The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome VII, by 
Constantin-Franois de Chasseboeuf Volney

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Title: Oeuvres, Tome VII
       Leons d'histoire, prononces l'cole normale; en l'an
       III de la Rpublique Franaise; Histoire de Samuel,
       inventeur du sacre des rois; tat physique de la Corse.

Author: Constantin-Franois de Chasseboeuf Volney

Release Date: May 26, 2012 [EBook #39811]

Language: French

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LEONS

D'HISTOIRE,

PRONONCES

A L'COLE NORMALE, EN L'AN III DE LA RPUBLIQUE FRANAISE.

HISTOIRE DE SAMUEL,

INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.

TAT PHYSIQUE DE LA CORSE.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE,

HONORAIRE DE LA SOCIT SANTE A CALCUTA.

[Illustration: colophon]

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.

FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.

M DCCC XXV.




OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIME DITION COMPLTE.

TOME VII.




IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.

RUE JACOB, N 24.




LEONS

D'HISTOIRE,

PRONONCES

A L'COLE NORMALE,

EN L'AN III

DE LA RPUBLIQUE FRANAISE

(1795).




AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR.


Les _Leons d'Histoire_ que je prsente au public sont les mmes qui,
l'an 3, obtinrent son suffrage  l'_cole Normale_[1]: j'aurais dsir
de les en rendre plus dignes par plus de corrections et de
dveloppements, mais j'ai prouv qu'un nouveau travail gtait le mrite
original de l'ancien, celui d'une composition du premier jet, en quelque
sorte improvise[2]. D'ailleurs, dans nos circonstances, il s'agit moins
de gloire littraire, que d'utilit sociale; et dans le sujet prsent,
cette utilit est plus grande, qu'elle ne le semble au premier coup
d'oeil: depuis que j'y ai attach mes ides, plus j'ai analys
l'influence journalire qu'exerce l'Histoire sur les actions et les
opinions des hommes, plus je me suis convaincu qu'elle tait l'une des
sources les plus fcondes de leurs prjugs et de leurs erreurs. C'est
de l'Histoire que drive la presque totalit des opinions religieuses,
et en accordant  l'orgueil de chaque secte d'excepter les siennes, il
n'en est pas moins vident que, l o la religion est fausse, l'immense
quantit d'actions et de jugements dont elle est la base, porte aussi 
faux et croule avec elle. C'est encore de l'Histoire que drivent la
plupart des maximes et des principes politiques qui dirigent les
gouvernements, les renversent ou les consolident; et l'on sent quelle
sphre d'actes civils et d'opinions embrasse dans une nation ce second
mobile. Enfin ce sont les rcits que nous entendons chaque jour, et qui
sont une branche relle de l'Histoire, qui deviennent la cause plus ou
moins mdiate d'une foule d'ides et de dmarches errones; de manire
que, si l'on soumettait au calcul les erreurs des hommes, j'oserais
assurer que sur mille articles, _neuf cent quatre-vingts_ appartiennent
 l'Histoire; et je poserais volontiers en principe que _ce que chaque
homme possde de prjugs et d'ides fausses, vient d'autrui_, par la
crdule confiance accorde aux rcits; tandis que ce qu'il possde de
vrits et d'ides exactes, vient de lui-mme et de son exprience
personnelle.

Je croirais donc avoir rendu un service minent, si mon livre pouvait
branler le _respect pour l'Histoire_, pass en dogme dans le systme
d'ducation de l'Europe; si, devenant _l'avis prliminaire, la prface
universelle_ de toutes les histoires, il prmunissait chaque lecteur
contre l'empirisme des crivains, et contre ses propres illusions; s'il
engageait tout homme _pensant_  soumettre tout homme _raconteur_  un
interrogatoire svre sur ses moyens d'information, et sur la source
premire des ou-dire; s'il habituait chacun  se rendre compte de ses
motifs de croyance,  se demander:

1 Si, lorsque nous avons tant d'insouciance habituelle  vrifier les
faits; si, lorsque l'entreprenant, nous y trouvons tant de difficults,
il est raisonnable d'exiger d'autrui plus de diligence et de succs que
de nous-mmes;

2 Si, lorsque nous avons des notions si imparfaites ou si fausses de ce
qui se passe sous nos yeux, nous pouvons esprer d'tre mieux instruits
de ce qui se passe ou s'est pass  de grandes distances de lieux ou de
temps;

3 Si, lorsque nous avons plus d'un exemple prsent de faits quivoques
ou faux, envoys  la postrit avec tous les passe-ports de la vrit,
nous pouvons esprer que les hommes des sicles antrieurs aient eu
moins d'audace ou plus de conscience;

4 Si, lorsqu'au milieu des factions, chaque parti menace l'historien
qui crirait ce qui le blesse, la postrit ou l'ge prsent ont le
droit d'exiger un dvouement qui n'attirerait pour leur salaire que
l'accusation d'imprudence ou l'honneur strile d'une pompe funbre;

5 Si, lorsqu'il serait imprudent et presque impossible  tout gnral
d'crire ses campagnes,  tout diplomate ses ngociations,  tout homme
public ses mmoires en face des acteurs et des tmoins qui pourraient le
dmentir ou le perdre, la postrit peut se flatter, quand les tmoins
et les acteurs morts ne pourront plus rclamer, que l'amour-propre,
l'animosit, la honte, l'loignement du temps et le dfaut de mmoire
lui transmettront plus fidlement l'exacte vrit;

6 Si la prtendue information et l'impartialit attribues  la
postrit ne sont pas la consolation trompeuse de l'innocence, o la
flatterie de la sduction ou de la peur;

7 S'il n'est pas vrai que souvent la postrit reoit et consacre les
dpositions du fort survivant, qui touffe les rclamations du faible
cras;

8 Et si en morale il n'est pas aussi ridicule de prtendre que les
faits s'claircissent en vieillissant, qu'en physique de soutenir que
les objets,  force de s'loigner, deviennent plus distincts.

Je serais satisfait si les imperfections mme de mon travail en
provoquaient un meilleur, et dterminaient quelque esprit philosophique
 traiter  fond toutes les questions que je n'ai fait qu'indiquer,
particulirement celles _de l'autorit des tmoignages, et des
conditions requises pour la certitude_, sur lesquelles nous n'avons rien
de premptoire, et qui cependant sont le pivot de la plupart de nos
connaissances, ou, selon le mot d'Helvtius, de notre _ignorance
acquise_. Pour moi, que la comparaison des prjugs et des habitudes
d'hommes et de peuples divers a convaincu et presque dpouill de ceux
de mon ducation et de ma propre nation; qui, voyageant d'un pays 
l'autre, ai suivi les nuances et les altrations de rumeurs et de faits
que je vis natre; qui, par exemple, ai trouv accrdites aux
tats-Unis des notions trs-fausses d'vnements de la rvolution
franaise dont je fus tmoin, de mme que j'ai reconnu l'erreur de
celles que nous avons en France sur beaucoup de dtails de la rvolution
amricaine, dja dissimuls par l'gosme national ou l'esprit de parti,
je ne puis m'empcher, d'avouer que chaque jour je suis plus port 
refuser ma confiance aux _historiens_ et  l'_Histoire_; que chaque jour
je ne sais de quoi m'tonner le plus, ou de la lgret avec laquelles
les hommes, mme rflchis, _croient_ sur les plus frivoles motifs, ou
de leur tenace vhmence  _agir_ d'aprs ce premier mobile adopt;
qu'enfin chaque jour je suis plus convaincu que la disposition d'esprit
la plus favorable  l'instruction,  la dcouverte de la vrit,  la
paix et au bonheur des individus et des nations, c'est _de croire
difficilement_: aussi, en me prvalant du titre _d'instituteur_ dont
m'honora le gouvernement, si j'ose recommander un prcepte aux
instituteurs de tout ordre, aux parents, instituteurs-ns de leurs
enfants, c'est de ne pas subjuguer leur _croyance_ par une autorit
magistrale; c'est de ne pas les habituer  croire sur parole,  croire
ce qu'ils ne conoivent pas; c'est, au contraire, de les prmunir contre
ce double penchant  la _crdulit_ et  la _certitude_, d'autant plus
puissant, qu'il drive de l'ignorance, de la paresse et de l'orgueil,
naturels  l'homme; c'est enfin d'asseoir le systme de l'instruction et
de l'ducation, non sur les faits du monde idal, toujours susceptibles
d'aspects divers et de controverses, mais sur les faits du monde
physique, dont la connaissance, toujours rductible  la dmonstration
et  l'vidence, offre une base fixe au jugement ou  l'opinion, et
mrite seule le nom de philosophie et de science.




LEONS

D'HISTOIRE.




PREMIRE SANCE[3], 1er Pluvise.

PROGRAMME.

     Objet, plan et distribution de l'tude de l'histoire.


L'histoire, si l'on veut la considrer comme une science, diffre
absolument des sciences physiques et mathmatiques. Dans les sciences
physiques, les faits subsistent; ils sont vivants, et l'on peut les
reprsenter au spectateur et au tmoin. Dans l'histoire, les faits
n'existent plus; ils sont morts et l'on ne peut les ressusciter devant
le spectateur, ni les confronter au tmoin. Les sciences physiques
s'adressent immdiatement aux sens; l'histoire ne s'adresse qu'
l'imagination et  la mmoire: d'o rsulte entre les faits physiques,
c'est--dire _existants_, et les faits historiques, c'est--dire
_raconts_, une diffrence importante quant  la croyance qu'ils peuvent
exiger. Les faits physiques portent avec eux l'vidence et la certitude,
parce qu'ils sont sensibles et se montrent en personne sur la scne
immuable de l'univers: les faits historiques, au contraire, parce qu'ils
n'apparaissent qu'en fantmes dans la glace irrgulire de l'entendement
humain o ils se plient aux projections les plus bizarres, ne peuvent
arriver qu' la _vraisemblance_ et  la _probabilit_. Il est donc
ncessaire, pour valuer le degr de crdibilit qui leur appartient, de
les examiner soigneusement sous un double rapport: 1 celui de leur
propre essence, c'est--dire le rapport d'analogie ou d'incompatibilit
avec des faits physiques de la mme espce, encore subsistants et
connus, ce qui constitue la possibilit; 2 sous le rapport de leurs
narrateurs et de leurs tmoins scruts dans leurs facults morales, dans
leurs moyens d'instruction, d'information, dans leur impartialit, ce
qui constitue la _probabilit morale_; et cette opration est le
jugement compliqu d'une double rfraction, qui, par la mobilit des
objets, rend le prononc trs-dlicat et susceptible de beaucoup
d'erreurs.

Appliquant ces observations aux principaux historiens anciens et
modernes, nous nous proposons, dans le cours de ces leons, d'examiner
quel caractre prsente l'histoire chez diffrents peuples; quel
caractre surtout elle a pris en Europe depuis environ un sicle. Nous
ferons sentir la diffrence remarquable qui se trouve dans le gnie
historique d'une mme nation, selon les progrs de sa civilisation,
selon la gradation de ses connaissances exactes et physiques; et de ces
recherches sortiront plusieurs questions importantes.

1 Quel degr de certitude, quel degr de confiance doit-on attacher aux
rcits de l'histoire en gnral, ou dans certains cas particuliers?

2 Quelle importance doit-on attribuer aux faits historiques, et quels
avantages ou quels inconvnients rsultent de l'opinion de cette
importance?

3 Quelle utilit sociale et pratique doit-on se proposer, soit dans
l'enseignement, soit dans l'tude de l'histoire?

Pour dvelopper les moyens de remplir ce but d'utilit, nous
rechercherons dans quel degr de l'instruction publique doit tre place
l'tude de l'histoire; si cette tude convient aux coles primaires, et
qu'elles parties de l'histoire peuvent convenir selon l'ge et l'tat
des citoyens.

Nous considrerons quels hommes doivent se livrer et quels hommes l'on
doit appeler  l'enseignement de l'histoire; quelle mthode parat
prfrable pour cet enseignement; dans quelles sources l'on doit puiser
la connaissance de l'histoire, ou en rechercher les matriaux; avec
quelles prcautions, avec quels moyens on doit l'crire; quelles sont
les diverses manires de l'crire, selon ses sujets; quelles sont les
diverses distributions de ces sujets; enfin quelle est l'influence que
les historiens exercent sur le jugement de la postrit, sur les
oprations des gouvernements, sur le sort des peuples.

Aprs avoir envisag l'histoire comme narration de faits, envisageant
les faits eux-mmes comme un _cours d'expriences involontaires, que le
genre humain subit lui-mme_, nous essaierons de tracer un tableau
sommaire de l'histoire gnrale, pour en recueillir les vrits les plus
intressantes. Nous suivrons chez les peuples les plus clbres la
marche et les progrs;

1 Des arts, tels que l'agriculture, le commerce, la navigation;

2 De diverses sciences, telles que l'astronomie, la gographie, la
physique;

3 De la morale prive et publique; et nous examinerons quelles ides
l'on s'en est faites  diverses poques;

4 Enfin, nous observerons la marche et les progrs de la lgislation;
nous considrerons la naissance des codes civils et religieux les plus
remarquables; nous rechercherons quel ordre de transmission ces codes
ont suivi de peuple  peuple, de gnration  gnration; quels effets
ils ont produits dans les habitudes, dans les moeurs, dans le
caractre des nations; quelle analogie les moeurs et le caractre des
nations observent avec leur climat et avec l'tat physique du sol
qu'elles habitent; quels changements produisent dans ces moeurs les
mlanges des races et les transmigrations; et jetant un coup d'oeil
gnral sur l'tat actuel du globe, nous terminerons par proposer
l'examen de ces deux questions:

1 A quel degr de sa civilisation peut-on estimer que soit arriv le
genre humain?

2 Quelles indications gnrales rsultent de l'histoire, pour le
perfectionnement de la civilisation, et pour l'amlioration du sort de
l'espce?




SECONDE SANCE.

     Le sens littral du mot _histoire_ est _recherche_, _enqute_ (de
     faits).--Modestie des historiens anciens.--Tmrit des historiens
     modernes. L'_historien_ qui crit sur tmoignages, prend le rle de
     juge, et reste tmoin intermdiaire pour ses lecteurs.--Extrme
     difficult de constater l'tat prcis d'un fait; de la part du
     spectateur, difficult de le bien voir; de la part du narrateur,
     difficult de le bien, peindre.--Nombreuses causes d'erreur
     provenant d'illusion, de proccupation, de ngligence, d'oubli, de
     partialit, etc.


Nous venons de mesurer d'un coup d'oeil rapide la carrire que nous
avons  parcourir; elle est belle sans doute par son tendue, par son
but; mais il ne faut pas nous dissimuler qu'elle ne soit en mme temps
difficile. Cette difficult consiste en trois points principaux:

1 La nouveaut du sujet; car ce sera une manire neuve de traiter
l'histoire, que de ne plus la borner  un ou  quelques peuples, sur qui
l'on accumule tout l'intrt pour en dshriter les autres, sans que
l'on puisse rendre d'autre raison de cette conduite, que de ne les avoir
pas tudis ou connus.

2 La complication qui nat naturellement de l'tendue mme et de la
grandeur du sujet qui embrasse tant de faits et d'vnements; qui
considre le genre humain entier comme une seule socit, les peuples
comme des individus, et qui, retraant la vie de ces individus et de ces
socits, y cherche des faits nombreux et rpts, dont les rsultats
constituent ce qu'on appelle des principes, des rgles: car en choses
morales, les principes ne sont pas des critres fixes et abstraits,
existants indpendamment de l'humanit, _les principes sont des faits
sommaires et gnraux_, rsultant de l'addition des faits particuliers,
et devenant par-l, non pas des _rgles tyranniques_ de conduite, mais
des bases de calculs _approximatifs_ de vraisemblance et de
probabilits[4].

3 Enfin la nature mme du sujet; car ainsi que nous l'avons dit dans le
programme, les faits historiques ne pouvant pas se reprsenter aux
sens, mais seulement  la mmoire, ils n'entranent pas avec eux cette
conviction qui ne permet pas de rplique; ils laissent toujours un
retranchement d'incertitude  l'opinion et au sens intime, et toutes les
fois que l'on vient au sens intime et  l'opinion, l'on touche  des
cordes dlicates et dangereuses, parce qu' leur rsonnance,
l'amour-propre est prompt  s'armer. A cet gard, nous observerons les
rgles de sagesse que prescrit l'galit prise dans son vrai sens, celui
de la justice; car, lorsque nous n'adopterons pas, ou que mme nous
serons obligs de rejeter les opinions d'autrui, nous rappelant qu'il a
un _droit gal_ de les dfendre, et qu'il n'a d, comme nous, les
adopter que par persuasion, nous porterons  ses opinions le respect et
la tolrance que nous avons le droit d'exiger pour les ntres.

Dans les autres sciences qui se traitent en cet amphithtre, la route
est trace, soit par l'ordre naturel des faits, soit par les mthodes
savantes des auteurs. Dans l'histoire telle que nous l'envisageons, la
route est neuve et sans modle. Nous avons bien quelques livres avec le
titre d'_Histoires universelles_. Mais outre le reproche d'un style
dclamatoire de collge que l'on peut faire aux plus vantes, elles ont
encore le vice de n'tre que des _histoires partielles_ de peuplades,
des pangyriques de familles. Nos classiques d'Europe n'ont voulu nous
parler que de _Grecs_, que de _Romains_, que de _Juifs_; parce que nous
sommes, sinon les descendants, du moins les hritiers de ces peuples
pour les lois civiles et religieuses, pour le langage, pour les
sciences, pour le territoire; en sorte qu'il ne me semble pas que
l'histoire ait encore t traite avec cette universalit qu'elle
comporte, surtout quand une nation comme la ntre s'est leve  un
assez haut degr de connaissances et de philosophie, pour se dpouiller
de cet gosme sauvage et froce, qui, chez les anciens, concentrant
l'univers dans une cit, dans une peuplade, y consacra la haine de
toutes les autres sous le nom _d'amour de la patrie_, au lieu de jeter
sur elles un regard de fraternit, lequel, sans dtruire une juste
dfense de soi-mme, laisse cependant subsister tous les sentiments de
famille et de parent.

Les difficults dont nous venons de parler nous rendant l'ordre et la
mthode infiniment ncessaires, ce sera pour nous un motif d'en tenir
soigneusement le fil dans un si vaste sujet. Pour assurer notre premier
pas, examinons ce que l'on doit entendre par ce mot _histoire_: car les
mots tant les signes des ides, ils ont plus d'importance qu'on ne veut
croire. Ce sont des tiquettes apposes sur des botes qui souvent ne
contiennent pas les mmes objets pour chacun; il est toujours sage de
les ouvrir, pour s'en assurer.

Le mot _histoire_ parat avoir t employ chez les anciens dans une
acception assez diffrente de celle des modernes: les Grecs, ses
auteurs, dsignaient par lui une _perquisition_, une _recherche faite
avec soin_. C'est dans ce sens que l'emploie Hrodote. Chez les modernes
au contraire, le mot histoire a pris le sens de _narration_, de _rcit_,
mme avec la prtention de la vracit: les anciens cherchaient la
vrit, les modernes ont prtendu la tenir; prtention tmraire, quand
on considre combien dans les faits, surtout les faits politiques, elle
est difficile  trouver. Sans doute c'tait pour l'avoir senti, que les
anciens avaient adopt un terme si modeste; et c'est avec le mme
sentiment, que pour nous le mot histoire sera toujours synonyme  ceux
de _recherche_, _examen_, _tude des faits_.

En effet, l'histoire n'est qu'une vritable enqute de faits; et ces
faits ne nous parvenant que par intermdiaires, ils supposent un
interrogatoire, une audition de tmoins. L'historien qui a le sentiment
de ses devoirs, doit se regarder comme un juge qui appelle devant lui
les narrateurs et les tmoins des faits, les confronte, les questionne,
et tche d'arriver  la vrit, c'est--dire  l'existence du fait, _tel
qu'il a t_. Or, ne pouvant jamais voir le fait par lui-mme; ne
pouvant en convaincre ses sens, il est incontestable qu'il ne peut
jamais en acqurir de certitude au premier degr; qu'il n'en peut juger
que par analogie, et de l, cette ncessit de considrer ces faits
sous un double rapport: 1 sous le rapport de leur propre essence; 2
sous le rapport de leurs tmoins.

Sous le rapport de leur essence, les faits n'ont dans la _nature_, dans
le systme de l'univers, qu'une manire d'tre, manire constante,
similaire; et,  cet gard, la rgle de jugement est facile et
invariable. Si les faits raconts ressemblent  l'ordre connu de la
nature; s'ils sont dans l'ordre des tres existants o des tres
possibles, ils acquirent dja pour l'historien la vraisemblance et la
probabilit; mais ceci mme introduit une diffrence dans les jugements
qui peuvent en tre ports, puisque chacun juge de la probabilit et de
la vraisemblance, selon l'tendue et l'espce de ses connaissances: en
effet, pour appliquer l'analogie d'un fait non connu, il faut connatre
le fait auquel on doit le comparer; il faut en avoir la mesure: en sorte
que la sphre des analogies est tendue ou resserre, en raison des
connaissances exactes dja acquises, ce qui ne laisse pas que de
resserrer le rayon du jugement, et par consquent de la certitude dans
beaucoup de cas: mais  cela mme, il n'y a pas un grand inconvnient;
car un trs-sage proverbe oriental dit: _Qui croit beaucoup, beaucoup se
trompe_. S'il est un droit, c'est sans doute celui de ne pas livrer sa
conscience  ce qui la repousse; c'est de douter de ce qu'on ne conoit
pas. Hrodote nous en donne un exemple digne d'tre cit, lorsque
parlant du voyage d'un vaisseau phnicien que Nechos, roi d'gypte, fit
partir par la mer Rouge, et qui, trois ans aprs, revint par la
Mditerrane, il dit: Les Phniciens racontrent  leur retour qu'en
faisant voile autour de la Libye ils avaient eu le soleil (levant) 
leur droite. Ce fait ne me parat nullement croyable, mais peut-tre le
paratra-t-il  quelque autre[5]. Cette circonstance nous devient la
preuve la plus forte du fait; et Hrodote, qui s'est tromp dans son
prononc, ne me parat que plus louable de l'avoir, 1 rapporte sans
altration, et 2 de n'avoir pas excd la mesure de ses connaissances,
en ne croyant pas sur parole ce qu'il ne concevait point par ses
lumires. D'autres historiens et gographes anciens plus prsomptueux,
Strabon par exemple, ont ni tout le fait,  cause de sa circonstance;
et leur erreur aujourd'hui dmontre, est pour nous un avis utile contre
les prtentions du demi-savoir; et il en est d'autant mieux prouv, que
refuser son assentiment  ce que l'on ne conoit pas, est une maxime
sage, un droit naturel, un devoir de raison, parce que si l'on excdait
la mesure de sa conviction, rgle unique de tout jugement, on se
trouverait port d'inconnu en invraisemblable, et d'invraisemblable en
extravagances et en absurdits.

Le second rapport sous lequel les faits doivent tre examins, est celui
de leurs tmoins; et celui-l est bien plus compliqu et bien plus
difficile que l'autre: car ici les rgles ne sont pas fixes et
constantes comme celles de la nature; elles sont au contraire variables
comme l'entendement humain; et cet entendement humain je le comparerais
volontiers  ces miroirs  plans courbes et irrguliers, qui, dans les
leons de physique, vous ont amuss par les bizarres dfigurations
qu'ils font subir aux tableaux qu'on leur soumet: cette comparaison peut
vous sembler d'autant plus heureuse, qu'elle s'applique dans un double
sens. Car si d'un ct, par le cas malheureusement le plus frquent, les
tableaux de la nature, toujours rguliers, ont t dforms en se
peignant dans l'entendement; d'un autre ct, ces caricatures qu'il a
produites, soumises de nouveau  sa rflexion, peuvent se redresser par
les mmes rgles en sens inverse, et recouvrer les formes raisonnables
de leur premier type qui fut la _nature_......

Dans la sienne propre l'entendement est une onde mobile o les objets se
dfigurent par des ondulations de plus d'un genre; d'abord, et le plus
souvent, par celles des passions, et encore par la ngligence, par
l'impuissance de voir mieux, et par l'ignorance. Ce sont-l autant
d'articles sur lesquels l'_investigateur_ de la vrit, l'historien doit
interroger sans cesse les tmoins: et lui-mme est-il exempt de leurs
dfauts? n'est-il pas homme comme eux? et n'est-ce pas un apanage
constant de l'humanit, que la ngligence, le dfaut de lumires, et le
prjug? Or, examinez, je vous prie, ce qui arrive dans les rcits qui
ne nous parviennent que de troisime ou quatrime bouche. Ne vous
semble-t-il pas voir un objet naturel, qui, rflchi par une premire
glace, est par elle rflchi  une autre; ainsi, de glace en glace,
recevant les teintes, les dviations, les ondulations de toutes,
pensez-vous qu'il arrive exact? La seule traduction d'une langue en une
autre n'est-elle pas dja une forte altration des penses, de leurs
teintes; sans compter les erreurs des mots? mais dans une mme langue,
dans un mme pays, sous vos propres yeux, voyez ce qui se passe tous les
jours; un vnement arrive prs de nous, dans la mme ville, dans la
mme enceinte: entendez-en le rcit par divers tmoins; souvent pas un
seul ne s'accordera sur les circonstances, quelquefois sur le fonds. On
en fait une exprience assez piquante en voyageant. Un fait se sera
pass dans une ville; soi-mme on l'aura vu; eh bien?  dix lieues de
l, on l'entend raconter d'une autre manire, et de ville en ville,
d'cho en cho, on finit par ne plus le reconnatre, et en voyant la
confiance des autres, on serait tent de douter de la sienne, 
soi-mme.

Or, s'il est difficile de constater l'_existence prcise_, c'est--dire
la _vrit_ des faits parmi nous, combien cette difficult n'a-t-elle
pas t plus grande chez les anciens, qui n'avaient pas les mmes moyens
de certitude que nous? Je n'entrerai pas aujourd'hui dans les dtails
intressants que comporte cette matire, me proposant de l'approfondir
dans une autre leon; mais aprs avoir parl des difficults naturelles
de connatre la vrit, j'insisterai sur celle qui tient aux passions du
narrateur et des tmoins,  ce qu'on appelle partialit; je la divise en
deux branches; _partialit volontaire_, et _partialit force_: cette
dernire, inspire par la crainte, se rencontre ncessairement dans tous
les tats despotiques; o la manifestation des faits serait la censure
presque perptuelle du gouvernement. Dans de tels tats, qu'un homme ait
le courage d'crire ce qu'il y a de plus notoire, ce que l'opinion
publique constate le plus, son livre ne pourra s'imprimer; s'il
s'imprime, il ne pourra souvent se divulguer, et par une suite de
l'ordre tabli, personne n'osera crire, on crira avec dviation,
dissimulation, ou mensonge: et tel est le caractre de la plus grande
partie des histoires.

D'autre part, la partialit volontaire a des effets encore plus tendus;
car ayant pour parler, les motifs que l'autre a pour se taire, elle
envisage son bien-tre dans le mensonge et l'erreur. Les tyrans menacent
l'autre; ils flattent celle-l; ils paient ses louanges, suscitent ses
passions; et aprs avoir menti  leur sicle par des actions, ils
mentent  la postrit par des rcits stipendis.

Je ne parle point d'une autre partialit involontaire, mais non moins
puissante, celle des prjugs civils ou religieux dans lesquels nous
naissons, dans lesquels nous sommes levs. En jetant un coup d'oeil
gnral sur les _narrateurs_,  peine en voit-on quelques-uns qui s'en
soient montrs dgags. Chez les anciens mme, les prjugs ont eu les
plus fortes influences; et quand on considre que ds l'ge le plus
tendre, tout ce qui nous environne conspire  nous en imprgner; que
l'on nous infuse nos opinions, nos penses, par nos habitudes, par nos
affections, par la force, par la persuasion, par les menaces et par les
promesses; que l'on enveloppe notre raison de barrires sacres au del
desquelles il lui est dfendu de regarder, l'on sent qu'il est
impossible que par l'organisation mme de l'tre humain, il ne devienne
pas une _fabrique d'erreurs_; et lorsque, par un retour sur nous-mmes,
nous penserons qu'en de telles circonstances, nous en eussions t
galement atteints; que si par hasard nous possdons la vrit, nous ne
la devons peut-tre qu' l'erreur de ceux qui nous ont prcds; loin
d'en retirer un sentiment d'orgueil et de mpris, nous remercierons les
jours de libert o il nous a t permis de sentir d'aprs la nature, de
penser d'aprs notre conscience; et craignant, par l'exemple d'autrui,
que cette conscience mme ne soit en erreur, nous ne ferons point de
cette _libert_ un usage contradictoirement tyrannique, et nous
fonderons, sinon sur l'unit d'opinions, du moins sur leur tolrance,
l'utilit commune de la paix.

Dans la prochaine leon, nous examinerons quels ont t, chez les
peuples anciens, les matriaux de l'histoire et les moyens
d'information; et comparant leur tat civil et moral  celui des
modernes, nous ferons sentir l'espce de rvolution que l'imprimerie a
introduite dans cette branche de nos tudes et de nos connaissances.




TROISIME SANCE.

     Continuation du mme sujet.--Quatre classes principales
     d'historiens avec des degrs d'autorit divers: 1 historiens
     acteurs; 2 historiens tmoins; 3 historiens auditeurs de tmoins;
     4 historiens sur ou-dire ou traditions.--Altration invitable
     des rcits passs de bouche en bouche.--Absurdit des traditions
     des temps reculs, commune  tous les peuples.--Elle prend sa
     source dans la nature de l'entendement humain.--Caractre de
     l'histoire toujours relatif au degr d'ignorance ou de civilisation
     d'un peuple.--Caractre de l'histoire chez les anciens et chez les
     peuples sans imprimerie.--Effets de l'imprimerie sur
     l'histoire.--Changement qu'elle a produit dans les historiens
     modernes.--Disposition d'esprit la plus convenable  bien lire
     l'histoire.--Ridicule de douter de tout, moins dangereux que de ne
     douter de rien.--tre sobre de croyance.


Nous avons vu que, pour apprcier la certitude des faits historiques,
l'on devait peser, dans les narrateurs et dans les tmoins,

1 Les moyens d'instruction et d'information;

2 L'tendue des facults morales, qui sont la sagacit, le
discernement;

3 Les intrts et les affections d'o peuvent rsulter trois espces de
partialits: celle de la contrainte, celle de la sduction, et celle
des prjugs de naissance et d'ducation. Cette dernire, pour tre
excusable, n'en est que plus puissante et plus pernicieuse, en ce
qu'elle drive et qu'elle s'autorise des passions mme et des intrts
des _nations entires_, qui, dans leurs erreurs non moins opinitres et
plus orgueilleuses que les individus, exercent sur leurs membres le plus
_arbitraire_ et le _plus accablant des despotismes_, celui des prjugs
nationaux, soit civils, soit religieux.

Nous aurons plus d'une occasion de revenir sur ces diverses conditions
de la valeur des tmoignages. Aujourd'hui, continuant de dvelopper la
mme question, nous allons examiner les divers degrs d'autorit qui
rsultent de leur loignement plus ou moins grand, plus ou moins mdiat
des faits et des vnements.

En examinant les divers tmoins ou narrateurs de l'histoire, on les voit
se ranger en plusieurs classes graduelles et successives, qui ont plus
ou moins de titres  notre croyance: la premire est celle de
l'historien acteur et auteur; et de ce genre sont la plupart des
crivains de mmoires personnels, d'actes civils, de voyages, etc. Les
faits en passant immdiatement d'eux  nous, n'ont subi que la moindre
altration possible. Le rcit a son plus grand degr d'authenticit;
mais ensuite la croyance en est soumise  toutes les conditions morales
d'intrt, d'affection et de sagacit dont nous avons parl, et son
poids en reoit des dfalcations toujours assez nombreuses, parce que l
se trouve agir au premier degr l'intrt de la personnalit.

Aussi, les crivains autographes n'ont-ils droit  notre croyance
qu'autant que leurs rcits ont,

1 De la vraisemblance; et il faut avouer qu'en quelques cas, ils
portent avec eux un concours si naturel d'vnements et de
circonstances, une srie si bien lie de causes et d'effets, que notre
confiance en est involontairement saisie, et y reconnat, comme l'on
dit, le _cachet_ de la vrit, qui cependant est encore plus celui de la
_conscience_;

2 Autant qu'ils sont appuys par d'autres tmoignages, galement soumis
 la loi des vraisemblances: d'o il suit que, mme en leur plus haut
degr de crdibilit, les rcits historiques sont soumis  toutes les
formalits judiciaires d'examen et d'audition de tmoins, qu'une
exprience longue et multiplie a introduites dans la jurisprudence des
nations; que par consquent, un seul crivain, un seul tmoignage, n'ont
pas le droit de nous astreindre  les croire; et que c'est mme une
erreur de regarder comme constant un fait qui n'a qu'un seul tmoignage,
puisque, si l'on pouvait appeler plusieurs tmoins, il pourrait y
survenir, il y surviendrait certainement contradiction ou modification.
Ainsi l'on regarde vulgairement les Commentaires de Csar comme un
morceau d'histoire qui, par la qualit de son auteur, et parce qu'il n'a
pas t contrari, porte un caractre minent de certitude. Cependant
Sutone nous apprend qu'_Asinius Pollion_ avait observ dans ses
Annales, qu'un grand nombre de faits cits par _Csar_, n'taient pas
exactement tels qu'il les avait reprsents, parce que trs-souvent il
avait t induit en erreur par les rapports de ses officiers; et
_Pollion_, que sa qualit d'homme consulaire et d'ami d'Horace et de
Virgile rend un tmoin de poids, indiquait que _Csar_ avait eu des
intrts personnels de dguiser la vrit[6].

La seconde classe est celle des tmoins immdiats et prsents 
l'action, ne portant pas l'apparence d'un intrt personnel, comme
l'auteur acteur; leur tmoignage inspire, en gnral, une plus grande
confiance, et prend un plus haut degr de crdibilit, toujours avec la
condition des vraisemblances, 1 selon le nombre de leurs tmoignages;
2 selon la concordance de ces tmoignages; 3 selon les rgles
dominantes que nous avons tablies de jugement sain, d'observation
exacte, et d'impartialit. Or, si l'exprience journalire de ce qui se
passe autour de nous et sous nos yeux, prouve que l'opration de
constater un fait, mme notoire, avec vidence et prcision, est une
opration dlicate et soumise  mille difficults, il en rsulte, pour
quiconque tudie l'histoire, un conseil imprieux de ne pas admettre
lgrement comme irrcusable, tout ce qui n'a pas subi l'preuve
rigoureuse des tmoignages suffisants en qualit et en nombre.

La troisime classe est celle des _auditeurs_ de _tmoins_,
c'est--dire, de ceux qui ont entendu les faits de la bouche du tmoin;
ils en sont encore bien prs, et l cependant s'introduit tout  coup
une diffrence extrme dans l'exactitude du rcit et dans la prcision
des tableaux. Les tmoins ont vu et entendu les faits; leurs sens en ont
t frapps; mais en les peignant dans leur entendement, ils leur ont
dja imprim, mme contre leur gr, des modifications qui en ont altr
les formes; et ces formes s'altrent bien plus, lorsque, de cette
premire glace ondulante et mobile, ces faits sont rflchis dans une
seconde aussi variable. L, devenu non plus un tre fixe et positif,
comme il l'tait dans la nature, mais une image fantastique, le fait
prend d'esprit en esprit, de bouche en bouche, toutes les altrations
qu'introduisent l'omission, la confusion, l'addition des circonstances;
il est comment, discut, interprt, traduit; toutes oprations qui
altrent sa puret native, mais qui exigent que nous fassions ici une
distinction importante entre les deux moyens employs  le transmettre:
celui de la parole, et celui de l'criture.

Si le fait est transmis par l'criture, son tat est, ds ce moment,
fix, et il conserve d'une manire immuable le genre d'autorit qui
drive du caractre de son narrateur. Il peut bien dja tre dfigur;
mais tel qu'il est crit, tel il demeure; et si, comme il arrive, divers
esprits lui donnent diverses acceptions, il n'en est pas moins vrai
qu'ils sont obligs de se raccorder sur ce type sinon original, du moins
positif; et tel est l'avantage que procure toute pice crite, qu'elle
transmet immdiatement, malgr les intervalles des temps et des lieux,
l'existence quelconque des faits; elle rend prsent le narrateur, elle
le ressuscite, et  des milliers d'annes de distance, elle fait
converser tte  tte avec _Cicron_, _Homre_, _Confucius_, etc. Il ne
s'agit plus que de constater que la pice n'est point apocryphe, et
qu'elle est rellement leur ouvrage. Si la pice est anonyme, elle perd
un degr d'authenticit, et son tmoignage, par cela qu'il est masqu,
est soumis  toutes les perquisitions d'une svre critique,  tous les
soupons que fait natre en toute occasion la clandestinit. Si la pice
a t traduite, elle ne perd rien de son authenticit; mais dans ce
passage par une glace nouvelle, les faits s'loignent encore d'un degr
de leur origine; ils reoivent des teintes plus faibles ou plus fortes,
selon l'habilet du traducteur; mais du moins a-t-on la ressource de les
vrifier et de les redresser.

Il n'en est pas ainsi de la transmission des faits par parole,
c'est--dire de la tradition. L se dploient tous les caprices, toutes
les divagations volontaires ou forces de l'entendement; et jugez
quelles doivent tre les altrations des faits transmis de bouche en
bouche, de gnration en gnration, lorsque nous voyons souvent dans
une mme personne le rcit des mmes faits varier selon les poques,
selon le changement des intrts et des affections. Aussi l'exactitude
de la tradition est-elle en gnral dcrie; et elle le devient d'autant
plus qu'elle s'loigne de sa source primitive  un plus grand intervalle
de temps et de lieu. Nous en avons les preuves irrcusables sous nos
propres yeux: que l'on aille dans les campagnes et mme dans les villes,
recueillir les traditions des anciens sur les vnements du sicle de
Louis XIV, et mme des premires annes de ce sicle (je suppos que
l'on mette  part tous les moyens d'instruction provenant des pices
crites), l'on verra quelle altration, quelle confusion se sont
introduites, quelle diffrence s'tablit de tmoins  tmoins, de
conteurs  conteurs! Nous en avons une preuve vidente dans l'histoire
de la bataille de _Fontenoy_, sur laquelle il y a quantit de
variantes. Or, si un tel tat d'oubli, de confusion, d'altration, a
lieu dans des temps d'ailleurs clairs, au sein d'une nation dja
police, et qui, par d'autres moyens, trouve le secret de le corriger et
de s'en garantir, concluez ce qui dut arriver chez les peuples o les
arts taient ou sont dans l'enfance ou l'abtardissement; chez qui le
dsordre rgnait ou rgne encore dans le systme social, l'ignorance
dans le systme moral, l'indiffrence dans tout ce qui excde les
premiers besoins. Aussi, le tmoignage de voyageurs exacts nous
prsente-t-il encore en ce moment chez les peuples sauvages et mme chez
ceux que l'on appelle civiliss, la preuve de cette invraisemblance de
rcits, de cette absurdit de traditions dont nous parlons; et ces
traditions sont nulles,  beaucoup d'gards, mme dans le pays de
l'Asie, o l'on en place plus particulirement le foyer et la source; la
preuve s'en tire de l'ignorance o les naturels vivent des faits et des
dates qui les intressent le plus, puisque les _Indiens_, les _Arabes_,
les _Turks_, les _Tartares_ ne savent pas mme rendre compte de leur
ge, de l'anne de leur naissance, ni de celle de leurs parents.

Cependant, c'est par des traditions, c'est par des rcits transmis de
bouche en bouche de gnrations en gnrations, qu'a d commencer, qu'a
ncessairement commenc l'histoire; et cette ncessit est dmontre
par les faits de la nature, encore subsistants, par la propre
organisation de l'homme, par le mcanisme de la formation des socits.

En effet, de ce qu'il est prouv que l'homme nat compltement ignorant
et sans art; que toutes ses ides sont le fruit de ses sensations,
toutes ses connaissances l'acquisition de son exprience personnelle, et
de l'exprience accumule des gnrations antrieures; de ce qu'il est
prouv que l'criture est un art extrmement compliqu dans les
principes de son invention; que la parole mme est un autre art qui l'a
prcd, et qui seul a exig une immense srie de gnrations: l'on en
conclut, avec certitude physique, que l'empire de la tradition s'est
tendu sur toute la dure des sicles qui ont prcd l'invention de
l'criture; j'ajoute mme de l'criture alphabtique; car elle seule a
su peindre toutes les nuances des faits, toutes les modifications des
penses; au lieu que les autres critures qui peignent les figures, et
non les sons, telles que les _hiroglyphes_ des _gyptiens_, les
_noeuds_ ou _quippos_ des _Pruviens_, les _tableaux_ des _Mexicains_,
n'ont pu peindre que le _canevas_ et le _noyau_ des faits, et ont laiss
dans le vague les circonstances et les liaisons. Or, puisqu'il est
dmontr par les faits et le raisonnement, que tous ces arts d'criture
et de langage sont le rsultat de l'tat social, qui lui-mme n'a t
que le produit des circonstances et des besoins; il est vident que tout
cet difice de besoins, de circonstances, d'arts et d'tat social, a
prcd l'empire de l'histoire crite.

Maintenant remarquez que la preuve inverse de ces faits physiques se
trouv dans la nature mme des premiers rcits offerts par l'histoire.
En effet, si, comme nous le disons, il est dans la constitution de
l'entendement humain de ne pas toujours recevoir l'image des faits
parfaitement semblable  ce qu'ils sont; de les altrer d'autant plus
qu'il est moins exerc et plus ignorant, qu'il en comprend moins les
causes, les effets et toute l'action: il s'ensuit, par une consquence
directe, que plus les peuples ont t grossiers, et les gnrations
novices et barbares, plus leurs commencements d'histoire, c'est--dire
leurs traditions doivent tre draisonnables, contraires  la vritable
nature, au sain entendement. Or, veuillez jeter un coup d'oeil sur
toutes les histoires, et considrez s'il n'est pas vrai que toutes
dbutent par un tat de choses tel que je vous le dsigne; que leurs
rcits sont d'autant plus chimriques, reprsentent un tat d'autant
plus bizarre, qu'ils s'loignent plus dans les temps anciens; qu'ils
tiennent plus  l'origine de la nation de qui ils proviennent; qu'au
contraire, plus ils se rapprochent des temps connus, des sicles o les
arts, la police, et tout le systme moral ont fait des progrs, plus ces
rcits reprennent le caractre de la vraisemblance, et peignent un tat
de choses physique et moral, analogue  celui que nous voyons: de
manire que l'histoire de tous les peuples compare, nous offre ce
rsultat gnral; que ses tableaux sont d'autant plus loigns de
l'ordre de la nature et de la raison, que les peuples sont plus
rapprochs de l'tat sauvage, qui est pour tous l'tat primitif; et
qu'au contraire ses tableaux sont d'autant plus analogues  l'ordre que
nous connaissons, que ces mmes peuples s'clairent, se policent, se
civilisent: en sorte que, lorsqu'ils arrivent aux sicles o se
dveloppent les sciences et les arts, on voit la foule des vnements
merveilleux, des prodiges et des monstres de tout genre, disparatre
devant leur lumire, comme les fantmes, les larves et les spectres,
dont les imaginations peureuses et malades peuplent les tnbres et le
silence de la nuit, disparaissent devant l'aube du jour et les rayons de
l'aurore.

Posons donc cette maxime fconde en rsultats dans l'tude de
l'histoire:

Que l'on peut calculer, avec une sorte de justesse, le degr de lumire
et de civilisation d'un peuple, par la nature mme de ses rcits
historiques; ou bien en termes plus gnraux:

Que l'histoire prend le caractre des poques et des temps o elle a
t compose.

Et ici se prsente  notre examen la comparaison de deux grandes
priodes o l'histoire a t compose avec des circonstances de moyens
et de secours trs-diffrents: je veux parler de la priode des
manuscrits, et de la priode des imprims. Vous savez que, jusque vers
la fin du 15e sicle, il n'avait exist de livres et de monuments
qu'crits  la main; que ce fut seulement vers 1440 que parurent les
premiers essais de Jean Guttemberg, d'immortelle mmoire, puis de ses
associs Fusth et Scheffer, pour crire avec des caractres, d'abord de
bois, ensuite de mtal, et par cet art simple et ingnieux obtenir
instantanment un nombre infini de rptitions ou de copies d'un premier
modle ordonn. Cette heureuse innovation apporta, dans le sujet que
nous traitons, des changements qu'il est important de bien remarquer.

Lorsque les crits, actes ou livres se traaient tous  la main, la
lenteur de ce pnible travail, les soins qu'il renouvelait sans cesse,
les frais qu'il multipliait, en rendant les livres chers, les rendaient
plus rares, plus difficiles  crer, plus faciles  anantir. Un copiste
produisait lentement un _individu_ livre; l'imprimerie en produit
rapidement une _gnration_: il en rsultait pour les compulsations, et
par consquent pour toute instruction un concours rebutant de
difficults. Ne pouvant travailler que sur des originaux, et ces
originaux n'existant qu'en petit nombre dans les dpts publics et dans
les mains de quelques particuliers, les uns jaloux, les autres avares,
le nombre des hommes qui pouvaient s'occuper d'crire l'histoire tait
ncessairement trs-born; ils avaient moins de contradicteurs; ils
pouvaient plus impunment ou ngliger ou altrer; le cercle des lecteurs
tant trs-troit, ils avaient moins de juges, moins de censeurs; ce
n'tait point l'opinion publique, mais un esprit de faction ou de
coterie qui prononait; et alors c'tait bien moins le fonds des choses
que le caractre de la personne, qui dterminait le jugement.

Au contraire, depuis l'imprimerie, les monuments originaux une fois
constats pouvant, par la multiplication de leurs copies, tre soumis 
l'examen,  la discussion d'un grand nombre de lecteurs, il n'a plus t
possible ou du moins facile d'en attnuer, d'en dvier le sens, ni mme
d'en altrer le manuscrit, par l'extrme publicit des rclamations; et
de ce ct la certitude historique a rellement acquis et gagn.

Il est vrai que chez les anciens, par cela mme qu'un livre exigeait
plusieurs annes pour tre compos, et davantage encore pour se rpandre
sans que pour cela l'on pt dire qu'il ft divulgu, il tait possible
d'y dposer des vrits plus hardies, parce que le temps avait dtruit
ou loign les intresss, et ainsi la clandestinit favorisait la
vracit de l'historien; mais elle favorisait aussi sa partialit; s'il
tablissait des erreurs, il tait moins facile de les rfuter; il y
avait moins de ressource  la rclamation: or, ce mme moyen de
clandestinit tant galement  la disposition des modernes, avec le
moyen d'en combattre les inconvnients, l'avantage parat tre
entirement pour eux de ce ct.

Chez les anciens, la nature des circonstances dont je viens de parler,
soit dans l'tude, soit dans la composition de l'histoire, la
concentrait presque ncessairement dans un cercle troit d'hommes
riches, puisque les livres taient trs-coteux, et d'hommes publics et
de magistrats, puisqu'il fallait avoir mani les affaires pour connatre
les faits; et en effet nous aurons l'occasion frquente d'observer que
la plupart des historiens grecs et romains ont t des gnraux, des
magistrats; des hommes d'une fortune ou d'un rang distingu. Chez les
Orientaux, c'taient presque exclusivement les prtres, c'est--dire, la
classe qui s'tait attribu le plus puissant des monopoles, celui des
lumires et de l'instruction. Et de l, ce caractre d'lvation et de
dignit dont on a fait de tous temps la remarque chez les historiens de
l'antiquit, et qui fut le produit naturel et mme ncessaire de
l'ducation cultive qu'ils avaient reue.

Chez les modernes, l'imprimerie ayant multipli et facilit les moyens
de lecture et de composition; cette composition mme tant devenue un
objet de commerce, une marchandise, il en est rsult pour les crivains
une hardiesse mercantile, une confiance tmraire qui a trop souvent
raval ce genre d'ouvrage, et profan la saintet de son but.

Il est vrai que l'antiquit a eu aussi ses compilateurs et ses
charlatans; mais l'a fatigue et l'ennui de copier leurs ouvrages en ont
dlivr les ges suivants, et l'on peut dire  cet gard que les
difficults ont servi la science.

Mais d'autre part cet avantage des anciens se compense par un
inconvnient grave, le soupon fond d'une partialit presque
ncessite; 1 par l'esprit de personnalit dont les ramifications
taient d'autant plus tendues que l'crivain acteur ou tmoin avait eu
plus de rapports d'intrts, et de passions dans la chose publique; 2
par l'esprit de famille et de parent qui, chez les anciens, et surtout
dans la Grce et dans l'Italie, constituait un esprit de faction gnral
et indlbile. Et remarquez qu'un ouvrage compos par l'individu d'une
famille en devenait la commune proprit; qu'elle en pousait les
opinions, par-l mme que l'auteur avait suc ses propres prjugs.
Ainsi un manuscrit de la famille des Fabius, des Scipions, se
transmettait d'ge en ge et par hritage; et si un manuscrit
contradictoire existait dans une autre famille, la plus puissante
saisissait comme une victoire l'occasion de l'anantir: c'tait en
petit l'esprit des nations en grand; cet esprit d'gosme orgueilleux et
intolrant, par lequel les Romains et les Grecs, ennemis de l'univers,
ont ananti les livres des autres peuples, et par lequel nous privant du
_plaidoyer_ de leurs parties adverses dans la _cause clbre_ de leurs
rapines, ils nous ont rendus presque complices de leur tyrannie, par
l'admiration clatante, et par l'mulation secrte que nous portons 
leurs triomphes criminels.

Chez les modernes au contraire, en vain un ouvrage historique
s'environnerait-il des moyens de la clandestinit, du crdit de la
richesse, du pouvoir de l'autorit, de l'esprit de faction ou de
famille; un seul jour, une seule rclamation suffisent  renverser un
difice de mensonge combin pendant des annes; et tel est le service
signal que la libert de la presse a rendu  la vrit, que le plus
faible individu, s'il a les vertus et le talent de l'historien, pourrait
censurer les erreurs des nations jusque sous leurs yeux, fronder mme
leurs prjugs malgr leur colre, si d'ailleurs il n'tait pas vrai que
ces erreurs, ces prjugs, cette colre que l'on attribue aux nations,
n'appartiennent bien plus souvent qu' leurs gouvernants.

Dans l'habitude o nous sommes de vivre sous l'influence de
l'imprimerie, nous ne sentons point assez fortement tout ce que la
publicit qui en drive nous procure d'avantages politiques et moraux;
il faut avoir vcu dans les pays o n'existe point l'art librateur de
la presse, pour concevoir tous les effets de sa privation, pour imaginer
tout ce que la disette de livres et de papiers-nouvelles jette de
confusion dans les rcits, d'absurdits dans les ou-dire, d'incertitude
dans les opinions, d'obstacles dans l'instruction, d'ignorance dans tous
les esprits. L'histoire doit des bndictions  celui qui le premier,
dans Venise, s'avisa de donner  lire des bulletins de nouvelles,
moyennant la petite pice de monnaie appele _gazetta_, dont ils ont
retenu le nom; et en effet les gazettes sont des monuments instructifs
et prcieux jusque dans leurs carts, puisqu'elles peignent l'esprit
dominant du temps qui les a vues natre, et que leurs contradictions
prsentent des bases fixes  la discussion des faits. Aussi lorsque l'on
nous dit que dans leurs nouveaux tablissements les Anglo-Amricains
tracent d'abord un chemin, et portent une presse pour avoir un
papier-nouvelle, me parat-il que dans cette double opration, ils
atteignent le but, et font l'analyse de tout bon systme social, puisque
la _socit_ n'est autre chose que la _communication facile_ et _libre_
des _personnes_, des _penses_ et des _choses_; et que tout l'art du
gouvernement se rduit  _empcher_ les _frottements violents_ capables
de la dtruire. Et quand, par inverse  ce peuple dja civilis au
berceau, les tats de l'Asie arrivent  leur dcrpitude sans avoir
cess d'tre ignorants et barbares, sans doute c'est parce qu'ils n'ont
eu ni imprimerie, ni chemin de terre ou d'eau: telle est la puissance de
l'imprimerie, telle est son influence sur la civilisation, c'est--dire
sur le dveloppement de toutes les facults de l'homme dans le sens le
plus utile  la socit, que l'poque de son invention divise en deux
systmes distinctifs et divers l'tat politique et moral des peuples
antrieurs et des peuples postrieurs  elle, ainsi que de leurs
historiens; et son existence caractrise  tel point les lumires, que
pour s'informer si un peuple est polic ou barbare, l'on peut se rduire
 demander: a-t-il l'usage de l'imprimerie? a-t-il la libert[7] de la
presse?

Or, si, comme il est vrai, l'tat de l'antiquit  cet gard fut
infiniment semblable  l'tat actuel de l'Asie; si mme chez les peuples
regards comme libres, les gouvernements eurent presque toujours un
esprit mystrieux de corps et de faction, et des intrts privilgis,
qui les isolaient de la nation; s'ils eurent en main les moyens
d'empcher ou de paralyser les crits qui les auraient censurs, il en
rejaillit un soupon raisonnable de partialit, soit volontaire soit
force, sur les crivains. Comment Tite-Live, par exemple, aurait-il
os peindre dans tout son odieux la politique perverse de ce snat
romain, qui, pour distraire le peuple de ses demandes long-temps justes
et mesures, fomenta l'incendie des guerres qui pendant cinq cents ans
dvorrent les gnrations, et qui, aprs que les dpouilles du monde
eurent t entasses dans Rome comme dans un antre, n'aboutirent qu'
offrir le spectacle de brigands enivrs de jouissances, et toujours
insatiables, qui s'entr'gorgrent pour le partage du butin? Parcourez
Denys d'Halicarnasse, Polybe et Tacite lui-mme, vous n'y citerez pas un
de ces mouvements d'indignation que devait arracher le tableau de tant
d'horreurs qu'ils nous ont transmises; et malheur  l'historien qui n'a
pas de ces mouvements, o malheur  son sicle, s'il se les refuse.

De toutes ces considrations, je conclus que dans l'tude de l'histoire,
le point prcis de la vrit est dlicat  saisir, difficile  poser, et
que la certitude que nous pouvons nous permettre, a besoin, pour tre
raisonnable, d'un calcul de probabilits qu' juste titre l'on a class
au rang des sciences les plus importantes qui vous seront dmontres
dans l'cole normale. Si j'ai insist sur ce premier article, c'est
parce que j'ai senti son importance, non point abstraite et spculative,
mais usuelle et applicable  tout le cours de la vie: la vie est pour
chacun de nous son histoire personnelle, o le jour d'hier devient la
matire du rcit d'aujourd'hui et de la rsolution de demain. Si, comme
il est vrai, le bonheur dpend de ces rsolutions, et si ces rsolutions
dpendent de l'exactitude des rcits, c'est donc une affaire importante
que la disposition d'esprit propre  les bien juger; et trois
alternatives se prsentent dans cette opration: _tout croire_, ne _rien
croire_, ou _croire avec poids et mesure_. Entre ces trois partis,
chacun choisit selon son got, je devrais dire selon ses habitudes et
son temprament, car le temprament gouverne la foule des hommes plus
qu'ils ne s'en aperoivent eux-mmes. Quelques-uns, mais en trs-petit
nombre, arrivent  force d'abstraction  douter mme du rapport de leurs
sens; et tel fut, dit-on, Pyrrhon, dont la clbrit en ce genre
d'erreur a servi  la dsigner sous le nom de _Pyrrhonisme_. Mais si
Pyrrhon, qui doutait de son existence au point de se voir submerger sans
plir, et qui regardait la mort et la vie comme si gales et si
quivoques, qu'_il ne se tuait pas_, disait-il, _faute de pouvoir
choisir_; si, dis-je, Pyrrhon a reu des Grecs le nom de _philosophe_,
il reoit des philosophes celui d'_insens_, et des mdecins celui de
_malade_: la saine mdecine apprend en effet que cette apathie et ce
travers d'esprit sont le produit physique d'un genre nerveux obtus ou
us, soit par les excs d'une vie trop contemplative, dnue de
sensations, soit par les excs de toutes les passions, qui ne laissent
que la cendre d'une sensibilit consume.

Si douter de tout est la maladie chronique, rare et seulement ridicule,
des tempraments et des esprits faibles; par inverse, ne douter de rien
est une maladie beaucoup plus dangereuse en ce qu'elle est du genre des
fivres ardentes, propres aux tempraments nergiques chez qui,
acqurant par l'exemple une intensit contagieuse, elle finit par
exciter les convulsions de l'enthousiasme et la frnsie du fanatisme.
Telles sont les priodes du progrs de cette maladie de l'esprit,
drivant de la nature, et de celle du coeur humain, qu'une opinion
ayant d'abord t admise par paresse, par ngligence de l'examiner, l'on
s'y attache, l'on s'en tient _certain_ par habitude; on la dfend par
amour-propre, par opinitret; et de l'a dfense passant  l'attaque,
bientt l'on veut imposer sa croyance par cette estime de soi appele
_orgueil_, et par ce dsir de domination qui, dans l'exercice du
pouvoir, aperoit le libre contentement de toutes ses passions. Il y a
cette remarque singulire  faire sur le fanatisme et le pyrrhonisme,
qu'tant l'un et l'autre deux termes extrmes, diamtralement opposs,
ils ont nanmoins une source commune, l'_ignorance_; avec cette seule
diffrence que le _pyrrhonisme est l'ignorance faible_ qui ne juge
jamais; et que le _fanatisme est l'ignorance robuste_ qui juge
toujours, qui a tout jug.

Entre ces excs il est un terme moyen, celui d'asseoir son jugement
lorsqu'on a pes et examin les raisons qui le dterminent; de le tenir
en suspens tant qu'il n'y a pas de motif suffisant  le poser, et de
mesurer son degr de croyance et de certitude sur les degrs de preuves
et d'vidence, dont chaque fait est accompagn. Si c'est l ce qu'on
nomme _scepticisme_, selon la valeur du mot qui signifie _examiner,
tter autour d'un objet avec dfiance_, et si l'on me demande, comme l'a
fait un de vous dans notre dernire confrence, si mon dessein est de
vous conduire au scepticisme, je dirai d'abord qu'en vous prsentant mes
rflexions, je ne prche pas une doctrine; mais que, si j'avais  en
prcher une, ce serait la doctrine du _doute_ tel que je le peins, et je
croirais servir en ce point, comme en tout autre, la cause runie de la
libert et de la philosophie, puisque le caractre spcial de la
philosophie est de laisser  chacun la facult de juger selon la mesure
de sa sensation et de sa conviction; je prcherais le _doute
examinateur_, parce que l'histoire entire m'a appris que la _certitude
est la doctrine de l'erreur ou du mensonge_, et l'arme constante de la
tyrannie. Le plus clbre des imposteurs et le plus audacieux des
tyrans, a commenc son livre par ces mots: _Il n'y a point de doute
dans ce livre: il conduit droit celui qui marche aveuglment, celui qui
reoit sans discussion ma parole qui sauve le simple et confond le
savant_[8]; par ce seul dbut l'homme est dpouill du libre usage de sa
volont, de ses sens; il est dvou  l'esclavage; mais en rcompense,
d'esclave qu'il se fait, le vrai croyant devient ministre du prophte,
et recevant de Mahomet le sabre et le Qoran, il devient prophte  son
tour, et dit: Il n'y a point de doute en ce livre; _y croire_,
c'est--dire, _penser comme moi, ou la mort_: doctrine commode, il faut
l'avouer, puisqu'elle dispense celui qui la prche des peines de
l'tude: elle a mme cet avantage que, tandis que l'homme douleur
calcule, examine, le croyant fanatique excute et agit: le premier
apercevant plusieurs routes  la fois, est oblig de s'arrter pour
examiner o elles le conduisent; le second ne voyant que celle qui est
devant lui, n'hsite pas. Il la suit, semblable  ces animaux opinitres
dont on circonscrit la vue par des cuirs cousus  leurs brides pour les
empcher de s'carter  droite ou  gauche et surtout pour les empcher
de voir le fouet qui les morigne; mais malheur au conducteur s'ils
viennent  se mutiner; car, dans leur fureur dja demi-aveugles, ils
poussent toujours devant eux, et finissent par le jeter avec eux dans
les prcipices.

Tel est, messieurs, le sort que prpare la _certitude prsomptueuse_ 
l'_ignorance crdule_; par inverse, l'avantage qui rsulte du doute
circonspect et observateur est tel, que rservant toujours dans l'esprit
une place pour de nouvelles preuves, il le tient sans cesse dispos 
redresser un premier jugement,  en confesser l'erreur. De manire que
si, comme il faut s'y attendre, soit dans cette matire, soit dans toute
autre, je venais  en noncer quelqu'une, les principes que je professe
me laisseraient la ressource, ou me donneraient le courage de dire avec
le philosophe ancien: _Je suis homme, et rien de l'homme ne m'est
tranger_.

La prochaine sance tant destine  une confrence, je vous invite,
messieurs,  rechercher et  rassembler les meilleures observations qui
ont t faites sur le sujet que j'ai trait aujourd'hui: malheureusement
parses dans une foule de livres, elle y sont noyes de questions
futiles ou paradoxales. Presque tous les auteurs qui ont trait de la
_certitude historique_, en ont trait avec cette partialit de prjugs
dont je vous ai parl; et ils ont exagr cette certitude, et son
importance, parce que c'est sur elle que presque tous les systmes
religieux ont eu l'imprudence de fonder les questions de dogme, au lieu
de les fonder sur des faits naturels, capables de procurer l'vidence;
il serait  dsirer que quelqu'un traitt de nouveau et mthodiquement
ce sujet, il rendrait un vritable service non-seulement aux lettres,
mais encore aux sciences morales et politiques.




QUATRIME SANCE.

     Rsum du sujet prcdent.--Quelle utilit peut-on retirer de
     l'histoire?--Division de cette utilit en trois genres: 1 utilit
     des bons exemples, trop compense par les mauvais; 2 transmission
     des objets d'arts et de sciences; 3 rsultats politiques des
     effets des lois, et de la nature des gouvernements sur le sort des
     peuples....--L'histoire ne convient qu' trs-peu de personnes sous
     ce dernier rapport; elle ne convient  la jeunesse, et  la plupart
     des classes de la socit, que sous le premier.--Les romans bien
     faits sont prfrables.


Jusqu'ici nous nous sommes occups de la certitude de l'histoire, et nos
recherches,  cet gard, peuvent se rsumer dans les propositions
suivantes:

1 Que les faits historiques, c'est--dire les faits raconts, ne nous
parvenant que par l'intermde des sens d'autrui, ne peuvent avoir ce
degr d'vidence, ni nous procurer cette conviction qui naissent du
tmoignage de nos propres sens.

2 Que si, comme il est vrai, nos propres sens peuvent nous induire en
erreur, et si leur tmoignage a quelquefois besoin d'examen, il serait
inconsquent et attentatoire  notre libert,  notre proprit
d'opinions, d'attribuer aux sensations d'autrui une autorit plus forte
qu'aux ntres.

3 Que, par consquent, les faits historiques ne peuvent jamais
atteindre aux deux premiers degrs de notre certitude, qui sont la
sensation physique, et le souvenir de cette sensation; qu'ils se placent
seulement au troisime degr, qui est celui de l'analogie, ou
comparaison des sensations d'autrui aux ntres; et que l, leur
certitude se distribue en diverses classes, dcroissantes selon le plus
ou le moins de vraisemblance des faits, selon le nombre et les facults
morales des tmoins, et selon la distance qu'tablit entre le fait et
son narrateur, le passage d'une main  l'autre. Les mathmatiques tant
parvenues  soumettre toutes ces conditions  des rgles prcises, et 
en former une branche particulire de connaissances sous le nom de
_calcul des probabilits_, c'est  elles que nous remettons le soin de
complter vos ides sur la question de la certitude de l'histoire.

Venons maintenant  la question de l'utilit, et la traitant selon
qu'elle est pose dans le programme, considrons quelle utilit sociale
et pratique l'on doit se proposer, soit dans l'tude, soit dans
l'enseignement de l'histoire. Je sens bien que cette manire de
prsenter la question n'est point la plus mthodique, puisqu'elle
suppose le fait principal dja tabli et prouv; mais elle est la plus
conomique de temps, par consquent, elle-mme la plus utile, en ce
qu'elle abrge beaucoup la discussion; car si je parviens  spcifier le
genre d'utilit que l'on peut retirer de l'histoire, j'aurai prouv que
cette utilit existe; au lieu que, si j'eusse mis en question
l'existence de cette utilit, il et d'abord fallu faire la distinction
de l'histoire, telle qu'on l'a traite, ou telle qu'elle pourrait
l'tre; puis la distinction entre tels et tels livres d'histoire; et
peut-tre euss-je t embarrass de prouver quelle utilit rsulte de
quelques-uns, mme des plus accrdits, et des plus influents que l'on
et pu me citer; et par l j'eusse donn lieu d'lever et de soutenir
une thse assez piquante savoir _si l'histoire n'a pas t plus nuisible
qu'utile, n'a pas caus plus de mal que de bien, soit aux nations, soit
aux particuliers_, par les ides fausses, par les notions errones, par
les prjugs de toute espce qu'elle a transmis et comme consacrs; et
cette thse aurait eu sur la ntre l'avantage de s'emparer de nos
propres faits, pour prouver que l'_utilit_ n'a pas mme t le but ni
l'objet primitif de l'histoire; que le premier mobile des traditions
grossires, de qui elle est ne, fut d'une part dans les raconteurs, ce
besoin mcanique qu'prouvent tous les hommes de rpter leurs
sensations, d'en retentir comme un instrument retentit de ses sons; d'en
rappeler l'image, quand la ralit est absente ou perdue: besoin qui,
par cette raison, est la passion spciale de la vieillesse qui ne jouit
plus, et constitue l'unique genre de conversation des gens qui ne
pensent point; que, d'autre part, dans les auditeurs, ce mobile fut la
curiosit, second besoin aussi naturel que nous prouvons de multiplier
nos sensations; de suppler par des images aux ralits: besoin qui fait
de toute narration un spectacle, si j'ose le dire, de _lanterne
magique_, pour lequel les hommes les plus raisonnables n'ont pas moins
de got que les enfants; cette thse nous rappellerait que les premiers
tableaux de l'histoire, composs sans art et sans got, ont t
recueillis sans discernement et sans but; qu'elle ne fut d'abord qu'un
ramas confus d'vnements incohrents et surtout merveilleux, par-l
mme excitant davantage l'attention; que ce ne fut qu'aprs avoir t
fixs par l'criture, et tre dj devenus nombreux, que les faits, plus
exacts et plus naturels, donnrent lieu  des rflexions et  des
comparaisons, dont les rsultats furent applicables  des situations
ressemblantes; et qu'enfin ce n'est que dans des temps modernes, et
presque seulement depuis un sicle, que l'histoire a pris ce caractre
de philosophie, qui, dans la srie des vnements, cherche un ordre
gnalogique de causes et d'effets, pour en dduire une thorie de
rgles et de principes propres  diriger les particuliers et les
peuples vers le but de leur conservation ou de leur perfection.

Mais, en ouvrant la carrire  de semblables questions, j'aurais craint
de trop donner lieu  envisager l'histoire sous le rapport de ses
inconvnients et de ses dfauts; et puisqu'une critique trop approfondie
peut quelquefois tre prise pour de la satire; puisque l'instruction a
un caractre si saint, qu'elle ne doit pas se permettre mme les jeux du
paradoxe, j'ai d en carter jusqu'aux apparences, et j'ai d me borner
 la considration d'une utilit dja existante, ou du moins d'une
utilit possible  trouver.

Je dis donc qu'en tudiant l'histoire avec l'intention et le dsir d'en
retirer une utilit pratique, il m'a paru en voir natre trois espces:

L'une applicable aux individus, et je la nomme _utilit morale_;

L'autre applicable aux sciences et aux arts, je l'appelle _utilit
scientifique_;

La troisime, applicable aux peuples et  leurs gouvernements, je
l'appelle _utilit politique_.

En effet, si l'on analyse les faits dont se compose l'histoire, on les
voit se diviser, comme d'eux-mmes, en trois classes: l'une de faits
individuels, ou actions des particuliers; l'autre de faits publics, ou
d'ordre social et de gouvernement; et la troisime de faits d'arts et de
sciences, ou d'oprations de l'esprit.

Relativement  la premire classe, chacun a pu remarquer que, lorsque
l'on se livre  la lecture de l'histoire, et que l'on y cherche, soit
l'amusement qui nat de la varit mobile des tableaux; soit les
connaissances qui naissent de l'exprience des temps antrieurs, il
arrive constamment que l'on se fait l'application des actions
individuelles qui sont racontes; que l'on s'identifie en quelque sorte
aux personnages, et que l'on exerce son jugement ou sa sensibilit sur
tout ce qui leur arrive, pour en dduire des consquences qui influent
sur notre propre conduite. Ainsi, en lisant les faits de la Grce et de
l'Italie, il n'est point de lecteur qui n'attache un intrt particulier
 certains hommes qui y figurent; qui ne suive avec attention la vie
prive ou publique d'Aristide ou de Thmistocle, de Socrate ou
d'Alcibiade, de Scipion ou de Catilina, de Cicron ou de Csar, et qui,
de la comparaison de leur conduite et de leur destine, ne retire des
rflexions, des prceptes qui influent sur ses propres actions; et ce
genre d'influence, et si j'ose le dire, de prceptorat de l'histoire, a
surtout lieu dans la partie appele biographique, ou _description de la
vie_ des hommes, soit publics, soit particuliers, dont Plutarque et
Cornelius Nepos nous offrent des exemples dans leurs _Hommes illustres_;
mais il faut convenir que, dans cette partie, l'histoire est soumise 
plus d'une difficult, et que d'abord on peut l'accuser de se
rapprocher souvent du roman; car on sent que rien n'est plus difficile
que de constater avec certitude et de retracer avec vrit les actions
et le caractre d'un homme quelconque. Pour obtenir cet effet, il
faudrait l'avoir habituellement suivi, tudi, connu, mme avoir t li
assez intimement avec lui; et dans toute liaison, l'on sait combien il
est difficile qu'il ne soit pas survenu, qu'il ne se soit pas ml des
passions d'amiti ou de haine, qui ds lors altrent l'impartialit;
aussi, les ouvrages de ce genre ne sont-ils presque jamais que des
pangyriques ou des satires; et cette assertion trouverait au besoin ses
preuves et son appui dans bien des mmoires de nos jours, dont nous
pouvons parler comme tmoins bien informs sur plusieurs articles. En
gnral, les histoires individuelles ne sauraient avoir d'exactitude et
de vrit qu'autant qu'un homme crirait lui-mme sa vie, et l'crirait
avec conscience et fidlit. Or, si l'on considre les conditions
ncessaires  cet effet, on les trouve difficiles  runir, et presque
contradictoires; car si c'est un homme immoral et mchant, comment
consentira-t-il  publier sa honte, et quel motif aura-t-on de lui
croire la probit qu'exige cet acte? Si c'est un homme trs-vertueux,
comment s'exposera-t-il aux inculpations d'orgueil et de mensonge que ne
manqueront pas de lui adresser le vice et l'envie? Si l'on a des
faiblesses vulgaires, ces faiblesses n'excluent-elles pas le courage
ncessaire  les rvler? Quand on cherche tous les motifs que les
hommes peuvent avoir de publier leur vie, on les voit se rduire, ou 
l'amour-propre bless qui dfend l'existence physique ou morale contre
les attaques de la malveillance et de la calomnie: et ce cas est le plus
lgitime et le plus raisonnable: ou  l'amour-propre ambitieux de gloire
et de considration, qui veut manifester les titres auxquels il en est
ou s'en croit digne. Telle est la puissance de ce sentiment de vanit,
que, se repliant sous toutes les formes, il se cache mme sous ces actes
d'humilit religieuse et cnobitique, o l'aveu des erreurs passes est
l'loge indirect et tacite de la sagesse prsente, et o l'effort que
suppose cet aveu devient un moyen ncessaire et intressant d'obtenir
pardon, grace ou rcompense, ainsi que nous en voyons un exemple
saillant dans les confessions de l'vque _Augustin_: il tait rserv 
notre sicle de nous en montrer un autre o l'amour-propre s'immolerait
lui-mme, uniquement par l'orgueil _d'excuter une entreprise qui n'eut
jamais de modle; de montrer  ses semblables un homme qui ne ressemble
 aucun d'eux, et qui, tant unique en son genre, se dit pourtant
l'homme de la nature_[9]; comme si le sort et voulu qu'une vie passe
dans le paradoxe, se termint par l'ide contradictoire d'arriver 
l'admiration, et presqu'au culte[10], par le tableau d'une suite
continue d'illusions d'esprit et d'garements de coeur.

Ceci nous mne  une seconde considration de notre sujet, qui est qu'en
admettant la vracit dans de tels rcits, il serait possible que
par-l mme l'histoire ft infrieure en utilit au roman; et ce cas
arriverait, si des aventures vritables offraient le spectacle immoral
de la vertu plus malheureuse que le vice, puisque l'on n'estime dans les
aventures supposes, que l'art qui prsente le vice comme plus loign
du bonheur que la vertu; si donc il existait un livre ou un homme
regard comme vertueux, et presque rig en patron de secte, se ft
peint comme trs-malheureux; si cet homme, _confessant_ sa vie, citait
de lui un grand nombre de traits d'avilissement, d'infidlit,
d'ingratitude; s'il nous donnait de lui l'ide d'un caractre chagrin,
orgueilleux, jaloux; si, non content de relever ses fautes, qui lui
appartiennent, il relevait _celles d'autrui, qui ne lui appartiennent
pas_; si cet homme, d'ailleurs dou de talent comme orateur et comme
crivain, avait acquis une autorit comme philosophe; s'il n'avait us
de l'un et de l'autre que pour pangyriser l'ignorance, dtracter l'tat
social, ramener les hommes  la vie sauvage; et si une doctrine
_renouvele d'Omar_[11] s'tait masque de son nom et de ses principes
pour prcher l'inutilit des sciences et des arts, pour proscrire tout
talent, toute richesse, et par consquent tout travail qui les cre,
peut-tre serait-il difficile dans cette trop vridique histoire, de
trouver un coin d'utilit; peut-tre conviendrait-on que c'est apprendre
 trop haut prix, que dans un individu organis d'une certaine manire,
la sensibilit pousse  l'excs peut dgnrer en alination
d'esprit[12], et l'on regretterait sans doute que l'auteur d'_mile_,
aprs avoir tant parl de la nature, n'ait pas imit sa sagesse, qui,
montrant au dehors toutes les formes qui flattent nos sens, a cach dans
nos entrailles, et couvert de voiles pais tout ce qui menaait de
choquer notre dlicatesse. Ma conclusion sur cet article est que
l'utilit morale que l'on peut retirer de l'histoire n'est point une
utilit spontane qui s'offre d'elle-mme; mais qu'elle est le produit
d'un art soumis  des principes et  des rgles dont nous traiterons 
l'occasion des coles primaires.

Le second genre d'utilit, celui qui est relatif aux sciences et aux
arts, a une sphre beaucoup plus varie, beaucoup plus tendue, et
sujette  bien moins d'inconvnients que celui dont nous venons de
parler. L'histoire, tudie sous ce point de vue, est une mine fconde
o chaque particulier peut chercher et prendre  son gr des matriaux
convenables  la science, ou  l'art qu'il affectionne, qu'il cultive
ou veut cultiver: les recherches de ce genre ont le prcieux avantage de
jeter toujours une vritable lumire sur l'objet que l'on traite, soit
par la confrontation des divers procds ou mthodes, employs  des
poques diffrentes chez des peuples divers; soit par la vue des erreurs
commises, et par la contradiction mme des expriences, qu'il est
toujours possible de rpter; soit enfin par la seule connaissance de la
marche qu'a suivie l'esprit humain, tant dans l'invention que dans les
progrs de l'art ou de la science; marche qui indique par analogie celle
 suivre pour les perfectionner.

C'est  de telles recherches que nous devons des dcouvertes nombreuses,
tantt nouvelles, tantt seulement renouveles, mais qui mritent
toujours  leurs auteurs des remercments: c'est par elles que la
mdecine nous a procur des mthodes, des remdes; la chirurgie, des
instruments; la mcanique, des outils, des machines; l'architecture, des
dcorations, des ameublements. Il serait  dsirer que ce dernier art
s'occupt d'un genre de construction devenu le besoin le plus pressant
de notre situation, la construction des salles d'assembles, soit
dlibrantes, soit professantes. Novices  cet gard, nous n'avons
encore obtenu depuis cinq ans que les essais les plus imparfaits, que
les ttonnements les plus vicieux; je n'entends pas nanmoins y
comprendre le vaisseau o nous sommes rassembls[13], qui, quoique trop
petit pour nous,  qui il ne fut point destin, remplit trs-bien
d'ailleurs le but de son institution; mais je dsigne ces salles o l'on
voit l'ignorance de toutes les rgles de l'art; o le local n'a aucune
proportion avec le nombre des dlibrants qu'il doit contenir; o ces
dlibrants sont dissmins sur une vaste surface, quand tout invite,
quand tout impose la loi de les resserrer dans le plus petit espace; o
les lois de l'acoustique sont tellement mconnues, que l'on a donn aux
vaisseaux des formes carres et _barlongues_, quand la forme circulaire
se prsentait comme la plus simple et la seule propre aux effets
d'audition demands; o, par ce double vice de trop d'tendue et de
figure carre, il faut des voix de Stentor pour tre entendu, et par
consquent o toute voix faible est exclue de fait, est prive de son
droit de conseil et d'influence; encore qu'une voix faible et une
poitrine frle soient souvent les rsultats de l'tude et de
l'application, et par suite les signes prsums de l'instruction; tandis
qu'une voix trop clatante, et de forts poumons, sont ordinairement
l'indice d'un temprament puissant, qui ne s'accommode gure de la vie
sdentaire du cabinet, et qui invite, ou plutt qui entrane malgr soi
 cultiver ses passions plutt que sa raison: j'entends ces salles enfin
o, par la ncessit de faire du bruit pour tre entendu, l'on provoque
le bruit qui empche d'entendre; de manire que par une srie de
consquences troitement lies, la construction du vaisseau favorisant
et mme ncessitant le tumulte, et le tumulte empchant la rgularit et
le calme de la dlibration, il arrive que les lois qui dpendent de
cette dlibration, et que le sort d'un peuple qui dpend de ces lois,
dpendent rellement de la disposition physique d'une salle. Il est donc
d'une vritable importance de s'occuper activement de recherches  cet
gard, et nous avons tout  gagner, en consultant, sur cette matire,
l'histoire et les monuments de la Grce et de l'Italie; nous apprendrons
de leurs anciens peuples, qui avaient une exprience longue et
multiplie des grandes assembles, sur quels principes taient btis ces
cirques et ces amphithtres, dans lesquels 50,000 ames entendaient
commodment la voix d'un acteur, ainsi que l'empereur Joseph II en fit
l'preuve, il y a quelques annes, dans l'amphithtre, restaur de
Vrone. Nous connatrons l'usage de ces conques qu'ils pratiquaient dans
certaines parties des murailles; de ces vases d'airain qui gonflaient
les sons dans l'immense cirque de Caracalla; de ces bassins  fond de
cuve, soit en mtal, soit en brique, dont le moderne opra de Rome a
fait un usage si heureux, que dans une salle plus grande qu'aucune des
ntres, un orchestre de onze instruments seulement, produit autant
d'effet que nos cinquante instruments de l'Opra; nous imiterons ces
vomitoires qui facilitent l'entre et la sortie individuelles, et mme
l'vacuation totale du vaisseau, sans bruit et sans confusion; enfin
nous pourrons rechercher tout ce que l'art des anciens a imagin en ce
genre, pour en faire des applications immdiates, ou des modifications
heureuses[14].

Le troisime genre d'utilit que l'on peut retirer de l'histoire, celui
que j'appelle d'utilit politique ou sociale, consist  recueillir et 
mditer tous les faits relatifs  l'organisation des socits, au
mcanisme des gouvernements, pour en induire des rsultats gnraux ou
particuliers, propres  servir de termes de comparaison, et de rgles de
conduite en des cas analogues ou semblables; sous ce rapport,
l'histoire, prise dans son universalit, est un immense recueil
d'expriences morales et sociales, que le genre humain fait
involontairement et trs-dispendieusement sur lui-mme; dans lesquelles
chaque peuple, offrant des combinaisons varies d'vnements, de
passions, de causes et d'effets, dveloppe, aux yeux de l'observateur
attentif, tous les ressorts et tout le mcanisme de la nature humaine:
de manire que si l'on avait un tableau exact du jeu rciproque de
toutes les parties de chaque machine sociale, c'est--dire, des
habitudes, des moeurs, des opinions, des lois, du rgime intrieur et
extrieur de chaque nation, il serait possible d'tablir une thorie
gnrale de l'art de composer ces machines morales, et de poser des
principes fixes et dtermins de lgislation, d'conomie politique, et
de gouvernement. Il n'est pas besoin de faire sentir toute l'utilit
d'un pareil travail. Malheureusement il est soumis  beaucoup de
difficults; d'abord, parce que la plupart des histoires, surtout les
anciennes, n'offrent que des matriaux incomplets ou vicieux; ensuite,
parce que l'usage que l'on peut en faire, les raisonnements dont ils
sont le sujet, ne sont justes qu'autant que les faits sont reprsents
exactement; et nous avons vu combien l'exactitude et la prcision sont
pineuses  obtenir, surtout dans les faits privs et prliminaires: or,
il est remarquable que dans l'histoire, ce ne sont pas tant les faits
majeurs et marquants qui sont instructifs, que les faits accessoires, et
que les circonstances qui les ont prpars ou produits; car ce n'est
qu'en connaissant ces circonstances prparatoires, que l'on peut
parvenir  viter ou  obtenir de semblables rsultats: ainsi dans une
bataille, ce n'est pas son issue qui est instructive, ce sont les divers
mouvements qui en ont dcid le sort, et qui, quoique moins saillants,
sont pourtant les causes, tandis que l'vnement n'est que l'effet[15].
Telle est l'importance de ces notions de dtail, que, sans elles, le
terme de comparaison se trouve vicieux, n'a plus d'analogie avec l'objet
auquel on veut en faire l'application; et cette faute, si grave dans
ses consquences, est pourtant habituelle et presque gnrale en
histoire: on accepte des faits sans discussion; on les combine sans
rapports certains; on dresse des hypothses qui manquent de fondement;
on en fait les applications qui manquent de justesse; et de l, des
erreurs d'administration et de gouvernement, faussement imitatives, qui
entranent quelquefois les plus grands malheurs. C'est donc un art et un
art profond, que d'tudier l'histoire sous ce grand point de vue; et si,
comme il est vrai, l'utilit qui en peut rsulter est du genre le plus
vaste, l'art qui la procure est du genre le plus lev; c'est la partie
transcendante, et, s'il m'est permis de le dire, ce sont les _hautes
mathmatiques_ de l'histoire.

Ces diverses considrations, loin de faire digression  mon sujet, m'ont
au contraire prpar une solution facile de la plupart des questions qui
y sont relatives. Demande-t-on si l'enseignement de l'histoire peut
s'appliquer aux coles primaires: il est bien vident que ces coles
tant composes d'enfants, dont l'intelligence n'est point encore
dveloppe, qui n'ont aucune ide, aucun moyen de juger des faits de
l'ordre social, ce genre de connaissances ne leur convient point; qu'il
n'est propre qu' leur donner des prjugs, des ides fausses et
errones, qu' en faire des babillards et des perroquets, ainsi que l'a
prouv, depuis deux sicles, le systme vicieux de l'ducation dans
toute l'Europe. Qu'entendions-nous dans notre jeunesse  cette Histoire
de Tite-Live, ou de Salluste,  ces Commentaires de Csar,  ces Annales
de Tacite que l'on nous forait d'expliquer? Quel fruit, quelle leon en
avons-nous tirs? D'habiles instituteurs avaient si bien senti ce vice,
que malgr leur dsir d'introduire dans l'ducation la lecture des
livres hbreux, ils n'osrent jamais le tenter, et furent obligs de
leur donner la forme du roman connu sous le nom d'_Histoire du peuple de
Dieu_; d'ailleurs, si la majeure partie des enfants des coles primaires
est destine  la pratique des arts et mtiers, qui absorberont tout
leur temps pour fournir  leur subsistance, pourquoi leur donner des
notions qu'ils ne pourront cultiver, qu'il leur sera indispensable
d'oublier, et qui ne leur laisseront qu'une prtention de faux savoir,
pire que l'ignorance? Les coles primaires rejettent donc l'histoire
sous son grand rapport politique; elles l'admettraient davantage sous le
rapport des arts, parce qu'il en est plusieurs qui se rapprochent de
l'intelligence du jeune ge, et que le tableau de leur origine et de
leur progrs pourrait leur insinuer l'esprit d'analyse; mais il faudrait
composer en ce genre des ouvrages exprs, et le fruit que l'on en
obtiendrait, n'en vaudrait peut-tre ni le soin ni les frais.

Le seul genre d'histoire qui me paraisse convenir aux enfans, est le
genre _biographique_, ou celui des vies d'hommes privs ou publics;
l'exprience a prouv que cette sorte de lecture, pratique dans les
veilles, au sein des familles, produisait un effet puissant sur ces
jeunes cerveaux, et excitait en eux ce _dsir d'imitation_, qui est un
attribut physique de notre nature, et qui dtermine le plus nos actions.
Ce sont souvent des traits reus dans de telles lectures, qui ont dcid
de la vocation et des penchants de toute la vie; et ces traits sont
d'autant plus efficaces qu'ils sont moins prpars par l'art, et que
l'enfant, qui fait une rflexion et porte un jugement, a plus le
sentiment de sa libert, en ne se croyant ni domin ni influenc par une
autorit suprieure. Nos anciens l'avaient bien senti, lorsque, pour
accrditer leurs opinions dogmatiques, ils imaginrent ce genre
d'ouvrage que l'on appelle _Vie des Saints_. Il ne faut pas croire que
toutes ces compositions soient dpourvues de mrite et de talent;
plusieurs sont faites avec beaucoup d'art, et une grande connaissance du
coeur humain: et la preuve en est qu'elles ont frquemment rempli leur
objet, celui d'imprimer aux ames un mouvement dans le sens et la
direction qu'elles avaient en vue.

A mesure que les esprits se sont dgags des ides du genre religieux,
on a pass aux ouvrages du genre philosophique et politique; et les
_Hommes illustres_ de Plutarque et de Cornelius Nepos ont obtenu la
prfrence sur les _Martyrs_ et les _Saints Pres du dsert_: et du
moins ne pourra-t-on nier que ces modles, quoique dits profanes, ne
soient plus  l'usage des hommes vivant en socit, mais encore ont-ils
l'inconvnient de nous loigner de nos moeurs, et de donner lieu  des
comparaisons vicieuses, et capables d'induire en de graves erreurs. Il
faudrait que ces modles fussent pris chez nous, dans nos moeurs, et
s'ils n'existaient pas il faudrait les crer; car c'est surtout ici le
cas d'appliquer le principe que j'ai avanc, que le roman peut tre
suprieur  l'histoire en utilit. Il est  dsirer que le gouvernement
encourage des livres lmentaires de ce genre; et comme ils
appartiennent moins  l'histoire qu' la morale, je me bornerai 
rappeler  leurs compositeurs deux prceptes fondamentaux de l'art, dont
ils ne doivent point s'carter: _concision_ et _clart_. La multitude
des mots fatigue les enfants, les rend babillards; les traits concis les
frappent, les rendent penseurs; et ce sont moins les rflexions qu'on
leur fait, que celles qu'ils se font, qui leur profitent.




CINQUIME SANCE.

     De l'art de lire l'histoire; cet art n'est point  la porte des
     enfants: l'histoire, sans enseignement, leur est plus dangereuse
     qu'utile.--De l'art d'enseigner l'histoire.--Vues de l'auteur sur
     un cours d'tudes de l'histoire.--De l'art d'crire
     l'histoire.--Examen des prceptes de Lucien et de Mably.


Nous avons vu que les faits historiques fournissent matire  trois
genres d'utilit: l'une relative aux particuliers, l'autre relative aux
gouvernements et aux socits, et la troisime applicable aux sciences
et aux arts. Mais, parce que cette utilit quelconque ne s'offre point
d'elle-mme, ni sans le mlange d'inconvnients et de difficults; parce
que, pour tre recueillie, elle exige des prcautions et un art
particulier; nous avons commenc l'examen des principes et des rgles de
cet art, et nous allons continuer aujourd'hui de les dvelopper en les
divisant en deux branches: art d'tudier l'histoire; art de composer et
d'crire l'histoire.

J'ai dja indiqu que, sous aucun rapport, l'tude de l'histoire ne me
paraissait convenir aux enfants, parce que les faits dont elle se
compose exigent une exprience dja acquise, et une maturit de
jugement incompatible avec leur ge; que par consquent elle devait tre
bannie des coles primaires, avec d'autant plus de raison que la
trs-grande majorit des citoyens y est destine aux mtiers et aux
arts, dont ils doivent tirer leur subsistance, et dont la pratique,
absorbant tout leur temps, leur fera oublier, et leur, rendra absolument
inutile toute notion purement savante et spculative; j'ajoute,
qu'obligs de croire sur parole et sur autorit magistrale, ils y
pourraient contracter des erreurs et des prjugs, dont l'influence
s'tendrait sur toute leur vie. Il ne s'agit pas de savoir beaucoup,
mais de savoir bien; car le demi-savoir est un savoir faux, cent fois
pire que l'ignorance. Ce qu'on peut se permettre d'histoire avec les
enfants, et j'tends ce nom  tous les hommes simples et sans
instruction, doit se rduire  la morale, c'est--dire aux prceptes de
conduite  leur usage; et parce que ces prceptes, tirs des faits et
des exemples, deviennent plus saillants, l'on peut se permettre
d'employer des anecdotes et des rcits d'actions vertueuses, surtout si
l'on en use sobrement; car l'abondance est indigeste; et, pour le dire
en passant, un vice majeur de l'ducation franaise, est de vouloir trop
dire et trop faire. On apprend aux hommes  parler; on devrait leur
apprendre  se taire: la parole dissipe la pense, la mditation
l'accumule; le parlage n de l'tourderie engendre la discorde; le
silence, enfant de la sagesse, est l'ami de la paix. Athnes loquente
ne fut qu'un peuple de brouillons; Sparte silencieuse fut un peuple
d'hommes poss et graves; et ce fut sans doute pour avoir rig le
silence en vertu, que Pythagore reut des deux Grces le titre de sage.

Au-dessus des coles primaires, et dans le second degr de
l'instruction, l'esprit des jeunes gens, plus dvelopp, devient plus
capable de recevoir celle qui nat de l'histoire. Cependant, si vous
vous rappelez les impressions de notre jeune ge, vous vous
ressouviendrez que, pendant long-temps, la partie qui, dans nos
lectures, excita le plus notre intrt, qui l'attacha presque
exclusivement, fut celle des combats et des anecdotes militaires. Vous
observerez qu'en lisant l'histoire ancienne, par Rollin, ou l'histoire
de France, par Velly, nous glissions rapidement, ou nous nous tranions
languissamment sur les articles de moeurs, de lois, de politique, pour
arriver aux siges, aux batailles, ou aux aventures particulires; et
dans ces aventures et dans les histoires personnelles, nous prfrions
ordinairement celles des guerriers  grands mouvements,  la vie
paisible des lgislateurs et des philosophes, ce qui m'amne  deux
rflexions: l'une, que l'tude de l'histoire ne devient que
trs-tardivement utile aux jeunes gens  qui elle offre peu de points de
contact; l'autre, que ne les touchant que par le ct moral, et surtout
par celui des passions, il serait dangereux de les y livrer d'eux-mmes
et sans guide. L'on ne peut leur mettre en main que des histoires
prpares ou choisies dans une intention: or, en un tel cas, est-ce bien
l'histoire que l'on enseigne? sont-ce les faits tels qu'ils sont qu'on
leur montre, ou n'est-ce pas plutt les faits tels qu'on les voit, tels
qu'on les veut faire voir[16]? Et alors n'est-ce pas un roman et un mode
d'ducation? Sans doute, et le l'ai dja dit, ce mode a des avantages,
mais il peut avoir des inconvnients; car, de mme que nos anctres du
moyen ge se sont tromps en adoptant une morale qui contrarie tous les
penchants de la nature au lieu de les diriger, de mme il est  craindre
que l'ge prsent ne se trompe aussi en en prenant une qui ne tend qu'
exalter les passions au lieu de les modrer; de manire que, passant
d'un excs  l'autre, d'une crdulit aveugle  une incrdulit
farouche, d'une apathie misanthropique  une cupidit dvorante, d'une
patience servile  un orgueil oppresseur et insociable, nous n'aurions
fait que changer de fanatisme, et quittant celui des Goths du neuvime
sicle, nous retournerions  celui des enfants d'Odin, les Francs et les
Celtes, nos premiers aeux; et tels seraient les effets de cette moderne
doctrine, qui ne tend qu' exalter les courages, qu' les pousser au
del du but de dfense et de conservation qu'indique la nature; qui ne
prche que moeurs et vertus guerrires, comme si l'ide de la vertu,
dont l'essence est de conserver, pouvait s'allier  l'ide de la guerre
dont essence est de dtruire; qui appelle patriotisme une haine farouche
de toute autre nation, comme si l'amour exclusif des siens n'tait pas
la vertu spciale des loups et des tigres; comme si dans la socit
gnrale du genre humain il y avait une autre justice, d'autres vertus
pour les peuples que pour les individus; comme si un peuple guerrier et
conqurant diffrait d'un individu perturbateur et mchant, qui s'empare
du bien de son voisin, parce qu'il est le plus fort; une doctrine enfin
qui ne tend qu' ramener l'Europe aux sicles et aux moeurs froces
des Cimbres et des Teutons; et cette doctrine est d'autant plus
dangereuse que l'esprit de la jeunesse, ami du mouvement et port 
l'enthousiasme militaire, adopte avidement ses prceptes. Instituteurs
de la nation, pesez bien un fait qui est sous vos yeux: si vous, si la
gnration actuelle leve dans des moeurs douces, et qui, pour
hochets de son enfance, ne connut que les _poupes_ et les _petites
chapelles_; si cette gnration a pris en si peu de temps un tel essor
de moeurs sanguinaires[17], que sera-ce de celle qui s'lve dans la
rapine et le carnage, et qui fait les jeux de son bas ge, des horreurs
que nous inventons? Encore un pas, et l'on ressuscitera parmi nous les
tranges effets de frnsie que la doctrine d'Odin produisit jadis en
Europe, et dont, au dixime sicle, l'cole danoise du gouverneur de
Jomsbourg offrit un exemple digne d'tre cit; je le tire de l'un des
meilleurs ouvrages de ce sicle, l'histoire de Danemarck, par le
professeur Mallet. Aprs avoir parl, dans son introduction, liv. 4, de
la passion que les Scandinaves, comme tous les Celtes, avaient pour la
guerre; aprs en avoir montr la cause dans leurs lois, dans leur
ducation et dans leur religion, il raconte le fait suivant:

L'histoire nous apprend que _Harald_, roi de _Danemarck_, qui vivait
dans le milieu du dixime sicle, avait fond sur la cte de _Pomranie_
une ville nomme _Julin_, ou _Jomsbourg_; qu'il y avait envoy une
colonie de jeunes Danois, et en avait donne le gouvernement  un nomm
_Palnatocko_. Ce nouveau _Lycurgue_ avait fait de sa ville une seconde
_Lacdmone_; tout y tait uniquement dirig vers le but de former des
soldats; il avait dfendu, dit l'auteur de l'histoire de cette colonie,
d'y prononcer seulement le nom de la peur, mme dans les dangers les
plus imminents. Jamais un citoyen de _Julin_ ne devait cder au nombre,
quelque grand qu'il ft, mais se battre intrpidement, sans prendre la
fuite, mme devant une multitude trs-suprieure; la vue d'une mort
prsente n'et pas mme t une excuse pour lui. Il parat que ce
lgislateur parvint en effet  dtruire dans le plus grand nombre de ses
lves jusqu'au dernier reste de ce sentiment si profond et si naturel,
qui nous fait redouter notre destruction: rien ne le prouve mieux qu'un
trait de leur histoire qui mrite d'avoir place ici par sa singularit.

Quelques-uns d'entre eux, ayant fait une irruption dans les tats d'un
puissant seigneur norvgien, nomm _Haquin_, furent vaincus, malgr
l'opinitret de leur rsistance; et les plus distingus, ayant t
faits prisonniers, les vainqueurs les condamnrent  mort, conformment
 l'usage du temps; cette nouvelle au lieu de les affliger, fut pour eux
un sujet de joie; le premier se contenta de dire, sans changer de
visage, et sans donner le moindre signe d'effroi: _Pourquoi ne
m'arriverait-il pas la mme chose qu' mon pre? il est mort, et je
mourrai_. Un guerrier, nomm _Torchill_, qui leur tranchait la tte,
ayant demand au second ce qu'il pensait, il rpondit qu'il se souvenait
trop bien des lois de _Julin_, pour prononcer quelque parole qui marqut
la peur. A la mme question, le troisime rpondit qu'il se rjouissait
de mourir avec sa gloire, et qu'il la prfrait  une vie infme comme
celle de _Torchill_. Le quatrime fit une rponse plus longue et plus
singulire: Je souffre, _dit-il_, la mort de bon coeur, et cette
heure m'est agrable; je te prie seulement, _ajouta-t-il en s'adressant
 Torchill_, de me trancher la tte le plus prestement qu'il sera
possible, car c'est une question que nous avons souvent agite 
_Julin_, de savoir si l'on conserve quelque sentiment aprs avoir t
dcapit; c'est pourquoi je vais prendre ce couteau d'une main, et si,
aprs avoir t dcapit, je le porte contre toi, ce sera une marque que
je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le laisse tomber, ce
sera une preuve du contraire; hte-toi de dcider cette question.
_Torchill_, ajoute l'historien, se hta de lui trancher la tte, et le
couteau tomba[18]. Le cinquime montra la mme tranquillit, et mourut
en raillant ses ennemis. Le sixime recommanda  _Torchill_ de le
frapper au visage: Je me tiendrai, _dit-il_, immobile, tu observeras si
je ferme seulement les yeux; car nous sommes habitus  _Jomsbourg_  ne
pas remuer, mme quand on nous donne le coup de la mort; nous nous
sommes exercs  cela les uns les autres. Il mourut en tenant sa
promesse, et en prsence de tous les spectateurs. Le septime tait, dit
l'historien, un jeune homme d'une grande beaut, et  la fleur de l'ge;
sa longue chevelure blonde semblait de soie, et flottait en boucls sur
ses paules: _Torchill_ lui ayant demand s'il redoutait la mort: Je la
reois volontiers, _dit-il_, puisque j'ai rempli le plus grand devoir de
la vie, et que j'ai vu mourir tous ceux  qui je ne puis survivre; je te
prie seulement qu'aucun esclave ne touche mes cheveux, et que mon sang
ne les salisse point.

Ce trait vous prouve quelle est l puissance des prceptes de
l'ducation, dans un genre mme aussi contraire  la nature; et il peut
en mme temps prouver l'abus qu'il serait possible de faire de
l'histoire, puisqu'un tel exemple, il y a plusieurs mois[19], n'eut pas
manqu de servir  autoriser le fanatisme; et tel est le danger qu'en
effet je trouve  l'histoire, d'offrir presque ternellement des scnes
de folie, de vice et de crime, et par consquent des modles et des
encouragements aux carts les plus monstrueux.

En vain dira-t-on que les maux qui en rsultent suffisent pour en
dtourner. Il est en morale une vrit profonde  laquelle on ne fait
point assez d'attention; c'est que _le spectacle du dsordre et du vice
laisse toujours de dangereuses impressions; qu'il sert moins  en
dtourner, qu' y accoutumer par la vue_, et  y enhardir par l'excuse
que fournit l'exemple. C'est le mme mcanisme physique qui fait _qu'un
rcit obscne jette le trouble dans l'ame la plus chaste_, et que le
meilleur moyen de maintenir la vertu, c'est de ne pas lui prsenter les
images du vice[20].

Dans le genre dont je parle, je dirai volontiers que les meilleurs
ouvrages sont les moins mauvais, et que le parti le plus sage serait
d'attendre que les jeunes gens eussent dj un jugement  eux, et libre
de l'influence magistrale; pour les introduire  la lecture de
l'histoire; leur esprit neuf, mais non pas ignorant, n'en serait que
plus propre  saisir des points de vue nouveaux, et  ne point flchir
devant les prjugs qu'inspire une ducation routinire. Si j'avais 
tracer un plan d'tudes en ce genre, aprs avoir requis ces conditions,
voici la marche qui me paratrait la plus convenable.

D'abord, j'exigerais que mes lves eussent des notions prliminaires
dans les sciences exactes, telles que les mathmatiques, la physique,
l'tat du ciel et du globe terrestre, c'est--dire qu'ils eussent
l'esprit muni de moyens et de termes de comparaison, pour juger des
faits qui leur seraient raconts: j'ai dit l'tat du ciel et du globe
terrestre, parce que, sans quelques ides d'astronomie, l'on ne conoit
rien en gographie, et que sans un aperu de gographie, l'on ne sait o
placer les scnes de l'histoire, qui flottent dans l'esprit comme les
nuages dans l'air. Je ne trouverais point ncessaire que mes lves
eussent approfondi les dtails de ces deux sciences: l'histoire les leur
fournira; et je ne demanderais point qu'ils fussent exempts de prjugs,
soit en morale, soit en ides religieuses; il suffirait qu'ils ne
fussent entts de rien; qu'ils eussent l'esprit ouvert  l'observation;
et je ne doute pas que le spectacle vari de tous les contrastes de
l'histoire ne redresst leurs ides en les tendant. C'est pour ne
connatre que soi et les siens, qu'on est opinitre; c'est pour n'avoir
vu que son clocher, qu'on est intolrant, parce que l'opinitret et
l'intolrance ne sont que les fruits d'un gosme ignorant; et que quand
on a vu beaucoup d'hommes, quand on a compar beaucoup d'opinions, l'on
s'aperoit que chaque homme a son prix, que chaque opinion a ses
raisons, et l'on mousse les angles tranchants d'une vanit neuve pour
rouler doucement dans le torrent de la socit; ce fruit de sagesse et
d'utilit que l'on recueille des voyages, l'histoire le procure aussi;
car l'histoire est un voyage qui se fait avec cet agrment, que sans
pril ni fatigue, et sans changer de place, on parcourt l'univers des
temps et des lieux. Or, de mme qu'un voyageur ne commence pas par
s'aller placer en ballon dans les terres australes, ni dans les pays
inaccessibles et inconnus, pour prendre de l sa course vers la terre
habite; de mme, si j'en suis cru de mes lves en histoire, ils ne se
jetteront point d'abord dans la nuit de l'antiquit ni dans les sicles
incommensurables, pour de l tomber, sans savoir comment, dans des ges
contigus au ntre, qui n'ont aucune ressemblance avec les premiers: ils
viteront donc tous ces livres d'histoire qui d'un seul bond vous
transportent  l'origine du monde, qui vous en calculent l'poque comme
du jour d'hier, et qui vous dclarent que l il n'y a point  raisonner,
et que l il faut croire sans contester. Or, comme les contestations
sont une mauvaise chose, et que cependant le raisonnement est une
boussole que l'on ne peut quitter, il faut laisser ces habitants des
antipodes dans leur ple austral; et imitant les navigateurs prudents,
partir d'abord de chez nous, voguer terre  terre, et n'avancer qu'
mesure que le pays nous devient connu. Je serais donc d'avis que l'on
tudit d'abord l'histoire du pays o l'on est n, o l'on doit vivre,
et o l'on peut acqurir la preuve matrielle de faits, et voir les
objets de comparaison. Et cependant je ne prtendrais pas blmer une
mthode qui commencerait par un pays tranger, car cet aspect d'un ordre
de choses, de coutumes, de moeurs qui ne sont pas les ntres, a un
effet puissant pour rompre le cours de nos prjugs, et pour nous faire
voir nous-mmes sous un jour nouveau, qui produit en nous le
dsintressement et l'impartialit: l'unique condition que je tienne
pour indispensable, est que ce soit une histoire de temps et de pays
bien connus, et possible  vrifier. Que ce soit l'histoire d'Espagne,
d'Angleterre, de Turkie ou de Perse, tout est gal, avec cette seule
diffrence qu'il parat que jusqu'ici nos meilleures histoires ont t
faites sur des pays d'Europe, parce que ce sont eux que nous connaissons
le mieux. D'abords nos lves prendraient une ide gnrale d'un pays et
d'une nation donns, dans l'crivain le plus estim qui en a trait.
Par-l, ils acquerraient une premire chelle de temps,  laquelle tout
viendrait, et tout devrait se rapporter. S'ils voulaient approfondir les
dtails, ils auraient dja trouv dans ce premier ouvrage l'indication
des originaux, et ils pourraient les consulter et les compulser: ils le
devraient mme sur les articles o leur auteur aurait tmoign de
l'incertitude et de l'embarras. D'une premire nation, ou d'une premire
priode connues, ils passeraient  une voisine qui les aurait plus
intresss, qui aurait le plus de connexion avec des points ncessaires
 claircir ou  dvelopper. Ainsi de proche en proche, ils prendraient
une connaissance suffisante de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et du
Nouveau-Monde; car, suivant toujours mon principe de ne procder que du
connu  l'inconnu, et du voisin  l'loign, je ne voudrais pas qu'ils
remontassent dans les temps reculs, avant d'avoir une ide complte de
l'tat prsent; cette ide acquise, nous nous embarquerions pour
l'antiquit, mais avec prudence, et gagnant d'chelle en chelle, de
peur de nous perdre sur une mer prive de rivages et d'toiles arrivs
aux confins extrmes des temps historiques, et l trouvant quelques
poques certaines, nous nous y placerions comme sur des promontoires, et
nous tcherions d'apercevoir, dans l'ocan tnbreux de l'antiquit,
quelques-uns de ces point saillants, qui, tels que des les, surnagent
aux flots des vnements. Sans quitter terre, nous essayerions de
connatre par divers rapports, comme par des triangles, la distance de
quelques-uns; et elle deviendrait pour nous une base chronologique qui
servirait  mesurer la distance des autres. Tant que nous verrions de
tels points certains, et que nous pourrions en mesurer l'intervalle,
nous avancerions, le fil  la main; mais alors que nous ne verrions plus
que des brouillards et des nuages, et que les faiseurs de cosmogonies et
de mythologies viendraient pour nous conduire aux pays des prodiges et
des fes, nous retournerions sur nos pas; car ordinairement ces guides
imposent pour condition de mettre un bandeau sur les yeux, et alors on
ne sait o l'on va; de plus ils se disputent entre eux  qui vous aura,
et il faut viter les querelles: ce serait payer trop cher un peu de
science, que de l'acheter au prix de la paix. A la vrit, mes lves
reviendraient l'esprit plein de doutes sur la chronologie des Assyriens
et des gyptiens; ils ne seraient pas srs de savoir,  100 ans prs,
l'poque de la guerre de Troie, et seraient mme trs-ports  douter,
et de l'existence humaine de tous les demi-dieux, et du dluge de
Deucalion, et du vaisseau des Argonautes, et des 115 ans de rgne de
Fohi le Chinois, et de tous les prodiges indiens, chaldens, arabes,
plus ressemblants aux Mille et une Nuits qu' l'histoire; mais pour se
consoler, ils auraient acquis des ides saines sur une priode
d'environ 3,000 ans, qui est tout ce que nous connaissons de
vritablement historique; et en compulsant leurs notes et tous les
extraits de lecture qu'ils auraient soigneusement faits, ils auraient
acquis les moyens de retirer de l'histoire toute l'unit dont elle est
susceptible.

Je sens que l'on me dira qu'un tel plan d'tudes exige des annes pour
son excution, et qu'il est capable d'absorber le temps et les facults
d'un individu; que par consquent il ne peut convenir qu' un petit
nombre d'hommes, qui soit par leurs moyens personnels, soit par ceux que
leur fournirait la socit, pourraient y consacrer tout leur temps et
toutes leurs facults. Je conviens de la vrit de cette observation, et
j'en conviens d'autant plus aisment qu'elle est mon propre rsultat.
Plus je considre la nature de l'histoire, moins je la trouve propre 
devenir le sujet d'tudes vulgaires et rpandues dans toutes les
classes. Je conois comment et pourquoi tous les citoyens doivent tre
instruits dans l'art de lire, d'crire, de compter, de dessiner; comment
et pourquoi l'on doit leur donner des notions des mathmatiques, qui
calculent les corps; de la gomtrie, qui les mesure; de la physique,
qui rend sensibles leurs qualits; de la mdecine lmentaire, qui nous
apprend  conduire notre propre machine,  maintenir notre sant; de la
gographie mme, qui nous fait connatre le coin de l'univers o nous
sommes placs, o il nous faut vivre. Dans toutes ces notions, je vois
bien des besoins usuels, pratiques, communs  tous les temps de la vie,
 tous les instants du jour,  tous les tats de la socit; j'y vois
des objets d'autant plus utiles, que sans cesse prsents  l'homme, sans
cesse agissants sur lui, il ne peut ni se soustraire  leurs lois par sa
volont, ni luder leur puissance par des raisonnements et par des
sophismes: le fait est l; il est sous son doigt, il le touche, il ne
peut le nier; mais dans l'histoire, dans ce tableau fantastique de faits
vanouis dont il ne reste que l'ombre, quelle est la ncessit de
connatre ces formes fugaces, qui ont pri, qui ne renatront plus?
Qu'importe au laboureur,  l'artisan, au marchand, au ngociant, qu'il
ait exist un Alexandre, un Attila, un Tamerlan, un empire d'Assyrie, un
royaume de Bactriane, une rpublique de Carthage, de Sparte ou de Rome?
Qu'ont de commun ces fantmes avec son existence? qu'ajoutent-ils de
ncessaire  sa conduite, d'utile  son bonheur? En serait-il moins
sain, moins content, pour ignorer qu'il ait vcu de grands philosophes,
mme de grands lgislateurs, appels Pythagore, Socrate, Zoroastre,
Confucius, Mahomet? Les hommes sont passs, les maximes restent, et ce
sont les maximes qui importent et qu'il faut juger, sans gard au moule
qui les produisit, et que sans doute pour nous instruire la nature
elle-mme a bris: elle n'a pas bris les modles; et si la maxime
intresse l'existence relle, il faut la confronter aux faits naturels;
leur identit ou leur dissonance dcidera de l'erreur ou de la vrit.
Mais, je le rpte, je ne conois point la ncessit de connatre tant
de faits qui ne sont plus, et j'aperois plus d'un inconvnient  en
faire le sujet d'une occupation gnrale et classique; c'en est un que
d'y employer un temps, et d'y consumer une attention qui seraient bien
plus utilement appliqus  des sciences exactes et de premier besoin;
c'en est un autre que cette difficult de constater la vrit et la
certitude des faits, difficult qui ouvre la porte aux dbats, aux
chicanes d'argumentation; qui,  la dmonstration palpable des sens,
substitue des sentiments vagues de conscience intime et de persuasion;
raisons de ceux qui ne raisonnent point, et qui, s'appliquant  l'erreur
comme  la vrit, ne sont que l'expression de l'amour-propre, toujours
prt  s'exasprer par la moindre contradiction, et  engendrer l'esprit
de parti, l'enthousiasme et le fanatisme. C'est encore un inconvnient
de l'histoire de ne tre utile que par des rsultats dont les lments
sont si compliqus, si mobiles, si capables d'induire en erreur, que
l'on n'a presque jamais une certitude complte de s'en trouver exempt.
Aussi persist-je  regarder l'histoire, non point comme une science,
parce que ce nom ne me parat applicable qu' des connaissances
dmontrables, telles que celles des mathmatiques, de la physique, de la
gographie, mais comme un art systmatique de calculs qui ne sont que
probables, tel qu'est l'art de la mdecine: or, quoiqu'il soit vrai que
dans le corps humain les lments aient des proprits fixes, et que
leurs combinaisons aient un jeu dtermin et constant, cependant, parce
que ces combinaisons sont nombreuses et variables, qu'elles ne se
manifestent aux sens que par leurs effets, il en rsulte pour l'art de
gurir un tat vague et conjectural, qui forme sa difficult, et l'lve
au-dessus de la sphre de nos connaissances vulgaires. De mme en
histoire, quoiqu'il soit certain que des faits ont produit de tels
vnements et de telles consquences, cependant, comme l'tat positif de
ces faits, comme leurs rapports et leurs ractions ne sont pas
dtermins ou connus, il en rsulte une possibilit d'erreur; qui rend
leurs applications, leur comparaison  d'autres faits une opration
dlicate, qui exige des esprits trs-exercs dans ce genre d'tude, et
dous d'une grande finesse de tact. Il est vrai que dans cette dernire
considration, je dsigne particulirement l'utilit politique de
l'histoire, et j'avoue qu' mes yeux cette utilit est son propre et
unique but; la morale individuelle, le perfectionnement des sciences et
des arts ne me paraissent que des pisodes et des accessoires; l'objet
principal, l'art fondamental, c'est l'application de l'histoire au
gouvernement,  la lgislation,  toute l'conomie politique des
socits; de manire que j'appellerais volontiers l'histoire la _science
physiologique_ des gouvernements, parce qu'en effet elle apprend 
connatre, par la comparaison des tats passs, la marche des corps
politiques, futurs et prsents, les symptmes de leurs maladies, les
indications de leur sant, les pronostics de leurs agitations et de
leurs crises, enfin les remdes que l'on y peut apporter. Sans doute ce
fut pour avoir senti sa difficult sous ce point de vue immense, que
chez les anciens l'tude de l'histoire tait particulirement affecte
aux hommes qui se destinaient aux affaires publiques; que chez eux,
comme chez les modernes, les meilleurs historiens furent, ce que l'on
appelle, des hommes d'tat; et que dans un empire clbre pour plus d'un
genre d'institutions sages,  la Chine, l'on a, depuis des sicles,
form un collge spcial d'historiens. Les Chinois ont pens, non sans
raison, que le soin de recueillir et de transmettre les faits qui
constituent la vie d'un gouvernement et d'une nation, ne devait point
tre abandonn au hasard ni aux caprices des particuliers; ils ont senti
qu'crire l'histoire tait une magistrature qui pouvait exercer la plus
grande influence sur la conduite des nations et de leurs gouvernements;
en consquence, ils ont voulu que des hommes, choisis pour leurs
lumires et pour leurs vertus, fussent chargs de recueillir les
vnements de chaque rgne, et d'en jeter les notes, sans se
communiquer, dans des botes scelles, qui ne sont ouvertes qu' la mort
du prince ou de sa dynastie. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir
cette institution; il me suffit d'indiquer combien elle appuie l'ide
leve que je me fais de l'histoire. Je viens  l'art de la composer.

Deux crivains distingus ont trait spcialement de la manire d'crire
l'histoire: le premier, Lucien, n  Samosate, sous le rgne de Trajan,
a divis son trait en critique et en prceptes; dans l'a premire
partie, il persifle, avec cette gaiet piquante qui lui est propre, le
mauvais got d'un essaim d'historiens que la guerre de Marc-Aurle
contre les Parthes fit subitement clore, dit-il, et vit prir _comme un
essaim de papillons aprs un orage_. Parmi les dfauts qu'il leur
reproche, l'on remarque surtout l'ampoulure du style, l'affectation des
grands mots, la surcharge des pithtes, et, par une suite naturelle de
ce dfaut de got, la chute dans l'excs contraire, l'emploi
d'expressions triviales, les dtails bas et dgotants, le mensonge
hardi, la lche flatterie; de manire que l'pidmie dont furent
attaqus sur la fin du second sicle les crivains romains, eut les
mmes symptmes que celles dont l'Europe moderne a montr des exemples
presque chez chaque peuple.

Dans la seconde partie, Lucien expose les qualits et les devoirs d'un
bon historien. Il veut qu'il soit dou de sagacit; qu'il ait le
sentiment des convenances; qu'il sache penser et rendre ses penses;
qu'il soit vers dans les affaires politiques et militaires; qu'il soit
libre de crainte et d'ambition, inaccessible  la sduction ou  la
menace; qu'il dise la vrit sans faiblesse et sans amertume; qu'il soit
juste sans duret, censeur sans cret et sans calomnie; qu'il n'ait ni
esprit de parti, ni mme esprit national; je le veux, dit-il, citoyen du
monde, sans matre, sans loi, sans gard pour l'opinion de son temps, et
n'crivant que pour l'estime des hommes senss, et pour le suffrage de
la postrit.

Quant au style, Lucien recommande qu'il soit facile, pur, clair,
proportionn au sujet; habituellement simple comme narratif, quelquefois
noble, agrandi, presque potique, comme les scnes qu'il peint; rarement
oratoire, jamais dclamateur. Que les rflexions soient courtes; que l'a
matire soit bien distribue, les tmoignages bien scruts, bien pess,
pour distinguer le bon du mauvais aloi; en un mot, que l'esprit de
l'historien, dit-il, soit une glace fidle o soient rflchis, sans
altration, les faits; s'il rapporte un fait merveilleux, qu'il l'expose
nment, sans affirmer ni nier, pour ne point se rendre responsable;
qu'en un mot, il n'ait pour but que la vrit; pour mobile que le dsir
d'tre utile; pour rcompense que l'estime, toute strile qu'elle puisse
tre, des gens de bien et de la postrit; tel est le prcis des 94
pages du trait de Lucien, traduit par Massieu.

Le second crivain, Mably, a donn  son ouvrage la forme du dialogue,
et l'a divis en deux entretiens. On est d'abord assez surpris de voir
trois interlocuteurs grecs parler de la guerre des insurgents contre les
Anglais; Lucien et raill ce mlange, mais le svre Mably n'entend pas
raillerie. Dans le premier entretien, il parle des diffrents genres
d'histoire, et d'abord des histoires universelles, et de leurs tudes
prliminaires. Dans le second, il traite des histoires particulires, de
leur objet, et de quelques observations communes  tous les genres.

En ouvrant le premier, l'on trouve pour prcepte qu'il faut tre n
historien; l'on est tonn d'une semblable phrase dans le frre de
Condillac; mais Condillac, aimable et doux, analysait; Mably, roide et
pre, jugeait et tranchait. Il veut ensuite, avec plus de raison, que
ses disciples aient tudi la politique, dont il distingue deux espces:
l'une fonde sur les lois que la nature a tablies, pour procurer aux
hommes le bonheur, c'est--dire celle qui est le vritable droit
naturel; l'autre, ouvrage des hommes, droit variable et conventionnel,
produit des passions, de l'injustice, de la force, dont il ne rsulte
que de faux biens et de grands revers. La premire donnera  l'historien
des ides saines de la justice, des rapports des hommes, des moyens de
les rendre heureux; la seconde lui fera connatre la marche habituelle
des affaires humaines; il apprendra  calculer leurs mouvements, 
prvoir les effets, et  viter les revers dans ces prceptes et dans
quelques autres semblables, Mably est plus dvelopp, plus instructif
que Lucien; mais il est fcheux qu'il n'en ait imit ni l'ordre ni la
clart, ni surtout la gaiet. Tout son ouvrage respire une morosit
sombre et mcontente; aucun moderne ne trouve grace devant lui: il n'y a
de parfait que les anciens; il se passionne pour eux, et cependant il
prfre Grotius, dans son _Histoire des Pays-Bas_,  Tacite. Tacite,
dit-il, n'a tir aucune leon du rgne de Tibre: son pinceau est fort,
son instruction nulle;  sa manire de peindre la conduite des Romains
envers les peuples dits barbares, l'on a de justes raisons de douter de
sa philosophie. Mably ne voit, ne connat de beau, d'admirable, que
l'Histoire romaine de Tite-Live, qu'une juste critique a droit d'appeler
un roman; et comme il en a eu l'aperu, il voudrait en retrancher une
foule de morceaux qui le chagrinent. Il aime les harangues que les
acteurs de l'histoire n'ont jamais faites; il vante Bossuet pour avoir
prsent un grand tableau dramatique, et il maltraite Voltaire jusqu'
la grossiret, pour avoir dit que l'histoire n'tait qu'un roman
probable, bon seulement quand il peut devenir utile. L'on ne peut le
dissimuler, l'ouvrage de Mably, diffus et redondant, crit sans style,
sans mthode, n'est point digne de l'auteur des _Observations sur
l'Histoire de France_: il n'a point cette concision didactique qui
devait tre son principal mrite, et qui,  la vrit, manque aussi 
Lucien. Les cent quatre-vingts pages de Mably se rduiraient facilement
 vingt bonnes pages de prceptes: l'on gagnerait huit neuvimes de
temps, et l'on s'pargnerait tout le chagrin de sa bilieuse satire. Ne
lui en faisons cependant pas un crime, puisqu'elle faisait son tourment.
On ne nat pas historien, mais on nat gai ou morose, et malheureusement
la culture des lettres, la vie sdentaire, les tudes opinitres, les
travaux d'esprit, ne sont propres qu' paissir la bile, qu' obstruer
les entrailles, qu' troubler les fonctions de l'estomac, _siges
immuables de toute gaiet et de tout chagrin_. On blme les gens de
lettres, on devrait les plaindre: on leur reproche des passions, elles
font leur talent, et l'on en recueille les fruits: ils n'ont qu'un tort,
celui de s'occuper plus des autres, que d'eux-mmes; d'avoir jusqu' ce
jour trop nglig la connaissance physique de leur corps, de cette
machine anime par laquelle ils vivent; et d'avoir mconnu les lois de
la physiologie et de la dittique, sciences fondamentales de nos
affections. Cette tude conviendrait surtout aux crivains d'histoires
personnelles, et leur donnerait un genre d'utilit aussi important que
nouveau; car, si un observateur,  la fois moraliste et physiologiste,
tudiait les rapports qui existent entre les dispositions de son corps
et les situations de son esprit; s'il examinait avec soin,  quels
jours,  quelles heures il a de l'activit dans la pense, ou de la
langueur, de la chaleur dans le sentiment, ou de la roideur et de la
duret, de la verve ou de l'abattement, il s'apercevrait que ces phases
ordinairement priodiques de l'esprit, correspondent  des phases
galement priodiques du corps,  des digestions lentes ou faciles,
bonnes ou mauvaises,  des aliments doux ou cres, stimulants ou
calmants, dont certaines liqueurs en particulier, telles que le vin et
le caf, offrent des exemples frappants;  des transpirations arrtes
ou prcipites: il se convaincrait, en un mot, que _le jeu bien ou mal
rgl de la machine corporelle_ est le puissant rgulateur du jeu de
l'organe pensant; que, par consquent, ce qu'on appelle vice d'esprit ou
de caractre, n'est bien souvent que vice de temprament ou de
fonctions, qui, pour tre corrig, n'aurait besoin que d'un bon rgime;
et il rsulterait d'un tel travail, bien fait et bien prsent, cette
utilit, que, nous montrant dans des habitudes physiques la cause de
bien des vices et de bien des vertus, il nous fournirait des rgles
prcieuses de conduite, applicables selon les tempraments, et qu'il
nous porterait  un esprit d'indulgence, qui, dans ces hommes que l'on
appelle acaritres et intolrants, ne nous ferait voir ordinairement que
des hommes malades ou mal constitus, qu'il faut envoyer aux eaux
minrales.




SIXIME SANCE.

     Continuation du mme sujet.--Distinction de quatre mthodes de
     composer l'histoire: 1 par ordre de temps (les annales et
     chroniques); 2 par ordre dramatique ou systmatique; 3 par ordre
     de matires; 4 par ordre analytique, ou
     philosophique.--Dveloppement de ces diverses mthodes; supriorit
     de la dernire: ses rapports avec la politique et la
     lgislation.--Elle n'admet que des faits constats, et ne peut
     convenir qu'aux temps modernes.--Les temps anciens ne seront jamais
     que probables: ncessit d'en refaire l'histoire sous ce
     rapport.--Plan d'une socit littraire pour recueillir dans toute
     l'Europe les monuments anciens.--Combien de prjugs seraient
     dtruits, si l'on connaissait leur origine--Influence des livres
     historiques sur la conduite des gouvernements, sur le sort des
     peuples.--Effet des livres juifs sur l'Europe.--Effet des livres
     grecs et romains introduits dans l'ducation.--Conclusion.


Lucien a trait des qualits ncessaires  l'historien, et du style
convenable  l'histoire; Mably a ajout des observations sur les
connaissances accessoires et prparatoires qu'exige ce genre de
composition, et il les a presque rduites au droit des gens, soit
naturel, soit factice et conventionnel, dont il faisait son tude
favorite et spciale. Le sujet ne me paraissant pas  beaucoup prs
puis, je vais joindre aux prceptes de ces deux auteurs, quelques
aperus sur l'art de recueillir et de prsenter les faits de l'histoire.

Je conois quatre manires diffrentes de traiter et de composer
l'histoire: la premire, par ordre de temps, que j'appelle mthode
didactique ou annaliste; la seconde par liaison et corrlation de faits,
et que j'appelle mthode dramatique ou systmatique; la troisime par
ordre de matires; et la quatrime par l'exposition analytique de tout
le systme physique et moral d'un peuple: je l'appelle mthode
analytique et philosophique; je m'explique.

La premire mthode par ordre de temps, consiste  rassembler et 
classer les vnements selon leurs dates, en ne mlant  un narr pur et
simple que peu ou point de rflexions. Ceux qui appellent _naturel_ tout
ce qui est brut et sans art, pourront donner ce nom  cette mthode;
mais ceux qui, dans toute production, voient toujours la main de la
nature, avec la seule diffrence du plus ou du moins de combinaison,
ceux-l diront que cette mthode est la plus simple, la moins
complique, exigeant le moins de soins de composition; aussi parat-elle
tre la premire usite chez toutes les nations, sous le nom d'annales
et de chroniques: et cependant, sous cette forme modeste, elle s'est
quelquefois leve  un assez haut degr de mrite, lorsque les
crivains on su, comme Tacite dans ses Annales, et comme Thucydides dans
sa Guerre du Ploponse, choisir des faits intressants, et joindre  la
correction du tableau les couleurs brillantes et fermes de l'expression:
si, au contraire, les crivains admettant des faits sans critique, les
entassent ple-mle et sans got, s'ils les rduisent  des vnements
sommaires et striles, de rgnes, de princes, de morts, de guerres, de
combats, de pestes, de famines, comme l'ont fait presque tous les
historiens de l'Asie ancienne et moderne, et ceux du bas et moyen ge de
l'Europe, il faut convenir qu'alors ce genre de composition, priv
d'instruction et de vie, a toute la fadeur, et comporte l'ide de mpris
qu'on attache vulgairement au nom de chroniques. Ce n'est plus qu'un
canevas grossier  qui manque toute sa broderie; et dans tous les cas,
mme lorsque les matriaux sont bien choisis et complets, ce travail
n'est que le premier pas  tous les autres genres d'histoire, dont il
est seulement le portefeuille et le magasin.

La seconde mthode, celle que j'appelle dramatique ou systmatique,
consiste  faire entrer, dans un cours de narration prdominant et
fondamental, toutes les narrations accessoires, tous les vnements
latraux qui viennent se lier et se confondre au principal vnement.
Nous avons un exemple caractris de cette mthode dans l'Histoire
d'Hrodote, qui, ayant pris pour base de son texte la guerre des Perses
contre les Grecs, en a tellement compass les incidents, que, remontant
d'abord  l'origine des deux peuples acteurs principaux, il suit la
formation gradue de leur puissance dans tous les rameaux qui vinrent
s'y confondre, comme un gographe suit et reprend  leur origine tous
les cours d'eau qui se rendent dans un torrent principal. Par une srie
habile d'incidents, Hrodote fait connatre  son lecteur les Lydiens,
les Mdes, les Babyloniens soumis par Cyrus au joug des montagnards
perses; puis les gyptiens conquis par Cambyses, puis les Scythes
attaqus par Darius, puis les Indiens; et  l'occasion des Indiens, il
jette un coup d'oeil gnral sur les extrmits du monde connu de son
temps; enfin il revient  son objet dominant, qu'il termine par
l'vnement capital, la glorieuse victoire des petits peuples grecs,
combattant  Salamine et aux Thermopyles contre l'immense cohue de
Xercs. Dans cette mthode de composition, tout est  la disposition de
l'auteur; tout dpend de son art et de son talent  lier,  suspendre, 
combiner ses sujets,  en faire un tout correspondant en toutes ses
parties: c'est ce que je dsigne par le terme de _systmatique_; et si
l'historien borne sa course  un vnement qui est la solution de tout
ce qui a prcd et qui en termine la srie, l'accroissement graduel
d'intrt que ses pisodes et ses suspensions ont su mnager, donne
rellement  son sujet le caractre dramatique. C'est minemment le
genre des histoires de conjurations, o tout aboutit  un noeud final
et rsolutif. Ces avantages divers et varis de libert dans la marche,
de hardiesse dans l'excution, d'agrment dans les dtails, d'attrait de
curiosit dans les rsultats, paraissent avoir mrit la prfrence 
cette mthode auprs de la plupart des crivains, surtout les modernes;
il est fcheux que par compensation elle ait l'inconvnient d'tre
sujette  erreur, en laissant trop de carrire aux hypothses et 
l'imagination. Nous en avons des exemples brillants dans les rvolutions
de Portugal, de Sude et de Rome, par Vertot, et dans un nombre infini
d'autres histoires moins bien crites.

La troisime mthode, celle par ordre de matires, consiste  suivre un
sujet quelconque d'art, de science, depuis son origine ou depuis une
poque donne, pour le considrer sans distraction dans sa marche et
dans ses progrs. Tel a voulu tre l'ouvrage de Goguet, intitul: _De
l'origine des lois, des arts et des sciences_; le choix du sujet ne
pouvait pas tre plus philosophique; malheureusement la manire de le
traiter ne pouvait pas l'tre moins. Avant d'tablir l'origine des lois,
des arts, des sciences et de toute socit au dluge de No, racont par
la Gense, il et fallu bien examiner si, par cette base mme, on ne
renversait pas tout l'difice de l'histoire: si, en admettant des faits
primitifs, contraires  toute probabilit,  toute physique et  la
concordance des meilleurs monuments de l'antiquit, l'on ne s'tait pas
la facult d'invoquer ces mmes rgles de physique et de probabilit,
qui constituent l'art de la critique et de l'analyse; il et fallu
constater que la Gense n'est pas une compilation de main inconnue,
faite au retour de la captivit, o l'on a ml aux chroniques
nationales une cosmogonie purement chaldenne, dont Brose cite
l'quivalent; une vritable mythologie de la nature de celles de toutes
les nations, o des faits astronomiques dfigurs sont pris pour des
faits politiques ou physiques, et o la prtendue histoire de la terre
n'est que l'histoire du calendrier. Cela mme et-il t prouv, il
serait encore ridicule de prendre pour texte la priode hbraque depuis
le dluge jusqu' Jacob, et de n'user, pour la remplir, que de faits
gyptiens, syriens, chaldens, grecs, indiens et chinois, qui, s'ils
taient bien analyss et compars, prouveraient que les bois sacrs, que
les hauts lieux plants de chnes  Mambr, que les sacrifices humains
dont Isaac faillit d'tre victime, que les petites idoles des femmes de
Jacob, taient autant d'usages du culte drudique et tartare, ds lors
rpandu des colonnes d'Hercule jusqu' la Srique, culte qui n'est que
le systme du _buddisme_, ancien ou moderne _lamisme_, dont le sige
tait ds lors au Thibet, chez ces Brachmanes rputs de toute
l'antiquit les pres de la thologie asiatique. Avec plus de critique
et plus de profondeur, un ouvrage du genre qui nous occupe, a trait de
ces antiquits; je parle de l'_Astronomie ancienne_, par Bailly, dont
les talents et la vertu ont reu de la rvolution un salaire qui ne sera
pas une des moindres taches de cette sanglante poque. Je citerai encore
comme histoires par ordre de matires propres  servir de modle,
l'Histoire d'Angleterre, par le docteur Henry; les Recherches de
Robertson sur le commerce de l'Inde; l'Histoire des finances de France,
par Forbonnais; l'Histoire du fatalisme, par Pluquet, qui, avec son
Dictionnaire des hrsies, a prpar le plus beau sujet d'une autre
histoire de mme genre, l'Histoire du _fanatisme_. De tous les sujets
que l'on peut traiter, il n'en est point qui runisse plus minemment le
caractre historique  celui de la philosophie, puisque, dans ses causes
et dans ses effets, le fanatisme embrasse d'une part la thorie des
sensations, des jugements, de la certitude, de la persuasion commune 
l'erreur comme  la vrit; de cette double disposition de l'esprit,
qui, tantt passif et crdule, reoit le joug en esclave, et tantt
actif et convertisseur, impose le joug en tyran; et que d'autre part il
offre  considrer chez toutes les nations les symptmes effrayants
d'une maladie de l'esprit, qui, s'appliquant tantt aux opinions, tantt
aux personnes, et prenant tour  tour des noms _religieux_, _politiques_
et _moraux_, est toujours la mme dans sa nature comme dans ses
rsultats, qui sont, _la fureur des discordes civiles, le carnage des
guerres intestines ou trangres, la dissolution de l'ordre social par
l'esprit de faction, et le renversement des empires par le dlire de
l'ignorance et de la prsomption_.

La quatrime mthode que j'appelle analytique ou philosophique, est la
mme que la prcdente, quant  la manire de procder; mais elle en
diffre, en ce qu'au lieu de traiter un sujet d'art, de science ou de
passion, etc., elle embrasse un corps politique dans toutes ses parties;
c'est--dire que, s'attachant  un peuple,  une nation, considrs
comme individus identiques, elle les suit pas  pas dans toute la dure
de leur existence physique et morale, avec cette circonstance
caractristique, que d'abord elle pose en ordre tous les faits de cette
existence, pour chercher ensuite  dduire de leur action rciproque les
causes et les effets de l'origine, des progrs et de la dcadence de ce
genre de combinaison morale, que l'on appelle corps politique et
gouvernement: c'est en quelque sorte l'histoire biographique d'un
peuple, et l'tude physiologique des lois d'accroissement et de
dcroissement de son corps social. Je ne puis citer aucun modle de mon
ide, parce que je ne connais aucun ouvrage qui ait t fait et dirig
sur le plan que je conois: c'est un genre neuf dont moi-mme je n'ai
acquis l'ide bien complte, que depuis quelques annes. Oblig de
chercher une mthode pour rdiger mon voyage en Syrie, je fus conduit,
comme par instinct,  tablir d'abord l'tat physique du pays,  faire
connatre ces circonstances de sol et de climat si diffrents du ntre,
sans lesquels l'on ne pouvait bien entendre une foule d'usages, de
coutumes et de lois. Sur cette base, comme sur un canevas, vint se
ranger la population, dont j'eus  considrer les diverses espces, 
rappeler l'origine, et  suivre la distribution: cette distribution
amena l'tat politique considr dans la forme du gouvernement, dans
l'ordre d'administration, dans la source des lois, dans leurs
instruments et moyens d'excution. Arriv aux articles des moeurs, du
caractre, des opinions religieuses et civiles, je m'aperus que sur un
mme sol, il existait tantt des contrastes de secte  secte et de race
 race, et tantt des points de ressemblance communs. Le problme se
compliquait, et plus je le sondai, plus j'en aperus l'tendue et la
profondeur. L'autorit de Montesquieu vint se montrer pour le rsoudre
par une rgle gnrale de climat, qui associait constamment la chaleur,
la mollesse et la servilit d'une part; et de l'autre, le froid,
l'nergie et la libert; mais l'autorit de Montesquieu fut contrarie
par une foule de faits passs, et par des faits existants qui
m'offraient sous un mme ciel, dans un espace de moins de quatre degrs,
trois caractres entirement opposs. Je rsistai donc  l'empire d'un
grand nom, et j'y pus rsister d'autant mieux, que dja je trouvais
Buffon visiblement en erreur sur les prtendus puisements du sol  qui
je voyais toute la fertilit qu'il a jamais pu avoir;  l'gard de
Montesquieu, il me devint vident par le vague de ses expressions, qu'il
n'avait fait qu'adopter, et mme qu'altrer une opinion que des
philosophes anciens, et particulirement Hippocrate, avaient nonce
dans un sens beaucoup plus prcis et plus vrai. Je connaissais le
clbre trait de cet observateur sur _les airs, les lieux et les eaux_.
J'avais constat la justesse de ses assertions  l'gard de l'influence
qu'exercent ces trois lments sur la constitution et le temprament. Je
m'tais aperu qu'une quantit d'habitudes physiques et morales des
peuples que j'tudiais, taient calques sur l'tat d'un sol aride ou
marcageux, plane ou montueux, dsert ou fertile; sur la qualit, la
quantit de leurs aliments: je conus que toutes ces circonstances
entraient, comme autant de donnes, dans la solution du problme, et
depuis ce temps je n'ai cess de m'occuper de cette importante question:
Quelle influence exerce sur les moeurs et le caractre d'un peuple,
l'tat physique de son sol, considr dans toutes les circonstances de
froid ou de chaud, de sec ou d'humide, de plaine ou de montagne, de
fertile ou de strile, et dans la qualit de ses productions. Si c'est
l ce que Montesquieu a entendu par climat, il aurait d le dire, et
alors il n'existerait plus de dbats; car chaque jour de nouveaux faits
s'accumulent pour dmontrer que ce sont ces circonstances qui modifient
d'une manire puissante et varie la constitution physique et morale des
nations; qui font que sans gard aux zones et aux latitudes, tantt des
peuples loigns se ressemblent, et tantt des peuples voisins sont
contrastants; que dans leurs migrations, des peuples conservent
long-temps des habitudes discordantes avec leur nouveau sjour, parce
que ces habitudes agissent d'aprs un mcanisme d'organisation
persistant, qui font enfin que dans un mme corps de nation, et sous un
mme climat, le temprament et les moeurs se modifient selon le genre
des habitudes, des exercices, du rgime et des aliments; d'o il suit
que la connaissance de ces lois physiques devient un lment ncessaire
de la science de gouverner, d'organiser un corps social, de le
constituer en rapport avec le mouvement de la nature, c'est--dire que
la lgislation politique n'est autre chose que l'application des lois de
la nature; que les lois factices et conventionnelles ne doivent tre
que l'expression des lois physiques et naturelles, et non l'expression
d'une volont capricieuse d'individu, de corps, ou de nation; volont
qui, tendue mme  l'universalit du genre humain, peut tre en erreur:
or, comme dans ce genre de recherches et dans cette science pour ainsi
dire naissante, il importe surtout de n'admettre rien de systmatique,
je vais exposer la marche qui me semble la plus propre  conduire  des
rsultats de vrit.

Prenant un peuple et un pays dtermins, il faut d'abord dcrire son
climat, et, par climat, j'entends l'tat du ciel sous lequel il vit, sa
latitude, sa temprature, selon les saisons; le systme annuel des
vents, les qualits humides ou sches, froides ou chaudes de chaque
rumb; la dure et les retours priodiques ou irrguliers; la quantit
d'eau qui tombe par an; les mtores, les orages, les brouillards et les
ouragans; ensuite, passant  la constitution physique du sol, il faut
faire connatre l'aspect et la configuration du terrain, le calculer en
surfaces planes ou montueuses, boises ou dcouvertes, sches ou
aqueuses, soit marais, soit rivires et lacs; dterminer l'lvation
gnrale, et les niveaux partiels au-dessus du niveau de la mer, ainsi
que les pentes des grandes masses de terre vers les diverses rgions du
ciel; puis examiner la nature des diverses bandes et couches du terrain,
sa qualit argileuse ou calcaire, sablonneuse, rocailleuse, luteuse ou
vgtale; ses bancs de pierres schisteuses, ses granits, ses marbres,
ses mines, ses salines, ses volcans, ses eaux, ses productions vgtales
de toute espce, arbres, plantes, grains, fruits; ses animaux volatiles,
quadrupdes, poissons et reptiles; enfin, tout ce qui compose l'tat
physique du pays. Ce premier canevas tabli, on arrive  considrer
l'espce humaine, le temprament gnral des habitants, puis les
modifications locales, l'espce et la quantit des aliments, les
qualits physiques et morales les plus saillantes; alors, embrassant la
masse de la population sous le rapport politique on considre sa
distribution en habitants des campagnes et habitants des villes, en
laboureurs, artisans, marchands, militaires et agents du gouvernement:
l'on dtaille chacune de ces parties sous le double aspect, et de l'art
en lui-mme, et de la condition des hommes qui l'exercent. Enfin, l'on
dveloppe le systme gnral du gouvernement, la nature et la gestion du
pouvoir dans les diverses branches de la confection des lois, de leur
excution, d'administration de police, de justice, d'instruction
publique, de balance de revenus et de dpenses, de relations
extrieures, d'tat militaire sur terre et sur mer, de balance de
commerce, et tout ce qui s'ensuit.

D'un tel tableau de faits bien positifs et bien constats,
rsulteraient d'abord toutes les donnes ncessaires  bien connatre la
constitution morale et politique d'une nation. Et alors ce jeu d'action
et de raction de toutes ses parties les unes sur les autres,
deviendrait le sujet non quivoque des rflexions et des combinaisons
les plus utiles  la thorie de l'art profond de gouverner et de faire
des lois.

De tels tableaux seraient surtout instructifs, s'ils taient dresss sur
des peuples et des pays divers et dissemblants, parce que les contrastes
mme dans les rsultats feraient mieux ressortir la puissance des faits
physiques agissants comme causes; il ne resterait plus qu'une opration,
celle de comparer ces tableaux d'un mme peuple, d'une mme nation 
diverses poques, pour connatre l'action successive, et l'ordre
gnalogique qu'ont suivi les faits, tant moraux que physiques, pour en
dduire les lois de combinaison et les rgles de probabilits
raisonnables; et, en effet, quand on tudie dans cette intention ce que
nous avons dja d'histoires anciennes et modernes, l'on s'aperoit qu'il
existe dans la marche, et, si j'ose dire, dans la vie des corps
politiques, un mcanisme qui indique l'existence des lois plus gnrales
et plus constantes qu'on me le croit vulgairement. Ce n'est pas que
cette pense n'ait dj t exprime par la comparaison que l'on a faite
de cette vie des corps politiques  la vie des individus, en prtendant
trouver les phases de la jeunesse, de la maturit et de la vieillesse
dans les priodes d'accroissement de splendeur et de dcadence des
empires; mais cette comparaison, vicieuse  tous gards, a jet dans une
erreur d'autant plus fcheuse, qu'elle a fait considrer comme une
ncessit naturelle, la destruction des corps politiques, de quelque
manire qu'ils fussent organiss; tandis que cette destruction n'est que
l'effet d'_un vice radical des lgislations_, qui, toutes jusqu' ce
jour, n'ont t dresses que dans l'une de ces trois intentions, ou
d'_accrotre_, ou de _maintenir_, ou de _renverser_, c'est--dire
qu'elles n'ont embrass que l'une des trois priodes, dont se compose
l'existence de toute chose; et ce serait une science galement neuve et
importante, que de dterminer les phnomnes concomitants de chacune de
ces trois priodes, afin d'en tirer une thorie gnrale de lgislation
qui embrasst tous les cas d'un corps politique dans ses diverses phases
de force et de plnitude, de faiblesse ou de vacuit, et qui trat tous
les genres de rgime convenables au regorgement ou au manque de
population. Voil quel doit tre le but de l'histoire. Mais il faut
avouer que ce but ne se peut bien remplir qu' l'gard des peuples
existants, et des temps modernes, chez qui tous les faits analogues
peuvent se recueillir; ceci m'a fait plus d'une fois penser que des
voyages entrepris et excuts sous ce point de vue, seraient les
meilleurs matriaux d'histoire que nous puissions dsirer, non-seulement
pour les temps prsents, mais encore pour les temps passs; car ils
serviraient  recueillir et  constater une foule de faits pars, qui
sont des monuments vivants de l'antiquit: et ces monuments sont
beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense; car, outre les dbris, les
ruines, les inscriptions, les mdailles, et souvent mme les manuscrits
que l'on dcouvre, l'on trouve encore les usages, les moeurs, les
rites, les religions, et surtout _les langues_, dont la construction
elle seule _est une histoire complte de chaque peuple_, et dont la
filiation et les analogies sont le fil d'Ariane dans le labyrinthe des
origines. L'on s'est trop press de faire des histoires universelles;
avant de vouloir lever de si vastes difices, il et fallu en avoir
prpar tous les dtails, avoir clairci chacune des parties dont ils
doivent se composer; il et fallu avoir une bonne histoire complte de
chaque peuple, ou du moins avoir rassembl et mis en ordre tout ce que
nous avons de fragments pour en tirer les inductions raisonnables. On ne
s'est occup que des Grecs et des Romains, en suivant servilement une
mthode troite et exclusive, qui rapporte tout au systme d'un petit
peuple d'Asie, inconnu dans l'antiquit, et au systme d'Hrodote, dont
les limites sont infiniment resserres; l'on n'a voulu voir que
l'gypte, la Grce, l'Italie, comme si l'univers tait dans ce petit
espace; et comme si l'histoire de ces petits peuples tait autre chose
qu'un faible et tardif rameau de l'histoire de toute l'espce. L'on n'a
os sortir de ce sentier que depuis moins de cent ans; et dja l'horizon
s'agrandit au point que la borne la plus recule de nos histoires
classiques se trouve n'tre que l'entre d'une carrire de temps
antrieurs, o s'excutent, dans la Haute-gypte, la chute d'un royaume
de Thbes qui prcda tous ceux de l'gypte; dans la Haute-Asie, la
chute de plusieurs tats bactriens, indiens, tibetains, dja vieillis
par le laps des sicles; et les migrations immenses de hordes scythes
qui, des sources du _Gange_ et du _Sanpou_, se portent aux les du
Danemarck et de la Grande-Bretagne; et des systmes religieux du
bramisme, du lamisme ou buddisme encore plus antique, et enfin tous les
vnements d'une priode qui nous montre l'ancien continent, depuis les
bouts de l'Espagne jusqu'aux confins de la Tartarie, couvert d'une mme
fort, et peupl d'une mme espce de sauvages nomades, sous les noms
divers de Celtes, de Germains, de Cimbres, de Scythes et de Massagtes.
Lorsque l'on s'enfonce dans ces profondeurs  la suite des crivains
anglais qui nous ont fait connatre les livres sacrs des Indiens, les
Vdas, les Pourans, les Chastrans; lorsque l'on tudie les antiquits du
Thibet et de la Tartarie, avec Gorgi, Pallas, Stralhemberg, et celles
de la Germanie et de la Scandinavie, avec Hornius, Elichman, Jablonski,
Marcow, Gebhard et Ihre, l'on se convainc que nous ne faisons que
d'ouvrir la mine de l'histoire ancienne, et qu'avant un sicle, toutes
nos compilations grco-romaines, toutes ces prtendues histoires
universelles de Rollin, de Bossuet, de Fleury, etc., seront des livres 
refaire, dont il ne restera pas mme les rflexions, puisque les faits
qui les basent sont faux ou altrs. En prvoyant cette rvolution, qui
dja s'effectue, j'ai quelquefois pens aux moyens qui seraient les plus
propres  la diriger; et je vais mettre mes ides,  cet gard, avec
d'autant plus de confiance, qu'un meilleur tableau de l'antiquit aurait
l'utilit morale de dsabuser de beaucoup de prjugs civils et
religieux, dont la _source n'est sacre que parce qu'elle est inconnue_;
et cette autre utilit politique de faire regarder les peuples comme
rellement frres, en leur produisant des titres de gnalogie qui
prouvent les poques et le degr de leur parent.

D'abord il est vident qu'un travail de ce genre ne peut tre excut
par un seul individu, et qu'il exige le concours d'une foule de
collaborateurs. Il faudrait une socit nombreuse, et qui, partage en
sections, suivt mthodiquement chaque branche d'un plan identique de
recherches. Les lments de cette socit existent  mes yeux dans les
diverses acadmies de l'Europe, qui, soit par elles-mmes, soit par
l'mulation qu'elles ont produite, ont t, quoi qu'on en puisse dire,
le grand mobile de toute instruction et de toute science. Chacune de ces
acadmies, considre comme une section de la grande socit
historico-philosophique, s'occuperait spcialement de l'histoire et des
monuments de son pays, comme l'ont fait des savants de Ptersbourg pour
la Russie et la Tartarie; comme le fait la socit anglaise de Calcutta
pour l'Inde, la Chine et le Thibet; comme l'a fait une socit de
savants allemands pour l'ancienne Germanie et la Sarmatie; et dja nous
devons  cette masse rcente de travaux, des ouvrages qui honoreront
auprs de la postrit, et les particuliers qui les ont excuts, et les
gouvernements qui les ont favoriss et encourags. Dans le plan que je
conois, les recherches se partageraient en sept principales sections:
la premire, sous le nom de celtique, s'occuperait de toutes les langues
et de toutes les nations qui, avec des caractres d'affinit de jour en
jour plus sentis, paraissent avoir occup la Gaule, la Grande-Bretagne,
l'Italie mme et toute l'Allemagne, jusqu'aux dserts de la Cimbrique et
de la Sarmatie;  cette branche s'attacheraient le bas-breton, le
gallois, le vieux germain, conserv dans l'allemand, le hollandais,
l'anglais, issus du gothique, dont les dialectes s'tendaient depuis la
Scandinavie jusqu' la Thrace, et au continent de la Grce. Des savants
de Sude et d'Allemagne ont rendu sensible, depuis 30 annes, que tous
les peuples aborignes de l'Europe et de la Grce n'taient qu'une race
identique de sauvages, ayant le mme genre de vie, chasseurs, pasteurs
et nomades, et usant d'un mme fonds de langage, vari seulement dans
ses accessoires et ses ramifications. Chaque jour il devient prouv de
plus en plus que les Gaulois ou Keltes, qui ne sont qu'un mme nom,
parlaient une langue qui, dans le nord, s'appelait langue gothique,
teutonique dans la Germanie, scythique dans la Thrace, et dans la Grce
et l'Italie, langue plasgique. Ces fameux Plasges, souche premire
d'Athnes et de Rome, taient de vrais Scythes, parents de ceux de la
Thrace, dont Hrodote insinue qu'ils parlaient l'idiome, et par
consquent une race gtique ou gothique; car _gete_, goth et scythe
taient pour les anciens un mme mot. Ce n'est pas leur faute, si cette
identit est masque pour nous dans le mot scythe: elle tait manifeste
pour eux qui le prononaient _s-kouth_, terme compos de l'article _s_,
qui vaut en gothique notre article _le_, et de _gouth_ ou _gaeth_,
c'est--dire de _goth_ ou _gaeth_, qui, dans une foule de dialectes
antiques et modernes, signifie un guerrier, un homme vaillant[21], et
par transition, un homme _brave_, _bon_ et _riche_, un _optimate_
(_good_ en anglais, _gut_ en allemand); et cela parce que le guerrier
vaillant et fort est aussi l'homme riche, gnreux et bon, dans le sens
oppos au mal de la pauvret et de la faiblesse. Le glossaire
moesogothique du docteur Jean Jhre, publi  Upsal, en 1769, offre sur
ce sujet des dtails auxquels les remarques de Gatterer et de Schloezer
n'ont fait qu'ajouter de nouvelles lumires. Il est prouv que la langue
grecque a la plus troite affinit avec l'ancienne langue gothique, tant
pour les mots que pour la syntaxe; et les enthousiastes des Grecs vont
se trouver dans l'alternative d'accorder une partie de leur admiration
aux Thraces et aux Scythes, ou de la retirer aux Grecs, reconnus pour
frres utrins des Vandales et des Ostrogoths.

Cette parent est un point de contact o se forme une seconde section,
que j'appellerai _hellnique_, laquelle embrasserait les langues grecque
et latine, qui ont pour rameaux descendants tous les idiomes du midi de
notre moderne Europe, le portugais, l'espagnol, le franais, l'italien,
et tous les termes de science des peuples du nord, chez qui, comme chez
nous, ces deux langues se sont mles au vieux goth; tandis que leurs
rameaux ascendants sont un mlange de l'idiome plasgique avec les mots
phniciens, gyptiens, lydiens et ioniques, qu'apportrent les colonies
asiatiques, dsignes sous le nom de l'gyptien Danas et du Sidonien
Cadmus. Il parat que ces colonies furent pour la Grce et pour
l'Italie, ce que les Europens ont t pour l'Amrique; qu'elles
apportrent les arts et les sciences de l'Asie police, et qu'elles y
devinrent une souche de population qui tantt s'identifia, et tantt
dtruisit totalement la race autochthone. Leur trace est vidente dans
l'alphabet et les lettres grecs,  qui, lors du sige de Troie, l'on
ajouta deux ou trois caractres lydiens ou troyens, dont l'un, celui du
_ph_, se trouve encore dans l'alphabet armnien.

Les claircissements ncessaires  cette seconde section se tireraient
d'une troisime qui, sous le nom de phnicienne, embrasserait les
idiomes hbreu ancien ou samaritain, hbreu du second ge ou chalden,
hbreu du bas ge ou syriaque, et de plus le copte ou gyptien, mlange
de grec et de vieil gyptien, l'arabe et l'thiopien qui n'en diffre
que par la figure:  cette section appartiendraient les recherches sur
Carthage et ses colonies, tant en Espagne et en Sicile qu'en Afrique, o
l'on commence  en retrouver des traces singulires dans les pays de
Fezzan et de Mourzouq; ce serait elle qui nous apprendrait  quelle
branche appartient l'idiome singulier des Basques, qui parat avoir
jadis occup toute l'Espagne, et qui n'a aucune analogie avec le celte;
 quel peuple il faut rapporter le langage des montagnards de l'Atlas,
dits _Berbres_, qui ne ressemble  rien de connu; et  cette occasion,
je remarquerai que c'est dans les montagnes que les dialectes anciens se
sont gnralement le plus conservs. Je possde un vocabulaire berbre,
mais je n'ai point encore eu le temps de l'examiner; seulement j'y ai
remarqu un frquent usage de l'_r_ grassey, qui est le gamma des
Grecs, le gan des Arabes, que l'on trouve dans tout le midi de l'Asie,
exclusivement aux peuples du Nord. Je crois ce dialecte l'ancien numide.
Cette mme section, par la langue arabe, serait en contact avec
plusieurs dialectes de l'Inde et de l'Afrique, et avec le persan et le
turk modernes, dont la base est tatare et scythe ancien.

Sur cette base se formerait une quatrime section, que j'appellerais
tatarique, qui serait spcialement charge d'examiner les nombreux
dialectes qui ont des branches d'analogie, depuis la Chine jusqu'en
Angleterre: elle nous dirait pourquoi l'anglo-saxon a la mme syntaxe
que le persan moderne, issu de l'ancien parthe, peuple scythe; pourquoi
une foule de mots de premier besoin sont entirement semblables dans ces
deux idiomes. Elle nous apprendrait pourquoi la Sude et le Danemark ont
une quantit de noms gographiques que l'on retrouve chez les Mogols et
dans l'Inde; pourquoi le tatare de Crime, cit par Busbeq, ambassadeur
de l'empereur prs Soliman II, ressemble au moesogothique d'Ulphilas,
c'est--dire, un dialecte des tribus mogoles de Tchinguizkan,  un
dialecte de l'ancien scythe ou goth, dont j'ai dja parl. C'est  cette
section que serait rserve la solution d'une foule de problmes
piquants, dont nous ne faisons encore qu'entrevoir les premires
donnes; en considrant ces analogies de langages, en recueillant et
confrontant les similitudes qui existent dans les usages, les coutumes,
les moeurs, les rites, et mme dans la constitution physique des
peuples; en considrant que les Cimbres, les Teutons, les Germains, les
Saxons, les Danois, les Sudois, donnent tous les mmes caractres de
physionomie que cette race appele jadis massagtes ou grands _gtes_,
et de nos jours _leutes_ et mongols, c'est--dire, hommes blancs et
occidentaux; qu'ils ont tous galement la taille haute, le teint blanc,
les yeux bleus, les cheveux blonds, on sent bien que cette similitude de
constitution a pour cause premire une similitude de genre de vie et de
climat; mais l'on s'aperoit aussi que les autres analogies sont dues 
des migrations opres par les guerres et par les conqutes, si rapides
et si faciles pour les peuples pasteurs. L'on voudrait connatre les
dtails de ces migrations et de ces conqutes; on voudrait savoir 
quelle poque, par exemple, se rpandit jusqu'au fond du Nord cette
horde terrible et puissante des Ases qui y porta le nom de Voden, et son
affreuse religion. Des ides systmatiques veulent la trouver au temps
de Mithridate, qui, fuyant devant Pompe, poussa devant lui les
riverains de l'Euxin, qui,  leur tour, se poussrent sur et  travers
les Sarmates; mais l'on a de solides raisons de s'lever au-dessus de
cette date, et surtout de nier pour chef de cette invasion un prtendu
homme Odin ou Voden, qui est la divinit prsente sous les noms divers
de Budd, Bedda, Boutta, Ft, Taut, qui est Mercure, comme le prouve le
nom de Voden, conserv dans le mercredi des peuples du Nord, appel
vonsdag et vodendag, jour de Voden[22]: ce qui, d'une part, lie ce
systme  celui des druides adorateurs de Teutats; de l'autre,  celui
des Gtes adorateurs de Zalmoxis, aujourd'hui le lama des Tibtains et
des Tatars. Quand on considre que _Tibet_ ou Bud-Tan, _pays de Budd_,
est l'ancien pays des Brachmanes; que, ds le temps d'Alexandre, ces
Brachmanes ou gymnosophistes taient la caste la plus savante et la plus
vnre des peuples indiens; que leur chef-lieu _Lah-sa_ et _Poutala_
est le plus ancien plerinage de toute l'Asie; que, de temps immmorial,
les hordes scythes ou gtes s'y rendaient en foule; qu'aujourd'hui leurs
races, continues sous le nom de Tatars, en ont conserv les dogmes et
les rites, et que ce culte a tantt caus entre eux des guerres de
schismes, tantt les a arms contre les trangers incroyants, l'on sent
que ce durent tre des hordes migres des dserts du Chamo et de la
Boukarie, qui, de proche en proche, furent pousses jusqu' la
Chersonse cimbrique, par un mouvement semblable  celui qui a amen les
Turks actuels des monts Alta, et des sources de l'Irtich aux rives du
Bosphore; et alors une chronique sudoise, cite dans l'histoire de
Tchinguizkan, page 145, aurait eu raison de dire que les Sudois sont
venus de Kasgar. L'on sent encore qu' cette mme section
appartiendraient les anciennes langues de la Perse, le zend et le
pehlev, et peut-tre le mde; mais il n'y a que des travaux ultrieurs
qui puissent dterminer s'il est vrai que l'esclavon parl en Bohme, en
Pologne, en Moscovie, soit rellement venu du Caucase et du pays des
Mosques, ainsi que le font croire les moeurs asiatiques des nations
qui le parlent. C'est encore  des travaux ultrieurs de faire
distinguer la branche mongole, la branche calmouque et hunnique, dont
les dialectes se parlent en Finlande, en Laponie, en Hongrie; de
dterminer si l'ancienne langue de l'Inde, le _sanscrit_, n'est pas le
dialecte primitif du Tibet et de l'Indostan, et la souche d'une foule de
dialectes de l'Asie moyenne; de dcouvrir  quelle langue se rapportent
la langue chinoise et l'idiome malais, qui s'est tendu dans toutes les
les de l'Inde et dans l'ocan Pacifique. Ce seraient l les travaux de
deux autres sections, qui seraient les cinquime et sixime, tandis
qu'une dernire s'occuperait de la confrontation des langues de l'est de
l'Asie avec celles de l'ouest de l'Amrique, pour constater la
communication de leurs peuples.

Pour tous ces travaux, les meilleurs monuments seront les dictionnaires
des langues et leurs grammaires; je dirais presque que chaque langue est
une histoire complte, puisqu'elle est le tableau de toutes les ides
d'un peuple, et par consquent des faits dont ce tableau s'est compos.
Aussi suis-je persuad que c'est par cette voie que l'on remontera le
plus haut dans la gnalogie des nations, puisque la soustraction
successive de ce que chacune a emprunt ou fourni, conduira  une ou
plusieurs masses primitives et originelles, dont l'analyse dcouvrira
mme l'invention de l'art du langage. L'on ne peut donc rien faire de
plus utile en recherches historiques, que de recueillir des vocabulaires
et des grammaires; et l'alphabet universel dont j'ai conu le projet et
dont je vous ai entretenus dans une confrence, sera pour cet effet,
d'une utilit vritable, en ce que, ramenant toutes les langues  un
mme tableau de signes, il rduira leur tude au plus grand degr de
simplicit, et rendra palpable la ressemblance ou la diffrence des mots
dont elles sont composes.

Il me reste  parler de l'influence qu'exercent en gnral les livres
d'histoire sur les opinions des gnrations suivantes, et sur la
conduite des peuples et de leurs gouvernements. Quelques exemples vont
rendre sensible la puissance de ce genre de rcits et de la manire de
les prsenter. Tout le monde connat l'effet qu'avait produit sur l'ame
d'Alexandre l'Iliade d'Homre, qui est une histoire en vers; effet tel,
que le fils de Philippe, enthousiasm de la valeur d'Achille, en fit son
modle, et que, portant le pome historique dans une cassette d'or, il
alimentait par cette lecture ses guerrires fureurs. En remontant des
effets aux causes, il n'est point absurde de supposer que la conqute de
l'Asie a dpendu de ce simple fait, la lecture d'Homre par Alexandre.
Ma conjecture n'est que probable; mais un autre trait non moins clbre,
et qui est certain, c'est que l'histoire de ce mme Alexandre, crite
par Quinte-Curce, est devenue le principe moteur des guerres terribles
qui, sur la fin du dernier sicle et le commencement de celui-ci, ont
agit tout le nord de l'Europe. Vous avez tous lu l'Histoire de Charles
XII, roi de Sude, et vous savez que ce fut dans l'ouvrage de
Quinte-Curce qu'il puisa cette manie d'imitation d'Alexandre, dont les
effets furent d'abord l'branlement, puis l'affermissement de l'empire
russe, et en quelque sorte sa transplantation d'Asie en Europe, par la
fondation de Ptersbourg et l'abandon de Moscou, o, sans cette crise,
le tzar Pierre Ier et probablement rest. Que si l'historien et le
pote eussent accompagn leurs rcits de rflexions judicieuses sur tous
les maux produits par la manie des conqutes, et qu'au lieu de
blasphmer le nom de la vertu, en l'appliquant aux actions guerrires,
ils en eussent fait sentir l'extravagance et le crime; il est
trs-probable que l'esprit des deux jeunes princes en et reu une autre
direction, et qu'ils eussent tourn leur activit vers une gloire
solide, dont le tzar Pierre Ier, malgr son dfaut de culture et
d'ducation, eut un sentiment infiniment plus noble et plus vrai.

Je viens de citer des exemples individuels, je vais produire des
exemples populaires et nationaux. Quiconque a lu avec attention
l'histoire du Bas-Empire d'Occident et d'Orient, ainsi que celle de
l'Europe moderne, a pu remarquer que dans tous les mouvements des
peuples, depuis quinze cents ans, dans les guerres, dans les traits de
paix ou d'alliance, les citations et les applications de traits
historiques des livres hbreux sont perptuelles; si les papes
prtendent oindre et sacrer les rois, c'est  l'imitation de
Melchisdech et de Samuel; si les empereurs pleurent leurs pchs aux
pieds des pontifes, c'est  l'imitation de David et d'zchias; c'est 
l'imitation des Juifs que les Europens font la guerre aux infidles;
c'est  l'imitation d'Ahod, d'glon et de Judith, que des particuliers
tuent les princes, et obtiennent la palme du martyre. Lorsqu'au
quinzime sicle l'imprimerie divulga ces livres jusqu'alors
manuscrits, et en fit des livres vulgaires et presque classiques, ce fut
un redoublement d'influence et une sorte d'pidmie d'imitation: vous en
connaissez les funestes effets dans les guerres d'Allemagne, promues par
Luther; dans celles d'Angleterre, conduites par Cromwell; et dans celles
de la ligue, termines par Henri IV. De nos jours mme, ces effets ont
t puissants dans la guerre d'Amrique; et les passages de la Bible, o
Mose et Samuel exposent les abus de la royaut, n'ont pas peu servi 
dterminer l'insurgence, comme ils avaient servi  renverser le trne de
Jacques et de Charles[23]. Ainsi, le principe moteur du destin de
l'univers, la rgle _normale_[24] d'une immensit de gnrations ont t
puiss dans l'histoire d'un petit peuple presque inconnu de l'antiquit,
dont les douze tribus, mlange d'Arabes et de Phniciens, n'occupaient
que 275 lieues carres, de manire que Salomon, dans toute sa gloire,
n'en possda jamais plus de 400  moiti dsertes, et ne commanda jamais
 800,000 ames, ni par consquent  200,000 soldats. Supposez la
non-existence de ces livres, tout le systme de Mahomet, sing sur celui
de Mose, n'et point exist: et tout le mouvement du monde romain
depuis dix sicles, et pris une direction diffrente. Supposez encore
que les premires imprimeries eussent rpandu  leur place de bons
ouvrages de morale et de politique, ou qu'eux-mmes en eussent contenu
les prceptes, l'esprit des nations et des gouvernements en et reu une
autre impulsion; et l'on peut dire que l'insuffisance et le vice de ces
livres,  cet gard, ont t une cause, sinon radicale, du moins
subsidiaire des maux qui ont dsol les nations.

Enfin, la vraie philosophie, la philosophie amie de la paix et de la
tolrance universelle, avait amorti ce ferment, et le dix-huitime
sicle croyait toucher  la plus belle poque de l'humanit, lorsqu'une
tempt nouvelle, emportant les esprits dans un extrme contraire, a
renvers l'difice naissant de la raison, et nous a fourni un nouvel
exemple de l'influence de l'histoire, et de l'abus de ses comparaisons.
Vous sentez que je veux parler de cette manie de citations et
d'imitations grecques et romaines qui, dans ces derniers temps, nous ont
comme frapps de vertige[25]. Noms, surnoms, vtemens, usages, lois,
tout a voulu tre spartiate ou romain; de vieux prjugs effrays, des
passions rcentes irrites, ont voulu voir la cause de ce phnomne
dans _l'esprit philosophique_ qu'ils ne connaissent pas; mais l'esprit
philosophique qui n'est que l'_observation dgage de passion et de
prjug_, en trouve l'origine plus vraie dans le systme d'ducation qui
prvaut en Europe depuis un sicle et demi: ce sont ces livres
classiques si vants, ces potes, ces orateurs, ces historiens, qui, mis
sans discernement aux mains de la jeunesse, l'ont imbue de leurs
principes ou de leurs sentiments. Ce sont eux qui, lui offrant pour
modles certains hommes, certaines actions, l'ont enflamme du dsir si
naturel de l'imitation; qui l'ont habitue sous la frule collgiale 
se passionner pour des vertus et des beauts relles ou supposes, mais
qui, tant galement au-dessus de sa conception, n'ont servi qu'
l'affecter du sentiment aveugle appel _enthousiasme_. On le voit cet
enthousiasme, au commencement du sicle, se manifester par une
admiration de la littrature et des arts anciens, porte jusqu'au
ridicule; et maintenant que d'autres circonstances l'ont tourn vers la
politique, il y dploie une vhmence proportionne aux intrts qu'elle
met en action: vari dans ses formes, dans ses noms, dans son objet, il
est toujours le mme dans sa nature; en sorte que nous n'avons fait que
changer d'idoles, et que substituer un culte nouveau au culte de nos
aeux. Nous leur reprochons l'adoration superstitieuse des Juifs, et
nous sommes tombs dans une adoration non moins superstitieuse des
Romains et des Grecs; nos anctres juraient par Jrusalem et la Bible,
et une secte nouvelle a jur par Sparte, Athnes et Tite-Live. Ce qu'il
y a de bizarre dans ce nouveau genre de religion, c'est que ses aptres
n'ont pas mme eu une juste ide de la doctrine qu'ils prchent, et que
les modles qu'ils nous ont proposs sont diamtralement contraires 
leur nonc ou  leur intention; ils nous ont vant la _libert_,
l'esprit d'galit de Rome et de la Grce, et ils ont oubli qu' Sparte
une aristocratie de _trente mille nobles_ tenait sous un joug affreux
_deux cent mille serfs_; que pour empcher la trop grande population de
ce genre de _ngres_, les jeunes Lacdmoniens allaient de nuit  la
chasse des _Ilotes_, comme de btes fauves; qu' Athnes, ce sanctuaire
de toute libert, il y avait quatre ttes esclaves contre une tte
libre; qu'il n'y avait pas une maison o le rgime despotique de nos
colons d'Amrique ne ft exerc par ces prtendus dmocrates, avec une
cruaut digne de leurs tyrans: que sur environ quatre millions d'ames
qui durent peupler l'ancienne Grce[26], plus de trois millions taient
esclaves; que l'ingalit politique et civile des hommes tait le dogme
des peuples, des lgislateurs; qu'il tait consacr par Lycurgue, par
Solon, profess par Aristote, par le _divin_ Platon, par les gnraux et
les ambassadeurs d'Athnes, de Sparte et de Rome, qui, dans Polybe, dans
Tite-Live, dans Thucydide, parlent comme les ambassadeurs d'Attila et de
Tchinguizkan: ils ont oubli que chez les Romains ces mmes moeurs, ce
mme rgime, rgnrent dans ce que l'on appelle les plus beaux temps de
la rpublique; que cette prtendue rpublique, diverse selon les
poques, fut toujours une oligarchie compose d'un ordre de noblesse et
de sacerdoce, matre presque exclusif des terres et des emplois, et
d'une masse plbienne greve d'usures, n'ayant pas quatre arpents par
tte, et ne diffrant de ses propres esclaves, que par le droit de les
fustiger, de vendre son suffrage, et d'aller vieillir ou prir sous le
sarment des centurions, dans l'esclavage des camps et les rapines
militaires; que dans ces prtendus tats d'galit et de libert, tous
les droits politiques taient concentrs aux mains des habitants oisifs
et factieux des mtropoles qui, dans les allis et associs, ne voyaient
que des tributaires. Oui, plus j'ai tudi l'antiquit et ses
gouvernements si vants, plus j'ai conu que celui des Mamlouks d'gypte
et du dey d'Alger, ne diffraient point essentiellement de ceux de
Sparte et de Rome; et qu'il ne manque  ces Grecs et  ces Romains tant
prns, que le nom de Huns et de Vandales, pour nous en retracer tous
les caractres. Guerres ternelles, gorgements de prisonniers;
massacres de femmes et d'enfants, perfidies, factions intrieures,
tyrannie domestique, oppression trangre: voil le tableau de la Grce
et de l'Italie pendant 500 ans, tel que nous le tracent Thucydide,
Polybe et Tite-Live. A peine la guerre, la seule guerre juste et
honorable, celle contre Xercs, est-elle finie, que commencent les
insolentes vexations d'Athnes sur la mer; puis l'horrible guerre du
Ploponse, puis celle des Thbains, puis celles d'Alexandre et de ses
successeurs, puis celles des Romains, sans que jamais l'ame puisse
trouver pour se reposer une demi-gnration de paix.

On vante les lgislations des anciens; quel fut leur but, quels furent
leurs effets, sinon d'exercer les hommes dans le sens de ces animaux
froces que l'on dresse au combat du lion et du taureau? On admire leurs
constitutions; quelle tait donc cette constitution de Sparte, qui,
coule dans un moule d'airain, tait une vraie rgle de moines de la
Trappe, qui condamnait absurdement une nation de 30,000 hommes  ne
jamais s'accrotre en population et en terrain? L'on a voulu nous donner
des modles grecs ou romains; mais quelle analogie existe-t-il entre un
tat qui, comme la France, contient 27,000 lieues carres, et 25,000,000
de ttes de population, et cette Grce, o le Ploponse contenait six
confdrations indpendantes dans 700 lieues carres; o cette fameuse
Laconie, qui, selon Thucydide, formait les deux cinquimes du
Ploponse, ne contenait que 280 lieues; o l'Attique, y compris les 20
lieues de la Mgaride, n'tait compose que de 165 lieues; o tout le
continent grec n'avait pas plus de 3,850 lieues carres en tout, y
compris la Macdoine, qui en a 110, c'est--dire le sixime de la
France, et cela en terrain qui n'est pas gnralement fertile. Quelle
comparaison tablira-t-on entre les moeurs et les habitudes de peuples
 demi sauvages[27], pauvres et pirates, diviss et ennemis par
naissance et par prjug, et un grand corps de nation qui, le premier,
offre dans l'histoire une masse de 25,000,000 d'hommes parlant la mme
langue, ayant les mmes habitudes, et dont tous les frottements, depuis
1500 ans, n'ont abouti qu' produire plus d'unit dans ses habitudes et
son gouvernement. De modernes Lycurgues nous ont parl de pain et de
fer: le fer des piques ne produit que du sang; l'on n'a du pain qu'avec
le fer des charrues. Ils appellent les potes pour clbrer ce qu'ils
nomment les vertus guerrires: rpondons aux potes par les cris des
loup et des oiseaux de proie qui dvorent l'affreuse moisson des
batailles; ou par les sanglots des veuves et des orphelins, mourant de
faim sur les tombeaux de leurs protecteurs. On a voulu nous blouir de
la gloire des combats: _malheur aux peuples qui remplissent les pages de
l'histoire!_ Tels que les hros dramatiques, ils paient leur clbrit
du prix de leur honneur. On a sduit les amis des arts par l'clat de
leurs chefs-d'oeuvre; et l'on a oubli que ce furent ces difices et
ces temples d'Athnes qui furent la premire cause de sa ruine, le
premier symptme de sa dcadence; parce qu'tant le fruit d'un systme
d'extorsions et de rapines, ils provoqurent  la fois le ressentiment
et la dfection de ses allis, la jalousie et la cupidit de ses
ennemis; et parce que ces masses de pierres, quoique bien comparties,
sont partout un emploi strile du travail et absorbement ruineux de la
richesses. Ce sont les palais du Louvre, de Versailles, et la multitude
des temples[28] dont est surcharge la France, qui ont aggrav nos
impts et jet le dsordre dans nos finances. Si Louis XIV et employ
en chemins et en canaux les 4,600,000,000[29], qu'a cot son chteau
dja en dgt, la France n'et vu ni la banqueroute de Law, ni ses
consquences reproduites parmi nous. Ah! cessons d'admirer ces anciens
qui n'eurent pour constitutions que des oligarchies, pour politique que
des droits exclusifs de cits, pour morale que la loi du plus fort et la
haine de tout tranger; cessons de prter  cette antiquit guerroyeuse
et superstitieuse une science de gouvernement qu'elle n'eut point,
puisqu'il est vrai que c'est dans l'Europe moderne que sont ns les
principes ingnieux et fconds du systme reprsentatif, du partage et
de l'quilibre des pouvoirs, et ces analyses savantes de l'tat social,
qui, par une srie vidente et simple de faits et de raisonnements,
dmontrent qu'il n'y a de richesse que dans les produits de la terre,
qui alimentent, vtissent et logent les hommes; que l'on n'obtient ces
produits que par le travail; que le travail tant une peine, il n'est
excit chez les peuples libres que par l'attrait des jouissances,
c'est--dire par la scurit des proprits; que, pour maintenir cette
scurit, il faut une force publique que l'on appelle _gouvernement_; en
sorte que le gouvernement peut se dfinir une banque d'assurance,  la
conservation de laquelle chacun est intress par les actions qu'il y
possde, et que ceux qui n'y en ont aucune peuvent dsirer naturellement
de briser. Aprs nous tre affranchis du fanatisme juif, repoussons ce
fanatisme vandale ou romain, qui, sous des dnominations politiques,
nous retrace les fureurs du monde religieux; repoussons cette doctrine
sauvage, qui, par la rsurrection des haines nationales, ramne dans
l'Europe police les moeurs des hordes barbares; qui de la guerre fait
un moyen d'existence, quand toute l'histoire dpose que la guerre
conduit tout peuple vainqueur ou vaincu  une ruine gale; parce que
l'abandon des cultures et des ateliers, effet des guerres du dehors,
mne  la disette, aux sditions, aux guerres civiles, et finalement au
despotisme militaire; repoussons cette doctrine qui place l'assassinat
mme au rang des vertus, quand toute l'histoire prouve que les
assassinats n'ont jamais caus que de plus grands dsastres, parce que,
o se montrent les poignards, l s'clipsent les lois; et quand, parmi
nous, l'assassinat mme de son plus vil aptre[30] n'a servi qu' garer
l'opinion publique et  faire prir 100,000 des meilleurs citoyens. On
tue les hommes, on ne tue point les choses, ni les circonstances dont
ils sont le produit. Brutus et Casca poignardent Csar, et la tyrannie
se consolide; pourquoi cela? parce que, depuis les tribuns, il n'y avait
plus d'quilibre de pouvoirs; parce que les volonts du peuple de Rome
taient devenues la loi; parce que depuis la prise de Corinthe et de
Carthage, ce peuple oisif, pauvre et dbauch fut  l'encan des
gnraux, des proconsuls, des questeurs, gorgs de richesses. Brutus et
Casca sont devenus pour notre ge ce qu'taient Ahod et les Machabes
pour l'ge antrieur; ainsi, sous des noms divers, un mme fanatisme
ravage les nations; les acteurs changent sur la scne; les passions ne
changent pas, et l'histoire entire n'offre que la rotation d'un mme
cercle de calamits et d'erreurs... mais comme en mme temps toute
l'histoire proclame que ces erreurs et ces calamits ont pour cause
gnrale et premire l'_ignorance_ humaine, qui ne sait connatre ni ses
vrais intrts, ni les moyens d'arriver au but mme de ses passions; il
rsulte de nos rflexions, non des motifs de dcouragement, ni une
diatribe misanthropique et anti-sociale, mais des conseils plus
pressants d'instruction politique et morale applique aux peuples et aux
gouvernement; et c'est sous ce point de vue particulirement, que
l'tude de l'histoire prend son plus noble caractre d'utilit, en ce
qu'offrant une immense collection de faits et d'expriences sur le
dveloppement des facults et des passions de l'homme dans l'tat
social, elle fournit au _philosophe_ des principes de lgislation plus
gnraux et plus conformes  chaque hypothse; des bases de constitution
plus simples et plus conciliantes; des thories de gouvernement plus
appropries au climat et aux moeurs; des pratiques d'administration
plus habiles et plus prouves par l'exprience; en un mot, des moyens
plus efficaces et plus paternels de perfectionner les gnrations 
venir, en commenant par amliorer le sort de la gnration prsente.

Dsormais j'ai puis plutt que complt mes considrations sur
l'histoire; il faudrait maintenant que j'en fisse l'application 
quelques ouvrages remarquables, modernes ou anciens, et que je
vrifiasse en pratique les rgles de critique que je vous ai proposes;
mais le travail exagr et prcipit auquel j'ai t soumis depuis deux
mois, ne me permet pas de fournir cette seconde carrire sans reprendre
haleine; et aprs avoir fait acte de dvouement  la chose publique[31],
en fournissant la premire sans une prparation de plus de quinze
jours, priv mme de mes manuscrits, il me devient indispensable de
suspendre ces leons, pour reposer mes forces et avoir le temps
d'assembler de nouveaux matriaux.

     _Nota._ L'cole Normale ayant t dissoute peu de temps aprs,
     l'auteur n'a plus eu de motifs de continuer ce travail.




HISTOIRE

DE SAMUEL,

INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.




PREFACE

DE L'DITEUR.


Au moment o un gouvernement constitutionnel se propose de donner 
l'Europe du dix-neuvime sicle le spectacle d'un roi lgitime requrant
ou acceptant son titre d'investiture de la main d'un prtre, son sujet:
au moment o l'on trouve sage de rappeler aux Franais qu'un sacre, mme
_papal_, n'a pas eu la vertu de conjurer la chute d'un gouvernement
puissant, mais illibral, il ne sera peut-tre pas sans intrt pour
beaucoup de lecteurs, de connatre mieux qu'on ne l'a fait jusqu' ce
jour quelle a t l'origine gyptienne ou juive de la bizarre crmonie,
qui, au moyen d'un peu d'huile verse sur la tte d'un homme, prtend
lui imprimer des droits indlbiles, indpendants de sa conduite et de
sa capacit; de connatre quels furent le caractre personnel, les vues,
la moralit de l'individu prtre, qui le premier administra de son chef
ce nouveau genre de sacrement; quels furent enfin les effets de ce don
perfide, et pour les deux rivaux qui le reurent, et pour la nation
imprudente et superstitieuse qui se le laissa imposer. On mprise les
Juifs et on les imite; on repousse leur code, on garde leurs rites; on
parle doctrine, on n'est que passion; on invoque la religion, on ne veut
que son moyen; on s'autorise des Bibles, on ne les a pas lues; on les a
lues, on ne les a pas comprises; on ne l'a pu, car aucune de leurs
traductions n'est fidle; aucune ne rend constamment le sens vrai de
l'original. Quel homme instruit, quel grammairien osera nier ce fait?
L'crit que nous prsentons en offre une preuve nouvelle; il ne fut pas
destin d'abord  l'emploi que nous en faisons aujourd'hui; mais il s'y
adapte si bien que tout ami du bon sens et de l'honneur national, disons
mme de l'honneur royal, nous saura gr de l'y avoir appliqu.

Le manuscrit original parat venir d'un voyageur amricain, de la
socit des amis dits _Free-Quakers_: le traducteur a d supprimer la
formule du _tutoiement_ qui est de mauvais got, et convertir les
mesures anglaises en mesures franaises.




HISTOIRE

DE SAMUEL,

INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.




 1er.

     Prliminaires du voyageur.--Motifs accidentels de cette
     dissertation.

    Au Kaire, en gypte, 1818, second
    mois (fvrier, _style des Quakers_).

     Lettre de JOSIAH NIBBLER  son ami KALEB LISTENER, ngociant 
     Philadelphie (_tat-Unis d'Amrique._)

Enfin j'ai vu _Jrusalem_, et la terre de _lait_ et de _miel_ si
vante[32]; j'ai mesur le pays des fameux Philistins, qui purent
possder 15 lieues de long sur 7 de large; j'ai calcul l'enceinte de
la puissante _Tyr_, jadis situe sur un lot de rocailles, dont le
pourtour actuel n'est pas de plus de 1600 toises[33]; j'ai travers deux
fois le fleuve _Jourdain_, qui du plus au moins peut avoir 60  80 pieds
de large; j'ai visit,  l'entre de l'gypte, la terre de _Goshen_,
sjour ancien des Hbreux, aujourd'hui _vallon_ de _Tomlt_; elle peut
avoir 11 lieues d'tendue..... Vous le dirai-je, mon ami? j'ai perdu
beaucoup d'illusions; mais j'ai gagn beaucoup de _faits_ positifs,
intressants, que j'ai le droit d'appeler des _vrits_. Me voici en
gypte, dans cette terre d'abondance, but premier de notre spculation.

Ne me blmez point de mon pisode. Ayant termin nos affaires  _Tunis_,
je trouvai impossible de me rendre au _Kaire_ sans caravane, par terre,
au mois d'aot; une occasion de mer se prsente pour _Acre_ en Syrie,
d'o l'on passe facilement  _Damiette_; je la saisis: un coup de vent
nous jette sur _Saide_ ou _Sidon_; j'y dbarque, et de suite voil que
je conois le projet d'une tourne intressante: devant moi je voyais
les montagnes des _Druzes_; sur ma gauche, au loin, les cimes du
_Liban_;  ma droite, l'ancienne Phnicie, qui me menait aux _dix
Tribus_ et  la _Jude_. Vous savez combien notre ducation biblique a
nourri notre esprit des ides et des noms de ces contres: je se pus
rsister au dsir de les voir, de les juger par moi mme; j'tais
encourag par un moyen prcieux.

Pendant les quinze mois de ngociations qu'il m'avait fallu passer 
Tunis, j'avais employ mes loisirs  apprendre l'arabe vulgaire;
j'arrivai en Syrie comme en pays connu; au bout de quinze jours
j'entendis et je fus entendu: je me mis sous la protection d'une
autorit franaise; j'eus bientt converti  mon dsir l'autorit turke;
un peu d'argent plac  propos ne manque pas son but avec celle-ci; la
politesse, les bons procds russissent avec l'autre: je fus cens un
commis de maison cherchant des dbouchs de commerce; j'eus des
recommandations pour la montagne Druze; bientt j'y acquis droit
d'hospitalit; quelques prsents me firent des amis; j'eus l'air
d'acheter et de vendre des bagatelles d'un lieu  l'autre: mon peu de
botanique me fut trs-utile; j'appliquai mme au besoin l'ipcacuanha et
l'mtique, qui sont le grand remde de ces gens-l: mais mon meilleur
instrument, mon plus efficace passe-port fut de parler couramment la
langue et d'agir directement sur les esprits; l'on n'apprcie pas toute
la puissance de ce moyen: tout est l.

Le voyageur qui ne peut converser, est un sourd et muet qui ne fait que
des gestes, et de plus un demi-aveugle qui n'aperoit les objets que
sous un faux jour; il a beau avoir un interprte, toute traduction est
un tapis vu  revers: la parole seule est un miroir de rflexion, qui
met en rapport deux mes sensibles..... La plus forte finit par
matriser l'autre; j'en ai fait d'heureuses preuves: muni des
connaissances scientifiques que donne l'ducation moderne  nous autres
Occidentaux, j'ai imprim l'attention et le respect en veillant la
curiosit. Le bon ton en ce pays est un air grave, un maintien pos, une
indiffrence apparente pour ce qui entoure; avec ces manires on voit
mieux et plus que les babillards et les empresss qui sment leur
argent; j'ai circul pendant trois mois dans un intrieur peu connu. Je
me joignis  une caravane venant de Damas, pour m'introduire dans
Jrusalem; l, je me suis gard d'tre _plerin_, j'eusse t en proie 
l'avarice turke, et ce qui la vaut bien,  l'hypocrite mendicit
chrtienne: j'ai eu le bonheur de sortir sans dommage de ce foyer de
superstition et de fourberie, de malice et de pauvret.

Je voulais rejoindre _Acre_ par _Jafa_: un de ces hasards qui ne
manquent gure en voyage, me fit trouver dans la garnison de cette
dernire ville le frre de notre _censal_[34], Maure de Tunis; il
m'offrit ses services avec cette gravit musulmane qui ne trompe point;
je lui confiai mon dsir de me rendre au Kaire: l'aga prparait une
petite caravane pour faire ce trajet hasardeux; j'y fus joint avec
protection. Chemin faisant, je vis les ruines d'_Azot_ et d'_Ascalon_;
je traversai  sec le torrent d'gypte, les anciens marais de _Sirbon_,
et depuis six semaines je suis en cette ville d'abondance et de
tranquillit: j'y occupe mon repos  digrer mes ides nouvelles, 
mettre en ordre les faits assez nombreux que j'ai acquis; c'est de ce
sujet que je veux vous entretenir aujourd'hui.

Je ne saurais vous exprimer le changement que cette tourne de quelques
mois a produit dans mon esprit, et surtout dans mes opinions du genre
historique; presque rien de tout ce que j'ai vu n'a ressembl aux images
que je m'en tais faites, aux ides que nous en donne notre ducation:
et, au fait, que peuvent en savoir plus que nous nos docteurs d'cole et
de cabinet? Aujourd'hui il m'est dmontr que nous autres Occidentaux
n'entendons rien aux choses d'Asie: les usages, les moeurs, l'tat
domestique, politique, religieux des peuples de cette contre, diffrent
tellement des ntres, que nous ne pouvons nous les reprsenter sur de
simples rcits; il faut avoir vu soi-mme les objets, pour en saisir les
rapports, pour en lier le systme; cela veut du temps, de la mditation:
un voyageur qui ne ferait que passer ne verrait qu'incohrence,
n'emporterait que surprise; il recevrait les rcits sans apprcier les
tmoignages; il admettrait les faits sans les avoir discuts, et, par
ngligence ou par amour-propre, il transmettrait  d'autres les erreurs
qu'il aurait acceptes; il se dissimulerait mme celles qu'il n'aurait
pu redresser.

Pour moi, j'avoue franchement que je suis arriv ici imbu d'une foule
d'opinions que maintenant je reconnais pour n'tre que des prjugs sans
fondement; par exemple, je croyais que ces traditions orientales, dont
on nous vante l'autorit, avaient quelque chose de rgulier et de
certain dans leur origine et leur transmission; aujourd'hui il m'est
dmontr que les habitants de ces contres, juifs, arabes, chrtiens,
musulmans, n'ont pas plus de sret dans la mmoire, pas plus de
fidlit et de bonne foi dans l'intention que nous autres Occidentaux,
que nos sauvages et nos paysans: il m'est dmontr que l, comme
partout, l'homme ne garde gure de souvenir que de ce qu'il a vu dans sa
jeunesse; que bien peu de ces gens-l connaissent l'histoire de leur
propre famille au-del de leur grand-pre; que la plupart ne savent ni
leur ge, ni l'anne de leur naissance; que chez eux, comme chez nous,
il n'y a de vrais moyens de garder, de transmettre les faits que par les
crits; or, ils en sont privs au point de ne tenir registre de rien,
soit public, soit particulier.

De plus, la srie des gnrations ayant t plusieurs fois rompue par
des guerres, des invasions et des conqutes, les traditions de faits
anciens, aujourd'hui rgnantes, ne peuvent tre le fruit d'une
transmission orale, mais drivent d'une interprtation faite aprs coup
de ces mmes livres anciens que l'on prtend maintenant soutenir par
elles. Le pays de Jrusalem, plus que tout autre, fournit des preuves de
cette vrit, puisqu'on y trouve de ces prtendues traditions, les unes
contraires aux propres textes des bibles[35], les autres portant sur des
faits reconnus faux. Vous n'avez pas d'ide de ce que l'esprit de secte
et la rivalit de clientelle font inventer de fraudes de cette espce.

En gnral, ce que nous ne comprenons point assez, nous autres
Occidentaux, ce qui m'a le plus surpris en mon particulier dans toute
cette contre, c'est l'ignorance profonde et universelle en choses
physiques et naturelles, jointe  l'enttement et  la prsomption en
choses dites _divines_, c'est--dire, en choses hors de notre porte;
c'est la crdulit la plus purile, jointe  une dfiance cauteleuse;
c'est l'esprit de dissimulation, de fourberie, joint  une simplicit de
moeurs apparente, quelquefois relle; enfin c'est l'esprit de
servilit craintive qui n'attend que l'occasion de devenir arrogance et
audace. Expliquer tout ce mlange, donner les raisons d'un tel tat de
choses, serait sans doute un travail trs-intressant; mais mon but en
ce moment se borne  vous faire connatre comment la vue de l'tat
prsent est devenue pour moi un moyen d'apprcier l'tat pass, cet tat
idal pour nous, et qui ne nous est indiqu que par des livres dont le
sens obscur est ou mconnu ou falsifi par ceux qui s'en font les
docteurs. Quand je compare mes ides actuelles  celles que m'avaient
imposes nos instituteurs, je ne puis m'empcher de rire de tous les
contre-sens, de toutes les mprises dont matres et disciples, nous
sommes galement les dupes.

On nous fait lire ds l'enfance des rcits grossiers, scandaleux,
absurdes, et moyennant les interprtations mystiques qu'on leur donne,
les pieuses allgories qu'on y trouve, on les retourne si bien que nous
finissons par tre difis de la _sagesse cache_ et _profonde_: notre
enfance docile par crainte ou par sduction se plie  tout, s'habitue 
tout, et notre esprit finit par n'avoir plus le tact de la vrit et de
la raison.--Je vous l'avouerai, mon ami, avant ce jour je ne concevais
rien  la plupart des vnements qui composent l'histoire des Juifs, je
les regardais comme appartenants  un vieil ordre de choses, aboli comme
l'ancien Testament; cette histoire d'Abraham, de sa famille errante qui
devient un peuple, de ce peuple qui d'esclave devient conqurant, de ces
conqurants qui retombent en anarchie et en servitude, puis sont
reconstitus en monarchie pour se diviser et se dchirer encore, tout
cela me semblait plutt romanesque que probable; aujourd'hui tout cela
me semble parfaitement naturel, conforme  ce que je vois, explicable
par l'tat actuel.

Dans les moeurs, la vie, les aventures d'une tribu arabe, d'un chef
bedouin, je vois la copie ou le modle des moeurs, des aventures de
l'a horde hbraque fonde par Abraham et Jacob. Je la vois errante
d'abord, se fixer ensuite sur la frontire d'gypte o on la tolre,
comme les pachas tolrent les Bedouins moyennant des redevances
annuelles, des tributs de nature quelconque; je la vois se multiplier
assez vite par l'abondance de ce pays; puis inquiter ses protecteurs
comme nos ngres trop nombreux nous inquitent nous-mmes; puis, 
raison de son malaise, concevoir des ides de rebellion et
d'indpendance. Plaons cet tat de choses dans le temps prsent;
supposons sous le rgne des Mamlouks une horde de _Ouahbis_ tablie
dans la Basse-gypte, entre en contestation avec les naturels pour
cause d'opinions religieuses et de vexations domestiques; supposons
qu'un homme de cette race ait voyag en quelque contre civilise de
l'Europe; qu'il y ait puis quelques connaissances militaires,
lgislatives, physiques, qui le rendent suprieur  ses compatriotes,
mme  leurs oppresseurs; il pourra jouer le rle de Mose, il pourra
devenir chef, emmener ses sectateurs dans le dsert, leur y donner une
organisation systmatique, religieuse et guerrire, au moyen de laquelle
leur race renouvele de personnes et de moeurs, pourra s'introduire en
Syrie, s'y fortifier dans les montagnes, et enfin,  travers bien des
vicissitudes, s'y perptuer, comme font les Druzes et les Motoulis.

Ces Druzes, avec leur esprit exclusif, mystrieux, avec leur caractre
presque hostile aux trangers, offrent une analogie singulire avec
l'ancien peuple juif; je dis plus, ils en sont la vivante image: leur
manire d'tre m'explique tout ce qu'il a pu tre au sens moral,
religieux, politique et militaire: les intrigues de leur petit
gouvernement oligarchique, les manoeuvres secrtes de leur corporation
religieuse, appele les _Okkls_ (_Spirituels_), me donnent la clef de
celles qui ont d exister chez les Hbreux au temps des juges et mme de
la monarchie: par exemple, l'anecdote de Samuel, le rcit de son
lvation, de sa haute influence, puis l'obligation o il fut de se
substituer un roi, de le consacrer, enfin le caprice qu'il eut de le
changer pour lui en substituer un autre plus  son gr, tout cela
m'avait des long-temps donn le soupon d'un jeu de causes naturelles,
diffrent de celui que prsente le narrateur; j'avais souponn des
passions humaines et mme sacerdotales l o l'historiographe nous
prsente des volonts mobiles, irascibles, vindicatives dans la
Divinit.

En relisant ici ma Bible  mes heures de loisir et de repos, j'ai t
frapp de voir mon soupon se convertir en parfaite vidence; je me suis
amus  faire  ce sujet un travail nouveau, en appliquant au fond du
rcit les rgles de notre critique historique moderne, et les calculs de
probabilit raisonnable dduits des moeurs du temps, du caractre des
tmoins, des intrts apparents ou cachs du narrateur; il en est
rsult un tableau piquant de navet et de vraisemblance. Je l'ai
communiqu  un Europen qui voyage ici, et qui se trouve tre vers
dans la langue hbraque (il m'assure que, pour qui sait bien l'arabe,
cette langue est une bagatelle): mon travail a tellement excit son
intrt, qu'il l'a enrichi de notes prcieuses en ce qu'elles
redressent en plusieurs endroits des fautes et des contre-sens de nos
traductions grecques et latines, que d'ailleurs il accuse d'inexactitude
habituelle; il n'a pas meilleure opinion de notre traduction anglaise,
et il ne conoit pas comment les socits _bibliques_, avant de la tant
prner et propager, ne l'ont pas refaite meilleure. C'est leur affaire;
la mienne aujourd'hui est de vous donner un tmoignage de mon constant
souvenir; quand vous lirez le fragment que je vous envoie, j'espre que
vous ne jugerez point l'ouvrage d'un simple _marchand_ avec la svrit
due  un lettr de profession; et que votre amiti recevra avec
indulgence l'offrande que la mienne se plat  lui adresser avec
sincrit.




 II.

     Histoire de Samuel, calcule sur les moeurs du temps et sur les
     probabilits naturelles.--Dispositions morales et politiques des
     Hbreux au temps de Samuel.


Pour bien entendre le drame historique dans lequel Samuel parvient d'un
grade trs-subalterne  tre le premier personnage, il est ncessaire de
connatre l'tat des choses et des esprits  son poque; et cela ne
s'entend bien qu'en faisant connatre les antcdents dont cet tat ne
fut que la consquence.

Aprs que les Hbreux se furent empars de cette portion de la Phnicie
qui est entre le Jourdain et la mer, exception faite d'une lisire
littorale qui leur rsista, ils prouvrent dans leur manire d'tre un
changement qui mrite d'tre remarqu. Pendant leur long sjour dans le
dsert, Mose les avait constitus en un rgime  la fois militaire et
sacerdotal; le sacerdotal n'a pas besoin d'tre expliqu; le militaire
se prouve par les rglements que Mose fit pour la distribution
intrieure du camp, par les manoeuvres de marches, de campement et de
dcampement, enfin par les stratagmes que l'on voit employs  passer
le Jourdain,  renverser les murs de Jricho, et qui indiquent des
tudes militaires dont on n'a pas jug  propos de faire mention. Les
Hbreux une fois tablis dans le pays qu'ils venaient de conqurir,
n'eurent plus le mme besoin d'organisation militaire.

Dans les plaines du dsert, ils taient un corps d'arme sans cesse en
mouvement, parce que vivant pasteurs, il fallait chaque jour changer de
pturages: dans les montagnes de Phnicie et de Jude, ils furent tout 
coup cultivateurs fixs chacun sur la portion de terrain qui leur chut
en lot de butin et dont ils devinrent propritaires; ce fut un peuple de
paysans laboureurs. Dans le dsert, il tait facile de mouvoir, de
conduire une troupe errante: dans le pays cultivable et cultiv, chaque
tribu, chaque famille attache au sol qui la fit vivre, ne fut plus
disponible et maniable: chacun eut des occupations qu'il ne put aisment
quitter. La masse nationale tait divise en douze tribus distinctes;
chaque tribu devint un petit peuple aspirant  l'galit, presque 
l'indpendance: dans chaque tribu, toute famille puissante par le nombre
de ses membres, eut encore de cet esprit goste qui tend  s'isoler: le
gouvernement ne dut plus tre que fdratif, et ce cas n'avait point t
prvu par le lgislateur; aucun rapport de subordination n'avait t
tabli pour mouvoir au besoin les parties du corps politique; on s'en
aperoit sitt aprs la mort du gnral _Josu_ et de cette _gnration_
de _vieillards_ qui avait t son tat-major. L'on voit de suite natre
une vritable anarchie, comme dans notre Amrique  la dissolution de
notre arme sous _Washington_; les petits peuples environnants en
profitent pour attaquer chacun la tribu qui leur est voisine: les
Ammonites, les Moabites vexent, soumettent au tribut celles qui sont 
l'est du Jourdain; les Philistins en font autant  celles qui leur sont
contigus: rarement les servitudes furent gnrales, et voil pourquoi
l'histoire des Juges n'a point d'unit de chronologie.

En cet tat de choses, la nation hbraque et t dissoute, si elle
n'avait pas eu son lien d'unit dans le systme sacerdotal comme dans la
bizarre et indlbile _cocarde_[36] que lui avait imprime Mose. Les
devoirs du culte rappelrent sans cesse tous les individus au point
central de l'arche, dont le grand-prtre tait le gardien, dont tous les
mles de la tribu de Lvi taient la milice; mais ce grand-prtre et
cette milice n'avaient d'armes que les prires et un certain pouvoir
surnaturel de faire des miracles dont l'efficacit n'apparaissait pas
toujours au besoin.

En lisant toute l'histoire des Juges, on ne voit pas qu'aucun
grand-prtre ait dlivr la nation d'aucune servitude par aucun moyen
divin ni humain: ces servitudes ne furent repousses et dissoutes que
par l'insurrection d'individus courageux, qui, irrits de vexations des
_incirconcis_, appelrent la nation aux armes, et qui, pour prix de leur
audace et de leurs succs militaires, tant regards comme des envoys
de Dieu, s'investirent eux-mmes ou furent investis par l'opinion
publique, sous le nom de _Sufetes_[37] (_Juges_), d'un pouvoir suprme
qui ne fut temporaire que faute d'hritiers de leurs talents; alors
l'autorit du grand-prtre tait comme suspendue et limite aux
fonctions de chef des sacrifices et d'interprte des oracles. Cet tat
de choses ressemblait  celui du Japon et de bien d'autres pays, o le
pouvoir est partag en deux branches ayant pour chefs l'une le _Coubo_
ou chef laque, et l'autre le _Dari_, ou chef ecclsiastique.

Tant que vivaient les Juges, le peuple hbreu jouissait de la paix et de
l'indpendance: taient-ils morts, l'anarchie ne tardait pas  renatre
et  ramener une servitude. L'exprience et l'observation de ces
alternatives ne purent manquer de faire natre, et de rpandre dans les
esprits l'opinion que, pour obtenir un tat durable et solide, il et
fallu avoir un juge, un chef militaire permanent. On sent que les
grands-prtres, appels par la simple naissance et le droit hrditaire
au pouvoir suprme, n'y apportaient pas galement la capacit requise:
on sent qu'eux et toute la caste sacerdotale, nourris aux frais de la
nation, dans une oisive abondance, vivaient presque ncessairement dans
une mollesse et un relchement de moeurs qui devaient diminuer leurs
facults morales, et par suite leur crdit et leur considration. Le
peuple dut remarquer que les trangers qui le subjuguaient, avaient
toujours des _rois_ combattant  la tte de leurs armes; il dut
attribuer leurs succs  ce rgime qui effectivement en fut une cause;
par une consquence naturelle, il dut concevoir l'ide et former le
voeu d'avoir aussi des rois. Un obstacle  ce voeu se trouvait dans
l'habitude de la _thocratie_, c'est--dire dans le respect rendu aux
_prtres_ sous le manteau de Dieu, et dans l'intrt qu'avaient ces
prtres de maintenir un respect qui tait la base de leur autorit et de
leur abondance.

A l'poque dont nous parlons, le sige tait occup par le grand-prtre
Hli, qui avait l'espoir de le transmettre  ses enfants; mais un
concours de circonstances singulires, o la superstition vit le doigt
de Dieu, introduisit dans sa maison et dans le parvis du tabernacle, un
enfant tranger, une espce d'orphelin qui, par son initiation aux
mystres de l'art et par la force personnelle de son caractre, parvint
 tre plus que son successeur, puisqu'il parvint  cumuler les deux
puissances. Cet enfant fut _Samuel_: pour tracer son histoire, je vais
rentrer dans la narration du texte mme, en l'abrgeant quelquefois,
mais en conservant le plus que je pourrai son coloris et son instructive
navet.




 III.

     Enfance de Samuel, circonstances de son ducation; son caractre en
     devient le rsultat.


[38]Un homme des montagnes d'phram avait deux femmes. Une d'elles
nomme _Hannah_ tait strile; sa compagne l'insultait et la tourmentait
 ce sujet (la strilit a de tout temps t une honte chez les peuples
arabes). Chaque anne le mari conduisait sa famille  _Shiloh_, o tait
la maison de _Dieu_: il y offrait des victimes et ne donnait qu'une
seule portion  sa femme strile, tandis que l'autre tait fire d'en
avoir plusieurs. _Hannah_ pleurait et ne mangeait point; dans l'un de
ces jours de sacrifice, elle se rendit  la porte de la maison de Dieu;
le grand-prtre[39] _Hli_ tait assis  cette porte sur son sige de
juge: elle s'y livra  la prire avec tant d'effusion, qu'Hli la crut
ivre; il la rprimanda et lui ordonna de se retirer. Elle, s'excusant,
lui exposa son chagrin, lui dit qu'elle demandait  Dieu un enfant
mle, et qu'elle faisait voeu de le lui consacrer pour la vie: jamais
le rasoir ne passera sur sa tte (c'tait le signe de ce dvouement).
Allez en paix, rpondit Hli, Dieu vous donnera un enfant: en effet, de
retour chez elle et devenue calme et contente, elle conut peu aprs et
elle eut un enfant mle qu'elle nomma Samuel.

Telle est la substance du premier chapitre dont les dtails sont de
nature  faire supposer que quelqu'un aurait tenu procs-verbal de la
conversation d'_Hli_ et d'_Hannah_; je reviendrai ailleurs sur ce
sujet.

On sent que, dans le petit bourg, dans le village o vivait cette
famille, les querelles de mnage, causes par sa strilit, avaient fait
bruit: le voeu ne put manquer d'y tre galement divulgu, ni son
succs d'y causer une vive sensation. Ce peuple qui voyait le doigt de
Dieu en tout, qui, selon notre historien, disait: _Dieu a clos les
entrailles d'Hannah_, n'a pas manqu de dire que _Dieu lui avait donn_
cet enfant par un don spcial. Cet enfant consacr devint l'objet de la
curiosit et de l'attention publiques.--Suivons son histoire:

Lorsque le temps de sevrer Samuel fut venu (ceci dans les moeurs du
pays comporte au moins deux ans), _Hannah_ fut le prsenter au
grand-prtre  _Shiloh_, en y joignant une offrande de trois veaux, de
trois mesures de farine et d'une amphore de vin. Hli accepta l'enfant,
qui de ce moment fut lev sous sa surveillance.

Ici, le narrateur nous dit qu'_Hannah_ composa elle-mme un cantique qui
remplit les dix premiers versets du chapitre second. La femme d'un
cultivateur ais, mme riche si l'on veut, mais enfin la femme d'un
homme de campagne, une paysanne peut-elle avoir compos un morceau qui a
les formes potiques? cela n'est pas probable. Ce cantique a d tre
fait par quelque lvite du temps, et mme aprs coup par l'crivain de
cette histoire. Cette licence nous avertit de l'intrt personnel et
mme de la partialit que nous devons trouver en tout ce rcit.

La situation domestique de Samuel dans la maison d'Hli mrite une
attention particulire  raison de l'influence qu'ont d exercer sur son
caractre toutes les circonstances de son ducation: cet enfant est
comme orphelin dans une famille trangre; cette famille est compose
d'une ou plusieurs femmes d'Hli dja g, puisque ses deux fils _Ophni_
et _Phines_ taient sacrificateurs en exercice; ses deux fils dja
maris ont aussi des enfants sur qui doit se porter la tendresse de
toute la maison. Selon les moeurs du pays et du temps, ces divers
personnages ont d vivre runis; naturellement Samuel n'a d recevoir
que des soins de charit, et il a pu tre expos  des jalousies. Son
caractre a d se concentrer, le porter  se suffire  lui-mme,  ne
s'pancher,  ne se confier  personne; il a eu le temps de penser et de
mditer. L'ge est venu dvelopper en lui cette double facult; il a d
devenir observateur de tout ce qui se passait autour de lui, et il a pu
tout voir, parce qu'il a vcu sous la protection du grand-prtre, dans
une intimit de famille et dans un service d'autel et de temple, qui
l'ont initi  tous les secrets.

Vers quinze ou seize ans, ce service du _temple_[40] l'a mis en rapport
avec tous les fonctionnaires, avec tous les lvites qui y taient
employs: _Shiloh_, situ en pays montueux et de difficile accs, pour
cause de sret, n'tait pas une ville, mais un village dont la
population dut se composer uniquement de prtres et de lvites. C'est un
tat de choses que l'on retrouve chez tous les anciens o les siges
d'oracles, les foyers de culte taient tenus  distance des regards
profanes et de l'inspection populaire; dans tout village, on sait
combien il y a de caquet, de petites passions, d'inimitis, de
jalousies; dans un village de prtres, qui, quoique maris, ne
participaient pas moins au caractre des moines, on sent que si les
formes furent plus graves, le fond ne fut gure moins agit par des
tracasseries de tout genre. Dans le cas dont je traite, des
circonstances particulires durent y fournir un puissant aliment.

Le grand-prtre Hli devenait vieux; on calculait son successeur: ses
deux fils _Ophni_ et _Phines_ avaient aigri les esprits par un genre de
vexation qui mrite d'tre textuellement cit:

Or, les fils d'Hli taient des hommes de vice et de dbauche qui ne
connaissaient ni Dieu, ni le devoir du prtre envers le
peuple.--Lorsqu'un Hbreu offrait un sacrifice, le serviteur de l'un
d'eux venait  l'endroit o l'on faisait cuire la chair (de la victime);
il plongeait une grande fourchette  trois dents, soit dans la
chaudire, soit dans la marmite, et tout ce qu'il en pouvait retirer du
coup, il l'emportait pour le prtre; (de mme) avant que l'on ft
griller les graisses, il disait: Donnez-moi de la chair pour le prtre,
il n'en veut point de cuite, il la veut crue. L'homme rpondait:
Laissez-la-moi griller selon l'usage, et vous en prendrez ce que vous
voudrez.--Non, disait le serviteur, donnez-la-moi de suite, ou je la
prendrai de force; et l'on traitait ainsi tous ceux qui venaient 
_Shiloh_.




 IV.

     Caractre essentiel du prtre en tout pays; origine et motifs des
     corporations sacerdotales chez toute nation.


Ce rcit naf prsente divers sujets d'instruction: d'abord il peint la
simplicit ou pour mieux dire la grossiret des moeurs du temps,
trs-analogues au sicle d'Homre; j'ai dit que ce peuple hbreu n'tait
compos que d'hommes rustiques, vivant sur de petites proprits qu'ils
cultivaient de leurs mains, comme font aujourd'hui les Druzes. La seule
classe un peu bourgeoise, un peu moins ignorante, tait la tribu des
lvites, c'est--dire des prtres qui vivaient oiseux, entretenus par
les offrandes volontaires ou forces de la nation: cette classe avait
plutt le temps que les moyens d'occuper son esprit. Cet esprit se
montre ici dans le ton et le style du narrateur qui, par son instruction
en _devoirs de prtre_, s'annonce pour un homme du mtier. On peut
comparer ce lvite aux moines du huitime et du neuvime sicles,
crivant leurs dvotes chroniques sous les auspices de la superstition
et de la crdulit. Dans ce mme rcit, on voit le caractre essentiel
du prtre, dont le premier et constant objet d'attention est cette
_marmite_ ou _chaudire_ sur laquelle se fonde son existence, et cela
nous rvle les motifs de tout ce rgime de victimes et de sacrifices
qui joue un si grand rle chez les peuples anciens.

Jusqu'ici je n'avais pu concevoir le mrite et la convenance d'avoir
converti les cours et les parvis des temples en _boucheries_
journalires, en _vivanderies_ permanentes; je ne conciliais pas l'ide
du hideux spectacle de ces gorgements d'animaux sensibles, de ce
versement de flots de sang, de ce nettoiement d'entrailles, avec les
ides que nous nous faisons de la majest, de la bont divines qui
repoussent si loin les besoins grossiers que supposent ces pratiques. En
rflchissant  ce qui se passe ici, je vois maintenant la solution
trs-naturelle de l'nigme; je vois que dans leur tat primitif, les
anciens peuples ont t, comme sont encore les Tartares d'Asie et leurs
frres nos sauvages d'Amrique, des hommes froces luttant incessamment
contre des dangers, contre des besoins dont la violence exaltait tous
les sentiments; des hommes habitus  verser le sang  raison de la
chasse sur qui se fondait leur subsistance: dans cet tat, les premires
ides qu'ils se sont faites, les seules qu'ils aient pu se faire de la
Divinit, ont t de se la reprsenter comme un tre plus puissant
qu'eux, mais raisonnant et sentant comme eux, ayant leurs passions et
leur caractre: l'histoire entire dpose de la vrit de ce fait.

Par suite de ce raisonnement, ces sauvages crurent que tout fcheux
accident, tout mal qui leur arrivait, avait pour cause intime la haine,
le ressentiment, l'envie de quelque agent cach, de quelque pouvoir
secret irascible, vindicatif comme eux-mmes et consquemment
susceptible comme eux d'tre apais par des prires et par des dons. De
cette ide naquirent ces habitudes spontanes d'offrandes religieuses
dont la pratique se montre chez presque tous les sauvages anciens et
modernes; mais parce qu'en tout temps, en toute socit, il nat ou il
se forme des individus plus subtils, plus _madrs_ que la multitude, il
se sera de bonne heure trouv quelque vieux sauvage qui, ne partageant
point cette croyance ou s'en tant dsabus, aura conu l'ide de la
tourner  son profit, et aura suppos avoir des moyens secrets, des
recettes particulires pour calmer la colre des _dieux_, des gnies ou
_esprits_, et pour se les rendre propices: l'ignorance vulgaire,
toujours crdule, surtout lorsqu'elle est mue de crainte ou de dsir, se
sera adresse  ce mortel favoris, et voil un _mdiateur_ constitu
entre l'homme et la Divinit: voil un voyant, un jongleur, un prtre
comme en ont tous les Tartares, comme en ont la plupart de nos sauvages
et des peuples ngres: ces _jongleurs_ auront trouv commode de vivre
ainsi aux dpens d'autrui, et ils auront cultiv et perfectionn leur
art de faire des illusions, des tromperies: la _fantasmagorie
sacerdotale_ sera ne. Aujourd'hui que ses moyens physiques nous sont
connus, nous apercevons ses artifices dans les prodiges des anciens
oracles, dans les miracles de l'ancienne magie.

A l'poque o le mtier devint avantageux, il se fit des associations
d'adeptes, et le rgime de ces associations devint la base du sacerdoce:
or, comme ces corporations de _devins_, de _voyants_, d'_interprtes_ et
de _ministres_ des dieux, employaient tout leur temps  leurs fonctions
publiques,  leurs pratiqus secrtes, il fut ncessaire que leur
subsistance journalire et annuelle ft organise en systme rgulier;
alors le rgime jusque-l casuel des offrandes et des sacrifices
volontaires fut constitu en tribut obligatoire par _conscience_,
rgulier par _lgislation_; le peuple amena au pied des autels, au
parvis des temples l'lite de ses brebis, de ses agneaux, mme de ses
boeufs et de ses veaux; il apporta de la farine, du vin, de l'huile:
la corporation sacerdotale eut des rentes, la nation eut des crmonies,
des prires, et tout le monde fut content. Le reste n'a pas besoin
d'explication[41]: seulement je remarque que la division des animaux en
purs et impurs parat driver de leur _bont_ comme _mangeables_, ou de
leur _inconvenance_ comme nuisibles ou dsagrables  manger: voil
pourquoi le bouc puant tait jet dans le dsert; pourquoi le vieux
blier coriace et _suiveux_ tait brl _sans reste_; pourquoi le porc
ladre et donnant la gale tait _honni_; mais c'est assez parler de la
cuisine des prtres de _Shiloh_, suivons leur histoire.




 V.

     Manoeuvres secrtes en faveur de Samuel.--Quel a pu en tre
     l'auteur?


Or Hli tait trs-vieux; il apprit ce que faisaient ses fils; il leur
en fit des reproches, mais ils ne l'coutrent point, _parce que Dieu
voulait les tuer_.

Quelle pense sclrate et perverse! _endurcir les gens pour les tuer!_
mais  qui Dieu a-t-il dit sa pense? si c'est  l'homme seulement, si
c'est au prtre qui nous la rpte, n'avons nous pas droit de
l'attribuer  ce porteur de parole lui-mme,  ce soi-disant interprte?
Il est clair que ceci ne vient point de Dieu, mais d'une _bouche juive_,
d'un _coeur hbreu fanatique_ et _froce_, plein des passions et des
prjugs qu'il place dans son idole.--Revenons  Samuel.

Il s'avanait (en annes), et croissait, dit le texte, et il tait
agrable  Dieu et aux hommes.

Ici, toutes les traductions commettent une erreur; elles qualifient
Samuel d'_enfant_; ce n'est pas l le sens du mot hbreu _nar_; il
signifie jeune homme adolescent, et il peut s'appliquer jusqu' l'ge de
vingt  vingt-cinq ans; la preuve en est que le texte l'applique 
l'cuyer qui accompagne Jonathas dans un coup de main militaire des plus
audacieux;  David quand il est prsent  Sal comme un sujet dja fort
et propre  la guerre; aux serviteurs des prtres qui parlent de prendre
la chair par violence: toutes ces applications ncessitent un ge de
vingt ans au moins.

Samuel n'a pu en avoir moins  l'poque dont nous parlons, et il a pu en
avoir jusqu' vingt-quatre, comme il rsulte du calcul de sa vie; car,
sous peu, nous allons voir prir Hli trs-vieux; vingt ans et sept mois
aprs, Samul va commencer sa propre judicature jusqu' ce qu'il
devienne assez vieux pour vouloir se substituer ses enfants, et il
vivra encore environ _dix-huit ans_ sous Sal: enfin il mourut trs-g.
Supposons-lui _vingt ans_ d'administration, plus ces _dix-huit ans_,
plus les vingt entre son avnement et la mort d'Hli, voil
cinquante-huit ans; l'on ne peut lui donner moins de vingt  vingt-deux
ans  la mort d'Hli, pour faire soixante-dix-huit ou quatre-vingts ans
qu'exige sa vie.

A cet ge de _vingt-deux ans_ il a t dja capable de beaucoup de
calculs et de raisonnements; il a t nourri de tous les discours, de
toutes les plaintes, de toutes les intrigues, de tous les projets du
cercle sacerdotal dans lequel il vivait: il a entendu les voeux
souvent forms de voir exclure les enfants d'Hli; de voir apparatre un
de ces _hommes de Dieu_ envoys de temps  autre pour sauver le peuple
d'Isral; il a su ce qu'il fallait pour tre _un homme de Dieu_,
pourquoi ne se serait-il pas lui-mme trouv propre  jouer ce rle? La
suite du rcit va nous claircir cette question.

Sur ces entrefaites arrive un incident singulier; un _homme de
Dieu_[42] vient trouver Hli; il lui reproche au nom de _Jehovah_ ou
_Jehwh_ les prvarications de ses enfants: il lui annonce qu'ils ne lui
succderont point, et que _Jehwh_ s'est choisi un autre prtre fidle.
Je couperai, dit Dieu, ton bras (c'est--dire ton pouvoir) et le bras
de ta maison, en sorte qu'elle n'aura point de vieillards. Le signe que
j'en donnerai sera que tes deux enfants Ophni et Phines _mourront en un
mme jour_; et je me susciterai un prtre selon mon coeur et mon
esprit pour gouverner pendant toute sa vie. Les gens de ta maison
viendront se courber devant lui, et lui offrir une petite pice d'argent
en le priant de les admettre au service du temple.

Que de choses  noter dans ce rcit! D'abord voici un tte--tte
divulgu; par qui? Hli ne s'en sera pas vant: c'est donc l'_homme de
Dieu_ qui l'a bruit. Quel intrt a-t-il eu de prparer les esprits 
un changement dsir de plusieurs, mme du plus grand nombre? En sa
qualit de prophte et de _prdiseur_, cet _homme de Dieu_ a d
connatre le successeur annonc, dja prsum; n'agirait-il pas dja de
concert avec lui? Sa prdiction va se trouver faite en faveur de
Samuel.--Samuel ne jouerait-il pas un rle en cette affaire? L'axiome de
droit dit: _Celui-l a fait qui a eu intrt de faire_; ici ne serait-ce
pas _Samuel_ mme? Notez qu'Hli tait aveugle, et qu'on a pu lui parler
sans qu'il ait reconnu la personne. Il y a ici manoeuvre de fourberie;
Samuel n'est pas atteint, mais il est prvenu. Quant  la prdiction de
la mort des deux fils d'Hli en un mme jour, on sent combien il a t
facile  l'crivain ou au copiste de l'interpoler aprs coup: o est le
procs-verbal primitif? Suivons le rcit.

Chap. 3. Or Samuel servait Dieu prs d'Hli (il faisait le service du
temple), la parole de Dieu tait rare en ce temps-l; il n'apparaissait
plus de visions[43]. Les yeux d'Hli s'taient obscurcis, il ne voyait
plus; et il arriva (une nuit) qu'Hli tait couch en son lieu; la lampe
n'tait pas teinte et Samuel tait aussi couch dans le temple du
(dieu) _Jehwh_, o est l'arche sainte; et Dieu appela Samuel lequel
courut vers Hli et lui dit: Me voil; tu m'as appel.--Non, dit Hli,
je ne t'ai point appel, retourne et dors. Une seconde fois Jehwh appela
Samuel, et Samuel courut vers Hli qui dit encore: Je ne t'ai point
appel; retourne et dors. Or Samuel ne connaissait point encore la
parole de Dieu. Appel une troisime fois, il courut encore vers Hli
qui comprit alors que c'tait Dieu qui l'appelait. Retourne, dit-il; si
l'on t'appelle de nouveau; rponds: Parle, _Jehwh_, ton serviteur
coute. Samuel retourna se coucher et (le dieu) Jehwh vint se poser
debout et il lui cria deux fois, Samuel; et Samuel rpondit: Parle, ton
serviteur coute. (_Voyez_ la note n 2.)

Pour abrger ce rcit, il suffit de dire que le dieu Jehwh rpta en
substance ce que l'homme de Dieu avait dja dit  Hli, savoir: qu'
raison des prvarications de ses enfants et de sa faiblesse  ne pas les
rprimer, il avait supplant sa maison et qu'il lui substituerait un
tranger dans le pouvoir suprme. Le lendemain matin, Samuel resta
silencieux sur la chose, mais Hli le fora de tout lui rciter. Aprs
l'avoir entendu, le vieillard se contenta de dire: Il est _Jehwh_ (le
matre), il fera ce qui sera bon  ses yeux.

Maintenant, pour apprcier cette histoire, je ne veux point raisonner
sur le fond du fait. Dieu, venir dans une chambre, se poser debout 
distance d'un lit, parler comme une personne de chair et d'os; que
pourrais-je dire  qui croirait un tel conte? Je ne m'occupe que de la
conduite et du caractre de Samuel; et d'abord, je demande qui a vu, qui
a entendu tout ceci et surtout qui l'a racont, qui l'a bruit et rendu
public? Ce n'est pas Hli; ce ne peut tre que Samuel seul, qui est ici
acteur, tmoin, narrateur; lui seul a eu intrt de faire, intrt de
raconter: sans lui, qui et pu spcifier tous les menus dtails de cette
aventure[44]? Il est vident que nous avons ici une scne de
fantasmagorie du genre de celles qui ont eu lieu chez tous les peuples
anciens, dans les sanctuaires des temples et pour l'mission des
oracles. Le jeune adepte y a t encourag par la caducit, par la
faiblesse physique et morale du grand-prtre Hli; peut-tre par
l'instigation de quelques personnages cachs sous la toile, ayant des
intrts, des passions que nous ne pouvons plus juger; nanmoins le plus
probable est que Samuel ne s'est fi  personne, et ce que par la suite
nous verrons de sa profonde dissimulation fixe la balance de ce ct.

La divulgation n'a pas t difficile; il aura suffi de quelques
confidences  un serviteur,  un ami dvou,  une vieille ou  une
jeune prtresse, pour que l'apparition de Dieu, pour que son oracle venu
de l'arche sainte se soit rpandu en acqurant de bouche en bouche une
mystrieuse intensit de certitude et de croyance.

Or, Samuel grandit, ajoute le texte, et Dieu fut avec lui, et aucune de
ses paroles ne tomba par terre; et tout Isral connut qu'il tait devenu
prophte de Dieu; et Dieu continua d'apparatre dans Shiloh.

Sur ce mot, _prophte_, j'observe que le narrateur nous dira bientt
qu' cette poque le terme hbreu _nabia_, employ ici, n'tait point
connu; que l'on ne se servait que du mot _rh_ qui signifie _voyant_.
Nous avons donc ici un crivain posthume qui a rdig  son gr les
mmoires que Samuel ou autres contemporains avaient composs au leur. Il
lui a plu d'tablir en fait positif _la croyance de tout Isral_ en ce
conte; mais il est seul dposant, il n'est pas mme tmoin. Si nous
avions de ce temps-l des mmoires de plusieurs mains, nous aurions
matire  juger raisonnablement: dja nous en avons le moyen dans le
verset o il nous dit que _depuis du temps la parole de Dieu tait
devenue rare_ et qu'il n'apparaissait plus de visions: pourquoi cela?
parce qu'il y avait des incrdules; parce qu'il tait arriv des
scandales, de faux oracles, des divulgations de supercheries
sacerdotales qui avaient veill le bon sens de la classe riche ou aise
du peuple. L'aveugle et fanatique croyance tait reste, comme il arrive
toujours, dans la multitude; ce fut sur elle que Samuel compta, et nous
verrons lors de l'installation de Sal, qu'il eut toujours contre lui un
parti de _non croyants_ assez puissant pour l'obliger  beaucoup de
mnagements, pour l'obliger mme  se dmettre.




 VI.

     Nouvelle servitude des Hbreux.--Samuel dans sa retraite prpare
     leur insurrection et devient sufte ou juge.--Superstition du
     temps.


A l'poque o nous sommes, c'est--dire aprs sa vision, voil Samuel
candidat sur le trottoir de la puissance; le peuple s'occupe de lui: on
attend les vnemens: Hli tout vieux peut mourir  chaque instant; le
temps s'coule; supposons, un ou au plus deux ans, Samuel a eu
vingt-deux ans, ou au plus vingt-quatre; une guerre survient, les
Philistins, par motif quelconque, la dclarent: les Hbreux
s'assemblent; une bataille se livre au lieu nomm _Aphek_; ils sont
battus; leurs dvots imaginent d'amener l'arche dans le camp, afin que
Dieu _Jehwh_ pulvrise les Philistins; ceux-ci d'abord effrays
reprennent courage: ils taillent en pices les Hbreux, ils s'emparent
de l'arche, l'emmnent dans leur pays et soumettent tout Isral au
tribut. Dans cette bataille, les deux fils d'Hli sont tus; le
vieillard rest  _Shiloh_ apprend sur son haut sige de juge tout ce
dsastre; frapp de dsespoir, il tombe renvers, se disloque la nuque
et reste mort: le sige est vacant, ouvert  Samuel; mais sa fine
prudence juge le moment trop orageux: il se retire sans bruit en son
pays, esprant avec raison que le peuple malheureux, vex par l'ennemi,
ne sera que mieux dispos  recevoir un librateur quand il sera temps.
Ce temps fut long; Samuel eut le loisir et la ncessit de prparer de
longue main les moyens qui effectivement le ramenrent sur la scne,
comme nous le verrons. Ce qui se passa dans cet intervalle ne lui est
pas directement relatif, mais parce qu'il offre une vive image de
l'esprit du temps, il mrite de prendre place ici.

L'arche du Dieu des Juifs tait aux mains profanes des Philistins; il
semblerait que ce peuple ennemi et d profiter de l'occasion de
dtruire ce talisman dont il tait lui-mme pouvant; mais  cette
poque la superstition tait commune  tout peuple, et chez tout peuple
la corporation des prtres avait un intrt commun  l'entretenir, de
peur que le mpris d'une idole trangre n'ament des guerriers
farouches  examiner de plus prs l'idole indigne. L'arche est donc
respecte; les prtres philistins la placent dans le temple de leur dieu
_Dagon_ en la ville d'_Azot_. Le lendemain en se levant, les gens d'Azot
trouvent l'idole de Dagon tombe sur le visage (posture d'adoration) 
ct de l'arche; ils relvent l'idole et la replacent; le lendemain ils
la retrouvent tombe, encore; mais cette fois ses mains et sa tte,
spares du corps, taient poses sur le seuil du temple.--On peut
juger de la rumeur. D'o vint ce tour d'audace et de fourberie secrte?
quelque Juif s'tait-il introduit dans la ville avec cette ruse, avec
cette habilet de filouterie dont les Arabes et les paysans d'gypte et
de Palestine donnent encore de nos jours d'tonnants exemples? Cela
serait possible; le fanatisme a pu y conduire; il parat que le temple
n'avait point de sentinelles, que mme il tait ouvert. La scurit de
la victoire aura banni toute vigilance; d'autre part ne serait-il pas
possible que mme les prtres de _Dagon_ eussent calcul cette fourberie
par le motif que j'ai indiqu ci-dessus? Leur conduite subsquente,
tout--fait partiale, va rendre cette alternative la plus probable.

Le peuple d'_Azot_ n'a point d croire son Dieu assez impuissant pour se
laisser traiter ainsi par une force humaine; il aura dit, c'est Dagon
lui-mme qui explique sa volont, qui dclare son respect pour son frre
le Dieu des Juifs; il ne veut point le tenir captif. L'alarme se
rpand, les _prdiseurs_ annoncent quelque calamit, suite de la colre
cleste; survient une maladie pidmique d'intestins (notez qu'en ce
pays, les hernies et les dyssenteries sont communes), puis une irruption
de rats et de mulots destructeurs; les ttes s'chauffent; tout est
attribu  la captivit de l'arche; le peuple du lieu demande sa sortie;
le peuple d'une autre ville o on la mne, apprenant le motif, en
conoit un surcrot d'alarme; la maladie survient par contagion: la
terreur devient gnrale.

Enfin, aprs sept mois de dportation, les chefs militaires des
Philistins appellent devant eux leurs prtres et leurs devins; ils leur
demandent ce qu'ils doivent faire de l'arche; c'tait le cas de la
brler; mais remarquez la rponse des prtres; ils conseillent
non-seulement de la renvoyer, mais encore d'y joindre une offrande
expiatoire du pch des guerriers. Ceux-ci (par un cas assez commun),
non moins crdules que braves, demandent: Quelle offrande? Les prtres
rpondent: Faites fabriquer cinq anus d'or et cinq rats aussi d'or,
selon le nombre de vos principauts, pour calmer le Dieu des Hbreux.
Pourquoi avez-vous endurci vos coeurs comme le roi d'gypte? Vous avez
t frapps comme lui; renvoyez de mme l'arche du Dieu des Hbreux.

Ici l'esprit et le systme des prtres sont vidents; ils nourrissent la
crdulit publique en faveur de leur pouvoir particulier, aux dpens
mme des intrts de leur propre nation; n'ai-je pas eu raison de dire
que le tour jou  Dagon est venu de leur main?

La rentre de l'arche chez les Hbreux est, comme de raison, accompagne
de prodiges; mais leur existence prouverait encore plus le manque de
jugement de l'crivain que la crdulit du peuple. Cet crivain veut que
dans un _seul_ village, o la curiosit engagea les paysans  regarder
dans l'arche, Dieu ait frapp de mort cinquante mille de ces curieux:
dans le style sacerdotal c'est toujours Dieu qui _tue_, qui _extermine_;
mais comme en ce pays-l il n'y a et il n'y eut jamais de village de
cinq mille mes, ni mme de trois mille, il est clair qu'on doit
supprimer plusieurs zros et peut-tre tous; le but de notre lvite a
t d'effrayer le vulgaire et de _tuer_ cet esprit de recherche et
d'examen qui est l'effroi des imposteurs et des charlatans. L'arche fut
dpose au village de _Gabaa_ o elle resta _paisible pendant vingt
ans_. (_Voy._ le ch. 7, v. 2.) A la mort d'Hli, Samuel en avait
vingt-deux  vingt-quatre; il tait donc maintenant g de quarante-deux
 quarante-quatre ans, dans la vigueur de l'esprit et de la maturit du
jugement.

Comment avait-il pass ce long intervalle? Le livre ne nous le dit pas,
parce qu'il n'est habituellement qu'une chronique sche, un vrai
squelette dpouill de ses ligaments; mais l'issue va nous prouver qu'il
n'avait pas perdu son temps. Les circonstances taient difficiles; les
Hbreux, accabls de deux dfaites meurtrires, n'avaient plus de force
morale ni militaire; l'ennemi, matre du pays, surveillait tous leurs
mouvements; sa jalousie ne leur permettait pas mme d'avoir des
forgerons, de peur qu'ils ne fissent des armes; sa politique les
puisait par des tributs de toute nature, les divisait par des
prfrences perfides. Samuel, retir dans son pays natal o il avait
apport sa rputation de prophte, ne put manquer d'y avoir des envieux,
des ennemis. O est-on prophte moins qu'en son pays? Il fallut calmer
les passions domestiques, endormir l'espionnage tranger, dissimuler son
crdit, sa capacit, et cependant prparer sous main les moyens de
secouer un joug insupportable par une rvolte inattendue qui n'allt pas
tre un coup manqu.

En effet, au bout des vingt ans cits, cette rvolte clate; tout  coup
un cri de guerre appelle, assemble les Hbreux au camp de Maspha[45].
Les Philistins arrivent bientt pour les combattre. A la guerre, un des
premiers moyens de succs est dans la confiance de l'homme qui se bat,
surtout s'il n'a pas l'habitude et l'art de se battre; ici ce n'taient
que des paysans levs en masse, prcisment comme sont encore les Druzes
actuels. En de tels hommes la confiance nat de l'ide qu'ils se font de
l'habilet de leur chef et de la bont de leur position; Samuel qui eut
le choix de ces deux moyens, eut dja un grand avantage; le local de
_Maspha_, coup de ravins et de coteaux, au bord d'une plaine, le mit en
mesure d'accepter ou de refuser le combat; ainsi post, on sent qu'il
attend le moment favorable. Il connat l'extrme superstition des deux
partis combattants; il lui faut quelques prodiges, quelques presages
semblables  ceux de tous les anciens peuples; il pie ce qui l'entoure;
il aperoit dans l'atmosphre une indication d'orage; des gens aposts
le pressent d'invoquer Dieu en faveur du _peuple chri_; il annonce un
sacrifice, il immole un agneau; il invoque _Jehwh_  grand cris; les
Philistins commencent l'attaque; le tonnerre clate; les Juifs sont
persuads que Dieu rpond  son prtre; ils chargent avec transport, et
l'ennemi est battu. Telle est la substance du chapitre 7, revtue des
probabilits omises par le narrateur. Le succs de cette journe fut
tel, que les Philistins vaincus rendirent les bourgs qu'ils avaient
depuis long-temps usurps, et cessrent de troubler le peuple hbreu
qu'ils avaient domin.

Ici commence la judicature de Samuel, c'est--dire l'exercice de ce
pouvoir suprme vers lequel il tendait depuis si long-temps. Cette
victoire de Maspha l'tablit en une position nouvelle et meilleure; mais
il ne faut pas s'y tromper: dans un tat dmocratique comme tait celui
des Hbreux, chez un peuple de paysans rpandus sur un territoire coup
de montagnes, de bois, de ravins, o chaque famille vivait sur sa
proprit, o il n'existait ni subordination municipale, ni force
militaire organise, ni mme une seule ville ayant une masse de six
mille habitants, on sent que l'exercice du pouvoir tait soumis  une
opinion morcele, flottante, susceptible de beaucoup de vicissitudes. La
seule superstition tait le lien gnral et commun; mais cette
superstition n'est pas toujours un obstacle  la lutte des intrts et
des passions. Dans un tel ordre de choses, on ne peut disconvenir que
Samuel n'ait gouvern avec prudence et talent, puisque tout le temps de
son administration fut paisible au dedans et au dehors; la preuve de
cette paix est que le narrateur passe sans aucun dtail  nous dire que
Samuel ne cessa plus de juger, et qu'tant devenu vieux, il tablit ses
enfants juges  ct de lui (pour les prparer  lui succder). Cette
dure non exprime comporte une vingtaine d'annes, ce qui donne un ge
de soixante-deux  soixante-quatre ans  Samuel, au moment o, contre
son attente, on va le forcer de nommer un roi.




 VII.

     Le peuple rejette les enfants de Samuel et le force de nommer un
     roi.--Samuel a exerc la profession de devin.


Ce contre-temps auquel il parat que sa divination ne s'tait pas
attendue, fut caus par la mauvaise conduite de ses enfants, qui,
semblables  ceux d'Hli, trouvrent le secret d'irriter, de scandaliser
le peuple par leurs vexations, leurs dbauches, leur impit; de manire
que nous voyons ici ce mcanisme gnral de l'espce humaine, qui, sans
jamais profiter de l'exemple et de l'exprience, retombe toujours dans
le cercle des mmes habitudes, des mmes passions. Les pres arrivent au
pouvoir par beaucoup de peines et de soins; les enfants, ns dans
l'abondance, se livrent aux carts et aux habitudes vicieuses
qu'engendre la prosprit; nanmoins, il est  croire que dans cette
occasion, le mcontentement de la multitude fut aliment par
l'opposition et la haine secrtes de familles puissantes, peut-tre mme
sacerdotales, choques d'avoir pour chef et matre un homme de bas
tage, un intrus. Il est  remarquer qu'encore aujourd'hui, chez les
Druzes et chez les Arabes, ce prjug de famille _ancienne_, de famille
_riche_ et pour ainsi dire _noble_, exerce une grande influence sur
l'opinion populaire. Toujours est-il vrai qu' l'poque dont il s'agit,
une sorte de conspiration fut forme, puisque, selon l'historien, une
dputation des anciens d'Isral vint trouver Samuel  sa rsidence
paternelle de _Ramatha_ pour lui demander un roi, un gouvernement royal
constitu comme chez les peuples voisins, dont l'exemple gnral lui fut
allgu.

La rponse qu'il fit  cette dputation, les dtails de la conduite
qu'il tint en cette affaire, dclent le dpit d'une ambition trompe,
d'un orgueil profondment mcontent; il lui fallut plier sous la force,
cder  la ncessit; mais nous allons le voir dans l'excution porter
un esprit de ruse, mme de perfidie, qui, par son analogie avec ses
aventures du temple, ses prtendues visions et rvlations nocturnes,
met  dcouvert tout son caractre. On le force de nommer un roi; il
pourrait, il devrait par conscience choisir l'homme le plus capable par
ses talents, par ses moyens de tout genre, de remplir ce poste minent;
point du tout: un tel homme rgnerait par lui-mme et ne lui obirait
pas; il lui faut un sujet docile; il le cherche dans une famille de bas
tage, sans crdit, sans entours, ayant  la vrit cet extrieur qui en
impose au peuple, mais quant au moral, n'ayant que la dose de sens
ncessaire  un cours de choses ordinaires, en sorte qu'un tel homme
aura le besoin de recourir souvent  un bienfaiteur qui conservera la
haute main. Samuel, en un mot, va chercher un bel homme de guerre qui
sera son pouvoir excutif, son lieutenant, tandis que lui continuera
d'tre le pouvoir lgislatif, le rgnant. Voil le secret de toute la
conduite que nous allons lui voir tenir dans l'lection de Sal, puis
dans la disgrace de ce roi et dans la substitution de David, laquelle
fut un dernier trait de machiavlisme sacerdotal. coutons l'historien
dont le rcit est toujours d'une navet instructive et piquante.

Il y avait dans la tribu de Benjamin un homme appel Kis, grand et
fort; son fils nomm Sal, tait le plus bel homme des enfants d'Isral;
sa taille tait plus haute de toute la tte que celle ordinaire. Il
arriva que les nesses de Kis disparurent un jour; il dit  son fils de
prendre un valet et d'aller ensemble  leur recherche. Ils traversrent
la montagne d'phram, puis le canton de _Shelshah_, sans rien trouver,
puis encore le canton de _Salim_ et celui de _Iemini_; quand ils furent
 celui de _Souf_, o vivait Samuel, Sal voulut s'en retourner, mais
son valet lui dit: Il y a ici dans le bourg un homme de Dieu
trs-respect; tout ce qu'il dit arrive: allons le consulter, il nous
clairera. Sal rpondit: Nous n'avons rien  lui prsenter[46]. J'ai
sur moi un quart de sicle d'argent, reprit le valet, je le donnerai au
_voyant_; car alors, dit le texte, on appelait voyant (rh) ce qui
aujourd'hui s'appelle prophte (nabi).

Notez bien ces dtails; c'est--dire qu'en ces temps d'ignorance
gnrale et de crdulit rustique, le peuple hbreu partageait avec les
Grecs d'Homre, avec les Romains de Numa, avec tous les peuples de
l'antiquit, la ferme croyance aux _devins_, aux _diseurs_ d'oracles et
de bonne aventure, et que Samuel fut un de ces _devins-l_. Nos
biblistes s'efforcent vainement d'imaginer des diffrences entre la
divination des Juifs et celle des Paens[47]; ce sont des subtilits
sans fondement. Les moeurs tant religieuses que civiles furent les
mmes; les livres des Juifs en fournissent la preuve  chaque page,
jusque dans le reproche perptuel d'idoltrie qui leur est fait par
leurs propres crivains; oui, cette manie de connatre l'avenir, qui est
dans le coeur humain, cet art fripon de s'en prvaloir pour se faire
des rentes sur la crdulit, sont des maladies pidmiques qui n'ont pas
cess de rgner dans toute l'antiquit. Voyez le tableau que Cicron en
trace dans son curieux livre de la _Divination_; voyez comment, sous le
nom d'_Atticus_, il nous dpeint, non le bas peuple seulement, mais les
gouvernants, les philosophes entts de cette croyance, et la soutenant
d'un appareil d'arguments qui branlerait encore aujourd'hui bien des
gens qui s'en moquent; et comment cette croyance n'et-elle pas domine
dans les temps passs, lorsque de nos jours, au milieu de nos sciences
et des nombreuses classes d'hommes clairs qui rsultent du moderne
systme social, elle n'est pas teinte et se retrouve encore dans les
campagnes de l'Italie, de la Suisse, de la France mme o l'on consulte
le _sorcier_; lorsque les villes sont remplies de tireurs de cartes, et
qu'au sein mme des capitales il n'a cess d'exister des devins et des
devineresses, des _voyants_ mles et femelles, consults par les
bourgeois comme par les artisans, par les riches comme par les pauvres,
par les gens d'glise mme comme par les laques[48].

Il ne faut donc pas s'tonner que chez les montagnards juifs cette
croyance ait t gnrale, habituelle et mme autorise; car ou voit
leur roi Sal consulter une femme devineresse, une vraie pythie
delphique (chap. 28), pour lui faire apparatre Samuel. Du temps de
Jrmie, le roi Josias et les prtres vont consulter la devineresse
_Holdah_. Ce serait un utile et curieux travail en ce temps-ci de
traiter de nouveau et  fond le sujet des devins, des oracles, des
revenants, des esprits ariens, sujet que dans le sicle dernier des
savants tels que le hollandais Van-Dale et le franais Fontenelle[49]
n'ont pu qu'effleurer; il en rsulterait sur les procds des anciens
serviteurs et agents des temples, sur le systme de fourberie
gnralement adopt par les ministres des cultes de toute secte, un jour
de reflet dont le sicle prsent, malgr son orgueil, prouve encore le
besoin. Mais je ne veux pas perdre de vue mon sujet; je reviens  Sal
et  son valet, en chemin pour consulter le _voyant_.

Ils montent vers le bourg; ils rencontrent des femmes et des filles qui
venaient  la fontaine chercher de l'eau; ils leur disent: Le voyant
est-il ici? Elles rpondent: Il y est venu, parce qu'il fait aujourd'hui
un sacrifice sur le haut lieu; en vous pressant, vous le trouverez avant
qu'il y arrive pour manger, car il a invit du monde. Ils entrent, et
bientt ils trouvent Samuel qui venait en face d'eux, s'acheminant vers
le haut lieu. Or Dieu avait le jour prcdent rvl  Samuel l'arrive
de Sal, en lui disant: Demain je t'enverrai l'homme de Benjamin que tu
sacreras chef de mon peuple; et Samuel ayant regard Sal, Dieu lui dit
( l'oreille): Voil cet homme. Sal s'avana et dit  Samuel:
Indiquez-moi le logis du voyant. Samuel rpondit: C'est moi; montez
devant moi au lieu haut, vous mangerez aujourd'hui avec moi; demain je
vous renverrai aprs vous avoir dit tout ce qui est dans votre coeur;
quant  vos nesses gares depuis trois jours, n'en prenez souci, elles
sont trouves. Eh! tout ce qu'il y a de bon et de meilleur dans Isral,
 qui sera-t-il, sinon  vous et  la maison de votre pre? Sal
(tonn) rpondit: Ne suis-je pas un Benjamite de la moindre tribu
d'Isral, et des moindres familles de la tribu? Pourquoi me parlez-vous
de la sorte? Et Samuel fit entrer Sal et son valet dans la salle du
repas o taient environ trente convives; et Samuel dit au cuisinier:
Donnez  ces deux trangers le morceau que je vous ai fait mettre 
part; et le cuisinier leur donna une paule entire (de mouton)[50].
Ensuite tant revenus au bourg, Samuel entretint Sal sur la terrasse
(toute la soire), et,  la pointe du jour, Samuel vint dire  Sal:
Vous pouvez partir. Et comme ils descendaient du bourg, il lui dit
encore: Faites passer votre valet devant nous, mais vous, restez ici,
j'ai  vous dire la parole de Dieu.

Que pensez-vous, mon ami, de tout ce narr? Croyez-vous que ce soit par
hasard que les nesses de Kis aient disparu, et que Sal ait t amen 
la maison de Samuel? Permis  ceux qui croient aux voyants, aux devins,
et  la surveillance particulire du Dieu de l'univers pour faire
retrouver des nesses; mais pour qui n'a pas perdu ou abjur le sens le
plus commun, il est clair que tout ceci est une manoeuvre astucieuse,
secrtement ourdie pour arriver  un but projet. On ne peut douter que
Samuel, homme si rpandu dans Isral, n'ait dja connu la personne de
Sal; il a cru son caractre propre  ses fins; mais pour s'en assurer
prcisment, il a fallu causer avec lui; il n'a pu dcemment aller le
trouver, il a d le faire venir; il a dit  un dvou, comme en ont
toujours les hommes de cette trempe: Dieu veut prouver son serviteur
_Kis_; va, dtourne ses nesses, et mne-les  tel endroit. L'homme a
obi: voil Sal en recherche. Il ne trouve rien. En pareil cas, combien
de paysans suisses, bavarois, tyroliens, bretons, vendens, iraient chez
le devin? Or rien de plus facile  ce devin que d'aposter des gens sur
la route que dut suivre Sal; elle tait prvue par Samuel; il projeta
le sacrifice et le repas, d'aprs ce calcul; la portion mise  part
pour un convive absent en est la preuve. Lorsqu'il a eu Sal en sa
maison, il a employ la soire  le sonder de toutes manires; il l'a
prpar  son nouveau rle; finalement, il carte le serviteur, et
mystrieusement, sans tmoin, il excute la grande, l'importante
crmonie de lui verser un peu d'huile sur la tte, (notez bien cette
circonstance, _il l'oint sans tmoins, en secret_, pour un effet qui
sera _public_); il lui donne un baiser, dit le texte; il lui dclare que
de ce moment Dieu l'a _sacr roi incommutable_, ineffaable d'Isral.

A ce point de leur intimit, on sent que la confidence a t complte:
Sal a connu et accept les propositions et les conditions de Samuel.
Celui-ci, qui a mesur l'esprit de son client, pour le subjuguer de plus
en plus, lui fait diverses prdictions d'un accomplissement immdiat.
En retournant chez vous, lui dit-il, vous allez rencontrer  tel
endroit deux hommes qui vous diront que votre pre a retrouv les
nesses; plus loin, vous trouverez trois hommes allant  Beitel: ils
vous diront _telle chose_, ils vous feront _tel prsent_. Plus loin, 
la colline des Philistins, vous trouverez la procession des _prophtes_
descendant du _haut lieu_, au son des lyres, des tambours (de basque),
des fltes ( sept tuyaux) et des guitares. L'esprit de Dieu vous
saisira; vous prophtiserez avec eux, et vous serez chang en un autre
homme. Quand ces signes vous seront arrivs, vous ferez ce que vous
voudrez. Dieu sera avec vous; vous viendrez me trouver  Galgala pour
faire un sacrifice; j'y descendrai pour faire les offrandes
pacificatoires; vous attendrez sept jours mon arrive, et je vous ferai
connatre ce que vous ferez. Sal s'en alla, et tout ce que lui avait
prdit Samuel lui arriva.

Si l'on prend garde, on ne verra l rien de miraculeux; il fut facile 
Samuel d'organiser toutes ces rencontres, et mme de calculer le temps
et le lieu de la procession des prophtes, crmonie religieuse, qui,
par cette raison, dut avoir ses jours et heures fixes.




 VIII.

     Qu'tait-ce que les prophtes et la confrrie des prophtes chez
     les anciens Juifs?


Autre fois je ne comprenais point ce que pouvaient tre ces prophtes
formant un cordon[51], une file d'hommes nus ou presque nus, dansant,
chantant, chevels, marchant au son des instruments (comme David
devant l'arche). Je ne pouvais allier cette ide avec celle que je me
faisais d'Isae, de Jrmie, d'Amos, de Nahum, etc., qui nous sont
peints comme des hommes graves, coutant en silence le souffle de
vrits sublimes. Aujourd'hui que je connais ce pays, le caractre de
ses habitants, je vois dans les moeurs actuelles la solution la plus
simple du problme.

Il faut savoir que dans tous les pays musulmans il existe des confrries
de dvots qui s'associent pour certaines pratiques et crmonies,
qu'eux-mmes s'imposent, ou qui leur sont dictes par des chefs;  le
bien prendre, la mme chose n'a-t-elle pas lieu en Espagne, en Italie?
n'a-t-elle pas eu lieu dans la France, l'Angleterre, l'Allemagne, dans
toute la chrtient, quand y rgnait la ferveur religieuse? Si je
recherche les motifs de ces associations volontaires, j'en trouve
plusieurs; les uns naturels, drivs de l'organisation mme de l'homme,
les autres artificiels, drivs de l'tat social.

L'homme, organis comme il l'est, ne peut vivre ni solitaire, ni
silencieux, ni immobile. Ses nerfs ont le besoin, la ncessit d'agir,
comme son sang de circuler: ces nerfs sont construits de manire que si
le fluide de sensibilit y est en surabondance, son vacuation, sa
scrtion deviennent aussi ncessaires que l'vacuation d'un excs de
sang ou de sucs alimentaires. D'autre part, la nature a voulu, par un
mcanisme singulier, que deux tres humains ne pussent tre en prsence
l'un de l'autre sans que leur systme nerveux ne se mt rciproquement.
De ces bases physiques, il a rsult que, dans l'tat social, les hommes
ont eu le besoin constant de se communiquer leurs ides, leurs
sensations, leurs passions, et de s'associer selon les lois de
sympathie, ou d'intrt, variables dans leur application.

La facilit ou la difficult de ces communications et associations forme
ce que l'on appelle la _libert_ civile et politique. L o existe cette
libert rgle par les usages ou les lois, le mouvement est paisible et
sans secousses. L o elle est contrarie, contrainte par la forc,
l'homme s'agite en tous sens pour vaincre ou luder les obstacles et
pour dpenser d'une manire quelconque son activit, sa sensibilit;
alors se forment les associations partielles, les confrries de factions
ou de sectes qui finissent en gnral par tre la mme chose, et qui
sont au fond un instrument de pouvoir recherch par les individus comme
abri, et par les chefs comme levier: voil pourquoi dans les tats
despotiques, il y a plus spcialement de ces associations et confrries
qui se couvrent d'un manteau religieux pour en imposer  la violence
militaire; tandis que dans les tats libres, comme dans notre Amrique,
il n'existe pour ainsi dire rien de semblable, ou ce qui en existe n'a
pas d'effet sensible. Sans doute encore, voil pourquoi ces confrries,
ces associations pieuses ont beaucoup de ferveur dans les temps
d'ignorance, de bigoterie, d'esclavage et de grossiret, tandis
qu'elles en ont moins en raison du progrs des lumires, des sciences
exactes et de la civilisation.

A ces titres, vous apercevez les motifs de leur activit dans tous les
pays musulmans, o, par un instinct naturel, les hommes se groupent en
confrries autour des mosques, en _moineries_ dans des couvents, comme
font entre autres les derviches. Quelquefois le gouvernement les
favorise comme instrument; quelquefois il les redoute comme rsistance,
parce que s'il frappe un membre, tout le corps retentit; c'est une
compagnie d'assurance de la sret des personnes: et qu'y a-t-il de
diffrent dans la chrtient? Qu'tait-ce que le gouvernement de la
Provence quand le roi Ren y instituait la procession des _fous_, quand
s'y formait la confrrie des _pnitents blancs_, des _pnitents gris_,
etc. Remarquez encore que ces confrries sont surtout du got des
mridionaux, sans doute parce que leur vivacit  plus besoin de se
dissiper en cris, en gestes, en spectacles, en crmonies.

Quand j'ai eu pes toutes ces considrations, j'ai conu que de telles
institutions ne purent manquer d'exister chez les anciens Hbreux, o
elles trouvrent des aliments gnraux et particuliers. Par exemple, la
tribu ou caste sacerdotale, ou lvitique, vivait dans une oisivet
absolue: le nombre des prtres en fonctions tant limit, tout le reste
qui vivait aux frais de la nation, c'est--dire, du produit des
offrandes et sacrifices, n'avait  s'occuper, comme les Brahmes et comme
les Druides, que de rites et de pratiques dvotes qu'ils avaient intrt
de multiplier pour provoquer les dons des fidles; de tels hommes durent
avoir des confrries, des processions et tout ce qui s'ensuit.

D'autre part, chez ce peuple livr  une anarchie constante,
c'est--dire, au pouvoir drgl, au despotisme transitoire de chaque
individu, de chaque famille turbulente ou forte, dans cet tat o fut le
peuple hbreu pendant toute la priode des juges (400 ans au moins), les
confrries religieuses durent tre un abri, et, comme je l'ai dja dit,
une compagnie d'assurance contre les violences et les brutalits dont le
livre des Juges offre de choquants exemples. Enfin  l'poque de Samuel,
lorsque cet individu, faible d'abord, commena d'aspirer au pouvoir, et
lorsque ensuite il y fut parvenu, les confrries lui offrirent un moyen
d'appuyer sa marche, d'affermir, d'tendre son crdit; et il dut
d'autant mieux cultiver ce moyen, qu'tant un _intrus_ dans le
sacerdoce, un usurpateur par rapport  la famille d'Hli, il eut un
parti d'opposition, dont nous verrons bientt les preuves, et parmi les
hautes familles dont il blessait la vanit, et parmi les prtres qui
durent savoir  quoi s'en tenir sur les visions.

De tout ceci je dduis que la procession des prophtes _chantants_ et
_dansants_ comme des derviches, dont Samuel annonce la rencontre  Sal
en le congdiant, a d lui tre bien connue en ses mouvements, a d tre
forme de ses amis, de ses dvous, comme l'indique une anecdote
postrieure; car l'historien nous dit que lorsque Sal roi voulut faire
tuer David, qui s'tait rfugi prs de Samuel dans le canton de
_Nout_, ses missaires arms trouvrent la confrrie des _prophtes_
dans l'acte de _prophtiser_, et Samuel debout qui les prsidait.

Quant  ce qu'ajoute l'historien, que ces missaires furent saisis de
l'_esprit de Dieu_ et qu'ils se mirent  _prophtiser_ aussi; que mme
chose arriva  deux autres escouades envoyes par Sal; enfin que ce roi
lui-mme tant arriv plein de colre, il fut galement _saisi de
l'esprit divin_ et se mit  _prophtiser_ en prsence de Samuel, aprs
avoir jet ses vtements pour demeurer _nu_ pendant un jour et une
nuit; ces faits bizarres peuvent sembler incroyables  des hommes de
_sens rassis_ et de _sang-froid_ comme nous autres gens du _nord_ et de
l'_ouest_; moi-mme je les ai d'abord rejets comme non prouvs; et en
effet ils manquent de tmoins suffisants; aujourd'hui que je connais le
pays, je les admets comme probables par plusieurs raisons naturelles.

D'abord j'observe que David, pendant le temps qu'il a vcu prs de Sal,
s'est fait beaucoup d'amis, tmoin, entre autres, Jonathas (fils du
roi), qui se dvoue pour lui; cette disposition a d porter plusieurs
missaires  chercher des motifs d'luder l'ordre; d'autres ont pu tre
influencs par l'ascendant religieux que Samuel avait conquis sur les
esprits, et entre autres sur celui de leur prince; enfin tous, et
surtout Sal, ont pu tre matriss par ce mcanisme du systme nerveux,
par ce _magntisme animal_ qui, encore aujourd'hui, exerce devant nous
de frquents exemples de ses phnomnes. Veuillez remarquer ce qui se
passe toutes les fois que des hommes s'assemblent dans l'intention et
l'exercice d'un sentiment commun: leurs regards, leurs cris, leurs
gestes les lectrisent  chaque instant davantage; et pour peur que la
parole vienne y joindre des tableaux, les ttes s'exaltent au point de
ne plus se possder. Voyez ce qui arrive au thtre tragique, ou dans le
meilleur drame; si la salle est peu remplie de monde, les spectateurs ne
s'meuvent que faiblement, tandis que si elle est bien pleine, ils
s'exaltent progressivement jusqu' l'enthousiasme: voyez encore ce qui
arrive dans nos temples aux jours de prdication de nos zls puritains
et mthodistes: les auditeurs arrivent froids; peu  peu leurs nerfs
sont agacs par les gestes convulsifs de l'orateur acteur, par ses cris
cres tires du fond de la gorge; par les tableaux de damnation et
d'enfer dont il se fait un mrite et un art d'effrayer les imaginations;
une femme nerveuse tombe en convulsion, et voil qu'une foule d'autres
l'imitent et que tout l'auditoire est en trpidation; n'avons-nous pas
vu frquemment ces scnes  Philadelphie, dans les prdications du
dimanche, surtout celles qui se font  la fin du jour[52]? Enfin
consultez les mdecins, et ils vous diront qu'en nombre d'occasions,
l'aspect des convulsions, mme pileptiques, est devenu contagieux pour
les sujets dlicats, tels que les femmes et les enfants. Or, cette
irritabilit nerveuse existe principalement dans les pays chauds o elle
est favorise et promue par les aliments gnralement cres, par
l'abondance du calorique et par le jene, qui est un des grands
promoteurs de _manies_ visionnaires et d'extase; voil les diverses
causes du phnomne nerveux qui a eu lieu dans l'assemble chantante et
hurlante des _confrres prophtes_  Niout et  la colline des
Philistins.

Quant  l'acte de prophtiser, ce n'est pas la faute des livres hbreux,
si nous nous en formons des ides fausses; ils disent tout ce qu'il faut
pour les redresser; d'abord ils peignent les circonstances, le chant, ou
plutt les cris, la nudit; ensuite le mot mme qu'ils emploient pour
signifier _prophte_ et prophtiser en est une dfinition, une
explication trs-claire; car le mot _nabia_ est un driv de _naba_ qui
signifie littralement _tre fou_, faire _le fou_ (insanire), _crier,
dclamer comme un pote_ qui chante des vers, comme un prophte qui
_chante_ des hymnes, des _psaumes_, des oracles [notez que _chanter un
psaume_ est un plonasme, puisqu'en hbreu _psaume_ se dit _mazmour_,
qui signifie _chant_ et _chansons_]. Or, qu'est-ce que tout ceci, sinon
ce que faisait la Pythie de Delphes, ce que faisaient tous les
_rendeurs_ d'oracles chez les peuples de l'antiquit, ce que font encore
chez les musulmans les _derviches_ et les _ikours_ (confrrie des
_cumeurs_) dont je vois ici les folies, ce que font chez nous mme les
ardents, les illumins de nos sectes bigotes? Par cela mme que tous ces
gens-l taient ou semblaient tre _hors d'eux-mmes_, hors de leur sens
naturel, ils taient considrs comme _saisis_, comme _agits_ de
l'_esprit divin_. Certes, si quelque chose caractrise l'ignorance
populaire d'une part, l'imposture et la fourberie sacerdotales d'une
autre, c'est cette ide bizarre, cette opinion monstrueuse d'appeler
_esprit de Dieu_, les drglements maladifs de notre nature humaine;
d'appeler l'pilepsie, _esprit divin_, _mal sacr_, comme il est encore
nomm dans toute la Turquie par les musulmans et par les
chrtiens.--Mais j'ai un peu quitt mon sujet sans nanmoins le perdre
de vue; m'y voici rentr.




 IX.

     Suite de la conduite astucieuse de Samuel.--Premire installation
     de Sal  Maspha.--Sa victoire  Iabs.--Deuxime
     installation.--Motifs de Samuel.


Sal donc congdi par Samuel rencontra la procession des prophtes, et
 la vue de ce cortge, saisi de l'esprit de Dieu, il se mit 
prophtiser avec eux; ce fut une rumeur dans le peuple d'apprendre que
Sal ft devenu prophte; ceux qui l'avaient connu se disaient:
qu'est-il donc arriv au fils de Kis, pour tre aussi prophte? Et
quelques gens dirent: quel est leur pre  eux[53]? Son beau-pre
l'ayant interrog sur les dtails de son voyage, Sal lui dit _tout_,
except l'affaire de la royaut. (Voil une connivence entre Sal et
Samuel.)

Il restait une scne publique  jouer pour capter le respect et la
crdulit du peuple  cet effet Samuel convoqua  _Maspha_ une assemble
gnrale: aprs des reproches de la part de Dieu (car rien ne se fait
sans ce nom): Vous avez voulu, dit-il, un autre roi que votre Dieu,
vous l'aurez: en mme temps, il commena  tirer au sort les douze
tribus d'Isral pour savoir de quelle tribu sortirait ce roi. Le sort
tomba sur la famille de Benjamin: il tire au sort les familles de
Benjamin; le sort tombe sur la famille de _Matri_, puis enfin dans cette
famille, sur la personne de Sal.

Assurment s'il est une _jonglerie_, c'est celle de tirer au sort une
chose dja rsolue. Quant  la ruse de diriger ce sort, on sait qu'il ne
faut qu'un peu d'adresse de joueur de gobelets; partout on en a vu, on
en voit encore des exemples. En ce temps de civilisation, la France
n'a-t-elle pas vu ses cinq directeurs tirant au sort  qui sortirait de
charge, lorsqu'entre eux le sortant tait convenu? Eh bien, moyennant
un lot de cent mille francs comptant, une voiture attele de deux bons
chevaux, et le brevet d'un emploi, le sortant ne manquait pas, sur les
cinq boules d'ivoire mises dans l'urne, de prendre celle qui tait
chaude, et le monde tait difi.

Il fallait ici quel le peuple hbreu crt que Dieu lui-mme faisait
choix de Sal, afin que ce choix impost obissance  tous, et respect
aux mcontents dont l'opposition ne laissa pas encore de se montrer: par
surcrot de jonglerie, Sal ne se trouva point prsent: il est clair que
Samuel l'avait fait cacher; on le cherche, bientt on le trouve dans sa
_cache_ que le _voyant_ aura peut-tre encore eu le mrite de deviner:
le peuple fut merveill de voir un si bel homme, et selon le rcit
littral il cria: vive le roi (_ahih malek_).

Alors Samuel lut au peuple les _statuts_ de la royaut, et il les
crivit en un livre qu'il dposa (sans doute dans le temple). Aprs
cette crmonie, le peuple tant congdi, Sal revint en sa maison,
c'est--dire, en son domaine rural, en sa mtairie[54], et il rassembla
autour de lui, pour faire une arme, les hommes dont Dieu toucha le
coeur (c'est--dire, les croyants, les partisans de Samuel): mais des
mchants dirent: quoi! _c'est l celui qui nous sauvera!_ Et ils ne lui
portrent pas de prsents.

Ces derniers mots nous montrent un parti de mcontents qui est dans la
nature des choses; l'esprit et le ton de ddain de cette expression
indiquent d'abord, pour son motif, le bas tage, la condition populaire
o tait n Sal, et peut-tre ensuite la mdiocrit de ses talents dja
connus de ses voisins, sans compter une infirmit secrte que nous
verrons se dvelopper. On sent alors que ces mcontents furent des gens
de la classe distingue par la naissance et la richesse, lesquels ne
sont, dans le texte, qualifis de _mchants_, que parce que le rdacteur
est un _croyant_, un _dvot_ qui abonde dans le sens du prtre, son
hros, et de la superstitieuse majorit de la nation.

D'autre part, un fait digne d'attention est ce livre des _statuts
royaux_ crits par Samuel. Le mot hbreu est _mashfat_[55] qui signifie
_sentence rendue, loi impose_. Quelle fut cette loi, cette constitution
de la royaut?

La rponse n'est pas douteuse: ce fut ce mme _mashfat_ mentionn au
chap VIII, v. 11, o Samuel (irrit) dit au peuple: Voici le _mashfat_
du roi qui rgnera sur vous; il prendra vos enfants, il les emplora au
service de son char et de ses chevaux; ils courront devant lui et devant
ses attelages de guerre; il en fera des (soldats), des chefs de mille,
des chefs de cinquante hommes; il les emplora  labourer ses champs, 
faire ses moissons,  fabriquer ses instruments de combat, et ses armes
et ses chars; il prendra vos filles et en fera ses parfumeuses (ou
laveuses de vtements), ses cuisinires, ses boulangres; il s'emparera
de vos champs de bls, de vos vergers d'oliviers, de vos clos de vigne,
il les donnera aux gens de son service; il prendra la dme de vos grains
et de vos vins pour la donner  ses _eunuques_,  ses serviteurs; il
enlevera vos _esclaves_ ou serviteurs, mles et femelles, ainsi que vos
nes, et tout ce que vous avez de meilleur dans vos biens sera  son
service; il dmera sur vos troupeaux, et de vos propres personnes il
fera ses _esclaves_[56].

On se tromperait si l'on prenait ceci pour de simples menaces: c'est
tout simplement le tableau de ce qui se passait chez les peuples voisins
qui avaient des rois; c'est une esquisse instructive de l'tat civil et
politique, mme militaire de ce temps-l, o nous voyons les chars, les
esclaves, les eunuques, les dmes, les cultures de diverses espces, les
compagnies et bataillons de mille et de cinquante, etc., comme dans les
temps postrieurs; mais tels taient les maux rsultants du rgime
_thocratique_, c'est--dire du gouvernement par les prtres, sous le
manteau de Dieu, que les Hbreux lui prfrrent le _despotisme_
militaire concentr dans la personne d'un seul homme qui,  l'intrieur,
et le pouvoir de maintenir la paix, et qui,  l'extrieur, et celui de
repousser les agressions, les oppressions trangres: il faut nous en
rapporter  eux pour croire que de leur part ce ne fut pas une
rsolution si draisonnable d'insister comme ils le firent, et de forcer
le prtre Samuel  constituer une royaut[57].

Si ce prtre et t un homme quitable, il et, en tablissant les
droits de roi, constitu aussi la balance de ses devoirs qui composent
les droits du peuple; il lui et impos, comme il se pratiquait en
gypte, les devoirs de la temprance en toutes choses, de l'abstinence
du luxe, de la rpression de ses passions, de la surveillance de ses
agents, de la haine de ses flatteurs, de la fermet  punir, de
l'impartialit  juger entre les opinions et les sectes de ses sujets,
etc., etc. Mais le prtre Samuel, irrit de se voir arracher le sceptre
qu'avait conquis sa fourberie, en aiguisa la pointe pour en faire, dans
les mains de son successeur, une _lance_ ou un _harpon_.

Le plus fcheux de cette affaire fut que Sal, de son ct, ne se trouva
point dou d'assez de moyens, d'assez d'esprit pour contre-miner ce
perfide protecteur: il l'et pu, en feignant de se tenir strictement 
ses ordres, en l'obligeant de les expliquer nettement, pour rejeter sur
lui les checs qui en eussent rsult, et pour avoir lui-mme devant le
peuple le mrite des succs qu'il et obtenus en s'en cartant. David, 
sa place, n'y et pas manqu; mais Sal fut tout uniment un brave
guerrier, qui, ne se doutant pas de la politique des temples, devint la
dupe et la victime d'un machiavlisme consomm. L'art exista long-temps
avant que l'Italie en et crit les prceptes. J'allais oublier une
dernire remarque, importante sous plusieurs rapports: elle m'est
suggre par le contraste frappant que je trouve entre la _doctrine_ de
Samuel et celle de Mose _sur la royaut_.

Nous venons de voir que, selon _Samuel_, le _mashfat_ ou _statut_ royal
est un _pur_ et _dur_ despotisme, une vraie _tyrannie_; selon _Mose_,
c'est tout autre chose. Pour s'en convaincre il suffit de lire ses
prceptes consigns au 17e chapitre du Deutronome, v. 14 et
suivants. Le texte dit littralement: Quand vous serez entrs dans la
terre que _Iehouh, votre Dieu_, vous a donne, et que vous la possderez
et l'habiterez, et que vous direz: _Je veux tablir sur moi un roi comme
tous les peuples qui m'environnent_,--vous tablirez celui que choisira
_Iehouh_, votre Dieu;--vous le prendrez parmi vos _frres_ (_juifs_);
vous ne prendrez point un tranger, qui n'est point votre _frre_;--et
(ce roi) ne possdera point une _multitude_ de chevaux; il ne fera point
retourner le peuple en gypte pour avoir plus de chevaux; il ne se
donnera point une multitude d'pouses; son coeur ne _dviera_
point..... Il _n'entassera_ point de trsors en or et en argent; et
lorsqu'il s'assira sur le trne, il _crira_ pour lui-mme un _double_
de la loi (copi) sur le livre qui est _devant_ les prtres lvites;--et
cette copie restera entre ses mains; il la lira tous les jours de sa vie
pour apprendre  craindre _Iehouh_ son Dieu, et pour pratiquer tous ses
prceptes.

Quelle diffrence entre ce _statut_ de Mose et celui de Samuel! Notez
bien ces mots: Le roi sera un de vos _frres_, un homme tout simplement
comme chacun de vous; et il _sera soumis  toutes les lois_ qui
gouvernent la nation! Comment se fait-il que Samuel n'ait pas intim,
pas insinu un seul mot d'une ordonnance si prcise, si radicale du
lgislateur? Comment personne n'en a-t-il fait la moindre mention?
Est-ce que la loi de _Mose_ tait ignore, oublie? Est-ce que par
hasard cet article, du moins, n'y tait pas encore insr? Des soupons
raisonnables peuvent s'lever  cet gard.--D'habiles critiques ont dja
remarqu que, dans le Pentateuque, plus de trente passages sont
manifestement postrieurs  Mose, et _postrieurs_ de plusieurs
sicles: de ce nombre est le terme _nabia_, employ pour dire
_prophte_, lequel, de l'aveu de l'historien des rois, n'a t substitu
que trs-tard au mot _rah_ (_voyant_), usit par consquent au temps de
Mose: or, dans tout le _Pentateuque_ on n'emploie que le mot _nabia_:
dont cet ouvrage serait tardif.

De plus, ce qui est dit ici, ne pas possder une _multitude de
chevaux_; ne pas se donner une multitude de _femmes_; ne pas entasser
des trsors d'or et d'argent; ne pas laisser dvier son coeur (des
voies d'_Iehouh_), est une allusion si directe aux _pchs de Salomon_,
qu'il en rsulte une preuve additionnelle de posthumit: par surcrot,
ces mots, _quand vous possderez la terre_ (promise) et que vous direz:
_Je veux tablir_ sur moi un roi comme tous les autres peuples; ces
mots, dis-je, sont tellement la peinture de ce qui est arriv sous
Samuel, que l'on a droit de les prendre pour un rcit historique,
mtamorphos aprs coup en prophtie. Qui jamais a fait mention d'aucun
roi juif _ayant copi de sa main la loi_,  moins que ce ne soit celui
qui eut pour rgent et tuteur un grand-prtre, de la part de qui un tel
ordre vient admirablement bien (Helqiah)? Si ce fut un prcepte de
Mose, comment fut-il textuellement oubli par Samuel mme, prophte et
grand-juge? Ne sont-ce pas-l autant d'arguments puissants en faveur de
ceux qui soutiennent que le Pentateuque est une composition tardive, et
peu antrieure  la captivit de Babylone? et que le fond des
chroniques, sur divers points et sur diverses poques, conserve plus
rellement le caractre de l'antiquit? Je viens  mon sujet.

Aprs l'installation du nouveau roi, chacun retourne  son village, 
ses champs. Bientt le roi des Ammonites prend les armes, et vient
assiger la ville de _Jabs_  l'orient du Jourdain. Les habitants
hbreux offrent de se rendre, de payer tribut. Ce roi ne veut les
recevoir  composition qu'en leur crevant  tous l'oeil droit, pour
les livrer, dit-il,  l'opprobre et au mpris d'Isral. Ces malheureux
dpchent  leurs frres d'Isral des dputs que l'on conduit  Sal;
on le trouve ramenant du labourage sa charrue attele de deux boeufs
(vive peinture des moeurs du temps); Sal est saisi de colre (le
narrateur appelle cela l'esprit de Dieu), il coupe ses deux boeufs en
morceaux qu'il envoie par tout Isral, avec ces paroles: Quiconque ne
viendra pas de suite rejoindre Sal, ses boeufs seront traits de la
sorte.

Le moyen fut efficace; tout Isral se rassembla, _comme un homme_, dit
le texte; ici l'hebreu dit 30,000 hommes de Juda, et 300,000 des onze
tribus; le grec au contraire: 70,000 de Juda, 600,000 du reste. De
telles variantes, qui sont trs-rptes, montrent le crdit que
mritent ces livres au moral, quand le matriel est ainsi trait.
D'aprs le grec, en comptant six ttes pour fournir un homme de guerre,
ce serait plus de trois millions d'habitants sur un territoire de 900
lieues carres au plus, par consquent plus de 3000 ames par lieue
carre, ce qui est contre toute vraisemblance. Le plus raisonnable est,
nombre moyen, peut-tre 20,000 pris par lite pour un coup de main qui
demandait surtout de la rapidit. Sal part comme un trait; il arrive 
la pointe du jour (sans doute le sixime), et fond sur le camp des
Ammonites, qui, habitus aux lenteurs fdrales des Juifs, n'attendaient
rien de tel; il les surprend, les crase et dlivre la ville. Le peuple,
charm de ce dbut, le porte aux nues et propose  Samuel de _tuer ceux
qui ne l'avaient point reconnu et salu roi_. Sal, brave, et par cette
raison gnreux, s'y oppose. Ce jour-l, Samuel satisfait, ordonne qu'il
y ait un autre assemble gnrale  Galgala, pour y renouveler
l'installation; cela fut fait.

Pourquoi cette seconde crmonie? Est-ce afin de donner aux opposants,
aux mcontents, le moyen de se rallier  la majorit du peuple et
d'touffer un schisme qui eut plus de partisans qu'on ne l'indique; car
nous en reverrons la trace, lors de la prochaine guerre des Philistins,
dans le camp desquels se trouvrent beaucoup d'migrs hbreux, portant
les armes contre le parti de Samuel et de Sal.

Voil un premier motif apparent, dja habile; mais nous allons dcouvrir
que Samuel, toujours profond et plein d'embches, en eut un autre
_secret_, puis dans son intrt et son caractre.

Le texte nous dit, chap. XII, que l'assemble tant forme, Samuel
debout devant tout le peuple fit une harangue dont la substance est que,
il a gr les affaires avec une entire intgrit; qu'il n'a pris le
boeuf ni l'ne de personne; qu'il n'a opprim, perscut aucun
habitant; qu'il n'a point reu de prsents de sduction, et cependant,
laisse-t-il entendre, _vous m'avez forc de mettre un roi  ma place_.
Il attribue ce reproche  Dieu; mais _Dieu_, c'est lui.--Or, comme par
la nature du rgime royal tel qu'il l'a dpeint, Sal ne pouvait manquer
de faire des vexations de ce genre, il en rsulte  son dtriment un
contraste qui, en ce moment mme, tend  diminuer le crdit qu'il venait
d'acqurir, et qui met en vidence la jalousie qu'en avait conue
Samuel.

Ce prtre insista sur l'ide que Dieu avait jusque-l gouvern la
nation par des lus spciaux tels que Mose, Aaron, Sisara, Gdon,
Jepht, etc., et que le peuple, rebelle aujourd'hui, voulait se
gouverner de lui-mme par des hommes de son propre choix; or, comme ce
nouveau systme enlevait le pouvoir suprme et arbitraire  la caste des
prtres dont Samuel s'tait rendu le chef, on voit d'o lui vient le
profond dpit qu'il en conserve; en mme temps que l'on voit l'arrogance
sacrilge de ce caractre sacerdotal qui s'tablit de son chef
interprte et reprsentant de la Divinit sur la terre.

Ici le narrateur (prtre aussi) a joint une circonstance remarquable:
Vous voyez, dit Samuel au peuple, que nous sommes dans le temps de la
moisson (c'est--dire  la fin de juin et aux premiers jours de
juillet); eh bien! j'invoquerai Dieu, et il me donnera rponse par la
voix du tonnerre et par la pluie, et vous connatrez votre pch de
dsobissance. Or il survint du tonnerre et de la pluie, et le peuple
fut saisi d'effroi; il connut son pch, il demanda pardon  Samuel qui
(gnreusement) rpondit qu'il ne cesserait nanmoins jamais de prier
Dieu pour eux, etc.

C'est fort bien: mais sur ce rcit, nous avons droit de dire d'abord, o
sont les tmoins? Qui a vu cela? Qui nous le dit? Un narrateur de
seconde main: fut-il tmoin? il est le seul, il est partial; et
d'ailleurs une foule de faits ou de rcits semblables se trouvent chez
les Grecs, chez les Romains, chez tous les Barbares anciens, et alors il
faut croire que leurs _voyants_, que leurs _devins_ eurent aussi le don
des prodiges; mais admettons le rcit et le fait: nous avons encore le
droit de dire que Samuel, plus habile en toutes choses morales et
physiques que son peuple de paysans superstitieux, avait vu les indices
prcurseurs d'un orage, qui d'ailleurs n'est pas chose rare  cette
poque de l'anne. Moi-mme, voyageur, n'en ai-je pas vu aux derniers
jours de dcembre o le cas est bien plus singulier?

En rsultat, le peuple prit une nouvelle confiance dans la puissance de
Samuel, et c'tait l ce que voulait ce _roi ecclsiastique_ pour ne pas
perdre la tutelle de son _lieutenant royal_.




 X.

     Brouillerie et rupture de Samuel avec Sal.--Ses motifs probables.


A cette poque Sal devait tre un homme g, pour le moins, de quarante
ans; car dans la guerre des Philistins qui va clater tout  l'heure,
son fils Jonathas se montre un guerrier dja capable de faits d'armes
hardis et brillants. Comment se fait-il donc que le texte hbreu et
toutes ses versions nous disent que Sal tait g d'_un an_ quand il
rgna? Les interprtes ont voulu corriger cela par diverses subtilits;
il n'est  cette erreur qu'une bonne solution. Le texte hbreu ne porte
point le mot _un_, il dit schement: _Sal tait g de... an_; il est
clair que dans le manuscrit premier, source des autres, le nombre est
rest en blanc, parce que l'auteur (prsum Esdras) oublia ou ne put
tablir le nombre, et la preuve ou l'indice de ce fait est que la
version grecque prsume faite sur ce manuscrit a totalement supprim
l'article. Je reviens  Sal.

Il fut naturel  ce nouveau roi d'tre enfl de son premier et brillant
succs, de sa subite et haute fortune: aussi le voit-on trs-peu de
temps aprs cette assemble, dclarer la guerre aux Philistins; divers
incidents mentionns donnent lieu de souponner que ce fut contre l'avis
de Samuel, et que de l, naquit entre eux cette msintelligence que nous
allons voir clater. Samuel put, avec raison, reprsenter  Sal que
les Philistins taient puissants, aguerris, redoutables; que leur
commerce maritime, rival de celui des Sidoniens et des Tyriens[58], leur
donnait des moyens d'industrie suprieurs  ceux des Hbreux; que
ceux-ci, quoique laisss en paix sous sa judicature, n'taient cependant
pas en tat complet d'indpendance ni de rsistance puisqu'ils n'avaient
pas mme la libert d'avoir des forgerons (chap. XIII, v. 19) pour
fabriquer leurs faux, leurs socs de char et  plus forte raison des
lances[59], que le mieux tait de temporiser.

Tout cela tait vrai et sage: Sal passa outre; il tait plein de
confiance dans l'ardeur du peuple; il put rpondre aussi que Dieu
bienveillant y pourvoirait comme au temps de Gdon et de Jepht.--Il
choisit trois mille hommes pour rester sur pied avec lui, il renvoie le
reste: sur cette lite, il donne mille hommes  son fils Jonathas;
bientt ce jeune homme attaque un poste de Philistins qui crient aux
armes, et se rassemblent; Sal les voyant nombreux appelle tous les
Hbreux. Selon l'historien, les Philistins dploient trente mille chars
de guerre, six mille cavaliers et une multitude de pitons pareille au
sable de la mer; nous demandons qui a compt ces chars et ces cavaliers;
en outre il y a ici une invraisemblance choquante, car tout le
territoire des Philistins n'tait pas de plus de cent lieues carres,
qui ne comportent pas plus de deux cent mille ttes d'habitans: l'on
nous supposerait ici plus de cent mille guerriers; c'est une chose
tout--fait remarquable que les nombres soient gnralement enfls dans
les livrs juifs  un degr hors de croyance et presque toujours en
nombres ronds par dcimales.

La peur saisit les Hbreux; ces paysans ( la mode des Druzes) se
dispersrent et furent se cacher dans les montagnes et les cavernes:
Sal se trouva dans un trs-grand embarras; il invoqua Samuel: celui-ci
lui rpondit d'attendre sept jours (il voulait voir comment cela
tournerait); pendant ce temps le peuple continue de dserter. Sal,
croyant que le succs dpendait surtout du sacrifice propitiatoire, en
ordonna les prparatifs; et parce qu'il vit l'ennemi prt  l'attaquer
sans que Samuel ft arriv, il se dcida  faire lui-mme le sacrifice
qui tait l'attribut du prtre. Enfin Samuel arrive: Qu'avez-vous
fait! dit-il  Sal. Ce roi lui explique ses motifs. Samuel lui rpond:
Vous avez agi comme un insens; vous n'avez point observ les ordres
que vous a donns Dieu; il avait tabli votre rgne pour toujours:
maintenant votre rgne ne s'affermira point; Dieu a cherch un homme
selon son coeur; il l'a tabli chef sur son peuple, et Samuel s'en
alla.

Une telle conduite, un changement si brusque, n'ont pu avoir lieu sans
de graves motifs; il faut ncessairement supposer qu'il s'tait pass
entre eux quelque dissentiment, quelque contestation grave du genre que
j'ai indiqu, et cependant cela ne suffirait pas encore pour expliquer
un parti si dcid, pour justifier tant d'orgueil et tant d'insolence:
j'aperois un autre motif: la suite des actions publiques et prives de
Sal mettra en vidence qu'il fut attaqu d'une maladie nerveuse, dont
les symptmes sont ceux de l'pilepsie: ne serait-ce pas que ce genre de
maladie si fcheux en lui-mme, tant ordinairement tenu cach, Samuel
n'en eut point connaissance quand il choisit Sal, mais que l'ayant
ensuite connu, il se sentit pris en dfaut devant l'opinion publique,
devant ses propres ennemis, et qu'alors il chercha l'occasion et le
moyen de se ddire pour se redresser? Il n'en est pas moins vrai qu'ici
sa conduite est mchante et blmable en ce qu'elle dtruit la confiance
du peuple en son chef et l'encourage  le dserter pour ouvrr le pays 
l'ennemi.

Ce prtre a cru toute victoire impossible, et en immolant son protg
vaincu, il a voulu se mnager des capitulations personnelles avec ses
ennemis intrieurs et trangers.

Le sort trompa ses calculs: Sal rest seul avec six cents hommes
dtermins comme lui, ne perd point courage; il prend poste devant le
camp ennemi en prohibant toute attaque. Quelques jours se passent: son
fils Jonathas se drobe  son insu (probablement de nuit) suivi d'un
seul cuyer[60]; il se prsente  un poste philistin, situ sur un roc
escarp; il est pris pour un transfuge hbreu tel qu'il en tait arriv
un grand nombre depuis deux jours; il grimpe avec son cuyer; ils sont
accueillis, et  l'instant tous deux frappent avec tant d'audace et de
bonheur qu'ils tendent morts vingt guerriers sur un demi-arpent de
terre: la confusion et la peur se rpandent dans le camp, les Philistins
se croient trahis, soit les uns par les autres, soit par les transfuges
hbreux: on se bat d'homme  homme; Sal averti par le bruit, accourt
avec son monde, la droute devient complte: emport par son bouillant
courage, ce roi proclame l'imprudente dfense de rien manger avant
d'avoir fini le jour  tuer et  poursuivre. Son fils, qui l'ignore,
rafrachit sa soif d'un peu de miel; le pre veut l'immoler  son
serment (comme Jepht), mais le peuple s'y oppose et sauve Jonathas.

Voil une seconde victoire du nouveau roi; mais celle-ci arrive contre
toute attente, dut dconcerter Samuel; aussi ne le voit-on point se
montrer sur la scne; les Philistins vaincus rentrrent chez eux. Il
parat qu'une trve fut admise, puisque l'historien ne parle plus de
guerre de ce ct; il spcifie au contraire que Sal tourna ses armes
contre d'autres peuples: qu'il attaqua, l'un aprs l'autre, les
Moabites, les Ammonites, les Idumens, les rois syriens de Sobah (au
Nord et par del Damas), et que ce ne fut qu'ensuite qu'il revint contre
les Philistins et les Amalekites: partout il fut heureux et vainqueur.

On sent que ces diverses guerres prirent plusieurs annes, et pour le
moins, chacune d'elles une campagne: aussi, le narrateur semble-t-il
terminer l son histoire en dnombrant et nommant les femmes qu'pousa
Sal, les enfants qu'il eut de chacune d'elles, les hommes qu'il tablit
commandants de sa garde et gnraux de ses troupes.

A la manire dont est termin ce chapitre, un lecteur, habitu au style
de ces livres, croirait que l'histoire de Sal est rellement finie, car
leur formule ordinaire pour clore l'histoire des autres rois est
galement de recenser leurs femmes, leurs enfants et les personnages
marquants de leur rgne; et cependant le chapitre 15 qui est le suivant,
semble commencer une autre portion du rgne de Sal contenant
spcialement les dtails de la conscration et substitution de David 
dater d'une scne de rupture finale qui eut lieu entre le roi et
Samuel.

Ne serait-ce pas que le rdacteur final prsum Esdras, en compilant les
mmoires originaux crits par _Samuel_, _Nathan_ et _Gad_ selon le
tmoignage des Paralipomnes, chapitre 29, aurait cousu leurs rcits
l'un  l'autre sans beaucoup de soins, comme ont fait, en gnral, les
anciens? Nous verrons la preuve de cette ide se reproduire dans la
_prsentation de David  Sal_.




 XI.

     Destitution du roi Sal par le prtre Samuel.


Quoi qu'il en soit, plusieurs annes, peut-tre huit ou dix se passent
pendant les guerres de Sal, sans qu'il soit question de Samuel. Sans
doute les succs et la popularit du roi en imposrent au prophte.
Enfin, il reparat sur la scne; il a cherch une occasion favorable 
ses vues: il vient trouver Sal; il dbute par lui rappeler qu'il _l'a
sacr roi_: c'est dja lui intimer l'obissance  ce qu'il va lui dire,
ne ft-ce que par un sentiment de gratitude: Puis voici, lui dit-il, ce
qu'ordonne aujourd'hui Dieu qui m'ordonna autrefois de vous sacrer.

Je me suis rappel ce qu'a fait le peuple d'Amalek contre mon peuple 
sa sortie d'gypte. (Il y avait de cela quatre cents ans; Amalek
s'tait oppos au passage des Hbreux et en avait tu plusieurs.) Allez
maintenant, frappez Amalek; dtruisez tout ce qui lui appartient;
n'pargnez rien, vous tuerez hommes, femmes, enfants, boeufs, agneaux,
chameaux, nes.

Qui ne frissonne  un tel rcit? faire parler Dieu pour exterminer une
nation  cause d'une querelle de _quatre cents ans_ de date, dans
laquelle les Hbreux taient agresseurs, car ils voulaient forcer le
passage sur le territoire d'Amaleck.

Mais ici quel est le but de Samuel? Il a un dessein en vue; il lui faut
une occasion pour l'excuter: quelque rapine rcente des Bedouins
amalekites aura aigri le peuple juif: Samuel y a vu un motif de guerre
populaire, il le saisit.

Sal forme une arme; le texte hbreu y compte dix mille hommes de Juda,
deux cent mille pitons, sans doute des autres tribus, le texte grec dit
quatre cent mille hommes de l'un et trente mille de l'autre[61].
Pourquoi ces contradictions? pourquoi ces absurdits? car c'en est une
que deux cent mille hommes pour faire un coup de main de surprise contre
une petite tribu de Bedouins. Sal part, il surprend les Amalekites
dans le dsert; il tue tout ce qui lui tombe sous la main, saisit leur
roi vivant, le garde avec une lite de bestiaux et de butin; revient
triomphant au _Mont-Carmel_, descend  Galgala, o est un autel, et se
prpare  faire un sacrifice pour offrir  Dieu, dit le texte, ce qu'il
y a de _meilleur_ eh son butin; c'est--dire les _dpouilles opimes_
selon les rites grec et romain. Samuel arrive; or, nous dit l'historien,
Dieu avait parl  Samuel (pendant la nuit) et lui avait dit: Je me
repens d'avoir fait Sal roi, car il s'est dtourn de moi et n'a pas
suivi mes ordres; et Samuel, effray, avait cri  Dieu toute la nuit.

Encore une apparition, un colloque, un repentir de Dieu! Pensez-vous que
nos ngres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire?
Les Juifs digrent tout; ils ne demandent  Samuel aucune preuve; lui
seul pourtant est tmoin; lui seul peut avoir crit de tels dtails; il
est ici auteur, acteur, juge et partie; reste  savoir qui veut tre
juif pour le croire sur sa parole.

Il arrive, et s'avance vers Sal: Quel est, lui dit-il, ce bruit de
troupeaux que j'entends ici? Sal rpond: Le peuple a pargn ce qu'il y
a de meilleur dans les biens d'Amalek pour l'offrir au Seigneur _votre
Dieu_; nous avons dtruit le reste. Permettez, reprit Samuel, que je
vous rcite ce que m'a dit Dieu cette nuit: Parlez, dit Sal.--Quand
vous tiez petit  vos yeux, dit le Seigneur, ne vous ai-je pas fait
roi d'Isral, et maintenant ne vous ai-je pas envoy contre Amalek, en
vous spcifiant de l'exterminer? pourquoi n'avez-vous pas rempli mon
commandement? pourquoi avez-vous pch et mis des dpouilles 
part?--J'ai obi, j'ai march, j'ai dtruit Amalek, j'amne son roi
vivant, mais le peuple a gard des dpouilles et des victimes de
bestiaux pour les immoler  l'autel de Dieu  _Galgala_. Samuel rpond:
Sont-ce des offrandes et des victimes que Dieu demande, plutt que
l'obissance  ses ordres? Ici l'on cherche  connatre _la bonne
aventure_ par la victime, en inspectant la graisse des beliers;[62] mais
sachez que le pch de la divination est une rvolt, une chimre, une
idoltrie; puisque vous avez rejet l'ordre de Dieu, il rejette votre
royaut.

Sal, faible et superstitieux, s'avoue coupable, il supplie
l'ambassadeur de Dieu, de prier pour effacer son pch; le _prtre_
repousse sa prire, lui ritre sa destitution et s'carte de lui pour
partir: Sal saisit le pan de son manteau pour le retenir: le prtre
implacable fait un effort par lequel le pan se dchire: Dieu,
rpte-t-il, a _dchir_ votre royaut sur Isral, et l'a livr  un
autre meilleur; il l'a ainsi dcrt: _est-il un homme pour se
repentir?_ Sal insiste; j'ai pch, ne me dshonorez pas devant mon
peuple et devant ses chefs; revenez vers moi, je me courberai devant
_votre Dieu_[63]; et Samuel revint, et Sal se courba devant _Iehouh_;
et Samuel dit: Faites approcher de moi Agag, roi d'Amalek; et Agag tant
venu, Samuel lui dit: Comme tu as fait aux enfants de nos mres, il va
tre fait au fils de la tienne; et Samuel _le coupa en morceaux_[64]
(il semble, _avec une hache_); et Samuel s'en retourna  _Ramatah_, et
plus de son vivant ne revit Sal.

Quelle scne barbare! elle est horrible, j'en conviens; mais j'en
connais de plus horribles encore qui de nos jours se passent sous nos
yeux. Supposons que Samuel et emmen Agag  _Ramatah_, que l il l'et
enferm dans un cachot, au fond d'une citerne; que chaque jour il ft
venu avec quelques acolytes lui faire subir des tortures varies; lui
griller les pieds, les mains, l'tendre sur un chevalet pour le
disloquer, etc., tout cela avec des formules mielleuses, en lui disant
que c'tait _pour son bien_; est-ce que le sort de la victime n'et pas
t mille fois plus affreux? Ah! vive la franche cruaut du prtre
hbreu compare  la charit des prtres et moines que consacre Rome! Et
des gouvernements europens souffrent, autorisent de telles
abominations!

Mais Samuel se porta-t-il  un tel acte sans motif, sans but mdit?
Cela ne serait pas conforme  son caractre profond et calculateur: il
me semble ici apercevoir des motifs plausibles.

Depuis dix  douze ans, Sal, par ses victoires, ne cessait d'accrotre,
d'affermir son crdit royal, sur l'esprit de toute la nation: Samuel se
trouvait clips; ce prtre prit une occasion de flatter la passion
vindicative des Hbreux contre les Amalekites. La victoire de Sal lui
fournit un moyen de prendre ce roi en faute, en dsobissance  _l'ordre
de Dieu_ donn par Mose mme, qui avait recommand l'_extermination
d'Amaleck_: c'tait le moment o Samuel mditait le coup audacieux de
nommer, d'_oindre_ le substitut, le rival de Sal; il regarda comme
utile, comme ncessaire de frapper les esprits de terreur par un coup
prliminaire plus audacieux, plus imposant, qui pt faire craindre 
Sal mme de voir tomber sur lui quelque nouvel anathme cleste: ce
qu'il y a de certain, c'est que ce but de Samuel parat avoir t
rempli, puisque Sal n'osa jamais se porter contre lui par la suite 
aucun acte de violence.

En considrant l'action de Samuel sous un point de vue gnral,
politique et moral, elle prsente dans son auteur une runion tonnante
de cruaut et d'orgueil, d'audace et d'hypocrisie: un petit orphelin
parvenu, dcrter, pour sa fantaisie, l'extermination d'un peuple entier
jusqu'au dernier tre vivant! Insulter, avilir un roi couvert de
lauriers, devenu lgitime par ses victoires, par l'assentiment de la
nation reconnaissante de la paix et du respect qu'il lui procure! Un
_prtre_ troubler toute cette nation par un changement de prince, par
l'intrusion d'un nouvel lu de son choix unique, par le schisme qui en
doit rsulter, et qui en effet en rsulta, au point que l'on peut dire
que l s'est trouv le premier germe de cette division politique des
Hbreux qui, comprime sous David et sous Salomon, clata sous
l'imprudent Roboam et prpara la perte de la nation en la dchirant en
deux petits royaumes, celui d'Isral et celui de Juda.

Et voil les fruits de ce pouvoir _divin_ ou _visionnaire_, imprudemment
consenti par un peuple abruti de superstition, par un roi, d'ailleurs
digne d'estime, mais faible d'esprit, au profit d'un imposteur qui ose
se dire l'envoy de _Dieu_, le _reprsentant de Dieu_, enfin _Dieu_
lui-mme; (car telle est la transition d'ides qui ne manque jamais
d'arriver quand on tolre la premire.)

Le naf historien achve, sans le savoir, de nous tracer le portrait du
caractre de Samuel, en nous disant:

Samuel ne revit plus Sal; mais _il pleura son malheur_ de ce que Dieu
l'avait rejet:

Et quelque temps aprs, Dieu apparut au saint prophte, et lui dit:
Pourquoi continues-tu de pleurer sur Sal? Cesse de t'affliger; il faut
en sacrer un autre.

Ainsi Samuel, par ses cris nocturnes, se donnait la rputation de
pleurer sur le roi qu'il assassinait; l'Espagne et l'Italie, dans la
science de leurs _saints offices_, ont-elles produit quelque inquisiteur
plus tendre ou plus sclrat?




 XII.

     Samul, de sa seule autorit, et sans aucune participation du
     peuple, oint le berger David et le sacre roi en exclusion de Sal.


Par rflexion, Samuel rpondit  son Dieu: Si Sal connat que j'ai
sacr un autre, il me fera mourir. Alors le Dieu _Jehowh_ lui explique
comment il faut feindre un sacrifice chez le nomm _Isa_, au village de
_Betlhem_, et comment, sur les huit enfants mles de cet homme, il lui
fera connatre celui qu'il a choisi pour nouveau roi. Samuel donc
remplit d'huile _une petite corne_[65], et il se rendit au village de
_Betlhem_: les vieillards surpris et inquiets sortirent au-devant de
lui et lui dirent: La paix avec vous[66]; et il rpondit: la paix
(_shelom_). Je suis venu _immoler_; sanctifiez-vous, vous viendrez
avec moi manger la victime; et il sanctifia Isa et ses enfants, et les
appela au repas de la victime; et  mesure qu'ils entrrent, voyant
_Elib_ l'an, un bel homme, il se dit: Voil srement l'oint de Dieu;
mais Dieu lui dit (tout bas): Non, ce n'est pas lui. L'homme juge par
l'oeil, je juge par le coeur.

Samuel fit ainsi passer les sept fils d'Isa et lui dit: Dieu ne fait
pas de choix; est-ce que tu n'as pas d'autres enfants? Isa rpondit: Il
y a encore le plus jeune qui veille aux troupeaux. Fais-le venir, dit
Samuel, car nous ne nous assirons pas  table sans lui: on alla donc le
chercher; c'tait un jeune homme _roux_, d'une bonne et belle
physionomie; et Dieu dit  Samuel: Oins-le, c'est lui; et Samuel prit
la corne d'huile et l'oignit _ ct_ de ses frres; et de ce moment
l'esprit de Dieu prospra sur David; et Samuel retourna  Ramah (chez
lui). L'esprit de Dieu se retira de Sal et un _esprit mchant envoy
par Dieu agita_ ce roi, et ses serviteurs lui proposrent de lui amener
un homme sachant jouer de la lyre: il accepta, et l'un d'eux ajouta:
J'ai vu un fils d'Isa de Betlhem qui en sait jouer; c'est un jeune
homme _fort_, un _homme de guerre_, prudent en ses discours, d'une belle
mine; Dieu est avec lui: et Sal envoya vers Isa demander David, et
Isa prit des pains, une outre de vin et un jeune chevreau qu'il mit sur
un ne, et il envoya David (avec ce prsent)  Sal. Sal l'ayant vu, le
prit en affection et lui donna l'emploi de porter ses armes; et lorsque
l'esprit de Dieu saisissait Sal, David prenait sa _lyre_ et Sal
respirait, se trouvait mieux, et le mchant esprit se retirait de lui.

Ce rcit ne laisse pas de susciter plusieurs difficults  rsoudre.
D'abord je ne concilie pas cette _prsentation_ de David  Sal avec
celle du chap. 17, qui,  l'occasion du combat de Goliath, postrieur 
ceci, nous dit que lorsque le berger David s'offrit pour combattre le
gant, et qu'il fut  ce titre prsent  Sal, ce prince lui fit
demander _qui il tait, de qui il tait fils_: il ne le connaissait donc
pas, il ne l'avait donc pas encore vu; la premire version est donc
fausse[67].

Pour expliquer cette contradiction, je ne vois que le moyen dont j'ai
dja parl, savoir: d'admettre que primitivement il y a eu deux ou trois
mmoires d'auteurs contemporains; que ces auteurs ont rapport certains
faits d'une manire diffrente; et que le compilateur final, embarrass
de faire un choix, a consu ces divers rcits  la suite l'un de l'autre,
soit par ngligence et dfaut de critique, soit parce qu'il n'a os
faire un choix entre des autorits qui lui en imposaient galement.
Cette solution conviendrait  beaucoup d'autres quiproquo.

En second lieu, comment Samuel, qui a sembl craindre la vengeance du
roi, s'est-il dtermin  l'encourir,  la braver? Il est clair qu'un
homme de sa trempe ne s'est point aventur sans avoir connu son terrain,
sans avoir prpar ses voies, ses issues: voyez comment d'abord il a
rempli son voisinage du _bruit_ de ses pleurs nocturnes, de ses _cris_ 
Dieu sur le malheur de Sal, sur la disgrace cleste de son pupille
chri. Cette rumeur n'a pu manquer d'arriver aux oreilles de Sal,
vivant paisible  quelques lieues de l, dans sa mtairie de Gebaa: il a
appris que Dieu perscute le prophte pour lui faire _oindre_ son
successeur; il connat le caractre implacable de ce Dieu, qui ne veut
jamais en vain, et qui peut-tre menace Samuel de le tuer. Le saint
homme, entre deux dangers, se trouve dans un grand embarras; cependant
il calcule que si Sal est violent, il est gnreux et bon, que surtout
il est _trs-religieux_, c'est--dire trs-persuad de la mission divine
de lui, Samuel; trs-persuad que si le Dieu _Jehowh_ a rsolu sa
destitution, rien ne pourra l'empcher. Les devins ont beaucoup de
ressources; un homme comme Samuel a d avoir quelque dvou secret dans
la maison et autour de Sal[68]; il aura connu ses dispositions; il aura
su que n'osant frapper le reprsentant de Dieu, le roi adresse plutt
ses menaces  son futur rival. Dans cette position, Samuel aura calcul
que, le cas arrivant, ses devoirs seront remplis; qu'il sera encore
temps pour lui de se retirer, en disant que Dieu a eu ses raisons pour
lever et abaisser qui lui a plu, et que lui n'a plus qu' se taire.

Il faut encore remarquer que depuis le sacrifice de _Maspha_ et la scne
de rupture, il s'est coul un laps de temps suffisant  tous ces
prliminaires. Ainsi la dmarche de Samuel, en sacrant David, n'est pas
aussi imprudente qu'on le croirait d'abord. Nanmoins on a droit de
penser qu'elle a d se faire sans scandale; qu'elle a d exiger le
secret: et comment a-t-il pu tre gard ce secret, si l'onction a eu
beaucoup de tmoins? L'objection est juste, mais le texte n'est pas
prcis sur ce point: il dit bien que les vieillards furent _invits au
repas_; mais il ne fait aucune mention d'eux  l'onction; il n'est parl
que des _frres_; et notez bien qu'il n'est pas dit _en prsence des
frres_, selon l'expression ordinaire et propre; il est dit: _ ct_,
au voisinage de ses frres (_be karb_). Ce mot oblique est remarquable:
ne serait-ce pas que l'onction n'a rellement eu pour tmoin qu'Isa
(celle de Sal n'en avait eu aucun, Samuel avait cart le valet); et
qu'ici le narrateur (qui doit tre Samuel mme), n'osant insrer le mot
_en prsence_, a mis l'quivoque _ ct_, au voisinage? Mais supposons
que les sept frres fussent prsents, ils ont encore pu, malgr leur
jalousie, garder le secret; d'abord, parce que la dissimulation, la
discrtion en choses domestiques, sont un trait fondamental des moeurs
arabes; ensuite, parce qu'il y a eu intrt de crainte pour tous: car le
roi, selon un usage asiatique que nous retrouvons en tout temps, pouvait
prendre le parti d'exterminer toute la famille (trs peu de temps aprs,
le cas arriva  celle du grand-prtre _Achimelek_, que Sal fit
massacrer tout entire, par cela seul que le chef avait donn du pain 
David). En rsultat, il faut bien croire que le secret a t gard,
puisque, soit dans l'un, soit dans l'autre rcit de prsentation, l'on
ne voit Sal commencer ses perscutions qu'un certain temps aprs
l'onction.

Mais quelle raison Samuel a-t-il pu avoir de faire le choix, si
singulier en apparence, d'un simple berger pour le convertir en roi?
Sans doute ceci est bizarre dans nos moeurs modernes, dans notre tat
de civilisation, qui a produit tant de classes d'hommes instruits et
cultivs au sein de chaque nation, en Europe et en Amrique; mais dans
les moeurs asiatiques, en gnral, dans les moeurs arabes mme
actuelles, un tel choix n'a rien d'trange ni de draisonnable: ne
voit-on pas encore tous les jours chose semblable en Turkie, ou des
boulangers, des chaudronniers deviennent pachas, mme vizirs? Il faut se
rappeler que la nation hbraque n'tait compose que de cultivateurs
paysans, de quelques marchands peu riches, peu considrs, et d'une
classe de prtres trs-peu cultivs. La condition du pasteur,
d'administrateur de gros et menu btail, qui forme une branche
importante de la richesse et de la proprit d'une famille, cette
condition n'tait infrieure  aucune autre gestion rurale, et peut-tre
exige-t-elle plus de talents et d'habilet que la culture routinire des
oliviers, des vignes et des bls; du moins laissait-elle bien plus de
temps pour la culture des facults intellectuelles.

Ce soin de conduire et de gouverner des tres anims, qui ont leur
sphre d'intelligence, leurs passions, leurs volonts, est plus propre
qu'on ne croit  exercer le raisonnement d'une tte humaine, et  le
prparer  des fonctions semblables vis--vis d'tres d'un ordre plus
lev, mais d'une nature peu dissemblable. Le hasard voulut ici que
d'heureuses facults se trouvassent runies dans un simple berger;
combien n'a-t-il pas exist d'autres paysans non moins bien organiss, 
qui il n'a manqu que l'occasion de les dvelopper, que les
circonstances d'en faire usage? David, n sur une frontire ennemie,
celle des Philistins, fut de bonne heure  l'cole des alarmes, des
vexations, des dangers de tout genre; il eut  lutter contre des voleurs
hardis, contre des filous subtils, tels que le pays en nourrit encore:
il y prit des leons de ce courage et de cet esprit rus qu'il montra
dans la suite.

Les combats de lions et d'ours, dont il se glorifia devant Sal, n'ont
point d tre une chimre en ce temps-l, puisqu'il est prouv par
divers passages qu'alors il existait, jusque sur la frontire du dsert,
des forts et des bois qui, l comme partout ailleurs, ont disparu par
l'effet de la population et le ravage des guerres. Un tel jeune homme
put tre remarquable dans tout le voisinage, surtout lorsqu' ces moyens
il joignit un talent d'agrment, celui de jouer d'un instrument de
musique: ce got fut toujours l'apanage des bergers, par la raison bien
simple des longs loisirs dont il jouissent: leurs yeux seuls sont
occups  la surveillance du troupeau; toutes leurs autres facults
restent libres pour la mditation et la pense. Nos savants de cabinet
donnent une grande et lourde harpe  David, sans faire attention qu'il
portait la sienne aux champs, et qu'avec elle il dansa lgrement devant
l'arche: il est clair que ce fut la _lyre_ ou le _luth_ qu' la mme
poque on retrouve usit ou cit en Grce.

L'age de David, au temps dont nous parlons, ne dut pas tre de moins de
vingt ans, quoi qu'en disent les traducteurs, puisque les serviteurs de
Sal le peignent comme un jeune homme vigoureux et propre  la guerre.
Si sa rputation put parvenir jusqu'au sjour du roi, o l'on avait peu
d'intrt  y songer, combien n'a-t-elle pas d parvenir  celui de
Samuel, qui mettait tant d'intrt  trouver un sujet capable de remplir
ses vues? Ce _devin_, si rpandu par ses relations de tout genre, aura
ou parler d'un tel jeune homme si _beau_, si _brave_, si _prudent en
tous ses discours_; il l'aura suivi de l'oeil et de la pense pendant
un temps suffisant  le bien connatre,  le bien apprcier; il n'arriva
point chez Isa sans bien savoir ce qu'il avait  faire; et quand lui ou
son copiste nous conte les perptuels colloques  voix basse du Dieu
_Jehowh_, il suppose avoir toujours affaire  des lecteurs juifs.




 XIII.

     Origine de l'onction ( l'huile ou  la graisse)[69].


Mais une autre difficult reste  expliquer. Comment un acte aussi
insignifiant en lui-mme, aussi trivial que celui de verser sur la tte,
de frotter sur le front un peu d'huile ou de graisse, a-t-il eu l'effet
prodigieux non-seulement de persuader  un simple ptre qu'il tait
srieusement appel  tre roi, mais encore d'tendre cette persuasion 
l'immense majorit d'une nation, et jusqu' Saul lui-mme et  son fils
Jonathas, qui en font la dclaration formelle au chap. XXIII, v. 17 et
chap. XXIV, v. 21? Il faut convenir qu'au premier aspect, un tel fait
semble singulier; mais quand on l'examine dans ses accessoires et ses
antcdents, il redevient naturel et simple comme tous les autres de
cette histoire, parce qu'il se trouve tre l'effet d'une opinion et d'un
prjug qui, depuis long-temps, avaient prpar les esprits.

Il est bien vrai qu'avant cette poque aucun chef laque et militaire
n'avait reu la crmonie de l'onction et du frottement d'huile; mais le
rite n'en existait pas moins, ds long-temps public, solennel, entour
de circonstances les plus capables d'imposer respect, puisqu'il tait le
rite d'inauguration du grand-prtre de Dieu, l'acte qui avait consacr
le premier grand-prtre Aaron par la main du lgislateur de l'tat, du
fondateur de la religion, par la main de Mose: c'est ce que nous
apprend le chap. XIX de l'Exode, avec des dtails dignes d'attention.
coutons le texte: Dieu dit  Mose: Voici ce que vous ferez pour
consacrer Aaron et ses enfants aux fonctions de prtres. Prenez un veau
et deux beliers sans taches, du pain non lev, des galettes non
fermentes, mouilles d'huile, faites de farine et de froment; posez-les
sur une corbeille, prsentez-les avec le veau et les deux beliers;
faites approcher Aaron et ses enfants  la porte de la tente o est
l'arche; lavez-les avec de l'eau; prenez les vtements (appropris), et
vtissez Aaron d'une tunique, d'une robe longue (la chape), etc.; posez
sur leurs ttes la tiare (ou mitre), et appliquez le diadme de saintet
sur la mitre; et vous prendrez l'huile d'onction, vous la verserez sur
la tte d'Aaron, et vous l'en frotterez: vous ferez approcher aussi ses
deux fils, et les vtirez (sans les oindre d'huile), et ils seront
consacrs  tre mes prtres pour toujours.

On voit ici tout l'clat et l'appareil de la crmonie de l'onction
faite en face de l'arche du Dieu _Jehowh_, en prsence du peuple
d'Isral; et l'on conoit comment il fut facile d'en faire passer le
respect religieux sur la tte d'un roi. Si c'et t une nouveaut de
l'invention de Samuel, certainement il n'et point eu le crdit de lui
inoculer ce caractre; il y a plus: si de la part de Mose mme, elle
et t une nouveaut, une chose invente par lui, on peut assurer
qu'elle n'et point produit l'effet qu'il dsirait; mais Mose, lve
des prtres gyptiens, et qui emprunta d'eux, sinon toutes, du moins la
plupart de ses ides et de ses crmonies, Mose leur emprunta galement
celle-ci, qui chez eux dut tenir d'une haute antiquit son caractre
saint et mystrieux.

Nanmoins, puisque dans cette antiquit quelconque elle eut, comme
toutes choses, un commencement, un premier motif d'origine, quel a pu
tre ce motif, quelle ide a conduit son premier ou ses premiers
inventeurs  imaginer cette singulire pratique? Ce motif a d tre un
besoin, une chose utile  la socit qui la pratiqua. Or, je trouve ce
besoin, cette chose utile dans la nature des choses de ce temps-l, dans
les moeurs des nations encore demi-sauvages, commenant d'entrer en
socit rgulire. Je me figure une peuplade d'gyptiens de la
Haute-gypte, nus ou presque nus  raison du climat, voulant imprimer 
un ou plusieurs d'entre eux un signe particulier de commandement, de
fonctions quelconques; comment tabliront-ils ce signe? Sera-ce une
charpe, un bonnet d'toffe ou de plumes, un petit bton-sceptre, un
bandeau sur le front? Tous ces objets mobiles, fragiles, peuvent
s'arracher par la violence du premier venu, l'homme n'est plus rien; ils
auront remarqu que certains liquides, tels que la graisse et l'huile,
s'attachaient, se fixaient  la peau d'une manire tenace, difficile 
effacer; l'eau ne pouvait rien; la poussire rendait la marque plus
visible; ils auront trouv cette marque propre  leur but; l'effet de la
poussire commune leur aura donn l'ide d'appliquer des poussires de
couleur; ils ont eu  leur disposition le rouge du corail, du minium, du
cinabre, le jaune des ocres, le vert de cuivre, le bleu de certains
coquillages et vgtaux; la marque colore qui en est rsulte sera
devenue chez les premiers peuples un signe d'utilit et de beaut, que
nous retrouvons ensuite  toutes les poques et dans tous les pays, chez
la plupart des peuples mme polics.

Ce genre de signe est frappant chez les Indiens, o il porte un
caractre religieux, puisque les adorateurs des trois dieux se
distinguent l'un de l'autre par les couleurs et la forme de ces marques
sur le front. Il se retrouve dans toutes les les de l'Ocan indien et
pacifique; nous le voyons chez nos sauvages d'Amrique, comme chez
leurs frres les Tartares d'Asie, et comme chez la plupart des noirs
d'Afrique. Pour le rendre plus fixe, l'art perfectionn s'est avis de
faire pntrer la couleur dans le tissu de la peau en la piquant avec de
fines pointes d'artes de poisson on d'aiguilles de mtal, ce qui a
constitu l'art de _tatouer_, que les relations des voyageurs modernes
ont rendu si clbre. Ainsi, dans son origine et dans son but, la
crmonie d'_onction sacerdotale et royale_,  laquelle les peuples et
les cultes judasans attachent une si haute et si mystrieuse
importance, n'a t et n'est tout simplement que le _tatouage_ ou le
_tatouement_ d'un individu, afin de le rendre ineffaablement
reconnaissable.

Mais je dois terminer l'histoire de Samuel; et cependant je voudrais
expliquer encore pourquoi il s'est obstin  destituer le roi Sal, 
lui donner un rival, un successeur qui ne peut tre considr que comme
un intrus, un usurpateur. J'admets un peu pour premier motif le
ressentiment du prtre contre les prtentions de Sal  s'immiscer aux
fonctions de _sacrificateur_ et de _devin_; nanmoins ce motif semble ne
pas suffire, lorsque l'on considre le repentir plus qu'expiatoire
auquel le roi s'abaisse. Il faut qu'il y ait eu une autre cause plus
radicale, et je la trouve dans l'infirmit physique de Sal, laquelle,
examine mdicalement, n'a pu tre que l'pilepsie. Le texte hbreu
lui-mme autorise cette ide; car, lorsqu'il dit qu'un mchant esprit
_agita_ ou _troubla_ Sal, le mot _baat_, que l'on traduit par _agit_
et _troubl_, signifie spcialement trouble avec _effroi_, avec
_frisson_ et _terreur_, prcisment comme il arrive dans les convulsions
pileptiques. Un tel mal, joint  l'ide d'un _mchant esprit_ qui le
cause, n'a pu que dcrditer Sal dans les prjugs de son peuple; et ce
prince a d achever de se perdre, tant par les violents accs de colre
auxquels on le voit livr de plus en plus, que par la mdiocrit de ses
moyens moraux et politiques. Samuel, qui a fait le choix erron d'un tel
chef, ne s'est point pardonn sa mprise, et c'est pour la rparer qu'il
a imagin les prtextes que nous avons vus: d'ailleurs, dans l'excution
finale de son dessein, il introduit un mnagement digne de remarque; car
il ne choisit pas un homme g, capable d'tre un comptiteur immdiat,
il prend un jeune homme de vingt  vingt-quatre ans, qui, vis--vis de
Sal, alors g d'environ cinquante-cinq, laisse  ce roi le temps
d'achever sa carrire.

Depuis l'_onction_ de David, l'on ne voit plus Samuel qu'une seule fois
en scne, savoir, lorsque le _berger sacr_, devenu gendre de Sal,
commence d'tre perscut par ce roi, et qu'il se rfugie  _Ramata_,
d'o Samuel l'emmne chercher un abri commun dans la confrrie des
prophtes,  _Niout_. Nous avons vu ci-devant que Sal irrit y
accourut lui-mme: le cas fut prilleux, parce qu' cette poque il dut
tre bien inform de l'onction secrte de David; mais Samuel, toujours
rus, aura profit de cette entrevue pour calmer le roi, et faire avec
lui sa paix; il lui aura remontr qu'il n'avait pu se soustraire aux
ordres du terrible _Jehwh_; il lui aura dclar que dsormais c'tait
l'affaire de Dieu de diriger son nouvel lu, et que lui personnellement
ne se mlerait plus de rien. Ce mme raisonnement l'aura dbarrass de
la tutelle de David, qui devint de plus en plus dangereuse; car peu de
temps aprs, David ayant reu asile et secours du grand-prtre
Achimelek, toute la famille de ce prtre fut massacre sans piti par
l'ordre et en prsence de Sal lui-mme. On a droit de penser qu'un
homme aussi fin que Samuel, et qui connaissait si bien le caractre de
son premier pupille, avait depuis du temps apprci le progrs de ses
fureurs naturelles et maladives; et la preuve de la conduite rserve du
prophte depuis cette entrevue, est qu'on le voit, deux ans aprs,
mourir paisible, laissant dans l'esprit de Sal une si haute vnration
de sa mmoire, que ce prince, la veille du combat o il prit, n'espra
de consolation et de secours que de la part de l'ombre de Samuel, qu'il
fit voquer par la magicienne de _An-dor_[70]. L'examen de cette scne
de fantasmagorie serait un nouveau morceau curieux et instructif des
usages du temps; mais il me mnerait trop loin.

En rsum, vous voyez la conduite de Samuel s'expliquer dans tous ses
dtails par des causes naturelles, puises dans les moeurs et les
prjugs de sa nation; vous voyez toutes ses actions trouver leurs
motifs palpables dans son caractre personnel toujours le mme, toujours
calculateur, astucieux, hypocrite, ambitieux de pouvoir, et louvoyant 
travers les difficult de sa position avec autant d'art que les
circonstances le comportent. Je voudrais qu'aprs avoir lu mon
commentaire, vous relussiez le texte qui me l'a fourni; vous sentiriez
mieux combien est transparent le voile de _prodiges_ et de merveilles
qui l'enveloppe; vous vous convaincriez que ce merveilleux n'a exist
que dans le cerveau visionnaire d'un peuple ignorant; et vous vous
tonneriez avec moi de l'enttement aveugle qui prtend soutenir encore
aujourd'hui de si sauvages erreurs; mais le monde, qui  chaque
gnration redevient _enfant_, est toujours gouvern par la routine et
par les vieilles habitudes. Il faut croire que chacun y trouve son
compte; les uns dans les illusions voient une mine  exploiter, et ils
l'exploitent  la manire de Samuel et de sa _confrrie_; les autres y
trouvent un aliment, une autorit au besoin de _croire_, qui semble un
des attributs de la nature humaine: tel est le mcanisme de cette
nature, que lorsqu'en notre enfance nos nerfs ont t frapps de
certaines impressions, ont t plis  certaines habitudes, toute la vie
les sons mme et les mots qui s'y sont lis ont le pouvoir magique
d'exciter et ressusciter en nous les mmes mouvements, les mmes
dispositions[71]. On nous a imprgns au berceau des rcits de la Bible,
on a li les noms de ses personnages  certaines opinions,  certaines
ides; et voil que les jugements qui nous ont t infuss,
s'incorporent avec nous, et persistent machinalement toute notre vie;
j'ai souvent pens, et j'en ai fait quelquefois l'exprience, que si 
l'ge mr on nous prsentait ces mmes rcits, revtus d'autres noms et
comme venant de la Chine et des Indes, nous en porterions des jugements
trs-diffrents: l est la solution d'un problme qui souvent tonne
dans la socit, et qui consiste  trouver en des personnes d'ailleurs
bien organises, un jugement sain et droit sur toutes les choses
qu'elles ont apprises par elles-mmes, mais constamment faux sur ce
qu'elles ont appris par l'ducation du bas ge: dans le premier cas,
leur ame ou principe intellectuel a opr par lui-mme, il a t
consquent en sensation et en jugement; dans le second cas, il n'a t
qu'une machine  rptition, une horloge discordante, dont la sonnerie
n'est pas d'accord avec le cadran que le soleil gouverne.[72]--Mais 
propos d'horloge, voil que je crois, comme dans les _Contes arabes_,
entendre l'heure m'avertir de clorre ma _veille_ ou _nuit_: heureux
si, ne l'ayant pas trouve si amusante que ses _mille et une soeurs_,
vous la jugez du moins plus utile en ses rsultats!

Je suis, etc.




CONCLUSIONS

DE L'DITEUR.

     Questions de droit public sur la crmonie de l'onction royale.


Notre voyageur a rempli ses fonctions d'historien critique; nous
sera-t-il permis de remplir celles de jurisconsulte scrutant les
consquences des faits prsents? Nous n'entendons pas nous prvaloir du
commentaire qui vient d'tre lu; nous acceptons l'tat des choses tel
que le donne l'auteur original, encore qu'il ne soit point fond en
titre lgal; et, nous bornant  raisonner sur le seul fait de l'onction
confre par Samuel, nous soumettons  nos lecteurs les questions
suivantes:

1 Le Dieu que les Juifs peignent comme _endurcissant les hommes, afin
de les perdre_; comme leur envoyant de _mchants esprits_, afin d'garer
leur raison; comme _exterminant_ tout un peuple, et _faisant hacher un
roi_ en pices pour un fait arriv 400 ans auparavant; ce Dieu peut-il
tre considr comme le mme qu'adorent les chrtiens; les Europens du
XIXe sicle de l're appele de _grace_, de charit et de
lumires?--(En d'autres termes:) Les anciens Hbreux ou Juifs se
sont-ils fait de la Divinit les mmes ides que s'en font les Europens
actuels?

2 Peut-on regarder les opinions des anciens peuples, sur n'importe quel
sujet, comme obligatoires pour les peuples modernes? Et, si dans le
droit public un particulier ne peut en lier un autre ni dans ses actions
ni dans ses penses, peut-on admettre qu'une gnration qui n'tait pas
ne, ait t lie d'esprit et de sensations par le fait d'une gnration
passe et dont la langue mme lui est une nigme?

3 Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, le fait le plus
simple n'est admis comme _vrai_ ou comme _apparent_,  moins de deux
tmoins, peut-on admettre des faits incroyables, sans aucun tmoin autre
que leur acteur et narrateur ncessairement partial?

4 Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, il n'est permis 
un individu de se constituer, pour le moindre acte civil, le
reprsentant d'une autre personne, sans exhiber un titre positif
d'autorisation de cette personne, peut-on admettre, sans la plus stricte
enqute, la prtention du premier venu qui se dit et se constitue
reprsentant de _Dieu_, porteur de sa parole?

5 Peut-on esprer aucune paix parmi les hommes, aucune pratique de
justice dans les socits, tant qu'il sera permis  des individus
quelconques de s'arroger  eux-mmes, de se confrer, de se garantir les
uns aux autres la facult de reprsenter _Dieu_, de lui donner des
volonts, de lui interprter des intentions?--Toute action de ce genre
n'est-elle pas l'affectation du pouvoir absolu, le premier pas au
despotisme et  la tyrannie?

6 Toute _corporation_ fonde sur ce principe de reprsentation ou
d'autorisation divine, n'est-elle pas une _conjuration_ permanente
contre les droits naturels de tous les hommes, contre l'galit et la
libert des citoyens, contre l'autorit des gouvernements?

7 Si, chez les Juifs, l'tablissement d'une royaut et d'un roi fut,
comme le dit l'historien, une chose _contraire_  la volont de _Dieu_,
ne s'ensuit-il pas directement qu'au lieu d'tre de droit divin, la
royaut n'est qu'une invention de l'homme, une _rbellion_ du peuple
contre Dieu, et que le seul gouvernement saint et sacr est le
_gouvernement_ de Dieu par les _prtres_, c'est--dire, des prtres au
nom de Dieu?

8 Si Dieu, qui par sa toute-puissance pouvait d'un souffle exterminer
le petit peuple hbreu ou changer leurs coeurs par l'envoi d'un _bon
esprit_; si Dieu a prfr de se laisser forcer la main et de
condescendre  leurs volonts, n'a-t-on pas droit d'en conclure que la
Divinit mme compte pour quelque chose la volont du peuple, et
qu'aucun pouvoir n'a le droit de la mpriser?

9 En admettant que Samuel n'ait pas t un usurpateur par fourberie; en
admettant que l'installation de Sal par lui soit devenue lgale 
raison de l'assentiment du peuple, ne s'ensuit-il pas que le choix
clandestin de David, fait sans aucune autorisation ni notion de ce mme
peuple, a t un acte illgal, contraire  tout droit public, et que le
rgne de toute la dynastie davidique est par cela mme entach
d'_usurpation_?

10 Si dans le systme des Juifs, l'onction confre  David par Samuel
eut un caractre indlbile  titre de divin, pourquoi, aprs la mort de
ce prtre et celle de Sal, le fils d'Isa, qui fut un grand prophte
thologien, trouva-t-il ncessaire d'assembler les _anciens_ (_seniores
et senatores_) d'abord de Juda, puis de tout Isral, pour se faire
oindre publiquement et solennellement par eux[73]?

11 Si, comme il rsulte des documents historiques, le sacre des rois de
France a t institu  l'imitation de celui des rois juifs, n'est-il
pas de stricte obligation d'y observer scrupuleusement les rites anciens
et les _usages de nos pres_? Alors, puisque l'onction de Sal et de
David par Samuel fut faite en _secret_ et nullement en prsence du
peuple, quel droit le grand-aumnier, ou tout prtre chrtien, a-t-il de
la rendre publique?

12 Si chez les Juifs le sacre par l'onction fut le transport du
caractre sacerdotal sur la tte du roi, chez les Franais un roi qui se
fait sacrer entend-il participer  la prtrise?

13 Si un roi de France reconnat  un prtre quelconque le droit de le
sacrer aujourd'hui, n'est-ce pas lui reconnatre aussi le droit d'en
sacrer un autre demain,  l'imitation du prophte Samuel?

14 De quel droit un individu quelconque peut-il sacrer un roi de
France? Ce droit vient-il de l'vque de Rome? Le roi de France est donc
le vassal d'un prince tranger. Ce droit est-il _octroy_ au prtre par
le roi lui-mme? Le roi se donne donc des droits. O les puise-t-il?
Est-ce dans la loi? Par qui a-t-elle t faite? Est-ce par lui? est-ce
par le peuple? La _loi_ est-elle un consentement mutuel de ces deux
pouvoirs? N'est-elle que la force militaire?--Prenez-y garde; hors la
_Charte_, tout est remis en question; tout redevient prcaire et danger.

15 Si un sacre est une affaire d'tat, pourquoi cette affaire est-elle
de pur arbitre? Si c'est une crmonie d'amusement, pourquoi la faire
payer au peuple plus qu'une partie de chasse? Si c'est une crmonie de
pit, pourquoi en faire plus de bruit que de laver les pieds des
pauvres et de toucher les crouelles?--Quand toute la morale de
l'vangile n'est qu'_humilit_ et _simplicit_, pourquoi sa pratique
n'est-elle que faste et dissipation?

Un digne et curieux appendice  cette histoire du prtre Samuel, serait
celle de son pupille le berger David devenu roi. Il y a quelques annes
qu'un essai de ce genre fut publi  Londres sous le titre de _History
of man according to God's own heart_, Histoire de l'homme selon le
coeur de Dieu. L'auteur a bien saisi le caractre de cet homme, et il
ne faut que savoir lire sans prjug le livre juif pour le bien
connatre par le rcit de ses actions; mais cet auteur anonyme n'a pas
su, comme le ntre ici, analyser et faire ressortir les motifs qui ont
dirig David dans la plupart de ses actions; c'est l le plus piquant
intrt de la chose: l'on y verrait l'un des plus russ, des plus
subtils _machiavlistes_ de l'antiquit: l'on y verrait que l'ancienne
Asie a connu et pratique l'art raffin de la tyrannie, long-temps avant
que la perverse Italie moderne en et rdig les prceptes. En fait de
talents militaires, en astuce politique, il y a une ressemblance
frappante entre l'Hbreu David et le Carthaginois Annibal, qui tous deux
parlrent la mme langue, furent levs dans les mmes usages nationaux,
et dans les mmes principes de morale. Parmi les modernes, la meilleure
copie du roi hbreu est le premier roi chrtien des Francs, Clovis, tel
que vient de le peindre un pote dans une tragdie qui est un portrait
historique.

Un autre tableau serait celui du fils adultrin de David, ce Salomon de
si clbre sagesse. Il est  remarquer que tout ce que des voyageurs
dignes de foi nous ont fait connatre depuis quelque temps de
l'administration du pacha d'gypte _Mehemed-Ali_, se rapporte trait pour
trait  ce que l'on nous raconte de celle de Salomon. Comme ce roi, le
pacha turc a concentr en lui seul le commerce intrieur et extrieur de
tout son peuple; lui seul achte et vend les bls, les riz, les sucres,
toutes les denres que produit l'gypte; lui seul reoit de l'tranger
les cafs, les draps, les marchandises de tout genre, qu'il revend  son
peuple. Il a, comme Salomon, un harem de plusieurs centaines de femmes,
des curies de plusieurs milliers de chevaux; de manire que, tout bien
compar, le pacha _Mehemed-Ali_ est un Salomon, ou _Salomon_ fut un
pacha Mehemed-Ali. Nos voyageurs ajoutent que depuis long-temps le
peuple d'gypte n'avait t plus malheureux, vex, pressur avec plus
d'_habilet_ et de perversit. Les historiens juifs ne nous cachent pas
qu'aprs la mort de Salomon, le peuple se trouva si mcontent, si
irrit, que, ne pouvant obtenir de son fils les soulagements demands,
il clata en rvolte et rejeta sa dynastie pour prendre des rois plus
modrs. _La sagesse_ de Salomon porte en hbreu le mme nom que celle
dont le Pharaon d'gypte dclara vouloir se servir pour mieux accabler
les Hbreux: _Opprimons-les_, dit-il, avec _sagesse_, Be Hekmah. Nos
docteurs draisonnent sur ce mot; le fait est que son vrai sens est
_habilet, emploi adroit et rus de la puissance_. Mais Salomon btit un
magnifique temple o furent logs et richement dots de nombreux
prtres; et ces prtres ont t ses historiens. N'est-ce pas ainsi qu'a
t crite par des moines l'histoire des rois francs de la premire et
mme de la seconde race?




NOTES.


N Ier.

Page 169.--_Un homme de Dieu_ (_Elahim_), _au nom de Jehovah_ ou
_Jehwh_.

Le mot _Jehovah_ n'est connu d'aucun indigne arabe, d'aucun Juif
purement asiatique; son origine mme chez les Europens qui le
consacrent, n'est ni claire ni authentique: lorsque l'on prsente aux
Arabes, transcrites en leur alphabet, les quatre lettres hbraques qui
le composent, ils lisent _ahouah_ ou _hwh_; ils ne peuvent mme
prononcer  l'anglaise ou  la franaise le mot _Jehovah_, parce qu'en
leur langue ils n'ont ni _j_ ni _v_. Le clbre auteur de la
Polyglotte anglaise, le docteur _Robert Walton_, l'un des plus savants
et des plus senss biblistes qui aient crit sur ces matires, blme
expressment la prononciation _jehova_ comme inoue aux anciens
(_Prolegom._, pag. 49). Il observe que les diteurs des bibles ont eu
l'audace de falsifier  cet gard les manuscrits mmes; par exemple, 
l'occasion du psaume 8, lorsque _Jrme_ observe qu'il faut lire le nom
de Dieu de _telle manire_, les diteurs ont mis qu'il faut lire
_Jehova_, tandis que le manuscrit compuls par Frobenius, porte _Juo_.

Le premier auteur, ajoute _Walton_, qui ait lu _Jehova_, fut Pierre
Galatin, en 1520, dans son trait _de Arcanis catholic veritatis_, tome
1er, liv. 2.

Nous avons vrifi cette citation sur l'original, qui dit seulement que,
selon les docteurs juifs, il faut lire les quatre lettres par quatre
syllabes _ah-h-ve-hu_ (et cela par des raisons cabalistiques qui nous
sont la preuve de leur ignorance en tout genre, etc.)

Il parat que ce sont les thologiens allemands qui, les premiers
s'tant faits disciples des rabbins, ont donn _involontairement_ lieu 
cette lecture; nous disons _involontairement_, parce que chez eux, le
grand _j_ ne vaut que notre petit _i_ commun, et leur _u_ ne vaut que le
franais _ou_, de manire qu'en crivant _jehuah_, ils prononcent
_ehouah_, et non _Jehovah_; mais les Franais et les Anglais lisant 
leur manire cette criture, ont introduit l'usage de _Jehovah_, auquel
leur imagination a ensuite attach des ides mystrieuses et emphatiques
qui rappellent celles des anciens Juifs, chez lesquels la prononciation
des quatre lettres _hwh_ tait cense voquer les esprits et troubler
toute la nature; par suite de cette folle ide, il tait dfendu de
jamais prononcer ce nom: aussi les premiers chrtiens grecs et latins,
tels qu'_Origne_, _Aquila_, _Jrme_, l'ont-ils toujours traduit par
les noms de _Kyrios_ et _Adona_; c'est--dire _matre_ ou _seigneur_.
Ce n'est que dans des cas particuliers, que quelques anciens chrtiens
se sont permis d'entrer en explication  cet gard: ce qu'ils en disent,
s'accorde parfaitement avec la lecture actuelle des Arabes et des Juifs
d'Asie; par exemple: _Irne_, l'un des premiers crivains dits
_ecclsiastiques_, observe (liv. 2, contre les hrtiques, chap.
dernier) que les Grecs crivent _a_, ce qui se dit en hbreu
_aoth_. (Le _t_ seul est de trop.)

_Thodoret_, _question 15 sur l'Exode_, dit: Le nom prononc _a_ par
les Juifs, se prononce _ab_ par les Samaritains (ici _b_ est pour
_v_, _iav_).

Diodore de Sicile, liv. 2, avait dja rsolu la difficult, en disant
que Mose avait feint (comme Lycurgue) de recevoir ses lois du Dieu
_aw_. Avant Diodore, Strabon avait dit la mme chose d'une manire
encore plus explicative en ce passage digne d'tre cit: Mose, l'un
des prtres gyptiens, enseigna que cela seul tait _la Divinit_, qui
compose le ciel, la terre, tous les tres, enfin ce que nous appelons le
_monde_; _l'universalit_ des choses, la _nature_. (_Voy._ Gograph.
lib. XVI, pag. 1104, dit. de 1707.)

Le grec _Philon_, traducteur du Phnicien Sanchoniathon, se joint 
toutes ces autorits, quand il dit que le dieu des Hbreux s'appelait
_eu_, ainsi que nous l'apprend Eusbe en sa Prparation vanglique.
Il est donc certain que jamais les Hbreux n'ont connu ce prtendu nom,
si emphatiquement dclam _Jehovah_ par nos potes et nos thologiens,
et ils ont d le prononcer comme les Arabes actuels, _ehouh_,
signifiant _l'tre_, _l'essence_, _l'existence_, _la nature des choses_,
ainsi que l'a trs-bien dit Strabon, qui en cette affaire n'a d tre
que l'interprte des savants _syriens_ de son temps, puisque
trs-probablement il n'a point su ces langues.

Si de ce mot _houh_ l'on te les deux _h_, selon le gnie de la langue
grecque, il reste _ou_, base de _Jupiter_, ou _u-pater_ (_ou
gnrateur_, l'essence de la vie), qui parat avoir t connu
trs-anciennement des _Latins, enfants des Pelasgues_. Cette branche de
thologie est plus profonde et bien _moins juive_ qu'on ne le pense:
elle parat venir des _gyptiens_ ou des _Chaldens_, qui, sous le nom
de _Barbares_, sont pourtant reconnus par les Grecs pour les auteurs de
toute _science astronomique_ et _physique_, base primitive et directe de
la thologie...

Pour puiser ce sujet, ajoutons que chez les premiers chrtiens, la
secte des _gnostiques_ ou _savants_ en _traditions_, avait recueilli
celle qui donnait le nom de _a_ au premier et au plus _grand_ des
_trois cent soixante-cinq dieux_ qui gouvernaient le monde; ce _plus
grand_ rsidait dans le premier et le plus grand de _tous_ les _cieux_
(_voy._ Epiph. contr. hr. c. 26); or, selon Aristote, ce _premier ciel_
est le sige et principe de tout _mouvement_, de toute _existence_, de
_toute vie_, le vrai _ehouh_ de Mose.

Quant au nom d'_Elahim_ ou _Elom_, traduit _Dieu_, au singulier, il est
incontestable qu'en hbreu, il est pluriel et signifie _les Dieux_.
Cette _pluralit_ fut la doctrine premire; mais depuis que Mose eut
_constitu_ chez eux le dogme de l'_unit_, le nom d'_Elahim_, les
_Dieux_, ne gouverna plus que le singulier. La diversit d'emploi dans
ces deux noms _Elahim_ et _ehouh_, est digne d'attention en nombre
d'endroits.


N II.

Page 171.--_Parle, Jehwh, ton serviteur coute._

Dans l'hbreu comme dans tous les idiomes anciens et dans l'arabe
actuel, le _tutoiement_ est toujours usit envers la seconde personne
_singulire_, jamais le pluriel _vous_: cette dernire formule est une
invention de notre Europe, dont l'origine ne serait pas indigne de
recherches; le _tu_ et _toi_ porte un caractre d'galit entre les
personnes, qui semble appartenir spcialement  un tat de _socit
sauvage_, dans lequel chaque individu se sent _isol_, et considre
comme tel son semblable; le _vous_, au contraire, semble indiquer un
tat de socit _civilis_ et compliqu dans lequel chaque individu se
sent soutenu d'une _famille_ ou d'une _faction_ dont il fait partie: le
sauvage dit _moi tout seul_, et _toi de mme_; l'homme civilis dit:
_moi et les miens, nous: toi et les tiens, vous_: l'homme en pouvoir, a
d commencer ce rgime: moi et mes gens, _nous_ voulons, nous ordonnons:
en agissant contre l'homme faible, isol, il lui a dit, _toi_ qui es
seul. Le _vous_ est devenu un signe de puissance, de supriorit, un
terme de respect... Le _toi_ est rest un terme d'galit non
rvrencieuse: voil sans doute pourquoi le traducteur franais
_catholique_ l'a banni comme un indice de _moeurs grossires_; mais
parce que cette grossiret est un trait essentiel du tableau, c'est
commettre un faux matriel que de le dissimuler.--Il en est de mme de
plusieurs expressions ordurires et obscnes que dissimulent toutes les
traductions. On a honte de la grossiret des mots et des moeurs; et
l'on n'a pas honte de la grossire absurdit des ides et des opinions
que l'on nous fait digrer! Voil ce peuple chri que l'on veut avoir
t _lu_, pour attirer sur soi son manteau!


N III.

Page 187.--_Les devins consults par les riches comme par les pauvres_,
etc.

A l'appui de notre voyageur, et au sujet des ruses des _devins_ et de la
crdulit du _peuple_, mme _galonn_, nous voulons consigner ici une
anecdote dont nous garantissons la vrit.

En 1781, l'diteur du prsent ouvrage rsidant  Paris, eut occasion de
connatre un particulier qui avait exerc et qui exerait encore
quelquefois la profession de _devin_; le hasard de quelques intrts
rciproques amena entre eux assez d'intimit pour que ce _particulier_
s'ouvrt sur les mystres de son art, en y mettant seulement la
condition de n'tre jamais compromis: cette condition a t fidlement
remplie, et aujourd'hui mme pour ne point l'enfreindre, nous taisons
les noms en citant les faits que voici.

Vers 1765, M***, employ dans les bureaux de police de M. de _Sartines_,
se trouva rform et par suite assez embarrass comment vivre: tandis
qu'il tait  la police, il avait d suivre entre autres affaires une
sorte de procs que des plaignants, escroqus, avaient intent  une
femme _tireuse de cartes_. Les interrogatoires lui avaient procur des
dtails instructifs et curieux sur certains principes gnraux tablis
comme bases de l'art: il avait trouv qu'au total, cet art tait un
calcul de probabilit qui, mani avec adresse, devenait susceptible
d'applications heureuses; l'ide lui vint d'en faire une tude
rgulire, et d'en tirer le meilleur parti possible pour sa situation;
il commena par diviser et classer la _matire exploitable_,
c'est--dire la _crdulit publique_, 1 en ses deux sexes, hommes et
femmes; 2 en ses quatre ges, savoir, enfance, pubert, ge mr et
vieillesse; 3 en maris et non maris, en matres et en serviteurs; 4
en clercs et laques, nobles et roturiers, gens de mtier et riches,
etc.; ensuite ayant tabli les accidents gnraux qui sont communs 
toutes les classes, il distribua les accidents spciaux plus habituels
 chacune, et finalement les accidents plus rares et plus individuels.
De ce travail, rsulta une masse d'environ quatre mille articles des
accidents de la vie humaine qui se rencontrent le plus ordinairement.
Tandis que M*** excutait ce travail de cabinet et de _thorie_, il se
livrait  un autre de _pratique_ non moins important; il employait tous
ses loisirs  courir le monde et les runions publiques pour connatre
de figure et de nom les personnes marquantes, et pour apprendre tout ce
qui concernait les affaires de famille et celles d'tat; il frquentait
surtout les auberges o mangeaient les valets des grandes maisons, et
celles o se runissaient les mendiants. Il prenait divers dguisements,
mme de femme; la nature l'avait favoris d'une figure propre  jouer
tous les rles: sous un visage bnin et presque niais, il cachait un
esprit vraiment subtil, plein de sagacit et de pntration. Lorsqu'il
se vit fort de matriaux et de moyens, il s'tablit dans le quartier de
_la Place des Victoires_, o il fut bientt consult par les _filles_
qui lui firent connatre les _entretenues_, qui, elles-mmes, lui
adressrent leurs amants de haut rang, etc., de manire qu'en quelques
annes il acquit une somme assez considrable pour assurer son
indpendance; ses succs furent tels, que parmi ses cliens il compta des
personnes de haut rang, des gens de cour et de barreau, des
ecclsiastiques, et mme deux prlats qu'il reconnut trs-bien: la plus
curieuse de toutes ces histoires, fut celle de M. le duc d'O***.

En 1779, vers les onze heures du soir, notre devin entend frapper  la
porte de sa chambre trois coups en _matre_: il venait de se coucher; il
saute du lit, allume sa chandelle  sa _veilleuse_, ouvre la porte, et
voit entrer un homme bien vtu, de bonne taille, et portant un chapeau
rond si enfonc sur les yeux, qu'il tait difficile de voir la
figure.--Puisque vous tes _devin_, dit cet homme, pourquoi ne
deviniez-vous pas ma venue?--Je ne devine pas, rpondit M***; je
consulte le sort au besoin, et le sort m'claire.--Eh bien, consultez-le
sur ce que je viens vous demander. Notre devin prend ses cartes, assez
inquiet de ce qui allait arriver, son chagrin tait de ne pas voir la
figure: il jette des mots insignifiants pour entamer conversation; il
fait tomber les mouchettes, se baisse pour les ramasser, et dans ce
mouvement, il saisit les traits du personnage qu'il reconnat pour M. le
duc d'O***. Ce fut partie gagne: notre homme offre un sige d'un air
indiffrent, lui-mme s'assied sans faon, avec recueillement; il bat
les cartes, en tire une premire qui annonce une affaire de famille; 
la seconde, il jette un cri d'effroi:--_Ah! Dieu, je suis
perdu!_--Comment cela? dit le duc.--Un pige m'est tendu par un homme
puissant; je ne puis continuer mon opration.--Le duc le rassure; le
devin tire une autre carte qui dsigne plus spcialement le consultant;
le duc avoue qu'il vient _pour sa femme_; le devin savait comme tout le
monde, que madame la duchesse tait grosse, et mme  peu prs de
combien de mois: il se doute que le consultant veut savoir si l'enfant
sera mle ou femelle; il tire une carte en consquence; le sort dclare
un enfant mle aprs un _accouchement un peu laborieux_; le duc se lve
sans dire mot, et aprs avoir ouvert la porte: _Cent louis_, dit-il, _si
c'est vrai; cent coups de canne, si c'est faux_, et il part en poussant
la porte.

Voil notre devin sur le qui-vive: pendant plusieurs jours, il rde
autour de _l'htel_ ou _palais_; il tche d'accoster les gens de
service; il capte un jeune homme qu'il rgale plusieurs fois au caf
voisin; il apprend le terme suppos pour l'accouchement; il prtexte un
intrt de l'annoncer  une personne qui a fait une forte gageure que ce
sera une fille, il y aura quelque chose  partager; le jeune homme
promet d'informer  l'heure; le terme arrive; le devin ne quitte plus le
caf; l'accouchement se fait; il est averti  l'instant; c'est un garon
(qui a t feu M. le comte de B...). Notre homme part  la course, monte
 sa chambre, allume vite sa veilleuse et se couche. A peine une
demi-heure s'tait coule, il entend monter  pas de loup; il feint un
sommeil profond; les trois mmes coups l'veillent: il sollicite un peu
de patience, fait de la lumire; et ouvre. Le monsieur au chapeau
enfonc entre et dit simplement _bonsoir_, jette sur la table une bourse
qui sonne, se retourne et part; le devin compte les louis, il y en avait
juste _cent_; ce fut une indemnit pour quelques autres aventures. Elles
n'taient pas toutes aussi heureuses; l'une d'elles l'avait brouill
avec la police. Un homme, qu'elle poursuivait, l'avait consult pour
sortir de Paris: le sort avait rpondu, _sortez par la porte haute_;
l'homme avait russi par la barrire d'Enfer; mais il avait t repris;
il fallut, pour calmer cette affaire, employer des amis et de l'argent.

C'et t un recueil curieux que celui de toutes les anecdotes qui lui
taient arrives dans ce genre de profession; il en avait retir des
rsultats philosophiques trs-piquants sur les divers degrs et
dispositions de crdulit des divers ges, sexes, tempraments et
professions. Le plus fort de sa clientelle avait t en femmes, surtout
de l'ge moyen, en joueurs, en plaideurs, en militaires, en
entrepreneurs de commerce; il avait remarqu que cette vivacit d'ides
que l'on appelle de _l'esprit_, loin d'empcher la crdulit, y tait
plutt favorable; que l'ignorance en choses physiques en tait surtout
la cause essentielle; que les plus rares de tous ses consultants avaient
t des physiciens, des mdecins et des mathmaticiens; nanmoins il en
citait quelques exemples, avec cette circonstance que les individus
taient ce qu'on appelle _dvots_; du reste, il convenait que l'art
n'tait qu'habilet et ruse; il tait persuad que les anciens ministres
des temples et des oracles y taient trs-verss, et qu'ils en avaient
fait des tudes profondes au moyen desquelles ils avaient pu pratiquer
des tours de fantasmagorie dont aujourd'hui l'on n'a plus d'ide. (Il
n'avait pas vu ceux dont les _Robertson_ et les _Comte_ nous ont tonn
et instruit depuis quelques annes.)


N IV.

Pag. 224. L'obscur laconisme de l'hbreu dans ce passage, n'a t
compris d'aucun traducteur: le grec ne prsente pas de sens raisonnable;
le latin qui a voulu en faire un, et qui a t copi par le franais,
l'anglais, etc., s'exprime ainsi:--Sont-ce des holocaustes et des
victimes que le Seigneur demande? n'est-ce pas plutt que l'on obisse 
sa voix? L'obissance est meilleure que les victimes; il vaut mieux lui
obir que de lui offrir les bliers les plus gras, car c'est une espce
de magie de ne vouloir pas se soumettre; et ne pas se rendre  sa
volont, c'est le crime de l'idoltrie.

L'on voit que ceci est un pur radotage priv de sens. Voici le texte:

     _An voluntas Domino in ascensionibus et victimis, sicut audiens_ H
     Hafs l'ehouh b alot oua zabahim ke som

     _in verbo Dei? Hc audiens ex victim bonum_ (ou _boni_) _in
     inspectione_ be ql ehouh heneh sem me zabah toub le heqsib

     _adipis arietum; quia peccatum divination rebellio et vacuitas_
     mableb alm ki Htat quesm meri ou oun

     _et idolis fiducia._ ou tarafim he fasr.

Le latin ne rend pas parfaitement le texte, parce que dans l'hbreu les
genres manquent de signes comme dans l'anglais; par exemple, _toub_ est
comme _good_, et peut signifier bon, bonne, bont. L'on voit la
difficult de saisir le sens d'un style si oraculaire; mais quelle est
ici la pense de Samul? il se dit interprte de Dieu, recevant sa
parole tte  tte comme Mose; si d'autres que lui parvenaient 
connatre cette parole ou cette volont par le moyen des victimes, son
privilge serait perdu: il a donc intrt de dcrditer ce moyen, et
comme il en connat la fausset, en le dcrditant, il met les prtres
hors de pair avec lui sans qu'ils osent s'en plaindre; ce doit tre l
le sens de ses paroles  Sal. Le franais littral peut se dire ainsi:

_Dieu veut-il des victimes et des (fumes) montantes (de grillades)_;
(car c'est le vrai sens d'holocaustes), _autant que l'audition
(obissante)  sa parole? Ici l'on coute (on veut connatre) le bon
(succs) par la victime en regardant avec attention la graisse des
bliers._

_Or_, ou _mais_ (le mot hbreu _ki_ a une multitude de sens, mme le
disjonctif), _or_, ou _mais, le pch de devination est rvolte,
chimre, confiance aux idoles, etc_.

Du moins ici il y a un sens raisonnable et non pas forc ou nul, comme
lorsque le mot _toub_ est traduit par _meilleur_ et que l'on renverse la
phrase pour le placer. On ne saurait le nier, les livres hbreux sont
encore  traduire. On a beau nous vanter nos _pres_ en _doctrines_; les
anciens ont manqu totalement de critique, et de plus, ils ont manqu
des moyens scientifiques que le temps a cumuls en faveur des modernes:
il est dmontr que les prtendus septante n'ont point entendu l'hbreu,
malgr toute la _fable d'inspiration_ dont on a voulu les entourer, et
dont la fourberie est dmontre par le savant bndictin Montfaucon,
dans les Hexaples d'Origne, tom. 1er.


N V.

Pag. 230.--_Je ne concilie pas cette prsentation avec celle du chapitre
suivant, qui est le XVII._

Pour mettre le lecteur plus en tat de prononcer lui-mme  cet gard,
nous lui soumettons la substance fidle de ce chapitre 17, un peu trop
long pour tre cit mot  mot.--Il dbute par mettre en prsence les
deux armes et camps des Philistins et des Hbreux sans avoir dit un mot
des causes ni des antcdents de cette guerre, ce qui dj indique qu'il
n'est pas la suite positive du chapitre 16, qui finit par le rcit de la
premire prsentation.

Un Philistin de taille gigantesque, n btard, et nomm _Goliath_,
s'avance entre les deux camps, et dfie au combat le plus vaillant des
Juifs. (Le narrateur dcrit d'une manire instructive et curieuse les
dtails de son armure.) Pendant quarante jours, soir et matin, Goliath
recommence son dfi en posant pour condition que les compatriotes du
vaincu deviendront les esclaves des compatriotes du vainqueur. Les
Hbreux restent stupfis de frayeur; or, un homme de Bethlem avait
huit enfants dont trois taient au camp, et David, le plus jeune, allait
et venait de la maison au camp leur porter des vivres: et un matin qu'il
en apportait, il vit Goliath, le gant, qui,  son ordinaire, dfiait
les Hbreux. Il s'informa de ce que cela signifiait, et un Hbreu lui
dit: Vous voyez cet homme qui insulte Isral; si quelqu'un peut le
vaincre, le roi l'enrichira, il lui donnera sa fille, il _affranchira_
la maison de son pre, et la rendra _libre_ (les Hbreux taient donc
serfs). Et le frre an de David l'entendant parler lui dit: Que
fais-tu ici? et pourquoi as-tu quitt ce peu de troupeaux que nous
avons? Je connais ton _orgueil_ et la _malice_ de ton coeur. (Ces
derniers mots semblent faire allusion aux prtentions que l'onction
royale aurait dja donnes  David.) Tu viens voir le combat, retourne
 la maison. Et David alla d'un autre ct, continuant de questionner
les uns et les autres, tellement que ses discours parvinrent aux
oreilles du roi: et il fut conduit devant Sal,  qui il dit avec
assurance qu'il combattrait le gant, et qu'il le vaincrait. Sal lui
fit essayer les armes d'usage, savoir la cuirasse, le casque, le
bouclier; David dit que tout cela le gnait, et qu'il ne voulait que sa
fronde, son bton et _cinq pierres_ polies qu'il choisit dans le
torrent: ainsi arm, il s'avance vers le gant: entre eux deux se passe
un dialogue selon les moeurs du temps, dans le style des guerriers
d'Homre. David prend son temps, et de sa fronde lance une pierre qui
frappe le Philistin au front et le renverse  terre (le texte dit
qu'elle entra dans le front; cela ne se conoit pas; une petite pierre a
eu trop peu de poids pour cet effet; une grosse pierre a eu trop de
volume); il se prcipite sur le gant vaincu, saisit son pe (ou plutt
son coutelas), et lui coupe la tte _qu'il apporta  Jrusalem_, et il
mit les armes du Philistin dans _le Tabernacle_. (Cette mention de
_Jrusalem_ est tonnante; le tabernacle n'y fut pos que dans la suite
par David mme.) L'historien continue et dit, qu'au moment o David
marcha contre le Philistin, Sal dit du chef de sa garde, _Abner_, de
qui est fils ce _jeune homme_ (nar)? _Abner_ rpond: Sur ma vie je
l'ignore. Demandez-le-lui, dit le roi; et quand David revint, Abner le
prit et le mena au roi, tenant la tte du gant; et Sal lui dit: De qui
es-tu fils?--D'Isa de Bethlem, rpondit David; et de ce moment le
coeur de Jonathas, fils de Sal, s'attacha  David, et il ne cessa de
l'aimer. Or, Sal, ce jour-l, prit David  son service et il ne le
laissa plus retourner chez son pre (ceci diffre entirement du chap.
16, o Sal envoie prendre David chez son pre); et il lui donna un
commandement, puis diverses entreprises prilleuses, o David russit
toujours: or, quand Sal, de retour de cette expdition (qui avait fini
par une droute complte des Philistins), passa dans les villes et
villages des Hbreux, les femmes et les filles sortirent au-devant de
lui, chantant: Sal en a tu _mille_, David en a tu _dix mille_; et
Sal bless de ce chant, dit en lui-mme: Ils m'en donnent _mille_, ils
lui en donnent _dix mille_; bientt ils lui donneront _le royaume_, et
ds lors il voulut le perdre.--Et un jour qu'il fut saisi du _malin
esprit_ de Dieu, et que David jouait de la lyre en dansant devant lui,
Sal tenta deux fois de le percer de sa lance, mais David l'vita, et le
fer frappa dans la muraille: David continua de prosprer, et Sal lui
promit une de ses filles s'il tuait cent Philistins, etc.

Assurment le rcit de ce chapitre, quant  la _prsentation_, diffre
matriellement du prcdent: dans le chap. 16, aprs l'onction
clandestine de David, en la maison de son pre,  Bethlem, Sal
l'envoie chercher pour jouer de la harpe, et il le retient  son
service; aucune mention n'est faite du combat, ni de la guerre
philistine, ce qui exige un laps de temps. Dans ce chapitre 17, o il
devrait  ce titre dja le bien connatre, il le voit pour la premire
fois, il s'enquiert de sa famille et de son nom; cela n'est pas
conciliable et ne peut s'expliquer qu'autant que l'on admet ici deux
rcits originaux, venant de deux mains diffrentes, que le compilateur a
cousus l'un  l'autre sans raccord, n'osant probablement rien changer 
deux autorits qui lui ont impos respect. Ce compilateur a d tre
Esdras, et les narrateurs premiers ont pu tre Samuel, Gad ou Nathan,
comme l'ont dit les Paralipomnes.


N VI.

Pag. 243.--_L'ombre de Samuel voque par la magicienne de An-dor._
Sam. liv. 1er, chap. 28.

Cette scne est si curieuse, que le lecteur nous saura gr de lui en
donner le rcit textuel.

Samuel tait mort, Sal avait chass les devins et les magiciens; or,
les Philistins s'tant assembls en armes, vinrent camper  Sunam; Sal
rassembla Isral, et campa  _Gelba_, et voyant les dispositions des
Philistins, il conut de grandes craintes, et il interrogea Dieu
(Iehouh): et Dieu ne rpondit ni par songes, ni par _urim_ ou oracles de
prtres, ni par prophtes. (Voyez  ce sujet le Dictionnaire de la
Bible, par dom _Calmet_, tom. IV, art. _urim_ et _thumim_, o l'on voit
que le prtre rendait l'oracle par l'inspection des pierres prcieuses
qui,  ses yeux, jetaient ou ne jetaient pas d'clat.) Et Sal dit 
ses serviteurs: Cherchez-moi une femme _matresse_ des _vocations_, que
je l'interroge; ils lui rpondirent: Il y en a une  _An-dor_ (la
fontaine de Dor); Sal changea ses vtements, en prit d'autres, et s'y
achemina avec deux hommes; ils arrivrent de nuit chez cette femme, et
il lui dit: Devinez-moi, je vous prie, par les _esprits_ ou _revenants_,
et faites-moi _monter_ qui je vais vous dire; la femme rpondit: Vous
savez ce qu'a fait Sal qui a dtruit les devins et gens de mon art,
pourquoi me tendez-vous un pige pour me faire mourir? et Sal lui jura
par _Iehouh_ en lui disant: Vive Dieu, il ne vous arrivera pas de mal:
la femme reprit: Qui vous ferais-je monter? Sal dit: Faites monter
Samuel; et (bientt) la femme _vit Samuel_, et elle s'cria: Pourquoi
m'avez-vous trompe? Vous tes _Sal_; et le roi dit: Ne craignez point,
qui avez-vous vu?--J'ai vu _lahim_ (les Dieux) _montants_ (du sein) de
la terre. (Notez bien qu'ici le mot _lahim_ gouverne le pluriel
_montants_.) Sal dit: Quelle est sa forme? elle reprit: Un vieillard
couvert d'un manteau; et Sal reconnut que c'tait Samuel, et il
s'inclina vers la terre; et Samuel dit  Sal: Pourquoi m'avez-vous
troubl en me faisant monter? Sal rpondit: Je suis dans les angoisses,
les Philistins me combattent; Dieu (_lahim_) s'est retir de moi, il ne
me rpond ni par les prophtes, ni par les songes; je vous ai invoqu
pour m'clairer sur ce que je dois faire; et Samuel rpondit: Pourquoi
m'interrogez-vous quand Dieu s'est retir de vous et qu'il s'est fait
votre rival comme je vous l'ai dit? Il a rompu le pouvoir de votre main
et l'a donn  David, parce que vous n'avez point cout sa voix, et que
vous l'avez irrit pour Amalek (le texte dit _irrit son nez_); Dieu
vous livrera aujourd'hui avec Isral, aux Philistins;, demain vous et
vos fils vous serez avec moi. A ces mots Sal de sa haute taille tomba
subitement par terre, saisi de terreur; il fut sans force, il n'avait
pas mang de pain, ni ce jour, ni la nuit (prcdente); et la femme vint
 lui, et comme elle le vit pouvant, elle lui dit: Votre servante
vous a entendu, elle a mis son ame dans sa main; elle vous prie
d'entendre ses paroles, elle vous offre une bouche de pain, afin que
vous mangiez; vous reprendrez des forces, et vous retournerez (chez
vous.) Sal refusa et dit: Je ne mangerai point; et ses serviteurs et
cette femme le contraignirent: il se rendit  leurs prires; il se
releva de terre et s'assit sur le lit (matelas pos par terre); et la
femme avait un veau qu'elle engraissait, elle se hta de l'gorger; elle
prit de la farine, fit cuire des gteaux ou galettes (non leves faute
de temps), elle prsenta ces aliments  Sal et  ses serviteurs; ils
mangrent, ils se levrent et s'en allrent pendant cette nuit.--(Le
chapitre finit.)

Cette scne a t le sujet de beaucoup de raisonnements de la part de
divers crivains chrtiens, anciens et modernes; presque tous y ont vu
l'opration du _diable_ au moyen duquel ils expliquent tout ce qui n'est
pas _divin_ dans leur ligne. Le hollandais _Van Dale_ et le philosophe
franais _Fontenelle_, s'en sont particulirement occups; mais  leur
poque, il n'y a eu ni assez de connaissances physiques, ni assez de
libert d'crire pour qu'ils pussent clairement s'expliquer; il est bien
clair aujourd'hui que cette femme n'a us que des prestiges naturels
dont nos physiciens modernes ont retrouv la science secrte: elle n'a
pas eu besoin d'une grande magie pour reconnatre le roi Sal _si connu_
de tout Isral, pour sa taille qui _dominait_ le vulgaire _de toute la
tte_; ni pour faire apparatre une ombre au moyen de ces _lanternes
sourdes_ places dans un rduit cach, d'o elles projettent sur un mur
ou sur une toile tendue, un spectre lumineux dessin par une feuille de
mtal ou de bois accole  la lampe; l'antiquit de ce meuble est
atteste par les ruines d'Herculanum, o on l'a trouv comme une leon
pour nous de ne pas dnier aux anciens la connaissance de tout ce que
nous ne voyons pas. Que de choses les _jongleurs_ de toute robe ont eu
intrt de cacher! Cette femme n'a pas eu besoin d'une grande magie pour
cacher quelque complice qui a fait le dialogue (si elle ne l'a pas fait
elle-mme), ni pour subjuguer l'esprit de trois hommes dpeints si
superstitieux, si crdules, si pouvants; et comment ces tours de
gobelet n'auraient-ils pas russi  cette poque de profonde ignorance,
lorsqu'au milieu de nous, au dix-huitime sicle, l'on a vu sous le nom
de _loge gyptienne_, des associations ou _confrries_ d'hommes de haute
qualit, des _comtes_, des _marquis_, des _princes_, en France, en
Italie, en Allemagne, se laisser illuminer par les fourberies de
quelques imposteurs (de Cagliostro par exemple), et cela, au point de
croire que l'ombre de _Ssostris_ ou de _Nekepsos_, ou de _Smiramis_,
pouvait venir assister  leurs banquets nocturnes? On parle beaucoup de
la crdulit du _peuple_, on devrait dire de l'_homme ignorant_, qui,
pour tre vtu d'habits divers, tantt de haillons, tantt de galons, de
percale ou de bure, n'en est pas moins toujours le mme animal ridicule
par ses prtentions, pitoyable par sa faiblesse; heureux quand ses
passions irrites n'en font pas une bte froce, dangereuse surtout
lorsqu'elle cache la griffe du tigre sous le velours des formes
religieuses.




NOUVEAUX CLAIRCISSEMENTS SUR LES PROPHTES MENTIONNS

AU  VIII, page 192.


Les usages et les moeurs des peuples asiatiques, et spcialement des
races arabes au temps ancien et mme actuel sont si peu connus en
gnral de nous autres occidentaux, que beaucoup de lecteurs ont pu ou
pourront croire que notre voyageur historien s'est livr  quelques
ides systmatiques dans ce qu'il a dit,  VIII, de la Confrrie des
Prophtes. Nous regardons comme un devoir de confirmer la justesse de
ses vues  cet gard, en joignant ici le tmoignage d'un autre voyageur
rcent qui, dans une brochure intitule: _Notice sur la cour du
grand-seigneur, suivie d'un Essai historique sur la religion
mahomtane_[74], a publi des faits notoires dja cits par d'autres
historiens, tels que Paul Rica, qui dmontrent, dans l'tat prsent, le
miroir authentique et fidle de l'tat pass. Nous allons copier
quelques articles de la page 148.


DES SANTONS, AIFAQUIS, SCHEIKS, HOGIS ET TALISMANS.

Les trois premiers ordres sont parmi les Turks les plus minents dans
le sacerdoce, et ils l'exercent avec beaucoup d'autorit; les hogis et
talismans tiennent le rang de diacres et sous-diacres. Les santons
assistent  l'office (de la mosque), rcitent les prires, expliquent
des textes du Koran, et sont quelquefois d'une telle vhmence, qu'ils
manient les esprits au gr de leurs passions. On en vit un grand exemple
en 1564, lorsque Soliman II hsitait d'aller assiger Malte. Un de ces
santons, prchant un vendredi devant le sultan, parla avec tant de
force, que le peuple, transport de haine contre les chrtiens, demanda
la guerre  grands cris, et contraignit Soliman de la promettre
sur-le-champ. On sait combien de milliers de soldats y prirent, et
combien fut honteuse la retraite de Soliman.

En 1600, vivait dans la ville d'Alep un vieillard septuagnaire de
l'ordre des santons, qui s'tait acquis une telle rputation de
saintet, qu'elle attirait un grand concours de peuple dans sa maison,
quoique son humeur sauvage en rendt l'accs difficile. Les grands de
l'empire en avaient seuls l'entre; mais croyant en recevoir des
bndictions, ils n'en recevaient que de fortes rprimandes.

Ce vieillard avait pass douze annes entires dans sa maison sans en
sortir, et depuis trois ans il n'avait pas seulement dpass le seuil de
la porte de sa chambre, quand un voeu qu'il avait fait interrompit sa
solitude et le fora  faire un voyage  Jrusalem. Le bruit s'en rpand
bientt dans les environs d'Alep; le peuple accourt pour le voir partir,
et se rend en foule sur son passage, aux portes de la ville, dans les
rues, devant sa maison: il parut, mont sur une mule que son fils menait
par la bride, et tenant les yeux ferms pour tre plus recueilli dans
ses mditations; il s'leva un cri universel d'admiration. Les
spectateurs se sparant ensuite en trois bandes, marchrent devant lui,
et l'accompagnrent par honneur  trois lieues de la ville. Le pacha
d'Alep tait de cette troupe, suivi de deux cents chevaux; et celui du
Caire vint au-devant de lui avec un appareil pompeux. Ces deux pachas
abordrent notre santon au milieu de la campagne, et lui soutinrent les
bras, jusqu' ce qu'il les et pris de se retirer. Les lieux par o il
passait taient couverts d'hommes accourus de tous cts pour voir un
saint.


DES MOINES TURKS.

Les moines turks se partagent en quatre classes; les gomailers, les
dervis, les calenders et les torlaquis.

Les gomailers sont des jeunes gens de bonne maison, polis, forms aux
usages du monde: ils voyagent en Barbarie, en gypte, en Arabie, en
Perse et mme dans les Indes orientales. Ils sont vtus d'une saye de
pourpre violette qui leur descend jusqu'aux genoux, et portent une
longue ceinture d'or et de soie, au bout de laquelle sont suspendues des
cymbales d'argent, dont le son joint  leur voix, forme une agrable
harmonie. Une peau de lion ou de lopard, noue avec les deux pattes de
devant sur leur poitrine, leur sert de manteau. Ils ont pour chaussure
des sandales de corde; ils vont tte nue, et laissent crotre leurs
cheveux qu'ils ont soin de parfumer. Un livre d'amour plein de chansons
qu'ils ont composes en langue arabe ou persane, est le seul qu'ils
lisent. Par les chansons et la musique de leurs cymbales, ils amusent
les artisans qu'ils obligent ainsi de leur donner de l'argent. Ils sont
tous aussi savants qu'il est possible aux Turcs de l'tre. Aussi
crivent-ils les relations de leurs voyages, et leurs discours sont-ils
propres  sduire les jolies femmes, qui d'ailleurs ont beaucoup
d'inclination pour eux.

Les dervis sont vtus de deux peaux de mouton ou de chvre, sches au
soleil; ils vont tte et pieds nus, se rasent les cheveux, la barbe et
tout le poil du reste du corps, et se brlent les tempes avec un fer
chaud, ou un morceau de jaspe de diverses couleurs. Ils habitent hors
des villes, dans les faubourgs et dans les villages. Ils voyagent au
retour du printemps ou pendant l'automne; et partout o ils passent, ils
laissent des marques de leur lubricit. S'ils rencontrent en leur chemin
un passant qu'ils jugent un peu ais, ils lui demandent l'aumne en
l'honneur d'Hali, gendre de Mahomet; s'il refuse, ils lui coupent la
gorge, en l'assommant avec une petite hache qu'ils portent  la
ceinture. Ils violent les femmes qu'ils trouvent  l'cart, et se
livrent entre eux aux excs les plus monstrueux.

Le chef lieu de leur ordre est dans l'Asie mineure. Il est bti tout
prs de la tombe d'un personnage de leur secte, dont ils clbrent la
mmoire et rvrent les ossements. Leur gnral loge dans ce monastre
qui contient cinq cents religieux: ils l'appellent ASSAMBABA,
c'est--dire pre des pres. Le vendredi est leur jour de fte. Aprs
l'office, ils se rendent dans les prairies qui environnent leur
monastre; ils y dressent des tables, et se livrent aux plaisirs de la
bonne chre. Le gnral est assis au milieu d'eux. Aprs le repas, ils
se lvent et font leur prire d'actions de graces. Ensuite deux jeunes
garons leur apportent d'une certaine poudre enivrante, et des feuilles
d'une plante qu'ils nomment _mastach_. Aprs en avoir pris, ils passent
bientt de la joie  la fureur. Dans cet tat, ils allument un grand
feu, et, se tenant par la main, ils dansent autour, et parviennent  un
tel degr d'exaltation, qu'ils se dchirent la peau de mille manires et
y tracent avec leurs couteaux diverses figures, comme des fleurs ou la
figure d'un coeur, ou des paroles analogues  leurs amours.

A ces extravagances, ils ajoutent une certaine danse qu'ils excutent en
tournoyant avec une incroyable vitesse. Ils se forment en cercle; un de
la troupe commence  battre un tambourin et  se mettre  tourner. Les
autres le suivent, et tournent si rapidement qu'il est impossible de
discerner leurs traits. Tant que dure ce mouvement, ils rcitent
lentement certaines prires, jusqu' ce que les forces venant  leur
manquer, ils tombent  terre comme morts. Quand ils se sont relevs, ils
recueillent les aumnes des assistants.

Malgr tous leurs exercices religieux, les dervis sont mpriss 
Constantinople; on les regarde mme comme des hommes dangereux.
Nanmoins, les habitants de cette ville ne refusant l'aumne  personne,
ils y trouvent de quoi remplir leurs besaces aussi bien qu'ailleurs.

Les calenders sont moins vicieux que les dervis. Ils sont vtus d'une
petite robe courte, sans manches, peu diffrente d'un cilice, tant
tissue de poil de cheval ou de chameau, ml avec de la laine. Ils se
rasent le poil et se couvrent la tte d'un bonnet de feutre  la
grecque, bord  l'entour de franges longues de quatre doigts, faites de
crin de cheval. Ils portent au cou un gros anneau de fer, en signe de
l'obissance qu'il rendent  leurs suprieurs. Leurs oreilles sont
ornes d'anneaux du mme mtal. Ils font gloire du clibat, et portent
d'normes anneaux de fer qui les mettent dans l'impossibilit d'en
enfreindre les lois. Ils demeurent dans de petites chapelles nommes
_techie_.

Ces moines ne sont pas plus exempts d'ambition que les autres hommes; et
leurs anneaux de fer, et leur cilice, et leur grand bonnet, n'empchent
pas qu'ils n'entrent dans les rvoltes contre l'autorit du souverain.
En 1526, l'empereur Soliman tant occup  la guerre de Hongrie, les
calenders se prvalurent de son absence pour se joindre aux dervis, et
sous la conduite d'un nomm Zlbis, s'emparrent de plusieurs places de
l'Asie mineure. Le peuple entra avec une sorte de fureur dans leur
rvolte, et nombre de soldats s'enrlrent sous leurs drapeaux. Au
retour de son expdition, Soliman, pour teindre ce feu qui menaait le
reste de l'Asie d'un embrasement gnral, envoya en diligence contre les
rebelles, le pacha Ibrahim, avec une partie de l'arme qui avait
triomph de la Hongrie. Les moines attendirent ce gnral avec toutes
leurs forces et lui prsentrent la bataille. Quoiqu'ils ne fussent pas
accoutums aux exercices militaires, ils combattirent avec tant de
courage, qu'ils arrtrent tout court les braves et vieux soldats de
Soliman, et que la victoire resta indcise jusqu' ce que le pacha,
outr de la rsistance de cette canaille, s'empara de l'enseigne la plus
remarquable de son arme, et la jeta au milieu des ennemis, en criant 
ses soldats: _Laissez ces moines vous ravir l'honneur de vos victoires,
et qu'ils se glorifient maintenant d'avoir vaincu les vainqueurs des
Hongrois_. A peine eut-il achev, que les troupes, animes d'une ardeur
incroyable, se prcipitent sur les moines, les enfoncent, leur arrachent
l'enseigne que le pacha leur avait jete, et les taillent en pices. Le
chef de la rvolte fut tu; et au lieu de retourner dans leur monastre,
les moines qui chapprent au carnage cherchrent un asile dans les
cavernes et les dserts.

Les torlaquis s'habillent  peu de chose prs comme les dervis; ils
portent un bonnet de feutre sans bord, de la forme d'un pain de sucre
cannel; le reste de leur corps est nu: ils ne savent ni lire, ni
crire, sont grossiers, fainants, et passent leur vie dans une honteuse
mendicit. Ils frquentent les bains, les cabarets et les maisons de
dbauche pour y trouver un dner ou attraper quelques pices d'argent,
tout en marmottant des prires. A la campagne ou dans les bois, s'ils
rencontrent un passant bien vtu, ils le dpouillent, ils lui enlvent
son argent, et lui assurent que la volont de Dieu est qu'il aille nu
comme eux. Ils se mlent aussi de prdire l'avenir; et, pour tromper le
bas peuple, ils regardent dans les mains, comme font nos diseuses de
bonne aventure. Ils mnent ordinairement avec eux un vieillard de leur
ordre, fourbe habile,  qui ils affectent de rendre des honneurs presque
divins. Quand ils arrivent dans un village, ils le logent dans la
meilleure maison, et se rangent autour de lui, observant ses gestes et
ses paroles. Le vieillard, aprs avoir affect un grand air de saintet
et marmott quelques prires, se lve tout  coup, et, jetant de
profonds soupirs, invite ses collgues  sortir promptement du village
qui, dit-il, va tre dtruit, en punition des pchs de ceux qui
l'habitent; le peuple pouvant, accourt de toutes parts, et comble les
torlaquis d'aumnes, pour qu'ils obtiennent la misricorde divine.


AUTRES RELIGIEUX TURKS.

Outre les religieux dont nous venons de parler, les Turks ont encore
certains solitaires qui ne sont sujets aux lois d'aucun iman ni gnral
d'ordre, mais qui vivent en leur particulier, se logent dans des espces
de boutiques, en couvrent le pav de peaux de btes sauvages, et
tapissent les murailles de diffrentes espces de cornes. Au milieu de
cette loge ils placent un escabeau, le couvrent d'un tapis vert, et
mettent dessus un chandelier de laiton sans lumire: ils tranent avec
eux un cerf, un loup, un ours ou un aigle, symboles de leur renonciation
au monde. Cependant ils vivent au milieu des grandes villes et des
villages les plus peupls; on en voit beaucoup  Andrinople. Dans cette
boutique, o ils ont pris leur logement, ils reoivent de l'argent et
des vivres que la charit turke leur envoie: s'ils n'y font pas leurs
affaires, ils se promnent dans les rues avec un des animaux dont on a
parl plus haut, au cou duquel ils ont suspendu une clochette pour
avertir les habitants de leur donner l'aumne.

Il ne faut pas oublier les plerins de la Mecque, qui, aprs un si saint
voyage, se dvouent le reste de leur vie  porter de l'eau par les
carrefours, et  donner  boire  qui le dsire. A cet effet, ils
portent, pendue en charpe, une outre de cuir couverte d'un drap de
couleur, o sont brodes des feuilles de plusieurs sortes; ils ont  la
main une tasse de laiton dore et damasquine, dont le fond est orn de
jaspe ou de calcdoine, pour rendre l'eau plus agrable  la vue. Tandis
qu'ils la versent, ils exhortent ceux qui la reoivent  mpriser les
vanits de la vie,  penser  la mort; ils ne demandent aucune
rcompense pour ce service, mais ils reoivent l'argent qu'on leur
donne, et rpandent de l'eau de senteur sur la barbe de celui qui le
leur offre. Il ne faut pas croire nanmoins  leur parfait
dsintressement; car on les voit quelquefois attroups en grand nombre
et demandant une rtribution  tous ceux qu'ils rencontrent, en
l'honneur de quelque saint dont ils clbrent la fte ce jour-l.

On voit par ces tableaux comment de tout temps un esprit d'astuce et de
fourberie a suscit dans les tats mal polics, chez les peuples
crdules et superstitieux, des associations de fripons et d'escrocs qui,
sous le manteau de la religion et les grimaces de la pit, ont su
s'affranchir de la morale commune, et lever sur la multitude et mme
sur l'autorit militaire et civile, des contributions arbitraires au
profit de leur passions et de leurs vices. Comme les hommes placs dans
les mmes circonstances, prennent presque toujours des habitudes
semblables, on ne peut douter que chez les Hbreux il n'y ait eu des
confrries d'un genre analogue, et que ces prdiseurs ou prophtes qui
se montraient nus en public, mme par les processions, comme le fit si
notoirement David, n'aient eu beaucoup d'analogie avec les moines
musulmans que nous venons de citer; surtout lorsque la religion et les
rites musulmans ne sont, pour ainsi dire, que le judasme modifi.


NOTE relative  la page 229. (_Les Hbreux s'taient clairs par
quelques progrs de civilisation._)

Chez tous les peuples anciens, les erreurs ncessaires que commirent les
prtres dans les prdictions ou oracles qu'ils taient obligs de faire
trs-souvent, ne purent manquer, par leur rptition, d'attnuer la
confiance en leur vracit. Hrodote, en parlant des oracles divers
consults par Crsus, nous rend sensible cet tat de choses, d'ailleurs
trs-naturel: il eut lieu chez les Hbreux comme chez les autres. Le
livre des Juges nous offre un exemple frappant de l'une de ces erreurs
sacerdotales. Toutes les tribus s'tant armes contre celle de Benjamin,
pour la punir du crime atroce commis envers le lvite dont la femme
avait t publiquement viole dans la ville de Gabaa, les chefs
d'Isral, aprs une premire dfaite, allrent pleurer devant l'arche et
consultrent l'oracle, en disant: Devons-nous combattre encore les
enfants de Benjamin qui sont nos frres? (chap. XX, vers. 23) et
l'oracle rpondit: Marchez contre eux et leur livrez bataille.

Il est vident que le prtre a entendu qu'ils seraient vainqueurs: il
devait le croire, vu leur immense supriorit de nombre; cependant ils
furent battus avec beaucoup de perte; le prtre leur aura dit: C'est
que vous aviez pch, et que Dieu aura voulu vous purifier. Mais ceci
impliquerait une extrme injustice de Dieu, puisque le chtiment et
tomb sur beaucoup d'innocents. On sent que ce ne sont l que des
raisons vasives.--Les chefs revinrent encore pleurer et consulter:
alors l'oracle leur assura la victoire, qui cette fois eut lieu; mais la
leon avait rendu le prtre et les chefs plus prudents; ils avaient
concert un stratagme auquel ils la durent. Dans la guerre du prtre
babylonien Blsys contre Sardanapale, nous voyons le mme cas arriver.




TAT PHYSIQUE

DE

LA CORSE.




TAT PHYSIQUE

DE

LA CORSE.


La Corse est une le de la Mditerrane, situe obliquement entre
l'Italie, qui l'avoisine au levant, et la France qu'elle regarde au
nord, et nord-ouest: au sud, elle n'est spare de la Sardaigne, que par
un dtroit de trois lieues, tandis qu' l'ouest sa cte est baigne par
une vaste mer qui ne trouve de limites qu'aux rivages de l'Espagne. Sa
latitude, selon des observations rcentes et prcises des ingnieurs du
cadastre de cette le, est entre les 41 21' 04", et 43 00' 04" nord;
ce qui dtermine sa longueur  1 39' 04"; sa longitude entre les 6 11'
47", et 7 13' 03", pris du mridien de Paris, fixe sa plus grande
largeur  1 01' 16". Mais comme sa forme est ovale, abstraction faite
de la longue saillie du cap Corse, il s'en faut beaucoup que le carr
rsultant de ces dimensions soit plein. Les incertitudes et les
variantes des auteurs sur son valuation, viennent d'tre rsolues par
les ingnieurs du cadastre; et dsormais, l'on devra, sur leur autorit,
porter la superficie de la Corse  442 lieues 84/100, faisant 2,072,441
arpents 25 perches (l'arpent de 20 pieds pour perche), ou 874,741
hectares 19 ares 26 centiares. Cette superficie, qui maintient la Corse
au cinquime rang de grandeur des les de la Mditerrane, la place au
premier des dpartements de France; mais lorsque nous ferons le calcul
de ses rocs arides et incultivables, elle ne sera pas tente de se
prvaloir de ce mrite, puisqu'elle se trouve au dernier rang des
valeurs.

A proprement parler, la Corse n'est qu'un entassement de rochers, dont
les nombreux chanons s'lvent brusquement des bords de la mer, pour
aller vers le centre de l'le, se joindre  une ligne dominante qui
court du midi au nord; on la suit sans interruption depuis les croupes
arides du _Cagna_ en face de Bonifacio, jusqu'aux sommets nuageux de
Monte-Grosso sur Calvi; dans tout cet espace, elle marche sur une
hauteur de 800  1400 toises, marquant au loin sa route par les pointes
leves de Coscione, la Cappella, Denoso, d'Oro-Rotondo, Paglia-Orba, et
Monte-Grosso[75]; l mme elle se replie  l'est, jusqu'aux montagnes
de Tenda et d'Asto, o elle tombe sur une branche infrieure de 6  700
toises de hauteur, qui vient du cap Corse, et va se terminer par les
sommets du San-Pietro et Sant-Angelo,  la valle du Tavignano; de ces
deux lignes de sommets, mais principalement de la premire, les eaux des
neiges et des pluies se versant  droite et  gauche, plongent dans des
vallons qui vont en forme de conques se perdre  la mer; et si l'on
remarque que de ses rivages au comble des monts, il n'y a pas
quelquefois quatre lieues de ligne droite, et jamais plus de douze; que
par consquent, la pente du terrain est excessivement incline, l'on
concevra que les eaux s'y prcipitent plutt qu'elles n'y coulent; que
leur marche s'y fait par sauts et par bonds; que, tantt par les fontes
des neiges et les grandes pluies, elles forment des torrents qui
debordent  pleines valles; et que tantt puises, elles laissent 
sec un lit de pierres et de cailloux: que par ce jeu, les terres lgres
sont emportes, les pentes dchires, les cimes dnudes, les rochers
mins, renverss; et que la nature y prsente partout une scne  grands
mouvements violents; ajoutez  ce tableau, le coloris d'une bande
suprieure de sommets neigeux durant l'hiver, gristres l't; d'une
moyenne rgion de pentes, tapisse d'arbres et arbustes toujours verts;
et d'une plage maritime, souvent marcageuse, o les eaux s'garent dans
des sables qu'elles n'ont plus la force de rouler; jetez sur ce paysage
des blocs de granit, de marbres, de jaspes roux et gris; des cascades,
des sapins, des chtaigniers, des chnes verts, des lentisques, des
azeroliers, des myrtes, des bruyres, et vous aurez de la Corse une ide
pittoresque aussi juste qu'en puisse procurer le souvenir des objets
passs.

Revenons aux ides gographiques: en traversant l'le dans sa longueur,
la haute chane dont j'ai parl, la partage en deux portions
trs-distinctes, surtout  raison de la difficult de leurs
communications rciproques: l'on ne peut passer de la cte d'Ajaccio 
celle de Bastia, qu'en franchissant la barrire des Monts, par des
gorges appeles  juste titre dans le pays des _Escaliers_ (Scale). Une
des plus clbres et la plus pratique de ces gorges, celle dite de
_Bogognano_, ou de _Vizzavona_, est un canal d'environ 500 toises de
largeur, et de 4000 de longueur, sur une lvation de 1000 au-dessus du
niveau de la mer. Dans ce canal tapiss d'une fort de sapins, de
htres, et de quelques chtaigniers, les neiges s'entassent de deux,
trois, et jusqu' six pieds de hauteur; et elles obstrueraient le
passage pendant des mois entiers, si une police souvent nglige ne les
faisait dblayer par les villages voisins. Il rsulte donc de cet tat
une division naturelle, sur laquelle les Italiens Gnois et Pisans, ont,
ds long-temps, calqu leur division administrative de _pays d'en-de_,
et de _pays d'au-del_ les monts; ou encore de _bande_ intrieure, et de
_bande_ extrieure. Mais comme ces dnominations, relatives au continent
de l'Italie, cessent de convenir en changeant de lieux; qu'en Corse mme
elles sont quivoques, puisqu'elles sont rciproquement employes par
les deux parties, je ne dsignerai dsormais les deux ctes opposes,
que par les noms de cte d'est ou orientale, appliqu  celle qui
regarde l'Italie; et de cte d'ouest, ou occidentale,  celle qui
regarde l'Espagne. Dans l'usage des Gnois et des Corses, l'_en-de_
comprenait aussi la cte du nord, c'est--dire le Nebbio et la Balagne 
raison de la facilit des communications et de l'unit de rgime: et
alors l'_au-del_ ne formait qu'un tiers de la totalit de l'le,
puisqu'il ne comptait que vingt et un cantons ou pives contre
quarante-cinq. Mais si l'on voulait tablir une division raisonne, il
faudrait faire de cette cte du nord une troisime rgion, puisqu'elle a
d'ailleurs, ainsi que les deux autres, des caractres distinctifs et
particuliers. Ceux de la cte d'est, sont une plage en gnral basse,
marcageuse et dpourvue de ports; un air pesant et humide; un sol moins
lev et plus gras: ceux de la cte d'ouest, au contraire, ont un air
vif et ventil; un terrain sablonneux et trs-lev, une plage sche
taille  pic et pleine de golfes et de ports: et ceux de la cte du
nord, un air plus salubre, plus tempr; un ordre de saison plus gal.
Mais ce qui tablit la diffrence la plus remarquable entre ces rgions,
est la nature mme du sol, qui, dans la bande d'est depuis le cap Corse
jusqu'au Tavignano, c'est--dire dans toute la chane infrieure, est
gnralement calcaire, tandis que dans la bande d'ouest et dans celle du
nord, c'est--dire dans toute la haute chane, il est purement
graniteux,  l'exception de trois ou quatre points calcaires, tels que
Bonifacio, Saint-Florent, et un des sommets de _Venaco_, d'o l'on a
tir la chaux des deux forts de la gorge de Vivario. Ce serait
l'occasion sans doute, de faire sur cette singularit des recherches et
des rflexions physiques; mais cette partie tant trangre  mon objet,
le lecteur me permettra de le renvoyer  deux mmoires de M. Barral,
ingnieur des ponts et chausses en Corse, qui l'a spcialement traite,
et qui a donn une nomenclature dtaille de toutes les espces de
granits, marbres, jaspes et autres pierres dont la Corse est
malheureusement trop riche.

Un article qui se lie mieux  mon sujet par son utilit est celui des
eaux thermales et des mines. Quoique l'on ait parl des mines d'argent
prs de Caccia, de plomb et de cuivre en d'autres endroits, il parat
que la Corse n'en possde que de ferrugineuses dans le Nebbio  Nonza
prs de Fossa d'Arco; et la raret du bois, la chert des transports, et
le voisinage de la riche mine d'Elbe, ne leur laiss que bien peu de
mrite. Les eaux minrales et thermales ont infiniment plus de prix;
l'on en compte plusieurs sources de diverses espces: l'une des plus
clbres est celle de Pietra-Pola, ou _Fium'Orbo_; cte d'est, sur le
torrent _d'Abatesco_, canton de Castello, district de _Cervione_. Ses
eaux sont thermales sulfureuses, et portent leur chaleur dans le puits
principal, jusqu'au 45 degr de Raumur. Des expriences multiplies
ont constat leur efficacit dans les maladies de la peau, dans les
obstructions des viscres, dans les rhumatismes les plus invtrs, et
mme dans la goutte et les maladies vnriennes; mais on y change ces
maladies contre la fivre de marais, parce que le lieu tant dsert et
sauvage, l'on y manque de toutes les commodits ncessaires; l'on est
oblig de s'y faire des cabanes de feuillages, dans lesquelles le vent
saisit les malades et rpercute la transpiration de la manire la plus
dangereuse; d'ailleurs le lieu est malsain, parce qu'tant situ au fond
d'un vallon, toutes les vapeurs des marais de la plage, qui en est
remplie, viennent s'y engouffrer. Il parat que jadis les Romains se
servaient de ces bains, car l'on y trouve des traces de btiment, des
dbris de canaux enfoncs, des gradins, et quelques restes d'une salle
qui fut revtue intrieurement de pouzzolane; le tout d'une telle
paisseur et d'une telle solidit, que l'on y reconnat sensiblement la
main des matres de l'Italie. Au reste, il paratra quelque jour, sur
cette source, un mmoire analytique fait par des gens de l'art, et dont
on m'a communiqu le manuscrit. Une autre source non moins clbre sur
la cte d'ouest, est celle de _Guagno_  deux lieues de Vico; l'on n'en
a pas fait l'analyse, mais ses effets sont absolument les mmes. Ses
inconvnients aussi sont gaux, car l'on n'y trouve pas plus de
secours, ni de commodits. Il n'y a de toute construction que les murs
ruins de deux petites chambres sans toit, et un bassin rond en
pouzzolane de huit pieds de diamtre, et de trois de profondeur avec ses
bancs ou gradins. Le robinet donne environ un pouce cube d'eau qui
marque 42 degrs de chaleur. Si l'on formait, soit l, soit au
_Fium'Orbo_, un tablissement commode et bien dirig, il procurerait les
secours les plus prcieux, non-seulement  la Corse, mais encore 
l'Italie et  tout le midi de la France. L'article seul des soldats
franais indemniserait de toute dpense; car on estime qu'il en cote
plus de vingt mille livres par an pour envoyer les malades aux eaux du
continent, sans compter la perte du temps, et la circonscription que
l'on donne  la liste des malades.

Il y a encore des eaux thermales  _Guitra_, canton de Talavo; mais
l'on n'y trouveras mme de bassin, et il faut s'y baigner dans la boue.

En eaux minrales froides, les plus justement vantes, sont celles
d'Orezza, cte d'est, district de la Porta, prs des sources de
_Fium'Alto_. Elles sont acidules et gazeuses  tel point, qu'elles
brisent les bouteilles, et piquent le nez, comme le vin de Champagne;
elles contiennent du fer et du sel marin; elles sont souverainement
efficaces dans les cas d'obstructions, d'hydropisie, de maux d'estomacs
invtrs avec vomissement, de migraines, de coliques, de marasme, de
suppression ou de pertes dans les femmes, etc. On compte dans tout le
pays voisin huit ou dix de ces sources, mais la meilleure est celle de
_Stazzona_, au lieu que j'ai indiqu; elle a d'autant plus de prix,
qu'elle est la seule avec celle de _Vals_ qui existe dans le midi de la
France, et qu' leur dfaut on est oblig d'aller jusqu'en Lorraine.

L'historien Filippini rapporte qu'un savant et charitable vque de
Nebbio avait fait des recherches sur toutes les eaux minrales de Corse;
mais les lumires d'alors ne suffisaient pas pour cette partie,
difficile encore aujourd'hui, et ces recherches ne nous procurent que
les noms des sources de _Carozzica_, _Pantone di Cacci_, de _Maranzana_
prs de Mariana; de Nebbio et Campo Cardetto, qui veulent tre prises
chaudes; et d'_Attalla_, sur la route de Sarteno.

Il semblait que ces eaux minrales et thermales dussent tenir  des
volcans; mais l'on n'en aperoit aucune trace en Corse, malgr le
voisinage de l'Italie. L'on n'y connat pas davantage les tremblements
de terre, et du moins la nature, en refusant  cette le les richesses
de Naples et de Messine, lui a accord pour ddommagement la scurit.

L'on ne peut pas non plus accuser la nature de l'avoir maltraite pour
le climat; j'y en ai trouv, comme dans la Syrie, trois bien distincts,
mesurs par les degrs d'lvation du terrain: le premier qui est celui
de toute la plage maritime embrasse la rgion infrieure de l'atmosphre
depuis le niveau de la mer, jusque vers 300 toises perpendiculaires
d'lvation, et celui-l porte le caractre qui convient  la latitude
de l'le, c'est--dire qu'il est chaud comme les ctes parallles
d'Italie et d'Espagne.

Le second est celui de la rgion moyenne, qui s'tend depuis 300 toises
jusque vers 900 toises, et mme vers 1000 toises; et il ressemble 
notre climat de France, particulirement  celui de la Bourgogne, du
Morvan et de la Bretagne.

Le troisime est celui de la rgion suprieure, ou cime des montagnes,
et ce dernier est froid et temptueux comme la Norwge.

Dans le premier climat, c'est--dire, sur toute la cte de la mer, il
n'y a,  proprement parler, que deux saisons: le printemps et l't;
rarement le thermomtre y descend au-dessous d'un ou deux degrs sous
zro, et il ne s'y maintient que peu d'heures. Sur toutes les plages, le
soleil, mme en janvier, se montre chaud, si le vent ne le tempre; mais
les nuits et l'ombre y sont froides, et le sont en toutes saisons. Si le
ciel s'y voile, ce n'est que par intervalles; le seul vent de sud-est,
le lourd scirocco, apporte les brumes tnaces que le violent sud-ouest
se plait  chasser. S'il fait mauvais, c'est par temptes; s'il pleut,
c'est par ondes: la nature n'y marche que par extrmes.

A peine les froids modrs de janvier sont-ils ramollis, qu'un soleil
caniculaire leur succde pour huit mois, et la temprature passe de huit
degrs  dix-huit, et jusqu' vingt-six  l'ombre. Malheur  la
vgtation, s'il ne pleut dans les mois de mars ou avril; et ce malheur
est frquent: aussi dans toute la Corse, les arbres et arbustes sont-ils
gnralement des espces  feuilles dures et coriaces qui rsistent  la
scheresse, tels que le laurier-cerise, le myrte, le cyste, le
lentisque, l'olivier sauvage dont la verdure vivace tapisse en tout
temps les pentes, et contraste d'une manire pittoresque avec les blocs
gris et roux de granit et de marbre. Dans ce climat infrieur sont
situs les ports et villes principales de l'le, tels que Bastia,
Porto-Vecchio, Bonifacio, Ajaccio, Calvi, l'Ile-Rousse, Saint-Florent:
l, comme  Hyres, l'on peut cultiver en plein sol, des orangers, des
citronniers, et toutes les plantes des pays chauds; le jardin de la
famille _Arena_  l'Ile-Rousse, et deux ou trois vergers prs d'Ajaccio
en offrent d'heureux exemples, puisque l'on y cueille des oranges et des
citrons de la plus grande beaut; mais dans ces jardins, il faut se
garder de l'attrait des ombrages et de la fracheur des eaux si
recherches dans le nord de la France. En Corse, comme dans tous les
climats chauds, les vallons, les eaux, les ombrages, sont presque
pestilentiels; l'on ne s'y promne point le soir sans y recueillir des
fivres longues et cruelles, qui,  moins de changer absolument d'air,
se terminent par l'hydropisie et la mort. Nous en avons fait de cruelles
preuves dans nos colonies de Galeria, de _Chiavari_, de Paterno, au
camp des Lorrains, puisque de tous les sujets envoys, il n'en survivait
au bout de trois ans _qu'un trs-petit nombre_.

Dans le second climat, c'est--dire, dans les montagnes, depuis le
niveau de 300, jusqu' 900 et mme 1000 toises, les chaleurs sont plus
modres, les froids sont plus longs, plus vifs; la nature est moins
extrme, sans tre moins variable. Du jour  la nuit, du matin  midi,
de l'ombre au soleil, du vent  l'abri, les passages de temprature sont
frquents et brusques: la neige et la gele, qui se montrent ds
novembre, persistent quelquefois pendant quinze ou vingt jours. Il est
remarquable qu'elles ne tuent point les oliviers jusqu' la hauteur
d'environ 600 toises; que mme la neige les rend plus fconds. Le
chtaignier qui les accompagne depuis 300 toises, semble tre l'arbre
spcial de ce climat, puisqu'il finit vers mille toises, et cde la
place aux chnes verts, aux sapins, aux htres, aux buis, aux genevriers
plus robustes contre la violence des hivers. C'est aussi dans ce climat
qu'habite la majeure partie de la population Corse, disperse dans des
hameaux et villages situs la plupart gnralement sur des pointes, et
aux endroits ventils. Une telle position est pour eux une condition
ncessaire de salubrit; car dans cette rgion comme dans l'infrieure,
les bas-fonds, vallons, et conques, sont avec raison dcris pour leur
mauvais air, soit  raison de son humidit, soit  raison de ses excs
de temprature oppose; car dans tous les vallons et conques, o l'air
est stagnant, le moindre soleil produit une chaleur qui prive la
respiration de son aliment. C'est ce que l'on prouve en partie  Cort,
qui, quoique au niveau de prs de 700 toises, prouve en t des ardeurs
plus violentes et plus opinitres que la plage, puisqu'elles ne se
calment mme pas pendant la nuit.

En juillet 92, l'on y a vu le thermomtre  30 degrs  l'ombre, pendant
plusieurs jours, tandis qu'en dcembre 88, il tait tomb jusqu' 4
degrs sous zro. Dans un mme jour, le 4 fvrier 92, je l'ai vu  midi
marquer  l'ombre et au vent du nord, 3 degrs au-dessus de zro; et
prsent au soleil au revers du mme mur, il marquait peu de minutes
aprs 20 degrs; en sorte que l, comme au Mexique, on peut dire avec
l'Espagnol, que l'hiver et l't ne sont spars que par une cloison; ce
qui provient surtout de la disposition du local en conque dont les
parois composes de rocs nus, refltent en t l'ardeur qui les brle,
et en hiver la bise piquante des neiges dont elles se trouvent
tapisses.

Le troisime climat, celui de la haute cime des monts est le sige des
frimas et des ouragans pendant 8 mois de l'anne, et d'un air
parfaitement pur ou sem de nuages lgers pendant la saison d't. Les
seuls lieux habits dans cette rgion, sont le Niolo, et les deux forts
de Vivario et Bogognano, ou plus proprement de _Vizzavona_, situs aux
deux extrmits de la gorge ou canal de ce nom.

Les quinze  vingt Suisses qui vivent en garnison dans chacun, se louent
de la douceur du climat depuis mai jusque vers septembre, et de
l'excellence de l'air en toute saison. Il n'est point de fivre
contracte  la plage, qui ne s'y gurisse en quinze jours. Mais pendant
l'hiver, ces forts battus d'ouragans furieux, et souvent clos par six 
dix pieds de neige, sont une vraie prison o l'on vit de provisions
sales comme dans un vaisseau. Il y a entre eux deux cette diffrence
que dans celui de Vivario, situ du ct de l'est, l'air est sec, et que
ni le pain ni le bois ne s'y moisissent, tandis que dans celui de
_Vizzavona_, situ  4000 toises seulement, du ct de l'ouest, les murs
sont sans cesse humides, et les planchers dja pourris. Au-dessus de ces
forts, l'oeil n'aperoit plus de vgtaux que quelques sapins
suspendus  des rochers gristres: sjour sauvage, il est vrai, des
oiseaux de proie et des btes fauves: mais, qui, tout affreux qu'il
parat, offre un puissant sujet d'intrt au contemplateur de la nature,
puisque c'est l qu'elle tablit par les amas de neiges et de glace,
les provisions d'eau, des sources et des rivires pour toute l'anne.
Jadis ces cimes tant plus hautes encore et plus couvertes d'arbres, il
n'est pas douteux que les neiges n'y fussent plus abondantes, plus
durables, et que mme il n'y et des glaciers, puisqu'il en reste encore
un petit sur un revers du Monte-Rotondo. Mais  mesure que les rocs
s'croulent et se dpouillent, ces utiles provisions diminuent; et ce
qui ajoute  l'importance de l'observation que j'ai faite sur la
conservation des bois, c'est qu'en mme temps que le pays est moins
abreuv, il est moins salubre, puisque l'intemprie commence et finit
prcisment avec la disparition et le retour des neiges.

Il rsulte de ce tableau que la Corse peut se considrer comme une masse
pyramidale divise en trois tranches d'air horizontales, dont
l'infrieure est chaude et humide, la suprieure froide et sche, et la
moyenne participant de ces qualits. Or, si l'on observe que ces couches
d'air sont par leur nature mobiles et flottantes, et de plus que la
couche infrieure, dilate par la chaleur, fait sans cesse effort contre
la suprieure que le froid condense, l'on concevra qu'il doit arriver de
frquents drangements dans leur quilibre, ou plutt que sans cesse
elles se mlangent et se confondent; et ceci explique tous les
phnomnes physiques de ce climat, et entre autres un problme de
vgtation remarquable: on s'est souvent tonn que la vgtation en
Corse, tant  peine suspendue pendant l'hiver, et se ranimant ds la
fin de janvier, ft cependant aussi lente dans ses rsultats que dans le
milieu de la France; que, par exemple, le froment sem en novembre et
vgtant sans gele  la plage, ne ft cependant mr qu' la fin de
juillet; que la vigne qui fleurit en mars, ne ft propre  la vendange
qu' la fin de septembre et mme en octobre, comme sur les coteaux de la
Loire; mais l'tonnement cesse quand on rflchit que le degr de
chaleur ncessaire  la fructification, est sans cesse interrompu par le
froid piquant des nuits, et de toutes les bises neigeuses. Et cette
alternative de chaud et de froid a un effet de diastole et de systole,
qui sans doute contribue  la vigueur et  l'nergie que prsente la
vgtation des arbres; car ils ont ceci de remarquable, que leur
dveloppement et leur force de sve surpassent tout ce que nous voyons
dans notre continent. Du sein des rocs les plus secs, partent des troncs
d'oliviers qui loin d'tre rabougris comme ceux de Provence, s'lvent
droits et lisses  la hauteur de 25  40 pieds. J'ai vu un sumac et un
peuplier, qui, plants en fvrier, n'ayant pas alors plus de dix-huit
pouces de hauteur, avaient au 25 aot surpass celle de six pieds. A la
ppinire de l'Arena en Casinca, les branches de citronniers et
d'orangers tailles en aot, et sur-le-champ replantes, donnent des
fruits l'anne suivante. Les mondes des poiriers et des pchers,
employes  ramer des lgumes, aprs tre restes sur terre pendant dix
et douze jours, ont repris racine: en sorte que l'ingnieur franais qui
rendait compte de ce pays au ministre Choiseul, avait presque raison de
dire que si l'on y plantait un bton il prendrait racine.

Mais pour revenir aux effets des diverses couches d'air, ils expliquent
trs-bien pourquoi la temprature en Corse prouve les vicissitudes
rapides dont j'ai parl; pourquoi en t le vent qui tombe des montagnes
est brlant comme leurs roches, tandis qu'en hiver ce mme vent est
glacial comme la neige qui les couvre; pourquoi dans un mme lieu, et
quelquefois dans un mme instant, l'on prouve tour  tour des courants
d'air chaud et d'air frais qui passent comme des nuages. Et ceci m'amne
naturellement  parler du systme des vents dans cette le.

Je ne rpterai point ce que j'ai dja dit de leur mcanisme dans mon
voyage de Syrie (t. 2), et quoique j'aie tudi de nouveau cette matire
sans avoir gard  mes opinions antrieures, il m'a paru que mes
nouvelles observations ne faisaient qu'ajouter  la solidit des causes
que je leur ai dveloppes. En Corse, comme en Syrie, j'ai retrouv le
vent de terre avec toutes ses circonstances; tombant le soir des hautes
montagnes,  mesure que l'air refroidi se condense et s'appesantit;
remontant de la mer le matin, prcisment lorsque le soleil chauffe la
terre, et que l'air dilat grimpe le long des roches, et dcle sa
marche par les flocons nbuleux qu'il entrane; plus rgulier, plus
sensible l't o les contrastes extrmes sont plus prononcs; plus
faible, plus interrompu l'hiver o l'atmosphre se ressemble davantage,
et o les grands vents en occupent l'empire. Ce vent de terre est
surtout remarquable sur la cte d'ouest, et dans le golfe d'Ajaccio, o
il imite parfaitement les brises des Antilles, sans doute par la raison
que dans cette partie la pente des montagnes plus rapide, essuie en
outre la plus forte chaleur du jour; et lorsque je considre que le
prolongement du golfe d'Ajaccio dans l'intrieur des terres, est une
valle droite et profonde, o le vent de mer remonte comme dans un
tuyau, il me parat vident que c'est lui qui gorge d'humidit, et fait
au fort de _Vizzavona_ le dpt dont j'ai parl, et qui devient d'autant
plus ncessaire, que l, il rencontre une fort de sapins, et
habituellement un vent contraire qui le force de dposer.

En gnral, il n'existe jamais pour la Corse un mme vent, un mme
courant d'air; alors mme que toute l'atmosphre de la Mditerrane
s'branle dans une mme direction, ce grand fleuve d'air produit pour la
Corse des tournoiements, des contre-reflux, des dviations absolument
semblables  ceux que l'on remarque dans les fleuves d'eau, aux piles
des ponts, aux grves aux rochers; dans tous les obstacles de cette
espce, l'on peut observer qu'il se fait aux pointes d'avant, mais
surtout  celles d'arrire, c'est--dire au bas du courant, des
mouvements de tourbillon, d'engouffrement, de dviation,
trs-compliqus, et cependant soumis  des lois fixes de frottement et
de rapidit, de la part des lames d'eau qui se heurtent ou qui glissent
les unes contre les autres. A la diffrence prs de lgret, ces effets
sont les mmes dans les courans d'air, et les deux pointes de la Corse
en offrent des preuves palpables; car il arrive tous les jours qu'un
vaisseau vogue par un vent d'ouest vers le Cap-Corse ou Bonifacio, et
qu' peine il a dpass la pointe, il se voit pris par un vent debout,
qui lui plie ses voiles, et le promne en lignes courbes et en circuit.
Les marins savent qu' ces deux pointes il rgne habituellement des
vents opposs et toujours violents, parce qu'ils y sont resserrs comme
dans un dtroit. Le canal ou bouche de Bonifacio est clbre pour les
vents terribles; ceux du sud-ouest y sont si constants, que tous les
arbres y sont inclins dans le sens de leur souffle, et que les oliviers
avec leurs branches jetes d'un seul ct, prsentent l'aspect singulier
de femmes cheveles dans les temptes de Vernet. La mme chose arrive
au Cap-Corse, et y rend impossible la culture des grains et de toutes
plantes  tiges faibles: observez d'ailleurs, qu'un mme vent change de
direction selon les ctes qu'il rencontre, et que le vent qui est ouest
sur la bande d'Ajaccio, devient sud-ouest  Calvi et au Cap-Corse. C'est
ce sud-ouest qui rgne habituellement sur ces parages, et qui, lorsqu'il
franchit les montagnes de Saint-Florent, tombe avec tant de roideur sur
Bastia, qui est au revers de la cte,  500 toises de profondeur, qu'il
enlve quelquefois les toits des maisons, et que l'on est jusqu' 8
jours sans que l'on puisse sortir. Les vieillards du pays assurent
qu'autrefois ce vent ne passait pas au del du Bevinco, et maintenant il
ravage au loin toute la plaine. Ce fait constat trouverait trs-bien sa
solution dans le dpouillement du mont Penda, et des hauteurs
adjacentes, jadis couvertes des sapins et des chnes de la foret de
Stella, aujourd'hui rase.

L'on ne donne point assez d'attention  l'importance des bois sur les
cimes des hauteurs, et il faudra que quelque jour un gouvernement
clair dresse un code spcial sur cette partie de la richesse et de la
sant publiques.

Par opposition aux vents d'ouest et sud-ouest, rgnants sur la bande
d'Ajaccio, les vents d'est et sud-ouest dominent sur celle de Bastia.
D'aprs les observations des _ingnieurs du cadastre_ du terrier, ils y
occupent eux seuls les cinq siximes de l'anne: leurs effets y sont
diamtralement contraires  ceux de leurs antagonistes; car tandis que
l'ouest et sud-ouest desschent tout  Bonifacio,  Calvi, au Cap-Corse,
l'est et surtout le sud-est engraissent et fomentent la vgtation par
leurs brouillards moites, et par leurs douces pluies, depuis Bastia
jusqu' _Porto-Vecchio_; mais ils compensent chrement ce bienfait 
l'gard des animaux par le malaise et l'accablement dont ils les
affectent. Le sud-est particulirement rend la tte pesante, le corps
fivreux, l'estomac nausabond; c'est lui qui est si justement dcri en
Italie sous le nom de _scirocco_ ou vent _syrien_, et dans nos provinces
du Midi, sous le nom de vent _marin_. Ses mauvaises qualits s'exaltent
sur la cte orientale de Corse, par les nombreux marais dont elle est
borde; il contribue mme  leur formation, en imprimant  la mer un
mouvement qui engorge de sable toutes les embouchures des rivires, et
les ferme dans le sens de sa direction. Par ce mcanisme, les eaux
dbordent facilement, se rpandent, stagnent, se corrompent; et quand la
chaleur vient, leurs exhalaisons pousses par l'est et le sud-est au
pied des montagnes, y causent l'insalubrit dont on s'y plaint  des
hauteurs et  des distances considrables; elles remontent mme dans
l'intrieur du pays par les canaux des vallons, et on leur attribue
entre autres ce qui se passe  l'auberge de Ponto-Nuovo sur le Golo, o
l'air est tellement vici, que l'on n'y couche pas deux nuits sans y
prendre la fivre. Cependant si, comme il est vrai, tout vallon en Corse
est malsain, il faut admettre  ce phnomne une raison plus gnrale,
et elle me parat exister dans la stagnation de l'air, dans
l'alternative du chaud et du froid, mais par-dessus tout, dans
l'humidit excessive du soir et de la nuit. Au reste, en Corse, comme
dans tous les pays chauds, tout vent qui passe sur un marais, devient
malsain  une distance proportionne au volume des exhalaisons qu'il
transporte. _Porto-Vecchio_ offre en ce genre un fait vraiment lumineux.
L, ce mme vent d'est et presque de sud-est, qui empeste les villages
situs sous la direction des marais de _Biguglia_ et d'_Alria_, est le
vent agrable et sain, parce qu'il vient immdiatement de la mer; tandis
que le vent d'ouest et sud-ouest, si sain  Bonifacio, est pestifr 
_Porto-Vecchio_, parce qu'il y pousse toute la vapeur du marais qui est
 une demi-lieue dans le sud-ouest. Il y a plus, ce mme vent d'est,
salubre  _Porto-Vecchio_, devient en t pnible et malsain, jusque sur
les hauteurs de Quenza; et, lorsque de l il retombe sur Sartn et
Ajaccio, il gale le kamsin d'Egypte, parce qu'il arrive charg de tout
le feu des roches peles, la Rocca. Cet exemple seul dveloppe la
thorie des vents; quant  leurs qualits, il suffit d'inspecter la
carte gographique pour savoir quel vent est humide, et quel vent est
sec dans un pays. Si l'ouest et le sud-ouest sont si secs en Corse, on
sent que c'est parce qu'ils arrivent du vaste continent de l'Espagne, o
ils ont dpos leur humidit, sans avoir eu le temps de la repomper sur
le bras troit de la Mditerrane qu'ils parcourent. Si l'est et
sud-est, au contraire, sont les vents humides et pluvieux, c'est parce
qu'ils ont parcouru cette mer dans toute sa longueur, en provoquant par
leur chaleur son vaporation; si le vent du nord est frais et sec sur la
cte de Balagne, o il rgne, c'est qu'il vient du continent de France
et des Alpes; et s'il est modr, c'est qu'arrt par la barrire des
monts, et par le Cap-Corse, il est forc de se tenir dans un tat de
stagnation et de remous.

D'aprs ces dtails, il serait superflu de m'appesantir sur l'ordre des
saisons. J'ai assez indiqu qu'il se rapproche de celui de France. De
mai en septembre, des vents modrs d'ouest sur la cte d'Ajaccio, et
d'est sur celle de Bastia, permettent une navigation commode en tous
sens, mais plus du nord au midi, que du midi au nord. Pendant le reste
de l'anne, les vents sont variables et la mer trs-capricieuse.
L'quinoxe d'automne forme une poque trs-remarquable, en ce qu'il
arrive alors dans l'atmosphre une rupture d'quilibre qui amne sur la
cime des monts, des ouragans et la premire couche de neige. Cette
premire neige est le signal du retour de la salubrit dans toute l'le:
l'air se rafrachit, les eaux se purifient, les fivres se calment; cet
tat dure jusqu' la fin de mai, c'est--dire, jusqu' ce que ces mmes
neiges soient entirement fondues. Alors l'intemprie de l'air et des
eaux recommence, de manire qu'en Corse, la mauvaise saison est l't.
L'on a vu en certaines annes jusqu' huit mois s'couler sans pluie;
cela n'empche pas qu'il n'en tombe communment 22  23 pouces,
c'est--dire, deux pouces de plus qu' Paris. Mais l'ingale rpartition
de cette eau et son coulement trop brusque, en diminuent beaucoup le
bienfait: les roses y supplent en partie; la Corse leur doit cet
aspect de verdure qui la rend plus agrable au coup d'oeil que les
pentes nues de la Syrie. En comparant ces deux pays sous d'autres
rapports, je trouve qu'ils se ressemblent en plusieurs; mais la balance
des avantages me parat tre au dernier, mme pour l'article important
des sources qui y sont aussi bonnes et plus abondantes qu'en Corse. J'ai
plong le thermomtre dans les plus fraches d'entre elles (aqua bottita
et _Campotile_), et elles ont galement marqu cinq degrs au-dessus de
la glace, le 21 juillet et le 15 novembre, quoique dans un cas la neige
couvrt de dix pouces la terre, et que dans l'autre, l'air ft  18
degrs; ce qui explique pourquoi elles semblent chaudes en hiver et
froides en t.

Tandis que ces pluies, ces roses, ces eaux donnent de l'aliment  la
vgtation, un soleil ardent et un air salin lui donnent une nergie de
sve et une activit qui se manifestent dans tous les produits. Nos
fleurs y ont une vivacit de parfum bien plus exalte. Le 4 fvrier,
ayant cueilli  Cort une vingtaine de violettes, je fus oblig de les
rejeter de ma chambre au bout de moins d'une heure, parce qu'elles
m'enttaient. Les fruits ont de mme une saveur trs-prononce, et
gnralement excellente: le raisin, les figues y sont exquis; mais les
chtaignes ne valent pas nos marrons ents. Ce que les Franais ont
apport de pommiers, pchers, abricotiers, etc., donne des fruits
suprieurs aux ntres pour la qualit; mais les Corses en ngligent le
soin; ils n'ont pas encore su jusqu' ce jour cueillir de bonnes
grenades ni de bons melons; et le jardin des Arena prs de l'Ile-Rousse,
est le seul qui produise d'assez bonnes oranges.

Le miel de _Caccia_, dur comme la cire, n'a point l'amertume dont se
plaint Virgile, et peut le disputer au Mahon.

J'ai dja parl des principaux arbres et arbustes de l'le: le chne
vert, le chtaignier, le sapin, l'ariccio, ou plutt, le pin de lord
Weimouth, font avec les liges la base des forts et des bois;
l'azerolier, le myrte, le lentisque, l'olivier sauvage, le cyste,
l'alaterne, la grande bruyre, sont celle des broussailles ou _makiz_,
selon l'expression du pays. Ils y croissent depuis deux jusqu' dix
pieds de hauteur, selon la qualit du terrain. J'ai trouv, dans les
campagnes de Cervione, beaucoup de baguenaudiers, de faux bnes, de
gents d'Espagne, et d'autres arbrisseaux rares chez nous; et je ne
doute pas qu'un botaniste ne rencontrt dans l'tendue de l'le des
objets utiles et trs-curieux.

Le sparthe, ou jonc d'Espagne, objet de commerce important, crot
naturellement dans plusieurs marais d'Ajaccio, et a fourni depuis cinq
ans une bonne partie des cordages pour la pche du corail. La soude
abonde sur la plage d'Aleria, et remplit surtout les rivages, de mme
que l'herbe aux vers; l'orseil, prcieux en teinture, crot sur la
plupart des rochers.

Dans le rgne animal, la Corse ne jouit pas de moins d'avantages; elle
est exempt des loups et possde tout notre gibier. L'ours qui se
trouvait dans les forts du temps de Filippini, en a disparu depuis plus
d'un sicle; il ne reste d'animal carnassier que le renard qui ose
attaquer les moutons et les chvres. Les oiseaux de proie, aigles et
milans, sont rares; et l'on ne voit ni scorpions ni serpents dangereux
que la vipre. Dans les marais, le gibier d'eau y est abondant, et aussi
bon que son espce le comporte. Sur terre, la perdrix rouge, la seule
qui se trouve dans l'le, est grosse, mais elle est sche. Le livre est
meilleur. Le lapin n'a pu se multiplier que sur un petit rocher en mer,
vis--vis de l'Ile-Rousse. Le ramier, la tourterelle, la caille et
autres oiseaux de passage, sont excellents; mais rien n'gale le merle
des cantons d'Ajaccio et de Cervione, qui, se nourrissant depuis
dcembre des baies de lentisque et de myrte, est un vrai bouquet
parfum; celui de Balagne, qui mange des olives, n'est qu'amer et
maigre. La plaine d'Aleria, la plus riche en gibier, donne des cerfs et
des sangliers de trs-petite race, mais d'une chair bien suprieure aux
ntres, et quelques faisans. Le _muffoli_, qui ne se rencontre que dans
les hautes montagnes, est une espce de gazelle trs-lgre,
trs-hardie, qui ose se prcipiter de 30  40 pieds en bas, sur ses
cornes, sans jamais se blesser.

Dans les animaux domestiques, il est  remarquer que toutes les espces
sont extrmement petites; les chevaux n'ont communment que quatre pieds
 quatre pieds deux pouces; ceux qui dpassent cette taille viennent de
Sardaigne. Les boeufs et vaches sont dans cette proportion. Le mouton
ne pse pas vivant plus de vingt-quatre  trente livres; il a cela de
trs-particulier, que sa laine est un vrai poil de chvre, non fris, et
pendant  la longueur de prs de quatre pouces. Les Corses n'en lvent
que de noirs, couleur cul de bouteille, parce qu' ce moyen, ils sont
dispenss de teintures. Les chvres, qui sont le flau de l'le, ne
diffrent en rien des ntres. Tout ce btail est maigre, vagabond,
demi-sauvage. Quand on engraisse le mouton, le chevreau, le porc, leur
chair est excellente; celle du porc surtout, qui n'a point ce vaveux
indigeste qu'elle a en France et dans le continent. Il en est de mme de
la volaille; mais les Corses prennent rarement ces soins. Ils ne savent
gure mieux profiter par la pche, du bienfait de la mer qui fournit
cependant d'assez bon poisson avec assez d'abondance: outre le rouget,
la sole, le turbot, le saint-pierre, il passe chaque anne quelques
thons vers Saint-Florent, et des sardines autour de toute l'le. Prs
d'Aleria, l'tang de Diana fournit des hutres trs-grosses et
trs-estimes  Gnes, parce que l'on n'y connat pas nos espces qui
sont certainement plus dlicates. Quant aux poissons d'eau douce, ne
trouvant ni asile, ni aliments dans les torrents pavs et encaisss de
cailloux, il n'y a que la seule truite qui puisse y vivre parmi les
cascades. Dans la plaine, des petites tortues et de petites anguilles
essaient de se cacher dans le sable, et tout le reste de nos poissons
est inconnu.

Rsumons en peu de mots cet tat physique de la Corse. Une charpente de
rocs, qui du nord au sud, et de deux chanes principales, jette  droite
et  gauche des rameaux scabreux et coups; des cimes dnudes et
conformes souvent en cristallisations normes qui semblent les flots
congels d'une mer agite; une division verticale d'une bande calcaire
 l'est, et d'une autre graniteuse  l'ouest. Une division horizontale
de trois rgions ou couches, l'une chaude et humide, l'autre froide et
sche, et la moyenne tempre. Une cte basse et gale  l'orient, parce
que la mer d'Italie, encaisse et stagnante, protge les attrissements;
une cte dentele et leve  pic au couchant, parce que la mer
d'Espagne et des vents violents, dploient une action rongeante; un sol
gnralement maigre, mais trs-vgtable; des vallons profonds, des
pentes rapides, une verdure constante nuance de bandes rousses ou
bruntres de terres et de blocs de pierres; un aspect vraiment
pittoresque et paysagiste; un ciel vif, souvent sem de nuages; un air
agit; un climat variable; une nature, non pas riche, mais propre  le
devenir; non pas excellente, mais qui n'attend que la main de l'homme
pour rcompenser tous ses soins: telle est la Corse.

Tels sont les lments physiques dont se compose la condition de ses
habitants, soit par l'influence qu'ils en prouvent, soit par l'usage et
l'emploi qu'ils en font[76].




PRCIS

DE L'TAT

DE LA CORSE.

(Extrait du MONITEUR des 20 et 21 mars 1793.)




PRCIS

DE L'TAT

DE LA CORSE.


Arriv depuis peu de l'le de Corse, aprs y avoir rsid un an, je
reois de frquentes questions sur l'tat de ce dpartement: dja j'ai
satisfait  celles du conseil excutif et du comit de dfense gnrale
sur ses moyens militaires et sur ses dispositions. Je me propose de
prsenter  la nation entire un tableau complet de cette portion
d'elle-mme, dont on l'occupe beaucoup et qu'elle connat peu; mais ce
travail exigeant du temps, et la notorit de certains faits devenant de
plus en plus urgente, je me suis dtermin  anticiper quelques
rsultats; je le dois d'autant plus, qu'appel en Corse par une
assemble lectorale pour rgnrer le pays, je me trouve revtu d'un
caractre comptent; et qu'aprs avoir puis tous les moyens d'oprer
le bien sans scandale, il ne me reste, pour demeurer digne de la
confiance nationale dont j'ai t honor, que de dchirer le voile de
mensonge sous lequel un machiavlisme astucieux opprime la libert du
peuple corse, et dvore la fortune du peuple franais. Je dclare donc,
comme faits rsultants d'une anne d'observations:

1 Que la Corse, par sa constitution physique, par les moeurs et le
caractre de ses habitants, diffre totalement du reste de la France, et
que l'on n'en peut juger par la comparaison de tout autre dpartement.

2 Que par la nature du gouvernement sous lequel ont vcu les Corses,
ils ont contract des habitudes vicieuses, participant de l'tat sauvage
et d'une civilisation commence.

3 Que ne formant qu'une petite socit de 150,000 ames, pauvre par le
sol, divise par haines de famille, agite de passions d'autant plus
violentes qu'elles circulent dans un cercle troit, corrompue par le
plus pervers des gouvernements, le gouvernement des Gnois; asservie par
le sceptre svre des Franais; la nation corse enfin, affranchie par la
rvolution, s'est trouve, sans aucune, instruction pralable, saisie du
droit de se gouverner; et que, par ressentiment et par esprit national,
ayant chass tous les employs franais, les pouvoirs sont tombs aux
mains des chefs de famille qui, pauvres, avides et inexpriments, ont
commis beaucoup d'erreurs et de fautes, et les ont tenues secrtes par
crainte et par vanit.

4 Que depuis trois ans il existe un systme de mystre par lequel les
dputations, de concert avec le directoire du dpartement, nous ont
cach l'tat intrieur de l'le, de peur, m'ont-ils dit, que si les abus
taient divulgus, la Corse ne ft dcrie, et que la France ne se
dgott de sa possession. Or, les effets de ce systme ont t de
concentrer les places et les traitements dans les mains de quelques
chefs de leur parent, et d'attirer du trsor franais un argent immense
et mal employ.

5 Que par suite de ce systme, les dpenses du dpartement de Corse se
trouvent portes au dcuple de sa contribution; c'est--dire, que la
Corse cote annuellement plus 5,000,000, savoir:

    Pour le clerg sculier et pensionn    1,298,423 fr.

    Et ses biens ne valent pas 400,000 l.
    de capital.

    Pour le directoire de dpartement
    et frais d'imprimerie                     115,930

    Et le conseil s'est allou de son
    chef un traitement.

    Pour neuf directoires de district          93,350

    Pour neuf tribunaux                       117,150

    Pour le tribunal criminel                      41,560

    Pour soixante-deux juges de paix
    et greffiers                                   49,600

    Pour trente-cinq brigades de gendarmerie[77]   150,000

    Pour enfants trouvs                          107,000

    Pour six dputs  l'Assemble
    nationale, les frais de poste compris.         46,000

    Pour quatre rgiments de troupes
    de ligne[78]                                 2,200,000

    Pour quatre bataillons de garde
    nationale corse[79]                            900,000
                                               __________
    Total                                       5,119,013

Et je ne compte ni les postes, ni les bureaux de sant, ni 115,000 liv.
de secours extraordinaires en 1791, ni 60,000 liv. pour le marais de
Saint-Florent, ni 40,000 liv. pour ceux d'Aleria, ni les frais de quatre
bataillons nouveaux que le dput Salicetti vient de faire crer, ni les
24,000 livres avances  la commission dont il est le promoteur et le
guide.

Et cependant les contributions foncires et mobilires ne se montent
qu' 300,000 liv., et elles sont arrires de trois ans, et le conseil
corse, en 1790, les a dnatures et diminues d'un tiers; et les rles
pour 91 ne sont pas excuts dans plus de seize municipalits; car le 19
janvier dernier, il n'y en avait qu'un seul dans le district d'Ajaccio,
quoique l'tat de situation du 23 novembre, envoy par le
procureur-gnral-syndic Pozzo di Borgo, en atteste quatorze; et il n'y
a point eu de contribution patriotique; et de tous les biens nationaux
vendus il n'est rien rentr au trsor; et 200,000 liv. sont empruntes 
la caisse du clerg; les patentes sont nulles; les douanes sont presque
ananties, except ce qu'il en faut pour payer les employs parents et
amis; et la plupart des administrateurs sont dbiteurs du trsor, et ils
se tolrent de l'un  l'autre tous les abus, n'exercent ni rpartition,
ni recouvrements, par mnagement de voix lectives, par esprit de parti
et de parent; et ils crient que la Corse est pauvre, et ne pourra
payer, quoique sous le rgime antrieur, sans tre foule, elle rendt
en charges de toute espce,  la vrit en denres, pour plus de
1,300,000 liv.; et tous ces fonds passent en Italie par l'abandon des
douanes que le conseil du dpartement a diminues de moiti, etc., etc.

6 Malgr tant de fonds verss, les routes et les chemins sont sans
rparations: les travaux publics n'ont cot, en 1791, que 384 liv.; les
traitements et salaires des ecclsiastiques et des juges sont
habituellement arrirs de six mois; les assignats sont changs 
Toulon et  Marseille pour du numraire, qui s'enfouit  Cort s'il ne
s'y dissipe. La justice est sans activit; une seule excution a eu
lieu, quoique, depuis trois ans, il ait t commis plus de cent trente
assassinats de vengeance et de guet-apens. Nul compte de finance n'est
publi,  moins que l'on ne donne ce nom  un chaos de chiffres sans
rsultat, que le directoire vient enfin de faire imprimer pour 1791.
L'on y trouve entre autres deux procureurs-gnraux pays en mme-temps,
dont l'un, dput, recevait encore d'autres gages; deux membres du
directoire conservant leur traitements, quoique employs  une autre
commission paye; mais l'on y cherche en vain la solde des cinquante
gardes de son excellence Paoli[80], et l'emploi de tous les fonds que le
premier conseil partagea  ses membres,  titre de commissions, etc.,
etc.

7 Il n'existe en Corse aucune libert politique et civile; la citadelle
de Cort est une Bastille o plus de 300 personnes ont t renfermes
sans formalits; il n'y a pas de feuille publique circulant dans le
dpartement, les journaux franais sont entendus de peu de personnes; il
n'y a aucun libraire vendant des livres; il n'y a qu'une imprimerie
entirement soumise au directoire, par qui elle subsiste; les relations
avec le continent sont lentes et interrompues jusqu' deux mois de
suite; les lettres sont habituellement interceptes par le directoire;
nulle rclamation, nulle plainte ne peut parvenir par cette voie. Les
lections se font toutes en armes, stylets, pistolets, souvent avec
meurtre, toujours avec violence et schisme de la part de l'un des deux
partis; le parti vainqueur accable et vexe l'autre dans la gestion de
tous les pouvoirs dont il se saisit; les voix s'y mendient, s'y
achtent, s'y calculent comme une denre; elles s'y comptent par chefs
de famille, parce que l'ducation, l'intrt et le prjug donnent aux
Corses un dvouement si aveugle pour leurs chefs de parti et de parent,
qu'ils n'en sont dans les assembles que les chos serviles. Ainsi j'ai
vu deux assembles gnrales de 400 personnes, domines et mues par dix
 douze chefs; ces chefs forment entre eux des ligues aristocratiques,
au moyen desquelles ils se partagent, se disputent, se donnent les
places et les traitements; ils se brouillent, se rconcilient avec une
mobilit et une inconstance incroyable; mais la libert de la multitude
et l'argent du trsor franais paient toujours les frais de leurs
querelles. Dans l'assemble qui a nomm  la convention, j'ai vu le
parti des administrateurs l'emporter, en promettant aux lecteurs de
les payer en argent, et 80,000 liv. d'assignats furent converties, pour
cet effet, en 45,000 liv. de numraire. Jamais on ne tient compte des
qualits requises par les dcrets. Dans la dernire assemble, plus de
trente prtres inserments avaient voix; on y comptait plus de 150
ecclsiastiques, tous les lecteurs militaires qui pouvaient contrarier
Paoli ou plutt ses moteurs; car depuis sa dernire maladie, il n'est
plus que le prte-nom de quelques intrigants[81]: tous ces lecteurs
furent carts, etc.

Les bornes de cette feuille m'arrtent ici; j'ajoute seulement qu'en
Corse l'industrie est nulle; on n'y a pas mme des allumettes; tout
vient du dehors, surtout de Gnes et de Livourne. L'agriculteur est
misrable, quoique le sol soit trs-fcond; la campagne est inhabitable,
faute de sret habituelle; les paysans portent le fusil jusqu'en
labourant; les proprits sont sans cesse ravages par les bestiaux
vagabonds, ce qui dgote de toute culture, etc., etc.

Quant aux dispositions du peuple envers nous, je les peindrai par ce que
j'en ai moi-mme entendu dans mes voyages multiplis, o, recevant
l'hospitalit la plus gnreuse sous les toits des plus simples
laboureurs et pasteurs, je recueillais leurs vritables sentimens. La
Corse est malheureuse, me disaient-ils, parce qu'elle est faible:
Franais, servez-nous d'appui, instruisez-nous; car nous sentons que
l'instruction nous manque, et nous la dsirons; et gouvernez-nous, car,
avec notre esprit de parti, jamais un Corse ne rendra justice  un
autre. Le peuple a donc un vrai penchant pour la France; et j'ai tout
lieu de croire que si les Russes ou les Anglais se prsentent, ils
seront mal reus; s'ils prennent poste, ils ne le garderont pas, et ils
dpenseront beaucoup d'argent. Mais par la raison que les Corses sont
essentiellement diviss en deux partis, il suffira que l'un se dise
franais, pour que l'autre se montre opposant, surtout lorsque Paoli
depuis deux ans, et maintenant les petits ambitieux qui veulent lui
succder, s'efforcent d'intresser la vanit du peuple  tre ce qu'ils
appellent _peuple indpendant_. Et il faut avouer que les prtendus
patriotes ont abus et peut-tre abuseront encore de l'autorit
nationale, de manire  fomenter les mcontentements. Les moyens de
ramener l'ordre sont nanmoins encore faciles; mais parce qu'ils doivent
tre employs en systme complet, il ne m'est pas possible de les
dtailler.

Je sens que les vrits accumules dans ce tableau vont soulever des
passions irritables; dja le moyen ordinaire des attaques secrtes a
t employ auprs d'un ministre, et en m'attribuant des motifs d'humeur
et d'ambition mcontente, on en appelle aux trois commissaires comme
suprmes rgulateurs. Sans doute leur rapport sera d'un grand poids;
cependant, pour calculer les moyens d'instruction des deux Franais, il
est bon d'observer que leur collgue et interprte corse (Salicetti) a
t dput en 1789 et en mme temps procureur-gnral-syndic, puis
dput  la Convention, puis revtu de la commission actuelle qu'il a
provoque, et pour laquelle il a su s'attirer  lui presque seul la
nomination de toutes les places dans les quatre bataillons qu'il va
lever.

Il est vrai qu'avec cette force il doit renverser Paoli; mais la
personne de Paoli n'est plus qu'un fantme, et l'on s'est peut-tre
donn des obstacles eu lui prsentant son rival. Au reste la marche des
Corses est si incalculable, qu'il serait trs-possible que tout
s'arranget ou ft arrang avec le procureur-gnral actuel, Pozzo di
Borgo, moteur principal, et que nous en fussions quittes pour payer
quatre nouveaux bataillons, qui, comme les quatres prcdents, ne feront
point de service, ne sortiront jamais de l'le, consommeront un million,
sans tre trois cents hommes, et cesseront d'tre laboureurs sans
devenir soldats. Quant  mon ambition mcontente, j'avoue que je
regrette de n'avoir pu trouver en Corse la paix agricole que j'y
cherchais, et de n'avoir pu conserver le domaine national o je comptais
cultiver le coton, l'indigo, le caf et le sucre, et ouvrir la carrire
d'une industrie et d'un commerce nouveau sur cette mer Mditerrane, si
mal connue, si nglige, et pourtant si riche, qu'elle seule pourrait
nous ddommager de l'Amrique perdue; mais tout le peuple corse m'est
tmoin que depuis trois ans personne ne jouit chez lui du bonheur
champtre que j'ai dsir; et quant  l'admission au conseil du
dpartement, o l'intrt national m'ordonnait d'arriver, l'on croira
difficilement en France que j'aie de l'humeur d'avoir t repouss d'un
pays o les motifs publics de ma dfaveur ont t de passer pour un
_hrtique_, comme auteur des _Ruines_, et pour observateur dangereux, 
titre de Franais; ce qui nanmoins n'a point diminu mon dsir d'tre
utile  un peuple que son heureuse organisation et son respect singulier
pour la justice rendent capable de recevoir, mais non de se donner un
bon gouvernement.




LETTRES

A M. LE CTE LANJUINAIS,

SUR L'ANTIQUIT DE L'ALPHABET PHNICIEN.




PREMIRE LETTRE

A M. LE COMTE LANJUINAIS,

SUR L'ANTIQUIT DE L'ALPHABET PHNICIEN.


MON CHER COLLGUE,

En composant mon livre de l'_Alphabet europen_, dont vous approuvez les
principes; en mditant sur la nature et les lments de l'alphabet en
gnral, je suis naturellement arriv  me demander quels ont pu tre
les premiers motifs de cette invention vraiment singulire, quelle srie
d'ides a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom
de _Kadmus_ s'est offert  ma pense. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup
de rflexions pour me convaincre, malgr le dire des potes et des
historiens, que jamais un tel personnage n'exista comme homme: il suffit
d'avoir lu l'extravagante lgende de ses actions, pour y reconnatre une
de ces fables sacres, de ces nigmes cabalistiques que les anciens
astrologues se firent un devoir et un plaisir malin de composer, pour
drober au vulgaire profane les secrets de leur science, ainsi qu'ont
fait depuis eux, et sur leurs traces, les _chercheurs d'or_ par la
science d'alchymie; mais le soupon me vint que quelque date
chronologique aurait pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en
extraire par analyse: j'ai donc relu la fable de _Kadmus_ dans les
anciens mythologues, et dans leur ingnieux interprte moderne[82]. Par
un cas bizarre, tandis que je cherche un objet qui m'chappe, un autre,
que je ne cherche pas, s'offre  moi, et stimule ma curiosit: ce sont
des auteurs grecs qui me parlent, et leurs rcits sont mls de mots et
de noms _barbares_ qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en
trouve un nombre de pur langage phnicien, ayant un sens tout--fait
convenable au sujet: ce cas n'est pas neuf, on l'a dja remarqu, vous
le savez, dans plusieurs fables mythologiques; mais ici, comme l, il
donne lieu  des inductions qui me semblent neuves et dignes
d'intresser les amateurs de l'antiquit.

Avec eux, mon cher collgue, vous m'accorderez que l'idiome phnicien a
t, comme l'hbreu, le chalden, le syrien, l'un des nombreux
dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps
immmorial, rgne dans la rgion sud-ouest de l'Asie: par cette raison,
l'on a dja dit: _Kadm-os_ signifie _orient_, _oriental_. Il est vrai;
mais j'observe d'abord que pour la Grce, un homme venu de Tyr et de
Thbes d'gypte, et t un _mridional_ et non un _oriental_, surtout
lorsque sa peau noire l'et class parmi les Africains, si diffrents
des naturels de l'Asie mineure; ensuite, on ne peut me nier que ce mme
_Kadm-os_ ne signifie tout ce qui _marche en tte_, qui _prcde_, qui
_annonce_, qui est _hraut_, tous sens spcialement appropris 
_Mercure, hraut des dieux_, chef de la grande procession gyptienne
(dcrite par Clment d'Alexandrie, etc.). Or, comme Mercure, sous ses
noms d'Herms, Thaut, etc., est chez les anciens, mme dans
Sanchoniathon, l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici
_Kadmus_ n'est que l'une de ses formes, l'un de ses quivalents.
Toujours est-il vrai que le mot est phnicien; et, en ce moment, cela
suffit  mon but.

_Kadm-os_ est fils d'_Agenor_, roi de Tyr. En grec, _Agenor_ est _le
fort_, qualit spciale d'_Hercule_ bien reconnu pour tre le _soleil_,
et aussi pour tre le dieu qui rgnait  Tyr. En phnicien, _nour_ est
la lumire; _ag_ n'offre pas de sens connu; mais il a pu en avoir un qui
s'y adaptait.

_Kadm-os_ a pour soeur _Europe_: cette prtendue femme est enleve
par un _taureau blanc_ (comme la lumire), lequel est une mtamorphose
de _Jupiter-Soleil_,  l'quinoxe du printemps. Le taureau ravisseur
traverse rapidement la Mditerrane, et porte sur son dos la princesse
_Europe_ aux contres du couchant qui en prennent leur nom.

L'on est d'accord qu'_Europe_ est la lune; j'ajoute spcialement cette
lune, qui,  l'poque o le _taureau_ fut le signe quinoxial du
printemps, formait avec lui une conjonction d'un caractre particulier.
Dans la mme anne o le soleil au printemps s'tait lev dans le signe
du _taureau_, il se couchait  l'automne, dans celui de la _balance_:
alors la lune du mois arrivait  son plein, se levait le soir dans le
signe du taureau, place comme sur son cou ou sur son dos: c'tait une
importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astroltre.
Toute la nuit on voyait la navigation arienne de ce couple de dieux
qui, arrivs  l'horizon du couchant, taient censs aux confins de la
Mditerrane. En _phoenico-hbreu_, m'_arab_ est le _couchant_; le
_radical_ (_rab_,) qui est ici en rgime, a pu tre substantif, et
former prcisment _oroub_. Nous allons voir un autre sens.

Ce _taureau quinoxial_, qui ouvrit l'anne avant le belier _aries_,
depuis l'an 4600 jusqu' l'an 2428, a jou le plus grand rle chez les
anciens. Au Japon, son image subsiste, ouvrant l'_oeuf_ du monde avec
ses cornes d'or. En Italie, les potes ont dit,  la vrit bien hors
de date[83]: _Candidus auratis aperit cum cornibus annum_. Ce taureau
fut le boeuf _osyr-is_, prononc _osour_ par les Grecs; et en
phnicien, _h[hebreu:'schin']our_[84] est le _taureau_. Il fut aussi le boeuf _bacchus_,
qui, en ce moment, est le ntre. On n'a point expliqu ce nom
(_bacchus_); Plutarque nous dit que les femmes grecques d'lis chantant
ses hymnes antiques, en terminaient les strophes par les mots rpts
_digne_ taureau, _digne_ taureau. Ce _digne_ est une pithte
singulire: en phnico-hbreu, _digne_ se dit _h_; le grec, qui
n'admet pas l'_h_, y substitue le _x_, qui est une autre aspiration plus
forte, et dit [grec: _iakchos_] qui est le latin _iacchus_; mais, si
l'_u_ et l'_i_ latins se sont quelquefois changs, comme dans _optimus,
maximus_, on aura pu prononcer _uacche_, [grec: yachChi]; et, vu la
fraternit de _ue_ et de _be_, l'on voit clore _bacchus_. N'est-il pas
singulier que son fminin signifie la vache; _bacca, vacca_? De manire
que ce mot, vieux latin, serait venu de l'tranger avec la religion
mme.

Une pithte constante de _Bacchus-Soleil_ est pater, _pre_, a-piter;
en phnicien, pre se dit _abou_. Or, comme _b_ devient _v_ aussi
facilement que _a_ devient __, le fameux nom d'_v_ n'a pu tre que
_ebou-i_, mon pre.--Et pourquoi toujours _liber_ (pater)? Je rflchis,
et je trouve que _libre_ est synonyme de _dgag de liens_, mme _de
vtements_; or, en phnicien, un mme mot radical (_ntr_) signifie 
la fois _danser_, tre _dgag_ de vtements, tre libre de ses membres:
_solutus vestibus_; or, dans un pays chaud, la danse, en temps de
vendange, mme la nuit, a exig des membres _libres_: _nunc est
saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus_. De ces ides et de ces
expressions physiques est venu notre mot abstrait _dissolu_: solutus.

Mais pourquoi un _boeuf_ symbole et dieu des vendanges? Parce qu'
cette ancienne poque sculaire, lorsque le soleil du printemps s'tait
lev dans le _taureau_ qu'il masquait, le soleil d'automne, couch dans
la _balance_ pendant trente jours, livrait le ciel nocturne  ce mme
taureau, dont les brillantes et nombreuses toiles semblaient prsider
aux jeux d'un peuple qui se dlassait de la chaleur du jour, par le
repos ou la danse,  la fracheur de la nuit. En un tel climat, on sent
que la lune d'un tel mois dut tre une divinit _douce, gracieuse,
propice_. Or, le mot phnicien _[)a]reb_ ou _[)o]rob_, d'o doit venir
_Europe_, a ces divers sens, et de plus celui de _passer la soire_. Ici
se trouve le point de parent de la princesse Europe avec la vache o
enleve aussi par le taureau de _upiter_; car, ce mot o n'est que le
phnicien ah signifiant _digne_, _convenable_, _beau_ (la _belle lune
conjointe_ au taureau; donc sa femme, donc une vache).

Voil donc sans cesse et de tous cts des mots phniciens. Ce n'est pas
tout: _Kadmus_, courant (dans le ciel) aprs _Europe_, arrive  un
antre,  une caverne, appels _[)a]rim_, o l'impie Typhon a surpris et
dtient la foudre de _u-piter_ dsarm. Pour ravir  Typhon cette
foudre, le dieu concerte avec Kadmus une _ruse_ pour l'excution de
laquelle celui-ci se dpouille, se met _nu_, et prend d'autres
vtements. La ruse russit: mais il en rsulte un fracas terrible dans
la nature. Or, en phnicien, le mot [)a]rim par an signifie _ruse_,
_nudit_: si le grec en supprime, selon sa coutume, un _h_ initial
(l'_h_ dur), ce serait _haram_ ou _harim_, qui signifie lieu
d'anathmes, de destruction, de dvastation; cela convient galement: le
pote phnicien a pu jouer sur ces homonymes.

Aprs avoir tabli l'ordre ou l'_harmonie_, dont on fait une desse,
Kadmus, qui l'pouse, veut immoler une vache (_devenue inutile: elle a
fini le mois_); il a besoin d'eau pour le sacrifice[85]: il la cherche 
la fontaine _Dirk_, laquelle est _dfendue_ ou garde par le dragon du
_ple_. En grec, _dirk_ signifie _fontaine_: pourquoi ce plonasme, la
fontaine _fontaine_? Ne serait-ce pas que _dirk_ serait un mot propre
conserv du pome original phnicien? Je trouve en phnicien le mot
_irk_, qui, mis en rgime gnitif, prend le _d_ syriaque et devient
_dirk_: or, _irk_ signifie  la fois _cuisse_, _ft_ de colonne et de
chandelier, _gond_ de porte et de plus le _ple_; car l'hirophante
Jrmie, parlant des Scythes venus du nord au temps de Josias et de
Kyaxares, dit en propres termes: Un peuple est venu de _Safoun_ (le
nord); une grande nation est close des _cuisses_ de la terre[86]. Une
telle figure semble bizarre dans nos moeurs; mais si l'on considre
que la forme de la cuisse est celle d'un ft lgrement conique, en pain
de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens;
que dans le ciel le point polaire a toujours t pris pour un _essieu_
autour duquel tournent diverses constellations comme des _roues_
(_septem triones_, char de David): on reconnatra qu'ici, comme partout,
l'expression et l'ide de l'hbreu sont tires de la simple et grossire
observation de la nature. Toujours est-il vrai que nous avons
concidence absolue de mots et de choses. Et vous-mme, mon cher
collgue, n'allez-vous pas,  mon appui, observer que dans l'antique
idiome du _sanskrit_, dans cette langue d'un peuple _scythe_ que
l'_gyptien_ mme reconnut pour lgitime rival d'antiquit[87],
n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne _Mrou_ n'est autre
que la _cuisse_ et le _ple_ du nord?

Ce n'est pas tout; nous avons ici la clef d'une autre nigme que
personne n'a encore rsolue. Selon les mythologues, upiter cacha dans
sa cuisse le jeune Bacchus, n ayant terme (au dbut du 7e mois):
supposons que parmi les douze matresses de upiter, c'est--dire parmi
les douze lunes que le _soleil_ visite chaque anne, celle du solstice
d't ait conu un _gnie-solaire_ destin  quelque rle astrologique;
ce _gnie_, arriv au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de
gestation, et cependant, comme tout soleil, il est cens faire ici une
naissance qui commence sa carrire annuelle. Le pote n'a-t-il pas pu
feindre qu'tant alors comme _cach_ dans le _ple_ (austral), il a t
cach dans la _cuisse_ du ciel (ou-piter), et cela pendant les trois
mois qui lui restaient pour atteindre l'quinoxe du printemps o nat le
_Bacchus_ au _pied de boeuf_? Ce Bacchus est ici fils de _Sml_,
fille de _Kadmus_: n prs d'un _serpent_, il prend le nom de
_Dio-nusios_. En phnicien, _nahf_ et _nuhf_ signifie _serpent_ (dieu du
serpent). Selon Dupuis, _Kadmus_ n'est autre chose que la constellation
du _serpentaire_, o est peint un gnie tenant un long serpent, d'o
lui vient en grec son nom _Ophiuchos_. Mais ceci vient de plus loin que
du grec; car, si _ophis_, en cette langue, signifie _serpent_, le
phnicien [_)a]ph[)a_] et [_)o]ph_ a le mme sens, et a d l'avoir
antrieurement.

Un autre nom du _serpent_ en gnral est, en phnicien,
_rm_[hebreu:'schin'] ou _reme_[hebreu:'schin']. Si on lui joint
l'article _he_ (le), on a _herme_[hebreu:'schin'] (le serpent), qui est
le nom de _Mercure_, en grec, o il n'a aucune racine, et
Mercure-Herms, qui tient un caduce form de deux serpents, et qui est
l'inventeur des lettres, se trouve encore identique 
_Kadmus-Serpentaire_.

Celui-ci, continuant ses courses (clestes), arrive au sommet d'une
haute montagne; il y btit _Thbes l'gyptienne_, selon les uns; la
_Botienne_, selon les autres; ni l'un ni l'autre, selon le narrateur
lui-mme: car le pote _Nonnus_, copiste des ancients[88], indique
clairement que cette ville est le _ciel_ quand il dit que sa forme est
ronde; qu'elle a pour porte sept _stations_ qui ont les noms des sept
aux
quatre points cardinaux, etc. Mais qu'est-ce que ce nom _Thbes_ qui, en
grec, ne signifie rien? J'observe qu'il est toujours au pluriel
_Thbai_, _Theb_, jamais au singulier. Le _th_ rpond  plusieurs
lettres phniciennes, entre autres au _tsade_, ou _sd_, et au _schin_.
Le mot phnicien _sab_ signifie tout ce qui _brille_, comme les
_toiles_, dans la nuit, comme les _armes_, dans le champ de bataille:
les _Sabiens_, adorateurs des toiles, en tirent leur nom; ce serait
donc la ville des _Luminaires_; la ville des _toiles_.

D'autre part, [hebreu:'schin']eb[)a] (par schin) et
[hebreu:'schin']eb[)a] signifie _sept_, et s'entend spcialement des
sept plantes et sept sphres: ce serait donc la _ville_ des _plantes_
(la Cleste), nom essentiellement pluriel, et tout--fait dans les
moeurs des anciens _astroltres_. Cette _Thbes_ du ciel aurait t le
modle des _Thbes_ terrestres distribues  son imitation, comme le fut
plus tard l'_idale Jrusalem_ des prophtes. Je me hte d'achever.

Selon nos Phniciens, _Kadmus_ combat le dragon populaire, le tue, lui
te les _dents_ qu'il sme en des _sillons_ (labours par le boeuf):
ces dents deviennent des hommes arms qui d'abord l'accompagnent, puis
s'entre-tuent, except _cinq_ qui survivent. D'autres disent que ces
tres, ns des sillons, sont des serpents que lui-mme moissonne 
mesure qu'ils naissent. On sent bien que ces folies sont un logogriphe
donn  deviner. La clef consiste en ce que les mots phniciens ont
habituellement plusieurs sens dont le pote a fait des quivoques, de
vrais calembours. Ainsi, _sen_, dent, signifie aussi anne,
_seneh_:--[_)a]wnah_; silon, au pluriel _awnaut_, est de la famille de
[_)a]wn_, le temps; de [_)a]n_, tout ce qui est _rond_, _oeil_,
_fontaine_, _soleil_, _cercle_, d'o est venu le latin _ann-us_,
_annulus_, anneau. Le sens prcis n'est pas clair; mais l'on aperoit
que les _dents_ du dragon sont les _jours_ de l'_anne_, qui
s'entre-tuent ou qui sont tus  mesur qu'ils naissent, except _cinq_
qui sont les _cinq_ pagomnes, placs hors du nombre trois cent
soixante dont se composa l'anne ancienne. Si Kadmus _combat_, _vainc_,
_tue_ le dragon polaire, c'est que _vaincre_ signifie _surmonter, tre
au-dessus_; que _tuer_ c'est _mettre  sa fin, terminer_; choses qui
arrivaient dans le cours de l'anne de la part de l'une des
constellations sur l'autre. L'essentiel pour mon but est que nous
reconnaissions sans cesse des mots phniciens; et l'on voit qu'ils
abondent de toutes parts.

Fort bien, me dites-vous, mon cher collgue; mais quel est le rapport
final de tout ceci  l'alphabet? Le voici.

S'il est prouv que les fables et drames mytho-astrologiques,  nous
transmis par les Grecs, sont remplis de mots appartenants au langage de
_la Basse-Asie_, chaldo-phnico-arabe; que ces mots donnent
habituellement des sens explicatifs et appropris au sujet; que les
lieux et les personnages de ces drames appartiennent le plus souvent 
ces mmes contres: n'a-t-on pas droit de conclure que primitivement les
fables et drames ont t composs en langue phnico-arabe; 2 qu'ils y
ont form des pomes plus o-moins rguliers du genre des _pouranas_,
chez les Indiens; 3 que les plus anciens Grecs connus, tels
qu'_Orphe_, _Muse_, etc., n'ont t que des traducteurs ou
compilateurs de ces pomes, que les chos de ces compositions dont ils
ont pu quelquefois ne pas bien saisir le sens; 4 que de la part des
Asiatiques, l'existence de ces pomes phniciens-syriens-chaldens, en
indiquant un degr de civilisation trs-avanc, prouv en mme temps,
d'une manire positive, l'usage dja ancien de l'alphabet, attendu que
les _hiroglyphes_ sont incapables d'exprimer la pense dans ces
minutieux et pourtant indispensables dtails grammaticaux?--Maintenant,
ajoutez que la contexture de ces rcits potiques suppose des
observations et des notions astronomiques compliques, lesquelles de
leur ct supposent l'existence non interrompue d'une ou de plusieurs
nations agricoles qui ont t conduites et presque forces  ce genre
d'tudes par le puissant motif de leurs besoins de subsistance et de
richesse.--De ceci rsulte pour nous un intressant problme  rsoudre:
savoir,  quelles poques ont pu tre composs ces rcits potiques,
ces _pouranas_ chaldo-phniciens. Il me semble que l'on pourrait
arriver  cette connaissance par l'examen des positions respectives des
astres et des plantes que dcrivent avec dtail les auteurs. Par
exemple, dans ce pome de Kadmus, il est clair que le taureau est plac
signe quinoxial: ce qui dja porte la date au-del de 2428 ans avant
notre re. Ensuite, si l'on suppose que la projection du taureau, dans
les trente degrs de son signe, ait t jadis la mme qu'aujourd'hui (ce
dont je doute)[89], il en rsultera que pour obtenir les conjonctions de
la pleine lune sur son dos, telles qu'elles sont cites, il faut
remonter dans le signe au moins dix degrs; ce qui produit environ 700
ans, et nous mne  3100 ans pour le moins.--Je sais que l'on peut faire
beaucoup d'objections  mon hypothse; mais, si elles ne se fondaient
elles-mmes que sur d'autres hypothses, la question serait renvoye au
tribunal du _bon sens_, qui la dciderait par le calcul des probabilits
les plus naturelles. Je suis loin de penser, comme Pline, que les
lettres _syriennes_ ou _assyriennes_ existent de toute ternit; mais je
suis galement loin de les croire aussi rcentes que le prtend une
cole moderne. Si mes _rveries_ sur ces matires vous semblent dignes
d'intrt, je pourrai vous exposer, un autre jour, par quels motifs je
suis port  croire que l'alphabet phnicien a pu tre, sinon invent,
du moins rdig en systme, entre les quarante et quarante-cinquime
sicles avant notre re; qu'il a d tre rpandu chez les Plasges et
chez les Grecs plus de dix-huit gnrations avant le sige de Troie, par
consquent bien avant le faux Kadmus, du quatorzime sicle; enfin qu'il
a d tre prcd de systmes d'criture fonds sur des principes
diffrents, tels que les hiroglyphes et les caractres du genre
chinois.

Paris, 15 juin 1819.

C.-F. VOLNEY.




SECONDE LETTRE

A M. LE COMTE LANJUINAIS,

SUR L'ANTIQUIT DE L'ALPHABET PHNICIEN.

Contenant diverses questions historiques, proposes comme problmes 
rsoudre.


MON CHER ET HONOR COLLGUE,

Dans ma prcdente, j'ai dit qu'en tudiant l'histoire des alphabets, je
trouve des raisons de croire que le phnicien, qui me semble leur souche
commune, n'a pas d tre invent plus tt que le quarante ou le
quarante-cinquime sicle avant notre re. Je n'ai pas de preuves
directes de mon _hypothse_, (notez, je vous prie, qu'en histoire je
n'ai que des _hypothses_): comment citerais-je des tmoins? quand
l'criture alphabtique n'existait pas, quel moyen et pu _noter_
qu'elle venait de natre? Me dira-t-on que l'hiroglyphique existait? Je
le crois; mais l'hiroglyphe ne prcise aucun fait, n'analyse aucune
ide: ses tableaux complexes, pour s'expliquer, veulent la parole.--Me
dira-t-on que l'criture alphabtique naquit subitement? cela est contre
nature; et de plus une telle invention si brusque et t repousse par
des habitudes rgnantes; n'est-ce pas le sort de toute nouveaut?
n'est-ce pas la nature de l'homme? Le vieillard, las et paresseux,
l'adulte, orgueilleux et passionn, changent-ils subitement leurs ides
pour se rendre coliers de doctrines nouvelles?

Quand j'examine l'histoire des innovations, je trouve qu'elles
s'tablissent dans le monde _flot  flot_ de gnration. Une opinion
nat, la gnration _mre_ la repousse: la gnration _naissante_, non
imbue de prjugs, l'examine et l'accueille; il y a fluctuation et
combat dans ce premier degr: quand la gnration mre est teinte, la
nouvelle opinion rgne jusqu' ce qu'une suivante vienne l'attaquer.
Quant  sa _formation_, c'est le besoin qui invente; c'est l'utilit ou
l'usage qui consolide. Cette gradation a d tre celle de l'criture
alphabtique. Vouloir qu'un art si subtil en sa thorie, si compliqu,
si lent en sa pratique, se soit tabli en peu d'annes, ne peut tre
qu'une hypothse de _collge_: sans doute, pour concevoir l'ide
lmentaire de reprsenter le _son_ de la parole, par de petits traits
fixs sur un corps solide, il n'a fallu qu'un instant, qu'une heureuse
inspiration; mais, de cet lment  ses consquences, quelle srie
d'oprations, et d'ides graduelles et successives!--tudier chaque son
en particulier, distinguer la voyelle de la consonne, classer
l'aspiration, dfinir et constituer la syllabe!... Il faut s'tre occup
soi-mme de la chose pour en sentir toutes les difficults, surtout
alors qu'aucun matre antcdent ne servait de guide sur cette matire:
combien de ttonnements, avant d'avoir rien tabli de fixe!

Supposons que l'inventeur se soit fait une premire esquisse de systme,
un premier essai d'alphabet, que de temps pour s'en inculquer
l'habitude! Voyez le temps qu'il faut  nos enfants, seulement pour
l'apprendre! Lorsque cet homme a eu des disciples, que de temps encore
pour les habituer! Oui, pour tablir cet art, pour le divulguer, pour
l'amener  une usuelle pratique, il a fallu un laps de temps capable de
faire perdre de vue ses auteurs. Voyez ce qui est arriv pour l'art de
l'imprimerie, qui, comparativement, n'est qu'un mcanisme simple et
grossier; combien de recherches n'a-t-il pas fallu, de nos jours, pour
acqurir des notions claires ou approximatives sur son berceau!

C'est en calculant toutes ces donnes que je raisonne sur l'poque de
l'apparition de l'alphabet et de l'art d'crire; je me dis: Si, avant
l'criture alphabtique, il n'a exist aucun moyen de fixer, de
conserver la mmoire prcise et dtaille d'aucun fait historique ou
physique, ne s'ensuit-il pas que, remontant dans l'chelle de
l'antiquit, l o nous cesserons de trouver aucun rcit de ce
caractre, nous aurons le droit de dire que l'criture n'tait pas
encore usite? Or, si nous trouvons que dans les rcits astronomiques
dguiss sous les formes de la mythologie, aucun rcit prcis et
dtaill ne remonte au del de l'poque o le _taureau_ tait signe
quinoxial du printemps, n'avons nous pas le droit de dire que
l'alphabet phnicien n'a pas t invent avant cette poque,
c'est--dire, plus tt que le quarante ou quarante-cinquime sicle
avant notre re?

Cette opinion aurait besoin, sans doute, de beaucoup de dveloppements;
il ne peuvent trouver ici leur place; mais ils sont devenus dans ma
pense le sujet d'un travail de longue haleine dont j'ai dja distribu
les chapitres: et parce que ce premier aperu de mes ides peut en faire
natre d'autres encore plus justes chez les savants qui se livrent  ce
genre d'tude, je prends cette occasion de les dposer ici en forme de
_questions_, comme autant de sujets de dissertation:

1 Si, comme nous l'apprennent les anciens savants, par l'organe de
_Strabon_[90], le langage de tous les peuples de la presqu'le _arabe_
jusqu'aux confins de la _Perse_ et de l'_Armnie_, ne fut qu'un mme
langage[91], modifi en dialectes, lequel de ces dialectes doit-on
considrer comme le plus ancien, comme le plus voisin de la souche
originelle?--(Cette identit pose par Strabon dcide la question
secondaire entre l'arabe, l'hbreu, le syriaque, le chaldaque, le
phnicien, etc.)

2 Sur ce terrain, grand comme les deux tiers de l'Europe, comment tant
de peuplades diverses, les unes sdentaires, agricoles, les autres
errantes, partie sauvages, partie pastorales, la plupart ennemies et
souvent en guerre, comment ont-elles pu s'entendre  parler un mme
langage, construit sur les mmes principes, compos des mmes lments?

3 Si, comme il est vrai, cette identit indique un foyer primitif et
unique de population, dont la surabondance aurait form des colonies
migrantes, des essaims successivement conqurants,--o doit-on placer
ce foyer primitif?

4 Si, comme il est vrai, la formation et surtout le dveloppement du
langage ne peuvent avoir lieu que dans une socit dont les membres sont
en _contact particulier_, en communication habituelle d'ides et
d'actions;--un tel tat de choses peut-il avoir eu lieu ailleurs que
chez un peuple agricole, qui progressivement se compose un difice de
besoins, d'arts, de sciences, d'ides en tout genre, et par consquent
l'accompagne d'autant de signes parls ncessaires  tout exprimer?

5 Peut-on admettre que des peuplades errantes d'hommes chasseurs ou
pcheurs, ou mme ptres, qui, par la nature de leurs habitudes, sont
borns  un cercle troit d'actions, d'ides et de besoins, chez qui les
divisions, les dispersions sont faciles  raison des guerres, et par
consquent les interruptions de lignes et de traditions; peut-on
admettre que de telles peuplades aient eu la capacit, la possibilit
d'inventer et de construire un systme de langage, dont la construction
nous prsente un systme d'ides  la fois tendu et rgulier?

6 Admettant que de premiers et simples rudiments de langage aient t
formes par une famille sauvage qui a prospr, et qui, fixe sur un sol
fcond, y est devenue une nation agricole, populeuse et puissante, en
quelle contre de l'Iemen, de la Syrie ou de la Chalde, doit-on placer
cette nation originelle, ce foyer premier?

7 Supposons que ce soit la presqu'le du Tigre et de l'Euphrate, cette
contre _babylonique_ qu'Hrodote compare pour la fertilit et la
population au Delta d'gypte; alors qu'une socit nombreuse et
civilise y eut un langage dvelopp, mme savant, n'prouva-t-elle pas
chaque jour le besoin d'un moyen quelconque de fixer ses souvenirs, de
conserver, de transmettre ses ides?--quel a pu tre ce moyen le plus
simple, le plus naturellement prsent  l'esprit? a-t-telle procd par
la mthode _hiroglyphique_ qui est la _reprsentation des ides_ par
_images_ et _figures_, ou par la mthode _alphabtique_ qui est la
_reprsentation des sons par des traits_ conventionnels, du genre
algbrique?

8 Si, dans l'action de parler, chaque mot fait apparatre  l'esprit
l'_image_ d'un objet; si, pour deux hommes de langage diffrent et qui
ne s'entendent point, le premier moyen est de dessiner l'un devant
l'autre la figure des objets dont ils veulent parler, ne s'ensuit-il pas
que l'criture dite hiroglyphique a t ce premier moyen naturel? Et
lorsqu'on la trouve employe galement chez les gyptiens, les
Mexicains, les Chinois et divers sauvages, ce fait gnral n'est-il pas
une preuve et une confirmation de cette opinion?

9 En quelle circonstance a pu natre l'criture alphabtique, si
diffrente de l'hiroglyphique, puisqu'au lieu des ides elle peint les
sons? Si les inventions compliques et abstraites ne sont le produit que
des besoins habituels chaque jour plus sentis, par quelle classe
d'hommes a t plus senti le besoin de peindre la parole, de fixer le
son qui retrace les ides?

10 Supposons une classe d'hommes livre au ngoce, oblige de traiter
avec des peuplades diverses, dont, au premier abord, elle n'entend point
le langage; cette classe d'hommes marchands n'aura-t-elle pas le besoin
journalier et pressant de retenir plus ou moins de mots de ces langues,
pour s'en faire expliquer le sens, quelquefois trs-important  sa
sret, et pour s'en servir elle-mme  l'occasion?--Or, comme pour ces
_marchands voyageurs_, les sons trangers, les mots barbares ne portent
avec eux d'abord aucune valeur, n'expriment aucune ide, leur attention
ne sera-t-elle pas spcialement fixe sur le matriel de la parole, sur
le mcanisme du son et de la prononciation? L'criture alphabtique aura
donc t invente par des marchands voyageurs?

11 Cela pos, le tmoignage de l'histoire ne vient-il pas se joindre 
la logique du raisonnement pour attribuer l'invention de l'criture
alphabtique aux _Phniciens_, essentiellement marchands et ngociants,
par navigation et par caravane, et cela de temps immmorial?

12 tant admis que l'invention de l'criture alphabtique appartienne
aux _Phniciens_, alors que le langage de ces Phniciens drive de la
grande souche arabico-chaldo-syrienne, l'adoption et la propagation de
l'_alphabet_ chez tous les peuples parents, n'est-elle pas devenue une
consquence naturelle de son invention? et alors cette race d'hommes,
cette masse de peuples n'a-t-elle pas acquis un moyen spcial de faire
des progrs dans les sciences et la civilisation?

13 tant donn un premier _voyageur_ ingnieux, qui conut
l'_ide-mre_ d'attribuer des signes matriels aux sons lmentaires de
la parole, comment procda-t-il pour tablir la forme des lettres? Par
exemple, pour peindre le son A, n'a-t-il pas d prendre un mot de sa
langue o ce son ft employ, et dire: _La figure que voici reprsente
le son_ A, tel qu'il est prononc dans tel mot, par exemple, dans Alef?

14 Maintenant, si le nom de chaque lettre de l'alphabet phnicien
commenc par la lettre qui sert  l'peler; par exemple _Alef_ pour _A_,
_Beit_ pour _B_, _Dalet_ pour _D_, _Mim_ pour _M_, _Ras_ pour _R_, etc.,
n'est-il pas apparent que l'auteur s'en est fait une rgle gnrale qui
rellement est naturelle et commode?

15 Si les vingt-deux mots appellatifs des vingt-deux lettres de
l'alphabet phnicien dsignent chacun un objet physique dtermin et
palpable, tel que _boeuf_, _maison ou tente_, _porte_, _chameau_,
_tte_, etc., ne peut-on pas souponner que la figure primitive de
chaque lettre a t celle de l'objet dsign, rduite  ses lignes
principales? Et si ce soupon trouve son appui dans la figure de
plusieurs lettres, telles que celle de _Ain_, qui est un _rond_, trait
principal de l'_oeil_, dans celle de _Alef_ qui parat avoir t une
tte de _taureau_, dans celle de _Dalet_ qui est la porte triangulaire
d'une tente, dans celle de _Mim_ qui peint l'ondulation des _flots_, ne
peut-on pas croire que les autres figures ont t altres par le laps
du temps, de mme que les lettres phniciennes  nous connues se sont
altres en devenant lettres grecques et latines dans l'Occident,
lettres chaldennes, palmyrniennes, syriennes carres ou estranguelo,
et enfin arabes actuelles?

16 Si, d'une part, l'alphabet phnicien a t construit sur un principe
_syllabique_, c'est--dire, que la consonne peinte _seule_, exprime
pourtant la _voyelle_ ncessaire  sa prononciation;--et si, d'autre
part, la diffrence entre les dialectes parls de la souche commune,
consiste en cette _voyelle_ qui varie selon chacun d'eux, cette
corrlation de principes entre la langue et sa peinture ne devient-elle
pas un indice de l'origine phnicienne, attribue  l'alphabet que l'on
nous donne sous ce nom?

17 Si, dans l'Inde moderne, les dix-huit ou vingt alphabets actuels,
drivs de l'antique sanskrit, sont tous, comme leur modle, construits
sur le principe _syllabique_, ne serait-ce pas un motif de croire que
primitivement l'alphabet sanskrit a eu un type phnicien, et cela
surtout si la langue sanskrite n'est pas elle-mme construite
syllabiquement, d'une manire aussi positive que l'arabico-phnicienne?

18 Dans l'alphabet phnicien, s'il n'existe aucun ordre rgulier de
voyelles, de consonnes, d'aspirations; si tous ces lments y sont
ple-mle, n'est-ce pas une raison suffisante de penser que ceux qui
l'ont dress n'ont point fait une tude, n'ont point eu une connaissance
approfondie de la chose, mais qu'ils ont agi mcaniquement, d'aprs une
routine que dicta le besoin? Quand nous voyons la lettre et voyelle A
place sans aucun motif apparent en tte des autres lettres, et quand le
nom de cette voyelle (Alef) signifie _taureau_; si sa figure est ou a
t une tte de _taureau_ en croquis, du genre de ces autres croquis qui
peignent les signes astronomiques, ne pourrait-on pas souponner qu'
l'poque o furent ranges les vingt-deux lettres, le _taureau_ occupait
_la tte_ des douzes signes du zodiaque, et qu'un motif astrologique, si
gnral chez les anciens, est entr pour peu ou beaucoup dans le
placement de cette lettre?

Alors l'tablissement de l'alphabet ne serait-il pas indiqu  l'poque
o le _taureau_ tait le signe du printemps, c'est--dire, vers le 40 ou
45e sicle avant notre re?

19 Parmi les monuments d'criture que fournissent les dcouvertes
rcentes en gypte, laissant  part les hiroglyphes, en existe-t-il
quelqu'un qui prcde cette date? et si l'on prouve qu'il en existe,
pourra-t-on en induire quelque objection contre ce que j'ai dit, tant
qu'il ne sera pas prouv que ces critures gyptiennes sont rellement
alphabtiques, comme la phnicienne, et non pas un abrg
d'hiroglyphes, comme la chinoise?

20 Si les premiers Chinois n'ont invent leur criture que vers le
28e ou le 29e sicle avant notre re, ne peut-on pas dire que,
dans l'tat d'isolement et de sparation o vivaient alors tous les
peuples, l'alphabet phnicien n'avait pas eu le temps et l'occasion de
leur parvenir, et que, s'ils l'eussent connu, ils n'auraient point pris
la peine extrme de construire leur systme si compliqu, si dfectueux?

Telles sont, mon cher collgue, mes _rveries_ sur l'antiquit:  mes
yeux, cette _antiquit_ ressemble  une haute montagne dont les basses
pentes, rapproches de nous, offrent  notre vue des objets assez
distincts, assez clairs; mais,  mesure que ces pentes montent et
s'loignent, les objets deviennent embrouills, confus, jusqu' ce
qu'enfin les hautes cimes, perdues dans une rgion de nuages, ne
laissent plus de prise qu' notre imagination. La foule spectatrice,
curieuse surtout de ce qui est _obscur_, demande _Qu'est-ce qu'il y a
l-haut?_ Les _empresss_, comme il y en a partout, lui promettent, pour
se rendre importants, de lui en rapporter des nouvelles; mais, jusqu'
ce jour, ces prtendus explorateurs, semblables  certains voyageurs
anciens et mme _modernes_ (qui ont fait leurs relations dans leur
cabinet avant de voir les lieux), ne nous ont donn que des rcits
vagues, des ou-dire bizarres et discords. Pour visiter les _hautes
rgions_ historiques, il faudrait des voyageurs de la trempe des
Humboldt et des Saussure; tout se ferait alors, tout se dirait d'aprs
inspection et par _analyse_. Pour ma part, il ne m'a t accord
d'approcher que des _rgions moyennes_, et mes excursions m'ont
seulement procur l'avantage de reconnatre les _fausses routes_, et de
dcouvrir des _sentiers secrets_, des _escaliers drobs_, dont les
_marches_ solides peuvent conduire  des points levs. Je me suis
aperu que les grands chemins battus n'taient tous que des
_culs-de-sac_, au fond desquels on trouve de hautes murailles et des
fosss, gards par des gens d'un costume singulier, qui vous crient en
latin, en grec, en hbreu, etc.: _On ne passe pas_. Quant aux _sentiers
secrets_ ou _escaliers drobs_, j'en ai compt cinq principaux, 
l'entre desquels j'ai dchiffr quelques notes instructives, laisses
sans doute par des voyageurs qui m'ont prcd. L'une de ces notes dit:
_Sentier des monuments astronomiques_ anciens, encombrs de _frustes_
mythologiques et hiroglyphiques: vous trouverez  droite les fouilles
entreprises par _Bailly_, et sur la gauche le cul-de-sac de D***.

Une autre note dit: _Sentier des mesures longues, carres, cubiques_,
compares de peuple  peuple, d'poque  poque; suivez les fouilles
entreprises par Gosselin, Jomard, Girard, etc.

Une troisime: _Sentier des monnaies, des mdailles_, compares et
analyses, ainsi que de divers arts industrieux des anciens; suivez les
fouilles de Garnier (pair), de Mongez, etc.

Une quatrime: _Sentier des alphabets_, considrs dans leurs rapports,
leurs diffrences, leurs gnalogies. _Branche occidentale_,
phnico-plasgue, latine, grecque, etc. _Branche orientale_,
phnico-syro-chaldaque, palmyrnienne, estranguelo-arabe; cherchez
l'origine de l'thiopien, du sanskrit....

Enfin une cinquime: _Sentier des langues_, analyses et compares dans
leurs systmes grammaticaux, dans leurs lments de prononciation, dans
leurs mots usuels et scientifiques, dans les onomatopes de leurs mots
de premiers besoins, etc. Analyse des oprations de l'entendement dans
la formation du langage, etc., etc.

Voil de quoi occuper la gnration qui nous suit: je conois que, chez
celles qui nous ont prcds, l'on ait quelquefois entendu des
littrateurs et des docteurs se plaindre que _tout ft dit_, comme je
conois que dans St-Pierre de Rome, aux jours de grande fte, des sourds
se plaignent qu'on ne fait plus de musique, quand des accords clestes
remplissent les votes. Ah! dans les tudes de la nature et de la
vrit, ce ne sont pas les objets qui manquent, ce sont les sens de
l'homme affect de maladies physico-morales, qui lui font voir dans son
cerveau ce qui n'existe que l. Je puis en avoir ma part comme un autre;
mais, en ma qualit d'observateur et de mdecin, je suis sur mes gardes;
et je me prserve surtout du _ttanos_ de l'intolrance.

C.-F. VOLNEY.




LETTRE

SUR

UNE NOUVELLE TRADUCTION

D'HRODOTE.




LETTRE

A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE,

SUR UNE NOUVELLE TRADUCTION D'HRODOTE.

Paris, 10 aot 1819.

Il y a quelques annes, Monsieur, il me fut intent une querelle, dans
laquelle, selon les rgles de l'art militaire, je passai de la dfense 
l'attaque, pour faire _taire le feu de l'ennemi_. Le fond n'tait pas de
grande importance: un acadmicien de l'ancien style m'accusait d'avoir
_pris de travers_ quelques passages _grecs de son Hrodote_; il
concluait  ce que je fusse dclar _ignare_ en la langue: l'arrt
m'inquitait peu; jamais je n'ai prtendu savoir le grec; mais, parce
que la forme et l'intention du rquisitoire furent par trop hostiles, je
pris cette occasion de donner  mon tour des leons de logique et de
politesse, mme de langues franaise et grecque  un censeur qui faisait
mtier de gourmander tout le monde: maintenant, il ne s'agit plus des
personnes, je n'en veux qu'aux _choses_. Or, ces choses sont que, malgr
tout ce qu'en a dit l'esprit de coterie, cette fameuse _traduction
franaise_ d'Hrodote en sept et en neuf volumes, est un ouvrage
radicalement vicieux de fond et de forme, en ce qu'elle fourmille
d'altrations du texte, mme de contre-sens et de _faux matriels_,
introduits par la prfrence que l'auteur donne toujours  ses propres
ides et opinions; sans compter que, par dfaut de tact et de got, sous
prtexte de franciser le grec, il dcolore totalement son original. J'ai
dmontr la vrit de ces assertions, dans un premier crit publi en
1808 et retouch en 1809[92]; j'y ai joint de nouvelles preuves dans un
travail complet qui a paru en 1814[93]. A cette poque, je formai le
voeu qu'une traduction nouvelle plus consciencieuse vnt nous faire
mieux connatre le plus _consciencieux_ des voyageurs anciens. Eh bien!
Monsieur, voil que mon souhait s'accomplit: voil que l'on m'annonce
une telle traduction, faite, non par un lettr de profession, mais par
un amateur qui, comme moi, se dlasse des affaires du prsent par
l'tude du pass. Un cas singulier veut que cet auteur nouveau, mais
nullement novice, en dsirant de n'tre pas nomm, dsire encore que ce
soit moi qui mette au jour sa production. Il a fait dposer en mes
mains,  titre d'chantillon, le second des neuf livres d'Hrodote, afin
que je juge s'il a bien rempli des conditions que j'ai indiques comme
bases de l'art de traduire. J'ai  coeur de rpondre  sa confiance et
 celle que le public franais accorde au successeur d'Hrodote en
gypte: la langue grecque ne m'est point assez connue pour prononcer sur
une traduction; je vois bien, en lisant celle-ci, que la coupe des
phrases diffre beaucoup de celle de Larcher, et qu'elle se rapproche
plutt du latin de Wesseling et de Schweighauser, dont la fidlit est
connue. Je trouve  ce nouvel Hrodote une physionomie plus antique, une
narration plus nave, et un genre de style tel, qu'il me semble lire du
grec  travers du franais; je me dis que ce style pourrait avoir des
tours plus lgants, une distribution de priodes plus conforme  nos
habitudes; je sens que l'auteur s'efforce d'approcher du littral, et
d'observer ce grand principe, que l'histoire surtout veut la prcision
d'un procs-verbal. Cette manire a moins d'clat; mais le caractre de
l'auteur, la marche de ses ides, sont bien mieux sentis. Dans une
traduction, comme dans un portrait, le premier de tous les mrites est
la ressemblance: que serait Cicron traduit en phrases de Tacite! Par ce
motif, je soutiens que l'Homre de madame Dacier est bien prfrable 
tous ces Homres en style grandiose et fleuri, o la simplicit, la
_grossiret_ antique disparat sous de menteurs ornements: autant
vaudrait un buste de Socrate, avec le menton ras et les cheveux  la
Louis XIV. En rsultat, c'est au public de juger par lui-mme: pour cet
effet, je ne vois qu'un moyen efficace, qui est de lui soumettre des
chantillons. Par eux, nos savants hellnistes pourront apprcier tout
l'ouvrage: sur leur prononc, des libraires connaisseurs dresseront leur
spculation; elle ne sera pas prilleuse, car l'auteur n'entend pas
gonfler les deux volumes que comporte le texte, de six ou sept volumes
d'appendices trangers. Sont got lui donnera la mesure des notes
ncessaires, et nous aurons en trois petits volumes, au plus, un
vritable Hrodote. Je rpondrai aux questions prparatoires jusqu' ce
que l'auteur trouve convenable de conclure lui-mme. Je profite donc,
Monsieur, de la place que vous m'accordez dans votre estimable _Revue_,
pour publier quelques pages de la traduction nouvelle, en regard avec
les mmes de Larcher. Je prie le lecteur de faire une comparaison
attentive en lisant phrase  phrase; de bien peser les diffrences de
tableaux et de coloris, qui se rendent plus sensibles  mesure qu'on les
scrute.


Traduction de Larcher.

Cambyses, fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspes, monta sur
le trne aprs la mort de son pre. Cassandane tant morte avant Cyrus,
ce prince avait t tellement afflig de sa perte, qu'il avait ordonn 
tous ses sujets d'en porter le deuil.

Cambyses regardait les Ioniens et les Eoliens comme esclaves de son
pre; _mais_ il marcha contre les gyptiens avec une arme qu'il leva
parmi les Grecs de ses tats et parmi ses autres sujets....

       *       *       *       *       *

Les gyptiens se croyaient, avant le rgne de Psammitichus, le plus
ancien peuple de la terre. Ce prince ayant voulu savoir,  son avnement
 la couronne, quelle nation avait le plus de droit  ce titre, ils
pensent depuis ce temps-l que les Phrygiens sont plus anciens qu'eux,
mais qu'ils le sont plus que toutes les autres nations.

Psammitichus, n'ayant pu dcouvrir par ses recherches quels taient les
premiers hommes, imagina ce moyen: il prit deux enfants de basse
extraction, nouveau-ns, les remit  un berger pour les lever parmi ses
troupeaux, lui ordonna d'empcher...


Traduction nouvelle.

Aprs la mort de Cyrus, Cambyse, son fils, qu'il avait eu de Cassandane,
fille de Pharaspe, succda  l'empire. Cassandane tait morte avant
Cyrus; et  sa mort, non-seulement Cyrus avait montr la plus profonde
affliction et port le deuil long-temps, mais il avait encore prescrit 
ses sujets de le prendre. Cambyse, ds qu'il fut mont sur le trne,
considrant les Ioniens et les oliens comme des sujets que son pre lui
avait lgus, pensa  porter ses armes en gypte, et composa l'arme
qu'il mena dans cette expdition des troupes que ses anciens tats lui
fournirent, et de celles qu'il tira des Grecs nouvellement soumis....

Les gyptiens, avant le rgne de Psammtique, se regardaient comme le
premier de tous les peuples par l'antiquit; mais, depuis Psammtique,
qui voulut approfondir quelle tait rellement la race d'hommes la plus
ancienne, les Phrygiens furent reconnus pour l'tre, et les gyptiens ne
vinrent plus qu'aprs eux. Voici comment ce roi, peu satisfait des
recherches qu'il avait faites sur cette question, et qui ne lui avaient
rien fourni de positif, parvint  la rsoudre. Il fit remettre deux
enfants nouveau-ns, pris au hasard, entre les mains d'un berger charg
de les lever au pcher qui que ce fut de prononcer un seul mot en leur
prsence; de les tenir enferms dans une cabane dont l'entre ft
interdite  tout le monde; de leur amener  des temps fixes des chvres
pour les nourrir; et, lorsqu'ils auraient pris leur repas, de vaquer 
ses autres occupations. En donnant ces ordres, ce prince voulait savoir
quel serait le premier mot que prononceraient ces enfants, quand ils
auraient cess de rendre des sons inarticuls. Ce moyen lui russit.
Deux ans aprs que le berger eut commenc  en prendre soin, comme il
ouvrait la porte, et qu'il entrait dans la cabane, ces deux enfans, se
tranant vers lui, se mirent  crier _becos_, en lui tendant les mains.
La premire fois que le berger les entendit prononcer cette parole, il
resta tranquille; mais ayant remarqu que, lorsqu'il entrait pour en
prendre soin, ils rptaient souvent le mme mot, il en avertit le roi,
qui lui ordonna de les lui amener.

Psammitichus les ayant entendus parler lui-mme, et s'tant inform chez
quels peuples on se servait du mot _becos_, et ce qu'il signifiait, il
apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les gyptiens, aprs
de mres rflexions, cdrent aux Phrygiens l'antriorit, et les
reconnurent pour plus anciens qu'eux.

       *       *       *       *       *

Les prtres de Vulcain m'apprirent  Memphis, milieu de ses troupeaux
royaux, avec l'injonction de ne jamais profrer devant eux une seule
parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation spare.
Il devaient leur amener des chvres  de certains intervalles, les faire
tter, et ne plus s'en occuper ensuite. Psammtique, en prescrivant ces
diverses prcautions, se proposait de connatre, lorsque le temps des
vagissements du premier ge serait pass, dans quel langage ces enfants
commenceraient  s'exprimer. Les choses s'tant excutes comme il
l'avait ordonn, il arriva qu'aprs deux ans couls, au moment o le
berger, qui s'tait conform aux instructions qu'il avait reues,
ouvrait la porte et se prparait  entrer, les deux enfants, tendant les
mains vers lui, se mirent  crier ensemble, _bekos_. Le berger n'y fit
d'abord pas beaucoup d'attention; mais, en ritrant ses visites et ses
observations, il remarqua que les enfants rptaient toujours le mme
mot; et il en instruisit le roi, qui ordonna de les amener en sa
prsence. Psammtique ayant ou de leur bouche le mot _bekos_, fit
rechercher si cette expression avait un sens dans la langue de quelque
peuple, et apprit que les Phrygiens s'en servaient pour dire _du pain_.
Les gyptiens, aprs avoir pes les consquences de cette exprience,
consentirent depuis  regarder les Phrygiens comme d'une race plus
ancienne qu'eux.

C'est de cette manire que le fait m'a t rapque ce fait arriva de
cette manire; mais les Grecs mlent  ce rcit un grand nombre de
circonstances frivoles, et entre autres, que Psammitichus fit nourrir et
lever ces enfants par des femmes  qui il avait fait couper la langue.
Voil ce qu'ils me dirent sur la manire dont ces enfants furent
nourris.

Pendant mon sjour  Memphis, j'appris encore d'autres choses dans les
entretiens que j'eus avec les prtres de Vulcain; mais, comme les
habitants d'Hliopolis passent pour les plus habiles de tous les
gyptiens, je me rendis ensuite en cette ville, ainsi qu' Thbes, pour
voir si leurs discours s'accorderaient avec ceux des prtres de Memphis.
De tout ce qu'ils m'ont racont concernant les choses divines, je ne
rapporterai que les noms des dieux, tant persuad que tous les hommes
en ont une gale connaissance; et si je dis quelque chose sur la
religion, ce ne sera qu'autant que je m'y verrai forc par la suite de
mon discours....

port par les prtres de Vulcain  Memphis. Les Grecs racontent sur le
mme sujet beaucoup d'absurdits: entre autres que Psammtique avait
donn les enfants  nourrir  des femmes, auxquelles il avait fait
couper la langue. Du reste, je n'ai rien su de plus sur ce qui les
concerne; mais, dans les entretiens que j'ai eus  Memphis avec les
mmes prtres de Vulcain, j'ai appris beaucoup d'autres particularits;
ensuite je suis all jusqu' Thbes et  Hliopolis, pour vrifier si
les rapports que je recueillerais dans ces deux villes s'accorderaient
avec ceux qui m'avaient t faits  Memphis. Les habitants d'Hliopolis
passent pour les plus instruits de tous les gyptiens. Mon intention
n'est pas cependant de publier tout ce que j'ai appris d'eux sur la
religion des gyptiens, mais seulement de donner les noms de leurs
divinits, parce que je pense qu'ils sont connus gnralement de tous.
Au surplus, je ne parlerai de ces divinits et de la religion que
lorsque l'ordre de la narration m'y obligera ncessairement.

VOLNEY.




QUESTIONS

DE STATISTIQUE

A L'USAGE

DES VOYAGEURS.




QUESTIONS

DE STATISTIQUE

A L'USAGE

DES VOYAGEURS.


L'art de questionner est l'art de s'instruire; mais pour bien
questionner, il faut avoir dja une ide des objets vers lesquels
tendent les questions: les enfants sont grands questionneurs; et parce
qu'ils sont ignorants, leurs questions sont mal assises ou mal diriges.
Dans la socit, un homme donne souvent sa mesure par une question bien
ou mal faite; dans le monde savant, une classe essentiellement
questionneuse est celle des voyageurs; par cette raison leur tche
devient difficile  mesure qu'ils s'lvent  des connaissances moins
vulgaires et plus tendues. Pour avoir prouv ces difficults,
quelques-uns d'entre eux se sont cr des mthodes de recherches propres
 soulager leur esprit; ils ont compos mme des livres de questions
sur chaque matire. Le mrite de cette invention semble appartenir  nos
voisins du Nord: l'ouvrage de ce genre le plus considrable, est celui
du comte Lopold Berschtold, noble de Bohme, l'un des philanthropes les
plus recommandables de l'Allemagne, qui en compte beaucoup. L'intention
du livre est digne d'estime, mais sa forme a l'inconvnient de fatiguer
la mmoire par la multitude des questions et par la rptition des mmes
ides. En mditant ce volume, un ami, un admirateur du comte Berschtold,
crut concourir  ses vues d'utilit publique, s'il rduisait ses
questions  des lments plus simples,  un systme plus concis. De ce
travail est n le tableau resserr que nous prsentons ici, qui n'est
pas une production nouvelle: il y a bientt 20 ans qu'il fut dress par
ordre du Gouvernement franais, et spcialement du ministre des
relations extrieures;  cette poque (1795) o le got de l'instruction
se ranima, des chefs clairs sentirent d'autant plus le besoin de
diriger leurs agents qui rsidaient en pays trangers, que beaucoup de
ces agents exeraient pour la premire fois leurs fonctions.
L'administration les considra comme des voyageurs diplomatiques et
commerciaux, au moyen desquels elle devait se procurer des informations
plus compltes, plus tendues qu'auparavant. Pour diriger leurs
recherches, elle sentit la ncessit d'avoir un systme de questions
bien ordonn. L'opinion publique dsignait un livre rcent dans lequel
se faisait remarquer ce genre de mrite. Le ministre appela l'auteur et
le chargea de la rdaction du travail qu'il avait en vue. Les questions
suivantes furent composes et bientt imprimes en un petit format, dont
les exemplaires furent borns  un assez petit nombre. Dja le temps et
les vnements les ont rendus rares, et parce que quelques personnes en
place en ont connu d'heureux rsultats, et ont dsir de voir ce modle
plus rpandu, l'on s'est dtermin  le rimprimer en un format
susceptible d'tre joint  la plupart des livres de voyages. On ne doit
point rpter ici l'instruction officielle qui servit de prliminaire:
nanmoins comme elle contient plusieurs ides qui concourent au
dveloppement du sujet, l'on a cru convenable d'en conserver la
substance.

L'administration, y est-il dit, pense que les loisirs, souvent assez
longs, dont jouissent ses agents dans les pays trangers, leur
laisseront le temps de vaquer aux recherches qu'indiquent ces questions;
elle espre mme que ce travail ne sera pas sans attrait pour eux,
puisqu'il rpandra sur tous les objets qui les environnent un intrt de
curiosit, qui bientt se changeant en instruction, les attachera de
jour en jour davantage: quelquefois par leur position, privs de
socit, ils en trouveront une aussi utile qu'amusante dans leurs
rapports et leurs entretiens avec les artistes et les hommes
expriments de tout genre qu'ils devront consulter; et plus souvent
encore privs de livres, ces questions leur en fourniront un presque
fait, puisqu'elles sont une table de chapitres qu'il ne s'agit que de
remplir: qui, pour tre remplie, ne demande que de fixer leurs regards
sur le modle de tous les livres, sur le spectacle de la nature et sur
celui des faits sans cesse prsents  leurs yeux; en sorte qu'en les
recueillant, ils se procureront un livre d'autant plus piquant,
qu'eux-mmes en seront les auteurs.

L'administration a donc lieu de penser que ses agents concourront avec
zle  atteindre le but d'utilit qu'elle a en vue, et qu'elle aime 
leur communiquer. Persuad que toute vrit, surtout en gouvernement,
n'est que le rsultat d'une longue exprience, c'est--dire, de beaucoup
de faits bien vus et judicieusement compars; que ce qu'on nomme
_principes de gouvernement_ ne sont que des faits sommaires, que des
rsums de faits particuliers; qu'enfin toute bonne thorie n'est que
l'exposition d'une bonne pratique, le ministre a dsir de rassembler,
sur la science si importante de l'conomie publique, un assez grand
nombre de faits pour retirer de leur comparaison mrement mdite, soit
des vrits neuves, soit la confirmation des vrits connues, soit enfin
la rfutation d'erreurs adoptes; et ces faits seront d'autant plus
instructifs, qu'ils procderont de lieux plus divers, qu'ils seront
observs par plus de spectateurs, et qu'ils prsenteront plus de
rapports ou mme de contrastes dans le climat, le sol, les produits
naturels et toutes les circonstances physiques et morales.

C'est dans cette intention qu'ont t dresses les questions
ci-jointes. Plus on les analysera, plus on se convaincra qu'elles ne
sont pas le fruit d'une vaine curiosit ou d'une perquisition
inquitante, mais que toutes tendent vers des fins d'utilit publique et
sociale. Les agents reconnatront ce caractre mme dans les questions
qui d'abord y sembleraient trangres; par exemple, celles sur les
vents, qu'on croirait n'appartenir qu' une science de physique
abstraite, touchent cependant de prs l'administration et le commerce;
car si, comme on a droit de l'esprer, l'on parvenait  connatre le
systme gnral des courants de l'air; si l'on s'assurait que lorsque le
vent rgne sur une plage, il est le produit ou le correspondant de tel
autre vent sur telle autre plage; qu'un mme vent pluvieux et fcond sur
telle cte de France ou d'Espagne, est sec et strile sur telle cte
oppose d'Amrique et d'Afrique, il natrait de ces connaissances une
thorie aussi hardie que certaine pour des spculations
d'approvisionnements, de commerce, d'expditions maritimes. Il en est
ainsi des questions sur l'tat physique d'un pays, sur la nature de ses
productions, sur les aliments de son peuple et sur ses occupations. Ds
long-temps des observateurs profonds ont cru reconnatre que tous ces
objets avaient une influence puissante sur les habitudes, les moeurs,
le caractre des nations, et par suite sur la nature des gouvernements
et le genre des lois. Il serait infiniment important d'asseoir sur de
telles questions un jugement dtermin dans un sens quelconque; et ce
jugement ne peut se prononcer que d'aprs un examen suffisant des faits.
Le rsultat, atteignant aux bases fondamentales de toute lgislation,
intresse toute l'humanit: la nation franaise aurait bien mrit du
genre humain en constatant des vrits d'un ordre si lev.

Le ministre en adressant ces questions  ses agents, n'a point entendu
les astreindre  donner la solution de toutes par eux-mmes. Il sent
trop bien que plusieurs d'entre elles exigent des expriences et des
travaux pour lesquels ils n'ont pas un temps suffisant; il est naturel,
et mme ncessaire, qu'ils consultent les habitus du pays o ils
rsident. Mais le ministre dsire qu'ils portent une circonspection
scrupuleuse  s'adresser aux plus instruits qui, en mme temps, joignent
 l'exactitude l'amour de la vrit. Il leur recommande cette exactitude
dans la spcification des poids, des mesures, des quantits. Le
principal mrite des expriences consiste dans la prcision; et si
l'estime attache  un travail est un premier encouragement 
l'excuter, ils doivent tre persuads que le gouvernement attache un
grand prix  celui dont ils sont chargs; qu'il en connat les
obstacles, les difficults, et qu'il sait d'avance que telle rponse de
deux lignes leur aura cot souvent un mois de recherches; mais ces deux
lignes seront une vrit, et une vrit est un don ternel  l'humanit.

Le ministre ne les borne pas non plus strictement aux chefs des
questions qui sont proposes; ils peuvent en joindre du mme genre.
Seulement il les invite  ne pas trop les multiplier. Ce n'est pas la
quantit qui fait le mrite des observations, c'est la justesse, et la
justesse veut beaucoup de temps. Par cette raison, ce ne sont point des
mmoires rdigs qu'il leur demande, ce sont des notes; et pour plus de
prcision et de clart, il les engage  les accoler en face des
questions.




QUESTIONS

DE STATISTIQUE.

PREMIRE SECTION.

TAT PHYSIQUE DU PAYS.


ARTICLE PREMIER.

_Situation gographique._

1. Quelle est la latitude du pays?

2. Quelle est sa longitude?

3. Quelles sont ses limites de toutes parts?

4. Combien de lieues carres contient sa surface?


ART. II.

_Climat, c'est--dire, tat du ciel._

5. Quel degr marque le thermomtre de Raumur en chaque mois?

6. Quelle diffrence marque le thermomtre en un mme jour du matin 
midi?

7. Quelle est la hauteur du baromtre en chaque mois?

8. Quelles sont ses plus grandes variations?

9. Quels sont les vents rgnants en chaque mois?

10. Sont ils gnraux et communs  tout le pays, ou divers selon les
cantons?

11. Ont-ils des priodes fixes de dure et de retour?

12. Y a-t-il des vents journaliers de mer et de terre; quelle est leur
marche?

13. Par o commence chaque vent  se faire sentir, est-ce du ct o il
vient, ou du ct o il va?

14. Quelles sont les qualits de chaque vent, c'est--dire, quel vent
est sec ou pluvieux, chaud ou froid, violent ou modr?

15. En quel mois pleut-il davantage?

16. Combien de pouces d'eau tombe-t-il par an?

17. Y a-t-il des brouillards; en quelle saison?

18. Y a-t-il des roses; en quel lieu, en quel temps sont-elles plus
fortes?

19. Les pluies tombent-elles doucement ou par ondes?

20. Y a-t-il des neiges; combien durent-elles?

21. Y a-t-il des grles; en quelle saison?

22. Quels vents amnent les neiges et les grles?

23. Y a-t-il des tonnerres; en quel temps et par quel vent?

24. De quel ct se dissipent-ils ordinairement?

25. Y a-t-il des ouragans; par quel vent?

26. Y a-t-il des tremblements de terre; en quelle saison; quels sont
leurs prsages; viennent-ils aprs les pluies?

27. Y a-t-il des mares; quelles sont leurs hauteurs; quels vents les
accompagnent?

28. Y a-t-il des phnomnes particuliers au pays?

29. Le climat a-t-il subi des changements connus: quels sont ces
changements?

30. La mer a-t-elle hauss on baiss sur les rivages; de combien sa
hausse ou sa baisse, et depuis quel temps?


ART. III.

_tat du sol._

31. Le terrain consiste-t-il en plaines ou en montagnes; quelle est leur
lvation au-dessus du niveau de la mer?

32. Le terrain est-il couvert d'arbres et de forts, ou est-il nu et
dcouvert?

33. Quels sont les marais, les lacs, les rivires?

34. Peut-on calculer combien il y a de lieues carres en plaines, en
montagnes, en marais, en lacs et rivires?

35. Y a-t-il des volcans allums ou teints?

36. Y a-t-il des mines de charbon?


ART. IV.

_Produits naturels._

37. Quelle est la qualit du terrain; est-il argileux, calcaire,
pierreux, sablonneux, etc.?

38. Quels sont les mtaux et leurs mines?

39. Quels sont les sels et les salines?

40. Quelle est la disposition et l'inclinaison des diverses couches de
terre considres dans les puits et dans les cavernes?

41. Quels sont les vgtaux les plus rpandus, arbres, arbustes,
plantes, grains, etc.?

42. Quels sont les animaux les plus communs en quadrupdes, en
volatiles, en poissons, en insectes et reptiles?

43. Quels sont ceux particuliers au pays?

44. Quels sont les poids et grandeurs de ces animaux compars aux
ntres?




DEUXIME SECTION.

TAT POLITIQUE.

ARTICLE PREMIER.

_Population._


45. Quelle est la constitution physique des habitants du pays; quelle
est leur taille ordinaire; sont-ils maigres ou corpulents?

46. Quelle est la couleur de leur peau et de leurs cheveux?

47. Quelle est leur nourriture; quelle est sa quantit dans un jour?

48. De quelle boisson usent-ils; s'enivrent-ils?

49. Quelles sont leurs occupations; sont-ils laboureurs, ou vignerons,
ou pasteurs, ou marins, ou habitants des villes?

50. Quelles sont leurs maladies habituelles ou accidentelles?

51. Quelles sont leurs qualits morales les plus frappantes; sont-ils
vifs ou lents, spirituels ou obtus; silencieux, ou parleurs?

52. Quelle est la masse totale de la population?

53. Quelle est celle des villes compare  celle des campagnes?

54. Les habitants des campagnes vivent-ils en villages, ou disperss en
fermes isoles?

55. Quel est l'tat des chemins et routes en t et en hiver?


ART. II.

_Agriculture._

     _N. B._ Les mthodes d'agriculture tant diverses suivant les
     cantons, la manire de les bien connatre est d'analyser  fond
     deux ou trois villages d'espce diverse; par exemple, un village en
     plaine, un autre en montagne, un village vigneron et un autre
     laboureur, et dans chaque village, d'analyser compltement une
     ferme.

56. Dans un village donn quel est le nombre des habitants, hommes,
femmes, vieillards, enfants?

57. Quelles sont leurs occupations respectives?

58. Quelle est la quantit de terrain cultiv par le village?

59. Quelles sont les mesures de longueur et de capacit compares aux
ntres?

60. Quel est le prix des comestibles compar  celui de la
main-d'oeuvre?

61. Les laboureurs sont-ils propritaires ou fermiers; paient-ils en
argent ou en denres?

62. Quelle est la dure des baux; quelles sont leurs clauses
principales?

63. Combien y a-t-il de corps de ferme ou d'hritages dpendants du
village?

64. Combien de terrain contiennent-ils du fort au faible?

65. Quels sont les mieux cultivs des grands ou petits corps de ferme?

66. Les terres d'une mme ferme sont-elles runies ou parses?

67. Les terrains sont-ils enclos; comment le sont-ils?

68. Y a-t-il des terrains vagues et communs; que rendent-ils?

69. Y a-t-il droit de parcours sur les proprits particulires? (tant
propose une ferme pour tre dtaille,)

70. Quels sont les logements, le nombre de ses habitants, la quantit de
ses terres et de ses animaux?

71. Quelle est la distribution des terres pour les ensemencements?

72. Combien d'annes conscutives ensemence-t-on ou laisse-t-on reposer
un terrain?

73. Quels grains y sme-t-on chaque anne, et quelle quantit par
arpent?

74. En quel temps sme-t-on et moissonne-t-on?

75. Quels sont tous les frais et toutes les faons de culture d'un
arpent, compars  son produit en nature?

76. Quelle est la quantit des pturages naturels ou artificiels?

77. Quelle quantit de terrain faut-il pour nourrir un animal de chaque
espce, boeuf, mulet, cheval, chameau, vache ou mouton; que
consomment-ils dans un seul jour?

78. Avec quels animaux laboure-t-on; comment sont-ils attels?

79. Quels sont les instruments de labourage?

80. Quel est le prix de ferme compar au prix de vente ou d'estimation
de fonds?

81. A quel intrt se prte l'argent?

82. Quelle est la nourriture de la famille cultivante;  combien peut-on
l'valuer par an? quel est son mobilier?

83. Quel est le poids de la toison d'un mouton et celui de sa chair?

84. Quel bnfice estime-t-on retirer d'un mouton ainsi que d'une vache?

85. Quels sont les engrais dont on use?

86. Quel est l'emploi du temps de la famille dans les veilles; quelle
est son industrie?

87. Quelle diffrence remarquable observe-t-on entre les moeurs et le
temprament d'un village vigneron ou d'un village cultivateur; d'un
village de plaine ou d'un montagnard?

88. Quelle est la culture de la vigne?

89. Quelles sont les faons du vin; comment le conserve-t-on; quelle est
sa qualit; quelle est l'espce de raisin; quel est le produit d'un
arpent de vigne; quel est le prix d'une mesure dtermine de vin?

90. Quels sont les arbres que l'on cultive, oliviers, mriers,
chtaigniers, etc.; quelles sont les mthodes particulires de ces
cultures; quel est le produit moyen de chaque arbre; quel serait le
produit d'un arpent plant de cet arbre?

91. Quelles sont les autres cultures du pays, soit en coton, indigo,
caf, sucre, tabac, etc.; quelles en sont les mthodes?

92. Quelles cultures nouvelles et utiles pourrait-on introduire?


ART. III.

_Industrie._

93. Quels sont les arts les plus pratiqus dans le pays?

94. Quels sont les plus lucratifs?

95. Quelles sont les mthodes remarquables dans chaque art par leur
conomie et par leurs bons effets?

96. Quelles sont les fabriques et les manufactures le plus en vigueur?

97. Quelles sont celles que l'on pourrait introduire?

98. Y a-t-il des mines; de quelle espce sont-elles; comment
exploite-t-on surtout celles de fer?


ART. IV.

_Commerce._

99. Quels sont les objets d'importation, et quels sont ceux
d'exportation?

100. Quelle est leur balance respective?

101. Comment se font les transports de terre; a-t-on des chariots;
comment sont-ils faits; combien portent-ils?

102. Quel poids porte un cheval, un chameau, un mulet, un ne, etc.?

103. Quel est le prix des transports?

104. Quelle est la navigation intrieure ou extrieure?

105. Quelles sont les rivires navigables; y a-t-il des canaux;
pourrait-on en faire?

106. Quel est l'tat de la cte en gnral; est-elle haute ou basse; la
mer la ronge-t-elle ou la quitte-t-elle?

107. Quels sont les ports, les havres et les anses?

108. La sortie des grains est-elle permise, est-elle dsire?

109. Quel est l'intrt commercial de l'argent?


ART. V.

_Gouvernement et Administration._

110. Quelle est la forme du gouvernement?

111. Quelle est la distribution des pouvoirs administratif, civil et
judiciaire?

112. Quels sont les impts?

113. Comment s'asseyent-ils, se rpartissent-ils, se peroivent-ils?

114. Quels sont les frais de perception?

115. En quelles proportions sont-ils tablis relativement au revenu des
contribuables?

116. Quelle est la somme des impts d'un village, compare  celle de
son revenu?

117. Y a-t-il un code de lois civiles clair et prcis, ou seulement des
coutumes et des usages?

118. Y a-t-il beaucoup de procs?

119. Pour quel genre de contestation y en a-t-il davantage, soit dans
les villes, soit dans les campagnes?

120. Comment les proprits sont-elles constates; les titres sont-ils
en langue vulgaire et bien lisibles?

121. Y a-t-il beaucoup de gens de loi?

122. Les parties plaident-elles en personne?

123. Par qui les juges sont-ils nomms et pays; sont-ils  vie?

124. Quel est l'ordre des successions et des hritages?

125. Y a-t-il des droits d'anesse, des substitutions, des testaments?

126. Les enfants partagent-ils par galit, n'importe quel bien; qu'en
rsulte-t-il pour les biens de campagne?

127. Y a-t-il des biens de main-morte, des legs  l'glise, des
fondations?

128. Quelle est l'autorit des parents sur leurs enfants, des poux sur
leurs femmes?

129. Les femmes ont-elles beaucoup de luxe; en quoi consiste-t-il?

130. Quelle est l'ducation des enfants; quels livres enseigne-t-on?

131. Y a-t-il des imprimeries, des papiers-nouvelles, des bibliothques?

132. Les citoyens se rassemblent-ils pour des conversations et des
lectures?

133. Y a-t-il une grande circulation de personnes et de choses dans le
pays?

134. Y a-t-il des tablissements de postes aux chevaux et aux lettres?

135. Quels sont, en un mot, les tablissements, de n'importe que genre,
particuliers au pays, qui par leur utilit, soient dignes de
l'observation?


FIN.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


LEONS D'HISTOIRE.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR                                       pag. III

PREMIRE SANCE (1er pluvise).--Programme.--Objet,
plan et distribution de l'tude de l'histoire.

SECONDE SANCE.--Le sens littral du mot _histoire_
est _recherche, enqute_ (de faits).--Modestie des
historiens anciens.--Tmrit des historiens modernes.--L'_historien_
qui crit sur tmoignages,
prend le rle de juge, et reste tmoin intermdiaire
pour ses lecteurs.--Extrme difficult de constater
l'tat prcis d'un fait; de la part du spectateur,
difficult de le bien voir; de la part du narrateur,
difficult de le bien peindre.--Nombreuses causes
d'erreur provenant d'illusion, de proccupation,
de ngligence, d'oubli, de partialit, etc.                            6

TROISIME SANCE.--Continuation du mme sujet.--Quatre
classes principales d'historiens avec des
degrs d'autorit divers: 1 historiens acteurs;
2 historiens tmoins; 3 historiens auditeurs de
tmoins; 4 historiens sur ou-dire ou traditions.--Altration
invitable des rcits passs de bouche
en bouche.--Absurdit des traditions des temps
reculs, commune  tous les peuples.--Elle prend
sa source dans la nature de l'entendement humain.--Caractre
de l'histoire toujours relatif au degr
d'ignorance ou de civilisation d'un peuple--Caractre
de l'histoire chez les anciens et chez les peuples
sans imprimerie.--Effets de l'imprimerie sur
l'histoire.--Changement qu'elle a produit dans les
historiens modernes.--Disposition d'esprit la plus
convenable  bien lire l'histoire.--Ridicule de
douter de tout, moins dangereux que de ne douter
de rien.--tre sobre de croyance.                                     18

QUATRIME SANCE.--Rsum du sujet prcdent.--Quelle
utilit peut-on retirer de l'histoire?--Division
de cette utilit en trois genres: 1 utilit
des bons exemples, trop compense par les mauvais;
2 transmission des objets d'arts et de sciences;
3 rsultats politiques des effets des lois, et de la
nature des gouvernements sur le sort des peuples.......--L'histoire
ne convient qu' trs-peu de
personnes sous ce dernier rapport; elle ne convient
 la jeunesse, et  la plupart des classes de
la socit, que sous le premier.--Les romans bien
faits sont prfrables.                                               43

CINQUIME SANCE.--De l'art de lire l'histoire; cet
art n'est point  la porte des enfants: l'histoire,
sans enseignement, leur est plus dangereuse qu'utile.--De
l'art d'enseigner l'histoire.--Vues de l'auteur
sur un cours d'tudes de l'histoire.--De l'art
d'crire l'histoire.--Examen des prceptes de Lucien
et de Mably.                                                          66

SIXIME SANCE.--Continuation du mme sujet.--Distinction
de quatre mthodes de composer l'histoire:
1 par ordre de temps (les annales et chroniques);
2 par ordre dramatique ou systmatique;
3 par ordre de matires; 4 par ordre analytique
ou philosophique.--Dveloppement de ces diverses
mthodes; supriorit de la dernire: ses rapports
avec la politique et la lgislation.--Elle n'admet
que des faits constats, et ne peut convenir
qu'aux temps modernes.--Les temps anciens ne
seront jamais que probables: ncessit d'en refaire
l'histoire sous ce rapport.--Plan d'une socit littraire
pour recueillir dans toute l'Europe les monuments
anciens.--Combien de prjugs seraient
dtruits, si l'on connaissait leur origine.--Influence
des livres historiques sur la conduite des
gouvernements, sur le sort des peuples.--Effet
des livres juifs sur l'Europe.--Effet des livres
grecs et romains introduits dans l'ducation.--Conclusion.            93


HISTOIRE DE SAMUEL,

INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.

PRFACE DE L'DITEUR.                                                139

 1er. Prliminaires du voyageur.--Motifs accidentels
de cette dissertation.                                               141

 II. Histoire de Samuel, calcule sur les moeurs
du temps et sur les probabilits naturelles.--Dispositions
morales et politiques des Hbreux au
temps de Samuel.                                                     152

 III. Enfance de Samuel.--Circonstances de son
ducation.--Son caractre en devient le rsultat.                    158

 IV. Caractre essentiel du prtre en tout pays;
origine et motifs des corporations sacerdotales
chez toute nation.                                                   163

 V. Manoeuvres secrtes en faveur de Samuel.--Quel
a pu en tre l'auteur?                                               167

 VI. Nouvelle servitude des Hbreux.--Samuel
dans sa retraite prpare leur insurrection et devient
suffte ou juge.--Superstition du temps.                             175

 VII. Le peuple rejette les enfants de Samuel et
le force de nommer un roi.--Samuel exerce la
profession de devin                                                  183

 VIII. Qu'tait-ce que les prophtes et la confrrie
des prophtes chez les anciens Juifs?                                192

 IX. Suite de la conduite astucieuse de Samuel.--Premire
installation de Sal  Maspha.--Sa
victoire  Iabs.--Deuxime installation.--Motifs
de Samuel.                                                           201

 X. Brouillerie et rupture de Samuel avec Sal.--Ses
motifs probables.                                                    214

 XI. Destitution du roi Sal par le prtre Samuel.                  221

 XII. Samuel, de sa seule autorit, et sans aucune
participation du peuple, oint le berger David
et le sacre roi en exclusion de Sal                                 228

 XIII. Origine de l'onction ( l'huile ou  la
graisse)                                                             237

CONCLUSIONS DE L'DITEUR.--Questions de droit public
sur la crmonie de l'onction royale                                 248

NOTES                                                                256

Nouveaux claircissements sur les prophtes mentionns
au  VIII, page 192                                                  270

TAT PHYSIQUE DE LA CORSE                                            281

PRCIS DE L'TAT DE LA CORSE                                         315

PREMIRE LETTRE A M. LE COMTE LANJUINAIS, sur
l'antiquit de l'alphabet phnicien                                  329

SECONDE LETTRE A M. LE COMTE LANJUINAIS, sur
l'antiquit de l'alphabet phnicien; contenant diverses
questions historiques, proposes comme problmes
 rsoudre                                                           345

LETTRE A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE, sur une nouvelle
traduction d'Hrodote                                                363

QUESTIONS DE STATISTIQUE,  l'usage des voyageurs                    377

_Idem._--------PREMIRE SECTION.--tat
physique du pays                                                     385

----DEUXIME SECTION.--tat politique                                388


FIN DE LA TABLE.

[Illustration: ISLE DE CORSE]

[Illustration: PORT ET TERRITOIRE D'AJACCIO.]

[Illustration: ETAGE SOUS LA SALLE]

[Illustration: PLAN DE LA SALLE]

[Illustration: COUPE LATRALE]




FOOTNOTES:

[1] Les professeurs de cette cole, devenue clbre en peu de mois,
taient:

    MM.

    LAGRANGE                             }
                                         } Mathmatiques.
    LAPLACE                              }

    HAUY                                  Physique.

    MONGE                                 Gomtrie descriptive.

    DAUBENTON                             Histoire naturelle.

    BERTHOLLET                            Chimie.

    THOUIN                                Agriculture.

    BUACHE                               }
                                         } Gographie.
    MENTELLE                             }

    VOLNEY                                Histoire.

    BERNARDIN-DE-ST.-PIERRE   Morale.

    SICARD                    Grammaire.

    GARAT                     Analyse de l'entendement.

    LAHARPE                   Littrature.


[2] Le lecteur observera que les professeurs de l'cole Normale
s'taient impos la loi de faire leurs leons sur de simples notes,  la
manire des orateurs. Ces leons, recueillies  l'instant par des
_crivains aussi prompts que la parole_, taient lgrement rvises, et
de suite envoyes  l'impression; mes trois premires sont dans ce cas,
et je n'eus que 15 jours pour m'y prparer.

[3] Ce fut la sance d'ouverture, dans laquelle furent lus tous les
programmes.

[4] Par exemple, analysez le principe fondamental des mouvements actuels
de l'Europe: _Tous les hommes naissent gaux en droits_; qu'est-ce que
cette maxime, sinon le _fait collectif et sommaire_ dduit d'une
multitude de faits particuliers, d'aprs lesquels, ayant examin et
compare un  un la totalit, ou du moins une immense multitude
d'individus, et les ayant trouvs munis d'organes et de facults
semblables, l'on en a conclu, comme dans une _addition_, _le fait
total_, qu'ils _naissent tous gaux en droits_..... Reste  bien dfinir
qu'est-ce qu'un droit; et cette dfinition est plus pineuse qu'on ne le
pense gnralement.

[5] _Hrodote_, liv. 4,  XLII, traduct. de Larcher.

[6] Sutone, _Vie de Csar_,  LIV.

[7] La _libert_, et non la _licence_.

[8] _Voyez_ le 1er chapitre du _Qoran_, verset 1er et suivants.

[9] _Voyez_ le dbut des _Confessions_ de J.-J. Rousseau; il n'est
peut-tre aucun livre o tant d'orgueil ait t rassembl dans aussi peu
de lignes que dans les dix premires.

[10] Il y a cette diffrence caractristique entre Rousseau et Voltaire
considrs comme chefs d'opinions, que si vous attaquez Voltaire devant
ses partisans, ils le dfendent sans chaleur, par raisonnement et par
plaisanterie, et vous regardent tout au plus comme un homme de mauvais
got. Mais si vous attaquez Rousseau devant les siens, vous leur causez
une espce d'horreur religieuse, et ils vous considrent comme un
sclrat. Ayant moi-mme dans ma jeunesse prouv ces impressions,
lorsque j'en ai recherch la cause, il m'a paru que Voltaire, parlant 
l'esprit plutt qu'au coeur,  la pense plutt qu'au sentiment,
n'chauffait l'ame d'aucune passion; et parce qu'il s'occupait plutt de
combattre l'opinion d'autrui que d'tablir la sienne, il produisait
l'habitude du doute plutt que celle de l'affirmation, ce qui mne  la
tolrance. Rousseau, au contraire, s'adresse au coeur plutt qu'
l'esprit, aux affections plutt qu'au raisonnement; il exalte l'amour de
la vertu et de la vrit (sans les dfinir), par l'amour des femmes, si
capable de faire illusion; et parce qu'il a une forte persuasion de sa
droiture, il suspecte en autrui d'abord l'opinion, et puis l'intention:
situation d'esprit d'o rsulte immdiatement l'aversion quand on est
faible, et l'intolrance perscutrice lorsque l'on est fort. Il est
remarquable que parmi les hommes qui, dans ces derniers temps, ont le
plus dploy ce dernier caractre, le grand nombre tait ou se disait
disciples et admirateurs de J.-J. Rousseau.

[11] _Fraternit ou la mort_, c'est--dire, _pense comme moi ou je te
tue_; ce qui est littralement la profession de foi d'un _mahomtan_.

[12] L'on sait que Rousseau est mort dans cet tat, rendu vident par
ses derniers crits.

[13] L'amphithtre de chimie au jardin des Plantes donnant sur la rue
de Seine.

[14] Ce sujet est si important, que le lecteur ne trouvera pas mauvais
que j'insre ici les rsultats de mes observations sur les diffrentes
salles o je me suis trouv.

L'objet principal, mme unique d'une salle dlibrante, est que les
discutants se parlent avec aisance, s'entendent avec clart; dcoration,
construction, rgles de l'art, tout doit tre subordonn  ce point
final. Pour l'obtenir, il faut:

1 Que les dlibrants soient rapprochs les uns des autres, dans le
plus petit espace conciliable avec la salubrit et la commodit; sans
cette condition, ceux qui ont des voix faibles sont dpouills de fait
de leur droit de voter, et il s'tablit une _aristocratie_ de _poumons_,
qui n'est pas l'une des moins dangereuses;

2 Que les dlibrants sigent dans l'ordre le plus propre  mettre en
vidence tous leurs mouvemens; car, sans respect public, il n'y a point
de dignit individuelle; ces deux premires conditions tablissent la
forme circulaire et amphithtrale;

3 Que les rangs des dlibrants forment une masse continue, sans
division matrielle qui en fasse des quartiers distincts; car ces
divisions matrielles favorisent et mme fomentent des divisions morales
de parti et de faction;

4 Que le parquet de la salle soit interdit  toute autre personne
qu'aux secrtaires et aux huissiers; rien ne trouble plus la
dlibration, que d'aller et venir dans ce parquet;

5 Que les issues d'entre et de sortie soient nombreuses, indpendantes
les unes des autres, de manire que la salle puisse s'vacuer ou se
remplir rapidement et sans confusion;

6 Que l'auditoire soit plac de manire  ne gner en rien les
dlibrants.

Comme cette dernire condition pourrait sembler un problme, voici le
plan que j'ai calcul sur ces diverses donnes, et qu'il n'appartient
qu' des architectes de rectifier dans l'excution.

Je trace une salle en fer  cheval, ou formant un peu plus que le
demi-cercle; je lui donne une aire suffisante  placer cinq cents
dlibrants au plus; car des assembles plus nombreuses sont des
_cohues_, et peut-tre trois cents sont-ils un nombre prfrable.
J'lve cinq ou six rangs de gradins en amphithtre dont le rayon est
de trente-six  quarante pieds au plus: dans chacun de ces rangs, je
pratique une foule d'issues dites _vomitoires_, pour entrer et sortir.
Autour du parquet, rgne une balustrade qui l'interdit au dernier
gradin. A l'un des bouts du demi-cercle, et hors des rangs, est le sige
du prsident; derrire lui, hors du cercle, est un appartement  son
usage, par o il entre et sort: devant lui sont les secrtaires; 
l'autre bout en face, aussi hors des rangs, est la tribune de lecture,
destine seulement  lire les lois et les rapports; chaque membre devant
parler sans quitter sa place: cette tribune et le sige du prsident n
l'amphithtre. Au-dessus des rangs, en retraite dans le mur, sont des
tribunes o sigent les preneurs de notes, dits journalistes, qui, dans
un gouvernement rpublicain me paraissant des magistrats trs-influants,
sont lus partie par le peuple, partie par le gouvernement: enfin,
j'admets quelques tribunes grilles pour les ambassadeurs et pour divers
magistrats.

La vote de cette salle est non pas ronde, mais aplatie et calcule pour
des effets suffisants d'audition: nombre de chssis y sont pratiqus
pour rafrachir l'air de la salle, et pour y jeter de la lumire. Aucune
fentre latrale, aucune colonne ne rompt l'unit de l'enceinte. S'il y
a trop d'cho, l'on tend des draperies. Le long des murs sont des
thermomtres pour mesurer et tenir  un mme degr la chaleur des poles
souterrains en hiver, et des conduits d'air en t; cette partie est
sous l'inspection de trois mdecins; car la sant des dlibrants est un
des lments des bonnes lois.

Jusqu'ici l'on ne voit point d'auditoire, et cependant j'en veux un avec
la condition commode de le faire plus ou moins nombreux, selon qu'on le
voudra: pour cet effet j'adapte  l'ouverture du demi-cercle ci-dessus,
un autre demi-cercle plus petit, ou plus grand, ou gal, qui reprsente
une salle de spectacle sans galeries. Les dlibrants se trouvent  son
gard comme dans un thtre lev qui domine d'assez haut le parterre.
Ces deux salles sont spares par un passage et une balustrade, presque
comme l'orchestre, pour s'opposer, au besoin,  tout mouvement. L'on
entre par ce passage pour se prsenter  la barre situe entre le
prsident et la tribune de lecture: enfin, une cloison latrale mobile
vient, dans les cas de dlibration secrte, isoler en un clin d'oeil
les dlibrants, sans dplacer la masse des spectateurs. Il y a tout
lieue se regardent pas, mais sont un peu tourns vis--vis le fond de
croire qu'un tel difice ne coterait pas 100,000 francs, parce qu'il
exclut toute espce de luxe; mais dt-il coter le double, sa
construction est la chose la plus praticable, mme dans nos
circonstances; car sans toucher au trsor public, une souscription de 12
 15 fr. par mois, de la part de chaque membre des Conseils, remplirait
l'objet qu'ils dsirent galement, sans tre une charge onreuse sur
leur traitement.

[15] Ainsi encore les dtails des ngociations, de qui dpendent les
grands vnements de la paix et de la guerre, sont de tous les faits
historiques les plus instructifs, puisque l'on y voit  nu tout le jeu
des intrigues et des passions; et ces faits seront toujours les moins
connus, parce qu'il n'est peut-tre aucun de leurs agents qui ost en
rendre un compte exact, pour son propre honneur ou son intrt.

[16] Et en gnral, toute l'histoire n'est-elle pas les faits tels que
les a vus le narrateur, et n'est-ce pas le cas d'appliquer ce mot de
Fontenelle: _L'histoire est le roman de l'esprit humain, et les romans
sont l'histoire du coeur_?

[17] Lorsque j'crivais ceci, en ventse de l'an 3, je venais de
traverser la France depuis Nice, et j'avais vu trs-frquemment les
enfants lanternant les chats, guillotinant les volailles et imitant les
tribunaux rvolutionnaires.

[18] Ces paroles manquent dans l'dition in-12, qui est pleine de
fautes.

[19] Avant thermidor de l'an 2.

[20] Les prtres l'ont si bien senti, que, par une contradiction digne
de leur systme, ils ont toujours interdit  la jeunesse, et en gnral
au peuple, la lecture des _Bibles_ pleines de rcits grossiers et
atroces, _et pourtant dicts par le Saint-Esprit_.

[21] C'est le _gouz_ oriental, dont le _g_ reprsente notre _r_
grassey.

[22] Wednesday chez les Anglais.

[23] Voyez le _Common Sense_, par Thomas Payne.

[24] C'est--dire _directrice_ et _conductrice_, qui sont les sens du
mot _norma_.

[25] Voyez l'Histoire de 1793.

[26] La totalit des pays dsigns sous le nom de _Grce_ contient
environ 3,850 lieues carres; de ce nombre 1,100 composent la Macdoine
qui, selon Strabon, contenait, au temps d'Alexandre, c'est--dire au
plus haut degr de prosprit, 1,000,000 de ttes; c'est un peu moins de
1,000 ames par lieue carre, et cette proportion est en effet celle des
pays les plus peupls: je l'applique  toute la Grce, afin de n'avoir
pas de contestation avec les adorateurs de l'antiquit; elle est
d'ailleurs le cas le plus favorable des portions de la Grce moderne;
car, d'aprs des recherches faites avec beaucoup de soin et
d'intelligence, par Flix, consul de Salonique, la Macdoine actuelle
n'a que 700,000 ames, ce qui donne en moins trois diximes; la More
n'en a que 300,000 pour 700 lieues carres; l'Attique 20,000, et toute
la Grce runie pas 2,000,000, ce qui ne donne que 500 ames par lieue
carre, et ce terme est plus fort que l'Espagne.

[27] Maintenant que j'ai vu les sauvages d'Amrique, je persiste de plus
en plus dans cette comparaison, et je trouve que le premier livre de
Thucydide, et tout ce qu'il dit des moeurs des Lacdmoniens,
conviennent tellement aux _cinq nations_, que j'appellerais volontiers
les Spartiates, les _Iroquois_ de l'ancien monde.

[28] Lorsque je songe que l'glise dite Sainte-Genevive, aujourd'hui le
Panthon, a cot plus de 30 millions; que Saint-Sulpice, et vingt
autres glises dans Paris en ont cot depuis cinq jusqu' dix; qu'il
n'est pas de ville de 10,000 ames en France qui n'ait pour 1,000,000 en
construction d'glises, pas de paroisse qui n'en ait pour 60  80,000
francs, je suis port  croire que la France a employ dix milliards 
entasser de petits monceaux de pierres sans utilit; c'est--dire,
quatre ans de son revenu actuel, et plus du double de son revenu au
temps des constructions: et voil la sagesse des peuples et des
gouvernements!

[29] Il existait chez l'ancien intendant des btiments (d'Angivilliers),
un volume manuscrit superbement reli, qui tait le registre des frais
de la construction de Versailles, et dont le rsum au dernier feuillet,
tait de 1,400,000,000 de livres tournois: mais l'argent tait  16
francs le marc, il est de nos jours  52 francs.

[30] Par la main de Charlotte Corday: cependant il est vrai que chez les
Juifs _l'assassinat des tyrans_ fut inspir et protg par l'_Esprit
saint_; que chez les chrtiens il a t enseign et recommand par
_saint Thomas d'Aquin_, et par les jsuites, qui l'ont pratiqu sur des
princes qui n'taient pas tyrans... Aujourd'hui, que deux empereurs
effrays de cette doctrine en d'autres mains veulent rtablir l'ordre
des jsuites, il pourra se faire, s'ils y russissent, qu'ils aient un
jour plus de peine  se dbarrasser de ces _bons pres_, que n'en ont eu
les rois de France, d'Espagne et de Portugal; car ils n'auront plus 
leur secours Voltaire, Helvtius, d'Alembert, et tant d'autres
philosophes anti-fanatiques, has maintenant par les rois, quoique
_Frdric II_ ft de leur nombre.

[31] L'auteur, aprs dix mois de dtention (jusqu'au 6 fructidor an 2),
se trouvait exil de Paris, par le dcret contre les dtenus, lorsqu'il
reut  Nice, au mois de frimaire, sa nomination inopine  l'une des
places de professeur, et l'invitation du comit d'instruction publique
de venir sur-le-champ la remplir.

[32] En ce moment tout Paris, grace  l'art de M. _Prvost_, voit ou
peut voir Jrusalem aussi bien que notre voyageur: l'illusion du
Panorama est complte, mais elle dtruit celles de l'imagination; chacun
se dit: _Quoi! c'est l Jrusalem!_ Les rflexions de notre auteur n'en
seront que mieux apprcies. Il est fcheux que la vrit du tableau de
M. Prvost soit gte par une notice triviale, pleine d'erreurs
populaires et de contes de _plerins_.

[33] Au temps d'Alexandre, la ville de Tyr, selon les Grecs, avait
46,000 habitants, entasss dans des maisons  _quatre tages_,
construction rare chez les anciens.

[34] Courtier.

[35] Dans l'_Itinraire  Jrusalem_, tome II, le potique auteur cite,
page 129, le village de Saint-Jrmie comme tant la patrie du prophte
de ce nom, et il reconnat que cette tradition est fausse, puisque la
Bible tablit _Anatot_.

Page 123, _selon les habitants_, tous les monuments du pays seraient dus
 sainte Hlne, et il convient que cela n'est pas vrai....., etc.
L'auteur et pu en citer bien d'autres exemples, mais ce n'tait ni son
intention ni son but.

[36] La circoncision.

[37] C'tait aussi le nom des deux _consuls_ de Kartage, dont le peuple,
n phnicien, parlait un langage tout--fait analogue  l'hbreu.

[38] _Samuel_ ou _Rois_, liv. I, chap. I.

[39] Ce nom est le mme que l'arabe _Ali_, lettre pour lettre. Le latin
a introduit l'_h_ pour exprimer l'_ain_.

[40] Le texte emploie ce mot, quoiqu'il n'y et point encore de _temple_
comme celui de Salomon: c'tait ou ce dut tre un btiment provisoire,
assez simple, comme le furent les premiers temples chez les anciens.

[41] Beaucoup d'ouvrages critiques et philosophiques ont t composs
sur l'origine, le droit, le mrite ou l'abus de la royaut; sur les
vexations, les vices, les scandales des rois: n'est-il pas singulier que
l'on en ait si peu compos de tels sur l'origine, le droit, l'abus de la
prtrise, sur les vices, les scandales des prtres? Pourquoi cela, quand
le sujet est si riche?--Parce qu'en tout pays, la plupart des crivains
ont t de la caste des prtres.

[42] _Voyez_ la note  la fin, n 1er.

[43] Les Hbreux s'taient clairs par quelques progrs de
civilisation.--_Voyez_ une note relative,  la fin de cette histoire.

[44] L'auteur des _Paralipomnes_ (prsum tre le prtre Ezdras) nous
dit positivement, liv. 1, chap. 29, v. 29: Toutes les actions du roi
David, tant les premires que les dernires, sont crites dans le livre
du prophte _Samuel_, dans celui du prophte _Nathan_ et dans celui du
prophte _Gad_.

[45] De nos jours, c'est encore le mme usage chez les Druzes et leurs
voisins du Kasraouan. Des hommes se placent le soir sur les hauteurs, et
se transmettent de l'un  l'autre un cri, qui, en moins de deux heures,
est rpandu dans tout le pays.

[46] L'ancien et indlbile usage de ces pays, l'usage de tous les
peuples arabes, est, comme l'on sait, de ne jamais se prsenter devant
quelqu'un sans lui offrir un cadeau quelconque: ici le quart de _sicle_
est connu pour avoir pes 21 grains d'argent fin, valant un peu moins de
5 sous de France; mais  cette poque, l'argent plus rare pouvait valoir
dix fois plus qu'aujourd'hui; ce quart a pu reprsenter en _denres_ 40
de nos sous.

[47] Paens, _pagani_, gens du village, paysans.

[48] Et les illumins de l'Allemagne et du Nord, l'auteur les
oublie-t-il? _Voyez_ la note n 3,  la fin de cette histoire.

[49] Tout rcemment M. Clavier, dans son livre des Oracles.

[50] L'paule et le bras taient l'emblme et mme l'expression de la
force active et du pouvoir.

[51] Le mot hbreu _habl_ signifie positivement un _cble_; un _cordon_,
une _chane_.

[52] Et nous autres Franais, ne le voyons-nous pas aujourd'hui dans les
prdications des comdiens missionnaires qui parcourent les villes et
les campagnes de nos provinces du Midi, o ils exploitent la sottise
populaire avec tous les raffinements d'escamotage et de pantomime qu'a
invents l'Italie? Nos pres, dans le sicle dernier, ne l'ont-ils pas
vu dans les scnes extravagantes, devenues si clbres, des miracles
oprs au faubourg Saint-Marcel par les sectateurs du diacre Pris,
etc.?

[53] Ce mot est quivoque; est-ce des prophtes, est-ce de Kis et de
Sal dont on demande cela? Si c'est de Kis et de Sal, cela voudra dire:
sont-ils _lvites_? Si c'est des prophtes, cela voudra dire,
qu'eux-mmes n'y avaient pas plus de droit par naissance que Sal, et
que la confrrie tait forme de gens de toutes classes. Ce dernier sens
nous parat le vritable; autrement cette phrase ne serait que la
rptition de la prcdente.

[54] Comme les rois de France de la premire race.

[55] _Compos_ du radical _scafat_, il a jug, il a _rendu sentence_.

[56] Dans l'hbreu, il n'y a pas deux mots divers pour _esclave_ et
_serviteur_, c'est toujours _abd_.

[57] Il ne faut pas s'y mprendre: c'est ici la vritable _royaut
patriarcale_ des _anciens_ temps; chez les peuples de race arabe, le
pre de famille a toujours eu et a encore le droit de _vie_ et de _mort_
dans sa maison; ses enfants, ses femmes sont  sa discrtion. Voyez
comme Abraham se dispose  gorger son fils sans aucun obstacle humain,
et comme il force tout son monde, plus de 300 mles, esclaves ou libres,
 se faire la douloureuse amputation du prpuce. On ne remarque point
assez que le _despotisme oriental_ a ses bases dans le despotisme
_domestique_ qui tire son origine de l'tat _sauvage primitif_.

[58] L'historien Justin remarque qu' une poque qui dut tre 11 ou
1,200 ans avant notre re, les Philistins s'taient empars de Sidon, et
que ce fut  cette occasion que des migrs de cette ville btirent la
ville de Tyr.

[59] Lorsque Sal retourne de la maison de Samuel chez son pre, il est
dit qu'il doit trouver sur sa route un corps-de-garde philistin, et la
ligne de cette route est tout--fait dans l'intrieur du pays.

[60] Mot impropre: on ne fait jamais ici mention de cavaliers, tout est
piton.

[61] Le manuscrit alexandrin porte seulement _dix mille_ de l'un, _dix
mille_ de l'autre, ce qui est le seul raisonnable.

[62] _Voyez_ la note 4,  la fin de cette histoire.

[63] Ce mot est remarquable: _votre Dieu_! il y avait donc chez les
Hbreux d'autres dieux accrdits et _vivant au pair_ du dieu _Jehowh_.

[64] Tous les textes et anciens interprtes sont d'accord sur ce point:
la Vulgate latine dit: _In frusta concidit_; le grec dit: _Jugulavit_;
le syriaque et l'arabe portent: _Coupa en morceaux_. Le seul anglais
_Walton_, auteur de la Polyglotte, a pris sur lui de traduire par _fit
couper_, le mot hbreu qui ne pourrait avoir ce sens que par une _forme_
arabe qui n'a pas lieu en hbreu: _Samuel coupa de ses propres mains_.

[65] Meuble du pays, encore  ce jour o le verre est si commun: il
tait trs-rare alors.

[66] _Shalam bouk_.... la paix sur votre arrive.

[67] _Voyez_ la note n 5,  la fin de cette histoire.

[68] _Voyez_ la note n 3,  la fin de cette histoire.

[69] Le texte n'est pas clair  ce sujet, le mot hbreu _shamn_,
signifiant _toute_ matire _grasse, onctueuse, huileuse_; et le mot
_samn_, dans l'arabe, restant affect au _beurre fondu_.

[70] _Voyez_ la note n 6,  la fin de cette histoire.

[71] Qu'est-ce que _croire_? je le demande au plus habile mtaphysicien;
n'est-ce pas _voir comme existant_ ce qu'on nous dit exister? Mais ce
tableau que l'on _voit_ ou que l'on se figure _voir_, peut n'exister que
dans notre _cerveau_: par exemple, d'anciens savants ont cru que le ciel
tait une vote de cristal: il est clair que ce cristal, que cette vote
n'existaient que dans _leur cerveau_ o ils la voyaient, et non dans le
firmament. Toute la question des croyances est l. _Voir dans son
cerveau_: cela ne drange rien dans la nature. Josu ou son historien
a-t-il vu autrement le soleil s'arrter? Rpondez-moi, biblistes.

(_Note de l'diteur._)


[72] C'est encore par ce mcanisme, que l'on voit souvent dans la
vieillesse reparatre les impressions de l'enfance, qui avaient dormi
pendant tout l'ge mr. Par exemple, le physicien Brisson, lev dans le
patois poitevin, l'avait perdu de vue dans sa trs-longue rsidence 
Paris..... Devenu vieux, il eut une attaque d'apoplexie, qui, en lui
laissant d'ailleurs ses facults physiques, effaa toutes ses ides et
connaissances acquises par l'tude, mme le souvenir de la langue
franaise: mais les impressions premires du _patois_ de l'enfance
reparurent et continurent jusqu' sa mort, arrive quelques mois aprs.
Dans l'ge mr, notre raison _tendue_, repousse avec mpris les
_loups-garous_ et les _esprits-revenants_. Dans la vieillesse, nos nerfs
retombs dans l'tat de vgtation purement animale, reprennent les
_terreurs_ de l'enfance: que d'exemples dans ce fameux sicle de Louis
XIV, riche en arts d'imagination, pauvre en sciences exactes et
physiques!

(_Note de l'diteur._)


[73] Liv. II de _Samuel_ ou des _Rois_, chap. v.

[74] Un volume in-8, publi en 1809,  Paris, par Joseph-Eugne
Beauvoisins, chef d'escadron, et juge militaire au tribunal spcial de
Naples.

[75] On trouvera, dans le tableau suivant, les principaux sommets de
cette chane avec leurs positions gographiques, leurs hauteurs
au-dessus du niveau de la mer, et leurs distances du rivage le plus
prs.

  ____________________________________________________________________________
  Noms des sommets.    |Latitude.|Longitude  |  Hauteur  |Distance |Indication
                       |         |prise      | au-dessus |du rivage|    du
                       |         |du mridien| du niveau |le plus  | rivage.
                       |         |de Paris.  | de la mer.|  prs.  |
  _____________________|_________|___________|___________|_________|__________
                       |   ' "  |   ' "    |   to.     |  to.    |
  Monte-Stello au cap  |         |           |           |         |
  Corse                | 42 47 21| 7 04 26   |  710      | 2500    | Est.
  Monte-Asto           | 42 34 56| 6 51 57   |  719      | 6300    | Nord.
  Monte-Grosso         | 42 30 08| 6 34 41   |  954      | 6400    | Ouest.
  Monte-Paglia-Orba    | 42 20 34| 6 32 08   | 1360      | 8800    | Ouest.
  Monte-Rotondo        | 42 13 00| 6 42 55   | 1418      |15700    | Ouest.
  Monte-Renoso         | 42 03 37| 6 47 30   | 1158      |13300    | Est.
  Punta la Cappella    | 41 59 49| 6 52 29   | 1051      | 8600    | Est.
  Monte-l'Inardine du  |         |           |           |         |
    Coscione           | 41 51 01| 6 51 58   | 1055      | 8100    | Est.
  Punta della Calva    | 41 43 16| 6 53 01   |  803      | 6400    | Est.
  Punta d'Ovace,       |         |           |           |         |
    sommet le          |         |           |           |         |
  plus lev des
    montagnes de Cagna | 41 34 59| 6 44 26   |  766      | 6000    | Sud.
  Monte-Sant'Angelo de |         |           |           |         |
  Casinca              | 42 27 52| 7 03 53   |  573      | 5300    | Est.
  Monte-San-Pietro     | 42 23 51| 6 59     |  851      | 8700    | Est.
  _____________________|_________|___________|___________|_________|__________


[76] C'est cette double question d'action et de raction rciproque que
l'auteur se proposait d'examiner dans les chapitres qui devaient suivre
celui qu'on vient de lire;--la mort l'a surpris au milieu de son
travail; et c'est d'autant plus  regretter, que nous sommes encore 
attendre un bon ouvrage sur la Corse.

M. de Volney crivait peu; il se contentait de prendre quelques notes en
forme d'argument et comme pour se prmunir contre les infidlits de sa
mmoire.--Un ouvrage tait tout entier dans sa tte avant qu'il en jett
les premires lignes sur le papier; et lors qu'il commenait  crire,
il le faisait avec tant d'ordre et de suite, qu'on aurait cru qu'il
copiait.--Il tait rare qu'il changet quelque chose  cette rdaction
unique, qu'il se contentait de faire recopier par son secrtaire.

Nous sommes rduits  dplorer cette force de tte et cette facilit de
rdaction, puisqu'elles nous privent de plusieurs ouvrages entirement
termins, que M. de Volney se disposait _ crire_, lorsqu'il fut
enlev, en peu de jours,  ses amis et  ses concitoyens.

(_Note des diteurs._)


[77] Je n'ai pu me procurer cet article que par approximation.

[78] _Id._

[79] _Id._

[80] Oui, Paoli a encore en ce moment des gardes, et est gnralement
trait d'excellence.

_Note de l'auteur. Mars 1793._


[81] Les socits populaires de Marseille et de Toulon, qui ont dnonc
Paoli, doivent bien remarquer cette circonstance, afin de ne pas prendre
le change sur les auteurs des troubles de la Corse.

(_Note de l'auteur. Mars 1793._)


[82] _Voyez_ le livre de Dupuis, _table des matires_, au mot _Cadmus_,
o sont les renvois appropris  chacun des deux formats, l'in-4. et
l'in-8.

[83] Nos potes ne clbrent-ils pas encore le belier, qui est hors de
signe depuis plus de 2,200 ans?

[84] Le [hebreu:'schin'] reprsente la lettre _schin_.

[85] _Voyez_ Dupuis, tome III, in-4, page 40.

[86] Ici, comme en tant d'autres passages, aucune traduction n'a t
fidle.

[87] _Voyez_ Hrod., lib. II.

[88] _Voyez_ Dupuis, in-4, tome. 3, page 40.

[89] Il a plu  nos modernes faiseurs de planisphres de placer le
_taureau_ et le _belier_ tte contre tte. Le fait est prcisment
l'oppos chez les anciens qui placent ces deux figures dos  dos.
Cependant, comme aucun de leurs atlas n'a t fait plus de 400 ans avant
notre re, j'ai des raisons de croire que jadis la tte du belier fut o
ils ont plac sa queue.

[90] _Geogr._, lib. I, page 41 et 42; dition de Casaubon.

[91] Ce que les Allemands appellent langue _semitique_, quoique _Kanan_
et _Kush_ en fassent partie.

[92] Voyez _Supplment  l'Hrodote_ de Larcher; 80 pages, in-8, 1808.
_Chronologie d'Hrodote_. 1 vol. in-8, 1809.

[93] Voyez _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_; 2 vol. in-8.
Le second volume se compose de ce qui avait dja paru, en 1808 et 1809,
sous le titre ci-dessus. Seulement, j'ai cart quelques personnalits.








End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome VII, by 
Constantin-Franois de Chasseboeuf Volney

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
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