The Project Gutenberg EBook of Angle Mraud, by Charles Mrouvel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Angle Mraud

Author: Charles Mrouvel

Release Date: June 9, 2013 [EBook #42896]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGLE MRAUD ***




Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)







Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. Les numros des pages blanches n'ont pas
t repris.

Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine
sont marqus =ainsi=.




ANGLE MRAUD




LIBRAIRIE DE E. DENTU

OUVRAGES DU MME AUTEUR


    =Mademoiselle de la Condemine=, 1 vol.                      3 fr.
    =Les Caprices de Laure=, 1 vol.                             3 --
    =La Vertu de l'abb Mirande=, 4e dition, 1 vol.            3 --
    =Le Pch de la Gnrale=, 3e dition, 1 vol.               3 --
    =La Filleule de la Duchesse=, 2e dition, 1 vol.            3 --
    =La Matresse de M. le Ministre=, 3e dition, 1 vol.        3 --
    =Jenny Fayelle=, 4e dition, 1 vol.                         3 --
    =Le Krach=, moeurs du jour, 5e dition, 1 vol.              3 50
    =Les deux Matresses=, 4e dition, 1 vol.                   3 --
    =Le Mari de la Florentine=, 3e dition, 1 vol.              3 --
    =Amours mondaines=, 1 vol.                                  3 --
    =Les derniers Krandal=, 3e dition:
          I. =Mademoiselle de Fonterose=, 1 vol.                3 --
         II. =Guana Trlan=, 1 vol.                             3 --


CHEZ OLLENDORFF:

    =Caprice des dames=, 5e dition, 1 vol.                     3 50


F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.




    LES SECRETS DE PARIS

    ANGLE MRAUD

    PAR
    CHARLES MROUVEL

    QUATRIME DITION

    [Illustration]

    PARIS
    E. DENTU, DITEUR
    LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
    PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

    1883

    Droits de traduction et de reproduction rservs




LES SECRETS DE PARIS

ANGLE MRAUD




I


Il y a quelques annes, un samedi de 187..., vers onze heures et
demie, un voyageur descendit de l'express venant de Paris et qui
s'arrtait dans une gare assez importante de la ligne de Granville.

Cette grande gare se trouve dans une petite ville qui a emprunt, on
ne sait pourquoi, aux temps les plus reculs, le nom du roi des airs.

Cette petite ville n'est ni belle ni laide, remonte aux poques
gauloises, et possde comme ornements suprieurs, une trs curieuse
tour d'glise gothique et un chteau en dcadence, lev sur
l'emplacement d'une forteresse et attribu  Mansard dont la gloire
n'a rien  y gagner.

Ses cinq ou six mille habitants n'ont ni plus ni moins de dfauts que
les autres bipdes qui fourmillent  la surface du globe.

En revanche ils possdent  peu prs autant de vertus que leurs
semblables.

Ainsi, ils se montrent aimables, hospitaliers et bienveillants.

C'est quelque chose.

L'homme n'est pas parfait.

L'auteur de ces lignes moins que quiconque.

Le voyageur qui descendait de son wagon de premire classe, tait
d'une taille moyenne, plutt petite, fort bien prise.

Sa figure un peu maigre, au nez droit, au teint blanc, offrait 
l'examen d'un observateur, comme caractre principal, une vive
intelligence, une grande finesse d'expression. Ses yeux gris
ptillaient d'esprit et de malice.

Aucune trace de barbe n'ombrait ses lvres minces. Elles taient aussi
soigneusement rases qu'une plaine de bl mr o le feu a pass.

Deux courts favoris, blonds comme les cheveux qui se faisaient rares
sur le front large, donnaient au personnage des airs de jurisconsulte,
de diplomate, ou encore d'homme politique, une nouvelle profession 
l'amricaine, qui devient  la mode et rapporte.

C'tait en effet un avocat. Mais un avocat d'une espce particulire,
peu commune.

Il tait vtu d'une jaquette bleue et d'un pantalon de mme nuance
dont la coupe rvlait un excellent tailleur. Sa cravate, grise  pois
noirs, tait noue avec cette ngligence des gens du monde qui vont 
la campagne. Un pardessus havane tait jet sur le bras gauche et la
main droite portait une valise de cuir noir, avec deux initiales en
argent, fixes par des agrafes: V. D.

Un fort gaillard d'une quarantaine d'annes, coiff d'un chapeau mou
et couvert d'un complet en velours marron, qui s'harmonisait
divinement avec ses formes d'athlte et de magnifiques cheveux bruns,
se prcipita  sa rencontre sur le quai et lui donna sans faon une
chaleureuse accolade.

On aurait dit, avec un peu plus de distinction en faveur de ce
moderne, Porthos se jetant dans les bras d'Aramis aprs une sparation
de six mois.

--Valry!

--Maurice!

--Te voil donc, mon vieux Labadens?

--Eh! oui; en personne.

--Tu as fait un bon voyage?

--Excellent.

--Du reste, reprit l'ami au complet de velours, on ne draille pas sur
notre ligne. La Compagnie serait sans excuse; on va si lentement. On
dirait de trains  boeufs ou mme d'un bon coche de famille. Comme ma
femme sera heureuse de te voir! Et les petites filles! Et tout le
monde! Ce bon M. Chtenay, surtout. Il t'adore, mon beau-pre! On nous
attend, l-bas, pour djeuner; allons, oust! en route!

--Sapristi, fit l'avocat, en jetant un coup d'oeil d'angoisse 
l'horloge de la gare; onze heures et demie! J'ai les rats au ventre.
Et quatre lieues jusqu'au djeuner.

--Bah! en cinquante minutes nous serons au Val-Dieu; sortons par le
buffet!

Le buffet de Laigle ne rivalise pas avec les plus confortables des
grandes lignes. Tonnerre et Dijon lui rendraient quelques points, mais
la buvetire est une femme des plus accortes.

Elle trnait dans son tablissement, une grande salle vert-d'eau, et
accueillit les deux copains avec un franc sourire et une de ces
poignes de mains qui font plaisir et se distribuent en Normandie avec
une cordialit rjouissante.

--Vous avez trouv votre ami, monsieur Chazolles? dit-elle au
campagnard qu'elle semblait fort bien connatre.

--Oui, belle dame, et je vous le prsente.

--Le reprsente, rectifia l'autre.

--En effet, j'ai dj eu l'honneur de voir monsieur, dit la buvetire.
Monsieur Duvernet, je crois?

--M. Valry Duvernet, ajouta Chazolles, dput de la Seine-Infrieure,
Parisien pur sang, un futur ministre.

--N'anticipons pas, mon ami, je t'en prie, dit le dput qui prenait
un viatique htif et avalait rapidement quelques gteaux et plusieurs
verres de madre.

--Bah! qui est-ce qui n'a t, n'est ou ne sera ministre! Tu le
deviendras comme les autres,  ton tour.

--Et toi? qu'est-ce que tu seras?

Chazolles secoua la tte.

--Moi, j'lverai mes chevaux, mes vaches et mes cochons! Voil mon
avenir.

--Pourquoi ne te fais-tu pas dput?

--Jamais de la vie! Une pareille corve! Tu te moques, mon bon.

--Tu le serais si tu voulais!...

--Certainement, affirma la buvetire. M. Chazolles n'a que des amis.
Il n'aurait qu' se prsenter; mais on ne peut pas le nommer malgr
lui.

--Me fourrer dans cette galre! Ah! Dieu, non! par exemple. As-tu fini
de t'empiffrer, Excellence!

--Tout  l'heure.

--Allons-nous en. Bonjour, belle dame.

--Bon voyage, messieurs.

La buvetire reconduisit courtoisement les deux amis jusqu' la porte
aprs avoir pris le billet du Parisien, selon la consigne.

Dans la cour de la gare, un cheval superbe piaffait entre les
brancards d'un lger phaton.

Un domestique en livre bleu-marine descendit du sige et prit la
valise du voyageur qui lui donna la main en disant:

--a va bien, Jacques?

--Oui, monsieur Duvernet.

--Et le fleuret?

--Toujours solide.

--Nous nous entretenons la main, dit Chazolles. Une heure tous les
matins, quelquefois deux, quand il pleut.

--Mais monsieur est plus fort que moi, confessa Jacques, et a me
vexe.

--Dame! il a un poignet, cet animal-l, observa le dput. C'est de
l'acier.

--Filons, ordonna Chazolles qui rassemblait les rnes, pendant que le
domestique sautait  l'arrire avec le sac de l'invit.

Le cheval, un excellent trotteur de demi-sang, noir comme du jais,
fila en effet bon train dans la rue troite qui mne  la place du
march, passa devant une glise dont la tour, fort remarquable, en
pierre grise, a t btie au quinzime sicle par les Anglais qui
occupaient alors le pays; puis il se mit au pas et gravit  cette
allure une monte assez raide, entre deux rangs de maisons  panneaux
de silex encadrs dans la brique, comme la plupart des constructions
de la contre.

Chazolles portait  chaque instant la main  son chapeau et saluait
d'un signe de tte les gens qui se tenaient sur leurs portes ou
passaient  ct du phaton.

--Tu es aussi connu que le loup blanc, lui dit Duvernet. Tu reois des
coups de chapeau comme un financier qui a une demi-douzaine de
demoiselles  marier.

--Ce n'est pas tonnant. Je suis du pays. C'est  peine si je le
quitte de temps en temps pour quinze jours. Mon pre s'absentait
encore moins que moi. Et je me plais l. J'y ai toujours vcu. Les
maisons, les gens, les prs, les bois, que je rencontre sur ma route
sont de vieux amis. C'est  Laigle et  Mortagne que nous prenons nos
provisions. Nous sommes  moiti chemin de ces deux villes.

--De ces deux villages, fit Duvernet avec sa mine narquoise.

--Que te voil bien, beau Parisien! Hors Paris, point de salut! Il n'y
a que Paris de grand, de dsirable, de superbe. Sais-tu ce qu'il me
fait, ton Paris?

--Ma foi, non.

--Il m'assomme, il m'agace, il m'horripile.

--Patience. Il aura sa revanche.

--Jamais.

--Il ne faut pas dire: Fontaine!

Chazolles haussa les paules et se tut.

Le phaton avait gravi la cte et roulait maintenant entre les
dernires maisons de la ville, sur la route de Mortagne, au milieu de
champs couverts de moissons qui se doraient au soleil.

--Cristi! qu'il fait chaud! murmura le dput.

Son ami le regardant avec compassion, prit un parasol de soie crue
doubl de satinette bleue.

--Tiens, dit-il, en l'ouvrant et en le tendant  Duvernet, protge ta
peau dlicate sous cette ombrelle propice, amour d'homme.

--Et toi?

--Oh! moi, je n'ai rien  perdre.

Et d'un geste, il lui montra son teint bronz comme celui d'un
chasseur d'Afrique qui aurait fait campagne dans la Kabylie, sous les
ardeurs d'un ciel de plomb enflamm.

--Et ton beau-pre? demanda Duvernet.

--Le vieux Chtenay se porte  merveille, grce  l'air des champs et
 sa distraction favorite.

--Il collectionne toujours?

--Avec un zle!...

--Et il poursuit son grand ouvrage sur les antiquits normandes?

--Avec acharnement. Il est en ce moment plong dans un ravissement
sans bornes.

--Pourquoi?...

--Il a fait une dcouverte des plus heureuses.

--Bah! conte-la moi.

Chazolles posa un doigt sur ses lvres:

--Sous le sceau du secret, dit-il.

--Science et mystre, fit l'autre avec un geste de conspirateur.

--Tu sais, reprit Chazolles, que Grand-Val, le chteau de mon
beau-pre, est situ de l'autre ct de la fort du Perche. Tiens,
nous y entrons, dans le Perche. Regarde. Voil la limite.

En effet, le phaton avait pass les Aspres, un bourg dont le nom ne
dsigne pas prcisment un Eden. Des deux cts de la route, un vaste
foss s'ouvrait au milieu des labours; sur son talus, visible encore,
des vgtations varies, gents aux fleurs jaunes, ajoncs pineux,
touffes de charme ou de bouleau s'taient empares de ce coin de terre
accident comme d'un domaine vague destin  devenir la proie du
premier occupant. C'taient les restes des limites royales qui
sparaient jadis les deux provinces du Perche et de la Normandie.

Chazolles continua:

--Nous n'avons donc, pour aller du Val-Dieu chez lui, que la futaie et
les taillis  traverser,--un paysage ravissant--deux lieues et demie
d'un parc qui semble avoir t mis l exprs pour nous, coup de
sentiers et d'avenues. Une vraie promenade de philosophes ou
d'amoureux. Or, en le parcourant, M. Chtenay a remarqu  un certain
endroit qu'on nomme Rudelande, dans un coin de broussailles qui
appartiennent  un paysan, des mouvements de terrain qui ne lui ont
pas paru tre l'oeuvre de la nature. Il s'est mis en tte, avec
l'obstination d'un savant, qu'il a d y avoir l quelque vieille cit
gauloise ou romaine, trs curieuse, ensevelie sous la fort; avec
cette mme obstination et quelques cus donns  de pauvres diables,
il a commenc discrtement des fouilles qu'il entoure du plus profond
mystre et que tout le monde connat. Et,  coups de pioche, il a mis
au jour des fondations, des restes de vieux murs, ciments solidement,
et qu'il suppose tre ceux d'une manire d'oppidum fortifi ou de
poste romain. Il n'est pas encore fix, mais il se fixera.

--Hum! fit le dput, je me mfie des antiquaires et de leurs
trouvailles!

--Enfin il jubile, mon bon.

--C'est le principal. Laissons-lui ses illusions!

--En attendant, sevr qu'il est des prcieuses collections de son
htel de Paris o il met  peine les pieds, il a commenc  la
campagne un muse d'objets vermoulus et vnrables, glans  et l,
d'Alenon  Caen, et de Coutances  Lisieux. C'est son bonheur!

--Innocente distraction!

Le phaton brlait maintenant d'une vitesse plus grande, une route
transversale assez troite, qui s'embranchait dans celle qu'il venait
de quitter et coupait  travers la fort dont les massifs s'tendaient
 l'infini, tantt avec des aspects de bois de pins plants dans les
sables et la terre de bruyre, vers les hauteurs; tantt de futaies de
htres ou de chnaies sculaires.

Bientt une claircie s'ouvrit  quelque distance devant les
voyageurs.

Le cheval hennit de plaisir et descendit de son trot gal et souple
une rampe rapide.

Au sortir des bois, dans une valle profonde, une longue suite
d'tangs miroitait au soleil et, dans le lointain, sur le terrain qui
se relevait au del de prairies tendues au bord des eaux, on
distinguait au-dessus des bosquets verts les clochetons aigus d'un
manoir aux toits bleus et violacs qui se dcoupaient avec leurs
girouettes tincelantes sur l'azur d'un ciel magnifique.

Chazolles tira sa montre.

--Cinquante minutes, a y est, dit-il. Salue, mon ami, nous sommes au
Val-Dieu!




II


Le Val-Dieu!

Ce nom veille des ides d'un autre ge. En l'entendant, on voit
surgir du sol des murailles sombres perces de fentres  trfle,
tailles en ogive; des clotres  colonnettes, autour d'un prau et
des chapelles o, dans la demi-obscurit sacre,--le jour du dehors ne
filtrant sous les votes qu' travers les vitraux peints des rosaces
gothiques,--on entend des chants monotones psalmodis par des voix
caverneuses. On assiste  des dfils de fantmes, vtus de longues
robes blanches avec des scapulaires noirs et des ceintures de cuir
d'o tombent des rosaires  croix de cuivre et  grains normes.

Et  cinq cents mtres Duvernet n'apercevait que le spectacle riant
d'une campagne plantureuse, des toits lgamment coups, des btiments
de ferme immenses, enfouis sous les plantes grimpantes et perdus dans
la verdure des avenues et les boulingrins d'un parc taill largement 
l'anglaise.

De loin, rien ne justifiait le nom que porte cette rsidence
champtre.

Mais  mesure que le phaton approchait, lorsqu'il eut franchi les
tangs sur une route supporte par la chausse du plus voisin,
dominant une nappe immense o s'battaient les poissons qui ridaient
de cercles la surface des eaux; lorsqu'il se fut engag sous une vote
de tilleuls centenaires et qu'il s'arrta au seuil de la maison, le
caractre de l'architecture du logis se dessina nettement.

C'tait bien l un ancien couvent transform en chteau par
d'intelligents propritaires.

Le Val-Dieu tait, en effet, un monastre au sicle dernier. Il
appartenait  l'ordre des Cisterciens.

Vendu  la Rvolution, il fut rachet en 1834, aprs avoir pass en
diverses mains, par un ancien conseiller  la Cour de cassation, M.
Frdric Chazolles, qui, possesseur d'une grande fortune, prit en
affection ce sjour dlicieux et consacra ses dernires annes  son
embellissement.

C'est l que Maurice Chazolles, son fils unique, tait n, il y avait
une quarantaine d'annes.

Aprs les plus brillantes tudes  Louis-le-Grand, en compagnie de
Valry Duvernet, son intime, li avec lui par une amiti d'enfance,
comme le vieux Chazolles et le pre Duvernet, un armateur du Havre,
l'taient avant eux, Maurice tait venu se retirer auprs de son pre,
veuf alors, atteint de la maladie des opulents, qui l'avait enlev,
aprs une lutte dsespre dans laquelle la science avait t
impuissante, et sept  huit annes de souffrances courageusement
supportes.

Lorsqu'il avait perdu son pre, Maurice avait vingt-quatre ans.

Il venait d'pouser, quelques mois auparavant, une adorable femme,
mademoiselle Hlne Chtenay, l'ane des deux filles d'un voisin de
campagne qui habitait l't une fort belle terre situe  trois lieues
du Val-Dieu, de l'autre ct de la fort du Perche.

Mademoiselle Hlne Chtenay avait alors dix-neuf ans.

C'tait une fille d'une grande beaut. Impossible pour une brune
d'tre plus sduisante. Des yeux velouts o se refltait la puret
d'une me franche et loyale; des cheveux noirs  pleines mains; une
bouche mignonne dont deux ranges de perles sans dfaut ornaient le
sourire; un nez fin, un cou et des paules d'un dessin nergique, une
sant  dfier les annes et les fatigues, c'tait plus qu'il n'en
fallait pour passionner Maurice.

Les deux poux formaient le couple le mieux assorti qu'il ft possible
de rencontrer.

Chazolles tait grand, juste autant qu'il le fallait pour que sa femme
d'une taille moyenne, ft oblige de se hausser sur ses petits pieds
pour mettre ses lvres au niveau de celles de son mari.

Il tait d'une force  soutenir tous les assauts.

Cette vigueur se dveloppait  l'aide des exercices auxquels il se
livrait chaque jour.

Ds le matin, il visitait sa ferme principale, une exploitation modle
dont il tait fier  juste titre. C'tait son premier soin.

Ensuite il allait  la chasse derrire sa petite meute de bassets 
pattes droites, dans la fort qu'il affermait de l'tat, ou dans la
campagne o il tait chez lui, sur les champs de ses voisins qui
l'adoraient, comme sur ses propres terres ou dans ses bois, fort
tendus et joignant la fort.

Aprs djeuner, il faisait des armes avec son cocher, Jacques, ancien
prvt au premier de dragons, excellente nature, un de ces bons et
rares types de serviteurs dont la race se perd. Jacques se serait fait
couper en quatre pour son matre.

Souvent il montait  cheval seul ou en compagnie de sa femme.

Dans la saison, il suivait avec passion les grandes chasses, au cerf
ou au sanglier, des quipages du pays, qui jouissent d'une rputation
mrite.

En plein air, ses traits s'taient colors de cette nuance bistre des
officiers d'Algrie. Les trangers taient tents de le prendre, avec
sa moustache longue et brune, et ses cheveux crpus, taills courts,
pour un capitaine de cuirassiers.

Lorsque le cheval s'arrta net au perron du chteau, Jacques sauta 
terre et se tint droit  la tte du vaillant animal qui secouait son
mors blanc d'cume.

Deux charmantes fillettes d'une dizaine d'annes, l'une brune et
l'autre blonde, en robes de toile claire, guettaient l'arrive du
phaton dans l'alle de tilleuls.

Elles accoururent au moment o Chazolles descendait.

Il les enleva en mme temps chacune d'un bras et les tendit  son ami
qui les couvrit de baisers:

--Bonjour, Thrse, dit le Parisien  la brune qui semblait un peu
plus ge et plus forte que la blonde, assez frle et d'une exquise
dlicatesse de traits; et  la dernire: Bonjour, Marthe!

Et, s'adressant  Chazolles:

--Comme a pousse en six mois, car il y a six mois que je ne suis
venu. Heureux pre!

Heureux pre, en effet!

A une fentre du premier tage, la tte souriante de madame Chazolles
contemplait ce tableau du plus calme et du plus dlicieux des
bonheurs: celui de la famille. Ses yeux pleins de tendresse, se
reposaient avec quitude sur son mari et ses enfants.

--a ne te donne pas envie de te marier? demanda le campagnard  son
ami.

--Si. Chaque fois que je viens au Val-Dieu, j'ai des tentations...

--Mais l-bas le vent tourne?

--Comme tu dis.

Hlne tait descendue et le dput l'embrassait comme une soeur,
pendant qu'un petit valet en casaque de panne rouge emportait les
bagages, fort lgers, dans la chambre ordinaire de l'ami: la chambre
bleue.

A la campagne, le plus souvent, chaque chambre a son nom et parfois
son histoire.

Dans un campanile situ au-dessus d'un pavillon  l'extrmit d'une
aile, une cloche sonnait  toute vole.

--Voil un bruit qui fait toujours plaisir, dit Chazolles. Allons
djeuner.

Le chteau du Val-Dieu est une des plus attrayantes rsidences qu'on
puisse rver.

De l'abbatiale construite au seizime sicle par les moines, fort
riches alors, l'ancien conseiller  la Cour de cassation avait fait un
logis dans le got de la Renaissance, en y ajoutant quelques tourelles
et pavillons fouills comme de la dentelle et btis avec des matriaux
provenant de la dmolition des clotres ou des chapelles tombs en
ruines.

Le site choisi par les disciples de saint Benot est des plus
pittoresques.

Ces ingnieux frocards savaient  merveille planter leurs tentes.

L'eau, les bois, les champs, les pturages sont l runis et groups
pour le plaisir des yeux.

De la salle  manger, dont l'unique mais immense fentre tait
ouverte, on apercevait--sans quitter la table o des sauces exquises
fumaient dans un service unique en vieille faence de Rouen--les
pelouses du parc semes d'arbres rares, catalpas, tulipiers ou
magnolias  grandes feuilles et qui allaient, en s'abaissant peu 
peu, jusqu'aux eaux miroitantes d'un tang de trente arpents travers
par un ruisseau qui l'alimente et se perd au-dessous  travers les
prairies.

Plus loin, les champs de bl ou de trfle se mlent aux herbages
pleins de btes  cornes dont les clochettes tintent au moindre
mouvement, ou de poulinires suivies de leur progniture, et le
clocher de la paroisse se dresse, environn du presbytre et de
quelques maisonnettes rustiques, domin  l'horizon, au dernier plan,
par les massifs de la fort qui s'tagent en frondaisons houleuses
comme les flots d'une mer agite.

C'tait la paix dans la solitude, la posie du dsert jointes au
confortable de la civilisation la plus raffine au fond d'une
thbade.

Des boiseries de chne, d'un prix inestimable, lambrissent le
rfectoire de cet Escurial bourgeois. Elles furent l'oeuvre des htes
du monastre quatre sicles avant nous; les rvolutions et le temps
les ont pargnes.

Le plafond est revtu de lambris pareils, avec un pendentif du style
flamboyant, soutenant au milieu de la salle un lustre d'un artiste en
mtaux que les orfvres de Charles IX ou de Henri III n'auraient pas
dsavou.

--N'est-ce pas qu'on est bien ici? dit Chazolles  son ami.

--Je te crois. Verse-moi un peu de ce mdoc. Il n'y a que les
provinciaux comme toi pour avoir des caves.

--C'est qu'ils sont patients.

--Pourquoi ne vous voit-on pas plus souvent, cher monsieur? dit
Hlne. Vous nous ngligez.

--Je vais tout vous expliquer en peu de mots. Je suis ambitieux, 
l'excs.

--Tu l'es donc devenu?

--Je l'ai toujours t. D'ailleurs, c'est comme un typhus. a se
gagne.

--Et qu'est-ce que tu ambitionnes, mon ami? Ton pre, avec ses flottes
du Havre, t'a laiss une jolie fortune. Tu as cinquante mille cus de
bonnes rentes. Tu es sage comme une image. Tu calcules comme feu
Barrme. Te voil dput depuis quatre ans et tu es sr d'tre rlu.
Pour moi, je n'y tiendrais pas, mais il y a des gens qui attachent du
prix  ces bagatelles. Que te manque-t-il donc?

--Le couronnement de l'difice.

--Comprends pas!

--Naf! Je veux tre...

--Prsident?...

--Non.

--Non! tu as tort. C'est  la porte de tout le monde. Je parie qu'il
y a une trentaine de prtendants qui se croient srs d'arriver bons
premiers  un moment donn.

--Je suis moins exigeant. Je me contenterai d'un portefeuille. Je veux
tre ministre. C'est l mon but, ma toquade, si tu aimes mieux.

--Pourquoi faire?

--Pour jouir de ce plaisir divin: voir les hommes  mes pieds, les
sentir humilis et prts  toutes les bassesses pour obtenir une
faveur quelconque. C'est une satisfaction d'un genre spcial que je
tiens  me procurer pour complter mes tudes. Je mettrai ensuite sur
ma carte: ancien ministre, et il me restera aprs ma premire
rcolte de jouissances, lorsque je serai tomb  mon tour, car on
finit toujours par l, et d'ordinaire ce n'est pas long, cette seconde
volupt: la joie des souvenirs, qui me sera ce qu'est la vaine pture
de tes champs aprs l'enlvement des gerbes, ou le regain de tes
prairies aprs la coupe des foins. Voil.

--Peuh! fit Chazolles, tout cela est bien creux, mon pauvre Valry.
Veux-tu que je te donne un conseil?

--Soit. Mais coute-moi d'abord.

--Va, dit le chtelain du Val-Dieu.

--Tu as quarante ans.

--Sonns. Nous sommes du mme mois et de la mme anne.

--Tu arrives comme moi  la priode des ambitions. Fais-toi dput.

--Jamais.

--La campagne a son charme, et j'en conviens, au Val-Dieu surtout, un
charme indicible, mais elle ne te suffira pas toujours.

--Erreur. J'ai l--et Chazolles mit sa main nerveuse sur celle de sa
femme en admiration devant lui, tout ce qu'il faut pour m'y plaire et
n'y rien regretter de l'univers entier.

--D'accord, dit galamment Duvernet; mais la dputation te
constituerait un avantage de plus sans nuire aux autres. Cela occupe,
distrait, intresse.

--Jamais.

--Bien. Tu es le matre. Ton conseil?

--Je te renvoie ta phrase. Tu as quarante ans.

--Sonns, dit Duvernet.

--Comme les miens. Tu es seul. Jusque-l tu as vagabond dans le
monde. Tu n'y es vraiment pas tabli. Il est temps de te ranger. Tu
touches  l'ge de la lassitude. Plus tard, ce sera pis. Profite de
l'exemple que je te donne depuis si longtemps. Marie-toi.

--Avec qui?

--Avec la premire bonne et jolie crature qui consentira  s'unir 
tes restes, trs prsentables encore,  soigner tes rhumatismes...

--Je n'en ai pas.

--Ils viendront...  se plier aux exigences d'un caractre refroidi,
solidifi, durci;  flatter tes manies rugueuses de vieux garon, 
devenir ta garde-malade!

--Montre m'en une qui ait tant de vertus!

Le galop de chasse d'un cheval se fit entendre sur le sol lastique
des alles empierres de grs sous la couche de sable qui les
recouvrait et, au mme moment, la tte intelligente d'un arabe pur
sang, d'un blanc de porcelaine, teint de rose, se montra dans
l'encadrement de la fentre.

Une jeune fille svelte, rieuse, blonde comme Crs, la desse de
Chazolles, le montait en cuyre consomme.

Elle n'avait pas plus de dix-huit ans. Ses traits, un peu chiffonns,
taient empreints d'une gaiet qui ne devait pas tre facile 
teindre.

--Bon apptit, vous autres, dit-elle.

--Tiens, Denise! s'cria Maurice.

Duvernet,  cette exclamation, se retourna.

Madame Chazolles, en le regardant, avait sur les lvres un sourire
nigmatique.




III


Denise Chtenay avait alors quinze ans de moins que sa soeur, avec
laquelle elle forme un contraste frappant.

Hlne tait rondelette, largement panouie, trs brune.

Denise mince, lance, trs blonde.

Hlne tait srieuse, tendre, contemplative.

Denise pleine d'entrain, d'une gaiet exubrante, aimant le plaisir,
les ftes, les chasses derrire les meutes hurlant  pleine voix, les
cavalcades.

Hlne tait simplement mise, tout en ayant un soin extrme--nous
dirions excessif--de sa personne, s'il pouvait y avoir excs dans
l'entretien de cet objet de luxe qui se nomme la femme.

Denise tait mondaine dans sa toilette; elle ne ddaignait pas
d'affecter un certain amour des belles choses, et sa nature
l'emportait, comme les ailes d'un oiseau, vers ce centre de plaisirs
et de somptuosits qui s'appelle Paris.

Elle l'aimait de toute l'ardeur de sa jeunesse, de toute la vivacit
d'un sang gnreux, de son nergie de fer cache sous les formes
dlicates et grles en apparence d'une blonde que dans son adolescence
les princes de la science taxaient d'anmie--cette maladie  la
mode--et qu'ils avaient exile  la campagne.

C'tait mme  cause de la sant de sa fille, que M. Chtenay, qui
l'adorait, s'tait confin dans son domaine de Grandval, au sein d'un
pays perdu, au milieu de landes, de bruyres et de taillis o on voit
passer plus de hardes de biches et de cerfs que de diligences
antdiluviennes ou de caravanes de voyageurs.

L'ancien matre d'armes tait accouru et emmenait aux curies le
cheval de la jeune fille quand elle entra dans la salle  manger du
manoir.

Madame Chazolles la montra d'un geste  son voisin Duvernet.

--Quelle mtamorphose! dit-elle.

--En effet. Une fracheur! un clat! murmura le dput qui s'tait
lev.

Mais Denise le contraignit  se rasseoir.

--Si on bouge, je dcampe, dit-elle. Je ne veux gner personne.

Elle tait fort bien prise dans son amazone, qui la dessinait
nettement avec des lignes de statue grecque. La rapidit de sa course
lui avait donn une animation, un coloris de pche mre qui
l'embellissait.

Elle secoua avec nergie la main de son beau-frre, appliqua deux
baisers retentissants aux joues de ses petites nices, Thrse et
Marthe, passa ses bras autour du cou de sa grande soeur qui se
renversait en arrire et lui colla ses lvres longuement sur le front.


--Deux roses qui se becqutent, dit Chazolles en riant, une blanche et
une pourpre.

Et regardant son ami:

--Dcidment, a ne te donne pas envie de te marier?

--N'insiste pas, dit gaiement le dput.

--Tu lui ferais commettre une sottise, affirma l'espigle avec une
moue de ddain. Et les hommes d'tat n'en commettent pas facilement.
Ils sont forts les hommes d'tat! Humph!

--Voil la guerre qui commence, dit Hlne. M. Duvernet et Denise ne
peuvent se souffrir!

--Et ils s'adorent, ajouta Chazolles.

--C'est mademoiselle qui a tir la premire, dit le dput. Je
constate un fait. Voyons, pourquoi m'en voulez-vous? Serait-ce parce
que vous supposez que je hais le mariage?

--Peuh! rpliqua la jeune fille qui s'tait assise auprs de son
beau-frre, qu'est-ce que votre aversion pour le mariage peut bien me
faire? Est-ce que je l'aime tant que cela, le mariage? J'ai dix-huit
ans, oui, monsieur, dix-huit ans accomplis, et pas d'hier encore,
depuis le premier mai, s'il vous plat. Or, on m'a demande plusieurs
fois, oui, monsieur, plusieurs fois et pas les premiers venus. Et j'ai
toujours refus net. Il y avait pourtant un marquis authentique, fort
bien, ma foi, le marquis de Beauchne, un joli nom, n'est-ce pas? Un
voisin de papa, lequel voisin est toujours  Paris, et du Jockey,  ce
qu'il affirme. Il est trs soign de sa personne, vtilleux mme, et
il a un trs bon tailleur, Alfred ou douard, je ne sais pas. Et ce
qu'il sent bon, cet tre-l! C'est comme un flacon de Lubin ou de
Rimmel. A vrai dire, je le crois dcav,  fond, et c'tait plutt ma
dot qui lui tirait l'oeil, mais enfin j'aurais t marquise, oui,
monsieur, marquise, et c'est flatteur.

--En effet, mademoiselle.

--Il y a aussi ces messieurs de Pontperc, un drle de nom, mais ils
ne l'ont pas fait, n'est-ce pas?--noblesse antique, des hobereaux sans
le sou, mais trs intressants! Ils m'ont demande tous les deux,
successivement bien entendu. J'ai refus. Une demi-douzaine d'autres
encore parmi lesquels un prfet...

--Oh! fit ddaigneusement Duvernet.

--Trs srieux le prfet, et bel homme! Et un gnral donc! J'aurais
command la force arme d'un dpartement voisin. Il tait un peu mr,
mais trs bien conserv pour un guerrier. J'ai refus, toujours. Ce
n'est donc pas parce que vous dtestez le mariage que je ne vous aime
pas, quoique vous ayez tort, c'est parce qu'il y a antipathie entre
nous, voil.

--Mais enfin, d'o vient-elle, cette antipathie, mademoiselle?

--Je ne sais pas au juste. a se sent, a ne s'explique pas ces
choses-l.

--Mais encore?

--D'abord vous tes moqueur.

--Oh!

--Vous tes ironique, il n'y a pas  le nier; vous tes trs ironique.
C'est peut-tre parce que vous ne croyez  rien.

--Oh! mademoiselle! vous me calomniez. Il y a beaucoup de choses
auxquelles je crois.

--Citez-les.

--D'abord je crois  mes lecteurs.

--Vous voyez bien! L'ironie! Toujours!

--Ensuite, quand je viens au Val-Dieu, je crois au bonheur!

--A quel bonheur? Il y en a de tant de sortes.

--A celui que j'ai sous les yeux,  ce bonheur calme des champs, au
bonheur de la famille dont Chazolles me donne le consolant spectacle.

--Mais dont vous ne voulez pas!

--C'est--dire dont je suis indigne.

--Et aprs?

--Je crois  la beaut dont vous tes l'incarnation!

--Oh! des madrigaux! L'ironie! Plus que jamais! C'est dans le sang. On
ne s'en gurit pas!

--A la posie des bois chants par les bardes du dix-neuvime sicle,
par Lamartine entre autres, et  mille choses encore...

--Dont nous parlerons plus tard. Enfin vous voil. C'est toujours
bien gentil d'tre venu. Nous allons donc nous amuser; on
imaginera des parties pour vous dlasser de vos travaux--comment
dit-on?--parlementaires, de vos luttes oratoires. Mes compliments,
cher monsieur! Les trompettes de la renomme apportent vos louanges
jusqu'au fond de nos retraites! Mon pre me communique chaque matin un
rcit succinct de vos exploits. Vous faites du chemin et un de ces
jours nous allons apprendre que M. Valry Duvernet, qui daigne nous
honorer de son amiti...

--Dites de toute son affection, mademoiselle, car mon ami Chazolles et
vous tous, vous tes ce que j'aime le mieux au monde.

--Ah! c'est bien cela, dit la jeune fille, dont la peau se colora d'un
nuage rose. Salue, Maurice, salue, Hlne, et vous, les petites,
levez-vous, et allez embrasser tout de suite notre hte! Je disais
donc que nous allons apprendre au premier moment que vous tes promu 
des dignits extraordinaires, que vous tes bombard sous-secrtaire
d'tat, ou mieux, qui sait? prsident du conseil peut-tre. Le
ministre Duvernet! Ce jour-l, monsieur, il y aura fte au Val-Dieu
et  Grandval. On boira  la sant de Votre Excellence,  la bonne
franquette.

Elle leva son verre  la hauteur de son nez.

--Au fait, ajouta-t-elle, rien ne nous empche de commencer sance
tenante. Maurice, buvons au maroquin de M. Valry et sortons.

Un hourrah de joie accueillit cette proposition.

Les verres se choqurent, les bras s'allongeaient sur la table pour se
rencontrer; les deux petites firent le tour leurs coupes  la main.

Duvernet eut un clair d'inspiration.

N'tait-ce pas l le bonheur en effet? Et il tait  porte de ses
lvres, comme le vin couleur de topaze qui tremblait dans son verre.

Il avait trop d'exprience pour ne pas deviner que la guerre
malicieuse et taquine que lui dclarait l'adorable blonde cachait un
entranement secret, que leurs interminables disputes n'taient que le
prlude d'une entente qu'elle dsirait peut-tre; que d'ailleurs tout
s'accordait pour cette union, si Denise en manifestait la volont.
Leurs fortunes taient  peu prs gales et le foss que la diffrence
d'ge pouvait creuser entre eux tait combl par ce prestige de
l'homme arriv  une certaine renomme et en passe d'aspirer aux
dignits les plus considrables de son pays.

Mais Paris le tenait; il avait contract dans sa vie de garon des
pratiques de libert avec lesquelles il lui en cotait de rompre.

Paris l'attirait par une aspiration incessante et irrsistible. Il
aimait ses lumires, son clat, son bruit, et jusqu' ses odeurs
ftides auxquelles il tait habitu. Il en aimait les distractions et
presque les vices, comme un amant aveugl par sa passion aime
jusqu'aux dfauts d'une matresse adore.

Et Denise avait touch du doigt une des plaies de son me lorsqu'elle
avait dit qu'il ne croyait  rien.

A cette poque de doute universel o mille exemples, d'en haut et d'en
bas, font nier par des esprits inquiets et remplis de trouble le
devoir, le droit et la vertu, il en tait arriv  redouter les
protestations muettes de cet amour pur qu'il souponnait, comme une
fleur qu'on ne voit pas encore, mais dont on respire dj le parfum;
il en prouvait une sorte d'effroi comme d'un march dans lequel on
risque d'tre tromp par un adversaire de mauvaise foi.

Il refoula donc l'envie dlicieuse qui lui montait au coeur  l'aspect
de cette flicit suave et l'attendrissement involontaire qu'elle lui
causait, et comme on levait le sige, il offrit son bras  madame
Chazolles.

Denise s'tait suspendue  celui de son beau-frre.

--Je me marierai, lui dit-elle  l'oreille, quand on me donnera un
mari qui te ressemble.

Hlne l'entendit et jeta  celui qu'elle aimait de toutes les forces
de son me, et qui avait t son unique passion, un regard charg de
caresses et presque de reconnaissance.

C'tait son remerciement pour quinze ans de bonheur sans nuage.

--Viens nous montrer tes btes, Maurice, reprit la jeune fille.

Et commandant avec un geste imprieux le dpart, elle fit signe aux
deux petites, qui mettaient sur leurs ttes de grands chapeaux de
paille grossire, d'ouvrir la marche.

--En avant, les poupes!

Le cortge traversa les alles du parc, sous les arceaux de verdure
des charmilles, o les disciples de saint Bernard ont jadis promen
leurs mditations.

Le ciel tait d'une srnit merveilleuse.

Des myriades d'hirondelles volaient dans l'air  ces hauteurs
prodigieuses qui indiquent une srie de beaux jours. Elles avaient
suspendu leurs nids en guirlandes aux fentres romanes des communs,
sous les feuillages des glycines et des lierres d'o on se serait fait
un crime de dloger ces htes accoutums qui reviennent  chaque
printemps tablir leurs familles au mme lieu, comme si le Val-Dieu
tait pour eux une maison de campagne hospitalire et sre.

Dans les gazons, les corbeilles de verveines, de graniums ou
d'hliotropes talaient leurs couleurs joyeuses.

Les arbres rsineux mlaient leurs feuillages sombres aux verdures
plus tendres des platanes, ou des bouleaux au tronc argent.

C'tait un vritable paradis terrestre o on ne pouvait prouver une
minute d'ennui,  la condition d'avoir auprs de soi une ve
complaisante qui st animer ce paysage vraiment grandiose.

Hlne soupira.

--Et dire que cette vie ne vous sourit pas! fit-elle tout  coup en
s'arrtant pour cueillir une branche d'glantier charge de petites
roses sauvages. Voil ce que je ne peux comprendre!

--Vous tes donc vraiment bien heureuse? lui demanda Duvernet.

--Trop.

--Pourquoi donc? L'est-on jamais trop?

--Oui, j'ai peur. Il me semble parfois que nous prenons, Maurice et
moi, un peu de la part des autres et que nous aurons notre lot de
chagrins! Pensez donc! Quinze ans sans une peine, sans une ombre. Deux
filles ravissantes! un pre bon comme du pain, qui n'aime que ses
enfants! Denise qui devient belle comme le jour! Maurice de plus en
plus... indulgent pour moi, pour nous tous, aim de tout le pays! Nous
n'avons que des amis! Nous sommes riches, trop riches; nous habitons
une terre qui s'embellit chaque jour, un lieu bni o tout se
rencontre, tout ce qui peut plaire!

--Eh bien! dit le dput, vous tes la premire femme  qui j'entende
vanter sa flicit et surtout son mari! Et, en effet, je crois
fermement que vous tes la seule femme heureuse que j'aie rencontre.

Hlne ne rpondit pas, mais elle avait dit vrai. Elle tait
pouvante de la continuit de son bonheur qui coulait comme l'eau
d'une source vive dans un lit de sable fin o rien ne l'interrompt, ni
rochers, ni cailloux, ni racines envahissantes.




IV


Derrire un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutt d'un
mince filet d'eau qui s'chappe d'une source  mi-cte pour aller se
jeter, aprs avoir serpent  travers le parc, dans les tangs, au
fond de la valle, les btiments de la ferme lvent leurs murailles
de grison tayes par de rustiques contreforts de granit.

Cette ferme est une vraie merveille et l'orgueil de Chazolles.

Elle forme une enceinte d'tables, de bergeries, de granges et autres
constructions rurales plus anciennes que l'abbatiale et dans laquelle
on accde par un porche ogival dont la clef de vote, produit de
l'imagination en dlire d'un artiste du treizime sicle, est un
mascaron grotesque qui tire la langue effroyablement aux passants.

--Venez, monsieur le sceptique, dit Denise qui s'tait arrte,  son
ennemi Duvernet, et admirez. Si vous ne comprenez pas les beauts de
cette exploitation--c'est le mot,--vous tes indigne de vivre aux
champs et vous n'avez qu' retourner dare dare  votre vilain Paris.

Et, se suspendant  son bras, elle lui glissa ces mots  l'oreille,
d'un ton plaintif:

--C'est joli la campagne, mais on s'y ennuie bien quelquefois, allez.

--Je m'en doutais.

--Moi, pas les autres.

--Que faire?

--Tchez donc que Maurice et Hlne aillent un peu  Paris pour
m'emmener.

--Eh! prcisment, s'il tait dput, fit Duvernet.

--Oh! quelle ide; mais oui. Est-ce que cela se peut?

--Sans doute.

--Alors, chut! Vous tes un sauveur! Suivez la troupe et ne mnagez
pas votre admiration.

La cour, immense, tait tenue avec une propret de parterre.

Au milieu verdoyait un gazon ayant  son centre une fontaine
jaillissante.

L'aspect gnral rappelle les fermes d'opra-comique.

La mare aux fumiers est honteusement relgue dans un enclos spcial
o ils se drobent  la vue et  l'odorat des visiteurs.

Le chtelain du Val-Dieu est fier de son oeuvre et montrait ses lves
avec une vanit de crateur et d'artiste.

Il en avait le droit.

Dans les curies, une douzaine d'talons percherons se prlassaient,
bien camps sur leurs jambes solides comme des piliers de halles,
avec leurs larges croupes et leurs naseaux d'o sortaient des
hennissements pareils  des sonneries de trompette.

Plus loin c'taient les vacheries, o il y avait place pour soixante
laitires; mais les tables taient vides pour l'instant. Les bonnes
btes pturaient dans les trfles et les regains de luzernes ou de
sainfoins.

Duvernet en dplorait l'absence.

Mais Denise le rassura.

--Soyez tranquille, dit-elle. Maurice ne vous fera pas grce d'un veau
et vous tranera  sa suite jusqu' ce que vous ayez tout vu. C'est un
bouvier idyllique!

Ailleurs, les moutons se reposaient  l'ombre autour des crches, o
pendaient  travers les barreaux polis des fourrages verts auxquels
ils ne touchaient pas, saouls qu'ils taient de leurs festins du
dehors.

Il y avait l des mrinos  laine fine,  la toison blanche, des
southdowns ou des dishley au museau roux; des bliers prims aux
comices agricoles et des brebis d'une beaut remarquable... pour les
connaisseurs.

Duvernet s'extasiait.

--C'est idal, disait-il.

Mais Denise le rembarrait:

--Taisez-vous, cher monsieur. Vous tes un profane. Pas deux liards de
sincrit.

Mais c'est surtout devant les porcheries que son enthousiasme ne
connut plus de bornes.

Il aperut des animaux qui n'avaient que des groins aussi courts que
possible, avec de petites jambes grosses comme rien du tout,
supportant un corps norme, rond comme un immense boudin et o l'on
sentait que rien ne devait tre perdu.

C'tait un perfectionnement des races anglaises absolument prodigieux.

Des saucisses ambulantes.

Ces cochons affectaient des airs de sybarites et leurs yeux, enfouis
dans la graisse, fort expressifs, annonaient le contentement bat
d'une vie de paresse et de bien-tre ininterrompus.

Les petits avaient des mines spirituelles.

--Je crois, mon cher ami, dit Chazolles avec quelque fatuit, que
c'est l le dernier mot de l'art.

--Du lard, rectifia Duvernet.

Denise lui lana un regard foudroyant.

--Vous voyez bien, dit-elle; vous ne serez jamais un campagnard
srieux.

Les murs taient couverts de mdailles obtenues dans les concours
rgionaux o Chazolles jouissait de l'estime de ses confrres, les
cultivateurs, d'abord parce qu'il tait des leurs, ensuite, parce
qu'il ne leur refusait jamais aucun service, leur donnant ses lves,
prtant ses talons, ou trinquant au cabaret quand il allait aux
marchs et foires de l'arrondissement.

--Et tu ne profites pas de tes avantages, dit Duvernet.

--Pourquoi faire?

--Pour parvenir aux grandeurs.

--Je les mprise.

--Tu irais aux astres comme un autre.

--Tu m'ennuies; je ne suis pas au courant du mtier.

--Ah! mon cher, que dis-tu? mais c'est le seul auquel on soit propre
sans l'avoir tudi. Si tu crois, pour gouverner le monde, qu'il faut
avoir invent le picrate, tu te trompes. Le premier venu ne peut pas
tre horloger, tailleur ou savetier. Tout s'apprend. Pour gurir ou
tuer les gens, il faut prendre ses grades. Pour plaider, il est
ncessaire d'avoir pay un certain nombre d'inscriptions et subi
quelques examens; pour passer matre laboureur, il convient de tenir
d'abord deux ou trois ans les mancherons de la charrue. Ton berger
n'est pas devenu d'emble le pasteur de ton troupeau, et la vachre
qui fait ton beurre a reu des leons de sa mre ou de sa tante. Pour
un pasteur des peuples, on n'en demande pas tant. D'un dcret insr 
l'_Officiel_, on devient par miracle apte  diriger des dpartements
dont on ne souponnait pas l'existence, et la faveur du chef de l'tat
vous improvise, en dix minutes, homme de guerre, financier, ingnieur
ou magistrat. C'est merveilleux. J'ajouterai mme que le ministre le
plus... infime a du gnie pour son arme de subordonns depuis l'heure
de sa nomination jusqu' la minute prcise o un vote de dfiance le
jette  bas de son pidestal.

Denise intervint de nouveau:

--Incorrigible! Je vous y prends encore. Toujours sardonique! C'est
agaant  la fin.

--Je vous jure que je n'exagre pas. Et pourtant, je suis ambitieux,
je vous le rpte. On peut m'offrir le portefeuille qu'on voudra, les
postes et les tlgraphes, les travaux publics, les cultes, ou
l'intrieur. Je le prendrai, l, d'emble, sans hsiter, et tous mes
confrres des Chambres me ressemblent. J'ai dit.

Le cortge, les fillettes en tte, tait entr dans les champs.

Les bls mrissaient. Les trfles rpandaient de bonnes odeurs de
miel.

Les liserons et les bleuets penchaient leurs corolles sous la chaleur
qui les altrait.

Dans les luzernes aux fleurs violettes, des faucheurs couchaient sur
le sol de larges andains que les faneuses tendaient avec leurs
fourches en bois.

Des attelages de boeufs bariols, au pas tranquille, labouraient les
sillons d'o les rcoltes taient enleves.

Les pommes de terre couvraient d'normes carrs, mlant le lilas ple
des fleurs aux tons foncs de leur feuillage, et on dcouvrait de
petites pommes vertes aux pommiers.

Thrse et Marthe s'arrtaient  et l, cueillant des bottes de
bleuets ou de coquelicots dans les bls et se perdaient dans les
seigles plus hauts qu'elles.

Hlne s'tait suspendue au bras de son mari, suivant sa soeur qui
maintenant discutait tout  l'aise avec Duvernet. Le dput la
trouvait singulirement embellie et ne la reconnaissait plus.

Denise, en effet, aprs avoir t lente  se former, de chrysalide
tait devenue papillon presque subitement, comme le Parisien mivre et
blme qui passe six mois au rgiment et que l'air de la province, les
fatigues et l'exercice ont soudainement bronz, dgourdi et rendu
robuste et solide.

--Ainsi, disait le dput, on vous a beaucoup demande en mariage
depuis quelque temps?

--Oui.

--Ce n'est pas tonnant.

--Vous dites?...

--Que ce n'est pas tonnant. Le contraire me surprendrait.

--A cause de ma dot? fit malicieusement Denise.

--A cause de votre dot d'abord, c'est possible.

--Vous n'tes pas galant!

--Je parle pour les autres. Le sicle est positif. A dfaut d'autres
majests, sa majest l'argent est fort adule.

--C'est un roman de Montpin que vous me contez l.

--C'est de l'histoire. M. Chtenay possde une si belle fortune
qu'elle doit blouir les adorateurs du veau d'or. A propos, o est-il,
M. Chtenay? Nous l'avons bien oubli, il me semble.

--O voulez-vous qu'il soit, sinon  sa grande affaire.

--A ses fouilles mystrieuses?

--Oui. A son oppidum,  sa ville gallo-romaine ou  son camp, on ne
sait pas au juste, et il est probable qu'on ne saura jamais.
Figurez-vous qu'il est arriv triomphant hier soir. Il apportait des
fers rouills qu'on avait retirs de terre,  une grande profondeur, 
ce qu'il parat. Il prtend que ce serait quelque hache antique des
poques prhistoriques. Moi, je crois que ces objets inestimables,
mais informes, sont tout bonnement des socs de charrue qui remontent 
une cinquantaine d'annes. Mais c'est comme pour l'oppidum,  moins
d'un hasard spcial, je dirais un miracle si vous aviez la foi, on ne
saura jamais.

--Il va venir?

--Oui, ce soir, pour le dner. Nous couchons au Val-Dieu cette nuit.
De cette faon, nous serons tout ports pour la fte de demain.

--Quelle fte?

--Ah! vous ignorez ce dtail. Quel Parisien vous tes! C'est la fte
du pays, la fte du Val-Dieu, autrement dite: l'assemble.

--Qu'est-ce que c'est que a, l'assemble?

--Quelle ducation  complter, Seigneur! L'assemble d'un village,
c'est une solennit qui revient une fois l'an.

--Et cela consiste?

--En ce que ce jour-l, un dimanche toujours, les gens des hameaux et
des bourgs voisins viennent visiter ceux du privilgi. On se promne
sur le communal. Il y a des marchands d'chauds et de pain d'pice,
des rjouissances varies, telles que courses en sacs, mts de
cocagne, jeux de boule, parfois des steeples d'nes et de bourricots,
et un violon qui rcle mlancoliquement une contredanse sur un
tonneau.

--Et demain?

--C'est l'assemble du Val-Dieu. Cela ne vous touche pas?

--Du tout.

--Vous tes blas.

--Non. Ce qui me touche, c'est que vous restez l ce soir.

--Vraiment. Vous devenez aimable. Enfin!

--Je l'ai toujours t, chre petite!

--Je ne m'en suis pas aperue.

--C'est que vous tiez distraite.

Ils s'en allrent en marivaudant  travers champs, le long des haies
d'aubpines ou dans les sentiers verts.

Et souvent, en pressant lgrement le bras de Duvernet, l'espigle lui
rptait:

--Oh! tchez donc que Maurice soit forc d'aller quelquefois  Paris.
C'est si gai, l-bas, et c'est si triste, ici, quand il pleut par
exemple. Et vous savez, en Normandie il pleut toujours! Et puis, mon
pre et moi, seuls dans cette immense masure, brrr!

Chazolles et sa femme les contemplaient de loin.

--Est-ce que tu voudrais de la dputation? disait Hlne  son mari.

--Je n'en ai pas la moindre envie.

--Tant mieux!

--Aprs tout, o serait le mal?

--Nous sommes si bien, ici. Il me semble que le jour o nous
quitterons le Val-Dieu, toute notre chance s'en ira.

--Que tu es enfant!

--Paris me dplat. C'est de l'aversion qu'il m'inspire, presque de la
haine.

--Qu'est-ce qu'il t'a fait?

--Rien. C'est d'instinct.

--D'abord, chre amie, quand je serais assez sot pour courir aprs des
honneurs, creux comme cet arbre auquel il ne reste que son corce, il
n'est pas sr que je puisse dcrocher la timbale. Il y a le pre
Mahirel.

C'tait le dput de la circonscription du Val-Dieu.

La circonscription!

Un nom furieusement barbare.

Oh! la politique et sa langue!

--Il est coll  son poste comme une poix et il faudrait un
tremblement de terre pour l'branler.

--Ici, reprit Hlne distraite et dont le bras frmissait sous celui
de son mari, je t'ai  moi tout entier, sans partage. L-bas, qui
sait?

--Amour, dit Chazolles en baisant les cheveux de sa femme sous son
ombrelle, qu'as-tu  craindre? Qu'est-ce que je pourrais donc aimer
comme toi?




V


A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la fort
du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le
domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'lve un village
coquet,  moiti normand,  moiti percheron, et situ  peu prs au
centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne.

Rien de plus gracieux que ce hameau appel le Val-Dieu, du nom du
monastre qui l'avoisinait. Ses maisons tages dans une oasis de
verdure, et dominant des prairies coupes par un ruisseau et des
tangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises
bleues ou de tuiles rouges.

Les habitations sont plantes au milieu de jardins enclos de haies
d'aubpine, de pturages mdiocres peupls de vaches multicolores, ou
de champs sablonneux d'o on tire d'excellentes pommes de terre.

Mais les bruyres roses et les touffes de bouleaux ou de chtaigniers
envahissent malgr tout les vastes dfrichements conquis sur la lande
et oprs il y a des sicles par les moines du Val-Dieu.

L'glise btie en grison,--une vieille pierre qu'on ne retrouve
plus,--se dessine avec son clocher aigu surmont d'un coq dor
tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui
s'enlvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semes de
marguerites des prs et de jonquilles sauvages.

Du communal, vaste terrain gazonn, qui s'tend devant le porche de
l'glise et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de
l'arrondissement, se rangent le cimetire avec ses croix de pierre ou
de bois noir, le presbytre, l'cole et une demi-douzaine de
maisonnettes occupes par les petits commerants du lieu, on aperoit
dans le lointain, au del du cours d'eau, les avenues du chteau et le
manoir, avec ses fentres de chapelle, son porche ogival, ses
colonnettes de clotre, environnant une cour oblongue, comme celle du
palais de Jacques Coeur,  Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe,
suspendues aux angles extrieurs, et ses clochetons qui dominent les
bosquets du voisinage.

Au del encore la ferme modle exploite par le chtelain.

Le tout forme un ensemble pittoresque, le rve du paysagiste, entour
de jardins feriques au milieu desquels, sous des amoncellements de
plantes rustiques, de fusains, de viornes ou de clmatites, on
remarque les vestiges de clotres crouls, des fts de colonnes
rests debout, cachs par des glycines ou des bignonias, et  et l
des murs de rfectoire ou de prau qui soutiennent maintenant des
espaliers comme de simples cltures de potager.

C'est, on le sait dj, le centre du trs important domaine qui
appartient  une ancienne famille de robe, reprsente par un fils
unique, Maurice Chazolles. Le domaine, agrandi par des acquisitions
successives, comprend des fermes, des prairies, des tangs, des landes
et des bois trs tendus qui confinent aux immenses forts de l'tat
connues sous le nom du Perche et de la Trappe.

Ce Maurice Chazolles,  cheval sur les deux plantureuses provinces du
Perche et de la Normandie, tait certes un des plus prospres richards
qui existassent  vingt lieues  la ronde dans ces contres
privilgies.

Sa famille jouissait d'une fortune considrable depuis un temps
immmorial. On y tait solidement bti,  chaux et  sable, comme on
dit dans le pays. On y mourait vieux. Son pre seul avait rompu la
tradition en se laissant terrasser vers la soixantaine par une maladie
due  des excs de jeunesse, quand ses anctres n'avaient jamais pli
bagage avant quatre-vingt-dix ans bien compts et rvolus.

Au Val-Dieu, en outre, on devait  l'air vivifiant,  l'odeur saine
des bois,  l'activit des champs, aux exercices violents de la
chasse,  l'absence surtout de ces soucis qui, la plupart du temps,
nervent et abattent les plus fortes natures, une sant robuste, une
belle humeur et une tranquillit d'esprit qui sont peut-tre, avec un
peu de modration dans les apptits, les biens les plus dsirables et
les plus faciles  conqurir, et, somme toute, les moins recherchs.

Maurice Chazolles avait reu de son pre une centaine de mille francs
de rentes en bonnes terres.

Il aurait pu vivre  Paris, mais la grande ville ne l'avait pas sduit
jusque-l. Il tait enracin au Val-Dieu comme une souche, et les
dlices de la moderne Circ n'exeraient pas sur lui leur dpravante
attraction.

Au sortir de Louis-le-Grand, dont il avait t l'toile, et aprs un
court passage  l'cole de droit, il tait venu vivre auprs de son
pre, atteint dj de la maladie qui devait l'emporter.

Pour le fixer prs de lui et occuper ses loisirs, le vieux Chazolles
n'avait trouv rien de mieux que de marier son fils de trs bonne
heure.

Le seigneur roturier du Val-Dieu avait donc pous, peu aprs son
arrive  la campagne, une fille charmante, Hlne Chtenay, l'une des
deux hritires--l'autre venait de natre, en cotant la vie  sa
mre,--d'un banquier parisien retir des affaires avec une trs grosse
fortune, et dont le chteau, Grandval, est situ  trois lieues du
Val-Dieu, de l'autre ct de la fort qui les spare.

Hlne Chtenay tait une de ces femmes qui ralisent l'idal qu'on se
plat  caresser dans ses rveries d'amoureux pour le bon motif... et
pour les autres.

Brune, de moyenne taille, d'une sant de fer, bien faite, spirituelle,
elle avait tout ce qu'il faut pour captiver l'affection d'un mari
pendant une vie entire.

Et quel caractre enchanteur!

Quelle bont sereine et pntrante!

Quel dvouement sans rserve  son mari et aux siens.

Un vritable bijou, presque sans dfauts, cette mignonne crature!

Il tait difficile de connatre l'ennui auprs d'elle.

Sa gaiet calme et douce animait la maison. Sa grce gayait le parc
comme ces plantes  fleurs persistantes qui sont une caresse pour les
yeux. Ses attentions fines et dlicates prvenaient les moindres
dsirs de son mari, son matre, devant lequel elle tait  genoux sans
fausse humilit, simplement parce qu'elle sentait qu'elle lui
appartenait et n'aurait pu vivre sans lui. Elle s'tait donne
librement et ne se reprenait pas. Elle n'en aurait pas eu la force.

Quand elle se moquait de ses voisins et de leurs travers,
contrefaisant leur langage, leurs gestes, avec une irrsistible
drlerie, c'tait un clat de rire dans le salon, aux tons teints et
au luxe solide et artistique, o, grce  elle, rien ne choquait et
dont chaque meuble, chaque statuette, chaque tableau flattait le
regard.

Elle avait le don rare et prcieux de relever les pauvres gens en les
secourant, et de rconforter les malades par la suavit de ses paroles
et de son sourire.

Sa bont ne trouvait pas de rebelles, et tout ce qui l'approchait
tait  ses pieds, comme elle tait elle-mme aux pieds de son mari.

Parisienne pur sang, leve dans le magnifique htel de son pre, au
Cours-la-Reine, clbre par ses collections de tableaux, de meubles
rares et de tapisseries prcieuses, elle avait eu la bravoure de se
confiner au Val-Dieu par amour pour Maurice, levant elle-mme, sans
jamais les confier  une main trangre, ses deux filles, Thrse et
Marthe, toutes jeunes encore, adore de ses domestiques, de ses amis
et du pays entier, la joie de la maison, la vanit de son mari, et la
coqueluche du village.

Le lendemain de l'arrive de Duvernet au Val-Dieu, c'tait, comme
l'avait dit Denise, l'assemble du pays.

Les assembles de Normandie ressemblent aux pardons de Bretagne.

Les hameaux, les bourgs du voisinage, les fermes isoles se vident au
profit de la fte.

On rend visite  ses amis,  charge de revanche.

Ce jour-l, c'tait le Val-Dieu qui pratiquait l'hospitalit au
bnfice de ses voisins.

Ds le matin, les cloches, des tintenelles qui supplaient  la
puissance par le nombre, s'taient mises en branle. Le clocher en
tremblait sur sa base de pierre noire, maille de paillettes de mica.
On les entendait jusqu'aux Barres ou  Soligny, et de Brezolettes 
Prpotin, les bourgades les plus rapproches.

Les biches et les cerfs de la fort en bramaient de peur, et les
chevreuils par bandes s'loignaient avec empressement de ces quartiers
bruyants, tandis que les livres dressaient les oreilles dans leurs
gtes,  l'abri des halliers et des bruyres.

Dans les maisons du village, on se disposait  recevoir les amis.

Le feu ptillait dans l'tre, et la broche tournait devant le foyer.
Plus d'un coq chanteur s'tait vu tordre le cou par les mnagres sans
piti, et le pot-au-feu se prlassait dans les cendres en attendant
l'issue de la messe que le cur avanait pour la commodit de ses
ouailles.

Toutefois, quand le chef-lieu du pays est aussi peu important que le
Val-Dieu, les rjouissances sont modestes et la solennit ne cause
qu'une mdiocre motion et une pitre affluence de populaire.

Les boutiques installes sur le communal  l'aide de deux trteaux et
de quatre planches de sapin abrites sous une toile grise, se bornent
 vendre des chauds vaporeux et quelques ptisseries primitives
d'une lgret de cailloux, des pintes de cidre, et aprs la course en
sacs, le tir  la cible, le mt de cocagne, garni de prix varis,
montres d'argent, vestes, bagues ou gigots, et un feu d'artifice
sommaire, il ne faut pas exiger de magnificences supplmentaires.

Du reste, on ne va point  l'assemble pour le spectacle.

On s'y rend pour se voir, causer un peu de ses affaires, de la rcolte
et surtout pour festiner chez les cousins.

On change de formidables poignes de mains, on se frotte les joues
avec enthousiasme, on embrasse les parents et surtout les parentes
avec frnsie.

On s'informe des vacheries et des moutons. On se renseigne sur les
talons en renom. On cause du bl, s'il pousse comme il faut, et des
pommiers, s'ils ont belle mine, et, le soir venu, on s'en retourne par
les chemins, en carriole, s'il y a loin au logis, ou de son pied sans
trbucher sur les cailloux, car on est sobre et rarement il reste un
Percheron ou un Normand  cuver ses libations dans les fosss des
routes ou le long des haies fleuries.

Ceux-l ne comptent pas.

On les toise avec une piti ddaigneuse.

Cependant au Val-Dieu, malgr l'exigut de la paroisse, le mt de
cocagne est pourvu de prix de consquence, et les amateurs de la
course en sacs ne perdent pas leurs peines.

Les matres de l'abbaye,--on appelle ainsi la maison de Chazolles,--y
pourvoient.

Il n'y a pas de commune dans le dpartement o le gagnant de la cible
soit aussi magnifiquement rcompens de son adresse et, d'un bout 
l'autre de l'arrondissement, la gnrosit simple et facile du
chtelain du Val-Dieu est universellement reconnue.

Vers cinq heures du soir, la fte tait dans son clat.

Le temps tait propice. Il avait plu la nuit, une pluie bienfaisante;
les ondes rafrachissent l'herbe et l'empchent de brler au soleil,
mais la chaleur avait vaporis la pluie et sch les herbages.

Les gens des Barres et de Crulay taient arrivs par escouades; ceux
de Tourouvre ne manquaient point; Lignerolles rendait visite  son
voisin. Les fondeurs de Randonnay serraient la main aux chaufourniers
d'Iray, et les gars de Sainte-Anne avaient travers la fort pour se
trouver au rendez-vous.

Sur le communal, on s'attablait aux cantines improvises, on crasait
les bancs de bois brut clous  la diable, et on se rafrachissait
fraternellement, en devisant des choses agricoles.

Dans ces honntes cantons, c'est  peu prs l'unique sujet de
causerie.

A-t-on des pommes ou n'a-t-on pas de pommes?

Les avoines donnent-elles?

Les vaches se tiennent-elles  un bon prix?

Combien le beurre? Vingt ou trente sous la livre? Qu'est-ce que vaut
la douzaine d'oeufs?

Tout est l.

Le cours des boeufs  la Villette importe plus aux paysans que le
renversement du ministre Labutte ou Bertuchoux et l'avnement du
clbre Frminet  la prsidence du conseil les laisse fort
indiffrents.

Ce sont des sages.

Dans ce paisible monde, Chazolles tait  l'aise comme un homard sur
son rocher, parmi les mousses et les plantes marines.

Pour les paysans, il tait des leurs.

Chazolles tait un a-gri-cul-teur, vous entendez bien.

Avec sa ferme-modle et ses reproducteurs prims aux comices, avec ses
verrats perfectionns, ses admirables verrats en forme de cervelas 
pattes microscopiques, qu'il prtait libralement aux truies de ses
voisins, avec ses taureaux btis  faire pmer d'aise les gnisses de
la contre,  dix lieues  la ronde, et dont les faveurs--trs
recherches par parenthse--ne se payaient pas plus cher que celles
des magots du premier fermier venu, et parfois pas du tout--un mode de
corruption lectorale  signaler aux commissions d'un caractre
vtilleux et difficile,--avec ses talons percherons  deux fins,  la
fois btes de trait et trotteurs distingus, dont les exploits
retentissent sur les hippodromes spciaux o Chazolles porte haut le
drapeau de l'arrondissement; avec ses cultures soignes, mais o il se
gardait de donner dans les absurdits novatrices des gens du monde,
qui se mettent en tte de transformer une ferme en usine et de la
fconder  l'aide de chimies extragavantes, le chtelain du Val-Dieu
tait trait par les laboureurs,--l'immense majorit des
habitants,--comme un gal et un confrre, par tous comme un ami.

Sa table tait ouverte  ceux qui venaient lui parler d'affaires ou de
services.

Les campagnards aiment cette familiarit.

Quand on les reoit schement, ils disent du logis, si riche qu'il
soit: C'est la maison du bon Dieu. On n'y boit ni ne mange.

Chez Maurice Chazolles, on buvait et on mangeait  son aise.

Hlne faisait les honneurs de sa table avec une gale sollicitude aux
paysans ou aux richards, et les deux petites, la blonde et la brune,
leurs cheveux sur le dos, tendaient gentiment leurs fronts roses aux
invits pour leur souhaiter la bienvenue.

Enfin Maurice Chazolles n'est pas fier. Aux champs, on connat la
valeur de ce mot.

C'est instinctif chez lui et l'effet d'une bont originelle.

Aux foires et marchs, il se mlait  la foule, causant amicalement
aux fermiers, aux leveurs, aux boutiquiers ses fournisseurs.

Il n'y avait pas jusqu'aux braconniers dont il ne ft respect, et
Dieu sait s'il sont nombreux et indomptables dans ces parages hants
des sangliers, des cerfs et des chevreuils.

Ce soir-l, vtu de son complet de velours, sa cravate de soie molle
et blanche ngligemment noue, un chapeau de paille brune, bossu,
crnement pos sur sa tte nergique et douce, d'une expression
satisfaite, il allait  travers les groupes, au bras de son ami
Duvernet, mis avec la correction d'un dput qui aspire aux plus
hautes dignits de son pays et se montre amoureux de la forme.

La course en sacs commenait.

Des compagnons, amis du lucre, grotesques coursiers  deux pattes,
dont la tte seule mergeait au-dessus d'une poche  bl, en bonne
toile, lie  leur cou par une corde, allaient se disputer, en
faisant, emprisonns dans cette gane incommode, le tour d'un pr
rcemment fauch, une demi-douzaine de prix dont le plus lev tait
un beau louis d'or de vingt francs et le moindre un lapin gras, de
clapier, qui valait bien un petit cu.

Les paris s'engageaient dans l'assistance qui observait, le cou tendu,
cette lutte mouvante.

Au signal donn, les concurrents s'lancrent.

Chazolles, indiffrent  l'issue de la course, abordait les curieux
avec une bonne parole de bienvenue et un salut cordial:

Ce diable d'homme connaissait tout le monde:

--a va bien, vieux pre? On a rentr ses foins?

--Pas mal, monsieur Chazolles. Et vous?

--Entre deux. Avec un peu d'orage, mais c'est fait.

--Vos pommiers sont superbes; je suis all dans votre quartier. C'est
soign de main de matre. Vous aurez des pommes.

--Un peu, monsieur Chazolles; un quart d'anne; pas davantage. Votre
taureau bring est toujours l?

--A votre service, mon pre Lefvre.

--Un rude animal, monsieur Chazolles, et d'une fameuse espce. Et
votre verrat?

--A votre service aussi, comme le reste.

--a n'est pas de refus. On ne fera pas mieux. A vous le bouquet!

Les clats de rire du public les interrompaient.

Les coureurs trbuchaient  chaque instant sur le gazon, embarrasss
dans leurs toiles, et s'tendaient tout du long, amusant la foule de
leurs contorsions et des efforts qu'ils faisaient pour se relever et
reprendre leur course.

Chazolles riait comme les autres.

Duvernet pinait les lvres, indiffrent  ces plaisirs du populaire.

--Homme heureux, dit-il  son compagnon. En vrit, je te porte envie.

--Je suis heureux  peu de frais. Rien de plus facile que de m'imiter.

L'autre fit tournoyer son stick et secoua la tte.

--Ah! non, par exemple! M'enterrer tout vif! Tu as raison, peut-tre,
mais pas encore! C'est plus fort que moi, je ne peux pas.

--Tu aimes ton Paris?

--C'est--dire que j'en raffole. Le boulevard m'est aussi ncessaire
que l'eau  tes carpes et le soleil  tes bls. Les restaurants o je
m'empoisonne lentement m'attirent comme une phalne qui va bourdonner
aux vitres, la nuit. Le thtre avec ses loges pleines de femmes, de
fleurs et de diamants, me semble le plus riche parterre du monde et me
fait prendre en piti les jardins de Nice ou de Cannes; la plus belle
rose pour moi, c'est une jolie femme, modiste, flneuse ou couturire,
qui s'en va trottinant sur l'asphalte avec ses bas bien tirs, sa
jambe fine et son pied cambr. J'adore les jupes qui collent sur des
hanches bien dessines, les grands chapeaux hardiment camps sur des
chignons bouriffs avec art. Je veux que la nature soit complte,
orne, embellie par ce je ne sais quoi de la Parisienne, qui en
centuple la sduction. Tiens, l, dans le tas, il y a peut-tre des
Vnus callypiges, des merveilles ignores. Je n'en sais rien. Pour que
la plus splendide des paysannes me donne dans l'oeil  travers mon
lorgnon, car je suis dplorablement myope, il lui faudrait un stage de
deux ans, dans un grand magasin de robes et manteaux,--rue de la Paix
ou au boulevard--ou  chiffonner chez Fanny Claude ou Valentine. Sans
quoi, rien. Explique mon cas, si tu peux! Mon ami, le coeur est muet.
Silence absolu!

--Moi, c'est le contraire, affirma Chazolles. Ton Paris ne me dit
rien, rien du tout.

--Tu m'tonnes.

--Pourquoi?

--C'est difficile  dire.

--Va toujours.

--Tu es jeune assurment ou du moins admirablement conserv. Tu bats
ton plein.

--L'air de la campagne, la vie tranquille, rgulire, heureuse!

--Pourtant nous sommes ns la mme anne, le mme mois. Il n'y a que
le jour de chang. J'ai pass la quarantaine.

--On le voit bien! En y regardant de prs, de tout prs.

--Insolent!

--L'air de Paris, de ton admirable Paris. Le gaz des thtres, les
cabinets de Brbant, du Caf anglais ou de Voisin! les petites femmes
qui trottent avec des bas bien tirs! Vaurien!

--Enfin nous franchissons le sommet.

--Aprs?

--Le point culminant, mon ami. Or, suis-moi bien.

--Je t'coute, dit Chazolles.

--A notre ge, de deux choses l'une.

--Voyons.

--On a fait comme moi. On a us et abus de la vie. On a--passe-moi
l'expression, l'poque est au naturalisme,--jet sa gourme, fait la
noce, sabl le champagne, couru les avant-scnes des petits thtres
et des grands en joyeuse compagnie; on s'est bouscul dans la cohue au
bal de l'Opra; on a effeuill sans gne et  la diable les coeurs
d'artichaut, pay des notes de robes et de chapeaux, meubl des
entresols, corn son patrimoine avec des fantaisies de toutes sortes,
de petits coups, de bracelets, de bijouteries pour dames, et alors...

--Et alors...

--reint comme moi, le crne dgarni...

--Comme le tien.

--Laisse-moi parler, mon ami!--On n'aime pas que les autres se mlent
de ces dtails et nous fassent remarquer ce que nous savons trop,
hlas!--les illusions envoles, le coeur envahi par la fatigue, par
une lassitude inexplicable o il y a de l'coeurement et de
l'impuissance, on se tourne d'un autre ct. On dserte les cabinets,
les baignoires, les bals, les boudoirs; en un mot, on se range et on
devient...

--Ambitieux.

--Tu l'as dit.

--Et tu l'es.

--J'en conviens.

--Alors, tu dois tre satisfait. Tu es n avec de la corde de pendu
dans ta poche. Tu es dput, riche...

--Comme toi.

--Fils unique.

--Comme toi.

--Beau garon! Un peu fluet, mais beau de cette grce qui sduit les
femmes.

--Allons, d'Artagnan, ne te moque pas d'un chtif. N'abuse pas de tes
avantages.

--De l'esprit jusqu'au bout des ongles et une chance! Tout te russit.
As-tu des obligations du Foncier?

--Non.

--Achtes-en une.

--Pourquoi faire?

--Tu gagneras le gros lot. C'est vident.

--Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu' notre ge, quand on
a beaucoup vcu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition.
Mais si, au contraire... Tu me prtes tes oreilles?

--Je crois bien.

--Si, au contraire, jusqu' cet ge mr, on est rest d'une sagesse
exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est mari
jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple...

--Comme moi.

--Comme toi. S'il a pass sa verte jeunesse, occup d'un amour unique,
si perfectionn qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise--s'il
s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas
vid la coupe amre et enchante des volupts dfendues, oh! alors,
mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois
qui demeurerait  une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend
de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les
dmes dors, les toits gigantesques, et o il n'a pas mis les pieds.
Un jour vient o on veut voir, ou on est pris d'un irrsistible dsir
de connatre. C'est une dette  payer; on la paie tt ou tard. Tu la
paieras, toi, comme les autres.

--Allons donc!

--Comme les autres.

--Jamais.

--Seulement, un conseil. Ce jour-l tche, dans ton enthousiasme
juvnile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'tre discret et
de ne pas gcher ta flicit vraie.

--Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le
voir? Regarde-le.

--O a?

--A deux pas. Tu l'as dans le dos.

Le dput du Havre se retourna.




VI


La chtelaine du Val-Dieu se promenait tenant ses fillettes par la
main dans la foule des ruraux qui se rpandaient de nouveau sur le
communal.

La course en sacs tait finie; c'tait le tour du mt de cocagne.

Des rustres en blouse bleue retrousse, noue sur l'chine, grimpaient
 l'arbre dpouill de son corce, lisse et o les mains n'avaient pas
de prise.

Aprs des efforts infructueux, ils se laissaient glisser au bas,
dcourags.

D'autres prenaient leur place.

Thrse la brune et Marthe la blonde, les cheveux pars sur leurs
robes claires, l'une bleue comme des ptales de pervenche, l'autre
rose comme une fleur d'glantier, souriaient  tous, se mlant aux
groupes des buveurs, regardant les joueurs de boules. Elles allaient,
le nez en l'air, fixant le violoneux perch sur une estrade o il
rclait ses boyaux avec ardeur sur un rhythme de polka dont les
cadences grotesques dguisaient la banalit.

Cette joie champtre s'encadrait dans un magnifique paysage dont les
rayons du soleil couchant augmentaient la splendeur.

La fort avec ses futaies s'tendait au-dessus du village, formant au
fond un majestueux rideau de feuillages empourprs.

Les tiges des chnes, d'un gris ple, se dressaient pareilles  des
cierges de Pques et drues comme les piques d'un peloton de
hallebardiers dans les dessins de Gustave Dor.

A l'occident, les tourelles du Val-Dieu dcoupaient leurs toitures sur
la rougeur de l'horizon, au-dessus des massifs qui les entouraient,
pendant que les servitudes de la ferme-modle aux formes de couvent,
avec les contreforts tayant les murailles et les couvertures hautes
comme des toits d'htel Henri II, s'tendaient brunes au milieu des
champs de trfle ou de l'or des bls mrissants.

--Crois-moi, dit le dput  son ami. Imite-moi.

--Comment?

--Regarde Hlne. La pauvre femme regrette, j'en suis sr,
quelquefois, sans le dire, le milieu o elle a t leve et qu'elle
te sacrifie. Son pre, M. Chtenay, regrette ses collections superbes
dont il tait si orgueilleux. Denise, elle, ne regrette pas, mais elle
dsire, de toute l'ardeur de sa jeunesse, les distractions, les ftes
de ce Paris dont elle se svre pour vous. Pourquoi ne pas diviser ta
vie en deux parts? L'une pour le monde, l'autre pour la solitude, plus
sduisante au sortir du bruit de la grande ville?

--Je n'y ai pas mme rflchi. Le temps passe si vite.

--Veux-tu que je te dise? Il viendra un temps o ta tranquillit ne
te suffira plus. Tu es aim dans le pays. Profites-en.

--Et comment?

--Le pre Mahirel n'ira pas loin.

--Qu'en sais-tu?

--Une ide. Gros, court, replet, sanguin, colre! Je lui
pronostiquerais bien une fin prochaine. D'autres l'ont fait avant moi.

--Qui donc!

--Nos collgues, les docteurs. La Chambre en regorge. Le mdecin est 
la mode et fait prime sur la place.

--Alors?

--Le bonhomme a t frapp d'une attaque d'apoplexie et s'en est tir.
Mais la seconde sera dsastreuse pour lui. Voil le pronostic!

--Je ne lui souhaite pas de mal, dit Chazolles; qu'il vive, qu'il vote
et soit heureux. Laisse-toi plutt convaincre! Marie-toi.

--J'y ai pens.

--Quand?

--Hier soir.

--En voyant Denise?

--Peut-tre...

--Eh bien?

--Nous verrons plus tard. Je suis bien vieux pour cette jeunesse.

--Bah! Et ton prestige! Un futur ministre.

--Soit, donc! quand j'aurai conquis un portefeuille. Jusque-l,
silence! D'ailleurs, il est douteux qu'elle consente.

--Veux-tu que je lui parle?

--Non, fit vivement Duvernet. Ne nous pressons pas. Je ne suis pas
dcid. J'hsite encore et serais dsol d'un refus.

Le jour se mourait dans un crpuscule mystrieux.

On entendit dans le lointain la cloche du chteau qui sonnait le
dner.

Peu  peu les paysans vidrent les lieux.

Le mt de cocagne avait t dpouill de ses prix suspendus aux
branches de la cime.

Chazolles et Duvernet firent un dernier tour sur le communal bras
dessus bras dessous.

Il s'abandonnaient aux douceurs d'une causerie intime o leurs
souvenirs se ravivaient.

Ils se rappelaient les bonnes parties de leur enfance, car leurs
parents taient unis comme eux par une troite amiti; les taloches
changes, les brouilles pour des riens, des polichinelles ventrs ou
des billes perdues; et les raccommodements d'amoureux; puis le collge
avec ses luttes, o Chazolles triomphait  coups de poing ou dans les
concours de version et de discours, souple et robuste d'esprit et de
corps.

--Tu tais le plus fort de la classe, dit Duvernet, et tu lves des
cochons!

A la fin on s'tait spar. Les deux amis avaient tir chacun de leur
ct. Duvernet, aprs son doctorat, s'tait fait inscrire au barreau
de Paris.

Il tait devenu un remarquable confrencier, en attendant la
dputation que la grande situation de son pre au Havre lui faisait
esprer.

Chazolles s'tait mari au Val-Dieu. Il avait pous sa voisine de
Grandval, Hlne Chtenay, et Duvernet lui avait servi de tmoin.

En ce temps-l, Denise, la soeur d'Hlne, tait encore une toute
petite fille. On la tenait par ses lisires, et l'ami de Chazolles,
qui venait frquemment au Val-Dieu, s'tait habitu  le faire danser
sur ses genoux.

Plus tard, il l'avait vue les doigts barbouills d'encre et les
cheveux coups ras comme ceux d'un garon.

Ces souvenirs d'coliers taient prsents  sa mmoire, et il ne
pouvait s'habituer  l'ide que cette petite fille capricieuse,
espigle et foltre tait devenue presque une femme et une femme
lgante, dsirable et sduisante au dernier point.

Il la revoyait toujours en robe courte, avec des souliers pleins de
sable, et ses bas lui tombant en spirales sur les pieds, car M.
Chtenay avait le bon esprit de ne pas la parer comme une chsse et de
la laisser vagabonder aux champs et se rouler sur les gazons.

Peu  peu, il avait commenc  sentir le vide de son existence de
garon, et les qualits d'Hlne, pour laquelle il nourrissait une
profonde et respectueuse sympathie, l'avaient plus d'une fois rendu
songeur.

Denise tait du mme sang.

Et il la revoyait tout  coup panouie comme un lys qui vient de
s'ouvrir.

Souvent il avait caress l'ide d'entraner Chazolles  Paris avec
lui.

Ils avaient soutenu de rudes controverses  ce sujet. C'tait leur
champ de bataille.

--Si j'avais ta position dans ton arrondissement, je voudrais tre
nomm  une crasante majorit et prtendre  tout.

Chazolles tait un libral, assez indiffrent. Sans conviction, comme
tant d'autres, pourvu d'ailleurs des meilleures intentions.

Il objectait ses gots, son amour de la campagne, ses opinions.

A ce mot, Duvernet avait des hoquets de gaiet.

--Qui est-ce qui en a?

Son opinion  lui tait d'arriver, en acceptant les faits, d'arriver
vite et par le chemin le plus court.

Le reste n'importait gure.

Comme ils causaient de tout, passant d'un sujet  l'autre, de la
politique aux betteraves qui tendaient leurs larges feuilles d'un
vert vigoureux sur un champ voisin, de la chute du dernier ministre
qui s'tait aplati piteusement  terre comme un cheval fourbu tomb
dans les brancards, ou des vaches qui pturaient par bandes le long de
la rivire, dans un pr, des tangs o les poissons frtillaient dans
les joncs, et du prfet qui venait d'tre renvoy  ses bocks, au caf
de la Paix, sur la plainte d'un dput hostile, Duvernet s'arrta
brusquement devant une maison de construction nouvelle.

--Connais pas, fit-il en braquant son lorgnon sur le bizarre monument.
Trs singulier!

Trs singulier, en effet.

C'tait une de ces petites maisons de boutiquiers parisiens retirs 
la campagne. Cela tenait de l'Alhambra par la bizarrerie des couleurs
et la disposition des briques; du chalet par les bois dcoups qui
tombaient sous le toit avanc en abri; du gothique par une tourelle
grosse comme un soliveau de trente ans, de la niche  lapins par
l'exigut, et du baraquement de troupes par la lgret des
murailles.

La chose tait implante dans un carr de jardin grand comme
l'emplacement d'une maison du boulevard et consciencieusement clos de
murailles assez hautes pour en faire une cage  poulets o le soleil
n'entrait que par le haut.

Sur la faade, un petit mur d'appui fermait l'entre aux passants, en
gnant les propritaires, et supportait une grille dfensive dont les
fers de lances taient dors.

C'tait un mlange de pseudo-luxe et de bizarrerie, de mauvais got et
de prtention.

Les fentres taient si rapproches qu'il devait tre impossible de
placer un meuble utile dans leurs intervalles, mais en dpit de la
gne, le propritaire tait srement en extase devant ce produit de
son gnie.

Duvernet examinait avec curiosit cette bicoque.

--A qui a? dit-il.

--a, rpliqua Chazolles, c'est le chteau d'un marchand de poissons.

--Du Val-Dieu?

--Tu ne le croirais pas. Le got du citadin de la rue Montorgueil
clate ici dans toute sa gloire.

--Il se nomme?

--Gaspard Mraud.

--Un nouveau venu?

--En effet. C'est un gros homme  la face bourgeonne, rubicond et
entrelard. Cinquante ans environ. Six mille livres de rentes. Une
vieille bonne  tout faire, une ruine pltre, dlabre et madre qui
le mne par le bout du nez et rpond au nom ambitieux d'Herminie. Pas
mauvais diable au fond. Pradeau en retraite. J'ai fait sa conqute en
lui donnant les permissions les plus tendues de pcher  la ligne
dans les tangs et de chasser le lapin o il veut.

--Drle d'ide de venir s'chouer dans ce dsert comme une baleine sur
une plage de sable. Problme de la destine qui nous ballotte  son
gr et nous pousse  et l comme des paves.

Si Duvernet avait connu l'histoire de ce vendeur de mare, il aurait
aisment rsolu ce problme.

Gaspard Mraud tait clibataire.

Haut en couleur, d'une corpulence norme dont la principale richesse
se portait du ct de l'abdomen, une manire de futaille soutenue par
deux courtes jambes, la face rjouie, le nez florissant  peau de
fraise mre, le visage orn d'un triple menton et de bajoues
s'affaissant sur un col large comme un entonnoir et lui donnant
l'aspect d'une pivoine dans un cornet de papier, cet homme puissant
vgtait sous la domination d'une servante matresse frisant comme lui
la cinquantaine, fane et fripe comme les blondes fades qui se
dfendent sans nergie contre les ans et s'croulent subitement dans
les abmes de la dcrpitude.

Cette Herminie, jalouse comme une tigresse, redoutait pour son amant
les sductions de Paris.

Depuis dix ans elle prnait, sans relche, les joies de la campagne,
l'abondance facile et saine de la vie des champs.

Gaspard Mraud tait venu en partie de plaisir chez un de ses
collgues, n  quelque distance, dans le Perche, et qui possdait une
petite terre du ct de Brezolettes, dans les landes sablonneuses
enclaves au milieu de la fort de la Trappe.

En passant au Val-Dieu, Gaspard Mraud avait admir le site grandiose
et s'tait cri comme Archimde:

--J'ai trouv.




VII


Trois mois aprs, il avait plant sa tente dans ce lieu plein de
souvenirs monastiques qui,  vrai dire, ne le touchaient gure.

Il s'tait dcid tout  coup.

En vrit, Herminie avait raison.

Il en avait assez de son mtier. Les affaires l'coeuraient. L'odeur
de la mare lui portait au coeur.

Il avait fond une sorte d'entrept pour la vente des hutres; sa
maison tait trs achalande; on y ralisait de beaux bnfices, mais
la paresse lui venait avec l'ge.

Se lever  trois heures du matin, c'tait bon jadis quand il manquait
de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les
Mraud de pre en fils depuis une ternit.

En avait-il remu dans son enfance, des paniers de soles, des mannes
d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui
piquaient les doigts avec leurs museaux pineux!

Avait-il tourn et vir dans le carr de la crie devant les chaires
des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous
et les brouillards, comme un cureuil dans sa cage o il recommence
sans fin la mme course!

Dcidment il pouvait se retirer et prendre du bon temps.

La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les
autres avec ses cus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le
pav lui donnait des nauses comme s'il avait eu sur l'estomac de
colossales quantits de nageoires, de ttes aux yeux vitreux et de
peaux glauques et gluantes.

Il se rendit donc.

Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par
dessus les autres. Elle tait son habitude, sa chose  lui. Il l'avait
eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la
clbre madame Mraud, une poissarde de haute vole, qui dpensait
avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle
gagnait  son banc; elle, petite bonne  tout faire, simple et nave,
arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la
promiscuit des halles.

La liaison avait t bientt faite.

La mre du beau Gaspard n'avait pas mis de btons dans les roues. Les
Mraud se mariaient rarement et mres, filles ou cousines, jugeaient
qu'il tait tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse.

On en disait de raides, les soirs, quand on se runissait en famille,
ce qui tait rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la
journe termin, tirait de son ct.

Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgr sa rudesse
et ses allures despotiques, avait rencontr l une vraie matresse
dans toutes les acceptions du mot.

Herminie, avec sa grce de jolie blonde aux traits fins, souffls par
l'air de Paris, dans la fracheur de ses dix-sept ans, l'avait
habitu, en supportant ses caprices, en flattant ses gots, en se
pliant  ses vices,  ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il
aurait sacrifi le monde entier, si on le lui avait offert.

C'est ce qu'il faisait  la premire sommation de sa matresse, en se
rfugiant au Val-Dieu.

L, Herminie le dominait. Il tait son prisonnier. Elle n'avait pas 
redouter de le voir s'chapper. Dans les forts voisines, les
concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place
du Chtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne.

La servante n'avait plus sa fracheur et son teint laiteux, mais elle
avait gard son astuce et sa volont.

Dans sa villa du Val-Dieu, Mraud tait surveill  son insu avec plus
de vigilance qu'un dtenu dans le prau de Mazas.

Mais il tait accabl de soins, bourr de prvenances.

Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats
cuisins avec amour. Son linge tait d'une entire blancheur, ses
habits bien brosss, ses bottes brillantes.

La maison flambait de propret, malgr le fouillis des meubles
entasss dans un espace trop troit pour eux.

Et pour surcrot de bonheur, Mraud sortait chaque matin, une ligne
superbe  la main, et s'en allait pcher dans les tangs, avec une
patience de philosophe, prenant, sans grand mrite,  cause de leur
abondance, des perches au dos arm d'artes, des tanches et des
barbillons, qui lui rappelaient son ancien mtier et lui procuraient
des distractions agrables.

Parfois mme, s'il s'garait, son fusil sur le dos,  la lisire des
bois du chtelain, o les livres pullulent, les gardes ne se
plaignaient pas.

Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: a va
bien, monsieur Mraud? et des sourires qu'il rcompensait d'une
quantit incroyable de petits verres.

--Allez l, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux.

O:

--Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gte!

Il est juste de reconnatre qu'il faisait preuve en toute occasion
d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les
talus ou s'asseoir sur le derrire  porte de ce chasseur inexpert,
sans redouter d'accident srieux.

Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rus
forestier, tait le plus ardent  l'exciter au meurtre.

--Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Mraud, ne vous gnez pas.
Tuez tout. Il en restera bien de la graine.

Il se flicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde
et portait Maurice dans son coeur, sans arrire-pense, car au fond
ce dserteur des halles n'avait pas ombre de malice.

Le dput, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer
l'oeuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tir  quatre
pingles o pas un arbrisseau ne dpassait le mur.

--Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles.
Comme si le plaisir de la campagne n'tait pas dans l'espace, dans la
satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et
son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une bote.

Nanmoins, Mraud tait fier de sa construction.

Il ne manquait pas de dire aux visiteurs:

--C'est moi qui ai bti a, tout seul, sans architecte.

--On le voit bien, lui rpondit un jour le vieux cur, poliment.

Ce jour-l,  cause de la fte, Herminie avait laiss les persiennes
ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du
mobilier, les rideaux en algrienne  rayures jaunes et ponceau et le
tapis du guridon d'un rouge formidable  mettre en fureur une bande
de taureaux.

Par les fentres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'troite
maison, une bonbonnire,  ce que disait l'amie du matre.

Chazolles et le dput allaient s'loigner quand tout  coup Maurice
pressa le bras de son ami.

--Regarde donc, lui dit-il.

--Quoi?

--Cette jolie fille.

--O a?

--L haut.

Duvernet leva les yeux.

A une fentre du premier tage, une tte ple se montrait dans
l'encadrement des rideaux.

C'tait une apparition lumineuse.

Sous des cheveux d'or trs abondants, le visage d'un blanc lact se
colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lvres d'un
incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux ranges de dents
perles, d'un mail clatant, dans un malicieux sourire.

Les deux mains poses sur l'appui de fonte bronze, avec la
coquetterie des actrices clairant aux feux de la rampe leurs
poitrines houleuses  certaines scnes pathtiques, cette jeune fille,
le corsage serr dans une robe de satinette paille, boutonne au cou,
et coupe en dessous par une chancrure savante, triangulaire,
enrubanne de satin plus fonc, offrait impudemment aux regards des
deux promeneurs une poitrine blouissante, soutenue par une taille
irrprochable, souple et mince.

Une rose d'un rouge velout tranchait au centre sur la neige de son
sein.

Des cheveux  reflets fauves couronnaient comme un diadme cette tte
 la fois enfantine et ddaigneuse, mutine et cruelle, et se
rpandaient en mches folles sur le front, frisant et colles  la
peau.

--Superbe fille! murmura Chazolles.

Duvernet haussa les paules.

--Une Parisienne.

--A quoi le vois-tu?

--A tout et  rien. Est-ce qu'on s'y trompe?

Le dput du Havre en avait vu d'autres.

Sa jeunesse agite lui avait appris  connatre les dessous de la
grande ville.

Son entresol de clibataire de l'avenue Montaigne aurait rvl
d'tranges secrets si les meubles avaient parl.

--Elle est merveilleuse, reprit Chazolles.

--Eh bien! aprs?

Aprs en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire  Chazolles?

Une cousine de l-bas, une amie, qui sait? tait venue rendre visite 
ce courtier en maquereaux et en saumons,  ce marchand d'hutres,
rfugi dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y
attacher? Et en quoi, s'il vous plat? la premire minute de
l'admiration passe, cette visite intressait-elle l'a-gri-cul-teur du
Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hlne Chtenay, qui devait
s'impatienter du retard des deux promeneurs, le pre enfin de deux
mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chrir et adorer.

--Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-pre; le
dner ne vaudra rien.

Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les
branches se rejoignaient, formant une paisse vote sur leurs ttes,
avec son style de viveur, avec sa verve primesautire, il drida son
ami.

--Elle est gentille certainement, lui dit-il, trs gentille, si tu
veux, mais je me mfie de sa vertu. Une vingtaine d'annes! robe d'une
coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb  faire baisser les
yeux  un rgiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est
plus savante qu'une marie de deux ans dans ton village.

--Mauvaise langue!

--Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui
rit en dedans; une fine mouche, mon ami!

--Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite?

--J'ai peut-tre tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli.

--Oh!

Plusieurs fois, Chazolles tourna la tte du ct de la fentre.

Le blanc visage s'y encadrait toujours.

Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le
lointain.

Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela:

--Mon cousin!

Un pas lourd rsonna dans le parterre troit du chalet, sur un pavage
en briques, et la face enlumine de l'ancien courtier vint se placer
au-dessus de la figure dlicate de sa visiteuse.

--Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il.

Elle lui dsigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonaient dans
l'avenue, de l'autre ct du communal, en regardant  chaque instant
en arrire.

--Quel est ce monsieur? demanda-t-elle.

--Le plus grand?

--Oui,  droite.

--C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas?

--Je ne l'ai jamais vu.

--Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays.

--Qui a? M. Maurice?

--Tu sais bien. Le propritaire de ce chteau, l, dans les arbres.

--Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait?

--Lui? Rien, parbleu!

--Il flne?

--Quand il veut.

--Il est donc trs riche?

--Je crois bien. A millions!

--Mari?

--Oui. C'tait sa femme, la petite brune, trs bien, avec deux enfants
dans ses jupes, tantt,  la course en sacs.

--Ah! fit la jeune fille rveuse.

Et se reprenant:

--Elle est trs bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice
Chazolles.

Elle prononait ce nom avec une aigreur mal dissimule.

--N'est-ce pas? fit Mraud avec un claquement des lvres, qui
indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme!

--Mais elle se fane, siffla la jeune fille.

Mraud fit un haut-le-corps indign, sincrement.

--Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y
aurait-il d'tonnant? Tu te faneras aussi,  ton tour; mais d'abord ce
n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme,
entends-tu, une crme.

--Oui. Elle vous permet de pcher  la ligne et de tuer ses lapins
parce qu'elle sait que vous n'tes pas dangereux.

--Comment pas dangereux! s'cria Mraud piqu dans son amour-propre de
Nemrod et de pcheur.

--Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de
mme.

--Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa
Mraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on lve...

--a use.

--C'est le bonheur.

--Oui, mais a use.

Au bout d'un silence, elle reprit:

--Il est encore gaillard, son mari.

--Ah!

--L'air d'un officier de cavalerie.

--Il n'est pas fan alors, lui?

--Pas du tout. Il demeure ici?

--Sans doute.

--Toujours?

--Toute l'anne. Comme moi. J'y demeurerai toute l'anne aussi. J'y
compte.

--Vous avez raison.

--Est-ce qu'on n'y est pas bien?

--Je ne dis pas le contraire.

--Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas
l'pouser, je suppose.

--Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui?

--A quoi? rpta Mraud ahuri.

--Oui.

--A toutes sortes de choses.

--Mais encore?

--Il lve des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive
ses champs.

--Lui-mme?

--Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il rcolte son bl; il fauche
ses foins. Il chasse dans la saison; il monte  cheval; il va dner
chez ses voisins et ses voisins dnent chez lui. Il n'est pas 
plaindre.

--Et le soir?

--Le soir? Elle est tonnante, ma parole.

--Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein?

--Tu m'embtes. Tu te moques de moi.

--Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau
garon-l! Qu'est-ce qu'il a de rentes?

--Je ne suis pas dans sa bourse.

--A peu prs?

--Deux ou trois cent mille francs, peut-tre.

--Tant que cela?

--On le dit.

--Alors pourquoi ne va-t-il pas  Paris?

--Il y va quand il veut.

--Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas?

--A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait?

--Ce que font les autres.

--Qui, les autres?

--Les gens riches, les rentiers, les millionnaires.

--Va le questionner, il te rpondra, si a lui plat. Et puis, je ne
sais pas comment ils s'arrangent, les autres.

--Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses
paupires un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent
l-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien  la campagne, en
effet.

--Quoi donc?

--Je ne devrais pas vous rpondre,  vous, mon cousin; vous en savez
plus long que moi.

--Ma foi non.

--Devinez.

--Les thtres?

--Un peu, mais cela ne suffit pas.

--Les bals, les ftes, les amis, les visites?

--Non. Que vous tes simple, mon cousin.

Elle tempra cette apprciation par un rire d'enfant et un regard qui
lui chatouilla l'piderme.

--Les bons dners?

--On en fait partout.

--C'est vrai. Allons. Je brle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y
suis. Pas vrai?

--Ce n'tait pas malin.

Elle se mit  fredonner d'une voix fausse et pourtant mlodieuse, 
contradiction de la nature!

Les femmes, les femmes!

Puis elle continua:

--Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes?

--Si, il aime la sienne, sans doute.

Elle esquissa une moue incrdule.

--Un phnomne alors!

Herminie furetait, dans la salle  manger, une niche dont la fentre
donnait sur la grille d'entre et le chemin.

Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille:

--a, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Mraud dont on a fait une
demoiselle. Mademoiselle Angle Mraud! Une enfant! C'est tendre comme
du poulet. a vient de quitter le biberon et c'est dj dprav,
pourri jusque dans les moelles. a ne croit ni  Dieu ni  diable. a
ne vaut pas un clou. Et a tournera mal, si ce n'est dj fait. Si on
m'avait cout, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles,
comme toutes les Mraud depuis cinquante ans. a vaudrait mieux, mais
les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la
trouvaient trop gentille, trop mignonne.

Il s'assit sur un banc, appela Angle, qui dgringola les escaliers,
lgre comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de
prs, bien en face:

--C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu
m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'tais pas ton vieux cousin!

Elle se dgagea vivement:

--Oui, mais vous l'tes. On ne peut pas changer a, fit-elle.

Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en dfripant
sa robe, elle se mit  la grille, et passant ses doigts effils dans
les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient.




VIII


Elle fut tire de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui
l'appelait pour le dner.

A table, la conversation reprit son cours.

Ce furent des questions sans fin sur les matres du Val-Dieu; s'ils
avaient toujours vcu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de
querelles.

Angle s'tonnait de l'union de ce mnage modle.

Elle en prouvait du dpit et de la jalousie.

Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait
y plonger sa pense, que des liaisons troubles dans sa famille,
courtes, irrgulires; tantt reprises et raccommodes tant bien que
mal; des collages  la diable, que la moindre pluie endommage comme
les faades blanchies  la chaux dont la peinture pleure et coule sous
un orage.

Les femmes de sa famille ne connaissaient gure la mairie ni l'glise.

C'taient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son
hte, qui avait oubli de mener Herminie devant l'charpe du magistrat
municipal de son arrondissement, ou sa mre  elle, la belle marchande
des halles, qui seule avait connu le nom du pre de son enfant.

Et encore!

Elle tait prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et
virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens
dont les siens avaient t privs et qui lui paraissaient des
jouissances de privilgis, en possession d'un bonheur qu'elle se
serait fait une joie maligne de troubler.

Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui
demanda rudement:

--Ah ! o penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bb?

Elle pencha la tte avec un coquet mouvement des paules.

--Est-ce que cela vous intresse, mon cousin?

--Certainement. Tout ce que tu fais nous intresse. Tu es le seul
reste de la tribu, notre hritire  madame Pivent et  moi. Les
Mraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage,
car ils ne seraient pas mal tourns, s'ils t'avaient ressembl. Nous
avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.

--Soit. Je n'ai rien  vous cacher, mon cousin. Et puis je suis
franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin sem de
violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du
bien-tre soit de moisir  son banc comme ma tante du matin au soir.
Il n'y a que les moules qui se plaisent  se coller tout le temps sur
le mme rocher. Je n'aime pas  me lever avant le jour quand il gle 
pierre fendre et  m'en aller le soir, transie sous le verglas quand
il en tombe,  porter des jupes mouilles dans le bas et qu'on
roussit sur une chaufferette, en brlant ses savates, ni  me prendre
de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient
une ablette en quatre et tondraient dessus.

Il ne me plat pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui
m'claboussent ou m'crasent avec leurs quipages et se font ouvrir la
portire par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais
d'affreuses qui ont des htels, des tapis, des divans garnis de
peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans
le nombre qui ont trouv ces belles choses-l dans leurs affaires
quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas
qui les ont gagnes toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre
par quel moyen.

Il est  la porte de ma bourse.

--Jolie ducation, dit Mraud en dcoupant une carcasse de poulet.
Continue, ma fille!

--Je ne vous ennuie pas? dit Angle.

--Pas du tout.

Elle se mordit les lvres.

--Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!

Et elle reprit:

--Quand je n'ai rien  faire et c'est tous les jours, puisque ma tante
Pivent ne veut pas que j'apprenne un mtier, je me promne. Le temps,
c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris 
Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, dcors souvent, qui
m'crasent mes bottines et me lancent des regards  mettre le feu  ma
voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits
appartements capitonns; des banquiers qui m'offrent des valeurs en
change de la mienne. Ils appellent a un capital. Quelquefois par
dsoeuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me dplaisent.
En gnral,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles
et je les excre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me
demandent la mienne. Ils ont des noms trs aristocratiques; ils
demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils
me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperoive.
Sont-ils drles! Il me semble que j'aurais du plaisir  les faire
souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des
limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!

--Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne
dtestes pas qu'ils te cajolent!

--Dame! par manire de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je
voudrais en avoir  molester, comme des chiens, des chats ou des
serins dans une cage.

--Petite vipre, fit en souriant Mraud. Et quand je pense que Paris
est plein de ces mchantes btes!

Il s'panouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant
d'aise. Angle le divertissait avec ses mines futes et la libert de
ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Mraud, en dehors de la
crie du poisson et du commerce des hutres, n'avait qu'une vague
notion du bien et du mal. Il avait men une vie des plus dbrailles,
prenant son plaisir o il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le
matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la
rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et dposant ses
oeufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.

La mre d'Angle, sa cousine  lui, Claire Mraud, avait aussi dans
son temps tal ses dvergondages sur le pav des halles; mais jamais
ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des carts de conduite
dont le carr aux poissons retentissait d'un bout  l'autre.

Dans la famille, tout le monde avait son pch sur la conscience. On y
traitait les dlinquants avec des affabilits et des indulgences
rciproques. On se serait bien gard de lapider les autres pour leurs
mfaits quand on avait  se reprocher des mfaits pareils.

A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari,
un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du
devoir, les autres femmes du nom, taient d'affreuses drlesses dont
les bonnets avaient t lancs de bonne heure par-dessus les chemines
du quartier.

Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Mraud n'tait pas insensible aux
dlicates beauts de la jeune fille.

leves  un tel degr, elles quivalent presque  une vertu.

Il en tirait vanit et en subissait le charme, comme tout le monde.

Angle le comblait d'aise avec sa grce naturelle, l'aisance de ses
manires, sa dmarche onduleuse et serpentine et l'lgance suprme
avec laquelle elle portait ses toilettes.

Toute la journe elle s'tait promene  son bras. Il avait joui de
l'admiration des paysans devant cette frle et mignonne crature.
Angle avait l'air d'une duchesse gare dans un milieu de bouviers et
de vachres.

Et avec ses parents elle tait si cline, si caressante, si flatteuse
qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme  une
enfant gte,  une fille unique, ayant trois ou quatre pres qui ne
seraient pas jaloux les uns des autres.

C'tait une bizarre crature que cette jeune fille changeante et
volontaire; froce en face des hommes qui se mettaient  ses pieds,
tourdis par sa beaut singulire, trs capiteuse, qui rpandait un
parfum de serre chaude, comme les orchides et les dracoenas, morbide,
plie comme une fleur des tropiques transplante sous les brumes d'un
climat trop froid, et en mme temps douce, charmante vis--vis des
siens et n'ayant jamais une vivacit ni un mot dur ou offensant pour
eux.

Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses
disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez
laquelle elle avait sa chambre,  la rue du Cygne, couvrait de son
silence, toujours prte  l'accueillir  bras ouverts quand elle
revenait, comme l'enfant prodigue,  la maison paternelle.

Le dner finissait et la nuit tait proche.

Le brouillard lger des tangs couvrait les prairies d'un nuage
blanchtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se
dcoupaient sur les rougeurs de l'horizon o le soleil ne laissait que
la trace de son disque de pourpre, quand Mraud demanda tout  coup 
la jeune fille qui se taisait:

--Est-ce que tu es toujours dcide  partir demain?

--Non, dit-elle nettement.

--Tu changes d'avis?

--Oui.

--Alors tu nous restes?

--Si vous voulez.

--Comment si je le veux!

Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa
poitrine bombe, barde de graisse.

--Tu sais, ma petite Angle, que tu es ici chez toi. Ne te gne pas.
Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'tais  marier, moi, je
sais bien ce que je prendrais!

--Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre ge! Une jeunesse comme
elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!

Angle se pencha  son oreille:

--Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du
ct du chteau de monsieur..... Comment dit-on?

--Chazolles.

--Oui, viens-tu?

Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant
avec bruit les bonnes odeurs qui s'en chappaient.




IX


La salle  manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalit
rare et inimitable.

Depuis un instant dj, les feux du lustre allum pour le dner
clairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au gnie
laborieux et patient des moines et les pices d'argenterie ancienne
qui ornaient les dressoirs, du mme style que le lambris.

Par la spacieuse fentre  vitraux, ouverte sur les pelouses, on
apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce
aux bords de la pice d'eau, o des cygnes gris et blancs glissaient
dans leur dignit solennelle et impassible.

Les deux petites filles en vedette sur le perron piaient l'arrive du
chtelain.

Ds qu'elles l'aperurent arrivant au bras du dput sous les
tilleuls, elles coururent  lui.

--Arrivez donc, pre, dirent-elles en mme temps. Vous tes en retard.

--Et grand-pre s'impatiente.

En effet, M. Chtenay, en homme ponctuel, habitu ds l'enfance, 
calculer des chances, avait dj consult plus d'une fois sa montre
en comptant les minutes.

La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'poque qui avait
vu ses beaux jours.

Il portait la tte haute, comme les parlementaires de la monarchie
constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites
d'une lgre couche de vermillon naturel.

Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orlanisme. Son
ventre formait un ouvrage avanc assez considrable et sur son cou
gros et court, son chef se balanait avec une majest tempre par le
sourire bienveillant de l'homme heureux.

M. Chtenay n'avait en effet point  se plaindre de sa part de
flicit.

Il tait riche. Il vivait dans un pays superbe, entour d'une famille
florissante et, pour comble de prosprit, il possdait une
manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait  le distraire, et
abrgeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs,
quand on n'y tient pas la hache du bcheron ou les mancherons de la
charrue.

Il cultivait cette science vague qui consiste  faire revivre les
poques nbuleuses perdues dans la nuit des ges.

Il se livrait  des recherches incessantes, fouillant les dserts,
tudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des
murs dtruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail
d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les
vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire 
Grandval un immense btiment o il accumulait les objets les plus
htroclites.

C'tait l,  tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait  personne.

Il tait accabl des sollicitations de plusieurs socits savantes qui
se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.

Seulement avec une modestie au-dessus de tout loge, il ne voulait
accepter leurs offres que lorsqu'il se prsenterait en ayant  la main
son grand ouvrage sur les antiquits normandes, monument auquel il
travaillait depuis le jour o il s'tait retir  la campagne.

Ce soir-l il tait particulirement rayonnant.

Depuis quelque temps il tait sur la trace d'un trsor archologique
invraisemblable.

En furetant dans la fort du Perche, sur la route du Val-Dieu, du ct
des futaies de Belavillet et des tangs de la Motte-Rouge, il avait,
avec une sagacit prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqu en un lieu
nomm Rudelande, des ruines d'une tendue considrable.

Il y avait l un camp romain reconnaissable  certains talus, fosss
et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on ft
dou de connaissances spciales, et il possdait  fond la
castramtation--un nom barbare--de ces matres du monde.

Peut-tre mme tait-ce une forteresse disparue et enfouie sous les
vgtations forestires.

En tout cas, c'tait une trouvaille.

Sa nature importait peu.

Avec du flair, on la dterminerait aisment.

Mme, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, 
coup sr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des
armes, des poteries, et,  cette perspective, le toupet orlaniste du
banquier se dressait avec un lgitime orgueil.

M. Chtenay se promenait donc les mains derrire le dos avec la
gravit d'un acadmicien qui labore son discours de rception et
lanait  sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des
regards glorieux.

Les mines mystrieuses du pre amenaient un sourire sur les lvres de
la jeune femme.

Lorsque les deux amis entrrent dans la salle o la table
resplendissait, charge de cristaux, de porcelaines et d'argenterie,
Chazolles remarqua l'air gai de son beau-pre.

--Vous tes content! dit-il.

Le banquier se rengorgea.

--Vous avez dcouvert quelque chose?

--Je le crois, rpondit Chtenay en clignant de l'oeil d'une faon
trs expressive.

Chazolles se tourna du ct de Duvernet.

--Regarde, dit-il, cette fracheur de la sant, cet embonpoint modr,
ce visage panoui, et admire un philosophe de la bonne cole. Ah! vous
tes un homme heureux, beau-pre?

--Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains.
Et vous, mon gendre?

--Monsieur Chtenay peut te rpondre: Vous en tes un autre, dit le
dput.

En effet, jusque-l Maurice en avait t un autre.

Ce mot le fit rentrer en lui-mme. Dans son pittoresque ermitage,
n'tait-il pas un sage auquel rien ne manquait?

Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses
btes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.

En outre, il possdait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la
barbe noirs, une femme charmante soumise  ses fantaisies, n'ayant de
regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et
souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table
opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses
artistiques qui encombrent le Val-Dieu.

Et depuis une heure, lui qui n'avait rv rien au-del de cet horizon
born mais admirable, o ses dsirs taient assouvis, il sentait un
trouble inquitant l'envahir peu  peu; un mauvais levain fermentait
au fond de son me sereine jusque-l.

Il ressemblait  un passant atteint tout  coup, au milieu de la rue,
d'un typhus contagieux, ou  l'homme sain et fort qui vient de
traverser une salle infecte de la pourriture d'hpital.

Il ne pouvait dtacher sa pense de ces yeux  demi clos sous des
paupires abaisses qui l'avaient envelopp d'une sorte de lueur
magntique.

Il avait beau faire, il les voyait rivs  lui, ne le quittant pas de
quelque ct qu'il se tournt. Mme en fermant les siens, il ne
parvenait pas  leur chapper.

Il voyait aussi cette pleur dlicate et d'un lumineux trange qui
l'attirait comme ces fleurs empoisonnes qui s'offrent aux baisers du
passant et dont le parfum est pntrant et mortel.

Vainement il tentait de se soustraire  cette obsession foudroyante,
imprvue, qui s'tait empare de lui violemment, dans un guet-apens
tendu  sa tranquillit,  son repos, qu'il croyait inattaquables.

Pour y chapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa
petite Thrse, le vivant portrait de sa mre, aux cheveux blonds de
Marthe, la plus jeune.

Dix fois pendant le dner, il les appela et les couvrit de baisers,
esprant se dfaire de ce fantme troublant auquel un hasard l'avait
livr.

Il contempla son adorable Hlne, sa compagne de quinze ans, la source
d'un bonheur que rien n'avait altr.

Elle tait l, panouie dans sa splendeur de mre, plus belle qu' sa
vingtime anne, sans rides, sa fort de cheveux sombres lui formant
une sorte de diadme, forte et douce, ayant des paroles aimables pour
tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'oeil, un clair,
empreint d'une tendresse infinie.

Il pensait  sa flicit qu'aucun orage n'avait obscurcie,  sa vie
qui s'coulait dans une retraite au seuil de laquelle les temptes du
monde venaient expirer.

Les vents dchans rident  peine la surface des tangs et
bouleversent les mers.

Et malgr tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec
obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente
qui le brlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine
poitrine.

Dans la gaiet des convives, sa distraction passa inaperue.

Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses
projets:

--Que ferez-vous quand vous serez aux sommets o vous prtendez
parvenir?

--Je ferai comme les autres. Je dgringolerai.

Mais le dput observait son ami.

Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.

Chazolles tressaillit et rpondit vivement:

--Rien.

--Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce
que tu as?

--Rien. Des ides.

Il sortit, seul, pour viter des questions auxquelles il ne voulait
pas rpondre; il s'en alla dans les bosquets du ct de la rivire, o
le brouillard des prairies s'levait et rpandait une fracheur
humide.

Il aurait rougi d'avouer ses proccupations.

Quoi! lui, l'homme considr, considrable de la contre, entour de
l'estime de tous, de l'amiti du plus grand nombre; le privilgi,
plac par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de
fortune, dominant les voisins de son luxe, environn de tout ce qui
peut plaire, d'enfants superbes, combl de tendresses par une femme
gracieuse, attrayante, pourvue de talents suprieurs qui donnaient un
certain relief, une lgance de bon got  ce qu'elle touchait; lui,
le pre de petits tres frais, roses, bien btis, qui l'enlaaient de
leurs bras, avec ces paroles si touchantes au coeur de l'homme,
murmures chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort,
solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier
intrpide, aux nerfs robustes, tremps comme l'acier,  la tte ferme,
il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une
trangre, d'une inconnue, ple comme un soir d'automne, mivre et
frle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un
jardinier imprvoyant a nglig d'arroser.

Ah! par exemple, ce serait trop drle.

Et humiliant, en vrit!

Cela ne s'tait jamais vu et ne se verrait pas.

Il se secouait pour se bien convaincre qu'il tait veill. Il se
raidit et il lui vint au coeur une amertume en pensant  ce caprice du
sort qui plaait l'objet de ses mditations forces, cette fille de
rien qui l'occupait malgr lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien
courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au
Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive  la vrit,--depuis
que le Mraud tait venu s'tablir dans le pays, y talant son luxe
criard qui jurait avec la simplicit rustique des cultivateurs parmi
lesquels il s'tait implant comme un intrus.

Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnires ou de Bougival, lui avait
gt un coin de son paysage.

Vingt fois, il l'avait donn au diable avec sa servante quivoque,
cette haridelle efflanque, tiole, qui frottait du matin au soir ses
fentres et ses murailles, mme  l'extrieur, avec la religion d'un
sacristain qui fourbirait la chsse remplie des reliques d'un saint
vnr.

Et c'tait l, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du
manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son
idole, admirer la divinit qui lui tirait les yeux, l'toile qu'il
voyait scintiller quand toutes ses flicits relles, solides,
certaines se trouvaient repousses dans les tnbres par cet clat de
strass et de clinquant!

Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les
alles les plus cartes, lorsqu'il fut frapp par un bruit de voix
qui se rapprochaient de lui.

La nuit arrivait, une nuit claire et tide de juillet. Sous les
bosquets, on ne distinguait plus rien.

Il se retrancha contre ces importuns  l'abri d'un chne creux, norme
et bas, si vieux qu'il tombait en poussire et que la sve ne
circulait plus que dans l'paisseur des corces, seules restes
debout.

C'taient l'antiquaire et le dput qui se promenaient bras dessus
bras dessous, en causant avec animation.

Ils s'arrtrent auprs du chne.

--Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller 
votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est trs aim
dans le pays. Il n'a qu' tendre la main. Le prfet me l'a dclar
vingt fois.

--Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous
dise, je la crois jalouse, trs jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici,
entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence  redouter.
Tandis que dans ce damn Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce
pas? Les tentations sont si communes!

--Et si violentes!

--A qui le dites-vous?

--Gredin!

Le banquier donna un lger coup sur le ventre du dput qui se mit 
rire.

--Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.

--S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.

--Oui, je connais l'argument. Ses talons, ses btes  cornes, ses
cultures, le colza, les trfles, les luzernes, les mrinos
perfectionns, ses coqs Brahma, ses Crvecoeur!

--N'est-ce rien?

--C'est beaucoup, mais...

--Ce n'est pas tout dans la vie. Voil ce que vous entendez.

--Certainement. Et votre fille, elle-mme, doit parfois regretter de
se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa
vritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais
les contrastes en font valoir les qualits. Voyez donc la diffrence.
Dans votre splendide htel du Cours-la-Reine vous runiriez tout votre
monde, la couve entire, et les distractions ne vous manqueraient
pas. Ce serait un fte perptuelle. Et puis...

--Et puis quoi? demanda Chtenay.

--Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du
plaisir.

--Denise?

--Oui, Denise. Il faudra la marier.

--Rien ne presse.

--Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite
qu'on lui impose un peu dure, parfois.

--H! H! Il y a du vrai dans ce que vous dites.

--Il y en a beaucoup. Elle adore sa soeur. Elles ne peuvent pas se
quitter. Il faut donc que la smala migre  Paris tout entire.

--C'est bon, mais lui, Maurice, habitu  une vie active, qu'est-ce
qu'il fera l-bas?

--Dput? Tout ce qu'il voudra.

--Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse,
un dluge. Nous sommes noys dans les discours. Je ne dis pas cela
pour les vtres.

--Ne vous gnez pas.

--Raisonnons. Vous tes un avocat distingu, vous, mon cher Duvernet;
vous arriverez au pinacle. On dira le ministre Duvernet sous peu.
Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!

--Ne riez pas. Si votre gendre tait dput, qui est-ce qui
l'empcherait d'avoir aussi son portefeuille?

--Bah!

--Mais vous savez qu'il nous enfonait comme il voulait au lyce. Il
avait tous les prix. Une facilit de travail incroyable! Laurat du
grand concours!

--Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous l?

--Pourquoi non?

--Y pensez-vous?

--Trs srieusement.

--Quel portefeuille?

--Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?

Chtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.

--Ah! non, pas celui-l, mon ami!

--A mon tour, je vous demanderai pourquoi?

--Voyons, un agriculteur! a ne peut pas tre ministre de
l'agriculture. Un quincaillier, un avou, un mdecin, tout ce que vous
voudrez, mais pas un agriculteur. a ne s'est jamais vu.

--Vous tes factieux, cher monsieur Chtenay, agrablement factieux!

--Non, riposta le banquier, je suis ractionnaire.

Les deux hommes se levrent du banc o ils s'taient assis et
s'loignrent en riant.

Chazolles quitta son chne, la retraite d'o il les avait couts.




X


Il se dirigea lentement vers le chteau.

Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu
que la perspective d'une candidature  la dputation ne le mettrait
pas en colre, si on avait os prtendre qu'elle ne serait pas
repousse brutalement, avec ddain, il aurait offert de tenir
n'importe quel pari contraire.

Ou il aurait suppos qu'il devenait fou et qu'il tait prudent de
l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou  quelqu'un de ses
mules.

changer son indpendance, sa bonne libert contre cette servitude,
mal dguise sous un manteau honorifique, qui consiste  se tenir  la
discrtion de ses lecteurs,  abdiquer le droit d'aller et venir 
son gr, de surveiller  l'aise ses bls naissants, ses tables, ses
jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au
midi, dans ses prs verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs
mystrieuses de la fort, se faire le serviteur des autres, cette
perspective lui aurait sembl des plus absurdes.

Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caress agrablement,
comme une brise d'avril charge de bonnes odeurs, qui vous souffle au
visage par une tide matine.

Cette ide le choquait moins.

Elle ne le choquait mme plus du tout.

Dput! Ce mot tait gros de promesses.

Les beaux yeux de la Parisienne le rconciliaient avec Paris et la
dputation expliquerait naturellement un changement dans ses
habitudes.

L'obligation de se mtamorphoser, pour lui raide et fier au fond
malgr ses allures ouvertes et cordiales, en qumandeur de suffrages,
de rdiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincres
ou fardes, de se mettre aux genoux des lecteurs en tendant vers eux
des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend
sa sbile au pont des Arts, la pense de voir sa personne livre aux
controverses et son nom coll sur toutes les murailles de
l'arrondissement, ce tapage enfin et cet clat, dont il avait horreur
le matin encore, ne l'effrayaient plus.

Parce que l-bas, tout au fond, dans les tnbres de son me
soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remu la vase,
il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages
l'toile biblique qui les menait  travers le dsert  la crche o
ils cherchaient le Messie.

Et lorsque, rafrachi par l'air du soir, il rentra au salon, o Hlne
et sa soeur jouaient  quatre mains le menuet de Boccherini, il fut
tout heureux quand, les derniers accords plaqus sur le piano  queue
d'Erard, Hlne se leva, et, posant ses deux bras  demi nus sur les
paules de son mari, elle lui dit:

--Tu sais la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--Le pre Mahirel est  l'extrmit.

Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarit le pre
Mahirel, tait un riche marchand de bois d'opinions flottantes et
plutt ractionnaires, comme celles de M. Chtenay.

Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de
boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.

S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rtabli la gehenne,
la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison,
haut et court, au premier chne venu.

Mais, en paysan narquois et madr comme pas un, il comprenait son
temps.

Il s'tait procur une peau de mouton  longue laine et l'endossait
par dessus sa peau d'ours mal lch.

Sa principale finesse tait de compter sur l'incommensurable sottise
des autres.

Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la
rduction des impts, point de service militaire, la paix permanente,
ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si btes, il le
garantissait sans vergogne.

Les petits surtout taient l'objet de ses flatteries et de ses
prdilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mrite
du nombre.

Naturellement les promesses ne lui cotaient rien.

Il est juste de reconnatre qu'elles ne rapportaient pas davantage.

Son lection,  l'entendre, tait une panace universelle.

Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!

A la Chambre, il s'tait acquis une agrable notorit par ses motions
priodiquement reproduites.

Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.

C'tait creux, c'tait vague, c'tait nbuleux; l'agriculture n'en
tait pas plus encourage et rlait dans le marasme, mais les
lecteurs se frottaient les mains et disaient:

--Il pense  nous!

Il ne leur en faut pas davantage pour tre heureux!

Bon peuple! Et on te calomnie!

Le pre Mahirel avait d'autres cordes  son arc.

Il distribuait des quantits incroyables de poignes de main.

C'tait la seule aumne dont il ne se montrt point avare.

Et il invitait par fournes les lecteurs  son chteau, car il en
avait un.

A la vrit, cette rsidence n'a aucune prtention  rivaliser avec
Chambord ou Chenonceaux.

C'est une assez vaste masure, situe  l'entre d'un village indigent,
au milieu de pturages maigres et dans un site dpourvu de posie.

L'ancien marchand de bois avait achet la ferme qui accompagne cette
bicoque dlabre,  vil prix, et rafistol les btiments tant bien que
mal.

L, il tenait en rserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi
qu'il versait libralement  ses visiteurs en dcorant ce breuvage du
nom des vignobles les plus honorables.

C'est la foi qui sauve.

Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse.
Leur rputation est faite, mais le pre Mahirel tait plus fin que les
autres. Il dbitait avec un aplomb imperturbable de si colossales
bourdes qu'on s'y laissait prendre.

Trs actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied ds
l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchs populeux,  tous
les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de
traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux
facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tourne, et
mme aux mendiants, ne ngligeant personne et ralisant cette
condition que les savants dclarent irralisable: l'ubiquit.

Sa guimbarde crotte, dont la splendeur n'offusquait personne, tait
connue d'un bout  l'autre de l'arrondissement.

Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bte de labour qui
tranait, essouffle, cette sale relique d'un autre ge, on disait:

--Voil notre dput.

Depuis qu'il avait supplant son prdcesseur,  l'aide de ses trucs
et de ses manoeuvres champtres, il s'tait empar, non sans adresse,
de ses lecteurs, grands enfants faciles  blouir, et s'tait tabli
dans la contre comme un lord anglais dans un bourg pourri.

Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si
gnreux en paroles, la main et le coeur constamment ouverts:

--Ce pauvre M. Mahirel, il s'terait le pain de la bouche pour nous.

En somme, il ne s'tait rien du tout, encaissait son traitement,
conomisait ses rentes, poussait sa progniture, casait ses amis, et
vaquait  ses petites affaires, gratis,  l'aide de cette bonne loi du
parcours gratuit qu'il avait vote avec enthousiasme.

Au demeurant, le meilleur dput du monde.

Il ne fallait donc pas songer  le renverser du pidestal o il
s'tait juch, comme un perroquet sur son perchoir.

C'tait un malin.

Aussi,  la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui
dissimulait avec elle pour la premire fois de sa vie, se sentit
intrieurement flatt de l'ouverture prochaine de cette succession.

Mais il se contenta de rpondre:

--C'est un bruit qu'il rpand pour se rendre intressant. Un roublard,
va donc!

--Non, c'est trs grave,  ce qu'on assure.

--Les mdecins le guriront.

Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se
retourna:

--Tu les flattes, dit-il.

--Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.

Hlne se serra contre lui et lui soupira  l'oreille:

--Si, ce serait un moyen.

--Un moyen de quoi?

--De te distraire.

Elle avait hsit un moment et le regardait en face, de tout prs,
dans les yeux.

Il vit son anxit:

--Mais je ne m'ennuie pas, s'cria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me
calomnie.

--Duvernet me le disait pourtant tout  l'heure.

--C'est un tratre. On devrait le poursuivre pour dlit de fausses
nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...

--Bien vrai?

--Ah! , tu ne l'as pas cru, toi, au moins?

Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et
l'entrana au dehors dans le parterre dont les corbeilles rpandaient
dans la nuit leurs parfums pntrants:

--Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manqut quelque
chose. Et il ne me manque rien.

--Qu'en sait-on?

--Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hlne, une perle? Est-ce que tu
n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux
un reproche, une lassitude, une malice?

--Je vieillis.

--Quelle erreur!

--Pense donc! Trente-quatre ans.

--Tu peux tre coquette et n'en avouer que vingt-cinq.

--Un jour viendra o je serai laide.

--Jamais.

--Hlas!

--Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours frache, jeune et belle.
Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hlne de nos
vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hlne de la
jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous dsunir nous
rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un
sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!

Hlne se haussa sur ses pieds cambrs, Maurice abaissa sa haute
taille et leurs lvres se rencontrrent.

Ils marchrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme
aux premiers temps de leur union.

--Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux
petites qui nous gaieront quand nous serons vieux, dans trente ans
d'ici pour le moins; Thrse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies
que leur mre. Et mon autre famille, l-bas, toutes mes btes, les
moutons qui blent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en
secouant leurs chanes d'acier dans les stalles, les chiens qui
aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et
les rcoltes qui poussent, les bls qui se dorent, les prs qu'on
fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent
par bancs dans la rivire; les chevreuils qui allongent le cou dans
les chemins de la fort et galopent dans les bruyres; les lapins qui
font leur toilette matinale dans la rose et se glissent dans les
terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je
serais donc difficile  contenter! Et ton pre si bon avec ses manies
innocentes! Ta soeur Denise, ta doublure pour la grce et la bont du
coeur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!

Le bras d'Hlne frmissait, mais c'tait de joie.

Ce Duvernet lui avait fait une peur!

Elle le dit et Maurice la rassura.

--Si pourtant tu tais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car
aujourd'hui, c'est une maladie  la mode, l'anmie des hommes.

Il ne pensait plus du tout  la ple inconnue.

La chaleur du sein d'Hlne, les parfums de ses cheveux, son sourire
dvou, ce sourire aux belles dents d'une irrsistible sduction, la
pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition
malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marcage vaseux.

--Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chre me, du
bonheur, du bien-tre dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te
manque quelque chose,  toi?

--Non.

--Et  moi, donc?

--Duvernet et mon pre soutiennent qu'il te faut une distraction, et
si vraiment le pre Mahirel venait  disparatre!...

--Tu consentirais  me voir prendre sa place?

--A tout ce qui te flatte, mon ami.

--Nous irions  Paris?

--Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier
Denise. Elle a bientt vingt ans.

--Non, dix-huit seulement.

Elle parlait doucement, avec une certaine timidit, attendant sa
rponse.

Il la prit dans ses bras nerveux et l'leva jusqu' ses lvres.

--Chre et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la
campagne, las de notre flicit tranquille, et tu te sacrifierais,
comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de
Valry. Peut-tre aussi de Denise. Elle aime les ftes, le monde, le
thtre. C'est de son ge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en
reparlerons. Il veut tre ministre, lui. C'est son ide; moi je ne
dsire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu
veux.

--Tout ce qui peut te plaire.

--Tout?

--Oui.

Elle ajouta en cachant sa tte sur l'paule de son mari:

--Pourvu que tu me restes!




XI


Quelques jours s'coulrent, paisibles pour les htes du Val-Dieu.

La maison suivait son train accoutum.

Chazolles se levait ds l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une
heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques
excellents au poil blanc sem de taches oranges, qui marchaient 
quinze pas du matre, flairant, le nez haut, les sainfoins o les
perdrix se glissaient dans les touffes serres qui taient  ces
volatiles ce que sont les taillis de la fort pour les chevreuils et
les cerfs qui s'y promnent en hardes nombreuses.

Ou il passait sa revue dans les cours,  la porte des tables o les
boeufs indolents ruminaient endormis sur la litire frache.

Les servantes arrivaient des pturages o les vaches laitires
paissaient en libert, avec leurs pots  lait en cuivre jaune,  la
mode du Cotentin, cruches banales que M. Chtenay tait tent de
prendre pour des amphores trusques ou des buires antiques.

Ou encore il faisait des armes avec son fidle Joseph.

L'heure du djeuner sonnait bientt au campanile du manoir et la
famille prenait joyeusement son repas du matin, les fentres ouvertes,
en jouissant de la perspective riante du parc et de la fort qui
ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumire du mois
d'aot qui commenait.

Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans
l'air balsamique de la campagne.

Le soir, ils allaient dner  Grandval, en escortant la voiture des
dames, ou Denise et son pre venaient au Val-Dieu.

Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point
de secrets, Maurice ne desserrait pas les lvres au sujet de
l'apparition qui l'avait si fortement impressionn le dimanche
d'avant.

Il vitait avec soin toute allusion  cette excitante crature qui
devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.

Il redoublait aussi d'empressement auprs de sa femme. Plus souvent et
avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux
de ses filles.

On et dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces
tres qui jusque-l taient tout pour lui et au del desquels il
n'avait rien entrevu, rien rv, rien ambitionn.

Il se tenait abrit dans ce refuge o il avait si longtemps vit la
tempte. Il se cramponnait  cette flicit obscure et parfaite, comme
s'il avait redout de la voir s'vanouir en fume; il qutait des
alliances pour cette guerre qu'on lui dclarait et dans laquelle il ne
se sentait pas le plus fort.

Cependant, souvent, trs coquettement bott, son veston bleu lche et
pourtant trs seyant, sa cravate blanche  pois ngligemment noue, il
entranait Duvernet  de courtes excursions en fort, sous divers
prtextes, et ils allaient cte  cte, cavalcadant, le cigare aux
lvres, errer une heure ou deux dans les endroits dserts des bois, ou
au bord des tangs, battant les joncs d'o les halbrans s'envolaient
pniblement, trop jeunes encore.

Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit
bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du
poissonnier devenu villageois.

Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever  une certaine fentre
de l'tage suprieur et le visage d'Angle apparatre ple et souriant
avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin troit, appuye  la
grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux
brls, le passage des deux cavaliers.

D'un signe de tte imperceptible, elle saluait Chazolles, le
remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre
but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupires,
elle lui faisait entendre qu'ils taient d'intelligence.

Et en effet, ils ne s'taient pas adress une parole, mais ils se
comprenaient  merveille.

Angle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.

Ds le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'tait
appesanti sur elle et o il y avait de tout, de l'admiration, de
l'tonnement, de la convoitise, de la crainte mme, elle avait senti
qu'elle tait destine  jouer un rle dans sa vie, qu'il y avait
entre eux une sorte de fluide lectrique qui les mettait en
communication et dont ils avaient reu la commotion l'un et l'autre;
qu'enfin elle n'avait qu' attendre l'heure fatale de la conjonction
qui les runirait.

On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant prcis du passage de
Chazolles.

Chaque jour elle tait plus ravissante avec ses cheveux tombant en
torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose clatante tranchant
sur la neige de sa peau, dans l'chancrure de sa robe claire, avec ses
bas de soie tirs avec soin et ses petits souliers dcouverts moulant
un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudes  ses bras par
un poignet d'une aristocratique dlicatesse.

Dans cette muette comdie de l'amour, tous les avantages taient de
son ct.

Elle savait ce qu'elle voulait et o elle allait.

Elle n'avait plus besoin de s'initier  la science du libertinage,
dont elle avait  loisir pris les dernires leons.

Sous un visage d'une srnit de vierge, elle cachait les instincts
les plus dpravs.

Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire 
sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du
matin, Angle venait, rayonnante et pare, dans ses toilettes
fraches, embrasser  deux bras la grosse poissonnire.

--Elle est jolie comme un ange, votre nice, disait Florence.
Qu'est-ce qu'elle fait?

--Rien.

--C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux  plumes,
madame Pivent?

Un hoquet montait  la gorge de la marchande, mais elle rpondait
tout de mme, avec un tranglement qui passait:

--Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gte, cette petite.
Pivent ne voulait pas la voir se gcher  un banc, comme nous. Il n'y
avait rien de trop beau pour elle. Elle tait orpheline. Ma soeur
Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis
cette pauvre fillette tait si fluette, que Pivent avait des
faiblesses pour elle. On l'a fourre en pension  Sceaux, comme une
demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a chang dix
fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La
dernire fois, c'tait dans un pensionnat du ct de Svres qu'on
l'avait case. Personne n'en voulait  cause de ses caprices. Quand
elle est revenue  la maison, c'tait la mme vie. Du vif-argent dans
les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fcher contre elle.
Une enjleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en
passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il
lui semblait que la maison tait vide. Malheureusement, depuis la
perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il
faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se
promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracass par un tas de
gens. Tout  fait sa pauvre mre! Elle tait trop coquette et il ne
manque pas de propres  rien qui rdent autour des jolies filles.

Elle prit un maquereau et de colre elle le jeta violemment sur le
marbre o les poissons s'talaient, dans l'humidit gluante, avec
leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.

--Je voudrais les aplatir comme a, conclut-elle en crasant une
crevisse entre ses doigts.

Elle ne disait pas la colre qu'elle gardait dans l'me, non contre sa
nice, il lui tait impossible de la har, mais contre ceux qui la lui
avaient prise.

Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa soeur, mais elle se
taisait sur Angle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute
maternelle.

--Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son pre, on ne l'a jamais
connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle
nous a dit qu'il tait mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours
souponn un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre
tal, un de ces jolis coeurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas
et ne se privent de rien tout de mme. Misricorde! ma pauvre
Florence, on aurait pu le mettre  l'talage! Claire tait faible et
bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et frache comme un
printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est
morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son pre
dans les veines et c'est un mauvais lot.

Son blme n'allait jamais plus loin.

Elle continuait:

--On ne pouvait pas l'abandonner pour a, n'est-ce pas? Nous autres,
nous tions conomes comme des fourmis. Gaspard de mme. Il a arrondi
sa pelote. Tout ce bien-l doit revenir  la petite. Elle nous est
reste toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tte
d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pav,  grelotter l'hiver
sous la vote des halles, les pieds dans l'eau. C'tait un meurtre, un
massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant
pis. Nous n'aurons rien  nous reprocher.

Si elle avait pouss plus loin ses confidences, elle serait entre
dans des dtails lamentables.

Elle aurait appris  ses voisines,  ses confidentes, que cette enfant
pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son--homme--leur
avait,  seize ans, gliss entre les doigts avec la vivacit de
l'quille plongeant dans le sable au bord du flot.

On ne savait seulement pas o la repcher ni ce qu'elle tait devenue.

Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant
partout comme un furet.

Sa dsolation faisait peine  voir et il tait devenu, de chagrin,
plus sec qu'une merluche.

Il en perdait la tte et ngligeait les plus chers intrts de son
commerce.

A la crie, il laissait passer les meilleures occasions sans en
profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou
des lots de merlans  des prix drisoires de chert.

Madame Pivent s'tait vue oblige de prendre le gouvernail et de
diriger la barque.

Le mari avait donc pu se livrer en toute libert  ses recherches.

Un soir, aprs plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive
 l'lyse-Montmartre en compagnie d'un grand bohme dgingand d'une
tenue extravagante, au moment o ce fantoche,--un pote!--initiait la
jeune fille aux principes d'un chahut accentu.

Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta
immobile une seconde, puis il se prcipita sur le bohme et lui
administra une pouvantable vole.

Le pote resta sur le carreau, cass en deux.

Le vainqueur, dment apprhend, fut conduit au poste, et huit jours
aprs, expira de colre rentre.

A la vrit, il avait ross le sducteur enamour, mais ce qu'il
voulait, c'tait sa petite, et pendant la bagarre, elle avait fil au
bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel
elle tait alle poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au
Salon, malgr l'incontestable perfection du modle. Tout lui tait
bon.

Le sang de son pre et des Mraud mlangs!

Madame Pivent tait bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme
un portefaix, taille  coups d'eustache, comme un bcheron,
lgrement barbue  la lvre suprieure. C'tait  croire qu'au
dernier moment le crateur s'tait tromp de sexe, mais elle possdait
une qualit essentielle et dominante, le dvouement entier, vaillant
et solide.

Malgr ses accs de colre contre sa nice, malgr ses rancunes pour
le mal qu'elle leur faisait,  eux qui la traitaient comme une fille
bien-aime, malgr mme la mort de son mari dont Angle tait la seule
cause, peut-tre mme en raison de ces grosses peines dont cette fille
aussi lgre qu'attrayante avait t la source, elle gardait au fond
du coeur une immense tendresse, une affection irrite contre cette
crature indomptable et vicieuse, un amour pareil  l'emportement
insens d'un amant pour la matresse qui le trompe.

Angle, pour madame Pivent, reprsentait l'objet qu'il faut cultiver,
sur lequel on dirige les lans d'une me qui ne peut rester vide, sa
seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifie avec
l'irrsistible passion qui veut qu'on se dvoue  quelqu'un ou 
quelque chose.

La petite Angle tait la seule dfaillance de cette virago des
halles.

Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrime d'une vieille
maison dlabre, elle prouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant
elle ouvrait la chambre de sa nice, ou mieux de sa fille, et qu'elle
apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux
rideaux de mousseline frache, intact et sans un pli, les chaises
soigneusement ranges, la toilette de marbre blanc dans le mme tat
qu'elle l'avait laisse le matin. Elle appelait sa bonne, une petite
Bretonne du Morbihan, qui rpondait au nom de Brigitte et commenait
son apprentissage sous les ordres de la poissonnire:

--Brigitte, as-tu vu ma nice?

Le plus souvent la Morbihannaise rpondait:

--Non, madame; elle n'est point venue, bien sr.

Quelquefois, au contraire, Angle avait fait une apparition dans la
journe aux yeux merveills de la petite bonne.

Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, trs soignes depuis la
bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.

Elle avait l'instinct de l'lgance et, ses premires armes faites
dans le monde de la galanterie, elle s'tait promptement classe parmi
les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au
Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux
premires des petits thtres et ornent les cabinets des cabarets  la
mode comme une pice rare de Svres ou de Rouen dcore les crdences
d'une salle  manger de millionnaire.

Sans renoncer  ses liaisons du dbut, elle en tait venue  les
dissimuler et le hasard l'avait lance dans une sphre plus brillante.

Ce hasard s'tait manifest sous la forme d'un jeune seigneur qui
porte un nom clbre, et lui prte un nouveau relief auquel ses aeux
n'ont certes pas song.

Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle 
laquelle il a fallu un nom nouveau.

Il l'a trouve sans peine, et son imagination tiole, rachitique
comme sa personne ne s'est pas mise en frais.

Le pschutt est n grce  lui; grce  lui il a t baptis.

Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes o rayonne
la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur,
ineffable de got et neuf dans la mode, la desse du groupe prsid
par ce Brummel maladif et malingre.

Il est trs pschutt de faire un souper  cinq louis par tte, au grand
Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont
galement dcollets; trs pschutt de porter au doigt,  sa cravate ou
 sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient 
leurs femmes; trs pschutt encore de se prlasser aux courses, 
Longchamp ou  Chantilly, en compagnie d'une admirable drlesse qu'on
lance, et plus pschutt, de cent coudes, de la cder, fleur
effeuille, avec indiffrence et lassitude  ses amis et
connaissances, aprs en avoir froiss quelques ptales; pschutt, de
manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de
compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de
veston originale et de la commander  son tailleur; pschutt,
d'conduire ses cranciers en les faisant btonner par ses laquais...
si on osait.

Le jeune duc de Charnay rgne sans contestation dans le royaume du
pschutt.

Il a mme une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui
l'imitent et sont ridicules, l o sa suprme impertinence triomphe.

C'est  lui qu'Angle Mraud a d son admission aux couches
suprieures de la socit parisienne et sa dcouverte fait honneur au
coup d'oeil de ce rejeton d'une race illustre.

Il cheminait une aprs-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue
des Champs-lyses.

Sa victoria attele de deux alezans d'une lgret surprenante
l'attendait au bord du promenoir des pitons.

Il allait rvant  des points dsagrables qui se montraient  son
horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux
noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient
dans leur bec des papiers couverts de lignes serres de fines
critures et timbrs, au coin, du sceau de l'tat.

Le pschutt est agrable et bruyant, mais parfois il est cher. A
renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an;  changer sans
cesse les meubles de son htel,  voyager de Nice  Trouville et de
Bagnres-de-Luchon  Contrexville ou  Vichy en tranant  sa suite
tout un monde de courtisans et de valets,  imaginer de triomphants
costumes pour les bals masqus et les redoutes et  sabler du
champagne chez Bignon ou  la Maison Dore sans rime ni raison, on
dpense des sommes et les revenus du jeune duc n'taient pas  la
hauteur de l'illustration de sa famille.

Le papier timbr pleuvait chez le concierge  son petit htel de la
rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource:
pouser la demoiselle d'un banquier frachement enrichi  la Bourse
dans quelque mission vreuse, ou l'hritire d'un fabricant de
bonneterie assez cal pour se payer la coteuse vanit de restaurer le
blason ddor des Charnay.

Le duc envisageait d'ailleurs cette ventualit avec une impassibilit
britannique.

Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque
aspire  figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.

Ce soir-l, Charnay tait proccup, mais il ne le laissait voir 
personne.

Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aigus du bout
d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse meraude,
brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussire de son
pantalon gris perle  petits coups de ladite canne.

Le lorgnon  l'oeil, il dvisageait avec son sourire insolent les
femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'tait une
merveille de voir cet lgant jeune homme, trop petit pour tre
imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour
plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire
qui le croisaient sur l'asphalte.

Le temps tait trs doux, par une belle journe de mai. Les
Parisiennes arboraient pour la premire fois leurs toilettes
printanires. Elles avaient renonc aux fourrures qui voilent la grce
des formes.

Le duc remarqua bientt une jeune fille qui marchait devant lui,
dlicieusement cambre, la robe adorablement seyante, le chapeau  la
Gainsborough hardiment camp sur une fort de cheveux d'un blond
vnitien  reflets d'or rouge.

Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel tait ce personnage qui
s'obstinait  la suivre, se tenant toujours  deux pas derrire elle,
et gardant la mme distance, quelle que ft son allure rapide ou
calme.

Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'tonna de
ne pas connatre.

Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta
dans un petit coup o un jeune homme tait dj install et qui
partit au grand trot du ct des boulevards.

Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M.
Abraham Saller, le fils du banquier de la Chausse-d'Antin.

Il en savait assez.

Le soir mme,  la rue Royale, il aborda son collgue, un brun
anguleux, maigre et sombre, le type rat des races smitiques, qui ne
manquait que d'esprit et de formes pour tre prsentable. Il est vrai
que la fortune de son pre comblait avantageusement ces lacunes.

--Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conqutes.

Saller fit une grimace:

--Je ne comprends pas, dit-il.

Il comprenait parfaitement.

Depuis huit jours il avait rencontr Angle et commenc une cour
assidue, sans rsultat jusque-l.

Pour la premire fois de sa vie peut-tre, la nice de madame Mraud
se faisait prier.

Au moment o Charnay l'avait aperue, elle allait recevoir la clef
d'un entresol que Saller lui avait meubl rue de Londres. C'est l que
le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours
aprs,--un caprice d'Angle qui imposait ces conditions.

Le duc arracha ces dtails au jeune Hbreu en jouant avec lui une
partie d'cart qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui
inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia 
la fte.

Cet enlvement fut considr comme trs pschutt.

Naturellement Abraham Saller fut exclu et mcontent.

Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son
adversaire, et reut le lendemain,  la frontire belge, un matre
coup d'pe qui, sans mettre en danger sa prcieuse vie, le tint, six
semaines, sur son grabat en bois des Iles, livr  des rves que
l'image d'Angle dut parfois assombrir et dont il se vengea en
achetant quelques crances sur son heureux rival.

Tels furent les dbuts de l'hritire des Mraud dans la haute vie!




XII


Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brla le peu de sang qui
restait dans les veines de l'hritier des Charnay, espoir de cette
race tombe en dcrpitude.

Mais l'amour mme illgitime n'habite pas longtemps avec la gne.

L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'pe, se donna la
jouissance d'envoyer  l'usurpateur les notes d'installation de
l'entresol d'Angle et sur cette sommation muette mais expressive, il
fallut s'excuter.

Il et sans doute t trs pschutt d'user sans vergogne des meubles
pays par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette
conomie.

Les vaillants mme ont leurs faiblesses.

Les notes s'levaient  la somme de dix-sept mille cinq cent quinze
francs.

Ce n'tait pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau
pour combler la mesure.

D'autre part, le jeune duc n'tait pas en veine et la dame de pique
lui tenait rigueur depuis quelques semaines.

Bref, quand il eut promen dans sa victoria et exhib aux avant-scnes
son enviable conqute, il s'avisa de penser que sa vanit tait
satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il tait de
bon got de passer la main  d'autres.

C'tait d'ailleurs plus lucratif et ses journes lui resteraient
entires pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles
ressources, des lingots  fondre dans le creuset o tant d'autres
avaient dj pass.

Ce fut le triomphe de l'adorateur vinc.

Sa blessure tait gurie et il eut la joie de coucher dans ses meubles
qui ne lui cotaient rien.

Alors il arrangea une existence fort  souhait pour sa capricieuse
matresse.

S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle
perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins
il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans
la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine.

Angle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle  sa guise.

Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se
montrait pas exigeant.

D'ailleurs il et t autoritaire en pure perte.

Inutile d'essayer de rduire cette fantasque fille  une obissance
quelconque.

Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment o on
y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter 
la tte de sa camriste ou de son banquier cette explication:

--Je vais chez ma tante.

Il fallait s'en contenter.

Elle revenait quand c'tait sa fantaisie.

Du reste, pleine d'esprit et de gaiet, riant toujours, entranante et
foltre. La sduction en chair et en os.

Et sans leons, d'instinct ou peut-tre  cause de l'harmonie de tout
son tre, elle tait devenue rapidement suprieure aux autres femmes
dans l'art de la coquetterie.

Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe ft
drape sur son corps de statue pour qu'elle part un chef-d'oeuvre
sans dfauts.

Au fond, ses liaisons avec ce duc mivre et dgnr, qui ne parlait,
en zzayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se
parait comme une femme et restait volontiers des heures entires en
face d'une glace refltant son personnage; avec ce faux grand seigneur
dont le jargon de convention, masquant la strilit de son esprit,
l'avait sduite d'abord, aid de son titre, et qui tait rduit aux
expdients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac,
moins adroit et plus honnte que les grecs qui le plumaient; son
intimit avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait
d'exploiter  outrance la btise des masses; avec cet Abraham, inepte
au premier chef et fort heureux que ses pres fussent ns avant lui,
dpourvus de prjugs et bien arms pour la conqute de la Toison
d'Or; avec ce crtin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se
serait couch  plat ventre devant ce ftiche d'o il tenait sa seule
force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vids
n'ayant pour toute supriorit que les coups qui les attendaient aux
portes des restaurants en vogue, leurs habits taills par des
artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux htels o des
domestiques de haut style, plus dignes que leurs matres, taient
pays pour se moquer d'eux; ces amitis qui l'amusaient d'abord
avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des
regrets de l'lyse-Montmartre, de son pote du Rat-Mort qui signait
maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son
rapin dont la rputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une
troisime mdaille au dernier Salon.

Un jour elle n'y put rsister.

Elle tait coeure.

En vain elle s'tait rfugie plus souvent rue du Cygne, chez sa tante
Pivent, qu'elle avait comble de joie et qui en versait des larmes
d'attendrissement; en vain aussi elle tait alle revoir,  l'atelier
de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux,
avait corrig de mmoire, sa mlancolie devenait plus profonde.

Elle en avait assez.

Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon  ces amants qu'elle
aurait jets par la fentre, si elle en avait eu la force, mais aux
plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou
aux Varits, promenades au Bois, soupers fins et triomphes
d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des
disparitions imprvues, par des malices qu'ils supportaient avec la
platitude d'esclaves dompts.

C'est ainsi qu'un jour, aprs une querelle entre elle et le jeune
Abraham qu'elle avait fort maltrait en paroles,  propos d'un
bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'tait souvenue de
son cousin Gaspard Mraud, retir  la campagne, au fond d'une
bourgade moiti normande, moiti percheronne.

Il lui tait venu  la pense qu'elle accomplirait un devoir de
famille en allant rendre visite  ce nophyte de la vie des champs et
qu'il tait  propos de passer quelques jours auprs de lui pour
changer d'air.

Elle lui avait donc adress subitement ce billet laconique:


    Mon cher cousin Gaspard,

   Je m'ennuie  Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un
   vilain endroit et les gens y deviennent d'un bte  faire peur.
   Venez me chercher  la gare de Laigle aprs-demain jeudi au train
   de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis
   Laigle. Je me suis achet une carte et je vois que c'est la
   station la plus rapproche de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous
   tes dans un couvent?

   A bientt. Je vous embrasse  deux mains.

   Votre petite,

    ANGLE.


En recevant cette lettre, Mraud essuya un pleur de joie.

Il tait aussi faible que sa cousine Pivent.

La malicieuse fe les ensorcelait.

Il courut au chteau et pria le cocher, matre Jacques, le chef des
curies de Chazolles, de lui prter une carriole pour aller au-devant
d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui.

A l'abbaye, on ne savait rien refuser  un voisin.

Mraud tait donc arriv  la gare  l'heure dite, tran
majestueusement par une forte bte de labour dans une charrette
anglaise, et il avait ramen sa cousine, en piant l'effet d'une aussi
gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut
satisfait. Angle tait radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer
au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller,
sa bte noire, lui prtait une animation et un clat extraordinaires.

C'est  peine si elle avait quitt Paris et sa banlieue avant le
voyage.

La nouveaut du paysage vraiment grandiose qui se droule pendant la
traverse de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au
milieu d'une explosion de joie nave qu'elle arriva  la maison du
rentier.

On sait le reste.

Lorsque, le jour de l'assemble, l'attention de Chazolles fut attire
par la vue de la belle fille, elle tait  la villa Mraud depuis
quelque temps et personne  Paris ne connaissait le chemin qu'elle
avait pris,  l'exception de sa tante Pivent  laquelle elle avait
recommand le silence que la bonne dame n'tait pas dispose  rompre,
heureuse que sa nice allt se retremper dans l'air pur de la
Normandie et se refaire une virginit dans le village o elle se
confinait comme un pcheur qui se met en retraite.

La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si
mobile de la jeune fille.

Peu  peu elle se piqua au jeu.

Le chtelain du Val-Dieu lui semblait une proie dsirable.

Certainement ce campagnard  tournure de mousquetaire valait mieux,
malgr la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohmes
drlatiques et rps qui avaient profit de ses dbuts; mieux que les
petits-matres, les gens du pschutt, les frelats, les reints, les
tiols et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la rvlation
continue de leurs pauvrets.

Il aurait tourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui
l'avait lance dans la haute, le printemps dernier, et envoy d'un
revers de main dans le foss de la route le jeune monsieur Saller,
mme lest de quelques-uns des lingots de son auteur.

Chazolles lui plaisait peut-tre par le contraste de leurs natures.

Il l'avait prise ds le premier regard.

Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et
des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes.

Elle n'en tait pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son
ducation premire la disposait mal  ce sentiment qui veut une
certaine probit du coeur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui
rend  merveille la nature de ses impressions.

Il est hors de doute qu'elle aurait donn dix ans de la vie d'Herminie
pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une
espce inconnue pour elle.

De jour en jour ce dsir s'exalta, devint plus violent, et  mesure
qu'il gagnait en vivacit, elle rtrcit le cercle de ses promenades
autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin  chaque
sortie, d'abord dans les champs de bl o elle vagabondait comme une
colire en cong, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en
faire des bottes.

Elle rapportait  la villa bizarre de son cousin de vritables gerbes
grosses comme celles des glaneuses qui viennent aprs les moissonneurs
et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramass dans les
sillons du riche.

Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de
chtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier
de la plaine.

Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penches et des poses
mlancoliques, dans les alles sinueuses qui se rapprochent des
jardins, et un soir, aprs une journe chaude, alors que les grillons,
mis en joie par les vapeurs brlantes de la terre, chantaient dans
l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles
coassaient dans les joncs des rivires, annonant le beau temps du
lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en
cherchant leur gte et que les hirondelles volaient haut, avec de
petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux
corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au
fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la
silhouette en miniature du chteau, avec ses clochetons dcoups sur
le bleu tnbreux du ciel, o la nuit jetait des voiles lgers encore.

Justement, le hasard voulut que le chtelain passt  l'autre bout de
l'avenue et qu'il apert sous les arceaux de verdure cette ombre
lointaine,  la robe ple, errante dans cette solitude, sur le gazon
foul jadis par les sandales des religieux mditant le nant des
flicits humaines.

Il tait huit heures et demie.




XIII


Les htes du Val-Dieu taient runis au salon dont les fentres
jetaient, dans l'ombre du soir, une lumire jaune tamise par la gaze
des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une
valse,  quatre mains, lestement enleve.

Duvernet, accoud sur le piano, contemplait avec une admiration
croissante, le visage dlicat de Denise, assise prs de sa soeur.

Il se disait, sentant natre des dsirs qu'il essayait de combattre
quand il s'loignait d'elle, que c'tait le port o il serait sage de
se rfugier aprs les orageuses traverses de la vie de garon pour
mnager  sa vieillesse cette affection sereine si dsirable qui en
assure le repos.

Il se disait encore, en ventant l'intrigue qui se droulait depuis
son arrive  la campagne, que si son ami Maurice avait rencontr, 
quarante ans seulement, le soir de l'assemble du village, l'ane des
demoiselles Chtenay aprs avoir brl les exubrances de sa jeunesse
aux flammes de la vie parisienne, il aurait t moins accessible aux
passions critiques de l'ge mr et que la soudaine apparition d'une
fille d've ple et vicieuse ne l'aurait pas troubl une minute; qu'il
se serait content de sourire  l'aspect de cette crature en proie 
la chlorose, de ses lueurs d'toile perdue au fond des firmaments et
de ses clarts de lune anmique et mourante.

Tout au plus aurait-il admir la gracieuse jeune fille comme un
amateur, habitu  parcourir les muses et les ventes, admire une
statue de prix ou un tableau de matre en estimant jusqu'o les
enchres du public pourront s'lever.

Le charme qui se dgageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui
Duvernet. Elle possdait les qualits qui doivent sduire et
enchaner. Elle tait svelte, souple, satine. Ses grands yeux qui se
fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur
un secret mystrieux qu'elle aurait voulu connatre et qu'il devait
tre si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des
filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingnuit.
On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyaut.

videmment, avec son entrain et sa gaiet dbordante, Denise serait,
comme sa soeur, une honnte femme, pleine de coeur et de dvouement.

Et belle!

Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernire main 
cette oeuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie.

La valse tait finie.

Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa soeur feuilletait
des recueils, cherchant une tude  jouer.

--Monsieur le dput, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous
que vos cheveux commencent  grisonner?

--Dsobligeante remarque, mademoiselle.

--Et que sur le front, l-haut, au sommet de l'difice, il se dcouvre
des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme
l, aux deux cts, une manire de croissant qui rappelle l'tendard
du Prophte. Voulez-vous m'couter?

--De toutes mes oreilles.

--Mariez-vous.

--Avec qui, grand Dieu?

--Avec une femme, fille ou veuve.

--Malgr mes cheveux grisonnants!

--Malgr tout. Vous tes encore possible, mais...

--Voil un mais terrible. Continuez.

--Plus vous irez, plus le temps...

--Me dmontisera?

--Dame! Mon ide ne vous va pas, soyez franc!

--J'aime beaucoup la libert.

--C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des
gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne
trouveriez plus qu'une soeur de charit.

--Comme vous me dtestez!

--Pas du tout. Si je vous hassais--ce dont je n'ai aucun sujet--je ne
vous donnerais pas cet avis qui est bon.

--Soit, mais quelle femme serait assez abandonne de Dieu et des
hommes pour vouloir d'un vieux garon comme moi? Vous l'avez dit, il
n'est que temps, tout juste. Je blanchis.

--Ce n'est encore qu'une petite nuance argente qui vous sied. Un peu
de poudre.

--J'ai quarante ans.

--Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme
vous, ce qui ne l'empche pas d'tre un beau cavalier, un grand
chasseur et un bon mari.

--Les soucis de la politique m'absorbent.

--Prenez une ambitieuse.

--Il y en a donc?

--Vous l'tes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles
pas?

--Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible
jusque-l.

Il soupira.

Hlne avait ouvert un volume de sonates et tirait sa soeur par la
manche.

--Tenez, fit Denise en riant, coutez cela, du Mozart. C'est plus
vieux que vous et c'est encore trs bien tout de mme.

Le banquier, dans une embrasure, expliquait au cur qu'il avait
harponn par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac
d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la
dlicieuse sensation du savant,  sa fameuse dcouverte, le camp des
bois de Rudelande--car ce devait tre un camp dcidment--qu'il avait
d'autant plus de mrite  exhumer que les lgionnaires n'ont jamais
pass l.

--Mon bon cur, disait-il, le camp des Romains tait dfendu par un
foss formidable, dont la terre se relevait  l'intrieur, en manire
de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades,
des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on
mnageait un espace considrable, afin que les traits de l'ennemi ne
pussent atteindre les cohortes.

Et il se lanait dans des dissertations  n'en plus finir, et,  la
vrit, trs obscures, comme doit tre toute bonne dmonstration de
savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destins aux
gnraux, aux questeurs,  l'arsenal,  la cavalerie et aux
fantassins.

Heureusement pour lui, le vieux desservant tait sourd comme un vase
trusque et ne comprenait pas un tratre mot de cette divagation
scientifique.

M. Chtenay lui-mme tait atteint d'une surdit plus lgre.

--J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du
haut de la tte.

Le cur formait un cornet acoustique de sa main droite:

--La volaille, rpliquait-il, elle est hors de prix.

--Je ferai mon rapport  l'Association normande. Elle sera contente de
moi, continuait l'antiquaire.

--La race normande! disait le cur, elle est trs bonne laitire. Ma
vache est parfaite, monsieur Chtenay, parfaite.

Et la conversation, parfois indcise et flottante, reprenait son
train.

Les deux causeurs avaient l'air de btes atteles  un coche et tirant
chacune de leur ct, mais qui avanceraient tout de mme, avec
opinitret, dans un mauvais chemin.

Madame Chazolles tait occupe de sa soeur, de sa musique et de ses
petites qui jouaient dans ses jupes.

Maurice tait donc tranquille.

Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du ct de l'ombre errante sous
les charmilles.

Bientt, il la rejoignit.

Elle n'tait pas fugace. C'tait une ombre apprivoise et familire.

A son approche, Angle s'arrta.

Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion,
elle s'excusa de son audace.

--Vous allez me juger bien indiscrte, monsieur, dit-elle d'une voix
profonde qui remua le chtelain jusqu'aux entrailles.

Elle tait  ravir, appuye sur son ombrelle dont le bout rayait le
sable de l'alle, dans la pose d'une dlinquante surprise par un
garde-champtre.

--Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout.

--On m'a cont que le Val-Dieu est si pittoresque, si intressant 
visiter, que je me suis hasarde  le venir voir, de loin,  la chute
du jour, persuade qu'il n'y aurait personne que moi dehors, 
pareille heure. Excusez-moi, monsieur.

Elle s'inclina dans une rvrence savante et fit mine de se retirer.

Chazolles la retint.

Elle s'y attendait bien.

Il s'approcha d'elle, tout prs, et avec la douceur soumise d'un amant
parlant  celle qu'il aime:

--Vous trouvez donc cet endroit joli?

--Admirable. C'est de la posie pure. Le recueillement, la paix, les
eaux murmurantes, les ombrages pais, les charmilles qui se rejoignent
comme des votes de chapelles, c'est unique et idal.

--On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y
plairiez pas?

--Vraiment! Je ne sais que vous rpondre. Peut-tre, en effet.

--Vous adorez Paris, d'o vous venez. Votre cousin me l'a dit.

--Ah! vous lui avez parl?

--De vous.

--Et que lui avez-vous dit?

--Que vous tes charmante et qu'il est heureux de vous avoir prs de
lui.

--J'y resterai peu de temps.

--Vous ne vous trouvez bien que l-bas.

--Non. Je me plairais partout o serait l'homme que j'aimerais.

--Heureux celui-l, fit vivement Chazolles.

Elle rpliqua non moins prcipitamment:

--Mais je ne me plais nulle part.

--Ah! vraiment?

--Nulle part. Non, monsieur!

--Ce qui signifie que vous n'aimez personne.

--En effet.

--Vous me surprenez.

--Pourquoi?

--Vous avez d rencontrer plus d'un adorateur.

--C'est une supposition polie.

--Une vrit. Vous tes si jolie!

--Vous trouvez!...

--Plus que jolie, adorable.

--Donc?

--On vous l'a rpt souvent.

--Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici
mme, dans cette solitude o il n'y a qu'un homme, on me le dit
encore.

Chazolles ne rpondit pas.

Il soupirait.

Elle fit un pas pour s'loigner en haussant les paules lgrement,
avec un geste d'inimitable coquetterie.

--C'est drle tout de mme, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas
voir un qui ne se mette  marivauder tout de suite. Mme au Val-Dieu,
c'est un comble. Trouver un...--Elle chercha le mot. Il lui en venait
un autre trop naturaliste sur les lvres,--galant dans les savanes,
dans le dsert! Oui, en vrit, c'est un comble.

Ils marchrent quelque temps en silence l'un prs de l'autre.

Angle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants,
distraite, attendant la dclaration qu'elle pressentait, qu'elle
dsirait.

--Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix,
qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas
si vous tes le type de la beaut rve par les classiques de l'art,
par les acadmiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je
suis sr, c'est que vous tes faite  donner le vertige, que vous tes
tout entire charme, attrait et sduction.

--Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme a.

Elle fredonnait ces bouts-rims avec une raillerie provocante.

Puis brusquement elle reprit:

--Alors vous voil parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite
qu'eux.

--Et quand ce serait?

--Vous me le dites  la premire occasion comme cela, sans me
connatre, sans mme savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois!

--Qu'importe le lieu si je suis sincre?

--Vous tes hardi, en vrit.

--Et vous ne vous y attendiez pas?

Elle le regarda de ses yeux  demi clos, sous ses paupires abaisses:

--Si, dit-elle.

--Et je vous fche?

--Non.

Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colre et la tint
suspendue entre eux, comme une barrire naturelle.

--Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous
autres on ne se gne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques
successions de marchands des halles en perspective. Pour le prsent,
rien. Je n'ai pas connu mon pre, je n'hsite pas  l'avouer. Ce n'est
pas ma faute. Ma mre est morte quand j'tais encore toute petite.
Elle vendait du poisson avec sa soeur et ne m'a pas laiss un radis.
Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est  peu prs riche,  force
de travailler; elle a une maison  Montrouge, des rentes sur l'tat,
des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille,
et je l'aime comme ma mre.

Mon cousin Mraud est aussi un ancien vendeur d'hutres. C'est un
brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop mme. Il
est vrai qu'il n'est ni mon pre ni mon oncle. a ne lui est pas
dfendu, except par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux.
Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous
m'inspirez de la confiance et aprs tout c'est vous qui avez commenc
en me contant une partie des vtres. Il ne me reste que ces
parents-l. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi
une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu' seize ans. Je m'y
ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai chang plus d'une
fois. J'ai t leve comme une rentire et je n'ai pas le sou. Il
faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.

J'ai une jolie chambre  la rue du Cygne. J'y suis comme dans une
chsse et c'est l que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais
quand elle est partie  ses crevettes,  la crie,  ses affaires
enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je
employer mon temps? Que feriez-vous  ma place? Je me promne. On a
voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en
marchandises, des marachers du ct de Clamart, qui ont du foin dans
leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est
pas mon got et, de plus, ils me dplaisaient tous. Je n'aurais pas
vcu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la
mienne. Or, la journe est longue. Quand ma tante est  sa besogne,
moi je flne. Elle pourrait quitter son mtier; elle n'en a pas besoin
pour vivre, mais elle y tient. a lui plat de se tirailler avec les
restaurateurs, les matres d'htel et les cordons bleus.

Pendant ce temps-l, je vais  l'aventure quand il fait beau. Et ce
que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les
zingueurs, les ptissiers qui m'apostrophent avec des mots  faire
rougir un escadron,--vous comprenez, une fille toute seule--jusqu'aux
jolis coeurs des cercles qui me lorgnent  la place de l'Opra et
m'envoient des cartes par des larbins galonns, c'est une averse de
dclarations, comme la vtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai
laiss l-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans
Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe o, au Val-Dieu sans tre
apostrophe de la mme faon. Et des voyous aux beaux messieurs du
Jockey ou des claireurs, c'est la mme pense qui s'exprime par des
phrases diffrentes, et entre nous, bien entre nous...

--Quoi?

--Vous ne m'en voudrez pas?--Souvent c'est le voyou qui a le plus
d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en
colre. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des
congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air
d'entendre, de paratre ne pas comprendre, mme quand on comprend 
merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.

On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son expos de
principes.

S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune
ailleurs. Si c'est un tranger ou un imbcile et qu'il insiste en
arrivant  des propositions trop crues, il faut lui mettre les points
sur les i ou appeler les sergents de ville.

C'est une extrmit fcheuse et rare.

Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entoures de
domestiques pour les servir et les garder. Pas de diffrence. Les
filles sont cres pour l'amusement des hommes,  ce qu'il parat. Ds
qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas
de prs. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant.

Elle se tut.

Chazolles demeurait interdit.

Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pntrante.

Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus
sombres que ses cheveux, une beaut de blonde, et ce fut d'une voix
mlodieuse et caressante qu'elle ajouta:

--Vous voyez bien que je ne peux pas me fcher de ce que vous me
dites, vous!

Maurice se sentait remu plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de
femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines.

Pas mme Hlne, son Hlne qui lui appartenait  lui seul, dont il
avait eu le printemps. Cette fleur qui s'tait panouie  son souffle
et dont il avait respir les premiers parfums, son Hlne si soumise 
toutes ses volonts,  ses caprices; son Hlne qui ne l'abordait
qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aime
et qui aime de toute son me, sans crainte, sans fausse pudeur, libre
devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir,
et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la
protger et la conduire  travers le monde,  travers la vie.

Hlne disparaissait  prsent devant cette fille impudente et nave,
d'une beaut licencieuse et dpravante qui parlait avec un inquitant
aplomb, sans gne, comme si elle et connu Chazolles depuis dix ans,
l'amusant avec ses gestes dlurs, ses mots hardis, tandis que ses
yeux le brlaient comme si la puissance de leurs rayons avait t
centuple par une lentille de cristal.

Il ne pouvait dtacher son regard, attir par une force inconnue, des
mches folles qui se collaient  son front d'une blancheur lacte, des
tresses dores et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa
poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taille dans un
marbre sans dfaut.

Insouciante, sre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait
en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser.

Ils se taisaient.

Dans le lointain, on entendait, du ct du chteau, les notes envoles
du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'paississait et du
ct des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'veillaient au
moment o la nature allait s'endormir.

Elle se dirigeait lentement vers le village.

--Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus
et...

Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lvres ce mot
qui en sortait: Adieu.

--Ne partez pas, dit-il. J'tais si heureux de vous contempler  mon
aise. Cette heure est la plus dlicieuse de ma vie. Ne me quittez pas
encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'prouve auprs de vous? La
belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera!

--Vous tes sentimental, fit-elle en minaudant.

--Je ne sais pas, rpliqua-t-il, je vous aime.

--Dj!

--Est-ce que l'amour dpend du temps? Sommes-nous matres de le
repousser ou de l'appeler en nous? Du jour o je vous ai aperue 
votre fentre, il est entr l--il frappa sa poitrine--et je sens
qu'il n'en sortira plus.

--Vous voyez bien, fit-elle, vous voil comme les autres.

--Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincrement,
profondment, avec respect.

--Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau.

--Oui, avec respect, avec passion, de toute mon me.

--Pour une heure?

--Pour toujours.

--C'est bien long, murmura-t-elle.

Elle laissa chapper un soupir.

--Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom!

--C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime.

--Voulez-vous le connatre? Les autres le demandent, vous savez?

--Dites-le moi.

--Angle.

--Il est joli.

--Vous trouvez?

--Oui, et il vous va si bien!

--C'est un compliment; enfin il vous plat?

--Certes!

--C'est peut-tre parce que je le porte.

--En effet.

--Allons, continuez, vous tes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien,
car l'obscurit s'accrot et je pourrais me perdre. Vous me parlerez
en me reconduisant.

--C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.

Un clat de rire argentin et perl lui rpondit.

Elle le regarda avec une mine effarouche, trs drle.

--Inquiet, rpta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle ide
vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les
chtelains. Vous avez donc vcu dans les nuages.

Inquiet, mon cousin Mraud? Gaspard Mraud? En voil un qui ne s'est
jamais avis de prendre du souci pour ces vtilles. Vous pensez  vos
enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient
de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous
croyez que les filles comme nous sont gardes et qu'on les tient par
leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de
femmes de chambre derrire elles avec des bonnets cauchois ou des
capuches  rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier
courant, moi. On m'a lch la bride et je n'en ai pas abus, j'ose le
dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journes et je
n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle,
si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens taient enfoncs
dans la mare du matin au soir.

Je me suis donc leve comme j'ai pu, tantt au couvent, tantt  la
grce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de
vagabonder. J'aime l'cole buissonnire au soleil de Paris, ce soleil,
plot l'hiver, qui nous rtit l't quand les murs de pltre sont
chauds comme des mottes de four. Et me voil.

--Ainsi vous tes libre?

--Comme les hirondelles de vos fentres.

--Que faites-vous de votre libert?

--Pourquoi cette question?

--Parce que je m'intresse  vous; parce que depuis que je vous ai
aperue, dimanche, en quittant l'assemble, j'ai t frapp comme d'un
coup de foudre; parce que je sens que vous tes lie  mon existence,
que vous me rvlez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je
ne peux plus respirer o vous n'tes pas, qu'il m'est venu une passion
unique: vous voir, vous possder; parce qu'enfin je suis dcid 
faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amiti et vous
obtenir de vous-mme. Je veux que vous soyez  moi et que vous
m'aidiez  raliser cette esprance.

--Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais?

--Pourquoi non? puisque vous tes indpendante.

--Oui.

--C'est donc facile.

--Sans doute, ma tante ne me gne pas, la pauvre femme et, quant  mon
cousin Mraud, pourvu qu'il pche  la ligne dans vos tangs, les
rvolutions de la terre ne l'occupent gure, mais vous! Vous n'y
songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on
attellerait  la guimbarde d'un maracher! Vous ne voyez pas les
obstacles.

--Ces obstacles, o sont-ils?

Elle lui posa sa main gante, une petite main nerveuse, sur le bras et
s'arrtant:

--Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos
arrangements?

Il resta frapp de stupeur.

Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnment. Comment les
oubliait-il auprs de cette charmeresse, si vite, si compltement?

Il se mordit les lvres et rflchit.

En causant, ils taient arrivs au village.

De l'autre ct du communal, dans l'obscurit, une seule lumire
brillait  la maison de Mraud.

Peut-tre les couterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous
le sien et l'entrana au pied d'un htre norme, situ  l'entre de
la place.

Et l, il se pencha  l'oreille d'Angle et lui murmura:

--N'y a-t-il pas un mot que les amants ont rpt des milliers de
fois?

--Lequel?

--Mystre!

Le mystre! En effet, il parat  tous les inconvnients,  tous les
dangers de la situation. Il mnageait l'affection de l'pouse et les
plaisirs de la matresse.

--Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angle sans discuter la
dclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce
parc, que tout le pays en serait inform. Ah! vrai! Pour un amoureux
de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre
aveuglement. Franchement, vous perdez la tte avec une facilit
dsesprante.

--Si vous m'coutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas tre
un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je
voudrais vous possder  moi seul. Je vous garderais avec un soin
jaloux. Je me dvouerais  votre bonheur, et je tcherais de le rendre
aussi sr, aussi parfait que possible.

--Toujours au Val-Dieu, dans votre clotre, afin d'viter les
querelles de mnage!

--Non; o il vous plairait d'aller.

--A Paris, par exemple?

--A Paris, si c'est votre dsir. C'est l, en effet, qu'on peut vivre
inconnu, protg par la foule, isol au milieu du monde. Je vous y
arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignore o nous
cacherions notre liaison  tous les yeux. Sans troubler la
tranquillit des autres, nous songerions  notre flicit mystrieuse.
Je mettrais votre avenir  l'abri de toutes les inquitudes.

--Voil des promesses qu'on fait et qu'on ne ralise pas!

--Mettez-moi  l'preuve. Dites-moi que vous consentez, que vous
n'avez rien dans le coeur qui m'en dispute l'entre et me le ferme.

Il la serrait dans ses bras. Elle se dgagea vivement et dans
l'obscurit ses yeux brillants prirent une expression dure, presque
cruelle.

--Non rien, dit-elle, rien du tout.

--Tu n'as jamais aim?

Elle rpondit hardiment:

--Jamais.

--On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle.

--Souvent, oui. Des banalits comme celles que je viens d'entendre.

--Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de coeur!

--C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble 
beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humilie. Ils m'ont traite comme
une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise  vendre ou une
machine  plaisir. Je me suis habitue  les voir d'un mauvais oeil, 
les har peut-tre. Je crois que je les hassais tous en effet.

--Tous?

--Oui, jusque-l.

--Sans exception?

--Sans exception.

Chazolles l'aurait touffe pour la remercier de cet aveu.

--Et maintenant? demanda-t-il.

--Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des
choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de
piti ou me soulevaient le coeur de dgot. Vous me jetez dans un
embarras! Depuis huit jours, vous passez  cheval sous ma fentre, et
je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informe prs
de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par
l, mais c'tait trs rare, tandis que maintenant vous tes rgulier
comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du got pour moi,
rellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un
mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincrit.

--Et si vous n'en doutiez pas?

Elle fit claquer ses lvres avec un air d'incertitude.

--Nous y rflchirons, dit-elle, chacun de notre ct.

Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du
communal baign d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte.

Il prit la tte de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans
qu'elle essayt de se dfendre.

Elle s'arracha pourtant de son treinte et courut  la grille de la
villa Mraud.

Si Chazolles, clou  sa place, avait pu lire sur le visage d'Angle,
il y aurait surpris une expression de triomphe et en mme temps ce
sourire ddaigneux de la fille habitue aux courtisaneries des hommes
qu'elle dompte et asservit  ses caprices.

Il s'loigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se
refermait et retourna lentement, le coeur plein d'une ivresse
maladive,  travers les alles sinueuses, au chteau, dont les
fentres taient toujours claires.

Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se prcipita  sa rencontre:

--O diable tais-tu fourr? lui dit-il. On te cherche depuis une
heure.

--Pourquoi faire?

--Pour t'apprendre une nouvelle.

--Bonne ou mauvaise?

--Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu tre dput?

--Et le pre Mahirel?

--Il est mort.

--Pauvre bonhomme!

--Il a rendu au Crateur son me astucieuse et madre. La place est
libre.

Chazolles regarda sa femme.

--Hlne est la matresse. Je ferai ce qu'elle dcidera.

Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant
de ses grands yeux limpides:

--Je n'ai pas d'autre volont que la tienne, dit-elle. Pourtant nous
tions si heureux ici!

--Eh bien! Restons-y.

--Non. Mon pre et Duvernet ont peut-tre raison. Ils veulent que tu
sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras
plaisir  Denise.

Il lui prit la tte dans ses deux mains comme il venait de prendre
celle d'Angle, et l'embrassa longuement sur le front.

Denise, dans une embrasure, disait  Duvernet:

--Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc  Paris.

Et le dput galamment riposta:

--C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais
je l'ai aid de toutes mes forces. Suis-je bien inspir?

Denise inclina plusieurs fois la tte, lentement, avec un beau
sourire.




XIV


Au moment o elle avait disparu comme une toile filante, Angle
Mraud tait en passe de devenir une des plus brillantes plantes de
ce firmament o les lgantes sont aussi communes que les astres de la
voie lacte, mais o les vritables beauts sont aussi rares que les
comtes chevelues dans la vote thre.

Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay tait plong
dans la consternation.

D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait  l'aigu.

Le bac dvorait les dernires largesses des usuriers comme de simples
bottes de paille rtissent dans un incendie de ferme.

Les citations, protts, commandements, notes diverses, jugements,
saisies, rcolements, sommations, affiches de vente, injures timbres
ou non, s'croulaient sur lui en avalanches normes.

Son portier tait enseveli sous ces libelles de style barbare mais
lumineux.

Il tait temps que le salut vnt sous les espces d'une fille laide ou
contrefaite, mais richement dote.

Tous les marieurs, patents ou non, s'occupaient de cette pressante
opration de sauvetage.

On avait parl au noble dcav d'une demoiselle clbre dans la
galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de
rentes amasses dans l'exercice de ses utiles et dlicates fonctions,
mais il avait flanqu  la porte le courtier tmraire...
provisoirement.

C'tait une ressource pour les cas dsesprs.

Et il n'en tait pas encore tomb l.

On verrait.

D'autre part, ce roi du pschutt avait gard dans un coin de l'organe
en caoutchouc qui fonctionne dans son troite poitrine,  la place du
coeur, un got prononc pour Angle.

Non pas qu'elle l'mt ou le ft palpiter avec violence.

Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile  toucher. Son
impassibilit anglaise ne se trouble pas pour ces produits infrieurs
qui s'appellent des femmes; il se serait cru dshonor par un lan de
passion qui dt dranger les frisures plates de sa perruque, marquer
d'une poussire les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le
noeud harmonieux de sa cravate.

Mais Angle lui avait procur de vritables triomphes. Notamment aux
redoutes de son cercle et aux bals de l'Opra, elle avait obtenu un
succs tapageur. Dans son avant-scne, elle tait le point de mire des
lorgnettes. Elle avait arbor une tourdissante robe de satin blanc,
d'un dcollet extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les
habits noirs restaient abms dans une de ces extases dont la mmoire
ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.

Elle tait moule dans le satin comme une baigneuse dans la batiste,
au fond de l'eau transparente.

Sur sa fort de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une
audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura lgendaire.

Il n'y avait pas jusqu' la foule grouillante des clodoches, des
pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vtus
des costumes les plus bariols et les plus grotesques, qui n'et
manifest pour la jeune fille  la poitrine tincelante, au cou
sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des
lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit 
l'amant d'une belle et lui montent  la tte comme des fumes de
champagne.

Et puis, faut-il le dire?

Angle ne tenait pas  l'argent. C'est une raret par ces temps-ci.
Trs fantasque, trs capricieuse sur les autres points, trs exigeante
sur certaines matires, elle ne l'tait pas sur la question de prix.
On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner mme
jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne
demandait rien. Et le duc trs prodigue quand il s'agit d'blouir le
populaire, dpensier pour l'ostentation, ses curies, ses meubles, ses
habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui
concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fte, soldait la
note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se
bornaient  cet effort.

Sur ce point, il ressemble  une quantit considrable de sectateurs
du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en vidence
et en gardent trs peu au fond de leur porte-monnaie.

L'autre, Abraham Saller, dont Angle, effraye de l'ennui qu'il
distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se
lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans
accompagnement de lyre,  tous les chos.

Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait
eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de
sa matresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplant aprs
l'avoir t lui-mme.

Le duc avait gagn la premire manche; Abraham la seconde.

Restait la belle.

Mais les joueurs taient disposs  s'entendre.

Sans se parler, ils se comprenaient.

Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidlit absolue.

Abraham Saller, pour qui l'amour mme tait une affaire, aurait
volontiers accept une commandite dans laquelle chacun et apport sa
part et prlev ses bnfices. Il y a dans la corruption moderne de
ces compromissions.

Ce qu'il voulait, c'est Angle aux heures o il s'ennuyait et elles
taient nombreuses.

Elle le divertissait, trs amusante, trs spirituelle  la faon des
gavroches, intelligente autant que vicieuse.

Eux ils la plongeaient, au bout d'une soire, dans un hbtement
complet. Elle ne tardait pas  s'apercevoir du vide de ces Lauzuns
rats qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans
couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons
mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur temprament; mesquins
dans leurs gnrosits, idiots dans leurs causeries rlant sur des
sujets rebattus, toujours les mmes, les chevaux ou les cabotines,
uss par les nuits du cercle et les motions du jeu, frips enfin 
vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des
celliers, vers Pques ou l'Ascension.

Il n'y avait pas trois mois qu'elle tait la matresse d'Abraham
Saller, que malgr ses absences, ses fugues au _Chat noir_ ou au _Rat
mort_, deux tablissements clbres hants par les rapins et les
potes, malgr ses chappes au refuge de la tante Pivent, o elle se
retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprgn d'odeurs de
mare et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait
plus rsister  cette vie.

Les galanteries de ces amoureux reints comme des chevaux fourbus lui
soulevaient le coeur.

C'est alors qu'elle avait appel sa femme de chambre de la rue de
Londres, une Malouine ramene de Dinard ou de Param, rondelette, trs
veille, bonne et dvoue.

Le dvouement est une vertu bretonne.

--Rose, lui avait-elle dit, coutez-moi bien.

--Oui, madame.

--Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou
dans six semaines.

--O va madame?

--C'est mon secret.

--Quand monsieur viendra?...

--Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'crit, vous jetterez
les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez ple-mle. Je
les trouverai plus tard. Dites  mes amis qu'ils se consolent. Je ne
suis pas perdue. Je me retrouverai.

De l elle tait alle chez sa tante et lui avait confi qu'elle tait
triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son
cousin Mraud et respirer le bon air des champs.

--Si on te demande o je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce
serait le prsident qui se drangerait.

Elle s'tait jete au cou de la bonne femme et l'avait couverte de
baisers  pleines lvres, de ces baisers qui effaaient toutes ses
fautes et arrachaient au coeur de la poissonnire une effusion de
tendresse et de joie.

Puis elle s'tait prcipite dans l'escalier en lui criant:

--Je t'crirai. Soigne-toi bien, ma tante.

Elle avait pris l'express de Granville et au moment o le jeune M.
Abraham, qui ne se levait qu' midi, dormait encore,  l'heure o il
tirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres
endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prte par matre
Jacques  Mraud, et le cheval de labour l'emmenait  travers des
campagnes plantes de pommiers et coupes d'herbages clos de haies
d'aubpine.

L'astucieuse Herminie l'avait reue  bras ouverts pour complaire au
matre, mais elle se dfiait, redoutant l'influence de la jeune fille
et tremblant pour ses rentes futures.

Elle avait tort.

Si Angle tait ptrie de vices, elle offrait au moins un type
accompli de dsintressement.

Cette bizarre crature ne considrait l'or que comme un mtal en
fusion destin  lui couler entre les doigts.

Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les
beaux chevaux, les htels, les villas, les toilettes exquises, les
diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les oeuvres d'art
doivent aller d'eux-mmes aux belles filles.

Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses
mrites, opinion confirme par les hommages dont on l'accablait, elle
se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle
pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalit.

Ce qu'elle faisait.

D'ailleurs, il lui restait de son ducation premire, et du sang dont
elle sortait, un fonds de courage contre la misre et l'adversit.
Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle
aurait souffert, comme sa mre morte et sa tante Pivent, le froid
humide des matins d'hiver, les courants d'air glac qui sifflent sous
les votes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son
visage bleu, plutt que de cder aux exigences d'un amant et de subir
le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadr avec le sien.

Elle tait indomptable peut-tre, mais il fallait lui reconnatre un
caractre.

Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard,
comme une barque d'enfant abandonne au vent sur le bassin des
Tuileries.

La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.

Vers quatre heures, en sortant de la Bourse o il allait flner, le
jeune monsieur Saller tait arriv  la porte de sa belle.

Le cheval attel  sa victoria tait orn,  la bride, de deux roses
microscopiques.

Le groom et le cocher bien botts comme des hros d'Homre, se
tenaient sur le sige dans une attitude d'une irrprochable
correction.

Le matre tait descendu de son quipage non sans promener son regard
dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie
au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi
l'escalier et pos son doigt, gant dans la perfection, sur le bouton
de la sonnette.

L'hritier des banquiers de la Chausse-d'Antin tait bien
dlicieusement habill.

Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fracheur, faisait
oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop
rares, sa tte trop troite, en lame de couteau, et un torse trangl
qui ne rappelait pas celui d'Antinos.

Mais on ne se ptrit point soi-mme.

Rose ouvrit et le matre fit un pas en avant, la pomme d'amthyste de
sa canne aux lvres, son carreau dans l'oeil et le chapeau lgrement
inclin en arrire.

--C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camriste.

--Monsieur vient chercher madame?

--Oui. Je viens chercher madame.

--Pour faire un tour au Bois? Comme  l'ordinaire?

--Pour faire un tour au Bois, comme  l'ordinaire. Parfaitement.
A-t-elle du nez, cette petite!

--Pas tant que monsieur.

--Et de l'esprit, du pointu, coquine!

--Monsieur est bien bon.

--Voyons. Elle est prte, ta matresse? A-t-elle mis la jolie robe que
je lui ai envoye? Elle va tre patante, ma bonne!

--Vous croyez?

--Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas
de pimbches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.

Abraham tait entr dans le salon, la plus jolie pice de l'entresol
avec sa tenture de peluche bleue encadre de bandes de fausse
tapisserie.

Ce lanceur des missions de l'avenir n'est pas prcisment un
Richelieu pour la prodigalit.

Il est juste de reconnatre qu'il n'a pas pill le Hanovre.

A la porte de la chambre, le silence commena  l'inquiter.

D'ordinaire, Angle chantait avec une voix douteuse les airs des
oprettes en vogue.

Abraham se tourna du ct de la Bretonne.

--C'est drle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.

Il souleva la portire.

La fameuse robe tait tendue intacte sur le lit.

--Est-ce qu'Angle serait absente? demanda-t-il avec effroi.

Ce qui l'inquitait, c'tait de manquer l'heure o il convient de
paratre dans la file des voitures autour du lac, cette file o on ne
peut pas trotter, o on est pris comme dans un embarras au boulevard
et o on marche aussi solennellement qu'une procession de la
Fte-Dieu.

C'tait aussi de ne pas triompher en compagnie de sa matresse et de
ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt
mille francs ou un collier de pierres fines.

--Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du ct de Rose
qui jouissait de son effet.

--C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce
matin.

--Est sortie, rectifia Abraham.

--Non, partie.

--Pour aller o?

--Je n'en sais rien.

--Elle ne t'a pas donn son adresse?

--Non, monsieur.

--C'est impossible.

--Non, monsieur, puisque cela est.

Abraham aurait reu dans les jambes la dcharge d'une torpille  faire
sauter un navire  trois ponts qu'il n'aurait pas t plus tonn.

Il mordit une minute la pomme de son stick, trs embarrass de sa
contenance.

--Ainsi, reprit-il, en sortant de ses mditations, tu ne sais rien?

--Rien.

--C'est mystrieux, cette clipse. Elle est partie seule?

--Je le pense.

--Pour combien de temps?

--Madame a dit: huit jours ou six semaines.

--Singulier!

--Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.

--Abraham bondit sur place.

S'ennuyer! En sa compagnie? tait-ce possible! Il n'en revenait pas.
Malgr les plaisirs dont il la rassasiait! Dners fins,  la Maison
Dore ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Caf de Paris;
malgr le cirque, les promenades, les avant-scnes de la Renaissance,
des Varits ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres!
Et les joies de la vanit: les victorias menes par des gentlemen en
bottes  revers, des fleurs  la tte des chevaux,  la livre des
domestiques,  sa boutonnire  lui, le fils des millionnaires de
l'usure et de l'mission productive, au corsage rebondi de la robe! Et
les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu
des saillies heureuses de cette jeunesse dore en goguette, anime par
les vins gnreux et le fumet des truffes!

Si ce n'tait pas l le bonheur, o tait-il donc?

Qu'on le dise!

Elle tait extraordinaire, cette Angle!

Et cet ennui bien invraisemblable!

Il est vrai qu'il oubliait dans le dtail des joies qu'il offrait  la
malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si
hautes satisfactions.

Au surplus, il ne pouvait rien changer  la situation.

Il tait avr qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor
dans les profondeurs des bois.

Le propritaire dpossd s'en alla tte basse et remonta seul dans
son quipage, trs vex car la satit tait loin d'tre venue.

Cette Angle tait vraiment capiteuse et d'un galbe!

Capiteuse comme un chambertin de grande anne, excitante comme un
lixir souverain.

Par comparaison, le fils des races  qui tout l'or du globe va comme
l'humus des montagnes roule aux valles, savait  n'en pas douter
qu'elle n'tait pas facile  remplacer et qu'il existait peu de femmes
capables de procurer autant de triomphes de vanit, d'aussi vives
jouissances des sens.

Elle tait faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les
doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de
blass qu'elle ne remut. Abraham voyait sa peau satine si douce aux
doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou
fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses
rvoltes, ses soumissions, et ses tresses dores qui se rpandaient
sur ses paules blondes o passaient des lueurs roses.

En filant vers l'arc de l'toile par le boulevard Hausmann, il se
grattait le front.

Comme on allait se moquer de lui au cercle!

Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus
indiscipline qu'avant.

En effet, ds le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlvement sans
doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui billent dmesurment en
criant qu'ils s'amusent  outrance.

On prodiguait des consolations ironiques au malheureux dlaiss; on
cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait
au whist et la table de bac avait ses fidles.

On parlait donc d'Angle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville
 la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa
fortune est faite, si elle y tient.

La fille de la poissonnire n'avait plus qu' tendre la main.

Les vieux arrivs, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du
Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles  ses
oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les
jeunes taient disposs  partager avec elle les pensions qu'ils
tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espce se
rarfie, il ne manquait pas d'imbciles  peine majeurs en possession
htive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de
le donner  croquer  ses dents blanches.

Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laisses
derrire elle.

Les six semaines taient passes et elle tait toujours au Val-Dieu.

Peu  peu elle se laissait prendre, elle aussi,  la glu de l'amour,
pour la premire fois de sa vie et, dtail tonnant, c'tait un homme
de quarante ans qui lui inspirait cette premire passion.

A la vrit, ce n'tait peut-tre qu'une attraction plus violente,
mais aussi phmre que les autres.

Qui pourrait analyser et comprendre un coeur de femme?

Peut-tre encore voulait-elle juger de sa puissance de sduction en
attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace,
dfendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une
poitrine d'homme et le prserver des tentations: une femme d'une
beaut anglique, d'un esprit lev, d'un charme exquis et ses filles,
belles comme leur mre, qui jusque-l avaient t pour lui les seuls
tres dont son coeur ou ses yeux fussent pris.

Elle s'acharnait, sre de sa victoire.

Leurs entrevues taient toujours aussi secrtes, mais plus frquentes.

Ils avaient combin leurs plans.

Chazolles serait dput.

C'tait convenu. Elle l'avait converti  l'ambition.

La lutte tait ouverte.

Le candidat s'agitait avec une activit que seul son amour lui
donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi
bilieux qui se prsente  chaque lection, effrayant les paisibles
populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce
qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il
se dteste lui-mme, on ne serait peut-tre pas loin de la vrit.

Le chtelain du Val-Dieu n'avait rien  craindre d'une telle rivalit.

Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces
parages o la culture du sol est l'occupation  peu prs universelle,
un visage panoui, une main gnreuse et loyale, un sourire franc aux
lvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.

Chazolles ne mettait donc pas son lection en doute.

Ses opinions taient de nature  n'effaroucher personne. Ce n'tait
pas lui qui rvolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses
tabli. Sa devise tait: Ne dtruisons pas, perfectionnons. Elle ne
compromettait rien et pouvait s'interprter de diverses faons.

Son ami Duvernet tait parti pour Paris, mais il reviendrait afin de
lui prter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas  se
prsenter car le dcret convoquant les lecteurs tait sign et la
bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.

Chazolles entretenait de ses projets Angle, qui rsistait pour
l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui
exasprent une passion ardente en se faisant dsirer.

Il s'arrangerait l-bas une existence en partie double pleine de joies
inconnues.

Il meublerait pour sa matresse un appartement digne d'elle. La cage
plairait  l'oiseau.

Mais il ne lui retirerait pas sa libert. Elle irait chez sa tante
autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait  y habiter la plupart
du temps comme par le pass. Chazolles ignorait les dtails scabreux
de l'existence d'Angle. Elle lui avait dissimul avec soin ce qui
aurait pu froisser son amour et l'touffer ds sa naissance.

Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers
amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le pote du
Chat-Noir; rien de ses quipes  l'lyse-Montmartre, de son
ducation entreprise par le duc de Charnay et complte par le juif
Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle
y recevait.

Dans la jeunesse de son coeur, dans l'aveuglement de son amour,
Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontr un trsor.

Angle avait pour lui le charme suprme de la femme vicieuse qui sait
dissimuler sa science, et qui, dj profane par les doigts hardis de
ses amants, profite de son exprience sans laisser deviner les leons
qu'elle a reues.

Elle tonnait Maurice de ses savantes navets.

Elle l'tourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, 
l'allure dgage, aux sorties faubouriennes, o la phrase tournait
court, juste  l'endroit qu'il ne fallait pas dpasser sous peine de
choquer ce dlicat, habitu aux rserves et aux mnagements de la
famille.

Avec sa pntration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets,
elle avait compris tout de suite l'exaltation o sa vue seule jetait
ce naf assez spirituel pour tre ombrageux, assez pris pour tre
aveugle.

Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait  l'oreille,
le soir, dans leurs promenades  deux, perdus dans les champs de bls,
hauts comme eux, o ils disparaissaient, ses plaintes sur
l'impossibilit de trouver, dans le milieu o sa naissance l'avait
place, une me capable de la comprendre et  laquelle elle pt se
rsoudre  associer la sienne. Elle lui peignait  grands traits,
gaiement, avec de rares ombres de mlancolie, les rudes marachers de
la banlieue uniquement occups de leurs primeurs, se tuant, quoique
riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se
levant  deux heures du matin pour amener, couchs et somnolant sur
d'normes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs
charrettes  ce colossal rceptacle o tout s'engloutit.

Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairs grouillant
autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient
aux halles, sous la lumire crue du gaz perdue dans l'aube qui
blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent
acharne,  son banc, malgr ses quinze ou vingt mille livres de
rentes, disputant pied  pied ses affaires, prise de la fivre du
mtier, sans autre souci, sans autre horizon que cet tal o les
crevisses se tranaient parmi les anguilles et les tanches dans la
fontaine, o les paires de soles montraient leurs ventres roses et
leurs dos bronzs, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair,
les aloses leurs cailles d'argent, nacres, et enfin les maquereaux
leurs chines verdtres.

C'tait l son univers.

Et sa joie venait des pices d'argent mles de louis et de sous, qui
tombaient dans les grandes poches pendantes  son ct, sous ses jupes
de laine trempes au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des
halles.

Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?

Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frles, qu'il
aurait crases dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se
penchait sur sa tte, qui lui venait au menton, pour respirer les
odeurs de ses cheveux.




XV


C'tait un soir de la fin d'aot. Les bls taient  moiti coups et
les travailleurs regagnaient leurs lits, d'o ils allaient se relever
aux premires lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne
schaient sur le champ et les trfles rpandaient dans l'air leur
parfum de miel.

La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies
noirtres qui bordent l'horizon.

Les perdrix s'appelaient au coin des haies o elles s'taient blotties
fuyant la faux des moissonneurs.

Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne
courait sur le bleu sombre du ciel.

C'tait une de ces nuits sereines qui portent  la rverie et lvent
les mes.

Angle tait sortie du chalet aprs dner, seule. L'ancien courtier
aurait bien voulu l'accompagner.

Mais il n'osait.

Herminie veillait au grain.

Elle tenait son Mraud sous une domination si solidement tablie que
l'esclave n'essayait mme plus de secouer le joug.

Angle tait vtue de sa robe de satinette, trs ouverte et coiffe
d'un chapeau de paille  la Marie Stuart sous lequel elle tait 
peindre.

Un rustre mme se serait arrt pour admirer la distinction de sa
dmarche, et c'tait un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante,
allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgr le trouble o elle le
jetait, le chtelain du Val-Dieu changeait chaque jour.

Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies
d'aubpine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de
canne ou de bton de promenade aux bains de mer, s'arrtant  chaque
instant, coutant le vol d'un oisillon nich dans les branchages qui
s'esquivait  son approche, ou le passage furtif d'un lzard qui se
glissait entre deux touffes d'herbe.

Ce sentier vert conduisait aux tangs.

De ce ct, la campagne tait dserte.

Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pnible sous le
soleil ardent, s'taient renferms dans leurs dortoirs, sous leurs
toits de tuiles violaces.

Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si
tard de ce ct. Les promenades du soir, de la famille Chazolles,
taient limites aux alles du parc.

Angle frissonnait un peu dans cette solitude.

A mesure qu'elle s'approchait des tangs, une fracheur de marcages
avec des odeurs de joncs schs et de plantes aquatiques lui frappait
le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son
chemin.

Bientt elle dcouvrit,  l'extrmit du sentier, une vaste tendue
d'eau o des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme
des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hrons ou
de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux
oreilles.

A sa gauche, c'tait la plaine d'eau unie comme un miroir sous les
frondaisons luxuriantes de la fort.

A droite, de l'autre ct d'une double range de peupliers et
d'aulnes, s'tendait un champ de bls fauchs, couchs sur le sol et
par places ramasss en gerbes prtes  enlever.

A peine tait-elle parvenue au pied d'un norme tremble plant 
l'angle du champ, sur le talus d'un foss, qu'un pas rapide se fit
entendre derrire elle et bientt un homme se dirigea vers l'arbre au
tronc duquel elle s'appuyait.

C'tait Maurice.

Le candidat  la dputation arrivait trs vite comme un retardataire
qui veut regagner le temps perdu.

Il avait besoin de se secouer et de se rafrachir dans l'air humide de
la nuit.

Pour la premire fois, il avait surpris une inquitude dans les yeux
de sa femme.

Elle la lui avait manifeste  diverses reprises.

Au moment o il rentrait  cheval, avant le dner, d'une excursion
dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir,
elle l'attendait  l'extrmit du parc, au bout de l'avenue des
tilleuls.

En l'apercevant, il rougit lgrement.

--D'o viens-tu? dit-elle avec douceur.

--De la ferme.

--Par le village?

Il se troubla, hsitant  rpondre.

Ce n'tait pas le chemin le plus court; au contraire. Derrire
l'glise, il n'y avait que la fort pendant des lieues entires.

--J'allais inviter le cur  dner, dit-il.

C'tait un mensonge, mais facile  rparer.

La vrit est qu'il avait fait ce qu'on nomme l-bas un crochet pour
passer sous les fentres de son adore.

Car il en arrivait  devenir amoureux comme un bachelier ne le fut
jamais.

Au point d'exaltation o Angle l'avait mont par ses coquetteries, il
tait capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoul des
cantilnes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrl des
mandolines et des guitares pour lui donner des srnades; il lui
aurait ddi des sonnets et se serait dguis en professeur ou en
mdecin pour se glisser jusqu' elle, si elle avait t flanque d'un
mari jaloux ou d'un tuteur ridicule.

Madame Chazolles ne laissait chapper aucun signe d'impatience, mais
intrieurement elle souffrait.

Son mari essayait en vain de se montrer plus prvenant, plus empress
que jamais; il tait chang. Une proccupation l'absorbait.

De quelle nature?

Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquitude. Il tait
au-dessus des vnements. Sa candidature n'tait qu'un jeu sans
importance! Sa distraction tait donc ailleurs.

Une femme ne se mprend pas sur l'origine de ces mtamorphoses.

Il se jouait entre le mari et l'pouse un de ces drames intimes o les
deux coeurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure
dont il souffre.

Pendant le dner, on parla des progrs de Maurice dans le pays. La
candidature allait bon train; elle tait accueillie avec joie par les
lecteurs de toutes les opinions. Il arrivait  chaque courrier des
encouragements trs prcis, des promesses d'appui sur lesquelles on
pouvait faire fond.

Paroles de paysans!

Et, quoi qu'on dise, en dpit de la fcheuse rputation traditionnelle
des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou
Normand, a donn sa foi et engag sa parole, il ne tourne pas comme
une girouette.

Madame Chazolles pesait les chances.

Tout  coup elle s'interrompit.

--Maurice! fit-elle.

--Quoi?

--Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Mraud?

--Chez les Mraud!

--Oui.

Il s'empourpra sous le hle dont l't avait couvert son visage.

--Je ne sais pas.

--Tu ne l'as pas remarque?

--Non. Il y a une jeune fille chez les Mraud?

--Oui, une beaut vritable. Une de ces ttes saisissantes qui
plaisent tant aux hommes. Ple, avec une abondance de cheveux qui lui
fait comme une aurole dore.

--Je ne sais pas, rpta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagres. Une
parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperue.

--Elle sort peu, mais le jour de l'assemble, elle se promenait dans
la foule.

Chazolles secoua la tte.

--Tiens! il faudra que je la voie, dit-il.

--Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hlne.

--Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle lgante?

--Trop pour une honnte fille, conclut madame Chazolles.

L'entretien en resta l.

Mais quand on sortit de la salle  manger, pendant que les petites
jouaient dans le sable, devant le perron, auprs des corbeilles de
cannas, de graniums roses et d'hliotropes, Hlne posa ses deux
mains sur les paules de son mari et d'une voix tremblante o il y
avait une plainte chastement touffe:

--Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose.

--Moi, non.

--Si; tu es bien chang.

Il essaya de sourire:

--En mieux ou en pis?

--Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait?

--Ce sera la politique, rpta-t-il. Nous avons eu tort d'couter ce
misrable Duvernet.

--Puisqu'il te faut une distraction!

--Tu m'en veux? Avoue-le.

--Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime
mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu?

Il l'enlaa dans ses bras.

--Mauvaise! dit-il. Quelle abominable ide! Qu'ai-je  dsirer?
N'tes-vous pas mes adores toutes les trois? Est-ce que je ne songe
pas constamment  vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur?

--Dieu t'entende!

--Tu doutes de moi?

Il l'enleva jusqu' sa bouche, comme un enfant, et leurs lvres se
confondirent dans un baiser.

--Non, soupira-t-elle.

Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une rsignation
craintive qui n'chappa pas  Maurice.

Lorsqu'aprs avoir embrass ses deux filles, il se dirigea vers la
campagne:

--Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe.

Il arrivait donc au rendez-vous fivreux, agit, mcontent de lui-mme
et d'Angle.

Il se reprochait cette intrigue qui dtruisait la tranquillit des
tres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et
causait la premire larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux
noirs de son Hlne, larme silencieuse que l'orgueil bless de
l'pouse refoulait au fond de son coeur.

Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette
se confondait dans la demi-obscurit avec le tronc du tremble dont les
feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une
maladie nerveuse.

Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il
attendait.

Elle, de sa voix d'espigle, siffla discrtement:

--Coucou!

Et au mme moment il sentit deux mains fraches qui s'abattaient sur
ses yeux.

--Vous tiez l? dit-il.

--Hlas! la premire au rendez-vous.

Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec dsolation:

--Dj!

Alors il s'excusa.

A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au
dsespoir de lui causer la moindre peine.

Il tait sincre. Malgr la passion furieuse que lui inspirait Angle,
il aurait renonc  cette matresse qui n'tait pas encore  lui, s'il
avait d compromettre  la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui
rsulte d'une vie rgulire et la paix des siens en affichant une
pareille liaison.

Il fallait donc qu'Angle se dcidt  retourner  Paris, pas tout de
suite, dans quelques jours seulement.

Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui prparerait
avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait.

Ce serait l qu'ils passeraient leur nuit de noces!

Si la lune avait clair le visage de la jeune fille, Chazolles aurait
vu un sourire errer sur ses lvres.

Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de rflexions
drlatiques.

Elle en avait vu d'autres.

Certes, il lui plaisait, c'tait incontestable, mais est-ce qu'il
croyait que cette union serait ternelle et qu'on mettrait tant de
crmonie  une si mince affaire?

Il tait vraiment trop de son village et naf pour un futur gouverneur
des peuples!

Mais il faisait noir. Les petites toiles blanches, qui maintenant
maillaient le fond du ciel comme des marguerites des prs, jetaient
seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux.

Chazolles numrait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et
la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle tait
devenue son espoir, sa vie. C'tait une sorcellerie dont il ne se
doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression.
C'est  peine, jusque-l, s'il les regardait, indiffrent et ne se
demandant seulement pas si elles taient bien ou mal faites.

Heureusement la politique tait une inpuisable mine de prtextes.
C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les
plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes
o il ne se serait pas aventur sans lui.

Sa candidature russirait. Elle tait nettement annonce et il s'en
occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour tait son unique
mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en
lui permettant de garder sa matresse, sa bien-aime, et de tromper
aisment sa famille.

Il avait dress son plan.

Il fallait  tout prix que le monde ignort une union dont le mystre
accrotrait les dlices.

En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se mnageant le
plaisir.

Le calcul tait adroit et les moyens de raliser ce double but fort
simples.

Angle coutait avec tonnement ces dclarations tranges o il tait
question de politique, de famille, de matresse, d'pouse et d'amour
violent.

Elle en tait tourdie, mais l'homme lui plaisait.

Chazolles tait si bon, si dvou, si pris, et puis, il faut en
convenir, il avait si haute mine, que la frle Parisienne le trouvait
de cent coudes plus mouvant que les jolis messieurs qui l'avaient
courtise jusque-l.

--Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans
les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je
t'arrangerai.

--Mais ce sera une prison?

--D'o tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira...

--Et si je refusais?

Il souleva mille objections et, rchauff par le voisinage de cette
fe de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de
ses yeux qui peraient l'obscurit, par le souffle parfum de ses
lvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant.

--Refuser? Est-ce que c'tait possible? Ne comprenait-elle pas  quel
point il lui appartenait? Il tait prt  lui sacrifier tout,  lui
obir comme  un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps,
de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception.
Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait d
jusque-l la srnit de ses belles annes et l'estime de ses
voisins, de ses amis, des gens de son monde.

--Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement.

Il se rvolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal
des autres pouvait-il augmenter leur flicit  eux? Ce serait une
mchancet inutile; il n'irait pas au-del de ce qu'il proposait.

Il dfendit sa maison avec chaleur. Il fut presque loquent. Il
reprsenta  cette folle crature,  cette glu toute mignonne,
volontaire et rieuse, ne songeant qu' s'amuser, qu'un honnte homme
comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces,
presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son
nom, la mre de ses enfants, la femme qui lui avait donn tant de
preuves de dvouement et de tendresse.

Sur ce point, il fut inbranlable.

Il lutta pour l'honneur avec nergie.

Il ne voulait pas de malentendu au dbut d'une liaison qui durerait
autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angle
d'un amour sans rival. Toutes les fivres du dsir lui brlaient les
veines. Mais en mme temps, il lui reprsenta l'horreur du scandale,
la ncessit de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tte
haute. Si c'tait pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux
de tous de la beaut de sa matresse, il lui tiendrait compte de ses
sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans
l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs dlicates que la
lumire fltrit et que tuent les rayons de soleil.

A cette heure tardive, il y avait dans l'air tide encore d'une
dlicieuse soire d't, comme une langueur rpandue, une odeur
nervante de foins qui schaient, de bls murs et de miel dont taient
imprgns les trfles et les sainfoins de la plaine.

Les plantes crpitaient, livrant  la terre leurs graines qui
tombaient des coques entr'ouvertes.

Bientt les deux amants ne parlrent plus.

Chazolles tenait la jeune fille serre contre lui, et il croyait
sentir les palpitations du coeur d'Angle, tant le sien battait avec
force.

Elle,  peine trouble, flatte de son triomphe sur cette nature
vigoureuse et droite, si suprieure  tout ce qu'elle avait rencontr
dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant.

La nuit de noces n'tait pas si loigne que Chazolles l'avait cru.

--Allons-nous-en, dit-elle en soupirant.

Comme ils passaient auprs d'une meule de gerbes entasses, leurs yeux
se rencontrrent.

--Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'prouve. Un
blouissement!

Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dore, avec un doux
sourire.

Et comme Chazolles se jetait  genoux auprs d'elle, elle lui passa
ses bras autour du cou:

--Jure-moi, dit-elle trs bas, que tu m'aimeras toujours.

--Oui, toujours!

Leurs lvres se joignirent.

Et les petites toiles blanches furent les veilleuses qui clairrent
ce boudoir magnifique que l'amant d'Angle n'avait pas rv.

Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tte ple
renverse sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la
jeune fille se confondait, ces bras satins qui le serraient dans un
spasme fivreux, ces yeux entr'ouverts baigns dans une humidit
nacre, le fixant, perdus et noys, et ces mains douces qui le
caressaient, se livrant sans rserve et sans regret.

Ce fut la minute de volupt qui marquait la fin de sa vie heureuse et
commenait pour lui cette existence nouvelle, mle de tourments
incessants, acharns, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et
courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme ne avec des
nerfs de courtisane et des instincts de fille, entrane  sa suite.

Le pass, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaait en se
voilant.

L'horizon de l'amant d'Angle,--car maintenant, il tait bien son
amant,--allait s'assombrir et recler des orages.

Le contrat tait paraph.

Seulement le chtelain du Val-Dieu tait seul de bonne foi.




XVI


Au numro 66 de la rue du Colise, se trouve une vaste maison de
rapport formant un quadrilatre massif, construit par quelqu'un de ces
richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas  la
dpense quand ils savent que le revenu la suivra.

La cour est spacieuse, pave de dalles carres trs paisses, lies
par du ciment bleutre.

Les cinq tages de la maison ouvrent leurs fentres sur cette cour
comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les
cuisinires, les cochers s'y livrent  leurs caquetages.

L't, cette maison est presque toujours vide.

Les locataires sont riches et prennent leur vole vers les chteaux de
province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon
ton de frquenter.

Deux jours aprs la scne que nous venons de raconter, Chazolles, vers
six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble.

Il lui appartient.

C'est la dot de sa femme.

M. Chtenay l'a donn  sa fille Hlne avec quelques accessoires,
mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette
maison constituaient dj un assez notable apanage.

Au moment o Chazolles pntra dans le vestibule, une femme d'une
quarantaine d'annes, aux traits agrables encore, mince, svelte, mais
d'un aspect qui rvlait dans l'ensemble une lassitude maladive, tait
assise ou plutt tendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge
qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire
de province.

Cette femme avait des cheveux chtains trs abondants, colls aux
tempes en bandeaux, le teint ros aux pommettes, blafard ailleurs, de
cette nuance des plantes et des femmes tioles par une temprature de
serre, l'air touff qu'elles respirent et le dfaut d'exercice sous
le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de
rsine et des richesses d'une fconde et vigoureuse vgtation.

Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux
plafonds  caissons ou sur la colonnade de cette entre vraiment
monumentale, colonnade aux fts cannels couronns de chapiteaux 
feuilles d'acanthe.

C'tait madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien
valet de chambre de Chazolles, mort quelques annes auparavant.

Malgr la difficult pour une femme seule de grer une maison de cette
importance, Maurice avait eu piti d'elle et, comptant avec raison sur
l'intelligence trs vive de la jeune veuve, il lui avait laiss sa
place en augmentant les moluments.

Madame Adrien lui en avait gard une trs profonde reconnaissance et,
pour elle, Chazolles tait un dieu qui tenait la premire place dans
son esprit et son coeur.

A son aspect, elle se leva vivement.

--Vous, monsieur, dit-elle.

--Oui. J'ai  vous parler, madame Adrien.

Et lui montrant la porte de la loge:

--Entrons.

Madame Adrien s'effaa pour laisser entrer le matre, tonne de la
gravit inaccoutume de son abord.

Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre?

Elle approcha un fauteuil de la fentre et en offrit un autre 
Chazolles, qui avait ferm la porte pour plus de sret.

Trs intrigue et lgrement mue, car une pauvre femme seule, place
 Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne
ft-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si
difficile  retrouver.

--Je vous inquite, ma chre madame Adrien, avec mes faons de
conspirateur, commena Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit
de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service 
vous demander, un grand service.

La concierge respira.

--Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute 
vous.

--Avez-vous un appartement libre dans la maison?

--Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de
juillet.

--Au quatrime?

--En effet.

--C'est un peu haut.

--L'escalier est trs doux.

--Et l'appartement!

--Trs joli.

--En bon tat?

--En parfait tat.

--De combien?

--Il tait lou quatre mille cinq cents francs  M. le vicomte de
Frolles. Il l'a quitt...

--Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il?

--Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail  M.
le vicomte, et deux chambres  coucher; de la plus petite, il avait
fait son cabinet de toilette; salle  manger et les accessoires. Le
tout trs vaste et dcor avec got. Chambres de bonnes au sixime.

--Pour une femme, ce serait convenable?

--Pour une femme seule? demanda la concierge en hsitant.

--Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un
service?

Madame Adrien inclina la tte en signe d'assentiment.

Elle comprenait.

--Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc
tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait 
tout ge et je voudrais tre raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une
faute  cacher. Dans cette maison qui est  moi, o je ne viens
jamais, o je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me
souponnera moins qu'ailleurs. C'est toujours o la preuve se trouve
qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient
autrement; ils iraient  l'autre bout de Paris drober leur sottise.
Je me fie  vous et je la mets ici sous votre garde.

L'htel de mon beau-pre est au Cours-la-Reine; nous devons y venir
demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais tre
nomm dput. Du moins j'y compte. C'est un prtexte de sjour 
Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera
facile de consacrer quelques instants  cette petite. Vous la verrez,
une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intresse  elle,
ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au dsespoir que
madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de
la mme faon, se doutt de ma trahison, car bel et bien c'en est une
et je me la reproche. Vous serez l pour parer aux inconvnients, s'il
en survenait. Je connais votre intelligence. Vous tes bonne et vous
tes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez.

La concierge avait cout, sans donner aucun signe d'approbation, le
petit discours du matre. Le respect lui liait la langue.

--Et que faut-il faire? demanda-t-elle.

--Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier.

--Bien.

--Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment?

--Le baron Germain seulement.

--A l'entresol?

--Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux,  la campagne.

--Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journe?

--Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons.

--Bon.

--Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est
mari et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes  cent
pas, dans la rue du faubourg Saint-Honor. Le valet de chambre, son
service fait, va je ne sais o, mais il ne reste pas  la maison.

--C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrtions  redouter. Vous
ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, trs jolie et toute
jeune.

--Blonde ou brune?

--Blonde. Comme c'tait pour M. de Frolles. Les deux salons trs
coquets. Une des chambres  coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du
vrai, du solide et du beau.

--Quelle somme monsieur veut-il dpenser?

--Ce qu'il faudra. J'ai amass des conomies depuis quinze ans  la
campagne. Ce sera la premire somme que je jetterai par la fentre
dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra.

--De l'argent mal plac, pensa la concierge; mais son visage resta
impassible.

--Pour vous mettre  l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses
doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu' une
quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant?

--C'est trop.

--Tant mieux. Pensez  la chambre surtout. Je vous la recommande.
Qu'elle soit trs bien.

--Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paratre
s'intresser  la chose il assisterait  la conversation. Je dirai que
c'est pour une dame trangre qui doit arriver... Quand?

--Dans une huitaine.

--C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible.

--Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante  Paris. Elle demeure
chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre
intelligente, honnte surtout, pour garder l'appartement et
l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte  votre choix.
Je donnerai  cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt
ans  peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez?

--C'est trop, rpta nettement la concierge.

--Je vois que vous tes pour les conomies. Elle vaut mieux que cela,
chre madame Adrien; elle vaut tous les trsors du monde! C'est un
trsor elle-mme!

Madame Adrien sourit.

--Enthousiaste comme un collgien, pensait-elle. Quelles dceptions il
se prpare! C'est dommage. Un si brave homme!

Elle songeait  un mot du baron Germain, un blas qui lui faisait
quelquefois l'honneur de s'arrter dans sa loge et de lui causer une
minute par hasard.

--Il n'y a que les imbciles qui entretiennent des matresses pour les
autres!

Chazolles n'tait pas un imbcile pourtant, mais il tait pris et il
devenait aveugle parce qu'il aimait.

La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de
cachemire.

--Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles.

--Il y en a un  quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un
instant.

--Je m'en vais. Je ne veux pas tre vu. Vous ferez pour le mieux. Je
connais votre got et suis sr de votre bonne volont. C'est tout ce
qu'il me faut.

--Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous?

Il s'tait lev et jouait avec ses gants, prt  sortir, l'air
proccup et mcontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans
une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son oblige
pourtant, comme un reproche et un blme.

--Quand ce sera prt, rpondit-il.

--Dans huit jours alors. C'est autant de dlai qu'il en faut et ce
sera fini, je vous le garantis.

Elle le reconduisait jusqu' la grande porte de la rue.

Sur le seuil il s'arrta.

--C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il.
Consentez-vous  vous l'imposer?

Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents.

--Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je
pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser?

--Merci.

Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des
Champs-lyses.

--Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel gupier il se fourre,
lui si bien partag par le sort!

Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir:

--Et si digne d'tre aim!




XVII


Trois semaines aprs, les murailles de l'arrondissement taient
barioles d'affiches multicolores annonant aux populations de la
circonscription--un mot sauvage, dcidment!--la candidature de leur
fal et dvou serviteur, Maurice Chazolles.

L'homme indpendant et libre s'tait dguis en un plat solliciteur.
Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles,
mendiants mme, tranards et gueux de toute sorte. Ses professions de
foi labores avec un soin mticuleux pour contenter les lecteurs des
opinions les plus ondoyantes et diverses taient placardes jusque sur
les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des glises.

Chazolles, aid de son ami Duvernet, accouru  la rescousse, menait
rondement la campagne.

Il avait cras de besogne les typos de la circonscription--un mot 
corcher le larynx!--fait gmir toutes les presses, soudoy les
paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes
champtres et les facteurs ruraux pour rpandre ses bulletins et
semer la bonne parole dans les moindres recoins des localits les plus
cartes du pays.

Il n'avait nglig aucune chance et n'abandonnait rien au hasard.

Il voulait russir, et tout ce qui l'entourait tait dvor du mme
enthousiasme.

M. Chtenay lui-mme s'chauffait.

Il en tait arriv  ngliger ses collections de tessons de bouteilles
et de poteries informes, ses tudes, ses fouilles, et jusqu' son
oppidum, qui tait peut-tre un camp romain.

Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un
antiquaire de bonne foi en a toujours.

Ce phnix des beaux-pres offrait de participer  la dpense et de
payer une partie des frais de la guerre.

Il devenait ambitieux pour son gendre.

Duvernet lectrisait tout le monde.

Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.

--Nous russirons, lui disait-il.

Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre--discrtement--de ne
point refuser de liquides  ceux qui leur en demanderaient aux frais
du candidat et de tenir table ouverte pour les affams.

Maurice lui-mme aurait mis ses chevaux sur la paille, si les
vaillantes btes avaient t moins solides.

En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et
jusqu'aux fermes isoles pour gagner les lecteurs et les convaincre
de ses bonnes intentions.

Le peuple souverain ne ddaigne pas les flatteries.

Avant de payer ses mandataires, il les humiliait dj. Depuis qu'ils
sont  sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.

De ce ct, il est vraiment roi et il le prouve.

Chazolles lui passait la main sur l'chine comme un bon cuyer sur le
dos d'une monture rtive.

Du reste il faut reconnatre que naturellement affable et cordial, il
accomplissait ces dmarches--tranchons le mot--ces corves sans
rpugnance, avec entrain et gaiet.

Il poussait, selon son expression, sa charrette lectorale avec un
courage extrme et une bonne humeur intarissable.

Il voulait vaincre--pour sa dame!

Et certes, ce n'tait pas le dsir des honneurs qui lui donnait tant
d'nergie.

Son concurrent n'avait qu' se bien tenir.

Ce concurrent, vaincu d'avance, tait bilieux, malingre et jaloux,
universellement dtest et partant peu redoutable.

Il maniait trs adroitement une arme toujours dangereuse--la
calomnie--mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme
Chazolles dont la vie tait  jour et la maison de verre.

Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposs 
soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indiffrente
qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre
et la tranquillit, devaient l'emporter dans la lutte et amener le
triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.

Malgr ses courses, malgr ses tracas, Chazolles trouvait le temps
d'aller  Paris, sous les prtextes les plus varis, une ou deux fois
par semaine.

En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient  la gare, o il
prenait l'express de Paris et  cinq heures il descendait de fiacre 
la porte de sa maison de la rue du Colise.

Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidit incroyable et
un got parfait.

C'tait simple et flatteur.

Le vestibule tendu d'toffes japonaises, la salle  manger avec ses
verdures et ses crdences hollandaises, le salon en peluche vieil or,
taient frais et coquets.

Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'tait la chambre 
coucher, un rduit printanier et enchanteur, o l'amour devait se
plaire, o tout tait harmonieux et doux.

Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angle avait  peine excd son
chiffre.

Les mmoires s'levaient  quarante-cinq mille francs.

Chazolles ne regrettait pas son argent.

Les nuits riantes qu'il passerait l valaient bien cette faible somme
qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles conomies.

Qu'avait-il dpens au Val-Dieu?

Peu de chose. Son bonheur si parfait de l-bas ne lui cotait rien, au
contraire.

Il tait donc tout entier  la joie de possder son idole.

Angle, il faut lui rendre cette justice, s'tait montre  la hauteur
du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'tait
rien, mais de la violence que son amant s'tait faite pour rompre les
liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.

Il est vrai qu'elle tait elle-mme sous le charme.

Il tait impossible, maintenant que la glace tait rompue, de ne pas
subir l'ascendant de ce grand et naf paysan, si distingu, si
nergique dans sa passion, si dlicat dans l'expression de ses
sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette
jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la
pierre d'un temple.

Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire
sincrement aim.

Il l'tait en effet.

Angle oubliait dans la nouveaut de cette liaison qui la laissait
libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satit, son
rapin de l'lyse-Montmartre et son pote du Rat-Mort et du Chat-Noir.

Elle oubliait les dsoeuvrs qui l'avaient eue sans attacher d'autre
prix  sa conqute que celui qu'on met  une distraction,  une
aquarelle qui plat,  un cheval de hautes allures. Ces oisifs
l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un
voyageur altr qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier
sur un chemin normand et poursuit sa route.

Elle prenait en piti le petit duc de Charnay et les bijoux avec
lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette;
Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il talait sans cesse
les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une
femme pt avoir de s'attacher  lui.

Ce rural robuste, actif,  la fois violent et plein d'attentions,
imprieux et tendre, l'avait subjugue  son tour.

Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volonts, si
empresse  lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si
caressante, il se berait d'un espoir de longs jours tranquilles et
d'un bonheur inconnu, cre et dlicieux, soigneusement tenu dans
l'ombre et bien gard.

Madame Adrien n'avait pas les mmes illusions.

Ds leur premire entrevue elle avait t fixe.

D'un coup d'oeil,  la premire minute, elle avait jug, sans se
tromper, cette jolie fille  laquelle ds la premire heure aussi,
elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se dmentit pas.

Voici ce qui s'tait pass:

La concierge avait excut les instructions du matre.

Elle avait surveill le tapissier et son oeuvre.

Elle avait aussi choisi la femme de chambre demande.

C'tait une grosse et frache Flamande aux vives couleurs qui venait
de Rosendal, prs de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nomm sans
doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.

Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses
penses, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.

Madame Adrien l'avait prise  cause de ce dtail. Elle serait moins
facilement indiscrte qu'une autre.

Lorsque tout fut prt dans la cage pour la rception de l'oiseau,
Chazolles en annona l'arrive  sa femme de confiance par un mot
laconique.

A l'entendre, c'tait une jeune fille toute mignonne, doue
d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant  rire. Mais n'tait-ce
pas de son ge?

Elle descendrait  la rue du Colise vers l'heure du dner.

Le billet se terminait par ces mots, qui rsumaient le programme:

--Mystre et diplomatie!




XVIII


A l'heure dite, un fiacre s'arrta  la porte de la maison.

La Flamande tait sous les armes.

Avec une complaisance de bonne  tout faire, elle avait cuisin de
petits plats trs apptissants, qui rpandaient des odeurs suaves.

Puis, en tablier blanc bord de dentelles crues, travestie en
camriste du Gymnase, elle avait prpar dans la salle  manger un
couvert d'un got exquis.

Sur la nappe blouissante au chiffre d'Angle un service de
porcelaine, des cristaux toujours  son chiffre, et une argenterie
artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un
artiste digne de la grande poque des Florentins.

Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre frache veillait une
niche de dsirs de sommeil et de volupt.

La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer,  ce
qu'il semblait, que des minutes joyeuses.

Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit.

Madame Adrien, que la curiosit avait attire dans ce bijou
d'appartement, s'effaa pour laisser passer une jeune voyageuse en
robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se
jeta sur un divan chinois plac dans le vestibule.

--Ouf! fit-elle en s'pongeant le front, nous y voil. Ce n'est pas
sans peine. C'est haut comme la colonne Vendme! On ne loge pas ici,
on perche.

Madame Adrien fut scandalise.

Si haut! Pour une pronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que
la faveur du matre relevait seule, c'tait encore bien bon!

Pourtant, tandis que la descendante des poissonnires s'ventait avec
son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait
ses traits fins, adorables, pleins de grce et de distinction.

Elle s'tonnait moins de l'entranement de Chazolles et sa jalousie
s'en irritait.

Angle tait bien tentante en effet!

On comprenait qu'un homme dt se laisser prendre  tant de charmes.

D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude pass, jeta
un regard satisfait autour d'elle:

--C'est assez gentil cette bote, fit-elle. L'escalier est propre.

Madame Adrien fut enleve par un soubresaut involontaire. Elle faillit
manquer aux instructions du matre.

--L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est
superbe et d'une douceur.

--Oui, mais il est trop long. Aprs tout, pour ce que je le monterai!

Elle ajouta avec un geste de gavroche:

--Je m'en fiche!

Et avant que madame Adrien et le temps de revenir de sa surprise,
Angle qui s'tait dgante fit craquer son ongle rose sur ses
quenottes blanches et ajouta en riant:

--Comme de a!

Quelle ducation, juste ciel! D'o sortait cette espce?

Angle se leva.

Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle  manger.

--Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe!

--Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la
concierge.

--Attention aimable! Mince de genre!

Et apercevant la table mise:

--Pour qui a? demanda-t-elle.

--C'est votre dner que la femme de chambre vient de servir.

--Ah! j'ai une femme de chambre?

--C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible.

--Qu'est-ce que vous dites?

La concierge intervint.

--C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de franais.

--Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angle, nous
pourrons nous entendre. Elle s'appelle?

--Michelle.

Et s'adressant  la Flamande qui la suivait de ses grands yeux
effars:

--Vous croyez donc que je vas m'ennuyer  dner l toute seule? Ce
serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma
tante. Voyons le reste.

Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de
plaisir.

--Ah! a, par exemple, c'est galbeux, fit-elle merveille. Amour
d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai l
dedans comme un saint-sacrement sous un dais.

Elle s'tendit sur la couverture de satin bleu et se balana sur le
sommier qui craquait.

--On y pioncera  poings ferms, fit-elle en se relevant.

Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du
cabinet.

--C'est parfum comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on
renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir
l dedans! Et des cuvettes  mon chiffre, tout  mon chiffre! Il n'a
rien oubli. Il se figure donc que je vas me clotrer l, tout le
temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule!

Elle allait d'un objet  l'autre, joyeuse, en sautillant comme une
bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil,
les riens entasss sur les tagres, sur les commodes  ventre
rebondi,  coins de bronze dor.

Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considrait
avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa
physionomie de vierge, aristocratique  la prendre pour la fille d'une
princesse.

--Vous l'avez vu ces jours-ci?

--Oui, monsieur a veill  ce que rien ne manqut.

--Vous croyez donc qu'il m'aime, l, vraiment, cet tre-l?

--Il me semble qu'il essaie de vous le prouver.

--Eh bien, je le trouve naf, fit-elle, rveuse. Moi, je ne comprends
pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette faon; surtout une
femme comme moi.

--Pourquoi donc?

--Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne
vaux pas cher. Non, l, tout de bon, sans pose!

Elle disait vrai.

Le cocher qui l'avait amene venait de remettre la malle de sa cliente
 un commissionnaire qui stationnait  deux pas de l.

Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des
initiales dores, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion
qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme
elle disait dans son franc parler.

Elle tira de sa poche une pice de cent sous et la donna au porteur:

--Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire  ma sant et  celle de ces
dames.

--Est-elle chandille! dit la Flamande  la concierge.

Cet loge, toujours flatteur  l'oreille d'une femme, dcida de la
sympathie d'Angle pour sa bonne.

--Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me
claquemurer l comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger
votre dner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre
d'escampette. J'ai ma famille  visiter; elle ne se consolerait pas de
ma perte. Bonsoir, mes belles.

Mais elle se ravisa:

--Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle,
reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dner dans le
monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas,
ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisime rang, au
coin, du ct de Saint-Eustache! Une crme. Vous verrez a.

Au bout de dix minutes passes dans sa chambre, elle reparut avec la
Flamande.

--Adieu, mes chries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours.

La concierge et Michelle restrent seules en face l'une de l'autre.

--Elle est trle, dit la Flamande.

Madame Adrien coutait  la porte du vestibule.

--Elle dgringole les escaliers en fredonnant des chansons. O
va-t-elle?

--Je ne sais pas.

--Elle n'a rien dit?

--Si. Qu'elle allait tner  la Crante Chatte ou aux Ampassateurs.

--A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'cria la concierge, mais
alors c'est une cocotte!

--Eh pien! fit brutalement la Flamande en dcouvrant une jolie
soupire d'argent d'o s'chappa une dlicieuse odeur de potage;
qu'est-ce que fous foulez que a soit? Une rocire!

Madame Adrien haussa les paules.

Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle.

--Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout
ponnement mancher le tner. Elle n'en aura pas un pareil  la
Crante-Chatte ou aux Ampassateurs!

Madame Adrien tait tente par le parfum des sauces, mais elle
hsitait  se commettre avec la valetaille de la maison o elle
rgnait.

Elle rsista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que
sa loge ne pouvait pas rester indfiniment  la garde d'un voisin
obligeant et s'loigna de cette prison dore dj vide de sa fantasque
pensionnaire.




XIX


Le dernier dimanche de septembre aurait t un beau jour pour la
vanit de Chazolles, si le chtelain du Val-Dieu avait eu de la
vanit.

Les campagnards taient sur pied de bon matin pour soutenir leur
candidat.

Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de
kilomtres les jours prcdents est invraisemblable. On l'avait vu
partout  la fois, envahissant les villages avec imptuosit,
encourageant ses fidles, rchauffant les tides, pressant les
fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une
rapidit vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites
gens dans leurs chaumires et jusqu'aux charbonniers dans leurs
gourbis de branchages.

Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable.

On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher
d'Alenon  Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui.

Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature.
Toutes les feuilles de choux,  l'exception d'un _Progrs_ obscur mais
hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char.
Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localits voisines
entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur.

Les _Glaneurs_, les _Avenirs_, les _chos_ de toutes sortes s'taient
rallis  lui.

L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opinitret
digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances
croissantes de ce dangereux rival.

Mais les hostilits se passaient galamment.

Jusque-l, la plume satirique de l'ennemi s'tait borne  dpeindre
Chazolles comme un suppt du despotisme, un partisan acharn des ides
les plus rtrogrades, un esprit rebelle au progrs, un tre pernicieux
dont l'lection amnerait le triomphe des abus, la servitude des
proltaires et le prochain avnement de l'odieuse suprmatie
clricale. On insinuait qu'il tait ami de l'inquisition et ne serait
pas loign d'admettre le rtablissement de la torture.

Mais on ne disait pas que Chazolles et assassin personne ni
dpouill les voyageurs forcs de traverser, la nuit, ses parages
dserts.

La guerre se faisait donc en douceur et ne dpassait point les
convenances.

Duvernet, d'autre part, tait l pour le coup de feu de la fin,
dfendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume,
et ripostait vertement.

Ce fut surtout  la veille du scrutin que la querelle s'envenima.

Les presses taient rquisitionnes et ne manqurent pas de besogne.

Le lgiste usait ses dernires cartouches et mitraillait l'ennemi de
son mieux.

Alors qu'il pensait que Chazolles avait dsarm, comme les troupes qui
trempent la soupe aprs le dernier coup de canon, des afficheurs en
manteaux couleur de murailles, se glissrent dans l'ombre et collrent
aux portes mmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans
lesquelles on accusait le Val-Dieu d'tre un foyer de conspiration
contre les institutions et l'ordre de choses tabli.

Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'tait pas facile
 mettre en dfaut.

Les typographes amis vinrent  l'aide et dans de monstrueuses affiches
de toutes couleurs mirent  nant cette coupable insinuation en en
dmontrant l'inanit.

Les percherons du chtelain emportrent aux quatre coins du pays cette
riposte sans rplique possible  cause du temps qui manquait, et
Duvernet put dire  son ami:

--Enfin, nous avons le dernier!

Ainsi fut annule cette manoeuvre de la dernire heure.

Dans toute lection qui se respecte, il y a une manoeuvre de la
dernire heure.

Autrement la fte ne serait pas complte.

Chazolles avait dploy une activit dvorante.

Depuis la rentre d'Angle  Paris, il n'avait pas laiss passer trois
ou quatre jours sans s'chapper vingt-quatre heures pour visiter son
adore dans le boudoir o elle l'attendait, grce aux dpches qui le
prcdaient comme des courriers ails.

Dans ce frais appartement qu'il lui avait donn, il s'enivrait de
l'amour lgant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, raviv par la
science, habilement dguise sous certaines minauderies ingnues, de
cette fille qui l'irritait et l'nervait en l'amusant de ses saillies
et de son esprit faubourien et primesautier.

Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus
empress auprs d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui
demandait mme pas les causes de ses absences et il se taisait, dans
son horreur du mensonge et de la duplicit.

Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires.

Dsormais, c'tait au jury des lecteurs  rendre son verdict.

Duvernet avait merveilleusement organis le service.

Chazolles possdait le nerf de la guerre.

Il ne doutait pas qu'il ne ft battu dans les petites villes.

Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les
chaufourniers taient acquis au candidat avanc.

C'tait de tradition.

Mais on attendait  la rescousse les ruraux qui forment une majorit
imposante.

Le soir, vers sept heures et demie,  la chute du jour, les amis de
Chazolles taient runis dans le salon, attendant les nouvelles.

On avait le coeur serr.

Dcidment, l'amour-propre se mettait de la partie.

M. Chtenay lui-mme, malgr sa passion, en oubliait ses collections
d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste.

Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui et demand une
forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'et pas hsit une
seconde  la verser en un bon chque sur la Banque, pour abrger ces
moments d'anxit.

Hlne et Denise, trs agites, assises  une table en pleine lumire
sous le lustre tincelant, se prparaient  noter les rsultats qu'on
attendait d'un instant  l'autre.

Duvernet seul tait calme.

Chazolles se promenait  pas lents, la tte basse, sous l'alle de
tilleuls, tudiant les bruits des chemins.

Des missaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu,
en station aux tlgraphes, devaient apporter successivement les
rsultats connus.

Chazolles avait obtenu un premier succs sur son terrain.

Ses voisins l'avaient lu  l'unanimit, mais les nouvelles des
petites villes assombrirent les visages.

Les cloutiers avaient vot pour le Robespierre de l'arrondissement.
Les tisserands taient douteux, les chaufourniers nettement hostiles,
 l'exception des fournisseurs du Val-Dieu.

Hlne, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car
elle aurait voulu pargner, au prix de tous les sacrifices, une
dception, une peine  son mari, se montrait inquite.

Mais l'incertitude ne fut pas de longue dure.

Les gens de Bazoches, les leveurs de Moulins, les fermiers de
Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole.

Les campagnards donnaient  leur collgue des majorits normes.

Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, clatante.

Alors M. Chtenay harponna le cur par un bouton de sa soutane et lui
exposa ses projets.

Il donnerait son htel du Cours la Reine  son gendre, s'il tait
dput.

Denise n'y perdrait rien.

Il lui en achterait un autre dans le voisinage pour rtablir
l'galit.

Qui sait? elle pouserait peut-tre aussi un homme politique.

Et il clignait de l'oeil avec intention du ct de Duvernet livr 
des calculs qui l'absorbaient auprs de la jeune fille triomphante.

De minute en minute, les chevaux de labour, les talons percherons,
les Franois, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du
manoir, las d'avoir pil du poivre sur le dos des bonnes btes
tonnes de cette activit inusite.

Enfin,  onze heures prcises, le rsultat fut complet.

Les pur sang de Chazolles qu'on avait gards pour la fin arrivaient
les derniers.

Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire,  l'autre bout
du territoire, s'taient conduits comme il faut.

La campagne l'emportait sur toute la ligne.

Le triomphe du Marat de la sous prfecture tait renvoy aux calendes.

Il tait outrageusement battu.

Dans le salon, autour de l'lu, la joie devint du dlire.

Les petites filles grimprent sur son fauteuil et se pendirent  son
cou.

Hlne embrassa passionnment son ador en lui murmurant  l'oreille:

--Es-tu heureux au moins?

Il baissa la tte et n'osa rpondre.

Et M. Chtenay, lectris, versait de grands verres de champagne aux
voisins accourus,  Mraud, au cur, aux domestiques rassembls et
s'criait d'une voix mue:

--A notre dput!

Ce fut dans la maison une fte, un tumulte, une explosion de joies et
de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens tonns de
ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu
fou lui-mme, envoyait son fidle Jacques porter  franc trier cette
lettre au train poste.

    Ma mignonne,

   Nous avons russi. Je suis nomm. Je ne m'en rjouis que pour
   toi. Tendres baisers et  bientt. Je t'adore.

    MAURICE.




XX


Les dix mois qui suivirent son lection furent pour Chazolles une
srie d'enchantements.

Il tait en possession de la confiance de son arrondissement.

Elle est facile  conqurir dans cette contre privilgie.

Avec de bonnes paroles, une largesse faite  propos  une commune
pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un
parent d'lecteur dans un pauvre emploi, maigrement rtribu, un cong
obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie
de la ferme paternelle, on est port aux nues.

Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bnite de cour suffit et le
suppliant s'en va en disant:

--C'est un brave homme tout de mme que notre dput; mais il ne peut
pas.

Chazolles se multipliait.

Non pas qu'il tnt normment  son mandat.

Il s'en souciait comme un rajah de la justice.

Mais il en avait besoin pour masquer son aventure.

Il n'est pas dj si ais de se mnager des prtextes plausibles aux
yeux d'une femme jalouse  juste titre, pour des absences de chaque
jour, des soires passes hors du domicile conjugal, et parfois des
nuits entires.

L'activit de Chazolles expliquait tout.

Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministre.

C'tait lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction.

Le dput du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas  la
place Beauvau, son but.

Il avait dj vu trois cabinets tus par ses batteries et une quantit
d'Excellences dconfites.

Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la prfecture de police,
les travaux publics, la justice mme.

Quand Chazolles se rvoltait contre ses temporisations, Duvernet se
contentait de hausser les paules.

--Notre heure n'est pas venue, disait-il.

En attendant, sa verve caustique, son loquence sre d'elle-mme, trs
mesure, trs parisienne, son bon sens, sa modration adroite,
mnageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient
des amis qui devaient ncessairement l'amener au pouvoir.

A la tribune, il plaisait aux femmes. Il tait leur leader de
prdilection. Il y apportait une sorte de grce mondaine qui les
sduisait.

On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine
d'annes, blonde, grande, mise avec une extrme lgance, surtout les
jours o Duvernet devait prendre la parole.

C'tait mademoiselle Denise Chtenay.

Malgr les millions de son pre et de nombreuses demandes, elle
rsistait  toutes les instances.

--Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque.

Rien ne lui manquait en effet.

L'lection de son beau-frre avait t une vraie joie pour elle.

Maintenant elle n'tait plus confine  Grandval dont les sites
pittoresques ne suffisaient pas  conjurer les ennuis de la solitude.

Toute la famille demeurait  l'htel du Cours la Reine.

De l on allait et venait  la campagne.

Mais Chazolles trs affair avait toujours une raison pour rester 
Paris.

Il tait de toutes les commissions, de tous les dners officiels. Pas
de soires diplomatiques sans lui.

Et, le matin, c'taient des correspondances  lire qui lui arrivaient
par paquets de son arrondissement pour des vtilles; il fallait
rpondre  tout, aller au Val-Dieu rapidement ou  la prfecture pour
en revenir au galop.

Les heures, les heures bnies du tte--tte avec Hlne taient
passes.

D'ailleurs  l'htel on ne s'apercevait de rien.

Le beau-pre s'tait remis  collectionner avec fureur et ses
recherches l'absorbaient.

Pas de jour qu'il n'enricht ses magnifiques collections,--superbes
celles-l--de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de
tapisseries, de quelque merveille nouvelle.

D'un autre ct, il s'tait mis en tte d'achever son grand ouvrage
sur les antiquits normandes. Il voulait aussi son illustration.

L'excellent homme tenait table ouverte pour crer des relations 
Chazolles qu'il aimait comme un fils.

Chaque soir, c'taient des rceptions d'intimes, des dners fins o
les deux amis invitaient leurs collgues.

Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison
qui tait comme son quartier gnral et sa place forte, son oppidum,
comme il le disait en plaisantant  l'antiquaire.

Chazolles s'tait acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa
fortune, son savoir, la cordialit de ses manires, la facilit d'une
parole dont il n'abusait pas, l'avaient port aux premiers rangs.

L'htel du Cours la Reine tait donc habit en apparence par une
heureuse famille.

Les domestiques crevaient de sant; le cuisinier tait souffl comme
une crme fouette, les femmes de chambre n'avaient rien  craindre de
l'anmie, les cochers taient ronds comme des muids,  l'exception de
Jacques qui faisait des armes  Paris comme au Val-Dieu avec son
matre.

Hlne tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en matresse
accomplie.

Denise remplissait l'htel de sa gaiet et du bruit de son piano.

Ses deux nices, Thrse et Marthe, grandissaient fraches et roses
sous l'aile de leur mre.

Seul, un coeur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans
que personne, ni pre, ni soeur, ni amis, pt voir couler les gouttes
de sang qui s'en chappaient lentement, une  une.

C'tait le coeur d'Hlne.

Et cependant son visage tait toujours aussi calme; seulement malgr
elle, en dpit de ses efforts, sa physionomie avait revtu une teinte
de mlancolie qu'elle tait impuissante  effacer.

Quand on la questionnait  ce sujet, elle rpondait doucement, en
essayant de sourire:

--Que voulez-vous? on ne peut pas toujours tre jeune!

Sa consolation tait de s'occuper de ses enfants.

Excellente musicienne, lve de Lecouppey, elle donnait elle-mme des
leons  ses fillettes qu'elle ne confiait pas  des mains trangres.

Duvernet seul avait depuis longtemps perc  jour l'intrigue de son
ami.

Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il vitait avec
dlicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de
son secret.

Toutefois, il tait devenu plus affectueux encore vis--vis d'Hlne.

Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec
son exprience du monde, les plus secrtes palpitations, lui imposait
un respect sans bornes et une sorte d'admiration exalte.

Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une
martyre qui n'tait pas soutenue par les applaudissements de la foule
et qui subissait sa torture dans les tnbres, sans dfaillance et
sans orgueil.

Le mari, avec la cruaut des gens heureux,  qui rien ne manque,
touffait les remords qui parfois grondaient en lui  la pense de
cette souffrance immrite.

Mais il tait tout entier  la fivre de cette vie nouvelle qui
l'tourdissait.

Quand il rentrait dans ce splendide htel, plein de bruit et de
lumires, o il dlaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil
gracieux qu'on ne lui refusait jamais.

Tout tait  sa place.

Madame Chazolles recevait, sans dtourner la tte, le froid baiser de
son mari.

Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et
couraient  leur pre.

C'est  peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lvres de
ses enfants, jamais de la bouche de la mre.

--Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, pre.

--O tais-tu donc, hier?

--Pourquoi n'es-tu pas venu dner?

Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune taient-elles
aussitt rprimes par un geste d'Hlne.

Denise aussi commenait  s'tonner des frquentes absences de son
beau-frre, et parfois elle le taquinait  ce sujet.

Mais Maurice tait si prvenant pour elle, il allait si bien au devant
de ses volonts; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le
monde, au thtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui
se passait et d'en vouloir  un tre si gai, si bon enfant, d'une
sorte d'indiffrence dont, aprs tout, elle n'avait pas la preuve et
qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si
fivreuse, si agite, si pleine que les jours et les nuits passent
avec une rapidit vertigineuse.

A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vrit.

Souvent madame Chazolles conduisait ses filles  l'Opra-Comique.
C'tait aux jours o l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une
innocuit consacre par le temps, comme le _Chalet_ par exemple ou les
_Noces de Jeannette_; quelqu'une de ces honntes berquinades qui ne
remuent pas le coeur violemment et ne prdisposent point les jeunes
personnes  la nvrose.

La famille alors se divisait en deux bandes.

Denise accompagnait son beau-frre  des thtres plus joyeux, aux
Varits ou aux Bouffes.

Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir  quelque
distance, au balcon d'en face, une jeune femme  la taille lgante et
fine, divinement mise, fort belle et toujours seule.

Cette figure d'une blancheur clatante, ces formes accomplies
l'tonnrent.

Et,  diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes
d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et
Maurice.

tait-ce une illusion?

L'inconnue tait trop saisissante pour qu'on dt l'oublier aisment.

Ses traits restrent gravs dans la mmoire de Denise qui s'habitua 
les revoir au thtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances
o sa soeur les accompagnait.

tait-ce l'effet du hasard ou le rsultat d'une entente?

L'esprit frapp, elle tudia ce problme, sans rien rvler 
personne, et s'effora de le rsoudre.

Peu  peu l'ide fit du chemin et Denise en vint  s'imaginer qu'elle
surprenait une partie du mystre de la vie de son beau-frre.

C'tait l cette rivale d'Hlne, la cause de sa tristesse.

A dater de cette dcouverte, elle commena contre l'ennemi une guerre
d'escarmouches.

Ce fut elle qui porta le premier coup  Chazolles et par elle qu'il
souffrit la premire torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le
coeur.

A ce moment, il tait fou d'Angle.

L'anne qui venait de s'couler avait t pour lui, grce  l'adresse
de sa matresse, une succession de plaisirs presque sans remords et
sans nuages.

Cette plbienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait tre
belle autrement mais non l'tre davantage, si drle dans ses
expressions qu'elle aurait drid un condamn  mort, s'tait efforce
d'paissir le bandeau que l'amour avait tendu sur les yeux de
Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille
de vingt ans, frache, ardente et spirituelle, est la source vive pour
un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la
montagne.

Maurice, avec la simplicit des gens qui aiment passionnment, croyait
en elle.

Il ignorait tout de son pass et comment l'aurait-il connu?

Il ne frquentait aucun des mondes o elle avait pris ses premiers
amants, les plus infimes et les plus levs.

Elle expliquait ses absences par la ncessit de vivre avec sa tante
sous peine de perdre ses bonnes grces et de se montrer d'une noire
ingratitude envers elle.

Elle racontait  Chazolles qu'elle avait d confesser  madame Pivent
sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom;
que la poissonnire, aprs avoir jet feu et flamme, avait fini par
s'adoucir et pardonner.

Angle semblait si sincre, ses histoires taient si naturelles, ses
mensonges se mlaient  tant de vrits; elle les enveloppait de tant
de miel comme une pilule roule dans le sucre, que Chazolles croyait
tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner.

Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant
d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge
pouvait servir de masque  une me vicieuse?

Cet homme fort, nergique, vraiment intelligent, tait domin par
cette fille frle et ple, languissante par moments, qui s'tait
empare de lui et dont il ne pouvait plus se passer.

D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour
elle.

Angle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature
reste paysanne en quelques dtails, aurait rsist  la pente et
enray  temps avant de dgringoler dans les abmes.

Cette matresse brillante, soumise, facile, ne lui cotait pas plus
d'une trentaine de mille francs par an.

Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononait
jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent.

Il faut reconnatre qu'elle n'tait pas de la race des femmes qui
estiment l'amour une marchandise  vendre avec un bnfice norme,
dressent leurs inventaires avec rgularit et calculent le moment o
elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des
terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la
fortune est faite.

Par son dtachement des richesses, elle se distinguait de la
gnration prsente.

Elle retardait, pour le moins, d'un demi-sicle, et c'est son loge.

C'tait, d'ailleurs, le seul qu'on pt faire d'elle.

Mais Chazolles la jugeait sans dfauts comme un brillant de la plus
belle eau.

Le premier doute lui vint de Denise.

Un soir, ils taient  la Renaissance.

On jouait le _Petit Duc_.

L'essaim des amoureux de la diva s'tait abattu aux fauteuils
d'orchestre, sous les armes, le gardnia  la boutonnire des habits
noirs.

Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise
l'avant-scne de droite.

En face d'eux, au balcon, Angle brillait au premier rang,  l'angle
le plus rapproch de la scne.

Elle accaparait l'attention de la jeunesse dore de l'orchestre, dans
sa robe paille  rubans bleu clair, trs ouverte. A ses oreilles, des
modles de dlicatesse, deux superbes saphirs entours de diamants
tincelaient sous les feux du lustre.

Ce n'tait plus une femme, mais une constellation.

Denise, espigle comme une pensionnaire en cong, se pencha sur
l'paule de son beau-frre.

--Dieu! la jolie femme! dit-elle.

Chazolles se laissa aller  ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme
qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de
Duvernet qui avait dress l'oreille, un coup d'oeil, l'avertirent de
se tenir sur ses gardes.

--O a? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre.

--Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous.

--Je t'assure...

--L, devant toi.

--Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier.

--Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du
ciel, quand il fait beau.

--Je ne trouve pas. Trs ordinaire.

Pour le coup, c'tait trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait
d'elle.

Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un lger coup d'ventail.

--Dites donc, vous, fit-elle, venez  et coutez-moi.

--J'coute.

--N'est-il pas vrai que cette dame l-bas, au balcon, la robe paille,
est admirable.

--Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille
occurrence la Parisienne du Val-Dieu.

--Vous tes dgots, vous autres! peste!

--Vous savez, chre miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux
des femmes.

--Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'tre si difficile, vous
ressemblerez dans quelques annes au hron de la fable.

--Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet,
rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair.

--Des saphirs de toute beaut. Quand je me marierai, je voudrais que
mon mari m'en offrt de pareils.

--De plus beaux, dit Valry, je lui rappellerai ce voeu, si j'ai
l'honneur de le connatre.

--Vous le connatrez certainement.

--Je l'espre.

--Car vous ne pouvez faire moins que d'tre un des tmoins de ma noce.

--Qui aura lieu?

--Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me
semble que je passe le plus heureux temps de ma vie.

--Ce n'est pas flatteur pour le futur.

--Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard 
Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant  se presser de
courir aprs.

Duvernet s'inclina:

--Merci.

--Je voudrais aussi, continua Denise, connatre les fournisseurs de
cette belle. Sa toilette est d'un got que je qualifierai d'exquis,
tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai
qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de
neige. Pas vrai, Maurice?

Chazolles se tut.

Il fit seulement un lger mouvement des paules qui marquait son
indiffrence.

--Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise 
Duvernet.

Le dput comprenait bien ce silence. Chazolles tait absorb dans la
contemplation de son bien.

Ils taient habitus  rencontrer, aux thtres o ils allaient
ensemble, ce minois sducteur toujours en pleine lumire en face
d'eux, et Valry saisissait les relations magntiques entre les deux
sujets, relations dont il comprenait  la fois la force et le danger.

--Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent
pas les femmes avec les mmes yeux que nous, je vais vous prouver
qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde.

--Comment donc?

--Regardez  l'avant-scne, devant nous.

--Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet.

--Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants.
J'aurais d m'en douter. Je ne suis pas fche de le voir. C'est un
curieux type. Vous le connaissez?

--Il est de mon cercle, dit l'ami.

--Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les
membres de votre cercle. C'est flatteur.

--Pour celui-l, observa l'ami.

Denise lorgna le duc un instant.

--Eh bien, cela m'tonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine?

--Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma
gracieusement l'ami.

--Et je crois que la rciproque est vraie, ajouta Duvernet
silencieusement.

--Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins
une.

--Vous, peut-tre?

--Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je
demande.

--Qui donc alors?

--Ma soeur Hlne.

--Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet.

Denise pina le bras de son beau-frre.

--coutez a, vous, fit-elle.

Et regardant Duvernet:

--Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous
loignons de notre sujet.

--L'toile du balcon?

--Revenons-y.

--Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le
commencement de l'acte, c'est--dire depuis qu'il est arriv, il la
dvore des yeux.

--Ah! fit Chazolles.

--Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des
effluves comme disent les romanciers  la mode. Il en est affol.

--Et la jeune personne? demanda Duvernet.

--Elle se cache sous son ventail et sourit. Je suis sre qu'ils
s'entendent  merveille. Regarde donc, Maurice.

Chazolles abaissa les coins de ses lvres d'un air ddaigneux.

--Qu'est-ce que cela me fait? dit-il.

Mais une trange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un
tau.

Elle avait peut-tre raison, cette Denise.

--Le duc n'est pas le seul  manifester son admiration, reprit-elle.

--Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valry.

--Oui.

--O a?

--A l'orchestre.

--Qui donc?

--Ce vieux monsieur, au crne nu, en oeuf d'autruche, avec une petite
couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramne! au troisime
rang!

--En effet. Il se tourne  chaque minute.

--Est-il dcati pourtant! Un dbris! Une ruine!

--Il est tout jeune, dit le financier.

--Vous le connaissez?

--Parfaitement, il est de mon cercle.

--Ah! , fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les
admirateurs de cette petite?

--Dame! quand il y en a un qui connat une jolie femme, il s'en vante
et donne envie aux autres de la connatre aussi.

--C'est comme les officiers d'un rgiment alors, observa Duvernet.

--Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le mme partout.

--Alors vous la cultivez?

--Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis
du cercle, mais j'y vais  peine. Je ne compte pas.

--Rue de Londres? rpta Chazolles qui tressaillit.

--Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve,  ce que
j'entends dire.

--Et il se nomme ce vieux-l? demanda Denise.

--Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus.

--Et si dcrpit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait?

--Il a cultiv les femmes dont on parle au cercle.

--Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet.

--Pas mal, dit avec son flegme le clubman.

--Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du
ministre des finances.

--Oui, chef de bureau, mais il y va si peu.

--Sa faade est en bien triste tat!

--Mais on refait les pltres de temps en temps, dit l'ami.

--Et c'est l un homme  bonnes fortunes? demanda la jeune fille.

--Trop, hlas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du
balcon.

En effet, le baron tait trs bien avec Angle.

Elle ne se gnait mme pas pour lui envoyer, de temps en temps, un
petit salut de connaissance, malgr la prsence de Chazolles, dont les
pieds brlaient sur les planches de l'avant-scne.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en
place.

--Cette oprette m'assomme.

--Tu es difficile. Du Meilhac assist de son ami Ludovic, musique de
Lecocq.

--Et Granier est trs gentille, affirma l'ami.

--Sois tranquille, ce sera bientt fini.

On tait au dernier acte.

Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux
duo de leur nuit de noces qui s'tait fait bien attendre.

Le supplice de Chazolles touchait  son terme, mais les rflexions de
sa belle-soeur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et
fait sauter la chaumire o il s'endormait de confiance sur un coeur
dont il se croyait sr.




XXI


Le baron Germain est un clibataire comme il y en a beaucoup dans les
entresols des quartiers aristocratiques de Paris.

Fils d'un prfet de la monarchie parlementaire, il a hrit des
habitudes d'ordre et de parcimonie de ce rgime bourgeois.

Il est n vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son
pre tant mort peu de temps aprs son entre dans le monde, il fut
lev par un vieil oncle, garon et sectateur d'picure, dans les
principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce
monde phmre, les plus troits pour ce qui avait trait 
l'administration de sa fortune.

Elle tait convenable.

Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui
tait trs chre, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de
rentes, en valeurs sres,  l'abri des ventualits.

Il rglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre
admirable. Il dressait son budget avec plus de prvoyance que celui
de n'importe quel tat du globe et ne livrait rien aux hasards.

Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui
soignait son cheval et son coup, un valet de chambre attach  sa
personne et qu'il avait baptis lui-mme du nom de Jasmin.

Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possdait cet esprit
facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte o
les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au thtre, surtout
dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le
frottement, au choc des conversations.

Ce clibataire spirituel occupait  l'entresol de la maison de
Chazolles un appartement de cinq mille francs trs svre et trs
confortable.

Sa sagesse aurait t sans dfaut, comme une cuirasse modle, s'il
avait moins ador le sexe contraire.

Mais le baron tait d'une nature aussi inflammable que le bois mort,
la paille sche ou l'amadou.

Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambr,
avec un bas bien tir, de soie et mme de fil ou de coton, sans
s'acharner  sa poursuite.

Les paules nues des femmes du monde lui causaient des titillations
tranges et il se pmait d'aise devant une cantatrice  la poitrine
haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une dclaration au
public en roucoulant son grand air.

La femme, c'tait la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son
amphore, la lzarde de sa muraille.

Aussi,  quarante ans, alors que Chazolles tait d'une vigueur de
cariatide, il marchait, le dos vot, en toussant  chaque minute et
sa tte branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou
tremblant comme celui d'un octognaire us et dcrpit.

A chaque pas, malgr ses efforts pour se tenir droit, il penchait
comme un navire affal sur la cte, prt  chouer.

Il ne rsistait  la dcadence qu' force de cosmtiques, de
maquillage et grce  l'habilet de son tailleur, de son chemisier et
aux talents de Jasmin.

Et pourtant il avait encore une foule de succs auprs des femmes, de
succs dangereux et imprudents.

Il vivait sur sa rputation d'esprit, car pour le reste il tait jaug
comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers.

Certes, il ne semblait pas, pour qui n'tait point au courant de sa
vie, un rival  redouter.

Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquitude  Chazolles que
ce ramolli vacillant et caduc.

Dans l'esprit du chtelain du Val-Dieu, Angle, qui demeurait sous le
mme toit que le baron Germain, avait d le rencontrer plus d'une
fois.

videmment ce jouisseur s'tait pris des charmes de sa voisine et la
courtisait. Il tait en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au
mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au thtre.

Il ne supposa pas un instant que le hasard ft entr pour quelque
chose dans cette rencontre.

Elle tait l'effet d'un concert entre eux.

Cependant, soit qu'Angle se ft aperue de l'attention dont elle
tait l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun
signe suspect entre les deux coupables prsums.

Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du
balcon.

Elle s'abritait nonchalamment sous son ventail et l'tendait entre
elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier.

Lorsque la pice s'acheva au milieu des applaudissements de la salle
qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait
voulu attendre  la sortie sa matresse pour tenter une explication,
la premire, car jusque-l il avait eu foi en elle, mais il fut
contraint d'changer seulement  la drobe un regard avec Angle.

Denise le retenait.

Il lui donna le bras et la conduisit  son coup qui l'attendait  la
porte.

--Nous accompagnes-tu? dit-il  Duvernet.

Il essaya de l'entraner.

Mais l'autre objecta un rendez-vous au caf de la Paix.

Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air.

Il serra la main de Chazolles avec une nergie significative et lui
glissa ces deux mots:

--Sois prudent!

Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de
cigares, la portire de la voiture qu'un excellent carrossier anglais
emporta rapidement sur le macadam.

Duvernet suivit des yeux le coup qui disparut bientt dans
l'encombrement des fiacres qui s'loignaient dans toutes les
directions.

La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de
spectateurs regagnaient leurs logis.

Le dput du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement
aprs avoir allum un cigare.

La soire tait d'une douceur exceptionnelle.

On touchait au printemps.

Les cafs, clairs par des milliers de lumires, taient pleins de
buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d't.

Duvernet songeait  la figure si loyale de Denise,  ce bon sourire
aux dents blanches,  ses beaux cheveux chtains,  ses couleurs de
pche veloute et rougissante.

Franchement, elle tait bien tentante.

Et il croyait deviner que, malgr sa calvitie naissante, il ne
dplairait pas.

Mais le mariage, c'tait bien alatoire.

N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux?

Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne
qu'il connt, finissait comme les autres.

La satit tait venue, malgr les qualits si touchantes de cette
admirable Hlne, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle
pourtant, toujours sduisante, entoure de ses fillettes, deux perles,
rehaussant le charme d'une mre qu'on aurait pu prendre pour leur
soeur ane.

Et pour qui?

Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y
mprendre. Angle Mraud n'tait qu'une femme galante que tous les
gilets  coeur de l'orchestre et les habitus des avant-scnes
courtisaient avec ensemble.

Chazolles en tait pris au point de n'oser en parler mme  son
intime.

C'tait donc grave!

Il entourait cette mystrieuse passion de silence et d'ombre!

Comme il s'loignait rvant  cette bizarrerie du coeur humain qui
fait qu'on dlaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles
routes droites et faciles pour les chemins de traverse o l'on
s'enfonce en pataugeant dans les fondrires, un coup passa rapidement
auprs de lui.

Ce coup, petit, tait attel d'un cheval alezan trs vite, et au
vasistas de la portire, Duvernet crut entrevoir, comme dans un
clair, la jolie figure de la jeune fille du balcon.

--C'est une commandite, pensa-t-il.

Et aprs un moment de rflexion, il ajouta:

--A moins pourtant que cet imbcile de Chazolles ne lui ait donn une
voiture.

Et il soupira:

--Pauvre Hlne!

Place de l'Opra, il entra au caf de la Paix.

Le baron Germain tait assis  une table dans la grande salle, 
droite.

Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon
l'imita.

--Seul? dit-il.

--Oui! c'est notre lot! De vieux garons!

--Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'tiez-vous pas  la
Renaissance?

--Ce soir? En effet, j'en sors.

--Et vous entreteniez une correspondance tlgraphique avec une
charmante personne...

--Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un
montant!

--C'est vrai.

--Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec
elle?

--Dame!

--Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, mme pas une amie,
une connaissance, une voisine.

--Ah! fit Duvernet intrigu.

--Elle demeure dans ma maison.

--Depuis quand?

--Dix-huit mois.

--Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drle n'a pas perdu de temps.
Aussitt vue, aussitt enleve.

--Je viens mme de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une
complaisance...

--Dsintresse? fit le clubman.

--Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas
rpondre.

Duvernet vit clair dans le pass.

D'un mot le baron Germain l'avait illumin.

Ainsi Chazolles tait fou de cette fille, car s'il avait chang d'avis
en quelques jours, s'il s'tait fait nommer dput, s'il avait quitt
la maison, le pays o il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze
ans, c'tait  cause d'elle.

C'est pour elle qu'il avait transform sa vie; pour elle qu'il
dlaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir  sa femme les
tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon.

Cette fille l'avait rendu goste de bon qu'il tait, injuste, cruel,
impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et
n'avait fait qu'un march de dupe, car elle le trompait odieusement et
se moquait de lui.

En un instant, il la prit en haine  cause du mal dont elle tait la
source.

--Elle doit tre au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron.

--Pourquoi le supposez-vous?

--Pour rien. Des coups d'oeil changs! Des gestes loquents!

--C'est bien possible, fit le ramolli avec indiffrence. Elle mrite
qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est
l'affaire du monsieur qui l'entretient.

--Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui?

--Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en
parle jamais.

En effet, grce  la complicit de la concierge, il tait difficile
qu'on rencontrt Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait
qu'avec les plus grandes prcautions et lorsque madame Adrien s'tait
assure qu'il pouvait monter sans tre aperu.

--Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de l.

Mais par quel moyen?

Le baron et son collgue du cercle se levaient.

Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du ct de
l'avenue Montaigne.

Arriv chez lui, dans sa chambre o un bon feu flambait, il s'assit
dans un excellent fauteuil, tendit ses jambes devant le foyer et
prpara,  propos de la politique extrieure, un discours sur lequel
il comptait pour branler le ministre dj chancelant sur sa base et
peut-tre le jeter par terre.

--Attendons un peu, se dit-il en pensant  Chazolles, je prendrai
l'intrieur. J'aurai la police  mes ordres et je saurai--pour
rien--ce que je veux savoir. Ensuite  nous deux, ma petite Mraud!
Vous n'aurez qu' vous bien tenir.




XXII


Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe  son
cocher.

Ce signe voulait dire:

--Allez vite.

L'ordre tait facile  excuter en quittant le boulevard encombr de
voitures de toutes sortes.

Le cocher fila par la tangente.

Denise manifesta son tonnement de ce nouvel itinraire.

--Les boulevards sont trop troits, dit laconiquement Maurice. Dans
dix ans on sera forc de les largir.

La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.

Son beau-frre lui semblait bien proccup.

Elle repassait dans son esprit les incidents de la soire, et se
disait que le trouble du mari d'Hlne n'tait pas naturel, mais avec
sa rserve, elle pressentait qu'en essayant de pntrer un secret
qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.

Elle rentra chez elle mcontente, se laissa embrasser froidement,
contre son ordinaire, par Maurice et disparut.

Chazolles rendu  sa libert, traversa la chambre de ses enfants,
souleva les rideaux de l'alcve o les deux soeurs dormaient dans
leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des
coeurs ignorants, passa chez Hlne qui fermait les yeux, la contempla
une seconde, posa ses lvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis
il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait,
ouvrit une porte troite sur la rue, et, parvenu  l'avenue d'Antin,
hla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:

--66, rue du Colise.

Il lui tait impossible d'attendre une minute de plus.

Il lui fallait son explication.

Les soupons que Denise avait sems dans son esprit y germaient avec
une effrayante rapidit.

Pour la premire fois, il comprit  quel point cette Angle tait
devenue ncessaire  son existence, avec quelle puissance elle s'tait
empare de tout son tre et la place qu'elle tenait en lui.

La seule pense qu'elle le trompait lui faisait bondir le coeur dans
la poitrine, bouillir le sang dans les veines.

Il voyait trouble.

Jusque-l cette affection avait t tranquille. Il avait puis dans la
nouveaut de cet amour facile, rieur et jeune, parfum comme une
branche de lilas, des jouissances qu'aucune proccupation n'avait
altres. Il avait pu croire que son secret tait ignor de tous, que
rien n'en transpirait ni dans son intrieur ni au dehors.

Angle, sous sa frle apparence, tait doue d'une sorte de vigueur
printanire. Elle avait une sant exubrante, une fracheur de
violette, de fleur qui vient d'clore sous les baisers du soleil et
les perles de la rose.

Dans l'enivrement des premires caresses, de l'abandon sans bornes,
sans rserves, o l'adorable fille savait allier la licence effrne
du fond  une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands
oublis, comme une statue de la grce dans la nudit du marbre; au
milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupe de voyages forcs, de
sances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine,
il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'tre
surpris ni qu'une infidlit de sa matresse ft possible.

Avec ses habitudes d'homme rang, de cultivateur qui sait compter, et
dont les plus larges gnrosits sont mesures  l'aune du ncessaire,
il croyait avoir assez fait pour enchaner ternellement  lui cet
tre frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille.

Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aeux, les gens
de robe, qui notaient la dpense  la fin du jour sur les registres,
vritables annales de l'conomie de leur race, et se seraient fait un
cas de conscience de jeter les cus de six livres dans les aumnires
des quteuses, ou, par les fentres, aux mendiants en loques de la
rue.

Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance.

Hlne tait faite d'autre sorte.

Elle avait apport dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de
tout temps sur un pied convenable, une gnrosit grandiose qui lui
tait naturelle, un esprit de bienfaisance princire qui lui avait
conquis bien des amitis.

Elle avait communiqu  Maurice une partie de la chaleur de son me
d'lite mais, malgr tout, le vieil homme perait sous le nouveau.

Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils.

Il tait rang comme un banquier de province, ne se laissant pas
entraner plus loin que certaines limites, au del desquelles il
aurait cru voir le Vsuve et l'Etna se livrer  leurs ruptions
volcaniques dans sa maison.

Nous ne le blmons pas, nous constatons.

Chazolles ne doutait donc pas, avec ses ides d'ordre, qu'il ne se ft
montr d'une gnrosit sans bornes envers cette petite qu'un nfaste
hasard avait jete sur son chemin et dans ses bras.

Trente mille francs de dpense annuelle reprsentaient  ses yeux les
trsors de Golconde et l'extrme prix qu'un bon capitaliste bourgeois
dont le cerveau fonctionne droit, dt mettre  un objet d'art de cette
sorte.

Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles,
des pes rouilles, des vases brchs, des manuscrits souills de la
vnrable et malpropre poussire des sicles, que les amateurs portent
 des chiffres fabuleux; que M. Chtenay achetait de laides potiches
leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, ds
qu'on estime la femme une chose  vendre, le bout du doigt d'une
crature anime, vibrante, source de jouissances indicibles, de
triomphes de vanit autrement vifs que ceux d'un propritaire de
galerie ou de muse, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui
rendent praticable une traverse de cinquante  soixante ans au milieu
des sables altrs du dsert de la vie; qu'enfin la Vnus de Milo, la
Joconde et toutes les fresques de Raphal runies ne valent pas un
baiser de ces statues sans gales, cres par le divin artiste qui
fait les fleurs idales, les horizons enflamms et les femmes
splendides.

Il faut rendre cet hommage  Angle qu'elle ne se livrait jamais  ces
rflexions, qu'elle ne craignait point la dtresse, sans s'inquiter
d'o l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une ide vague de la
valeur de ce mtal et le donnait comme elle le recevait, sans le
compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intrt
tout  fait mdiocre et subalterne.

Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrta au seuil de sa maison, rue du
Colise, une lumire incertaine colorait les rideaux de tulle brod
des fentres de la jeune fille.

Il respira.

Il allait la voir.

Il renvoya son fiacre et sonna.

La porte s'ouvrit d'elle-mme et il passa dans le vestibule dsert
sans parler  la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa
loge o le gaz brlait.

Dans l'escalier, les tapis pais touffaient le bruit des pas.

Ds qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrime, elle
s'ouvrit et ce fut Angle mme, qui le reut.

--Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas.

--Tu ne m'attendais pas?

--Si.

Et elle ajouta avec indiffrence:

--Je vous attends toujours.

--Et ta femme de chambre?

--Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille.

Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna,  travers
le vestibule et le salon, sa chambre  coucher o elle avait dj jet
son manteau de fourrures sur un fauteuil.

--Il y a longtemps que tu es rentre? demanda-t-il en se laissant
tomber sur un sige.

--Non.

--Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments.

Elle rpondit tranquillement:

--On m'en a offert une.

--Qui donc?

--Le baron Germain.

--Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya  la chemine.

--Oui et non. Je l'ai rencontr dans le vestibule deux ou trois fois.
Il m'a salue. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adress la parole. Je
lui ai rpondu. Il aurait cru que j'tais muette. Ce soir il m'a
reconnue au thtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de
me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui.

--Tu as accept?

--Pourquoi non?

--C'est lger. Il est rentr, lui?

--Est-ce qu'il rentre! Il est  son cercle ou ailleurs. En voil pour
jusqu' demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et
l'me devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a
rien  dire.

--Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe
au club et ce que font les gens comme le baron Germain?

--Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connat que les limandes, les
anguilles et les barbues.

--Qui alors?

--Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne
vois que ma tante. a ne serait pas  faire. J'ai des amies un peu
partout. La saison dernire,  Trouville, je m'en suis fait. J'ai le
diable au corps. Ds qu'on me voit on m'aime.

--Les femmes?

--Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi!

Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience
nette.

--Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est trs gai. Tu
m'as permis d'y aller, j'en ai profit et tu ne me l'aurais pas
permis, j'y serais alle tout de mme. Je ne peux pas rester des mois
en cage. Autant me fourrer  Saint-Lazare tout de suite ou  Mazas. Tu
ne veux pas me tenir au secret, hein?

--Ainsi tu as des amies?

--Oui, beaucoup; le plus que je peux.

--O sont-elles tes amies? Rue de Londres?

Angle se dshabillait devant la glace avec autant de calme que si
elle avait t seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier
tendu sur un coussin.

Elle tait  ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que
Denise avait tant remarques.

Elle se retourna vivement, un bras repli sous sa tte, coquettement,
dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de
dessous en soie bleue garni de malines.

--Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle.

--Pour rien.

--Si; tu as une ide, dis-la.

--Parce qu'on te rencontre souvent de ce ct.

--Qui a, on?

--Le premier venu; Duvernet, d'autres.

--Il ne m'aime pas ton ami Duvernet.

--Il te connat  peine.

--Tu crois a. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches
partout o il me voit?

--Laissons Duvernet.

--Je te dis qu'il me dteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait,  cet
animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas?

--Ne te fche pas et rponds-moi. O vas-tu, rue de Londres?

--Je vais o je veux. Chez des amies  moi qui y demeurent. Est-ce que
je ne suis pas libre? Est-ce que je dpends de personne? Qu'est-ce que
c'est que cette demoiselle qui tait dans ta loge, au _Petit Duc_?

--Ma belle-soeur.

--Mademoiselle Chtenay?

--Oui.

--Elle est trs jolie!

--Tu trouves? dit machinalement Chazolles.

--Parfaitement. Elle est trs jolie, mais elle me reluquait tout le
temps comme une bte curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque
chose.

--Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble?

--Oh! mon cher, a n'est pas ncessaire. Les femmes, vois-tu, si elles
n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix
dputs comme toi et ton ami Duvernet, le malin!

Elle avait achev sa toilette de nuit.




XXIII


Elle vint se poser, lgre comme un oiseau, sur la chaise longue
auprs de Maurice, qui, la tte appuye sur ses mains, semblait en
proie  une incertitude qui l'exasprait. Ses ongles gratignaient son
crne sous ses cheveux noirs, brillants et friss. Il y avait dans le
ton d'Angle, malgr son calme et sa douceur apparente, une sorte
d'ironie provocante et de ddain, une affirmation de libert qui
contrastait avec sa soumission habituelle.

Elle prenait l'attitude d'un colier surpris en faute, qui se redresse
devant le pion et s'crie en le regardant:

--Eh bien, aprs?

Chazolles tait furieux, furieux de son ignorance et de son
impuissance. Il devinait une tromperie et n'en avait pas la preuve,
insaisissable et fuyante.

Il ne regardait pas Angle toute frache, sentant bon, trs excitante
dans sa chemise de batiste, fine comme une toile d'araigne, avec des
entre-deux de dentelles de prix. Elle avait encore ses bas de soie
crue, assortis  sa toilette de la soire, et ses petits souliers
qui dcouvraient un pied souple, fin comme celui d'un enfant.

--Voyons, dit-elle, en se laissant glisser  terre et en posant ses
mains sur les genoux de Chazolles, qu'est-ce qui te prend? Toi qui es
gentil d'ordinaire, qui ne m'as jamais fait une querelle, tu arrives
comme un brutal avec tes questions de commissaire de police; tu boudes
comme un jaloux ridicule; tu as l'air prt  chicaner sur tout et sur
rien; sur le baron Germain, un gteux us et sur la rue de Londres qui
n'est pas plus ma rue qu'une autre. Qu'est-ce que tu lui veux  ce
ramolli et en quoi te dplat-elle cette rue? Est-ce qu'il ne te paye
pas son loyer? Ou si c'est un crime d'tre poli avec moi? C'est sa
nature  ce baron.

Quand il me rencontre, il a des manires aimables. Il se courbe comme
il peut, car l'chine n'est pas flexible, il s'en faut! Et quelquefois
il est assez tmraire pour me dire: Comment, c'est vous,
mademoiselle? Si tt ou si tard?--a dpend de l'heure.--Ou: Je ne
m'attendais pas  cette bonne fortune de vous rencontrer! Vous allez
me porter bonheur. Je suis sr que je vais gagner aujourd'hui.--Un
jour mme il s'est enhardi jusqu' cette btise: Je parierais que vous
tes une vraie mascotte! Vous mettez la guigne en fuite.

Ce soir il m'a vue au balcon. S'il m'a fait de l'oeil, c'est ta faute.
J'tais seule. Il tait dans son droit. Est-il cause si tu es mari et
si, avec toi, il faut des tas de prcautions? Une femme au balcon d'un
boui-boui, que veux-tu qu'on en pense? Qu'elle est l pour qu'on lui
fasse la cour! Je te dfie de me prouver le contraire. J'ai accept
son coup pour revenir. Fallait-il le refuser? Il est vrai qu'il est
rest trois minutes dedans jusqu' la place de l'Opra. Je ne pouvais
pas le jeter sur le macadam. L, il est entr  son cercle ou au caf.
Est-ce grave? Et tu t'avises d'tre jaloux d'un vieux dlabr comme le
baron! Un tre que tu flanquerais le nez sur le tapis avec une
chiquenaude! Allons, monsieur! Vous ne me faites pas honneur. J'ai
plus de got.

--Et le duc?

--Quel duc?

--Charnay, le duc de l'avant-scne.

Elle chercha dans sa mmoire, les yeux au plafond.

--J'y suis, fit-elle, trs bien, celui-l. De la jeunesse! une
lgance, un chic! Je l'aimerais mieux. Il n'est pas  se tuer pour
lui, mais moins dfait que le pauvre baron. Et un nom qui sonne.

--Il t'a beaucoup regarde...

--Ah! tu as vu?...

--Trs bien.

--Tu as d tre flatt.

--Pourquoi?

--Si on me regarde, c'est qu'on me trouve  peu prs... Et c'est
agrable pour le monsieur. Tandis que s'il a une matresse et que les
autres crachent dessus, il est vex.

Il n'osa insister. L'assurance d'Angle le renversait. Il jouait un
sot rle, s'il l'accusait pour des riens.

Elle se fit cline, caressa Maurice avec des mots balbutis  son
oreille et enfin parvint  le drider.

--Ainsi, lui dit-elle, tu me fais l'honneur d'tre jaloux! Je pensais
tous ces temps: Il ne m'aime pas. Il me laisse courir  droite et 
gauche o je veux, sans s'informer, sans craindre qu'on me vole. Il ne
tient pas  moi. Ce soir tu me fais plaisir. Enfin! tu t'aperois donc
que je vaux quelque chose, qu'ils peuvent tre tents et te souffler
ton bien. J'en suis presque fire. D'autres se fcheraient, moi, je te
sais gr de ta colre. Ainsi tu m'aimes?

Il la releva et l'attira sur ses genoux.

Longtemps il la regarda de tout prs jouant avec ses cheveux blonds,
qu'il s'amusa  dnouer et  rpandre sur ses paules.

Il contempla ces traits si purs, ces yeux limpides, qui ne se
baissaient pas devant les siens, ces lvres de pourpre qui appelaient
les baisers.

--Si je t'aime, dit-il. Hlas! tu ne sauras jamais  quel point.

Et avec une violence dont il ne lui avait pas donn d'exemple, il se
rpandit en aveux, en prires et en menaces.

--Ce que m'a cot ton apparition l-bas, au Val-Dieu, tu ne peux pas
le comprendre. J'ai gch ma vie entire pour toi. Quand j'y songe, il
me semble que c'est un rve et que je ne suis pas vraiment veill. Il
a fallu pour que je rompe avec mon pass, une attraction plus violente
que celle du ple sur la boussole, plus forte que l'lectricit, que
la dynamite et les puissances des inventions modernes. Je prosprais
dans ma paisible existence comme un arbre plant dans une terre
fconde.

Aujourd'hui, je suis comme une pave de navire abandonne aux vents et
 la mer. Je ne sais plus o je vais. Sans toi, Paris me fait
horreur. Seule, tu m'y retiens et m'y attaches. Ce que j'y vois me
froisse et m'coeure. Ces courses effrnes aprs la fortune, ces
bousculades brutales de gens escaladant le pouvoir, ces discours
sonores et creux, futiles dans leur solennit, me donnent des nauses.

Je suis dput et, ma parole, je me demande  quoi je sers et si je ne
vole pas les sommes que je cote  mon pays. Je ne suis bon  rien,
qu' penser  toi.

Mais le mal n'est pas l; j'ose  peine me montrer dans ma famille et
j'y reste le moins que je peux.

Ces mensonges, ces fourberies auxquels je suis astreint, m'exasprent.
La duplicit me rpugne. Je me fais honte  moi-mme. Et, quand mes
filles me tendent le front, comme  l'ordinaire, j'ai des tentations
de leur crier: Mais allez-vous-en donc, je suis indigne de votre
affection.

Je supporte pourtant tout  cause de toi. Ds que je te vois, que je
repose mes yeux sur ton clatante beaut, comme ce soir, j'oublie le
reste. Tu es devenue pour moi l'toile du berger qui me guide 
travers les vnements et, en te regardant, je marche la tte dans les
nuages, sans penser  ce que je foule aux pieds sur la terre. Je ne
vois rien de plus et, dans ce petit coin o tu es, j'ai concentr
toutes mes affections.

Je n'ignore pas que tu es expose  mille piges, que tu ne peux faire
un pas sans tre en butte  des sollicitations qui te viennent de
toutes parts. Je te voudrais laide pour tre sr que personne ne porte
envie  ton mystrieux amant, ou enferme sous des verrous pour mettre
une barrire entre le monde et toi.

Par malheur, une femme qui te ressemble n'est pas faite pour tre
cache sous un boisseau. Tu crves les yeux des gens qui sont  la
recherche des belles filles comme la lumire lectrique frapperait un
sauvage qui ne l'aurait jamais vue. Qu'on t'admire, c'est bien, mais
je ne veux pas que tu sois  d'autres, entends-tu?

--Et si cela tait?

--Je ne sais pas ce que je ferais.

--Un clat peut-tre.

--Qui sait?

--Un lgislateur! Ce serait du propre. Du scandale! Pourquoi me
regardez-vous avec ces vilains yeux? Vous me faites peur, en vrit.

--Ce n'est pas mon intention, mais je t'aime tant.

--C'est entendu.

--Tu as t bien coquette ce soir et...

--Quelle femme ne l'est pas?

--J'en ai beaucoup souffert.

--Je ne vous croyais pas tant de nerfs.

--Ni moi non plus. Je m'tonne moi-mme. Je me supposais plus fort
contre une pense qui m'est venue, celle que tu me trompes sans doute.

Elle haussa les paules et se leva.

--Vous avez des papillons noirs, ce soir, monseigneur; laissez-moi
dormir.

Il voulut la retenir, mais elle se dgagea et s'en alla vers son lit
du pas indcis et avec le regard en arrire d'une nymphe qui fuit aux
saules.

--Des papillons noirs, en effet, mais gros comme des chauves-souris ou
des hiboux, dit Chazolles.

Il se secoua comme pour chasser un frisson.

--Je m'en vais. Dcidment je suis trop triste.

--Bonne nuit donc, mon ami, dit-elle en se glissant sous les
couvertures. Allez et regagnez le sanctuaire de la famille. Allez,
despote; allez, tyranneau.

Il s'assit une minute au chevet du lit, indcis, la serra dans ses
bras nerveux en la berant comme une petite fille, avec des
prcautions et des dlicatesses de pre. Il dposa sur son front
qu'elle lui tendait un baiser en lui glissant  l'oreille ces mots:

--A demain.

--Bien, fit-elle, et tchez de noyer vos soucis dans la Seine, avant
de revenir. En sortant fermez bien la porte, de peur des amoureux. Ah!
Vous teindrez le gaz de l'antichambre, s'il vous plat.

Elle couta, l'oreille tendue, le bruit des pas sur le tapis, entendit
la porte qui se refermait et, se levant rapidement, elle griffonna 
la hte quelques lignes,  la lueur de sa veilleuse.

    Mon petit duc,

   Prends-moi demain pour les courses, rue de Londres. Je serai
   flatte de me pavaner dans ton coup,  cause des armoiries, si
   toutefois ces gredins d'huissiers ne te l'ont pas saisi. Un
   conseil: mets cinq louis sur Mohican, si tu les as. Il gagnera,
   on me l'assure et,  douze contre un, il te tirera de la panne
   pour vingt-quatre heures. Une autre fois tche d'tre moins
   expressif dans tes oeillades. Tu as failli me compromettre. Un
   comble!

   Ton ancienne et toujours nouvelle,

    ANGLE.

Puis elle alluma une bougie et la posa sur la fentre.

--Le signal du baron, fit-elle. Si Chazolles le voyait, c'est lui qui
ne serait pas content. Tant pis. Il m'ennuie  la fin avec ses
phrases. Il m'aime! Eh bien! Et les autres!

Elle rflchit:

--Il est vrai qu'il vaut mieux que le baron, le duc, le jeune Abraham
et le reste. Tous crevants! Des petits vieux dont les poumons et la
bourse agonisent. Pas celle du juif. Ces gens-l ont des trucs pour se
remplumer avec le duvet des autres! Mais ce qu'il est prtentieux et
embtant! C'est  le gifler!

Elle s'tait mise  genoux devant le foyer et remuait les charbons
dans la cendre, lorsque le bruit d'un coup qui s'arrtait dans la rue
se fit entendre. Puis la grande porte s'ouvrit et la voiture roula
sous le vestibule avec un bruit qui branla l'immeuble comme un
chteau de cartes.




XXIV


Cinq minutes aprs elle entre-billa sa porte de nouveau et prta
l'oreille.

Un pas lourd accompagn d'un gmissement asthmatique, pareil  celui
d'un soufflet de forge, gravissait l'escalier et bientt un habit noir
se glissa dans l'antichambre, en murmurant avec difficult ces mots:

--C'est vous?

--Oui.

Le personnage se jeta sur le divan de peluche jaune qui garnissait un
ct de l'antichambre.

--Laissez-moi reprendre haleine, dit-il; c'est le mont Blanc ici!
Dieu! que c'est haut! Vous permettez?

Il le fallait bien.

Un tage de plus et l'habit noir tombait sans connaissance.

--C'est mal ce que je fais l, m'sieu le baron, dit la jeune fille
avec une pose contrite et moqueuse.

--Je ne trouve pas, rpliqua l'autre en respirant entre chaque mot.

--Je trompe mon ami.

--S'il n'en sait rien, o est le mal, puisqu'il n'en souffre pas?
Vaudrez-vous un liard de moins au lever du soleil? Non. Alors o est
le prjudice caus?

--Vous avez rponse  tout. Vous tes un tre bien dangereux!

--Sommes-nous faits pour violer les lois de la nature? Non. Les hommes
et les femmes ont t crs pour se tromper rciproquement. C'est le
divin auteur qui l'a voulu. Nous suivons le prcepte.

--Vous allez mieux?

--Merci, je commence  me remettre. Je me souviens d'une ascension
dans ce genre-l. C'tait au Righi, mais il y a un chemin de fer. Ici,
il n'y a pas mme d'ascenseur. Cette bicoque retarde horriblement.
Mais vous y tes. Vous daignez l'habiter. Cette faveur permettra au
propritaire de louer son entresol  bon prix. Sans cette dcouverte
je donnais cong ou j'exigeais un fort rabais.

Ce visiteur tardif, videmment attendu par mademoiselle Mraud,
n'avait rien de parfaitement frais que sa toilette.

Un homme du meilleur monde retour de soire.

Ses traits blafards taient fatigus; de courts favoris, trs clairs,
friss par le coiffeur, ombrageaient les joues molles, vers les
oreilles. Le crne tait dplum, les yeux mourants, la bouche use,
fripe comme une loque.

L'ensemble tait pauvre, fltri et cependant l'homme ne produisait pas
une impression dsagrable.

Le masque tait clair par une flamme intrieure, comme la corne
d'une lanterne par un bout de bougie.

Cette flamme, c'tait l'esprit du clibataire narquois, toujours prt
aux saillies, aux critiques, aux mots qui relvent la conversation
comme le piment les sauces, amusent, raillent et souvent dchirent
comme des griffes.

Le baron Germain--car c'tait lui--cachait les siennes sous le velours
de ses politesses.

Il s'tait relev, non sans peine, en portant la main gauche  son
chine dpourvue de souplesse et devenue d'une inquitante
sensibilit.

--J'ai vu le signal, ange de ma vie, dit-il, et je suis accouru... 
votre paradis.

--Ange de ma vie est exagr. Combien en avez-vous eu comme moi!

--Je ne compte plus mes conqutes,--il faut dire les femmes qui m'ont
conquis,--mais je les estime  leur valeur. Jamais, jamais, non
jamais, je n'ai vu une merveille qui vous puisse tre compare. Et
s'il m'est permis de dire que j'ai vaincu parfois, nulle part ce ne
fut avec tant de joie.

Angle se dirigeait vers sa chambre  coucher.

--Suivez-moi, dit-elle. Nous serons mieux ailleurs pour causer. On
grelotte. Je ne comprends pas les oiseaux de nuit comme vous.

Au milieu du salon, il s'arrta en apercevant la clart amoureusement
voile de la lampe du sanctuaire.

--Salut, demeure chaste et pure, fredonna-t-il avec un filet de voix
excrable.

Un miracle de got, le sanctuaire.

Sur le seuil il fit une nouvelle station en joignant les mains.

--Asile enchanteur, dit-il, dont je voudrais tre le seigneur
suzerain. Savez-vous qu'il fait bien les choses, votre tnbreux
adorateur, bien qu'il vous perche un peu haut.

--Cette chambre ne vous dplat pas?

--Un duvet! Et comme c'est agrable  respirer ces odeurs subtiles qui
circulent dans l'air et qu'on absorbe avec tant de plaisir. Femelle
perfide! Et vous trompez cet esclave de vos beauts!

--Hlas!

--Seriez-vous femme s'il en tait autrement? Aprs tout, il est
peut-tre mauvais?

--Non.

--Affreux et contrefait?

--Non.

--Jaloux?

--Quelquefois.

--D'un temprament affaibli?

--Pas du tout. D'une pichenette il vous enverrait dans la rue 
travers les carreaux.

--Sapristi! fit le baron, il n'est pas cach l quelque part, dans une
armoire, au moins?

--Ne tremblez pas.

--Alors, dit le noctambule qui avait pris, sur la chaise longue devant
le feu rallum, la place de Chazolles, confiez-moi le secret. Soyez
franche. J'aime  m'instruire et la question des femmes m'a toujours
plus vivement intress que les douanes dont je suis charg aux
finances. Pourquoi le trompez-vous!

--L, bien franchement, je ne sais pas.

--C'est par suite d'un penchant naturel.

--Je le crois.

--Une intrigue vous est ncessaire pour vivre comme du millet aux
serins, sans comparaison.

--Pas une, plusieurs. Et puis les jours sont longs.

--Et les nuits? dit le baron en enlaant de son bras, un peu raide, la
taille de la jeune femme.

--Elles sont faites pour dormir. On a le sommeil.

--Pas celle-ci, fit amoureusement l'homme des douanes, avec une
grimace de Priape.

--Si, celle-l plutt qu'une autre.

--Vous voulez donc ma mort!

--Non, au contraire!

--Je vous affirme que cette dsillusion me tuera!

Elle prit sur une table, en allongeant son bras blanc, que le baron
couvrit de baisers au passage, un miroir d'argent bruni,  main, et le
tendit  son adorateur.

--Voyons, considrez-vous, de bonne foi, dit-elle. Vous avez besoin de
repos plus que de folies. Soyez franc  votre tour et convenez-en.

Le baron obit; un soupir s'chappa de sa poitrine en mme temps qu'un
lger accs de toux.

--Peut-tre, dit-il.

--Vous voyez bien.

--Mais pourquoi, enchanteresse, m'avez-vous accord, cette nuit...

--Un rendez-vous?...

--Que je sollicite depuis si longtemps en vain.

--Vous allez le savoir. Il y a des moments o ma solitude me pse. Mon
amant a une famille qui le tient et dont il m'assomme. Je ne peux pas
sortir avec lui. Jamais de parties fines, point de voyages; le
spectacle comme ce soir, toute seule dans un coin.

--Mais il y a le duc de Charnay! il parle assez de son Angle.

--Une ancienne liaison!

--Qui renat de ses cendres de temps en temps.

--Vous savez; quand on a soup ensemble, il est difficile de
refuser...

--Ce qu'on a dj donn.

--Mais il m'est insupportable avec ses manires de coquette, ses
bijoux aux doigts, ses diamants  la chemise. Ce n'est pas un homme,
c'est une poupe, un mannequin de tailleur, et je suis sre qu'il ne
passe pas auprs d'une fontaine sans se mirer dedans. Et pas le sou.
Il est oblig de compter et nul besoin de savoir beaucoup
d'arithmtique pour additionner ses biens. Prodigue en apparence,
ladre au fond comme un usurier. Il ressemble aux papillons. De la
poudre d'or sur les ailes. Quand on a souffl dessus, il n'en reste
rien.

--Et le jeune Abraham?

--Autre misre. Bte comme une oie et encore, s'il avait t au
Capitole...

--Il ne l'aurait pas sauv.

--Je le crains. Il m'agace les nerfs, celui-l.

--La vrit, c'est qu'il est mortel.

--Il ne parle que de ses amis, le marquis, le prince, le comte, ou du
cheval qui va gagner le Derby de Chantilly ou le grand prix. C'est bon
un quart d'heure, mais aprs!

--Il recommence.

--Un cheval de mange. Il tourne dans le mme cercle, et...

--Il est vicieux?

--C'est ce qui vous trompe. Il n'a pas mme assez d'esprit pour a.

--Vous les traitez bien vos amis!

--Comme il faut.

--Et moi? Vous en direz autant dans huit jours. a promet.

--Vous n'avez rien  craindre.

--Pourquoi?

--Parce que vous me plaisez.

--Vraiment?

--Puisque je vous le dis.

--C'est aimable.

--Vous n'tes pas beau!

--Oh!

--Vous tes vid comme une noix de coco o une bande de guenons a
fourr le museau.

--Continuez.

--Je ne vous suppose ni gnreux, ni magnifique; au surplus, je n'y
tiens pas.

--Allez toujours.

--Vous tes chauve que c'en est scandaleux. Une nudit.

--Ensuite?

--Vous n'tes pas de la premire jeunesse.

--C'est vrai.

--Et je vous ferai remarquer que vous faites peu d'honneur aux femmes
que vous accompagnez, car vous n'tes mme pas dcor!

--Vous plat-il que je le sois demain?

--Je n'y tiens pas. Mais vous avez une qualit suprieure.

--Enfin!

--Vous connaissez le monde et vous tes malin comme un singe. Il y a
donc du plaisir  vous entendre.

--A m'entendre seulement?

--C'est dj quelque chose. D'autre part vous tes mr pour le
protectorat. Vous avez l'air d'un oncle qui mne sa nice dans le
monde. Vos faons galantes dans l'intimit font toujours plaisir aux
femmes. On m'a cont qu'il y a une ancienne cole de vieux polis. Vous
en tes, et je ne serais pas fche de la connatre. Jusque-l je n'ai
vu que la nouvelle, et franchement...

--Elle manque de formes!

--Elle en a, mais de mauvaises.

--Mais l'autre, le protecteur mystrieux, l'inconnu, il est donc de la
nouvelle?

--Lui! Il n'est d'aucune. Il ne ressemble  personne.

--C'est un original.

--Comme vous dites. Il aime gravement, passionnment, avec violence.
Il a des phrases qui vous remuent, quoi qu'on veuille, et des doigts
d'acier qui vous lanceraient par dessus une balustrade, celle de la
colonne Vendme par exemple, sans effort, de faon  vous aplatir sur
le pav d'en bas, comme une merluche. Pardon de cette comparaison. Un
souvenir d'enfance!

--Je sais.

--On parle donc beaucoup de moi au club?

--Beaucoup!

--Lui, c'est un mlange de svrit et de bont extrme, de douceur et
de brutalits subites, de colres et d'amnits passionnes. Je ne le
compare  personne.

--Et vous l'aimez?

--Peut-tre. S'il tait constamment prs de moi, je puis vous le
confesser, il me semble que je l'adorerais comme un Dieu; mais c'est
plus fort que moi, j'ai horreur de la solitude. Le dsert me fait
peur. Huit jours de rclusion me rendraient folle. J'ai besoin de
bruit, de soleil, d'air, de paroles, d'intimits, de tout. C'est mon
malheur et celui des gens qui s'attachent  moi. Maintenant, mon cher
baron, vous me connaissez comme si vous m'aviez faite. Allez-vous-en!

--Dj?

La pendule sonnait trois heures du matin.

Le baron ne se pressait pas de vider les lieux.

--On est si bien ici! dit-il.

--Oui, mais je ne veux pas suivre votre exemple, faire de la nuit le
jour et du jour la nuit, pour me faner, attraper des pattes d'oie et
perdre mes cheveux. Je n'ai que ma jeunesse et la beaut du diable. Je
tiens  les garder. Allez-vous-en.

--Il le faut, soupira le voisin. Pourtant, j'esprais mieux.

--Je vous te une illusion. Vous me jugiez autrement, meilleure, plus
facile.

--Vous tes une petite fe.

--Et puis c'est commode, n'est-ce pas? Je suis l dans votre maison,
sous la main. Pas de temps  perdre! Un bouquet de temps en temps, et
des bonbons au jour de l'an! Avouez.

--Mais...

--Avouez donc. Vous n'y perdrez rien. Vous tes un homme d'esprit, et
votre devise est: Tout pour moi! Si elle ne me dplat pas, pourquoi
la tairiez-vous? Ainsi, nous serons bons amis  l'avenir.

--Je le veux bien. Avec les liberts ncessaires.

--Sclrat! profond sclrat!

--Quand scellons-nous le march?

--Quand vous voudrez.

--Au caf Anglais, dans un coin discret.

--Ou ailleurs. Rien ne presse; mais  une condition.

--Laquelle?

--Bouche cousue!

--Je le jure.

--Surtout dans la maison.

--Partout. En galant homme.

--Que vos gens eux-mmes ne se doutent pas de cette liaison...

--Adultre!

--A peu prs.

--Ce coup de canif sera ignor. Ah! , dit le baron, vous l'aimez
donc, l'inconnu, le matre que vous craignez tant de le perdre?

--Je n'en sais rien. Je l'ai bien aim six mois! Ah! c'est un beau
chevalier! Oui, je suis reste six mois fidle!

--Six mois, soupira le viveur, une ternit! C'est incroyable et
magnifique.

--Surtout  prsent, n'est-ce pas? Il n'y a plus d'amours, il n'y a
que des toquades.

--Beaucoup de vrai dans ce que vous dites!

--Et maintenant, pour la troisime fois, je vous en conjure, allez
vous coucher, mon... ami!

Le baron battit en retraite vers la porte en faisant de frquentes
conversions vers l'ennemi contre lequel il se livra  quelques
tentatives repousses sans difficult.

--Vous allez me laisser des regrets, dit-il.

--Cela vaut mieux qu'une courbature.

Elle tait adorablement sduisante dans son peignoir de satin. Il lui
baisa les mains avec un tremblement snile qui agita son corps us
comme des feuilles sches battues par un vent d'hiver.

--Oh! voir... murmura-t-il.

--Naples et mourir, acheva Angle en lui fermant la porte au nez.

--Elle est diabolique, cette crature, pensait le chef du bureau des
finances en descendant les quatre tages qui le sparaient de son
entresol. Elle aura ma fin.

Il ne pensait pas dire si vrai.

Lorsqu'arriv dans sa chambre, aprs avoir tourn sans bruit la petite
clef qui ouvrait sa serrure, un bijou de Fichet, il s'tendit sur son
lit avec une suprme sensation de bien-tre:

--Ma foi, se dit-il, en rvant aux jouissances d'un dner fin, en
compagnie de cette ravissante fille, elle runit les conditions d'un
confortable exquis. Capitonnage moelleux, taille souple, vingt ans, un
sourire divin sur des lvres de rose, et pour comble d'allgresse,
dans ma maison, dans ma propre maison! Idal.

Il fut tir de son extase par une douleur sourde qui lui courait dans
le dos, du haut au bas de l'chine.

--Ae! murmura-t-il, encore une indiscrtion de cette misrable et une
invite  la sagesse!

A la lueur de la veilleuse, il vit dans sa chambre, tendue de drap
carmlite, le portrait de son pre sortant du cadre d'or, en habit
brod, son habit de prfet. La tte souriait de ce sourire
administratif du fonctionnaire, strotyp sur les lvres, mais le
peintre n'avait pu viter les rides prcoces que les excs avaient
imprimes au visage du spirituel jouisseur.

Une sorte de douleur continue, de souffrance habituelle perait sous
ce sourire faux et d'emprunt.

Le baron n'avait que cinquante ans au moment de sa mort et on lui en
aurait donn soixante-dix. Veuf de bonne heure, il tait trpass pour
avoir abus des plaisirs de toute sorte, la table, le jeu, et surtout
les femmes.

Son fils suivait ses traces et enchrissait sur ses vices.

--C'est hrditaire, pensa-t-il. Je n'y chapperai pas.

Et il se souvint du conseil du clbre docteur Gurin qui, la veille
encore, lui avait rpt  l'Opra, au foyer de la danse, entre deux
figurantes qui le lutinaient:

--Mon cher baron, il faut enrayer. Il n'est que temps.

Enrayer, c'est--dire s'inhumer tout vivant!

--Bah! encore quelques jours. Encore cette folie. D'ailleurs cette
petite me constituera une liaison sage, sans ardeurs dvorantes. La
prendre, c'est presque me ranger. Rangeons-nous!

Il se demanda quel tait ce protecteur et pour quelle cause il
s'entourait de tant de mystre.

Mais cette nigme ne troubla pas son sommeil.

Il s'endormit et revit dans ses songes de clibataire des lgions de
belles filles qui lui envoyaient des myriades de baisers et
l'accablaient d'nervantes caresses. Une tentation de Saint-Antoine 
laquelle il n'avait jamais rsist!

De son ct, Angle se mit au lit avec l'insouciance qui tait la base
de son caractre.

--A-t-il assez rti le balai! pensa-t-elle. Est-il assez frip, ce
vieux-l!

Elle le comparait  son amant. La belle tte brune de Maurice lui
apparut avec son expression de colre quand il ravageait ses cheveux
de ses ongles en supposant qu'elle le trompait peut-tre.

--Mais je ne vaux pas mieux que les autres, mon pauvre ami, dit-elle
en s'adressant  lui comme s'il avait t prsent. Et elles ne font
que cela, les autres!

Le lendemain, au moment o elle s'veillait vers onze heures, sa femme
de chambre, Michelle, lui remit deux billets.

L'un tait de Maurice. Elle le lut en l'entrecoupant de rflexions.

    Mon amour,

   Je ne pourrai te voir aujourd'hui, on m'annonce une
   interpellation, des runions!

   --Qu'est ce que cela me fait, une interpellation?

   C'est une conspiration contre le ministre qui pourrait bien
   rester sur le carreau.

   --Ce n'est pas moi qui l'empcherai de se casser le nez. Ceux-l
   ou d'autres.--Guibollard ou Beauminet, je m'en bats l'oeil.

   On m'engage  prendre la parole. C'est peut-tre l'occasion de
   me signaler comme mes collgues en alignant quelques priodes.

   --Le besoin s'en faisait sentir, mon tendre ami!

   Je veux m'y prparer et faire quelques visites. Je suis dsol
   de te laisser seule.

   --C'est navrant et  fendre le coeur.

   Demain nous nous reverrons. Viens  la Chambre et mets-toi en
   face de la tribune. Tu m'inspireras.

   --O grie! Quel honneur!

   Je t'envoie une carte pour le Palais-Bourbon.

    Mille baisers.

    T. M.

--C'est gai les discours, pensa-t-elle. Nous verrons. Et voil les
parties de plaisir de mon dput. L'amour  huis-clos et les discours
en public! Pourquoi pas les enterrements?

Elle ouvrit la seconde lettre timbre de la poste:

    Mon bijou prcieux,

   Ne remettons jamais au lendemain ce que nous pouvons faire tout
   de suite. Je vous attends ce soir,  sept heures et demie, au
   Caf Anglais. Ensuite, j'ai une baignoire pour les Varits. Nous
   verrons la _Femme  papa_. Cela vaut toujours bien une tragdie.

   Mille et un baisers.

    Ton esclave fidle.

    B. G.

--Mille et un! Un de plus que l'autre! Pauvre baron! il sera mort
avant d'avoir fini.

Elle jeta les deux lettres sur la table et s'occupa de sa toilette.

--Runion  Longchamp! Et le duc qui doit venir me prendre!

Elle sonna Michelle:

--Quel temps fait-il?

--Superbe, madame, pas un nuage!

--Alors ma robe Henri III en velours bleu. Je veux tre magnifique.

--Madame sort?

--Je vais aux courses.

--Seule?

--Sans doute. Est-ce que je ne sors pas toujours seule? La destine!

--C'est vrai.

Angle tordait ses cheveux devant sa toilette, ses longs cheveux 
pleines mains et d'une nuance si rare, si chatoyante, sous son toquet
 plumes!

Elle se prpara longuement, s'amusant aux mille soins de la mondaine,
 ces futilits exquises qui la rendent si sduisante qu'on se
damnerait pour elle.

Elle attacha ses belles boucles de saphir  ses oreilles et,  une
heure, elle se contemplait devant sa psych, serre dans sa robe
bleue, frache comme un bouquet dans sa collerette, et pareille  une
jeune et resplendissante comtesse de Sauves, ressuscite et plus
belle.

Puis aprs avoir becquet comme un oiseau quelques miettes de pain sur
la nappe clatante o son couvert tait mis, elle descendit les
escaliers en soutenant ses jupes de sa main gante de longs gants de
Sude et, arrive devant la loge de la concierge, elle s'arrta.

--Il n'y a pas de lettres, madame Adrien?

Madame Adrien rpondit avec une certaine raideur:

--Non, rien.

Il tait vident qu'elle mprisait nergiquement la favorite du
matre.

Pourtant elle se ravisa:

--Vous sortez? dit-elle plus courtoisement.

--Oui, madame.

--Et o allez-vous, si ce n'est point une indiscrtion?

--Devant moi, riposta Angle qui se vengeait.

Mais elle se ravisa  son tour.

La concierge tait une puissance  mnager.

--Il fait si beau qu'on ne peut pas se rsoudre  rester en prison.

Et avec un air de commisration:

--Je vous plains d'tre attache  votre chane. Moi, je vais respirer
dehors, je ne sais o, au hasard. C'est si bon le printemps!

Madame Adrien soupira.

Elle n'en voyait rien des printemps qui se succdaient. Elle ne
respirait d'air des champs que celui que le vent lui apportait dans
une giboule de mars ou une bourrasque d'orage. Elle ne voyait de
soleil que ce qu'il en pntrait, quand il tait  son znith, dans le
gouffre de sa cour ou par la fentre de sa loge lorsqu'un rayon s'y
garait.

C'tait son dsespoir. Elle avait la nostalgie de la campagne o elle
courait dans son enfance sur les gazons maills de pquerettes, comme
d'autres ont la nostalgie du pays, ou les prisonniers celle de la
libert.

--Bonne promenade, madame, dit-elle.

Et comme Angle allait s'loigner:

--Vous savez, reprit-elle, votre tante est venue s'informer. Il y a
longtemps qu'elle ne vous a vue. Ce n'est donc pas chez elle que vous
allez? Je le croyais.

La flche du Parthe!

--J'ai une amie, dit ngligemment Angle, rue de Londres et elle me
donne une chambre quand je veux. Je ne sais pas comme vous faites pour
rester seule. Moi, je ne peux pas.

Elle s'en alla rapidement, trs vexe.

Qu'est-ce que sa tante avait donc besoin de venir la compromettre et
de patauger dans ses affaires?

Au coin de l'avenue Marigny, elle aperut un coup qui stationnait.

C'tait celui du duc de Charnay.

A son approche, le valet de pied descendit et ouvrit la portire.

--Tiens, dit Angle au duc, on ne t'a pas encore vendu tes chevaux,
monseigneur?

--Non, ma petite. Mon crancier, le plus fort, Mose Blunner, m'a mme
prt cinq cents louis  une condition.

--Que tu te maries?

--Oui, avec une femme qu'il me propose.

--Du soign, une femme de Blunner!

--C'est ce qui te trompe. Une fille adorable, la nice d'un agent de
change.

--De l'argent gagn facilement, alors! Tu acceptes?

--Si je ne peux pas viter le coup.

--Et qui s'en ira facilement, conclut Angle, comme il est venu.

Les chevaux filaient du ct de l'Arc de l'toile.




XXV


Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des
ministres, il se manifeste une agitation autour de la Chambre,
pareille  celle d'un cloaque ou d'une mare  grenouilles dans
laquelle un polisson a lanc un caillou.

Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les
latitudes de l'_Officiel_, au quai Voltaire, et  l'avenue de
Latour-Maubourg, au del du ministre des affaires trangres.

Mais il existe deux endroits d'o un observateur peut  coup sr
prdire les vnements et annoncer la tempte.

C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le caf
d'Orsay.

On voit, aux approches des sances dcisives, les dputs, les
secrtaires d'tat, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet
qui s'en va,--ils sont rares--ou dvous au cabinet qui vient,--on ne
les compte plus,--se rassembler dans ces lieux o l'on mange, comme
des corbeaux sur une plaine o la cure s'annonce, se serrer autour
des hutres succulentes, des beefsteaks du djeuner et des cpes  la
bordelaise, avec des airs tnbreux, se confier, en savourant des
soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les
doigts en dgustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec
des solennits de pose qui rappellent vaguement le serment des
Horaces.

C'est curieux et ce n'est pas rare.

Cependant, le jour o Angle s'en allait en tte--tte avec le petit
duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait trs longtemps,
plus de six mois, que la caissire du caf d'Orsay,--une femme bien
connue, qui a vu dfiler des clbrits de toute sortes, s'engloutir
des cabinets sans nombre et s'crouler des rgimes qui se croyaient
inbranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets
de banque et des pices d'or  diverses effigies,--n'avait signal un
de ces mouvements, prcurseurs des temptes, dont elle reste le tmoin
imperturbable et indiffrent.

Ds onze heures du matin, les salons de cette antique maison
regorgeaient de gens affams qui se glissaient par groupes, cherchant
les coins o l'on peut conspirer  l'aise.

Et pourtant le grand dbat sur l'interpellation Duvernet ne devait
s'ouvrir que le lendemain.

Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armes
comptaient leurs forces.

Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain.

Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hsit, flott, disons
le mot, barbot dans les affaires extrieures,  propos de la Grce,
du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de
nationaux de petites rgions montagneuses et misrables dont le pays
ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prtexte 
l'expulsion d'un ministre qui avait  son passif une faute grossire:
celle d'avoir trop dur.

Duvernet avait prpar depuis longtemps son coup de Jarnac; son sige
tait fait. Il avait flatt le centre droit, adul le centre gauche,
caress les radicaux, cajol les irrconciliables, accabl de
promesses les intransigeants et rassur les gens des opinions les plus
varies; le tout avec des habilets de langage et des faons accortes
qui en faisaient l'homme de la situation.

Son discours, soigneusement labor, n'attendait que la minute prcise
o il devait se produire. Il serait maill de mots spirituels,
irrsistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires
en les atteignant aux endroits vulnrables.

Vers midi, au moment o les conversations s'animaient, il entra et
vint s'asseoir, en compagnie de son insparable Chazolles,  une table
qu'il avait eu la prcaution de retenir.

Il rayonnait... en dedans.

Ce qu'il reut de saluts plats et obsquieux  son entre ne l'tonna
point.

Duvernet est un gaillard trs fort qui connat le monde et son temps.

--Tu vois, dit-il  Chazolles, on salue l'astre  son aurore. Ces
gens-l lveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il
se couchera.

--Ne vends pas la peau de l'ours, observa le chtelain du Val-Dieu.

--Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est
qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et
pourtant il a tenu la corde longtemps.

--Sept mois et six jours.

--C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure.

--Nous?

--Sans doute. Je te fais ministre.

--Merci!

--Tu acceptes?

--Je refuse!

--Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est
si difficile  constituer qu'un cabinet! J'ai compt sur toi. Il faut
te dvouer. Qu'est-ce que tu prends?

--Il le faut?

--Certes!

--L'agriculture. Je ne connais que a. Mais c'est bien pour t'obliger.

--L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise.

--A qui?

--A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde.

--Lasserre?

--Oui.

--Un avocat!

--Qu'est-ce que a fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout.

--Pas les comices agricoles.

--Un dtail.

--Ni les haras?

--Il y a des gens spciaux. Et puis les bureaux sont l. Si tu crois
que je vais me mler de rformer les abus. Pas si bte. Est-ce qu'on
aurait le temps? Veux-tu les travaux publics?

--Je suis incapable de btir un pont sur un ruisseau de deux mtres.

--L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches
se rvoltent.

--Dcidment non.

--Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais l.

--Il fallait me prvenir. On ne propose pas des choses pareilles  un
frre,  brle-pourpoint, brusquement.

--Tu feras plaisir  ton beau-pre.

--C'est une raison. Ce doux monsieur Chtenay!

--Tu le nommeras officier d'Acadmie.

--Ce n'est pas assez.

--Tu le feras dcorer. Et qui sait, grce  ta position, il sera
peut-tre de l'Institut.

--Il le mrite, malgr son oppidum auquel je ne crois que
mdiocrement.

--Alors, tu acceptes?

--Ne me tente pas.

--Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux
ennuis de ta femme.

Chazolles baissa la tte sur son assiette.

--Elle sera fire de te voir arriv, et son orgueil, au moins, sera
satisfait. Autant de sauv!

--Tu m'en diras tant.

--Alors, c'est convenu?

--Si tu crois...

--Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe gure.

--Oh! non. Cependant je ne voudrais pas tre ridicule.

--Simplicit! Est-ce qu'un ministre l'est jamais!

--Va donc!

--Tu es mon meilleur ami. Tu me dbarrasseras de ce qui me restera.

--C'est--dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un
pis-aller.

--Oui, et je compte mme  ce point sur ton amiti que s'il y en a
deux, tu te chargeras de l'intrim.

--Alors tu crois donc srieusement qu'on finira par ne plus trouver de
ministres?

--Dame! avec la consommation qui s'en fait!

A chaque instant des gens affairs venaient glisser  la drobe 
Duvernet quelques mots trs bas en le saluant avec un empressement
exagr.

Chazolles entendait confusment des bouts de phrases qui se
ressemblaient:

--Soyez sr de mon vote, mais...

--Comptez sur ma parole.

--Une recette particulire pour mon neveu...

--La prfecture de mon dpartement...

--Dvouement absolu!

--Une majorit superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme,
seulement...

--Sous-secrtaire. C'est compris.

Et il s'changeait des poignes de main aussi perfides que le baiser
de l'Iscariote  Jsus le Nazaren.

--Tous les mmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous
les temps!

--Nous les bonifierons, riposta Duvernet.

--Par notre exemple?

--Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne
pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands gnraux
dormaient avant la bataille,  ce qu'on assure. J'en ai toujours
dout. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-l.
J'ai la fivre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai
besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous
promener. Tous ces conjurs qui clignent de l'oeil avec des mines
futes, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se
trompent avec une cordialit rciproque, me prennent sur les nerfs.
Allons-nous-en.

--Tu as ta voiture?

--Deux heures. Elle doit tre l.

--O allons-nous?

--O tu voudras. Aux courses?

--Volontiers.

La victoria de Duvernet, attele d'un cheval bai, trs bon,
stationnait en effet  la porte du caf.

Les deux amis y montrent et, sur un ordre du matre, elle fila
rapidement vers le Bois, par les quais ensoleills, sur le macadam uni
comme une alle de parc.

L'air tait doux et limpide. C'tait une de ces belles journes de mai
o l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se fconde
et se dilate pour laisser chapper de son sein des fleurs, des
feuillages et des moissons de toutes sortes.

--Ainsi tu crois au succs? dit Chazolles.

--J'en suis sr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et
je regarde autour de moi pour savoir d'o vient le vent. Il souffle
pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.

Il se fit un silence.

Vers le Trocadro, Chazolles dit machinalement:

--Est-ce un vice, l'ambition?

--Je ne sais pas. Cela dpend des moyens qu'on emploie pour la
satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prtentieux,
cassant. Il avait  mes yeux tous les dfauts, puisqu'il me
dplaisait. Je l'ai attaqu par la base,  petits coups, comme un
bcheron qui abat un arbre. Il cde et tombe. Tant pis pour lui.
D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-tre
un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.

--Ah!

--Immense.

--Lequel?

--Tu me permets d'tre franc?

--Je t'en prie.

--Tu es mari...

--Serait-ce un crime?

--Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.

--Qui te l'a dit?

--Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement
parce que je ne suis pas seul  deviner ton secret que je t'emmne
avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tte--tte du
ct de la cascade et de Suresnes, quand tu prfrerais peut-tre
courir ailleurs, seul, on ne sait o.

La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie,  peu
prs dserte et arrivait  la porte Dauphine.

Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois o la
victoria allait entrer; les lilas taient en pleine floraison aux
bosquets des villas et des htels qui bordent l'avenue.

Chazolles tait fort attentif au spectacle frais et printanier qui se
droulait devant lui, si attentif qu'il ne rpondit pas aux propos de
son ami.

Duvernet fit un geste de rsignation.

Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc,
cadenassait son coeur et y enfermait son secret.

--J'aborde un sujet dlicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me
connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien
pour te servir. Je ne te blme pas, je te plains. Tu n'as pas commis
un crime mais une sottise. Et malgr ton esprit, elle ne m'a pas
tonn. Elle tait fatale.

--Je ne te comprends pas.

--Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment
 l'autruche qui cache sa tte sous son aile et se croit  l'abri du
danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de
Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es
amourach d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est
ravissante, tout  fait. C'est un Chaplin de la bonne manire, trs
russi. Je l'ai vue.

--O donc?

--Au Val-Dieu, d'abord, o tu t'endormais dans une scurit facile et
trompeuse. Avant son arrive, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue
et tu as t vaincu. Je te le rpte, c'tait fatal. Comment as-tu
t lev? Par un pre trs distingu, mais trop raide. Au sortir du
collge o nous cultivions ensemble les racines grecques, aprs
quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux
aventures de soubrettes  la campagne, et encore je les suppose, tu te
maries dans la fougue printanire d'un coeur qu'aucun amour srieux
n'avait effleur, dans la primeur ingnue d'un tre qui s'panouit et
que les premires brises du mois d'avril ont  peine agit.

La curiosit d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la
monotonie de ton histoire. On veut connatre, on cherche, on rve des
plaisirs tranges, des volupts qui n'existent pas; l'imagination
travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces cratures
attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure
qu'elles ralisent un idal sublime et reclent en leurs flancs toutes
les laves de la passion, comme le Vsuve qui vomit des torrents de
feu.

On s'enflamme pour elles, sauf  reconnatre, l'exprience faite,
qu'elles n'ont pas les supriorits dont on les ornait, et le tour est
jou. Mais dans l'intervalle, on a foul aux pieds des coeurs tendres,
ddaign des mrites qu'on apprcie trop tard  leur valeur et
empoisonn une vie dont les voisins taient jaloux et  laquelle rien
ne manquait, pas mme cet idal de volupts qu'on allait chercher bien
loin quand on l'avait chez soi.

Conclusion: Ce sont des tudes qui cotent plus cher qu'elles ne
valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non aprs, mon
pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie
pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirig, nous ballottant
 son gr et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis,
vers un but qui nous chappe et qu'on ne voit qu'au moment o on le
touche.

--Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?

--On? Qui a?

--Mon beau-pre.

--M. Chtenay, ton beau-pre et le mien, car, si je suis ministre, je
brle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-soeur, et
j'espre qu'elle ne me refusera pas, malgr mon excs de lustres--au
pluriel--M. Chtenay, cet excellent M. Chtenay est trop enfonc dans
ses bibelots pour penser  autre chose. D'ailleurs, on lui dguiserait
la vrit, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il
accepterait toutes les explications qui tendraient  dmontrer ton
innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis
inquiet.--Pourquoi?--Au sujet de mon gendre.--J'ai trembl une
seconde, mais il a pris soin de me rassurer.--Il travaille trop,
a-t-il ajout.--J'ai failli lui rire au nez, mais mon amiti pour toi
m'a vit cet accs intempestif.--Il est de toutes les commissions,
en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilit
de travail.--J'ai mme expliqu qu' mon sentiment, tu te
surmenais.--Alors M. Chtenay m'a parl d'autre chose; il s'est lanc
dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du
dix-huitime sicle.

Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite  la faveur de
l'entre du baron Servire--un autre maniaque--qui possde une superbe
collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits,
gutres et culottes, tant civils que militaires, depuis les ges les
plus reculs jusqu' nos jours, la plus riche qui existe en Europe et
probablement dans l'univers. C'tait une bonne fortune pour M.
Chtenay, et j'en ai profit pour me drober aux divagations de ces
deux savants.

--Denise?

--Denise est trop jeune et trop inexprimente pour deviner les
dtails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravit ni les
consquences. Elle peut avoir des soupons,--elle en a,--saisir un
indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les
mystres et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.

--Hlne? murmura Chazolles.

--Oui, Hlne. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse chapper
ni un geste ni un mot qui puissent rvler les blessures d'un coeur
qui t'est trop dvou pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu
lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas
de confidents et ne s'panche nulle part. Au contraire, elle te
dfend. C'est elle qui rpond  M. Chtenay, quand parfois il s'tonne
de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour
t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se rsoudre 
t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus
cruel, et je suis sr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller
reoit de terribles aveux et entend des plaintes amres.

Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la
porte, quand, le dner servi, tu tardes  rentrer; comme ses yeux
s'emplissent de larmes refoules quand tu sors du salon, le cigare
aux lvres, souriant, lger, comme quelqu'un qui a la conscience
libre, aprs avoir distraitement donn le baiser du soir  tes deux
petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te
ramneront du ct de la mre qui t'a donn ces anges du ciel! Comme
tout son tre s'lance vers toi, malgr la trahison et l'abandon dans
lequel tu la dlaisses! Et c'est cette femme que tu ngliges! Mais
rien qu' la voir,  la comprendre,  l'estimer, elle m'a rendu
amoureux de sa soeur.

Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centime partie des
vertus de son ane, ce serait assez pour combler de toutes les
flicits l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher  elle en
l'attachant  lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai
pas comme toi et je n'y ai pas de mrite. J'aurai vid la coupe
jusqu' la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes
lvres aprs. Denise n'pousera pas--si elle accepte ma main--un mari
de la premire fracheur, un jouvenceau aux joues veloutes d'un duvet
tentateur, un coeur jeune et plein d'ides potiques, bleues et roses,
mais du moins elle n'aura pas  craindre les explosions de dsirs
inassouvis et de passions tardives.

Je lui serai fidle, malgr les sductions de ce Paris qui ne me tente
plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgr les ministres
et les flatteries du pouvoir, et aprs m'tre rassasi de tout, de
femmes, de liberts, de puissance; aprs avoir apais mes apptits, je
finirai par o tu as commenc et par o tu finiras toi-mme, en
m'ensevelissant avec mon adore dans un lieu solitaire, l-bas, 
Grandval, o je cacherai ma tranquille flicit aux jaloux qui
seraient tents de la troubler, en haine d'un mnage meilleur que les
autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagre?

Chazolles se mordit les lvres et ne rpondit pas.

--Voil pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis mthodique
comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des pouses et
la meilleure des mres. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car
elle est extrmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.

Pour ceux-l mme qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la
rendre plus ple  force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et
maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.

Chazolles fit un geste d'impatience.

--Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour
reculer. Je poursuis.

--Va donc!

--Cette petite Angle Mraud est connue dans le monde o l'on ne
s'ennuie pas. Tu as vu  la Renaissance, l'autre soir, le baron
Germain, ce repltr, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni
rapire, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre
eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne
foi, que cette Parisienne qui s'est livre  toi sans rsistance, se
soit mieux dfendue contre les autres?

--Valry!

--Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les
femmes tombes. J'ai pour elles des misricordes infinies et leur
pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on
achte un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux
qu'on aimait, qu'on aime encore--car tu as trop de coeur pour les
oublier--et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir
si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il cote, les peines qu'il nous
impose  nous et  d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne
veux pas examiner de plus prs tes affaires et je tiens  ne pas
m'initier  des aventures dont tu ne m'as point fait le confident,
mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.

Rflchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton
inspiration. Moi j'ai flair un prcipice et je t'ai cri: Gare! Il y
a une vipre sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les
doigts.

La victoria descendait la pente qui arrive  Longchamp. Elle longea le
moulin  vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre ct
de l'alle,  l'extrmit du champ de courses; puis elle roula pendant
un instant entre deux pelouses et s'arrta  la porte du pesage.

Les deux amis descendirent et entrrent.




XXVI


Il rgnait une animation extrme dans l'enceinte rserve.

Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux
estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances.
Les femmes  la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes
tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient
courir ou qui venaient de quitter la piste.

Bientt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se
tenant le bras, un landau sans escorte pntra dans le pesage et
s'arrta  la porte de la tribune prsidentielle.

Un vieux monsieur, envelopp dans un pardessus gris,  la figure
impassible, blanche et ride, en descendit appuy sur un homme plus
jeune que lui, solide encore,  la moustache poivre et sel, et de
tournure militaire.

Chazolles et son ami s'taient trouvs pris dans la foule des curieux
qui se groupaient autour du landau.

Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le dput du
Havre auquel il adressa un ple sourire presque imperceptible.

Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.

Duvernet quitta le bras de Maurice et obissant  cette invitation,
disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune
d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.

Chazolles resta seul.

Il errait au milieu des groupes, ennuy, mcontent.

Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crcelle
importune.

Qu'est-ce qu'on avait donc  se mler de ses affaires? Aprs tout,
elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intrieur
n'intressaient pas les autres.

Sa femme, son Hlne, passe. Elle avait le droit de lui adresser des
reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des
licences de l'amiti pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il
aurait bien pu fermer les yeux.

Il est vrai qu'il allait tre de la famille s'il pousait Denise.

C'tait sa premire confidence sur ses projets.

Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui
tait inconnu auparavant: l'envie.

Ah! certes, ce politique avait t plus fin que lui. Il avait puis
les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; men une joyeuse
existence qui ne lui laissait rien  apprendre dsormais. Il devait
avoir dans ses secrtaires des cases pleines de portraits de femmes,
de billets parfums, de lettres d'amour.

Il ne s'tait rien refus et maintenant il s'offrait, lorsque lui,
Chazolles, tait oblig de demander de nouvelles joies  une liaison
illgitime, des plaisirs dlicats dans un mariage qu'il pourrait
publier  grand renfort de trompettes, sur lequel on le fliciterait
de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle,
riche, pure et orne de tout ce qui donne le charme, excite
l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.

Ce Duvernet avait toutes les chances!

Chazolles s'en allait  la drive, parmi les bookmakers, les chevaux,
les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne
saisissant aucun dtail de ce panorama mouvant et bigarr qui se
droulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.

Des clameurs se firent entendre,  tourdir comme  Athnes, les
corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camriste! avec un
redoublement de fracas et, tout  coup, elles s'teignirent.

La course tait finie.

Bariolet l'avait emport d'une tte sur Camriste.

Mais le chtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.

En un clin d'oeil les tribunes se vidrent comme par enchantement et
la foule se prcipita au pesage.

Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait  l'angle du mur,
lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, frache
comme une pervenche close le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque
Henri II, crnement pose sur sa tte mignonne, rayonnante de gaiet
et d'animation, dboucha auprs de lui, au bras d'un gentleman sangl
dans un veston troit, une rose  la boutonnire et le stick  la
main.

Instinctivement Chazolles arrta la jeune femme au passage en lui
posant brusquement sa main sur le bras.

Elle touffa un cri.

Et au mme moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du
dput.

D'un mouvement rapide comme un clair, Chazolles avait par le coup et
bris le stick en morceaux.

D'un coup de poing il envoya l'homme au veston  quinze pas, rouler
sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait
lentement au pesage et se cabra.

La femme tait Angle.

L'homme tait le duc de Charnay.

La scne avait t si rapide que les voisins mme de ce groupe
querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.

Chazolles tait rest immobile  sa place.

--Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.

Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il crivit rapidement au
crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.

--Quand vous voudrez.

--Mes tmoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.

Et il s'loigna seul.

Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause vidente de cette
algarade o il avait prouv la force du biceps de son rival.

Elle avait disparu.

Chazolles, rest seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme
que si rien de fcheux ne lui tait survenu, mais intrieurement, une
violente tempte bouillonnait en lui.

Il lui montait  la tte des rages d'craser entre ses doigts le
hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette
matresse  laquelle il vouait un mpris mortel. Quand elle l'avait
regard avec des yeux suppliants, il avait dtourn la tte et ses
lvres s'taient crispes de dgot.

Il ne la reverrait pas.

Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du
foyer domestique qui lui avait donn de longues annes de bonheur,
quand tant d'autres n'ont pas t  l'abri des peines, des
inquitudes, des privations, des misres de toute espce, mme
l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?

Et il n'tait pas content de son lot! Que voulait-il donc?

Pendant cinq minutes il se livra aux rflexions les plus sages; il
redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus senss. Il
s'loignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces
lieux o tout lui rappelait les enchantements du pass, les posies de
la nature, la tranquillit des bois et des champs.

Il avait oubli le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient
prs de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en
sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'paule.

C'tait Duvernet avec sa figure d'une impassibilit diplomatique.

--Eh bien! fit machinalement Chazolles.

--D'o sors-tu? On dirait que tu rves! Je te cherchais. Tu n'as pas
boug?

--Non.

--On va courir le prix du Printemps.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Diable. Tu es bien dtach des choses de ce monde?

--Allons-nous-en.

Duvernet le considra curieusement.

--Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleverse.

--J'ai un duel!

Duvernet tressauta comme s'il avait march sur la queue d'un aspic.

--Un duel? Pourquoi?

--Pour une querelle.

--Toi, le plus doux des hommes?

--a ne fait rien.

--Avec qui?

--Avec un jeune monsieur trs bien...

--Qui se nomme?...

--Le duc de Charnay.

Duvernet rflchit et fit claquer sa langue avec impatience.

--Histoire de femme, sans doute! Diantre! voil une tuile qui tombe
mal. A la veille d'une sance dcisive  la Chambre! Au moment o tu
allais tre ministre. Tu dranges mes combinaisons. Un scandale!

--Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tir...

--Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger
l'affaire?

--Non.

--C'est donc grave?

--Je ne sais pas. Cela dpend de la faon dont le duc comprend les
choses. Il a lev sa canne pour me frapper et je l'ai envoy d'un coup
de poing rouler sur la ravine, dans l'alle.

--Mais la raison de cette insulte?

--Inutile de l'expliquer; les faits sont l. Ils suffisent.

--Il va t'envoyer ses tmoins.

--Sans nul doute.

--Chez ton beau-pre! Tu n'y songes pas. Il faut viter  tout prix ce
tapage.

--Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille;
comme tu es garon, j'ai donn mon adresse chez toi, avenue Montaigne.
Ses tmoins y seront dans un instant.

--Et les tiens?

--Je compte sur toi.

--Et mon discours demain?

--On peut terminer le tout ds le matin. Ce n'est qu'un coup d'pe 
donner ou  recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.

--Spadassin, va!

Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le
chiffonnait.

--Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.

Au moment de monter en voiture, il se ravisa:

--Tu n'as pas un second ami, ici, pour hter la solution et ne pas
remettre aux calendes les tmoins du duc?

--Je n'ai vu personne. Et toi?

--Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du prsident. C'est un brave
 tous crins. Enchant de te rendre ce service. Et il sera discret.

--Emmenons-le.

Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects,
trs scrupuleux sur le point d'honneur.

En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans
insister sur le motif.

Trs li avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont
on le chargeait.

On mnerait les choses rondement, une petite saigne  la Broussais
est hyginique de temps en temps.

--Mais j'y pense. Vous tes campagnard, dit-il  Chazolles. Aux champs
on passe plutt son temps  tuer des lapins qu' faire des armes.
Savez-vous tenir une pe?

--A peu prs.

--C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bti comme vous tes, vous
devez avoir un poignet du diable.

--Le duc en sait quelque chose, dit Valry.

Les deux amis enlevrent le commandant, et la victoria du futur
ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, o elle
arriva juste une heure aprs la querelle.

Au moment o elle passait sous la porte cochre, une autre victoria
s'arrtait au bord du trottoir.

Le duc n'avait pas perdu de temps.

Deux messieurs en descendirent et sonnrent  l'entresol de Duvernet,
qui les reut dans son cabinet.

Les deux messieurs taient des amis de Charnay, fort gracieux
d'aspect, souriants et d'une extrme politesse.

--Je pense, dit le plus g, le marquis de Kergor, qui n'avait pas
trente ans, que notre affaire se traitera aisment. M. Chazolles a
gravement offens notre ami, le duc de Charnay. C'est  nous
qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous tre agrables en
prenant l'pe.

--Accord.

--A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.

--Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?

--Le plus tt sera le mieux, dit Kergor.

--Comme cela se trouve, pensa Duvernet.

Et tout haut:

--Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.

--Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.

--A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que
le duel serait un crime sur notre bon territoire franais? Nous ne
sommes plus au temps o florissaient les dits du Cardinal.

--Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose  tre drang
par la police.

--Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gnante!

--Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possde une
villa plante dans un immense jardin. Je rponds du mystre.

C'tait un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait 
son discours.

En deux minutes, on fut d'accord:

Six heures du matin. La maison du marquis,  Auteuil, rue Boileau.
Chacun y arriverait de son ct, et les adversaires se serviraient
d'pes de combat, neuves, que les tmoins du duc se chargeaient
d'apporter.

Le contrat fut sign galamment, sans bruit et sans aigreur.

Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des
conventions  Chazolles, il sourit avec indiffrence.

--Je compte sur ta sagesse, dit Valry. Le duc passe pour une fine
lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministre. Une gratignure  jouer
et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne
sur la conscience. Et quant  ce soir...

--O dnes-tu?

--Chez ton beau-pre. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est
difficile  garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut
obtenir du silence et il nous en faut  tout prix.

Il tait cinq heures.

Les deux amis et le commandant se serrrent la main et se sparrent.




XXVII


Gaspard Mraud venait de dbarquer  Paris.

Les Parisiens quand ils ont pass un an  leur caisse,  leurs
comptoirs, dans l'air pais et lourd des boutiques ou la poussire de
leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se
refaire  l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en
gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les
vapeurs iodes des plages bretonnes.

L'ancien courtier, lui, prouvait le besoin de se retremper dans la
bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures.

Les bruits de la crie, le tapage des camions amenant la mare, le
roulement des guimbardes de marachers encombres de lgumes, le
grondement du Paris lointain qui s'veille  peine, quand les gens des
Halles ont dj fini leur besogne, toutes ces activits, ce tapage, ce
tumulte lui manquaient.

Il avait donc laiss l-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses
lignes  pcher, son fusil inoffensif et il tait tomb 
l'improviste chez sa cousine, madame Pivent.

Le pauvre femme vivait comme  l'ordinaire, partageant son temps entre
son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne o elle
contemplait avec un attendrissement dsol la chambre blanche de sa
petite Angle qui devenait rare.

Gaspard,  son dbarquement, le jour mme o Chazolles avait eu cette
querelle imprvue, avait vainement demand la nice aux chos de
l'appartement de la tante.

Brigitte, la bonne  tout faire, tricotait seule pendant que sa
matresse tait occupe  dtailler les mannes de soles, les saumons
et les turbots  sa clientle qui ne faisait que crotre et embellir.

Il s'tait inform:

--Et Angle, o est-elle?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Comment, tu ne sais pas?

--Non, monsieur.

--Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante?

--Oh! monsieur Mraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas
souvent mme.

--Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour
elle... O perche-t-elle?

--Madame Pivent va vous le dire. Du ct de l'lyse.

--Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tomb des rentes, 
cette petite?

--Je vas vous dire, monsieur Mraud. Elle a quelqu'un!

Avoir quelqu'un! Ce mot-l tait gros de rvlations. Il aurait fait
bondir un honnte pre de famille breton ou cauchois. Mais Mraud
tait d'une autre pte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses
premiers canons sur l'tain du mastroquet. Il ne s'tonna donc pas.

--a ne fait rien, dit-il. C'est mal de ngliger des parents qui nous
aiment. Je lui dirai son fait  l'enfant.

Il sortit et alla flner du ct de la rue Montorgueil pour causer aux
amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui talait ses
charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort,
ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de
harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la
rue,  cause des odeurs, en face des _Fabriques de France_; Cadinet,
l'picier de la rue Mondtour, avec lequel il avait fait de si bonnes
parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour
rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un
autre compre  qui tout russit et qui tait en train de se faire
construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot,  la
place de masures branlantes, qu'il avait jetes bas, aprs les avoir
eues pour un morceau de pain. Un riche march. Mais c'tait un animal
qui avait de la veine comme pas un.

Les trois copains, dbauchs par l'arrive de ce vieil ami, allrent
lamper des bocks  la brasserie des frres Lebigre et arranger une
partie fine pour le lendemain.

Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine
qui devait tre rentre depuis longtemps et avec qui il avait promis
de dner.

Ce fut Angle qui lui ouvrit la porte...

Elle tomba dans ses bras et tout fut oubli pour un instant de
clineries de cette fe de la grce et de l'amour.

--Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, aprs l'avoir
regarde  loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle
tait petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes
avec nous, au moins, ce soir!

Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Caf Anglais; elle
tait indcise et aurait bien voulu ne pas manquer  sa parole.

Elle tait de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont
horreur d'en faire attendre--elles disent faire poser--un nouveau dix
minutes.

Bonnes natures!

--Je suis invite, dit-elle. Quel contretemps!

--Par ton... ami? fit Mraud.

Elle ne rougit pas.

--Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontment.

--Et tu vas nous planter l?

--Oh! ma foi! tant pis, s'cria-t-elle. Je reste.

--C'est gentil a, dit Mraud.

--Je cours envoyer une dpche pour qu'on ne m'attende pas, et dans
une minute je suis l.

Elle remit sa toque sur sa tte, et descendit l'escalier quatre 
quatre, avec une lgret d'oiseau.

Elle s'tait enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de
Chazolles et s'tait jete dans un fiacre en disant au cocher:

--A Paris.

D'abord elle voulait rentrer chez elle.

Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lanc des regards si
farouches qu'elle en tremblait malgr son intrpidit difficile 
branler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors
elle songea au baron Germain qui allait tre enchant de la recevoir
et de la drober, pendant le premier moment,  la colre de cet
hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos 
quinze pas dans la poussire. Mais le baron ne rentrait gure que vers
les trois heures du matin et lui avait donn rendez-vous au Caf
Anglais. D'autre part ce serait rpandre dans la maison le bruit de
son incartade avec le locataire de l'entresol.

Elle tait donc venue se rfugier tout droit rue du Cygne, dans le
giron de sa tante.

C'tait encore le parti le plus sage.

Au bureau du tlgraphe, elle prit une carte ferme et crivit ce qui
suit:

    Mon cher baron,

   Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de
   souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et
   je suis une honnte femme... comme vous les voulez.

   Soyez tranquille, je vous indemniserai.

   Un baiser.

    ANGLE.

Puis elle rentra toute joyeuse  la rue du Cygne, dna gaiement entre
son cousin Mraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses
rideaux blancs, o madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard
de mre attendrie.

Chazolles avait quitt le cabinet de son ami Duvernet aprs le dpart
des tmoins, dans un tat de surexcitation indicible, mais il avait
assez d'empire sur lui-mme pour n'en laisser rien paratre sur ses
traits.

Ce n'tait pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait
voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus
tarder pour lui dtendre l'esprit et le corps.

Il tait dans une de ces crises o on a besoin de casser quelqu'un ou
quelque chose.

Il pensait  Angle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa
tromperie, il prouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon
plus tendre, une sorte de rage haineuse, mle de dsirs de
possession, une volont de se prouver  lui-mme qu'elle tait encore
sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus.

Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-lyses et se dirigea du
ct du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme pouss par
une tentation irrsistible vers la rue du Colise.

Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attife
comme une harengre dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un
panier au bras.

--Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai.
Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai.

--Quelle est cette personne? demanda Chazolles.

--C'est madame Pivent, la tante.

--Elle reviendra, pourquoi?

--Pour voir sa nice.

--Elle ne la voit donc pas chez elle?

--Sans doute.

Chazolles s'assit familirement. Cette circonstance lui permettait
d'entrer en matire, sans chercher une explication qui lui venait
d'elle-mme.

--Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous
dit qu'elle va chez cette dame, elle ment.

--La visite de la tante l'indiquerait.

La fiert de Chazolles se rvoltait aux questions qui lui venaient aux
lvres. Ce rle d'espion lui rpugnait.

--Alors, o va-t-elle donc? balbutia-t-il.

--Une femme ne se trahit pas aisment. Paris est grand et mademoiselle
Mraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne
des rendez-vous, ce que j'ignore.

--Elle n'est pas rentre?

--Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperue et j'ai des yeux!
mais voil la femme de chambre.

En effet la Flamande entrait dans la loge.

--Votre matresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge.

--Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue,
baragouina la bonne.

--Elle ne vous a rien dit?

--Rien.

--Elle ne doit pas rentrer pour dner?

--Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande.

--C'est bien, dit la concierge en changeant avec le matre un regard
d'intelligence. Vous sortez, Michelle?

--Che fais chercher mon tner.

--Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans
la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les
femmes!

--Vous tes sre de cette Michelle?

--Parfaitement sre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de
confiance encore!

--Qui donc?

--Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai
l'instinct que cette petite Mraud vous causera des peines,  vous qui
tes si bon, si gnreux.

La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle
pronona cette phrase.

Certainement, son propritaire lui inspirait un sentiment plus vif que
la reconnaissance.

Chazolles n'y prit pas garde tant il tait absorb par la pense de
cette perfide Angle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa
toilette des courses.

Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il.

--Rien du tout. Elle se mfie. Elle comprend avec raison, j'en
conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande
politesse d'ailleurs; et dans sa lgret--car elle doit tre bien
lgre, monsieur Maurice!--elle a cette habilet, cette astuce des
femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on
s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne  me saluer
d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien?

Et sans attendre la rponse, elle se sauve en me criant: Vous savez,
je m'ennuie!

La plupart du temps elle se sert d'une autre dfaite:

--Je vais chez ma tante.--Sa tante? C'est son paravent, son parapluie,
son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de
la tante, la meilleure des femmes,  qui sa nice cause bien des
dsagrments, par parenthse.

Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie.

Il quitta la concierge au moment o elle lui disait en manire de
conclusion:

--Ah! si j'tais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge
et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore!

Il ne rpliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et
s'en alla.

--Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dgradant  la fin.
Questionner des bonnes, des portires; espionner une femme! Faut-il en
tre tomb l!

Il regagna l'htel Chtenay par l'avenue Montaigne.

Lorsqu'il arriva au quai, les fentres de la maison resplendissaient
et du salon ouvert des bruits de musique s'chappaient comme des
envoles de cloches d'un campanile de village, un matin de grande
fte.




XXVIII


C'taient Denise et sa nice Thrse qui jouaient  quatre mains
l'ouverture de _Giralda_.

Les deux ttes se penchaient l'une vers l'autre, la nice interrogeant
des yeux la tante, lorsqu'une difficult la mettait dans l'embarras.

Accoud sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet
intrieur paisible.

Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un
enseignement, son ami lui indiqua la diffrence de la vie qu'il se
crait au dehors avec l'existence enchante que le privilge de sa
fortune et une divinit propice lui avaient octroye.

Par la porte de la salle  manger, on apercevait Hlne, sa petite
Marthe la suivant attache  ses jupes comme le faon derrire la
biche, qui veillait aux prparatifs du couvert.

Jamais elle n'abandonnait entirement ce soin aux domestiques. C'tait
elle qui donnait le dernier coup d'oeil, celui de la matresse de
maison, attentive, qui veut que tout soit  sa place et surveille les
dtails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu.

Lorsque la dernire mesure de l'ouverture rsonna sur le piano, Denise
leva les yeux sur son unique auditeur.

--Est-il vrai que vous renversez demain le ministre Ramet?
demanda-t-elle.

--Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-tre.

--Mais vous?

--Moi je dis: Je l'espre.

--Alors vous voil forc de prendre femme.

--Pour quelle cause?

--Vous allez tre ministre, prsident du conseil.

Duvernet secoua la tte.

--Rien de moins certain.

--Vous parliez cependant tout  l'heure encore de ces vnements
probables avec une grande animation.

--O donc?

--Dans la tribune du prsident, aux courses.

--Vous m'avez vu?

--Non, une de nos amies me l'a rapport. C'est le bruit du jour.

--Soit. Mais ce mariage et sa ncessit?

--Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous tes prsident du
conseil, quand vous donnerez des ftes, des soires. Un clibataire!

--En effet.

--Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes.
Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre!

--J'y songerai. Mais c'est si difficile...

--Quoi?

--De rencontrer une femme accomplie.

--Il y a longtemps que vous la cherchez?

--Dix ans.

--Et vous n'en avez jamais vu?

--Si. Une.

--Voulez-vous me la nommer?

--Certes. Elle est l, prs de nous.

--Hlne?

--Oui, Hlne.

--Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un
roman qui n'a pas de deuxime volume.

--Vous vous trompez; j'en connais un.

Denise rougit lgrement.

Chazolles s'tait approch et sa fille ane, Thrse, venait de
s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les
lvres de son pre.

--Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre
femme, au moins, vous!

Elle montra d'un coup d'oeil son beau-frre  Duvernet.

--Si je l'aimerai! De toute mon me, car il faut bien aimer une femme
pour l'pouser, pour lier son existence et l'enchaner pour toujours 
la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet tre fragile toute
mes affections, tous mes dsirs; nos deux mes n'en formeront qu'une,
et nous marcherons cte  cte, la main dans la main, n'ayant qu'une
mme foi, qu'un mme honneur, une mme fortune, jusqu'au bout, jusqu'
la fin, jusqu' la tombe.

--Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre
loquence pour demain.

--Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre,
cette jeune fille pure et sans pass, c'est moi qui dois tre son
guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas
navigu et ne connat rien de la mer ni de ses dangers! Pour se
hasarder  prendre une si grave responsabilit, il faut avoir le pied
marin et s'tre livr  l'tude d'une certaine gographie spciale qui
ne s'apprend pas en un jour.

--Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta
Denise trs railleuse.

--C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu
l'honneur d'tre un lgislateur comme Justinien ou le vnrable
Lycurgue, j'aurais interdit expressment aux citoyens mles de
contracter mariage avant huit lustres rvolus.

--Et aux filles?

--Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus prcoce ou ne
vient jamais.

--Alors, il faut que je refuse le prtendu qui se prsente?

--Encore un?

--Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur?

--Pas du tout. Ce qui m'tonnerait, c'est que M. Chtenay ne ft pas
assailli de requtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grle.
A-t-il huit lustres, ce prtendant?

--Non!

--Renvoyez-le sans autre examen.

--C'est fait. Et pourtant jeune--les femmes sont moins exigeantes que
vous sur le chapitre de l'ge!--trs bien, lgant, trop lgant mme
et titr, cher monsieur, un duc.

--De la vieille roche?

--De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin!

--Peste! Il se nomme?

--Puisqu'il est conduit, je n'ose vous dire...

--Osez!

--Ah! tant pis. Le duc de Charnay.

Chazolles et Duvernet se touchrent du coude.

--Et qui a fait cette demande?

--Un notaire; matre Blondeau.

--Il ne vous a pas confi la situation de son client?

--Il est duc, et matre Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de
toutes les bourgeoises de la finance.

--C'est un sot. Le titre vous flatte?

--Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse
indiffrente.

--Alors vous acceptez?

--Mon pre a refus nettement. Je n'ai plus d'avis  donner.

--C'est trs beau, l'obissance; mais, ma chre Denise, avec ce
systme invariable, vous dcouragerez les intrpides et vous
coifferez...

--Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon toile.

--Et cette toile vous a dit?...

--Que j'pouserai un personnage!

Un bruit de portes se fit au salon, et M. Chtenay opra son entre
avec une certaine expression d'orgueil rpandue sur sa bonne face de
savant.

Il tenait sur sa poitrine un in-quarto reli somptueusement, avec des
fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie.

--Enfin le voil, s'cria-t-il. Le voil cet ouvrage auquel j'ai
consacr dix ans de soins et de labeurs.

Il dposa sur le piano dont la queue tait recouverte de soieries
japonaises le respectable volume, son oeuvre tant caresse.

C'tait en effet un superbe livre imprim avec luxe par les Didot et
tir sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables
illustrateurs du temps.

--C'est mon troisime enfant, fit-il gaiement.

--Je crois bien, pre, dit Hlne, que vous sacrifieriez les autres
pour lui. Convenez-en!

--Quelle ide! Je brlerais la Bibliothque nationale plutt qu'un des
cheveux de ta tte!

--Toi, dit Chazolles  Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que
tu ne fasses pas dcorer M. Chtenay!...

--Je ne peux pas. On m'accuserait de partialit, de npotisme, que
sais-je! On crierait  l'iniquit,  l'injustice! Est-ce que je ne
suis pas de la famille?

--Puritain!

--Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique.
C'est lui qui endossera la responsabilit. D'ailleurs, est-ce que vous
y tenez, monsieur Chtenay,  ce bout de ruban?

--Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que
les autres. Et c'est une question d'conomie domestique. Avec un bout
de ruban, un vieil habit semble toujours neuf.

--Et l'oppidum? Est-ce qu'il est dcrit l dedans?

--Les travaux n'avancent gure et ce qu'on dcouvre me plonge dans une
grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archologie ne se
font pas en un jour. Tout vient  point...

--On sait le reste.

Le domestique prononait, en ouvrant la porte  deux battants, le
sacramentel:

--Madame est servie!

Duvernet offrit son bras  Hlne, et la conduisit  sa place.

--Est-ce que vous tiez aux courses? lui dit-elle.

--En effet.

--Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une
heure, me contait une fcheuse histoire.

--Bah! De quelle nature?

--Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde.

--Elle vous les a nomms?

--Un seulement que tout Paris connat pour ses excentricits. Le duc
de Charnay!

--Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien,
avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon
ridicule, sa seule manire d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a
demand votre soeur en mariage?

--Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet cervel. Il lui
faudrait un homme sage, rang, raisonnable...

--Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les
qualits, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun
dfaut!

--Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps.

--Toujours?

--Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible 
rencontrer.

--Ce serait un phnix.

--Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire.

--C'est vrai. Vous me devinez.

Hlne parlait avec lassitude. Aprs avoir montr tant de fermet au
dbut de son abandon, elle commenait  se dsesprer. Elle se
rvoltait  la fin contre cette cruaut du sort qui la frappait comme
les autres, quand elle avait tout fait pour mriter un amour sans
bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement
d'humeur, ni mme une ride  se reprocher.

L'amertume dbordait de son coeur et tremblait au bord comme la
liqueur d'un vase trop plein qui va se rpandre.

--Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous.
L'hiver pass, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un
printemps qui se renouvelle pour tout le monde.

Elle le regarda avec son anglique sourire.

--Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les
mots qu'au frmissement des lvres.

Le soir, les visiteurs afflurent  l'htel o l'on s'attendait 
rencontrer le futur ministre.

Ramet tait abandonn par ses plus fidles partisans. Ils se
tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'taient pas
vertueux. Il s'en fallait.

A onze heures du soir M. Chtenay, triomphant, avait fait admirer son
ouvrage sur les antiquits normandes  plus de soixante thurifraires,
qui l'avaient dclar simplement un monument de science, d'esprit et
de got.

Duvernet avait pass une heure  pointer les votes prsums d'o il
ressortait qu'il obtiendrait une majorit de plus de deux cents voix,
certaine, crasante.

Denise l'aidait dans ce calcul.

Au moment o ils se quittrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une
passion qui fut un aveu.

--C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il.

Dans l'escalier, la jeune fille porta  son tour ses doigts  ses
lvres.

O joies du premier amour!

Hlne et ses enfants taient remontes chez elles avant que le salon
ne ft vide.

Chazolles appela Jacques, son fidle Jacques.

--Tu m'veilleras demain  cinq heures, lui dit-il.

--Monsieur peut compter sur moi.

--C'est pour une affaire grave.

--Un duel, peut-tre, dit le domestique qui comprit.

--Silence et pas un mot  personne!

Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants.

Elles dormaient tendues sur leur lit et leurs souffles se
confondaient.

Il les embrassa longuement.

Hlne l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux.

Il se pencha sur elle et au moment o ses lvres allaient se poser sur
son front, elle tourna la tte doucement avec un long soupir, et le
baiser se perdit dans ses cheveux.

Puis il s'enferma et s'endormit  son tour, d'un sommeil lourd et
peupl de songes funbres comme des oiseaux de nuit.




XXIX


Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout
adepte du _pschutt_ doit tre quand il a la plus simple notion de sa
dignit.

Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt.

Il rentra  son htel, trs nerveux, et aprs avoir confi  ses deux
amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur
d'escrime, le clbre matre d'armes, Georges Reboul, une des
classiques pes de Paris.

L'illustre bretteur arriva en mme temps que les tmoins du duc,
retour de leur ambassade.

Ils rapportaient la convention arrte.

L'pe, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor 
Auteuil, un lieu commode pour ferrailler o personne ne drangerait
les combattants.

Le jeune duc, en tte  tte avec son professeur, expliqua ses vues.

Il avait reu une injure grave.

Un butor, dput de province, l'avait irrespectueusement lanc d'une
bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant tmoins,
au pesage des courses.

Il ne pourrait plus se montrer en public aprs un pareil outrage, s'il
ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre 
vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui ft
honneur  son matre dans l'art noble de l'escrime.

--Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, dbonnaire
comme les gens vraiment forts.

--Non sans doute, fit le duc irrsolu; pourtant ce grossier personnage
mrite une correction.

--Vous la lui donnerez aisment, je prsume, monsieur le duc. Les
campagnards connaissent mieux la charrue que l'pe.

--Qui sait?

--Vous n'aurez en tout cas pas de peine  vous dfendre. Voulez-vous
que nous rptions quelques coups?

--C'est dans ce but que je vous ai pri de venir.

Les deux hommes passrent dans une salle basse autour de laquelle des
fleurets, des masques, des plastrons et quelques pes de combat
taient accrochs.

Pendant une heure ils s'escrimrent avec entrain.

Le duc tait une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le
supposer,  le voir dbile et fluet.

Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse.

--Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons
dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je
voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc.

Cette prcaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire
au cercle, o il joua et gagna une centaine de louis en quelques
instants, puis chez Bignon, o il dna avec apptit. De l, il rentra
pour dormir et apaiser ses nerfs surexcits par la scne des courses
et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paratre aussi
insouciant qu'un spleentique Anglais qui va se suicider.

Duvernet tait plus agit que les deux ennemis.

Cette aventure pouvait causer un clat fcheux et compromettre son
succs. Il avait hte de la voir termine.

Ds cinq heures il tait sur pied.

A sept, il arrivait dans un landau de louage  la rue Boileau, en
compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un
vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode ft conserve entre
les seconds de dgainer pendant que les combattants taient aux
prises.

Malheureusement ces moeurs primitives ont fait place  d'autres et
force tait au brave commandant de se contenter du rle pacifique de
spectateur.

Le duc et ses tmoins taient dj au rendez-vous.

La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du
dix-huitime sicle, destine aux fredaines galantes, est invisible de
la rue.

Une simple grille assez troite donne accs par un chemin couvert,
sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessin et
dont on peut  peine souponner l'existence du dehors.

Au fond, une lgante villa  l'italienne, pareille  celles qui
bordent le lac Majeur, s'lve blanche avec ses persiennes grises,
fermes, car la proprit est presque toujours inhabite.

Le ciel tait clair et sans nuage.

--Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette
alle de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se
couper la gorge.

Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les rgles, se tenir
dans les limites d'une politesse extrme.

Les deux adversaires s'taient salus courtoisement.

Kergor avait pris des pes chez son armurier.

Le duc piait Chazolles.

Maurice tait fort calme.

A la faon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol,
Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire  un novice.

Il en fut encore plus certain ds que, plac en face de cet ennemi
qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde.

Les lames s'engagrent et, aprs quelques ttonnements, le duc essaya
une feinte qui ne lui russit pas.

Il redoubla; mme insuccs.

L'pe de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaait
constamment sa poitrine.

On s'anima.

Bientt il devint vident pour les tmoins que le jeu du rural tait
de lasser son ptulant adversaire.

Charnay, qui le comprit, mit en oeuvre toute sa science. Il porta 
Chazolles des bottes rapides qui furent djoues par l'pe inflexible
du Normand.

Alors la colre gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard,
qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agit,
nerveux, ingal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups
extravagants, dont  plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter
pour l'embrocher comme un poulet.

Finalement, aprs deux reprises, entre lesquelles le redoutable
agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-mme
sur le fer de l'amant d'Angle, qui n'eut que le temps de le
dtourner.

Grce  cette indulgence, visible pour les tmoins, la pointe de
l'pe, au lieu de lui trouer la poitrine, pntra dans l'paule de
quelques centimtres seulement.

Charnay poussa un lger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant
dans les bras de ses tmoins.

Le docteur Gurin, qui assistait les combattants, examina la blessure.

--Une misre, dit-il. Le bless en sera quitte pour quelques jours de
repos.

--Vous en rpondez, docteur? demanda Duvernet.

--Sur ma tte.

Charnay, remis de sa premire motion, sourit  son adversaire.

--Vous tes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame.
Vous avez un poignet! Vertudieu!

--Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun
mal.

Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main:

--C'est votre matresse, cette petite Angle? lui demanda-t-il.

--Pourquoi cette question?

--Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les
verrous. Et encore, je ne sais pas si vous russirez  la garder! Les
femmes! Adieu, monsieur.

Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire.

--Ce ne sera rien, rpta le docteur. Nous allons vous reconduire 
votre htel. Un peu de courage, monsieur le duc.

Duvernet tait aux anges.

En s'en allant, il complimentait son ami.

--Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite
fait. Tu as combl mes voeux. Nous allons tcher maintenant d'expdier
le Ramet.

--Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet.

--Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passe  sept heures du
matin,  huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens
d'honneur, les tmoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son
exploit--un duel pose--mais il m'a promis de taire ton nom. C'est
l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le rcit dtaill
de l'aventure, sans te dsigner,  moins que ces damns reporters...

--Mais alors, Hlne?

--Hlne ne lit pas les journaux.

--Et Denise?

--Elle se taira.

--Et M. Chtenay?

--Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion  propos de
terres cuites ou de vieilles crotes. Il en serait bien capable, lui.

--Donc cette sottise sera touffe. Je respire.

--Je l'espre, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui
paye. Que la leon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu
ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me rponds pas,
je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant  nous deux, mons Ramet!




XXX


Ce jour-l, autour du Palais-Bourbon, il rgnait une animation
extraordinaire.

On aurait dit une fourmilire dans laquelle un passant distrait a mis
son soulier ferr et que les actives ouvrires s'empressent de
rparer. A l'intrieur, c'tait une ruche pleine de bourdonnements et
de fivre.

A la dernire minute les chefs rassemblaient leurs troupes et
excitaient leur zle.

Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair,
respirait le triomphe.

Il tait fort entour et la foule allait  lui tout naturellement
comme au distributeur dsign des largesses et des places, comme 
l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nue de fonctionnaires.

L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de
l'employ, depuis le garon de bureau ou l'huissier  chane qui reste
 l'antichambre et vgte dans sa maigre sincure, jusqu'au prfet ou
au receveur des finances grassement salaris qui veulent monter
encore, monter toujours et surtout marger!

Dans la salle, c'tait comme au thtre, un jour de premire, le
public des grandes soires.

Les toilettes tourdissantes, les jolies ttes, les frais visages
roses et poudrs emplissaient les tribunes.

Hlne n'tait pas l. Elle se confinait dans sa solitude.

Mais Denise et M. Chtenay taient venus assister au triomphe de
Duvernet dont on ne doutait pas.

Lorsqu'on expdia d'abord quelques affaires sans intrt, les
conversations particulires couvrirent la voix des orateurs.

Le public tait distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la
politique extrieure.

Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu,
dans l'nervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur
l'agriculture et ses infortunes,  propos d'un minime crdit demand
pour les haras, Chazolles, agac lui-mme par les tribulations dont il
avait t assailli depuis quelques jours, demanda la parole et
s'lana  la tribune.

Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.

On aurait volontiers vou ce fcheux aux dieux infernaux.

Vraiment il tait outrecuidant de retarder la petite fte. Jusqu'
Duvernet qui le contemplait d'un air navr.

--La clture! la clture!

On criait de tous les cts, de la droite extrme et de la droite
tempre, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes
les catgories, sages, intransigeantes et radicales, de la valle,
des plaines et de la montagne:

La clture! la clture!

Il tardait  tous de voir aux prises le ministre us, vieux, tombant
en ruines, min de tous cts, et le ministre jeune, fort et
imptueux, montant  l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par
dbris, par loques au pied du Capitole.

Mais Chazolles n'tait pas un cavalier facile  dsaronner. Il
voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gr, mal
gr.

Quoique Normand, il tait ttu comme un Breton triple et renforc, un
Bas-Breton du Finistre, un pcheur de sardines habitu aux orages, un
nocher de la mer sauvage que rien n'tonne et qui tient tte  tous
les coups de vent sur sa coquille de noix.

Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le
petit duc de Charnay s'tait fatigu de tenir son pe, il commena
_ab irato_ son discours.

Une rvlation!

On fut tonn d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles
claires, piquantes et senses, modres dans leur vigueur, courtoises
dans leurs durets nergiques. Il leva le dbat. Il fustigea les
luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots
inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour
l'amour-propre, la vanit, les apptits de pouvoir, les intrts
personnels et jamais pour la France.

Il adjura tous les partis de s'unir dans un mme amour, celui du sol
natal, de la mre patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui
fondent la fortune d'un orateur, il passa  l'agriculture, cette
source de richesses ternelles,  laquelle on demandait toujours, 
qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'trangers,
en l'obstruant d'entraves, de gnes, en l'accablant de charges trop
lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir
sous la pierre de son caveau.

Il peignit  grands traits cette mre nourricire dlaisse, sans
enfants puisque la conscription les enlve  la charrue, cultivant
pniblement les parties les plus ingrates de son territoire, puise
par vingt sicles de production et de travail, tandis que nos rivaux
possdent d'immenses espaces vierges, d'une fcondit sans gale, des
pturages d'une incalculable fertilit. Il montra la concurrence
rendue terrible par l'aisance et la rapidit des transports, les
flottes  vapeur, les trangers dfendant leurs rivages par des tarifs
et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que
nos ports et nos ctes sont ouverts comme des villes dmanteles. Il
invoqua les intrts de trente millions de laboureurs compromis et
laisss sans dfense, les fermes abandonnes, les populations rurales
ruines, les paysans dcourags, et il jeta un cri d'alarme loquent
et passionn dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.

Il fut entranant, et les mains gantes des dames applaudirent ce
vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une puret exquise avec
des accents sonores et vibrants qui foraient l'attention.

Malgr l'indiffrence des juges, malgr l'attente d'une discussion qui
occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure,
amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde
sensible; il entrana la majorit hostile et obtint tout ce qu'on peut
obtenir dans une cause perdue d'avance et condamne  l'ternel
sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et
qu'ils ne sont pas l pour se lever en masse et protester contre
l'arrt qui les frappe.

Il enleva le crdit ddaigneusement abandonn par le ministre qui
tombait.

C'tait un vnement.

Et ce fut celui de la journe.

On le remarqua d'autant plus qu'il tait imprvu.

Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une
amiti exempte de ces bassesses.

En montant  la tribune, il serra la main de son ami:

--Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministre. Tu auras
l'agriculture.

Nanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason o son fidle
Labadens l'avait leve.

Heureusement pour lui, le chef du cabinet en dconfiture fut
au-dessous du mdiocre.

Il s'abma au milieu de l'indiffrence gnrale, comme une outre
gonfle, o un coup de couteau aurait ouvert une large dchirure.

Sa chute tait dsire et ne surprit personne, pas mme Ramet.
L'attitude glaciale de la Chambre, coutant dans un silence lugubre
ses explications diffuses tournes en excuses ambigus et maladroites,
lui signifiait son cong.

Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.

Il s'croulait sans dignit comme plus d'un de ses prdcesseurs  la
chute desquels il s'tait acharn avec son travail de taupe fouillant
dans les tnbres souterraines.

Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et
d'humiliation, cette heure o l'orgueil gt pantelant devant l'ennemi,
comme un livre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.

Il fut enseveli avec ses collgues sous un ordre du jour de blme vot
par une majorit de trois cents voix.

Le vainqueur tait acclam et port sur le pavois comme un Mrovingien
appel au trne.

Deux heures plus tard il fut charg de constituer un nouveau cabinet.

Le soir,  l'htel du Cours-la-Reine, dans un dner de gala, Duvernet,
lectris, se plut  faire l'loge de son ami.

--Voyez-vous, dit-il, cet animal-l qui nous enfonce tous! Ah! ton
dbut a t un coup de matre! Tu m'as rappel le Chazolles de notre
rhtorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et
vous n'y tiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.

Hlne tait pensive.

--Ton mari a t superbe, ma chrie, disait Denise. Il a remport un
vrai succs. J'aurais donn dix jours de ma vie pour que tu fusses l.

--On ne m'avait pas convoque.

--C'est, reprit Duvernet, que son dbut s'est fait impromptu. Il a
escalad la tribune comme on saute  cheval. Ah! si vous l'aviez vu!
Vous auriez t fire. N'est-ce pas qu'il tait beau, monsieur
Chtenay? J'en ai t jaloux, ma parole, et il y avait de quoi.
Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine  l'agriculture par
politique. C'est un portefeuille effac! Tu ne m'clipseras pas; je
veux garder mon prestige.

--Qui dsirez-vous donc subjuguer? dit Denise.

--C'est mon secret.

--Soyez gnreux, confiez-le-moi!

--J'ai besoin d'abord d'en confrer avec M. Chtenay.

Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans
la racine de son clatante chevelure.

--Oh! alors se serait grave, dit-elle.

--Trs grave!

Elle se mordit les lvres et lana un coup d'oeil suppliant  sa
soeur, qui ne le vit pas.

Elle semblait concentrer sa pense sur un point fixe, unique, qui
l'absorbait.

--Qu'as-tu donc, Hlne? demanda la jeune fille.

La soeur ane sortit de son engourdissement.

--Rien.

--Cela ne t'gaye pas d'tre la femme d'une Excellence?

--Non.

--Tu es bien dtache des pompes de la terre.

--Oui.

--Diantre! tu as des ides noires, ma chrie.

--En effet.

--Elles vont s'envoler tout  l'heure.

--Peut-tre.

Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le coeur de son mari
comme un charbon enflamm.

Pour la premire fois, il y avait dans l'accent bref, saccad,
incisif de la pauvre femme, comme une rbellion flagrante contre
l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aim et qui l'crasait de
son mpris, la dlaissant dans un coin comme une loque inutile et
fripe.

Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de
fatigue, d'abattement, de colre dvore et vaincue.

Ils taient souligns d'une raie bleue creuse et meurtrie par les
insomnies.

La pauvre femme avait lutt jusque-l, mais elle sentait que le
sacrifice du silence dpassait ses forces.

Son tre se rvoltait contre cette injure qui lui tait inflige. Elle
ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruaut des
coeurs pleins d'une autre image, avait peu  peu perdu l'habitude de
ces attentions dlicates, de ces douceurs de langage dont il se
gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutt que de
se dfendre et de s'excuser par des mensonges, il prfrait s'loigner
sans retour.

Aprs le dner, Duvernet prit M. Chtenay par le bras et l'entrana
dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaant sa soeur de ses
bras, la conduisait au piano o elle la contraignit  s'asseoir.

--Jouons un morceau  quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose
de gai, de vif.

--Non. Je suis triste.

--Moi, c'est le contraire. Pauvre soeur!

Hlne soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie
dbordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.

Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.

Les deux soeurs la commencrent, mais tout  coup Hlne s'arrta. Des
larmes lui troublaient la vue. C'tait un des morceaux prfrs de
Chazolles au Val-Dieu. Il forait sa femme  le rpter souvent, le
soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron,
en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les
charbons de la vaste chemine.

--Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande soeur.

--Du chagrin.

--Pourquoi?

Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui chapper.

--Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.

Et elle rpta avec une vivacit inaccoutume:

--Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en tre loin.

En tre loin!

Ce mot veilla en elle de nouvelles ides.

--Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton
mari est ministre!

--Qu'est-ce que cela me fait!

--Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministre!

--Que m'importe!

--Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons,
recommenons.

Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosit et une
verve excessives. Les vitres en tremblaient.

--Je ne t'ai jamais vue comme a, murmura Denise. Tu vas casser le
piano. Il vaut mieux s'en tenir l. Il ne lui resterait pas une corde.

--Je suis malade, dit Hlne. J'ai besoin de changer d'air.
Dcidment, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je
partirai.

--Dis donc, Maurice, cria Denise  son beau-frre qui feuilletait
l'in-quarto de M. Chtenay tal sur un guridon, ma soeur qui veut
partir demain.

--Pour aller o?

--Au Val-Dieu, dit Hlne.

--Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chre, objecta Chazolles.

--C'est juste, le ministre! fit-elle amrement. Eh bien! Je partirai
seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez l-bas
quand vous n'aurez plus besoin  Paris. Cela ne sera peut-tre pas
trs long.

--Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les
morts de la ballade. Un coup de vent les lve, un tourbillon les
renverse. Patatras! On les croyait solidement visss  leur
portefeuille. Il pleut et a se dcolle.

Chazolles, embarrass, essaya des objections.

Il aurait fallu prvenir les jardiniers, envoyer en avant les
domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.

--C'est fait, affirma premptoirement Hlne. Nous y serons fort bien.

--Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thrse en prenant la main de
Denise.

--Je ne sais pas. a dpend de mon pre.

Et regardant M. Chtenay et Duvernet qui taient plongs dans un
entretien fort anim:

--Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle,  se parler si longtemps?

Elle s'en doutait bien un peu.

--Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.

--Non, rpondit l'antiquaire.

--Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.

--En tes vous sr? fit-elle avec malice.

Le chef du cabinet au berceau ne rpliqua pas.

Voici ce qu'il avait dit  M. Chtenay:

--J'ai quarante ans. Je suis un peu mr. Mes cheveux s'en vont; mais
vous me connaissez; je suis un honnte homme comme mon pre l'tait
avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler
beaucoup plus  son bonheur qu' la satisfaction d'une cupidit dont
je suis entirement exempt et d'une ambition qui s'teint et dont le
pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le nant. J'aurai
essay de tout avant de l'pouser. Je vous jure qu'aprs son mariage
elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?

L'ancien banquier tait mu.

Denise tait sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une
autre: sa galerie de bric--brac, ses buires, ses cloisonns, ses
bronzes, ses vieilles faences, ses vieilles horloges; ses Tniers,
ses Van Huysum, ses Ruysdal et les autres, lui tenaient compagnie. Il
en tait fou. Cependant il aurait donn ses bougeoirs les plus
prcieux, ses pes du quinzime sicle, ses plats de Bernard Palissy,
ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.

Et il fallait s'en sparer.

L'heure tait venue.

--Qu'elle vous rponde elle-mme, dit-il  Duvernet.

Il appela d'un signe la jeune fille, qui piait la scne avec ses yeux
en coulisse.

--Denise, dit-il avec une certaine solennit, voil M. Duvernet qui
nous fait l'honneur de demander ta main.

Elle baissa la tte, rouge comme une cerise.

--Que faut-il lui rpondre?

Elle cacha son visage sur l'paule de son pre.

--Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.

--Non, c'est  toi de dcider.

Sans relever son visage, elle tendit la main  Duvernet par un geste
charmant de pudeur et de grce.

--Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils
n'ont rien plus  coeur que de nous quitter.

--Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son pre, j'espre bien que
nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?

--Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministre, objecta le
collectionneur.

--Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai  passer dans cette
auberge! Je ne me fais pas d'illusions.

--Quand le mariage? demanda le banquier.

--Quand il vous plaira.

--Vous vous connaissez il y a bien longtemps dj. Il est inutile de
retarder des mois entiers votre bonheur.

--Vous en fixerez vous-mme l'poque.

--Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente.
Est-ce trop?

--Vous tes la bont mme, dit le ministre qui dposa un baiser sur
les doigts de sa fiance.

--Ah! s'cria Denise tourdiment, et Hlne qui veut partir.

--Partir? O va-t-elle?

--Au Val-Dieu.

--Quand?

--Demain.

--Comme cela, tout de suite! fit M. Chtenay.

Hlne s'tait approche.

Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquits normandes.

--Oui, mon pre, dit-elle.

--Pourquoi ce dpart?

--Je suis inquite, trouble, malade.

--Et tu me le cachais?

--Ce n'est pas grave. L-bas, je me remettrai.

--Nous ne la laisserons pas partir seule, pre, dit Denise.

--Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un
fianc? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?

--Nous nous crirons, dit Denise. Si ma grande soeur nous le permet.
N'est-ce pas elle qui m'a servi de mre?

--Soit, dit Duvernet. Nous nous crirons et je dposerai dans les
pages que je vous enverrai les plus douces, les plus prcieuses
sensations de ma vie.

Il avait compris  la parole dcide, triste d'Hlne,  son air
sombre, le chagrin qui la dvorait et aussi que sa rsolution tait
inbranlable.

Il tremblait qu'une indiscrtion ne la mt au courant de ce qui
s'tait pass, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il
esprait le gurir.

M. Chtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant
lui.

Il n'tait pas fch de possder seul pendant quelques semaines, un
dlai de grce, ses deux filles, ses deux trsors, comme il les
appelait, et il tait chatouill agrablement en outre par l'ide de
son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte
 ajouter un appendice en cas de succs  son livre.

Et puis le soleil de mai l'attirait.

Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du
Val-Dieu, si ngligs depuis que l'ambition en avait chass les
propritaires, ces lves si choys autrefois, l'orgueil de Chazolles,
ces bons mufles de btes  cornes tendues sur les herbes grasses, au
bord des cltures, des haies de charmes et d'pines ou des lisses
peintes en blanc qui traaient des lignes harmonieuses dans la verdure
des prairies.

Maurice ne disait rien. Il semblait absorb par l'examen minutieux des
gravures du grand ouvrage, gravures de haut mrite d'ailleurs et qui
faisaient honneur au talent des artistes.

M. Chtenay n'avait rien nglig pour la beaut de son oeuvre.

Intrieurement, Maurice tait heureux de la dtermination de sa femme.

Il se sentait en face d'Hlne dans la situation d'un accus devant
son juge. Il aurait voulu tomber  ses pieds, par moments, lui avouer
tout et lui demander grce. Mais parfois aussi il dsirait qu'elle
l'accablt de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris
d'aversion pour cette femme sans dfauts dont la supriorit
l'crasait et qui tait un obstacle entre lui et l'indpendance dont
il avait soif. Il tait astreint  des devoirs de famille qui le
clouaient  la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu tre
auprs d'Angle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour o il
l'avait souponne d'infidlit.

Maintenant il prouvait pour sa matresse une sorte d'emportement, une
rage d'amour mle de haine et de dsirs farouches. Quand le sentiment
de sa dignit lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner 
l'existence dcousue et dsordonne qui lui plaisait, de n'couter ni
ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie
exaspre de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire
payer par l'expression de son mpris les tromperies dont elle l'avait
rendu victime.

L'amant qui prouve de pareilles colres est bien pris encore. C'est
un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de
regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter
aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait
dsespr de perdre.

Le dpart de sa famille allait donc lui rendre cette libert aprs
laquelle il aspirait.

Madame Chazolles serait alle au-devant de ses dsirs qu'elle n'aurait
pas agi autrement.

Au moment o elle allait se retirer avec ses filles, il se leva,
ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrass:

--Ainsi, tu veux partir? lui dit-il  voix basse.

--Oui.

--Pourquoi? Tu es souffrante?

--Oui.

--Crois-tu que l'air du Val-Dieu te gurisse?

--Non.

--Mais alors reste ici.

--A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.

--Que vois-tu donc? dit-il en hsitant.

Elle lui remit un carnet, tomb de sa poche sur le parquet de sa
chambre.

Il frissonna.

Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angle et des lettres.

--Je suis entre ce matin dans votre chambre. J'tais inquite. Vous
tes sorti de bien bonne heure. J'ai aperu ce carnet et l'ai ouvert
par mgarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous tes libre. Tantt
au Bois, le landau s'est trouv pris dans un embarras de voitures. Une
victoria lgante est passe prs de nous. J'tais avec mes filles.
Dans cette victoria, il y avait une jeune femme trs belle qui en
accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernire tait
l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.

--Hlne! dit Chazolles d'un ton suppliant.

--Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.

Elle lui tendit un journal: la _France_.

Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystrieux ainsi conu:

Un personnage trs en vue dans le high life, dont le pre a occup,
sous le gouvernement dchu, une haute position, le duc de C... s'est
battu en duel ce matin,  Auteuil--nous prcisons--dans les conditions
les plus extraordinaires.

Son adversaire, M. C***, un dput de Normandie, tait assist d'un
autre dput, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de
gagner sa bataille d'Austerlitz  l'heure o nous mettons sous presse.

Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp--nous
prcisons encore--amene par une rivalit au sujet d'une jeune fille
du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beaut relle
produit partout une vritable sensation.

Le duel a eu lieu  l'pe.

Le duc est un des plus brillants lves de l'excellent professeur
Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la
prestance d'un matre sous les armes.

Aprs un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reu un coup
d'pe  l'paule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le
dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et
l'oblige  garder la chambre et  s'entourer des lumires de la
Facult.

Les deux adversaires se sont comports en parfaits gentlemen.

Amour, tu perdis Troie!

Rien n'est plus difficile  garder qu'un secret... si ce n'est une
belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient vent la mine.

Chazolles courba la tte sous cette roche qui se dtachait de la
montagne et roulait sur lui.

--Ainsi, dit Hlne, vous en tes venu l d'exposer votre vie, sans
songer  vos enfants,  votre... famille, car c'est bien de vous qu'il
s'agit, n'est-ce pas?

Il se tut.

--Et c'est l que Paris nous a conduits! Et vous vous tonnez que je
le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas,
Maurice, aprs quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de
joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que
je pourrais assister ici, sans me trahir,  l'effondrement de ce
bonheur,  la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que
j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de
moi. Vous tes trop gnreux encore, mon ami, pour m'imposer une
pareille tche! Elle est au-dessus de mes forces, et voil pourquoi je
m'loigne!

--Hlne, dit encore Chazolles...

--Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le
voulez, j'imiterai Denise, je vous crirai... quelquefois, pour vous
donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez tre bien
occup, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule.
Gurissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi
que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans
doute une fatalit. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse
ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais l-bas, o tous les
arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; o
pas un coin isol ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main
et marchant cte  cte, confiants, heureux, comme j'esprais l'tre
jusqu' la fin.

C'tait un rve.

Il s'est envol, vanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.

Mes enfants me restent.

Elle eut un sourire mlancolique et doux, d'une douceur ineffable.

--Vous pouvez tre sr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui
puisse les dtacher de leur pre. J'ai un dsir: c'est qu'ils
partagent galement leur affection entre nous et qu'aprs avoir t le
gage d'un amour que je croyais ternel, ils soient encore le lien qui
nous runisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous
avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre
femme...

Elle pronona ces mots, agite par un tremblement convulsif qui la
secoua une seconde...

--Mais je serai toujours votre meilleure amie.

Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.

Elle retira la sienne.

--Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le
mal est fait et il est sans remde.

Denise, qui causait avec son pre et Duvernet, vint  sa soeur:

--Ah! , dit-elle joyeusement, que faites-vous l depuis une heure?
Vous nous intriguez avec vos allures mystrieuses.

--Les ministres devraient tre comme les confesseurs, clibataires,
dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'tat  leurs
femmes.

--Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes
des autres.

Hlne tenait toujours  la main le journal.

--C'est bien intressant la _France_, ce soir, que vous la lisez
ensemble? demanda M. Chtenay, en avanant la main pour le prendre.

Madame Chazolles froissa ngligemment le journal entre ses doigts;
elle en fit une boulette et la jeta au feu.

--Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il cote.
Rien de neuf. Pas une ligne  lire.

Et passant son bras sous celui de Duvernet:

--Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le
cache  mon pre.

Duvernet porta la main d'Hlne  ses lvres.

--Vous tes un ange, ma soeur, dit-il, et vous mritez qu'on vous
adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.

--Hlas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.

Et prcipitamment, elle s'loigna et, s'enfermant dans sa chambre,
elle laissa couler les larmes qui l'touffaient.




XXXI


Il tait dix heures du matin. L'htel du Cours-la-Reine tait vide et
morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses htes.

La petite porte du pavillon habit par Chazolles et donnant sur le
quai s'ouvrit sans bruit.

Un homme correctement vtu d'une redingote boutonne sortit et, avant
de fermer cette porte, se retourna.

--Je ne sais  quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.

--Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?

--Sois tranquille.

--Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministre?

--C'est inutile. Merci.

La petite porte se referma derrire le fidle Jacques, qui suivit du
regard son matre en restant sur le quai.

--Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste
et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein
d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas
sain. Et pourtant, le voil ministre! Ministre! Monsieur est ministre!
Nous sommes ministres!

Pour l'ancien matre d'armes du 2e dragons, tre ministre, c'tait
dpasser les autres pkins de vingt coudes; c'tait poser son pied
superbe sur le front du menu peuple; c'tait s'lever si haut, si haut
qu'on marchait dans sa gloire, la tte dans les nuages, et qu'on
devait se sentir inaccessible aux misres humaines.

Et pourtant Chazolles, au moment o il tait parvenu au comble des
ambitions satisfaites, n'en prouvait pas la moindre jouissance.

Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.

Il rongeait son frein de colre vaine, et tout lui chappait.

Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonn, sans plainte,
sans cri, sans murmure mme; mais il sentait que c'tait bien fini,
que le mal tait irrparable. Entre Hlne et lui la rupture tait
complte. C'tait pour le monde qu'elle avait le courage de conserver
son secret en elle comme un martyr  qui un serpent enferm dans sa
tunique rongerait la poitrine.

Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni
estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle
s'loignait en toute hte, ne voulant pas rester un jour de plus sous
le mme toit que lui.

Et cette Angle qui n'tait pas revenue!

Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.

Tout s'en allait donc  la fois, sa femme froisse par l'outrage qu'il
lui avait inflig, sa matresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait
jamais aim.

Et pourtant, en ce moment mme, malgr la certitude de la fausset de
cette blonde aux yeux languissants, malgr le rle ridicule qu'elle
lui imposait et l'odieuse comdie dont il avait t la dupe, malgr le
flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se
sentait plus pris que jamais des charmes de cette roue lgante et
perverse qui le plantait l, sans faon, sans regret et ne lui donnait
mme pas signe de vie.

Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.

Il consulta sa montre.

Il devait se rendre  l'lyse  dix heures.

Il tait dj en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le
gouvernement, dont il tait, ses collgues et son chef, c'tait grave.

Nanmoins, il ne put rsister au dsir de parler d'Angle et se
dirigea  grands pas vers la rue du Colise.

--Elle n'est pas revenue? dit-il  la concierge.

--Non, monsieur, rpondit madame Adrien.

Et comme elle remarqua l'abattement de son matre:

--Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se
faire tant de mauvais sang pour une...

--Pour une quoi? dit-il vivement.

--Pour une fille comme il y en a tant  Paris! Laissez donc! Elle
reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les
nglige, plus elles vous adorent; plus on court aprs elles, plus
elles vous tyrannisent.

Il sortait lorsqu'il heurta, au dtour de la porte cochre, la bote
d'un facteur qui entrait dans le vestibule.

--Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en
s'adressant  la concierge.

Le ministre entendit son nom et revint.

Le facteur arpentait dj le trottoir.

--C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun
doute. Vous voyez bien. Elle revient!

Chazolles prit la lettre et s'loigna.

Il n'osait rompre le cachet.

Enfin il s'y dcida.

La lettre tait crite sur du papier parfum, satin, teint d'azur,
avec une initiale sur l'enveloppe.

C'tait bien du papier de femme.

Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honor.

En savourant cette prose, il oubliait le prsident, ses collgues, son
ami et les affaires publiques.

Le char de l'tat pouvait s'embourber dans les ornires, il n'y
songeait gure.

Le billet tait d'Angle, en effet.

La capricieuse fille n'tait pas reste chez sa tante. Elle n'tait
pas assez stable pour passer trois jours dans le mme lieu, ft-il
gay par la prsence de son cousin Gaspard Mraud et de l'excellente
madame Pivent.

Elle avait explor de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du
boulevard de Clichy. Elle avait visit les amis du Rat Mort et du Chat
Noir, mais elle les avait trouvs lugubres.

Sa grce jeune, ses fraches toilettes, ses cheveux blonds comme les
bls et sa blancheur dtonnaient dans ce milieu banal et dans ces
orgies d'estaminet enfum. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.

Et puis elle tait mcontente.

Au fond, elle aimait Chazolles.

S'il l'avait garde auprs de lui, sans la livrer  elle-mme, il
l'aurait domine de sa force, de son attraction, du feu de ses grands
yeux brillants qui la fascinaient... quand il tait l.

Seule, elle avait besoin de s'tourdir et d'oublier.

Elle tait donc redescendue  la Chausse-d'Antin. L, elle rencontra
le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'coeura.

La mode et les ministres pouvaient changer.

Ce jeune financier ne changeait pas.

Il tait toujours aussi empes, aussi vain, aussi fade, et aussi
gonfl de ses mrites que par le pass.

Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.

Il n'tait pas en danger, mais la fivre se dclarait et la porte
tait dfendue pour tout le monde.

Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune
fille s'envolait ailleurs.

Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrpide, ce ferrailleur au
bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par
ses victoires.

Il n'y a que les soeurs de charit qui aillent aux blesss, aux
pauvres, aux malades ou aux faibles.

La femme est au victorieux, au triomphant.

Angle appartenait  Chazolles.

Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans
une explication pralable.

Elle crivit donc.

Le visage du ministre s'clairait en parcourant ces lignes folles
qu'elle avait traces  la hte, dans l'nervement d'une heure de
dsir et d'excitation fbrile.

    Mon ador Maurice,

   Tu as d me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences
   taient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de
   Charnay est li avec une de mes amies et m'avait offert son bras
   pour un instant. Que vous tes violent, monseigneur! Est-ce donc
   un crime d'tre au bras d'un homme de son nom et de sa figure
   dans un lieu public, encombr d'hommes et de chevaux? Tu es un
   sauvage et tu n'entends rien  la vie parisienne. Autrement tu
   saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause  un
   monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes.
   Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une
   rvolution!

   Ah! vous tes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut
   pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte  bon compte,
   s'il n'en a que pour deux mois  garder la chambre. Quel bretteur
   vous faites! Le duc m'est indiffrent et je donnerais toute sa
   personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de
   vous exposer  vous faire tuer quand votre vie m'appartient!
   J'espre que vous allez me pardonner ma lgret  cause de la
   peur que j'ai eue, ds que vous aurez reu cet aveu de votre
   Angle!

   Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes
   sentiments et je me jette  la Seine ou je me couche dans ma
   chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop
   de son mtier. Il parat que c'est une mort douce et j'ai dans
   l'ide que je serai rduite un jour ou l'autre  en finir de
   cette faon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que
   c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me
   reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne
   m'cris pas de mchancets! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi
   tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je
   t'aime, je t'aime, je t'aime!

    Ton ANGLE.

   _P.-S._--Il parat que tu es devenu ministre depuis ces derniers
   vnements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour
   tre ta matresse.

   Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta
   servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tte! Je
   suis  toi, entends-tu, toute  toi, et tant que tu daigneras me
   garder. Viens.

    A. M.

Chazolles fut rconfort du coup.

Il respirait  pleins poumons; le ciel, qui tait gris, lui semblait
aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui
produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans
ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi tonnamment. Sa
tte tait pour le moins  la hauteur des corniches d'un premier
tage.

Il ne pesait pas plus  terre que s'il avait eu des ailes.

La vue du factionnaire aux portes de l'lyse le rappela aux banales
ralits de la vie.

Il traversa la cour du palais, la tte haute, et les gens de service
purent croire qu'il tait, comme beaucoup d'autres, enfl de son
lvation aux honneurs.

Il n'en tait rien pourtant.

C'est  peine si son portefeuille comptait dans son existence.

Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux
vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de
damas fans, o plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec
animation dans les coins.

Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste
pice et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages
chargs, pour le moment, des destines de la France.

Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage,
causait avec un monsieur au teint ple, flegmatique, qui l'coutait
patiemment, mais avec une indiffrence strotype sur ses traits
effacs.

--Bonnes nouvelles, monsieur le prsident, disait le nouveau chef du
cabinet. La Bourse a mont hier soir. Le cinq a fait un joli saut.
C'est une hausse d'un franc.

Le personnage au teint ple secoua la tte:

--C'est toujours comme a, dit-il, au dbut. Le salut d'usage.

--Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministre,
un ministre jeune, vigoureux, bien intentionn.

--Le pays ne les accueille pas autrement.

--La presse est unanime. Le ministre Ramet n'avait dcidment pas de
partisans.

--Un ministre tomb, pensez donc, mon bon ami!

--Vous tes sceptique, monsieur le prsident!

--Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un
peu, mon cher ministre!

Duvernet mit son binocle  cheval sur son nez et compta ses collgues.

Ils taient au complet.

Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangrent autour
du tapis vert.

Un silence rgna, silence de recueillement. Les visages se
consultrent.

Il y en avait de rudes,  la moustache grisonnante, aux sourcils en
broussailles, aux cheveux revches, ramens avec effort, en virgule,
au-dessus des oreilles vases. Ils reprsentaient la force arme.

Il y en avait de rass, aux courts favoris,  la lvre suprieure
dgage, aux rides en ventail aux coins de la bouche et  l'angle
externe des yeux.

C'tait l'lment civil et judiciaire.

La magistrature et le barreau.

Le barreau domine dans ces assembles. La toge mne  tout. _Cedant
arma._

Les uns et les autres s'observrent pendant une minute. On s'piait.
Le cabinet tait jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais
il n'tait peut-tre pas encore parfaitement homogne.

Un cabinet est rarement homogne; il contient toujours quelqu'habile
homme qui prend ses prcautions et songe  faire partie de la
combinaison prochaine.

Chazolles tait l matriellement mais son esprit tait ailleurs. Il
relisait mentalement la lettre d'Angle.

L'ardente fille l'avait reconquis.

Duvernet appuy sur ses cent cinquante mille francs de rentes et
l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et dtermin.

Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanires lui
caressaient le dos.

L'homme au teint ple promenait son regard teint sur l'assemble qui
restait muette.

--Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent?

Personne ne dit mot.

--Point de complications?

Mme silence.

--Aucune rforme  proposer?

--Pas encore, dit Duvernet; elles sont  l'tude.

L'oracle eut un sourire quivoque.

--Alors nous pouvons lever la sance?

Il se tourna vers Chazolles qui revenu  lui-mme et intress par la
nouveaut du spectacle, tudiait non sans tonnement cette manire de
gouverner les peuples et semblait prt  protester.

--Avez-vous quelque projet pour votre dpartement, mon cher ministre,
dit-il, avec une extrme politesse.

Son dpartement?

Il y avait bien song. Vraiment c'tait peut-tre de son dpartement
qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspre, sa
matresse perdue et retrouve! Il avait bien eu le temps d'y songer 
son dpartement!

--Mais non, monsieur le prsident, dit-il confus et rougissant.

--Eh bien! alors, rien ne nous empche d'aller djeuner, comme de
simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici.

--Sans doute, dit Chazolles abasourdi.

Il allait peut-tre demander pourquoi on y tait venu.

--Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole.

--Vous l'avez, mon cher gnral.

--On a parl de rformes. Je dsirerais en soumettre une au conseil et
des plus imprieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de
l'habillement des troupes.

--C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint ple. Vous
arrivez.

Et il poussa un soupir rsign en pensant:

--Allons-y.

Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde.

Le prsident lui vint en aide.

--Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gnez pas. Qu'est ce que
vous voulez changer, vous? Les godillots?

--Non, monsieur le prsident.

--Les capotes?

--Non, monsieur le prsident.

--Les gutres? Les sacs? Les tentes?

--Non, monsieur le prsident.

--Les kpis, les shakos?

--Non, monsieur le prsident.

--Les boutons de culotte?

--Non, monsieur le prsident.

--Ah diable! alors de quoi s'agit-il?

--D'une mesure des plus hyginiques.

--Dj? dit Chazolles trs ironique.

Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille
qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit.

Son auditoire tait narquois et mal dispos.

--En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-tre est-ce
aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tt de procder 
des rformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'me de la nation.
J'attendrai que la bienveillance de mes collgues m'autorise 
prsenter ce projet labor avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui
est le rsultat des tudes de toute ma vie. J'attendrai.

--Et j'espre, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec
sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre.
Personne n'a plus rien  dire?

--J'ai lu ce matin, dans un journal ractionnaire, dit un fabricant de
quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez  la
reprsentation d'_Hernani_ aux Franais, oserai-je vous demander
comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le prsident?

--Maigre.

--Et le vieux Ruy Gomez?

--Trop d'aeux.

--Et Charles-Quint?

--Prolixe.

--Et Hernani?

--Excentrique. Pourquoi se tue-t-il?

--Pour la foi jure!

--Je me suis fort ennuy.

Il se reprit:

--Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un
spectateur du genre gai a cri: Tiens! le tramway! Impossible
d'achever la scne. Autant de gagn! On ne comprend plus les vertus
grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus!

Il se leva.

--Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prt.
Les affaires du pays avant tout. Je vais djeuner.

Les ministres se salurent et sortirent.

Dans la rue, en reconduisant Duvernet  la place Beauvau:

--C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles.

--Probablement.

--Eh bien! Je m'en faisais une autre ide, comme tout le monde.

--T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le
soleil comme un rserviste et pousser le bl en vingt-huit jours?

--Non, sans doute, mais...

--Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux
qu'avant. Es-tu content de ta bote?

--Tout  fait.

--Qu'y as-tu vu?

--Mes employs et un chef de bureau trs intelligent qui m'a dit ceci:
Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour
l'expdition de la besogne courante. Il n'y  rien  faire. C'est
textuel. J'avais dpos ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les
ai repris et je suis sorti comme j'tais entr. Le temps tait trs
beau. Je suis all me promener.

--Et ton duel?

--Les journaux en ont parl, en me dsignant assez clairement bien
qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces
animaux-l.

--Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux.

--Enfin, j'espre que M. Chtenay n'en aura rien su. Denise non plus.
Pour Hlne, le mal est fait.

--Hlas! si cette fcheuse aventure pouvait te gurir! Djeunes-tu
avec moi?

--Si tu veux.

--Tu n'es pas install  la rue de Varennes?

--Pas encore. J'ai mme l'intention de ne pas m'y installer du tout.

--Il le faut.

--Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est  peine si elle a
un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout,
chez toi et ailleurs.

--Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux mnages o
tu n'es aim de personne, car tu dtacherais de toi la meilleure des
femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le
plus riant, le plus fidle, le plus charmant. Enfin! j'espre que nous
te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police
sous mes ordres!

Le prsident du conseil traversa les salons du ministre, encombrs de
solliciteurs de tous grades.

Il y avait l des collections de ttes officielles extraordinaires, de
prfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rass
de frais; d'aspirants sous-prfets, le binocle  l'oeil; de vieilles
perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orn de
besicles d'or; des financiers au ventre prominent, lanceurs
d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait
quoi.

Le ministre fit signe  un huissier:

--Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu' une heure. Il n'y
a pas de sance  la Chambre aujourd'hui.

Le djeuner tait servi dans la magnifique salle  manger o l'univers
officiel a pass.

--Ne te gne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes  l'auberge.
Valets d'emprunt, vaisselle banale, marque au chiffre de tous les
rgimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous
servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un tranger dans mes
affaires.

Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi
simple que celle d'un savetier--il n'y a pas de faon royale ou
ministrielle de faire une omelette aux fines herbes--Duvernet entama
le sujet qui lui tenait au coeur.

--Voyons, Maurice, commena-t-il, causons en frres que nous sommes:
tu dois tre au comble de tes voeux. Tu ne seras peut-tre pas
longtemps ministre, mais tu l'auras t. Et pourtant il te manque
quelque chose.

--Quoi?

--Le contentement de l'me. Laisse-moi te parler  coeur ouvert. Tu es
mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais aprs toi, ce que j'aime le
mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais
une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que
des bottes. Je veux te rendre  eux. Tu n'as qu'un pas  faire. Ils te
recevront  bras ouverts. Hlne a eu le courage de garder son secret
pour elle seule. Si elle tait reste ici, il l'aurait touffe. Elle
est partie. L-bas, l'air des champs, l'loignement la remettront.
Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un ct
et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entranante, bien
irrsistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une
girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des
qualits bien suprieures, bien transcendantes!

--Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la
connaissais mieux, tu ne t'tonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce
sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je
n'ai point vcu jusque-l! J'ai t enferm dans ma terre du Val-Dieu,
un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas
connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces
fleurs du mal, clatantes et vnneuses qui ne poussent qu' Paris.

Que te dirai-je?

Ce que j'prouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbcile ni un
tre autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y
vois clair surtout quand la vrit me crve les yeux. Eh bien! malgr
tout, malgr moi, en dpit de ma volont, j'aime en la mprisant cette
fille trange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement
peut-tre elle me force  commettre, mais je ne peux pas m'en passer.
Il me semble que quand elle n'est pas l, je perds la tte, que je
deviens une brute incapable de tout travail, de toute volont. C'est
une obsession et je ne saurais m'y soustraire.

Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en
dfierais bien; je suis possd et me sens incapable de rsistance.
Quand je l'ai rencontre au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dpit
de la foule, j'ai commis une sottise irrmdiable qui pouvait me
perdre, car d'un coup de poing je m'tonne de n'avoir pas assomm cet
tre sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne
restt inanim sur le carreau. C'tait plus fort que moi. Tiens, si
elle n'tait pas revenue, je devenais fou.

Ce matin elle m'a crit une longue lettre; des mensonges, je n'en
doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme
ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur matresse
en flagrant dlit, se jetteraient  ses genoux pour obtenir une
excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie.
C'est lche, c'est bte, c'est dshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois
que je ne farde pas la vrit. N'essaye donc pas de me dtromper
puisque je ne veux pas l'tre, pas encore.

--Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta
femme a bien fait de partir. Pauvre Hlne!




XXXII


L'ancien vendeur d'hutres tait retourn  sa villa du Val-Dieu,  la
grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que
les sductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur
de ces matresses devenues par une sorte de prescription trentenaire
quasi lgitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en
redoutent  tout instant la rupture.

Herminie ne fut rassure qu' l'heure o le jovial pcheur  la ligne
reprit ses habitudes, dans son dsert, et se renferma de nouveau dans
la rgularit de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, 
voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses
anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet.

Il apportait des nouvelles.

Angle tait devenue une incomparable crature, mais elle se
drangeait. La tante, madame Pivent, tait si faible qu'elle la
laissait vivre  sa guise, en toute libert, et Dieu sait comme on en
usait.

Si c'tait une manire de mener les jeunes personnes!

Mraud qui, en secret, tait trs pris de la beaut d'Angle, et
jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne
tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son ducation.

Mais en manire de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou
un autre aux circonstances attnuantes en faveur de la mignonne
pcheresse.

Aprs tout, c'tait Paris qui tait coupable, ce misrable Paris o le
luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des
magasins de nouveauts, ces boutiques damnes o les femmes allaient
ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le
gaspillage; o des vendeurs friss, musqus, un tas de propres  rien,
de feignants leur faisaient la bouche en coeur en dpliant les
toffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des
occasions qui n'en taient pas, toujours des deux francs le mtre,
avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'tiquette,
ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de prs.

Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils taient l, avec leurs
vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du
Rhin.

Les petites des ateliers s'y arrtaient le soir sous le gaz qui
flambait et elles se prenaient  dsirer d'en avoir aux bras et aux
doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur
cotent gure.

Autant d'araignes tapies derrire leurs toiles, ces brigands de
boutiquiers.

Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dvor--sans lui--cette petite
Angle si frache, si pimpante, si bien tourne.

Ce n'tait pas sa faute  cette enfant.

Et toujours bonne fille!

Il racontait  Herminie le duel qui avait eu lieu  Auteuil et dont il
n'avait entendu que quelques mots chapps  Angle, chez sa tante,
dans l'effarement de la premire heure.

Le duc avait t bless, un duc, ma bonne!

Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angle n'avait pas
voulu le nommer. Elle s'y tait refuse obstinment.

--a n'tait pas des choses  dire; elle avait promis le secret. Un
homme mari!

C'tait tout ce qu'on avait pu en arracher.

Au Val-Dieu, les Chazolles taient rinstalls  la grande joie de
leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas.

Sa grandeur le retenait  Paris et les bonnes gens de son village
taient fiers d'avoir envoy  la Chambre un ministre.

On chantait ses louanges dans l'arrondissement.

Ce n'tait pas que les champs rapportassent deux rcoltes au lieu
d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes  la maladie,
mais c'est flatteur de se dire qu'on possde un ministre dans sa
circonscription.--ternuez!--Et l'arrondissement n'avait pas t
favoris jusque-l. Ses mandataires taient d'un terne! Enfin,
celui-l tait au pinacle et ses lecteurs triomphaient avec lui. Les
cantons limitrophes taient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins
prparait un banquet pour clbrer l'lvation de son candidat sur le
pavois, Bazoches organisait un comice monstre.

Et le hros de ces ftes rurales ne se montrait point.

Il fallait qu'il ft accabl de travaux pour ne pas se presser de
jouir des flicitations qui l'attendaient.

Il aurait pass pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus
sacrs, tranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hlne
ne s'tait multiplie pour le remplacer.

Pas de pauvre commune  laquelle elle n'envoyt ses offrandes, cinq
cents francs pour la rparation d'une glise, mille pour une cole,
trois cents pour la dtresse imprvue d'une pauvre famille, six cents
pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources.

Nul ne recourait  elle en vain, et on le savait.

Quand sa bourse tait vide, celle de son pre s'ouvrait, et elle tait
inpuisable.

Le vieil antiquaire tait enchant d'avoir un gendre dans le Cabinet,
deux bientt, car Denise prparait le trousseau pour son prochain
mariage.

Sa grande soeur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes
dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait  elle des larmes
amres.

Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres
o il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si
touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de
l'alcve, sous la clart ple de la lampe mystrieusement voile.

Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hlne avec une
esprance nigmatique que Denise comprenait  demi.

Chazolles crivait peu, des lettres courtes, dans un style
tlgraphique, un style ministre, disait M. Chtenay, quand les
fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs.

Les terrassiers piochaient; on avait mis  nu des fondations
considrables et des caveaux o on dcouvrait des dbris curieux, si
on veut, des ossements varis, des ustensiles domestiques, des vases
en terre d'une forme entirement primitive.

Toutefois, rien de dcisif.

Mais un savant s'obstine aisment et le seigneur de Grandval tait
d'une tnacit  dterrer une ville entire pour y trouver un document
de valeur, une urne funraire d'une forme inconnue, une figuline ou
une arme comme on n'en connat pas.

Hlne rpondait  son mari des lettres de quatre pages pleines de
dtails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la
vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole 
laquelle il tait autrefois si attach.

Elle s'effaait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser
que les petites envoyaient  leur pre.

Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thrse ajoutaient deux
mots de tendresses, quelquefois un reproche:

--C'est ennuyeux, pre, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On
est si bien ici.

Ce n'tait pas le ministre qui retenait Maurice.

Avec une extrme facilit, il s'tait mis au courant de ses affaires.

Le brillant lve du lyce s'tait retrouv. Il avait tudi  fond
toutes les questions conomiques intressant la campagne dans son
manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient
eu rien  lui apprendre sur la routine de son administration.

Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant
par son affabilit.

Ensuite, il allait djeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les
pieds au ministre.

--A quoi bon? disait-il  son ami. Mon budget est  peine suffisant
pour les dpenses traditionnelles. Les employs le dvorent comme une
lgion de rats, et il ne me reste  distribuer que de bonnes paroles.

Il se rendait aux sances de la Chambre.

Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens
crasants. Il tait concis et prcis, deux rarissimes qualits.

Il parlait, car il voulait qu'on vt son nom  l'_Officiel_. C'tait
une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M.
Chtenay pouvait s'crier en brandissant son journal:

--Hlne, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin,
le gaillard!

Ce n'tait pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait
qu'avec rpugnance, hassant les discussions oiseuses, les avidits de
places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur
les autres.

Duvernet lui-mme commenait  se lasser de sa tche.

Aprs un mois de pouvoir, il tait emptr dans la glu des bureaux,
comme les autres, harcel par les milliers de subalternes inutiles,
embarrass par la multitude des rouages de la machine gouvernementale
comme un plaideur dans le ddale de la procdure ou une arme par ses
bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent  dix
heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes  leur belle et
s'en vont djeuner pour rentrer  deux heures, tailler une seconde
plume, lire un journal, crire une seconde lettre  une autre belle,
l'expdier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs
instruments de _travail_ en place, brosser leurs habits, en secouant
la poussire des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre
heures, vers les Champs-lyses et le Bois, o ils tendent leurs
abatis au bon soleil de la flnerie parisienne.

Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages
dans lesquels il se laminait  son tour; il se garait des sottises et
des fautes, comme un cocher qui se tire  ct des ornires sans
entreprendre de rparer le chemin.

Entre deux visites, il crivait des lettres interminables, pleines de
sentiment et de dsillusion de tout, except de l'amour pur dans
lequel il voulait dsormais clotrer sa vie.

Il avait voulu tout connatre; il tait dsabus.

Quinze jours aprs son entre aux affaires, il pria son ami, le prfet
de police, de lui prter un homme sr pour une mission secrte.

Ce prfet de police tait un ancien magistrat srieux, trs sr de
relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme
cela, par fournes, les uns portant les autres.

--Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique.
Un secret  dcouvrir.

Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte 
l'Excellence.

C'tait celle du prfet avec un mot au crayon:

L'homme demand.

Duvernet considra avec curiosit l'agent choisi par son ancien
camarade.

Mise soigne, tournure de procureur, face rase.

Une cinquantaine d'annes, infiniment de dignit.

--C'est vous que l'on m'envoie?

--Oui, Excellence.

--Dites monsieur le ministre.

--Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conserve.

--Il faut la perdre. Nous nous dmocratisons.

L'homme s'inclina.

--Votre nom?

--Pavie Melchior.

--Pavie? Un nom de bataille perdue.

--Je tche de gagner les miennes.

--J'ai un service  vous demander.

--Dites des ordres  me donner, monsieur le ministre.

--Non, un service  rclamer. Il est inutile de vous recommander la
discrtion.

--C'est professionnel.

--Vous ne rendrez compte qu' moi seul du rsultat de vos dmarches.

Pavie s'inclina de nouveau.

--Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille.
Cette jeune fille l'entrane  des fautes dont la principale est de
dlaisser une famille o, jusque-l, il a trouv un bonheur parfait.
Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet
aveugle, il faut l'clairer avec une lumire blouissante. Je tiens 
connatre les faits et dmarches de cette petite  laquelle,
d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura
pas  regretter le temps perdu.

--Elle se nomme?

--Angle Mraud.

--Elle demeure?

--Je ne sais o. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modle exquis
de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un got parfait.
C'est la nice d'une poissonnire des halles, riche, veuve, sans
enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en
Normandie, dans l'Orne, prs du Val-Dieu, une petite commune perdue.
Il se nomme Mraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement.
Cela suffit?

--Oui, Excellence!

--Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on
m'appelt monsieur quand je serai tomb sur le nez, comme mes
prdcesseurs.

--Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette
observation. J'ai souvent t appel pour affaires de confiance.

--Vous allez agir?

--Ce soir, je saurai o demeure cette jeune fille. Dans huit jours je
vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps dtaill. Si
monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt...

--C'est inutile.

Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrtaire et le donna 
l'agent qui le fit disparatre, avec un geste distingu, dans les
gouffres de sa poche.

--C'est comme dans les comdies, mon cher monsieur Pavie, dit
Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez.

--Monsieur le ministre peut compter sur mon zle. Il sera satisfait.

Il s'inclina trs bas et disparut.

--Je ne sais pas o ce mime a fait ses tudes, pensa Duvernet, mais
pendant qu'il me parlait, il a chang trois fois de figure, aussi vite
que d'autres changent d'opinion. Trs fort.

Il se frotta les mains.

Allons, cette petite Angle n'avait qu' se bien tenir. Elle avait
contre elle le gouvernement et la police.

Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministre portent au
galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le
cou, en brlant le pav!

Des messages ministriels!

O Juvnal, o est ton stylet!




XXXIII


Quand une femme, doue de toutes les sductions, belle de cette beaut
qui attire, nerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion
d'un homme  l'imagination jeune encore, dans la force culminante de
la vie; lorsqu'elle a pour armes l'exprience de la faiblesse des
autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur
lchet, de leurs colres soudainement closes et plus vite teintes
sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse,
et,  moins d'tre blas comme Duvernet par vingt ans d'tudes sur le
vif, us comme le baron Germain par les abus du plaisir  outrance,
infatu de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable
d'prouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement
bond d'cus et de liasses de billets vols, comme le jeune Abraham
Saller, la victime de cette femme, aprs s'tre endormie sous les
fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer 
rien, sinon  la douceur de la main qui la conduit.

Depuis le soir o Angle tait revenue  la rue du Colise, Chazolles
tait plong dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait  l'aide
des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa
printanire beaut.

Pendant la premire entrevue, elle s'tait montre humble, soumise,
passionne, repentante.

Elle avait pleur de vraies larmes.

--T'exposer  te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine?
Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le
besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends
pas ces choses-l, toi!

Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est
pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voil des semaines
qu'il s'acharne aprs moi. Il tait l, tout prt, chez mon amie que
j'allais voir  la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans
sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous
quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances
qui l'a emmene dans les tribunes. Moi, je suis reste avec le duc,
tout naturellement. Je n'allais pas le planter l comme une ordure!

Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te prcipites sur ce pauvre
Charnay, un tre qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies
culbuter  quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur
et encore plus de honte! Je me suis sauve. Et pourtant j'tais bien
heureuse!

Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'coutait
attentivement, les dents serres, ne sachant que croire dans ce flot
de paroles.

Elle l'enlaait de ses bras potels et roses sortant de ses manches
courtes.

--Comme j'aurais t fire d'tre  ton bras, de me promener dans les
groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garon-l, c'est mon
amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne
veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me
trouves laide peut-tre, indigne de toi, surtout depuis que tu es
devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres,
car c'est ennuyeux  la fin d'errer toute seule dans le monde comme
une me en peine, comme une pauvre petite abandonne que je suis! Et
tu te fches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!

Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son pass, risquant des
aveux pleins de tnbres.

--Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilire
de Paris, car c'est tre seule que de se voir force de passer ses
journes prs d'une fentre,  la rue du Cygne, en attendant que sa
tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un
joli trou. Rien que des petits camions chargs de lgumes qui
circulent tout le temps et des voitures  bras pleines de moules ou de
poissons de quatre sous.

C'est bon  voir une heure, mais une semaine seulement, c'est
impossible.

On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou
d'un marchand de beurre, mme en gros, rue Coquillre. C'tait
pourtant ce que j'aurais trouv! Pas mieux! J'aimerais autant tre
morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres;
peut-tre mme qu'ils valent des notaires ou des avous, mais le coeur
ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite.
Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles  d'Artagnan, et les yeux
doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te
dplaisais pas. Tu t'es retourn dix fois dans ton alle pour regarder
si je restais  la fentre. Est-ce que les femmes se trompent  ces
choses-l? Je devais partir le lendemain; mais c'tait fini. Je ne
pensais plus  m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je
suis alle te chercher  ta porte et j'ai fait tout ce que tu as
voulu. Je me serais coule dans un terrier de lapin pour te plaire.

Chazolles, s'abandonnant au charme, coutait cette musique avec
ravissement. Ce soir-l, Angle tait arrive  son appartement
longtemps avant lui.

Elle avait fait pour cette entrevue dcisive, o elle voulait obtenir
son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'tendue, une de
ces toilettes que, seule, une de ces fes de l'amour sait imaginer.

Elle tait  moiti dshabille dans un peignoir de satin rose, garni
de noeuds de malines.

Son cou ferme et blanc, o de petites veines bleues couraient sous la
peau lacte, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et
le retenaient en y allumant tous les feux du dsir.

Des bas de soie mince, au point d'tre transparente, se collaient aux
jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambr sortait  demi de
petites mules qui ne le cachaient pas.

Ses cheveux en dsordre, un dsordre calcul, se rpandaient en ondes
dores sur la nuque, et des parfums de violette et d'hliotrope s'en
chappaient.

Les yeux nacrs lanaient des flammes puis se fermant  demi
semblaient mourir pendant que les lvres entr'ouvertes s'offraient aux
baisers.

C'tait bien la tentation vivante, idale, irrsistible, que les
asctes les plus svres ont connue dans leurs rves, quand les dmons
leur soufflaient, au fond des cellules, les dsirs combattus en vain
des volupts terrestres.

Peu  peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprs de lui,  mesure
qu'elle sentait sa colre se dtendre et les mains de Maurice chercher
les siennes.

--Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais
cout ces paroles trompeuses des dsoeuvrs qui courent aprs nous et
nous perscutent de leurs offres et de leurs fourberies, o serait le
mal? Est-ce que je ne suis pas  toi tout entire? Est-ce que je te
demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas
contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le pass des sujets
de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent
que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins
parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse
des femmes qui t'ont aim et que je ne veux pas connatre? Tout ce que
je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je
n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins
et ridicules; que seul tu me remues l'me et que s'il fallait renoncer
 toi, je prfrerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine,
mme un de ces soirs o il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire
qui roule des glaons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le
frisson! Brrr!

--C'est bien vrai, ce que tu me dis l? fit tout  coup Chazolles.

--Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que
me voil ce soir? Crois-tu que j'y tienne  ton argent? Que j'en aie
besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apport
des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils
m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu
pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre.

Ah! l'argent, c'est lui qui m'est gal, par exemple. Je le foule aux
pieds, l'argent; je le jette par les fentres, l'argent! Il ne me
colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent,
si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consult une somnambule
qui m'a prdit une fin tragique, dans la fleur de l'ge. Elle s'est
servie de ce mot. Et j'y crois,  sa prdiction. Je ne tiens donc pas
aux conomies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que
les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont
mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme prfre tre
battue par toi plutt que cajole par eux. Je n'ai rien aim avant
toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu
me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'tais un jouet et rien de
plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je
n'emporterai rien d'ici, pas mme un bijou, pas une robe, pas un
liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez.

Elle s'tait pose devant lui, droite, frmissante, plongeant ses
yeux dans ceux de Maurice qui avait relev la tte.

--Eh bien! effaons le pass! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en
veux rien connatre. Mais, si tu es sincre, promets-moi...

--D'tre fidle? Des btises? Celles qui le promettent ne le tiennent
pas.

--Jure-le!

--Tu le veux?

--Oui, ou bien...

--Achevez, monsieur!

--Ou bien je ne rponds plus de moi, non, sur ma parole!

--Et que ferais-tu donc?

--Je ne sais pas. Je justifierais la prdiction de ta somnambule.

--Tu me tuerais, toi?

--Pourquoi pas?

--Tu ferais cela?

--Peut-tre.

--Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes?

Il tendit les bras, lectris par les rayons qui s'chappaient des
yeux d'Angle, et l'attirant contre lui, il la serra  l'touffer.

--Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je
te veux, mais  moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux
qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de
la fille qui te sert et du lit o tu dors, de tout ce qui t'approche!
J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me
torturer le coeur. Ne me condamne pas  des bassesses,  me ravaler
par des dmarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent.
A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tte en arrire; tu as
raison, le pass n'est rien, le prsent tout. Comprends-moi donc; il
ne me reste que toi. C'est  peine si j'ai une famille. C'est  cause
de toi que je l'ai froisse et qu'un jour elle s'est loigne et sans
retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut
pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne
sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je
ne peux pas!

Elle s'tait jete sur lui, le prenant par le cou, l'enlaant dans ses
bras, le couvrant de baisers,  demi-pme, et s'abandonnant comme une
bacchante ivre.

--Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parl ainsi?
Tue-moi si tu veux. J'aurai donc t aime une heure dans ma vie comme
je le voulais!

Elle tait sincre.

Les paroles de Chazolles l'avaient remue jusque dans ses fibres les
plus secrtes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comdie, que son
irritation s'tait fondue  l'ardeur de ses caresses, et que la
passion qu'elle lui inspirait tait assez forte pour lui arracher le
pardon d'une tromperie dont il n'tait pas la dupe.

Mais elle tait de celles dont les nerfs ont des crises rapproches et
changeantes.

Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le
dsoeuvrement la reprirent et bientt, tout en entourant son amant de
l'atmosphre tide de son amour, elle recommena le train ordinaire de
sa vie, ses visites  la rue de Londres, consola le duc de Charnay de
sa msaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne
fit plus que de courtes apparitions  la rue du Cygne.

Seulement chaque soir, Chazolles  l'heure convenue la trouvait dans
son boudoir, pelotonne comme une chatte sur sa chaise longue, un
roman  la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui
brlait au soleil de juillet.




XXXIV


Il y avait rception au ministre de l'intrieur; c'tait fte dans
les salons de l'htel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser
d'assister son ami en cette occurrence. Le ministre entier
s'panouissait autour de son chef. Tout le monde officiel tait l.

Du reste, Duvernet tait dans la lune de miel d'un pouvoir frais
encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une
maison le jour o les maons viennent d'y planter leur drapeau. Il
faut du temps  toute besogne.

Peu  peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats
creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains
minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les
murailles et l'difice s'croule dans les catacombes qui cdent ou sur
la place publique au risque d'craser les passants.

Le cabinet Duvernet n'en tait pas l.

Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu' nouvel ordre. Les tarets et
les rats parlementaires ne s'taient pas mis en campagne. Ils se
recueillaient en cherchant des fissures.

Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuye en touffant un
billement.

La veille il avait t retenu fort tard au ministre par un dner
qu'il offrait, en garon,  ses collgues.

Lorsqu'il tait arriv  la rue du Colise, madame Adrien lui avait
appris qu'Angle, sortie dans l'aprs-midi, n'tait pas de retour.

Il l'avait attendue et elle n'tait rentre que vers une heure du
matin, les cheveux en dsordre, lasse et maussade.

Il ne l'avait pas questionne, car les scnes de jalousie trop souvent
renouveles depuis quelques jours lui faisaient horreur.

Mais elle tait alle au-devant d'une explication.

Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On
l'avait garde de force, malgr sa rsistance. Elle tait trs fche
d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pens que M. le
ministre--il y avait une pointe de moquerie dans la faon dont elle
prononait ce mot--retenu par ses graves affaires ne rentrerait que
fort tard ou peut-tre pas du tout.

La vrit, c'est qu'elle avait pass la soire au Chat Noir. Il lui
revenait par bouffes des envies de ses escapades d'autrefois, une
nostalgie de cette atmosphre de fume paisse, d'odeurs de caporal,
de bire ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos
remus sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et
embrouilles sur l'esthtique et la philosophie, sur les potes et les
prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en
argot chevel, d'impressionnistes  classiques, des adeptes de
l'cole et des lves de la simple nature.

Son apparition dans cette taverne pleine,  tout prendre, de jeunesse,
de gaiet et d'esprit, parmi les rapins arrivs ou en chemin et les
potes en herbe ou dj parvenus, produisait toujours son effet.

On l'acclamait comme la desse de la forme, le parangon des
perfections fminines.

Elle venait d'obtenir son triomphe.

On ne l'avait pas leve sur un pavois, mais bien sur un guridon, au
milieu de la brasserie, et un jeune lui avait rcit un sonnet,
langoureux et dithyrambique au dbut, mais qui finissait, selon la
potique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes.

Le sonnet avait t vigoureusement applaudi, et l'hrone n'tait
parvenue  s'chapper que fort tard, trs inquite, et craignant
d'tre devance chez elle par le ministre.

Son explication acheve, elle passa dans son cabinet de toilette et
jeta  la hte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle tait
imprgne d'un parfum qui trahissait le milieu d'o elle sortait.

Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les marachers de Clamart.

Au fond, elle tait lasse de la surveillance  laquelle elle se
sentait soumise. Elle avait soif de libert.

Habitue  traiter le jeune Abraham Saller avec un ddain marqu et le
duc de Charnay lui-mme sans faon, elle regrettait les droits qu'elle
avait laiss prendre  Chazolles.

Sa flamme tait dj tombe, comme celle d'un foyer o le bois manque,
sauf  renatre de ses cendres et  ressusciter tout  coup sans
raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant tnbreux,
ou plutt elle tait sans force devant lui. Sous le feu de ses grands
yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascine par le vol
circulaire d'un milan, mais elle tait faite pour ne supporter aucune
gne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour
dguiser  Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son
absence, elle prouvait des rages d'mancipation; elle se disait avec
un petit air crne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien
Chazolles, mais, qu'aprs tout, il y avait encore un bien plus
prcieux que cet tre jaloux et souponneux: l'indpendance.

Prsent il redevenait le matre; absent, elle jetait son bonnet par
dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien.

Dans quelle rage elle serait entre, la veille, si dans un coin du
Chat Noir, elle avait aperu un homme attabl en face d'une
demi-douzaine de bocks vides et l'tudiant avidement.

A ses cheveux courts,  son visage glabre enfarin de poudre,  sa
mise rpe, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en qute
d'engagement. Physionomie honnte d'ailleurs, trs incolore et qui ne
devait porter ombrage  personne.

Cet homme tait entr avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans
bruit et se mit  sa suite, sans affectation,  distance.

Il ne l'avait quitte qu'au moment o la porte cochre de la rue du
Colise se refermait sur elle.

Un grand garon, le pote lyrique qui avait dclam des vers en son
honneur, l'avait escorte jusqu'au faubourg Saint-Honor.

Ils marchaient familirement bras dessus, bras dessous et Dieu me
pardonne! elle l'avait embrass sans faon, en se sparant de lui.

Le cabotin en disponibilit avait mme entendu distinctement ces mots
qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant aprs, 
la lueur d'un bec de gaz:

--Pas ce soir, impossible! A bientt.

Le lendemain Chazolles tait moins libre encore que la veille.

Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cd son portefeuille
pour rien au premier venu. Dners, rceptions, saluts humbles des
solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les
nerfs.

Il lui tait rest de la nuit une vague inquitude. Il avait peur
comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et
s'affaissent.

Angle en le quittant avait eu un sourire frondeur:

--Amusez-vous bien, monsieur le ministre!

On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier,
pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prt  prendre sa
vole.

En effet,  sept heures, au moment o les portes de la magnifique
salle  manger de l'htel Beauvau s'ouvraient  deux battants pour les
invits de M. le prsident du conseil, une victoria stoppait  la
porte du clbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la
rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides
salons du premier tage.

Le baron Germain en descendit plus courb en deux, plus cass qu'
l'ordinaire. On aurait jur d'un vieillard de soixante-dix ans,  sa
dmarche.

La figure restait plus jeune que le reste, grce aux ressources de la
science et  l'art consomm avec lequel le vieux beau rparait les
dgts et les avaries du temps sur sa personne.

Il dit quelques mots  son cocher et la victoria disparut du ct du
boulevard Malesherbes.

Cinq minutes aprs, une fentre s'ouvrit au premier, laissant
entrevoir le lustre lgant qui tombait du plafond d'un cabinet
particulier, trs dor, avec un ciel et des amours joufflus, et le
baron vint s'accouder  l'appui de cette fentre.

Si les passants avaient pu comprendre sa pense, ils auraient su qu'il
pestait contre les femmes en gnral qui sont rarement exactes et se
font trop attendre.

Ils auraient su encore qu'il tait travaill d'une anxit poignante,
car jusque-l, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries
avaient chou devant la place qu'il attaquait.

Sous divers prtextes, Angle, pour laquelle il s'tait pris d'une de
ces vives passions de blas qui ont la dure d'un feu de paille, avait
manqu  la parole donne.

Il se rptait avec une visible surexcitation:

--Viendra-t-elle?

Elle l'avait promis.

Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse.

Un fiacre, un simple fiacre ferm s'arrta  la place laisse vide par
la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait 
sa suite et faisait halte de l'autre ct de la chausse.

Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le
grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les
moelleux tapis dont il est garni.

A sa vue, les lvres du baron s'agitrent dans une expression
papelarde et gourmande et il disparut derrire la fentre qui se
referma.

Dans l'Urbaine se prlassait un monsieur d'une cinquantaine d'annes,
d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte.

Sa course tait termine, sans doute, car il consulta sa montre, solda
le cocher et alla s'asseoir  la porte du caf o il se fit servir un
madre.

Sur son carnet il nota quelques mots:

Chez Durand  sept heures trente-cinq, baron Germain des finances.
Cabinet. Attendue.

Et comme on peut tre de la police secrte et dner dans un restaurant
de grand style, et qu'aprs tout le poste d'observation serait plus
sr et moins fatigant  l'intrieur qu' l'extrieur, il entra dans
les salles du rez-de-chausse et s'assit  une table isole en face de
l'escalier intrieur qui conduit aux cabinets.

Melchior Pavie se trouvait l dans la meilleure socit et il faut
reconnatre  sa louange qu'il y tenait fort bien sa place.

Tenue trs distingue, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la
poudre argentait, mains soignes, il tait mconnaissable et
l'observateur le plus fin n'aurait pas devin en lui le comique de
province du Chat Noir.

Il tudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda
des hutres, un potage, une sole normande et du bordeaux.

Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel
il se dissimula.

De son poste, il dominait les deux sorties:

Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, 
l'extrieur.

Celle de l'escalier intrieur par o une femme en rupture de contrat
peut dissimuler sa sortie.

La position stratgique tait donc admirablement choisie.

Mais Melchior Pavie l'avait dit  Son Excellence: Il aimait  gagner
ses batailles.

Prs de deux heures s'coulrent.

Le baron n'avait pas reparu et l'agent tait  bout d'expdients pour
prolonger son sjour dans le restaurant que peu  peu les clients
avaient dsert.

Il avait entass l'entremets sur le rti; la glace sur l'entremets et
les fraises sur le chester.

Le caf absorb, il avait allum un cigare de la Havane, et demand
son addition, par pudeur, quand tout  coup un garon trs mu se
prcipita par l'escalier intrieur en s'criant d'une voix touffe:

Un mdecin!

C'tait un coup du sort.

Melchior se prcipita au-devant du garon.

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur est mdecin?

--Le docteur Pavie.

Le garon s'inclina.

Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Facult d'une clbrit
comparable  celle des Rcamier ou des Trousseau, mais en un danger
pressant, on ne discute pas ces valeurs.

Au surplus, l'homme tait d'une respectabilit parfaite, selon les
apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne
s'attablent pas chez Durand.

--C'est dans un cabinet, dit le garon. Venez, monsieur.

L'agent ne se fit pas prier.

Un spectacle effrayant s'offrit  ses yeux.

Angle,  demi dfaite, les cheveux en dsordre, le corsage ouvert,
les bras nus, tait  genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons teints,
de ce dlicieux rduit du plaisir.

Au pied du canap garni de satin marron comme les chaises dont l'une
tait renverse prs de la table couverte encore d'argenterie et de
cristaux, gisait inanim le corps, bientt le cadavre du baron.

A l'aspect de l'homme de l'art, Angle se redressa.

--Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible.

En effet, c'tait affreux.

Le viveur dbraill, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie
foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion
de l'agonie, il tendait au hasard ses mains qui battaient l'air.

Melchior Pavie en savait assez.

--Qu'on coure chez un de mes confrres, ordonna-t-il, mais ce sera
inutile. Rien  faire.

Le baron eut un rpit assez court que la mort lui accorda.

Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et,  l'aspect de ces
meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut prouver une
impression fugitive de bien-tre.

Ses lvres, dans une grimace de satyre, sollicitrent un suprme
baiser de la belle fille penche sur lui et on entendit ces mots
saccads et  peine articuls sortir de sa bouche:

--Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lvres rouges! Des yeux!
Viens!

Une dernire convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur
le tapis comme s'il avait t frapp d'un coup de massue.

C'tait fini.

Angle poussa un cri.

--Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont
inutiles.

Le docteur Crestey, un voisin, trs estim de tous, qu'on venait de
prvenir, arrivait  la hte.

Il ne put que constater le dcs.

--La fin du rgent, dit-il.

Il n'y avait donc pas matire  discussion entre ces deux mdecins, le
faux et le vrai.

Angle, effare, allait passer dans un appartement voisin, lorsque
l'agent l'arrta.

--Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du dfunt?

--Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colise.

Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par
le grand escalier, sans qu'on songet  la retenir.

Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connatre.

Il descendit lui-mme dans la salle du rez-de-chausse, solda son
addition qui tait aussi considrable que son dner et disparut  son
tour.

Cette mort trange, qui rappelait en effet celle du rgent dans une
imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commente le
lendemain par les journaux du matin.

Le baron Germain tait un des jouisseurs les plus connus de Paris.

Son opinion faisait autorit en matire de plaisirs mondains, comme
celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au thtre.

Il tait de toutes les soires, de toutes les petites ftes du high
life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point
d'honneur.

On rechercha quelle tait sa compagne de cabinet; il ne fut pas
difficile de l'apprendre  son cercle o, entre intimes, il s'tait
laiss aller  des indiscrtions fort excusables, tant donne la
lgret des moeurs de mademoiselle Mraud.

Les reporters,  l'afft des scandales, ne se gnrent pas pour la
dsigner en toutes lettres, ou du moins  l'aide d'indications et
d'initiales transparentes.

Angle, au sortir du restaurant, se rendit droit  la rue du Colise.
Elle avait perdu la tte.

En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui
dormait sur un divan dans le vestibule.

La Flamande fut tonne de l'effarement de la jeune fille.

--Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spciale, que vous
tes ple!

--Oui. Tu trouves?

--Madame est blanche comme un linge.

--C'est l'motion.

--L'motion? Il vous est arriv un accident?

Angle vit qu'elle se trahissait.

--Non, pas  moi, fit-elle. Je revenais  pied; l'omnibus a cras un
fiacre qu'il a accroch. Des cris terribles! J'ai eu une peur!
Prpare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas
bien.

La Flamande obit.

Angle se laissa tomber sur un fauteuil.

--Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle
horreur!

Elle tremblait de tous ses membres.

Comme elle se dshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrtait  la
porte la fit tressaillir.

Elle ouvrit une fentre sur la rue et se pencha pour voir.

C'tait le baron que les garons du restaurant ramenaient  son
domicile.

En un instant, toute la maison fut sur pied.

--Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est
mort.

La tte du baron, livide  la lueur du gaz, ballottait  droite et 
gauche entre les bras des porteurs.

Angle poussa brusquement la fentre et s'enfona dans sa chambre.

--Couche-moi, dit-elle  Michelle. J'ai la fivre.

Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se reprsentait cette
scne dont elle avait t l'actrice. La gaiet du baron au dbut du
dner, ses plaisanteries sur les maris tromps; plus tard ses ardeurs
de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout
d'un coup, cet amant croul, murmurant des paroles incohrentes et
s'affaissant sur le parquet, hideux, paralys, les yeux hagards et
l'cume aux lvres.

Et elle tait l, presque nue, muette de saisissement et frappe de
stupeur, dans la honte de sa situation  la fois horrible et
grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner
les domestiques.

Elle voyait toujours l'oeil vitreux du mort qui la suivait, de quelque
ct qu'elle se tournt.

--Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai
peur. Cet homme m'pouvante.

Il lui en venait des sueurs froides au front.

Et c'tait pour ce Priape dent qu'elle trompait son mousquetaire,
comme elle appelait Chazolles.

La grosse Flamande essaya de la rassurer.

--Ce n'est pas votre faute s'il est trpass, dit-elle. Vous ne l'avez
pas tu, n'est-ce pas?

Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison
qui lui aurait troubl le cerveau  ce point. Elle avait une autre
force de caractre!

--Ne vous inquitez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise
longue. Les nuits ne sont pas froides.

Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitt la fte
de son ami  son plus beau moment, alors que deux lgantes
pensionnaires de la Comdie-Franaise rcitaient les vers soporifiques
d'un auteur plus clbre que de raison.

En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait.

Mais c'est  peine s'il prta quelqu'attention  l'accident de son
locataire de l'entresol.

Le baron tait mort. C'tait un malheur qui arrive  tout le monde. Un
peu plus tt, un peu plus tard, il faut en venir l. Il tait tomb
sur la brche, sans souffrir. C'tait une chance au-dessus de ses
mrites. Il aurait pu s'en aller  la suite de mois entiers de
tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas vol. Un vieux
garon qui avait troubl tant de mnages et dont la chronique
scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas  se plaindre
et mritait mieux.

Ce fut l'oraison funbre de ce viveur mrite.

Chazolles ne s'intressait plus qu' un tre au monde. Angle seule
avait le privilge de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en
tait rduit  souffrir les piqres d'aiguille, les coups d'pe,
toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie.

--O est-elle? dit-il  madame Adrien en coupant court  ses dolances
sur le baron.

--Mademoiselle Angle?

--Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle?

--Pardon. Je ne sais o j'ai la tte. Elle est rentre.

--Quand?

--A neuf heures environ.

--D'o venait-elle?

--Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas  moi qu'elle conte
ses affaires.

Chazolles n'en couta pas davantage.

Il courut  l'appartement de sa matresse.

Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit:

--Madame est malade.

--Depuis quand? demanda vivement Chazolles.

--Depuis son retour.

Le chtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa matresse.

--Qu'as-tu donc? lui dit-il.

--Rien! une motion.

--A quel propos?

--Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu
si vivant, il y a deux ou trois jours.

--Le baron Germain?

--Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou
le vestibule. Il tait trs poli, ce pauvre homme! Il me parlait
toujours.

--Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur!

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis un viveur. C'est leur mtier d'tre polis avec les jolies
femmes. Tu souffres?

--Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit.

--Veux-tu que je reste auprs de toi?

Elle le repoussa avec un geste caressant.

--Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'tre seule.

--Je te veillerai.

--Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en!

Elle y mit tant d'insistance avec des clineries adorables et des
regards noys, que Chazolles, mcontent, se disposa  sortir.

Au moment o il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour
du cou et lui dit:

--Que fais-tu demain?

--Je vais  Nevers.

--Pourquoi?

--Prsider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions.
Pense donc! un ministre de l'agriculture.

--Et quand reviens-tu?

--Aprs-demain matin.

--Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne?

--Non! Il tient entre ses mains les destines de la France pour le
moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est  moi la corve!
D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux
gras, je ne vois pas  quoi je serais utile.

Il ajouta en poussant un soupir dsespr:

--Encore un jour sans te voir!

Et avec un geste tragique:

--Et tu me renvoies?

--Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fivre. A ton retour je
t'attendrai.

--Et tu m'aimes?

--Tu le demandes?

--Et tu n'aimes que moi, que moi seul?

--Je te le jure.

Il colla ses lvres  celles de la jeune fille qui lui dit en lui
serrant la main:

--Adieu! Maintenant, je me sens dj mieux. Je vais dormir. Bonne
nuit.

Une heure sonnait  la pendule de la chambre.

Il s'loigna  regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une
dernire fois les flots de cheveux d'or pars, ces tresses o le baron
avait pass ses doigts crisps par l'agonie, et sortit suivi de la
Flamande qui verrouilla la porte derrire lui.




XXXV


Le train spcial qui emportait Chazolles et les personnages officiels
au concours agricole de Nevers, filait avec une rapidit vertigineuse.
Le salon ministriel tait rempli d'une gaiet sereine.

On n'y parlait pas politique.

Les gens qui accompagnaient le ministre se sentaient inamovibles dans
leurs sincures.

Le quartier de l'agriculture est  l'abri des rvolutions. Les moeurs
paisibles et la posture efface des gens qui margent  son maigre
budget ont l'heur de ne porter point ombrage aux esprits remuants de
l'intrieur, de la guerre ou de la justice.

Aussi, il n'est point de personnage plus jovial que M. Olivier
Plumartin, le quidam important, stable comme un roc, de ce dpartement
pacifique.

M. Olivier Plumartin est absolument ncessaire, indispensable au
mouvement de son ministre comme le chauffeur  sa locomotive.

Il tient les fils de la routine dont on ne s'est dparti dans son
btiment  aucune poque et dont on ne se dpartira jamais.

Il a t lev dans le srail.

Il en connat les abus et les respecte.

Il sait par coeur les formules usuelles des discours de circonstance,
destins  contenter les hommes simples qui les coutent entre
l'aloyau du dner par souscription et le fromage obligatoire.

Il les souffle en temps opportun aux ministres gars  la rue de
Varennes et que le hasard des cabinets a cueillis dans l'horlogerie ou
les sucres pour les placer  la tte des laboureurs de France. Ce sont
eux qui sont l'espoir du pays, les nourriciers du peuple, la source
fconde de cette richesse inpuisable que le monde nous envie. Ils
soutiennent la patrie par le fer de la charrue et le fer de l'pe...
_ense et aratro_.

Et en avant les musiques! Dzing! Dzing! Boum!

--C'est avec ces phrases, monsieur le ministre, et leurs similaires,
qu'on frappe les imaginations et qu'on enlve les applaudissements des
citoyens simples et forts, attachs  la glbe! Et quand on a les
ruraux, on a tout. Le reste, une minorit infime! Un soupon de crme
dans une barrique de th.

Jusqu' Fontainebleau, le salon se tordait aux facties accoutumes
d'Olivier Plumartin, mais on a beau tre ptri d'esprit et dbiter des
sornettes du ton magistral d'un confident de tragdie, on ne peut pas
entretenir une hilarit gnrale et bruyante pendant un voyage de
cinquante lieues, ft-il accompli avec une vitesse de soixante-dix
kilomtres  l'heure. Il y a des minutes d'accalmie mme dans les plus
terribles temptes.

Le ministre ne riait pas comme les autres; il avait repris, dans la
poche de son pardessus, une lettre qui lui avait t remise au moment
de son dpart.

Elle tait de ses deux filles.

La mre s'effaait.

C'tait comme un loignement plus profond encore. Chazolles le sentit
et baissa la tte. Le foss qu'il avait creus entre eux s'largissait
peu  peu.

Bientt il serait infranchissable.

videmment elle avait inspir la lettre, mais le post-scriptum qui
contenait sa pense n'en tait que plus accablant.

   Monsieur le ministre, tu ne nous aimes donc pas que nous ne te
   voyons plus et que nous resterions sans nouvelles si les journaux
   n'en donnaient quelquefois  grand-pre et  Denise qui nous les
   apportent?

   Nous venons de la ferme toutes deux, Marthe et moi, escortes de
   Castor,--c'tait un terre-neuve norme.--Les btes sont belles et
   la cour tait pleine de trfle vert, fleuri, et de feuilles de
   betteraves. Tu ne sais pas? Simon, le berger, et Nanette nous ont
   prises pour des garons.

   Maman nous a coup les cheveux.

   Elle dit que nous n'avons pas besoin d'tre belles puisque tu ne
   viens plus!

   Et puis aussi c'est parce que nous en avions trop. C'tait
   lourd, lourd, et Marthe en avait des migraines.

   Ils repousseront vite. Console-toi.

   Olga, la trotteuse, a une petite pouliche. Elle est dans le pr
   aux biches, et si tu voyais les gambades qu'elles font! Elles se
   portent bien toutes deux.

   Nous sommes revenues de la ferme par les champs et le village,
   toujours avec notre garde du corps.

   Mraud, le Parisien, venait de pcher  la Forge. Il a pris un
   gros brochet de dix livres qui se chauffait dans la queue de
   l'tang et il riait avec sa bonne figure rougeaude.

   Il nous a embrasses comme du pain.

   Voil les nouvelles.

   Pour les fouilles, a va bien. Grand-pre croit que c'est tantt
   une chose et tantt une autre.

   Adieu, pre chri, reviens donc! Quitte ce vilain Paris. Tu
   l'aimes donc mieux que tu nous le prfre? On est si bien ici!
   Les rosiers sont fleuris, tous, et les fraises sont rouges.

   Nous t'embrassons mille fois.

    Tes petites filles,

    MARTHE et THRSE.

   _P. S._--Maman est un peu souffrante. C'est elle qui nous a dit
   de t'crire. Elle n'en a pas le courage.

Elle n'en avait pas le courage. Non. Elle avait dout d'abord, espr
ensuite une rupture. C'tait un caprice qui passerait. Elle attendait
un retour sincre, sans rticence. On ne renonce pas  un amour si
tendre, si dvou, tout d'un coup, sans regret, sans raison. Quand
elle se regardait dans les glaces, elle avait l'orgueil lgitime de se
dire qu'elle tait belle encore, qu'elle n'avait rien perdu de cet
attrait saisissant qui passionnait tant son mari jusqu'au jour de
cette fatale rencontre au Val-Dieu, rien de cette splendeur de fleur
panouie qui allumait des flammes de convoitise dans les yeux des
hommes de son monde, des campagnards eux-mmes, flammes qu'elle
teignait avec la grce de son sourire, si pur et si chaste qu'il
s'levait comme une barrire infranchissable entre elle et les plus
hardis de ses admirateurs.

Par moments, cette me blonde avait des colres subites. Elle se
demandait ce qu'elle avait  se reprocher pour tre dlaisse de la
sorte, frappe dans ses plus intimes affections! Elle tait prise de
haine violente contre cette rivale qui lui prenait tout ce qu'elle
avait de plus cher et lui enlevait le compagnon de sa solitude, l'me
de sa vie.

A quoi donc servent la fidlit, le dvouement, les sacrifices et les
rsignations?

Elle avait tout rvl dans cette phrase  son mari et il la
comprenait.

Elle n'avait mme plus le courage de lui crire.

C'tait la sparation finale, la lassitude dsespre.

Pour la lui annoncer, elle avait eu la dlicatesse de choisir les
interprtes les plus aimes, les plus touchantes pour le coeur de cet
gar.

Il baissait le front sur sa main pendant que le train glissait comme
un ouragan le long des plaines dsoles de la Sologne que la voie
ctoyait avant d'arriver  Briare.

Tout  coup, la voix stridente du chef de cabinet le tira de ses
mditations.

Olivier Plumartin tapotait de l'index sur un journal qu'il tenait  la
main.

--Sapristi, dit-il, quelle aventure singulire! Ce que c'est que nous!
Une fume, en vrit, un souffle! une vapeur! Vieux Bossuet, o es-tu?

--Qu'y a-t-il? demanda le choeur.

--Tiens! mais vous, Coignet, mon cher, vous avez bien connu le baron
Germain?

--Je crois bien.

--Il est de mon cercle, dit un autre.

--Et quand y tes-vous all  votre cercle?

--Avant-hier, pas plus tard. J'y ai mme gagn cinq louis, ce qui m'a
fait plaisir.

--Vous avez gagn!

--Cinq louis au bac et c'est une surprise, car je perds tout le temps,
des misres. Je ne suis pas joueur.

--Et le baron Germain, quand l'avez-vous vu?

--Mais! avant-hier. Il n'en sortait pas lui, du cercle! Un garon! Il
y aurait couch, s'il y avait eu des femmes, mais c'est dfendu!
malheureusement.

--Oh! dfendu, fit Olivier Plumartin; si on veut. J'en connais qui
tournent la difficult. Eh bien! mon cher, vous ne le verrez plus, le
baron Germain!

--Pourquoi donc?

--Il a rendu sa belle me  son crateur, autrement dit, il a cass sa
pipe.

--Comme a, tout de suite, sans crier gare?

--Plus vite qu'il ne pensait certainement.

--Je sais bien quelqu'un qui n'en sera pas fch.

--Ses hritiers?

--D'abord. On est toujours content d'hriter... d'un oncle ou d'un
cousin. Et puis Bonnard.

--Ah! oui, pour sa place de chef de bureau.

--Encore un emploi qu'on pourrait supprimer sans difficult.

--Ce n'est pas l'avis de Bonnard. Y a-t-il assez longtemps qu'il tire
la langue, le malheureux! C'tait prvu, la fin du baron. Quel noceur!
En a-t-il fait des victimes! Mais je ne croyais pas que ce serait si
vite arriv. Je ne sais pas comment il s'y prenait; il tait laid, on
peut le dire puisqu'il n'est plus l, dtraqu, fini; il n'tait pas
gnreux. On peut mme employer le mot ladre pour le qualifier et
pourtant il plaisait aux femmes,  toutes les femmes, puisqu'il les
avait comme il voulait. Expliquez-moi a! si vous pouvez. Ah! de
fichues cratures!

Chazolles coutait la conversation sans y prendre part, mais il n'en
perdait pas un mot.

--Comment est-ce arriv? demanda le nomm Coignet, un beau
fonctionnaire, chauve et digne, orn de lunettes d'or.

--Comment? Voil le curieux. Il tait en partie fine.

--O a?

--Dans un cabinet, chez Durand. Il est mort sur le champ de bataille,
presque en victorieux. Une congestion au moment psychologique, et
patatras. C'tait fini.

--Et la femme!

--La scne tait curieuse. perdue--vous auriez t boulevers comme
elle, vous, Coignet, tout gravissime que vous tes!--elle sonne, sans
prendre la peine de se rajuster. Les garons arrivent...

--Tableau!

--Oui, tableau! Le baron tait  terre, au pied du divan! Ces coquins
de cabinets! C'est machin exprs! Sicle de corruption, va! La petite
dans un costume... affriolant. Un mdecin accourt. Deux mdecins. Le
baron tait mort, et, ce qu'il y a d'tonnant, mort satisfait. Il a
mme expliqu son contentement en style tlgraphique et de
circonstance, si j'en crois cette gazette ordinairement bien informe.

--Mais la femme? rpta Coignet.

--Connais pas. Le journal la dsigne sous ce signalement: blonde,
petite, admirablement faite, des seins--qui poignardent le ciel--et
trs connue dans le monde o l'on aime...  se divertir.

--Rien de plus?

--Si; des initiales, mais de fantaisie, probablement.

--Quelles initiales?

--A. M. Mademoiselle A. M.

--Angle Mraud, parbleu! dit le compagnon de cercle du baron.

Chazolles se mordit les lvres jusqu'au sang.

--Qui a, Angle Mraud?

--Une fille, dont le baron parlait toujours. Elle demeure dans sa
maison. Il en faisait un loge enthousiaste. Elle est entretenue par
un inconnu et le baron se flattait d'arriver  ses fins avec elle
comme avec les autres. Il ne se vantait pas. Vous voyez bien.

--Et c'est fcheux pour lui, conclut Olivier Plumartin. Il ne faut
abuser de rien, mme des truffes et du champagne.

Il passa le journal  ses collgues qui le parcoururent l'un aprs
l'autre avec des exclamations varies.

--Trs curieux!

--Une belle mort!

--Pauvre fille. Quelle passe!

Chazolles, enfonc dans son coin, les lvres serres, les yeux fixes,
tait en proie  une colre indicible.

C'tait donc la vraie cause du trouble d'Angle, la veille, de sa
fivre, de la peur qui lui faisait garder sa femme de chambre auprs
d'elle, comme si le mort avait d se lever de son lit et la relancer
jusque dans son alcve.

Et c'tait pour cette... malheureuse qu'il avait dlaiss tout, sa
femme, ses enfants, gch sa vie!

La voix claire du chef de cabinet s'leva de nouveau.

--Aprs tout, c'est vous, Bellemare, qui dites qu'il s'agit de cette
fille. Rien ne le prouve. Il y a d'autres noms que le sien qui
commencent par un A et un M et les reporters sont fantaisistes.

--Eh! nafs, dit l'autre. Et aprs tout, qu'est-ce que cela nous fait?

Le train s'approchait de Nevers.

Le ministre se rattacha  cette pave que lui jetait, sans le savoir,
son subalterne, et, faisant un effort, il se secoua et regarda la
campagne, vaguement, en essayant de ressaisir ses ides qui lui
chappaient.




XXXVI


Des fanfares  la gare, les rues pavoises, les boeufs nivernais, ces
grands boeufs blancs, nuance caf au lait, rangs en bataille et
passs en revue par le jury, les autorits se serrant autour des
illustres personnages qui daignent honorer de leur prsence cette
grande solennit de la paix, Olivier Plumartin dployant sa faconde et
tirant  la trois centime dition ses phrases strotypes sur la
gnreuse nourricire, l'agriculture; puis, le soir, les agapes
fraternelles  huit francs par tte, les toasts se succdant pendant
une heure, entrecoups d'applaudissements, de hurrahs, du bruit des
bouchons du champagne  cent sous la bouteille; enfin, l'vnement
attendu, le discours ministriel, trs russi, malgr les poignantes
proccupations de Chazolles, salu d'acclamations proportionnes au
grade de l'orateur; et pour couronnement de la fte, le feu d'artifice
obligatoire et peu coteux tir devant des milliers de paysans et de
badauds qui attendent la dernire fuse pour se remettre en route, tel
fut le bilan de cette journe pareille  toutes les runions dont le
prtexte est la distribution de prix aux bestiaux et  leurs
leveurs, et le but la petite causerie du candidat malin avec ses
lecteurs.

On donne une demi-douzaine de mdailles en vermeil, grand module,  un
louis la pice, et on garde cinq ans son prcieux mandat et ses chers
moluments.

La grande mine de Chazolles obtint un succs d'enthousiasme auprs des
dames.

Il rappelait les chevaliers du temps des ducs de Nevers.

Ce moderne tait taill pour porter la cuirasse et l'pe et figurer
aux tournois.

Et puis il tait ministre.

A moins de manquer absolument de prestige, un homme qui est ministre
parat rarement laid  ses subordonns.

C'est comme un diminutif de roi et le roi est toujours magnifique pour
les duchesses de sa cour, ft-il scrofuleux comme les derniers Valois,
vieux comme Louis XII quand il pousa Marie d'Angleterre, ou grotesque
et fantasque comme le Hutin.

La dignit relve le physique du titulaire et Chazolles n'avait pas
besoin de cette aurole.

Toutefois, malgr les compliments dont on l'accablait et les
platitudes dont il tait le tmoin et la cause, il dserta de bonne
heure les superbes salons de la prfecture et se retira dans sa
chambre en attendant l'heure du train matinal qui devait le ramener 
Paris pour le moment du djeuner.

Le prfet lui avait remis un tlgramme de son ami Duvernet, au milieu
de la rception qui avait suivi le feu d'artifice.

Ce tlgramme mystrieux autant qu'officiel tait ainsi conu:

   Je t'attends pour djeuner demain matin, midi. Besoin de te
   voir. Urgent.

    _Intrieur._

Voici ce qui avait motiv cette dpche.

Le ministre prsident du conseil venait de recevoir dans son cabinet
un personnage trs grave et d'un ge assez avanc.

Perruque grisonnante, figure ravage, mise de rentier rduit  la
portion congrue par un krach quelconque.

Il relisait la carte que le solliciteur lui avait fait passer:

    MELCHIOR PAVIE

--C'est moi, dit l'agent pour couper court  la surprise de
l'Excellence. Monsieur le ministre ne me reconnat pas?

--Du tout. Ce n'est ni votre voix ni votre figure.

--Monsieur le ministre me flatte, mais il ne m'tonne pas. Dans notre
mtier, il est indispensable de possder  fond l'art des
transformations.

--Vous m'apportez vos notes?

--Un rapport, monsieur le ministre, et j'espre que Votre Excellence
sera satisfaite.

--C'est bon.

L'agent tira de sa poche une enveloppe.

--Les renseignements utiles sont sous ce pli.

--C'est long?

--Les dtails ncessaires. Monsieur le ministre peut les parcourir.
C'est palpitant d'intrt.

A mesure qu'il s'enfonait dans sa lecture, Duvernet poussait des
exclamations de surprise.

--Oh!--Impossible!--Elle passe la mesure.

--Et c'est vrai tout a? demanda-t-il  l'agent.

--Du premier au dernier mot.

--Vous m'en rpondez?

--Sur ma rputation.

--C'est bien.

Il se replongea dans son examen. De temps en temps il se grattait la
nuque du bout du doigt.

--Et comment avez-vous surpris ces dmarches?

--Oh! bien simplement. Affaire de patience, monsieur le ministre.

--Vous ne vous en tes rapport  personne?

--A qui que ce soit. J'ai voulu justifier votre confiance, m'assurer
de la moindre des nuances que j'indique  Votre Excellence et j'ai
tout vu.

--Par vos yeux?

--Par mes yeux.

--C'est bien.

Duvernet prit dans un tiroir un rouleau de louis et le tendit 
Melchior, qui le fit glisser prestement dans son gilet.

--J'espre que si monsieur le ministre a quelque tude spciale 
entreprendre, il voudra bien penser  moi.

--Parfaitement. Vous tes un homme prcieux. Je vous remercie.

C'tait un cong.

Le policier sortait. Duvernet le rappela.

--Vous tes trs intelligent, dit-il.

Melchior s'inclina.

--Vous savez beaucoup de choses, et vous apprciez justement les
vnements, j'en suis sr.

Melchior s'inclina derechef.

--Quand vous penserez que mon ministre vacille et touche  sa fin,
avertissez-moi franchement.

--Votre Excellence ne me croira pas.

--Si.

--Alors c'est que Votre Excellence serait une exception.

--Vous tes profond. Enfin, promettez-le-moi.

--Puisque Votre Excellence me l'ordonne.

--Vous aurez une forte gratification.

L'agent sourit.

--Ce serait payer cher une mauvaise nouvelle.

--Mauvaise ou bonne, j'y suis tout prpar. Adieu.

Melchior salua et sortit.

Le ministre parcourut de nouveau la notice de l'agent, et l'ayant
relue, la mit dans sa poche.

--Je crois que je tiens la gurison de ce pauvre Chazolles,
pensa-t-il.

Le lendemain, aprs une nuit blanche passe  rver sous les tentures
de son lit, dans l'immense chambre que le prfet avait fait disposer
avec un luxe d'apparat pour son hte, aprs un voyage gay par les
rcits humoristiques de son chef de cabinet, Olivier Plumartin, dont
les lazzis et les jeux de mots agrestes le laissrent froid et pensif,
Chazolles se rendit  l'htel Beauvau o il trouva son copain qui
l'attendait, le sourire aux lvres.

--Flicitations, lui cria Duvernet d'aussi loin qu'il l'aperut. Tu as
remport un vrai succs qui rejaillit sur le cabinet tout entier.
Festinons!

La table tait mise dans la salle o Chazolles et son ami s'taient
dj runis plus d'une fois. Ce jour-l, le valet s'tait servi avec
la plus complte indiffrence d'assiettes marques au chiffre
imprial.

--Tu vois, dit philosophiquement Duvernet, dcourag des mille liens
de l'habitude qui lui enchanaient les mains et le foraient  se
traner dans les sentiers battus par ses prdcesseurs, ici la cuisine
et le service sont les mmes. Il n'y a que les invits qui changent.

Chazolles tait visiblement proccup.

Il parla peu.

Duvernet, lui, s'tendit avec une complaisance bien naturelle sur ses
projets d'avenir.

Il tait las de son ministre. Le pouvoir lui pesait. C'est une lourde
charge par le temps qui court et aprs tout ce n'tait pas lui qui
gouvernait. Il faudrait tre un Titan pour supporter le fardeau des
affaires, avec les secousses que le moindre Mirmidon peut imprimer 
la machine gouvernementale par un amendement, une interpellation ou un
projet de loi ridicule, clos dans une cervelle mal quilibre.

On veut faire le bien et on ne peut pas.

On tente d'agrandir l'influence de son pays par les voies les plus
pacifiques. On se heurte  l'obstination de groupes entts qui
veulent  tout prix stationner dans leur immobilit. Or, qui n'avance
pas recule.

Et puis il faut un dsintressement norme, une abngation puissante
pour sacrifier les joies de la famille  une tche ingrate.

C'tait bon quand il tait garon!

Il le reconnaissait maintenant.

Combien il avait eu tort d'entraner son ami hors de la vie paisible
et douce o il coulait des jours si heureux.

--Ma parole, quand j'y songe, dit-il, j'ai des remords cuisants et je
suis tent de te demander pardon  genoux. Je raisonnais en
clibataire endurci, ne tenant  rien, sceptique, ne me doutant pas
des exquises volupts du bonheur domestique. Depuis qu'il est question
de mon mariage, depuis que, sduit  la fois par la grce de Denise et
par ton exemple  toi, je me suis dcid  solliciter la main de cette
charmante fille, je deviens bucolique en diable. Ah! je peux dire que
le pouvoir ne me grise pas. Il me fait l'effet d'un mauvais vin; j'en
bois le moins possible de peur de m'empoisonner. Je ne rve que
maisons de campagne, simples,  volets verts, ombrages sous de grands
arbres, avec un entourage de parterres et de prs fleuris.

Si j'avais le bonheur de possder un bijou comme le Val-Dieu, je n'en
sortirais pas.

Et c'est dans une quinzaine qu'on nous marie!

Que je voudrais tre libr de ma galre  ce moment pour me livrer
tout entier  ce culte, le seul auquel j'entende dsormais me
consacrer!

Chazolles l'coutait mal.

Ces banalits prparatoires lui rsonnaient vaguement aux oreilles.

--Tu es fatigu, reprit l'autre. Je sais ce que c'est. Ces dfils de
btes vous tourdissent. On a beau tre fort comme un Turc et ferme
comme un roc, on finit par dfaillir sous l'obligation de la pose et
du dcorum. On se livre  des efforts inous pour ne pas tomber dans
une gaucherie ou dire une sottise. C'est si vite fait et, ce qu'il y a
de curieux, c'est qu'elles ne sont jamais perdues! Il y a toujours 
point quelque bonne me prte  les ramasser.

Le domestique venait de dposer sur la table une cafetire d'argent
qui appartenait au ministre, un bijou Louis XVI d'une finesse de
ciselure et d'une lgance de lignes incomparables.

--Un cadeau de M. Chtenay, dit Duvernet. Quel excellent homme, ce roi
du bibelot! Nous l'entourerons de soins. C'est la perle des
beaux-pres. Sommes-nous assez heureux! Pas de belle-mre, mon ami! Un
rve! Et tu restes morose! Tu es difficile  contenter!

Chazolles grillait sur des charbons ardents. Jamais une tempte
pareille n'avait grond sous le crne d'un ministre de l'agriculture.
Si prs d'Angle, il grinait des dents d'tre oblig de retarder d'un
instant les questions sans nombre qu'il allait lui adresser.

Enfin Duvernet, qui suivait ses impressions sur son visage, eut piti
de lui.

Il se leva.

--J'ai  travailler, dit-il. Un discours  prparer pour rpondre 
cet enrag Chose, qui nous interpelle une fois par semaine. Et sur
quoi? sur un agent de police qui a arrt une vagabonde, comme s'ils
n'taient pas faits pour a! Les premires attaques, mon ami! La
fiert des honntes femmes! Le droit  la circulation, le mur de la
vie prive. Que sais-je! Tu viens  la Chambre?

--Hlas! Il le faut!

--Ce sera bientt fait. On va les licencier dans quelques jours, nos
souverains, leur donner des vacances, comme  des collgiens! Alors
nous serons tranquilles et nous pourrons nous marier  notre aise.

Chazolles avait mis ses gants. Il prenait son chapeau.

--Je me sauve, dit-il.

--Oh! fit tout  coup Duvernet, j'oubliais l'essentiel. La police a du
bon quand on sait s'en servir. Une note pour toi, mon ami.

Il lui tendit le rapport de Melchior.

--Prends et mdite ce factum dans le silence du cabinet. Mais tu sais,
ne manque pas de venir  la bote. On va t'y couvrir de fleurs. Et tu
dposeras ton bulletin dans l'urne pour pulvriser nos adversaires.

Il serra la main de son Labadens, le conduisit  la porte et rentra
chez lui.

--Ouf! dit-il. C'est fait. Si le mal ne cde pas  l'nergie de la
pilule, c'est qu'il est sans remde.




XXXVII


Il tait une heure quand Chazolles se trouva dans la rue.

Il tenait l'enveloppe que Duvernet lui avait remise et ne l'ouvrait
pas.

Il la dvisageait comme Socrate dut regarder la coupe de cigu avant
de l'approcher de ses lvres.

C'tait trop fort.

En quoi la police avait-elle os se mler de ses affaires?

A cause d'Angle certainement.

La pauvre fille le lui avait souvent rpt:

Duvernet ne l'aimait pas. Elle le sentait. C'tait d'instinct, comme
dans les montagnes de la Lozre, du ct des fondrires de Mercoire ou
dans les bruyres du Limousin, les agneaux sentent que sous les
broussailles des ctes abruptes, au milieu des rochers dchirs par
les grandes convulsions de la nature, dans les fourrs d'pines et de
houx, il y a des niches de loups qui ne sont pas leurs amis.

Enfin,  l'avenue Marigny, sous les arbres qui longent le mur de
l'lyse, il se dcida et dplia le papier de Melchior Pavie.

La solitude tait complte  cet endroit.

Seul, le factionnaire se promenait en rvant aux champs paternels, son
fusil sur l'paule.

Melchior Pavie possde une de ces critures fines, serres, presque
microscopiques, qu'il faudrait dchiffrer  la loupe et qui permettent
de runir une quantit de notes sur un troit espace.

Chazolles eut d'abord quelque peine  discerner les phrases courtes,
mais nettes d'une prcision qui crevait les yeux.

Mais, aprs une minute d'examen, il lut couramment ces lignes o, dans
leur tnuit qui rappelait la main du grand Tho, les lettres taient
admirablement formes, comme un nain sans dfauts auquel il ne
manquerait que la taille.

Alors ce qu'il vit lui donna le frisson.

Il fut saisi d'un tremblement nerveux qui l'agita, tout colosse qu'il
tait, comme une feuille sche.

Il se mordit les lvres jusqu'au sang et furieux, il arpenta  pas
presss l'avenue Gabriel et courut, sans souci de sa dignit, comme
s'il avait eu la police  ses trousses, jusqu' la rue du Colise.

Madame Adrien le vit passer comme une foudre devant sa loge; il
s'lana dans l'escalier et gravit les quatre tages au galop.

Michelle vint lui ouvrir.

--Angle? dit-il.

--Madame n'y est pas.

--Dj sortie!

--Non, monsieur, je n'ai pas vu madame hier. Elle est alle chez sa
tante.

Chez sa tante! quelle ironie!

Chazolles fut presque heureux de ce contretemps. Il n'tait pas assez
matre de lui-mme pour une explication et se dfiait de sa colre.

Il s'arrta dans le salon, pongea son front avec son mouchoir et
oublia la Flamande qui se tenait debout devant lui, prte  rpondre 
ses questions.

Au bout d'une minute, il se redressa.

--Et le baron Germain, qu'est-ce qu'on en a fait? demanda-t-il.

--Le baron? On l'a emmen en province ce matin,  une terre o il doit
tre inhum avec sa famille.

--Ah!

--La maison est vide du haut en bas, monsieur. Il n'y a plus que nous.
Les locataires sont aux eaux ou aux bains de mer. Madame la comtesse
Roland, qui restait la dernire, est partie jeudi soir. Plus personne.

--Et vous vous ennuyez, Michelle?

--Dame, monsieur!

--Angle est rarement ici?

--En effet, monsieur, rarement.

--Mais elle va chez sa tante, fit avec amertume Chazolles, comme s'il
s'tait parl  lui-mme. Mensonge et duperie! Faut-il qu'un homme
soit aveugle et fou pour croire  de pareilles bourdes! A quelle heure
Angle est-elle sortie hier?

--Vers deux heures, monsieur.

--Cela suffit.

La Flamande tait une fille de la fracheur d'un Rubens, sans beaut,
mais d'une figure avenante et bonne.

Elle s'en allait, lentement, en femme qui a une confidence  faire et
qui hsite.

Elle surmonta sa timidit et se retourna.

--Monsieur n'a besoin de rien? dit-elle.

--Non, merci.

Et, comme elle ne bougeait pas, se grattant le menton avec embarras,
Chazolles fut frapp de son attitude, et la fixant:

--Michelle, dit-il vivement, vous n'osez parler et vous avez quelque
chose  me confier.

--Mais, monsieur...

--Parlez sans crainte. Vous me cachez votre pense. Allez, vous pouvez
tout me dire. Vous n'y perdrez rien.

--Oh! monsieur, ce n'est pas l'argent qui me tente. Mais vous tes bon
et franchement cela me peine de vous voir souvent si triste, si fch.
Et vous avez peut-tre raison. Quand je suis entre chez madame,
c'tait sur les instances de madame Adrien, car il me dplaisait de
servir une femme qui n'tait pas marie comme il le faut, mais on me
dit que monsieur tait si bon que je ne refusai pas.

Eh bien! il y a des moments o je suis en colre contre madame.
Monsieur la comble de tout, et ce n'est pas qu'elle soit mauvaise.
Non. Au contraire; mais l, sincrement, je crois qu'elle vous trompe,
monsieur. Elle fait des toilettes pour sortir, elle se parfume, elle
est cent fois plus coquette que si elle restait ici pour attendre
monsieur. Souvent je lui dis:--Restez, madame, il va venir. Elle
m'envoie promener.--Tant pis! qu'elle me fait. Je m'ennuie. Et
toujours avec son petit air moqueur:--Je vais chez ma tante! Madame
Adrien est furieuse aussi bien souvent contre elle, mais elle ne sait
rien de prcis. A peine tes-vous sorti, madame s'habille, dgringole
les escaliers en chantonnant, et la voil dehors pour ne rentrer que
le lendemain.

--Vous ne savez rien de plus?

--Rien, monsieur.

Chazolles s'tait arrt prs d'une fentre et tournait le dos  la
femme de chambre.

--Srement, reprit la Flamande, il n'y a pas de quoi faire pendre
quelqu'un avec ce que je vous dis, mais j'ai mon ide.

--C'est bon. Je penserai  vous. Elle n'a rien laiss pour moi?

--Non, monsieur.

--Vous ne savez pas quand elle reviendra?

--Non, monsieur, mais je pense que madame rentrera dans l'aprs-midi.

--Allons, merci, Michelle. Je vais  la Chambre.

Il se leva lentement, passa ses gants et sortit.

Il avait  peine fait cent pas dans la rue, qu'un fiacre s'arrtait 
la porte.

C'tait Angle qui rentrait.

Elle tait trs anime.

--Monsieur vient de sortir, lui dit la concierge. Il semblait trs
mcontent.

--Croyait-il que j'allais rester dans une maison o il y avait un
mort? Qu'est-ce qu'on a fait de ce pauvre baron?

--Il est en chemin de fer pour sa dernire rsidence.

--Il n'y a personne chez lui?

--Non.

--a va tre gai, l dedans! Plus un chat. Je vais faire comme les
autres, moi!

--Quoi donc?

--Je vais filer aussi  Trouville,  Cabourg ou  Dieppe. Je ne suis
pas fixe. J'ai besoin de me refaire, madame Adrien!

--Toute seule?

--Est-ce que je ne trouverai pas du monde l-bas? Et puis on touffe
ici.

Elle monta chez elle.

La femme de chambre, tourdie par la chaleur, s'tait tendue sur un
divan et allait s'endormir.

Elle la rveilla.

--Vite, fit-elle, donnez-moi une robe.

--Madame sort?

--Tout  l'heure.

--Madame rentre seulement?

--Eh bien! aprs. Est-ce qu'il ne faut pas entrer pour sortir?

--C'est vrai. Mais monsieur va venir, peut-tre.

--Eh bien! il fera comme moi: il s'en retournera. D'ailleurs, monsieur
est  la Chambre et la sance doit tre longue. On m'a prvenue. Il y
a une pique qui n'est pas finie. Ce qu'ils vont se conter de douceurs!
Tas de blagueurs! C'est pour amuser la galerie. Je les ai assez vus.
Et puis mon ministre est muet comme une tanche dix mois sur douze.

--Madame parat gaie aujourd'hui. Ce n'est pas comme avant-hier!

--Tiens, vous avez remarqu cela, vous, Michelle? Oui, j'tais
furieusement aplatie. Mais je me suis donn du mouvement, j'ai trott,
j'ai vu du monde, et me voil remise. C'est fini. Il faut se secouer
un peu dans la vie et ne pas rester sur son matelas  geindre. Et ma
robe? Quand vous resterez plante l sur vos deux fltes  me
dvisager. Je n'ai rien de chang.

Elle s'tait dshabille  la hte, jetant ses robes et ses jupons sur
le tapis.

Et devant sa psych, elle dnouait ses cheveux et les rejetait sur ses
paules.

--Vous allez me coiffer, ordonna-t-elle en s'asseyant sur une chaise
dore, garnie en satin  ramages. Exercez vos talents. Si a ne va
pas, je vous aiderai. Je suis encore bonne personne.

--Madame veut tre belle?

--tourdissante.

Pendant que la Flamande exerait en effet ses talents d'artiste
capillaire, la jeune femme continuait la conversation.

--Penser qu'il y a des malheureuses qui crient la faim dans ce Paris
et ne trouvent pas seulement une petite place pour se caser, cela me
renverse! Moi, je n'ai qu' sortir, et il me sort des fortunes de tous
les pavs. Trop de chance. a ne durera pas! Il y avait un vieux
monsieur, tout  l'heure, au coin de la rue du Cirque, qui m'offrait
un huit-ressorts. Je l'ai remerci poliment. Je n'ai pas besoin d'un
huit-ressorts pour aller aux Halles visiter ma famille. On me
jetterait des cailles d'hutres  la tte. Il avait l'air tout drle
et dconfit de mon refus, le vieux birbe.

--Vous mettrez bien les chevaux avec la voiture, une curie et de
l'avoine, que je lui ai dit.

--Tout!  divine beaut.

--Eh bien! j'y penserai.

Je lui ai donn une poigne de main en attendant et je l'ai bien
examin.

Il a l'air trs comme il faut, pas plus de soixante-dix ans. Je pense
qu'il me serait fidle.

--Et madame?

--Oh! moi non. Je ne pourrais pas. Ce n'est pas dans ma nature. Frisez
un peu mieux, s'il vous plat, les petites boucles du front. L. Trs
bien. Est-ce que je suis vraiment gentille?

--Madame est  croquer.

--Flatteuse. Et monsieur, qu'est-ce qu'il a dit? Il est furieux,
n'est-ce pas?

--Pour tre sincre...

--Oui, il rageait. Je ne peux pourtant pas tre fixe, l, comme un
pieu,  l'attendre. Je suis ne pour le mouvement. Pourquoi ne
vient-il pas maintenant puisque j'y suis, moi, au lieu d'couter des
sornettes qui durent des heures? C'est bon pour ceux qui ont besoin
d'marger, de palper un millier de francs par mois, mais, lui, il est
au-dessus de a. Il a des millions et le pre Chtenay en a plus que
lui. Et il se met au piquet comme une chvre sur un gazon?

--Un ministre! fit Michelle scandalise.

--Grand'chose! Quand il sera dgomm, qu'est-ce qui lui en restera?

La coiffure tait finie, charmante avec des boucles sur la nuque, aux
tempes, sur le front et un chignon pais serr en torsades d'or rouge
qui violentaient le regard et foraient le dsir.

--Dois-je faire  dner? demanda Michelle.

--Inutile.

--Madame dnera dehors?

--C'est probable. Je n'en ai pas encore perdu l'habitude. Mon costume
caroubier et le chapeau pareil, vite.

--Madame veut faire des victimes!

--Je veux plaire, oui, mademoiselle Michelle!

--A qui donc?

--A ma tante, fit-elle en riant.

--En voil une qui a bon dos, pensa la Flamande.

Au moment de sortir, l'ventail, un bijou de Kees, pendu au ct,
Angle se retourna.

--Je ne sais pas ce que je vais faire, dit-elle. Peut-tre ma tante
sera libre. Je l'emmnerai au thtre. Si monsieur vient, dites-lui
que je serai ici vers minuit, certainement.

--Bien, madame.

Elle revint et se dganta la main droite.

--Ou plutt, non, fit-elle, je vais lui laisser un mot. C'est plus
sr. De cette faon vous pourrez monter  votre chambre et dormir,
quand vous voudrez.

Elle s'assit devant un bureau de laque japonaise, un cadeau de sa
fte, et crivit ce qui suit:

    Mon meilleur ami,

   Je suis rentre au moment o tu venais de partir. C'est
   ennuyeux. J'ai des ides noires depuis deux jours. Je voulais
   aller me promener avec toi, en catimini, en voiture ferme, dans
   les coins du bois. Et tu es  ta vilaine Chambre. Est-ce qu'on
   ne fermera pas bientt cette parlotte? Il parat qu'il y aura une
   sance  tapage. J'ai des amies qui vont y courir comme au feu.
   Moi, je ne suis pas curieuse et je prfre autre chose. Je vais
   aller devant moi, je ne sais o,  l'aventure, pour me distraire,
   et peut-tre au thtre, avec ma tante si elle veut, ou des
   amies, si j'en racole. Ce n'est pas facile. Il commence  ne plus
   rester personne dans Paris et chez moi j'ai des frayeurs depuis
   qu'il y a eu ce mort dans la maison.

   Si tu veux me voir, pour le cas o tu viendrais, je serai l
   vers minuit, au plus tard.

   Ton bless, le petit duc de Charnay, est guri. Sa pleur lui
   donne un air intressant qui fait des conqutes. Tu lui as rendu
   un fier service, car il commenait  ne plus faire d'argent avec
   sa pose.

   Un baiser sur tes lvres, d'Artagnan!

    Ta petite ANGLE.

Elle ferma la lettre et la mit en vidence sous un poignard  manche
d'ivoire trs artistique qui lui servait  couper les feuillets des
romans  l'aide desquels elle berait ses ennuis.

--Comme cela, dit-elle  Michelle, pas de reproches  craindre. Allez
vous coucher de bonne heure. Monsieur a sa clef. Ne vous fatiguez pas
 l'attendre.

Elle savait que les journaux avaient parl de l'affaire du caf Durand
de faon  attirer l'attention de son amant, et si une explication
devait avoir lieu, elle prfrait que ce ft entre eux et sans
tmoins.

Elle tira la porte avec fracas derrire elle et descendit l'escalier.

Madame Adrien s'tait tendue au frais sur son fauteuil  l'entre de
sa loge.

--Vous voil dj partie, dit-elle, quand la jeune femme passa devant
elle.

--Oui, j'ai horreur de la solitude.

Elle s'loigna, en promenant dans la rue, avec l'incertitude d'une
femme qui n'a pas de but fixe, sa grce ondoyante et fline.

Dix minutes aprs, une matrone d'une cinquantaine d'annes, d'une
corpulence exagre, les seins dbordants, la face large, rouge et
bourgeonne, aussi commune que la concierge tait distingue, le cou
gros et court enfonc dans les paules comme un coin dans une bche,
les mains paisses comme des battoirs et la taille sangle dans une
robe de satin broch, constelle de chanes d'or et de massives
breloques, envahit le vestibule avec un bruit de pas lourds, et posa
sans faon un petit panier auprs de la concierge.

--Tiens, c'est vous, madame Pivent, dit l'autre. Dj finie la
journe!

--Ne m'en parlez pas. De cette chaleur, qui commence  devenir dure,
on ferme ds qu'on peut.

--Asseyez-vous donc.

--Ne vous drangez pas, mame Adrien, bredouilla la poissonnire d'une
voix enroue, je vas me servir toute seule.

Elle entra dans la loge, prit un fauteuil et le trana dans le
vestibule.

Puis elle s'y plongea avec un souffle de satisfaction, non sans un
craquement inquitant des membres du sige qu'elle faillit
dsarticuler.

--Quel silence dans votre turne! dit-elle.

--Il n'y a plus de locataires.

--Je crois bien. Tous  la campagne, des richards. C'est drle. Je ne
me vois pas du tout plante sous un arbre, les bras croiss! J'aime
encore mieux mon banc et mes cuisinires! On cause, on se querelle, on
se tiraille, c'est la vie, a, mame Adrien. a va bien? Il y a
longtemps que je ne vous ai vue. Je n'aime pas  venir prendre des
nouvelles, vous savez bien pourquoi?

--De mademoiselle Angle?

--Bien sr. Quand je suis deux jours sans la voir, cette enfant, j'ai
des vapeurs comme les petites dames. Et pourtant Dieu sait si je
devrais seulement lui ouvrir ma porte! Mais d'abord, laissez-moi me
scher. Je suis en nage, ma bonne mame Adrien! Un fichu coup de
soleil! a prend tout d'un coup! On fond en eau. Mtin! Il ferait bon
tre poisson, ma parole, comme les animaux qui me passent sous la
main.

En voil qui ont de la chance quand les pcheurs ne les tracassent
pas! hein! Ce qui va aller ces jours-ci, c'est la limonade! Elle va
gagner des sommes! Ce n'est pas comme nous autres. La mare on n'en
vient pas  bout, d'une pareille chaleur. Et des odeurs, mame Adrien!
Il y a de quoi sentir les maquereaux des buttes Chaumont  Montrouge.
De sacres affaires, ma pauvre dame!

--Oh! ce n'est pas l'argent qui vous taquine, vous, madame Pivent. Vos
vendanges sont faites. Vous en avez amass de ces rentes! Vous voil 
l'abri pour le reste de votre existence. Ce n'est pas comme moi.

--Ne vous plaignez pas. La loge est bonne. Une fire maison et de bons
bnfices.

--Euh! il n'y a pas de quoi mettre des mille et des cents de ct  la
fin de l'anne et quand on a nou les deux bouts!... Pourtant il y en
a de plus malheureuses que moi et si je n'avais peur de l'avenir...

--Bah! Laissez donc! Il ne faut pas penser aux neiges de dcembre
quand on cuit au soleil. Et l'enfant, qu'est-ce que vous en faites?

--Je n'en sais rien. On ne la voit pas souvent.

--Ni moi non plus! C'est--dire que je me demande o elle peut passer
tout son temps. Encore, ma pauvre mame Adrien, j'aime autant ne pas
creuser ces choses-l.

La concierge leva les yeux aux chapiteaux des colonnes et ne rpondit
pas.

--Voyez-vous, mame Adrien, reprit la poissonnire, il y a des
fatalits. C'est plus fort qu'elle. Elle pouvait tre heureuse en
vivant honntement avec moi ou mme avec un ami. Je lui passerais a,
car il faut de l'indulgence en ce monde. On n'est pas parfait. Mais
c'est plus fort qu'elle. Tout le sang de son gredin de pre! Il faut
qu'elle coure! Et pourtant, voyez-vous, il y a quelque chose qui
m'attire, moi! Elle a des moments o elle est bonne comme dfunte ma
pauvre soeur, une brebis du bon Dieu! On ne peut pas la har, moi du
moins. Je me jetterais au feu pour elle. Cette gamine-l me remue
quelque chose sous mon corset. O croyez-vous qu'elle soit, mame
Adrien?

--Elle ne le dit pas.

--Et quand elle le dirait, allez, autant de paroles, autant de
couleurs!

La bonne dame tira de sa vaste poitrine un norme soupir.

--Encore une qui a mal tourn, mame Adrien. Mais ce n'est pas trop
leur faute,  ces jeunesses. D'abord, il y a les hommes, les jolis
coeurs qui leur tournent la tte. Et puis les boutiques, les talages,
les bijoux, les lingeries, les robes, les figures de cire chez les
coiffeurs avec des perruques! Si a devrait tre permis, ces
tentations-l, ma pauvre dame. Comment voulez-vous qu'elles rsistent!
Tenez, voulez-vous mon opinion? Si elle ne vous fait pas de bien, elle
ne vous fera pas de mal. Je suis de l'avis de mon cousin Mraud.
Paris, une sale ville pour les filles! Pas moyen d'y rester
tranquille,  moins d'avoir la tte solide comme votre servante et de
tomber sur un mari comme Pivent, un brave homme, mais ce sont toujours
ceux-l qui partent les premiers, tandis qu'un tas de vauriens, des
propres  rien, ma chre dame, que je pourrais mettre  mon talage,
ont la vie dure comme des crabes. Ainsi elle n'est pas l, mais elle
se porte bien, dites?

--Trs bien, madame Pivent.

--Je vais donc m'en retourner tranquille.

Elle aperut son panier qu'elle avait oubli.

--Suis-je assez sotte, fit-elle. Cette petite me tournera la tte
comme  mon pauvre homme. Je laisse l dedans ce que je vous
apportais, et par ce temps d'orage!

Elle tira de son panier en jonc, trs finement travaill, une petite
langouste cuite  point et de couleur cardinalesque.

--C'est  votre intention, mame Adrien. Vous tes d'une pauvre sant,
et pour vous viter de la peine, ma bonne, Brigitte, l'a mise dans un
court-bouillon de premire. C'est frais comme une rose.

Elle s'tait leve; elle dposa le crustac sur une assiette, dans le
salon de la concierge, prs de la fentre.

--Vous m'en direz des nouvelles quand je reviendrai.

Madame Pivent avait cette qualit qui donne de la grce au plus laid
des visages. Elle aimait fermement ce qu'elle aimait. Elle tait bonne
autant que rude.

Elle tira sa montre, une petite machine microscopique, attache  une
lourde chane trs luisante, enroule autour de son cou.

--Comme le temps passe auprs de vous, mame Adrien, dit-elle. Cinq
heures dj et je vous fais perdre votre aprs-midi avec mes
bavardages. Je m'en vais. Je retourne  ma rue du Cygne. Ce n'est pas
beau comme ici, dame non! C'est laid, c'est triste, c'est sombre, mais
je m'y plais; l'habitude! Et je suis toute porte le matin pour la
crie!

La concierge coutait, parlant peu, par phrases courtes, comme si elle
avait eu peur de se fatiguer.

--Pourquoi y allez-vous? dit-elle. Vous tes riche.

La marchande de poissons fit claquer sa langue:

--Voil! Qu'est-ce que je deviendrais? Le temps me durerait, toute
seule. Si encore j'avais ma petite  cajoler. Mais non. Elle ne trouve
pas la maison assez soigne pour elle.

Elle avait remis son panier  son bras et rajust ses jupes en les
faisant bouffer d'un tour de main.

--Bonsoir, mame Adrien, dit-elle. Ne lui contez pas que je suis venue!
Une ingrate! Je cours prendre l'omnibus dans l'avenue. A la revue.

Elle s'en alla et la concierge resta seule dans sa maison vide.




XXXVIII


Angle avait annonc que la sance serait longue  la Chambre, elle ne
s'tait pas trompe. C'tait  supposer qu'elle avait consult une
pythonisse lucide.

L'ordre du jour tait charg de quelques menues affaires telles que
votes d'emprunts ou tarifs de douanes, qui furent expdies avec une
rapidit vertigineuse.

Mais la grande question tait la lutte d'un nergumne des extrmes
partis contre l'Arpin de la place Beauvau. Tout le Parlement tait
sens dessus dessous pour une femme de moeurs faciles, arrte dans
l'exercice de ses fonctions.

Il s'agissait de savoir lequel des deux forts tomberait l'autre.

Partout ailleurs le succs de Duvernet n'et pas t douteux, mais
dans un pays o la foule est toujours du parti du voleur contre le
commissaire, c'tait diffrent. Il fallait voir.

Ce fut une belle bataille.

La tribune trembla sous les coups de poing du champion des htares 
dix francs l'heure et les votes du palais retentirent de ses accents
d'ophiclide enrhum.

Mais il dveloppa ses conclusions avec une prolixit qui compromit sa
cause.

Les estomacs des lgislateurs demandaient grce, quand, vers l'heure
du dner, l'orateur descendit de la tribune en laissant le champ libre
 son adversaire.

Chazolles, tranger  ce qui se passait autour de lui, relisait, au
banc des ministres, le rapport de Melchior Pavie, et une colre
effrayante s'amassait en lui.

Le prsident du conseil fut bref, incisif et cruel pour la cliente de
son adversaire.

Il dmontra qu'elle pratiquait, quoique marie, une industrie pour
laquelle son conjoint lui laissait les plus larges liberts et dont il
encaissait les recettes.

Un monde intressant!

Puis prenant les choses de plus haut, il s'leva contre les manoeuvres
de certains tres hargneux, querelleurs et amis du trouble, qui
jetaient incessamment des cailloux sur les rails du train
gouvernemental, au risque d'amener un draillement et d'effrayer nos
paisibles populations. Il soutint qu'il fallait aborder les grandes
rformes, un mot magique! travailler utilement sans s'attarder  des
questions oiseuses. Il observa qu'on perdait ainsi un temps prcieux
et n'oublia pas d'insinuer que c'tait manquer de respect et d'gards
envers des collgues que de les astreindre pour des vtilles, et des
querelles mprisables,  prolonger au del du ncessaire les sances
dj trop charges et  ne trouver  leur retour qu'un de ces repas
fltris par l'auteur de la _Gastronomie_:

    Un dner rchauff ne valut jamais rien.

Il fut mordant, hautain et autoritaire, et d'acclamation il enleva un
vote favorable, grce surtout  l'heure avance et au vers de
Berchoux.

Mais il tait huit heures et demie.

Chazolles se fit conduire chez sa matresse.

La femme de chambre causait dans la loge avec la concierge.

--Eh bien?

--Madame est revenue. Elle a chang de toilette; elle est repartie.

Une matresse Benoiton!

Chazolles frappa le parquet de sa canne.

--Mais madame a laiss une lettre pour monsieur.

--O donc?

--Sur le bureau du petit salon. Si monsieur veut...

--Non, j'y vais.

Il monta rapidement  l'appartement d'Angle.

La lettre l'attendait.

Il la parcourut avec avidit et la rejeta en la froissant  terre.

--Elle se moque de moi, pensa-t-il. C'est clair.

Dans le boudoir et la chambre  coucher, on sentait des odeurs de
jolie femme, de poudre de riz, d'essences lgres et discrtes.

Au dehors, la nuit tombait, une belle nuit d't, claire, argente par
des lueurs d'toiles scintillantes dans l'azur sombre et profond.

Affaiss sur un fauteuil bas, Chazolles promenait ses regards, pendant
que ses lvres exprimaient la dsillusion et le dgot, sur les
tentures de satin du lit, doubles de dentelles crmeuses, sur les
murs chatoyants o, dans la soie et le velours, il avait cru enfermer
et retenir un bonheur qui lui chappait, comme l'oiseau qui sort du
nid ds que ses ailes lui sont pousses.

Il entendit un bruit de voiture s'arrtant dans la rue.

Son coeur battit avec une violence extrme.

Il y porta ses doigts crisps avec un geste furieux:

--Amour ignoble, pensa-t-il, est-ce que je ne pourrai pas t'arracher
de l?

Il laissa retomber son bras, dcourag.

Non, il ne pouvait pas.

Il tait contraint de courber la tte et de s'avouer vaincu.

Malgr ce qu'il savait, il se sentait assez lche pour pardonner
encore si Angle se jetait  ses genoux.

Il se planta devant un portrait, le seul tableau qui est suspendu aux
murailles capitonnes, et  la lueur d'une bougie qu'il promenait
devant lui, il le considra longtemps.

Cette toile, un chef-d'oeuvre de Carolus Duran, rendait admirablement
le blond bizarre des cheveux  reflets fauves, de ces cheveux
magnifiques qui ruisselaient sur les paules nues, d'une blancheur de
neige, clatante comme un rayon de lune.

Les bras minces au poignet se rattachaient  l'paule par une liaison
harmonieuse; les mains dlicates taient faites pour les caresses.

Le sourire de la bouche, petite et mignonne, et des lvres de pourpre,
sanglantes, appelait les baisers. Les yeux clairs, d'un bleu glauque,
brillaient sous des sourcils plus foncs que les cheveux.

Il y avait dans l'ensemble, je ne sais quel attrait mystrieux,
charnel, qui la rendait dsirable, enivrante, un charme passionnant
qui s'emparait de l'homme, une sorte de volupt tyrannique dont elle
tait comme imprgne et qui grisait en s'infiltrant dans le coeur et
les sens, en dpit de toutes les rsistances.

En vrit, elle tait de cette beaut insolente, idale et saisissante
qui fascine et fait commettre les crimes.

Ce n'tait pas une femme, c'tait la femme dans son incarnation la
plus vraie, dans sa toute-puissante et dominatrice faiblesse.

Le ministre resta abm longtemps dans une douloureuse contemplation.

--Que m'a-t-elle donc fait, dit-il en se redressant, que je ne peux
pas m'en dfendre et que je deviens une chose  elle, le jouet de ses
caprices, le complice de ses hontes, une manire de valet  ses
ordres! Ah! je suis trop lche! Il faut en finir.

Et tout d'un coup, il se souvint qu'il n'avait pas dn, en se
rappelant la proraison de son ami Duvernet. C'tait un moyen de tuer
le temps.

--Elle me donne rendez-vous  minuit, dit-il; soit, j'y serai.

Il traversa les appartements plongs dans l'obscurit et sortit en
fermant violemment la porte.




XXXIX


Les passants qui arpentaient les trottoirs du faubourg Saint-Honor en
flnant aux boutiques et qui croisaient ce beau garon brun, grand et
taill en hercule, ne se doutaient gure qu'ils avaient devant eux un
des personnages en vue dans les hautes rgions du pouvoir.

Chazolles allait machinalement devant lui, au hasard, comme un corps
sans me, ou un pote qui poursuit la rime capricieuse et oublie le
monde entier, des nuages o il s'est envol.

Chazolles ne songeait ni aux passants, ni aux jolies femmes qu'il
frlait, ni aux palais qui se dressaient  sa droite et  sa gauche.

Son esprit tait fix sur un seul point: cette fille qui avait drang
sa vie, et s'tait empare de lui au point de le rendre insensible 
tout ce qui n'tait pas elle.

Par quel philtre l'avait-elle enivr? De quelle puissance magique
tait donc doue sa prunelle vague et troublante? Quel parfum
l'attirait vers cette chair ple, ptrie pour le vice et l'orgie?

Il aurait voulu tre  cent lieues d'elle, s'enfuir, et il tait
enchan  sa suite par un lien impossible  rompre, retenu par un
aimant irrsistible et magntique.

Et il ne se dgagerait pas de cette treinte mortelle, avilissante!

Il en tait arriv  des confidences de domestiques,  des stations
chez les concierges,  des abaissements inconnus!

A cette ide, il tait pris de rage.

Tout  coup, il se trouva  l'angle de la rue Royale, en face du caf
Durand brillamment clair.

C'tait l qu'tait mort le baron Germain.

La curiosit le poussant, il entra.

Au dehors, les buveurs de bire taient nombreux. Des couples
lgants, aux tables de la terrasse, jouissaient, en se
rafrachissant, de la beaut de cette soire superbe et de la vue des
promeneurs qui se rendaient aux Champs-lyses.

La plupart des dneurs taient dj sortis du restaurant.

Quelques-uns seulement achevaient leur repas ou fumaient en causant.

Par un hasard trange, il s'assit  la table o Melchior Pavie avait
dn quelques jours auparavant.

Les garons s'empressrent.

Chazolles tait de haute mine et de ceux pour lesquels on redouble de
politesse.

Il commanda un dner banal et se plongea dans la lecture des journaux
du soir.

C'est  peine s'il voyait les lettres s'aligner devant lui.

Sa pense tait vagabonde.

Elle cherchait dans Paris, furetant dans tous les coins et se
demandait o se trouvait Angle.

L'ide qu'elle se donnait  d'autres lui tait insupportable.

Un habitu, qui digrait dans une encoignure, en savourant  petits
coups, de temps  autre, une liqueur qui devait tre excellente,  en
juger par ses mines de gourmet ravi, appela le matre d'htel, en
habit noir, qui errait dans les salles vides.

L'habitu tait un monsieur trs bien, aux cheveux gris qui semblaient
poudrs,  la figure pleine, la moustache effile et cire aux
extrmits en dards de hrisson.

On aurait dit un marquis Louis XVI descendu de son cadre.

--Vous tiez l l'autre jour, dit-il. Vous avez vu l'accident?

--Oui, monsieur le comte.

--Le baron Germain tait de mes connaissances. Je l'avais prvenu. Il
passait les nuits au jeu, courtisait les femmes. Il brlait la bougie
par les deux bouts. Et la petite femme vous l'avez vue?

--Oui, monsieur le comte.

--Vous avez du got, Joseph! Vous tes un connaisseur. Donnez-moi
votre avis. Comment tait-elle?

--Ah! monsieur le comte, une ravissante personne! Une bague au doigt
d'un millionnaire!

--En vrit?

--Oui, monsieur le comte. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris une
plus mignonne femme! Des yeux, des dents, des lvres, des cheveux
surtout! Des cheveux comme il n'y en a pas! Et le reste!

Le matre d'htel leva le bras droit avec un petit bruit sifflant qui
s'chappa de sa bouche et valait un pome.

--Vous ne m'tonnez pas, Joseph! Le baron Germain tait un expert, un
raffin. Ce qui me surprend, c'est qu'une si belle fille ait pu
s'accommoder d'un dbris pareil. Il craquait de toutes parts. Il
devait s'crouler.

Le matre d'htel eut un sourire fin.

--Monsieur le baron tait peut-tre trs gnreux?

--Lui! trop goste! un pingre!

--Alors, acheva le matre d'htel, c'est que monsieur le baron
achevait les ducations et lanait ses lves. C'est un mtier qui
rapporte.

Chazolles touffait dans sa peau.

Oh! ce Paris! Quel gouffre et tout son bonheur s'y tait englouti.

Hlne, sa femme, s'en tait loigne comme d'une ville de pestifrs,
emmenant ses filles pour les soustraire  l'influence maligne de l'air
qu'on y respire.

Lui, il s'y dbattait comme un malheureux enlis dans les tangues
d'une baie perfide, touff par l'eau boueuse qui lui envahit la
bouche.

Pour les autres, il tait un favori de la fortune! Pour lui, il
n'tait qu'un mari justement odieux  sa femme, tratre  ses
promesses, rengat de son pass. L'amour d'une coquine roule dans
toutes les fanges de Paris, le tenait encag dans cette passion
odieuse et dshonorante comme un criminel attach au pilori.

Un flot de dgot lui montait  la gorge. Et cependant il n'avait
encore, en dpit de la dnonciation flagrante qu'il tenait  la main,
malgr les mille preuves qui clataient autour de lui comme des
bombes de dynamite et rduisaient en pices ses croyances et ses
illusions imbciles, qu'une seule volont: la revoir; qu'un seul
dsir: l'entendre confesser, avec des cris d'effarement, les quelques
lgrets que la malignit du monde transformait en trahisons
grossires et sans excuse.

L'habitu avait fini par se lever, prendre son chapeau, endosser son
pardessus gris en homme mthodique et qui redoute les fracheurs des
soirs d't. Il se dirigea vers la porte non sans adresser le salut de
connaissance  la gracieuse patronne qui sigeait  la caisse.

Chazolles, rest seul, imita l'homme aux cheveux poudrs et  la
moustache pointue, prit son chapeau et suivit l'habitu.

Sur le boulevard, aprs avoir fait quelques pas au hasard, ne sachant
o se diriger ni comment se distraire jusqu' minuit, il prit un
fiacre et se fit conduire aux Varits.

C'tait une ide.

Peut-tre Angle s'y trouvait-elle. Il la surprendrait ou se rendrait
ailleurs jusqu' ce qu'il l'ait dcouverte.

Il ignorait ce qu'on jouait, mais que lui importait le spectacle?

Il voulait chercher partout. Il aurait fouill les thtres l'un aprs
l'autre, en brlant le pav avec un cocher de bonne volont, quitte 
payer la rosse fourbue, si une certaine pudeur ne l'avait retenu.

Il tait dix heures et demie.

Le deuxime acte de _Niniche_ touchait  sa fin.

Chazolles, indiffrent  ce qu'on jouait et aux acteurs en scne, 
Judic, Baron et Dupuis, malgr leur incontestable attraction, sonda
toutes les loges, toutes les baignoires de la lorgnette qu'il emprunta
 l'ouvreuse. Il ne ngligea pas un coin et parcourut des yeux le
balcon et les avant-scnes.

Rien.

A l'entr'acte, il fit le tour du foyer, mais inutilement.

Angle n'tait pas l.

Il sortit rapidement, courut aux Nouveauts et de l au Vaudeville, o
il offrit aux caissiers le spectacle inou d'un curieux qui prend son
billet au moment prcis o le rideau tombe sur des amants dont les
feux ont t traverss par trois actes de contrarits et qui vont
clbrer leur mariage dans les coulisses,  la satisfaction du public
qui s'coule.

L, il recommena son mange de mari jaloux.

Mais ce fut aussi vainement qu'ailleurs.

Pas de robe caroubier, pas de chapeau caroubier, pas de plume
caroubier contournant de splendides cheveux d'or.

C'tait dsesprant.

Le ministre se rongeait les doigts de colre.

O tait-elle donc? O?

Ceux qui ont aim avec passion, avec rage, ne ft-ce qu'un jour,
qu'une heure, peuvent seuls comprendre le point d'exaltation o il
montait par degrs.

C'tait jour d'Opra.

Il lui restait encore un espoir.

Au sortir du Vaudeville, il se trouva sur les degrs du monument de
l'illustre Garnier sans savoir comment il y tait venu.

Les premiers groupes commenaient  dfiler pour la sortie et 
l'angle gauche de la faade, au coin de la rue Auber, en se tournant,
il aperut, mais ce fut comme une ombre qui s'efface, une robe d'un
rouge sombre qui s'engouffrait dans un petit coup.

Il se prcipita.

Mais, au mme instant le coup fila vers le boulevard Haussmann; une
main s'abattait sur l'paule de l'Excellence et une voix se fit
entendre  son oreille.

Cette voix tait celle de Duvernet qui disait:

--Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu l?

Chazolles voulut se dgager en lanant un nergique:

--Laisse-moi donc, imbcile!

Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote.

--Imbcile est vif! O as-tu l'esprit?

Le coup tait loin.

Il fallait prendre son parti.

--La soire tait belle  l'Opra? dit-il machinalement.

Le prsident du conseil passa son bras sous celui de son ami.

--Oh! fit-il avec indiffrence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas
mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien
d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi.

Chazolles tressauta.

--Dj guri?

--Parfaitement. Tu le regrettes?

--Oui, je voudrais l'avoir laiss sur le carreau.

--Ah ! mais, cher ami, tu deviens froce. Je ne te reconnais plus.

--Il tait seul? demanda Chazolles.

--Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire drober au public
quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pntrer l'obscurit de
cette caverne.

--C'tait lui, pensa l'amant d'Angle. Elle lui donne sa revanche.

--Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein?

--En effet.

--Tu ne me remercies pas, ingrat?

--Si.

--Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-l
seuls sont heureux qui ne s'attachent  aucune femme si ce n'est  la
leur, et-elle de lgers dfauts, qui vivent en philosophes, jouissent
de la comdie que le monde leur donne, et qui, aprs avoir us de
tout, abus de tout peut-tre--c'est notre cas  nous deux...
maintenant!--se renferment dans la sagesse d'une vie calme, librs
des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs
du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants
qui prennent leur place peu  peu et les repoussent dans les espaces
inconnus d'o nous venons et o nous retournons tous, les uns en
omnibus, les autres  pied, quelques rares privilgis dans une bonne
voiture capitonne et suspendue. Nous sommes de ceux-l. Ne nous
plaignons pas. Bonne nuit. Je vais crire une grande lettre de quatre
pages  Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble.

Sans attendre la rponse, il serra la main de Chazolles et s'loigna.

Il s'en allait  pied par les boulevards, respirant  pleins poumons,
la tte haute, regardant les toiles qui scintillaient, blanches et
diamantes, dans la vote profonde, lger comme un homme arriv au
comble d'un dsir et dont les rves sont raliss, en se disant
qu'aprs avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres,
mais sans blessure, en se mnageant une chute moelleuse sur un lit
tendu  l'avance.

--Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est
que plus violente. Esprons qu'elle va finir.

Chazolles, ds que son ami se fut loign, retomba dans ses rveries
sombres.

Dcidment, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence.

Et quel personnage elle lui prfrait,  lui, si gnreux, si
prvenant pour elle.

--Le duc de Charnay! Un poseur qui ne fait mme pas aux femmes qui se
laissent blouir par son titre, l'honneur de les traiter en
gentilhomme franais! Un monsieur auquel on prtait tous les vices,
qui avait des manies de cosaque et cravachait ses matresses! Du moins
la chronique scandaleuse le racontait. Un drle infatu de sa personne
qu'il orne comme une courtisane de bijoux et de brillants! Un belltre
mivre et musqu qu'il aurait cass en deux d'un coup de poing! Un
besogneux avec son blason, incapable d'entretenir une femme et trop
heureux de la prendre des mains d'un autre et de promener  son bras
des robes et des dentelles dont il ne paie pas les notes!

Et c'tait ce crev, l'inventeur de ce mot idiot, le _pschutt_, que
cette fille adorablement belle--car on ne pouvait nier sa beaut,--lui
prfrait, malgr les soins et les mille preuves d'amour dont il
l'accablait.

Il tait arriv au faubourg Saint-Honor.

Il se rappela l'adresse du duc de Charnay, rue de Berry,  l'angle de
la rue de Ponthieu.

En effet, il avait l un petit htel assez mesquin,  deux tages, et
d'un ridicule style no-grec.

Cet htel date du premier empire.

La grande porte tait ferme.

Deux fentres, claires, laissaient passer une lumire adoucie 
travers les stores de gaze.

videmment c'tait la chambre du duc.

Il demeure seul dans cet htel avec trois ou quatre domestiques.

Dans la cour, on entendait un bruit de voitures roules sur le pav et
de portes qui se refermaient.

Le coeur de Chazolles se serra.

Il restait l en vedette sur le trottoir oppos, clou malgr lui sur
l'asphalte au coin d'une porte comme un malfaiteur, examinant cette
clart qui ne s'teignait pas.

Il crut distinguer des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, une
silhouette de femme, reconnaissable  ses cheveux enrouls en nattes
paisses.

Angle, sans doute!

Une sueur froide lui ruisselait des tempes.

Au bout de quelques instants, il eut honte.

Les agents qui se promenaient deux par deux l'observaient avec
mfiance.

De rares passants s'cartaient, prenant le milieu de la chausse,
comme s'ils avaient redout une fcheuse surprise.

Lui, un ministre! Lui Chazolles, le brillant Chazolles, rduit  ce
rle de rdeur et d'espion!

Quelle honte!

Il gagna la rue du Colise, qui est  deux pas, et sonna.

La porte s'ouvrit aussitt.

La loge de madame Adrien tait plonge dans l'obscurit, mais les deux
grands candlabres de la cour restaient allums toute la nuit.

Il entr'ouvrit la loge doucement:

--C'est moi, dit-il. Soyez sans inquitude.

Il ne demanda pas de renseignements et s'engagea dans l'escalier.

L'appartement d'Angle tait vide.

Le gaz brlait dans l'antichambre.




XL


Chazolles laissa les portes ouvertes pour bien entendre les bruits de
la maison, et, arriv  la chambre de sa matresse, il s'arrta de
nouveau en face du portrait de la jeune fille qui le fixait, anime et
vivante.

C'tait bien elle, avec ses traits de vierge, l'expression pleine de
douceur abandonne, sa grce lumineuse, ses yeux tendres  demi
teints dans un spasme de volupt.

Et surtout avec ce demi-sourire d'enfant heureuse  qui la vie ne
jette que des fleurs.

Il l'avait eue, bien  lui, il le croyait, pendant des mois entiers;
elle lui avait inspir une de ces passions frntiques pour lesquelles
on sacrifierait tout, pre, mre, enfants et amis, et maintenant elle
en avait assez; elle courait les aventures; en ce moment mme, elle
tait aux mains d'un rival excr; elle le payait de sa blessure et
rparait de ses mains douces le mal d'un coup d'pe dont elle avait
t la cause!

Ah! si c'tait  recommencer!

Comme il ne l'pargnerait pas!

La pendule sonna une heure et demie.

Sa colre montait comme une mare qui roule et  chaque vague nouvelle
envahit la grve et la couvre de son cume.

Il tira de sa poche le rapport de Melchior.

Il allait le relire pour la vingtime fois quand la clef tourna dans
la serrure de la porte d'entre qui se referma avec bruit.

Un frlement d'toffes se fit entendre sur les tapis et l'original du
portrait se montra sous la portire de la chambre.

C'tait Angle.

Enfin!

--Vous tes l, dit-elle, durement,  cette heure-ci!

--Ne m'as-tu pas donn rendez-vous? rpondit Chazolles, en se dominant
par un effort surhumain.

--C'est vrai. Je l'avais oubli. Autrement je serais rentre plus tt.

--D'o viens-tu?

--De la rue de Londres, chez une de mes amies.

--Ah! tu n'es pas alle  l'Opra?

Elle jeta sa sortie de bal sur une chaise.

D'un geste ravissant, sans s'occuper de la prsence de son amant, en
un tour de main, elle avait dgraf sa robe qui gisait  ses pieds, et
maintenant elle arrangeait sa fort de cheveux, les rejetant en
arrire, cambre, les bras en l'air, et dmlant les torsades lches
 la dbandade avec un peigne d'caille.

--Pourquoi me faites-vous cette question? dit-elle en se retournant.

--Pour savoir, pour rien.

--Oui, j'y suis alle, dit-elle.

--Seule?

--Qu'est-ce que cela vous fait, m'sieu le ministre? fit-elle, avec un
accent de gavroche.

Puis sans se presser, sans gne, comme si elle avait t seule, elle
s'occupa de sa toilette intime avec des bruits de flacons ouverts et
referms, des sons cristallins sur le marbre, et des clapotements
d'eau dans les cuvettes de porcelaine dore  son chiffre.

Une seconde fugitive, Chazolles en extase devant cette statue de la
jeunesse, saisit sur le visage de la jeune femme reflt dans la
glace, sous la lueur des six bougies des appliques qu'elle avait
allumes, un regard inquiet dirig de son ct.

Lorsqu'elle fut prte, rafrachie et repose par ce bain utile, elle
passa devant lui et, tendant la main, elle ouvrit vivement la fentre
donnant sur la cour.

--On touffe ici, dit-elle. Une chaleur horrible. On ne sait o se
fourrer. Ah! vous pouvez vous vanter d'tre un bon tyran, vous!
M'obliger  rester  Paris o il n'y a plus personne, quand je
pourrais tre au bord de la mer,  tretat,  Trouville ou ailleurs!
Enfin me voil! Que me voulez-vous?

--Je veux une explication. Angle, nous ne pouvons plus vivre ainsi.

--C'est mon avis.

--Alors, coute-moi.

--Oh! pas cette nuit! Je tombe de sommeil. Je vais me coucher;
bonsoir.

Elle lui tendit son front ngligemment et voulut s'loigner.

Il la retint, lui treignant le bras dans sa main.

--Non, reste, dit-il. J'ai  te parler.

--Faites donc, mais vite. Qu'est-ce que ce papier que vous tenez l?

--Ce papier? C'est une accusation en rgle.

--Contre qui?

--Veux-tu que je te le lise?

--Je n'y tiens pas.

--Et s'il te concerne?

--Je ne suis pas curieuse.

--coute cependant. Quel est cet appartement que tu as rue de Londres?

--Ah! vous savez?

--Oui.

--C'est un appartement que j'avais avant de vous connatre.

--Il te sert pour tes rendez-vous avec tes amants?

--Ah! vous savez encore?

--Oui.

--Alors, vous n'avez pas besoin de me questionner.

--Ainsi, jamais tu n'as t  moi seul?

--Suis-je votre femme?

--Mais tes serments, tes promesses?

--Des mots.

--Cette femme qui tait avec le baron Germain au caf Durand, dans un
cabinet, le jour de sa mort, tu la connais?

--Vous aussi, sans doute, puisque votre police est si vigilante!

--Pas la mienne.

--Celle de M. Duvernet?

--Peut-tre.

--Jolis ministres qui emploient leurs agents  surveiller une
matresse!

--Rponds?

--Eh bien, oui! c'tait moi. Est-ce tout?

--Et ce soir, d'o sors-tu, si ce n'est de l'htel, de la chambre de
ce misrable duc de Charnay, avec qui tu tais  l'Opra! Est-ce vrai?

--Parfaitement.

Chazolles s'arrta.

--Elle ne se dfend mme pas, elle n'essaie mme pas de nier, par
pudeur! s'cria-t-il.

--A quoi bon? dit insolemment Angle en s'asseyant sur une chaise en
face de lui. J'en ai assez de tes scnes. Je te connais maintenant
comme si je t'avais fait. D'ailleurs, tu es comme les autres. Tous
pareils. Quand tu te seras mis dans une colre atroce, quand tu auras
fait le terrible, que tu m'auras menace des plus mchants supplices
qu'un amant puisse faire endurer  sa perfide matresse, tu te
rouleras  mes genoux en les embrassant comme un tabernacle. Tu
demanderas ta grce comme un condamn  mort. J'y suis faite.
Autrefois, j'tais assez sotte pour m'mouvoir. Il me venait des
larmes d'attendrissement aux yeux; je m'apitoyais comme une bte.
C'est fini. Mon noviciat est fait! Et depuis deux ans qu'il dure, tu
penses que mon petit coeur s'est affermi, ptrifi et qu'il ne se met
pas  battre la gnrale pour une comdie qui ira  sa trois centime
comme les _Cloches de Corneville_. Mon parti est pris. Je ne veux plus
de cette vie-l. Quittons-nous.

Elle tait  deux pas, ironique, provocante, moiti railleuse, moiti
colre.

Il l'attira brusquement  lui.

videmment, elle attendait ce geste qui amena sur sa lvre un faible
et ddaigneux sourire.

--Voyons, dit-il, pourquoi me maltraites-tu de cette faon? Que
t'ai-je fait? Il y a des heures o je me suis cru aim sincrement, et
il faut que tu me hasses pour me parler de la sorte. Que tu me
trompes, je le conois. C'est peut-tre une fatalit de ta nature de
femme. Tu marches sur les traces des autres. Mais pourquoi t'acharner
 me faire souffrir? On dirait que tu cherches par quelles tortures tu
peux ensanglanter, dchirer un tre qui s'est donn  toi et n'a pas
le courage de se reprendre. Je ne peux pas vivre sans toi.

--Tu vois bien, fit-elle en se dgageant. Moi je ne veux pas
d'esclavage. Tout passe, tout lasse, tout casse.

--Qui aimes-tu donc? demanda-t-il.

--Moi, est-ce que je sais? toi peut-tre, mais encore plus ma libert.
Je veux vivre comme l'oiseau qui va partout et n'a pas de matre.

Et comme Chazolles se taisait, la tte cache dans ses mains.

--Je savais bien ce qui m'attendait; une querelle, des reproches! De
quel droit pourtant? Sommes-nous maris? Le maire et le cur ne sont
pour rien dans nos arrangements. Je vois ce que tu vas me dire. C'est
toi qui m'entretiens! Apparemment parce que c'est ton plaisir!
L'argent, je m'en moque. Est-ce que j'y tiens? J'ai ma tante Pivent et
mon cousin Mraud. Ils m'aiment comme je suis! Je ne fais donc que ce
qui me plat. Il faut te fourrer cette ide-l sous les cheveux,
Excellence. Si je me suis donne  toi, c'est que je le voulais bien.
J'ai le droit d'en faire autant pour les autres.

Des gouttes de sueur perlaient au front de Chazolles.

Il essuya avec son mouchoir ces larmes que la honte et l'indignation
lui arrachaient.

Il releva la tte et vit cette fille lgante,  la figure suave et
sereine, qui s'exprimait comme une harengre et le traitait, lui,
qu'elle nommait avec drision: Excellence! comme elle n'et pas trait
un portefaix ou un chiffonnier.

Ce contraste entre la virginit du visage, la candeur effarouche des
yeux, les blancheurs satines de la peau, la perfection idale des
bras et des mains, et la banalit, la rudesse grossire et basse des
paroles, le plongeait dans une stupeur hbte.

--Ainsi, reprit-il, tu veux me quitter?

--Oui, si tu ne te contentes pas de ce que je te donne.

Et tout  coup, par un de ces revirements si frquents chez elle, elle
reprit, cline:

--Ne te forge donc pas des peines et des ennuis. Pourquoi faire?

Elle lui passa les deux bras autour du cou, en se frottant avec des
ondulations flines, comme une chatte qui ronronne dans les jambes de
son matre, mais il ne se drida pas.

--Je serais dshonor  mes yeux si j'acceptais un partage pareil!
C'est impossible.

--Pourquoi?

--Tu ne comprends pas l'infamie d'un pareil march? Je t'aime trop
d'ailleurs pour te savoir  d'autres.

--Moi aussi, je t'aime, mchant jaloux.

--Alors, sois  moi,  moi seul!

Elle secoua la tte et se mit  rire.

Mais les notes de ce rire forc sonnaient faux dans le silence de la
grande cour o les lumires brillaient comme dans les profondeurs d'un
puits.

--Tu en demandes trop, dit-elle.

Si Angle n'avait pas fix les amours du plafond, elle aurait pu voir
son amant blmir jusqu' la lividit et son front se plisser dans une
contraction nerveuse rprime avec peine.

--Le temps est  l'orage, fit-elle. C'est ennuyeux, les scnes. Il
n'en faut plus. Je la reprends, ma libert; oui, monsieur.

--Qu'en feras-tu?

--Ce que je voudrai.

--Tu es bien dcide?

--Oui.

--Ah! dit-il, tu ne m'as jamais aim.

--Je crois que si. Qu'entends-tu par aimer?

--J'entends se dvouer au bonheur de son amant, lui sacrifier ses
gots personnels, viter de le froisser, de le troubler; ne pas le
cribler  chaque minute de coups d'pingle, ne pas surexciter sa
jalousie qui prouve son amour, par des coquetteries sans nom, tre
indulgente enfin et douce pour lui.

--Et je n'ai pas ces qualits?

Il la tint embrasse et plongea ses yeux ardents dans les prunelles de
la jeune femme.

--Prends garde, dit-elle, tu me fais mal. Tu as tes nerfs.

--C'est vrai! je suis malade. Je tremble la fivre.

Et sa voix devint plus grave.

--Angle, dit-il, je t'ai bien aime, moi! Lorsque je t'ai vue pour la
premire fois, j'ai compris que ma destine tait lie  la tienne.
Alors j'ai chang ma vie. L-bas, au fond de ma province, le soleil,
loin de toi, me semblait glac, les bois taient tristes, ces bois
auparavant pleins de bruit et de fanfares; la musique des chiens
courant le cerf m'ennuyait. La maison o m'accueillait le sourire de
la sainte qui est ma femme, o des bbs blancs et roses m'ouvraient
leurs bras, me parut vide et morne.

Les jardins taient tristes, les champs n'avaient plus de charmes.
Qu'ai-je fait? J'ai dsert ce paradis de l'amour pur et sans
reproche, pour cet enfer, pour cette odieuse fournaise de Paris. J'ai
cherch un prtexte  mes absences et l'ai trouv sans peine.
Pourquoi, si tu me rservais de si cruelles dceptions, t'es-tu place
sur ma route? Pourquoi te faire un jeu de m'enivrer de tes regards, de
tes caresses? Pourquoi m'as-tu promis ce que tu ne tiens pas? Pourquoi
m'avoir menti quand rien ne t'y contraignait, quand la misre mme,
cette suprme excuse des femmes qui tombent, n'tait pas l pour
t'absoudre?

As-tu quelque reproche  m'adresser? Non! J'ai assur ton avenir. Tu
es indpendante et libre pour la vie. J'en esprais quelque gratitude
et tu m'exaspres avec tes insolences. Tu veux me quitter. Mais aprs?
Que me restera-t-il  moi, qui t'ai tout sacrifi? Except toi, je
n'ai plus rien! Voyons, fais un effort, rappelle-toi! Que nous
disions-nous, seuls tous deux, sous les ombrages de nos bois, dans les
profondeurs des bosquets du Val-Dieu?

Et maintenant, quelle dcadence! Aprs un an de flicit, parce que
j'tais imbcile et crdule, sont venues les heures terribles. La
jalousie a parl. Alors sont arrives les querelles, les colres de
chaque jour, des blessures mortelles. Et de mon ct, j'en rougis, des
emportements que tu te fais un malin plaisir d'exciter. Tu te plais 
dchaner une rage qui s'abaisse jusqu' la brutalit,  aiguillonner
un orgueil dont tu connais les violences. Mais c'est  se suicider
pour cette dgradation o tu me fais descendre!

Moi, un homme du monde, un galant homme, je suis devenu un jouet pour
tes caprices, tu me foules aux pieds comme ce tapis sur lequel tu
marches; tu me jettes  la face des mots qu'une fille du ruisseau
garde pour les tres abjects qui vivent de ses vices et de ses
largesses! Plus mon respect et mes attentions s'humilient devant toi,
plus tes audaces grandissent et tes ddains redoublent! Ah! quel mal
tu causes, et avec quels raffinements tu enflammes les plaies que tu
fais!

Elle essaya de s'arracher de ses mains et n'y pouvant parvenir:

--As-tu fini? dit-elle.

--Oui, rpliqua-t-il d'une voix altre.

--Eh bien! voil mon ultimatum, comme vous dites, vous autres. Tu as
peut-tre raison, mais je ne peux pas me changer. Tu rflchiras. Je
t'ai bien aim, j'ai t sincre. Mais ce que j'ai promis je ne peux
pas le tenir. Entends-tu? je ne peux pas? Nous ne sommes pas
enchans, n'est-ce pas? Si tu ne me veux pas comme je suis,
quittons-nous! Quittons-nous! Demain, je m'en irai  Trouville pour
une dizaine de jours, c'est dcid. Tu rflchiras!

--Tu iras seule?

--C'est mon affaire.

Chazolles la repoussa brutalement en se levant; il s'approcha de la
balustrade de fer forg, pour baigner son front en feu, dans l'air
humide de la nuit.

Il resta une seconde pench sur l'abme, et soudain il se recula, en
passant ses doigts sur son front comme pour en arracher une ide
tentatrice qui l'pouvantait.

Angle s'tait renverse sur le dossier de son fauteuil, la gorge au
vent, et contemplait Maurice avec une curiosit indiffrente.

Il se rapprochait d'elle.

--Ainsi c'est dcid?

--Quoi?

--Tu veux des amants?

--Tu as bien une femme et une matresse! Aprs tout, j'ai t leve
comme a, moi! Je ne suis pas de ces demoiselles qu'on garde avec des
escortes de bonnes pour les prserver d'un accroc  leur robe
d'innocence. Tu aurais d le savoir! Encore n'y parvient-on pas
souvent!

--Ah! fit Chazolles avec dgot, tout sombre dans ce naufrage sous ton
souffle de femme perdue! Je ne sais plus ce que je fais, d'o je viens
ni o je suis! J'ai peur de moi et je me sens capable d'un crime, d'un
trait de folie sans remde. J'essaye de me raisonner, de me dtacher
de cette vile passion qui m'entrane  ta suite. Je pense  tes
perfidies,  tes chutes, rien n'y fait! Plus je m'efforce de sortir du
bourbier, plus je m'y enfonce! Tes yeux sont pour moi ce qu'est la
liqueur mortelle pour un alcoolique qu'elle abrutit et qu'elle tue!
Malheureuse et tu te joues de moi! de mon honneur, de ma paix, de mon
repos! Prends garde. Tu ressembles au dompteur qui se rit de la
frocit de ses lions et finit par tre dvor.

--Comdie! Allons, dit-elle aprs un silence, c'est bien dcid; nous
ne nous reverrons plus? Tu ne veux pas?

--Tu pars?

--Demain.

Et, trs calme en apparence, elle ajouta:

--Cela vaudra toujours mieux que d'tre dvore. Tu es froce, mon
pauvre Maurice, pour un ministre de l'agriculture. Va-t'en. Le temps
est un grand matre. Il te gurira.

Elle s'tait leve encore une fois.

Sa taille cambre ondulait sous la batiste transparente qui dessinait
ses formes sans dfaut et se teintait de la couleur de sa chair rose.

Chazolles frissonna  la pense qu'il la voyait pour la dernire fois.

Il hsitait. Il ne pouvait pourtant pas renoncer  elle. Il aurait
prfr la voir morte!

--Et si cette sparation me rend fou? Si je t'aime trop pour la
supporter? Si je me tue dans un instant d'garement; si je compromets
l'honneur d'un nom jusque-l intact! Si la seule ide que tu es 
d'autres me rend capable de tout, n'auras-tu pas piti de moi?

--Des phrases! On ne tue pas sa matresse et on ne se tue pas parce
qu'elle cesse de vous aimer. Paris serait dpeupl en huit jours. Tu
es stupide.

--Oui, stupide d'amour, fou de colre. Tu as t le poison! Tu as
infiltr dans mes veines le feu qui me brle. Depuis notre fatale
rencontre, je n'ai pas eu une minute de joie. Tant que tu vivras, tu
me causeras des tortures pareilles!

J'ai tout fait pour m'tourdir. Rien n'a russi.

Malgr ton indignit, je te veux et je te veux  moi. Tes mensonges,
tes ddains, tes trahisons irritent mon amour au lieu de l'teindre.
Toi vivante, je n'aurai pas un instant de repos! Ne vaut-il pas mieux
mourir tout d'un coup plutt que de s'avilir et de se dgrader?

Il lui appuya la main sur l'paule si rudement qu'elle tomba  ses
genoux.

--Ah! cria-t-elle, tu es un lche!

Ce mot le fouetta au visage comme un coup de cravache. Jamais un homme
n'aurait os lui jeter cette insulte  la face.

Dans une treinte involontaire, il crasa le bracelet de brillants
qu'elle portait au bras.

Le cercle d'or en clats lui entra dans les chairs.

Elle poussa un cri de douleur.

--Au secours!

A la vue du sang qui coulait, Chazolles perdit la tte.

--Veux-tu tre  moi seul? dit-il.

--Non.

--Tiens tes promesses.

--Je ne te dois rien.

--Tu me hais donc bien?

--Oui, cria-t-elle affole, je te hais! oui, je veux tre libre, je ne
veux plus te revoir jamais, entends-tu, jamais!

--C'est ton dernier mot?

--Oui.

D'un geste nergique, prompt comme l'clair, il la saisit par la
taille et la lana par la fentre.

Un cri dsespr retentit dans le vide.




XLI


A ce cri, Chazolles sentit ses cheveux se dresser sur sa tte. Saisi
d'une indicible terreur, il s'abattit sur le fauteuil qu'il venait de
quitter, et un mouvement convulsif le fit trembler, comme s'il avait
vu sa victime ensanglante lui reprocher son crime  la face de la
justice des hommes.

Ce cri sinistre, aigu, dchirant, l'avait dgris subitement de sa
colre.

Il comprit l'horreur de sa situation.

Il n'tait plus qu'un vulgaire assassin.

Il chercha autour de lui une arme, un couteau pour faire justice et se
tuer sur la place.

Rien!

Il couta les bruits de la maison et de la rue, croyant qu'elles
allaient s'veiller  cette lugubre plainte qui avait travers le
silence de la nuit.

Rien encore.

Alors il osa s'approcher de la fentre et se pencha sur l'abme.

Au fond,  la lueur des deux candlabres qui brlaient toujours, il
aperut une masse blanche inerte, crase sur le pav.

Il la fixa de ses yeux pleins de larmes brlantes comme de la lave en
fusion et tout  coup, il crut voir la morte se remuer; un faible
gmissement monta jusqu' lui.

Effar, il se prcipita dans l'escalier. Arriv  la loge de la
concierge, il frappa vivement.

--Madame Adrien, dit-il, levez-vous.

Dj dans la cour, il se jetait  genoux  ct de la malheureuse
fille.

Elle respirait encore.

Il essaya de la rappeler  la vie.

--Angle, lui dit-il, c'est moi.

Il l'appelait des noms les plus doux, la soutenant dans ses bras, la
tte gare, la suppliant de revenir  elle, ne sachant ce qu'il
disait, prt  donner toute sa fortune, sa vie, pour rparer sa froce
colre!

Mais elle retombait inanime sur les dalles de granit o elle s'tait
brise.

Alors, avec des prcautions infinies, il l'emporta sur le lit de la
concierge qui s'tait habille  la hte.

--Grand Dieu, dit-elle, qu'y a-t-il?

--Il y a, rpondit Chazolles, d'une voix sourde, que cette pauvre
fille m'a exaspr, que je l'ai tue en la jetant par la fentre et
que je vais me brler la cervelle chez moi.

--Vous tuer!

--Sans doute, dit Chazolles, qui reprenait son sang-froid. Croyez-vous
que je me laisserai traner en prison comme un voleur!

--Vous n'y pensez pas. Et votre femme, vos enfants, votre nom?
Voyons, monsieur Chazolles! du courage! Il y a peut-tre un moyen.

--Non!

--Mais si. Tenez. Rflchissez. La maison est vide. La bonne couche 
l'extrmit sur le jardin. Elle n'a rien entendu. Moi, je vous
appartiens, vous le savez. Je vous dois tout et je donnerais ma vie
pour vous! Personne ne vous a vu. A cette heure-ci, la rue est
dserte. Allez-vous en. Rentrez chez vous. Qu'est-ce que cette pauvre
fille? Une malheureuse qui vous trompait. Vous ne pouvez pas la
rappeler  la vie! Est-ce qu'elle ne peut pas s'tre suicide, jete
elle-mme par la fentre? Ce sont des natures fantasques. Qui donc
dcouvrira la vrit? S'il y a des lettres, enlevez-les! Mais
sauvez-vous, sauvez votre famille, votre honneur, celui de vos
enfants! Laissez-moi seule. Je m'expliquerai avec la police. Je ne
veux pas qu'on vous accuse, vous, le meilleur des hommes! Allons, du
coeur!

Le ministre tait pench sur le lit o sa matresse rlait dans les
spasmes de l'agonie.

Un combat acharn se livrait en lui.

Madame Adrien, avec sa logique, venait de rveiller un espoir, celui
du salut, et peut-tre il allait succomber  cette tentation et
abandonner la malheureuse expirante, quand les yeux d'Angle
s'ouvrirent et s'attachrent sur les siens avec une expression de
souffrance indicible et en mme temps avec une anglique douceur.

Il n'y avait pas un reproche dans ce regard.

--Non, dit-il, c'est impossible. Tant qu'il y aura une ombre de vie en
elle je ne saurais l'abandonner. Ce serait un double crime! Courez,
amenez un mdecin!

--Mais c'est votre perte.

--Tant pis; que Dieu en dcide!

Madame Adrien se jeta aux genoux de son matre.

--Je vous en supplie, dit-elle! C'est un sacrifice inutile. Vous voyez
bien qu'elle se meurt.

--Allez, je le veux.

Il y avait  deux pas un docteur trs connu.

La concierge courut le chercher et en quelques instants il arriva.

La blesse avait repris connaissance, mais elle tait brise. Sa vie
ne tenait qu' un fil. Sa tte seule avait t prserve dans la chute
par une sorte de miracle.

tendue sur le lit, elle ne pouvait faire un mouvement sans laisser
chapper une plainte, douce comme un vagissement d'enfant.

Le docteur, un vieillard  cheveux blancs, examina avec attention
cette tte si jeune et si belle o dj la mort mettait ses ombres et
que sa chevelure d'or entourait comme une aurole.

--Elle est tombe du quatrime dans la cour sur le pav, expliqua la
concierge qui tentait de sauver son matre.

--Elle sera morte dans un quart d'heure, mais, est-ce un accident ou
un crime? demanda le docteur.

La blesse entendit cette question.

Elle reporta ses yeux vers Chazolles atterr.

Elle avait compris.

Il tait perdu si elle voulait. Maintenant elle tenait sa vie entre
ses mains comme il avait tenu la sienne, et il n'avait pas eu piti,
lui.

Le sang l'touffait. Elle ne pouvait parler; pourtant, en faisant un
effort, qui lui arracha un cri de douleur, elle murmura ces mots que
le docteur entendit:

--Du papier!

--Donnez-lui ce qu'elle veut, commanda Chazolles  la concierge, qui
hsitait.

Il pleurait silencieusement prs du lit.

Angle le regarda une dernire fois, de ses doux yeux bleus, o deux
grosses larmes roulaient, et, tendant la main, elle crivit
lisiblement, au milieu de souffrances indicibles, cette phrase:

   Je l'adorais! Je me suis tue parce qu'il ne m'aimait plus.

Et elle signa:

    ANGLE MRAUD.

Chazolles se jeta  genoux et baisa la main qui tait retombe
immobile, lasse de ce suprme effort, sur le drap.

Elle ne bougea plus.

Bientt une cume sanglante inonda ses lvres.

Elle poussa un dernier soupir.

--C'est fini, dit le mdecin. Elle tait bien jeune pour la mort.
Pauvre enfant!

Et quand Chazolles fut seul avec la concierge:

--Ah! dit-il, quand je l'aimais comme un insens, je savais bien
qu'il y avait de l'or dans cette fange! Oh! oui, pauvre, pauvre enfant
perdue!

Il passa la nuit auprs d'elle et ce ne fut qu'au point du jour que
madame Adrien obtint de lui qu'il s'loignt afin d'viter un scandale
inutile.

La pauvre petite, que son amant avait reporte dans sa chambre et
couche comme une fiance dans son lit aux riches tentures, dormait de
son dernier sommeil, plus belle dans la mort qu'elle ne l'avait t
dans la vie.




XLII


Les journaux parlrent peu de cet accident.

Personne ne connut la vrit, et cette fin, pareille  celle de
beaucoup d'autres dsespres, passa presque inaperue.

Quelques-uns l'attriburent  une imagination frappe par l'histoire
trange du caf Durand, histoire dont elle avait t l'hrone.

Huit jours aprs Chazolles donna sa dmission de ministre et de
dput, au moment du mariage de sa soeur avec Duvernet, mariage qui
fut clbr  Grandval au commencement d'aot.

Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillit profonde de cette
retraite si propice aux apaisements de l'me et o on croit encore
entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines
ou les voir errer, traversant en longues files les clotres et les
grandes salles nues.

Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions
dlicates d'Hlne qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche.

Elle ne tarda pas nanmoins  deviner que son mari, toujours
taciturne et sombre, lui cachait un secret.

Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commenait dans le parc sa
promenade solitaire, elle le suivit.

Il s'enfona dans les alles cartes, seul, et parvenu  la lisire
de la fort, aprs avoir franchi la rivire qui coupe la prairie, sur
un pont rustique, il s'arrta  l'extrmit d'une alle de chnes si
vieux qu'ils tombent en poussire, auprs d'une petite chapelle dont
l'origine se perd dans les ges lgendaires.

L, il s'assit sur un banc de pierre et, la tte cache dans ses
mains, il pleura abondamment.

Il tait l depuis quelques instants, abm dans ses souvenirs, quand
une main se posa sur son paule et une douce voix murmura  son
oreille:

--Pourquoi pleures-tu?

Il se redressa vivement.

Hlne tait devant lui.

Depuis son retour, unis devant le monde comme par le pass de faon 
tromper les curiosits, ils vivaient en ralit spars.

Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme.

Et comme il se taisait:

--Heureux, reprit-elle avec une ineffable bont, tu pouvais tre 
d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as
une peine, tu m'en dois la moiti. Tu me caches un secret!

--Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'touffe et j'en meurs.

--Ah! s'cria-t-elle, parle et ft-ce un crime, s'il te rend  moi, je
le bnirai.

Alors, en se jetant aux pieds d'Hlne comme  ceux d'un confesseur,
il lui raconta tout.

Il repassa l'histoire de ses deux dernires annes, de sa trahison
envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure
des mres. Il lui raconta la fascination que cette fille exerait sur
lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait  elle, son
Hlne, ses vains efforts pour se soustraire  la tyrannie d'une
passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils
discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels
il rsistait malgr lui; il entra dans tous les dtails de sa vie, ne
s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne
de pardon. Enfin, il dit la vrit sur cette mort tragique de la
malheureuse Angle, son dvouement pour le sauver, lui qui l'avait
tue, assassine dans un accs de folie!

Hlne l'coutait immobile, plie et frmissante sous l'clat de la
lune qui s'tait leve et perait la vote de feuillages qui les
recouvrait, belle de la beaut surnaturelle des femmes pures et douces
dont la vie est une suite de rsignations et de dvouements.

Lui, courb comme un coupable qui va entendre son arrt, il attendait,
anxieux et abattu, mais dcharg d'un poids qui l'crasait.

Elle lui tendit la main:

--Viens, dit-elle. Elle t'a pardonn; je te pardonne aussi, c'est le
rle des femmes! Nous ferons du bien pour elle!

--Ah! s'cria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'levant jusqu'
ses lvres, tu es bonne comme les anges!

--Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime.

--Malgr mon crime!...

--Malgr tout et jusqu' la tombe!

       *       *       *       *       *

Duvernet a eu le sort de tous les ministres.

Il est tomb comme les autres.

Sa majorit a diminu graduellement, depuis la lune de miel de son
cabinet, jusqu' sa chute.

Il a vcu onze mois et neuf jours.

C'est un des plus longs ministres qu'on ait signals depuis douze
ans.

Mais Duvernet a offert cette singularit qu'il est tomb gaiement et
sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que
la veille de son lvation, toujours d'gale humeur et sans rancune
contre ceux qui se sont groups pour saper son autorit et lui ravir
son portefeuille.

Il possdait un talisman: Denise Chtenay, la soeur d'Hlne.

Il a tenu parole.

Il s'est retir  la campagne.

Il vit  Grandval avec M. Chtenay, la perle des beaux-pres.

M. Chtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir
dcouvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait
jouer un rle dans le systme de dfense de cette place dont l'origine
n'est pas claire.

Chazolles et Duvernet, qui possdent les prcieuses archives des
Cisterciens, ont trouv de leur ct, dans un coin de la vnrable
bibliothque du Val-Dieu un plan trs prcis concernant l'oppidum en
litige.

Il appert de ce document qu'au dix-septime sicle, les moines
possdaient  Rudelande une ferme considrable, qu'ils dtruisirent
pour en convertir les terres en futaies.

D'o il suit que la tour dont les fondations ont t mises au jour par
des fouilles intelligentes tait un simple pigeonnier.

Mais ces deux gendres modles n'ont point divulgu leur trouvaille
pour laisser  M. Chtenay la jouissance de ses illusions.

N'est-ce pas tout dans la vie?

Gaspard Mraud a t navr six mois de la perte de sa cousine.

Il l'aimait rellement.

Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et
en razziant les carpes et les brochets des tangs.

Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble
d'attentions.

Grce au cur, Herminie arrive enfin au comble de ses dsirs.

Elle pouse Mraud.

Madame Pivent s'est marie de dsespoir  un maracher de Clamart,
celui dont le fils voulait pouser Angle.

Denise et Hlne sont parfaitement heureuses.

Quant  Chazolles, il vit en vritable moine.

Il affecte mme de se choisir des formes et des couleurs de vtements
qui rappellent les robes  capuche des disciples de saint Benot.

Il ne touche  aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps 
cultiver ses terres et  lire dans la bibliothque du Val-Dieu.

Pour les autres, le Val-Dieu est un chteau adorable avec ses
tourelles, ses fentres en ogive  vitraux coloris et  trfles de
pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye o, dans le
silence, la retraite et l'tude, il expie une minute de colre jalouse
et d'amour furieux.

Parfois, dans ses heures de solitude, un fantme souriant et tendre,
emport dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui.

Alors une larme brlante lui monte du coeur aux yeux.

Il serait mort de remords et de dsespoir, mais il est gard par trois
anges terrestres.


FIN


F. Aureau,--Imprimerie de Lagny.





End of the Project Gutenberg EBook of Angle Mraud, by Charles Mrouvel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGLE MRAUD ***

***** This file should be named 42896-8.txt or 42896-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/2/8/9/42896/

Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
