tombais au milieu d'une
quarantaine d'individus dont le plus grand nombre se groupait autour
d'un homme qu' sa tenue moiti rustique moiti bourgeoise, on et pris
pour un riche propritaire de campagne: ce fut  ce personnage qu'on me
prsenta: Je suis charm de vous voir, me dit-il: on m'a parl de votre
sang-froid, et je suis averti de ce que vous valez. Si vous souhaitez
partager nos prils, vous trouverez ici amiti et franchise; nous ne
vous connaissons pas, mais avec un physique tel que le vtre, on a
partout des amis. D'abord, tous les honntes gens sont les ntres, de
mme que tous les gens courageux: car nous ne prisons pas moins la
probit que la bravoure. Aprs ce discours, qui ne pouvait m'tre
adress que par Roman, les deux Bisson, et ensuite tous les assistants,
me donnrent l'accolade fraternelle. Telle fut ma rception dans cette
socit,  laquelle son chef attribuait un but politique: ce qu'il y a
de certain, c'est qu'aprs avoir commenc comme les Chouans par arrter
les diligences qui portaient l'argent de l'tat, Roman en tait venu 
dtrousser les voyageurs. Les rfractaires dont sa troupe se composait
en grande partie avaient d'abord eu quelque peine  se faire  ce genre
d'expdition, mais les habitudes de vagabondage, l'oisivet, et surtout
la difficult de retourner dans leurs familles, les avaient promptement
dtermins.

Ds le lendemain de mon arrive, Roman me dsigna avec six hommes pour
me porter aux environs de Saint-Maximin; j'ignorais de quoi il
s'agissait. Vers minuit, parvenu sur la lisire d'un petit bois que
partageait la route, nous nous embusquons dans un ravin. Le lieutenant
de Roman, Bisson de Tretz, recommande le plus profond silence. Bientt
le bruit d'une voiture se fait entendre: elle passe devant nous; Bisson
leve la tte avec prcaution: C'est la diligence de Nice, dit-il,...
mais il n'y  rien  faire,... elle porte plus de dragons que de
ballots. Il donna alors l'ordre de la retraite, et nous regagnmes la
bastide, o Roman, irrit de nous voir revenir les mains vides, s'cria
en jurant: Eh bien! elle paiera demain!

Il n'y avait plus moyen de me faire illusion sur l'association dont je
faisais partie; dcidment j'tais parmi ces voleurs de grand chemin qui
rpandaient l'effroi dans toute la Provence. Si je venais  tre pris,
ma qualit de forat vad ne me laissait pas mme l'espoir d'un pardon
qu'on pouvait encore accorder  quelques-uns des jeunes gens qui se
trouvaient avec nous. En rflchissant  ma situation, je fus tent de
fuir; mais, rcemment enrl dans la bande, n'tait-il pas probable que
l'on avait sans cesse l'oeil sur moi? D'un autre ct, exprimer le
dsir de me retirer, n'tait-ce pas provoquer des dfiances dont je
serais devenu la victime? Roman ne pouvait-il pas me prendre pour un
espion, et me faire fusiller?... La mort et l'infamie me menaaient de
partout....

Au milieu des perplexits auxquelles j'tais en proie, je m'avisai de
sonder celui d'entre nous qui m'avait servi d'introducteur, et lui
demandai s'il ne serait pas possible d'obtenir de notre chef un cong de
quelques jours, il me rpondit fort schement que cela se faisait pour
les gens bien connus, puis il me tourna le dos.

J'tais depuis onze jours avec les bandits, bien rsolu  tout faire
pour me drober  l'honneur de leurs exploits, lorsqu'une nuit, que
l'excs de la fatigue m'avait jet dans un profond sommeil, je fus
rveill par un bruit extraordinaire. On venait de voler  l'un de nos
camarades une bourse assez bien garnie, et c'tait lui qui faisait tout
ce tapage. Comme j'tais le dernier venu, il tait naturel que les
soupons tombassent sur moi. Il m'accusait formellement, et toute la
troupe faisait chorus; en vain je protestai de mon innocence, il fut
dcid que l'on me fouillerait. Je m'tais couch avec mes vtements; on
commena  me dshabiller. Quel ne fut pas l'tonnement des bandits, en
dcouvrant sur ma chemise...... la marque des galres?

Un fort!...... s'cria Roman, un forat parmi nous..... ce ne peut
tre qu'un espion..... Qu'on le sable[3]; ou qu'on le fusille.... ce
sera plus tt fait.

J'entendis armer les fusils....

Un instant! commanda le chef; il faut auparavant qu'il rende
l'argent.....

Oui, lui dis-je, l'argent sera rendu; mais il est indispensable que
vous m'accordiez un entretien particulier. Roman consentit 
m'entendre. On croyait que j'allais faire des aveux; mais quand je fus
seul avec lui, j'affirmai de nouveau que je n'tais pas le coupable, et
je lui indiquai pour le dcouvrir un expdient dont il me semble avoir
lu autrefois la recette dans Berquin. Roman reparut tenant dans sa main
autant de brins de paille qu'il y avait d'individus prsents: Faites
bien attention, leur dit-il, que le brin le plus long dsignera le
voleur. On procde au tirage; et quand il est termin, chacun s'empresse
de rapporter sa paille... Une seule est plus courte que les autres.
C'est un nomm Joseph d'Oriolles qui la prsente. C'est donc toi?
lui-dit Roman: toutes les pailles taient de mme longueur; tu as
raccourci la tienne, tu t'es vendu toi-mme....

Aussitt l'on fouilla Joseph, et l'argent vol fut trouv dans sa
ceinture. Ma justification tait complte. Roman lui-mme me fit des
excuses; en mme temps il me dclara que j'avais cess de faire partie
de sa troupe; c'est un malheur, ajouta-t-il, mais vous sentez qu'ayant
t aux galres..... Il n'acheva pas, me mit quinze louis dans la main,
et me fit promettre de ne pas parler de ce que j'avais vu, avant
vingt-cinq jours.--Je fus discret.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE

DES MATIRES

Du Tome premier.


Pages.

AU LECTEUR.

CHAPITRE PREMIER. Ma naissance.--Dispositions
prcoces.--Je suis mitron.--Un
premier vol.--La fausse cl.--Les poulets
accusateurs.--L'argenterie enleve.--La prison.--La
clmence maternelle.--Mon pre
ouvre les yeux.--Le grand coup.--Dpart
d'Arras.--Je cherche un navire.--Le courtier
d'un musicos.--Le danger de l'ivresse.--La
trompette m'appelle.--M. Comus, premier
physicien de l'univers.--Le prcepteur du gnral
Jacot.--Les acrobates.--J'entre dans la
_banque_.--Les leons du petit diable.--Le
sauvage de la mer du Sud.--Polichinel et le
thtre des Varits amusantes.--Une scne
de jalousie, ou le sergent dans l'oeil.--Je passe
au service d'un mdecin nomade.--Retour  la
maison paternelle.--La connaissance d'une comdienne.--Encore
une fugue.--Mon dpart
dans un rgiment.--Le camarade prcipit.--La
dsertion.--Le franc Picard et les assignats.--Je
passe  l'ennemi.--Une schlag.--Je
reviens sous mes anciens drapeaux.--Un vol
domestique, et la gouvernante d'un vieux garon.--Deux
duels par jour.--Je suis bless.--Mon
pre fonctionnaire public.--Je fais la
guerre.--Changement de corps.--Sjour 
Arras.                                                                 1

CHAPITRE II Joseph Lebon.--L'orchestre de la
guillotine et la lecture du bulletin.--Le perroquet
aristocrate.--La citoyenne Lebon.--Allocution
aux sans-culottes.--La marchande
de pommes.--Nouvelles amours.--Je suis
incarcr.--Le concierge Beaupr.--La vrification
du potage.--M. de Bthune.--J'obtiens
ma libert.--La soeur de mon librateur.--Je
suis fait officier.--Le lutin de Saint-Sylvestre-Capelle.--L'arme
rvolutionnaire.--La
reprise d'une barque.--Ma fiance.--Un
travestissement.--La fausse grossesse.--Je
me marie.--Je suis content sans tre battu.--Encore
un sjour aux Baudets.--Ma dlivrance.                                40

CHAPITRE III Sjour  Bruxelles.--Les cafs.--Les
gendarmes gastronomes.--Un faussaire.--L'arme
roulante.--La baronne et le garon
boulanger.--Contre-temps.--Arrive  Paris.--Une
femme galante.--Mystifications.                                       65

CHAPITRE IV Les Bohmiens.--Une foire flamande.--Retour
 Lille.--Encore une connaissance.--L'OEil
de boeuf.--Jugement
correctionnel.--La tour Saint-Pierre.--Les
dtenus.--Un faux.                                                    95

CHAPITRE V Trois vasions.--Les _Chauffeurs_.--Le
suicide.--L'interrogatoire.--Je suis
accus d'assassinat.--On me renvoie de la
plainte.--Nouvelle vasion.--Dpart pour
Ostende.--Les Contrebandiers.--Je suis
repris.                                                              119

CHAPITRE VI Les cls d'tain.--Les saltimbanques.--J'entre
dans les hussards.--Je suis
repris.--Le sige du cachot.--Jugement.--Condamnation.               155

CHAPITRE VII Dpart de Douai.--Les condamns
se rvoltent dans le fort de Compigne.--Sjour
 Bictre.--Moeurs de prison.--La
cour des fous.                                                       199

CHAPITRE VIII Un dpart de la chane.--Le capitaine
Viez et son lieutenant Thierry.--La
complainte des galriens.--La visite hors de
Paris.--Humanit des argouzins.--Ils encouragent
le vol.--Le pain transform en
valise.--Malheureuse tentative d'vasion.--Le
bagne de Brest.--Les bndictions.                                   222

CHAPITRE IX De la colonisation des forats.                          242

CHAPITRE X La chasse aux forats.--Un maire
de village.--La voix du sang.--L'hpital.--Soeur
Franoise.--Faublas II.--_La mre
des voleurs._                                                        265

CHAPITRE XI Le march de Cholet.--Arrive
 Paris.--Histoire du capitaine Villedieu.                           292

CHAPITRE XII Voyage  Arras.--Le P. Lambert.--Je
suis matre d'cole.--Dpart pour la
Hollande.--_Les marchands d'mes._--L'insurrection.--Le
corsaire.--Catastrophe.                                              321

CHAPITRE XIII Je revois Francine.--Ma rintgration
dans la prison de Douai.--Suis-je ou
ne suis-je pas Duval?--Les magistrats embarrasss.--J'avoue
que je suis Vidocq.--Nouveau
sjour  Bictre.--J'y retrouve le capitaine
Labbre.--Dpart pour Toulon.--Jossas,
admirable voleur.--Son entrevue avec une
grande dame.--Une tempte sur le Rhne.--Le
marquis de Saint-Amand.--Le bourreau
du bagne.--Les voleurs du garde-meubles.--Une
famille de chauffeurs.                                               343

CHAPITRE XIV Le pre Mathieu.--Je me fais industriel.--Ruine
de mon tablissement.--On
me croit perclus.--Je suis aide-major.--_Ecce
Homo_, ou le marchand de cantiques.--Un dguisement.--Arrtez,
c'est un forat!--Je suis
mis  la double chane.--La clmence du commissaire.--Je
lui fais un conte.--Ma plus belle
vasion.--La fille publique et l'enterrement.--Je
ne sais pas ce que c'est.--Situation critique.--Une
bande de brigands.--J'y dcouvre un voleur.--J'obtiens
mon cong.--L'indemnit de
route.--Je promets le secret.                                        387

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

IMPRIMERIE D'HIPPOLYTE TILLIARD

RUE DE LA HARPE, N 78.


NOTES:

[1] Aujourd'hui lieutenant-gnral.

[2] On sera peut-tre surpris de cette facilit, mais on cesserait de
s'en tonner en apprenant par combien de tmoignages de complaisance le
cours de la justice est entrav chaque jour. N'a-t-on pas vu rcemment 
la cour d'assises de Cahors, la moiti des habitants d'une commune
dposer sur un fait patent, dans un sens tout oppos que l'autre moiti.

[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
appliqu entre les deux paules, suffit pour dtacher les poumons, et
par consquent pour donner la mort.





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de Suret jusqu'en 1827, tome I, by Eugne Franois Vidocq

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http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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