The Project Gutenberg EBook of Vercingtorix, by Camille Jullian

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Vercingtorix

Author: Camille Jullian

Release Date: October 2, 2013 [EBook #43871]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VERCINGTORIX ***




Produced by Mireille Harmelin, Bibimbop, wagner, The library
of the University of Michigan, The Internet Archive and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
images of public domain material from the Google Print
project.)









Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.

La translittration de texte en Grec est indique par +...+.

Certaines notes de bas de page mentionnent d'autres notes de bas de
page, comme dans cf. ici, p. 364, n. 1. Un lien vers la note dans
cette dition a t ajout, comme ceci: cf. ici, p. 364, n. 1[52].




VERCINGTORIX




OUVRAGES DU MME AUTEUR


LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

    Gallia. Tableau sommaire de la Gaule sous la domination
    romaine. Un vol. in-16, avec gravures, cart. toile.            3 fr.
    Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.

    Extraits des Historiens du XIXe sicle (_Chateaubriand_, _Augustin
    Thierry_, _Guizot_, _Thiers_, _Mignet_, _Michelet_, _Tocqueville_,
    _Quinet_, _Duruy_, _Renan_, _Taine_, _Fustel de Coulanges_), publis
    avec une introduction, des notices et des notes. Un vol. petit
    in-16, cartonn, 2e dit.                                   3 fr. 50

    Montesquieu. _Considrations sur les causes de la grandeur des
    Romains et de leur dcadence_; dition publie avec introduction,
    variantes, commentaires et tables, par M. C. Jullian.
    Un vol. petit in-16, cart., 2e dit.                        1 fr. 80

    ---- _Extraits de l'Esprit des lois et des OEuvres diverses_,
    publis avec une introduction, des notices et des notes, par M. C.
    Jullian. Un vol. petit in-16, cart., 2e dit.                  2 fr.

    ---- _Esprit des lois._ Livre Ier avec un commentaire, par M. C.
    Jullian, petit in-16, cart.                                    25 c.


CHEZ FERET ET FILS  BORDEAUX

    _Inscriptions romaines de Bordeaux_. Deux vol. grand in-4, avec
    gravures et planches.                                         60 fr.
    Ouvrage couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres.

    _Histoire de Bordeaux._ Un vol. grand in-4o, avec gravures et
    planches.                                                     30 fr.
    Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.

    _Ausone et Bordeaux_, tude sur les derniers temps de la Gaule
    romaine. Un vol. in-4o.                                        5 fr.


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--1836-1901.

[Illustrations:

  Collection Changarnier  Beaune.

  Cabinet des Mdailles, no 3775.

  MONNAIES DE VERCINGTORIX, TYPE CASQU.
  (Grossies au quintuple).]




    CAMILLE JULLIAN

    Correspondant de l'Institut
    Professeur  l'Universit de Bordeaux


    VERCINGTORIX


    ... _ut id non hominum consilio, sed
    deorum voluntate factum putarent (Galli)._

    HIRTIUS, _Guerre des Gaules_, VIII, 43,  5.


    DEUXIME DITION


    PARIS
    LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

    1902
    Droits de traduction et de reproduction rservs.




VERCINGTORIX




CHAPITRE I

LE PAYS D'AUVERGNE

      Territorii peculiarem jucunditatem,... quod montium cingunt
      dorsa pascuis,... saxosa castellis,... aperta culturis, concava
      fontibus, abrupta fluminibus.

      SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, IV, 21,  5.

  I. L'Auvergne, centre de la Gaule.--II. Des routes qui y
  conduisent.--III. Auvergne et Morvan.--IV. Isolement relatif de
  l'Auvergne.--V. Plateaux et montagnes.--VI. Le Puy de Dme.--VII.
  La Limagne.--VIII. Sources et lacs.


I

Vercingtorix tait roi des Arvernes, lorsqu'il dirigea, l'an 52 avant
notre re, la rsistance de la Gaule  la conqute romaine.

Les tribus arvernes habitaient l'Auvergne actuelle, Haute et Basse,
et la partie mridionale du Bourbonnais.  l'Est et  l'Ouest,
leurs limites taient celles de nos deux dpartements auvergnats, le
Puy-de-Dme et le Cantal; mais leur domaine dpassait ces frontires
au Nord, o il finissait prs de Moulins, et au Sud, o il englobait
Brioude et Langeac. La nation possdait donc le milieu et les plus
hauts sommets du plateau central.

L'Auvergne est, avec la Bretagne armoricaine, la rgion la plus
ancienne de notre patrie. Au temps o les mers recouvraient presque
tout l'espace qui devait tre la France, mergeaient dj les socles
de granit o allaient se fixer l'une et l'autre provinces. De tous les
grands pays gaulois, ce sont ceux dont les destines ont commenc
les premires. Mais, quand les terres nouvelles apparurent, elles
se tinrent  l'cart de la Bretagne, et c'est au pied du plateau
d'Auvergne que s'tagrent les calcaires et les alluvions des bassins
fluviaux. Il est devenu le noyau de formation de la France, et,
suivant l'expression des anciens eux-mmes, l'chine montagneuse
autour de laquelle s'est dvelopp le systme de nos valles.

Quelques annes avant l're chrtienne, les gographes commencrent 
bien connatre la contre qui s'tendait entre les Pyrnes et le Rhin,
et o dominait le nom celtique: ils purent la voir dans son ensemble,
et rflchir sur elle. Or, le premier sentiment qu'elle leur inspira
fut une nave admiration. Ce pays, dirent-ils, ne peut tre le rsultat
du hasard, il ressemble  l'oeuvre faite par un dieu, il est l'difice
bti par une providence. Son sommet va se perdre dans les brumes
du Rhin septentrional; il s'appuie solidement, au Sud, sur les deux
murailles de montagnes des Alpes et des Pyrnes; il regarde les deux
grandes mers du monde, vers lesquelles il ouvre des baies galement
hospitalires.

Au dedans de ces limites, tout contribue  rapprocher les peuples,
 leur donner le dsir de se connatre, le besoin de s'entendre, le
devoir de s'unir. La socit humaine vit des instincts de l'me et des
sentiers de la terre: la nature a fourni  la Gaule les plus admirables
lments de la vie sociale, en lui prsentant des routes toutes faites,
c'est--dire un rseau continu de valles fluviales.  l'Est, ce sont
le Rhne, la Sane et le Doubs, qui vont, d'une mme ouverture, droit
du Nord au Sud;  l'Ouest, ce sont la Garonne et l'Aude, qui divergent
dans leur cours, mais dont les valles se rejoignent; entre ces deux
grandes lignes, la Loire, la Seine et la Moselle s'panouissent en
ventail, nulle barrire ne spare leurs eaux moyennes, et aucun
obstacle srieux ne s'lve entre leurs voies suprieures et la grande
tranche rhodanienne. Toutes ces lignes de flots mouvants se font
suite, et par elles s'appelleront les peuples qui vont habiter sur les
rives.

La Gaule, expliquait le gographe grec Strabon, est surtout un
entre-croisement judicieux de rivires. Tandis que l'gypte est le
produit d'un seul fleuve, que l'Espagne est une lourde charpente de
plateaux, la Gaule est encore l'ingnieuse combinaison de valles
groupes autour d'un donjon central.

Or, celles des eaux gauloises qui ne viennent pas des chanes
frontires, descendent pour la plupart du massif que domine l'Auvergne.
Elles grossissent, se transforment, errent et se chargent avant
d'arriver  la mer. Mais, si loignes que soient les embouchures de
nos fleuves, ils entranent presque tous dans leurs eaux du limon des
terres centrales. L'Auvergne est la citadelle au pied de laquelle se
forment les routes naturelles et nationales du sol franais.


II

Par sa masse et par sa hauteur, elle commande toutes ces routes.

Voici,  droite, la voie du Rhne et de la Sane, par laquelle Grecs
et Romains ont civilis ou conquis le monde barbare, Gaulois et
Germains ont envahi le monde classique, la grande voie de lutte et
de pntration du Nord et du Midi. Au nord du Mont Pilat, qui est le
premier mont mridional de la France, la coupure de la valle du Gier
s'ouvre entre le plateau central et la plaine du Rhne: elle dbouche
prcisment entre les deux plus importants carrefours de cette plaine,
entre le coude du Rhne et l'embouchure de l'Isre, en face de la ville
de Vienne qui fut, avant l'arrive de Jules Csar, l'avant-poste romain
du ct de la Barbarie celtique et germaine.

Du haut du Mont Mzenc, qui marqua longtemps, vers le Sud-Est, la
fin de la domination des Arvernes, ils voyaient se drouler au Midi
la large plaine narbonnaise, peuple de villes, encombre de tribus,
riche en cultures, qui s'talait entre l'Italie et l'Espagne, entre
l'Aquitaine de l'Ocan et la Ligurie mditerranenne. L s'taient
heurts pour la premire fois Hannibal et Rome, dans le duel o
se dcida le sort de l'Occident. De ce ct, le plateau finissait
brusquement, tombant sur la plaine en ravins abrupts; les Cvennes
fermaient, d'une muraille presque sans jointure, l'Auvergne et ses
dpendances:  peine  et l quelques dfils, connus des hommes en
temps d't, tels que le col du Pal entre l'Ardche et la Loire, sur la
ligne la plus courte qui ment de Marseille  Gergovie.

Au Nord et  l'Ouest, au contraire, point de rampes ardues ni de sentes
mystrieuses. Le plateau descendait vers les fleuves en pentes douces,
aussi aisment qu'ils descendaient eux-mmes vers l'Ocan. Les Arvernes
n'avaient qu' se laisser glisser, eux et leurs ambitions, le long des
cours d'eau de leur pays, pour arriver sans encombre  la Loire et 
la Garonne, vieilles routes sans cesse sillonnes de clans en qute
d'aventures et de caravanes de marchands.


III

Un seul pays, dans la Gaule centrale, ressemblait  l'Auvergne, et se
dressait ainsi en donjon massif au milieu de routes et de rivires:
le Morvan, domaine exclusif du peuple des duens, tait galement une
citadelle compacte, assise sur un socle de granit; et de l aussi,
des eaux descendaient vers les deux mers, vers la Seine et la Loire de
l'Atlantique, et vers le Rhne grco-romain.

Mais le plateau duen n'tait qu'un raccourci du plateau central; il
n'en avait pas l'tendue, ni les contre-forts vigoureux, ni la robuste
carrure, ni le noyau retranch; son sommet le plus lev (Bois du Roi,
902 mtres) n'atteignait pas  la moiti du plus grand puy d'Auvergne
(Puy de Sancy, 1886 mtres). Il est sans doute plus prs que son rival
(mais de si peu!) des routes de la Seine et de la Maine: il est en
revanche compltement spar par lui de la route historique des villes
du Midi.

Le Morvan eut un seul avantage: il inclinait mollement vers les
coteaux et les vallons de la Bourgogne; et par l les terres duennes
s'unissaient librement aux plaines de la Sane et du Rhne, alors que
la principale ouverture de l'Auvergne, la valle de l'Allier et la
Limagne, se dirigeait uniquement vers le Nord. Les Arvernes faisaient
front aux bassins de l'Ocan; les duens, matres de la Cte d'Or,
tenaient la tte de cette route, droite et gaie, entremle de vignes
et d'eaux vertes, qui commence  Beaune et qui finit  la mer des cits
antiques. Ceux-l regardaient surtout vers les terres d'o taient
venus les Gaulois; ceux-ci aspiraient aux pays par o les Romains
arrivaient.

Ces tendances mridionales des duens taient fortifies encore par
la situation de leur territoire dans le rseau des valles fluviales.
C'est un lieu de passage et de portage. Veut-on, en remontant la Sane,
gagner par le chemin le plus commode la Loire navigable: on pntre en
pays duen par les valles recourbes de la Dheune, de la Bourbince et
de l'Arroux; vise-t-on l'Yonne ou la Seine, on a la valle de l'Ouche,
qui conduit chez les duens ou chez leurs clients d'Alsia. Routes
point trop longues, sans montes terribles, sans neiges intolrables:
que peuvent tre,  ct d'elles, les sentiers du Velay et l'troite
perce du Gier, les seuls passages par lesquels on puisse aborder, en
venant du Rhne et du Midi, les terres du peuple arverne?


IV

Au contraire, si l'Auvergne domine les plus grandes routes de la Gaule,
aucune ne traverse son territoire. Elles le bordent, l'enserrent,
forment un chemin de ronde autour du plateau central, elles ne
le gravissent pas. Les fleuves y abondent en directions varies:
autour du Puy Mary ou du Plomb du Cantal, il y a, dans tous les sens
de l'horizon, un rayonnement de rivires tel qu'il ne s'en trouve
peut-tre nulle part en France. Mais ces rivires ne peuvent recevoir
bois ou barques que lorsqu'elles ont franchi les frontires du pays
d'Auvergne; elles ne sont qu'en dehors de lui des chemins qui marchent
ou qui portent. La seule qui ft autrefois praticable tait l'Allier 
partir de Jumeaux, et elle coule vers le Nord.

De tels cours d'eaux taient de mdiocres voies de pntration. De
plus, aux limites mmes de l'Auvergne, d'paisses barrires gardaient
le pays. Au Sud, les neiges, les forts, les torrents, sans parler
des lgendes et des btes fauves, rendaient les Cvennes presque
toujours infranchissables.  l'Est et  l'Ouest, des bois sans fin, et
tout aussi redoutables, arrtaient le voyageur: Gvaudan, Rouergue,
Limousin, Combrailles, Forez, ces pays de sombres profondeurs et de
peurs tenaces taient les voisins immdiats des terres arvernes. Mme
au Nord-Ouest, du ct de Nris et de Montluon, qui appartenaient aux
Bituriges, la frontire tait marque par une fort, celle de Pionsat,
chre aux chasseurs de sangliers, aux ermites du Christ et aux dragons
de Satan. Sans doute, au Nord, l'Allier donnait un accs facile  ceux
qui venaient de chez les duens ou les Bituriges, placs,  partir de
Moulins, des deux cts de la rivire; mais,  cet endroit encore, la
marche vers l'Auvergne tait entrave par les landes, les tangs et les
marcages de la Sologne bourbonnaise, et des bois longeaient les deux
rives du fleuve, assez pais pour cacher des milliers d'hommes.

De tous les peuples de la Gaule centrale, les Arvernes avaient reu
en partage le domicile le plus isol. Aucun n'tait mieux chez lui que
celui-l,  l'abri des curiosits ou des ambitions voisines. Mais aucun
n'avait affaire  une nature plus puissante,  un sol plus robuste; nul
n'avait besoin de plus de travail et de plus de courage.


V

Puisqu'en dehors de la Limagne l'Auvergne manquait de routes
naturelles, les tribus qui l'habitrent ont d chercher et frayer
elles-mmes leurs pistes et leurs sentiers dans la montagne; et, comme
le rocher est ininterrompu sur 25 et 30 lieues, depuis Riom jusqu'
Mauriac, depuis Langeac jusqu' Montsalvy, comme il y a, entre le
sommet le plus haut et le point le plus bas de l'Auvergne (l'Allier
prs de Moulins, 209 mtres), 1677 mtres de diffrence, il a fallu
qu'un vritable corps  corps s'engaget partout entre l'habitant et la
montagne.

Ce mariage de l'homme et de la nature, qui forme toute socit, a t
prcd, sur les plateaux bouleverss de l'Auvergne, par de violentes
attaques et des rsistances victorieuses. Les rochers voisins du Puy
de Dme, entaills il y a vingt sicles pour laisser passer la rampe
abrupte de la voie romaine, portent la trace visible encore d'un de
ces combats. Les sentiers les plus anciens de l'Auvergne ont peut-tre
t ceux qui, la traversant de part en part, unissaient la Limagne aux
bains du Mont Dore, ne reculant devant aucune fatigue: l'un gravissait,
au sortir de la valle de la Dordogne, les pentes escarpes de la
Grande Cascade; l'autre, prs de Saulzet-le-Froid, traversait les
terres les plus glaciales de la chane des Puys.

Sur ces rampes et ces plateaux, il faut batailler  la fois contre la
terre qui repousse et contre le ciel qui attaque. L'orage y clate
subitement, en sourds grondements et en pluies diluviennes. C'est
le danger qui dut pouvanter le plus les hommes d'autrefois, par sa
violence et sa soudainet. Contre lui, aucun abri n'est assez touffu.
En deux heures, une averse de tempte suffit  dtruire une route,
inonder une ville, engloutir des familles entires. La vie politique
et religieuse de l'Auvergne est pleine de la peur de ces ouragans
qui brisaient les corps et branlaient les mes. Mais parfois ils
tournaient au salut de quelques-uns:  l'poque mrovingienne, la plus
fertile de toutes en miracles, la foudre frappait les impies, brlait
les foins, tuait les troupeaux, et ne touchait pas aux tombes des
saints arvernes; si les pluies coupaient les routes, elles respectaient
les reliques et aidaient aux conversions. L'homme ne cessait de voir,
dans ces violences du ciel, l'acte d'une puissance divine.

Plus haut que ces routes qui sillonnaient le plateau, se dressaient,
telles que des statues sur une base commune, les cimes isoles des
Puys. L'Auvergne a ceci de particulier qu'elle prsente la montagne
par-dessus la montagne. Sur la masse, tourmente et crevasse, de
granit et de porphyre, mergent du milieu de leurs coules de laves
les grands sommets volcaniques, le Puy Mary, le Puy de Sancy, le Puy de
Dme.--Et aucun d'eux ne ressemble aux autres. Chacun a sa physionomie
propre, ses ruisseaux, ses caprices, les couleurs de ses flancs,
les nuances de ses nuages. Peu de montagnes gauloises taient aussi
personnelles, avaient une individualit plus distincte, plus agissante.

Aux temps reculs, o les tribus humaines redoutaient la plaine
dcouverte et cherchaient dans les montagnes un abri pour leurs villes
et un asile pour leur foi, o l'homme, adorateur des hauts lieux,
plaait sur les plateaux solitaires ses cits saintes et sur les
sommets les autels de ses dieux, l'Auvergne offrait  une peuplade
celtique des ressources intenses de vie publique et religieuse. Pour
les aires municipales, elle avait d'imprenables plates-formes, telles
que celle de Gergovie; pour les sanctuaires de la divinit, elle
avait des sommets magnifiques, ceux des Puys.--Certes, elle n'tait
pas la seule rgion des Gaules o l'on pt lever des cits dans des
conditions pareilles, et le plateau du Beuvray en Morvan, qui portait
la ville duenne de Bibracte, ressemble  celui de Gergovie. Mais, 
ct du Mont Beuvray, il manquait aux duens un sommet divin, comme
celui du Puy de Dme.


VI

Le Puy de Dme tait pour l'Auvergne  la fois roi lgitime et tyran
capricieux. Il avait la cime dominatrice de tout le pays. Assurment,
avec ses 1465 mtres, elle est moins haute que le Puy Mary ou le Puy
de Sancy: mais les anciens ignoraient sans doute cette infriorit, et
le Puy de Dme devait leur paratre plus grand que tous. Les autres se
font jour dans des fouillis de montagnes: il se dresse en face de la
plaine mme, il y prend presque pied, ainsi que le colosse de Rhodes
prenait pied dans la mer. Il est, pour tous les hommes de la campagne,
importun, obsdant, inquitant. On ne peut, dans la Limagne, dtacher
les yeux de la terre sans le voir, lui ou son ombre. Il apparat 
l'extrmit de presque toutes les rues de Clermont. Quand il ne ferme
pas l'horizon, il le domine de son buste net, majestueux, sombre, et
jamais impassible.

C'est de lui que les paysans de la plaine et les vignerons du coteau
attendent, avec angoisse, le salut ou la ruine. Si le soleil sourit sur
la cime, la journe sera belle, et on mettra la moisson  l'abri. Mais
c'est aussi autour de ses flancs que s'amoncellent les nuages que l'on
redoute, et parfois,  les voir natre sur ses pentes, on peut croire
qu'il les a forms.

Lui, il ne souffre pas de la tempte qu'il dchane. Trouvez-vous sur
le Puy de Dme,  l'une de ces heures d'orage qui terrifiaient les
anciens. Le spectacle est mouvant. Au-dessus de la tte, le ciel bleu
et un tide soleil qui caressent les rochers; aux pieds, les nuages
noirs qui se droulent et la foudre qui crpite.--Si Gergovie tait un
admirable refuge pour les hommes, le Puy de Dme tait un incomparable
sjour pour une divinit: et, lorsque les Gaulois s'y runissaient
prs d'elle, ils pouvaient n'avoir plus rien  craindre, si ce n'est
l'improbable chute du ciel.


VII

 ct de ces lments de grandeur et d'pouvante, le sol arverne
renfermait une abondante source de richesse, de travail et de calme: la
plaine de la Limagne. Le contraste entre cette claire valle et l'ombre
noire du Puy de Dme, entre la masse norme de montagnes qui couvrent
les trois quarts du pays et cette couche grasse de limons fertiles, nul
peuple ne le prsentait en Gaule au mme degr que les Arvernes.--Seuls
encore, les duens revendiquaient  la fois les sommets du Morvan et
les plaines du Beaujolais et de la Bourgogne: mais, de mme que ceux-l
taient moins superbes, celles-ci taient moins fcondes.

Cette Limagne, o certaines terres valaient rcemment 25000 francs
l'hectare, exera sur les anciens un rel enchantement. On la dit si
gracieuse et si gaie! rptaient les Barbares. Au printemps, tout y
apparaissait vert et fleuri, les prs, les vignes et les bls; elle
n'avait mme pas de bois qui fit sur son tapis d'meraude une tache
plus sombre. Elle devint pour les Chrtiens l'image du Paradis, quand
du moins l'Enfer ne la troublait pas de ses orages. Les voyageurs s'y
arrtaient, pour oublier la patrie de leur naissance comme dans une
patrie du bonheur. Les Arvernes ne s'loignaient qu'en pleurant de
cette terre dont les glbes renfermaient de mystrieuses richesses, de
cette mer d'pis que le vent agitait de vagues sans colres.

L'Auvergne avait donc tout ce qui faisait la fortune foncire d'un
Gaulois: le lait des pturages, le gibier des bois, le bl des plaines.


VIII

Dans la montagne mme, tout prs des plus pres sommets, se cachaient
en replis sinueux des coins charmants de verdure et de fracheur.
L'Auvergne abondait en gorges troites et fermes o l'eau demeure
ternellement limpide et murmurante,  l'ombre touffue des htres et
des sapins. Les valles de la Cre, de la Rue, de l'Allier donnent
l'impression d'une longue demeure bien close, faite d'arbres, de
roches et de mousses, qui appartiendrait  la mme divinit: la
source, infinie d'aspects et de voix, grondant, sautillant ou riant,
mais toujours attrayante et bavarde. Qu'on s'arrte un instant 
rver le long de la Rue, entre Le Chambon et Condat, dans le ddale
des sapinires: nulle part on ne se sentira plus loin du monde, plus
prs de la nature, plus en contact intime avec elle. Et les ermites
chrtiens furent autrefois, dans ces obscures valles, trangement
heureux.

L'Auvergne tait le pays des fontaines vives, pures et saines, qui
taient pour les hommes la condition mme de la vie. Elles naissaient
partout, subitement, spontanment; aprs une pluie, il en sort de
nouvelles, mme d'entre les pavs des rues; il est rare que l'on ait
besoin de la citerne ou du ruisseau, chaque village a sa source. Au
temps o elles taient des nymphes, l'homme n'avait qu' les dsirer
pour les voir apparatre. Au temps o elles dpendaient des ermites,
mules de Mose, il suffisait de leur prire ou d'un coup de leur
baguette pour les faire jaillir du rocher, s'pandre dans la plaine, o
elles dsaltraient hommes et bestiaux.

Puis, non loin des eaux des sources, mobiles et vivantes, s'talent les
eaux dormantes des lacs et des tangs. L'homme admirait en Auvergne,
dans les crevasses circulaires des cratres teints, des lacs sombres
et bleus, aux bords taills comme  l'emporte-pice, aux eaux d'une
profondeur inoue, et mystrieuses dans leurs frmissements soudains,
qui semblent ns des entrailles du sol: on dirait que leur surface ne
reflte point les choses de la terre, mais qu'elle voile celles d'en
bas.

Enfin, parmi ces sources, beaucoup n'assurent pas la sant aux vivants,
mais la gurison aux malades. Terre des eaux chaudes et minrales,
l'Auvergne tait, dans la Gaule, le principal rservoir des esprances
ou des illusions de ceux qui souffraient. De Vichy  Chaudesaigues,
c'tait une chane continue de lieux salutaires. Aucune de nos grandes
stations n'a t ignore des Romains, et ce sont les Gaulois, sans
nul doute, qui les leur ont fait connatre. Vichy tait, aux premiers
sicles de l're chrtienne, la ville d'eaux la plus en vogue de la
Gaule, ce qu'elle est encore maintenant, et peut-tre aussi ds lors
la plus cosmopolite. Le Mont Dore avait ses dvots, que ne rebutaient
pas les averses dplaisantes des jours d't. Royat eut les siens, et
Chaudesaigues, et bien d'autres.

Ainsi, sur ces sommets o se formaient les temptes, sous ces roches
d'o jaillissaient les sources d'eau claire, dans ces chaudes fontaines
qui dissipaient la maladie, l'homme saisissait sur le vif le travail de
la nature.




CHAPITRE II

LES DIEUX ARVERNES

      Natio est... admodum dedita religionibus.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 16,  1.

  I. Auvergne et Campanie.--II. Dieux des bois, des sources et des
  lacs.--III. Dieux des montagnes.--IV. Les grands dieux et leurs
  rsidences.--V. Teutats au Puy de Dme.


I

Contact avec la nature, c'tait rapport avec les dieux. Les terres o
la nature fermente, sont celles o les dieux fourmillent. Telle tait
la Campanie italienne, porte de l'enfer et parvis du ciel, sauvage
et bnie, patrie des sources bouillantes, des sommets solitaires,
des forts noires, des lacs inquitants, rgion des surprises et
des contrastes. Telle tait aussi l'Auvergne, le pays gaulois qui
ressemblait le plus  la Campanie, comme le Puy de Dme rappelait le
Vsuve, et comme la plaine de Limagne rappelait la terre de Labour.

L'Auvergne fut donc galement un sol nourricier de divinits. Elle
avait  foison ces sanctuaires o les premiers hommes logeaient les
matres qu'ils se donnaient, l'immensit des bois, la hauteur des
cimes, les fontaines limpides qui se transforment en grands fleuves,
les chaleurs des sources, la profondeur des tangs. De tous les
Gaulois, les Arvernes taient les plus exposs  rencontrer des dieux.


II

Les dieux s'y multiplirent d'abord dans les forts, ces temples
primitifs de la Divinit, et les troncs rudement dgrossis furent
les premires idoles. Une fois sous ces votes, les dmons ne
les quittrent qu'avec peine: les contemporains de Vercingtorix
s'pouvantaient encore  la vue de leurs croupes tortueuses; et six
sicles plus tard, dans les bois de chnes ou de htres du Cantal, les
reclus chrtiens apercevaient les mmes monstres  l'entre de leurs
cavernes.

Les plus tenaces des divinits furent celles qui se baignaient dans les
sources. On peut mme se demander, en songeant que leur popularit est
aprs vingt sicles presque aussi vive qu'aux premiers jours, si elles
ne sont pas destines  survivre  ces grands dieux ou  ces saints
notoires que la thologie leur a imposs comme suzerains.--La route
qui mne d'Autun au Creusot laisse  gauche, aprs avoir travers les
bois, un troit et frais vallon qui se dissimule derrire le hameau
de Gamay. Il renferme, prs du confluent des deux sources du Mesvrin,
une minuscule chapelle vaguement consacre  saint Protais et  saint
Gervais: chaque vendredi, des mres y conduisent, dans l'espoir de la
gurison, les enfants infirmes. Or on peut voir, encastr dans la frle
muraille de l'dicule, un bas-relief gallo-romain qui reprsente les
images de deux divinits des eaux: ce sont celles qui, il y a plus de
dix-huit sicles, prsidaient  ces mmes sources et  des miracles
semblables. L'horizon qu'on aperoit de ce fonds de valle a vari
trangement depuis les temps gaulois; aux brouillards qui s'levaient
des forts, ont succd les fumes du Creusot: mais les habitudes
des dvots n'ont point chang, et si le nom ou le costume de ces
humbles dieux se sont transforms, leur me et leur rle sont demeurs
immuables, comme l'eau des ruisseaux qui leur ont donn naissance.

Aussi ne risque-t-on pas de se tromper si l'on veut,  l'aide des
crits chrtiens et des inscriptions romaines, retrouver la vie
religieuse des sources de l'Auvergne dans les temps gaulois. Sous les
empereurs, un fidle apportait  la fontaine de Taragnat une coupe
d'argent; un autre ddiait un anneau de bronze  celle de Vouroux:
chacun proportionnait son offrande  sa richesse, mais la pit devait
tre gale, et tous avaient  coeur de remercier par des prsents
sincres les gnies bienfaisants de ces deux sources. Quelques sicles
plus tard, la fontaine de saint Ferrol prs de Brioude rendait les
mmes services, par l'intermdiaire du grand saint arverne Julien: ses
eaux douces et claires donnaient la vue aux aveugles et teignaient
le feu de la fivre. De nos jours, la vertu religieuse des sources de
l'Auvergne n'a point faibli: jadis, on dressait sur leurs bords une
statue au dieu Mars, maintenant on vnre prs d'elles une image de la
Vierge, et la fivre s'y gurit toujours.

La ferveur la plus ardente se dployait autour des eaux thermales. Sur
ces points, les moeurs ont chang, et l'esprit laque de la mdecine
et de la mode a chass la religion, qui s'est rfugie vers d'autres
stations. Mais, sous la domination gauloise ou romaine, un malade ne
sparait pas la force d'un dieu et l'action de l'eau. Les thermes du
Mont Dore taient un temple autant qu'une piscine, et pendant tout le
Moyen Age le terrain qu'ils ont occup s'appela terroir du Panthon.
 Vichy, autour des eaux chaudes et sulfureuses qui taient le salut
des malades au teint jauni et l'espoir inutile des ples phtisiques,
il y avait encombrement de dvots, de dieux et d'ex-voto. Toutes
les prires n'allaient pas  la divinit de l'endroit. Suivant ses
prfrences, chaque malade adressait sa reconnaissance au dieu qui
l'avait conduit jusqu' la source. Ceux-ci suspendaient un anneau 
l'image de Diane; ceux-l remerciaient le divin empereur. Mais tous
songeaient sans cesse  quelque puissance cleste, et il n'y a pas
longtemps qu'on dcouvrit  Vichy, prs d'un seul puits, en un seul
trsor, quatre-vingts plaquettes d'argent, obscures et naves offrandes
faites aux dieux gurisseurs.

En Auvergne comme en Campanie les lacs ont longtemps fix les
imaginations craintives. Je ne sais si les Gaulois voyaient sortir
les ombres de l'insondable lac Pavin, comme les Grecs de Cumes les
voquaient des abords du lac Averne: mais ils plaaient volontiers dans
ces eaux silencieuses et hypocrites l'asile inviolable d'une divinit
profonde, qu'il ne fallait troubler que par des prsents.--Trois jours
de suite, sur les bords d'un lac du Gvaudan, la foule des paysans
s'entassait pour faire des libations et des sacrifices: elle jetait
dans les eaux des pans d'toffes, des toisons de laine, des fromages,
des gteaux de cire, des pains, sans parler d'offrandes plus riches, et
pendant ces trois jours c'taient des ftes et des orgies que venaient
enfin interrompre les orages suscits par le dieu en colre. Grgoire
de Tours affirma qu'un saint prtre mit fin  la superstition du
lac. Il s'illusionnait. Il y a trente ans, elle tait fort vivace: le
deuxime dimanche de juillet, les campagnards s'y livraient encore, et
c'taient les mmes prsents faits  la divinit des eaux, vtements,
toisons de brebis, pains et fromages, et beaucoup de pices de monnaie.


III

Les dmons des lacs et des forts taient redouts, les desses
des sources taient charmantes: les dieux qui prsidaient aux cimes
des montagnes avaient l'humeur moins gale; leur bont n'tait pas
ternelle, ni leur mchancet durable. Ils taient tantt calmes et
brillants, comme le soleil qui dorait leurs sommets, et tantt furieux
et farouches, comme les nuages qui s'amassaient sur leurs croupes.

Les collines de moindre importance avaient leur dieu protecteur et
ponyme, gardien du village qui habitait tout proche: ce gnie du
lieu tait le refuge des mes dans les moments de doute, tandis que
le chteau-fort voisin devenait l'asile des misrables au temps des
invasions. Il y eut un sanctuaire payen sur cette pieuse colline
de Brioude que devait plus tard dominer l'glise de Saint-Julien;
un autre,  Lezoux, groupait  ses pieds la plus industrieuse des
populations arvernes; et de la hauteur de Saint-Bonnet, un dieu
commandait  la plaine o s'lvera Riom l'intelligente.

Mais les divinits des hauts lieux de l'Auvergne furent vite
relgues dans l'ombre par celle du Puy de Dme, _Dumias_, ainsi
qu'on l'appelait: nom  la fois du dieu et de la montagne, _nomen_ et
_numen_.

Le Dme tait visible de partout: son dieu tait prsent partout, il
fut roi et matre, ainsi que le sommet lui-mme.  quoi bon s'adresser
 de moindres gnies, quand la puissance de la cime faisait  elle
seule la richesse ou la ruine de la plaine entire? L'obissance va au
plus haut, la pit au plus utile. Chez d'autres peuples, par exemple
chez les duens, les sanctuaires de montagnes se sont multiplis:
le mont Saint-Jean, le mont de Sne et bien d'autres, avaient le
leur; toutes ces hauteurs se ressemblaient plus ou moins, aucune de
leurs divinits ne prit le pas sur les autres: la religion, dans les
campagnes duennes, tendit  se maintenir disperse. En Auvergne,
la suprmatie du Dme fut reconnue sans peine. Autant que l'unit
religieuse pouvait exister dans ces populations  la pense courte qui
adoraient le dieu le moins loign, le Puy de Dme assura chez elles
une communion de culte; loigns de leur patrie, c'tait  leur grand
dieu que les Arvernes envoyaient leurs souvenirs et adressaient leurs
sacrifices.

Il arriva chez eux ce qu'il tait advenu, cinq ou six sicles avant
l're chrtienne, dans les bourgades latines. Les divinits abondaient
sur les terres du Latium, et elles taient toutes de mme nature que
celles de l'Auvergne: elles habitaient les collines, les forts, les
sources et lacs. Mais elles reconnurent comme dieu suprme celui du
Mont Albain, qui dominait la plaine et les rochers de ses deux mille
coudes, et qui ne tarda pas  devenir le Jupiter Latiar, le Jupiter
souverain du peuple latin.


IV

En Gaule ainsi qu'en Italie, dans l'Auvergne ainsi que dans le Latium,
les dieux locaux, c'est--dire fixs  une parcelle du sol,  un
lambeau de territoire, au domaine d'une tribu, furent, les uns aprs
les autres, rattachs  des divinits puissantes et universelles, de
qui ressortirent, sinon tous les hommes et tous les lieux, du moins
tous les hommes de la race et tous les lieux qu'elle avait en partage.
Quelques tres clestes surgirent, dont les noms voqurent l'ide
de personnes vivantes et dfinies, Jupiter ou Mars en Italie, et, en
Gaule, Teutats, Taranis, sus, Blnus.

Il arriva souvent que ces croyances  de plus grands dieux furent
encourages par les prtres, suprieurs au reste du peuple par
l'intelligence et par l'ambition, mais sans doute aussi par la bont
et par le dsir du calme et de l'union. Car l'humanit s'lve en mme
temps que ses dieux grandissent, et le plus honorable est parfois
le plus lointain; si les sanctuaires locaux engendraient les luttes
civiles, les tribus d'une mme nation avaient un nouveau motif de
s'unir quand elles voyaient un dieu souverain au-dessus de leurs gnies
particuliers.

En Gaule, les druides paraissent avoir t, je ne dis pas les
initiateurs, mais les propagateurs de ces dieux  nom propre et
personnel, de ces cultes  porte lointaine et  vaste horizon, et gros
d'ambitions celtiques. Ils taient les arbitres des sacrifices vous 
ces puissances clestes, et pendant longtemps ils ne doivent pas avoir
spar leurs intrts sacerdotaux de la cause des grands dieux gaulois.

Ceux-ci ne dtruisirent pas cependant les gnies des montagnes et des
fleuves, pas plus que le rgne de Mars ou de Jupiter ne mit fin  la
saintet populaire des collines et des bois de la campagne romaine.
Seulement, presque toujours, ces gnies se transformrent, largirent
leur nature, et devinrent les avatars locaux d'une divinit plus
importante; ils furent, si l'on peut dire, la prsence relle d'un
grand dieu sur un petit territoire. Les sources de Vouroux et de
Taragnat, les montagnes de Brioude et de Saint-Bonnet servirent de
lieux de sjour  un Apollon ou  un Mars gaulois, et leurs anciens
gnies ne furent plus que les Apollons ou les Mars de l'endroit. Ces
dieux souverains, dont le domaine tait infini, se mnageaient ainsi de
petites et fort nombreuses rsidences.


V

Le principal de ces dieux gaulois tait Teutats. Il prit pour lui
les plus hauts sommets, ainsi qu'avait fait Jupiter en Italie, et il
s'installa au Puy de Dme, le plus digne des sanctuaires que la nature
lui ait bti dans la Gaule.

Ce dieu gaulois a laiss aux Romains un terrible souvenir: c'tait une
divinit farouche, froce, ivre du sang des hommes,

    immitis placatur sanguine diro,

disait le pote Lucain. Les sacrifices humains taient frquents  ses
autels, et les druides taient les ministres ordinaires de ces rites
barbares.--Mais les Romains et les Grecs, qui insistaient sur ces
horribles dtails, oubliaient que leurs dieux avaient pendant longtemps
aim les victimes de ce genre, et que les combats de gladiateurs ne
diffraient ni par leur origine ni par leur caractre des holocaustes
d'hommes chers  Teutats. Il n'est aucune religion ancienne qui n'ait
dans son pass une tare de ce genre. D'ailleurs, Teutats ne parat pas
plus cruel qu'sus ou que Taranis: de tels usages taient le crime du
culte et non pas la faute du dieu.

En revanche, le roi du Puy de Dme et des Arvernes prit, peu  peu, une
allure sympathique qui dmentit les rites de ses autels. Si ce sont
les druides qui ont arrt les traits de sa physionomie, ils l'ont
fait fort semblable  l'Herms grec et au Mercure romain, qui taient
des divinits aimables et intelligentes. Le Teutats des Celtes ne
leur tait point infrieur: c'est lui qui avait invent les arts dont
vivait l'industrie humaine; il encourageait les marchands et favorisait
la fortune, il protgeait les voyageurs et guidait les caravanes;
c'tait le dieu des sentiers paisibles, des ateliers actifs, des foires
populeuses, des runions d'hommes groups pour le travail.

Peut-tre eut-il un rle plus important encore, s'il est vrai que son
nom signifie le dieu du peuple. Ne serait-ce pas alors, tel que le
Wuotan des Germains et le Iahv des Juifs, le dieu politique par
excellence du nom celtique, prsidant aux assembles de la nation sur
les montagnes saintes, la tirant de la servitude et la conseillant
dans la libert, ouvrant aux marches pacifiques les grandes routes de
ses domaines, matre de toutes les tribus et de toutes les cits, et
planant au-dessus des Arvernes et des duens comme Iahv au-dessus
d'Isral et de Juda?--Mais qui pourra jamais transformer en vrit
cette sduisante hypothse?

Ce qui demeure certain, et ce qui est fort trange, c'est que les
Gaulois, qu'on disait les plus destructeurs des hommes, avaient fini
par prfrer  leur Mars, ce dtrousseur des grands chemins, leur
Mercure, ce bon gardien des routes, au dieu qui tue celui qui amasse.
Peut-tre est-ce encore aux leons des druides qu'il faut rapporter
le mrite de cette singulire union entre un peuple batailleur et une
divinit pacifique. En tout cas, le grand dieu gaulois tait plus vif
et plus gai que Jupiter romain, ennuyeux et dominateur, que Mars latin,
solitaire et grossier. Teutats se ft moins entendu avec eux qu'avec
Herms et Athn: il tait sur le chemin de l'Olympe grec, plutt que
sur celui des divinits italiotes. C'tait, tel que le dfinit Csar
lui-mme, le symbole du progrs humain. Il habitait sur l'pre sommet
du Puy de Dme, mais il regardait vers la Limagne fconde.




CHAPITRE III

LE PEUPLE ARVERNE

      +Aroernoi.--Ethnosmachimtaton tn pros t Keltik Galatn.+

      APOLLODORE chez TIENNE DE BYZANCE,  ce mot.

  I. Persistance des anciennes races en Auvergne.--II. Qualits
  nationales des Arvernes: courage, patriotisme local, esprit de
  rsistance.--III. Puissance de l'aristocratie; esprit d'association
  et de famille.--IV. Got des entreprises lointaines.--V. Cavaliers
  et fantassins arvernes.--VI. Fidlit aux traditions.--VII.
  Aptitude au travail et au progrs.--VIII.  quoi peut servir
  l'tude du milieu.


I

Ces contrastes qu'offraient la nature et la divinit se retrouvaient
chez les hommes. Les Arvernes avaient des aptitudes fort diverses, et
aucune nation, gauloise ou franaise, n'a fait plus longtemps hsiter
sur son vritable temprament, produit tout  la fois de durs rochers
et de plaines sans rides. Il est possible cependant d'arriver  le
dfinir.

Pays de montagnes et  l'cart des grandes routes, l'Auvergne des
plateaux est peu attirante pour les trangers. La population ne s'en
renouvelle pas; les invasions la pntrent sans la traverser: les
hordes de l'alaman Chrocus, les bandes du franc Thierry y dbordrent
pour tout dvaster, puis se sont replies en emportant leur butin.
Elle n'est pas sillonne de ces voies naturelles le long desquelles
se dposent incessamment des alluvions de peuples. On a fait le
relev de tous les habitants de l'Auvergne qui nous sont connus 
l'poque barbare: il n'y en a pas un qui soit  coup sr d'origine
germanique. Les Romains ont plant des colonies au pied du plateau, 
Vienne,  Orange,  Arles,  Nmes; ils ont dissmin des vtrans sur
les chemins des frontires du Nord-Est, depuis Lyon jusqu' Trves:
l'Auvergne n'a reu que les soldats malades en traitement  Vichy ou
les ngociants dvots au dieu du Puy de Dme. Elle est, pour les gens
du dehors, un pays non de sjour, mais de villgiature. J'excepte, bien
entendu, les plus beaux recoins de la Limagne.

En revanche, elle garde, retient et attache les populations qui s'y
sont tablies pour faire souche de peuples. Elles y poussent vite
des racines solides et profondes, semblables  ces pchers et  ces
cerisiers qui, trangers  l'Auvergne, sont maintenant si heureux
d'y produire. Les races, dit-on, s'y conservent avec leurs premiers
caractres: leurs attributs physiques ne s'y usent pas, comme dans la
plaine, par des croisements incessants. Les plus vieilles populations
de la Gaule, les Ligures et les Celtes, s'y retrouvent ( ce qu'on
suppose),  peine changes de ce qu'elles taient il y a vingt sicles.
Assurment, les anthropologues n'ont pas toujours t d'accord sur le
nom qu'il faut leur donner: pour les uns, ce sont des Ligures que ces
brachycphales au type de Saint-Nectaire, petits, bruns, velus, lourds,
robustes, et l'on sait que ce type domine dans toute la montagne,
c'est--dire dans presque toute l'Auvergne; pour les autres, les Celtes
apparatraient en Limagne, dans ces dynasties de cultivateurs au type
dolichocphale,  la peau blanche, aux cheveux blonds,  la haute
stature; d'autres encore proposent,  propos de ces deux races, des
noms diffrents. Mais tous paraissent d'accord pour dire que c'est l
qu'habitent les reprsentants les plus purs des hommes de Gergovie,
c'est--dire les hritiers les plus authentiques des compagnons de
Vercingtorix, fantassins ligures ou cavaliers celtes. En Auvergne
comme en Bretagne, des races archaques se sont cramponnes au sol de
granit.


II

Qu'elles se soient associes, pntres, fondues, c'est ce que les
anthropologues acceptent pour la plupart, et il serait aussi imprudent
de parler encore d'une race celtique ou ligure, que d'une race gauloise
et mme de races latines. Le mtissage est la loi fatale de toutes les
nations, et de la France plus que de toute autre. Il est bien vrai que
les races, mles pour former un peuple, ont acquis et mis en commun un
certain lot de qualits et de dfauts, qui constituent le patrimoine
hrditaire de ce peuple: mais ce lot, presque toujours, est fourni
moins par le sang des hommes que par le sol du pays. Quelle que soit,
chez les Arvernes, la largeur du crne ou la couleur des cheveux, la
nature de leurs terres leur a impos une certaine nature d'hommes, et
leurs montagnes ont t leurs premires et plus fortes ducatrices.

Les monts, les ravins et les temptes les ont endurcis  la marche,
 la fatigue et au courage. Les Arvernes taient parmi les plus
intrpides de tous les Gaulois. Ce fut un superbe type de bravoure que
cet Ecdicius qui, avec dix-huit cavaliers, attaque et surprend des
milliers de Goths, les disloque dans la plaine, les enferme dans la
montagne, ne se trompe jamais et surprend toujours. Car on dirait que
la vaillance des Arvernes est rarement aveugle ou dsordonne: elle
est prcise, rflchie, lucide. Vercingtorix ressemblera  Ecdicius.
C'est que, dans ces rgions, il ne suffit pas de ne point craindre, il
faut aussi se mfier toujours: l'hiver, la rafale de neige est subite,
le jour court et nbuleux, les routes sont glissantes de verglas ou
pourries d'eau, et des pentes tratresses longent les forts pleines
d'erreurs. Il est bon d'unir la prsence d'esprit  la fermet du
jarret.

Ce rapport priodique avec la montagne prdisposait les Arvernes  un
patriotisme plus srieux et plus profond: patriotisme troit des cits
primitives et des tribus fermes, sans nul doute, semblable  leurs
dieux dont l'horizon bornait la puissance ou dont une source limitait
l'action, mais enfin sentiment d'amour pour la terre qu'on possde
avec joie, pour le sol o l'on voit tracs les sentiers de la famille
et du clan. Enserrs dans des valles ou solidaires d'un mme sommet,
les Arvernes connaissaient mieux que d'autres peuples les frontires
de leur demeure; se sentant et se retrouvant davantage dans le pays de
leurs pres, ils l'aimaient avec plus de force et de courage. Ecdicius
et Vercingtorix ont t de bons patriotes: j'emploie le mot comme
on l'employait au XVe sicle, pour dsigner les citoyens unis des
villes bourgeoises, les gardiens jaloux du chez soi municipal. Mais
nous verrons que Vercingtorix connut aussi une forme plus large du
patriotisme.

En Auvergne, le citoyen et le pays se rendaient, en temps de guerre,
des services rciproques. Si celui-l dfend sa patrie, celle-ci le
protge admirablement. Fallait-il abriter contre un assaut des armes
ou une nation entire: on avait par exemple cette roche de Saint-Flour,
une des rares cits vierges de France, ou encore cette terrasse trapue
de Gergovie, dresse sur la plaine, nivele en esplanade, aux flancs
creuss comme des ravines ou droits comme des falaises. S'agissait-il
de cacher longtemps des poignes d'hommes: il s'offrait partout, dans
les Dmes ou le Cantal, de ces rocs massifs et escarps, tels que ceux
de Chastel-Marlhac, au sommet desquels la nature a mnag des prairies
et des sources, et o des cohortes peuvent, durant plus d'une saison,
rsister sans craindre la faim ni la soif. Enfin les cavernes taient
les dernires ressources des fugitifs, des bandes qui se dispersent
pour se reformer aussitt, de mme que les gorges voisines taient
toutes faites pour favoriser les embuscades o les vaincus prennent une
premire revanche. L'Auvergne est le refuge des temps d'invasion, le
rduit des dfenses suprmes, le camp retranch des dsesprs.


III

Une aristocratie vigoureuse et imprieuse prit pied dans ce pays o
une cime commande  tant de basses terres, o un roc suffit  entraver
l'existence d'une longue valle: Tournol, Murols, Chastel-Marlhac,
Montboissier, le matre d'un de ces chteaux tait fatalement celui de
milliers d'hommes. Qu'on songe ensuite  ces immenses forts,  ces
plateaux dnuds,  ces pturages monotones qui s'allongent souvent
au pied de ces roches isoles et dominatrices, forts et plateaux o
il est malais de diviser la terre: on comprendra que l'Auvergne a
t longtemps un pays de vastes domaines et de chefs de clans. Et,
 part les diffrences que les religions et les sicles ont mises 
l'extrieur de leurs corps et aux penses de leurs mes, tous ces
matres de terres et d'hommes se sont ressembls. Vercingtorix a
commenc la lutte contre Csar avec ses clients et ses ressources
personnelles; Ecdicius, qui peut nourrir quatre mille pauvres dans une
famine, dclare  lui seul la guerre au roi Euric et lve une arme
 ses propres frais. Chez l'un et chez l'autre, la richesse et la
puissance furent les plus srs garants de l'audace et du courage. Et on
peut suivre d'ge en ge l'initiative impnitente de leurs hritiers,
jusqu'au jour o la colre de Richelieu et les Grands Jours de Clermont
ont fait les dernires brches dans les chteaux.

En Auvergne, l'homme isol se sentait impuissant: qui ne dpendait pas
d'un grand s'associait  des gaux. Nous ne connaissons pas encore la
vie d'une bourgade industrielle  l'poque gallo-romaine, telle que
Toulon et Lezoux; mais nous savons par Grgoire de Tours avec quelle
rapidit les communauts de moines se sont formes dans la contre,
tantt caches dans les profondeurs des vallons, tantt matresses
des sommets eux-mmes, et opposant ainsi  la force d'un grand la
rsistance d'hommes associs pour le travail. Plus tard, au Moyen Age,
les communes des Bonnes Villes d'Auvergne ont offert de semblables
asiles.  ct des bourgeoisies municipales (et ceci fut plus frquent
et plus durable en Limagne que n'importe o), se fondrent des socits
rurales, runissant sous un matre lectif les membres de plusieurs
familles, ayant terres et traditions communes, et parfois aussi
(est-ce certain?) l'usage de repas pris en commun: on aurait dit une
rminiscence des tribus antiques, et l'Auvergne, comme le Morvan, la
prsentait encore il y a peu d'annes.

Aussi bien tout le peuple hritier des Arvernes a-t-il, de la vie
d'autrefois, conserv assez fidlement l'esprit ou plutt le sens
patriarcal. La vie de famille est fort dveloppe, surtout dans la
montagne; le prestige que la loi romaine donnait au pre et au mari est
 peine affaibli; et l'existence mme d'une maisonne risque rarement
de finir, car le montagnard ne redoute pas une ligne nombreuse, et
la femme est capable de la lui donner. On a parfois, sur les hauts
plateaux, l'image de la _gens_ patricienne, avec cette diffrence que
la vigueur des mres ne laisse pas s'teindre le foyer domestique.

Flchier crivait, avec une malice d'assez mauvais got, que chez les
gens d'Auvergne, les femmes ne seraient striles que longtemps aprs
les autres, et le jour du Jugement n'arriverait chez eux que longtemps
aprs qu'il aurait pass par tout le reste du monde. Les anciens
taient effrays de cette multitude d'hommes que rpandaient sur la
terre les flancs robustes des femmes gauloises: peut-tre pensaient-ils
surtout au peuple arverne. En tout cas, il n'est pas impossible qu'il
ait eu ds l'antiquit cette prminence de la fcondit qui rend les
nations plus braves et le patriotisme plus tenace.


IV

Mais, sauf en Limagne, la terre, souvent ingrate, ne peut nourrir de
grandes masses d'hommes: et il n'est pas certain que les Gaulois aient
dsir acqurir  tout prix de nouveaux labours au dtriment de leurs
forts. Aussi, cette population dbordait et dborde sans cesse. Non
seulement elle est trop productive pour se laisser entamer, pour ouvrir
des vides  de nouveaux-venus, mais elle devait toujours dverser des
printemps d'hommes en dehors de son domaine.

Ce domaine, l'Arverne avait encore la tentation de le quitter en
apercevant, des plus hauts sommets de sa montagne, l'immensit
d'horizons nouveaux. Du Puy de Dme, le regard se perd dans les plaines
de l'Allier; du Puy de Sancy, il descend vers la valle de la Dordogne;
et du Mont Mzenc, il devine au loin les clarts de la Provence.

Aussi les Arvernes eurent-ils, au moins aussi tt que les autres
Gaulois, le got des courses lointaines, et le gardrent-ils plus
longtemps que d'autres. On trouve des hommes de leurs tribus parmi ces
Celtes, qui, des sicles avant notre re, franchirent les Alpes pour
aller fonder une Gaule italienne. Quand, en 207, Hasdrubal traversa les
plaines narbonnaises, il y rencontra des Arvernes, et il n'eut pas de
peine  les entraner vers les champs de bataille de l'Apennin. Dans
le sicle qui suit, nous verrons des armes arvernes sur le Rhne;
et, si l'hgmonie de ce peuple s'tendit alors jusqu' l'Ocan et aux
Pyrnes, il n'est pas improbable qu'elle s'tablit  l'aide de bandes
humaines priodiquement descendues vers la Gaule de tous les flancs du
plateau central.

Il est toujours dangereux d'expliquer le pass par le prsent.
Pourtant, quand une nation a offert du Moyen Age jusqu' nos jours
les mmes caractres, on peut croire qu'elle les possdait dj dans
l'antiquit: si les anneaux sont assez nombreux et assez solides pour
faire  partir du prsent une chane continue, il peut tre permis de
l'allonger vers le pass de quelques sicles encore. D'autant plus que
la terre de France a peut-tre plus chang, depuis trois sicles, que
la terre de Gaule en un millnaire. Or, de nos jours, l'habitant de
l'Auvergne, du Cantal surtout, est parmi les Franais un de ceux qui
migrent le plus volontiers; il y a trente ans, on valuait  plus de
dix mille le total des dparts annuels, sans que du reste la population
de l'Auvergne en ft diminue; sous Louis XIV, les intendants
portaient au mme chiffre (dix  douze mille) le nombre des migrants
de la province; au Moyen Age, les gens de ces pays taient les plus
envahissants des plerins de Saint-Jacques, priant et bricolant
partout. Ne serait-ce pas pour des causes semblables qu'avant l're
chrtienne, les seuls combattants trangers que Carthaginois et Romains
aient rencontrs au sud des Cvennes fussent des soldats arvernes?
migrant dans une socit paisible, plerin dans les ges de foi,
l'Arverne tait, aux poques d'aventures, l'homme des longues quipes.


V

L'Auvergne runissait les deux avantages essentiels aux peuples qui
courent les combats et les conqutes. Elle avait de bons cavaliers et
de bons fantassins, et c'tait une des rares contres de la Gaule qui
mritaient ce double loge:

        Nulli pede cedis in armis,
    Quosvis vincis equo,

disait Sidoine Apollinaire du soldat arverne.

Or, les deux peuples conqurants de l'Europe occidentale, les Gaulois
et les Romains, ont d leurs victoires  deux armes diffrentes. Les
Romains possdaient la lgion, la plus solide formation d'infanterie
qu'une nation antique ait jamais produite; et les Gaulois taient
d'incomparables cavaliers. L'infatigable pitinement des lgions en
marche, les charges rapides des escadrons celtiques, ont t peut-tre
les forces armes les plus brutales du monde ancien, du moins avant
l'arrive des hordes germaniques. Ces deux forces se heurteront,  peu
prs pour la dernire fois, sous la conduite de Vercingtorix et de
Csar: ce qui fera le principal intrt militaire des campagnes de l'an
52.

Comme fantassins, les Gaulois se lassaient vite: ils manquaient de
cette souplesse et de cette endurance qui faisaient l'excellence des
pitons aquitains et ligures. Les Arvernes ne valaient sans doute pas
ces derniers: je me les figure moins agiles. Mais, habitus aux routes
des montagnes, ils avaient la patience des longues marches et la sret
dans l'escalade: ils fourniront le meilleur contingent de l'infanterie
de Vercingtorix, ils seront, comme on a le droit de le supposer, les
vainqueurs de Gergovie et les obstins d'Alsia. En tant que cavaliers,
les Arvernes galaient n'importe qui de leurs congnres: tant qu'ils
n'eurent pas devant eux des lgions en rangs compacts ou des escadrons
venus de Germanie, ils ne redoutrent rien sur les champs de bataille
ou dans les lointaines aventures.


VI

L'habitant de l'Auvergne, si loin que le conduise son besoin
d'entreprise, n'abandonne pas l'espoir du retour dans la patrie. Il
ne sait pas rompre le lien qui l'attache  elle. S'il n'y retourne pas
priodiquement, il reviendra pour y finir sa vie, et la conclusion de
ses courses sera la fondation de pnates solides btis  son nom et
dans son pays.

Je ne sais si les Arvernes d'autrefois ont eu la mme fidlit aux
montagnes natales. Cela n'est point impossible.  la diffrence des
Bituriges, des Snons, des Lingons, des duens, et d'autres peuples de
leur voisinage, les Arvernes n'ont point laiss en Italie et en Gaule
des peuples rejetons de leur souche, et en France, les hameaux ou les
bourgs fonds par des migrants de leur nom paraissent assez rares.

De retour chez lui, l'Arverne d'autrefois ou son descendant
d'aujourd'hui aime  reprendre ou  garder les coutumes ancestrales.
Le sol du pays tait conservateur du pass; le rocher et la pense y
sont de formation ancienne. La civilisation ne gravissait que lentement
ces hauts plateaux, couverts de bois, loigns des voies normales:
les hommes d'Auvergne sembleront parfois un peuple d'attards, ou,
ce qui est plus juste, ils resteront jeunes plus longtemps. Je ne les
crois pas, quoi qu'on ait dit, plus superstitieux que d'autres gens de
France; mais ils sont plus entts dans leurs affections religieuses,
ils prouvent moins le besoin de changer de dieux et de temples. On a
vu leur attachement aux gnies des fontaines; quand le dieu du Dme
reut son cong, ils le remplacrent par quelque dmon ou quelque
saint; et, comme la montagne avait t le lieu le plus frquent des
plerinages gaulois, elle devint le rendez-vous du chapitre gnral
des sorciers de France. C'est l'Auvergne qui est le principal domicile
des saintets vieillottes, fes ou vierges noires.

Si les choses latines y ont pntr aprs Vercingtorix, sans
discussion ni combat, c'est par une marche  peine sensible, et par
conqutes trs tardives. Jusqu' plus amples recherches, les monuments
romains sont beaucoup plus rares chez les Arvernes que chez les
duens. La contre de Clermont elle-mme n'a pas encore donn de ces
belles inscriptions lapidaires  gravure cisele,  lignes gradues, 
lettres rgulires, chefs-d'oeuvre de symtrie o excella l'industrie
italienne. Les pitaphes sont courtes et ttonnes. Les tombeaux ont
une forme toute particulire: ce sont des pyramides tronques, mal
tailles et sans proportion, et la ddicace funraire, qui manque
parfois, est souvent rduite  des initiales: le monument, dans son
ensemble, rappelle non pas l'autel ou le sarcophage classiques, mais
le menhir gaulois,  peine dgrossi et raval par un ciseau malhabile.
De tous les tombeaux gallo-romains de la terre celtique, les cippes
arvernes sont les moins loigns de la pierre solitaire et anonyme
qu'affectionnaient les morts d'autrefois.

On prtend retrouver encore, dans certains cantons de l'Auvergne,
les braies des premiers Gaulois; les potiers de Lezoux ont gard,
peut-tre sans interruption, la tradition des formes et des procds
de leurs prdcesseurs d'il y a vingt sicles. Aujourd'hui, la ville
de Riom, qui est  la latitude de Trvoux et de Rochefort, pays de
langue franaise, fait partie du domaine de la Langue d'Oc, et celui-ci
s'avance encore vers le Nord, jusque prs des plaines du Bourbonnais:
 l'est et  l'ouest du plateau central, les dialectes septentrionaux,
dposant leurs formes le long des plus grandes voies romaines, se sont
carts comme elles du massif des Puys, et l'Auvergne est demeure plus
longtemps fidle aux parlers de jadis. De la mme manire, l'idiome
celtique ou les vieux patois locaux s'y sont perptus tardivement: au
beau milieu des invasions germaniques, on signale les efforts faits par
les nobles du pays, pour dpouiller les cailles du langage celtique.
Les Arvernes achevaient  peine de devenir romains, au moment o Rome
cessa de leur commander. Mais alors, ayant accept sans rserve le nom
latin, ils en furent, contre les Goths, le principal rempart.


VII

L'Arverne, habitu  courir le monde, ne fut pas, de parti pris,
rebelle  la civilisation. Si les ides nouvelles doivent lui servir,
il les comprend et les utilise; mais il ne se hte pas de rpudier les
anciens usages, il leur superpose des procds nouveaux. Vercingtorix,
sans renoncer aux avantages traditionnels de la cavalerie gauloise,
est le premier Celte qui ait tir parti de la science militaire des
Romains. Les plus vieilles coutumes se sont accommodes en Auvergne
des plus rcents bnfices du progrs: on a pu voir cte  cte, en
Limagne, le soc antique et la charrue perfectionne, et, dans les
ateliers de Thiers, les outils les plus dmods et les plus dlicates
machines. Ces gens-l ont su concilier une me routinire et un esprit
en veil, et, brochant l-dessus, un savoir-faire, une industriosit,
un sens utilitaire, qui sont peut-tre les traits les plus saillants de
leur physionomie morale.

Si leurs montagnes touchent  la plaine, eux-mmes font volontiers
accueil aux trangers qui ne veulent pas faire les matres. Leur
hospitalit, pour n'tre pas exubrante, est honnte et saine. Ils
ne furent jamais, comme tant de montagnards des frontires, Ligures
des Alpes ou Vascons des Pyrnes, redoutables aux marchands et aux
plerins. Le gographe grec Strabon ne considre pas que la route
d'Auvergne ait t plus dangereuse du fait des hommes que de celui de
la nature. Le dieu du Dme recevait les hommages des trafiquants; il
avait les gots d'un Mercure. On dit qu'il y a aujourd'hui beaucoup
d'Auvergnats parmi les voyageurs de commerce. Ce que nous savons de la
Gaule antique n'interdit pas de supposer pour autrefois un fait du mme
genre.

Les Arvernes ne sont point davantage indiffrents aux profits
intellectuels. Ils ne furent pas infrieurs  la moyenne des
Gaulois, gens d'esprit et beaux parleurs. Mais on peut croire qu'ils
parlaient moins que d'autres, et surtout moins en vain. L'loquence
de Vercingtorix, trs relle, n'a jamais t dpense en pure perte.
Parmi les Arvernes de son temps, il n'y a pas de maladroits. Avec la
mme patience que les uns cultivent la terre, d'autres ont cultiv
leur intelligence: les habitants de Riom, passs matres en procdure,
retiraient des gains trs apprciables de leurs cerveaux subtils.
Beaucoup de leurs compatriotes d'Auvergne ont connu de quel rendement
pouvait tre une intelligence vigoureusement exploite. Aux processifs
de la Basse Auvergne comme aux industriels ou aux agriculteurs de
la plaine ou du Livradois, on a reproch le got du lucre, le dsir
de profiter, ce que Csar appelle _qustus_, et je ne suis pas sr
qu'on n'en fasse pas le pch favori de toute la contre. Reproche
fort dplac. L'Auvergnat gagne franchement, sans ruse ni tromperie,
et, dans le gain, c'est la manire seule qu'il faut juger, non le
rsultat. Car le besoin de gagner a pour cause ou consquence le
dsir de faire produire le plus possible au sol qu'on laboure et 
l'esprit qu'on faonne. Ces bons et hardis gaigneurs, _qustuosi_,
sont des crateurs de progrs. Les Arvernes d'avant Vercingtorix ont
d recueillir d'normes avantages en introduisant en Gaule la monnaie
d'or: mais la Gaule entire en a profit.

Peut-tre est-ce en partie cette attention aux choses du dehors qui
explique la prminence intellectuelle de certains Arvernes: Pascal,
Michel de L'Hospital, Grgoire de Tours, et Sidoine Apollinaire,
arverne d'adoption. S'il tait prouv que Gerbert ft des environs
d'Aurillac, quel type suprieur de l'espce ferait cet homme, toujours
 l'afft de la science et des bnfices que son intelligence pouvait
faire!

On a crit que, comme agriculteur, l'Auvergnat de la montagne laisse
 dsirer, on l'a tax de paresse: ce qui n'est gure conciliable
avec son got des migrations lointaines, rude travail pour arriver
 un travail plus rude encore. Mais, en plaine, l'exploitation des
champs est intensive. Un observateur crivait en 1847 que le petit
propritaire de la Limagne avait l'idoltrie du labeur; il nous le
montrait sur son champ, sa femme et ses enfants groups autour de
lui, et tous penchs vers la terre, arrachant les mauvaises herbes,
couvant chaque pied de froment d'une sollicitude toute familiale.
Et ce spectacle du travail est vieux en Auvergne de quinze sicles
et davantage; il a d frapper souvent Grgoire de Tours, au temps
o l'ermite de Pionsat abattait des arbres, labourait son champ et
cultivait ses lgumes, et o les moines de Mallet se rptaient entre
eux le mot de saint Paul: Qui ne veut pas faire sa tche ne mrite
pas de demander  manger. Vercingtorix adressait  ses soldats une
parole semblable, lorsqu'il leur reprochait de ne vouloir combattre
que pour s'viter de la peine, et il les forait  remuer la terre et 
construire des palissades.

L'Auvergnat laborieux devient admirable par la continuit de l'effort.
Il n'a pas, dans les oeuvres de l'industrie, l'initiative et la
dextrit d'un Parisien ou d'un Flamand. Mais les couteliers et les
dentellires d'Auvergne ont  leur actif l'application et l'exprience.
Dans peu de villes franaises, on trouverait la mme densit de travail
que dans la cit de Thiers, aux heures o toutes les meules grincent,
o tous les corps sont allongs et tendus vers la besogne qui se fait.
C'tait, j'imagine, une pareille vie que l'on menait il y a deux mille
ans, non loin de Thiers,  Lezoux, la grande bourgade cramique, o
quatre-vingts fours fumaient, o devant des centaines d'tablis, les
potiers tournaient, modelaient et poinonnaient les terres blanches
de l'Auvergne.--En ce temps-l, l'industrie de la terre cuite tait la
plus utile de toutes: elle fournissait la vaisselle domestique et les
prsents destins aux dieux; d'elle dpendaient la vie matrielle et
la vie religieuse. Or, toute la Gaule tait,  ces deux points de vue,
tributaire des potiers arvernes; des abords de Moulins  Clermont, de
Vichy  Lezoux, les champs de cultures ne s'interrompaient que pour
faire place aux villages de potiers, bourdonnant comme des ruches.

L'Auvergne a la pratique du travail, l'attention et la persvrance, le
savoir-faire. Comme on l'a dit, elle a du gnie  force d'industrie,
et elle conquiert  force d'agir. Elle ressemblait  ce dieu qu'elle
prfrait, et dont Csar disait qu'il avait une trs grande vertu
pour le gain, _ad qustus pecuni vim maximam_. Aprs avoir suivi
Mars dans les expditions lointaines, les Arvernes taient heureux
de se retrouver prs de Mercure, qui gardait leurs montagnes et leurs
ateliers.


VIII

Respect des traditions et besoin d'aventures, pret au travail et
au combat, haine de l'envahisseur et curiosit de l'tranger, culte
des sommets montagneux et labour des plaines fertiles: voil, autant
qu'on peut le supposer, ce dont tait fait le gnie inconsquent et
contradictoire du peuple arverne.

Je ne prtends pas expliquer Vercingtorix par le caractre de sa
tribu, et je n'ai point voulu me rendre un compte dfinitif de l'homme
en analysant la race dont il est sorti. Ce qui est vrai de la majorit
d'une nation, ne l'est pas forcment de ceux qui ont t les premiers
d'entre elle, par les armes ou par les crits. Quand on aura dnombr
les qualits dominantes du peuple latin, on n'aura qu'une faible partie
du limon dont furent ptris Marius ou Cicron. On peut toujours tre
en face d'exceptions, et c'est souvent le caractre exceptionnel d'un
homme qui fait sa grandeur.

Mais enfin quelques-uns des traits de la nature arverne se retrouveront
chez Vercingtorix et ses compagnons, et il tait bon de les connatre
tous. En tout cas, il fallait dcrire la vie et le temprament de ces
hommes, les impressions qu'ils ont reues, les dieux qu'ils ont adors,
le pays qu'ils ont habit, pour comprendre les lments dont le chef
gaulois pourra profiter et ceux qui feront obstacle  ses desseins.




CHAPITRE IV

LA ROYAUT ARVERNE; BITUIT

      Arvernorum tunc nobilissim civitati atque eorum duci Bituito.

      EUTROPE, _Histoire romaine_, IV, 22.

  I. Tendances des Gaulois  l'unit.--II. Formation de l'empire
  arverne.--III. Ce qu'on peut supposer de son organisation.--IV. La
  royaut arverne: Luern et Bituit.--V. Degr de civilisation de cet
  empire.--VI. Dfaite de Bituit par les Romains.--VII. Consquences
  de la formation et de la chute de l'empire arverne.


I

C'est qu'en effet l'Auvergne fut le point de dpart de Vercingtorix,
le centre de son empire, le lieu de sa plus belle rsistance. Avant
d'unir la Gaule autour des Arvernes, il unit les Arvernes autour de
lui.

Mais, s'il a russi  grouper les Celtes sous ses ordres, c'est parce
que, depuis quatre gnrations, ils taient habitus  voir, dans les
chefs de l'Auvergne, les matres naturels de la nation gauloise.

Les Gaulois proprement dits, ou les Celtes, s'tendaient, 200 ans avant
notre re, depuis la Gironde jusqu' la Marne, depuis le golfe du Lion
jusqu' l'embouchure de la Seine. Ils atteignaient les Pyrnes par la
haute valle de la Garonne, qu'occupaient les Volques; ils pntraient
dans les Alpes, par l'Isre et le pays des Allobroges, par l'Aar et les
terres des Helvtes; ils s'avanaient, sous le nom de Salyens, prs des
rives du Var et des monts de l'Estrel. Entre la Marne et le Rhin, les
Belges, qui se distinguaient des Celtes, leur taient assez intimement
apparents. Mais les Aquitains, entre Garonne et Pyrnes, et les
Ligures, dans les Alpes du Sud, ne se rattachaient en aucune manire 
la race gauloise.

Le domaine qu'elle habitait ne constituait pas un tat homogne;
quoiqu'il et ses frontires naturelles, il n'avait pas donn naissance
 un corps de nation. Les Celtes formaient une cinquantaine de peuples,
les Belges une quinzaine. Ni les uns ni les autres n'ont eu pendant
longtemps,  ce qu'il semble, des institutions politiques gnrales.
Chaque peuplade vivait sur un territoire bien dlimit, avec ses
tribus, ses chefs, ses coutumes et ses tendards particuliers. Toutes
se jalousaient ou se combattaient, avec la mme ardeur que Sparte et
Athnes, Crotone et Sybaris.

Les Celtes cependant, semblables encore en cela aux Grecs des temps
de l'indpendance, avaient le sentiment de leur unit morale, et ce
sentiment survivait aux discordes intestines. Ils parlaient tous la
mme langue; ils portaient des noms forms de la mme manire, ils
adoraient quelques grands dieux, communs  toute leur race; les nations
de la Gaule avaient des qualits et des dfauts analogues, et leurs
institutions politiques ne diffraient pas sensiblement.

Surtout, elles avaient le souvenir ou la persuasion d'une identit
d'origine. Toutes les tribus se disaient celtes dans leur langue.
Entre elles s'taient formes des traditions ou des lgendes, une
sorte de patrimoine spirituel qu'elles exploitaient en commun. Elles
avaient des potes, les bardes, qui chantaient les gestes de grands
chefs bituriges, et l'immense empire qu'ils avaient autrefois donn
au nom celtique. Leurs prtres, les druides, enseignaient que tous
les Gaulois descendaient d'un mme dieu. Et, quelle que ft la cit
de ces prtres, ils formaient un seul corps, ils avaient des runions
priodiques, ils obissaient  un seul chef. Si les rivalits entre
peuplades empchaient la cohsion politique, un vague instinct de
conscience nationale maintenait le got de l'unit, et les prtres, si
souvent favorables  la cration des grandes puissances publiques, ne
dcourageaient pas cette tendance.

Les Arvernes taient le peuple dsign pour profiter de ces
aspirations. Leur terre tait l'ombilic du domaine celtique: le
Puy de Dme est  une distance gale des principales frontires de
la Gaule, de Marseille par o arrivaient les Romains, de la troue
de Bfort qui s'ouvrait aux bandes germaniques, de Bordeaux o
commenaient les pindes des Aquitains, et de la fort de Compigne, au
del de laquelle s'agitaient les Belges. Puis, compars  ces peuples
qui gravitaient autour d'eux, les Arvernes taient les plus nombreux
et les plus braves; ils possdaient les terres les plus riches, et ils
avaient le dieu qui pouvait parler du plus haut sommet.


II

Les Arvernes apparurent pour la premire fois en dehors de leurs
limites au temps de la guerre d'Hannibal.

En 218, lorsque ce dernier traversa les plaines du Bas Languedoc
pour gagner l'Italie, il n'y trouva que les Volques; dix ans plus
tard (207), son frre Hasdrubal, suivant la mme route, rencontra des
Arvernes, dont il fut d'ailleurs fort bien accueilli. C'est peut-tre
entre ces deux dates qu'ils descendirent vers le Sud en conqurants:
car, s'ils se trouvaient alors sur le chemin du Rhne, ce ne pouvait
tre que comme vainqueurs.

Leur empire a donc pris naissance  l'poque d'Hannibal et de Scipion:
poque, pour tout l'Occident, des fermentations belliqueuses et des
ambitions nationales; Rome achevait sa domination italienne, Carthage
conqurait l'Espagne, les Arvernes essayaient de fonder l'unit de la
Gaule.

Dans les annes qui suivirent, ils tendirent ou assurrent leurs
conqutes. Ils profitrent du rpit que les autres matres du
monde laissaient momentanment aux rgions narbonnaises. Carthage
tait vaincue, Rome ne convoitait, au Couchant, que l'Espagne, et
s'inquitait peu des mouvements d'une Barbarie lointaine.

Vers 125 avant notre re, les Arvernes avaient soumis toute la
Celtique: du moins on le croyait  Rome. On donnait pour limites
mridionales  leur empire les Pyrnes, la mer et les terres de
Marseille, c'est--dire qu'ils avaient plac sous leur dpendance ou
dans leur alliance les Volques de Toulouse et de Nmes, les Allobroges
de Vienne et de Genve, les Salyens d'Arles et des monts de Provence.
Au Nord, disait-on, leur domination s'tendait jusqu' l'Ocan. Et,
s'il faut ajouter foi aux bruits de ce temps, elle aurait mme franchi
la Marne, dbord en Belgique, et ne se serait arrte que sur les
rives du Rhin, en face des peuplades germaniques.

Cette conqute fut-elle uniquement le rsultat de guerres violentes et
continues? Le silence des auteurs anciens permet d'en douter. S'il y
avait eu en Occident de trop grandes convulsions militaires, l'cho en
serait venu aux plus curieux des Grecs et des Romains,  Polybe ou 
Caton, et nous le connatrions par eux ou par leurs hritiers.

Il est probable que les armes ne furent pas seules  faire cette
conqute. Les Arvernes ont d s'appuyer sur des alliances celtiques
pour crer leur empire. Leur attitude  l'gard des Salyens et des
Allobroges parat celle d'allis et de protecteurs, plutt que de
vainqueurs et de matres: les tribus de l'Isre furent trop rtives 
l'obissance pour se laisser briser par des congnres. Il est rare,
dans l'histoire de la Gaule, qu'un peuple ambitieux agisse par ses
seules forces, et ne soit pas soutenu par quelque complicit puissante.
Lorsqu'au moment de l'arrive de Csar l'helvte Orgtorix voulut de
nouveau faire de la Gaule un seul empire, il s'associa  des chefs
squanes et duens. Les cits aimaient  envoyer et  recevoir des
ambassades; elles se complaisaient, sans doute, dans les pourparlers
sans fin qui en rsultaient. Sur ce point, les Arvernes taient
suprieurs; ils avaient, pour convaincre de leur primaut, d'autres
arguments que leurs longues pes de taille. Leurs ambassadeurs taient
chamarrs d'or; ils taient accompagns de porte-lances superbes et de
meutes de chiens; et  ct d'eux se tenaient des bardes, chantant la
noblesse, la gloire et la richesse de la nation, du roi, et de l'envoy
qui venait en leur nom. Les Romains riaient  cette vue: mais il est
possible que les Arvernes aient parfois sduit et conquis les hommes de
cette manire, dans la Gaule prise des beaux spectacles et du langage
harmonieux.


III

Il est  peine besoin de dire que l'empire arverne ne ressembla 
aucun tat rgulier, ayant une capitale et des organes communs. Ce ne
pouvait tre qu'une fdration de peuplades gauloises sous le principat
de l'une d'elles, comme la ligue latine  l'ge des Tarquins, ou les
alliances grecques des temps troyens: car la Gaule prsentera, dans
des proportions plus vastes et sous des allures plus grossires, les
mmes institutions politiques que la Grce et le Latium. Les peuplades
gauloises conservaient leur nom, leurs limites, leurs coutumes; leurs
milices servaient sous les chefs et les enseignes de la nation. La
Gaule demeurait une juxtaposition de vastes cits.

Le lien qui unit ces peuples aux Arvernes fut rarement celui de la
sujtion inconditionne. Ce fut une clientle plus ou moins troite,
une alliance plus ou moins relle ou dguise. Il y avait des degrs
dans l'union, des exigences diverses dans la vassalit. Les Vellaves
ou tribus du Velay, pays qui n'est aprs tout que le prolongement
mridional des valles et des montagnes de l'Auvergne, taient dans
une dpendance complte: leur sort fut si troitement li  celui
des Arvernes que Csar ne distingua presque jamais les deux peuples,
et qu'on put regarder le Mont Mzenc, sur son flanc septentrional,
comme la dernire montagne de l'Auvergne. Les peuplades sauvages
qui bordaient vers le Midi le plateau central, Cadurques du Quercy,
Rutnes du Rouergue, Gabales du Gvaudan, sans tre aussi dpendants
que les Vellaves, taient tenus dans une clientle assez stricte, et
reconnaissaient franchement l'empire des Arvernes. Tous ces pays
constituaient au sud de l'Auvergne, depuis le Mzenc jusqu'au pic de
Nore, et de l jusqu'aux gorges de la Cre, un vaste demi-cercle de
montagnes, de forts et d'amitis qui garantissaient et consolidaient
le peuple arverne du ct des grandes valles mridionales. Sauf le
Forez (o habitaient les Sgusiaves) et le Limousin, il avait group en
une domination compacte le massif du plateau central.

Au del, ce fut une autorit assez fragile que celle qu'il exerait. On
a quelques motifs, encore que fort lgers, de croire que les Lmoviques
du Limousin et les tribus de la Loire moyenne (Carnutes d'Orlans et
Chartres, Andes d'Angers, Turons de Tours, Aulerques du Mans) lui
ont t particulirement attachs. La nation des Allobroges s'est
vaillamment comporte sur les champs de bataille, cte  cte avec les
Arvernes et sous les ordres de leur roi. Mais, parmi les autres amis du
peuple arverne, beaucoup n'attendaient sans doute que l'heure du danger
pour rpudier l'obissance.

Si faible qu'il ft, ce lien de la clientle ou de l'alliance ne
pouvait pas tre simplement politique. Il dut revtir aussi un
caractre religieux. Entre les peuples associs, il fallait quelque
symbole sacr, des mains unies, des serments prts, des tendards
rapprochs, des victimes gorges, des dieux pris  tmoin. Les
Gaulois n'eurent pas, tant s'en faut! l'esprit plus laque que les
Grecs et les Romains. La subordination d'une cit  l'autre tait un
engagement pieux dont, malgr les ruptures, les hommes ne perdaient pas
compltement le souvenir ou la crainte.

Deux cents ans aprs la formation de cet empire arverne, sous la
domination des Csars romains, le temple du Puy du Dme sera le
sanctuaire le plus riche et le plus frquent de toute la Gaule: le
dieu qui l'habitera sera, sans conteste, le plus grand dieu des tribus
celtiques. Pareille popularit n'a-t-elle pris naissance qu'aprs
Vercingtorix et Csar, aprs la ruine des Arvernes et la conqute
romaine? Cela, en vrit, n'est point possible. Rome n'et point permis
de se dvelopper  un culte qui, grandissant ainsi  la suite de la
conqute, pouvait paratre la revanche des vaincus et une protestation
contre les matres. Si le dieu du Dme fut si puissant sous les
empereurs, c'est que son pouvoir tait ancien et solide, et que les
Romains n'ont pas jug  propos de combattre les dieux aprs avoir
renvers les chefs.

Il est donc admissible que le dieu des Arvernes a d sa gloire  celle
de leur empire. Il a profit de leurs conqutes, son nom s'est tendu
avec le leur, ainsi que la vogue de Jupiter Capitolin a bnfici
de tous les gains du peuple de Rome. Le Teutats du Puy de Dme a
peut-tre aid sa nation  fonder sa puissance; il l'a sans doute aide
 la maintenir, tablissant, au-dessus de la suzerainet politique, la
prminence religieuse. Remarquez comme ces deux forces se faisaient
face: Gergovie, la plus rude citadelle, peut-tre, de la Gaule entire;
le Puy de Dme, le haut lieu le plus central et le sanctuaire culminant
de toutes les tribus celtiques: tel Mispa, le sommet sacr d'Isral,
qui bornait l'horizon de Jrusalem, la principale place-forte de ce
peuple.

Je voudrais prciser davantage, et conjecturer encore: mais je ne
puis plus que poser des questions auxquelles les textes ne rpondent
pas. Quel rle les druides ont-ils jou dans cet empire? Y eut-il des
hommages priodiques des nations vassales au dieu arverne, comme ceux
des cits latines au Jupiter albain? Il faut avouer que Teutats,
dieu du peuple, protecteur du travail et des routes, ressemblait
singulirement  un dieu d'alliance. Son sanctuaire devint-il donc le
centre religieux de la fdration gauloise? Tout cela, je doute qu'on
le sache jamais. Le propre de l'histoire est souvent d'indiquer des
questions qu'il faut se rsigner  ne point rsoudre. Mais, quelle que
ft la forme de l'hgmonie arverne, soyons sr qu'elle n'alla pas sans
l'appoint d'un dieu.


IV

Hgmonie plutt que souverainet. Les Arvernes ont t surtout des
conducteurs d'hommes, non des matres, mais des chefs. Leur payait-on
tribut? c'est possible, et je ne m'expliquerai pas autrement l'norme
quantit d'or et d'argent qui affluait  la cour de leurs rois, les
Gaulois ne rpugnant pas du reste  accorder un tribut aux nations
les plus fortes. Mais leur domination tait surtout militaire, et
consistait d'abord en ceci, que le roi des Arvernes tait le dictateur
suprme des armes confdres de la Gaule. Comme tel, il pouvait mener
deux cent mille hommes, et davantage.

Cette royaut tait-elle hrditaire chez les Arvernes? une famille
accepte par les dieux s'y transmettait-elle le pouvoir? La chose
n'est point prouve, elle est fort vraisemblable: nous ne connatrions
pas si bien Luern, le pre du roi Bituit, s'il n'avait pas t roi
lui-mme, et les Romains n'auraient pas retenu plus tard en gage le
fils de Bituit, si son pre n'avait t qu'un parvenu. Mais en tout
cas, lorsque le roi des Arvernes se montrait  la tte de ces deux cent
mille hommes, reprsentants en armes de tant de nations, on pouvait
presque dire qu'il existait un roi du nom celtique.

Ces rois de la Gaule, nous les voyons presque, grce  Posidonius,
philosophe grec qui a voyag dans le pays peu aprs leur passage. Il
nous a assez mal renseigns sur l'organisation de leur pouvoir: ces
lgislations barbares n'intressaient pas un compatriote d'Aristote.
Mais il a t comme bloui par le spectacle qu'avaient offert la
personne et le cortge du plus puissant roi de l'Occident, du chef
de l'arme la plus nombreuse et la plus turbulente qui ft campe
 l'ouest de l'Adriatique. Ces Grecs et ces Romains, admirateurs de
Paul-mile, habitus  des troupes disciplines et scientifiques, aux
lgions calmes et denses,  ce glabre _imperator_ dur et sec comme une
action de la loi, et qui n'apparaissait dans l'clat de la gloire que
le jour du triomphe, furent tonns de retrouver en Gaule l'image des
pompeuses royauts militaires de l'Orient. Pour un roi arverne, la vie
tait un triomphe perptuel.

En temps de paix, il faisait natre sous ses pas le bruit, la gaiet
et l'orgie. Luern, du haut de son char, distribuait  la foule l'or
et l'argent avec cet orgueil de la richesse qu'on retrouvera, douze
sicles plus tard, chez les grands seigneurs du Midi. Il runissait 
des banquets d'un luxe inou, durant des jours entiers, tous ceux qui
voulaient s'enivrer et se gorger  ses frais; et l'enclos du festin
avait plus de deux lieues de tour. Les Arvernes avaient le got du
colossal, le Puy de Dme leur inspirait la grandeur, Nron ne fera pas
mieux qu'eux. Le barde de Luern avait raison de chanter, en attrapant
une bourse  la vole, que les ornires du char royal taient des
sillons d'o germait une moisson d'or.

Plus clatante encore tait la vision du roi des Arvernes quand il
paraissait en appareil de guerre. Qu'on se le figure s'avanant dans
les auroles de son collier et de ses bracelets d'or, sur son char
plaqu d'argent, dont les timons tincelants semblaient la foudre
forge en mtal; derrire lui se dressaient les sangliers de bronze
des tribus, insignes mystrieux des cits en marche; non loin de l,
la meute formidable de ses chiens de chasse, qui le faisait ressembler
autant  un meneur de btes qu' un chef de peuples; et prs de
lui enfin, le pote qui, la lyre  la main, chantait les glorieux
faits d'armes du roi et de sa nation. Bituit passait ainsi, dans une
apothose de lumire, de bruit et de chant; et les hommes, imprgns
par tous les sens de la grandeur du roi, les yeux frapps par l'or,
les oreilles par les clameurs, la pense par les vers, s'imaginaient
peut-tre qu'ils venaient de voir un dieu.


V

Les ressources mtalliques de l'empire arverne peuvent s'expliquer par
l'abondance des mtaux prcieux dans les montagnes du massif central.
Mais on est aussi tent de douter que les mineurs du Rouergue et du
Gvaudan, et les orpailleurs des Cvennes aient suffi  approvisionner
d'or et d'argent Luern et Bituit. Il est possible que leur royaume
ait t en relations commerciales avec les peuples voisins, les
Aquitains, les Ibres ou les Grecs de Marseille. Strabon insiste sur
les portages qui se faisaient entre les terres arvernes et la valle
du Rhne: vu la difficult de ces routes, ils n'ont t tablis qu'au
temps o les Arvernes taient assez riches et assez puissants pour
attirer et protger les caravanes. L'Auvergne du Moyen Age a t une
sorte d'entrept entre le Nord et le Midi; celle de Bituit a pu tre
quelque chose de semblable. Les Marseillais et les trusques sont venus
trafiquer jusque-l. Gergovie, la principale ville arverne, semble
avoir t une cit tendue et populeuse, je ne dis pas trs belle, mais
 peu prs aussi importante que Bibracte et qu'Avaricum: or une grande
ville ne se fait pas sans un effort srieux vers la civilisation. Les
rois arvernes, qui laissrent aux hommes, comme souvenirs, des banquets
hospitaliers, des distributions d'or et des chants de bardes, ne
ressemblaient pas  Attila. Leur barbarie ne venait que de leur manque
d'ducation. Ces princes, qui faisaient accompagner leurs ambassadeurs
par des potes, vivaient dans un enthousiasme d'enfants, et quand
Posidonius nous montre la race gauloise purile et turbulente, il subit
l'impression que lui ont faite les rcits de l'empire arverne: bien
des traits que l'antiquit a attachs  la race celtique viennent des
images de ce temps-l.

Mais ces Barbares ne demandaient qu' se mettre  l'cole des peuples
plus instruits. C'est peut-tre alors que les Arvernes inventrent
je ne sais quelle bizarre lgende qui les faisait descendre des
Troyens et leur donnait la mme noblesse historique qu'aux peuples du
Latium. Il ne serait pas impossible que, les premiers de la Gaule,
ils aient imagin de figurer leurs dieux sous une forme humaine, et
de copier  cette fin quelques bronzes de l'trurie. En tout cas, ils
introduisirent dans le monde celtique le systme montaire, et sans
doute avant les duens eux-mmes.

Car les Arvernes ont frapp des monnaies d'or, les plus anciennes
qu'ait connues la Gaule. Des monnayeurs suivaient leurs armes,
toujours prts  transformer en flans les colliers d'or, et  ouvrer
les flans en pices figures. Ces premires monnaies taient de
serviles imitations des statres grecs, surtout de ces philippes
au type du bige dont le pre d'Alexandre inonda le monde: le nom
mme de Philippe demeurait inscrit en toutes lettres. Les Arvernes
copiaient les monnaies les plus populaires des pays civiliss, comme
certains tats de l'Afrique reproduisent les thalers de Marie-Thrse.
Au dbut, les copies furent assez bonnes: sans doute des artisans
grecs, aventuriers ou captifs, ont servi de monnayeurs. Puis,
elles dgnrent, deviennent fort laides  voir, ignobles presque,
les lettres se rduisent  des jambages sans valeur, les corps se
transforment en un amalgame d'articulations gomtriques: c'est que
l'ouvrier gaulois a remplac le praticien grec. Il traduit toujours
le mme type: la routine gagne vite chez les Arvernes. Mais enfin, la
premire monnaie gauloise vient de ce peuple, et la monnaie a souvent
aid  unifier des empires: tmoin celui de Darius et la France de
saint Louis.

C'est la Grce, en cela, qui fournissait le modle aux Arvernes; c'est
elle encore qui leur imposait, vers le mme temps, son alphabet. Quand
ils voulurent graver sur leurs pices les initiales de leur nom, ils
prirent des lettres hellniques. L'alphabet grec leur servira longtemps
 fixer la parole celtique.

Monnaie et alphabet, et peut-tre aussi statuaire, c'taient de
prodigieux bnfices faits sur la barbarie. Les Arvernes de Bituit
correspondent assez, dans l'histoire de la civilisation en Gaule, aux
Romains de Servius Tullius dans celle de la civilisation latine. Mais
l'avantage est tout entier pour les Gaulois: leurs pices d'or, lgres
et brillantes, valent infiniment mieux que ce carr de bronze, lourd,
sombre et massif, qui est l'as romain des premiers temps; et je ne
crois pas qu'on entendt  la cour de Servius les longues chansons de
gestes chres  nos anctres. La Gaule dbutait gaiement dans la vie
civilise, et en partie suivant le rite grec.


VI

C'est alors, vers l'an 125 avant notre re, que les Romains dcidrent,
pour aider Marseille impuissante et protger les routes de l'Espagne,
de se constituer une province au sud des Cvennes, entre les Alpes, le
Rhne et les Pyrnes. Pour carter les Arvernes de ce pays, ils eurent
recours  la diplomatie et  la guerre.

Les Arvernes avaient en Gaule, pour principaux rivaux, les duens.

L'hostilit tait naturelle et fatale entre ces deux peuples. Aprs
l'Auvergne, le Morvan duen est le seul grand plateau de la Gaule
celtique; il domine, lui aussi, les valles du Nord et le versant
du Sud. Les duens s'tendaient de Moulins et de Nevers  Mcon,
et d'Avallon  Beaune; ils dtenaient les routes les plus faciles
de la Gaule centrale. Il y avait entre eux et les Arvernes non pas
seulement la jalousie politique inhrente aux grandes nations, mais la
concurrence commerciale que se font des voisins placs sur les mmes
chemins. Bibracte tait la ville la plus industrieuse des Gaules: elle
a pu souffrir de la richesse des Arvernes. Enfin, les deux peuples
se touchaient de trop prs pour tre d'accord: ils avaient (en tenant
compte de leurs clientles) frontire commune depuis Moulins jusqu'au
sud de Saint-tienne. Les Arvernes tant matres de l'Allier, les
duens avaient pris la Loire en imposant leur patronage aux Sgusiaves
du Forez. En descendant vers le Nord, les bateliers du premier de ces
peuples rencontraient, de Moulins  Nevers, les pagers du second;
en cherchant les routes de l'Est et du Rhne, les caravanes arvernes
arrivaient chez les vassaux de la nation rivale; mais, pour gagner le
Midi par le plus court, il fallait aux duens traverser l'Auvergne
et le Velay son satellite. Les deux tats avaient la sensation de
s'touffer l'un l'autre.

On ne sait pas si les duens ont consenti,  un moment donn,  faire
partie de l'empire arverne. Mais, avant 121, ils avaient engag des
pourparlers avec le snat, et s'intitulaient dj allis ou amis du
peuple romain.

L'unit celtique tait rompue pour cette fois. Les duens espionnaient
les Arvernes sur l'Allier, et, sur le Rhne, ils surveillaient les
Allobroges, les plus redoutables des amis de Bituit. Comme Marseille
dans le Midi de la Gaule et Pergame en Asie, ils taient les tratres
officiels dsigns pour fournir  l'intervention romaine un motif et un
appui.

En 125, les Romains conquirent le pays des Salyens, ce qui fut
un premier dfi  la puissance arverne. Puis ils menacrent les
Allobroges, sous le double prtexte qu'ils avaient donn asile au roi
des Salyens et caus quelques dgts sur le territoire des duens.
Bituit franchit alors le Rhne  la tte de ses deux cent mille hommes,
Arvernes, Rutnes et autres, et quand il rencontra, au confluent de
l'Isre, les trente mille hommes du consul Fabius, il jugea que ses
chiens seuls auraient leurs portions (aot 121).

Fabius souffrait de la fivre quarte: il se fit conduire dans les rangs
de ses soldats, tantt assis dans sa litire, tantt soutenu pas  pas:
il encouragea lui-mme ses manipules, expliqua la faon de combattre,
montrant sans doute le peu que valaient ces hordes imptueuses, les
dcomposant, si l'on peut dire, pour les ramener  leur plus simple
expression, un lan sans porte. Ce qu'il avait voulu arriva, et ce fut
le triomphe de la prcision militaire sur la synthse de parade: cent
vingt mille Gaulois prirent, contre quinze Romains. C'est l du moins
ce que rapportent les historiens classiques.

Bituit estima que les dieux avaient prononc contre lui; il demanda une
entrevue, on la lui accorda, mais on le retint pour plus de sret et
on l'expdia en Italie. Les Arvernes et les Allobroges furent battus
une fois encore, et on put triompher d'eux  Rome. Bituit fit merveille
dans le cortge, avec son char d'argent et ses armes barioles. Puis,
on l'envoya captif  Albe.


VII

La Gaule celtique, prive de son chef, tait ouverte aux Romains.
Peut-tre quelques-uns songrent-ils ds lors  la conqurir. Les
Arvernes vaincus, leurs terres, du droit de la victoire, taient 
Rome. Soixante-dix ans plus tard, Csar dira qu'ils avaient t, eux et
leurs clients, dans la main du snat et que celui-ci aurait pu exercer,
sur toute la Gaule, un trs lgitime empire, _justissimum imperium_.

Il ne le voulut pas: il allait avoir, sur les bras, Jugurtha et bien
d'autres ennemis. Seulement, il n'entendit pas que la Gaule conservt
mme un semblant d'unit.

L'empire arverne n'exista plus, chaque nation conserva ou reprit son
autonomie. Mais, comme cet empire avait t l'oeuvre de la royaut,
comme les Gaulois en confondaient peut-tre l'ide avec le prestige
de la famille de Luern et de Bituit, les Romains s'arrangrent pour
supprimer l'hrdit du pouvoir royal: le snat se fit livrer Congenat,
fils de Bituit, et le garda  Rome. Au reste,  part cela, il laissa
les Arvernes et la Gaule jouir de leurs propres lois. Il se contenta
de runir  son empire les pays situs au sud et  l'est des Cvennes.
Les Volques, les Salyens, les Allobroges, les Helviens de l'Ardche
durent reconnatre, au lieu de l'alliance arverne, la souverainet du
peuple romain. Leur territoire forma la province de Gaule Transalpine,
 laquelle Narbonne devait donner le nom de Gaule Narbonnaise.

De cette domination des Arvernes et de cette victoire des Romains, il
resta deux impressions plus ou moins exactes dans les gnrations qui
suivirent:--que les Gaulois n'taient demeurs libres que par la grce
de Rome,--que les Arvernes avaient autrefois command  toute la Gaule.
Les Romains ne voulurent pas oublier leur rle de vainqueurs gnreux,
mais les Gaulois ne purent perdre le souvenir des liens qui les avaient
attachs au peuple arverne.




CHAPITRE V

CELTILL, PRE DE VERCINGTORIX

      Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus,... cujus pater
      principatum Galli totius obtinuerat.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4,  1.

  I. Politique et alliances du snat en Gaule.--II. Rvolutions
  aristocratiques.--III. Cimbres et Teutons en Gaule.--IV. Celtill:
  reconstitution de l'empire arverne.--V. L'aristocratie arverne
  renverse Celtill.--VI. Formation des deux ligues arverne-squane
  et duenne.--VII. Victoire de la premire avec l'aide des
  Germains.--VIII. Le parti national: Orgtorix et Dumnorix.


I

Les Arvernes et la Gaule celtique, au lendemain de la dfaite de
Bituit, jouissaient d'une libert beaucoup plus grande que celle qui
resta, aprs Cynoscphales,  la Macdoine et  la Grce. Les soldats
romains ne franchirent pas les Cvennes; dans les deux valles du Midi,
ils s'arrtrent  Toulouse sur la Garonne et  Vienne sur le Rhne. Au
del de ces limites, aucun dlgu, que l'on sache, ne s'aventura pour
parler au nom du snat et du peuple romain. Le voisinage de la Province
ne pouvait tre importun que par l'excs d'initiative des marchands
italiens: mais les Celtes les accueillaient avec joie, ils recevaient
d'eux ce dont ils taient le plus friands, des amphores d'excellent vin
et des poignes de nouvelles.

Cependant, le snat ne se dsintressa pas des affaires d'au del des
Cvennes. Ses gnrosits taient d'ordinaire sans lendemain, et il ne
renonait jamais  une convoitise qui lui avait t une fois ouverte.
Sa politique en Gaule ressembla  celle de Flamininus en Grce, avec
une allure plus discrte ou plus insouciante. Il se prpara  toute
ventualit d'ambition romaine, et pour cela chercha  se crer, chez
les Celtes, des amis et un parti.

Les amis, le snat les choisit avec discernement. Le principal
adversaire qui le gnait en Gaule tait toujours la nation arverne;
sans tre souveraine, elle demeurait la plus forte. Elle conserva sans
doute ses clientles du plateau central: par les valles du Tarn,
de l'Aveyron et du Lot, ses allis menaaient la Garonne, romaine
jusqu' Toulouse; par la plaine de l'Allier, elle avait sa voie de
conqute trace vers le Nord. Les Romains renouvelrent ou conclurent
des traits d'alliance avec les peuples qui pouvaient fermer ces deux
routes aux revanches arvernes.

Le confluent du Lot et de la Garonne appartenait aux Nitiobroges
d'Agen: leur roi fut dclar par le snat l'ami du peuple romain. Les
duens taient matres du confluent de l'Allier et de la Loire: ils
continurent  tre traits en amis et allis, avec beaucoup d'gards.
Rome consentit mme  ce que ce peuple barbare s'appelt son frre:
trange et rude fraternit, qui compltait l'alliance politique par une
communion mystique de sang et de race.

Plus loin encore vers l'inconnu, mais toujours dans les deux mmes
directions, le titre d'ami fut donn  un roi aquitain  l'Ouest, au
roi des Squanes dans le Nord.

Ces alliances servaient  la fois les intrts militaires et
commerciaux de Rome. La province proconsulaire de la Gaule se composait
surtout de deux routes, celle de l'Aude et Garonne, et celle du Rhne.
Les Nitiobroges  Agen, les duens  Mcon, tout en surveillant le
flanc de la puissance arverne, dgageaient pour le ngoce l'entre de
ces deux routes dans le monde barbare: ils se faisaient, comme htes et
amis, les fourriers du peuple romain.


II

Surveills de ct, les Arvernes taient contenus d'en haut. Rome
leur laissait lois et libert; mais on a tout lieu de croire qu'elle
ne leur permit que les chefs qui pouvaient lui plaire. Or le snat
n'aimait point les grandes royauts: il y avait, entre elles et
lui, incompatibilit d'ambitions. Les principaux obstacles  sa
domination universelle lui vinrent des rois, Pyrrhus, Philippe,
Antiochus, Perse, et en ce moment mme Mithridate; Hannibal, tout
compte fait, fut roi hors de Carthage. Les aristocraties, qu'elles
fussent italiennes, grecques ou celtiques, taient moins dangereuses
pour le snat: aucune n'avait des vellits conqurantes excessives,
presque toutes regardaient la noblesse romaine comme un idal, elles
lui ressemblaient, l'enviaient ou l'imitaient; et, surtout, elles
dsiraient gouverner leur peuple comme le snat paraissait gouverner le
sien. Ce fut sur elles que les chefs de Rome s'appuyrent, aussi bien
chez les peuplades gauloises qu' Athnes ou  Capoue.

Chez les Arvernes, les Romains firent si bien, que l'aristocratie fut
dsormais le seul gouvernement possible. Ils confisqurent la famille
royale: Bituit et son fils restrent dans le Latium. L'historien qui
rapporte ce dtail ajoute que ce fut dans l'intrt de la paix. La
noblesse arverne, qui put prendre alors l'autorit, dut savoir gr au
snat de cette intention pacifique.

Cette ruine du pouvoir royal ne fut point,  cette poque, un fait
particulier aux Arvernes. Nombre de cits de la Gaule traversaient
alors la mme rvolution politique que Rome et les villes latines
au temps des Tarquins. La vieille royaut, qui tait hrditaire,
militaire, et peut-tre aussi sacerdotale, y luttait pniblement contre
les chefs de clans, les patriciens gaulois. Les grandes familles se
lassaient d'tre gouvernes par une ligne qui ne leur paraissait
que la premire d'entre elles. Le rgime aristocratique,  et l, se
substituait  la monarchie. Les peuples dpendirent alors uniquement de
leurs chefs de clans, runis en snat, dirigs par un magistrat annuel,
le vergobret, sorte de juge suprme qu'ils choisissaient dans leur
rang.

Ces rvolutions occuprent fort les Gaulois entre la dfaite de Bituit
et l'arrive de Csar: elle fut, chez les Arvernes, la consquence de
la victoire de Rome. Le snat ne la provoqua peut-tre pas ailleurs:
nulle part il ne la vit avec dplaisir; le parti aristocratique lui
fournit, par exemple chez les duens, ses meilleurs amis.


III

Les consquences de ces luttes de partis et de la ruine de la royaut
arverne se firent sentir rapidement. Rome fut l'agent destructeur de la
patrie gauloise.

En 125 avant notre re, l'empire celtique tait le plus brillant de
l'Occident barbare, il en tait aussi le plus utile. Il contenait  la
frontire du Rhin les migrations germaniques. Quand il se fut disloqu,
aucune nation ne prsenta une surface assez grande pour les arrter. En
110(?), les Cimbres et les Teutons franchirent le fleuve.

Entre la Marne et la Moselle, les peuples belges furent assez forts et
assez unis pour carter l'invasion. Il ne fallait qu'un peu de coeur et
d'entente pour imposer le respect  ces hordes naves. Elles reflurent
vers le Sud.

De la Marne aux Pyrnes, le courage manqua aux Celtes dsunis. Ce
ne fut pas une droute, mais une de ces paniques effroyables qui
saisissent les foules au moment des inondations subites. Les bandes
germaines envahirent, dvastrent, recouvrirent toutes les campagnes;
la population se rfugia dans les bourgades fortifies, lots de
rsistance au milieu de terres submerges. La Gaule fut frappe de
la mme manire qu'elle devait l'tre, six cents ans plus tard, par
d'autres troupes transrhnanes. Pendant des semaines, les envahisseurs
allaient et venaient au pied des villes investies, et il y eut de
telles misres que les Gaulois durent s'entre-dvorer. Les Arvernes,
qui avaient les plus riches plaines, les trsors les plus abondants,
et les forteresses les plus solides, furent sans doute ceux qui
souffrirent le plus et qui rsistrent le mieux.

Enfin les Barbares s'coulrent dans la province romaine, et la vie
normale reparut en Gaule au milieu de ces ruines.

Au temps de l'empereur Vespasien, le lgat Crialis faisait en ces
termes l'apologie de l'oeuvre romaine: Sans nous, la Gaule tait
impuissante contre les Germains: elle est la terre favorite de leurs
convoitises ternelles; mais ses divisions l'ont toujours empche
de se protger contre eux. Crialis ne dit point quel peuple avait
t l'auxiliaire de ces divisions. Si au lieu de nations rivales, les
Cimbres et les Teutons avaient rencontr Bituit, il y aurait eu de
belles batailles en Gaule.


IV

Les temps qui suivirent sont pleins d'incertitudes. Un seul fait s'en
dgage avec nettet. L'unit de la Gaule, ou pour le moins de la Gaule
celtique (entre les Cvennes et la Marne) fut un instant reconstitue,
et elle le fut, cette fois encore, au profit des Arvernes. Il y eut,
vers l'an 80 avant notre re, un nouvel empire de la Gaule, sous le
principat de la nation de Bituit.

Mais cet empire et l'Auvergne elle-mme ne furent pas alors, comme au
temps de Luern et de son fils, entre les mains d'un roi. La monarchie
tait de moins en moins populaire dans les cits gauloises. La
fdration se fit sous le rgime de la magistrature, et non pas de la
royaut. Les Arvernes avaient  leur tte, comme vergobret ou comme
chef militaire, un des leurs, Celtill, et celui-ci tait en mme temps
le dictateur de la Gaule confdre, comme le consul de Rome tait le
chef de la ligue latine.--Tout cela est certain, si Csar, qui nous
l'a fait entendre, ne se trompe pas. Mais ce qui va suivre n'est qu'une
hypothse.

Il est possible que les hommes de cette gnration aient sincrement
voulu rparer le mal que Rome et les Cimbres leur avaient fait. Un
ennemi barbare (et les Germains ne pouvaient tre que des Barbares
pour les Celtes) allait sans relche dverser en de du Rhin des
masses d'hommes toujours plus nombreuses. Les Gaulois, maintenant
installs chez eux, taient  leur tour sous la menace de ce pril
d'invasion qu'ils avaient eux-mmes fait si longtemps courir  la
Grce et  l'Italie. L'union du plus grand nombre pouvait seule les
sauver. Ils renourent les liens que les gnrations prcdentes
avaient forms autour des Arvernes. Peut-tre les druides aidrent-ils
 ce groupement, qui servait les intrts de leur propre association;
peut-tre encore, ds ce temps-l, les Celtes eurent-ils l'ide
d'assembles gnrales, d'un conseil politique de la Gaule semblable 
ces grandes assises religieuses que les prtres de toutes les nations
organisaient dans la fort des Carnutes. En dpit de nombreuses
dfaillances, la pense de l'unit gauloise continuait  vivre.


V

Mais la notion d'un grand empire se sparait rarement de celle d'une
grande monarchie. Ce fut un roi que ce biturige Ambigat dont les
Gaulois clbraient encore la lgendaire domination. Bituit avait
eu, de la royaut, la ralit et l'appareil. Celtill aspira  lui
ressembler, et  changer son titre contre celui de roi.

Ce Celtill fut, sans nul doute, un chef semblable  d'autres chefs,
mais plus riche et plus influent que ses rivaux. Nous devinons sans
peine comment il procda, l'histoire est banale dans l'antiquit.
Il avait plus d'amis que les autres nobles, plus d'esclaves, de
mercenaires, de clients, de parasites et de dbiteurs. Un parti put se
former autour de lui, plbien, militaire et monarchique; et ce parti
ne diffra gure de ceux que grouprent les Pisistrates  Athnes ou
Manlius  Rome, guettant la royaut de leur nation  travers la faveur
populaire et le prestige de la gloire des armes.

Les autres chefs furent les plus forts. Ils rservrent  Celtill le
sort prvu par la coutume des peuples anciens contre les aspirants 
la tyrannie, celui que les patriciens avaient inflig  Manlius. Il
fut condamn  mort. Le jugement fut solennel, public, port par la
cit tout entire contre celui qui avait voulu lui faire violence.
Puis l'excution eut lieu: l'usage tait que le coupable prt sur le
bcher, vou aux dieux du peuple outrag.

Les Arvernes frapprent l'homme et ne touchrent pas  la famille.
Ils ne lui imputrent pas le crime de son chef. C'est ainsi qu'aprs
l'expulsion de Tarquin le Tyran ses congnres demeurrent  Rome et
purent aspirer  la gouverner par des moyens lgitimes; aucune grave
maldiction ne fut porte non plus contre la race dont Manlius tait
sorti. Les dieux se contentaient d'abord de la victime dsigne par la
faute.

Le frre de Celtill, Gobannitio, conserva chez les Arvernes son rang
et son influence. On peut mme souponner ce Gobannitio d'avoir aid
 renverser son frre. Les aspirants  la tyrannie eurent souvent
dans leur famille leurs pires adversaires: Brutus et Tarquin Collatin
fondrent contre le chef de leur clan le gouvernement des patriciens
de Rome; et l'duen Dumnorix, qui rvera d'imiter Celtill, se heurtera
 son frre Diviciac. Gobannitio allait devenir un des gardiens les
plus vigilants de cette autorit des grands que son frre Celtill avait
tent de renverser.

Celtill laissait un fils en bas ge, nomm Vercingtorix. Les Arvernes
furent plus clments pour lui que les Romains ne l'avaient t pour
le fils de Bituit. Celui-ci avait partag la captivit de son pre:
Vercingtorix conserva, non seulement la vie et la libert, mais
l'hritage du condamn. On lui laissa ce dont les dieux l'avaient
fait hritier, cette richesse en hommes et en choses qui pouvait lui
permettre de conqurir dans son pays la situation rserve aux hommes
de sa race.


VI

Une fois encore l'unit de la Gaule fut brise aprs la mort de
Celtill. Cependant, le morcellement ne fut pas absolu. Toutes ces
convulsions militaires et politiques, ces alternatives d'union
et de dsunion, laissaient aux cits gauloises, en mme temps
que l'impuissance  former un empire, le regret de vivre isoles.
N'avait-on pas vu en Grce, aprs le groupement de tous les peuples
 Plates, se constituer les deux ligues de Sparte et d'Athnes,
compromis entre le besoin de s'entendre et l'instinct de se combattre?

Quatre coalitions se formrent entre le Rhin et l'Ocan, les Cvennes
et la Garonne, dans le domaine qui restait aux Gaulois encore libres.
Les peuples situs de l'embouchure de la Seine  celle de la Loire
fondrent la fdration de l'Armorique, qui sans doute fut maritime
aussi bien que terrestre. Les nations de la Belgique, auxquelles
l'invasion des Cimbres avait donn le sentiment de leur force et
de leur solidarit, demeurrent groupes pour la plupart autour
des Suessions. Mais les deux principales ligues furent celles qui
reconnurent la suprmatie des deux grands tats de la Gaule centrale,
les Arvernes et les duens.

Entre ces deux tats et ces deux ligues, l'hostilit fut aussi
constante qu'entre Sparte et Athnes, Isral et Juda. La Gaule tait
vraiment un pays  deux ttes. La rivalit entre les deux peuples se
rpercutait dans les moindres cits, dans les cantons, dans les clans,
dans les familles mmes. Il devait y avoir des amis des Arvernes chez
les duens, et inversement, comme Athnes eut ses amis  Sparte.

Les deux nations suzeraines s'appuyaient sur des cits clientes et sur
des peuples amis. On a dj nomm la clientle habituelle des Arvernes,
les gens du Velay, du Rouergue, du Quercy, du Gvaudan. Les duens
avaient sous leur dpendance particulire les peuples du Forez, du
Beaujolais et de la Bresse.--Les deux rivaux s'taient acquis chacun
une alliance utile et puissante parmi les nations de premier ordre.
Les Bituriges du Berry, qui commandaient vers la Loire moyenne les
abords du plateau de l'Auvergne, s'taient unis aux duens; il en fut
de mme des Snons, leurs voisins dans les valles de l'Yonne et de
la Seine, ce qui assurait aux nobles du Morvan un dbouch dans le
bassin de Paris. Mais en revanche les Squanes de la Franche-Comt,
qui disputaient aux duens les deux rives et les pages de la Sane,
avaient accept l'alliance des Arvernes: car ce fut une cause ordinaire
de jalousie entre les cits gauloises que la possession des deux bords
et le monopole des droits sur les rivires importantes.--Au del de
la Marne, les Belges ne se dsintressrent pas absolument de ces
querelles: des liens d'amiti, sinon de clientle, se nourent entre
les duens et l'une de leurs principales nations, les Bellovaques.

En dehors de la Gaule, l'un et l'autre parti cherchrent des appuis:
ils ne rpudirent pas plus l'accord avec l'tranger que les Grecs
d'aucune poque. Les duens demeurrent de plus en plus attachs au
peuple romain, et leurs chefs, comme Diviciac, finirent par apprendre
le chemin de Rome et l'hospitalit des snateurs en vue.--Contre les
Romains, protecteurs dangereux de leurs adversaires, les Arvernes
eurent recours  des auxiliaires germains, qui pouvaient devenir plus
redoutables que les Romains eux-mmes. D'autant plus que le snat,
ayant tour  tour sur les bras Mithridate, Sertorius, Spartacus, les
pirates et Catilina, ne pouvait gure, au nord du Rhne, envoyer que
des formules et des dcrets.


VII

Ce qui devait se produire arriva. Au lieu d'avoir les Germains en
grosses masses, comme au temps des Cimbres, la Gaule les eut par
bandes. Il y avait toujours, sur l'autre rive du Rhin, des hordes
germaniques  la recherche d'aventures et de terres.  l'appel des
Arvernes et des Squanes, il en accourut quelques-unes sous les ordres
d'Arioviste. Les duens furent battus (71-61 av. notre re).

Le parti oppos triompha. Mais comme, dans les dernires affaires,
c'taient les Squanes et non les Arvernes qui avaient eu le principal
rle, le premier de ces peuples prit pour lui la prminence dans la
ligue qui l'avait emport. Les chefs de Besanon eurent le pas sur ceux
de Gergovie. Au fur et  mesure que les Germains se mlaient des choses
celtiques, l'axe politique de la Gaule se dplaait. Il reculait vers
l'Est. Bientt, il semblera passer mme chez les Helvtes.

Les Squanes, avec l'appui d'Arioviste, essayrent davantage. Ils
voulurent imposer leur suprmatie aux duens et  leurs amis. Il
semble qu'ils aient russi, et que par l une certaine communaut de
dpendance ft rtablie chez les Celtes de la Gaule centrale.

Il est  peine besoin d'ajouter que jamais union ne fut plus prcaire
et plus nominale. D'abord les duens ne cessaient de grincer des dents
et d'invoquer le snat. Puis Arioviste se persuada qu'il valait mieux
travailler pour son propre compte: il se fit remettre les otages et les
tributs qui revenaient de droit aux Squanes; il s'installa chez eux
en se faisant octroyer le tiers de leurs terres; il demanda bientt
d'autres territoires pour de nouvelles troupes qu'il appelait.--Il y
avait cinquante ans, la Gaule avait vu la bande germaine qui dtruit
et qui s'chappe; elle voyait maintenant celle qui s'arrte et qui
s'tablit. Dj apparaissait dans son histoire cette succession
de faits qui, quatre ou cinq sicles plus tard, constitueront les
invasions germaniques.

Arioviste, commandant aux Squanes auxquels la Gaule paraissait
soumise, revendiquait avec outrecuidance l'empire des nations
celtiques, comme, aprs la dfaite de Bituit, le snat romain avait cru
pouvoir y prtendre.

Le snat de ce temps, celui de Cicron, fort occup des affaires
intrieures ou des triomphes orientaux de Pompe, comprit assez mal ces
vnements lointains de l'Occident. Les dputs gaulois qui vinrent le
trouver contriburent mdiocrement  l'clairer. Ne sachant plus quel
peuple favoriser, il les caressait tous galement. Le roi des Squanes,
la nation duenne, n'taient-ils pas galement ses amis? En 59 mme,
on donna  Arioviste ce titre convoit, comme si l'on sanctionnait par
l ses prtentions sur la Gaule. Peut-tre les snateurs bornaient-ils
leur politique  souhaiter  tous ces Barbares une haine rciproque.

Mais que les Gaulois, suivant leurs penchants, se rassurent ou
s'inquitent. Cette indiffrence de Rome ne sera pas ternelle.
Deux faits se produisent, l'un qui lgitime, l'autre qui annonce son
intervention.--En 61, un snatus-consulte de quelques lignes promet
assistance au peuple duen, et cela devait suffire le jour o un
proconsul aurait le dsir de franchir le Rhne au Confluent. Et deux
ans plus tard, en 59, Csar reoit ce proconsulat des Gaules dont il
attendait la gloire et la richesse.

Comme la Grce prise entre Philippe et le snat, la Gaule voyait  son
horizon un double nuage, celui de Rome qui se formait lentement vers
le Sud, celui de la Germanie qui clatait dj dans le Nord.


VIII

Le seul moyen de salut qui lui restt tait dans l'union de toutes ses
cits. Un pouvoir respect au-dessus de chaque peuplade, les chefs de
nations troitement fdrs: peut-tre n'tait-il pas trop tard pour
raliser ce dessein. Les plus grands chefs de clans des principales
nations rsolurent cette tentative: Orgtorix chez les Helvtes,
Dumnorix chez les duens, Castic chez les Squanes, un autre chez
les Bituriges. Le complot ne parat pas avoir eu d'adhrents chez les
Arvernes: Vercingtorix, le fils de Celtill, tait fort jeune encore,
et les autres chefs de son peuple ne furent pas compromis dans cette
entreprise.

Les conjurs s'unirent entre eux par des mariages, prsages de la
confdration future. Orgtorix donna sa fille  Dumnorix, et tous deux
devinrent les vrais artisans du complot national. Chacun chez soi, les
chefs devaient se mettre  la tte des mcontents et de la tourbe des
plbiens, et prparer dans leur cit la chute de l'aristocratie et le
rtablissement  leur profit de la royaut. Orgtorix serait roi des
Helvtes, Dumnorix, des duens; Castic, dont le pre avait t roi chez
les Squanes, reconquerrait le titre dont les nobles l'avaient cart.
Enfin les Helvtes s'apprtrent  quitter leur pays, o ils taient
trop nombreux, presss par les Germains et bloqus par la montagne;
ils se fixeraient quelque part dans les grandes plaines vacantes de
l'Ouest: mais, en cours de route, leur arme, brochant sur toute la
Gaule, en assurerait l'empire  Orgtorix, Dumnorix et leurs amis
(61-59 avant notre re).

Malgr toutes ses discordes, la Gaule n'avait donc point perdu le
got de la libert et le sentiment national. La pense de devenir un
seul empire vgtait toujours dans les diverses cits. Le patriotisme
celtique tait, comme le panhellnisme, un sentiment lger et subtil,
se dissipant sous le souffle d'un orage plus fort, se reformant aussi
vite qu'il se dispersait.  tous les moments de crise, il se leva des
hommes d'une ambition intelligente pour dire que, s'il fallait avoir
des matres, mieux valait obir  des Gaulois. Entre les allis de Rome
et les victimes des Germains, Orgtorix et Dumnorix constiturent un
tiers-parti, fdral et national, monarchique et populaire, et ils se
ligurent pour rtablir l'union faite jadis par l'arverne Celtill.




CHAPITRE VI

VERCINGTORIX, AMI DE CSAR

      +Ho Ouerkingetorix... en philia pote t Kaisari egegonei.+

      DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 41,  1.

  I. L'aristocratie lutte contre le parti national.--II. Arrive,
  projets politiques et auxiliaires de Csar.--III. La Gaule soumise
   Csar.--IV. De quelle manire Csar commandait  la Gaule.--V.
  Csar restaure la royaut: Vercingtorix, ami de Csar.--VI. Ce que
  les Gaulois pouvaient penser de l'amiti de Csar.--VII. Progrs
  continus du parti national: Dumnorix, Indutiomar, Ambiorix.


I

Le parti national des chefs populaires avait deux principaux ennemis:
au dedans de la Gaule, les snats locaux, dsireux de garder l'autorit
publique; au del des frontires, Csar, qui prparait ses lgions.

Quand il quitta l'Italie, il trouva sa besogne  moiti faite par
les snateurs gaulois. Grce  leur vigilance, le triumvirat royal
d'Orgtorix, Dumnorix, Castic ne put se constituer. Les chefs helvtes,
avertis  temps, se dbarrassrent d'Orgtorix, soit en le tuant
eux-mmes, soit en l'invitant au suicide. Dumnorix fut troitement
surveill par le vergobret en charge et par son frre Diviciac, revenu
de Rome. Le squane Castic disparat de l'histoire. Une fois de plus
l'aristocratie dclara qu'elle avait sauv les liberts de son pays, ce
qui voulait dire qu'elle avait assur  nouveau sa propre domination.
En Gaule comme en Grce, elle empchait prement les peuples de se
rapprocher, les vastes patries de natre. L'tranger tait le favori
de son gosme conservateur. Les duens avaient, en la personne de
Diviciac,  la fois leur Antalcidas et leur Polybe.

Mais le pril tait encore trs grand pour les patriciens gaulois.
Derrire les forts des Vosges, Arioviste amassait de nouvelles
esprances.  Bibracte mme, Dumnorix ne renonait  aucun de ses
projets: c'tait un homme d'une ambition tenace, d'un esprit retors,
d'un caractre souple, qui savait vouloir, attendre et se taire. Enfin,
les Helvtes n'abandonnrent point leur rsolution de s'tablir dans
l'Ouest: leurs prparatifs taient achevs, leur migration commena
(dbut de 58). Dumnorix avait conserv d'excellentes relations et
des attaches de famille chez les Squanes, les Bituriges et d'autres
peuples; il demeurait l'ami des Helvtes, il avait parmi eux ses
beaux-frres, les fils d'Orgtorix, auxquels la nation avait laiss
leur rang; le chef duen se tint prt  accueillir les migrs, en
dpit de son snat, et comme auxiliaires  ses entreprises sur la
Gaule.


II

C'est alors que Csar apparut sur le Rhne, qui, de Lyon 
Genve, formait la frontire de la province romaine et de la Gaule
indpendante. Il venait, lui aussi, pour conqurir cette Gaule. Mais
il voulait cette conqute  la fois plus nettement et moins ouvertement
que Dumnorix et qu'Arioviste.

Jamais proconsul de Rome ne sut plus exactement, ds le jour de son
entre en charge, jusqu'o il souhaitait aller. L'ambition de Csar,
en Gaule et ailleurs, eut en mme temps un caractre scientifique et
une allure impriale, elle fut prcise et prestigieuse. Il commena par
marquer nettement les frontires du pays qu'il avait  conqurir: les
Pyrnes, le Rhin et l'Ocan. Avant d'crire ses Commentaires, comme
avant de commencer ses campagnes, il traa les limites gographiques
qu'il assignait  la Gaule, et il n'est pas bien sr qu'il n'ait pas
t lui-mme l'inventeur heureux de ces limites: si le Rhin, depuis
tant de sicles, passe pour tre la fin de la Gaule, n'est-ce pas
surtout parce que Csar a dit qu'il l'tait, et a voulu qu'il le ft?
Et ayant ainsi dessin ce pays, depuis les monts du Sud jusqu'au grand
fleuve, il a arrt qu'il serait son empire.

Mais s'il le savait, il ne le disait pas. Il eut l'air de venir en
Gaule malgr lui. Il se fit appeler, dsirer, caresser des snateurs
gaulois. Chacune de ses campagnes militaires fut prcde d'une
campagne diplomatique, qui prpara et justifia l'autre. Pendant
l'hiver, les amis gaulois de Csar parlaient et ngociaient; puis,
au printemps, comme s'il ne faisait que marcher sur l'invitation d'un
conseil d'allis, Csar se mettait en route. Il se proposait  peine,
il ne s'imposait jamais. Il trouva toujours des prtextes autres que
son ambition: pour intervenir, le snatus-consulte qui ordonnait de
protger les duens; pour combattre, l'appel des duens menacs par
les Helvtes; pour rester, la protestation de l'assemble des Gaules
contre la tyrannie d'Arioviste. Il y eut, pour tromper la galerie des
auxiliaires et empcher les imprudences de la soldatesque, d'tonnantes
mises en scne: poignes de mains entre Romains et Barbares, cortges
fraternels d'amis des deux nations, alles et venues incessantes entre
un conseil gaulois et le camp de Csar. Une faade celtique dissimulait
l'oeuvre latine.

Quelques Gaulois, sans doute, s'y laissrent prendre. D'autres ne
demandrent pas mieux que de se faire tromper. Les duens regardrent
Csar et ses lgions comme un appui inespr: grce aux nouveaux-venus,
ils rvrent d'tablir enfin, aprs les Arvernes et les Squanes,
leur principat sur la Gaule entire. Les aristocraties pourront, de
leur ct, Csar tant l, se dlivrer pour longtemps des aspirants
 la tyrannie, qui sont autant de gneurs pour la politique romaine.
Aussi, ds qu'il pntre en Gaule, il a prs de lui des chefs squanes
et d'autres, les patriciens et le vergobret mme des duens, et la
cavalerie presque entire de ce dernier peuple: comme Dumnorix la
commande, le gnral, averti, fait mettre des gardes  ce dangereux
personnage. Si les duens sont les auxiliaires du proconsul, il est
regard par eux et d'autres Gaulois comme un auxiliaire suprieur, tels
qu'avaient t d'abord Arioviste ou Orgtorix. Csar et l'aristocratie
celtique unissaient leurs ambitions, en attendant de se duper l'un
l'autre.


III

Au dbut, les deux allis parurent tirer un gal profit des oprations
militaires.

La dfaite des Helvtes complta la ruine du parti national. Dumnorix
demeura en otage entre les mains de Csar; des dlgus de toute la
Gaule vinrent complimenter le vainqueur, et, avec son assentiment, se
formrent en assemble gnrale; il fut reconnu comme un bienfaiteur
par l'aristocratie.--Puis, au del des Helvtes, il alla chercher
Arioviste et le rejeta sur la rive droite du Rhin. Ce que faisant,
il dlivra les Squanes d'une grande honte, les duens d'un grand
pril.--Enfin, il continua  servir les intrts du peuple de Diviciac:
aprs l'expulsion des Germains, l'autorit des duens devint grande
partout, et ils se crurent les premiers de la Gaule.

Ils l'taient en effet, mais aprs Jules Csar et grce  lui.

Csar s'tait d'abord attach la Gaule par la reconnaissance. Ces
deux campagnes contre les Helvtes et les Germains avaient eu lieu la
premire anne de la prsence effective des Romains au del du Rhne
(58), et ds lors Csar avait trouv et appliqu les bienheureuses
formules qui, jusqu' la fin de l'empire, serviront  dfinir l'oeuvre
gauloise du peuple-roi. Les Helvtes renvoys chez eux et maintenus
sur la rive citrieure du Rhin: c'est l'indice que les va-et-vient
des tribus  l'intrieur, si contraires  la stabilit politique, vont
prendre fin, et que les nations celtiques doivent dsormais vivre et
travailler chez elles, en acceptant et en gardant leurs frontires.
Les Suves d'Arioviste rejets sur la rive ultrieure: c'est la Gaule
interdite aux migrations lointaines, protge par Rome et la protgeant
 son tour contre un retour offensif de Cimbres et de Teutons. Comme
ce double rsultat profitait aux Celtes plus encore qu' l'Italie, les
amis gaulois de Csar pouvaient, sans lchet, clbrer son oeuvre dans
les assembles de leurs nations.

L'admiration les menait sans doute aussi  Csar. Vraiment, le nouveau
proconsul de la Province tait le chef le plus glorieux que Rome et
encore envoy sur les bords du Rhne. Quelle diffrence d'avec ces
misrables concussionnaires qui l'avaient prcd! Il rappelait son
oncle Marius, qui avait veng  Aix, sur les Teutons, l'humiliation de
la Gaule entire. Encore Marius avait-il mis trois ans avant d'en finir
avec les Barbares: en un semestre, deux batailles, Csar avait bris
 la fois Helvtes et Germains. Il s'tait montr dans ces affaires
un chef prodigieux: beau parleur, il avait accabl Arioviste et Divico
l'Helvte sous le poids de ses arguments; bon soldat, il avait command
lui-mme l'aile qui avait dcid de la principale victoire; dans
sa marche vers le Rhin, il n'avait eu peur ni de la fatigue de sept
longues tapes, ni de ses soldats qui murmuraient, ni des mystres des
forts qu'il dut traverser. Il avait le geste imperturbable du hros
qui marche d'accord avec les dieux.

C'taient les dieux, pouvait-on dire encore, qui lui donnaient la
Gaule. La dfaite d'Arioviste, habilement exploite par le proconsul,
ressemblait  une dcision des puissances souveraines. Le chef germain
avait dit, avant le combat, que la Gaule lui appartenait par droit
de conqute; et Csar avait rpondu la mme chose, en rappelant la
victoire du snat sur Bituit. Puis la bataille avait eu lieu, non
par surprise, mais offerte par Csar, impose enfin par lui  son
adversaire, engage solennellement, dans une vaste plaine, ainsi qu'en
un champ clos o le ciel est pris comme tmoin et comme arbitre. Et
le ciel jugeait moins sur la libert de la Gaule que sur le nom de ses
matres. Les dieux prononcrent en faveur de Csar.

Le hasard des lieux achevait de favoriser le proconsul. Ses deux
campagnes l'avaient oblig de traverser le pays des duens et celui des
Squanes, il commandait  Bibracte et  Besanon; et ces deux peuples,
tant les chefs des deux grands partis gaulois, mettaient presque toute
la Gaule dans la foi de Csar.

Il en rsulta qu'aprs la fuite d'Arioviste, dans l'automne de 58,
Csar tait matre de la Gaule celtique sans l'avoir combattue.

Cette suzerainet fut-elle, non pas simule et implicite, mais accepte
et formule? y eut-il un acte prcis par lequel les peuples principaux
de la Gaule reconnurent la majest du nom romain? duens, Squanes et
Arvernes prononcrent-ils devant Csar des paroles dfinitives, comme
celles par lesquelles les Rmes s'engagrent l'anne suivante? Ils se
confiaient, eux et tous leurs biens,  la foi et au pouvoir du peuple
romain; ils taient prts  livrer  Csar des otages,  excuter ses
mandats,  lui ouvrir leurs villes-fortes,  l'assister de convois
de grains ou autrement. Rien ne prouve que ces dclarations aient
t faites en 58: mais Csar fit, ds cette premire anne, comme
s'il les avait entendues. Cette Gaule, qui tait la plus inquite des
nations, qui avait un si long pass d'indpendance et de gloire, qui
tait alors, l'gypte excepte, la chose la plus vivante du monde,
Csar, sans rien dire, lui confisqua la libert. Ce fut, dans la vie du
proconsul, un nouveau miracle d'audace heureuse et tranquille.


IV

Ce semestre de campagnes militaires et politiques (avril-septembre
58) prsente donc en raccourci toute l'oeuvre que les Romains se sont
assigne en Gaule; les quatre annes qui suivirent (57-54) furent
consacres par Csar  dvelopper le programme qu'il avait d'abord
trac.

 l'intrieur, il imposa l'hgmonie romaine aux diffrentes ligues
qui, en 58, n'avaient point suivi l'exemple des Squanes et des duens:
celles des Belges au del de la Marne, de l'Armorique sur l'Ocan,
des Aquitains non gaulois au sud de la Garonne. Mais, plus encore
qu' cette tche intrieure, Csar s'appliqua  fixer et protger la
frontire de la Gaule. Du ct des Alpes, la route fut ouverte vers
l'Italie; les Cantabres furent rejets en Espagne; les Bretons, menacs
sur leur le, n'eurent plus la tentation de secourir la Gaule; et les
Germains, deux fois attaqus chez eux, finirent par comprendre que le
Rhin allait tre la limite sacre de la chose romaine. Ainsi, avant
que la Gaule et t franchement conquise, Csar en avait pacifi les
abords: la future province tait cre, pour ainsi dire, par le dehors.

Priodiquement, les cits gauloises allies de Csar envoyaient 
son camp des dlgus, qui formaient, sous sa prsidence ou sous sa
protection, le conseil gnral des Gaules. Elles entretenaient des
otages auprs de lui; il s'approvisionnait chez elles de bl, de
fourrage, d'armes et de munitions; il entrait librement dans leurs
places-fortes. Leur noblesse formait dans l'arme romaine la cavalerie
auxiliaire. C'tait le proconsul qui fixait leur contingent militaire.
Il tait le chef suprme des armes gauloises unies  ses lgions. Il
ne commandait pas  la Gaule d'une manire trs diffrente de celle
d'un Celtill ou d'un Bituit.

Les cits taient libres de s'unir, comme autrefois, sous le principat
des plus autorises. Il y avait, comme avant l'arrive de Csar, deux
grandes ligues: les duens avaient recouvr leurs anciens clients, et
en avaient acquis de nouveaux; les Rmes avaient remplac les Squanes
et les Arvernes  la tte de la seconde confdration. Mais c'tait
l'amiti de Csar qui tait la principale garantie de l'hgmonie de
l'une et l'autre nations.

 l'intrieur des cits, il respecta de mme, au moins dans les
premiers temps, les usages tablis. Mais il s'ingniait de manire 
disposer des hommes et des dcisions. Il les faisait gouverner par ses
amis, ses protgs ou ses obligs. Ambiorix, un chef des burons, la
plus indomptable et la plus sauvage des nations belges et l'avant-garde
de la Gaule entre la Meuse et le Rhin, regardait Csar comme son
bienfaiteur: il lui devait la libert de son peuple et de son fils (en
57). Chez les Trvires, leurs voisins de la Moselle, le proconsul donna
le pouvoir  Cingtorix, qui avait (peut-tre ds 58) rclam l'amiti
du peuple romain. Il distribua sans doute  profusion ce titre d'ami,
ami du peuple romain ou ami de Csar. La clientle de Csar s'tendit
sur la Gaule entire, plus encore que celle des Rmes ou des duens.

Ainsi, la Gaule continuait  tre tenue comme elle avait l'habitude
de l'tre, par les liens flottants de la foi jure et de la vassalit
personnelle. Csar n'tait pas un proconsul commandant  des sujets de
Rome; c'tait un chef suprme parlant  des amis et  des clients.


V

Le snat de Rome, s'il fut assez intelligent pour comprendre ce qui se
passait  Bibracte ou  Reims, ne pouvait s'en rjouir. Un proconsul
 sa dvotion aurait agi d'une autre manire. Ces procds de Csar
faisaient pressentir le dictateur, le candidat  la royaut. Avant
d'tre prince ou roi  Rome, il s'essayait  l'tre en Gaule.

Aussi, se prparant  la tyrannie du monde et  la conqute de
l'aristocratie romaine, il n'eut pas toujours pour les snats des cits
gauloises le respect et les attentions que Flamininus et Paul-mile
avaient tmoigns  ceux de la Grce. Le rgime oligarchique des chefs
ne trouva pas chez lui les sympathies exclusives que le patriciat
duen avait espres. Csar ne tarda pas  moins s'inquiter de ces
aspirations monarchiques et populaires contre lesquelles Diviciac
l'avait mis en garde. Du jour o il se crut le matre en Gaule, il
pensa qu'il lui tait profitable d'avoir comme amis des tyrans ou des
rois gaulois. Aprs tout, leur situation ressemblerait un jour  la
sienne, et, dans ses luttes contre la noblesse italienne, il trouverait
un appui plus utile chez des rois amis de Csar que chez un snat
frre du peuple romain. Aussi peu  peu voyons-nous se rorganiser
en Gaule, avec l'appui du proconsul, ces monarchies que Rome et Csar
lui-mme avaient contribu  renverser.

Csar avait fait hiverner ses lgions chez les Carnutes en 57-56, et
il s'y tait cherch des amis. Le principal des chefs de cette nation,
l'homme qui y avait le mme rang que Vercingtorix chez les Arvernes
ou Castic chez les Squanes, tait Tasget, fils ou descendant des
rois du pays, le reprsentant de la famille souveraine  laquelle
l'aristocratie avait enlev le titre royal. Tasget s'tait attach 
la fortune de Csar, le suivit dans ses guerres, se comporta prs de
lui  la Gauloise, bravement et loyalement. Aussi, ds l'anne 56, et
peut-tre avec l'aide des lgions, Tasget reut de Csar l'investiture
du pouvoir royal qu'avaient dtenu ses anctres: la monarchie fut
rtablie chez les Carnutes,  la grande colre des snateurs du lieu,
et  la surprise, sans doute, de ceux de la Gaule.--Les Snons taient,
comme les Carnutes, un peuple d'une grande puissance et d'une haute
influence. Au moment de l'arrive de Csar, ils obissaient  leur roi
Moritasg, descendant d'une ancienne dynastie: ils russirent, vers ce
temps-l,  se dbarrasser de la royaut; mais plus tard le proconsul
leur imposa comme monarque le frre mme de Moritasg, Cavarin.--Ces
deux faits ne peuvent tre des exceptions: nous ne voyons nulle
part Csar substituant  la monarchie le rgime snatorial, et nous
connaissons le nom de quelques rois dont il s'est fait le crateur.
Quand les familles royales lui manquaient dans un pays, il cherchait
ailleurs. Comm, qu'il fit roi chez les Morins (en 57?), tait un
Atrbate. Et c'est parce qu'il aimait  forger des rois que, en manire
de plaisanterie, il offrait quelque royaut gauloise aux Romains qui
cherchaient fortune prs de lui.

Il y a plus. Le bruit courut en Gaule qu'il avait fait esprer 
Dumnorix le titre de roi des duens. Dumnorix avait affirm ce propos
devant le snat de son peuple; Csar le rapporte sans le dmentir,
et j'incline  croire qu'il a fait l'offre, soit sincrement, pour
s'attacher Dumnorix, le plus clbre et le plus influent des chefs
gaulois, soit par une double ruse, pour le brouiller avec les snateurs
duens et les tenir en respect sous la menace de la monarchie.

Ce fut dans des intentions semblables que le proconsul donna le titre
d'ami, mais d'ami de Csar,  Vercingtorix. Le fils de Celtill
tait le chef du clan le plus puissant de l'Auvergne; son pre avait
failli tre roi et avait command  toute la Gaule; il pouvait, le
moment venu, s'inspirer des souvenirs paternels, et prtendre aux
mmes rles qu'Orgtorix et Dumnorix. Csar prit les devants; il crut
se le concilier en lui attribuant le titre d'ami; peut-tre mme
lui fit-il, comme  Dumnorix, la vague promesse d'une royaut sur son
peuple.


VI

Les calculs de Csar devaient tre djous. Il jugea les Gaulois
plus nafs et plus crdules qu'ils ne l'taient. Il les traitait trop
volontiers en enfants qu'un hochet fait rester tranquilles.

L'aimable et triomphant proconsul n'apporta pas toujours, dans son
apprciation des hommes, la science subtile et froide qui convenait
 un manieur de peuples. Lui qui passa sa vie  ragir en vainqueur
contre l'univers entier, il s'gara jusqu' la veille de sa mort sur
les sentiments de ses amis et de ses familiers. Sa confiance le perdit
 Rome et faillit le perdre en Gaule. Aucun de ces chefs auxquels il
donna le titre d'ami ne se crut tenu  une ternelle amiti. C'tait
pour eux une prcaution contre les incertitudes du lendemain, un moyen
de donner le change et de voir venir.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix, ni Comm l'Atrbate, ni Vercingtorix
n'entendirent engager leur parole qu'autant que le chef romain
demeurerait vritablement l'ami de la Gaule, l'ami et non le matre.
Quand tous ces satellites politiques de Csar se retournrent contre
lui, l'un aprs l'autre, aucun ne pensa violer la foi jure: ils
avaient mille motifs de croire que le proconsul y avait manqu le
premier. S'il se plaignit, c'est qu'il se montrait un bienfaiteur
ingrat: en le servant un ou deux ans, les Gaulois avaient suffisamment
donn en change d'un vain titre. Car, depuis 61, on avait tellement
abus de ce mot d'ami du peuple romain que les Gaulois avaient fini
par l'estimer  sa juste valeur, et par le coter  peu prs aussi
exactement que les Romains eux-mmes. Tous taient prts  lui dclarer
ce que lui avait dit Arioviste, ami lui aussi du peuple romain de par
la grce de Jules Csar: Me croit-on assez barbare et assez innocent
pour ne pas savoir ce que vaut une pareille amiti? A-t-elle servi
aux duens? Ce titre n'a jamais t pour Rome qu'un prtexte  mettre
des armes en marche. Les Gaulois pensrent de mme, jusqu'au jour
o Csar leur eut montr que, si l'amiti du peuple romain tait une
formule de soumission, l'inimiti de Csar tait une menace de mort.


VII

C'est qu'en effet la Gaule n'avait pas accept comme un fait accompli
la mainmise du proconsul sur ses liberts. Elle fut surprise, elle ne
fut pas dompte. En dpit de cinq annes de dfaites partielles (de 58
 54), le regret de la libert, loin de s'attnuer, ne fit que grandir.
Je ne parle pas seulement des blessures d'amour-propre que causrent
les pratiques politiques de Csar, favorable tour  tour aux snats et
 la royaut, dbarrassant d'abord les cits de la crainte des tyrans
et la leur infligeant ensuite. Mais il y a eu, depuis l'automne de
58 jusqu'aux rvoltes gnrales, un progrs continu du patriotisme
gaulois.

J'appelle de ce nom le dsir de voir chaque cit obir  ses lois
traditionnelles, et toutes les cits de la Gaule s'unir en une seule
fdration. La cause de l'indpendance nationale devenait de plus en
plus insparable de l'esprance d'un grand empire gaulois,  la manire
rve par Dumnorix. Pour recouvrer l'autonomie, chaque cit devait
s'associer  toutes: il n'y avait chance de succs que dans un effort
collectif. L'ide d'une patrie commune, en puissance depuis des sicles
chez les Gaulois, prenait corps au contact de Csar, de mme que
l'hellnisme se dveloppa sous la pression des Barbares. Le patriotisme
a besoin, pour grandir, de sentir l'adversaire ou l'tranger, c'est
une vertu de raction autant que de rflexion. Chaque anne que le
proconsul passait en Gaule, au lieu de l'acheminer vers la soumission
dfinitive, le rapprochait au contraire de l'insurrection en masse.

Immdiatement aprs la dfaite d'Arioviste, on entrevoit dj la
perspective d'un soulvement national. On avait cru que Csar, ayant
achev la mission dont les Squanes et les duens l'avaient charg,
ramnerait ses troupes au sud du Rhne: il les fit hiverner dans les
valles du Doubs et de la Sane. Aussi, lorsque, dans l'hiver de 58-57,
les Belges se ligurent contre Rome, ils furent encourags par des
Gaulois qui approchaient Csar; et ceux-l, l'auteur des Commentaires
les distingue fort nettement des dmagogues en rupture d'ambitions: ce
sont, dit-il, des hommes qui prouvent  la vue de l'arme romaine la
mme impatience qu' la vue des bandes d'Arioviste. C'taient des mes
gnreuses et fires, et vraiment patriotes.

Leur inspiration se fait sentir chaque anne plus fortement. Les
Bellovaques dclarent en 57 qu'ils veulent dlivrer les duens de
l'humiliante amiti de Rome. L'hiver suivant (57-56), les Vntes et
leurs voisins de l'Ocan exhortent les peuples  demeurer dans cette
libert qu'ils tenaient de leurs anctres et  la prfrer  cette
servitude qui vient des Romains.--Un instant, il sembla que Dumnorix
allait enfin grouper toute la Gaule contre Jules Csar.

Dumnorix, malgr la prsence et les offres des Romains, rvait encore
des mmes projets que du vivant de son beau-pre Orgtorix. Il voulait
pour lui un pouvoir plus vaste et plus noble que la royaut prcaire
des duens. En attendant, il demeurait auprs du proconsul, comme un
dernier survivant des conjurations d'autrefois. Alors que, oubli ou
mort, Diviciac disparat aprs 57 du rcit de Csar, son frre Dumnorix
est encore un des chefs de la cavalerie auxiliaire. Csar, tout en le
flattant, le surveillait; mais Dumnorix le surveillait  son tour, et,
tandis que le Romain se servait de son nom pour effrayer les snateurs
duens, le Celte cherchait l'occasion de s'vader de son commandement
vers la Gaule insurge. Le parti patriote le regardait de plus en plus
comme son chef naturel. Dumnorix faisait reprsenter sur ses monnaies
l'appareil farouche d'un guerrier national, l'pe gauloise suspendue 
son flanc, tenant de la main gauche la tte coupe de l'ennemi vaincu,
agitant de la main droite la trompette et l'enseigne: une telle image
sonnait comme une proclamation de guerre.--Il crut le moment venu lors
de la seconde expdition de Bretagne (54). La conspiration tait faite,
les serments avaient t prononcs, le conseil des chefs organis,
la libert de la Gaule jure. Csar, prvenu au moment prcis de son
dpart, donna l'ordre d'arrter Dumnorix. Il se dfendit l'pe au
poing, criant qu'il tait n libre et citoyen d'un peuple libre. On
le tua. Les chefs conjurs suivirent Csar et attendirent.

Quelques semaines se passent; puis, cette mme anne 54, ce sont
l'buron Ambiorix et le trvire Indutiomar qui se soulvent. Mais
ils ne sont pas isols. Ambiorix dclare, qu'il le sache ou qu'il
l'espre, que les chefs gaulois se sont unis pour reconqurir la
libert commune; la Gaule a pris, disait-il, la rsolution d'tre
indpendante. Indutiomar a reu des dlgus de presque toutes les
cits.  la fin de l'automne de 54, il n'y eut aucune nation, sauf les
duens et les Rmes, qui ne donnt de l'inquitude  Csar; des dputs
et des messages se croisaient en tout sens; des assembles se tenaient
dans les lieux carts; on traait mme des plans de guerre, et dj
l'Armorique avait lev et concentr ses contingents. Ambiorix et
Indutiomar hritaient des esprances semes par Dumnorix.--Ils prirent
trop tt les armes, et grce  la rsistance dsespre de certains
lgats de Csar et  la hardiesse militaire de Labinus, le mouvement
fut localis dans la rgion voisine de la Germanie. Indutiomar fut tu,
Ambiorix bloqu dans son pays. Mais la conjuration de toute la Gaule
n'en demeurait pas moins  l'tat de sourde menace.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix n'auraient pu russir, je crois,  la
traduire en acte et  la formuler en empire. Ambiorix n'tait que le
chef lointain d'une peuplade sauvage,  demi germanique.  l'appel
de la Gaule Indutiomar avait rpondu par l'appel aux Germains;
et, s'il l'avait emport, il et t pour ses allis aussi gnant
qu'Arioviste.--Dumnorix, lui, tait un franc Gaulois et chef dans
la plus noble des nations. Mais il n'y tait pas le matre absolu,
et cette nation tait irrmdiablement compromise, depuis trois
gnrations, dans l'alliance romaine: toutes les trahisons taient
venues d'elle; Dumnorix lui-mme, tour  tour comploteur et rsign,
gendre d'Orgtorix et officier de Csar, s'tait us dans huit annes
d'incertitudes.

Mais, qu'au centre mme de la Gaule purement celtique, se soulve une
nation forte et populeuse, que l'amiti romaine n'ait point avilie
et que son pass de gloire et ses souvenirs d'alliances dsignent 
l'obissance de tous; qu' la tte de cette nation se dresse un chef
nouveau, au nom intact, que la puissance de sa famille, le prestige
de sa personne, la tradition de ses anctres invitent  commander 
son peuple: l'union se fera bientt, dans toute la Gaule, autour de ce
peuple et de ce chef.

C'est aprs l'chec des conjurations de Dumnorix et d'Ambiorix que
l'arverne Vercingtorix, fils de Celtill, renona  l'amiti de Jules
Csar pour dfendre la libert de la Gaule.




CHAPITRE VII

LE NOM DE VERCINGTORIX

      Nomine etiam quasi ad terrorem composito Vercingetorix.

      FLORUS, I, 45=III, 10,  21.

  I. Ce n'est pas un nom de fonction, mais de personne.--II. Si
  ce nom caractrise un membre de la plus haute noblesse.--III. De
  l'importance qu'il a pu avoir.


I

Vercingtorix avait alors moins de trente ans. Il tait n, croyait-on,
 Gergovie, la principale ville des Arvernes.

Il n'y a pas longtemps encore, on regardait ce nom de Vercingtorix,
non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme
le titre de la magistrature suprme qu'il avait revtue  la tte
de la Gaule souleve. Le chef arverne avait t le vercingtorix,
c'est--dire (c'est ainsi qu'on traduisait ce mot) le gnralissime
ou le dictateur fdral: Csar, qui ne savait pas le gaulois, a pris
le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture
historique les plus populaires au temps o rgnait le romantisme, la
chose tait prsente de cette manire, et l'on faisait ainsi du vaincu
d'Alsia le champion anonyme et mystrieux de la libert gauloise:
l'homme s'effaait et disparaissait derrire le hros symbolique.
Michelet avait couramment crit le vercingtorix dans son _Histoire
romaine_ et dans son _Histoire de France_. Amde Thierry, dont
les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-mme accept
cette doctrine; et si, dans son _Histoire des Gaulois_, il fait de
Vercingtorix le nom du clbre guerrier, c'est, dit-il, pour rendre la
narration plus vivante, et parce qu' il est fastidieux de raconter en
dtail l'histoire d'un hros sans nom. En quoi Thierry avait tort, car
l'historien ne doit pas ruser avec la vrit pour crire un rcit plus
agrable, mais le prsenter avec le plus grand degr de vraisemblance
qu'il peut atteindre.

Ce qui donnait une apparence de raison  cette thorie sur le nom de
Vercingtorix, c'est qu'il semble signifier en gaulois prcisment
chef suprieur ou quelque chose d'approchant. _Rix_, c'est, comme le
latin _rex_ ou l'irlandais _r_, le mot roi: _ver_ est un prfixe
qui renferme l'ide de grandeur ou de prminence; _cinget_, enfin,
signifierait celui ou ceux qui marchent, les guerriers, comme
l'irlandais _cing_ veut dire combattant. Vercingtorix deviendrait
par l le grand roi des braves ou le roi trs fort, et on a mme
dit le grand chef des cent ttes, comme Cingtorix (nous avons parl
de ce chef trvire) serait un simple roi des guerriers.

La dcouverte, faite en Auvergne vers 1837, d'une monnaie d'or au nom
mme de Vercingtorix[1], crit en lettres latines, des trouvailles
semblables qui furent faites ensuite  Pionsat, aux environs d'Issoire,
et enfin devant Alsia, c'est--dire aux endroits o le chef de
Gergovie avait command ou combattu, ont jet, quoique trs lentement,
le doute et le discrdit sur cette manire de raconter l'histoire.
Aujourd'hui, je l'espre du moins, nul ne s'avise plus de contester son
nom  Vercingtorix.

  [1] Voyez la note I  la fin du volume, p. 353 et suiv.

Aussi bien, Csar mritait, au moins en cela, une plus grande
confiance: il tait capable de mal juger et de mconnatre ses
adversaires, mais il avait d'excellents interprtes qui ne le
trompaient pas sur leurs titres. Vercingtorix devint son prisonnier et
avait t son ami: Csar a d faire inscrire exactement son nom sur ses
tables d'hospitalit et sur les registres de la prison publique.


II

Le nom de Vercingtorix a, ds la naissance, aussi bien appartenu au
chef gaulois que celui de Csar  son adversaire. Mais si ce nom tait
synonyme de grand roi des braves, ne doit-on pas supposer qu'il
prdestinait le fils de Celtill  commander aux Arvernes et  toute la
Gaule? Quelques rudits ne sont pas loin de penser, aujourd'hui, que
le nom de Vercingtorix, tout en tant le nom d'un homme, n'tait et ne
pouvait tre que celui d'un trs grand personnage, qu'il tait rserv
 des nobles, chefs de peuple en ralit ou en esprance.

Qu'on remarque en effet que tous les noms  dsinence semblable
cits par Csar,--Ambiorix, Cingtorix, Dumnorix, pordorix,
Orgtorix,--sont ceux de princes, de puissants ou de rois: il semble
que nul ne pt s'appeler d'un nom en _rix_, c'est--dire se terminant
par roi, s'il n'appartenait  une ligne ou royale ou capable de le
devenir. Sans doute, aprs la conqute romaine, les noms de ce genre
furent ports par toutes sortes de gens, et des plus humbles; leur
valeur sociale disparut, en mme temps que s'effaa le privilge des
grandes familles. Mais  l'origine ces noms royaux sont spciaux  ceux
qui sont ou peuvent tre rois, et c'tait le cas de Vercingtorix, fils
de Celtill.

Si sduisante que soit cette thorie, elle demeure, jusqu' nouvel
ordre, une simple conjecture. Il faudrait d'abord, pour qu'elle et
un fondement trs solide, que l'tymologie qu'on donne de ces noms ft
indiscutable. Or, elle ne l'est pas plus que celle des noms de Csar ou
d'Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mmes ne s'entendaient
pas. Je ne puis affirmer sans hsiter que _rix_, le mot dcisif
dans tous ces noms, signifie rellement roi. Cette terminaison ne
serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens
prcis et nominal? Nous la trouvons, en effet, dans d'autres noms,
comme dans celui de _Biturix_, qui n'est pas un nom de personne, mais
de peuple; et, si on rpond que les Bituriges taient le peuple des
rois du monde ou des rois ternels, je rappellerai que l'on crivit
 la fois _Biturix_ et _Bituricus_, tout comme si _rix_ et _ricus_
taient des suffixes analogues.

Mais admettons, ce qui aprs tout est trs probable, que l'tymologie
propose pour les noms de Cingtorix et de Vercingtorix soit lgitime,
et que ces noms soient bien  dsinence royale. Si plus tard, sous
Tibre et sous les Antonins, ils ont t ports par toutes les classes
de la socit gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu'il n'en fut
pas ainsi ds le temps de Csar? Celui-ci ne les mentionne que chez de
grands chefs: mais bien des rois n'en portent pas de semblables, et
d'autre part pouvait-il nous faire connatre, dans ses Commentaires,
d'autres noms que des noms de chefs?

Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler
Vercingtorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au
fils d'un obscur athnien le nom de Dmosthne, la force du peuple.
Mais il prpara bien les choses, en faisant de l'un et de l'autre les
hommes de leur nom.


III

Car le nom de Vercingtorix n'a pas d tre une chose banale et sans
valeur, indiffrente  l'attitude de ceux qui l'entendaient, inutile 
la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification
prcise, il sonnait franchement et firement gaulois. Le mot
appartenait  cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois
de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que
ceux des Alpes et de la Loire. Tour  tour, les trois prcurseurs de
Vercingtorix  la tte du parti national ont port un nom semblable:
Orgtorix l'Helvte, Dumnorix l'duen, Ambiorix l'buron. C'tait un
nom  panache. Il retentissait profond et terrible, comme dit un
crivain grec des sons effrayants que prononaient les Gaulois. Il
semblait fait pour inspirer l'pouvante, crivit plus tard l'historien
latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extrieures, aux
couleurs voyantes et aux mots clatants, le nom de Vercingtorix
pouvait tre, sinon un lment, du moins un ornement de la puissance
souveraine.

Mais ce qui prdisposait l'Arverne  commander  la Gaule, c'taient le
pass et le prsent de son peuple, la force de son clan, le prestige de
sa personne.




CHAPITRE VIII

VERCINGTORIX, CHEF DE CLAN

      Summ potenti adulescens.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4,  1.

  I. Rle effac des Arvernes depuis l'arrive de Csar.--II.
  Caractre d'un chef gaulois.--III. Son ducation et ses
  aspirations.--IV. La puissance d'un chef; ceux qui dpendaient de
  lui.--V. Force et nature d'un clan gaulois.--VI. Aspect physique de
  Vercingtorix.


I

Nous connaissons dj le peuple arverne; nous savons pourquoi il
avait command  la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander
encore le jour d'un soulvement gnral. Ses montagnes menaaient
les grandes routes o circulaient les lgions romaines.  la Gaule
souleve, il offrirait ses terrasses fortifies propres aux longues
rsistances; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses
cavaliers, l'aide de ses bls et de son or, le concours de ses clients
traditionnels, le rconfort du souvenir des grands rois, et l'appui du
dieu du Puy de Dme.

Or, les Arvernes n'avaient pas une seule fois paru dans cette srie de
sinistres aventures qui s'taient droules en Gaule depuis l'arrive
d'Arioviste. Il est question chez Csar des duens, des Squanes,
des Helvtes, des Carnutes, des Bituriges, des Snons, et pas une
seule fois des Arvernes. Il tmoigne de l'humeur contre les uns, des
gards pour les autres. Il n'a pas un mot sur le compte du peuple qui,
avant son arrive, faisait le plus parler de lui en Gaule. L'Auvergne
demeure en dehors de son rcit, de la marche et des campements de ses
lgions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central,
dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray; en 57, elles guerroient
dans le Nord; en 56, elles longent les pentes de l'Occident, pour
se rendre de la Loire  la Garonne. Elles ont fait le tour du massif
sans y pntrer. Elles ont hivern en Franche-Comt, sur la Loire, en
Belgique, et jamais dans les rgions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signals ni par une
opposition prmature, ni par une dpendance de flagorneurs. Le pouvoir
appartenait toujours aux chefs de l'aristocratie, parents ou vainqueurs
de Celtill; son frre Gobannitio et les autres nobles continuaient 
gouverner le pays, prenant les prcautions ncessaires contre toute
tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d'assez prs le jeune
hritier de Celtill. Sans doute, comme les snateurs des autres cits
gauloises, ils avaient tmoign aux ordres de Csar la dfrence de
rigueur.

Ainsi, cette nation dont l'initiative, depuis un sicle, avait t
prpondrante en Gaule, tait en ce moment la plus efface ou la plus
recueillie.  moins de mentir  son caractre et de dsavouer toutes
ses ambitions, il fallait qu'elle pronont son mot dans la crise
solennelle qui se prparait. Les conjurs qui avaient cout les
paroles de Dumnorix ou adress leurs voeux  Ambiorix avaient encore le
droit d'esprer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces esprances grandirent le jour o le fils de Celtill, ayant atteint
l'ge d'homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entire.


II

Un chef de clan gaulois ne ressemble  aucun autre des matres d'hommes
du monde antique, ni  l'eupatride grec, ni au patricien romain, ni au
mlek phnicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui 
la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l'homme polic. Ne
nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, pris seulement
de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin.
Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irrflchie des natures
encore neuves: les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne
s'apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui
gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble
gaulois est autre chose qu'un brandisseur de glaives et un chevaucheur
de grandes routes. Le Vercingtorix des statues classiques, dressant
vers le ciel sa tte farouche et sa longue lance, est le chef des
jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient
aussi des plaisirs plus fins et des gots plus calmes. Si l'on veut
retrouver ceux qui leur ont ressembl le plus, il faut chercher, non
parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs
sur le mme sol. Le monde celtique, a dit avec raison M. Mommsen,
se rattache plus troitement  l'esprit moderne qu' la pense
grco-romaine. Et, en cherchant  comprendre Vercingtorix et ses
congnres de l'aristocratie gauloise, j'ai toujours pens malgr moi
 Gaston Phoebus, superbe d'or, d'argent et de brocart, tantt lanc
dans d'infernales chevauches o des meutes haletantes se mlaient aux
chevaux d'escorte, et tantt trnant au milieu de ses convives, en face
de la chemine rayonnante de la grande salle de son chteau, entour
d'hommes d'armes, de chanteurs et de potes, curieux lui-mme de vers
harmonieux et de rcits imags, beau conteur et beau diseur  son tour,
intelligent, loquent, rieur, ttu, cruel et dvot.


III

Les hritiers des grandes familles gauloises taient levs pour une
vie de combats et une vie d'intelligence. Monter  cheval, manier les
armes, courir au sanglier, c'tait, sans aucun doute, les exercices
obligatoires de leur adolescence. Mais une large part tait aussi
faite, dans leur ducation, aux travaux de l'esprit. Ne fallait-il
pas qu'ils pussent comprendre et louer les posies que les bardes
chanteraient en leur honneur? ne devaient-ils pas eux-mmes faire
presque l'office de bardes, en clbrant leurs propres exploits et ceux
de leur race avant d'engager les combats singuliers?  table, dans le
conseil du snat, dans le conseil des chefs de guerre, dans ces grandes
runions d'hommes, populaires ou armes, o la multitude imposait
souvent sa volont  ses matres, le noble gaulois devait tenir son
rang, tre prt  l'attaque et  la riposte, commander par l'loquence
et savoir parler d'or.

Aussi est-il envoy de bonne heure  l'cole des druides; il vit
pendant les premires annes de sa pense dans la familiarit
respectueuse de ces prtres, qui sont d'ailleurs nobles comme lui,
ses gaux par le rang, ses suprieurs par le mrite; et il s'habitue 
honorer autre chose que la force.

Des druides il apprend qu'il a une me, que cette me est immortelle,
et que la mort est le simple passage d'un corps humain  un autre corps
humain. Il sait bientt par eux que le monde est une chose immense, et
que l'humanit s'tend au loin, bien en dehors des terres paternelles
et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses matres lui font
connatre ce qu'est la nation celtique, comment les Celtes ont une mme
origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants
d'un mme anctre divin. Ainsi, le jeune homme s'imaginait peu  peu la
grandeur du monde, l'ternit de l'me, l'unit du nom gaulois. C'tait
chez lui un prodigieux effort pour largir son horizon par del ces
domiciles provisoires et restreints qu'taient son corps, le domaine
de son pre, la cit de ses camarades, pour contempler au loin dans des
espaces infinis la dure de son tre et la grandeur de sa race.

Peu d'aristocraties anciennes ont reu un enseignement d'une telle
porte, mieux fait pour stimuler le courage et l'orgueil, pour
veiller les vastes ambitions et les progrs gnreux. Rien d'troit,
de formulaire, de strictement traditionnel: les druides savaient, au
besoin, suppler  leur ignorance par la hardiesse des hypothses. Ils
ne tmoignaient aucun mpris pour les choses trangres, ils avaient
emprunt  la Grce son alphabet, et peut-tre avaient-ils modifi
leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie
grecque. Enfin, leurs procds scolaires taient  leur science
ce qu'elle pouvait avoir de rebutant, ce que n'et point aisment
support l'esprit vagabond de la jeunesse celtique. C'tait en vers,
sous forme de longs pomes, qu'ils donnaient leur enseignement; il se
prsentait dans la trame continue de priodes cadences. Les jeunes
gens apprenaient par coeur des chants sans fin, tirades didactiques
ou chansons de gestes, soeurs barbares de l'Iliade d'Homre et de la
Thogonie d'Hsiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient
dous d'une excellente mmoire et d'une imagination trs active:
deux qualits essentielles, celle-l aux chefs d'tat, celle-ci aux
conqurants. Aprs avoir vcu leur jeunesse au son des popes, les
nobles taient tents de vivre  leur tour ces popes mmes.

Pour peu qu'ils eussent, avec l'amour de la gloire, l'intelligence des
belles ambitions, ils entraient dans la vie imprgns de l'ide que la
Gaule tait une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir
tait d'en faire un mme empire. Mettez enfin ces leons et cette
ide dans l'esprit d'un adolescent dont le pre a command  tous les
Gaulois, dont le peuple a fourni des rois  toute la Celtique, et vous
comprendrez avec quelle force invincible Vercingtorix a t amen 
reprendre contre Csar le rle de Bituit.


IV

Arriv  l'ge de porter les armes, le jeune noble paraissait  ct
de son pre  la tte du clan qu'il devait hriter plus tard. On a
vu que Vercingtorix reut, n'tant encore qu'un enfant, l'hritage
de Celtill; il eut maison et clientle  l'ge o beaucoup de Gaulois
n'taient que les premiers serviteurs de leur pre: peut-tre prit-il
plus tt que d'autres l'habitude de commander  des hommes et de faire
valoir sa puissance.

La puissance d'un chef de clan consistait en terres, en or et en hommes.

Comme terres, les chefs de l'Auvergne avaient les plus fertiles de la
Gaule: de la plaine de la Limagne et des prairies du Cantal venaient
les bls, les flots de lait, les masses de fromage, les troupeaux de
btail dont les nobles rjouissaient la foule de leurs convives les
jours des festins solennels.--En or et en argent, ils possdaient les
revenus des mines voisines ou les hritages de Luern et de Bituit,
ces rois qui se faisaient dmagogues en versant de l'or du haut de
leurs chars. Et il fallait aux chefs beaucoup d'or pour la solde
et l'entretien de leurs hommes.--Car, comme la vie des puissants se
passait surtout  combattre et  commander, c'tait la richesse en
hommes qui faisait la force d'un clan.

Je dsigne par ce mot de clan, faute d'un nom meilleur, l'ensemble
de choses et de personnes qui dpendaient d'un seigneur gaulois.
Il renfermait des groupes d'origine fort diverse.--Les esclaves et
les affranchis de la famille du chef taient la catgorie la moins
nombreuse: il y avait en Gaule des formes si varies de la dpendance
qu'il n'tait point besoin de recourir  l'esclavage pour se fournir
de serviteurs. Peut-tre est-ce dans cette premire classe que le
matre choisissait les nombreux employs chargs d'assurer le train
de sa maison, de percevoir ses droits et ses revenus.--Au-dessus
des esclaves,  peine plus considrs qu'eux, tait toute une plbe
d'hommes libres, dbris des vieilles populations vaincues par la
noblesse gauloise, ou bien paves d'une socit trouble, victimes
d'un continuel droit du poing, tranards de tribus sans cesse en
mouvement, tous attachs  la personne du chef par des liens d'intrt
et de crainte aussi tenaces que la tare servile. Parmi eux taient les
dbiteurs du matre, ouvriers ou laboureurs, qui avaient hypothqu
leur champ, leur travail ou leur personne pour quelques poignes d'or
ou quelques arpents de terres.--Plus haut, se tenaient les clients
de condition meilleure, troitement unis au seigneur leur patron par
un serment de fidlit, famille morale qui compltait autour de lui
la famille du sang, et qui ne devait point s'loigner de ses cts
mme au milieu des pires dangers.--Toutes ces sortes de subordonns
se rencontrent partout dans le monde antique: en voici deux qui
paraissaient particulires  la Gaule et aux Barbares de l'Occident.
Un chef de clan avait  sa solde un certain nombre d'hommes libres,
qui lui servaient d'cuyers et de gardes: cavaliers pour la plupart,
trangers ou non, ils taient arms, nourris et pays par lui, ils lui
formaient une escorte guerrire, analogue  cette cavalerie domestique
qu'entretint plus tard l'aristocratie du Bas Empire. Enfin,  ct de
la garde militaire, ce qu'on pourrait appeler la cour intellectuelle:
le noble n'allait pas sans ses parasites, convives officieux qui
gayaient sa table, sans ses bardes surtout, les chantres ncessaires
aux heures de repas et  la solennit des cortges.

Il faut sans doute aussi ajouter  cette multitude les ouvriers des
grandes villes, qui constituaient ce qu'un Romain et appel une plbe
municipale. Cette plbe tait, suivant toute vraisemblance, non pas
groupe en un corps public comme celle des tribus de Rome, mais divise
entre les plus riches des chefs de clan, ainsi du reste qu'avaient
vcu les plbiens du Latium, au temps o les Tarquins recrutaient
leurs adhrents parmi les ouvriers du Capitole. La ville d'Uxellodunum,
chez les Cadurques, fut tout entire dans la clientle de Lucter, le
compagnon d'armes de Vercingtorix, et je ne serais pas tonn si une
bonne partie de la population de Gergovie et t cliente du grand
chef arverne. Car ce serait se tromper sur la socit gauloise que
de n'apercevoir en elle qu'une aristocratie questre commandant  une
clientle rurale. Il y avait quelques centres municipaux, peupls de
milliers d'ouvriers: Avaricum tait, dit Csar lui-mme, une trs
belle ville; Gergovie et Bibracte taient pour le moins de trs
grandes bourgades, celle-l avec ses soixante-dix hectares, celle-ci
avec une superficie presque double: quand Auguste transporta  Autun
les habitants de la vieille cit duenne, il fit btir pour les
renfermer une muraille de prs de 6 kilomtres de circuit, qui pouvait
contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte
(et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnatre un fouillis de
maisons tasses, d'choppes et de boutiques encombres, des marchs,
des rues et des venelles, une srie de quartiers dont chacun tait le
domaine d'un mtier diffrent, et o les gens vivaient, travaillaient,
mouraient et recevaient leur spulture ensemble; on a reconstitu des
ateliers de forgerons, de fondeurs, d'mailleurs aux tablis rutilants.
Et on se reprsente aisment la foule qui vivait l au temps de
Dumnorix, active, grouillante, tapageuse, et dispose, dans les jours
de conflit politique,  fournir  un chef ambitieux l'appoint dcisif
d'une meute populaire.


V

Nous nous expliquons maintenant pourquoi Csar,  chacun des livres
de ses Commentaires, revient et insiste sur cette masse d'hommes qui
suivent la fortune d'un chef. Il pose en rgle gnrale: Le degr
de richesse et de noblesse chez les grands se mesure par le nombre de
mercenaires et de clients attachs  lui: en dehors de cette force en
serviteurs, il n'y a ni crdit ni pouvoir.

Ces armes familiales et libres, ces suites innombrables de cavaliers
qui se lvent  l'appel d'un seul homme, tonnent et inquitent ds
le premier jour le proconsul; cependant il a vu  Rome des puissances
semblables, comme la famille d'esclaves et de clients de Crassus, comme
la bande d'meutiers dont vivent Clodius et Milon. Mais le clan gaulois
lui parat tout autrement formidable. Les ttes s'y comptaient, non par
centaines, mais par milliers. Les serviteurs domestiques d'Orgtorix
l'Helvte taient au nombre de dix mille, sans parler de ses clients
et de ses dbiteurs, dont le chiffre, dit Csar, tait galement
considrable: un tel clan,  lui seul, formait presque une tribu.

Quand il se dplaait, avec ses femmes, ses btes et ses chariots,
il semblait que ce ft un peuple  la recherche de nouvelles terres.
Quand il grondait dans les villes, il n'y avait magistrat si puissant
qui ne se sentt menac; presque toujours le gouvernement des peuples
gaulois ne gardait un cours rgulier que parce que les deux ou trois
plus grands clans se surveillaient et se neutralisaient. Mais souvent,
le magistrat n'tait que le premier serviteur d'un chef trop influent.
Lorsque Dumnorix voulut affermer les impts et pages de la cit des
duens, nul n'osa se prsenter contre lui, et il les eut  vil prix.
Vous croyez, disait Ambiorix, roi chez les burons, que je commande
 mon peuple: je ne suis que son principal sujet. Orgtorix, accus
par les chefs de la cit, se prsenta devant l'assemble suivi des
milliers d'hommes de son clan, et personne n'osa plus l'accuser.

Le clan, ayant son chef, ses groupes, son tat-major, son arme, sa
forteresse, ses serviteurs ruraux et urbains, tait une cit dans
la cit mme. Comme elle, il avait des relations diplomatiques,
il contractait des alliances au dehors; des liens d'hospitalit se
formaient entre les grands clans des peuples voisins. Comm avait des
amis dans toute la Belgique. Dumnorix possdait chez les Squanes
et ailleurs un grand nombre d'htes ou d'obligs auxquels il avait
fait largesse. Il s'tait mari dans la famille d'Orgtorix; d'autres
mariages avaient uni les siens aux plus puissantes familles des
Bituriges et de nations plus lointaines. Pour aboutir  la fdration
des cits, Dumnorix avait fait l'union des principaux clans, et telle
tait en effet la force norme dont chacun d'eux disposait, que la
confdration de trois ou quatre grands chefs suffisait pour les faire
prtendre  l'empire de la Gaule.

Pareille institution n'tait pas chose nouvelle dans le monde connu
des Romains. Appius Claudius, quittant les montagnes de la Sabine
pour immigrer sur le sol latin avec ses cinq mille clients; Fabius,
allant combattre les trusques avec les trois cent six membres de sa
famille et la foule de ses serviteurs, sont les prcurseurs italiens
de Dumnorix et de Vercingtorix. Seulement, le clan du patricien romain
n'a pas la mme allure que celui du chef gaulois. Il limite son horizon
 la Fort Ciminienne et au sommet du Mont Albain; ses hommes sont des
fantassins entts, des combattants mthodiques, des laboureurs avides,
des politiques vtilleux  la parole formulaire et  la pense troite.
Le clan celtique est une bande de cavaliers aux galops indomptables,
 l'humeur capricieuse, aux rsolutions subites, rvant de descendre
dans les plaines lointaines, d'o l'on revient au son des chants et
des vers, avec les ttes des vaincus se balanant sur le poitrail des
montures.


VI

C'est  la tte d'une multitude de ce genre, force militaire et
familiale qui appartenait  lui seul, que se trouvait Vercingtorix
l'an 53 avant notre re. Lorsque Csar nous dit que le jeune chef
possdait chez son peuple un trs grand pouvoir, cela signifie qu'il
conduisait le clan le plus redoutable de la nation arverne.

La puissance de Vercingtorix s'accroissait singulirement de sa valeur
personnelle.

Les qualits et les dfauts de son me, nous ne pourrons les juger
qu'en le voyant  l'oeuvre. Mais la splendeur de son corps haut et
superbe le dsignait au commandement et  l'admiration des foules. Il
avait la supriorit physique, qui donne  la volont une assurance
nouvelle. Il faut se le figurer avec cette grande taille qui mouvait
les Romains, cet aspect farouche qui effrayait l'ennemi, droit sur
son cheval de bataille, vtu de la tunique aux couleurs bigarres, la
poitrine constelle de phalres de mtal, ayant  son ct, suspendue
par un baudrier d'or, la large et longue pe incruste de corail,
sur sa tte le casque surmont d'un monstrueux cimier qui semblait
prolonger encore sa haute stature,--mais aussi, flottant autour de cet
appareil d'clat et de terreur, le souffle vivant de la jeunesse, l'air
de virginit militaire du chef adolescent qui n'a point encore souffert
pour la libert. S'il tait vrai que les mes des guerriers gaulois
migraient d'un corps  l'autre, les Arvernes ont pu se demander si
Luern ou Bituit, les chefs encore clbres de la Gaule triomphante,
ne revenaient pas de leur lointain sjour sous la forme juvnile du
dernier de leurs successeurs.




CHAPITRE IX

LE SOULVEMENT DE LA GAULE

      Carnutes se... principes ex omnibus bellum facturos
      pollicentur.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 2,  1.

  I. Rvolte des Snons et des Carnutes.--II. De l'intervention
  de la religion et des druides dans le soulvement gnral.--III.
  Campagne de 53. Dpart de Csar.--IV. Bilan de l'oeuvre de Csar
  en Gaule; motifs de mcontentement.--V. Progrs de la conjuration:
  intervention de Comm et de Vercingtorix.--VI. Assemble gnrale
  des conjurs.--VII. Soulvement. Vercingtorix, roi  Gergovie.


I

La mort de Dumnorix et d'Indutiomar, la dfaite d'Ambiorix avaient
arrt le soulvement de la Gaule en 54; mais la conjuration, une fois
forme, ne s'tait point rompue.

Au mois de mars 53, Csar runit  Samarobrive (Amiens) l'assemble
gnrale de la Gaule: il la prsida,  son habitude, du haut de son
tribunal. Les Trvires, en guerre avec lui, n'y parurent pas, et
le proconsul n'eut pas lieu de s'en tonner. Mais, pour la premire
fois depuis qu'il commandait en Gaule, deux des principales nations
celtiques, les Snons et les Carnutes, refusrent d'envoyer des dputs
pour jouer prs du camp romain la comdie de la libert gauloise.

Elles avaient, quelques semaines auparavant, aboli la royaut que Csar
leur avait impose. Chez les Carnutes, le roi Tasget avait t gorg
sans autre forme de procs. Chez les Snons, le roi Cavarin avait t,
semble-t-il, condamn rgulirement par le snat de la nation, prsid
ou conseill par Acco: mais on avait apport une telle solennit 
l'affaire que Cavarin avait eu le temps de se rfugier,  la tte des
siens, auprs du proconsul. Ni des Carnutes ni des Snons Csar n'avait
reu les satisfactions qu'il dsirait; ils avaient au contraire chang
des promesses avec les Trvires, et leur abstention  Samarobrive
ressemblait  une dclaration de guerre.

La rvolte de ces deux peuples avait une tout autre importance que
celle des burons et des Trvires, peuplades  demi germaniques,
presque caches entre la Moselle, la Meuse et le Rhin, derrire les
fourrs et les marcages de la fort des Ardennes.

Les Snons et les Carnutes taient alors parmi les nations les plus
considres de la Gaule: ils n'taient gure infrieurs, comme rang
et comme puissance, qu'aux Rmes et aux duens. Les Snons passaient
pour un peuple solide et de grande autorit. Ils possdaient un
trs vaste territoire, s'tendant depuis les pentes septentrionales du
Morvan duen jusqu'aux abords de la Marne; ils taient matres de la
plupart des valles qui convergent du Sud et de l'Est vers le bassin de
Paris: celles de la Seine, de l'Armanon, de l'Yonne (sur les bords de
laquelle taient leur principale ville, _Agedincum_, Sens), du Loing
et de l'Essonne. Une alliance troite les avait unis aux Parisiens de
Lutce. Ils commandaient ainsi les principales routes qui, d'Amiens,
menaient au centre et au sud de la Gaule: hostiles  Csar, ils lui
fermaient le plus court chemin de l'Italie.

La dfection des Carnutes tait presque aussi grave au point de
vue militaire, elle avait une porte morale beaucoup plus grande.
C'tait une des nations les plus clbres et les plus tendues de
la Gaule centrale. Elle s'appuyait sur les deux plus grands fleuves:
au Sud, elle possdait les deux bords de la Loire,  l'endroit mme
o celle-ci remonte le plus vers le Nord, et elle avait sur la rive
septentrionale sa principale ville, Gnabum (Orlans), la cl de la
dfense militaire de tout le bassin; au Nord, les Carnutes possdaient,
en face du dbouch de l'Oise, les bords de la Seine, de Mantes 
Poissy. Leur territoire tait regard par les Celtes, comme le milieu
de la Gaule entire, et fort justement. Car il servait de lien entre
les terres armoricaines  l'Ouest et les plateaux duens  l'Est,
entre la Belgique qu'il touchait au Nord et les Bituriges et les
Arvernes qu'il avoisinait au Midi. C'tait un centre merveilleux pour
les oprations commerciales:  la suite des victoires de Csar, les
marchands romains s'tablirent  Orlans et y ouvrirent leurs magasins.
Les Carnutes possdaient du reste ce dont Csar avait le plus besoin
pour se maintenir en Gaule, la race des robustes chevaux du Perche, la
fcondit des bls de la Beauce; aussi le proconsul avait-il install
 Gnabum son principal service d'approvisionnement. Enfin, dernier et
redoutable lment d'influence, les Carnutes inspiraient aux Gaulois
une sorte de respect religieux: chez eux se trouvait l'enceinte
consacre o se runissait, chaque anne, le conseil gnral des
druides. C'tait sur la terre carnute que reposait toujours, malgr la
dsunion des peuples, le foyer commun de toute la Gaule.

Les Carnutes avaient donc, autant que les Arvernes, plus mme que les
duens, le droit de jouer en Gaule un rle universel. Seuls peut-tre
d'entre les peuples du Centre, ils jouissaient d'une certaine autorit
parmi les tribus de l'Armorique, dont quelques-unes leur taient
apparentes. Ils furent une des nations qui maintinrent l'unit
religieuse et la grandeur du monde celtique. Leur abstention, en mars
53, paraissait signifier  Csar que les dieux de la Gaule commenaient
 se sparer de lui. Si la fort sacre des Carnutes se peuplait de ses
ennemis, les hauts sommets o habitait Teutats ne tarderaient point 
s'illuminer des feux de la rvolte.


II

Le nom des Carnutes doit attirer notre attention sur les druides.
Ont-ils, eux aussi, dnonc la guerre  Csar, ou se sont-ils tenus,
eux et leurs dieux, dans la neutralit? Quelle a t, depuis l'arrive
jusqu'au dpart du proconsul, l'attitude de l'aristocratie religieuse
en face du peuple romain?

 ces questions, nul ne pourra jamais rpondre que par des conjectures.
On ne trouvera pas la moindre allusion, dans les Commentaires de Csar,
 un rle jou par la religion dans la guerre de la Gaule; et les
autres historiens, plus ou moins influencs par lui, imitent sur ce
point sa rserve.

Ce silence doit tre voulu. Csar a vcu pendant quelques mois auprs
du druide Diviciac; il en a fait son confident et son conseiller dans
des causes dlicates: pas un instant il n'a mentionn sa qualit de
prtre. Il a prt aux chefs gaulois de beaux et longs discours: il
vite de leur faire prononcer les noms des dieux. Une seule fois, dans
le cours des grandes rvoltes, nous nous apercevons qu'ils pensaient 
la divinit en combattant, et c'est en lisant le livre des Commentaires
qui n'est point crit par Csar.

Le proconsul a la ferme volont de tenir les puissances religieuses
 l'cart du rcit de ses dmls avec les hommes. A-t-il jug, lui,
sceptique par philosophie, qu'il tait inutile de faire intervenir,
pour expliquer des affaires srieuses et positives, les fantmes crs
par l'imagination craintive des peuples? ou bien, politique prudent,
a-t-il voulu insinuer aux Gaulois, en racontant ses victoires, que
leurs dieux n'ont paru nulle part, et que, s'ils se trouvaient d'un
ct, c'tait de celui des Romains? ne dit-il pas lui-mme, et tout
 fait incidemment, que ces dieux ressemblaient  ceux de Rome, leur
Teutats n'tant que Mercure? Quoi qu'il en soit, tous les insurgs
dont parle Csar, Ambiorix, Indutiomar, Vercingtorix lui-mme et
surtout, et les soldats aussi bien que les chefs, n'apparaissent dans
les Commentaires que comme des hommes qui commandent ou qui obissent,
et rien de plus, ignorants de la prire et de la foi, trangers  toute
crainte religieuse et  toute esprance vers le ciel. Csar ne leur a
laiss que l'allure militaire, et le moins possible de couleur locale.
Il a lacis  outrance l'esprit et l'histoire de la Gaule.

Csar a par l, sinon dnatur, du moins dnud cette histoire. Nul ne
croira que la Gaule n'ait pas appel prtres et dieux  son secours.
Ces hommes, que leur adversaire regarde comme vous aux superstitions,
ont d terriblement jouer de leurs croyances dans ces journes
dcisives de leur vie; ces dieux, dont la multitude grouillait sur les
montagnes, le long des sources et dans les bois, ont d s'agiter sur
le passage de tant d'hommes en armes; le sang des victimes humaines
a d couler pour solenniser les serments des conjurations suprmes et
attirer sur les tendards gaulois la faveur des puissances souveraines.
Il est impossible que les druides, leurs prophtes et leurs bardes
soient devenus subitement muets  l'arrive des Romains: les prtres
et les desservants de la religion gauloise avaient la parole facile et
l'humeur loquace. Voil des hommes dont Csar nous dit, textuellement:
Ils dcident presque de toutes les causes prives et publiques; ils
peuvent interdire les sacrifices aux particuliers et aux nations mmes
qui n'acceptent pas leurs sentences: il n'y a en Gaule que deux classes
qui soient considres, les druides et les chevaliers; et c'est par les
prtres que les magistrats peuvent tre installs. Croira-t-on que,
jusque-l arbitres et juges suprmes, les druides aient brusquement
abdiqu leur puissance? Je ne m'imagine pas la subite abstention de
tout un sacerdoce au milieu des conflits politiques et des luttes
nationales.

Si la logique des faits n'a point subi trop de dmentis dans la guerre
des Gaules, s'il est permis de deviner la conduite des hommes d'aprs
leur origine et leur caractre, voici ce qu'on pourrait supposer de
l'histoire des druides depuis l'arrive des Romains.

 aucun moment, je doute qu'ils aient t unanimes pour ou contre Jules
Csar. Le sacerdoce partagea les querelles et les partis-pris de la
noblesse,  laquelle il tait alli. Malgr leurs assembles gnrales
et leur chef unique, les prtres taient diviss entre eux; les
armes seules dcidaient parfois du choix du grand pontife. duens et
Squanes, chaque parti devait tenir  ce qu'il ft homme de son got,
comme Athniens ou Spartiates cherchaient  faire parler leur langue 
la sibylle d'Apollon.

Au dbut, les prtres, ainsi que les nobles, sont en majorit du ct
de Csar. C'est un druide que Diviciac, le tratre le plus intelligent
et le plus utile que le proconsul ait rencontr chez les Gaulois; et
je souponne que le druidisme tait particulirement influent chez les
duens, amis presque sculaires du peuple romain.

Insensiblement, les prtres, eux aussi, s'loignrent du proconsul. Il
n'est plus question de Diviciac aprs 57. L'imprialisme militaire de
Csar s'accommodait mal d'une thocratie officieuse. Ce fut, de tous
les Romains, celui que les scrupules religieux ont le moins arrt.
Les dieux gaulois ne troublrent pas plus son bon sens que les dieux
de Rome. Il s'est pass, sans nul doute, des auspices sacerdotaux pour
introniser Tasget et Cavarin; on ne se reprsente pas les druides
inaugurant l'assemble de la Gaule sous la prsidence du gnral
romain. La civilisation latine menaait d'une fin prochaine ce qui
faisait la grandeur et la puissance du sacerdoce national: les chants
des bardes, les prophties des devins, les sacrifices sanglants des
prtres. En prsence de Csar, les lyres ne rsonnaient plus de la
louange des hros gaulois, et les dieux taient sevrs de victimes
humaines.

Depuis l'hiver de 54-53, la majorit des druides est passe (je le
suppose du moins) du ct de la conjuration: si les prtres n'en
furent pas les inspirateurs, ils en taient du moins les auxiliaires.
Quatre ans plus tard, lorsque Csar quitta pour toujours la Gaule
vaincue, les bardes et les druides furent les premiers  se rjouir,
et reprirent, ceux-l leurs harpes et ceux-ci leurs couteaux. Aprs la
mort de Nron, au temps de l'incendie du Capitole, ce sont les druides
qui prophtisent la revanche des Celtes: les Romains ne sparent pas
leur nom de la crainte d'une rvolte gauloise. De la mme manire,  la
veille du principal soulvement, ils ne purent tre que du ct de ceux
qui le prparaient. Ce fut dans la profondeur des bois que se tinrent
les conciliabules des chefs, et ces bois taient l'asile ordinaire
des rendez-vous sacrs. Les conjurs profitaient des ftes d'hiver
pour haranguer les hommes, et c'taient des prtres qui prsidaient 
ces ftes. Un des deux chefs carnutes qui proclameront la guerre dans
l'hiver de 53-52, semble tre revtu d'un sacerdoce.

Car, enfin, ce sont les Carnutes qui, les quatre dernires annes de
la guerre, se sont priodiquement faits les hrauts du soulvement
(et, chose trange! leur nom signifie peut-tre, en langue celtique,
la trompette de combat). En 54, ils massacrent le roi impos par
Rome; en 53, ils refusent de venir  l'assemble convoque par Csar;
en 52, l'anne de Vercingtorix, ils donnent le signal de l'entre
en campagne; l'anne suivante encore, aprs la chute d'Alsia, ils
recommenceront la lutte  l'improviste, au beau milieu de l'hiver. Ils
furent, de tous les peuples de la Gaule, celui qui s'acharna le plus
 vouloir la libert, et c'tait celui qui offrait l'hospitalit  la
runion des prtres. Ce ne peut tre un hasard si le mot d'ordre de la
rvolte a toujours t lanc prs de l'enceinte sacre o les druides
prenaient leurs dcisions.


III

Mais, en mars 53, le signal fut encore donn trop tt: aucune autre
nation du Centre ne se trouva en mesure de suivre l'exemple des burons
et des Trvires, des Snons et des Carnutes.

Csar agit avec cette rapidit de dcision qui est le trait distinctif
de sa nature. Il ne laissa pas au mouvement le temps de s'tendre
vers le Sud. L'assemble de la Gaule  peine runie,  Samarobrive, et
l'absence des rvolts une fois constate, il la dclare suspendue, la
renvoie  Lutce chez les Parisiens, et se dirige  grandes tapes vers
le territoire des Snons. La marche fut si prompte, qu'ils n'eurent
mme pas le temps de se rfugier dans leurs places-fortes. Ils firent
leur soumission, les Carnutes de mme: les duens intercdrent pour
ceux-l, les Rmes pour ceux-ci. Csar se fit livrer des otages par
chacun des deux peuples, et les choisit parmi les plus compromis: mais
il rserva toute autre dcision. Il revint ensuite  Lutce, et tint
l'assemble, o il fixa le contingent de cavalerie que la Gaule devait
lui fournir pour la prochaine campagne.

Alors, disent les Commentaires, la Gaule centrale tant pacifie,
Csar n'eut plus de pense et de volont que pour s'acharner contre
les Trvires et les burons. Une guerre inexpiable commena. Labinus
crasa encore les Trvires, et ce qui restait de la nation fut donn 
Cingtorix, l'ami du peuple romain. Csar traqua les burons comme des
btes fauves, et pour les anantir plus srement, il sembla convier les
Germains eux-mmes  prendre part  la cure. Mais Ambiorix chappa,
les Germains maltraitrent moins les burons que les hommes de Csar,
et ce fut avec un sentiment de dpit que celui-ci ramena ses lgions 
Durocortorum (Reims).

L se runit l'assemble d'automne. Les vnements de l'anne n'avaient
point dispos Csar  la clmence. Il consacra cette session 
instruire l'affaire des Carnutes et des Snons: il ne fut pas question
de pardon et d'oubli. Acco, le chef des conjurs snons, fut condamn
 la peine capitale, et Csar prit soin qu'il ft excut  la manire
romaine. D'autres otages s'taient enfuis avant le jugement: ils furent
condamns  l'exil. Puis l'assemble fut congdie.

La campagne militaire et diplomatique de l'anne 53 tait acheve. Il
n'y avait plus d'hommes en armes en de du Rhin, sauf Ambiorix et ses
quatre compagnons: tout le monde avait obi  la runion d'automne.
La Gaule entire tait cette fois, crivait Csar sur ses tablettes,
tranquille et apaise. Il dsigna les campements d'hiver de ses
dix lgions: deux furent loges prs des Trvires, sur l'Aisne, la
Meuse ou la Moselle, surveillant la frontire de la Germanie et les
retraites d'Ambiorix. Le gros de l'arme fut dplac vers le Sud,
dans le bassin de la Seine: six lgions  Sens, deux autres plus bas
encore, chez les Lingons du pays de Langres et de Dijon; Caius Fufius
Cita, chevalier romain, fut envoy  Gnabum (Orlans), pour diriger
l'approvisionnement des camps romains. Labinus, le plus capable et le
plus lev en grade des lieutenants de Csar, fut charg de veiller au
salut de l'arme, pendant l'absence du proconsul.

Sauf le corps qui avoisinait les Germains, les lgions romaines se
trouvaient sur la route directe qui menait du Nord en Italie, comme
si Csar, aprs six annes de campagnes, voulait dj leur montrer le
chemin du retour. Lui-mme prit cette route, franchit les Alpes, arriva
sur les bords du P.

L'hiver survenait, les forts celtiques se dpouillrent, et les
Gaulois virent reparatre la verdure ternelle des guis aux rameaux des
arbres dnuds (novembre 53).


IV

Presque chaque anne,  l'entre de l'hiver, Jules Csar avait annonc
de mme la pacification de la Gaule. Mais jamais il n'y avait cru
davantage, jamais il ne se trompa plus compltement.

 force de ne voir dans la Gaule que des cits jalouses et des partis
ennemis, il s'tait persuad qu'elle tait plus incapable que la Grce
mme de s'entendre contre l'tranger; il se fit illusion sur la force
et la nature des sentiments des vaincus, sur la dure et l'tendue
de leurs colres. Son attitude pendant l'hiver qui commence est d'une
trange imprudence. Il ne se doute de rien, son service d'espionnage,
si bien fait l'anne prcdente, ne lui donne aucun renseignement
essentiel. Ses lgats demeurent immobiles et tranquilles dans leurs
campements; s'il lve des troupes en Cisalpine, c'est contre ses
ennemis du snat. De Langres ou de Dijon, o campent ses lgions les
plus proches, jusqu' Lucques ou Ravenne, o il va s'installer, il y a
150, 200 lieues et davantage, plus d'une semaine de chevauche rapide,
et pas un dtachement important pour garder les communications. Les
dix lgions elles-mmes, ramasses entre les plaines de la Champagne
et le plateau de Langres, ne commandent pas sur plus d'un dixime de la
Gaule. Ce qui peut se passer en Auvergne, sur la Loire ou en Armorique,
leur chappe compltement. Csar ne prvoit pas l'imminence d'un
mouvement gnral; il le juge impossible, matriellement et moralement.

Car c'est le propre des ambitions universelles de mconnatre la valeur
du patriotisme, la force de l'esprit national. Napolon se brisa 
vouloir briser les peuples. Csar se perdit deux fois par mpris ou
ignorance des sentiments d'une nation: lorsque, dictateur  Rome, il
crut qu'il pouvait y tre roi; lorsque, proconsul dans la Gaule, il la
crut soumise le jour o elle fut silencieuse.

 cette heure o il ignorait le plus ce qui se faisait en Gaule,
les Gaulois dressaient le bilan de ce que Csar leur avait
apport.--L'aristocratie l'avait accueilli, et il lui avait impos
un roi chez les Carnutes, chez les Snons et ailleurs. Les duens lui
avaient donn l'alliance de la Gaule, et il avait pris la prsidence de
l'assemble, et il avait grandi, contre eux, la puissance des Rmes.
Il s'tait dit le sauveur des Squanes, et il avait laiss les Rmes
encore leur drober leur clientle. Les plus grands chefs taient
morts, et non pas tous sur les champs de bataille: Acco, Indutiomar,
Dumnorix, le plus populaire de tous. L'action nfaste de Csar avait
dtruit des snats entiers, les uns massacrs, d'autres frapps de
proscription. Les nobles tranaient  travers les campements leurs
tristesses d'otages ternels. Cette superbe cavalerie qui tait
l'ornement de la Gaule s'tait use dans des chevauches sans gloire
en Bretagne et en Germanie. Pour mnager ses fantassins lgionnaires,
Csar exposait ses auxiliaires gaulois aux principaux dangers. Ses
commis aux vivres drainaient les bls et les fourrages; les marchands
romains commenaient dans les grandes villes leur besogne d'accapareurs
et d'usuriers. Csar tait venu pour dlivrer la Gaule: il y tenait ses
assises  la Romaine. Il tait venu pour chasser les Germains: et, dans
l't qui venait de finir, il leur avait presque ouvert la frontire
pour satisfaire sa haine contre Ambiorix. Que de contradictions entre
ses premires paroles et ses derniers actes!

Ceux qui numraient ainsi les actions de Csar rappelaient aussi le
pass de la Gaule, cette libert dont elle avait t si fire jusqu'
l'arrive des Romains, cette gloire militaire dont le monde entier
avait trembl. Mourir pour mourir, il valait mieux que ce ft les armes
 la main, contre l'ennemi national. Et puis, tait-on sr de ne point
revivre aprs ce qu'on appelait la mort?


V

Tels taient les propos qui s'changeaient dans les grandes runions
d'hommes, les jours de marchs et les jours de ftes. L'hiver, la
population est moins disperse dans les champs, les ftes sont plus
nombreuses, les familles se rapprochent davantage. Les chefs, parents,
amis ou complices d'Acco et des meurtriers de Tasget, profitaient de
ces assembles pour travailler leurs clients et la foule. Deux surtout
parlrent et agirent: Comm en Belgique et Vercingtorix dans la Gaule
centrale.

Comm l'Atrbate, roi chez les Morins, rpudiait lui aussi cette amiti
de Csar qui lui avait valu sa royaut. Il se faisait le chef du
complot dans le Nord, o son nom tait fort connu. C'tait un homme
intelligent, adroit, actif, quoique un peu trop agit pour l'oeuvre
qu'il s'agissait de mener  bonne fin. Ses dmarches dans les cits
voisines firent surprendre son secret par Labinus; il se laissa
attirer dans une embuscade, d'o il sortit grivement bless, rduit 
l'impuissance, et la conjuration fut ajourne en Belgique.

Le lgat de Csar parat avoir t moins au courant de ce qui se
passait entre la Seine et les montagnes du Centre. Vercingtorix allait
et venait sans tre inquit, et sa parole ardente et fire rveillait
l'amour de l'antique libert.

Peu  peu l'entente se fit ou se renoua entre les principaux chefs.
Des runions plus nombreuses, plus mystrieuses et plus dcisives
furent tenues dans les bois ou dans des retraites invisibles, et l'on
y parla nettement des moyens de soulever la Gaule. De srs messagers
circulrent rapidement entre toutes les cits du Centre et de l'Ouest,
de Gnabum  Gergovie, de Lutce jusqu'en Armorique (dcembre 53).


VI

Enfin, le rendez-vous gnral fut fix dans une de ces forts profondes
o la Gaule conjure pouvait dlibrer sans autre crainte que celle
de ses dieux. Tout contribua  donner  cette assemble une poignante
solennit. Les principales nations taient reprsentes par les plus
nobles de leurs chefs; les hommes, au fond de ces bois, se trouvaient
plus prs de la divinit; on avait apport les tendards militaires
des tribus, signes aims de leur gloire d'autrefois et symboles de leur
gnie ternel.

On se mit aisment d'accord sur les points essentiels.--Le soulvement
devait avoir lieu sur-le-champ, en plein hiver, pendant que Csar,
ignorant tout, tait spar de ses lgions: en son absence, les lgats
n'oseraient point bouger, lui-mme craindrait de revenir sans une arme
pour escorte. Pourrait-il mme quitter Ravenne, o il se trouvait en
ce moment? D'tranges nouvelles venaient d'arriver d'Italie: Clodius,
l'ami de Csar, avait t tu (30 dcembre 53); l'incendie ravageait le
forum, la rpublique tait en danger; le snat armait des lgions, sans
doute contre le proconsul. Ces nouvelles, dfigures par la distance
et l'exagration habituelle aux Gaulois, leur donnaient une excitation
de plus, achevaient de les affermir dans leur dcision.--Csar pourrait
tre pris entre deux adversaires, le snat et la Gaule. Il fallait, par
un coup de main, lui couper la route des camps. La prise d'armes devait
avoir lieu,  quelques heures prs, le mme jour dans toutes les cits
conjures.

Il fallut dcider alors quelle nation et quels chefs auraient le
prilleux honneur de donner le signal. On fit de belles promesses 
ceux qui voudraient, au pril de leur vie, se dvouer  la libert de
la Gaule. Les Arvernes ne pouvaient tre appels  ce rle, puisque
les chefs de la nation, Gobannitio et les autres, taient hostiles au
parti des patriotes. Les Carnutes, au contraire, taient tout dsigns
pour le remplir: ils taient, depuis deux ans, entrans contre Csar
sans retour possible; leur territoire tant au centre de la Gaule, le
signal qu'ils feraient arriverait en mme temps  toutes les nations
conjures. Ils acceptrent d'eux-mmes de commencer le combat, et de
faire la premire libation de sang romain.

Il est probable qu'on agita enfin la question du commandement suprme.
Peut-tre promit-on ds lors  Vercingtorix de rendre la suprmatie au
peuple arverne, s'il parvenait  le rendre  la cause de la libert.

Les Carnutes avaient expriment par deux fois l'humeur inconstante
de leurs compatriotes: ils demandrent des garanties, pour n'tre
pas abandonns dans cette aventure capitale. L'usage tait en Gaule
de laisser des otages entre les mains des chefs envers lesquels on
s'engageait: mais  le faire maintenant, on et risqu d'bruiter
le complot. Alors, et toujours sur la proposition des Carnutes, on
remplaa le lien corporel des otages changs par le lien religieux du
serment collectif.--Les tendards sont approchs et runis en faisceau,
ce qui est le symbole de l'entente des tribus associes: les chefs
les entourent, et, les mains tendues vers ces tmoins des patries
conjures, ils prtent serment de rpondre au signal donn.--C'tait la
plus puissante des crmonies, l'acte mystrieux et redoutable d'une
fdration sacre. Les chefs, dsormais, n'appartenaient plus qu'
leurs dieux, gardiens de la cause et du serment.

Des remerciements furent vots aux Carnutes. Le jour prcis de la
rvolte fut fix. On arrta sans doute un systme de signaux et de
crieurs pour mettre ce jour-l Gnabum en communication rapide avec
le reste de la Gaule. Puis on se spara. Vercingtorix,  Gergovie,
attendit le mot d'ordre.

Pendant ce temps, Csar,  Ravenne, suivait avec inquitude les
vnements de Rome. C'tait le fort de l'hiver. Les fleuves dbords
avaient dtruit les routes des plaines; les sentiers des montagnes
disparaissaient sous la neige; les ruisseaux taient pris par la glace;
les Alpes et les Cvennes taient devenues impraticables, et leur
double muraille fermait la Gaule  Csar (52, milieu de janvier).


VII

Le jour fix, deux chefs carnutes, Gutuatr et Conconnetodumn, hommes
d'audace et d'aventure, les risque-tout de l'indpendance, pour
parler comme Csar, donnent le signal, runissent leurs hommes et
entrent dans Gnabum. Ils vont droit aux maisons o habitaient les
citoyens romains, les gorgent sans trouver de rsistance et font main
basse sur leurs biens. Cita, le chef de l'intendance de Csar, prit
comme les autres. La rvolte commenait en Gaule ainsi qu'elle dbutait
toujours dans les pays soumis  Rome: le premier sang vers tait
celui des trafiquants italiens, avant-coureurs de la servitude et ses
premiers bnficiaires.

Cela se fit au lever du soleil, un matin de janvier. Des crieurs, tout
autour de Gnabum, avaient t disposs  travers champs et forts
jusqu'aux extrmits de la Gaule. De relai en relai, la nouvelle gagna
le mme jour les cits voisines. Et telle tait la rapidit et le
nombre de ces tapes vocales qu'avant huit heures du soir,  160 milles
de l, Vercingtorix et les hommes de l'Auvergne reurent le signal: il
traversa la Gaule avec la vitesse du vent, faisant cinq grandes lieues
 l'heure. En quarante-huit heures, tous les conjurs de la Gaule
entire durent entendre le mot d'ordre de la libert.

Vercingtorix tait  Gergovie. Au premier cri venu de Gnabum, il fit
prendre les armes  son clan, qu'il n'eut pas de peine  entraner
pour la libert. Mais un obstacle l'arrta sur-le-champ. Gobannitio
son oncle et les autres chefs, tenus sans doute jusque-l  l'cart du
complot, le dsavouent ds qu'ils le connaissent. On court aux armes de
part et d'autre. Vercingtorix et les siens sont les plus faibles, et
jets hors de Gergovie.

Mais ce ne fut, pour les amis de Csar, qu'un court rpit. Dans la
campagne, o la duret de la saison suspendait les travaux des champs,
le fils de Celtill n'eut point de peine  grossir sa troupe de nombreux
partisans. La plbe rurale, les chemineaux de l'hiver, les misrables
fugitifs que des annes de luttes politiques avaient loigns de la
ville, toutes ces ruines humaines de la misre et de la discorde,
se runirent  Vercingtorix. Au nom de la libert de la Gaule,
beaucoup de ces proltaires s'insurgeaient sans doute par haine de
l'aristocratie dominante qui les exploitait dans les chantiers et sur
les terres.

En quelques jours, peut-tre seulement en quelques heures, le fils
de Celtill eut, derrire ses propres hommes, toute une arme, groupe
par le souvenir de son pre, le besoin de combattre, l'loquence de sa
parole, le prestige de sa cause: car il l'exhortait de s'armer pour
la dfense de la libert de toute la Gaule, et il en tait le chef et
l'orateur. Alors il put rentrer sans peine  Gergovie; et,  leur tour,
Gobannitio et les autres chefs furent chasss de la ville et expulss
du pays.

Revenu en vainqueur dans la cit de son pre, Vercingtorix fut acclam
comme roi par ceux qui s'taient dvous  sa fortune. Il accepta
le titre, il prit le pouvoir. Ce n'tait sans doute qu'une tyrannie
tumultuaire,  peine plus qu'une dmagogie militaire, et beaucoup de
nobles ses congnres ont d hsiter  la reconnatre. Mais la noblesse
quasi royale de sa ligne, la gloire de son pre Celtill, la sainte
conjuration de la Gaule donnaient  cette royaut la conscration
lgitime aux yeux des hommes et des dieux. Pour la premire fois depuis
la dfaite de Bituit, la monarchie arverne tait reconstitue. C'tait
le premier triomphe de la Gaule rvolte.

 la mme date,  l'arrive du signal carnute, les autres chefs
confdrs avaient fait prendre les armes  leur peuple, gorg
les citoyens romains, appel les milices au lieu ordinaire de
concentration, mis en tat les places-fortes, accumul l'or et l'argent
dans les trsors et les armes dans les arsenaux. Une fivre intense
agita subitement la Gaule.

Une fois matre de Gergovie, Vercingtorix envoya des dputs annoncer
sa victoire  tous les chefs de la conspiration; son message leur
rappelait les stipulations de la grande assemble, les adjurait de
demeurer fidles au serment prt, les convoquait sur les terres
arvernes. Sur-le-champ, les chefs gaulois se mirent en marche,  tapes
forces, pour se runir  Vercingtorix et s'entendre avec lui sur les
rsolutions suprmes. Il y avait  peine quinze jours qu'ils s'taient
spars: deux semaines avaient suffi aux cits gauloises pour jurer
d'tre libres et pour le devenir (fin janvier 52).




CHAPITRE X

L'EMPIRE GAULOIS

      Unum consilium totius Galli, ... cujus consensui ne orbis
      quidam terrarum possit obsistere.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 29,  6.

  I. Jusqu' quel point le soulvement s'explique par un
  mouvement dmocratique.--II. Quels peuples prirent part  la
  conjuration.--III. Vercingtorix lu chef suprme.--IV. Nature de
  ses pouvoirs.--V. S'il y a eu des institutions fdrales. Monnaies
  frappes par les conjurs.--VI. Esprances et ambitions d'un empire
  gaulois.


I

Vercingtorix et les Carnutes ralisaient donc le dessein que, dix ans
auparavant, avaient conu Orgtorix l'Helvte et Dumnorix l'duen, et
auquel n'avaient cess de songer, malgr les incertitudes du moment,
les patriotes gaulois. Car, en dehors des hommes qui ne voyaient
que l'intrt de leur classe, comme Diviciac, de leur pouvoir,
comme Cingtorix, de leur cit, comme les Rmes, d'autres rvaient
d'une patrie collective, d'une grande Gaule, libre et fdre, image
peut-tre de cette fraternit celtique dont parlaient les druides.

La gloire d'avoir soulev la Gaule n'appartient en propre  aucune
classe d'hommes,  aucun parti politique. Elle ne revient ni 
l'aristocratie, ni  la dmocratie.

Ces deux mots sont,  vrai dire, trop savants pour garder toujours
leur raison d'tre au del des Alpes.  force d'avoir sous les yeux
les misres politiques de la Grce et de Rome, les anciens et les
modernes ont trop souvent voulu que la Gaule leur ressemblt. Mais la
Celtique de Csar diffrait trop de l'Hellade de Polybe pour se laisser
absorber par les mmes amours-propres de parti. On ne peut appliquer 
une nation pleine d'hommes, jeune et dbordante, vivant d'action et de
sentiments plus que de logique et de systmes, les mmes thories qu'
la Grce, vieux peuple, pauvre en hommes et riche en ides, us par
cinq sicles de lois crites et de scolastique politique. En ralit,
les principes comptaient en Gaule beaucoup moins que les personnes.

Chaque nation n'y tait pas divise sans remde entre deux classes
d'hommes et deux notions de gouvernement, l'aristocratie et la
dmocratie, la noblesse et la plbe, les riches et les pauvres. Ces
deux classes existaient sans doute, mais elles ne correspondaient pas
toujours  deux formules diffrentes de la vie publique et des intrts
sociaux.

La plbe des cits gauloises ressemblait moins  celle des Gracques et
de Clon qu' celle des Tarquins et de Servius Tullius. Elle n'a pas
d'organisme propre, elle n'existe pas comme ordre politique, elle est
diffuse et amorphe, flottant entre les divers clans, morcele entre
les principaux chefs. Elle ne reprsente d'autre parti que celui de
ses patrons. Si certains des nobles sont regards comme des dmagogues,
c'est parce qu'ils gagnent ou achtent le plus de plbiens possible:
mais ce n'est pas la dmocratie qu'ils veulent tablir, c'est leur
autorit personnelle, et s'ils ont contre eux l'aristocratie, cela veut
dire que les autres chefs s'opposent  la monarchie de l'un d'eux. Tout
se ramne peut-tre, en fin de compte,  des conflits de personnes ou
de familles.

Le mouvement national de 52 n'est donc pas la revanche de la
dmocratie gauloise sur l'aristocratie snatoriale, complice de Csar.
Assurment, il y a eu un sentiment semblable chez quelques peuples, et
notamment chez les Arvernes, o la victoire des patriotes mit fin au
gouvernement de l'oligarchie, amie du proconsul: mais, mme  Gergovie,
Vercingtorix se regarda sans doute moins comme le champion de la
plbe que comme le vainqueur des familles rivales. Ailleurs, chez les
Snons et les Carnutes, c'tait au contraire une coalition de chefs qui
avaient bris la suprmatie de l'un d'eux, tyrannie locale bourgeon de
la tyrannie de Csar.

Ne rduisons pas la rvolte de la Gaule aux mesquines proportions
d'une affaire de parti, comme a t celle de Capoue, lorsqu'un chef
dmocratique y appela Hannibal en humiliant le snat local. Csar, qui
n'eut aucun intrt  embellir ses adversaires, ne leur fait parler que
de patriotisme et de libert. Laissons-leur les sentiments dont il leur
a prt le langage.

Toutefois, si l'on veut, pour expliquer cette rvolte, chercher
d'autres causes que de nobles ambitions, on pourra simplement dire
qu'elle triompha par l'union des deux peuples les plus dsigns pour
jouer en Gaule un rle universel, qui avaient le plus d'influence
religieuse ou de gloire politique, qui taient le coeur du territoire
ou le centre des souvenirs, les Carnutes et les Arvernes.


II

Voici les peuples et les chefs qui se firent reprsenter auprs de
Vercingtorix.

Les Arvernes finirent sans doute par accepter sa royaut. Mais ce ne
fut pas sans arrire-pense chez quelques-uns. Parmi les chefs qui
entourent Vercingtorix, pathnact se ralliera assez vite  Csar et
deviendra un trs grand ami de Rome. En revanche, le roi des Arvernes
a prs de lui deux vaillants auxiliaires: son cousin Vercassivellaun,
fils de la soeur de sa mre; Critognat, un des hommes les plus nobles
et les plus influents du pays, patriote ardent et cout.

Les Carnutes ont pour chefs les deux conjurs de Gnabum:
Conconnetodumn et Gutuatr. C'est celui-ci, surtout, qui fut regard
comme le boute-feu de la rvolte. Jusqu' son dernier jour, il
inspirera aux Romains une haine inexpiable. Ils ne furent pas loigns
de lui attribuer tous leurs malheurs. Vercingtorix a t pour eux un
adversaire, Gutuatr, une sorte de gnie malfaisant, excuteur d'oeuvres
sanglantes. Peut-tre tait-il revtu de quelque sacerdoce, qui en
faisait l'homme des sacrifices humains.

Au sud-ouest des Arvernes, les Cadurques, leurs clients traditionnels
du Quercy, avaient envoy leur chef favori Lucter: c'tait peut-tre
l'homme le plus riche de sa nation, il avait dans sa clientle une
ville entire, Uxellodunum, aussi grande et presque aussi forte
que Gergovie; mais, surtout, c'tait l'homme le plus entreprenant
qu'on pt voir, le moins capable de dsesprer, prt  toutes les
audaces d'actes et de projets, dsign pour les chevauches les plus
aventureuses.--Dans cette mme rgion, d'autres voisins immdiats
des Arvernes, les Lmoviques du Limousin, apportrent  la ligue le
contingent d'une race  peine moins robuste que celle d'Auvergne: la
nation tout entire y adhra, sous les ordres de Sdulius,  la fois
son magistrat et son chef de guerre.--Chez les Pictons du Poitou,
au contraire, il n'y eut pas unanimit: une partie seulement d'entre
les tribus accepta le mouvement, une des villes principales, Lmonum
(Poitiers), demeura fidle aux Romains.

En revanche, tout le Nord-Ouest de la Gaule, sans exception, depuis
la Loire jusqu' la Seine, se rallia publiquement  l'insurrection:
ce qui fut d peut-tre  l'influence qu'exeraient les Carnutes
dans ces contres sauvages, belliqueuses et dvotes. L taient les
Aulerques (Le Mans, Jublains, vreux), avec leur vieux Camulogne,
le robuste vtran des guerres gauloises, l'un des gnraux les plus
expriments du pays celtique; les Andes (Anjou), qui avaient pour chef
militaire Dumnac, un opinitre et un entt,  qui il sera impossible
de demander grce; les Turons ou gens de la Touraine; et enfin toutes
les peuplades qui formaient la ligue armoricaine, marins et soldats
des ctes de l'Ocan breton et normand. Sur ces dernires, toute
conspiration pouvait compter: elles n'avaient cd en 57 que devant
les lgionnaires; elles avaient commenc ds l'anne suivante la srie
des rvoltes; au temps de l'alerte d'Indutiomar, leurs armes s'taient
trouves subitement prtes  entrer en campagnes. Comme les Carnutes et
comme les Belges, les peuples d'Armorique ne savaient point gurir de
l'indpendance. Grce  leur appui, la Gaule souleve tait matresse
de la mer, et pouvait communiquer avec ses frres de la Bretagne
insulaire.

Au Nord, les Snons avaient d'autant plus adhr au mouvement qu'ils
l'avaient devanc. Un de leurs chefs, Drapps, avait fait sur leur
territoire, presque sous les yeux de Labinus, la mme besogne que
Vercingtorix autour de Gergovie. Il s'tait mis  la tte d'esclaves
chapps et de vagabonds, il avait appel autour de lui les exils des
cits, otages fugitifs qui s'taient drobs  la colre de Csar, et
il avait ainsi rendu une arme au peuple snon, malgr les excutions
de l'anne prcdente et la prsence de six lgions. C'tait un homme
de la mme trempe que Lucter et Dumnac.

Enfin, dans le voisinage des Snons, les Parisiens, leurs allis et
associs de jadis, encore incertains l'anne prcdente, firent cette
fois cause commune avec eux. Cela avait une trs grande importance pour
l'avenir militaire de la confdration. Lutce, leur principale ville,
n'tait qu'une bourgade isole dans une petite le de la Seine, et ils
taient eux-mmes une tribu de force mdiocre. Mais ils formaient, au
Nord, l'avant-garde de la Gaule proprement dite en face des peuples
belges; leur territoire, qui au Sud tait limitrophe de ceux des
Carnutes et des Snons, touchait au Nord  ceux des Suessions et des
Bellovaques, les plus vaillantes des nations septentrionales: le jour,
dj espr des conjurs, o la Belgique se joindrait  eux, Lutce
deviendrait le point naturel de ralliement o les confdrs de ce pays
s'uniraient  ceux de la ligue arverne; c'tait chez les Parisiens que
la Seine tait rejointe par les deux grandes voies de la Belgique, la
Marne et l'Oise, et leur ville tait  gale distance de l'Ocan, le
long duquel veillaient les Armoricains, et de la fort de la Meuse, o
errait encore Ambiorix.

Les nations conjures reprsentaient seulement la moiti de la Gaule
conquise par Csar: c'taient presque toutes celles de l'Ouest et
du Centre, et probablement celles qui avaient jadis soutenu le parti
arverne. L'ancien parti duen n'y tait reprsent que par les Snons.

Dans le Sud, les Santons restaient attachs, ainsi qu'une partie
des Pictons, au peuple romain; sauf les Cadurques, les peuples des
montagnes, malgr d'anciens liens de clientle avec les Arvernes,
attendaient d'avoir la main force: le voisinage de la province romaine
les effrayait.--Au Nord, on pouvait faire fond sur les Trvires et
sur bien d'autres Belges, le jour o la prsence des lgions les
inquiterait moins, et o Comm l'Atrbate, guri de sa blessure,
pourrait satisfaire sa rancune contre Labinus et Csar. Mais il
fallait compter avec la jalousie ou l'hostilit des duens et des
Bituriges leurs allis, dont les territoires s'tendaient depuis la
Sane jusqu' la Vienne et coupaient presque en deux tronons les pays
confdrs.-- l'Est enfin, si les Squanes et les Helvtes taient
incertains, les Rmes et les Lingons ne trahiraient jamais la foi
promise  Csar: chez ces deux peuples, la haine de l'indpendance
gauloise tait passe  l'tat de vertu.


III

Les chefs runis dlibrrent sur le choix de l'homme qui devait
exercer le commandement suprme. Il ne fut pas question de le diviser
entre plusieurs. Et, s'il y eut une hsitation sur le nom du chef, elle
ne fut que de courte dure. Vercingtorix tait dsign d'avance. Il
avait donn  la ligue sa premire victoire en conqurant Gergovie;
il avait rassembl les conjurs autour de lui; il tait le fils du
dernier Gaulois qui et command  toute la Gaule; il tait le roi
de la seule nation qui et t souveraine sur le nom celtique. Sa
valeur personnelle rendait plus visible l'excellence de ses titres.
D'elle-mme, la Gaule se remit entre les mains du successeur de Bituit.
La puissance suprme lui fut offerte du consentement de tous. Il
l'accepta.


IV

Le pouvoir de Vercingtorix tait essentiellement militaire. Hors
du pays arverne, il tait le chef de guerre des Gaulois confdrs,
et rien de plus. C'tait l'autorit qu'avait exerce Bituit sur les
champs de bataille; c'tait aussi celle que la tradition attribuait
 Bellovse et  Sigovse, les neveux du roi biturige, lorsqu'ils
quittrent la Gaule  la tte de bandes d'migrants et  la conqute
de terres nouvelles. Elle ne fut peut-tre pas sans rapport avec la
dictature romaine pour la conduite d'une guerre.

Mais l'action de Vercingtorix tait  la fois plus limite et
plus vaste que celle d'un dictateur militaire. Elle tait d'abord
tempre par les rapports permanents avec les chefs suprieurs des
cits confdres: il n'tait pas dans la nature des Gaulois d'obir
sans condition et sans discussion au gnral qu'ils avaient lu
mme  l'unanimit. Nul d'entre les nobles n'tait habitu  cette
sujtion prcise, froide et administrative qu'exigeait de ses prfets
l'_imperator_ suprme des Romains. Leur individualit intemprante
demeurait rebelle  tous les freins. Il fallait, avant les questions
importantes, que Vercingtorix les runt en conseil; il fallait,
aprs l'vnement, qu'il rendt compte de ce qu'il avait fait. Quand
les circonstances taient critiques, le conseil des chefs de cits fut
convoqu chaque jour. Les discussions taient, on le devine, vives et
orageuses, les discours longs et frquents; le roi dut cder sur des
points o il avait visiblement raison. Une fois mme, les accusations
de trahison grondrent ou jaillirent contre lui en pleine assemble, et
il dut prendre la parole, ruser et dclamer, pour se justifier et pour
convaincre: de guerre lasse, ce jour-l, il jeta dans la dlibration
l'offre de laisser  un plus digne le commandement de l'arme gauloise.

Au del mme de l'assemble des chefs, la foule tumultueuse de leurs
amis et de leurs clients recevait l'cho de leurs discussions ou leur
renvoyait celui de ses propres colres: et ses sentiments submergeaient
peut-tre les dlibrations rflchies des conseils de guerre. On tait
sorti depuis trop peu de temps du rgime de la tribu pour en avoir
perdu la libert d'allures. Alors Vercingtorix intervenait encore,
et il n'avait pas toujours le dessous dans un engagement direct avec
les passions d'une multitude. Je ne suis pas sr qu'il ne prfra pas,
parfois, substituer aux conciliabules mesquins d'un parlement militaire
les dcisions rapides d'une foule enthousiaste. Sans la convoquer sans
doute, il la laissait venir et s'agiter, jusqu'au moment o, parlant 
son tour, ses harangues vibrantes s'achevaient dans le double tonnerre
des acclamations humaines et des armes bruyamment secoues. L'arme de
Vercingtorix ressemble,  peu de chose prs,  une arme fodale, o
la troupe des chevaliers dborde sans cesse sur le conseil des chefs,
et o la marche rgulire du commandement est tour  tour entrave par
les intrigues des barons jaloux, ou acclre par la brusque pousse
d'une meute soldatesque. Vercingtorix n'arrivait  gouverner qu'en
mlant l'astuce et l'loquence. L'art oratoire fut un des lments de
sa puissance.

Mais, comme les effets n'en sont toujours ni certains ni rapides, le
roi des Arvernes n'hsitait pas, le cas chant,  imposer sa volont
avec une impitoyable brutalit, que les coutumes romaines n'auraient
point tolre chez le dictateur. Il avait droit de vie et de mort sur
ses subordonns. Quand il ne commanda pas par la persuasion, il sut le
faire par la crainte. Ds le jour o il prit le pouvoir, il s'assura
des gages pour n'tre point abandonn: il savait le peu que durait la
volont d'un Gaulois, avec quelle promptitude les rsolutions taient,
chez sa race, prises et oublies; il lui fallait des garanties au
consentement de la Gaule et  la fidlit de la conjuration. Suivant
l'usage de ces nations, chacune des cits confdres lui livra des
otages, qu'il garda prs de lui, sous sa main. Aussi bien n'en avait-on
pas donn  Csar?

Parmi les chefs runis autour de lui, il y avait des rivaux, des
jaloux, des timors, qui n'attendaient que l'occasion de devenir des
tratres. Peut-tre, ds le dbut, des indiscrtions furent-elles
commises, des perfidies furent-elles fomentes. Mais, en ce moment,
toute hsitation tait criminelle. Il fallait se hter, commander trs
vite et trs ferme: chaque jour rapprochait du printemps et du retour
de Csar. Vercingtorix fit de son pouvoir, contre ses adversaires, un
instrument de terreur. Il tala  leur intention toutes ces varits
de supplices que recherche l'imagination des peuples barbares. Les
dieux gaulois,  la veille des grands combats et des prils nationaux,
recevaient de leurs sujets de formidables holocaustes de victimes
humaines, et ils prfraient, entre toutes les offrandes sanglantes,
les supplices des criminels: Vercingtorix fit en leur honneur
de royales hcatombes avec les ennemis de la libert. Des bchers
s'allumrent o furent sacrifis les tratres  la patrie et  la
race; les appareils de torture grincrent contre les parjures et les
dserteurs; ceux qui taient les moins coupables furent borgns ou
essorills, et, rendus  leurs cits ainsi mutils, ils allrent leur
montrer la marque ternelle de la colre des dieux et de la puissance
du nouveau chef qui vengeait la Gaule.

Vercingtorix exerait toutes les fonctions administratives attaches
 sa qualit de gnral suprme. Il dsigna le contingent d'hommes et
de chevaux que les allis devaient lui amener, et le plus tt possible.
Il indiqua la quantit d'armes que chaque peuple avait  fabriquer, et
le jour o la livraison serait faite. Et, dans tous les ordres qu'il
donna, il sut montrer la prcision et la rapidit d'un organisateur
habile. Csar, qui avait le got des choses bien conduites, l'admirait
en cela, et il a dcern  Vercingtorix cet loge lapidaire qu'et
recherch un _imperator_ romain de vieille ligne: il fut aussi actif
que svre dans son commandement, _summ diligenti summam imperii
severitatem addit_.

Enfin, Vercingtorix eut le droit de ngocier pour amener les neutres
ou les retardataires  la cause de la libert. Il commena ses
pourparlers diplomatiques avec la mme diligence que ses oprations
militaires; mais il semble que dans ce cas il ait manoeuvr plus
 sa guise, trs discrtement,  l'insu du conseil des chefs. Il
choisissait, pour porter ses messages, des hommes fort habiles,
beaux parleurs, discuteurs retors, d'allures engageantes, courtiers
intelligents d'amitis politiques. Ils avaient ordre de multiplier les
promesses et les prsents. Un envoy de Vercingtorix partait largement
pourvu d'or, prt  acheter la conscience des chefs ou la connivence
de leurs clients; il offrait sans doute aux ambitieux l'appui du roi
contre leurs adversaires politiques. C'est ainsi que plus tard l'on
acquit d'un seul coup, chez les duens, le vergobret et quelques
chefs des principales familles: ce qui dut coter trs cher. Parmi
les nobles des cits douteuses, ce fut parfois auprs des plus jeunes
que l'or et les sductions trouvrent le meilleur accueil: plus avides
d'aventures et de gloire, presss de commander, jaloux d'galer leurs
aeux, les chefs adolescents forcrent souvent la main, comme avait
fait Vercingtorix lui-mme,  l'aristocratie assise et retraite qui
s'habituait  Csar. La rvolte de la Gaule ressembla par instants 
une folie de jeunesse.

Tous ces lments d'action et d'influence dont fut faite l'autorit de
Vercingtorix, la diplomatie, la duret du commandement, l'loquence,
la nettet de la dcision, nous les connaissons par le livre de Jules
Csar. Mais n'eut-il pas prise sur les hommes par d'autres moyens,
que Csar passe sous silence? N'a-t-il pas eu recours au principal
ressort qui les faisait alors obir, la crainte de la divinit? Il
est invraisemblable qu'un chef de l'Occident n'ait pas essay de la
complicit des dieux. Marius en Provence avait eu sa prophtesse,
Sertorius en Espagne eut sa biche, Civilis en Germanie aura Vellda:
soyons sr que Vercingtorix a eu prs de lui des agents qui le
mettaient en rapport avec le ciel. Parmi ces paysans qui le suivaient,
venus des forts d'Auvergne et de Combrailles, il y en eut, j'en
suis convaincu, auxquels il inspira un fanatisme sacr. Les Gaulois
rpugnaient moins encore que les Romains  faire un dieu de leurs rois;
ils seront les premiers en Occident  adorer la divinit d'un Auguste
et d'une Livie; le roi snon Moritasg a t, semble-t-il, regard comme
un dieu, a eu ses dvots et son portique. Plus tard, aprs la mort
de Nron, dans les landes de la Sologne bourbonnaise, le boen Maricc
soulvera la plbe rurale  l'exemple du fils de Celtill, et prendra
les titres de champion de la libert et de dieu, _assertor Galliarum
et deus_. Vercingtorix, lui aussi, mrite le premier de ces titres; je
ne serais pas tonn que d'autres lui eussent donn le second.


V

La fdration de Gergovie comprenait une vingtaine de peuples unis pour
faire la guerre en commun. C'tait une ligue purement militaire. Aussi,
chacune des nations conservait-elle, en dehors des lieux de guerre, sa
pleine libert. Vercingtorix n'est point intervenu dans les affaires
particulires des peuples, pour modifier des coutumes ou contrler le
gouvernement. Il ne fut port aucune atteinte  leur autonomie et 
leur intgrit.

Mme dans les camps, sur les flancs des villes assiges, dans les
marches militaires, les troupes de chaque nation se formaient  part,
sous les ordres de son commandant national, roi, magistrat ou chef
de guerre. Tout au plus Vercingtorix s'arrogea-t-il le droit de
dsigner les titulaires des commandements suprieurs: encore ne le
fit-il que pour les corps d'arme qui se constituaient autour de lui;
dans la valle de la Seine, ce sont les chefs des cits associes qui
ont choisi eux-mmes Camulogne pour gnral. Dans les contingents
nationaux, chacune des tribus dont se composait le peuple avait ses
enseignes propres. Les chefs de ces tribus ou les magistrats de ces
peuples frappaient monnaie comme  l'ordinaire: il n'y a pas trace
certaine de monnaies ni d'institutions fdrales. Le seul lien public
des cits est l'obissance  Vercingtorix.

Mais, dans les conditions prsentes, l'union des peuples gaulois
pouvait devenir autre chose qu'une conjuration militaire. Elle tait le
rsultat d'un sentiment universel, du dsir de la libert de tous,
d'un accord par amour de la Gaule, et une entente de ce genre ne va
pas sans la mise en commun des traditions et des esprances. Un esprit
collectif se dgagea d'aspirations semblables, il se forma des ferments
d'une civilisation d'empire.

La ligue gauloise n'a laiss d'elle, en fait de souvenirs matriels,
que les monnaies frappes par Vercingtorix et les autres chefs. On dut
au reste en mettre beaucoup, et en peu de temps: l'or a jou un grand
rle dans toutes ces affaires, il fallait payer la plbe pour s'assurer
son courage, payer les grands pour s'acqurir leur fidlit. Les
Gaulois ont t de tout temps d'actifs monnayeurs. Si peu explicites
que soient ces monnaies, leurs images et leurs lgendes, elles nous
laissent vaguement entrevoir ce que pouvait devenir l'empire gaulois.

Il n'et pas t obstinment ferm et hostile  la civilisation
grco-latine: on verra qu'il lui emprunta nombre de principes de
la guerre savante, comme le machinisme dans la dfense et l'attaque
des places-fortes, et le systme de la castramtation quotidienne.
Il et accept la suprmatie intellectuelle des deux grands peuples
voisins; et mme, entre la Grce et Rome, comme Rome est devenue la
plus proche et la plus utile, les Gaulois de maintenant prfraient
son enseignement  celui des Hellnes: ils substiturent, sur leurs
monnaies, l'alphabet latin  l'alphabet grec, et c'est en lettres
romaines que Vercingtorix fit graver son propre nom.

Nous possdons un peu plus d'une douzaine de pices au nom de
Vercingtorix[2]. Il ne faut pas s'attendre  trouver en elles de ces
monnaies de trs bon aloi et de frappe lgante, semblables  celles
qui ont fait la fortune de la Macdoine ou la gloire d'Athnes. S'il
y en a qui sont en bel or jaune, d'autres renferment une proportion
trop grande d'argent, et mme, parfois, le mtal est de qualit si
mdiocre qu'on a pu le prendre pour du cuivre. Si le poids moyen parat
avoir t de 7 grammes 45, il y a entre la plus lourde et la plus
lgre un cart de 30 centigrammes, ce qui est beaucoup. Les flans
sont pais, les contours irrguliers; on sent des pices frappes 
la hte, sous la pousse de besoins urgents. Il y a cependant progrs,
et progrs sensible, sur celles des gnrations qui ont suivi Luern et
Bituit. Le dessin, si banal qu'il soit, a une nettet et une prcision
qui manquent aux types antrieurs; les figures sont compltes,
bien formes, et sobrement traces dans un champ dgag. Surtout,
l'imitation des pices grecques, tout en demeurant visible, n'est plus
servile ni exclusive: l'esprit de la Gaule a aussi marqu son empreinte
sur les monnaies de ce temps.

  [2] Voyez la note I  la fin du volume, p. 353 et suiv.

Sur les siennes, Vercingtorix a un type prfr: au droit, la tte
imberbe d'un jeune dieu, dont un Apollon grec a fourni le modle,
mais o les Gaulois pouvaient voir l'image d'un de leurs grands dieux
nationaux et peut-tre mme la figure idalise de leur nouveau chef;
au revers, non pas le Pgase exotique ou le bige classique des statres
grecs, mais le cheval libre et galopant des plaines arvernes. Sur les
monnaies d'autres chefs, apparaissent des symboles chers aux Gaulois,
les images de ces animaux, de ces plantes ou de ces objets o ils
avaient mis quelque chose de leur me, et qui peuplaient les rves de
leur imagination ou les fables de leurs potes. Ici, ce sont l'oiseau
sacr qui guide le cheval, et le lvrier, compagnon familier du
coursier de bataille; l, c'est la lyre qui clbre les exploits; et,
surtout, c'est l'enseigne militaire au corps de sanglier ou le sanglier
lui-mme: le sanglier, l'adversaire traditionnel du chef gaulois, mais
qui se rconcilie avec lui pour le prcder sur les sentiers de la
guerre, et qui fournit aux tribus celtiques les espces religieuses
sous lesquelles elles vont combattre. L'homme et l'animal de la Gaule
s'unissaient contre l'aigle, la louve et le soldat du peuple romain.


VI

Cette lutte, les Gaulois confdrs ne l'entreprenaient pas seulement
pour dbarrasser de leurs ennemis les forts et les campagnes de leur
pays. Ils ne voulaient pas seulement rendre la libert aux soixante
peuples sur lesquels Csar, en 58 et 57, avait appesanti sa main.
C'tait l'union de toutes les cits de nom gaulois, entre le Rhin et
les Pyrnes, qu'ils entrevoyaient dans une lointaine esprance. Leur
conjuration devait avoir un lendemain de victoire. Elle inaugurait
l'accord de toute la Gaule; elle faisait pressentir un empire ou
un royaume de la Gaule: si Csar ne s'gare point, ces mots ont t
prononcs par Vercingtorix ou par son entourage. Il a d songer 
une royaut des Gaules comme  une gloire possible. Certaines de ses
oprations militaires, tout en tant trs habiles contre les Romains,
pouvaient devenir fort utiles  la formation de cet empire, comme la
mainmise sur les Bituriges et les duens. Au loin, il ne perdait pas de
vue qu'au sud des Cvennes et au pied des Alpes habitaient des Volques
et des Allobroges, et que, s'ils obissaient  Rome depuis soixante-dix
ans, ils n'en taient pas moins gaulois, et les anciens allis des
Arvernes au temps de Bituit. La pense de les dlivrer  leur tour
a germ chez plus d'un conjur: Gaulois de Toulouse, de Vienne ou de
Gergovie, ne descendaient-ils pas tous d'un mme dieu, n'taient-ils
pas parents ou frres?

On ne comprendra jamais les ambitions et les rves des chefs gaulois
si l'on ne songe  cette parent sainte que les druides leur avaient
enseigne. Quand deux peuples celtiques veulent s'unir intimement,
ils se disent consanguins ou frres: l'alliance politique que
les Romains dcoraient du nom d'amiti, les Gaulois l'appelaient
fraternit, et c'tait le signe public d'une commune filiation
divine.--Cela, certes, n'empchait point les haines et les luttes:
les Gaulois flottrent toujours entre la violence de leurs passions
qui les jetaient l'un contre l'autre, et la sduction de ce rve
patriarcal qui les invitait  unir des mains fraternelles. C'tait, en
temps ordinaire, la race des frres ennemis; mais, dans leurs moments
d'enthousiasme, ils avaient sous leurs yeux, comme disait l'arverne
Critognat, la Gaule tout entire, foyer commun autour duquel
circulaient des hommes de mme sang.

Cette Gaule, ils ne l'ont pas vue seulement  travers l'espace,
mais aussi  travers le temps. Comme corollaire  ce dogme de la
fraternit gauloise s'tait rpandu celui de l'ternit et de la
grandeur de la nation. Ils ont tabli une solidarit puissante entre
toutes les gnrations qui ont port le nom gaulois, ils aimaient 
parler de la gloire de leurs anctres, ils songeaient en combattant
aux beaux exemples qu'ils laisseraient  la postrit de leur race.
Les Celtes taient disposs  se croire lus par la providence pour
conqurir le monde: ces mmes esprances de domination universelle
que la force des choses a donnes au peuple romain, leur ont t
suggres par l'ardeur de leur temprament et l'expansion de leur
nature. Elles furent, chez eux, incroyablement tenaces. Plus d'un
sicle aprs la perte dfinitive de la libert, en 69 de notre re,
les druides,  la nouvelle que le Capitole brlait, rappelaient la
victoire de l'Allia, et prdisaient que l'empire des choses humaines
tait promis aux nations transalpines. Devant Avaricum emport par
Csar (ce qui fut la premire des grandes dfaites), Vercingtorix
dclarait aux chefs qu'il allait runir en une seule volont la Gaule
entire, et qu' cette unanimit de la nation le monde lui-mme ne
pourrait rsister.-- ce moment, la Gaule luttait pniblement pour
ses places-fortes, elle perdait l'une aprs l'autre les gloires de
son pass, les lgionnaires allaient gravir les pentes qui menaient 
Gergovie, et elle parlait de s'unir pour conqurir la terre: prodige
d'utopie d'une race qui vcut toujours dans les folles crations d'une
imagination vagabonde; mergeant  peine des flots de l'infini, elle
se laissait encore ballotter par eux.

[Illustration: LA GAULE  L'ARRIVE DE CSAR.]

Mais, si Vercingtorix ne fut point exempt de ces rveries, elles ne
lui firent jamais oublier les ralits contingentes: au milieu des
fantaisies de l'idal gaulois, il s'appliquait  prparer la victoire
avec la ferme prcision d'une intelligence merveilleusement lucide.




CHAPITRE XI

LE PASSAGE DES CVENNES PAR CSAR

      (Arverni) se Cevenna ut muro munitos existimabant.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 8,  3.

  I. Les forces romaines en fvrier 52.--II. Forces de Vercingtorix;
  quelle tactique lui tait possible.--III. Son plan de guerre.
  Retour de Csar.--IV. Premires oprations autour de Sens, dans le
  Berry, et vers le Sud.--V. Csar arrte Lucter dans le Sud.--VI. Il
  franchit les Cvennes; recul de Vercingtorix.--VII. Csar rejoint
  son arme.


I

L'arme romaine occupait alors,  l'Est de la Gaule, la rgion
circonscrite par Dijon, Sens, Reims et Toul. Deux lgions taient
campes aux frontires des Trvires, peut-tre chez les Rmes; deux
autres chez les Lingons,  Langres ou  Dijon; le principal effectif
de troupes tait  Sens, o hivernaient six lgions: les magasins,
les dpts, sans doute aussi tous les otages de la Gaule, devaient s'y
trouver runis.

Cette ville tait devenue le quartier gnral de l'arme; elle tait
 proximit des terres  bl de la Beauce, centre des oprations de
ravitaillement. Si les lgions devaient revenir en Italie, elles
pouvaient de l, en quelques tapes d'une route facile, gagner la
Sane et les voies du Midi; s'il fallait refaire campagne, elles
taient assez prs des ennemis de l'Est, les seuls auxquels penst
encore Csar. Enfin, tout autour de Sens, sauf  l'Ouest, o taient
les Carnutes, elles s'appuyaient sur des peuples troitement amis, les
Rmes, les Lingons, les duens: ces deux dernires nations gardaient
les chemins de la Province, ceux par lesquels l'arme communiquait avec
Rome et avec son chef.

De ces dix lgions, six, la VIIe, la VIIIe, la IXe, la Xe, la XIe et
la XIIe, avaient fait, sous les ordres de Csar, toutes les campagnes
gauloises depuis 58: les quatre premires, recrutes dans l'Italie
proprement dite, taient dj anciennes quand la guerre avait commenc;
le proconsul avait lev les deux autres dans la Gaule Cisalpine
au moment de s'engager dans la lutte. Les quatre autres taient de
formation plus rcente, mais galement d'origine italienne: c'taient
la XIIIe, la XIVe, la XVe et la Ire, qui dataient, celle-l de 57,
et les trois dernires de 53. L'effectif normal de chaque lgion est
valu  six mille hommes: mais il est fort douteux, mme en tenant
compte de l'appoint priodique des recrues annuelles, qu'il ait jamais
t maintenu  ce chiffre; une lgion devait sans doute renfermer
plus de quatre mille hommes, mais atteignait rarement cinq mille.--En
revanche, la qualit de ces hommes tait suprieure: c'taient des
soldats admirables que ceux des quatre vieilles lgions (VIIe-Xe),
rompus  toutes les manoeuvres intelligentes et  toutes les prouesses
physiques, tour  tour infatigables  la marche, agiles  l'escalade,
terrassiers, charpentiers, machinistes, soldats de jet et d'arme
blanche, viseurs impeccables, solides dans le corps--corps, le bras
et le jarret d'un irrsistible ressort; ceux de la Xe surtout, mles
robustes venus des Apennins et de l'Italie centrale, faisaient de
leur lgion une masse formidable, au milieu de laquelle Csar pouvait
se dire aussi en sret que derrire la plus forte des citadelles.
Au-dessus, ou plutt au premier rang de ces hommes, taient leurs
centurions, presque tous couverts de blessures, vieux officiers
sortis du rang, demeurs rudes, vaniteux et populaires, mais toujours
hardiment compromis au chaud des batailles: tels que Lucius Fabius et
Marcus Ptronius, tous deux de la VIIIe.

Pour surveiller l'armement des camps, la fabrication et l'entretien
des machines de guerre, l'arme se reposait sur Mamurra, prfet de
l'artillerie, chevalier romain de Campanie, un trs habile homme, si
l'on songe  la manire dont furent conduits les siges des grandes
villes gauloises.--Pour commander les corps de troupes, Csar avait
ses lgats ou autres officiers: c'tait un tat-major d'lite,
form de nobles jeunes encore, intelligents, ambitieux, et dont il
avait, au cours des campagnes prcdentes, expriment l'initiative
ou la tnacit: Caius Antistius Rginus, Caius Caninius Rbilus,
Marc-Antoine, Titus Sextius, Caius Trbonius, Caius Fabius, Dcimus
Junius Brutus (celui-l, le vainqueur avis des Vntes, tait en ce
moment prs de Csar), et enfin Titus Labinus.--Labinus, le plus
g de tous, et d'ailleurs le premier en grade et en mrite, avait
 son actif les dfaites de deux des plus rudes adversaires de Rome,
les Nerviens et les Trvires: tacticien prudent, chef audacieux, il
tait le seul homme qui pt,  certains moments, galer Csar lui-mme;
c'tait lui qui, le proconsul absent, tait le commandant suprme et
responsable.

Tout le reste, dans l'arme de Csar, tait quantit ngligeable. Des
troupes auxiliaires, il n'avait sans doute retenu que celles des pays
lointains: la cavalerie espagnole, l'infanterie lgre des Numides,
les archers de Crte, les frondeurs des Balares; mais elles devaient
tre alors rduites  peu de chose. La cavalerie romaine n'tait pas
plus importante: je doute fort qu'elle atteignt deux mille chevaux, 
l'usage des officiers et des rengags. La principale force de cavaliers
dont avait dispos Csar tait fournie par les Gaulois auxiliaires,
et surtout par les duens: mais elle avait t,  l'entre de l'hiver,
disloque et renvoye dans ses foyers. Labinus avait sous la main tout
au plus cinquante mille hommes, presque tous fantassins lgionnaires.

Enfin, sauf peut-tre quelques dtachements destins  maintenir
ouvertes les routes des Alpes, il n'y avait aucune garnison dans le
reste de la Gaule et en particulier dans la province romaine de Gaule
Narbonnaise. Six ans s'taient dj couls depuis l'expulsion des
Helvtes: jamais Csar n'avait eu  craindre pour les valles du Rhne
et de l'Aude; toutes ses inquitudes s'taient tournes vers celles des
fleuves de l'Ocan; aucun ennemi n'avait os s'aventurer au sud et 
l'est des Cvennes.


II

Attaquer tout de suite ces cinquante mille hommes, mme privs de
Csar, et t une grande imprudence. Vercingtorix n'y songea pas.
Sur le champ de bataille, une lgion suffisait, non pas seulement 
vaincre, mais  dtruire un ennemi deux et trois fois suprieur en
nombre: les dfaites des Helvtes, des Nerviens, des Trvires l'avaient
montr, pour ne parler que des guerres des six dernires annes. Dans
son camp, une arme romaine tait une force destructive plus active
encore qu'en rase campagne: la lgion de Cicron, en 54, avait tenu
tte  soixante mille Belges et amoncel les cadavres autour de ses
retranchements. Il n'y avait pas, non plus,  esprer surprendre
les lgats par une trahison, comme Ambiorix avait massacr en 54 les
troupes de Sabinus et de Cotta: depuis le dsastre d  la faiblesse ou
 la sottise de leurs deux collgues, les lieutenants de Csar savaient
qu'il ne fallait point quitter sans ordre leurs quartiers d'hiver.

Toutes ces leons des annes prcdentes servaient  Vercingtorix,
bien qu'il n'en et t que le spectateur: mais, et ce fut l le
premier mrite qu'il montra, il s'inspira toujours des souvenirs et de
l'exprience du pass.

C'est que, mme aprs six ans de guerre contre Csar, les Gaulois
en taient encore,  peu de chose prs, au mme point qu'au temps de
Celtill. Sans doute, ils avaient le sentiment qu'il fallait changer
leur manire de combattre: on avait vu, en 54, les Nerviens s'essayer
maladroitement  construire des tours et des machines, et  faire
des terrassements; mais c'tait chose si nouvelle pour eux que, faute
d'outils, ils creusaient la terre avec leurs pes. Au surplus, les
nouveaux belligrants, Arvernes et autres, n'avaient pas encore eu
l'occasion de prendre des leons de ce genre.

C'est Vercingtorix qui leur en donnera bientt: car son dsir est
de se former une arme  la Romaine, c'est--dire pourvue des armes
et des aptitudes les plus varies, experte dans la discipline prcise
de la poliorctique et de la castramtation. Mais il a encore,  cet
gard, tout  faire et tout  enseigner. Il est assez mal servi par
son tat-major: ses gnraux ne sont que de bons chefs d'escadron,
chargeant presque les yeux ferms. La Gaule pourra lui fournir une
infanterie innombrable: mais ce sont des soldats mdiocres, plbiens
ou paysans, indisciplins et sujets aux paniques,  peine protgs par
un bouclier sans consistance, maladroits dans le maniement des armes,
incapables de rsister  une colonne d'attaque, quand les lgionnaires
accourent au pas de charge, la courte pe rive au poing. Ce qui est
plus grave, c'est que Vercingtorix manque de frondeurs et d'archers
pour les engagements  distance: comment viter alors ces salves de
javelots, l'arme romaine que les Gaulois redoutent le plus? car un
seul de ces traits peut transpercer plusieurs boucliers et immobiliser
plusieurs combattants. Jusqu' nouvel ordre, jusqu'au moment o il
aura pu raliser quelques rformes dans les habitudes gauloises,
Vercingtorix ne peut compter, pour attaquer ou pour se dfendre, que
sur une nombreuse cavalerie et sur d'imprenables places-fortes.

Celles-ci, Gergovie par exemple, n'avaient qu' attendre l'ennemi. Mais
la cavalerie devait aller  sa rencontre.

Jusqu'ici la cavalerie gauloise a t l'auxiliaire de Jules Csar.
Elle lui a rendu d'excellents services. Elle reconnaissait le terrain,
clairait la marche, explorait les bois et les ravins, escarmouchait
aux avant-postes, protgeait les flancs, abritait l'arrire-garde,
poursuivait les fuyards, troublait les agresseurs, brisait leur lan,
dissimulait les fronts de bataille, et laissait ainsi aux lgionnaires
rassurs la tranquille disposition de leurs moyens de combat: car la
lgion, solide comme une muraille, en avait un peu la rigidit. Si
Csar a vaincu la Gaule par la lgion, la cavalerie auxiliaire lui
a permis d'tendre sa victoire au del du campement et du champ de
bataille.

Or, en 52, cette cavalerie, presque entire, allait se tourner contre
lui.

Le jour o le proconsul abordait un pays ennemi avec une cavalerie
infrieure, sa situation empirait rapidement. Il l'avait prouv,
deux ans auparavant, dans la seconde expdition de Bretagne (54). Son
adversaire Cassivellaun ne garda autour de lui qu'une masse de quatre
mille chevaux et chars: cela lui suffit pour rduire  l'impuissance
une arme romaine cinq fois plus forte, mais n'ayant que deux mille
cavaliers. Le chef breton vitait toute rencontre srieuse; ses hommes
se tenaient aux abords des colonnes en marche, dvastaient le pays
qu'elles allaient traverser, se retiraient devant elles pour reparatre
sur leurs flancs, massacraient claireurs, fourrageurs et tranards,
surgissaient aux dtours des sentiers, et s'vanouissaient  l'approche
des plaines. Harcels et puiss par ces chocs et ces soubresauts
continus, les Romains n'osaient plus quitter le voisinage de leurs
aigles, et les lgions ressemblaient  d'immenses radeaux dsempars
sur une mer orageuse.

Voil ce que Vercingtorix esprait faire tout d'abord. Aussi, quand,
en fvrier 52, il convoqua le contingent des peuples allis, il mit
tout en oeuvre pour avoir le plus de chevaux possible et les meilleurs
cavaliers.


III

Ds qu'il eut assez d'hommes, Vercingtorix prit l'offensive. Il
n'avait rien de mieux  faire: ses soldats taient dans le premier
lan de la libert, ceux de Rome dans le dsarroi de la surprise. Il
pouvait, en allant vite, obtenir des rsultats dcisifs, couper la
route au proconsul, affoler les lgats ou les lgions, forcer la main
aux amis de Csar et la foi aux indiffrents. Il devait, en tout cas,
tenir le plus longtemps possible carts l'un de l'autre ses trois
adversaires: Labinus en l'isolant, les duens en les occupant, Csar
enfin en retardant sa marche.

La guerre allait donc tre conduite sur trois points diffrents.--Au
Centre, on occuperait le pays des Bituriges: ce pays fermait aux
Arvernes les routes de la Loire, il les sparait de leurs allis
du Nord, il empchait la conjuration de concentrer ses forces. En
s'emparant du Berry, on rejetait dfinitivement vers l'Est tous les
amis de Csar; en l'attaquant, on obligeait les duens, patrons des
Bituriges,  venir  leur secours et  laisser les lgions  leurs
propres forces. Puis, Bourges conquis, on pourrait se diriger, suivant
les circonstances, vers Sens ou vers le Mont Beuvray.--Au Nord-Est,
il fallait se borner, contre les lgions,  une guerre d'escarmouches,
semblable  celle qu'avait faite Cassivellaun en Bretagne: comme elles
ne se risqueraient pas hors de leurs campements, on pourrait au moins
les y affamer.--Enfin, il fallait retarder le moment o Jules Csar
paratrait  leur tte. Pour cela, on pouvait tenter vers le Sud une
diversion sur la province romaine, risquer mme une pointe audacieuse
contre Toulouse et Narbonne, si insoucieuses alors de toute guerre, et
lancer dans ces grandes plaines fertiles le galop imprvu des cavaliers
gaulois. On pouvait tre sr que le proconsul, avant de rejoindre ses
lgions, serait oblig de rassurer les citoyens romains de Narbonne.

Vercingtorix avait donc trouv le plan le meilleur. Il en confia
l'excution aux plus dignes. Le Snon Drapps se chargea des lgions.
Le Cadurque Lucter fut envoy vers la Garonne. Lui-mme, avec le
principal corps d'arme, marcha contre les Bituriges. Chacun des chefs
allait combattre dans la rgion qu'il connaissait le mieux.--Quant
 attaquer directement la Province par le Sud-Est, entre Vienne et
Narbonne, il n'en fut pas question: les Cvennes, en temps d'hiver,
semblaient neutraliser de ce ct la frontire de la Gaule.

En ce moment, Csar revenait. Il avait appris l'insurrection dans
le temps mme o les troubles s'apaisaient  Rome. De Ravenne, il
se rendit  marches forces vers la Transalpine, multipliant les
ordres en cours de route, levant partout des hommes et des chevaux,
et les acheminant vers de lointains rendez-vous. Les deux adversaires
luttaient de vitesse.


IV

Drapps russit  intercepter, autour de Sens, les convois de vivres et
de bagages. Les lgions ne bougrent pas, les lgats se laissrent plus
ou moins bloquer, et, quand les duens leur apprirent le danger des
Bituriges, ils se bornrent  donner le conseil d'aller les secourir.

Vercingtorix avait descendu la rive gauche de l'Allier; au del des
bois de Souvigny (en face de Moulins), il pntra sur le territoire des
Bituriges. Ceux-ci appelrent  leur secours les duens leurs patrons:
les duens, aprs avoir pris l'avis des lgats, leur envoyrent
un corps de cavalerie et d'infanterie. Mais, arriv sur la Loire,
frontire commune des deux peuples, le dtachement n'osa franchir le
fleuve et rejoindre les Bituriges, qui taient sur la rive gauche:
Vercingtorix s'approchait, gagnait du terrain, plutt en ngociant
qu'en combattant. D'tranges pourparlers furent peut-tre engags entre
les trois armes: on fit croire aux duens que, s'ils passaient la
Loire, ils seraient trahis par les Bituriges et pris entre eux et les
Arvernes: ce qui, aprs tout, tait possible, comme aussi il est fort
probable qu'ils se soient laisss acheter. Les duens rebroussrent
chemin au bout de peu de jours, et regagnrent Bibracte ou leurs autres
villes, sans avoir rien fait. Tout de suite aprs leur dpart, les
Bituriges fraternisrent avec les Arvernes.

Ce fut la seconde victoire de Vercingtorix. Victoire morale: car les
Bituriges taient peut-tre le plus vieux peuple de la Gaule; dans les
sicles passs dont les bardes chantaient encore la gloire, c'taient
eux, disait-on, qui, comme plus tard les Arvernes, avaient donn
son roi  tout le nom celtique, et c'tait sous la conduite de deux
chefs bituriges, Bellovse et Sigovse, que les Gaulois avaient pour
la premire fois couru  la conqute du monde. Mais c'tait aussi un
avantage militaire considrable: les Bituriges taient riches en terres
et en bourgades; leur principale ville, Avaricum (Bourges), passait
pour la plus belle peut-tre de toute la Gaule; leur dfection amputait
la ligue duenne; leur soumission permettait aux Arvernes de donner la
main aux Carnutes; enfin, en quelques jours de marche dans des pays
amis, par la Loire et le plateau de Montargis, Vercingtorix pouvait
arriver en face de Sens et des lgions. Pendant ce temps, qui sait si
les duens, branls par cette premire dconvenue, ne songeraient pas
 offrir des gages  la Gaule conjure, en barrant la route  Csar sur
les rives de la Sane?

Au Sud, Lucter fit d'abord merveille. Il traversa rapidement, en dpit
de l'hiver et de routes atroces, le Gvaudan et le Rouergue. Il y
fut bien accueilli. Gabales et Rutnes taient de vieux clients des
Arvernes, tout prts  suivre leurs patrons dans de nouvelles guerres;
ils accordrent  Lucter les otages qu'il voulut, ils lui fournirent
des renforts, appoint d'autant plus utile  la cause gauloise que les
Rutnes taient les meilleurs archers de la race. Toutes ces bandes
continurent plus bas. Le roi des Nitiobroges, Teutomat, fit le mme
accueil  l'envoy de Vercingtorix; il oublia sans peine que son
pre avait reu du snat le titre d'ami du peuple romain; il donna
des hommes pour grossir la troupe. Et ce fut  la tte d'une vritable
arme que, tournant vers l'Est, Lucter remonta la Garonne pour franchir
la frontire romaine et pousser brusquement jusqu' Toulouse et
Narbonne.--Mais, devant lui, il trouva Csar.


V

En arrivant dans la valle du Rhne, Csar avait appris les dangers qui
menaaient ses lgions et sa province.

Le devoir auquel il pensa tout d'abord fut de se mettre le plus tt
possible  la tte de son arme. Mais comment faire? La rappeler  lui
pour protger la Province? elle aurait en route de terribles combats
 livrer. La rejoindre dans ses quartiers d'hiver? il lui fallait, du
Confluent  Beaune, traverser le pays des duens, et malgr leur calme
apparent, il les croyait prts  se saisir de lui pour peu qu'il leur
inspirt moins de crainte que Vercingtorix.

Csar trouva rapidement un troisime parti, qui tait de menacer
tous ses ennemis  la fois, de manire  les arrter tous en mme
temps: Lucter, en s'opposant  lui; Vercingtorix, en le ramenant
en arrire; les bandes qui bloquaient les lgions, en laissant faire
l'impassibilit des lgats. Puisque les Gaulois attaquaient sur trois
points, il rpondrait  leur triple attaque. Quant aux duens, si Csar
avait fait peur aux Arvernes, ils le laisseraient passer.--Pour oser et
russir un tel projet, il fallait une tonnante confiance en sa Fortune
et une rare clrit de mouvements: mais c'taient les plus grandes
qualits de Csar.

Sa dcision prise, laissant l les routes habituelles du Nord,
il courut  Narbonne et y organisa la dfense de la Province. Des
dtachements furent posts  Toulouse,  la frontire de la plaine;
d'autres,  la frontire de la montagne, chez les Rutnes, sujets
de Rome, des valles du Tarn et de l'Agout; d'autres enfin, dans le
haut pays arcomique, entre Bziers et Uzs, le long des sentiers
qui descendaient des Cvennes; plus loin encore, chez les Helviens
du Vivarais, au pied de la principale route qui dbouchait des monts
d'Auvergne, il concentra une grande partie des troupes qu'il venait
de lever dans la Province et en Italie; enfin,  Vienne,  l'extrmit
septentrionale de la frontire romaine, en face la troue du Forez, il
groupa un fort parti de cavaliers de recrue.--Au centre de cette rgion
dont il venait de garnir le pourtour, il plaa d'autres dfenses, une
escadrille dans les eaux de l'Aude, des hommes autour de Narbonne;
et,  Narbonne mme, il raffermit les coeurs des citoyens romains:
la vieille colonie devait, par ses murailles et par le courage de ses
habitants, mriter le titre que Cicron lui avait donn, de boulevard
de Rome contre la Barbarie.

Lucter arriva sur ses entrefaites. Quand il vit le rideau de garnisons
derrire lequel Narbonne tait assise, il jugea qu'il lui tait aussi
impossible de manoeuvrer entre elles qu'il l'avait t  Hannibal en
face de Rome et  travers les colonies du Latium, et il se retira,
cart plutt que battu.

Csar tait encore  Narbonne quand il apprit cette retraite.
Dbarrass de Lucter, il se retourna contre Vercingtorix. Celui-l,
il l'avait arrt en face. Pour arriver plus vite  celui-ci, il
fallait qu'il le prt  revers. Il ne le pouvait qu'en franchissant
les Cvennes. Dans cette intention, il avait dj envoy le gros de ses
troupes nouvelles sur l'Ardche. Il les rejoignit (milieu de fvrier).


VI

La principale route qui pntrait dans les Cvennes partait d'Aps
chez les Helviens et remontait l'Ardche jusqu'au pont de la Baume.
Franchir la montagne au mois de fvrier semblait un acte de dmence.
Aucun Gaulois ne pensait qu'un chef de bon sens pt risquer dans
cette tentative sa vie et celle des siens; Csar lui-mme, dans ses
moments de prudence, et mme en plein t, dclarait que les routes
des Cvennes taient trop dures pour une arme. Le chemin qu'il allait
prendre, et qui tait le moins mauvais de tous, n'tait pratiqu que
pendant la belle saison, par les marchands qui du Rhne se rendaient
en Velay et en Auvergne: c'tait une route traditionnelle de portages
entre les deux versants. Mais l'hiver, la muraille des Cvennes,
cette chine releve qui sparait les peuples, n'ouvrait mme pas
une brche pour un piton seul, et Csar s'en approchait avec une
nombreuse escorte. En ce moment leurs roches pendantes et leurs longs
plateaux disparaissaient sous les flocons, et sur les sentiers des
hommes s'levaient six pieds de neige. Enfin, pour qui vient du Midi,
l'escarpement de la montagne est parfois si abrupt qu'on dirait la
courtine d'un rempart. Les Gaulois avaient raison de regarder les
Cvennes comme une enceinte naturelle: il tait aussi difficile de
les gravir que d'escalader au pas de course les flancs de Gergovie.

Csar remonta l'Ardche et la Fontaulire  la tte d'une petite arme
de cavaliers et de fantassins; il avait prs de lui D. Brutus, un des
officiers qui lui taient les plus chers et auxquels il se fiait le
plus. Au del de Montpezat, l'escalade du col du Pal commena: sept
cent mtres de hauteur  monter au-dessus de la valle. Il fallut
s'ouvrir le passage  travers la neige, les soldats creusrent,  six
pieds de profondeur, le long boyau de route blanche par o l'escorte de
Csar put dfiler; et ce fut pour eux une nouvelle et terrible fatigue.
Enfin, on parvint sur le plateau triste et dsert qui,  treize cents
mtres de hauteur, spare les deux versants:  quelques milles au Nord,
les soldats aperurent dj les eaux glaces de la Loire. Car, si cette
route tait rude, elle tait fort courte, et, la monte termine, on
parvenait presque immdiatement aux bords du fleuve gaulois.

La Loire atteinte, on touchait aux terres arvernes. De ce ct, et
tout de suite aprs le plateau, s'tendaient d'assez larges valles,
riches en pturages, fertiles en bls, o taient parses de vastes
habitations: c'est le bassin du Puy, domaine des Vellaves, qui
taient alors troitement unis aux Arvernes. Csar envoya en avant sa
cavalerie, avec ordre d'aller, de piller et de dtruire le plus loin
possible. Les Gaulois taient trop surpris et trop disperss pour
pouvoir rsister, et d'ailleurs, il n'y avait l surtout que des femmes
et des enfants, les hommes capables de combattre tant au Nord avec
Vercingtorix.

L'expdition de Csar aurait pu lui nuire plus qu' son ennemi. Que
Vercingtorix ne bouget pas, le laisst venir  lui, se hasarder dans
les dfils du Velay, le proconsul et t aisment traqu avec ses
quelques milliers d'hommes, recrues encore peu faites  la fatigue; et,
s'il avait persist dans sa marche, il se serait bris contre Gergovie.

Mais Csar, en envahissant ainsi les terres vellaves et arvernes,
voulait frapper, non pas le chef, mais ses compagnons. Il prvoyait
l'effroi subit qui les saisirait en pensant  leurs fermes incendies
et  leurs bestiaux enlevs; il escomptait leurs angoisses de
propritaires, et non pas les inquitudes militaires de Vercingtorix.

Ce qu'il avait pens arriva. Ds que les Arvernes apprirent que Csar
gravissait les Cvennes, ils entourrent leur roi, le supplirent
de ne point abandonner leurs terres au pillage: puisque c'taient
eux seuls que l'on attaquait, qu'ils allassent au moins se dfendre.
Vercingtorix eut la faiblesse de cder: peut-tre sa royaut
tait-elle trop rcente pour lui permettre de rsister aux siens. Il
donna l'ordre  ses troupes de faire volte-face vers la montagne.

Csar ne voulait pas autre chose. Il devina plutt qu'il n'apprit
le retour de son adversaire au moment o il pntrait lui-mme sur
les terres arvernes. Ds lors il n'tait plus question pour lui de
s'aventurer davantage vers le Nord. Il n'avait pas assez d'hommes
pour essayer de combattre. Mais afin de dissimuler son dpart aux
Gaulois, il laissa Brutus et la petite arme dans le Velay, avec ordre
aux cavaliers de continuer et d'tendre les ravages; pour rassurer
ceux qu'il abandonnait en pays ennemi, il leur annona qu'il allait
chercher des renforts et reviendrait au plus tard dans trois jours.
Puis, tournant rapidement vers l'Est, par la valle de la Loire et la
tranche du Gier (?), il arriva  Vienne,  la trs grande surprise de
la cavalerie qu'il y avait envoye quelque temps auparavant. Il n'tait
rest que deux jours sur le territoire arverne.


VII

De Narbonne  Vienne par Le Puy, ce n'et t qu'un lger dtour, sans
l'incroyable fatigue surrogatoire. Mais ce dtour avait suffi pour
arrter Vercingtorix dans sa marche vers le Nord, donner du rpit
aux lgions de Sens, faire hsiter les tratres du pays duen. Csar
pouvait passer maintenant.

La troisime partie de la campagne n'tait donc plus qu'un jeu
d'perons. Csar ne s'arrta  Vienne que pour prendre la tte de sa
cavalerie: et alors, nuit et jour, le long du Rhne et de la Sane,
galoprent le proconsul et ses hommes. Si quelque embuscade avait t
dispose, sur sa route, par les duens, Csar tait pass avant qu'on
et appris sa venue. Enfin, au del de la grande fort de Cteaux, il
se trouva chez ses fidles Lingons; quelques milles encore  parcourir,
et il rejoignit ses deux lgions les plus proches. Csar et son arme
taient sauvs (fin fvrier).

Ainsi, en moins de quinze jours, Jules Csar avait, depuis Narbonne
jusqu' Dijon, parcouru un vaste demi-cercle sur le flanc de la Gaule
insurge: il avait oblig ses adversaires, tantt  reculer devant lui,
tantt  venir  lui en s'loignant des lgions; tout en les faisant
mouvoir  sa guise, il avait par deux fois, en vue du Mont Mzenc et
du Mont Pilat, matris l'hiver et dompt les montagnes inviolables. Un
tel succs tait  la fois moral et stratgique, et il l'avait remport
presque sans effusion de sang.

Aussi les anciens, dans cette pope militaire qui vient de commencer,
n'admirrent rien de plus que la formidable chevauche  travers les
Cvennes: les autres victoires de Csar seront l'oeuvre du hasard des
rencontres et de la force des hommes; celle-ci fut le triomphe, sans
combat, de l'intelligence et de la volont.




CHAPITRE XII

AVARICUM

      Tum ipsa capita belli adgressus urbes, Avaricum [sustulit]
      (Csar).

      FLORUS, I, 45=III, 10,  23.

  I. Prparatifs de Csar.--II. Vercingtorix attaque les Boens:
  plan de Csar.--III. Prise de Vellaunodunum et de Gnabum.--IV.
  Premier combat, devant Noviodunum.--V. Vercingtorix dcide les
  Gaulois  incendier le pays.--VI. Avaricum: site de la place;
  comment on pouvait l'attaquer: la terrasse.--VII. Oprations
  de Vercingtorix et misre de l'arme romaine.--VIII. Csar en
  face du camp gaulois.--IX. Vercingtorix accus de trahison.--X.
  Dfense d'Avaricum; combats autour de la terrasse.--XI. Prise de la
  ville.--XII. Rsum de cette seconde campagne.


I

Ds son arrive chez les Lingons, Csar appela  lui toutes ses
troupes: aux deux lgions qu'il trouva sur sa route, aux recrues qu'il
amenait, vinrent se joindre les six lgions de Sens et les deux lgions
qui surveillaient les Trvires. La concentration acheve dans la
valle de la Seine, il s'achemina vers Sens avec toute son arme, et se
proposa d'y passer la fin de l'hiver pour prparer la campagne.

Du ct de la Province il tait dsormais tranquille. Brutus revint
auprs de lui. Mais le proconsul laissait au sud des Cvennes et du
Rhne 22 cohortes (plus de 12000 hommes), leves dans le pays mme,
disposes aux meilleurs endroits, et confies  son petit-cousin et
lgat, Lucius Csar; il pouvait galement compter, pour dfendre
le Midi, sur le zle des principales nations, les Helviens et les
Allobroges; la tche de L. Csar tait facilite par le dvoment du
chef helvien Caius Valrius Domnotaurus, citoyen romain de naissance,
et l'un des Gaulois les plus considrs de la Province: si les Arvernes
taient tents de reprendre la route balaye par Csar, la valle de
l'Ardche tait bien garde.

En revanche,  Sens, mme avec ses 50000 hommes, Csar tait gn. Ses
adversaires le serraient de prs:  50 kilomtres de l, les Snons,
exclus de leur ville principale, occupaient Vellaunodunum (Montargis?).
Pour se donner de l'air, il lui fallait de la cavalerie. C'tait ce qui
lui manquait le plus.

Les escadrons qu'il avait amens de Vienne, ceux des Espagnols
auxiliaires ou de ses officiers d'tat-major, taient insuffisants
comme nombre et comme valeur. Il aurait eu besoin de ces belles
troupes duennes, de ces milliers de cavaliers qui, depuis six ans,
avaient fray aux Romains les grandes routes de l'Occident. Mais les
duens taient chez eux, fort occups en ce moment par l'lection du
vergobret: et n'tant point d'accord, ils se prparaient  la guerre
civile. Au reste, leurs chefs taient de plus en plus travaills par
les missaires de Vercingtorix, et ils taient experts en trahison:
dans la guerre des Helvtes, ils avaient lch pied  dessein; avant la
seconde guerre de Bretagne, ils avaient failli dserter; peu de jours
auparavant, Csar avait craint d'tre enlev par eux. Il attendit, pour
leur demander un concours efficace, qu'une victoire romaine les et
rendus de nouveau souples et fidles.

Faute de Gaulois, il eut recours  des Germains. L'anne prcdente,
il s'tait aperu de ce qu'ils valaient: deux mille Sicambres avaient
t sur le point de faire main basse sur un camp romain. Les Gaulois
les redoutaient fort: c'taient des escadrons germains qui les avaient
crass sous les ordres d'Arioviste. Les tribus du Rhin avaient, sans
doute, une vilaine race de chevaux, et se souciaient assez peu des
btes magnifiques qui passionnaient leurs voisins: les leurs taient
laides, sans forme, mais soigneusement dresses et d'une endurance
indfinie. Au moment du combat, les Germains sautaient souvent  terre,
pour lutter de plus prs; leurs montures demeuraient immobiles, les
attendaient sans broncher, et ne repartaient que quand les cavaliers
s'enlevaient sur les croupes: une troupe de ce genre avait, chose
prcieuse dans une guerre d'escarmouches, toute la valeur d'une
infanterie monte. Les hommes, eux, taient encore de purs sauvages:
ils chevauchaient sans selles, taient incapables de rflchir et de
craindre, ne s'arrtaient ni devant les traits, ni devant les forts ou
les marcages, et, surtout, ne se rsignaient jamais  reculer devant
une troupe de cavaliers gaulois bien harnachs, si forte qu'elle part,
si peu nombreux qu'ils fussent eux-mmes. Csar savait bien ce qu'il
faisait quand il dcida d'en grouper et d'en quiper, tout de suite,
environ quatre cents, en attendant qu'il pt s'en procurer davantage.

Ce fut le premier dmenti qu'il infligea  sa politique gallo-romaine.
Il y avait six ans qu'au nom de la libert des Gaules il tait venu
rejeter les Germains au del du Rhin: maintenant il leur ouvrait les
rangs de l'arme romaine, et cette fatale catastrophe de l'invasion
germanique qu'il a cru conjurer par des victoires, il l'a prpare, lui
le premier, par des achats d'hommes.

La Germanie lui rendait alors un autre service. Il tait  craindre
pour Csar que les Belges ne s'insurgeassent  leur tour: il venait
de rappeler les deux lgions campes dans leur pays, aux frontires
de ces Trvires qui taient le plus rcemment soumis de leurs peuples
et le plus rebelle  toute obissance. Mais, les lgions parties, les
Germains s'avancrent, et se mirent  inquiter les Trvires, sinon
avec l'assentiment, du moins au profit de Csar: ceux-ci ne bougeront
plus de toute l'anne. Comme le dira Lucain, le Rhin est de nouveau
ouvert aux nations: mais c'est pour que le peuple romain puisse
reconqurir la Gaule.

Le proconsul pouvait donc ne plus songer qu'aux ennemis du Centre, 
Vercingtorix,  ses Carnutes et  ses Arvernes. Seulement, il voulait
attendre, pour se mettre en route, la fin de l'hiver: les chemins
taient pnibles, les greniers de Gnabum appartenaient  l'ennemi,
le fourrage poussait  peine; puis, s'il s'avanait trop vers le
Sud, les duens n'avaient qu' trahir,  se rabattre derrire lui,
pour l'enfermer avec ses lgions.--La crainte ou l'esprance de la
trahison duenne pesa toujours sur les dcisions du proconsul ou de son
adversaire.


II

Vercingtorix imposa un parti  Csar.--L'effectif total de son arme
devait atteindre cent mille hommes, le double de l'arme proconsulaire;
il avait, je crois, six  sept mille cavaliers, trois  quatre fois
plus que son rival. Mais, si nombreux que fussent les Gaulois, ils ne
manquaient ni de vivres ni de fourrages; et ils avaient moins besoin
de bonnes routes que les lgionnaires de Csar. Leur chef n'avait pas
fourni, comme le proconsul, trois cents lieues de course. Hommes et roi
taient en mesure d'agir, et sans doute impatients de commencer.

Quand Vercingtorix vit qu'il n'avait dans le Velay qu'un fantme
d'arme, il revint dans le pays. Le brusque retour de Csar  Sens
fut une surprise pour lui, mais ne changea pas sa tactique. Que les
lgions fussent commandes ou non par le proconsul, il ne voulait pas
aller  elles. Sa pense, sur ce point, fut faite ds le premier jour
et ne varia jamais: il fallait les rencontrer le plus tard possible,
les heurter le moins possible.--Il reprit,  peu de chose prs, la mme
opration qu'avant l'arrive de Csar. En fvrier, pour isoler les
duens, il avait menac les Bituriges, leurs allis sur la Loire; en
mars, pour achever de les molester, il attaqua les Boens, leurs sujets
de la rgion bourbonnaise.

Les principales routes qui conduisaient chez les duens traversaient le
Bourbonnais et le Nivernais, d'o les valles de la Nivre, de l'Aron,
de l'Arroux et de la Bourbince remontaient dans leur haut pays, les
massifs du Morvan et du Charolais. Mais elles taient bien gardes
contre leurs ennemis hrditaires, les Arvernes. Sur la rive droite de
la Loire, ils avaient leurs places de Noviodunum et de Dctia (Nevers
et Decize); dans l'entredeux qui spare la Loire et l'Allier, et sur
les deux rives de cette dernire rivire, ils taient protgs par les
Boens, leurs sujets de frache date.--Ces Boens venaient de la fort
Hercynienne et des extrmits du monde celtique; ils avaient suivi
les Helvtes dans leur migration; Csar les avait pris; et, ne sachant
qu'en faire, comme ils taient fort braves, il en avait fait cadeau au
peuple duen. Celui-ci avait, sur les bords de la Loire et de l'Allier,
d'assez vilaines terres, boises ou marcageuses, vaste marche dserte
 la frontire des Bituriges et des Arvernes: il les donna aux Boens,
qui purent enfin s'installer chez eux aprs avoir vagabond dans le
monde. Fort libralement traits par leurs nouveaux patrons, ils se
montrrent clients fidles, et le pays devint, avec eux, le confin
militaire des duens vers le Sud-Ouest. Il y avait l quelques milliers
de soldats, trs courageux, rudes paysans dans un rude pays, attachs
 leurs traditions et  leurs dieux, un des coins les plus farouches
de la Gaule. Leur principale forteresse, Gorgobina (La Guerche?), se
trouvait  la lisire de leur domaine, sur la gauche et non loin de
l'Allier et de la Loire; c'tait, du ct biturige, un avant-poste du
territoire duen.

Vercingtorix vint assiger Gorgobina.--Jules Csar, par l mme, se
trouvait oblig de la secourir: qu'il le voult ou non, il lui fallait
s'engager vers le Sud. Car, si Gorgobina succombait, les duens se
croiraient abandonns, et la Gaule dirait que l'appui de Csar n'tait
qu'une duperie, et sa force, une illusion.

D'autre part cependant, l'importance de la place n'tait point telle
qu'il fallt tout risquer pour s'en rapprocher: les bourrasques de
mars, le manque de vivres, les surprises par derrire.--Csar (et ce
fut par l qu'il trompa l'esprance de Vercingtorix) se rsolut de
marcher vers le pays boen, non pas en droite ligne, mais en lignes
brises, de manire  pouvoir, en route, surprendre de droite et de
gauche quelques villes ennemies chez des peuples diffrents, Snons,
Carnutes et Bituriges: et ainsi, tout en assurant sa retraite, tout en
donnant de l'espace et du jeu  ses troupes, il ferait main basse sur
quelques greniers et frapperait quelque grand coup sur l'imagination
gauloise. La route directe de Sens  Gorgobina tait droit vers le
Sud: Csar dirigea ses lgions vers le Sud-Ouest, par les plateaux du
Gtinais. Vercingtorix pouvait donc craindre d'tre pris  revers: le
proconsul refaisait contre lui la manoeuvre des Cvennes et esprait un
rsultat semblable. De mme qu'il avait ravag les terres des Arvernes,
il allait dvaster celles des Carnutes et des Bituriges, et sans
doute obliger une seconde fois Vercingtorix  reculer et  lcher les
duens.

Sa rsolution prise, Csar fit dire aux Boens de rsister jusqu' son
arrive; il avertit les duens d'avoir  lui fournir des vivres. Puis,
laissant  Sens deux lgions, les bagages de toute l'arme, et sans
doute aussi l'inestimable Labinus, il partit un matin, de bonne heure,
avec les huit autres lgions et sa garde de cavaliers germains,  la
conqute de la Gaule souleve (dbut de mars).


III

Le lendemain de son dpart, il fut en vue de la premire ville-forte
ennemie, Vellaunodunum (Montargis?), qui gardait, sur le territoire
snon et dans la valle du Loing, les routes d'entre Seine et Loire:
petite ville sans doute, sur une hauteur insignifiante, mais ayant de
bonnes murailles et pas mal de dfenseurs. Car il fallut s'arrter,
dcider le blocus, tracer une ligne d'investissement: cela prit deux
jours. Le troisime, des parlementaires offrirent de capituler. On leur
demanda de livrer les armes, les chevaux, six cents otages; et, comme
le temps pressait, Csar laissa dans la place son lgat C. Trbonius
pour veiller  ce que ces conditions fussent excutes. Par la prise
de Vellaunodunum, le quartier gnral de Sens se trouva compltement
dgag.

Au del de Montargis, Csar abandonna tout  fait la direction du Sud,
et il obliqua droit vers l'Ouest pour attaquer les Carnutes et gagner
la Loire  Gnabum (Orlans).

Cette fois, c'tait une affaire d'importance. Gnabum tait la
principale ville du peuple carnute, qui avait fait le signal de la
rvolte; elle s'tait souille la premire du sang romain; sa situation
militaire et commerciale donnait  la marche de Csar un motif de plus
qu'une lgitime vengeance. Mais les difficults matrielles furent
rduites  rien. Gnabum tait moins une place-forte qu'un grand
march: elle tait en plaine, son assiette tait mdiocre, un pont, sur
la Loire, compliquait la dfense. De plus, les gens de guerre carnutes
taient loin en ce moment; ils croyaient que Csar allait tre arrt
longtemps chez les Snons de Vellaunodunum. Ils commenaient  peine 
se rassembler pour tenir la ville quand les Romains, aprs deux jours
de marche, parurent, sur le soir, aux portes de Gnabum.

Csar tablit son camp devant la ville, dcida et prpara l'assaut
pour le lendemain. Comme il connaissait le trouble de ses adversaires,
il fit veiller deux lgions sous les armes, pour s'opposer  toute
tentative de fuite. Csar et les soldats avaient sans doute le coeur 
la besogne: il leur fallait, au plus tt et sans en perdre une seule,
les victimes expiatoires exiges par les Mnes de Cita.

Un peu avant minuit, en silence, les Gaulois sortirent par la porte
qui regardait la Loire: le pont tait petit, il menait  une longue
et troite chausse qui dominait les marais du Val; il y eut vite
un terrible encombrement. Csar prvenu fit mettre le feu aux autres
portes, les deux lgions de veille pntrrent dans la ville, et se
prcipitrent, en la traversant, sur les derrires de la foule entasse
aux abords du fleuve; toute cette masse,  quelques ttes prs, fut
cerne et prise sans combat: superbe gain d'esclaves pour le peuple
romain. Puis Gnabum fut pill par les soldats et pour leur compte.
Enfin on y mit le feu, et, quittant la ville en flammes, Csar fit
passer la Loire  son arme.

Il obliqua vers le Sud-Est dans la direction de Bourges. Encore une
rude journe de marche  travers les landes fangeuses de la Sologne,
et on atteignit les premiers coteaux du pays des Bituriges. Presque
 la limite de leur territoire, se trouvait leur citadelle avance,
Noviodunum (prs de Neuvy-sur-Baranjon?). Un troisime sige commena,
qui fut  peu prs la rptition du premier.  peine les travaux
d'approche mis en train, une dputation offrit de se rendre, et reut
de Csar la rponse traditionnelle: qu'on livre les armes, les chevaux,
des otages. Les Bituriges acceptrent; un premier dtachement d'otages
arriva au camp romain; des lgionnaires avec leurs centurions entrrent
dans la place pour prendre livraison des armes et des chevaux. Tout 
coup,  l'horizon, vers le Sud, apparut un groupe de cavaliers gaulois:
c'tait l'avant-garde de Vercingtorix.


IV

Cette fois, non pas encore les deux chefs, mais les deux principales
armes se trouvaient en prsence. Le roi des Arvernes,  la nouvelle
que Csar s'approchait, avait quitt le sige de Gorgobina.--Peut-tre
aurait-il d persister encore, obliger les Romains  s'aventurer plus
bas dans le Midi; mais il lui fallait compter avec ses hommes, dsireux
de voir enfin l'ennemi, et il les mena vers le Nord, au-devant de
Csar, qu'ils rencontrrent sous les murs de Noviodunum.

Les assigs crurent qu'ils allaient tre utilement secourus: quelques
hommes dcids appelrent la foule, firent prendre les armes et
fermer les portes; les murailles se garnirent de dfenseurs. Mais
les centurions et les soldats romains qui se trouvaient dans la ville
mirent l'pe  la main, enfoncrent les battants, et regagnrent le
camp tous sains et saufs. Le sige n'en tait pas moins  recommencer.

Csar s'occupa d'abord de ceux du dehors. La cavalerie romaine sortit
du camp, entama le combat, et, comme plus d'une fois, dut plier
sous l'effort des cavaliers gaulois. Alors le gnral lana, pour
la soutenir, son escadron germain, qui partit  bride abattue. Les
Gaulois, dj branls par la premire lutte, ne purent soutenir le
nouveau choc, perdirent beaucoup de monde et se retirrent en dsordre
vers le gros de l'arme. Dans cette premire rencontre entre les
hommes de Csar et ceux de Vercingtorix, il n'y eut d'engag que de
la cavalerie, et, vainqueurs des Romains, les Celtes furent vaincus par
les Germains.

L'affaire de Noviodunum fut ensuite rgle en un tour de main. Les gens
du bourg, fort effrays, s'en chargrent eux-mmes. Ils rejetrent la
faute sur quelques exalts, les conduisirent  Csar et livrrent la
place.

Le chemin paraissant libre vers le Sud, Csar reprit sa marche et se
dirigea vers Avaricum, la ville principale des Bituriges, qui tait
 moins de 30 kilomtres de l. Il ne s'agissait plus pour lui de
dlivrer Gorgobina, mais de continuer le chtiment des coupables.
L'arme avait quitt la triste et marcageuse Sologne, les sentiers
devenaient plus faciles, le pays tait plus fertile et plus gai, les
prairies plus vertes  l'approche du printemps; sur les grasses terres
du Berry, de gros villages et de belles fermes apparaissaient de toutes
parts. Mais Csar allait avoir devant lui deux ennemis de plus, la
cavalerie gauloise et l'incendie.


V

Cette premire rencontre, si peu importante qu'elle ft, permit 
Vercingtorix de montrer  ses soldats ce dont il avait t, ds
le dbut, profondment convaincu: l'erreur qu'ils commettraient en
acceptant une bataille, mme de cavalerie. La chute rapide des trois
places-fortes lui avait rappel que toute citadelle qui n'est protge
que par ses murailles doit succomber, surtout quand elle est menace
par ces deux formidables engins d'attaque: l'artillerie grecque et la
solidit lgionnaire. Enfin, il se rendait compte d'un des principes
essentiels de l'art militaire: ne pas multiplier les petites garnisons,
si l'on veut viter les grandes pertes. Il considra ds lors comme un
devoir de refuser  Csar les avantages et des assauts et des combats,
de ne lui laisser que l'alternative des marches harassantes et d'un
long stationnement auprs de rochers inabordables.

Au premier conseil qu'il tint aprs le combat, et peut-tre le jour
mme, il exposa enfin son plan favori.--Csar nous donne dans ses
Commentaires le discours que le roi pronona devant ses officiers. Je
ne crois pas qu'il soit mot pour mot l'oeuvre de Vercingtorix, mais je
ne crois pas davantage qu'il ait t fabriqu de toutes pices. Csar
fut toujours au courant de ce qui se passa et se dit dans le conseil
des chefs; il ignora parfois les actes et les marches de Vercingtorix;
il sut fort bien le dtail des dlibrations auxquelles prsida son
adversaire: c'tait un jeu pour lui, entre tant de chefs bavards et
jaloux, d'en trouver un qui lui fit passer une relation fidle. Voici
ce que dit, d'aprs Csar, le gnral gaulois: si les paroles ne sont
pas de Vercingtorix, elles expriment exactement ce qu'il voulait faire
et ce qu'il fit.

--Il faut dsormais conduire la guerre tout autrement que nous ne
l'avons fait jusqu'ici. Notre but unique doit tre maintenant de couper
aux Romains le fourrage et les vivres.

--Rien de plus facile pour nous. Nous avons beaucoup de cavalerie. La
saison nous est favorable: car le fourrage n'est pas bon  faucher,
il faut que les ennemis envoient des escouades de ct et d'autre
pour piller les greniers des fermes. Nos cavaliers pourront dtruire
chaque jour, sans laisser chapper un seul homme, tous ces dtachements
isols.

--Mais il y a plus. Que chacun de nous, dans l'intrt de tous,
oublie ses intrts domestiques: brlons nous-mmes tous nos villages
ouverts, brlons toutes nos fermes, partout o les Romains, dans leur
marche, pourront avoir la tentation de fourrager. Nous autres, nous ne
manquerons de rien; nous sommes nourris par ceux chez lesquels nous
combattons: aux Romains, il ne restera que le choix entre mourir de
faim ou courir  leur perte en s'loignant de leur camp. Au reste, peu
importe qu'on les tue ou qu'on se borne  leur enlever les bagages:
sans bagages, point de guerre possible.

--Enfin, ce sont les villes fortifies elles-mmes qu'il faut livrer
aux flammes,  l'exception de celles que la force de leurs remparts et
l'avantage de leur assiette rendent inexpugnables. Si vous les laissez
toutes debout, vos forces s'grneront, chacun refusant de suivre
l'arme pour s'abriter derrire les murs de sa cit; et quand les
Romains en deviendront les matres, ils y trouveront les vivres dont
ils ont besoin et le butin qu'ils convoitent.

--Tout cela vous parat de trop durs sacrifices? ce sont des douleurs
tout autrement terribles, de voir vos femmes et vos enfants rservs 
l'esclavage, et vous-mmes  la mort. Car c'est votre lot si vous tes
vaincus.

Tous ces arguments taient la vrit mme, et le dernier n'tait pas
seulement le cri pathtique de l'orateur, mais une allusion mouvante
au sort de Gnabum. Vercingtorix rappelait ce qu'il fallait attendre
de la clmence de Csar  ceux qui avaient oubli l'excution d'Acco et
le massacre du snat vnte.

Les auditeurs comprirent qu'il fallait obir, et le plan du chef fut
accept sans opposition.--Une seule question fut pose. Qu'allait-on
faire d'Avaricum?

Avaricum, grande ville fortifie, n'tait cependant pas une de ces
places que Vercingtorix venait de qualifier d'inexpugnables. Elle
tait assise sur une hauteur fort peu importante:  la diffrence
de Gergovie et de Bibracte, plantes sur des plateaux presque
inaccessibles, c'tait une cit de coteau, comme celles que les
Romains btiront plus tard pour les Gaulois. En revanche, elle tait
prcisment une des trois ou quatre villes de la Gaule qui offraient un
butin d'une incomparable richesse; avec ses carrefours, ses rues, son
forum, ses constructions ramasses, elle prsentait un aspect moderne
au regard des laides bourgades perdues dans les montagnes, que leurs
grands espaces vides faisaient ressembler plus  des champs de foire
qu' des rsidences humaines: elle avait environ deux kilomtres de
tour, pouvait loger quarante mille hommes. Sans doute des trsors s'y
taient accumuls, depuis les temps lointains o les chefs bituriges
couraient le monde et commandaient  la Gaule. Pour les gens du Berry,
elle tait un ornement et une forteresse; pour les Gaulois, une trs
belle chose, et peut-tre le sanctuaire des gloires d'autrefois.

Les Bituriges ne purent consentir  la voir disparatre, incendie de
leurs propres mains. Vercingtorix insista. Ils se jetrent aux pieds
des autres chefs, attestrent qu'ils sauraient la dfendre: les Gaulois
se laissrent flchir, Vercingtorix demeura insensible. Alors ce fut,
dans tout le conseil et peut-tre dans tout le camp, une longue trane
de prires et de plaintes. Vercingtorix cda, tout en affirmant encore
que l'on commettait une faute. Les Bituriges envoyrent une garnison
d'lite pour occuper la ville. Puis les ordres d'incendie furent
donns, et l'arme gauloise s'carta, laissant passer Csar.

Csar, au lieu de cette marche facile qu'il attendait, entra comme
dans une fournaise. Le mme jour, plus de vingt foyers d'incendies
s'allumrent autour de lui: c'taient vingt villages des Bituriges qui
flambaient, et au loin l'horizon s'empourpra des flammes qui brlaient
chez les Carnutes et les cits voisines. Les lgions se sentirent
impuissantes, un cercle de feu et d'ennemis les touffait. Les troupes
qui allaient au fourrage revenaient mutiles par l'adversaire. Les
Gaulois taient insaisissables et meurtriers partout.

Mais les Romains arrivrent bientt devant Avaricum, et les lgions
eurent en face d'elles des murailles intactes et des ennemis qui les
attendaient.


VI

La ville de Bourges[3] tait btie sur une colline qui s'levait 
vingt-cinq ou trente mtres tout au plus au-dessus du niveau de la
plaine, et au point de rencontre de cinq rivires, dont les deux
principales taient l'Yvre et l'Auron. Autrefois comme aujourd'hui,
ces ruisseaux s'pandaient en un grand nombre de bras et de canaux, qui
dbordaient, en temps d'hiver et de pluie, en un marais continu: les
trois quarts de l'enceinte,  l'Est, au Nord et  l'Ouest, mergeaient
d'ordinaire d'un large marcage,  travers lequel couraient seulement
les longs ponts des routes d'Orlans et de Sancerre. Sur un seul
point, au Sud-Est, par o venait la route des pays boen et duen, la
ville tenait  la terre ferme par un col troit et surbaiss, mesurant
500 mtres tout au plus,  peine aussi large que la cit elle-mme:
c'est l'emplacement que dominent aujourd'hui la place Sraucourt et
la rue de Dun-sur-Auron; mais jadis le sol tait, sur ce point, de
beaucoup en contre-bas, de manire  faire saillir davantage la ville
et ses remparts, qui commenaient  la hauteur de l'Esplanade. Enfin,
plus au Sud-Est encore, le terrain se relevait lentement dans la
direction du faubourg du Chteau et de la Caserne d'artillerie.

  [3] Voyez le plan de la p. 171 et la note II  la fin du volume.

Csar, ayant reconnu la ville et ses abords, jugea aussitt qu'il tait
impossible de l'investir par la ligne d'un blocus continu: la surface
entoure et occupe par les marcages tait trop vaste, le sol trop
bas, le terrain trop mobile. Il n'avait qu'une seule manire de s'en
rendre matre: l'attaque de front (_oppugnatio_).

[Illustration: PLAN DE BOURGES.]

Pour forcer une place de ce genre, btie sur une hauteur et pourvue
de murailles paisses et solides, il fallait que les soldats pussent
combattre autrement qu'au pied des remparts, autour des portes, sous
la menace plongeante du feu, des traits et des pierres de l'ennemi;
il tait bon qu'ils fussent, autant que possible, de niveau avec les
dfenseurs des murailles et des tours.  cet effet, on construisait, en
face d'un secteur dtermin de l'enceinte assige, une norme terrasse
quadrangulaire: les flancs en dominaient  leur tour les portes de la
cit; la plate-forme en tait souvent de plain-pied, sinon avec le
parapet, du moins avec le terre-plein du mur oppos; par-dessus, on
levait encore des tours, au moins gales en hauteur  celles qui leur
faisaient face. Ainsi, on supprimait les ingalits qui rsultaient du
terrain et des btisses; on dressait muraille contre muraille, tours
contre tours, et presque ville contre ville.--Mais la terrasse des
assigeants avait, sur les remparts des assigs, l'avantage d'tre
plus profonde, et de s'unir directement au sol qu'elle prolongeait: si
bien que les soldats s'y relevaient et s'y succdaient avec la mme
rapidit que sur un champ de bataille aplani. En outre, les tours
de bois qui la garnissaient avaient cette supriorit sur celles de
l'enceinte que ces dernires taient immobiles et ne pouvaient viter
l'attaque, tandis que celles-l, montes sur roues ou sur rouleaux,
avanaient et reculaient, obissant au commandement comme une machine
de guerre.--Le jour o une ville assige voyait s'achever en face
d'elle la terrasse ennemie, elle n'avait plus qu' se rsigner  la
dfaite. Tout l'effort de ses dfenseurs consistait  empcher ou 
retarder la construction de ce redoutable cavalier.

Csar dressa son camp sur le terrain du Chteau et la route de Moulins,
 quatre ou cinq cents mtres de la ville, et ordonna la construction
d'une terrasse en face des remparts, sur le col qui joignait
l'emplacement de ce camp  la colline d'Avaricum et que longeaient
les marais de l'Yvre et de l'Yvrette au Nord-Est, ceux de l'Auron
au Sud-Ouest. Il s'agissait d'une btisse colossale, qui par endroits
devait atteindre une hauteur de 80 pieds, qui mesurerait 330 pieds de
large, sur une longueur gale ou suprieure. On avait besoin d'au moins
250000 mtres cubes de matriaux: clayonnages et terres pour former
le terre-plein central, poutres et madriers pour construire sur chaque
flanc un large viaduc stable et solide sur lequel s'avancerait une
tour. Mais il fallait aussi construire ces deux tours, Csar n'en ayant
pas de disponibles; et il fallait enfin, et tout de suite, tablir
au pied du rempart ennemi des baraquements couverts et blinds pour
protger les travailleurs. En mettant les choses au mieux, c'tait une
tche de trois semaines qui commenait pour les huit lgions.


VII

Vercingtorix avait suivi lentement Csar, en voluant sur ses flancs
en tapes beaucoup plus courtes. Aprs l'avoir presque touch, il avait
peu  peu ramen  seize milles (25 kilomtres) la distance qui le
sparait du proconsul. Il habituait ainsi ses soldats  refrner leur
impatience de combattre.

Quand Csar eut assis son camp devant Avaricum, Vercingtorix tablit
le sien,  cette mme distance de seize milles, au Nord-Est, non loin
de la route de Bourges  Sancerre (entre Morogues et Humbligny?):
tandis que son adversaire avait pris position sur les chemins du Sud,
par o les Gaulois taient venus, il avait ressaisi derrire lui ceux
du Nord, d'o les Romains arrivaient; le cours de l'Yvre sparait
 peu prs compltement les deux zones d'occupation. On et dit que
Vercingtorix tenait  demeurer en relations faciles avec la Gaule du
Nord, soit pour y multiplier ses messages, soit pour fermer la route
aux convois de Labinus ou  la retraite de Csar.

Dans cette dernire marche en chass-crois, les Gaulois et leur chef
venaient de se montrer habiles et prudents. Ils le furent encore dans
le choix de l'emplacement de leur camp: ils le dressrent  l'abri des
forts et des marcages, bien protg contre toute surprise. Enfin,
 travers les marais de Bourges, ils taient en rapport constant avec
les assigs, et Vercingtorix, de sa tente, commandait lui-mme les
manoeuvres de la dfense. Il avait d'excellents claireurs, qu'il
avait disperss dans la campagne, mme au sud de l'Yvre, tout autour
de Csar. Rien de ce qui se faisait,  Avaricum ou aux abords du camp
romain ne lui chappait: son service d'informations tait si impeccable
que Csar en fut tonn. Sous l'action pressante de leur chef, les
Gaulois se formaient rapidement aux leons des tacticiens romains.

La situation de Csar fut bientt compromise. Sans doute il s'tait mis
enfin, par les routes de Nevers et de Moulins, en communication directe
avec les Boens et les duens, et il s'empressa de leur demander les
convois de grains dont il avait grand besoin. Mais le pays boen tait
pauvre et s'puisa vite; les duens, de plus en plus mal disposs,
envoyrent le moins qu'ils purent, et Csar avait quarante mille hommes
 nourrir. Il essaya bien de fourrager au loin, mais Vercingtorix
l'piait, et le proconsul avait beau changer sans cesse les heures
et les routes des expditions: les cavaliers gaulois se trouvaient
toujours sur les points o arrivaient les Romains, et c'tait chaque
fois, pour Csar, une dfaite de plus. De Labinus, il ne venait
rien. Csar avait trop peu de cavalerie pour empcher ses adversaires
de communiquer librement avec Avaricum. Il ne tarda pas  paratre
lui-mme l'assig.

Alors arrivrent de cruelles journes. Le pain manqua longtemps. Il
fallut aller chercher des bestiaux  des distances normes. Mais pas
un lgionnaire ne murmura. On en vint aux pires souffrances de la
faim. Csar eut piti des siens; il se rendit dans les chantiers de la
terrasse, et il offrit aux lgions,  l'une aprs l'autre, de lever
le sige. Mais les hommes s'indignrent: Csar ne les avait point
habitus  abandonner une tche commence, et les victimes romaines
de Gnabum n'avaient pas encore reu toutes les offrandes rclames
par leurs Mnes. Et le travail continua: la terrasse se dressait
lentement; les deux tours, en mme temps, s'levaient et s'avanaient,
comme surgissant de terre.

L'arme de Vercingtorix, elle aussi, souffrait de la disette de
fourrage, et, de plus, elle s'irritait de l'inaction: elle tait
incapable de cette laborieuse impassibilit des lgionnaires. Sur
l'avis des chefs, le roi la rapprocha de la ville et de Csar, et
dplaa son camp vers le Sud (entre Les Aix et Rians?), le posant
toujours sous la protection des marcages, et toujours en rapport avec
Avaricum. Mais il se refusa quand mme  combattre.


VIII

Un jour, il lui fut permis de faire sur cette arme impatiente une
dangereuse exprience. Il arriva qu'elle vit de trs prs les lgions,
et qu'elle ne put les combattre.

Il quitta le soir son camp  la tte de tous ses escadrons et de son
infanterie lgre, sans laisser d'autre ordre que celui de ne pas
combattre, sans dsigner de chef pour commander  sa place: il partit,
sous prtexte de tendre pour le lendemain une embuscade aux fourrageurs
romains. Csar apprit ce mouvement par quelque captif gaulois,
peut-tre par une indication voulue de Vercingtorix lui-mme: il se
mit en route au milieu de la nuit, pour essayer de surprendre, avec ses
lgions marchant en silence, le camp ennemi abandonn par son chef.

Mais des claireurs avaient t disposs par Vercingtorix sur la
route que Csar tait oblig de prendre. Les Gaulois du camp furent
immdiatement prvenus et eurent le temps de se mettre en tat de
dfense, s'ils ne l'taient pas dj. Les gens de guerre s'tablirent
sur un plateau vaste et dcouvert, dominant la route d'une assez forte
hauteur, et entour de presque tous les cts par un marais profond
et dangereux, large de cinquante pieds; au loin, dans l'paisseur des
bois, on avait dissimul les bagages et les chariots; sur le devant,
les ponts taient coups, et  tous les gus ou passages veillaient des
troupes de garde.

Csar dboucha le matin au pied de la hauteur. Il avait fait mettre sac
 terre et prparer les armes. Mais alors il aperut, sur le plateau,
l'infanterie gauloise en rang de bataille, chaque cit sous ses chefs,
chaque tribu sous ses tendards. Si Vercingtorix n'tait pas au milieu
d'elle, son esprit de confiance l'animait. Elle attendait de pied
ferme.

Ce fut un moment trange. Csar avait arrt ses hommes au bord du
marais. Il y avait  peine, entre les deux troupes, la porte d'un
javelot. Mais personne ne commena la bataille. Les lgions furent
les premires impatientes; elles rclamaient le signal: Csar leur fit
comprendre qu'elles allaient  leur perte sur ce sol fangeux et dans
cette monte  dcouvert. Les Gaulois taient prts  les recevoir. Si
Vercingtorix avait confi  un seul chef le soin de commander en son
absence, nul doute que, pour complaire  la foule, il n'et engag le
combat. Mais faute d'ordre nouveau, ils obirent  leur roi absent,
et ne touchrent pas  l'ennemi qu'il refusait de leur donner. Une
rsignation de ce genre valait, pour la Gaule, une victoire.

Csar battit en retraite, consolant ses soldats; il regagna son camp le
jour mme, et fit reprendre les travaux de la terrasse.


IX

Cette leon de patience faillit coter cher  Vercingtorix. Quand il
revint au camp, il entendit de toutes parts crier  la trahison et,
le conseil des chefs runi, l'accusation fut prcise. Le camp gaulois
rapproch des lignes romaines, puis laiss sans chef et sans cavalerie,
Csar immdiatement prvenu et accourant avec ses troupes: il n'en
fallait pas davantage pour convaincre ces hommes nervs et vibrants
que leur gnral voulait les livrer au proconsul, et recevoir de lui en
rcompense la royaut de la Gaule, devenue vassale du peuple romain.

 son tour, Vercingtorix parla.--Il expliqua avec soin toutes les
marches faites depuis Noviodunum, et dont aucune n'avait abouti 
une dfaite. Puis, il fouailla vigoureusement ses hommes, en leur
reprochant de ne vouloir se battre que par ennui de la fatigue; s'il
n'avait dlgu  personne l'autorit suprme, c'tait prcisment
parce qu'il craignait que son lieutenant ne se laisst entraner au
combat: car, d'une bataille, il ne voulait et ne voudrait, jamais, et 
aucun prix. Enfin il montra l'humiliation des Romains, reculant devant
le camp gaulois; il s'tendit longuement sur leur misre; il fit venir
de prtendus fugitifs pour attester qu'ils n'avaient ni pain ni viande;
il dpeignit cette glorieuse arme de Csar, ronge par la famine,
se dissolvant sans combat, s'enfuyant sans dfaite: et il affirma
que, grce  ses missaires, les nations gauloises taient prtes 
en attendre et repousser les dbris. Voil ce qu'il avait fait, dans
l'intrt de la Gaule, et de la Gaule seule: car, pour lui, il tait
prt  quitter le pouvoir suprme.--

Les Gaulois ne demandaient qu' changer d'avis: ils suivaient
toujours l'impulsion du dernier qui leur parlait bien. Le discours
de Vercingtorix  peine fini, l'orateur fut acclam, et le bruit des
armes se mla aux cris de la foule accourue. Aucune voix discordante
ne se fit entendre: il n'y avait pas de plus grand chef que lui, et
il tait impossible de mieux manoeuvrer. Et, comme ces grands enfants
taient toujours prts  prendre leurs rves pour des ralits, ils
crurent en ce moment si bien  la victoire, qu'ils ne purent supporter
l'ide que les Bituriges en auraient seuls le mrite: ils dcidrent
que dix mille hommes, emprunts aux diffrents peuples, seraient
introduits dans Avaricum pour partager la gloire de ses dfenseurs.
C'est du moins ce qu'ils disaient et ce que Vercingtorix leur laissa
dire. Mais l'habile homme n'ignorait pas que les assigs avaient
besoin de ce secours, et plus encore de celui des dieux.


X

La terrasse s'approchait de plus en plus des remparts, en dpit de
l'ingnieuse rsistance des Bituriges. L'arrive de ces renforts,
peut-tre aussi de quelques ingnieurs transfuges, en tout cas les
conseils ou les ordres de Vercingtorix, les dcidrent aux tentatives
les plus hardies. Ce ne fut plus seulement la banalit des sorties et
des combats, des torches jetes sur la terrasse, de la surprise des
attaques nocturnes: les Gaulois dployrent encore, au grand tonnement
de Csar, toutes les ressources d'une imagination savante, comme si,
dans l'intervalle des combats, ils avaient pris les leons de matres
grecs. Car, disait le proconsul, c'est une race si habile, toujours
prte  faire ce qu'on lui enseigne et  imiter ce qu'on lui montre!

Les murailles de la ville, faites  la fois d'normes madriers et de
blocs de grand appareil, rsistaient au feu et au choc. Csar avait
essay pourtant de faire donner contre elles, aux points faibles, la
faux d'arrachement: mais alors des cordages, descendant du parapet,
s'enroulaient autour d'elle, et, ramens aussitt par un treuil, la
dtournaient et l'enlevaient. Le proconsul avait tent d'arriver 
l'enceinte  l'aide des tranches habituelles: des blocs de pierre, des
pieux aiguiss et durcis au feu, de la poix bouillante, les rendirent
vite impraticables.

Les Romains n'avaient d'espoir que dans leur terrasse. Mais les
Bituriges, auxquels l'exploitation des mines de fer donnait la pratique
des travaux souterrains, creusaient des galeries sous les fondations de
la jete. Menace par-dessous, elle le fut aussi par en haut. Quand le
cavalier se trouva rapproch des murs, et presque  leur hauteur, il
fut domin par une srie de tours nouvelles, construites par l'ennemi
sur le terre-plein du rempart, runies peut-tre entre elles par des
ponts volants, et protges contre l'incendie par un revtement de
cuirs. Enfin, quand les deux normes tours romaines se dressrent
devant elles, les tours gauloises grandirent aussi, et chaque jour
d'une hauteur gale  celle des charpentes que les ennemis ajoutaient
aux leurs. Trois ans plus tard, les Marseillais, passs matres
pourtant dans la science des places-fortes, devaient faire  peine
mieux que les Bituriges.

Mais les Romains supportrent tout, les travaux les plus fatigants,
les combats de nuit et de jour, des temps affreux, un froid persistant
et des pluies continues, la famine, l'incertitude o les tenait
la conduite de Vercingtorix, la dconvenue qui rsultait de tant
d'ouvrages  refaire: il ne fut pas prononc, dans le camp de Csar,
une parole indigne de la majest du peuple romain.

Enfin la terrasse fut acheve, toucha presque la muraille ennemie;
les deux tours furent approches, chacune d'une porte: on tait au
vingt-cinquime jour du sige. Tout allait tre prt pour l'attaque.

Ce jour-l, peu avant minuit, les soldats des deux lgions de garde
travaillaient encore sur la chausse: Csar,  son habitude, veillait
au milieu d'eux, courageux et familier, pressant la besogne. Tout 
coup, jaillit de la terrasse une colonne de fume: les Gaulois avaient
russi,  l'aide d'une mine,  y mettre le feu. Au mme moment,
rpondant  ce signal, des cris retentissent sur tout le rempart,
qui se couvre d'ennemis en un clin d'oeil;  droite et  gauche des
ouvrages romains, les portes d'Avaricum sont ouvertes, et d'autres
adversaires apparaissent, allant droit aux deux tours d'attaque.
D'en face, sur leurs flancs, sous leur base mme, la terrasse et ses
tours sont assaillies, menaces par les torches et les projectiles
enflamms.--Il y eut chez les lgionnaires un court moment de dsordre
et d'hsitation. Mais ils ne tardrent pas  se rpartir les points 
dfendre, tandis que, du camp rveill, les secours arrivaient.

Le principal danger tait que les deux grandes tours ne fussent
atteintes. On les ramena, et on coupa derrire elles les charpentes
de la jete pour faire la part des flammes. Mais les mantelets qui
abritaient les abords des tours furent brls, les cabanes blindes
furent abmes, les lgionnaires durent combattre  dcouvert sous
le feu des tours d'Avaricum. Tandis que les uns luttaient contre
l'incendie, les autres refoulaient l'ennemi vers les portes, et les
artilleurs purent enfin diriger leurs batteries contre les assaillants.

Le combat fit rage toute la nuit: pas un instant, les Gaulois ne
lchrent pied, et il y eut peut-tre chez eux, au matin,  la vue
des ruines qu'ils avaient faites, une recrudescence de courage et
d'esprance. C'tait, pensaient-ils, le salut de la Gaule qu'ils
avaient dans leurs mains, en cet instant prcis: des milliers d'hommes
attendaient dans Avaricum, au pied des remparts, que leur tour de
combattre ft venu, et pas un d'eux ne tardait  prendre son poste
de mort. J'ai vu ce jour-l, dit Csar, une chose mmorable. Un
Gaulois, post devant une porte, lanait sur le foyer qui menaait une
tour romaine des boules de suif et de poix, qu'on lui passait  la
chane: un trait lanc par une machine le traverse et le tue; un de
ses voisins enjambe le corps et prend sa place; il tombe  son tour,
atteint de mme; un troisime lui succde, puis un quatrime, et ainsi
de suite jusqu' la fin du combat: pas une fois le poste ne demeura
inoccup.

 la fin, les Gaulois durent cder, rentrer dans la ville et fermer les
portes; et les lgions, ayant achev de noyer l'incendie, se mirent 
refaire les mantelets et  combler la brche de la terrasse.


XI

Les dfenseurs de Bourges comprirent qu'ils n'avaient plus 
choisir qu'entre la fuite et la mort. Vercingtorix lui-mme leur
donna l'ordre, le lendemain du combat, de quitter la ville et de le
rejoindre. C'tait chose assez facile. Son camp tait toujours sur la
route de Sancerre,  dix-huit kilomtres de l, et il avait eu soin
de distribuer des postes presque aux abords d'Avaricum. Csar n'avait
jamais tent de bloquer la cit sur ce point; il tait spar par des
rivires et des marcages du chemin que devaient prendre les fugitifs.
S'ils avaient un peu d'avance, ils lui chapperaient.

Il n'en fut pas ainsi. La nuit vint, les Gaulois se mirent  prparer
le dpart en silence. Mais une longue lamentation s'leva, celle des
femmes qui accoururent, sachant et pleurant le sort qui les attendait,
elles et leurs enfants. Les soldats refusrent de s'apitoyer;
les malheureuses hurlrent,  dessein et au point d'avertir les
assigeants. Il fallut rester.

Le jour qui se leva fut donc le dernier du sige. Les dgts du combat
prcdent avaient t rpars. Sur l'esplanade de la terrasse, les
mantelets vinrent de nouveau s'allonger prs des remparts, et une
des deux tours romaines s'approcha d'une tour de l'enceinte. En ce
moment, un ouragan de pluie et de vent s'abattit sur les hommes:
les sentinelles gauloises se mirent  l'abri; les lgionnaires, sur
l'ordre de Csar, ralentirent leur travail, et se rfugirent dans les
baraquements qui prcdaient le camp romain. Ce ne fut qu'une ruse pour
achever d'garer l'ennemi. Le proconsul se hta d'expliquer ce qu'il y
avait  faire, et d'numrer les rcompenses traditionnelles promises
aux premiers  l'escalade. Puis il donna le signal de l'assaut.

Les lgionnaires furent en un clin d'oeil  l'autre bout de la
terrasse, au pied des parapets ennemis, et n'eurent point de peine
 escalader la muraille dgarnie. Pendant ce temps, la tour romaine
lanait un pont mouvant, et, comme  l'abordage, agrippait la tour
ennemie, qui fut occupe en un instant. Au bruit de la tempte, les
Romains balayrent rapidement tout le secteur de l'enceinte que bordait
leur terrassement.

Malgr son pouvante, l'ennemi ne perdit pas tout courage. Il se replia
dans les rues, se forma en carrs dans les carrefours et sur la place
publique, et il espra une bataille.

Mais les Romains taient trop prudents pour s'engager dans le
ddale des rues tournantes, troites et montantes; ils se bornrent
 s'tendre sur les remparts, et leurs armes couronnrent bientt
toute la muraille. Les Gaulois, voyant leur retraite presque coupe,
craignant d'tre pris sans combat comme dans un tau, jetrent enfin
leurs armes et se prcipitrent vers les portes du Nord, du ct o
tait Vercingtorix. Csar avait pris les devants, envoy sur ce point
ses cavaliers. Ce fut ainsi qu' Gnabum. Seuls, les lches de la
premire heure, huit cents tout au plus, purent gagner la campagne.
Les autres s'entassaient aux portes trop troites, lorsque les soldats
de Csar arrivrent par les rues, tandis que ses cavaliers attendaient
au dehors. Le massacre commena: il fallait bien, comme l'crivit le
proconsul deux ans plus tard, que les lgionnaires tirassent bonne
vengeance du sang de Gnabum et des fatigues du sige, et leur
gnral laissa faire. Ils ne songrent pas  piller, tant ils eurent
 tuer: ils parvinrent enfin  les gorger tous, quarante milliers
d'tres, hommes et vieillards, femmes et enfants. Le sac de la ville
n'eut lieu qu'aprs.

Puis Csar, entr  son tour, s'installa avec ses lgionnaires et ses
Germains sur les ruines ensanglantes.


XII

On tait dans les premiers jours d'avril. Il avait mis cinq semaines
de fatigues continues pour conqurir la route de Sens  Orlans et 
Bourges, et il l'avait plutt parcourue qu'il ne l'avait occupe; pas
une seule fois, il n'avait srieusement atteint ni vaincu Vercingtorix
lui-mme.

Mais aprs tout il n'avait fait que remporter des victoires. Il avait
pris quatre villes, marqu son chemin de milliers de cadavres ennemis,
rempli sa caisse questorienne des trsors enlevs aux temples, rduit 
rien deux des illustres rsidences de la Gaule, Gnabum et Avaricum.

Il ne lui restait plus, des grandes villes souleves, que Gergovie 
frapper. Les peuples du Nord n'avaient point encore boug. Les duens
ne l'avaient point encore trahi. Il pouvait se reposer dans Avaricum
avant de reprendre sa marche vers le Sud.




CHAPITRE XIII

GERGOVIE

      Ibi Csar, erumpentibus desuper hostibus pressus, multa
      exercitus sui parte perdita, victus aufugit.

      OROSE, _Histoires_, VI, 11,  6.

  I. Prestige et tactique de Vercingtorix aprs la perte
  d'Avaricum.--II. Sjour de Csar chez les duens; prparatifs de
  la nouvelle campagne.--III. Passage de l'Allier et arrive devant
  Gergovie.--IV. Situation de Gergovie; comment elle fut dfendue;
  comment on pouvait l'attaquer.--V. Installation de Csar; premiers
  combats; les Romains occupent La Roche-Blanche.--VI. Premire
  dfection des duens.--VII. Nouveau systme de dfense des Gaulois:
  Csar prpare l'assaut.--VIII. Assaut de Gergovie et dfaite des
  Romains.--IX. Dpart de Csar; jugement sur cette campagne.


I

La ruine d'Avaricum tait la plus grande infortune que la Gaule
et subie depuis l'arrive de Csar: des trois grandes villes dont
elle tait le plus fire, Bibracte, Gergovie, Avaricum, une dj
disparaissait, et les Romains menaaient la seconde. De la part de
cette race qu'on disait impulsive et frivole, le vainqueur pouvait
esprer un irrmdiable dsespoir.

Mais jamais Vercingtorix n'eut l'esprit plus net et la volont plus
ferme que dans les heures qui suivirent le dsastre.

Il tait  craindre que la brusque venue des fugitifs, la misre de
leur extrieur, les lamentations qui allaient les accueillir, tout
cet attirail imprvu de la dfaite, n'amenassent chez les Gaulois
l'abattement ou la colre, et ces sourdes maldictions qui prsagent
la rvolte. Aussi, le long de la route qui conduisait d'Avaricum au
camp gaulois, le roi des Arvernes avait chelonn les chefs des cits
allies et quelques gens de confiance tirs de son clan: lorsque, aprs
la tombe du jour, les fugitifs se prsentrent, ils furent cueillis
plutt que recueillis, spars aussitt, groups par nations, et
achemins vers l'endroit o campaient les hommes de leurs pays; l, ils
reurent des vtements et des armes, ils perdirent la mine de vaincus
pour prendre celle de combattants. Tout cela se fit dans le silence de
la pleine nuit, et le bruit de la chute d'Avaricum s'amortit rapidement
en approchant des lignes gauloises.

Au matin, Vercingtorix convoqua son conseil. Il y arriva aussi calme
qu'aprs une victoire, passant comme  l'ordinaire sous les yeux de
tous, et ses regards ne fuyant pas les regards de la foule. Les Gaulois
aimrent tout d'abord cette paisible bravade. Et, quand il parla
ensuite devant les chefs, son langage ne dmentit pas l'assurance de
son allure.

Au lieu de gmir, il accusa:--Tout ce qui arrivait, ne l'avait-il
pas prvu, depuis le jour o, malgr lui, la faiblesse imprudente
des Bituriges et des autres avait sauv Avaricum? Les Gaulois ne
savaient-ils pas depuis longtemps qu'ils n'entendaient rien  la
science complique des forteresses?--Mais Vercingtorix ne voulut pas
rcriminer longtemps: C'tait aux succs de l'avenir qu'ils devaient
tous songer, et ces succs, il les avait prpars, il y touchait,
il les voyait presque.--Alors, comme le jour o il avait t accus
de trahison, il lana ses auditeurs dans l'esprance: il montra les
autres nations travailles par ses missaires, prtes  se joindre 
lui; il s'exalta enfin  la vision des peuples celtiques, unis par des
liens fraternels, et dfiant ainsi le reste du monde. Et ce fut devant
ce mirage d'une Gaule conqurante que s'inaugura le lendemain de la
premire grande dfaite.

Avec de telles paroles, il fit croire aux siens ce qu'il voulut. Aussi
bien, ce qu'il venait de dire de ses prvisions sur Avaricum tait la
vrit pure; et ce qu'il avait ajout de ses esprances sur le reste de
la Gaule reposait sur de relles et srieuses ngociations. On reconnut
vite l'un et l'autre, et de toutes parts on clbra et on acclama sa
prvoyance. Ce jour-l, o Csar s'tait peut-tre figur les Gaulois
brisant le chef qui n'avait pu vaincre, le Romain les vit au contraire
groups autour de lui avec une telle confiance qu'il ne put s'empcher
d'admirer et presque d'envier son rival. Alors que les revers,
crivait-il, diminuent d'ordinaire l'autorit des chefs, ils ne firent
que grandir chaque jour l'ascendant de Vercingtorix.

Le roi ne se borna pas  ce succs moral. Il voulut et il fit que
les leons du pass et l'lan de leurs esprances obligeassent ses
soldats  peiner et  s'instruire plus encore. Il s'attachait sans
relche  en faire des travailleurs  la faon des lgionnaires, 
donner  son arme, outre l'audace irrsistible des escadrons, la
supriorit calcule des armes savantes. Dj il avait russi  former
une infanterie lgre, semblable  celle des Germains, dont les hommes
taient capables de bien combattre, dissimuls en tirailleurs dans
les rangs des chevaux: dsormais, les fantassins de Vercingtorix ne
seront plus une quantit ngligeable. Le lendemain mme de la prise
d'Avaricum, il avait envoy des courriers aux nations fdres, pour
obtenir d'elles un supplment d'effectif; et, comme la prcision est
la meilleure manire de commander, il avait indiqu un chiffre et une
date. Il insista pour qu'on lui envoyt tous les archers disponibles:
il n'en manquait pas dans cette Gaule qui fut toujours en Occident le
pays classique des tireurs d'arc, mais peut-tre, en ce temps-l, les
armes de jet servaient-elles plutt  la chasse que sur les champs
de bataille. Vercingtorix esprait, avec raison, que les flches
neutraliseraient les javelots romains, et reculeraient de son arme ce
contact immdiat avec les lgionnaires qui tait toujours sa principale
crainte. Dans les places-fortes qu'on ne devait pas dmanteler, comme
Gergovie, il fit tout prparer en vue d'un sige, pour le jour o,
press par Csar, il se dciderait  y abriter son peuple et ses
allis; il y fit lever des boulevards extrieurs, entasser des vivres
et des armes de toute sorte.

Enfin, lorsqu'arriva la seconde nuit aprs la fin du sige, Csar
apprit la plus surprenante des nouvelles: les Gaulois remuaient les
terres autour de leur camp, l'entouraient de fosss et de talus; ils le
fortifiaient  la manire romaine. Tous les soirs dsormais, une ville
gauloise se dresserait en face de cette ville arme qu'tait le camp
lgionnaire. Pour les Romains, qui se regardaient comme d'inimitables
btisseurs de camps, qui avaient domin le monde le jour o ils avaient
appliqu cette science  l'ambition de la conqute, il semblait
qu'une nouvelle nation voult leur disputer la primaut militaire
dont ils taient le plus srs. Faut-il, disait Csar, peut-tre
pour tranquilliser ses soldats, faut-il que ces Gaulois impatients,
indociles et paresseux, soient briss dans leur orgueil: les voici qui
s'astreignent  une besogne de terrassiers,  obir sans murmure, 
travailler sans ngligence. En conscience, c'tait alors qu'il les
redoutait le plus. Vercingtorix les faonnait  sa guise, et les
journes d'Avaricum furent celles de ses plus beaux triomphes sur les
hommes.


II

Le long repos que prenait Csar  Avaricum, sous les premires chaleurs
du printemps, tait gt par toutes ces surprises. Il y avait trouv
des vivres et des grains en abondance, son arme s'tait refaite de la
fatigue et des privations. Mais il s'apercevait que les plus grandes
difficults commenaient  peine. C'et t une plaisanterie de dire
que Vercingtorix avait t vaincu: jamais il n'avait combattu face 
Csar. L'arme gauloise demeurait inviolable derrire ses marcages
et ses forts, plus que jamais dans la main de son chef, et aussi
dcide que lui  ne rpondre  aucune provocation pour descendre en
champ clos. Les supplments demands, parvenus au jour indiqu, la
compltrent rapidement, et elle reut mme des renforts inattendus
et puissants: Teutomat, le roi des Nitiobroges, arriva de la Garonne
avec de nombreux escadrons forms par la cavalerie de son peuple, et
avec d'autres, amens de plus loin, qu'il avait levs ou soudoys chez
les nations de l'Aquitaine, gens de la Gascogne ou des Pyrnes. Csar
tait impuissant  barrer la route  ces dtachements qui, presque  sa
vue, s'en allaient rejoindre le camp de ses adversaires. Les messagers
de Vercingtorix, eux aussi, partaient et revenaient  leur gr. Du
Nord de la Gaule, le Romain apprenait de mauvaises nouvelles: les
peuples belges taient de plus en plus inquitants, et le plus grand
remueur d'entre eux, celui des Bellovaques, avait refus l'obissance 
Csar: si ce dernier ne voulait pas voir de nouveaux ennemis dboucher
par les forts carnutes, il fallait que, de Sens, Labinus prt une
vigoureuse initiative. Enfin, au moment o il prparait une double
expdition, voici que se posa, plus pressante que jamais, la question
duenne.

Car Vercingtorix, paralllement aux oprations militaires,
conduisait en secret, sans arrt et sans contrle, une vaste campagne
diplomatique; dans la Gaule entire, et surtout  Bibracte, ses
missaires, ses amis ou ses htes intriguaient, promettaient ou
achetaient: ils redoublrent de zle pendant et aprs le sige
d'Avaricum. Justement, la situation politique, chez les duens, leur
devenait favorable.

Les deux partis qui se disputaient le pouvoir,  l'lection du
printemps, avaient dsign chacun un vergobret de leur choix: les
uns avaient lu Cot, le frre du vergobret sortant, qui reprsentait
un des clans les plus anciens et les plus nombreux de la cit; les
autres avaient prfr un jeune homme plus populaire et moins noble,
Convictolitav; et les deux partis en prsence, chefs et clientles,
s'apprtaient  la guerre civile. Les duens, dsireux pourtant
de l'viter, envoyrent une dputation de chefs pour solliciter
l'arbitrage de Csar.

Ce que Csar avait de mieux  faire, c'tait de les laisser
s'entre-dchirer. Les Romains n'avaient rien de bon  attendre de la
nation duenne, le jour o elle obirait toute  un seul magistrat; et,
s'il donnait raison  l'un des deux partis, l'autre donnerait raison
 Vercingtorix. Puis, il tait temps de se remettre en campagne: la
belle saison tait venue, son arme tait repose. Le proconsul avait
rsolu de marcher droit  Vercingtorix, toujours immobile dans son
camp; il voulait essayer une fois encore d'attirer hors de ses lignes
cet imperturbable temporisateur.  dfaut, il tenterait de l'investir:
car il ne pouvait gure marcher sur Gergovie sans avoir entam ses
adversaires, aussi dangereux s'ils restaient derrire que s'ils
prenaient les devants. Mais pour peu que Csar s'cartt vers l'Est,
les Gaulois russiraient bientt  s'chapper, et il les retrouverait,
intacts, par-devant lui.

Le proconsul eut tort de prfrer intervenir dans les dmls du peuple
duen. Comme, suivant la loi de cette nation, il tait interdit au
vergobret de franchir la frontire, il se dcida  se rendre lui-mme
dans le pays, et il donna rendez-vous  Decize aux deux partis opposs:
cette petite ville avait l'avantage d'tre sur la route directe de
Bourges au Mont Beuvray, et les ponts qu'elle occupait sur la Loire
taient le carrefour des principaux chemins des montagnes et des
valles duennes.

Csar amena sans peine toute son arme dans le pays duen,  Nevers et
 Decize:  deux jours de marche au sud-est d'Avaricum, il rencontra
Gorgobina et les Boens, et ce fut dans un pays ami qu'il franchit
l'Allier et la Loire. Peut-tre, en mme temps, rappela-t-il 
Nevers Labinus et ses deux lgions pour leur donner des instructions
nouvelles.

 Decize, ce ne furent pas seulement tous les snateurs que trouva
Jules Csar, mais leurs hommes, leurs clients, et la nation duenne
presque entire. Quand les passions politiques taient en jeu, les
Gaulois descendaient tous sur la place publique. On eut, dans cette
bourgade barbare, le curieux spectacle d'un peuple celtique ple-mle
avec des lgions romaines.

Csar fit l'enqute sur les lections avec le scrupule qu'aurait
eu le plus consciencieux des druides. En quoi encore il eut tort.
Car les duens ne pouvaient regarder sa diligence que comme une
indiscrte curiosit, et le proconsul n'avait chance de profiter de
son rle d'arbitre qu'en y cherchant son intrt. Il trouva qu'au fond
l'lection de Cot tait des plus vicieuses: il avait t simplement
proclam par le vergobret sortant, qui tait son frre Valtiac, mais
c'tait la seule chose lgale; car la proclamation avait t faite
en secret, en prsence de quelques amis, sans l'appareil religieux
consacr,  un moment quelconque et dans un lieu profane. De plus, la
loi duenne, qui se dfiait des tyrannies de clans, dfendait qu'une
mme famille fournt  la fois deux de ses membres aux conseils de
gouvernement: avec l'lection de Cot succdant  son frre, c'tait
une dynastie qui commenait. Csar avait peut-tre l un motif de le
prfrer. Mais il voulut se faire jusqu'au bout le dfenseur de la
lgitimit: le jeune Convictolitav avait t lu rgulirement, au jour
solennel et dans l'enceinte consacre;  dfaut d'un magistrat, les
druides, suivant la coutume, avaient prsid  l'lection. Le proconsul
dcrta qu'il tait le vrai vergobret, fora son rival  quitter le
pouvoir, rconcilia plus ou moins les deux partis, et les pria de
s'unir dans une commune fidlit au peuple romain. L'vnement allait
montrer que l'union se ferait plus facilement contre lui que sous son
patronage.

Les prparatifs de la nouvelle campagne s'achevrent pendant ce temps.
Csar confia  Labinus l'expdition du Nord, devenue ncessaire; il
lui donna quatre lgions, et entre autres deux des plus anciennes,
la VIIe et la XIIe, et il y ajouta un contingent de cavalerie.--Car
cette fois, Csar allait avoir  son service, ce qui lui avait manqu
au dbut de l'anne, d'assez nombreux effectifs de cavaliers. Quelles
que fussent leurs intentions secrtes, les duens furent obligs de
marcher: en change de la paix qu'il leur avait rendue, des rcompenses
qu'il leur promettait, Csar exigea d'eux un concours immdiat,
et l'appui effectif de leurs meilleures troupes. Outre les hommes
qu'il confia  Labinus, il dsigna, pour l'escorter sur-le-champ,
quelques escadrons disponibles, livrs par la meilleure noblesse et
commands par pordorix et Viridomar, tous excellents cavaliers et
otages plus utiles encore. Le reste des troupes duennes, dont dix
mille fantassins, devaient suivre  bref dlai: Csar leur destinait
la mission peu dangereuse de protger les tapes et d'assurer le
ravitaillement. De plus, comme il allait s'enfoncer vers le Sud, et que
Sens serait bientt trop loign de lui pour lui servir de dpt, il en
tablit un second chez les duens mmes,  Nevers, prs du confluent de
la Loire et de l'Allier,  gale distance de Gergovie o il se rendait,
et de Sens o campait Labinus. Il y laissa tous les otages de la
Gaule, de vastes approvisionnements en bl, le trsor proconsulaire,
ses bagages propres, ceux de l'arme, sans parler des marchands
italiens qui suivaient toujours la piste des armes romaines; il y
fit installer les chevaux de remonte que ses agents avaient rcemment
achets en nombre dans les marchs d'Espagne et d'Italie.

Ces prcautions prises en cas de retraite, Csar et son arme
quittrent Nevers et Decize pour se diriger vers l'Auvergne. Comme
Gergovie et la Limagne se trouvaient sur la rive gauche de l'Allier, le
proconsul gagna le bord de cette rivire, pour la franchir sur le pont
qu'il avait travers quelques jours auparavant (vers le 1er mai).


III

C'tait la reprise des oprations commences  Gnabum, continues
 Avaricum, la suite de la campagne contre les capitales de la
rvolte. Puisque Vercingtorix se drobait aux batailles ranges, on
l'obligerait tout au moins  la guerre de siges.

Mais, depuis prs d'un mois que Bourges tait tomb, les conditions de
la guerre taient devenues moins bonnes pour Csar. Son arme s'tait
affaiblie de deux lgions, il avait d laisser  Labinus quelques-unes
de ses meilleures troupes. Entre lui et son lgat allaient s'interposer
le territoire des duens et l'hypocrisie publique de leur peuple:
qu'un malheur arrivt, et ils le couperaient facilement de Nevers et de
Sens, le bloqueraient dans le cul-de-sac de la Basse Auvergne. Enfin,
pendant qu'il perdait son temps  Decize, Vercingtorix, laiss matre
de ses mouvements, avait roccup derrire lui les coteaux bituriges,
et maintenant il attendait les Romains sur la rive gauche de l'Allier.
Lorsque Csar dboucha dans la large valle de la rivire ( l'ouest de
Saint-Pierre-le-Moutier?), il trouva que les ponts avaient t coups,
et il aperut, campe sur les hauteurs de la rive oppose, l'arme de
Vercingtorix.

Csar reprit sa route vers le Sud, suivant la rive; mais Vercingtorix
se maintenait  porte du regard, et quand le proconsul s'arrta, le
Gaulois dressa son camp presque en face. Les claireurs romains, lancs
le plus loin possible, reconnurent que partout, en amont, les ponts
taient dtruits; la fonte des neiges rendait les gus impraticables;
on ne pouvait faire travailler les pontonniers sous la menace des
ennemis, d'autant plus que la rive occupe par eux surplombait
l'Allier, que celle que suivait Csar tait basse et dcouverte. Il lui
fallait pourtant se hter, s'il ne voulait pas s'immobiliser jusqu'
la canicule devant ces eaux profondes: car s'aventurer dans les dfils
du haut pays pour passer le fleuve prs de Gergovie, c'et t exposer
les siens  d'inutiles sacrifices. Il ne restait donc au proconsul qu'
recourir  un stratagme, d'ailleurs banal.

Vercingtorix avait laiss subsister les pilotis du pont de Moulins
(?), qui est le principal passage de l'Allier,  l'endroit o cette
rivire sort du pays arverne pour entrer chez les duens: sur la rive
droite, un taillis pais; sur la rive gauche, des hauteurs boises.
Csar campa la nuit suivante dans ce taillis, hors de la vue de
l'ennemi, et commena  faire couper les poutres ncessaires  la
construction d'un pont. Le matin, les bagages et les deux tiers de
l'arme sortirent du bois, mais tendus en longue file et disposs
de manire  faire croire  l'ennemi que toutes les troupes romaines
continuaient leur marche vers le Sud: et Vercingtorix  son tour
dtala sur leur flanc. Csar tait rest dans le bois avec ses deux
meilleures lgions: quand, aprs quelques heures, il jugea les siens et
leurs adversaires  une bonne tape de distance, il sortit du fourr,
taya son tablier de charpente sur les pilotis rests en place, lana
sur le pont ses deux lgions au pas de course, et les fit camper, bien
 l'abri, sur la hauteur voisine. Plusieurs heures aprs, le reste de
l'arme, ayant rtrograd pendant la nuit, traversa la rivire  son
tour, et rejoignit le nouveau campement de la rive gauche.

Vercingtorix ne revint point sur ses pas: s'il l'avait fait, il n'et
pas vit la bataille, et il la cherchait moins que jamais. Il avait
sur Csar l'avance d'une tape. Il se replia vers le Sud  marches
forces.

Csar le suivit, pas assez vite pour pouvoir l'atteindre: il lui fallut
encore cinq jours pour faire les vingt-cinq lieues qui le sparaient du
but de la campagne; et quand, de la plaine de Montferrand, les Romains
aperurent enfin la montagne de Gergovie, ils virent se dessiner peu
 peu un terrible spectacle, dit Csar: vers le ciel, les remparts
solides de la cit; le long des flancs, sur les escarpements de toutes
les roches, dans les replis de tous les ravins, le sol disparaissait
sous des Gaulois en armes. Vercingtorix avait pris les devants, et
entour d'une muraille d'hommes la muraille de pierre de la ville
sacre des Arvernes.


IV

Le massif de Gergovie[4] s'tend de l'Est  l'Ouest sur une largeur de
prs de six kilomtres. Il ferme au Midi la longue et troite plaine de
la Limagne; il se dresse  l'endroit o les routes qui vont vers le Sud
commencent  gravir des pentes plus rudes, et o la valle de l'Allier
s'engage dans de tortueux dfils. Du sommet, par le mois de mai o
le sige commena, le regard s'tend sur deux paysages et comme sur
deux mondes diffrents: au Nord, c'est la plaine unie et verdissante,
avec l'ternelle bue violette qui l'enveloppe doucement; au Sud, 
l'Est et  l'Ouest, c'est un inextricable fouillis de montagnes, d'o
se dtachent les sommets dominants des Puys: Gergovie est la citadelle
avance qui garde les sentiers du haut pays et qui surveille les routes
et les moissons d'en bas.

  [4] Voyez la note III  la fin du volume, et les deux cartes de
  Gergovie, p. 203 et hors texte.

Cet horizon renfermait alors les choses les plus saintes du pays
arverne: les sources limpides sourdaient des flancs basaltiques et
des ravins calcaires du mont gergovien; deux cours d'eau, l'Auzon au
Sud, l'Artires et le Clmensat au Nord, limitaient la montagne et la
sparaient sur ces points du reste du monde.  sa base, vers le Levant,
le lac de Sarlives tait peut-tre le dpt inviolable des trsors
vous aux dieux. Du ct de la plaine un bois sacr couvrait les abords
de la colline o devait s'lever Clermont.  l'abri des remparts qui
entouraient le sommet, les Gaulois avaient runi tout ce qu'ils avaient
de plus cher, tres et choses, biens, femmes et enfants, ramens et
transports  la hte des fermes de la plaine ou des chteaux de
la montagne: Gergovie devenait l'asile des derniers amours et des
dernires liberts du peuple arverne. Enfin, au Couchant, se dressait
le sommet du Puy de Dme, la rsidence prfre de son plus grand dieu:
c'tait sous les regards de Teutats qu'il allait combattre pour ses
autels et pour ses foyers.

 Gergovie, la rsistance gauloise trouva, avec le courage que donnent
les plus nobles passions, la force d'une position naturelle  peu prs
inexpugnable. Vercingtorix avait eu raison de ne point craindre d'y
laisser venir Csar.

La montagne s'lve de 703  744 mtres au-dessus de la mer, 300 mtres
au-dessus de la valle de l'Auzon, qui coule  2500 mtres,  vol
d'oiseau, du point le plus haut du massif. Le sommet, aplati, prsente
une esplanade rgulire, de la forme d'un trapze, large de 500 mtres
du Nord au Sud, longue de 1500 mtres de l'Est  l'Ouest, et trs
suffisamment nivele sur toute sa surface. La priphrie de ce plateau
est d'environ 4 kilomtres, la surface approximative, de 75 hectares.
Les limites en sont partout trs nettement indiques par une retombe
de la terrasse du sommet, parfois presque aussi nette que l'angle
saillant d'une muraille. C'tait sur ce plateau que la ville gauloise
tait assise: elle avait  la fois l'aire vaste et galise d'une
grande cit de plaine et la hauteur abrupte d'un refuge de montagne.

Les remparts suivaient le rebord du plateau; ils n'taient en ralit
que le prolongement artificiel des flancs rocheux qui le soutenaient.
Du pied mme de la muraille, les coules de basalte descendaient
en pentes trs rapides: 200 mtres d'inclinaison pour 1 kilomtre,
300 mtres pour 1200 pas. Mais il y a,  cet gard, une diffrence
sensible entre les deux versants. Au Nord, du ct de la plaine et de
l'Artires, et  l'Est, du ct de la route, c'est la taille presque
 pic, et interrompue par de profonds ravins: l'escalade est sur ce
point fort dangereuse. Au Sud, o la montagne se prolonge vers l'Auzon
par une srie d'perons, de plateaux en contre-bas et de collines en
avant-corps,  l'Ouest galement, o elle se rattache  la chane des
Puys par un col troit, mais aplani et lev, il est facile d'aborder
Gergovie par une monte lente et sinueuse qui adoucisse les rampes, et
il n'est pas impossible, pour peu qu'on ait le pied solide et le regard
juste, de les escalader rapidement.

Ainsi, au Nord et  l'Est, Gergovie se dfendrait presque d'elle-mme.
 l'Ouest, par o l'attaque tait trs faisable, les Gaulois se
firent, pour l'empcher, aux bois pais qui obstruaient les abords
des remparts et qui couvraient le col des Goules et les hauteurs de
Risolles (entre le village d'Opme et le plateau de Gergovie). La ville
ne paraissait abordable, avec quelque chance de succs, que par le Sud.

Ce fut donc sur le versant mridional que Vercingtorix tagea toute
son arme. Il ne commit point la faute de l'enfermer dans Gergovie.
De ce ct, en avant et au bas du plateau, le flanc de la montagne
prsente une sorte de palier naturel qui interrompt les pentes:
Vercingtorix fit de ce vaste gradin un boulevard militaire; il le
ferma, au rebord extrieur, par un mur d'normes rochers, haut de six
pieds. Ainsi la monte tait coupe au point mme o elle devenait
plus facile; l'lan des assaillants serait bris  l'instant o il
allait aboutir.--En avant de ce mur, les pentes restaient dsertes.
En arrire, sur les terrasses lgrement inclines qui s'tendaient
jusqu'aux remparts de la forteresse, furent masses le gros des
troupes gauloises. Elles taient, comme  l'ordinaire, disposes par
nations. Mais on les avait groupes en trois camps, rapprochs les uns
des autres, et c'tait un ensemble imposant que celui de cette arme
entasse sur la montagne, presse autour de la tente de Vercingtorix.
Gergovie, place en arrire, semblait le rduit de la dfense.--Enfin,
en dehors du puy gergovien proprement dit, les hauteurs auxiliaires
furent occupes par des avant-postes: par exemple la colline de La
Roche-Blanche, qui commandait le vallon de l'Auzon. Mais Vercingtorix
eut le tort de n'attacher qu'une importance mdiocre  ces dfenses
d'avant-garde et de rserver tous ses efforts  Gergovie et  ses
abords immdiats: peut-tre tait-il dcid  ne dissminer ni ses
troupes ni ses points de rsistance.

Csar avait presque espr se rendre matre de Gergovie par un coup de
main: ce qui tmoignait chez lui ou de l'ignorance des lieux ou d'une
confiance sans limite. Mais, quand il eut reconnu la montagne, et qu'il
n'eut aperu partout que des bois, des rochers, des remparts et des
hommes, il s'avoua l'illusion qu'il s'tait faite, et il ne songea plus
qu' un sige en rgle.

Ce sige mme tait-il possible? Les ingnieurs qui avaient fix les
lois de la poliorctique et dfini les systmes d'attaque, avaient-ils
prvu une place de ce genre,  la fois mure, plante sur des parois
abruptes, et hrisse de contreforts? Les rgles ordinaires de l'art
classique se trouvaient presque en dfaut.--L'attaque de force, comme
 Avaricum?  la rigueur, on pouvait btir une terrasse sur le col des
Goules et de Risolles: mais quelle hauteur ne devrait-elle pas avoir
pour atteindre le rebord du plateau, qui dominait le col de 40 mtres?
et comment faire travailler les hommes sur cet isthme troit, flanqu
de deux dangereux ravins? Le blocus? il fallait tablir une ligne de
circonvallation de vingt kilomtres,  travers un terrain des plus
accidents, tantt le long de valles boises, tantt sur des roches
 pic, et toujours sous la menace des montagnes voisines.--Pour l'un
et l'autre de ces systmes, on avait d'ailleurs besoin de deux ou
trois fois plus d'hommes que n'en comptaient les six lgions amenes
devant Gergovie.--Quelle que ft enfin la rsolution  prendre, Csar
devait d'abord asseoir son camp, et il n'avait mme pas sous les yeux
un emplacement convenable. O qu'il le post,  moins que ce ne ft
trop loin de Gergovie, les regards ennemis plongeraient dans les rues,
devineraient les mouvements, n'ignoreraient que ce qui se passe sous la
tente; pour lui, il tait condamn  ne rien voir de ce que les autres
prparaient,  ne rien savoir d'eux que par de douteux transfuges.--Le
mieux qu'il pt faire, sa reconnaissance acheve, tait ou d'appeler
Labinus ou de partir pour le rejoindre.

Il demeura seul, esprant un de ces succs d'audace que ne lui
mnageait pas sa Fortune.


V

Le jour mme de son arrive, Jules Csar eut  livrer un lger combat
de cavalerie, dont il ne nous dit pas quelle fut l'issue. Ce qui prouve
qu'il ne tourna pas  son avantage, et ce fut un mauvais prsage.

Son camp fut tabli le moins mal possible, sur un des mamelons qui
bombent les basses terres, entre le lac de Sarlives et le cours de
l'Auzon (sur la colline au nord-est du Petit Orcet). Csar trouvait l
de l'eau, un large espace pour sa cavalerie, il tait  une demi-lieue,
 vol d'oiseau, des regards des Gaulois, et, s'ils voyaient quelque
chose dans son camp, ils le voyaient fort vaguement. Il tait enfin
matre de la route du Nord, par o les duens allaient le ravitailler.
Seulement, la position qu'il avait d choisir tait assez mdiocre, et
se dfendit surtout par les retranchements levs de main d'homme.

Tout de suite, Csar prouva de forts ennuis. Vercingtorix tenait
son arme bride en main: jamais il n'en fut plus matre que devant
Gergovie. Elle comprit que la partie tait srieuse, et elle ne fit
ni faux pas ni cart. Plus d'assembles tumultueuses, plus de ces
dlibrations agites o s'moussait la force du commandement. Sur
ce sol familier de la cit de ses anctres, auprs de ces remparts et
de ces monts dont il tait le souverain, Vercingtorix put parler en
prince absolu  tous les Gaulois. Cette fois enfin, il apparut comme
roi. Il avait rduit son conseil aux chefs des cits allies, une
vingtaine d'hommes seulement, qui se sentaient responsables du salut
de tous; il les runissait chaque matin, au lever du soleil, non pas
pour discuter longuement avec eux, mais pour entendre leurs rapports et
donner ses ordres, et pour arrter ensemble le plan des oprations de
la journe.

Presque tous les jours, Vercingtorix leur taillait une besogne
 faire. Il envoyait dans la plaine, autour du camp de Csar, des
escadrons de cavalerie et ses nouveaux dtachements d'archers. Le
proconsul tait oblig de faire sortir ses hommes, et ils taient sans
doute souvent battus, puisqu'il ne nous dit pas qu'ils furent jamais
vainqueurs: si parfois les Gaulois taient serrs de trop prs, ils
n'avaient aucune peine  se replier  l'abri sur leurs rochers, loin de
la porte des frondes et des javelots. Vercingtorix se tenait non loin
de l, regardant combattre les siens, apprciant leur valeur, jugeant
ce qu'il pouvait demander  chacune de ses troupes. Il les exerait
ainsi, plutt encore qu'il ne les exposait, et les abords du camp
romain taient transforms par lui en un champ de mange.

La situation devenait humiliante pour Csar. Cote que cote il devait
se dgager, tenter quelque chose du ct de cette masse de hauteurs qui
commandaient son camp.

La plus rapproche de lui et la plus loigne de Gergovie tait celle
de La Roche-Blanche. Bien isole, escarpe de toutes parts, elle tait
un excellent poste d'observation et de retraite, comme une petite
citadelle en face de la grande: elle dominait  la fois les ravins
mridionaux de Gergovie, o taient camps les Gaulois, et la valle
de l'Auzon, qui leur fournissait leurs principales provisions d'eau et
de fourrage. La Roche-Blanche avait une bonne redoute: mais la garnison
tait de mdiocre importance, et campe tout entire du ct de l'Est,
o tait Csar; sur les autres points, les Gaulois se croyaient,
suivant leur erreur habituelle, gards par les bois et les fourrs
qui garnissaient les flancs de la colline. Ils ne se sont jamais, dans
ce sige et dans cette campagne, dfis des embches qu'abritent les
forts.

Une nuit, Csar envoya par la gauche, dans les bois de La
Roche-Blanche, les meilleurs de ses lgionnaires. Le matin, il commena
lui-mme l'escalade  droite,  dcouvert, avec d'autres troupes:
les Gaulois ne s'occuprent que de cette attaque. Pendant ce temps,
rampant  travers les taillis, les soldats de l'embuscade arrivaient et
fondaient sur eux par derrire. La garnison fut culbute, avant qu'un
secours ait pu descendre de Gergovie.

[Illustration: LES TRAVAUX DE GERGOVIE, D'APRS LES FOUILLES DE M.
STOFFEL.]

La Roche-Blanche tait spare du camp romain par un vallon de plus
de deux kilomtres. Rien n'tait plus facile aux Gaulois que d'isoler
les deux positions. Mais Csar installa sur la colline deux lgions;
il en fit son petit camp. De l'un  l'autre poste, il fit creuser,
paralllement  l'Auzon, deux tranches larges de six pieds chacune:
une route  demi souterraine relia ainsi ses deux camps, et pouvait en
quelques minutes amener les lgions d'un point  l'autre.

Une petite ville romaine commenait donc  s'lever au pied de
Gergovie. Csar se dcidait, la chose tait visible, pour le systme
de la circonvallation. Il avait achev le premier secteur de la ligne
d'investissement: depuis le lac de Sarlives jusqu' La Roche-Blanche,
la montagne gauloise tait bloque au Sud-Est par des ouvrages
continus.--Mais c'tait un quart  peine de sa priphrie, et le plus
facile  fermer. Csar aurait-il le temps, la patience et les hommes
pour continuer l'oeuvre sur tous les cts?

En tout cas, il avait besoin, pour cela, de ramener  lui toutes ses
lgions, tous ses auxiliaires, de s'assurer d'immenses convois de
vivres et de machines. Or, au moment o la premire tche srieuse du
sige tait termine, le service des tapes tait dsorganis par la
rvolte du contingent duen.


VI

Csar avait dcidment commis une faute en rconciliant les deux
partis duens: s'il les avait laisss se battre, il aurait t certain
d'en avoir un pour alli. Puis, entre les candidats, il avait eu
l'imprudence de choisir le plus jeune.  peine fut-il arriv et occup
devant Gergovie, que le vergobret Convictolitav, qui lui devait le
pouvoir, se dclara contre le peuple romain, et entrana avec lui
l'lite de la jeunesse.

Le proconsul a crit qu'il avait t achet par Vercingtorix, et qu'il
partagea avec ses complices l'or de la trahison. Mais le vergobret
allguait de trs bonnes raisons pour juger le mtal arverne plus
gnreux que la protection romaine.--L'arbitrage de Csar, dans
l'affaire de l'lection, n'tait-il pas un outrage au droit et aux
lois duennes? Le pays, depuis six ans que durait la guerre, s'puisait
pour lui de grains et d'hommes. Nevers tait devenu un vaste campement
romain. Plus de dix mille duens taient ou allaient tre  la merci
du proconsul; devant Gergovie, les plus nobles de leurs cavaliers lui
servaient d'otages. Les ngociants italiens s'taient installs aux
bons endroits,  Nevers,  Bibracte,  Chalon, et de l pressuraient le
pays et monopolisaient les grandes entreprises.

Il n'tait point ncessaire des statres d'or de Vercingtorix pour
que l'aristocratie duenne s'apert de ces vrits. Mais la multitude
s'en rendait moins compte, et ne paraissait pas dsireuse de suivre
ses chefs contre Jules Csar. On eut recours  une ruse assez grossire
pour la dcider.

Un des chefs du complot, Litavicc, fut mis  la tte des dix mille
hommes qui taient prts pour rejoindre le camp romain. Ses frres
prirent les devants pour dbaucher les cavaliers qui combattaient
devant Gergovie. Litavicc partit avec ses hommes, sans leur rien dire:
il escortait un immense convoi de vivres et de bagages destins 
l'arme proconsulaire; des Italiens, qui se rendaient auprs de Csar,
se placrent sous sa sauvegarde. Ni Romains ni Gaulois ne se doutrent
qu'ils allaient  la trahison.

 trente milles environ de Gergovie (au passage de l'Allier  Vichy?),
Litavicc s'arrta plus longuement, et, les larmes aux yeux, annona
aux duens que leurs amis, leurs parents ou leurs patrons, ses frres
tout comme les autres, avaient t excuts par ordre de Jules Csar.
Cette race d'hommes, crit l'auteur des Commentaires, est ainsi
faite qu'elle accepte pour vrit la plus fantaisiste rumeur. La foule
se hte de croire Litavicc. Sur un signe de son chef, elle massacre les
Italiens et pille le convoi. En quelques heures, la rvolte gagnait
tout le pays duen, et partout s'y renouvelaient les scnes du jour
de Gnabum: les citoyens romains gorgs, expulss ou rduits en
esclavage, et leurs biens saccags. Alors, excite par l'appt du butin
et la complicit du vergobret, la plbe accepta de combattre Csar.
Mais les duens n'osrent pas encore toucher  Nevers.

Le coup fait, l'arme de Litavicc reprit sa route, et atteignit
Randan,  25 milles du camp de Csar. Les Romains, dj coups de
Nevers, allaient tre pris entre les nouveaux-venus et l'arme de
Vercingtorix.

Mais les chefs de la cavalerie duenne qui servaient prs de Csar,
pordorix et Viridomar, jugrent qu'il n'tait pas encore temps pour
eux de trahir: peut-tre furent-ils jaloux de l'initiative prise par
Litavicc. Ils refusrent d'couter ses frres, et l'un des deux dnona
le complot au proconsul.

Csar raconte qu'en apprenant ces nouvelles au milieu de la nuit, il
prouva une profonde angoisse. Mais elle fut courte, et il se sauva,
comme dj si souvent, par la rapidit de ses dcisions et de ses
actes. Les frres de Litavicc s'enfuirent dans Gergovie, les autres
duens protestrent une fois de plus de leur dvoment. Le matin,
toute la cavalerie, quatre lgions, sans bagages, arms  la lgre,
partirent avec Csar sur la route du Nord. Il ne laissa devant Gergovie
que deux lgions, sous les ordres de son lgat C. Fabius: il ne se
donna mme pas le temps de concentrer les troupes dont il lui confiait
la garde. Avant tout, il avait rsolu d'arrter les duens, le plus
loin possible, et de les arrter de gr ou de force.

Ce fut moins une marche qu'une course chevele. Le soleil tait encore
fort haut, que les Romains avaient parcouru les 25 milles qui les
sparaient de Litavicc.

Csar, bien entendu, ne voulait risquer une bataille qu' la dernire
extrmit.  l'approche des duens, il commanda halte  ses lgions,
et fit avancer sous les regards de l'ennemi, l'arme au repos, les
cavaliers de son escorte, et, parmi eux, ces mmes nobles duens que
Litavicc avait dclars gorgs par son ordre.

L'effet de ce spectacle fut tel qu'il l'avait prvu. La foule des
duens passa en un instant d'un sentiment  l'autre, se reconnut
trompe par Litavicc, l'abandonna, et acclama Csar. La victoire
tait gagne par le proconsul: il avait frapp un coup de thtre, la
versatilit gauloise fit le reste.

On ne sait trop ce qu'il advint de ces soldats duens: en tout cas,
ils furent mis quelque part en sret, sous les ordres de Cavarill et
 la disposition de Csar, qui se fit gloire auprs de leur nation de
ne les avoir point massacrs. Litavicc trouva moyen de s'chapper et
de rejoindre Vercingtorix; et c'est  cette occasion que les Romains
admirrent la puissance et la solidarit du clan gaulois: pas un des
clients de Litavicc ne refusa de le suivre dans cette extrmit.

Csar accorda trois heures de repos  ses soldats,  l'entre de la
nuit. Puis il reprit la route de Gergovie. Presque  moiti chemin, il
reut de ses camps et de Fabius de dsastreuses nouvelles.

 peine s'tait-il loign que les troupes de Vercingtorix s'taient
prcipites de la montagne contre les positions romaines. Toute la
ligne des camps avait t attaque, non pas dans une folle tentative
d'assaut, mais prudemment, sous la protection de dcharges continues
de flches et de traits de tout genre. Il avait fallu que Fabius mit
en branle son artillerie, qui avait seule sauv la situation. Le jour
durant, aucun lgionnaire n'avait pu quitter les retranchements, trop
tendus pour leur petit nombre, alors que les Gaulois lanaient sans
cesse des troupes fraches. Beaucoup de Romains taient blesss. Le
soir, Fabius avait fait ajouter des parapets blinds aux remparts et
condamner toutes les portes, sauf deux: car il s'attendait, pour le
lendemain,  une nouvelle attaque.

Csar fit doubler le pas  ses soldats, et put rejoindre Fabius
avant le lever du soleil. Il y avait vingt-quatre heures qu'il tait
parti; ses soldats avaient fait 75 kilomtres, 50 milles: ce fut leur
plus belle marche. Et cette expdition d'un jour, entre Litavicc et
Vercingtorix, rappelait aux Romains leur campagne du Mtaure, entre
Hasdrubal et Hannibal.

Seulement Vercingtorix,  la diffrence d'Hannibal, refusa de
reconnatre son mauvais destin: il se borna, quand il vit Csar de
retour,  ne point bouger de Gergovie.


VII

Les deux adversaires se retrouvaient dans leurs positions de
l'avant-veille. Mais l'arme romaine tait harasse par la marche ou
les combats; les communications avec Nevers taient moins faciles, et
les vivres plus rares. Les duens envoyrent des dputs faire amende
honorable, et Csar les reut avec une parfaite bonne grce: mais il ne
fut point leur dupe, et savait que c'tait seulement partie remise.

Il comprit enfin qu'il fallait arrter le sige, abandonner Gergovie,
gagner Nevers et Sens, rejoindre Labinus tant que les routes taient
libres encore. Et cependant, il ne put se rsigner  donner le signal
d'un dpart qui ressemblait  une fuite,  quitter des yeux une proie
qu'il convoitait depuis tant de semaines. Il commit une dernire faute,
en rvant jusqu' la fin que sa Fortune lui fournirait une revanche,
lui apporterait la chance d'un coup de main. Dans ces journes o il
sent que la dfaite le guette, Csar a perdu sa nettet d'esprit et
son ferme bon sens: la vue de cette montagne et de cette arme proches
et invincibles l'agace et l'exaspre, et ses soldats, comme lui,
s'nervent  ne pouvoir escalader ces roches et mutiler ces visages.
Il leur parat  tous que la majest du peuple romain est compromise,
s'ils s'loignent sans avoir fait quelque chose de bien.

Un jour, Jules Csar eut la surprise joyeuse de se voir offerte
l'occasion cherche.

Vercingtorix avait lieu de croire que le proconsul voulait continuer
l'investissement de la ville en prolongeant ses lignes au nord-ouest
de La Roche-Blanche, par-dessus le col des Goules ou les hauteurs
de Risolles (entre Opme et le plateau). C'tait du reste ce que les
Romains avaient de mieux  faire: car, de l, ils domineraient les
vallons du Nord, les seuls o les Gaulois pussent encore fourrager, et
ils seraient matres d'une autre des routes, et des moins difficiles,
qui conduisaient  Gergovie. Jusqu'ici, comme on l'a vu, Vercingtorix
s'en tait remis, pour la dfense de la ville sur ce point, 
l'troitesse de l'isthme, aux dangers des ravins,  l'paisseur des
bois qui hrissaient cette croupe, et il n'avait tout au plus fait
occuper par ses hommes que le versant du col qui faisait face au
petit camp de Csar. Mais, depuis la msaventure de La Roche-Blanche,
il se mfiait des bois et des embches; il ne voulut pas risquer de
perdre ces hauteurs d'avant-garde avec la mme facilit que celle des
bords de l'Auzon; et ds le retour de Csar, il employa son arme 
fortifier le massif de Risolles (le long du chemin d'Opme au plateau).
Si le proconsul avait eu l'intention de s'y installer, ce qui est fort
possible, son adversaire l'avait devanc. Tandis que le Romain tendait
sa ligne d'attaque, le Gaulois allongeait sa ligne de dfense. L'lve
en poliorctique devenait digne du matre.

Mais, pour construire ce nouveau boulevard, Vercingtorix avait
d dgarnir de troupes les pentes gergoviennes qui faisaient face,
au Nord,  La Roche-Blanche. Csar, en tourne d'inspection sur le
petit camp, remarqua l'absence de cette arme qui, quelques jours
auparavant, semblait tapisser la montagne. Il s'tonna, interrogea les
transfuges qui affluaient autour de lui, et apprit d'eux la cause de ce
changement.

De ce qu'il sut alors, le proconsul pouvait tirer deux conclusions:
l'une, qu'il ne prolongerait ses lignes de blocus qu'au prix de
nouveaux combats; l'autre, qu'il fallait profiter de la dispersion
des Gaulois pour tenter l'escalade. Il dcida qu'elle aurait lieu le
lendemain. C'tait la dernire de ses esprances qu'il engageait.

Pendant la nuit, il prpara tout en vue de confirmer Vercingtorix
dans la crainte d'une attaque sur ce massif de Risolles que le Gaulois
se htait de fortifier. Ce fut, dans le grand camp (?) romain, un
branle-bas gnral: des escadrons sortent en tumulte, se dispersent de
ct et d'autre, pour remonter ensuite le vallon vers l'Ouest dans la
direction des hauteurs de Risolles (vers le sommet cot 723). Au petit
jour, une file de cavaliers, nombreux, casques en tte, s'engagent
dans le mme sens (par la valle de l'Auzon et le ravin d'Opme): ce
sont, il est vrai, de simples muletiers, dguiss en soldats, tandis
que leurs btes, dgarnies des bts, ont t travesties en chevaux de
guerre: mais de Gergovie nul ne peut voir la supercherie, et du reste,
il y a,  ct de ces soldats d'emprunt, quelques vrais cavaliers
qui ont ordre de se montrer le plus prs possible de l'ennemi. Enfin,
c'est une lgion entire qui s'avance sur le flanc des hauteurs (par
le versant Nord de La Roche-Blanche et le pied du Puy de Jussat?).
Tout ce monde, s'enfonant dans la valle par de longs circuits
ou des sentiers divers, se dirige galement vers les collines o
travaillaient les Gaulois. Brusquement, la lgion pntre dans un bois,
au pied des hauteurs, et y demeure cache (entre Jussat et Chanonat?).
Vercingtorix, qui suit ces va-et-vient, ne doute plus que l'attaque ne
soit prochaine sur le point menac, et rappelle le reste de ses troupes
des trois camps qui faisaient face  Csar: il n'y laisse que quelques
tranards, comme le roi Teutomat, et on tait si tranquille de ce ct
que le chef agenais, en mridional qu'il tait, ne renona pas  faire
sa sieste ce jour-l.

Le proconsul, voyant les Gaulois partis, prit ses dispositions pour
l'assaut dcisif de Gergovie. Par les couloirs qui runissaient
les deux camps, les soldats romains sont venus  La Roche-Blanche,
en petits groupes, enseignes baisses, panaches couverts. Csar a
maintenant sous ses ordres cinq lgions presque entires, et il ne
reste dans le grand camp que les duens.

Ceux-ci feront diversion  droite en gravissant lentement la montagne
par les sentiers de l'Est ou du Nord. La XIIIe lgion, avec le lgat T.
Sextius, se tiendra en rserve  La Roche-Blanche; la lgion favorite
de Csar, la Xe, et le proconsul au milieu d'elle, demeurera en avant
du petit camp, en arrire des combattants, pour les soutenir et donner
la main aux diffrents corps. Enfin les trois autres, vieilles troupes
aguerries (la VIIIe, et sans doute la IXe et la XIe), auront la gloire
de monter  l'assaut: il y a dans leurs rangs les plus robustes, les
plus ttus, les plus bravaches des centurions, ceux sur lesquels Csar
peut le plus compter  l'heure des casse-cous: L. Fabius, de la VIIIe
qui vient de jurer qu'il monterait le premier sur le rempart gaulois;
M. Ptronius, lui aussi de la VIIIe, un des sous-officiers les plus
souples et les plus solides de toute l'arme.

Quelques mots encore furent adresss par le proconsul aux lgats de
ces trois lgions. Que le soldat ne perde pas de temps  tuer ou 
piller. Il s'agit de courir et de grimper, et non pas de se battre. Pas
de combat: mais de la vitesse, du jarret, et un coup de main. Puis le
signal fut donn, vers midi.


VIII

Les douze mille hommes des trois lgions s'branlrent, au pas de
course, du sommet de La Roche-Blanche, gravirent les pentes opposes
et arrivrent au pied du boulevard extrieur avant que Teutomat ft
veill de sa sieste. Le mur tait vide de dfenseurs, ce fut un jeu
de l'escalader. Les trois camps furent emports. Teutomat n'eut que le
temps de s'enfuir, le torse nu, et sur un cheval bless. Mais, malgr
l'ordre de Csar, quelques Romains musrent un peu  piller sous les
tentes des chefs gaulois.

Le proconsul s'approchait plus lentement. Il arrivait avec la Xe lgion
au pied de la monte. Quand il vit les soldats dj dbands, quand il
aperut de plus prs ces 150 pieds de roches aigus ou glissantes qui
portaient les murs de Gergovie, quand il comprit que Vercingtorix et
les siens allaient paratre sur les remparts, il s'avoua l'imprudence
des ordres qu'il avait donns, il fit sonner aux trois lgions le
signal de la retraite, et il arrta sur-le-champ les enseignes et les
hommes de la Xe (au nord et au pied de La Roche-Blanche?).

Mais il tait trop tard: le son de la trompette s'assourdit dans les
profondeurs de la valle qui sparait La Roche-Blanche de Gergovie; les
lgats et les tribuns ne furent pas couts; les lgionnaires taient
encore sous l'influence des excitations brlantes du dpart, et ils
reprirent leur course,  travers les tentes gauloises, vers les murs et
les portes de Gergovie.

Au moment o ils atteignirent le talus sur lequel tait assis le
rempart, les Gaulois n'taient point encore de retour. Il n'y avait sur
la muraille que quelques femmes, folles d'pouvante, qui hurlaient, et
qui, la poitrine nue, les mains tendues et ouvertes, les cheveux pars,
suppliaient les Romains de les pargner: les unes jetaient de l'argent
et des toffes pour les arrter, les autres se faisaient descendre pour
se livrer  eux. Les vieux centurions, songeant au butin de Gergovie,
ne s'arrtrent pas  cette premire proie. L. Fabius, port  la
courte chelle par trois hommes de son manipule, arriva le premier au
sommet des remparts, comme il l'avait jur, et d'autres, aids par lui,
montrent  leur tour. M. Ptronius, en bas, s'acharnait,  la tte
des siens, contre une porte qu'il voulait briser. Gergovie allait tre
entame: dj s'entendait par toute la ville la sinistre clameur des
cits prises d'assaut, la course prcipite des fuyards qui gagnaient
les portes libres.

Subitement, la scne changea. Les femmes, se retournant vers Gergovie,
agitent et montrent leurs cheveux dnous, soulvent leurs enfants, les
prsentent dans un cri d'appel et de courage. Ce sont les Gaulois qui
apparaissent, accourus au bruit et  la nouvelle, qui arrivent au galop
de leurs chevaux, et qui, sautant en bas de leur monture, prennent
la position de combat, derrire le parapet du rempart et autour des
portes. Puis, aprs les cavaliers, les fantassins surviennent; chaque
minute amne de nouveaux combattants; les assigs ouvrent les portes,
et la vritable bataille s'engage.

Les Gaulois avaient pour eux le nombre, l'extraordinaire avantage de
la situation, la vigueur toute frache des corps reposs. Les Romains
taient essouffls par la course, la monte et l'effort. En un instant,
Csar voit ses lgions disloques, et leurs fragments environns par
l'ennemi qui dborde de toutes parts. Elles allaient tre prises
entre le mur de la ville et le boulevard extrieur comme dans une
souricire.--Il fit alors avancer ses deux rserves. Des cohortes de
la XIIIe et Sextius reurent l'ordre de sortir du petit camp et de
remplacer la Xe dans le vallon o celle-ci s'tait tenue jusque-l:
mais il les carta plus  gauche, de manire  menacer le flanc droit
de l'ennemi, s'il s'aventurait vers le bas. Le proconsul et la Xe se
portrent en avant, commencrent  leur tour l'escalade de la montagne,
puis s'arrtrent (sur la croupe en avant et au sud-est du village de
Gergovie?),  un endroit d'o l'on pt suivre les moindres dtails de
la partie qui se livrait sur les flancs de la cit.

Le combat faisait rage sur les murs et autour des portes; les corps
des combattants s'enchevtraient; les Romains ne faiblissaient pas.
Soudain, une dernire fois, la scne changea. Les duens, venus
du grand camp par un long dtour, dbouchrent (vers la ferme de
Gergovie?) sur la droite des lgionnaires. C'tait un secours: il
n'y avait pas  en douter, les nouveaux-venus avaient le bras droit
dcouvert, signe qu'ils appartenaient aux Gaulois auxiliaires. Mais
les Romains en taient  cette exaltation de la bataille, o l'homme
ne sait plus ni regarder ni rflchir, o la force de sa vue et de sa
pense se limite au sol qu'il pitine et  l'adversaire qu'il treint:
et voyant vaguement des Gaulois arriver, ils s'imaginrent que c'tait
un nouveau flot d'ennemis qui s'abattait sur eux et que le bras nu
n'tait qu'un stratagme.--Ainsi, les deux ruses imagines par Csar
tournaient au profit de son adversaire: la diversion faite par les
duens dmoralisait ses propres troupes, et sa dernire lgion, perdue
au loin dans les bois de l'Auzon, lui manquait au moment dcisif.

La dbandade commena. L. Fabius et ses camarades furent tus sur les
remparts, et leurs corps jets d'en haut. M. Ptronius,  lui seul,
malgr ses blessures, arrtait les Gaulois  la sortie d'une porte: ce
qui donna le temps aux hommes de son manipule de se mettre  l'abri.
Quand ils furent disparus tous deux, les assigs eurent facilement
raison du reste: 46 centurions, un quart exactement de ceux qui taient
engags, furent massacrs; la VIIIe lgion, la plus compromise, fut
dcime; les survivants n'eurent que le temps de se prcipiter du haut
du boulevard.

Csar,  la vue de la dfaite, avait chelonn ses deux lgions de
rserve sur la ligne de combat: la Xe, plus prs encore de la bataille,
mais sur un terrain plus uni (le village de Gergovie?), o elle put se
former en rangs rguliers; derrire elle, la XIIIe s'approcha pour la
soutenir (sur la croupe que la Xe venait de quitter?).

Les fuyards arrivrent, puis l'ennemi, et la Xe lgion eut,  son tour,
 recevoir le choc des poursuivants. Elle les arrta un instant, puis
elle dut se replier sur celle de Sextius, et toutes deux, avec les
dbris des trois autres, regagnrent la plaine (en avant de Donnezat?),
harceles sans relche par l'ennemi.

L, elles purent enfin se ranger en ordre de bataille,  porte de
nouveaux secours,  l'abri des machines et de leur camp, et elles
attendirent, de pied ferme, une dernire attaque. Sur ce terrain
plus plat, formes en lignes presses, elles allaient reprendre leurs
avantages.

Mais Vercingtorix, d'un ordre, arrta toutes ses troupes au pied de la
montagne, et les fit rentrer dans leurs lignes reconquises.


IX

Mme aprs ce dsastre, et devant ces ravins o avaient roul les
cadavres de prs de sept cents de ses meilleurs soldats, Csar redouta
de dsesprer. S'attendait-il, de la part des Gaulois,  quelqu'une
de ces imprudences o la joie de la victoire entranait leur fougue
naturelle? Voulut-il seulement, comme il l'crivit, rendre du coeur 
ses soldats? Toujours est-il que le lendemain, il fit sortir son arme
et former le front de bataille (sur le Puy de Marmant?). Vercingtorix
ne quitta pas sa montagne, et se borna  envoyer quelques cavaliers,
qu'il laissa battre.

Le jour suivant, Csar offrit encore le combat. Personne, semble-t-il,
ne sortit de Gergovie.

Il leva alors son camp et reprit la route du Nord (dbut de juin?).

[Illustration: GERGOVIE ET SES ENVIRONS.]

La dfaite qu'il venait de subir n'tait pas due seulement  la
faiblesse de ses effectifs et de ses positions. Elle tait la
conclusion de cet enttement continu qui l'avait arrt pendant un
mois devant une ville imprenable, usant les forces de ses soldats dans
l'illusion avant de les briser contre des murailles. Le lendemain de la
bataille, il leur avait fait de cruels reproches: ils les mritaient
moins que lui-mme. Si, la veille, ils ne s'taient point arrts 
temps, n'tait-ce pas la faute de leur proconsul, qui n'avait cess
de leur inspirer le dsir d'un coup de main? et, s'il avait donn
le signal de la retraite, c'tait aprs avoir imprim l'lan de
l'escalade.

Depuis la fin d'Avaricum, le mrite de Csar s'tait obscurci, la
valeur de Vercingtorix n'avait fait que s'accrotre. Le roi des
Arvernes n'avait attaqu les Romains qu' l'endroit prcis o il
pouvait les battre. Sous les regards de ses dieux, il leur avait
immol des centaines de victimes au pied des remparts de sa ville
natale. Durant ces longs jours d'incertitudes et de peines, il avait su
imposer  ses soldats le calme devant l'ennemi et la fatigue des viles
besognes. Jules Csar, l'homme du commandement froid et impeccable,
avait vu ses propres centurions refusant d'couter leurs chefs et
n'obissant qu' un dsir de combattre; et Vercingtorix avait arrt
d'un mot, aux approches du camp romain, la course victorieuse de ses
Gaulois.




CHAPITRE XIV

LA BATAILLE DE PARIS ET LA JONCTION DE CSAR ET DE LABINUS

      (Csar) abjuncto Labieno... vehementer timebat.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 56,  2.

  I. Importance militaire de Paris.--II. Premire partie de la
  campagne de Labinus: sa marche de Sens  Paris.--III. Pourquoi
  Vercingtorix ne poursuivit pas Csar aprs Gergovie. Retraite des
  Romains jusqu' l'Allier.--IV. Nouvelle dfection des duens. Csar
  repasse la Loire.--V. Victoire de Labinus  Paris.--VI. Jonction
  des deux gnraux.


I

Tandis que Csar, aprs avoir rgl  Decize les affaires des duens,
s'tait dirig vers le Sud pour attaquer Gergovie, son lgat Labinus
s'tait port vers le Nord par la valle de l'Yonne et le pays snon.

Labinus avait avec lui quatre lgions, dont la VIIe et la XIIe, deux
vieilles troupes trs sres et trs hardies; il emmenait toutes les
recrues rcemment arrives d'Italie et de la Province, un dtachement
de cavalerie, et une assez belle escorte de chevaliers romains.
Le dpt gnral de son arme tait Sens, comme Nevers tait celui
de l'arme proconsulaire. L'objectif de sa marche, fix par Csar
lui-mme, tait Lutce, ville principale du peuple des Parisiens.

Concidence singulire:  la mme heure, les deux armes romaines
menaaient Lutce et Gergovie. Celle-ci, plante sur un rocher dans le
massif central des montagnes franaises, capitale effective de la Gaule
celtique, et mtropole du pass; celle-l, allonge au fil de l'eau
au milieu des marais de la plaine septentrionale, et la mtropole de
l'avenir.

Mais cette concidence n'est point fortuite. De mme que Gergovie tait
le foyer de rsistance de la Gaule intrieure, Paris pouvait devenir le
point de concentration de la Gaule du Nord.

Csar, dans ses campagnes gauloises, a fait preuve d'une science
gographique d'une tonnante sret. Il s'est jou sur les routes comme
s'il avait vcu sa jeunesse dans les pistes des courriers. Il a reconnu
d'un coup d'oeil les jointures essentielles, les noeuds vitaux de
notre pays; et ceux qui voudront poursuivre plus loin le rcit de son
existence, verront quel parti il a tir de cette intuition du sol pour
constituer la Gaule romaine. Il a, le premier, compris l'importance
militaire de Paris et son avenir national: je veux dire, par ce mot,
les destines qu'une ville peut faire  une nation ou recevoir d'elle 
son tour.

Il a vu qu'avec les valles convergentes des rivires de son bassin,
Paris est le principal carrefour du Nord de la Gaule, depuis les deux
grandes presqu'les qui menacent la Bretagne insulaire, jusqu'au coude
form par la Loire carnute, depuis les bois des plateaux armoricains
jusqu'aux Ardennes  demi germaniques. Qui tenait Lutce surveillait
 la fois les rivages de l'Ocan et les rives du Rhin, les plaines
de l'Anjou et les forts du Morvan. En occupant solidement le bassin
parisien, on disjoignait ou on entravait toute confdration des cits
de la Belgique, de la Normandie et de la Loire centrale. C'est pour
cela que Csar, avant de partir pour Gergovie, envoya contre Lutce le
plus ancien et le plus capable de ses lieutenants.


II

Labinus excuta les ordres de son chef avec sa ponctualit coutumire.
Il laissa  Sens, pour garder les bagages, les soldats de l'anne, et
il suivit avec ses quatre lgions la rive gauche de l'Yonne.

Au del du confluent de la Seine, encore que le territoire des
Parisiens ne commence qu'aux marais de l'Essonne, Labinus n'a plus que
des ennemis au-devant de lui. Les Snons rvolts occupent leur ville
de Meclosdum (Melun), bourgade btie comme Lutce dans une le de la
Seine, une sorte de rplique de la cit parisienne. De l'autre ct de
l'Essonne, les Parisiens et tous leurs voisins de la Gaule propre, les
peuples du Maine, de la Normandie et de l'Armorique, ont ds le premier
jour fait cause commune avec Vercingtorix, et il est probable que le
gros de leurs milices, ainsi que celles du pays snon, ont t laisses
par lui pour dfendre ces territoires.

Labinus se htait afin d'empcher la concentration de ces troupes.
Il resta sur la rive gauche pour s'pargner le passage de la Seine et
de la Marne; il ngligea de prendre Melun, d'ailleurs peu redoutable;
il ne se donna mme pas le temps de faire main basse sur la flottille
de barques amarres  cet endroit. Mais, malgr tout, les Gaulois le
devancrent.

Durant toute cette campagne de 52, ils ont montr en effet, au Nord
comme au Sud, une relle aptitude  se concentrer rapidement. Ces
nations, comme les Samnites et les Romains des temps hroques,
vivaient toujours dans l'attente de la guerre prochaine: les milices
taient prtes  rpondre  un signal qui revenait, chaque anne,
presque aussi srement que le cri de l'hirondelle.

Une importante arme s'tait runie  la nouvelle du dpart de
Labinus. Ce n'taient pas des troupes tumultuaires, mais des soldats
aguerris, braves et tenaces, fort suprieurs aux brillants cavaliers du
pays duen. Ils choisirent pour chef Camulogne l'Aulerque: c'tait un
trs vieux gnral, et qui dtonne dans cette insurrection de la Gaule
o la jeunesse se tailla tant de commandements; mais on l'aimait 
cause de sa longue exprience et de sa science consomme des choses de
la guerre.

Il justifia sur-le-champ son renom et son autorit. Ce fut sans doute
 Paris que se fit le rassemblement des forces gauloises. Camulogne
rflchit, tudia le pays, et attendit Labinus sur la rive de ce
marais vaste, long et continu que forme l'Essonne avant de se jeter
dans la Seine: c'tait un obstacle presque aussi insurmontable que la
montagne de Gergovie. Les Romains avaient  lutter l-bas contre les
rochers et ici contre le marcage.

Labinus essaya du moyen classique pour franchir les palus: il voulut,
sous la protection des mantelets, charger un chemin sur claies et
fascines. Au bout de quelques heures de travail, il reconnut que
c'tait peine perdue, et il dcampa sans bruit au milieu de la nuit,
pour faire ce qu'il aurait mieux valu dcider ds son dpart de Sens:
s'assurer les deux rives du fleuve, et la descente par terre et par
eau.

Il rtrograda jusqu' Melun. Le pont tait coup, ceux des habitants
qui n'avaient point rejoint Camulogne s'taient rfugis dans l'le.
Mais ils avaient eu l'imprudence de ne pas dtruire les barques.
Labinus en saisit une cinquantaine, les remplit de soldats, enleva la
bourgade pouvante, et reprit sur la rive droite sa marche vers Paris,
la flottille descendant le fleuve avec lui.

Camulogne, averti par des fugitifs de Melun, adopta la tactique
prconise par Vercingtorix. Il envoya l'ordre d'incendier Paris, de
dtruire les ponts, et alla se poster sur la rive gauche de la Seine,
au pied de la montagne Sainte-Genevive (aux Grands-Augustins?).
Labinus tait dj camp sur l'autre rive, en face de la pointe de la
Cit (vers Saint-Germain-l'Auxerrois?).

La lutte allait s'engager entre les deux adversaires pour la
possession, non pas de la ville rduite  rien, mais de ce carrefour
de routes fluviales qui y aboutissaient, et la question de Paris tait
presque aussi grave que celle de Gergovie.

Mais  ce moment Litavicc faisait dfection, les duens allaient le
suivre, les Bellovaques se dcidaient  imiter leurs amis du Centre,
et ordonnaient la concentration de leurs troupes. Labinus pouvait tre
pris entre eux et Camulogne, comme Csar entre Gergovie et les duens.
Il ne s'agissait plus pour lui de victoire et de gloire, mais de sauver
son arme et de rejoindre son proconsul. Il dcida de revenir vers Sens
dans le temps o Csar se rsolvait  quitter Gergovie (vers le 1er
juin?).

Les deux corps de la grande arme romaine taient spars par 400
kilomtres de route, huit jours de marche pour chacun d'eux, et
les duens entre eux deux. On s'aperut alors de la maladresse que
Csar avait commise en allongeant ainsi, sans l'assurer contre toute
surprise, sa ligne d'oprations.  des audaces de ce genre, il risquait
de tout perdre pour vouloir tout gagner.


III

La principale crainte de Csar, en levant son camp, tait d'tre
poursuivi par Vercingtorix. S'il avait t pris entre les cavaliers
gaulois et l'Allier, dont les ponts taient dtruits et les eaux
grossies par la fonte des neiges, ses lgions dcourages et aux cadres
incomplets auraient t fort compromises.

Mais le roi n'envoya pas une seule fois ses hommes pour harceler les
lgionnaires en retraite. On dirait qu'il a voulu leur ouvrir largement
les routes qui conduisaient hors de l'Auvergne. Chez cet homme qui
faisait rarement les choses  la lgre, une telle abstention eut sa
raison d'tre.

Il craignait d'abord que ses Gaulois, nervs par des semaines
de pitinement sur le sommet troit et rugueux de Gergovie, ne se
laissassent entraner, dans les vastes tendues de la Limagne, aux
tmrits de leur fougue habituelle, et il redoutait pour eux, de
la part des lgionnaires, les terribles rsistances des btes aux
abois.--Peut-tre aussi ses soldats taient-ils dsireux de voir
les lgions disparatre enfin vers le Nord, loin de cette plaine aux
moissons presque mres qu'elles avaient dj quatre fois traverse et
foule: il tait temps que d'autres terres connussent enfin la prsence
de l'ennemi, c'tait aux duens de donner  leur tour des garanties 
la Gaule en souffrant pour elle et en achevant l'oeuvre commence par
les Arvernes.--Puis, Vercingtorix ne pouvait envoyer que des cavaliers
 cette poursuite. Or, il se dgarnit de sa cavalerie peut-tre ds le
surlendemain de la bataille, il la confia  l'duen Litavicc, il lui
donna l'ordre de devancer les Romains sur leur ligne de retraite, de
dcider les peuples de Bibracte  la dfection suprme, et sans doute
de revenir ensuite avec eux barrer la route  Csar: il serait temps
alors pour Vercingtorix de talonner son adversaire. Et ce plan et t
le meilleur, sans la mollesse des duens.

Il semble enfin que Csar ait hsit un instant, ou laiss croire
qu'il hsitt sur sa route de retraite. On racontait partout, dans les
camps gaulois, qu'il redoutait d'tre bloqu au Nord par l'Allier et
la Loire, et qu'il gagnerait la province romaine par les chemins du
Velay ou du Forez. Il ne lui fallait pas plus de temps pour rejoindre
le Rhne que pour revenir  Sens. Autour de lui, il parat bien qu'on
ait dsir cette marche vers le Sud, et qu'on lui ait mme conseill
de rebrousser chemin alors qu'il tait presque arriv sur les bords de
la Loire.--Mais ces routes des Cvennes, accessibles  quelques hommes
 un dbut de campagne, seraient funestes  des lgions fatigues
et fugitives: l'ennemi les aurait miettes  travers les gorges de
l'Allier ou de la Loire. Et puis, ce retour vers l'Italie et t
l'aveu de la dfaite et l'abandon de Labinus. Mieux valait courir
au pril duen que d'affronter encore les montagnes arvernes.--Csar
s'apprta donc  refaire en t,  la rencontre de l'arme de Sens, et
sur le versant occidental des Cvennes, cette mme campagne de vitesse
qu'il avait faite, au gros de l'hiver, au pied des pentes orientales.

Il traversa la Limagne droit vers le Nord, et, le troisime jour de
marche, il atteignit la rive gauche de l'Allier (en face de Varennes?).
Le pont avait t coup, sans doute par Litavicc pass avant lui.
Mais Csar eut le temps de le rtablir, et franchit la rivire sans
encombre. Il tait alors  quelques milles  peine du pays duen.


IV

Mais les duens ne mritrent ni la confiance de Vercingtorix ni les
craintes de l'arme romaine.

Aprs la dfaite de Csar  Gergovie, ils n'eurent tous qu'une
pense, se joindre au vainqueur. La Gaule allait tre dlivre par
les Arvernes: les duens devaient se hter de prendre une part de
la gloire, s'ils voulaient en revendiquer une dans le partage des
rcompenses. Aussi, lorsque Litavicc arriva sur le Mont Beuvray, il
fut reu comme un triomphateur; le vergobret, presque tout le snat se
runirent  lui; et on envoya une dputation officielle  Vercingtorix
pour conclure paix et amiti avec le peuple arverne.

Il ne restait d'duens fidles  Csar que le contingent command par
Viridomar et pordorix. Les deux chefs ne dirent rien tant que Csar
n'eut point franchi l'Allier. Quand ils se virent prs de leur pays,
ils lui demandrent la permission d'y retourner, sous prtexte de faire
entendre raison  leurs compatriotes. Le proconsul eut l'air de les
croire et les laissa partir, les jugeant peut-tre moins fcheux comme
ennemis que comme allis.

 peine hors du camp, les deux jeunes gens et leurs hommes galoprent
jusqu' Nevers, jusque-l respect par les duens: ce fut le gage
qu'ils rsolurent de donner  la trahison, en change d'une fidlit
trop longue  Csar. Viridomar et pordorix gorgrent la petite
garnison romaine, et massacrrent les ngociants italiens, pour
lesquels les incertitudes des combats compensaient grandement les
gains usuraires. Puis ils se partagrent la caisse du questeur et les
chevaux de remonte; et enfin, s'emparant des otages de la Gaule, ils
les expdirent  Bibracte, faisant hommage  leur vergobret de ces
malheureux captifs, une fois de plus ballotts de ville en ville et de
chef  chef.

Le coup fait, ils songrent  Csar: prenant exemple sur Vercingtorix,
ils dtruisirent ou enlevrent les approvisionnements, brlrent
Nevers, et se mirent  battre la campagne pour lever des hommes,
affamer le proconsul, l'arrter sur les bords de la Loire, et, si
possible, le rejeter vers le Sud. Le fleuve tait alors en crue:
point de ponts intacts ni de gus praticables. Des postes de cavaliers
duens furent disposs sur les berges de la rive droite: si Litavicc
et d'autres avaient le temps de revenir de Bibracte, l'arme romaine
tait bloque du ct du Nord.--C'tait sans doute ce qu'esprait
Vercingtorix. Mais lorsqu'il ne commandait pas en personne, les
Gaulois faisaient d'assez mauvaise besogne: la dvastation du pays
fut toute superficielle, et les soldats qui paradaient  Bibracte se
laissrent prvenir par Csar.

Celui-ci s'approchait. Quand on apprit l'incendie de Nevers, il y eut
autour de lui un moment d'hsitation: il fut question de rtrograder,
peut-tre vers le Forez et de l sur Vienne, ce qui tait faire le jeu
des ennemis. Le proconsul n'eut pas de peine  rassurer les siens et
 leur montrer qu'ils n'avaient encore devant eux que des fantoches
d'adversaires. Il atteignit la Loire aprs un jour et une nuit de
marche force, et s'arrta devant le gu le moins prilleux (entre
Decize et Nevers?). Ses chevaux furent envoys en amont pour briser
le courant, et ses lgionnaires passrent ensuite, ayant de l'eau
jusqu'aux paules, et les bras en l'air pour tenir les armes leves.
Les duens prirent peur, et s'enfuirent sans avoir tu un seul homme 
leur ennemi. Csar, sur les excellentes terres de l'autre rive, trouva
ce qu'il voulut, grains et bestiaux, pour nourrir ses lgionnaires.

La route tait libre jusqu' Sens: il tardait au proconsul d'arriver
dans cette ville, redoutant les pires malheurs pour Labinus et ses
quatre lgions, dont il n'avait plus de nouvelles.


V

Mais Labinus s'tait mieux tir d'affaire  Paris que Csar  Gergovie.

Le lgat ne voulut pas regagner Sens par la rive droite. Il avait peur
d'tre rejoint par les Bellovaques, et d'tre oblig de traverser la
Marne ou la Seine entre les attaques croises des nouveaux-venus et
de Camulogne. Mieux valait franchir le fleuve le plus tt possible,
n'ayant encore sur les bras que le chef gaulois. Il fallait essayer
d'abord de djouer sa prudence: car le vieux routier de guerres avait
chelonn des postes de vigie tout le long de la Seine. Puis, si la
bataille tait ncessaire, elle enlverait au moins  la retraite
l'apparence d'une fuite.

Labinus fait quatre parts de ses troupes.--La moiti de la lgion
la moins aguerrie restera pour garder le camp.  dix heures du
soir, la flottille, chaque bateau command par un chevalier, descend
sournoisement le fleuve pour s'amarrer  quatre milles en aval (au
Point du Jour?).  minuit, l'autre moiti de la lgion remonte le long
de la rive droite (vers Charenton), accompagnant les bagages, flanque
de barques, et tous, soldats, valets et rameurs, menant fort bruit.
Enfin, quelques instants aprs, cette fois dans le plus grand calme,
Labinus et ses trois meilleures lgions allrent, en aval, rejoindre
la flottille qui les attendait.

Au moment prcis o Labinus arrive (vers deux heures du matin), un
premier dbarquement a lieu sur la rive gauche, favoris par la nuit
noire et un orage subit. Les sentinelles ennemies sont gorges,
les chevaliers d'tat-major forment un pont de bateaux, et les
trois lgions de Labinus se trouvent transportes sur le flanc de
Camulogne.

Ce stratagme, d'ailleurs habituel lors des passages de rivires,
ne trompa qu' moiti le chef gaulois. Il dpcha des soldats en
amont, mais en petit nombre, et avec l'ordre de ne point s'loigner
inutilement; il en dtacha d'autres sur les bords mmes du fleuve, en
face du camp romain: mais ce fut en aval, contre le gros de l'arme
ennemie, qu'il fit manoeuvrer la plupart de ses hommes, et qu'il
s'avana lui-mme.--Aussi, au lieu de trouver une arme surprise
et disperse, Labinus aperut avec le jour un front de bataille
tranquille et prt (dans la plaine de Grenelle?). Il se rsigna 
combattre, sans doute avec peu de regret.

Les deux adversaires furent dignes l'un de l'autre.  la droite
romaine, la VIIe lgion, qui tait pour Labinus ce que la Xe tait
pour Csar, enfona l'ennemi au premier choc. Mais  gauche, la
XIIe, aprs avoir renvers les premiers rangs  coups de javelots,
eut la surprise de voir que les autres ne bronchaient pas, et que,
mme abords  l'pe, aucun Gaulois ne reculait: Camulogne tait au
milieu de ceux-l. Alors, on appela  la rescousse la VIIe, qui vint,
par derrire, attaquer ces braves gens. Les Gaulois ne bougrent pas
davantage, masss et fermes comme des lgionnaires. On les entoura, et
on les tua tous jusqu'au dernier, Camulogne comme les autres.

Il restait encore quelques bandes en amont, du ct du camp. Elles
accoururent au bruit du combat, s'acharnrent  lutter encore,
s'tablirent sur une colline voisine  (Vaugirard?) et offrirent la
bataille. Les Romains en eurent raison d'un lan, et leur cavalerie,
lance de tous cts, massacra ceux des Gaulois qui ne purent s'abriter
dans les collines boises du voisinage.

La route de Sens se trouvait entirement dgage.


VI

Labinus et Csar marchaient donc  la rencontre l'un de l'autre. Mais
le lgat arriva le premier au rendez-vous.  Sens, il ramassa le reste
de ses troupes, et reprit le chemin du Sud. Il s'avana deux jours
encore sans rencontrer Csar, et le rejoignit enfin le troisime,
presque  la frontire du pays duen (prs d'Auxerre? et vers le milieu
de juin?).

Des deux gnraux qui se retrouvaient aprs six semaines d'angoisses,
c'tait Labinus qui sauvait Csar: le lgat revenait victorieux,
ses quatre lgions et sa cavalerie intactes, une arme gauloise et
un chef clbre anantis; le proconsul arrivait presque en fugitif,
sa cavalerie incomplte, son admirable VIIIe dcime, et derrire lui
s'amassaient deux armes redoutables.

Il y avait quatre mois  peine que Jules Csar,  son retour de
la Province, avait group autour de lui ces mmes dix lgions. Il
les ramenait maintenant  peu prs au mme point. Sans doute, dans
l'intervalle, elles avaient trac, de Sens  Orlans, de Bourges 
Gergovie, et de Paris pour revenir encore  Sens, un vaste cercle de
vestiges sanglants. Mais la Gaule, recouvrant ces dbris, s'tait de
nouveau ferme derrire elles.




CHAPITRE XV

L'ASSEMBLE DU MONT BEUVRAY

      Magno dolore dui ferunt se dejectos principatu.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 63,  8.

  I. Soulvement gnral de la Gaule: nouvelles cits qui se
  joignent  la ligue.--II. Affaiblissement rel de l'autorit de
  Vercingtorix.--III. Caractre du peuple et des chefs duens.--IV.
  Vercingtorix  Bibracte; conseil de toute la Gaule.--V. Plans de
  Vercingtorix: il continue sa tactique.


I

Car cette fois, autour de Csar et de Labinus, toutes les nations
s'insurgeaient. Le long des rivages, depuis les marais de l'Escaut
jusqu' ceux de la Gironde, au pied des montagnes, depuis le
Saint-Gothard sujet des Helvtes jusqu'au Mont Lozre client des
Arvernes, une ligne continue d'hommes en armes bordaient les frontires
de la Gaule souleve. Il ne restait plus au proconsul que deux nations
fidles, chez lesquelles il pt abriter ses lgions errantes: les
Rmes, qui les couvraient en partie contre les agressions du Nord,
les Lingons, qui leur ouvraient, de Langres  Dijon, les routes de la
retraite vers le Sud; ces deux peuples taient les seuls  garder la
foi promise  Csar;  dfaut de patriotisme, ils eurent au moins le
mrite de la reconnaissance.

Toutes les autres peuplades, travailles sans relche, depuis six
mois, par l'or et les flatteries des missaires de Vercingtorix,
avaient attendu sa victoire pour achever de se laisser convaincre.
Aprs Gergovie, elles lui furent irrsistiblement gagnes. Ce fut,
 la nouvelle de la retraite de Csar, un va-et-vient de messages et
d'ambassades entre les cits de la Gaule: dans la joie tumultueuse de
la dlivrance, se perdit l'impression de la mort de Camulogne et de la
victoire de Labinus.

La dfection des duens entrana celle de tous leurs clients: une
fois rallis  la cause de la libert, ils avaient intrt  y amener
le plus grand nombre de leurs amis. Ils s'empressrent d'expdier
partout de l'or, des promesses, des prires ou des menaces. Avec eux
se grouprent leurs vassaux ou allis, les Sgusiaves du Forez, les
Ambarres de la valle de l'Ain: renfort prcieux entre tous, car les
tribus de ces deux peuples, campes en face de Vienne et de Genve,
menaaient directement la province romaine et la retraite de Csar.

Au sud-est de la Loire, les derniers rcalcitrants, les Santons de la
Saintonge, les Ptrucores du Prigord, se dcidrent  suivre la mme
cause que leurs voisins et rivaux du Limousin et de l'Agenais, qui
avaient t si prompts  se joindre  Vercingtorix.

Au nord de la Seine, les Belges s'taient enfin rsolus  se battre
une fois de plus, et  sacrifier ce qui leur restait d'hommes. On
s'arma pour le compte de la Gaule chez les Nerviens du Hainaut, les
Morins de la Flandre, les Ambiens de la Picardie, les Atrbates de
l'Artois. De ce ct, l'insurrection fut fomente par Comm l'Atrbate,
guri de sa blessure, mais non point de sa colre: car il avait
jur de ne plus voir de Romain face  face, si ce n'est sans doute
l'pe  la main.--trange personnage que celui-l, le plus original
peut-tre des Gaulois de ce temps, du moins aprs Vercingtorix: brave
comme pas un, d'une audace morale gale  son insouciance physique,
souple, rus, retors, beau parleur, ayant partout des amis et des
htes, plein de ressources d'esprit et de bons conseils, dispos aux
aventures les plus dangereuses, tenant  la fois d'Ajax, d'Ulysse et
de Nestor. Jusqu'en 53, il avait t en Belgique l'homme d'affaires de
Csar, qui ne pouvait se passer de lui; le voil maintenant patriote,
et, semble-t-il, dlibrment, sans arrire-pense d'intrt ni de
jalousie. Grce  lui, les Bellovaques eux-mmes finiront par envoyer
quelques hommes  la ligue: car l'individualisme de ce peuple tait
si incorrigible qu'ils dclaraient faire la guerre  Rome en leur nom
et  leur guise, sans ordre de personne: mais ils ne purent s'empcher
d'couter Comm l'Atrbate.

Des peuples de la frontire germanique, les Trvires, seuls, ne furent
pas en mesure d'envoyer aux Gaulois un secours apparent. En ralit,
ils leur taient fort utiles. Depuis le commencement de la guerre,
ils ne cessaient de batailler contre les Germains, et par l ils
empchaient la Gaule d'tre prise  revers par une invasion toujours
prte. Mais les Mdiomatriques (de Metz), les Squanes et les Helvtes
acceptrent de dfendre la libert de tous: les Squanes n'taient-ils
pas d'anciens allis du peuple arverne? les Helvtes n'avaient-ils
pas  venger la premire injure que Csar et inflige  une cit de
la Gaule? Au del des plaines de la Sane, ces deux derniers peuples
allaient mettre de nouvelles barrires entre Csar et sa province.

Pour achever de les dcider, eux et les autres, les duens eurent
recours au procd cher aux Barbares. On venait de leur expdier
 Bibracte les otages que la Gaule avait jadis livrs  Csar. Ils
annoncrent qu'ils mettraient  mort les reprsentants des nations
qui refuseraient de s'allier  eux, et peut-tre quelques premiers
supplices montrrent que la menace n'tait point vaine. Les dieux,
cette fois encore, eurent leurs victimes. Les peuples effrays n'eurent
plus qu' obir. Et ces mmes otages qui avaient garanti la fidlit de
la Gaule  Csar allaient garantir son attachement  la libert.


II

En ralit, ce soulvement gnral de la Gaule enlevait  Vercingtorix
autant de force qu'il lui amenait de secours.

Sans doute, il peut doubler l'effectif de sa cavalerie et de son
infanterie. Mais les milices qui vont lui arriver ne valent pas ces
hommes dociles et endurants dont il a, depuis vingt semaines, exerc
et faonn l'me et le corps. Les nouveaux-venus apporteront cette
indiscipline et cette ardeur  la bataille qu'il avait eu tant de
peine  refrner chez ses premiers soldats, et ces dfauts deviendront
d'autant plus dangereux qu'ils agiteront des masses plus grandes.

Le nombre des chefs se multiplia comme celui des hommes. Si, devant
Avaricum, Vercingtorix a d cder aux autres matres de nations, il
les avait rduits, dans Gergovie,  n'tre que ses lgats. Cette tche
tait  recommencer pour lui.

Au dbut de l'insurrection, il avait, en l'honneur de ses dieux, fait
flamber quelques bchers d'adversaires. Ce qui lui tait possible
dans l'exaltation de la prise d'armes, et sur la terre paternelle de
Gergovie, tait impraticable aprs la victoire et sur le sol duen, o
il n'tait plus que l'hte d'une cit allie.

De plus, Vercingtorix n'avait certainement pas, depuis six mois, pur
son conseil de toutes les jalousies. Ses succs et son commandement
imprieux avaient d bien plutt en accrotre le nombre. Les plus
irrductibles, sans doute, taient celles de ses plus proches voisins,
ces chefs arvernes qui avaient t ses camarades de jeunesse ou
ses rivaux politiques. Plus d'un snateur gergovien ne devait pas
lui pardonner d'tre le fils d'un tyran, et roi lui-mme. L'arrive
d'duens renfora la bande de tratres et d'envieux qui se formaient
autour de lui.

Enfin, c'taient de nouveaux peuples qui se joignaient aux Arvernes et
aux Carnutes, jusque-l les deux principaux arbitres de l'insurrection.
Mais les Carnutes taient trop compromis contre Csar pour souhaiter
une dfaite, et derrire les Arvernes, Vercingtorix s'appuyait sur
l'amiti solide des Cadurques et autres clients sculaires de la
royaut de Gergovie. Il avait  compter maintenant avec les Helvtes,
les Squanes, les duens, rivaux traditionnels de son peuple. Quelle
scurit pouvait-il trouver chez ces derniers venus de la rvolte,
dcids moiti par crainte et moiti par intrt, et qui offriraient
sans peine  Csar des occasions et des motifs de pardon? Vercingtorix
aurait  combattre, avec la jalousie des chefs, les rancunes des
nations, et de la nation duenne entre toutes.


III

C'est le plus singulier des peuples gaulois que les duens, qui
partageaient avec les Arvernes, depuis trois quarts de sicle,
l'attention du monde grco-romain. Je cherche  dessiner les traits de
leur caractre, et ils s'effacent ds que je crois les saisir. Humeur
inconstante, me inconsistante, race flexible et fugitive, habitants
de plaines ouvertes et de noirs sommets, pays sans unit et volont
sans dure, les duens ont t impuissants  se maintenir comme nation.
Alors que les Arvernes, les Bituriges, les Squanes et tant d'autres
ont affirm pendant des sicles leur identit politique, les tribus
et les terres duennes se sont rapidement disjointes: Autun, Avallon,
Moulins, Nevers, Charolles, Mcon, Beaune, Chalon, toutes leurs
villes sont alles  des destines diffrentes et  des tempraments
personnels: les landes au Bourbonnais, le Morvan au Nivernais, et
les vignobles  la Bourgogne. Attir vers le Midi par les vins de ses
coteaux, rappel vers le Nord par les torrents de ses forts, le peuple
duen hsita sans cesse entre Rome et la Gaule; et aprs n'avoir jamais
su, au temps de Csar, ce qu'il voulait faire, il finit par perdre la
volont de vivre.

Ce qui domina chez lui, ce fut le got des choses de l'esprit. Il
s'instruisit trs vite. Il fut le premier  s'assimiler ces lgendes
mythologiques de la Grce dont l'acceptation tait, pour les Barbares,
une faon de se convertir  la religion des peuples cultivs. Ses
druides taient peut-tre ceux qui tenaient l'cole la plus frquente.
Autun fut, sous les empereurs, le rendez-vous de la jeunesse studieuse.
Dix sicles plus tard, dans les temps de Cluny, la terre duenne
demeurait nourricire des vertus intellectuelles. Aujourd'hui encore,
il semble qu'on respire  Autun un air de science et de travail, comme
celui qui flotte dans les villes les plus instruites du Midi, Nmes ou
Montpellier.

Mais les vertus morales taient mdiocres chez les duens du temps
de la libert. Ils n'ont eu alors qu'un seul homme de caractre: Sur,
qui demeura patriote jusqu' la dernire heure, et qui, Vercingtorix
battu, rejoignit les Trvires pour lutter encore contre le peuple
romain. Mais aucun de ses compatriotes ne m'intresse. Dumnorix, le
mieux tremp de tous, fit de beaux projets, les rserva toujours, et,
en dfinitive, combattit quatre ans aux cts de Csar tout en rvant
de dlivrer la Gaule. Son frre Diviciac est l'intendant intelligent
et plat de la politique romaine. Quant aux chefs de 52, on vient d'en
voir quelques-uns  l'oeuvre. Convictolitav se fait nommer vergobret
par Csar, le renie, revient  lui, le trahit encore. Litavicc se fait
confier une arme pour aider les Romains, et tente de la dbaucher
d'une manire si maladroite qu'il ne rend service  personne.
Viridomar et pordorix sont de jeunes gredins sur lesquels Csar
conserva de trop longues illusions: il les a combls d'honneurs et de
richesses; pendant le sige de Gergovie, ils dnoncent au proconsul
et font chouer la tentative de leur compatriote Litavicc; pendant la
retraite, ils quittent Csar en protestant de leur amiti, et ils vont
massacrer les Romains  Nevers. Ces gens-l, du premier jour jusqu'au
dernier, n'eurent jamais le franc courage de leur trahison: Csar,
qui connaissait la perfidie duenne, nous la montre faite surtout
de promesses ludes, de lenteurs calcules, de dmonstrations et de
reculades. J'aime mieux la brutale volte-face de Comm, enthousiaste de
Csar, puis enrag contre lui. J'aime mieux mme la fidlit des Rmes
et des Lingons au peuple romain, servile obstination o il entrait
aprs tout le respect de la parole humaine. Mais ces chefs duens,
qui n'embrassaient une cause que pour en regretter une autre, taient
toujours tratres  la trahison mme.

Des autres chefs, Cot, le rival de Convictolitav, devenu le chef de la
cavalerie, pordorix l'ancien, Cavarill, le chef de l'infanterie aprs
Litavicc, nous ne savons qu'une chose, c'est qu'ils apparurent sur
les champs de bataille pour se faire vaincre. Car les duens, malgr
le renom de leur cavalerie, furent d'assez pitres combattants. Ils
n'ont  leur actif aucune grande victoire. Quand Csar vint en Gaule,
il les trouva crass sous les dfaites que leur avaient infliges les
Squanes et les Germains. Dumnorix, en 58, se laissa mettre en fuite
par les Helvtes. Depuis cinq mois, les duens avaient paru quatre 
cinq fois sur le thtre de la guerre: en fvrier, ils n'avaient pas
os franchir la Loire pour secourir les Bituriges; dans la campagne
de Gergovie, les soldats de Litavicc avaient abandonn leur chef, et
les auxiliaires duens de Csar ne s'taient prsents sur le flanc
de la VIIIe lgion que pour achever de l'affoler; Litavicc, charg par
Vercingtorix de devancer les Romains, ne se retourne pas  temps pour
les arrter; et, lors de cette mme retraite, Viridomar et pordorix
n'ont pu ni leur tuer un homme ni leur couper les vivres. Je ne crois
pas que le courage ait manqu  tous ces chefs: mais ils n'ont jamais
appris l'art de se battre et de forcer la chance.

Voil le peuple et les hommes dont Vercingtorix vient enfin
d'entraner l'adhsion. Le roi des Arvernes a grossi son arme
d'auxiliaires incommodes et son conseil d'opposants coutumiers de
trahisons.


IV

Il s'en aperut aussitt. Alors qu'il lui aurait fallu continuer la
campagne sans se donner un jour de repos, pousser rapidement aux
Lingons pour briser leur rsistance, couper les routes du plateau
de Langres, presser Csar par le fer et le feu, Vercingtorix fut au
contraire oblig de suspendre les oprations, de discuter, parlementer,
faire le mtier d'orateur et de snateur. Comme s'ils voulaient
permettre  l'arme romaine de se reposer, les Gaulois se mirent, 
l'instigation des duens,  dlibrer longuement.

La premire dputation des duens  Vercingtorix avait t pour lui
offrir l'alliance. La seconde fut pour l'inviter  se rendre auprs
d'eux et  leur soumettre son plan de campagne. C'tait lui rappeler
qu'un roi arverne devait traiter d'gal  gal le vergobret duen.

Il fallait mnager ces allis nouveaux et ombrageux; toute chicane et
fait perdre du temps. Le Mont Beuvray tait aprs tout plus prs que
Gergovie des routes dont s'approchait Csar: Vercingtorix sacrifia son
amour-propre aux intrts de la Gaule, et il monta  Bibracte.

Les ngociations commencrent entre lui et les chefs duens, dont
les plus intraitables furent, comme  l'ordinaire, les plus rcents
rengats, Viridomar et pordorix. Les nobles de Bibracte annoncrent
et affirmrent leurs prtentions  prendre le pouvoir suprme: un
Arverne l'avait exerc pendant six mois, qu'il passt la main  un
duen.

La demande tait fantaisiste: les duens voulaient le profit alors que
d'autres avaient eu la peine. Elle tait dangereuse: ces aspirants
au commandement en chef, Litavicc, Viridomar, pordorix, Cavarill,
n'avaient jamais t que des sous-ordres de Csar, et, les jours
prcdents, au lieu d'arrter le proconsul, ils l'avaient lchement
laiss passer. Vercingtorix refusa de tels successeurs.

Il ne s'opposa pas cependant  ce que ses pouvoirs fussent soumis  la
rlection. L'arrive de nouveaux membres  la ligue ncessitait une
sanction nouvelle. Vercingtorix accepta qu'une assemble de tous les
chefs ft convoque, et qu'elle se runt  Bibracte. C'tait un retard
de plus, et une autre concession  la gloriole de ses allis.

De toutes les tribus et de toutes les cits belges et celtiques, on se
rendit en masse dans la ville duenne. Elle devint pour quelques jours
la tte et la citadelle de la Gaule entire.  l'ombre touffue des
htres sculaires, les cortges tincelants et chamarrs des cavaliers
gaulois serpentrent sur les vieux sentiers de la montagne, et la cit,
abandonne d'ordinaire aux marteaux des forgerons et aux fumes des
mailleurs, retentit des rauques clats de voix et des rudes clameurs
des discussions politiques.

Mais, au milieu de cette foule, Vercingtorix prit sa revanche
de l'astuce duenne. Les intrigues des chefs se rompirent dans
ces agitations passionnes. Il dut tre impossible d'ouvrir une
dlibration rgulire: les nouveaux-venus ne pensaient sans doute qu'
acclamer l'homme qui avait vaincu Csar,  admirer sa haute taille,
la fiert de son regard, l'aurole de sa gloire rcente. Il fallut
laisser  cette multitude arme, comme dans les jours hroques des
longues quipes, le soin de choisir son chef de guerre. L'enthousiasme
populaire touffa tous les gosmes, et, le jour de l'lection, le nom
de Vercingtorix sortit d'une clameur unanime.

De nouveau, mais cette fois au nom de toute la Gaule, Vercingtorix
recevait le commandement suprme. L'unit nationale tait consomme;
et elle l'tait, ainsi qu'au temps de Bituit et de Celtill, sous les
auspices d'un Arverne comme chef. Peut-tre mme pronona-t-on un autre
titre que celui de chef, et entendit-on parler de Vercingtorix roi
des Gaulois.

Mais,  ce moment prcis o l'unit tait fonde et o l'autorit
de Vercingtorix paraissait la plus forte, s'annoncrent aussi les
rivalits qui devaient ruiner l'une et l'autre. En voyant grandir
au-dessus de lui et sur son propre sol la puissance rivale, le snat de
Bibracte se sentit profondment bless. En entendant Vercingtorix leur
donner des ordres, pordorix et Viridomar froncrent les sourcils.
Les duens sentaient dj qu'ils regrettaient Csar et souhaitrent son
pardon.


V

Une fois proclam, Vercingtorix imposa sa volont avec sa prcision et
sa fermet habituelles. Il refit aprs l'assemble de Bibracte ce qu'il
avait fait aprs celle de Gergovie: sauf, par malheur, l'excution de
quelques chefs.

Il commanda des otages et fixa les contingents. Tout ce qui restait de
cavaliers disponibles en Gaule, quinze mille, devaient se concentrer
au plus tt dans le pays duen: la tactique qu'il comptait suivre ne
pouvait russir qu'avec une cavalerie fort nombreuse. Il ne voulut pas,
auprs de lui, un supplment d'infanterie: il avait environ 80000
fantassins, fournis par les Arvernes ses sujets ou par ses allis de
la premire heure, suffisamment dgrossis par cinq mois de marches, de
combats, de terrassements et d'obissance; il n'avait pas le temps d'en
former d'autres, et des recrues l'embarrasseraient. Des ordres furent
sans doute donns pour mettre en tat de dfense quelques grandes
villes-fortes, que l'on devait conserver comme refuges.

Le plan de campagne de Vercingtorix ne fut autre que celui de fvrier,
mais largi avec audace et intelligence. En hiver, il fallait retenir
Csar dans la Province: maintenant il faut l'y renvoyer, le plus
maltrait possible, et, si faire se peut, le renvoyer en Italie mme.

Les Gaulois envahiront la Narbonnaise sur tous les points  la fois,
de manire  ce que Csar soit oblig, ou de la dfendre en personne,
ou de l'abandonner toute entire. Il ne s'agit plus seulement de la
menacer de biais par l'Ouest, comme l'avait dj fait Lucter, mais de
se dverser en masse sur elle par-dessus les Cvennes. Les Rutnes
et les Cadurques prendront leur route, plus  l'est de celle qu'ils
ont dj suivie, le long des Causses et de l'Aigoual, et inquiteront
directement Narbonne, Bziers, Nmes et les rivages de la Mditerrane
elle-mme. Les tribus du Gvaudan et du Velay n'auront qu' suivre le
chemin de Csar pour descendre chez les Helviens, gagner l'Ardche et
le Rhne. Enfin, les duens du Sud et leurs clients les Sgusiaves du
Forez, au nombre de dix mille fantassins, flanqus de 800 cavaliers que
leur adjoint Vercingtorix, dboucheront par la valle du Gier ou la
plaine des Dombes en face de Vienne, la grande cit gallo-romaine des
Allobroges.

C'est  cette dernire expdition que Vercingtorix tenait le plus,
et avec infiniment de raison. Que Csar retournt vers la Province
ou qu'il s'enfut en Italie, il lui fallait passer par Vienne ou par
Genve, villes allobroges. Si les insurgs parvenaient  occuper ou 
soulever le pays, le proconsul aurait devant lui une double ligne de
dangers, celle de la Sane, rivire duenne, celle du Rhne, fleuve
des Allobroges. Aussi le roi arverne mit-il tout en oeuvre pour
s'assurer l'appui de ce grand peuple. Il envoya  ses chefs messages
sur messages, il les accabla d'offres et de tentations. Il leur rappela
sans doute ces liens d'amiti et de fraternit de guerre qui les
avaient unis  Bituit et aux Arvernes; il exploita les rancunes que
les Allobroges conservaient contre Rome et ses magistrats: il y avait
dix ans  peine, n'avaient-ils pas soutenu (en 61) une guerre ardente
contre l'un d'eux, la troisime depuis trois quarts de sicle? Il leur
montra que le temps de la revanche, pour eux comme pour les autres,
tait venu, et qu'une fois les Celtes victorieux, les Allobroges
recouvreraient, avec l'appui des Arvernes, l'hgmonie de la Gaule au
sud des Cvennes.

Sur toute cette ligne d'invasion, dans toutes ces combinaisons
militaires et politiques, Vercingtorix prparait les solutions les
meilleures. Il montra la mme prvoyance dans son plan d'attaque de
l'arme proconsulaire.

Quel que ft le dessein de Jules Csar, disait Vercingtorix aux
chefs de son entourage, celui des Gaulois devait tre fix d'avance.
Peu importait la route qu'il prendrait. Il fallait s'en tenir, contre
lui,  la tactique de la campagne d'Avaricum. Aucune autre ne valait
celle-l; incendier les fermes, dtruire les greniers, enlever les
convois, harceler les soldats en marche, massacrer les fourrageurs:
que les quinze mille cavaliers se rsignent  cette tche, et les dix
lgions seront rduites sans coup frir. Vercingtorix continuait 
rclamer de ses Gaulois le courage d'un double sacrifice: voir brler
leurs biens sans une plainte, voir passer l'ennemi sans le combattre.
Car avant tout, disait et rptait le chef arverne, il faut viter une
bataille: la victoire est  ce prix (fin juin?).




CHAPITRE XVI

DFAITE DE LA CAVALERIE GAULOISE

      +Ho Ouerkingetorix... kai ti kaupo tn [Germann] tn tois
      Rhmaiois summachountn esphal.+

      DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 39,  2.

  I. Csar appelle des Germains.--II. Retraite de Csar vers la
  Province.--III. Concentration des troupes gauloises  Alsia.
  Elles rencontrent Csar prs de Dijon.--IV. Pourquoi Vercingtorix
  se rsolut  combattre.--V. Formation en bataille des deux
  armes.--VI. Dfaite de la cavalerie gauloise.--VII. Retraite de
  Vercingtorix sur Alsia.


I

Pendant ce temps, Csar avait rtrograd chez ses allis de la valle
de la Marne; rconfort par l'hospitalit des Lingons et des Rmes, il
se prparait pour une nouvelle campagne.

Il ne songeait plus  pntrer dans la Gaule mme,  la fois souleve
et dvaste:  quoi lui aurait servi de revivre devant Bibracte les
journes de Gergovie? pour faire besogne utile contre les coaliss, il
aurait eu besoin de nouveaux renforts, et il ne pouvait en attendre ni
de la Province envahie ni de l'Italie dont il allait tre coup.

L'essentiel lui parut de regagner la Narbonnaise, o son cousin L.
Csar n'avait que 22 cohortes, soldats tirs de la Province mme et
qui pour la plupart n'avaient jamais vu l'ennemi. Car, s'il arrivait
malheur  cette rgion, le proconsul se trouverait enferm, loin de
l'Italie, comme par un double crou; et, s'il russissait  s'chapper
des Gaulois, il n'viterait srement pas les vengeances du snat et de
ses adversaires romains.

Dans la Province, c'tait la possession des terres allobroges qui
dciderait du salut de Csar ou de la victoire finale des Gaulois:
Vienne et Genve, leurs principales cits, taient les ttes des deux
grandes voies alpestres, celles du Grand et du Petit Saint-Bernard; et
ces mmes Allobroges, qui s'chelonnaient sur les deux rives du Rhne,
depuis le confluent de la Sane jusqu' celui de la Drme, gardaient 
leur merci la route des plus grandes villes mditerranennes, Marseille
et Narbonne. Csar rsolut de se rendre d'abord dans leur pays, pour y
combattre ou y devancer le lieutenant de Vercingtorix.

Il avait dix lgions, mais leur effectif rduit devait comporter moins
de 40000 hommes, et qui venaient, de mars  juin, de fournir deux
terribles campagnes. Les troupes auxiliaires, Crtois, Espagnols,
Numides, Gaulois allis, n'existaient  vrai dire plus. Il avait 
peine un ou deux milliers de chevaux, que montaient ses officiers et
ses hommes de rserve, vieux soldats mrites et rengags. C'tait une
arme rsistante et d'attaque, mais, en ce moment, elle vivait dans la
tristesse et le dcouragement. Depuis sept ans, elle avait combattu au
del des Alpes, et elle reprenait en sens inverse, dpouille de ses
conqutes et de son renom, cette route du Rhne d'o elle tait partie
si allgrement pour sa premire victoire gauloise. Des tapes lugubres
commenceraient bientt en pays ennemi, et elle ne marcherait plus qu'
travers une nue de cavaliers, incertaine du lendemain.

C'tait cette cavalerie gauloise que Csar redoutait le plus, et ce
cortge de famine et de misres qu'elle crait prs d'elle autour des
lgions en route. Alors, pour protger ses vieux soldats, il eut une
seconde fois recours aux Barbares de la Germanie.

Dans la campagne de la fin de l'hiver, il avait eu avec lui 400
cavaliers germains, et on a vu les services qu'ils lui ont rendus
sous les murs de Noviodunum. Cette fois encore, avant de se mettre en
marche, il envoya ses agents acheter des hommes au del du Rhin. Les
tribus qu'il avait soumises, Ubiens et autres, ne demandaient pas mieux
que d'oublier dans une bonne cure gauloise la honte du joug romain.
Quelques milliers d'hommes rpondirent  l'appel de Csar: effectif peu
nombreux, mais qualit suprieure. Il y avait l de cette infanterie
lgre qui accompagnait les cavaliers sur le champ de bataille, et
qui, tiraillant derrire les chevaux, frappait  l'improviste les
hommes et les btes: on ne pouvait rien voir de plus agile et de
plus rapide qu'un fantassin germain. Mais ce que Csar reut de plus
prcieux, furent quelques escadrons, deux milliers d'hommes peut-tre,
de grands corps massifs,  l'audace aveugle, dont le choc suffisait
 enfoncer un adversaire. Ils avaient de mauvais chevaux, qui ne
valaient probablement rien dans les charges: le proconsul leur donna
les excellentes montures de sa rserve et de son tat-major, et il
eut ainsi une belle et bonne troupe,  l'abri de laquelle les lgions
romaines pourraient cheminer avec plus de confiance: il avait suffi,
dans une des dernires campagnes, de huit cents cavaliers germains pour
mettre en droute cinq mille soldats de la cavalerie gauloise.

De plus en plus, pour se dfendre contre la Gaule, Jules Csar
l'ouvrait aux Germains. Il rptait sur elle l'exprience qu'avaient
faite les Squanes. Forc d'abandonner un butin et une gloire de sept
ans, la colre a d l'exasprer, et peut-tre, si le danger et grandi
pour Rome, la Gaule aurait-elle vu derrire elle un nouvel Arioviste,
appel par Jules Csar.


II

Les dix lgions de Csar, appuyes de leurs cavaliers barbares, se
mirent enfin en route vers les terres romaines. Elles descendirent du
plateau de Langres et dbouchrent dans le versant du Rhne.--Jusqu'
Dijon, elles se trouveraient encore en pays ami: c'tait aux Lingons
qu'appartenait la rgion riche et fertile qui s'allongeait vers le
Sud entre les montagnes du Couchant et les forts ou les marcages
des bords de la Sane.--Mais, au del de Dijon, Csar arriverait sur
des territoires ennemis: au sud de l'Ouche, c'tait celui des duens;
sur la rive ultrieure de la Sane, c'tait celui des Squanes, l'un
et l'autre peuples maintenant rallis  la cause nationale. Csar
aurait alors le choix entre deux routes. S'il allait  Vienne, par la
valle facile et connue de la rivire, il risquait d'tre arrt par
les bourgades duennes de Beaune, Chalon, Tournus, Mcon, ou d'tre
assailli sur le flanc par les ennemis dbordant des montagnes. S'il
obliquait au Sud-Est pour gagner Genve par la Bresse et le Bugey,
le chemin tait plus rude, mais il ne rencontrerait, sur les terres
squanes, aucune place-forte d'importance, il aurait l'avantage de
s'carter le plus vite possible des armes gauloises, et, une fois
 Genve, il serait sur-le-champ en rapport avec l'Italie, grce aux
postes romains qui garnissaient les Alpes Pennines: que les Allobroges
songeassent  trahir ou  obir, il les aurait en tout cas sous la
main, et il serait matre de sa ligne de retraite.--Il se dcida donc 
continuer sur Dijon, et, au del, sur Genve.

Mais Vercingtorix ne lui laissa pas le temps de franchir la Sane et
de pntrer sur le territoire squane.


III

La concentration de l'arme gauloise s'tait faite, croit-on,  Alsia
(Alise-Sainte-Reine en Auxois). Il y donna rendez-vous aux quinze mille
cavaliers envoys par les cits de toute la Gaule; il y fut rejoint par
les 80000 fantassins qui avaient combattu avec lui autour de Gergovie.

Le choix de cette ville, comme centre de ralliement des Gaulois
confdrs, n'tait pas arbitraire. Ce n'tait, il est vrai, que la
place-forte d'une petite tribu gauloise, les Mandubiens, clients sans
doute de leur puissant voisin, le peuple duen. Mais elle jouissait,
auprs des Gaulois, d'un renom singulier. Ils la disaient fort
ancienne, et de fondation divine; ils la regardaient comme le foyer
et la cit-mre de toute la Celtique; et ils avaient pour elle le
respect naf que les peuples accordent aux choses antiques et aux
gloires religieuses. Elle s'entourait de lgendes semblables  celles
qui firent la vogue d'Albe dans le Latium. Peut-tre fut-elle, en
effet, quelque vieux sanctuaire d'une fdration gauloise.--Si c'est l
que l'arme de Vercingtorix s'est runie contre Csar, son chef a pu
dsirer qu'elle y retrempt son courage et ses forces morales.

Mais, s'il la convoqua  Alsia, ce fut aussi parce que la situation
de cette ville tait excellente pour surveiller les manoeuvres et les
positions de Csar. Le sommet qu'elle occupait tait le dernier que
la Gaule insurge possdt, dans le Nord, sur la ligne des montagnes
centrales: le territoire des Mandubiens, dont elle tait la forteresse
et le centre, s'avanait en promontoire entre Dijon et Montbard,
qui appartenaient galement aux Lingons amis de Rome. Alsia tait
donc un avant-poste gardant le seuil du pays duen et de la Gaule
libre: dans sa lente retraite d'Auxerre  Langres et vers Dijon, Csar
avait parcouru un demi-cercle autour de cette ville, et aucun de ses
mouvements, si Vercingtorix tait camp l, ne pouvait chapper aux
claireurs ennemis.

Aussi, au moment o le proconsul apparaissait au nord de Dijon,
Vercingtorix, traversant rapidement les coteaux de l'Auxois et
la valle de l'Ouche, se porta en face de lui. Les deux armes se
trouvrent brusquement campes  dix milles (quinze kilomtres) l'une
de l'autre (prs de Dijon?)[5].

  [5] Voyez la carte, et la note III  la fin du volume.


IV

Les deux chefs se rencontraient une troisime fois, comme prs
d'Avaricum et comme devant Gergovie. Mais, dans la plaine de Dijon,
Vercingtorix victorieux,  la tte de la noblesse de la Gaule entire,
barrait la route  toutes les lgions romaines, escortes d'escadrons
germains. Le roi des Arvernes commandait  tout le nom celtique, et il
avait devant lui les deux mortels ennemis de sa race.

Les deux armes se trouvaient dans la mme position que lorsqu'elles
avaient pris leur premier contact, sur la route d'Orlans  Bourges. Il
fallait s'attendre  ce que Vercingtorix, qui tait rsolu  suivre
la mme tactique qu'au mois de mars, ft faire  ses troupes la mme
manoeuvre: se ranger pour laisser passer Csar, et l'accompagner en
brlant tout et en le guettant sans trve.

Mais que s'agita-t-il alors dans l'esprit du chef? Quelques jours
auparavant, le dernier mot qu'il avait dit  l'assemble de Bibracte
tait qu'il ne voulait pas tenter la fortune des combats, et que
l'incendie tait le plus sr moyen de vaincre. Il avait rpt cette
formule de point de bataille, qui tait son mot d'ordre invariable
depuis le lever de la guerre; il y tait demeur fidle malgr tous
et malgr tout, sous les murs d'Avaricum assig, le long des rives
de l'Allier, au pied de Gergovie dlivre, derrire les Romains en
retraite: et voici que,--le premier jour qu'il rencontre  nouveau
Jules Csar, au moment o il s'agit, plus que jamais, d'observer la
tactique salutaire, quand sa formidable cavalerie va pouvoir ronger
les lgions pice  pice, comme les vagues de l'Ocan effritent les
rochers du rivage,--Vercingtorix donna le signal du combat.

Son arme dispose en trois camps (au sud de l'Ouche?), il runit
en un conseil de guerre les chefs des cavaliers, et, sans ambages,
il annona que le lendemain serait le jour, si longtemps attendu, de
la grande victoire et de la libert ternelle.--Les Romains, dit-il,
battent en retraite. Mais Csar les ramnera, et en ramnera bien
d'autres. Cet homme ne se lassera jamais de la guerre, si on ne lui
inflige pas un affront irrparable. Au lieu de dcimer les lgions, il
faut en finir avec elles.--Et Vercingtorix commanda nettement qu'on
les attaqut dans leur marche. Il numra les conditions favorables
aux Gaulois: ils avaient en face d'eux, non pas un front de bataille,
mais un interminable convoi d'hommes et de bagages; les troupes
cheminaient en longue colonne, chaque lgion spare des autres par
des trains d'quipage: il serait facile  des cavaliers gaulois de
traverser et de retraverser cette file, d'achever l'isolement des
cohortes, de faire main basse sur les btes et les voitures, les vivres
et le butin. Si les lgionnaires voulaient dfendre leurs biens,
ils n'auraient pas le temps de s'avancer pour se former en rangs de
bataille: ils s'attarderaient  l'arrire, et c'en serait fait de toute
rsistance srieuse. S'ils abandonnaient leurs bagages pour ne plus
songer qu' l'ordre de combat, ils resteraient dpouills de leurs
moyens d'existence et de leur prestige militaire. Quant  croire que
les cavaliers romains sortissent du rang pour s'opposer  l'ennemi,
les Gaulois savaient trop le peu qu'ils valaient pour avoir cette
crainte.--Et enfin Vercingtorix rappela qu'il avait lui-mme une
infanterie solide et suffisante: il la rangerait en bataille devant les
camps, prte  soutenir les combattants et  effrayer l'adversaire de
ses cris et de sa vue.

C'est ainsi que parla le roi des Arvernes. Csar et Tite-Live sont
formels sur ce point, qu'il voulut la bataille, qu'il l'ordonna,
qu'il ne la subit pas des intrigues des chefs ou de la volont
populaire. Comment expliquer que cet homme, jusque-l tacticien sage
et froid raisonneur, soit tout d'un coup devenu l'mule de ces meneurs
d'escadrons dont il avait si souvent comprim la fougue dangereuse?--Il
est permis de faire, en rponse  cette question, trois hypothses.

Peut-tre s'est-il simplement ralli  l'invitable. Il se sentait
moins le matre, depuis qu'il tait  la tte de cette arme nouvelle,
o dominait une noblesse rivale de sa nation, et o commandaient
des chefs jaloux de son pouvoir. Les duens et les Squanes se
rsigneraient-ils  dvaster leurs terres de la Sane, le plus
fertile de leurs domaines,  incendier ces moissons, en ce moment
prs d'tre coupes et leur principale esprance de l'anne entire?
Il s'attendait  ce que cette brillante cavalerie, dont la moiti
n'avait pas encore eu la gloire de combattre pour la Gaule, acceptt
malaisment d'obscures et patientes manoeuvres: elle se ferait tt
ou tard entraner  une rencontre, et sans doute dans des conditions
plus mauvaises que celles qui s'offraient. Prvoyant qu'il faudrait se
laisser imposer la bataille, Vercingtorix aima mieux la donner tout de
suite, avec le geste du commandement.

Mais peut-tre l'a-t-il dsire lui-mme, dans une assurance rflchie
de la victoire. S'il n'avait pas eu l'intention de combattre bientt,
il n'aurait pas garni Alsia de vivres et de dfenses, pour lui
servir d'asile en cas de recul. Les circonstances taient en effet
fort avantageuses pour lui. D'un ct, la forteresse mandubienne
prte  couvrir sa retraite. De l'autre, Csar, qui s'avanait sans
crainte, dans un pays dont il se croyait sr, ses lgions chelonnes
en colonne: l'ordre de marche le plus dangereux pour une arme qui
approche de l'ennemi, celui qui avait permis  Ambiorix de vaincre
Sabinus et Cotta, celui qui avait fait jadis esprer aux Nerviens la
victoire sur le proconsul lui-mme. En outre, Vercingtorix ignorait,
semble-t-il, la prsence des Germains, sans quoi il n'et point
parl avec un tel mpris de la cavalerie de ses adversaires: venus
du Nord-Est, l'arrive des Barbares a pu chapper  ses claireurs.
Il crut, en un mot, n'avoir affaire qu' des lgions, encombres,
dmoralises, disposes avec imprudence. Et il est certain que, si
Csar n'avait pas chang son ordre de marche et s'il n'avait pas
eu les Germains, il tait presque aussi irrmdiablement perdu que
Vercingtorix le faisait croire  ses hommes.--Enfin, qui sait si
la vue de cette effrayante multitude de quinze mille cavaliers,
n'attendant que son signal pour s'branler, n'a pas donn  l'Arverne
l'illusion d'une force invincible? Vercingtorix n'tait qu'un jeune
homme et qu'un Gaulois: il y avait deux saisons  peine que les devoirs
du commandement l'obligeaient  la matrise de soi et aux dcisions
mries. Un beau jour, l'imptuosit de son ge et de sa race a clat
malgr lui, et a eu soudainement raison de cette froide discipline
qu'il imposait  son me.

Peut-tre enfin n'a-t-il d'abord ni voulu ni ordonn la bataille
telle qu'elle allait se drouler. Ce qu'il a surtout demand  ses
chefs, c'est d'attaquer de flanc la colonne en marche, de la traverser
et de revenir, de disperser et d'enlever les bagages, et rien que
les bagages. Il semble mme qu'il ait dconseill l'attaque des
lgions, si elles abandonnaient leur convoi pour se masser en carr
de bataille.--Mais, pour viter un combat aprs avoir donn de tels
ordres, il fallait arrter dans leur lan quinze mille cavaliers
gaulois, et ce n'tait au pouvoir de personne au monde.

Et en dfinitive, ces trois hypothses pour expliquer la bataille
nous ramnent toujours  une mme cause: c'est que la furie gauloise,
contenue depuis six mois chez les soldats et chez le chef, devait tre
un jour plus forte que leur volont  tous.

Il sufft en effet que Vercingtorix et adress un tel appel
aux passions de ses hommes, pour que le combat ft rsolu, sans
contre-ordre possible. Les chefs gaulois, en l'entendant, avaient
retrouv un roi de leur sang et de leur allure. Une vaste et joyeuse
clameur s'leva quand il eut fini de parler. Tous se dclarrent prts
 faire leur devoir, et  jurer de vaincre. Ce serment ne fut pas la
banale protestation des gens de guerre. Les dieux furent pris  tmoin,
la religion fournit  ces promesses, comme  celles de la conjuration
pendant les mois d'hiver, les sanctions les plus redoutables et les
formules les plus solennelles. Les quinze mille cavaliers furent
convoqus, et tous jurrent: Nul ne devait s'abriter sous un toit, nul
ne devait s'approcher de sa femme, revoir ses enfants et ses pre et
mre, s'il n'avait travers  cheval, deux fois, de part en part, la
colonne de marche de l'arme romaine.

C'tait exactement ce que Vercingtorix dsirait d'eux. Mais aprs de
telles paroles, quoi qu'il arrivt, les Gaulois ne renonceraient jamais
au plaisir de la charge et  l'observation d'un serment.


V

Le lendemain matin, Vercingtorix disposa son arme avec le mme soin
que dans les campagnes prcdentes. Devant ses trois camps, derrire
une rivire (l'Ouche?), il rangea en bataille son infanterie, protge
ainsi contre toute surprise: quelle que ft la fortune du combat,
elle demeurerait intacte, et pour plus de sret, il s'loigna d'elle
le moins possible. De l'autre ct de la rivire,  gauche, sur une
hauteur (Saint-Apollinaire,  l'est de Dijon?), il plaa un fort
dtachement de cavaliers pour dominer la plaine, servant  la fois de
vigie et de rserve. Au del, vers le Nord-Est, dans les vastes espaces
dcouverts par o s'avanait Csar (plaine de la Norges?), il lana ses
escadrons, groups en trois corps: l'un devait faire face au front des
troupes romaines et l'arrter; les deux autres devaient le dpasser, et
se rabattre sur les flancs.

Csar, la veille, ne se doutait pas de l'approche de l'ennemi. Il
parat l'avoir ignore encore de bon matin, et avoir fait prendre 
ses lgions le mme ordre de marche que le jour prcdent. Mais, quand
on lui annona l'ennemi, tout changea en un clin d'oeil dans l'arme
romaine.

Csar arrta la marche, fit former les lgions en un vaste carr (entre
Varois et Qutigny?), et placer les quipages derrire les rangs des
soldats, au centre de la surface dont ils garnissaient le pourtour.
Les bagages taient dsormais  l'abri, et les cohortes lgionnaires,
rapproches le plus possible les unes des autres, couvertes et prtes
de tous cts, prsentaient une muraille d'hommes et de fers devant
laquelle les chevaux se cabreraient aussi net que devant un rempart de
pierres. Sur le front et sur le flanc des dix lgions, Csar rpartit
ses cavaliers en trois corps:  sa gauche et par-devant, les Romains
et autres;  sa droite, qui tait le plus menace, et domine par la
colline, les escadrons germains, sa principale ressource.

Dsormais, la surprise espre par Vercingtorix tait impossible. Ses
cavaliers ne traverseraient mme pas une fois les lignes ennemies. Mais
les ordres taient donns. La lutte s'engagea.


VI

Sur les trois fronts de bataille, enveloppant l'arme presque
entire de Jules Csar, les quinze mille cavaliers de Vercingtorix
s'lancrent dans un formidable ensemble.

Les cavaliers romains de l'avant-garde et de la gauche furent comme
submergs et dissips: le chef gaulois n'avait pas eu tort, la veille,
de les juger mdiocres. Mais derrire les chevaux ennemis, les Celtes
aperurent les cohortes romaines, enseignes en marche, hommes en rang
de combat, que Csar dtachait du carr et faisait avancer en ligne
d'attaque: et sur leur front rigide, vaincus et vainqueurs arrtrent
leur fuite ou leur poursuite.

Ce fut alors, entre les lgionnaires et les Gaulois, une rencontre
confuse et terrible, la mle la plus incertaine et la plus longue
o Csar et encore expos ses cohortes. Les Romains, sentant qu'il
y allait du salut de tous, sachant la retraite coupe et la fuite
impossible, combattirent avec une nergie de dsesprs. Leur chef
donna dans l'action comme un centurion de la VIIIe. Il perdit son pe,
qu'un Arverne emporta pour l'offrir  ses dieux. Il faillit perdre
plus encore, si du moins il faut croire et rapporter  cette bataille
l'anecdote que le proconsul lui-mme racontait dans son journal: un
cavalier gaulois le saisit et l'enleva en croupe, et c'et t la fin
de Csar, si le Barbare, ignorant le prix de son butin, n'avait commis
la maladresse de le laisser chapper.--Au moment o sa Fortune lui
rendait la libert, elle lui renvoyait la victoire.

 la droite des Romains, le spectacle tait tout diffrent. Les
Gaulois,  leur surprise et  leur colre, trouvrent les Germains.
Ceux-ci se ruaient sur leurs adversaires, pesant sur eux du poids de
leurs corps et de leurs chevaux; ils finirent par rompre les rangs
opposs. Le cercle d'ennemis qui bloquait les lgions fut bris,
les Gaulois reculrent sur ce point. Les Germains se portrent sur
la colline, culbutrent le poste ennemi, rejetrent vers la rivire
tous ceux qu'ils avaient vaincus, massacrant les hommes  plaisir.
Enfin, ils apparurent sur le flanc des autres escadrons gaulois, qui
s'escrimaient contre les lgions romaines.

La vue inattendue des cavaliers germains victorieux changea en
pouvante le courage des Gaulois. Ils comprirent qu'ils allaient tre
coups et cerns par un ennemi implacable. La fuite commena de toutes
parts, tandis que les Germains galopaient et tuaient sans relche.

Tous les Gaulois ne montrrent pas une gale bravoure. Les chefs duens
ne se firent pas tuer comme Camulogne. Ceux qui ne rejoignirent pas
Vercingtorix se laissrent prendre. On en amena trois  Csar, et
des plus nobles: Cot, l'ancien rival de Convictolitav, Cavarill, le
successeur de Litavicc, et pordorix l'ancien, qui, jadis battu par
les Germains unis aux Squanes, l'tait cette fois par les Germains
allis de Csar. Et, voyant la facilit avec laquelle tous trois
surent chapper au massacre, je me demande si le proconsul ne les a pas
mnags pour inspirer aux duens le dsir de trahir de nouveau.


VII

La cavalerie gauloise tait dfinitivement vaincue. Ces troupes
magnifiques en qui Vercingtorix avait mis le salut de la Gaule
venaient de disparatre en quelques heures, et ce n'taient point les
Romains qui avaient eu raison d'elles. Comme aux temps des Teutons
et d'Arioviste, l'inflexible intrpidit des cavaliers germains avait
bris la fougue dsordonne de la noblesse celtique.

Cette journe montrait une fois de plus ce qu'il y avait de sagesse
dans l'esprit du roi des Arvernes. C'tait la premire fois qu'il
connaissait une franche dfaite, et il ne l'avait subie que pour avoir
prfr les passions des siens aux conseils ordinaires de sa prudence.
La mortelle folie des grandes batailles, comme il l'avait dit souvent,
apparaissait aux yeux de tous les Gaulois; mme vaincu, Vercingtorix
n'avait point tort.

[Illustration: ENVIRONS DE DIJON.]

Aussi, malgr l'tendue du dsastre et malgr leur profond dsespoir,
les Gaulois gardrent  leur chef leur docilit et leur confiance. Il
prit sur-le-champ les prcautions ncessaires pour sauver le reste
de ses troupes.  la vue de la droute, il ramena rapidement ses
fantassins en arrire. Puis, faisant volte-face vers le Nord-Ouest,
il commena sa marche de retraite (par les valles de l'Ouche et de
l'Oze?).  moins de deux jours de marche ( 55 kilomtres), Alsia
tait prte  le recevoir, lui et son arme. Il se dirigea vers ce
refuge, prenant lui-mme la tte de son infanterie intacte: en toute
hte suivirent, sur son ordre, les trains d'quipage et les dbris de
la cavalerie.

Ses mesures furent prises assez promptement pour que la dfaite ne se
changet pas en une panique irrmdiable. Csar, craignant peut-tre
quelque retour offensif, ne reprit la poursuite qu'aprs avoir mis ses
bagages en sret sur une colline (Talant?) et sous la sauvegarde de
deux lgions. Il ne put tuer  l'ennemi, dans le reste du jour, que
trois mille hommes de l'arrire-garde. Pendant la nuit, les Romains
perdirent le contact avec l'arme qui les prcdait; et quand, le jour
suivant, qui tait le lendemain de la bataille, ils dbouchrent dans
la plaine que dominait Alsia, Vercingtorix attendait Csar avec ses
troupes reformes.

Vers le mme temps, les Allobroges se dcidaient en faveur du peuple
romain et fortifiaient eux-mmes les rives du Rhne contre les menaces
de l'invasion duenne. Les Helviens, qui avaient pris l'offensive
contre les Arvernes, taient battus, et les Gaulois indpendants
descendaient en nombre dans les valles du Vivarais.--Mais ces
victoires et ces dfaites taient galement inutiles  Csar et 
Vercingtorix. Ces lointaines rumeurs de guerre s'apaisent bientt,
et les destines de la Gaule vont se dcider sur un point unique, o
toutes les nations se donnent rendez-vous (milieu de juillet?).




CHAPITRE XVII

ALSIA

      +(Hoi Keltoi)... ana meson Rhnou... kai tn Purnain orn...
      athrooi kai kata plthos empiptontes, athrooi kateluonto.+

      STRABON, _Gographie_, IV, IV, 2, p. 196.

  I. Situation d'Alsia; arrive de Csar.--II. Infriorit
  d'Alsia comme position militaire.--III. Commencement du
  blocus; construction des camps et des redoutes romaines.--IV.
  Nouvelle dfaite de la cavalerie gauloise dans la plaine des
  Laumes.--V. Vercingtorix appelle la Gaule  son secours.--VI.
  Des intentions de Csar.--VII. Construction de la double ligne
  d'investissement.--VIII. De l'utilit de la leve en masse.--IX.
  Prparatifs des Gaulois du dehors.--X. Famine dans Alsia;
  discours de Critognat.--XI. Arrive et composition de l'arme
  de secours.--XII. Premire journe de bataille.--XIII. Seconde
  journe.--XIV. Troisime journe.


I

Tout concourut pour faire de la guerre d'Alsia l'pisode le plus
grandiose de la vie de Vercingtorix, et l'acte dcisif de la
rsistance de la Gaule au peuple romain: la gloire de cette cit, que
les lgendes populaires disaient inviolable, et o elles plaaient le
foyer de la race; la prsence, pour la dfendre ou pour l'attaquer,
de tous les chefs des tribus indpendantes et de toutes les lgions
du gnral conqurant; enfin, l'immensit et l'aspect du champ de
bataille[6].

  [6] Voyez la note VI  la fin du volume, p. 385 et suiv., et, hors
  texte et p. 265, les deux plans d'Alsia.

Le pays que domine Alsia semblait dsign pour tre le champ clos
d'une de ces rencontres o se dcident d'un coup la fortune des grands
hommes et le sort des grands peuples. Il a la forme thtrale qui
convient au cadre des solennits historiques.

Le mont d'Alsia surgit de la plaine, compltement isol des autres
hauteurs, homogne, compact, sans contre-forts ni caps avancs,
couronn par une vaste plate-forme qui repose sur ses flancs inclins
comme un gigantesque entablement.  ses pieds, trois rivires
sinueuses, la Brenne, l'Oze, l'Ozerain, lui forment, sur les neuf
diximes de son pourtour, une ceinture d'eaux et de vallons. Au Levant,
un col troit est le seul trait d'union par lequel Alsia se relie aux
terres voisines.  l'Ouest, s'tend devant elle la grande plaine des
Laumes, large de 3000, longue de 4500 mtres. Enfin, au del de ces
ruisseaux et de cette plaine, l'horizon est ferm par un encadrement de
montagnes qui s'lvent  la mme hauteur qu'Alsia, et qui lui font
face de toutes parts: la tranche qui les spare d'elle ne s'largit
que pour laisser place aux valles dcouvertes du Couchant.--On
dirait un cirque construit pour le plaisir de gants: les collines de
l'horizon prsentent les gradins; la plaine des Laumes forme l'arne;
Alsia, droite au milieu, fait songer  quelque autel colossal.

La ville, qui occupait tout le sommet de la montagne, tait une de ces
cits de refuge que, seules, Vercingtorix dsirait pargner. Elle
s'tendait sur plus de 2 kilomtres de long, et, par endroits, sur
prs de 800 mtres de large; sa superficie tait de presque un million
de mtres carrs (97 hectares), suprieure  celles d'Avaricum et
de Gergovie mme. Cent mille hommes et davantage pouvaient s'abriter
derrire ses remparts ou sur les terrasses en contre-bas du plateau.

Vercingtorix, qui laissait le moins possible au hasard, avait dj
tout prpar en vue d'un sige.--C'tait du ct de l'Est que la ville
tait la moins forte: l, les flancs de la montagne ne tombaient pas
dans la plaine, un seuil les unissait aux collines voisines, l'escalade
tait plus facile par une monte plus douce, et Csar, sans tre trop
tmraire, aurait pu songer  construire sur ce point une terrasse
d'approche. Aussi Vercingtorix avait-il,  cet endroit, tout comme
sur le versant le moins raide de Gergovie, tabli une ligne de dfenses
avances, forme de fosss et de murailles hautes de six pieds, et il
fit camper sur ce boulevard la presque totalit de ses troupes.--Dans
Alsia mme, il avait assez de vivres, viande et bl, pour nourrir,
un mois et davantage, la multitude de ses soldats et de ses fugitifs:
car la tribu des Mandubiens s'y tait rfugie tout entire, hommes,
femmes et enfants, et, ce qui tait plus utile, de nombreux bestiaux
avec elle. Il avait aussi accumul de quoi construire un matriel
d'artillerie et de sige, et attaquer le camp de Csar dans de
meilleures conditions qu' Gergovie.

Les prcautions taient si bien prises que, lorsque Csar arriva devant
Alsia, le lendemain de sa victoire, les vaincus de la veille, si
dsesprs qu'il les suppost, se trouvaient dj  l'abri d'un coup de
main. L'lan du proconsul fut arrt, ainsi que devant Gergovie.


II

Mais la position d'Alsia ne valait pas,  beaucoup prs, celle de la
ville arverne. Elle avait autant de force en moins qu'elle offrait de
plus comme spectacle. Cette plaine, ces rivires, cet amphithtre
de collines symtriques, cette grandeur paisible de la montagne
isole, tout ce qui faisait la beaut et l'unit de la scne, ne
prsentaient pas  la Gaule les mmes scurits que les pres ravins et
l'inextricable dsordre des rochers de Gergovie.

D'abord, les collines environnantes, tant aussi hautes que celle
d'Alsia, et termines par des plateaux qui prolongeaient, au-dessus
de la brche des vallons, le plateau mme de la ville, taient
d'excellents emplacements pour des camps romains. Csar n'avait que
l'embarras du choix.  Gergovie, il avait camp misrablement au pied
de la montagne: il allait ici planter ses tentes au mme niveau que les
remparts assigs, et droit en face d'eux.

Puis, les rivires qui serpentaient autour du mont d'Alsia en fixaient
exactement le contour; leurs bords dessinaient un large vallon, un
chemin de ronde: ils marquaient la ligne qu'on pouvait faire suivre 
la terrasse et aux fosss d'une circonvallation continue. Cette route
de blocus n'avait pu tre trace  Avaricum, bord presque partout de
vastes marcages, encore moins  Gergovie, o la base et les flancs de
la montagne taient coups de ravins ou hrisss de croupes et de bois.
La nature au contraire avait dispos Alsia comme pour tre enclose
sans peine.

Tandis que le plateau de Gergovie est flanqu de hauteurs
d'avant-garde, qui peuvent abriter ou dissimuler une arme, user,
briser ou diviser l'effort des assigeants, former autant de redoutes
faciles  dfendre, les flancs d'Alsia s'lvent toujours  dcouvert,
montant en pentes plus ou moins rapides jusqu'aux rochers qui portent
les remparts.

Enfin, Gergovie est  744 mtres de hauteur, 300 mtres au-dessus du
niveau de la valle; le sommet d'Alsia n'atteint que 418 mtres, et
les rebords de son plateau sont rarement  150 mtres au-dessus du fond
des vallons. La ville de Gergovie reposait sur des assises basaltiques
escarpes et glissantes; sur prs de la moiti de son circuit, on
aborde Alsia par une monte facile,  travers des dblais de roches et
de terres.

Csar aurait presque pu tenter l'escalade. Mais vraiment,  quoi bon
risquer la vie de ses hommes, quand il n'avait, pour prendre Alsia et
Vercingtorix, qu' les enfermer et  attendre?

Cependant, Vercingtorix n'eut point tort de s'y retirer et de lier
sa destine  celle de la vieille cit: vaincu  Dijon, il n'avait
pas de meilleure dcision  prendre.--On lui a reproch de n'avoir
pas continu  battre la campagne, se bornant  harceler Csar:
mais il avait perdu le gros de sa cavalerie, sa seule ressource en
terrain dcouvert, et il s'exposait, en manoeuvrant sous la menace des
cavaliers germains,  sacrifier sans profit quelques milliers de ses
fantassins.--On l'a raill de s'tre emmur dans la ville. En quoi on
se trompe, car il btit un boulevard extrieur semblable  celui de
Gergovie, et mieux fait peut-tre; il le dfendit tant qu'il lui fut
utile, et il ne l'abandonna jamais  l'ennemi.--On l'a blm de n'avoir
point fortifi les collines du pourtour de la plaine, de Flavigny, de
Ra et de Bussy. Mais c'tait l une besogne de quatre  cinq lieues,
suprieure au temps que lui laissa Csar et aux forces malhabiles de
ses quatre-vingt mille hommes. Et puis, dissminer ses troupes, c'tait
s'exposer  les perdre en dtail. La dfense d'une place-forte antique
gagnait souvent  tre ramasse.--Il ne faut mme pas l'accuser d'avoir
choisi, en Alsia, un refuge moins sr que Gergovie. Le mont d'Alise
tait ce que les abords du pays duen lui offraient de mieux en ce
genre,  proximit des terres lingones o s'tait livre la bataille.
Ni lui ni personne ne pouvaient trouver dans cette rgion de hauteurs
moyennes les inexpugnables avantages des massifs arvernes. Le seul tort
de Vercingtorix a t d'attaquer Csar et de se laisser battre dans un
pays mdiocre pour la dfensive.


III

Csar reconnut,  l'examen, que la situation d'Alsia appelait le
blocus, l'imposait presque comme la solution la plus certaine et la
moins sanglante. Son premier mot fut pour dire aux soldats qu'il
fallait travailler: il ne s'agissait point de brandir des pes, mais
de remuer la terre  grandes pelletes.

Alors commena la plus norme besogne de terrassement qu'un imperator
et, depuis Marius, ordonne  des lgionnaires, citoyens romains. Il
fallait creuser et btir, tout autour de la montagne d'Alsia, sur un
circuit de onze milles (seize kilomtres): mais Csar avait sous ses
ordres, pour mener l'oeuvre  bonne fin, quarante mille hommes, la
plupart vieux soldats aux muscles robustes et aux gestes exercs.

Sa premire tche fut de tracer et de fortifier les camps. Il en
tablit quatre (?), tous sur les hauteurs qui faisaient face  Alsia:
deux (?) au Sud, sur la montagne de Flavigny, et c'est sur ce point
sans doute que se trouvait le quartier gnral; un au Nord-Est(?), sur
la montagne de Bussy; un quatrime enfin au Nord-Ouest, en contre-bas
du Mont Ra: ce dernier, o s'installrent deux lgions, fut le seul
qui ne s'levt pas  la mme hauteur qu'Alsia; car sur ce point, le
sommet des collines extrieures tait trop loign pour tre compris
dans la ligne de blocus: Csar se contenta de dresser le camp 
mi-cte.

Pour relier ces camps et prparer la contrevallation, il dcida de
construire, sur la mme ligne, une srie de redoutes, distantes l'une
de l'autre d' peu prs un demi-mille, et assez grandes pour abriter
quatre cohortes, seize cents hommes: il y en eut vingt-trois, presque
toute l'arme pouvait s'y tenir en position de combat; la nuit, on y
veillait sans relche; le jour, on y postait des garnisons, prtes 
sortir pour protger les travailleurs.

Ce furent les premiers travaux. Alsia n'tait pas bloque, mais
surveille de trs prs. Les camps et les redoutes taient les jalons
qui marquaient l'enceinte dont elle allait tre bientt entirement
investie. Elle voyait surgir tout autour d'elle,  douze ou quinze
cents mtres de ses murailles, une cit ennemie, qui avait dj ses
tours et ses citadelles, et qui ne tarderait pas  avoir ses remparts
continus, enveloppant les siens propres.


IV

Le seul endroit o les Gaulois pussent entraver les terrassements
romains avec quelque chance de succs tait la plaine des Laumes. Sur
ce point les lgionnaires travaillrent longtemps sans abri, hors de la
protection de leurs collines, sur des espaces dcouverts et peu propres
 recevoir des camps et des redoutes. Ce secteur des lignes d'attaque
tait, par sa position, le plus faible: c'tait donc celui o il
importait le plus  Csar de pouvoir agir  sa guise.

[Illustration: LE BLOCUS D'ALSIA, D'APRS LES FOUILLES DE M. STOFFEL.]

Aussi Gaulois et Romains s'appliqurent-ils galement  devenir
ou  demeurer les matres de la plaine des Laumes. Vercingtorix y
dploya ce qui lui restait d'escadrons, en nombre encore suffisant
pour rsister fermement aux ennemis; et malgr le dsastre des jours
prcdents, il ne parut pas que le courage de ses hommes ft branl.

Une nouvelle bataille s'engagea entre la cavalerie gauloise et la
cavalerie proconsulaire, et l'affaire fut presque aussi chaude que la
dernire. Les Romains faiblirent les premiers, et Csar craignit un
instant que l'infanterie ennemie ne vnt  la rescousse. Il dut faire
sortir ses propres lgions pour que leur vue donnt du coeur aux siens,
et il lana  leur secours la masse des cavaliers germains. Pour la
troisime fois, ceux-ci sauvrent l'honneur de l'arme. Les Romains
furent raffermis, et les Gaulois tournrent bride devant leurs sauvages
ennemis.

Ils s'enfuirent par les vallons (surtout de l'Ozerain?) jusque
vers leur camp. Ils pensrent se trouver pris entre les lgions
qui s'avanaient, les Germains qui galopaient, l'enceinte de leur
boulevard, perce d'ouvertures trop troites. Les uns s'crasaient aux
portes, les autres abandonnaient leurs chevaux pour franchir le foss
et escalader les murailles. Il y eut quelques minutes o les Germains
purent se donner la joie d'un grand massacre. Les Gaulois du camp
finirent par craindre pour eux-mmes et se htrent en hurlant vers
les murs d'Alsia. Mais Vercingtorix les dompta une fois encore, fit
fermer les portes de la cit, fora ses hommes  garder leur camp, et
abandonna ses chevaux et ses morts  la victoire germanique. Csar, de
son ct, refusa de donner l'assaut.


V

Le proconsul ne voulait rduire Alsia que par le blocus et la famine.
L'exprience de Gergovie l'invitait  la prudence. La nouvelle victoire
lui donnait l'espoir de russir. Vercingtorix avait perdu la plaine
des Laumes: sa premire dfaite l'avait contraint  se rfugier dans
Alsia; la deuxime allait l'y enfermer. Csar pouvait achever sans
crainte la ligne de ses redoutes, et tracer ensuite celle de ses
fosss, qui sparerait les Gaulois du reste du monde. Leur sort tait
fix, et s'achverait tt ou tard dans la faim, la mort ou l'esclavage,
si la Gaule ne les secourait pas.

Mais Vercingtorix retrouvait, dans ces moments de danger, ces
dcisions rapides et sres qui faisaient alors de lui l'gal de Csar.

Quelques routes taient encore libres (au Nord-Ouest?). Il fallait
prvenir la Gaule du danger que courait sa principale arme, des
ordres que lui donnait son chef. On se rappelle que Vercingtorix, 
l'assemble du Mont Beuvray, n'avait pas rclam de ses nouveaux allis
un seul fantassin, sauf les troupes envoyes dans le Sud. Il restait
donc d'immenses rserves d'hommes qu'il avait le droit d'appeler  son
secours et  la dfense de la Gaule.

Un jour, peut-tre le lendemain ou le soir de la dfaite, il convoqua
tous les cavaliers qui avaient survcu aux deux combats, l'lite de la
noblesse et des chefs. Il leur donna l'ordre de quitter Alsia dans la
nuit, de se rendre dans leurs tribus et leurs cits respectives, et d'y
appeler aux armes tous les hommes valides. Il tiendrait trente jours
encore, davantage mme, s'il rationnait les assigs plus troitement,
et il fixa le jour auquel il donnait rendez-vous  l'arme de
secours.--Ce furent de solennels adieux, une triste adjuration du chef
qui restait: ceux qu'il congdiait taient ses obligs ou ses proches;
il avait parmi eux ses plus fidles collaborateurs, tels que Lucter,
l'homme peut-tre qui aprs lui aimait le plus la libert gauloise.
Un instant, comme s'il s'abandonnait, Vercingtorix parut songer 
lui-mme autant qu' la Gaule, il fit souvenir ceux qui partaient
des services qu'il leur avait rendus, il s'irrita  la pense du sort
qui lui tait rserv,  ces mortels supplices dont Csar lui ferait
payer son dvoment  la cause de tous, et il fit appel  leur zle
et  leur activit: il suffisait de quelques jours de retard pour que
80000 hommes, les meilleurs fantassins de la Gaule, mourussent avec
lui.--Enfin il les renvoya  la nuit noire, et ils s'loignrent en
silence d'Alsia pour gagner leurs cits lointaines.

Je m'tonne qu'on ait reproch  Vercingtorix de ne les avoir point
suivis pour se mettre lui-mme  la tte de l'arme de secours. Il
resta au poste o il y avait le plus de dangers et le plus de devoirs.
Lui seul tait capable d'obliger son arme  souffrir et la ville 
rsister. Alsia abritait les troupes les plus solides de l'infanterie
gauloise: c'taient des hommes qui le suivaient depuis le premier jour
de la guerre, qui l'avaient accompagn sur tous les champs de bataille,
et qui pour la plupart taient ses sujets en Auvergne ou les clients de
sa nation: il devait demeurer prs d'eux pour les rserver, les diriger
et les protger au besoin. Mais Alsia garda peut-tre aussi les chefs
les plus rfractaires  sa volont, les nobles duens ou arvernes: aux
premires souffrances, le roi tant l, ils parleront de se rendre;
soyons sr que, s'il avait t loin, ils n'auraient pas attendu ce
jour-l, et que Vercingtorix, venu  leur secours, aurait trouv Csar
victorieux dans Alsia rendue. Sa prsence dans la cit tait la seule
garantie qu'elle rsisterait assez pour arrter le proconsul et donner
 la Gaule le temps de lever sa dernire arme.

Aprs le dpart de ses compagnons, il prpara ses soldats aux
souffrances de l'incertitude et de la faim. Il s'agissait de mnager
le plus possible les ressources de la place et les forces des hommes
jusqu'au jour o il les ferait marcher contre les lgions  la
rencontre de l'arme du dehors. Il vacua le boulevard extrieur,
devenu inutile puisque Csar renonait  l'assaut, et il ramena toutes
ses troupes derrire les remparts: l'ancien camp ne servit plus que
de dpt d'artillerie. Il fit transporter tout le bl, sous peine de
mort, dans des greniers dont il prit la garde; il rpartit le btail
par tte d'homme; il se rserva de fixer rigoureusement la ration
de bl quotidienne. Cent mille hommes, entasss sur cent hectares,
s'arrangrent pour y vivre cinq semaines, dans l'obissance au chef et
l'espoir du salut (dbut d'aot?).


VI

Assigeant du ct d'Alsia, Csar allait tre assig du ct de
la Gaule; et, le jour de l'attaque, une double masse d'assaillants
marcheraient sur ses lignes, du dedans et du dehors.

Il n'et point mrit le blme s'il avait cru plus sage de se retirer.
Mais il est probable que la pense d'un dpart ne lui vint pas 
l'esprit. Sa nature lui faisait aimer les situations tranges et les
prils peu communs; elle l'entranait  ces coups d'audace et  ces
extravagances d'espoir, o il prtendait que sa Fortune l'accompagnait
toujours. Au moment de son humiliante retraite sur Genve, elle lui
tait revenue  l'improviste: il la forcerait bien  rester avec lui.

Puis, il avait enfin la joie de bloquer Vercingtorix. Il tait pour la
premire fois en arrt devant son insaisissable ennemi, le seul homme
qui l'et vaincu, qui l'et fait douter un instant de sa destine: le
roi des Arvernes,  lui seul, tait plus redoutable que deux armes
gauloises. Ce n'est pas rabaisser Csar que de supposer chez lui,
 ce moment de sa vie, une haine personnelle contre le chef qu'il
combattait: haine au surplus faite de larges sentiments, la colre de
l'ambitieux retard, la rivalit de l'homme de guerre, la jalousie de
l'amoureux de gloire, la rancune enfin du conqurant  qui on dispute
sa conqute la veille mme du triomphe.

Pour immobiliser Csar, Vercingtorix tait rest dans Alsia, au
risque de mourir de faim. Pour prendre son adversaire, le proconsul
n'hsita pas  demeurer dans ses lignes, au risque d'tre pris lui-mme
ou de mourir de la mme manire. La lutte ressemblait par instants  un
combat singulier, comme la guerre punique avait paru  la fin un duel
entre Hannibal et Scipion.


VII

Le but de Csar fut de btir autour de Vercingtorix une vaste cit de
dfense, une sorte de couronne retranche, faisant front sur le dedans
et sur le dehors, large en moyenne de 2000 pieds (?), longue de 11
milles sur son pourtour intrieur, de 14 sur son pourtour extrieur.
Les camps et les redoutes achevs, il fallait les enfermer dans deux
enceintes continues, l'une regardant Alsia, l'autre tourne vers la
Gaule.--On s'occupa d'abord de la premire, les Gaulois n'tant pas
encore prs d'arriver.

La bordure de la cit de Csar fut marque, sur le front de la ville,
par le foss traditionnel, mais de dimensions et de forme inusites:
large de 20 pieds, profond de 9(?), taill  pic sur les parois,
pouvant dfier longtemps le saut, l'escalade et le comblement.--Il
fallut du temps et des hommes pour remuer ces trois  quatre cent
mille mtres cubes, et les lgions, outre cette besogne, avaient
 s'approvisionner de bois pour les constructions et de bl pour
les provisions: les soldats se trouvrent forcment dissmins en
nombreuses et petites escouades, souvent envoyes fort loin dans la
campagne. Les Gaulois se dcidrent alors  faire quelques sorties,
vives et nombreuses, pour troubler les travailleurs. Mais ils durent
y renoncer bientt. Car Csar, n'ayant pas assez de soldats pour
protger toute la surface dlimite par ses lignes, remplaa les
hommes par des piges presque aussi redoutables.--Derrire le grand
foss, sur une profondeur de quatre cents pieds, pour retarder et
reculer les approches de ses ouvrages essentiels, il entassa tout ce
que l'imagination et la science de ses ingnieurs lui fournirent comme
instruments de dfense automatique.

En venant d'Alsia, c'tait d'abord un vaste champ d'aiguillons
invisibles et pntrants, c'est--dire de dards de fer recourbs
en hameon et rivs dans des pieux d'un pied de long qu'on avait
plants et cachs dans le sol.--Aprs le pige de fer, le pige de
bois. Venaient ensuite,  trois pieds de distance l'une de l'autre,
huit ranges en quinconce de trous-de-loups, en forme d'entonnoirs,
profonds de trois pieds; de ces fosss mergeaient,  quatre doigts 
peine de la surface du sol, des pieux arrondis, gros comme la cuisse,
aiguiss et durcis au feu, immobiles, inbranlables, enfoncs dans un
pied de terre fortement foule: le tout, dissimul par des claies et
des branchages.--Enfin,  ceux qui rsisteraient  la piqre ou qui
chapperaient au pal, tait rserv un danger plus srieux encore. Dans
des tranches profondes de cinq pieds, on avait dispos, en les liant
solidement par le bas, cinq rangs de troncs d'arbres et de grosses
branches, pourvus de tous leurs rameaux; le gros de ces faisceaux tait
cach dans le sol, mais les tiges extrmes, corces et appointes,
restaient en dehors et se prsentaient en abatis: et c'tait un
fouillis inextricable et indracinable, o les hommes s'entravaient
comme dans un buisson de ronces de fer.

Ce dernier pige tait le plus ingnieux et le plus  craindre.
Les autres, chausse-trapes ou trous-de-loups, n'taient que des
perfectionnements d'anciens types fort connus. Le systme des ronces
artificielles tait plus nouveau, et sans doute inspir de ces
palissades en ronceraies qui protgeaient les peuples de la Belgique
contre les incursions des cavaleries ennemies: Csar tait toujours
prt  profiter des leons que lui donnaient ses adversaires, mme les
plus barbares.

 la suite de cette triple fort de piges,  400 pieds du foss
extrieur, apparaissaient les lignes rgulires des dfenses
classiques: un nouveau foss, large de 15 pieds, profond de 8  9 (?),
un foss encore de dimensions gales, mais o on avait driv, dans les
parties basses, les eaux d'une des rivires voisines (l'Ozerain?).

Enfin, dominant toutes les autres dfenses d'une hauteur de 12 pieds,
les appuyant de la porte de ses machines, le retranchement romain
surgissait en une masse formidable. La base en tait une terrasse
large et compacte; du sommet de cette leve mergeaient une fraise
de branches d'arbres, dures et aiguises, plantes en avant comme des
ramures de cerfs, hrisss contre les escalades du dehors. Par-dessus
le remblai s'alignait une palissade de pieux entrelacs, protge au
devant par une cuirasse de joncs et d'osiers, et garnie dans le haut
de pointes de bois ou de fer, vritable parapet  merlons et crneaux,
derrire lequel les lgionnaires pouvaient s'abriter ou combattre.
Enfin s'levaient, plus haut encore, et tous les 80 pieds, des tours de
bois.

Qu'on se reprsente cette monstrueuse muraille, faite ou arme de
terre, de fer, de bois et d'osier, s'allongeant sur quatre lieues
de tour, tendue sur toute la plaine, franchissant les rivires,
escaladant les coteaux, suivant le rebord des plateaux, surplombant
les roches escarpes, redescendant et remontant quatre fois, dominant
les crtes des monts de Bussy et de Flavigny,  cheval sur la croupe
du Mont Pvenel, en contre-bas du Mont Ra, et treignant la montagne
d'Alsia d'une ceinture continue. On avait bti  Vercingtorix une
prison digne de lui.

Du ct de la Gaule, Csar disposa ensuite une muraille parallle 
la premire, en profitant de tous les avantages du terrain; il la fit
prcder, partout o il fut utile, de fosss et de dfenses semblables.
Quel que ft le nombre des ennemis qui arriveraient, il y aurait, sinon
des coups d'pe, du moins des piges pour tout le monde.

L'ensemble des camps, des redoutes, des lignes de contrevallation et
de circonvallation fut divis,  ce que je crois, en quatre secteurs,
correspondant aux quatre camps, chacun occup par deux lgions et
surveill par deux lgats. G. Antistius Rginus et C. Caninius Rbilus
commandaient au Nord-Ouest, du ct du Mont Ra, qui tait le point le
plus faible; Marc-Antoine et C. Trbonius commandaient  l'Ouest, dans
la plaine des Laumes, qui tait devenue la portion la mieux fortifie.
Deux lgions(?), les deux excellents officiers C. Fabius et Dcimus
Brutus, Labinus enfin et Csar lui-mme furent rservs pour les
oprations d'ensemble ou les appuis dcisifs.

Quand Csar eut achev ses lignes du dehors aprs celles du dedans, il
s'enferma, lui et ses troupes, dans la double enceinte circulaire qu'il
avait fini de construire. Il s'approvisionna de bl et de fourrage
pour trente jours. Il donna ordre  ses soldats d'viter de sortir
des lignes. Et il s'apprta  subir ces souffrances de l'assig qu'il
infligeait lui-mme  Vercingtorix.


VIII

Toutes ces prcautions, Csar les avait prises parce qu'il s'attendait
 voir paratre autour de lui, venues de tous les points de la Gaule,
des foules profondes et sans fin. Scipion milien et regard comme
indigne d'un _imperator_ de protger par des piges  btes les
retranchements des lgionnaires: mais il n'avait eu  redouter ni
devant Numance ni devant Carthage ces hordes innombrables de Barbares
dont Csar tait menac.

C'est qu'en effet, comme l'avaient dit au proconsul des transfuges
et des prisonniers, les envoys de Vercingtorix avaient la mission
de lever en masse la Gaule entire. Le roi des Arvernes avait fait un
grandiose projet de dsespr. Tous ceux qui pouvaient marcher devaient
venir  lui; quiconque pouvait manier une arme devait quitter son foyer
et se sacrifier  la libert commune. Il demanda le dvoment immdiat
et inconditionn de tous. Ce n'taient pas deux ou trois cent mille
hommes, mais un million et davantage, qu'il appelait  l'assaut des
retranchements de Csar.

C'tait, depuis janvier, la troisime fois que Vercingtorix ordonnait
des leves d'hommes. Mais,  l'assemble de Gergovie,  celle du
Mont Beuvray, il s'tait content de troupes de choix, la cavalerie
et quelques dizaines de mille fantassins.--C'est qu'il savait qu'en
rase campagne, une arme populaire, mal quipe et sans exprience,
ne peut rsister, si nombreuse qu'elle soit,  un corps de vieux
soldats, disciplins, pourvus d'armes parfaites, experts aux manoeuvres
savantes: on avait vu, dans les campagnes de Belgique, l'impuissance
des leves en masse contre la solidit des lgions et le coup d'oeil de
Csar.

Assig dans Alsia, Vercingtorix ne dsirait plus que le nombre:
cette fois comme les deux autres, il calculait juste, et ce n'tait
pas son imagination qui l'entranait  la chimre d'une bataille
colossale. Il s'agissait, maintenant, moins de livrer bataille que
de faire un sige, c'est--dire de combler des fosss, arracher des
palissades, lapider des hommes, escalader des remparts, enlever des
lignes, et les enlever d'insulte et d'emble; besogne que des milliers
de Barbares feraient mieux que des centaines de bons soldats. Quand
les Gaulois attaquaient une place-forte, ils espraient plus du nombre
des assaillants que de l'intelligence des moyens: c'tait par la
multitude des traits qu'ils rendaient les remparts intenables, sur
l'amoncellement des corps qu'ils franchissaient les fosss, par la
force de la pousse qu'ils branlaient les portes. Cette pratique et
t enfantine et dangereuse contre des villes ou des camps dfendus 
la Romaine, et dont les remparts et les moyens de rsistance auraient
t ramasss et concentrs. Mais Vercingtorix la crut possible contre
les lignes de Csar, troites et allonges, et je ne puis me rsoudre 
lui donner tort.

Il a voulu s'assurer les deux avantages de l'assaut mthodique et de
l'escalade par dbordement: celui-l, il le confierait aux soldats
d'Alsia, bonnes troupes qu'il avait formes prs de Bourges et
dans Gergovie, et qui attaqueraient les points faibles des lignes
intrieures de Csar; du ct de la Gaule, le nombre servirait  dfaut
de l'exprience.

Avant tout, il fallait rompre, renverser ou franchir une digue longue
de quatre  cinq lieues, large  peine de 700 mtres, et menace des
deux flancs  la fois: sur cette ligne d'hommes et de dfenses rduite
 une profondeur minima, il importait d'exercer le maximum de pression.
Ce que dsirait surtout Vercingtorix, ce qui du reste s'imposait
 la vue des retranchements de Csar, c'tait de tenter sur eux une
attaque en couronne, et pour la russir, il tait bon que tous les
dfenseurs lgionnaires fussent tenus sans cesse en haleine, occups
sur tous les points, inquits, fatigus, nervs, aveugls par des
ennemis reparaissant toujours. Puisque le proconsul avait multipli
les fosss et les piges qui rendaient la bravoure dangereuse et
l'habilet inutile, il ne restait plus aux Gaulois qu' combler les
tranches et recouvrir les chausse-trapes sous des flots renouvels de
corps humains, jusqu'au moment o ces vagues d'hommes, montant encore,
submergeraient  la fin les chausses, les palissades, les lgions et
Csar lui-mme.--La Gaule tait assez riche en mles, les flancs de ses
femmes taient assez fconds pour qu'elle offrt sans regret toutes ces
victimes  ses dieux.

Vercingtorix aurait pu obtenir de la Gaule entire ce sacrifice
qui les aurait sauvs tous deux. Elle tait prte  consacrer  la
lutte tous ses sentiments et toutes ses ressources. Il y avait entre
elle et son chef un merveilleux accord de penses. Csar, dans ses
Commentaires, abandonne un instant la froide concision de son style
habituel pour admirer chez ses adversaires la force imprvue de l'lan
national. Personne ne se souvenait plus de l'amiti du proconsul et des
services qu'il avait rendus. En quelques semaines, le pass rcent et
ses hontes s'taient oublis, et toutes les autres impressions taient
effaces par le dsir de combattre et la vertu du mot d'indpendance.
On ne parlait plus que de refaire les glorieuses guerres d'autrefois,
et les Gaulois allaient  la libert comme  une magnifique aventure.
Ils n'eurent ces jours-l qu'un seul esprit et qu'une seule me, et,
comme les Grecs avant Salamine et Plates, ils s'aperurent qu'ils
pouvaient former une mme patrie.


IX

De maladroites prudences et d'inquites jalousies enrayrent cet lan
et ruinrent le plan de Vercingtorix.

Au lieu de s'entendre en quelques minutes sur le jour et le lieu o ils
donneraient rendez-vous  toutes les forces de la Gaule, les fugitifs
d'Alsia agirent avec une rgularit de protocole. Ils convoqurent le
conseil gnral des chefs des cits, et celui-ci, runi, dlibra sur
le projet du roi. Ce qui signifiait que Vercingtorix n'tait dj plus
le dictateur auquel on obit, mais le gnral dont on tudie les plans.

Il y avait, parmi les chefs des cits, des hommes dvous sans
rserve  la libert de la Gaule: l'arverne Vercassivellaun, cousin de
Vercingtorix; Comm l'Atrbate; Sdulius, magistrat et chef de guerre
des Lmoviques; Sur l'duen; Gutuatr le Carnute; et surtout, les plus
audacieux et les plus persvrants de tous, l'Ande Dumnac, le Cadurque
Lucter, le Snon Drapps. Mais le conseil renferma sans doute aussi des
hommes  double face,--face romaine et face gauloise,--comme les deux
jeunes duens Viridomar et pordorix.

Des objections furent faites  la leve en masse.--Comment nourrir
tous ces hommes? Comment se faire obir d'eux? les chefs auraient
peine  rallier les gens de leurs clans: pourrait-on combattre suivant
la tradition, les soldats par tribus et par cits, rangs sous leurs
tendards?--L'objection tire des vivres tait spcieuse: ce qui, en
57, avait empch de maintenir la leve en masse de la Belgique, ce
fut la difficult de nourrir tant d'hommes. Mais il s'agissait, alors,
d'une campagne longue et complique, et non pas, comme pour le salut
d'Alsia, d'une marche de quelques jours et d'un assaut de quelques
heures.--L'autre objection, si elle n'tait pas dicte par le scrupule
religieux du respect des enseignes, dissimulait peut-tre quelque
crainte politique. L'assemble pensa sans doute que Vercingtorix
allait vite en besogne, et que, si les Gaulois se mlaient trop
compltement pour le dlivrer, ils ne distingueraient plus que lui
comme chef au lendemain de la victoire.

Elle dcida de lever une trs forte arme, prs de 300000 hommes,
six fois suprieure  celle de Csar. Elle crut que cela suffirait:
mais il n'y avait mme pas de quoi combler les deux millions de mtres
cubes des tranches romaines. Elle n'avait rien compris, sans doute,
 la manire dont Vercingtorix entendait l'attaque, et les oprations
devant Alsia allaient le montrer plus clairement encore.

Les chefs, toujours soucieux des convenances politiques, fixrent
eux-mmes, suivant l'importance respective des nations, le contingent
qu'elles devaient envoyer. Pour celles qui faisaient partie d'une
ligue, comme les cits d'Armorique, les clientles des duens et des
Arvernes, on se borna  indiquer l'effectif que la confdration avait
 fournir, et on laissa  ses chefs le soin de faire une rpartition
plus dtaille. Pour les autres, le chiffre fut arrt  quelques
centaines d'hommes prs.--L'assemble se spara ensuite, et chaque chef
revint dans sa cit pour mobiliser son contingent.

Il faut dire,  l'honneur de la Gaule, qu'aucun des peuples fdrs
ne manqua au rendez-vous. On avait demand 275000 hommes[7]: on en
eut 258000, 8000 cavaliers et 250000 fantassins. Il n'y eut qu'une
note discordante, mais qui caractrise bien le sparatisme habituel
des cits gauloises; on devine qu'elle fut donne par les Bellovaques,
qui se battaient le plus possible, mais qui consentaient rarement 
se battre en compagnie d'autres peuples. Ils refusrent de se laisser
taxer  dix mille hommes, affirmant qu'ils combattraient les Romains,
mais sous les auspices et les ordres de leurs propres chefs; cependant,
 la prire de Comm, qui tait leur hte, ils envoyrent 2000 hommes.

  [7] Voyez la note V  la fin du volume, page 383.

Tout cela prit du temps. Quand l'arme fut concentre, non loin
d'Alsia, sur le territoire duen ( Bibracte?), on en perdit encore en
besognes administratives ou religieuses, si bien qu'on laissa passer le
jour du rendez-vous fix par Vercingtorix.

On fit le recensement, on compta les effectifs, on choisit les
chefs des dtachements, on organisa le haut commandement.--Il y eut
quatre grands chefs, Comm, Vercassivellaun, pordorix, Viridomar.
Celui-l reprsentait les peuples belges; le second, les intrts
arvernes; les deux autres, les ambitions duennes. Je m'tonne que
l'on n'ait pas fait place  un chef de l'Armorique ou du Nord-Ouest,
les rgions, de toutes, les plus mritantes de la libert de la
Gaule: un des deux postes pris par les duens leur revenait de droit.
Mais ceux-ci, videmment, avaient gard la part du lion, et les deux
rivaux de Vercingtorix prenaient leur revanche de son triomphe au
Mont Beuvray.--Cependant, comme on ne voulait pas de chefs absolus et
irresponsables, on adjoignit aux quatre gnraux un conseil de dlgus
pris dans les diverses cits, et chargs de prparer les plans ou de
contrler les actes.

Tout cela, pour une expdition qui devait durer une semaine  peine,
russir ou chouer en quelques jours! On aurait dit que ces hommes
conjuraient soit pour donner  Csar le temps d'en finir avec Alsia,
soit pour se prparer au jour o ils imposeraient leur volont
 Vercingtorix victorieux. Dans ces alles et venues, ces sages
dlibrations, ces longs prparatifs, ces crations de conseils et de
gnraux, je souponne des lenteurs calcules ou des arrire-penses
d'gosme. Ce qu'il aurait fallu pour sauver Alsia, c'tait un Lucter,
un Dumnac ou un Drapps amenant un million d'hommes en quinze jours:
et on ordonnait une arme rgulire, avec des effectifs vrifis, un
commandement bien quilibr de quatre chefs et de quarante conseillers
de guerre. On constituait le gouvernement militaire de la Gaule
confdre, alors qu'il s'agissait de se ruer, sur un signal, au lieu
du rendez-vous.


X

Dans Alsia, les semaines s'coulaient, mornes et semblables.
Vercingtorix avait renonc aux sorties partielles, et rservait les
forces et la confiance de ses hommes pour l'attaque gnrale. L'automne
approchait. Puis, parut le matin du jour fix pour l'arrive des
secours: le jour passa tout entier, sans qu'un messager ni une enseigne
ne se montrt sur les collines de l'horizon.

Vercingtorix attendit encore. Mais bientt les dernires provisions
de bl furent consommes, aucune nouvelle ne lui parvenait du reste du
monde. Csar l'emprisonnait si bien qu'il ne lui restait qu' mourir
dans l'ignorance de tout. Il convoqua son conseil pour prendre une
dcision suprme sur la vie des assigs, ou plutt sur la manire dont
ils devaient mourir.

Csar ne nous dit pas que Vercingtorix ait pris la parole dans
l'assemble pour soutenir et imposer un avis, comme il le faisait
presque toujours. Il semble qu'il se soit born  couter. Il n'avait
plus tous les chefs dans la main: leurs angoisses les loignaient de
lui. Les uns parlrent dj de se rendre. Les autres proposrent de
risquer, avant l'puisement des forces, une sortie gnrale contre les
lignes de Csar, ce qui quivalait  une mort certaine et inutile;
et cette mort paraissait si glorieuse, si digne de l'antique vertu
gauloise, que la majorit du conseil se montra prte  voter dans ce
sens. Mais alors l'arverne Critognat se leva, pour exprimer l'avis  la
fois le plus courageux et le plus sage, celui qui rpondait sans doute
le mieux  la pense de Vercingtorix.

--Je ne parlerai pas, dit-il, de ceux qui songent  se rendre:
leur place n'est plus au conseil. Je m'adresse  ceux qui veulent
combattre.--Ils se croient braves. Ce sont des lches  leur manire.
Craignant de souffrir la faim, ils prfrent le suicide. Certes, s'il
ne s'agissait d'autre perte que de celle de la vie, je serais avec eux.
Mais pensons, en ce moment,  la Gaule entire, que nous avons appele
 notre secours. Elle va venir, elle approche. En doutez-vous? regardez
donc, sur les lignes extrieures de Csar, ces Romains qui travaillent
nuit et jour, et dites-moi s'ils ne sont pas la preuve vivante que les
peuples s'avancent pour nous dlivrer? Croyez-vous, quand nos allis
seront l, qu'ils auront plus de coeur  la besogne  la vue de 80000
cadavres de frres et amis, amoncels sur un seul point? Vous vous
plaignez qu'on ne vient pas vous secourir, et vous voulez enlever
votre appui  ceux qui s'apprtent  vous aider. Votre faiblesse, ou
votre imprudence, ou votre sottise vont coter la libert  toute la
Gaule.--Si vous avez faim, faites ce qu'ont fait vos anctres au temps
des Cimbres et des Teutons. Nourrissez-vous en mangeant ceux qui ne
pourront combattre. Et si vos grands-pres n'avaient pas donn cet
exemple, il vous faudrait,  vous, le donner, par amour de la libert
et de la gloire, et pour tre renomms dans les sicles  venir.--

Jules Csar, en rapportant ce discours, que quelque transfuge lui
communiqua, le juge d' une atrocit singulire et impie.--L'homme
auquel le dsir de conqute avait inspir depuis sept ans tant
d'actions criminelles ou rpugnantes, n'avait cependant pas le droit
d'tre svre pour les audaces qu'inspirait la crainte de sa victoire.

Critognat sauva le plan de Vercingtorix. Si terrible que ft son avis,
on s'y rangea: ce n'tait jamais froidement qu'un Gaulois entendait
parler de renom dans la postrit et d'amour de la gloire. Il ne
fut plus question ni de se rendre ni de combattre. Si les secours
tardaient trop longtemps, on ferait comme avait dit l'Arverne. En
attendant, on dcida de se dbarrasser des bouches inutiles, les
femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les infirmes;
toute la population des Mandubiens, qui tait pourtant chez elle 
Alsia, et dont Vercingtorix n'tait que l'hte arm, fut brutalement
jete hors des remparts. Les malheureux s'tagrent, sans ressources,
sur les flancs de la montagne; ils supplirent les Romains de les
prendre comme esclaves, mais de les nourrir. Ce n'tait pas d'esclaves
et de captifs que manqueraient en Gaule les soldats de Csar: en ce
moment, ils commenaient, eux aussi,  manquer de pain, et  ptir de
la mme disette que devant Avaricum. Sur l'ordre du proconsul, des
postes furent placs pour rejeter les Mandubiens en arrire de la
ligne intrieure, et ils moururent lentement de faim entre les deux
campements, rongs eux aussi par la famine. Depuis le dfil de la
Hache, les peuples d'Occident n'avaient pas vu tant d'tres humains
souffrir ensemble (milieu de septembre?).


XI

Depuis que Critognat avait parl, les assigs taient rsolus
 s'entre-dvorer plutt que de ne pas attendre. Un jour enfin,
ils aperurent  l'Ouest l'avant-garde de l'arme de secours, qui
dbouchait des hauteurs par la route du pays duen. Elle arrivait
joyeuse et confiante, elle couvrit peu  peu toutes les collines du
Couchant de ses masses profondes (sur la montagne de Mussy-la-Fosse),
elle dborda jusque dans la plaine,  un mille des lignes de
Csar. Ce fut chez les Romains une heure d'pouvante,  l'aspect de
cette multitude de plus de 250000 hommes, de ces corps humains qui
s'tendaient  perte de vue; ils osaient  peine regarder, comme s'ils
redoutaient de penser aux furieux assauts qui les menaceraient, et de
cette foule en face et de Vercingtorix  revers. Du ct d'Alsia,
c'tait au contraire un va-et-vient de Gaulois courant aux remparts,
dsireux de contempler les secours si longtemps attendus, se flicitant
des cris et des gestes, s'entranant  combattre pour le lendemain. La
dernire semaine de la grande guerre commenait.

La Gaule se trouvait en effet runie toute entire contre Csar[8].
Toutes les tribus de nom gaulois, des Cvennes  l'Ocan, de la Gironde
 l'Escaut, taient reprsentes par leurs derniers cavaliers, leurs
meilleurs fantassins, leurs chefs de guerre et leurs tendards sacrs.
 ce concours de peuples, il ne manquait que les Rmes et les Lingons,
ternellement fidles  Csar, et que quelques cits du Rhin, occupes
 protger la Gaule contre les Germains du dehors. Toutes les autres
nations taient prsentes, mme celles des rgions les plus lointaines:
les Osismiens, perdus  la fin des terres armoricaines, en face de la
mer mystrieuse; les Morins,  moiti cachs dans les brumes et les
marcages de la Flandre; les Nitiobroges, habitants des terres grasses
et joyeuses de l'Agenais; les Helvtes et les Nerviens, qui, dcims
par Csar, trouvaient encore des hommes pour venir le combattre. Les
deux tats principaux, Arvernes et duens, avaient fourni  l'arme de
secours, avec leurs sujets et clients intimes, chacun un contingent
de 35000 hommes. La ligue armoricaine en envoya 30000. Les peuples
de l'Est, Squanes, Helvtes et Mdiomatriques, galement 30000.
L'enttement des Bellovaques rduisit  24000 la part de la Belgique.
Ceux d'entre Loire et Garonne, Bituriges, Santons, Lmoviques, tribus
du Poitou, du Prigord ou de l'Agenais, eurent un effectif d'environ
50000 soldats; et ce fut en nombre  peine suprieur que vinrent les
nations vaillantes et fermes des rgions centrales d'Orlans et de
Paris: Carnutes, Snons, Parisiens, tribus de l'Anjou, de la Touraine,
du Maine et de la Normandie. Si on ajoute  ces 258000 hommes les 80000
dont disposait Vercingtorix, on arrive  un total de 338000 soldats,
qui taient en quelque sorte le rsum et l'essence de la Gaule
entire.

  [8] Voyez la note V  la fin du volume, page 383.

Si Csar tait vaincu, il pourrait perdre les siens jusqu'au dernier
homme, dans un effondrement semblable  celui o avaient disparu sous
la foule des Cimbres et des Teutons les armes de Cpion et de Mallius.

Mais, si les Gaulois taient vaincus, comme ils avaient concentr
l'lite des forces de toutes leurs tribus, comme ils s'taient ramasss
en un seul corps contre Csar, leur dfaite serait la condamnation de
la Gaule, et condamnation sans recours et sans appel, aussi lgitime
que si elle tait formule par une sentence divine.

 leur manire d'entendre la guerre, on reconnat l'instinct des
nations et on peut prvoir leurs destines. L'Espagne, terre de
rgions isoles et de bassins spars, morcela sa rsistance  Rome, la
dispersa dans vingt contres et la fit durer deux sicles. La Gaule,
que la nature a faite pour l'unit, et qui, malgr les jalousies de
ses cits, sentait qu'elle tait le patrimoine d'une seule race, groupa
sur un point tous ses moyens de dfense pour s'en servir le mme jour:
comme disait le gographe grec Strabon, en masse elle runit et lana
ses hommes, et, ceux-ci battus en masse, elle se trouva brise d'un
seul coup.


XII

L'arme de secours campa sur les flancs et les plateaux de la montagne
de Mussy. Elle avait, droit devant elle au Levant, les retranchements
romains de la plaine des Laumes, et, au del, le mont et la ville
d'Alsia; devant elle encore, mais plus  sa gauche et plus  sa
droite, les deux extrmits de la ligne des collines fortifies par
Csar, le Mont Ra et le plateau de Flavigny.

La bataille commena le lendemain de l'arrive. Elle dura prs d'une
semaine. Il y eut trois journes de combat, spares chacune par un
jour de repos. La lutte fut toujours engage sur les deux fronts des
lignes romaines, attaques au dehors par les Gaulois de secours, au
dedans par ceux de Vercingtorix, les uns et les autres cherchant  se
rejoindre. Mais, tandis que l'arme d'Alsia ne fit et ne pouvait faire
qu'une seule chose, tenter l'assaut sur un point, celle de la campagne
hsita entre plusieurs tactiques, et ne prit la moins mauvaise que le
dernier jour.

La premire journe fut une bataille de cavalerie.

Les Gaulois avaient amen 8000 chevaux. C'tait la dernire rserve
de leur noblesse. Le bon sens exigeait qu'on l'expost le plus tard
et le moins possible. Dans l'attaque d'une place-forte, la cavalerie
ne devait servir qu' couvrir les rangs extrieurs des troupes allant
 l'assaut. Victorieuse, elle ne ferait presque rien contre les
retranchements de Csar; vaincue, elle ferait dfaut pour protger
une retraite ou dcider une poursuite. Trois fois dj, elle s'tait
heurte aux chevaux du proconsul; et trois fois,  Noviodunum,  Dijon,
devant Alsia mme, elle avait t abme par les Germains. Cependant,
incapables de se laisser gurir par l'exprience, les quatre chefs
firent descendre leur cavalerie dans la plaine; le reste de l'arme
demeura  l'cart, sur les hauteurs de l'Ouest.

Csar avait, ds la premire alerte, mis en branle toute son arme.
S'attendant  un double assaut, il avait fix  chaque cohorte sa place
sur l'une ou l'autre de ses deux lignes: ses hommes la conserveront
jusqu' la fin, sans trouble ni incertitude. Mais,  la vue de la
cavalerie ennemie, il saisit l'avantage qu'il y avait pour lui  la
forcer  la bataille, et il fit sortir les cavaliers romains au-devant
d'elle, avec ordre de charger.

Vercingtorix fit ce qu'il y avait  faire. Il envoya au pied de la
montagne ses soldats, chargs de fascines, de terres et de pierres. Les
Gaulois se mirent  l'ouvrage, et russirent  combler sur un point
le grand foss extrieur. Ils s'apprtaient  pousser au del, vers
les piges et les ouvrages intrieurs, lorsqu'ils comprirent que leurs
allis du dehors, au lieu de marcher  leur rencontre, galopaient dans
la plaine.

C'tait du reste un beau combat de cavalerie que celui qui se
droulait,  la clart du grand jour, dans le vallon des Laumes; on
se battait  la vue des trois armes, masses sur tous les coteaux du
voisinage, de trois cent mille hommes qui regardaient, attentifs et
immobiles, les pripties de la lutte. Les Gaulois hurlaient de joie
quand ils croyaient leurs cavaliers vainqueurs; et les combattants,
Celtes ou Romains, se sentant admirs ou jugs, s'excitaient comme dans
un carrousel  mort.

Les Gaulois firent leur devoir avec vaillance et habilet. Suivant la
tactique chre  Vercingtorix, les cavaliers avaient amen avec eux
des archers et des fantassins lgrement arms qui se dispersrent
derrire les chevaux. Les troupes romaines repoussrent d'abord les
escadrons gaulois. Mais elles furent soudain accueillies par des voles
de flches et de dards qui arrtrent leur lan, blessrent beaucoup
de monde, les firent reculer en dsordre. La mle gnrale s'engagea,
o les Romains, accabls par le nombre, finirent par avoir le dessous,
aprs cinq heures d'un combat commenc vers midi.

Alors, presque au coucher du soleil, Csar dcida d'en finir. Il
runit sur un mme point tous les cavaliers germains, les forma en
lignes serres d'attaque, et les fit charger tous ensemble. L'effet
fut immdiat. Les rangs ennemis furent enfoncs, les archers envelopps
et gorgs; le reste de la cavalerie romaine reprit courage, et il ne
resta plus qu' poursuivre les Gaulois jusque prs de leurs camps sans
leur laisser le temps de se rallier. C'tait la quatrime victoire que
Csar devait  ses cavaliers germains.

Les troupes d'Alsia, dont la besogne avait t en partie inutile,
regagnrent tristement leurs remparts, dsesprant dj sous
l'impression d'une premire dfaite.


XIII

La seconde journe fut une bataille d'artillerie.

Le jour qui suivit la dfaite de leur cavalerie, les Gaulois du dehors
construisirent rapidement tout un matriel de sige, fascines, chelles
et grappins en quantit. Au milieu de la nuit, ils sortirent de leur
camp et s'avancrent en silence, archers et frondeurs en tte. Arrivs
 porte des lignes romaines, ils s'lancrent, en poussant tout
d'un coup une formidable clameur, dont l'cho,  deux mille mtres de
l, donna, comme un signal, l'veil  Vercingtorix; la trompette y
rpondit aussitt, pour appeler les assigs aux armes.

Jusque-l rien de mieux. Mais Comm, ses collgues et leur conseil
auraient mieux fait, avant d'agir, de rflchir et de dlibrer
davantage. Ils s'en allaient dans la nuit, droit devant eux, sans
renseignements,  l'aveuglette. Puisqu'ils portaient leurs efforts sur
un mme point, ils auraient d reconnatre le terrain, s'informer, et
attaquer le secteur le plus vulnrable. Or, en s'avanant ainsi par le
plus court, sur les lignes qui leur faisaient face, ils se trouvaient
assaillant par la plaine des Laumes, o Csar avait plac ses dfenses
les plus fortes et les plus varies, et deux de ses bons lgats,
Trbonius et Marc-Antoine.

Du dehors, les Gaulois engagrent un vif combat  distance avec les
lgionnaires accourus sur leur terrasse. Des dcharges continues de
balles de frondes, de pierres et de flches firent d'abord un grand mal
aux Romains, ce qui permit  leurs ennemis de combler avec les fascines
le foss extrieur.

Les Gaulois de Comm s'approchrent encore. Les machines avaient t
mises en batterie par les soldats de Csar: une grle de projectiles,
balles, boulets de plomb, pieux et traits de toute sorte, volrent sur
les assaillants. Ils taient si nombreux qu'ils gagnrent pourtant du
terrain, et que Trbonius et Marc-Antoine furent obligs de dgarnir
les redoutes voisines pour renforcer les dfenseurs du retranchement.

Mais, quand les Gaulois eurent fait quelques pas de plus, leurs rangs
s'arrtrent et se rompirent brusquement. Ils arrivaient aux galeries
de piges. Les uns s'accrochrent aux aiguillons de fer; les autres
tombrent et s'empalrent dans les trous-de-loups. Ceux qui purent
s'avancer plus loin se trouvrent alors  porte des redoutables
javelots de rempart, qui partaient  travers les parapets et du haut
des tours: beaucoup prirent de la sorte.

La partie n'tait cependant pas dsespre, si on avait le courage
de persvrer et de marcher toujours, en btissant par-dessus ces
embches une jete de cadavres. De leur ct en effet, les soldats
de Vercingtorix, fort bien outills par leur chef, s'approchaient
lentement, mais  coup sr, utilisant la besogne faite l'avant-veille,
vitant ou recouvrant les piges, qu'ils devaient connatre, comblant
peu  peu le premier des deux fosss qui les sparaient seuls de la
terrasse o les attendaient les lgionnaires.

Mais l'arme du dehors, mal aguerrie contre les surprises et
l'impatience, s'exaspra de ces rsistances souterraines et de ces
blessures tranges. Le jour venait. Quand elle aperut, en face
d'elle, les retranchements intacts, et, sur les hauteurs de droite et
de gauche, les camps ennemis, quand elle se vit dans la plaine, sans
cavalerie pour abriter ses flancs, sous la menace d'autres lgions qui
paraissaient prtes  descendre pour se rejoindre derrire elle, elle
prit peur, et rtrograda vers ses camps.

En ce moment, Vercingtorix et ses soldats n'taient pas loin de la
terrasse romaine. Ils n'eurent pas le temps d'y toucher. Ils apprirent
la retraite de leurs allis: ils n'avaient plus qu' s'arrter, s'ils
ne voulaient pas tre envelopps par une double ligne d'adversaires.
Pour la seconde fois, ils remontrent  Alsia, vaincus presque sans
avoir eux-mmes combattu.


XIV

La troisime journe, enfin, on donna l'assaut des lignes de Csar.

Le conseil de guerre des Gaulois confdrs se runit aprs ces deux
tentatives inutiles et meurtrires. Il fit venir des gens du pays,
il leur fit dire ce qu'ils savaient des travaux et des camps romains,
de leur emplacement et de leur force respectives. Comm et les autres
apprirent ainsi, et sans peine, que le camp romain du Nord-Ouest se
trouvait dans une situation dfavorable, en contre-bas et en pente sous
les roches et les bois du Mont Ra. Des claireurs qu'ils envoyrent
sur les lieux confirmrent la chose et reconnurent les chemins. Les
chefs dcidrent aussitt de tenter sur ce point l'assaut principal.
Ces mesures taient rflchies et excellentes: mais c'tait le jour de
leur arrive qu'ils auraient d s'informer et les prendre.

Dans toute l'arme, ils trirent une lite de 60000 hommes, qu'ils
empruntrent aux nations rputes les plus braves, par exemple
aux Arvernes et aux Lmoviques; Vercassivellaun, le cousin de
Vercingtorix, fut mis  leur tte. C'tait donc  des Arvernes que
la Gaule continuait  commettre le devoir de lutter contre Csar.--On
arrta un plan d'attaque que les soldats ne connurent pas, pour que des
transfuges ne pussent en aviser l'ennemi.

Vercassivellaun quitta son camp aprs la tombe de la nuit, marcha au
Nord en s'loignant d'Alsia (en aval de la Brenne?), revint vers le
Sud (par le ru d'ringes?) et finit par s'arrter, vers le lever du
jour,  quelque 1500 mtres du Mont Ra (dans les ravins au nord de
Mntreux?), cach derrire les collines. Il fit alors reposer ses
troupes de leur longue marche dans la nuit, en attendant l'heure de
midi, qui avait t fixe pour engager l'affaire.

Aux approches de midi, tout le monde gaulois se mit en mouvement.
Vercassivellaun fait gravir aux siens les pentes du Mont Ra, qui
dominait le camp romain. Les trois autres chefs envoient dans la
plaine leurs derniers cavaliers, qui viennent se dployer en face des
lignes attaques l'autre jour. Les 190000 fantassins qui forment le
reste de l'arme de secours sortent des camps et apparaissent sur le
rebord des hauteurs. Enfin Vercingtorix, voyant toutes ces manoeuvres,
descend de la montagne d'Alsia avec son attirail de sige, retir
cette fois de son camp: il a des baraques pour attaquer la terrasse
 l'abri des machines, des perches et des faux pour arracher ou
renverser les palissades des retranchements ennemis: il comprend qu'il
faudra,  cette troisime sortie, arriver jusqu' eux. Comme les jours
prcdents, il se dirigea vers les lignes d'en bas, dont il avait
dj nettoy les abords, et que semblaient menacer, de l'Ouest, les
principales troupes de ses allis.

L'action dfinitive allait commencer. Csar se posta sur le flanc
nord-ouest de la montagne de Flavigny, d'o il pouvait suivre,  sa
gauche, les mouvements de la plaine et du camp gaulois, en face de lui
ceux de Vercassivellaun et du Mont Ra,  sa droite ceux d'Alsia et de
Vercingtorix.

L'attaque eut lieu en mme temps sur les lignes extrieures et
intrieures de l'arme romaine. Elle parut d'abord confuse et
dsordonne; les Romains se crurent assaillis sur tous les points
 la fois. Ils allaient et venaient, se portant au hasard l o ils
croyaient le danger plus grand, et les endroits  dfendre taient si
nombreux qu'ils s'effrayaient de ne pouvoir tre partout  la fois. Les
hurlements gaulois accroissaient leurs incertitudes: ils voyaient des
ennemis en face d'eux, ils en entendaient sur leurs flancs et derrire;
et les lgionnaires d'un front, ne sachant si leurs camarades de
l'autre front les protgeraient  temps, finissaient par songer plutt
aux ennemis qu'ils ne regardaient pas qu' ceux qu'ils combattaient.

Mais peu  peu la situation s'claircit. Les chances se balanaient
entre les deux adversaires.

Au Nord-Ouest, Vercassivellaun l'emportait. Il avait habilement rparti
les siens en trois groupes, diviss en quipes. Les uns, matres des
hauteurs, accablaient de traits les lgionnaires. Les autres, chargs
de terre, en jetaient sans relche dans les fosss et sur les piges,
dont ils se doutaient cette fois, et recouvraient les fondrires de
la dfense d'une vritable chausse d'attaque. D'autres enfin, se
massant en tortue, avanaient plus rapidement de la terrasse romaine.
Quand une quipe tait fatigue, une autre la relayait. Les Romains,
au contraire, devaient tre tous sur pied. Les munitions et les forces
commencrent  manquer aux deux lgions campes sur ce point: les
lgats prvinrent Csar.

Vercingtorix tait moins heureux. Les retranchements de la plaine
taient les plus achevs et les mieux dfendus de toutes les lignes
romaines. La terrasse, les lgions, Trbonius et Marc-Antoine tenaient
bon. Ce qui fut plus grave pour les Gaulois, c'est qu'il ne leur vint,
de ce ct, aucun secours srieux du dehors. Les cavaliers, descendus
dans la plaine, reculrent devant les abatis et les fosss. Les 190000
fantassins ne s'loignrent pas des hauteurs. Vercingtorix fut laiss
 ses seules forces.--Il faut se rsigner  ignorer les motifs de
cette trange abstention. On a voulu excuser les trois chefs, Comm et
les deux duens, en disant que leurs troupes taient trop mauvaises
pour combattre. Alors, pourquoi les avoir amenes? Puis, quand une
arme romaine a dj 37 kilomtres de front  garder contre 140000
hommes, une nouvelle multitude de 190000 assaillants, mme maladroits,
mme dsarms, n'est pas une quantit ngligeable. Il suffisait d'une
panique ou d'une lassitude gnrale pour faire perdre aux dix lgions,
en une seule heure, disait Csar en ce moment mme, le fruit de
tous leurs travaux et de toutes leurs victoires. C'tait pour cette
heure, et pour cette heure seule de l'assaut, que Vercingtorix avait
rclam l'arrive en masse de tous les Gaulois, et les trois quarts
de ceux qui taient venus, immobiles en face de lui, de l'autre ct
des lignes romaines, semblaient refuser de marcher  sa rencontre.
Les chefs confdrs ne faisaient les choses qu' moiti et qu'
contre-coeur, et ils laissaient aux deux jeunes Arvernes, Vercingtorix
et Vercassivellaun, le privilge de servir de champions  la libert
de toute la Gaule. Les deux duens, pordorix et Viridomar, n'auraient
pas  se faire pardonner par Csar une trop grande obstination.

Alors le proconsul, voyant Vercingtorix isol et arrt dans la
plaine, put porter tous ses efforts contre Vercassivellaun. Sur le
flanc du Mont Ra, Rginus, Rbilus et leurs 20 cohortes lchaient
pied. Il en envoya six autres sur ce point, et, ce qui valait mieux,
il remit  Labinus lui-mme la dfense de ce secteur, avec ordre, 
la dernire extrmit seulement, de faire une sortie pour dgager la
terrasse.--Lui-mme descendit dans la plaine, pour se rapprocher de
Vercingtorix.

Les deux mortels ennemis se trouvaient  quelques pas l'un de l'autre.
Csar prit en main la rsistance, alla de rang en rang, chauffa les
lgionnaires de sa parole loquente.

Mais  ce moment, comme si Vercingtorix n'et attendu que ce mouvement
de troupes et ce dplacement du proconsul pour modifier sa tactique, il
abandonna les lignes de la plaine, inclina  sa gauche vers le Sud-Est,
et gravit avec ses machines et ses engins les pentes de la montagne de
Flavigny.--Il dtournait ainsi son point d'attaque. Il l'loignait de
celui de Vercassivellaun: ce qui, en dpit de l'apparence, tait plus
sage que de l'en rapprocher. S'il et march vers le Nord, il et amen
Csar avec lui: et le plus grand service qu'il pouvait rendre  son
cousin tait d'entraner le plus loin possible le proconsul et quelques
cohortes.--Mais son adversaire le comprit et ne bougea pas, demeurant
en observation entre les deux champs de bataille.

Du reste, Vercingtorix avait bien choisi son nouveau poste. On ne
l'attendait pas sur la montagne de Flavigny. Peut-tre tait-ce de
l qu'taient parties les six cohortes emmenes par Labinus. Les
piges, semble-t-il, taient plus rares ou moins dangereux sur ces
pentes. La tentative du chef gaulois, rapidement conduite, fut bien
prs de russir. Jamais il ne pntra plus avant dans les ouvrages
de son ennemi. Les dcharges de ses archers jetrent le trouble parmi
les dfenseurs de la terrasse, parmi ceux des tours elles-mmes. Les
Gaulois en profitrent pour combler les fosss, et pour attaquer
enfin et dchirer  coups de faux la cuirasse et la palissade des
retranchements: la premire brche fut ouverte  travers la muraille
romaine.

 la mme minute, sur le point o combattait Vercassivellaun, Labinus,
lui-mme, reculait, et les Gaulois commenaient  escalader la
terrasse.

Sur les deux fronts, les lignes de Csar avaient cd.--Celtes
et Romains sentaient que les minutes suprmes taient venues. Un
prodigieux effort tendit les volonts et raidit les muscles. Pour les
uns et les autres, c'tait la fin de tout qui approchait. Les poitrines
haletaient d'angoisse et de courage. Si,  ce moment, les rserves de
l'arme de renfort avaient donn par-dessus les autres versants de
la montagne de Flavigny, la brche taille par Vercingtorix se ft
dmesurment largie, Csar n'aurait pas eu assez d'hommes pour la
dfendre, il n'aurait pu protger Labinus, l'arme romaine et t
broye sous ces mares convergentes, et le snat aurait d remettre 
d'autres temps et  un nouveau proconsul la mission de reconqurir les
Gaules.

Devant le nouveau danger, celui qui clatait subitement du ct de
Flavigny, Csar laissa Labinus aux prises avec Vercassivellaun,
et ne s'occupa plus, dans l'instant, que de la brche et que de
Vercingtorix. Il lana contre lui Brutus et de nouvelles cohortes:
elles ne purent tenir. Il en envoya d'autres avec C. Fabius: elles
faiblirent encore. Les hommes de Vercingtorix combattaient avec
une effroyable nergie. Enfin Csar,  la tte d'un nouveau renfort,
choisi parmi des troupes fraches, se montra lui-mme contre le chef
arverne, et, pour la dernire fois, ils luttrent tous deux l'un en
face de l'autre. Grce au proconsul, les cohortes reprirent courage.
Vercingtorix recula, sans dsordre, combattant pied  pied.--Csar put
enfin regarder et se porter du ct de Labinus.

Sur ce point, Labinus avait jug la partie perdue. Il ne songeait
plus  dfendre la terrasse, envahie de toutes parts. Il ne voyait de
salut que dans un coup d'audace, une sortie dsespre. Csar la lui
avait permise: il la rsolut. Il runit en un tour de main 39 cohortes,
celles qu'il trouva le plus prs de lui sur les divers postes de la
dfense; il les groupa au hasard en un seul corps de bataille; il
avertit son gnral, et attendit.--Csar avait eu le temps de donner
deux ordres prcis. Derrire lui, il avait mis en marche tout ce qui
lui restait d'hommes disponibles, quatre cohortes, tires de la redoute
la plus proche; il les soutint d'une partie de sa cavalerie.  sa
gauche (?), dans la plaine, par le dehors de ses lignes, il envoya le
reste de ses escadrons pour prendre en charpe les assaillants du Mont
Ra; ils n'avaient rien  craindre des cavaliers ennemis: la dfaite
et les fautes des jours prcdents condamnaient les Gaulois dans leur
dernire bataille.

Csar acclra sa marche, pour y assister. Ds que les hommes
de Vercassivellaun le virent s'approcher, ils attaqurent les
premiers.--Ce fut,  ce que raconta plus tard le proconsul, un
moment solennel et un clatant spectacle. Les quinze mille hommes
de Labinus taient masss sur les dernires pentes du Mont Ra.
Derrire eux s'avanait rapidement Csar, vtu du manteau de pourpre
qui le dsignait aux regards de tous. Plus loin, dans les lignes,
se htaient d'autres lgionnaires, des troupes de cavaliers. Des
escadrons galopaient au del, dans la plaine, allant au mme but. Il
semblait que toute l'arme romaine voult se runir en un bloc pour
pntrer les masses ennemies. Une clameur s'leva des deux troupes,
lorsqu'elles se heurtrent; et, rpercute au loin par les collines et
les camps, elle veilla partout de nouveaux cris, que l'cho rapporta
aux combattants.--Mais Vercingtorix et ses adversaires,  3 kilomtres
de l, ne se doutrent de rien, s'acharnant sans repos autour de la
terrasse, tandis que leur sort se dcidait au loin.

Formes en colonnes d'attaque, les cohortes de Labinus s'branlrent
vers la hauteur. Les javelots tant inutiles sur cette monte, elles se
prcipitrent les pes en mains. La mle s'engagea. Mais l'affaire
ne fut rgle que par l'arrive des cavaliers de renfort. Quand les
Gaulois virent ou entendirent soudain, sur leurs flancs et leurs
dos, les escadrons ennemis (venus par Mntreux?), ils reculrent.
Les Germains chargrent avec leur courage et leur bonheur habituels.
Envelopps presque de toutes parts, menacs encore par les troupes
qu'amenait Csar, il ne restait plus aux Gaulois qu' fuir en hte,
s'ils ne voulaient pas prir jusqu'au dernier. La dbandade commena,
et la bataille prit fin.

Vercingtorix tenait encore, ignorant la dfaite des siens. Mais,
pendant ce temps, les gens qui guettaient sur les remparts d'Alsia,
virent revenir les premiers lgionnaires vainqueurs, chargs de
boucliers brillants et de cuirasses sanglantes, dpouilles des chefs
vaincus. Une clameur douloureuse courut dans la ville, et Vercingtorix
ne tarda pas  apprendre que le sort de la Gaule tait dsespr.

Il reprit le chemin d'Alsia, d'o il ne devait plus redescendre que
pour se rendre au vainqueur (fin septembre?).

[Illustration: ALSIA ET SES ENVIRONS.]




CHAPITRE XVIII

VERCINGTORIX SE REND  CSAR

      Quoniam sit Fortun cedendum,... morte sua Romanis
      satisfacere... velint.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 89,  2.

  I. Dernire dfaite de l'arme de secours.--II. De la possibilit
  de continuer la lutte. Les chefs survivants.--III. Vercingtorix
  prend la rsolution de se rendre.--IV. Motifs supposs de cette
  rsolution.--V. Dclarations de Vercingtorix  son conseil.--VI.
  Prparatifs de la reddition.--VII. Crmonial de la reddition de
  Vercingtorix.


I

Vercingtorix put, pendant la nuit, tablir le bilan de la dfaite.

Ce qu'il avait prouv lui-mme et ce que ses hommes avaient vu du
haut des remparts, signifiait qu'Alsia tait perdue. Trois fois il
s'tait heurt aux lignes de la plaine, sans avoir pu entamer la
terrasse; il l'avait ouverte enfin sur les lignes d'en haut, mais
les lgionnaires avaient ferm la brche de leurs propres corps, et
aucun alli du dehors n'tait apparu sur ce point pour le soutenir
et pour prendre  dos ses adversaires. Il tait vident pour lui, non
seulement que toute la Gaule ne s'tait point leve  son ordre, mais
que, de ceux qui taient venus, les deux tiers n'avaient point boug 
ses cris. Vercingtorix devina peut-tre,  cette absence des uns, un
refus d'obir,  cette abstention des autres, un abandon pire qu'une
trahison. Les seules troupes qu'on avait vues faire leur devoir, celles
de son cousin Vercassivellaun, avaient t crases, et c'tait de
leurs dpouilles que se jonchaient  cette heure les camps de Csar.

Ce que Vercingtorix ignorait du dsastre tait plus considrable
encore, et engageait les destines de la Gaule aprs celles d'Alsia.
Csar, le soir de l'assaut, avait vigoureusement press les fuyards,
et ses cavaliers en firent un tel carnage que bien peu d'hommes purent
regagner sains et saufs les camps gaulois. Sdulius, chef de guerre et
magistrat des Lmoviques, fut tu; Vercassivellaun fut pris vivant dans
la fuite; 74 enseignes de tribus furent apportes  Csar.--Restaient
les 190000 hommes qui n'avaient point donn ce jour-l. Il ne semble
pas qu'ils se soient beaucoup aventurs hors de leurs camps. Ils y
revinrent  la premire alerte. Ils s'en chapprent au premier bruit
de la dfaite. Si les soldats de Csar n'avaient pas t briss de
fatigue, aprs avoir pass la journe entire  marcher ou  combattre,
ils auraient pu dtruire ou prendre leurs adversaires jusqu'au dernier
corps.

Cependant, le proconsul ne renona pas tout  fait  cette esprance.
Il laissa s'couler dans le repos les premires heures de la nuit;
vers minuit, il envoya ses cavaliers et 3000 fantassins pour couper
la route aux dernires bandes en retraite. Lui-mme se mit  leur
poursuite avec d'autres troupes, au lever du jour. Quand les Gaulois
l'aperurent en si petit quipage, ils eurent un moment l'illusion de
la revanche, et l'accueillirent, dit-on, avec des clats de rire. Mais
ce ne fut que la joie d'un instant: les autres Romains arrivaient par
derrire, leurs ennemis perdirent la tte, et ne leur laissrent plus
que la peine de prendre ou de tuer. Ce fut, raconta-t-on plus tard, la
plus vaste boucherie de Gaulois que Csar et ordonne en huit ans.

Ceux qui chapprent, et notamment les principaux chefs, se htrent
de se sparer, gagnant, chacun de son ct, les refuges de leurs cits
ou de leurs clans. La grande arme de la Gaule s'tait vanouie et
dissipe, comme le spectre d'une nuit de cauchemar.


II

Mais, si l'effort collectif du nom celtique tait  jamais rompu, si
aucun chef ni aucune nation n'taient dsormais capables de grouper
toutes les volonts en un seul corps, il tait encore possible
d'organiser, dans presque toutes les cits de la Gaule, de belles
rsistances, comme l'avait fait Ambiorix en 53 dans les forts
marcageuses du pays buron.

Sans doute, c'en tait fait du patriotisme public des deux plus
grands peuples, les Arvernes et les duens. Vercassivellaun pris,
Vercingtorix prs de l'tre, les autres chefs arvernes du dehors
ne songeaient plus qu' se rendre aux meilleures conditions, et  se
retrouver tranquilles et considrs comme au temps de Gobannitio. Les
duens, et parmi eux Viridomar et pordorix, espraient la mme chose,
et une autre encore: regagner, avec la faveur de Csar, l'hgmonie
qu'il avait une premire fois donne  leur peuple. Les patriotes ne
pouvaient compter sur les refuges de Gergovie et de Bibracte, presque
dj promis au vainqueur par la pense des chefs. Mais Vercingtorix
avait, en ses amis, une monnaie d'excellent aloi, et les places-fortes
du plateau central offraient d'imprenables rduits aux dernires
rsistances.

Lucter, le chef cadurque, tait vivant, et il possdait, sur l'autre
versant des monts arvernes, la ville et le puy d'Uxellodunum (Issolu
prs Vayrac?), qui valait presque Gergovie. Dumnac, le chef des
Andes, Gutuatr, celui des Carnutes et l'homme de Gnabum, d'autres
en Armorique, taient dcids  ne point poser les armes. Le Snon
Drapps, qui ne faisait qu'un avec Lucter, tait prt  toutes les
folies. Les Bituriges hsitaient  se soumettre. Mme les duens
taient reprsents, dans ce groupe d'indomptables, par un des leurs,
Sur, qui fuyait vers les Trvires pour pouvoir combattre encore. Car
les Trvires taient toujours  rduire, et les Bellovaques taient
plus que jamais dsireux de faire la guerre en leur nom: leur chef
Correus, qui avait une haine implacable du nom romain, ne reculerait
pas devant la leve en masse de son peuple, et ses voisins, Ambiens
d'Amiens, Atrbates d'Arras, Caltes du pays de Caux, Vliocasses de
la basse Seine, taient disposs  se joindre  lui. Les Aulerques
eux-mmes n'taient pas briss par la mort de Camulogne et la dfaite
de Paris. Comm l'Atrbate tait sain et sauf, entt dans son serment,
et il avait, comme on sait, des amis dans tout le Nord. Les Gaulois
pouvaient, par del l'Ocan, appeler  leur secours leurs frres
de Bretagne, comme ils l'avaient dj fait. Il leur restait aussi
la ressource de se payer des Germains contre Csar: Comm se faisait
fort de lever des hommes chez les peuples du Rhin, toujours enclins
 combattre le matre de la Gaule, quel qu'il ft. Enfin, les vaincus
savaient que le proconsulat de leur vainqueur prenait fin  deux ans
de l: s'ils pouvaient traner la lutte une couple d'annes, le jour
o Csar quitterait le pays, la partie redeviendrait gale entre eux et
les Romains.

Ainsi, de Cahors  Angers, de Bourges  Arras, de Rouen  Trves,
un cercle d'hommes dcids environnait encore Csar, et il suffisait
peut-tre de l'ordre d'un seul pour allumer autour du vainqueur, sur
le sol de presque toute la Gaule, les mmes foyers d'incendie qu'au
printemps, aux abords d'Avaricum. Seul, Vercingtorix pouvait tre ce
chef et donner cet ordre.


III

Il fallait, pour cela, qu'il s'chappt d'Alsia. Un crivain ancien a
dit que la chose n'tait pas impossible. De fait, il ne devait pas tre
malais  un homme seul, hardi, vigoureux, sans blessure, de forcer les
lignes romaines, brches dans les combats de la veille, et prives
d'un bon nombre de leurs gardiens occups  la poursuite des fugitifs.
Mais Vercingtorix ne voulut pas tenter cette aventure.

Demeurant  Alsia, il aurait pu proposer aux siens, jusqu' puisement
de leurs forces, un dernier assaut des retranchements de Csar: ce
n'et pas t le salut, mais la gloire d'une mort en commun, les armes
 la main. Sur le champ de bataille de Paris, Camulogne et les siens
avaient donn le modle de cet acharnement au combat qui est la plus
belle forme du suicide collectif. Vercingtorix ne songea pas  imiter
cet exemple.

Il dcida de rester et de se rendre. Nous sommes condamns  ignorer
toujours les motifs qui inspirrent sa rsolution. Il n'est pas
interdit cependant de supposer, d'aprs ses paroles et son attitude du
lendemain, quelles penses l'assaillirent et fixrent sa volont durant
la nuit de la dfaite.


IV

--S'il quittait Alsia, mme pour recommencer la guerre, il paratrait
s'enfuir, craindre le combat, la dfaite et la mort. Et il livrerait
 l'impitoyable rancune de Csar ceux qui survivaient de l'arme
assige: je parle des soldats et non des chefs. Ces Gaulois taient
les insurgs de la premire heure; ils avaient combattu avec lui devant
Avaricum, dans Gergovie, autour d'Alsia; il les avait forms: ils
taient  la fois ses hommes et son oeuvre. Qu'il les abandonnt ou
qu'il les conduist  l'assaut, il les offrait galement  la mort. Il
n'en avait pas le courage.

--Puis, au del des lignes de Csar, qu'aurait-il trouv? Vercingtorix
ne savait rien de prcis sur ce qui s'tait pass dans le reste de la
Gaule. Il avait vu venir des hommes, il les avait vus se battre en
vain pendant quelques jours, il les avait vus s'enfuir: il ignorait
quel appui et quel accueil il rencontrerait hors d'Alsia, et s'il ne
se heurterait pas  quelque parti de tratres ou de lches prts  le
vendre froidement. Son compatriote, l'Arverne pathnact, ne fera-t-il
pas prsent  Csar, l'anne suivante, de Lucter enchan?

--De quelque manire qu'il tombt entre les mains de Csar, ce dernier
le ferait mourir. Il avait trop souvent arrach la victoire  cet
orgueilleux de vaincre pour tre pardonn de lui. La clmence de Csar
n'tait pas encore un de ces axiomes qui courent le monde au profit
d'une ambition. Ambiorix traqu, Dumnorix gorg, Acco excut, le
snat vnte massacr par ordre, l'incendie de Gnabum, la tuerie des
vieillards, des femmes et des enfants bituriges: voil les exemples
qu'on avait en ce moment de la manire habituelle du proconsul. Quant
au peuple romain, il avait pu respecter la vie de grands rois comme
Bituit ou Perse: mais Vercingtorix n'tait qu'un roi d'occasion, et
il devait connatre dans l'histoire du monde les morts d'Hannibal et de
Jugurtha, les ennemis de Rome auxquels il ressemblait le plus.

--Je ne dis pas qu'il et peur de mourir, ni de faim, ni sur le champ
de bataille, ni dans la prison de Csar. Mais au moins pouvait-il faire
que sa mort ne ft pas inutile  son peuple.

--S'il aimait vraiment ses hommes, il n'tait pas sans dfiance 
l'gard des chefs de son conseil. Il n'en avait dompt quelques-uns que
par la crainte des supplices. D'autres l'avaient accus de trahison.
Il y en avait qui, avant l'arrive des secours, avaient parl de se
rendre. Il n'tait pas sr qu'il obtint d'eux une dernire bataille,
qui leur couperait l'espoir, soit de vivre encore, soit de se faire
pardonner par Csar. Qui sait mme s'ils ne prendraient pas les devants
en le livrant de leurs propres mains? De ces chefs, les uns taient des
Arvernes, auxquels il avait impos sa royaut, les autres taient des
duens, qu'il avait soumis  la suprmatie de sa nation. L'heure de la
patrie dfaite est propice aux vengeances des partis politiques.

--Mieux valait qu'il mourt en s'offrant lui-mme  Csar, de manire
 pargner  la Gaule d'autres morts ou de nouvelles hontes, et  lui
rserver, si elle voulait une revanche, le plus d'esprances et le plus
de ressources.

--En se livrant au proconsul, il ne faisait, somme toute, que rendre
justice  lui-mme et  son rival. Il tait vaincu et bien vaincu. Il
avait combattu jusqu'au bout avec vaillance et intelligence: mais la
lgion romaine tait plus brave que la tribu gauloise, et Jules Csar
s'tait montr gnral meilleur et plus heureux que lui. Vercingtorix
dut avoir pour l'homme qui l'avait battu ce respect sincre et naf que
d'autres Gaulois tmoignrent  leurs vainqueurs.

--Mais il tait vaincu, non pas seulement par un homme, mais par les
dieux. Ce n'tait pas en vain que Jules Csar avait un gnie familier,
cette Fortune qui ne l'avait jamais trahi, mme au pied de Gergovie,
mme sur la croupe d'un cheval gaulois: si elle lui avait fait perdre
son pe, elle lui avait rendu la victoire.

--O taient au contraire les dieux gaulois, Teutats et les autres,
auxquels Vercingtorix avait donn de si prcieuses victimes? Le roi
des Arvernes avait le droit de croire qu'ils ne communiaient plus
avec lui, et qu'ils regardaient avec complaisance vers les camps du
peuple romain. L'trange et rapide aventure qui venait de finir tait
l'ouvrage, moins des desseins des hommes que d'une volont divine.

--Pour prix du salut des mortels, les dieux de sa race exigeaient la
vie d'autres mortels. Les pires dangers menaaient la Gaule: elle avait
besoin d'offrir la plus illustre victime.

--Son premier et son dernier acte, comme chef de la Gaule,
s'adresseraient donc aux dieux. Il avait commenc la guerre par des
sacrifices humains, il la terminerait de mme.--

Et Vercingtorix, pensant peut-tre toutes ces choses, rsolut de se
sacrifier lui-mme, et de disparatre, non pas seulement en beau joueur
qui s'avoue vaincu, mais aussi en victime expiatoire prenant la place
d'une arme et d'une ville condamnes par leurs dieux.


V

Le lendemain de la dfaite, il convoqua pour la dernire fois le
conseil des chefs, et leur fit part de ses volonts suprmes.

--Il rappela d'abord que, s'il avait voulu la guerre contre Rome, ce
n'tait point par intrt personnel: sa seule ambition avait t de
rendre la libert  tous les peuples de la Gaule.

--Les destins taient accomplis. Il n'avait plus qu' s'incliner
devant la Fortune, qui protgeait Csar.

--Pour satisfaire les Romains, il fallait que l'homme qui avait t le
chef de la guerre en ft aussi la victime. Il tait prt  se dvouer
pour le salut de tous.

--Il leur laissait seulement le choix du sacrificateur. Ils pouvaient
le tuer: ils n'auraient plus qu' envoyer sa tte  Csar. S'ils
le prfraient, il se laisserait livrer vivant par eux. Quoi qu'ils
dcidassent, il ne s'appartenait plus.

L'Arverne avait bien jug tous ces hommes. La parole de Critognat
ne les avait excits qu'un jour; la fivre du combat passe, puiss
par la fatigue et la faim, ne voyant de toutes parts que la mort, ils
n'avaient mme plus le courage de la chercher eux-mmes. Vercingtorix
leur faisait entrevoir l'esprance d'avoir la vie sauve. Il leur
offrait ce qu'ils souhaitaient tout bas. Ils succombrent  la
tentation, peut-tre moins par lchet que par incapacit de vouloir.
Et ce ne fut pas Vercingtorix qui rendit Alsia, mais les chefs qui
livrrent leur roi.

Ils acceptrent, sans hsiter, le projet de reddition. Des
parlementaires furent envoys  Csar. Il rappela les conditions
ordinaires: apporter les armes, amener les chefs. La vie fut promise
sans doute  tous, la libert  quelques-uns: mais Vercingtorix devait
se rendre sans condition. La crmonie de la capitulation fut fixe,
semble-t-il, au jour mme.


VI

Les Romains taient d'admirables metteurs en scne. Ils recherchrent
toujours les spectacles qui frappaient l'imagination de leurs allis
et des vaincus, et qui servaient parfois autant qu'une victoire 
leur assurer l'empire. L'histoire de la conqute de la Gaule se rsume
presque dans deux scnes d'une incomparable grandeur: le trophe lev
par Marius, la reddition de Vercingtorix  Csar.

Aprs la bataille d'Aix qui sauva la Gaule de l'invasion germanique
(automne 102), Marius amassa en un monceau colossal les dpouilles des
Barbares vaincus. Le trophe se dressait dans la large plaine de l'Arc,
qu'encadraient de hautes montagnes couvertes de forts et peuples
de dieux. L'arme faisait cercle autour du bcher, toute couronne de
fleurs. Marius, vtu de pourpre, levait des deux mains vers le ciel la
torche enflamme. Un silence profond rgnait autour de lui: tandis qu'
l'Orient se montraient, bride abattue, les cavaliers venus d'Italie qui
allaient saluer le vainqueur, au nom du snat et du peuple romain, du
titre de consul pour la cinquime fois.

Un demi-sicle aprs (automne 52), le neveu et le vritable hritier
de Marius, Jules Csar, le lendemain du jour o il avait donn toute
la Gaule  ce mme peuple romain, prsenta aux dieux de sa patrie, non
plus un grossier butin de bois et de mtal, mais le plus noble trophe
d'une victoire, le roi et le chef mme de ceux qu'il avait vaincus.

Devant le camp,  l'intrieur des lignes de dfense, avait t dresse
l'estrade du proconsul, isole et prcde de marches, semblable  un
sanctuaire. Au-devant, sur le sige imprial, Csar se tenait assis,
revtu du manteau de pourpre. Autour de lui, les aigles des lgions et
les enseignes des cohortes, signes visibles des divinits protectrices
de l'arme romaine. En face de lui, la montagne que couronnaient les
remparts d'Alsia, avec ses flancs couverts de cadavres. En arrire et
sur les cts, les longues barrires des retranchements, o les deux
brches faites par l'ennemi semblaient de ces blessures qui rendent
plus glorieux les corps des vainqueurs. Comme spectateurs, quarante
mille lgionnaires debout sur les terrasses et les tours, entourant
Csar d'une couronne arme.  l'horizon enfin, l'immense encadrement
des collines, derrire lesquelles les Gaulois fuyaient au loin.

Dans Alsia, les chefs et les convois d'armes se prparaient: Csar
allait recevoir, aux yeux de tous, la preuve palpable de la dfaite et
de la soumission de la Gaule.

Vercingtorix sortit le premier des portes de la ville, seul et 
cheval. Aucun hraut ne prcda et n'annona sa venue. Il descendit les
sentiers de la montagne, et il apparut  l'improviste devant Csar.

Il montait un cheval de bataille, harnach comme pour une fte. Il
portait ses plus belles armes; les phalres d'or brillaient sur sa
poitrine. Il redressait sa haute taille, et il s'approchait avec la
fire attitude d'un vainqueur qui va vers le triomphe.

Les Romains qui entouraient Csar eurent un moment de stupeur et
presque de crainte, quand ils virent chevaucher vers eux l'homme qui
les avait si souvent forcs  trembler pour leur vie. L'air farouche,
la stature superbe, le corps tincelant d'or, d'argent et d'mail, il
dut paratre plus grand qu'un tre humain, auguste comme un hros: tel
que se montra Dcius, lorsque, se dvouant aux dieux pour sauver ses
lgions, il s'tait prcipit  cheval au travers des rangs ennemis.


VII

C'tait bien, en effet, un acte de dvotion religieuse, de dvoment
sacr, qu'accomplissait Vercingtorix. Il s'offrit  Csar et aux dieux
suivant le rite mystrieux des expiations volontaires.

Il arrivait, par comme une hostie. Il fit  cheval le tour du
tribunal, traant rapidement autour de Csar un cercle continu, ainsi
qu'une victime qu'on promne et prsente le long d'une enceinte
sacre. Puis il s'arrta devant le proconsul, sauta  bas de son
cheval, arracha ses armes et ses phalres, les jeta aux pieds du
vainqueur: venu dans l'appareil du soldat, il se dpouillait d'un geste
symbolique, pour se transformer en vaincu et se montrer en captif.
Enfin il s'avana, s'agenouilla, et, sans prononcer une parole, tendit
les deux mains en avant vers Csar, dans le mouvement de l'homme qui
supplie une divinit.

Les spectateurs de cette trange scne demeuraient silencieux.
L'tonnement faisait place  la piti. Le roi de la Gaule s'tait
dsarm lui-mme, avouant et dclarant sa dfaite aux hommes et
aux dieux. Les Romains se sentirent mus, et le dernier instant que
Vercingtorix demeura libre sous le ciel de son pays lui valut une
victoire morale d'une rare grandeur.

Elle s'accrut encore par l'attitude de Csar: le proconsul montra
trop qu'il tait le matre, et qu'il l'tait par la force. Il ne put
toujours, dans sa vie, supporter la bonne fortune avec la mme fermet
que la mauvaise. Vercingtorix se taisait: son rival eut le tort de
parler, et de le faire, non pas avec la dignit d'un vainqueur, mais
avec la colre d'un ennemi. Il reprocha  l'adversaire dsarm et
immobile d'avoir trahi l'ancien pacte d'alliance, et il se laissa aller
 la faiblesse des rancunes banales.

Puis il agra sa victime, et donna ordre aux soldats de l'enfermer, en
attendant l'heure du sacrifice.




CHAPITRE XIX

L'OEUVRE ET LE CARACTRE DE VERCINGTORIX

      Vercingetorix... id bellum se suscepisse... communis libertatis
      causa demonstrat.

      CSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 89,  1.

  I. Rsum et brivet de sa carrire historique.--II. Son mrite
  comme administrateur et son influence sur les hommes.--III. De
  la manire dont il organisa son arme.--IV. Sa valeur et ses
  dfauts dans les oprations militaires.--V. Des fautes commises
  dans les campagnes de 52.--VI. Qu'elles sont la consquence de
  la situation politique de la Gaule.--VII. Valeur des adversaires
  de Vercingtorix: les lgions et Csar.--VIII. Part qui revient,
  dans la victoire,  Labinus et aux Germains.--IX. Ce qu'on peut
  supposer du caractre de Vercingtorix. Ses rapports avec les
  dieux.--X. Du patriotisme gaulois de Vercingtorix.


I

Vercingtorix survcut six ans  sa dfaite; mais sa carrire
historique finit  l'instant o Csar ordonna de le traiter en captif.

Elle avait commenc il y avait moins d'un an; elle tenait  peine
dans trois saisons. Vercingtorix tait apparu au cours de l'hiver: il
disparaissait avant que l'hiver ft revenu. L'pope dont il avait t
le hros dura l'espace de dix mois.

En dcembre et en janvier, c'est l'insurrection de la Gaule qui
s'organise, en un clin d'oeil, dans un pays que Csar regardait comme
soumis. En mars, c'est le sige d'Avaricum, o Vercingtorix montra
pour la premire fois  son adversaire une arme celtique qui st obir
 la discipline. En mai, la rsistance de Gergovie ne laisse plus 
Csar que l'espoir de la retraite. Puis, brusquement, en t, survient
cette bataille de Dijon o le proconsul romain ne l'emporta qu'au pril
de sa vie. Et enfin,  l'entre de l'automne, se droule et finit le
triple drame d'Alsia, o prs de quatre cent mille hommes se runirent
pour dcider du sort de Vercingtorix.

L'oeuvre du roi des Arvernes, dans l'histoire des grands ennemis
de Rome, n'est point  coup sr comparable  celle d'Hannibal et de
Mithridate; elle n'en a pas l'tendue, la varit, la porte gnrale.
Vercingtorix n'arma qu'une nation, et les deux autres dirigrent
la moiti du monde. Mais, comme tension de volont et application
d'intelligence, les trois campagnes d'Avaricum, de Gergovie et
d'Alsia, ramasses en un semestre, valent Trasimne, Cannes et Zama,
chelonnes en dix-huit ans.

Puis, le Gaulois eut sur les adversaires de Rome, sur les deux plus
grands, Hannibal et Mithridate, comme sur les moindres, Jugurtha,
Perse, Philippe, l'avantage de ne combattre qu'avec la force de la
jeunesse, et d'tre bris d'un seul coup.  dfaut de la victoire, la
fortune lui a donn le privilge de ne point vieillir dans la dfaite
et de ne point s'enlaidir  la recherche d'un asile et dans les
craintes de la trahison. Sa courte vie de combattant eut cette lgante
beaut qui charmait les anciens et qui tait une faveur des dieux.


II

Jugeons de plus prs ce qu'il a accompli dans ces dix mois.

Sans avoir fait l'apprentissage de l'autorit, Vercingtorix s'est
montr, du premier coup, digne de l'exercer. Je ne parle pas seulement
de son mrite de chef militaire, je l'examinerai tout  l'heure.
Mais il m'a sembl entrevoir en lui quelques-unes de ces qualits
administratives qui donnent seules le droit de gouverner les hommes.

Il a le got des ordres prcis et la volont d'tre ponctuellement
obi; il fixe des dates, indique des chiffres, marque des lieux de
rendez-vous: ses dcisions sont prises sans ttonnement dans la pense,
sans flottement dans l'expression. Il sait que le commandement est
d'autant mieux excut qu'il est plus rapide, plus net et plus clair.
Ses secrets sont bien gards, et c'est une des plus rares vertus des
gouvernants que d'obliger leurs auxiliaires  se taire: au moment de la
conjuration de la Gaule, tandis que Comm se laisse dnoncer  Labinus,
personne ne parat avoir connu les manoeuvres de Vercingtorix; et mme
au dernier jour d'Alsia, c'est encore  l'improviste qu'il se montre 
Csar.

Il a la perception trs lucide de ce qu'il faut faire pour arriver
 un rsultat dtermin: qu'il s'agisse de masser des troupes sur un
mme point  l'heure utile, ou d'amener des assembles d'hommes  se
rsoudre au jour opportun. Il est rflchi, consciencieux et logique.
Il value avec justesse les instruments, soldats ou chefs, tapes
de marches ou passions politiques, qu'il lui faut mettre en oeuvre.
J'imagine qu'il sut jauger les chefs ses gaux, s'il est vrai qu'il
les effraya d'abord et les acheta ensuite: et il a reconnu les bons, si
Lucter et Drapps ont t ses principaux auxiliaires. Il a l'exprience
des faiblesses de la foule: voyez avec quelle habilet il a cart
des Gaulois, impressionnables comme des femmes, la vue des fugitifs
d'Avaricum; et c'est peut-tre parce qu'il a souponn les lchets
des grands qu'il s'est offert en victime expiatoire. Ses ngociations
avec la Gaule furent habiles, puisqu'aprs tout il l'a souleve presque
entire, et s'est fait accepter d'elle comme chef.

Sa grande force sur les hommes venait de ce qu'il ne les craignait
pas. Il affronta toujours les siens, conseil ou multitude, du mme
air de bravoure tranquille qu'il affronta, vaincu, le tribunal de
Csar. Aussi obtint-il des Gaulois non certes tout ce qu'il aurait
voulu, mais au moins ce que pas un autre Gaulois, avant et aprs lui,
ne put leur imposer. Gens d'indiscipline, il les mata sans relche.
Prs d'Avaricum, ils voulaient combattre: il les laissa  porte de
l'ennemi, ne les empcha pas de le voir, et les fit y renoncer. Au pied
de Gergovie, il arrta  son gr l'lan de la poursuite. L'idal des
soldats celtes tait la bataille: il la leur refusa toujours,  une
fois prs, qui fut la journe de Dijon. Tous ses compagnons tiennent
 leurs richesses: il put un jour dcider le plus grand nombre  les
brler eux-mmes. Les Gaulois rpugnaient au travail matriel: il les
habitua  faire une besogne de terrassiers.

Car il savait la manire de parler et de plaire. En dehors du conseil
des chefs, o la jalousie ne dsarmait pas toujours, il parat avoir
t fort aim dans la plbe des soldats; elle l'acclamait volontiers,
et il est probable que Vercingtorix, comme son prdcesseur Luern,
prenait avec elle des allures de dmagogue. Il eut en tout cas, d'un
chef populaire, l'loquence fougueuse et entranante. Mme  travers la
phrase paisible de Csar, on devine qu'il tait un orateur de premier
ordre. Il avait le talent de faire vibrer les passions, et d'en tirer,
en toute hte, les adhsions qui lui taient ncessaires: peu d'hommes
ont su, comme lui, retourner les volonts ou changer les sentiments
d'autres hommes. Accus de trahison au moment o il prend la parole,
il termine en tant proclam le plus grand des chefs. Les Gaulois sont
battus  Avaricum, et, sur un mot de Vercingtorix, ils se persuadent
presque qu'ils sont invincibles.

Mlange d'entrain et de mthode, de verve et de calcul, l'intelligence
de Vercingtorix tait de celles qui font les grands manieurs d'hommes:
je ne doute pas qu'elle ne ft de taille  organiser un empire aussi
bien qu' sauver une nation.-- moins, toutefois, que le dsir de
vaincre et la continuit du pril n'aient tendu cette intelligence 
l'extrme et ne lui aient donn une vigueur d'exception: tandis qu'en
des temps pacifiques, elle se serait peut-tre inutilement consume.


III

Car, du premier jusqu'au dernier jour de sa royaut, Vercingtorix ne
fut et ne put tre qu'un chef de guerre: toutes les ressources de sa
volont et de son esprit furent consacres  l'art militaire.

N'oublions pas, pour l'estimer  sa juste mesure, qu'il s'est improvis
gnral au sortir de l'adolescence, et que ses hommes taient aussi
inexpriments dans leur mtier de soldats qu'il l'tait dans ses
devoirs de chef. De plus, ils avaient, lui et eux,  lutter contre la
meilleure arme et le meilleur gnral que le monde romain ait produits
depuis Camille jusqu' Stilicon. Aussi ont-ils eu peut-tre,  rsister
pendant huit mois, autant de mrite qu'Hannibal et ses mercenaires,
vieux routiers de guerres, en ont eu  vaincre pendant huit ans.

Vercingtorix dut crer son arme en quelques jours, et s'appliquer
ensuite  la discipliner et  l'instruire. Il mit  la former une
attention qui ne se dmentit jamais, et il trouva, pour chacune des
armes, la pratique qu'il devait suivre.

La cavalerie gauloise, hommes et chevaux, tait suprieure par la
hardiesse et la vivacit, mais elle se dbandait vite  la charge ou
dans les chocs, elle n'avait pas la force compacte et enfonante des
escadrons germains. Le chef gaulois lui vita, sauf  Dijon, les grands
efforts d'ensemble; il ne l'engagea qu'en corps dtachs; et de plus,
il intercala dans ses rangs, au moment des combats, des archers et
de l'infanterie lgre, dont les traits appuyaient sa rsistance ou
protgeaient sa retraite: tactique qu'il emprunta  la Germanie.

Les Romains avaient des troupes excellentes aux armes de jet,
archers de Crte, frondeurs des Balares, sans parler du javelot des
lgionnaires. Vercingtorix multiplia, dans son arme, les corps
d'archers et de frondeurs, qui l'aidrent maintes fois  prparer
l'assaut des lignes romaines, par exemple  Gergovie et dans la
dernire journe d'Alsia.

L'infanterie gauloise n'tait qu'un ramassis d'hommes, fournis
presque tous, sans doute, par les vieilles populations vaincues ou les
dclasss du patriciat celtique: Vercingtorix finit par en tirer un
corps de quatre-vingt mille soldats qu'il dclarait lui suffire et qui
se montrrent, au moins  Gergovie et  Alsia, braves et tenaces.

L'arme romaine tait toujours suivie d'un parc d'artillerie et
comptait de nombreux ouvriers prts  rparer ou  construire les
machines. Le chef arverne, qui ne se fiait pas aux seules forces des
hommes et des remparts pour attaquer les camps de Csar et dfendre
ses propres places, tira fort bon profit de ces talents d'imitation
qui taient inns chez les Gaulois: les gens d'Avaricum eurent des
engins presque aussi ingnieux que ceux des assigeants, et les soldats
d'Alsia mirent en pratique les meilleurs systmes pour combler les
fosss et faire brche dans les palissades.

Les lgions, aprs le combat ou la marche du jour, se retranchaient
chaque soir, et leurs camps taient  peine moins solides que des
citadelles: les Romains combinaient ainsi l'attaque et la protection,
l'offensive et la dfensive. Vercingtorix apprit  ses soldats 
fortifier, eux aussi, leurs camps, et  les transformer en refuges
devant lesquels hsitt l'ennemi.

Enfin, si imprenables que parussent les grandes forteresses gauloises,
Gergovie et Alsia, avec leurs remparts et les escarpements de leurs
rochers, il complta toujours leurs dfenses par des boulevards
avancs, derrire lesquels il campait ses troupes, et qui retardaient
encore l'assaillant loin du pied des murailles. Et ces boulevards
furent toujours tablis sur les versants des montagnes o les positions
naturelles taient les moins fortes.

Ainsi, Vercingtorix faisait peu  peu l'ducation militaire de son
peuple, et ne laissait inutile aucune des leons que lui apportait
l'exprience des combats.


IV

Tout cela montre qu'il eut cette qualit suprieure du chef qui se sent
responsable de la vie de ses hommes et de la destine de sa nation: la
science trs exacte de ses moyens et de ceux de son adversaire, sans
faux amour-propre ni confiance dangereuse. Ce qui apparat plus encore
dans la manire dont il rgla les rapports de tactique entre les deux
armes, la sienne et celle de Csar.

Sa cavalerie est trop fougueuse: il la dissmine pour qu'elle dtruise
sans risques les tranards et les fourrageurs de l'ennemi. Son
infanterie est mdiocre sur le champ de bataille: il l'emploie surtout
dans la besogne, plus matrielle, des travaux de sige. Les lgions
romaines sont dures comme des villes: il ne les attaque pas de front,
il essaie de les user lentement, par la faim et les escarmouches. Leurs
camps sont inviolables: il leur oppose des forteresses inaccessibles,
comme Gergovie. Les Gaulois aiment  combattre en de grandes masses,
dont la sauvage inexprience n'aboutit qu' des massacres: il ne
recourt  ces amas d'hommes qu'une seule fois, lorsque,  Alsia,
en face des retranchements de Csar, allongs sur cinq lieues et
protgs par des piges et des redoutes continus, il ne peut avoir
raison des lignes ennemies que sous la monte incessante de corps
innombrables.--Je ne songe ici qu'aux affaires o Vercingtorix prit
la dcision la meilleure: mais ce fut, et de beaucoup, le plus grand
nombre.

De mme qu'il jugea presque toujours exactement le fort et le faible
des armes, il sut souvent apprcier avec justesse la valeur d'une
contre et les ressources d'un terrain.

Jules Csar avait un sens topographique d'une rare sret.
Vercingtorix eut moins de mrite  connatre les routes et les lieux
de la Gaule. Encore est-il juste de constater qu'il usa adroitement
de ses connaissances. Ses dplacements avant et pendant le sige
d'Avaricum,--sa longue retraite, tantt lente et tantt rapide, mais
toujours hors du contact de l'ennemi, depuis les abords de Bourges
jusqu'aux murailles de Gergovie,--son apparition devant les lgions,
au moment o elles veulent franchir l'Allier,--l'habilet avec laquelle
il se prsenta  l'improviste prs de Dijon, coupant la route du Sud 
Csar venu du Nord,--la clrit enfin avec laquelle il abrita sa fuite
derrire Alsia:--tout cela indique chez lui l'intelligence des routes,
l'entente des longues manoeuvres, un calcul srieux de la porte des
marches et des contre-marches.

Il sut moins bien manoeuvrer sur le champ de bataille. Il manqua
de cette rapidit et de cette acuit de coup d'oeil qui faisaient
le gnie de Csar, et que peut seule donner,  dfaut de la nature,
l'habitude des rencontres. Il ne devine pas, en une seconde, ce que
l'ennemi va faire ou ce qu'il doit faire lui-mme dans une situation
donne. Sur les bords de l'Allier, il laisse Csar s'assurer du
passage par une ruse d'enfant.  Gergovie, il perd La Roche-Blanche
avec la mme facilit et par un procd presque semblable; il commet
l'imprudence de dgarnir ses camps au moment o Csar va les attaquer,
et il l'attend  l'Ouest quand l'autre monte par le Sud. Le jour de
la dfaite de sa cavalerie, prs de Dijon, il ne sait pas fortifier la
colline qui domine la plaine et d'o les Germains le dlogent si vite.
Enfin,  Alsia, il s'use trois fois inutilement contre les lignes
des vallons.--Peut-tre,  propos de la plupart de ces circonstances,
est-il bon de rappeler que Vercingtorix, comme tous les Gaulois,
n'avait point l'ide du stratagme militaire: je ne constate pas qu'il
ait employ la ruse pour son compte, et il est presque toujours tromp
par celle de l'ennemi. Ce fut aussi le cas de Camulogne devant Paris:
les Gaulois, disaient les anciens, taient,  la guerre, d'une nature
simple et qui ne souponne pas la malice.

Un autre reproche que les tacticiens leur avaient fait, c'tait de
manquer de circonspection. Vercingtorix, ds le commencement, est
guri de ce dfaut. Il se rend compte, autant que Csar lui-mme,
que connatre et prvoir font la moiti de la victoire. Tout ce qui
est arriv de fcheux aux Gaulois,--le danger de garder Avaricum, la
dfaite en bataille range, l'chec d'une attaque partielle pour sauver
Alsia,--il l'a annonc et prdit: et ce fut cette ralisation de
ses pronostics qui le rendait si populaire dans la foule, mme aprs
un dsastre. Sa raison fit parfois de lui un prophte. Il n'esprait
jamais la victoire sans se prparer pour la dfaite, puisqu'il avait
prvu qu'Alsia et Gergovie lui serviraient de refuges.-- l'heure
du campement, il savait trouver le terrain favorable: il a eu, autour
d'Avaricum, deux ou trois positions successives, sans autre protection
que des dfenses naturelles, et pas une seule fois Csar n'osa
l'attaquer.--Pendant les marches, il ne s'est jamais laiss surprendre,
et il a surpris plusieurs fois son adversaire. Csar avoue lui-mme
qu'il avait beau changer les heures et les routes des expditions au
fourrage, Vercingtorix ne manquait jamais de fondre  l'improviste sur
ses ennemis.

L'Arverne parat avoir organis, autour et  l'intrieur de l'arme
romaine, un vaste service d'espionnage et de renseignements: il a d,
contrairement aux habitudes gauloises, multiplier les claireurs, et
l'on sait que c'est souvent, en campagne, la condition essentielle du
succs. De faibles armes ont pu remporter de trs grands avantages,
par cela seul qu'elles transformaient en claireurs un dixime de leur
effectif.

Aprs cela, les autres qualits militaires de Vercingtorix, son
courage, sa constance, son sang-froid, sont choses banales, et
autant du soldat que du gnral. Il me semble, en relisant Csar,
que Vercingtorix a t assez sage pour ne pas se lancer inutilement
lui-mme au milieu des grandes mles. On ne dit pas qu'il se soit
expos avec cette belle imprudence que le proconsul montra quelquefois.
Si cela est vrai, le chef gaulois eut raison de croire que sa vie tait
le principal instrument de salut de son arme et de la Gaule.


V

Ce n'est pas qu'il n'ait commis des fautes, et on en a dj signal
quelques-unes, comme les imprudences de Gergovie et les hsitations
de l'assaut au pied d'Alsia. Mais les unes et les autres furent
rapidement rpares.--La seule faute insigne et irrparable, celle qui
annula toutes les victoires et qui prpara toutes les dfaites, ce
fut d'engager la bataille, prs de Dijon, contre Csar en retraite:
bataille qui devait finir par un dsastre presque sans remde.
Vercingtorix avait toujours dit qu'il ne fallait jamais changer
la certitude de vaincre lentement contre l'esprance d'un triomphe
immdiat. Il fit, ce jour-l, ce qu'il avait toujours empch les
Gaulois de faire, et le dmenti qu'il donna  ses paroles ne fit que
justifier l'excellence de ses principes.

Les autres fautes de la campagne furent moins les siennes que celles
de son conseil: on eut le tort de ne point laisser Csar, aprs le
passage des Cvennes, s'engouffrer jusqu' Gergovie, et de perdre un
temps prcieux en revenant vers le Sud; on eut le tort de ne point
brler Avaricum. Mais, sur ces deux points, Vercingtorix ne fit que
cder aux chefs. On aurait d harceler la retraite du proconsul, vaincu
chez les Arvernes: mais c'tait la tche des duens. Enfin, si les
Gaulois s'interdirent la leve en masse pour sauver Alsia, si les
trois attaques des lignes de Csar furent conduites en quelque sorte 
rebours, c'est que Vercingtorix, sans communication avec le dehors, ne
put d'abord faire respecter ses ordres, ni ensuite les faire entendre.


VI

Au surplus, ces fautes militaires furent la consquence de la situation
politique o se trouvaient Vercingtorix et la Gaule.

Sa royaut sur les Arvernes tait une tyrannie qu'il avait impose
par la plbe et par ses clients  l'aristocratie de son peuple. Le
principat d'un Arverne sur la Gaule tait odieux aux duens et sans
doute dsagrable  d'autres peuples. Il en rsulta qu'il eut pour
principaux rivaux aussi bien les nobles arvernes que les nobles duens,
et que les chefs les premiers  se soumettre, aprs la reddition
d'Alsia, furent ceux de ces deux pays: le plus utile des allis de
Csar, l'anne suivante, fut l'arverne pathnact, et la premire ville
o le proconsul put se reposer en sret aprs sa victoire, fut la
Bibracte des duens.

Vercingtorix eut donc le plus  craindre des chefs dont il avait le
plus besoin. La plupart des hommes de son conseil devaient le regarder
comme un gneur, puisqu'un jour ils essayrent de s'en dbarrasser
comme d'un tratre: les hommes les plus capables de trahir croient le
plus volontiers  la perfidie des autres. Aussi le roi arverne dut-il
maintes fois, pour obtenir beaucoup de son conseil, lui accorder
quelque chose: quand Csar s'avana par le Sud contre l'Auvergne,
Vercingtorix concda  l'gosme des grands propritaires d'aller
dfendre leurs terres; et il pargna de mme Avaricum, pour ne pas
froisser les intrts des citadins bituriges. J'explique encore par
des jalousies politiques, soit le refus de la leve en masse, soit les
lenteurs des Gaulois entre Gergovie et Dijon, entre le blocus d'Alsia
et l'arrive des secours. Aprs tout Vercingtorix, depuis son alliance
avec les duens, ne fut-il pas oblig de leur soumettre ses plans et de
faire renouveler ses pouvoirs? Ce n'est pas un paradoxe de dire qu'une
fois runi  eux, il fut moins obi et moins fort, et que ses vraies
dfaites datent du jour o il dut commander  toute la Gaule.

Supposez au contraire que les peuples celtiques eussent depuis
longtemps pris l'habitude de combattre et d'obir ensemble; faites de
Vercingtorix, non pas un roi d'aventure, intronis pour une campagne,
mais un matre lgitime et reconnu de tous, comme Perse ou Mithridate,
et il est vraisemblable que les choses eussent tourn autrement. Si la
Gaule a t vaincue, ce n'est point parce que son chef a commis des
fautes, c'est parce qu'elle s'est dcide trop tard  combattre, et
qu'elle a parfois combattu  contre-coeur.


VII

Mais il faut ajouter aussitt qu'elle a t galement vaincue parce
qu'elle avait devant elle Jules Csar et dix lgions, c'est--dire le
gnral et les troupes les plus dous des qualits qui faisaient le
plus dfaut, l'autorit  Vercingtorix, la cohsion  ses soldats.

Les lgions furent, durant cette campagne, la discipline et la
solidit mmes: la Xe tait, pour ces deux mrites, clbre dans le
monde entier; la VIIe, la VIIIe, la IXe, taient, avec elle, les plus
vieilles et les plus endurcies des armes du peuple romain; la XIe
et la XIIe, qui taient regardes comme des troupes jeunes encore,
n'en servaient pas moins depuis sept ans sous les ordres de Csar;
les quatre autres taient plus rcentes, mais les nouveaux soldats,
par esprit de corps et point d'honneur, se mettaient vite  l'unisson
de leurs ans. Durant les trois principales campagnes de l'anne
52, Csar n'eut  reprocher  ses lgions que la fougue imprudente
avec laquelle les centurions de la VIIIe se lancrent  l'assaut de
Gergovie, et encore n'est-il pas sr qu'ils n'aient point cru obir
 ses ordres. Devant Avaricum, affames et presque assiges, elles
refusrent la retraite que leur offrait le proconsul; devant Alsia,
elles furent d'une invraisemblable force de rsistance: on est effray
par la quantit de terres, de bois, de fer et d'osier qu'elles ont
d brasser pendant un mois, et par l'effort d'nergie qu'elles ont
prsent encore le dernier jour. Les lgionnaires n'taient pas
seulement d'admirables soldats, mais des ouvriers de premier ordre, et
quelques-unes de leurs victoires ont t, somme toute, des affaires de
terrassement. Une dernire qualit tait l'endurance  la marche: leur
expdition contre Litavicc, 75 kilomtres en vingt-quatre heures, tout
en tant un fait exceptionnel, montre ce qu'on pouvait exiger d'eux.

 ct de la force des hommes, la force de l'armement, de celui de
la troupe, le camp, et de celui du soldat, l'armure et les armes: le
lgionnaire est pesamment arm et presque entirement bard de fer,
et la lgion, retranche dans son camp, est presque aussi  l'abri
qu'une ville derrire ses remparts. Voil pour la dfense.--Pour
l'attaque, l'usage du javelot, la charge  l'pe (qui seule put
forcer, devant Alsia, l'arme de secours  la retraite, mais qui
l'y fora assez vite), et plus encore (car les campagnes de 52 ont
t surtout des guerres de sige), l'exprience la plus complte des
machines et des engins. Les lgionnaires avaient de leur ct toutes
les inventions que la poliorctique grecque multipliait depuis trois
sicles: les ingnieurs des pays hellniques ont sans relche travaill
et perfectionn leur science pour le profit final de la conqute
romaine. La lutte de 52 offre prcisment les exemples les plus nets
des deux types de sige: l'attaque de force d'Avaricum,  l'aide d'une
terrasse et de machines de guerre (_oppugnatio_), l'investissement
d'Alsia par les lignes d'un blocus continu et sa rduction par la
famine (_obsessio_); s'il est possible de trouver, mme dans l'histoire
romaine, des attaques plus savantes que celle d'Avaricum (par
exemple celle de Marseille par Trbonius), elle ne prsente pas,  ma
connaissance, de circonvallation plus complte, plus complique et plus
infranchissable que celle d'Alsia.--Il est vrai que Gergovie djoua
galement toute attaque et tout blocus.

Enfin, pour comprendre la dfaite de Vercingtorix, pensons que tous
ces hommes et toutes ces machines furent  la disposition de Jules
Csar, l'intelligence la plus souple et la volont la plus tenace
qu'on ait vue dans le monde grco-romain: je n'excepte pas Alexandre.
Assurment, le vainqueur de Vercingtorix n'est point le type parfait
de l'_imperator_ romain: bien des actes de sa nature prime-sautire,
nerveuse et imprudente, auraient t blms par Paul-mile. Mais
il fut en Gaule un modle inimitable de conqurant et de gnral:
prcis et rapide dans ses ordres, l'oeil aux aguets, l'esprit 
l'afft des occasions, calculant beaucoup, mais comptant parfois sur
le hasard aussi bien que sur sa prvoyance, patient dans les siges
(sauf  Gergovie), prudent dans les marches, press sur les champs
de bataille, o les bons moments viennent et s'enfuient rapidement,
exigeant beaucoup des siens et de lui-mme, se battant comme un soldat,
ddaigneux des plus grandes fatigues et des pires dangers, russissant
 coups d'audace, comme dans la traverse des Cvennes,--et par-dessus
tout, trop soutenu par une inaltrable confiance dans sa Fortune pour
craindre jamais les hommes ni les dieux, et pour vivre autrement que
dans l'esprance de la victoire et la volont du pouvoir.


VIII

Malgr tout, cependant, on ne peut pas dire que les lgions et Csar
aient suffi pour vaincre Vercingtorix. Il faut faire, dans le compte
de cette victoire, une belle part  deux autres lments qui ne
viennent pas du proconsul ou qui ne sont pas de l'arme romaine.

Il y a d'abord les lgats de Csar, ou plutt, il y en a un,
Labinus: les autres ont t, en 52, simplement utiles, Labinus a t
indispensable. Il a tenu sans broncher pendant l'hiver au milieu de la
Gaule insurge, il a djou la conjuration de la Belgique, il a rduit
Comm l'Atrbate  une impuissance de quelques semaines: si le complot
avait clat dans le Nord en mme temps qu' Gergovie et  Gnabum,
Csar, revenu  Sens, aurait t pris  revers.--Le mme Labinus,
quand l'arme du Nord se formait enfin sous Camulogne, l'crasait
 Paris pendant que Csar se faisait battre au Sud sous Gergovie:
ce qui permit au lgat de venir sans encombre secourir  temps son
proconsul.--C'est Labinus enfin qui, le jour du dernier combat devant
Alsia, a dirig cette sortie dsespre qui sauva les lignes romaines
et qui fut, tout compte fait, la victoire dcisive.

Si Labinus a prpar les succs de Csar, les Germains ont rpar les
dfaites des Romains. D'abord, leurs incursions contre les Trvires
ont priv Vercingtorix d'auxiliaires fort utiles. Puis Csar, au
dbut de ses principales campagnes, appelle  son aide immdiate les
cavaliers et l'infanterie lgre des peuplades germaniques. Il semble
dire que ces allis furent peu nombreux: mais leur nombre n'importe
pas, il faut simplement constater leur rle.--La premire rencontre de
cavalerie entre les Gaulois de Vercingtorix et les troupes romaines a
lieu prs de Noviodunum: celles-ci reculent, les Germains rtablissent
le combat.--Devant Alsia, il y eut deux combats de cavalerie, l'un
engag par Vercingtorix et l'autre par l'arme de secours, et ils
furent l'un et l'autre la rptition de celui de Noviodunum: nos
hommes faiblissaient, dit Csar, mais les Germains assurrent la
victoire.--Enfin, la grande bataille de Dijon se composa de deux
engagements distincts:  leur droite, o ils n'ont point de Germains
en face d'eux, les Gaulois sont vainqueurs, et Csar lui-mme faillit
prir;  leur gauche, les Germains les crasent et arrivent  temps
pour dgager le reste de l'arme romaine. Qu'on suppose le proconsul
priv du secours des escadrons germains, la cavalerie gauloise et t
longtemps invincible, et Vercingtorix n'aurait pas eu  s'enfermer
dans Alsia.


IX

Nous voici ramens une fois de plus  constater la folie de cette
bataille d'avant Alsia o le roi des Arvernes ruina en quelques heures
son oeuvre de sept mois et l'esprance de la Gaule.

Pour excuser cet acte, il faut tenir compte de la jeunesse de l'homme
et de son temprament gaulois:  moins de trente ans, un Celte, chef de
guerre depuis quelques mois  peine, n'a pas ce calme rassis de vieil
_imperator_, qui, aprs tout, a manqu parfois  Csar quinquagnaire.
Vercingtorix a subi,  certains moments de sa vie, l'irrsistible
force de la pense qui s'emballe. C'est  un emportement de ce genre
qu'a obi sa volont, quand il a ordonn la charge colossale o il
brisa ses meilleures forces; et c'est aussi dans un de ces accs
d'imptueuse imagination qu'il a tenu ce singulier discours d'aprs
Avaricum, o il prdisait aux Gaulois vaincus l'empire du monde.

Ces impatiences de Vercingtorix rapprochent son temprament du ntre,
ces rveries ou ces faiblesses lui donnent peut-tre un charme de plus.
Il n'a pas l'ternelle froideur de l'ambitieux qui ne cesse de calculer
et de dcider. Je ne dirai pas qu'il eut ses instants de bont: nous
pouvons juger ses actes comme gnral, mais nous connaissons si mal
son caractre, son humeur et ses penses, qu'il ne faut rien affirmer
sur l'homme. Mais il n'est pas interdit de supposer qu'un mouvement
de piti l'aida  sauver Avaricum, et que le noble dsir du dvoment
acheva de le rsoudre  se rendre  Csar.

On lui a reproch ses excutions sanglantes de l'entre en campagne: il
est facile de les justifier, elles taient une ncessit politique, et
il a d croire aussi qu'elles taient un devoir envers les dieux.

Car,  ct de Vercingtorix homme de guerre, le seul que nous fasse
bien connatre Jules Csar, il faut aussi se figurer (et je sens
parfaitement que je fais une hypothse, mais que j'ai le droit de la
faire), il faut se figurer un Vercingtorix pieux et dvot, adorant et
craignant les dieux de sa cit et les dieux de la Gaule, l'quivalent
celtique de Camille, de Nicias et de Josu. C'est afin d'obir 
ces dieux qu'aprs leur avoir donn, comme gages de victoire, des
holocaustes humains, il s'est immol  la fin, comme ranon de la
dfaite. Il s'est lev et courb sous leur ordre, tel qu'un pontife
arm de la patrie gauloise.


X

En dfinitive, c'est bien par ce mot de patrie gauloise qu'il faut
rsumer sa rapide existence, son caractre, ses esprances et son
oeuvre.

S'il a combattu et s'il est mort, c'est uniquement par amour pour
cette patrie. Jules Csar, qui l'a connu comme ami, comme adversaire,
comme prisonnier, l'a dit et le lui a fait dire, et ne nous laisse
jamais supposer, dans les actes de Vercingtorix, un autre mobile que
le patriotisme. La dernire parole que l'auteur des Commentaires place
dans la bouche de son ennemi est celle-ci: qu'il ne s'arma jamais pour
son intrt personnel, mais pour la dfense de la libert de tous; et
c'est sans doute parce que Csar redouta la puissance de ce sentiment
exclusif que, Vercingtorix une fois pris, il ne le lcha que pour le
faire tuer.

La patrie gauloise, telle que l'Arverne se la reprsentait, c'tait,
je crois, la mise en pratique de cette communaut de sang, de cette
identit d'origine que les druides enseignaient: avoir les mmes chefs,
les mmes intrts, les mmes ennemis, une libert commune. Que cette
union aboutt, dans sa pense,  un royaume ou  un empire limit,
compact, allant du Rhin aux Pyrnes, pourvu d'institutions fdrales,
ou qu'elle dt demeurer une fraternit de guerre pour courir et ravager
le monde, nous ne le savons pas, et il est possible que Vercingtorix
ait rv et dit tour  tour l'un et l'autre. Mais, et ceci est certain,
il eut la vision d'une patrie celtique suprieure aux clans, aux
tribus, aux cits et aux ligues, les unissant toutes et commandant 
toutes. Il pensa de la Gaule attaque par Csar ce que les Athniens
disaient de la Grce aprs Salamine: Le corps de notre nation tant
d'un mme sang, parlant la mme langue, ayant les mmes dieux, ne
serait-ce pas une chose honteuse que de le trahir?

Et Vercingtorix identifia si bien sa vie avec celle de la patrie
gauloise, que, le jour o les dieux eurent condamn son rve, il ne
songea plus qu' disparatre.




CHAPITRE XX

SOUMISSION DE LA GAULE ET MORT DE VERCINGTORIX

      +Ho de Kaisar (Ouerkingetoriga)... euthus en desmois edse kai
      es ta epinikia meta touto pempsas apekteine.+

      DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 41,  3.

  I. Csar se rconcilie avec les duens et les Arvernes.--II.
  Organisation de la rsistance par les chefs patriotes.--III.
  Campagnes de 51. Destines des diffrents chefs.--IV. Dpart de
  Csar et vaines esprances de soulvement.--V. Rle des Gaulois
  dans l'arme de Csar et dans les guerres civiles.--VI. Triomphe de
  Csar et excution de Vercingtorix.


I

Vercingtorix aux mains de Csar, les destines de la Gaule
s'accomplirent rapidement. Il ne restait au proconsul qu' ramener 
lui ses anciens amis, et  punir les obstins.

Il bnficia d'abord de nombreuses dfections. Si la Gaule ne connut
pas alors la trahison brutale, celle qui livre  l'ennemi le corps
du chef, elle vit celle qui dsavoue l'alli vaincu, qui renie ses
sentiments et ses esprances.

Aprs Vercingtorix, les autres chefs assigs se donnrent 
leur tour, les armes furent apportes, et Csar opra la mainmise
du vainqueur sur tous les hommes et sur toutes les choses qui se
trouvaient dans Alsia.

Il avait accept, sans le dire peut-tre expressment, que
Vercingtorix servt de victime expiatoire aux deux principales
nations. Car il se hta de faire un triage parmi ses prisonniers: il
rserva le sort des Arvernes et des duens, hommes et chefs, au nombre
d'environ 20000. Le reste des vaincus furent distribus comme esclaves
entre les soldats de toute l'arme: le moindre combattant put avoir son
captif.

Les duens et les Arvernes taient prts  tout pour recouvrer la
libert et quelque chose de plus. Par leur intermdiaire, Csar n'eut
pas de peine  s'entendre avec leurs compatriotes de Gergovie et de
Bibracte. Il se rendit chez les duens, il y reut l'hommage public de
leur peuple, il y accueillit les dputs arvernes, qui se mirent  sa
merci: j'imagine qu'pathnact, le trs grand ami du peuple romain,
tait parmi ces derniers. Aux uns et aux autres il restitua leurs
concitoyens pris dans les combats et lors de la reddition d'Alsia,
renonant  exercer sur eux et sur leur nation les droits de la
victoire. Lui-mme s'tablit au Mont Beuvray, quartier gnral, pendant
l't, de la Gaule souleve, et pendant l'hiver, de Csar vainqueur. 
Rome, on remercia les dieux par vingt jours d'actions de grces.

Les deux nations qui avaient dirig la lutte se retrouvrent dans la
mme situation politique qu'il y avait un an. Les duens redevinrent
les allis du peuple romain, et recouvrrent leur clientle et leur
autorit dans la Gaule: Csar les inscrira  nouveau parmi les cits
fdres de l'Empire,  ct des Rmes et des Lingons. Il dclarera
les Arvernes une cit libre, il ne toucha pas  son pe, consacre
aux dieux gaulois dans un de leurs temples, et les anciens sujets ou
rivaux de Vercingtorix purent se croire deux fois autonomes, parce
qu'ils ne devaient ni l'obissance  un roi ni le tribut au peuple
romain.

Mais cette alliance entre duens et Romains, cette libert des Arvernes
taient, l'anne prcdente, sinon relles, du moins encore apparentes.
Dsormais, elles ne seront mme pas prcaires, et ces mots ne valent
plus que comme les formules les plus lgantes de l'incorporation 
l'empire.


II

 l'honneur de la Gaule, ce double exemple ne fut pas suivi par la
majorit des tribus. Les survivants des amis de Vercingtorix taient
dcids  tenir encore. De nouveaux pourparlers s'engagrent entre
les chefs et entre les cits.--On rptait de plus en plus que Csar
arriverait dans quelques mois au terme de son commandement; et, si les
vaincus avouaient que toute lutte d'ensemble ne pouvait finir que par
l'crasement de la Gaule, ils espraient encore venir  bout de leur
adversaire en le forant  dissminer ses lgions: qu'on lve partout
des armes, qu'on suscite la guerre sur tous les points, qu'on allume
des incendies de toutes parts, et le proconsul, affam et perdu dans
un pays saccag, n'aura ni le temps, ni les troupes, ni les vivres
ncessaires pour rduire  l'impuissance un ennemi insaisissable. Qu'il
ne ft pas dit que la Gaule et manqu de constance avant d'avoir
manqu d'hommes.--C'tait le meilleur des plans de Vercingtorix
que reprenaient ses anciens auxiliaires: le Cadurque Lucter, le
Snon Drapps, l'Ande Dumnac, Gutuatr le Carnute, Sur l'duen, Comm
l'Atrbate, sans parler du chef des Bellovaques Correus et de l'buron
Ambiorix, toujours vivant.

Quatre groupes de combattants se dessinrent dans le cours de l'hiver.

Au Nord, dans le bassin de Paris, les Bellovaques, sur l'ordre de
Correus, se levrent en masse, et furent rejoints par les Ambiens,
les Atrbates, les Caltes, les Vliocasses et les Aulerques: Belges
et Celtes fraternisrent. Comm apporta  cette arme l'appui de son
exprience, et se chargea notamment de lui assurer quelques auxiliaires
germains pour tenir tte  ceux de Csar.--Au Nord-Est, les Trvires,
chez qui Sur s'tait rfugi, firent leur paix avec les Germains, et
acceptrent leur concours: peu importait aux Transrhnans de combattre
tour  tour les Romains et les Gaulois. De ce ct, Ambiorix avait
encore reparu.--Au Centre, Dumnac assigeait Poitiers, toujours fidle
aux Romains. Il avait une assez nombreuse arme, et se sentait soutenu
par les Carnutes, les Bituriges et les peuples de l'Armorique.--Au Sud
enfin, Lucter et Drapps organisaient la rsistance dans les rgions du
Limousin et du Quercy, ce qui n'tait pas sans danger pour la province
romaine elle-mme.

Les huit chefs que nous venons de citer, donnrent, par leur
persvrance, un dmenti au jugement que Csar avait port sur les
Gaulois, et que d'ailleurs Alsia avait confirm: Toujours prt 
entrer gaiement en campagne, ce peuple faiblit ds qu'il s'agit de
rsister au malheur. Ceux-l du moins, quoiqu'appartenant aux nations
les plus diverses, surent imiter Vercingtorix, et demeurer fidles 
leur cause jusqu' la prison ou  la mort.


III

Mais leur plan choua. D'abord parce que les cits, comme les Bituriges
avant le sige d'Avaricum, ne firent pas les sacrifices ncessaires.
Ensuite parce que Csar ne donna pas aux chefs le temps de se
concerter: dbarrass de Vercingtorix, il redevint ce prodige de
clrit qu'admirait Cicron.

Il rentra en campagne trois mois aprs la chute d'Alsia, le 25
dcembre 52. Deux incursions rapides chez les Bituriges et les Carnutes
dcidrent ceux-l  se soumettre, ceux-ci  se disperser. Gutuatr ne
fut pas pris, mais Csar laissa deux lgions  Gnabum, et les conjurs
du Centre et du Sud, Dumnac, Drapps et Lucter, furent spars de Comm
et de la ligue bellovaque.

Csar se tourna alors contre ces derniers. Comm, Correus et leurs
allis firent tout ce qui tait humainement possible pour n'tre point
vaincus. Ils suivirent les leons de Vercingtorix, ils rompirent avec
toutes les habitudes de la tmrit barbare, choisissant pour leurs
camps des positions imprenables, essayant d'affamer leur adversaire,
fuyant les grandes batailles, vitant d'tre bloqus, recourant
mme  d'assez bons stratagmes. Mais  la fin le proconsul put les
contraindre  combattre, c'est--dire  se faire vaincre, et Correus,
ne voulant pas se livrer, s'arrangea de manire  se faire tuer.
Comm chappa, ainsi que toujours, et il recula vers le Nord avec ses
cavaliers, essayant peut-tre de donner la main aux combattants de la
Meuse et de la Moselle.

Ceux-ci eurent affaire tour  tour  Csar et  Labinus. Le premier
brla et pilla une fois de plus le pays buron: mais Ambiorix
fut introuvable. Labinus, plus heureux que son proconsul, battit
srieusement les Trvires et les Germains, et s'empara des chefs,
y compris Sur l'duen. Les rangs des patriotes s'claircissaient
rapidement.

Les combats furent aussi nombreux et aussi graves au centre et au
sud de la Gaule, o commandaient deux lgats de Csar.--Celui de la
Loire, le mthodique C. Fabius, procda avec ordre. Il eut raison des
troupes de Dumnac dans une bataille, montra les lgions romaines une
fois encore aux Carnutes, et reut la soumission de l'Armorique. Mais
lui aussi ne put saisir son principal adversaire: Dumnac s'enfuit trs
loin, et disparut au Nord-Ouest vers la fin des terres gauloises.

C. Caninius Rbilus, dans la valle de la Dordogne, eut en face de
lui les deux plus aventureux compagnons d'armes de Vercingtorix,
Drapps et Lucter. Ils avaient runi  eux les bandes fugitives, conu
l'audacieux projet de prendre l'offensive dans la Narbonnaise mme, et
d'y faire cette guerre de pillages et de vengeances que Vercingtorix
avait tent deux fois d'y soulever. Rbilus parvint  les entraver; ils
gagnrent alors Uxellodunum sur la Dordogne, avec la mme dextrit que
leur ancien chef s'tait rfugi dans Gergovie.

Uxellodunum tait imprenable de vive force. Pour n'avoir point 
redouter un blocus, les deux chefs se htrent d'y accumuler les
vivres. Lucter pensait sans cesse au sort d'Alsia, qu'il avait
failli partager: elle avait t vaincue autant par la faim que par
les armes. Et, avec une continuit de confiance qui le distingue des
autres Gaulois, il esprait, s'il chappait  la famine, chapper
aussi aux Romains, et peut-tre mme, par la force de son exemple,
dcider la Gaule  rsister jusqu'au dpart de Csar. Par malheur, il
se laissa vaincre par le lgat et rejeter hors de la place. Drapps
 son tour fut battu et pris. Mais les dfenseurs d'Uxellodunum ne se
dcouragrent pas, aussi tenaces que leurs chefs. Alors Csar arriva.

La marche de Csar, depuis la Meuse jusqu' la Dordogne, marqua la
Gaule d'une trane sanglante. Chez les Carnutes, visits une troisime
fois de l'anne par les armes romaines, il put enfin, aprs une
tonnante chasse  l'homme, mettre la main sur Gutuatr. Lui et ses
lgions avaient  tout prix besoin, pour tre en rgle avec les dieux
de Rome, du corps de l'homme qui avait donn le signal de la lutte 
toute la Gaule et  Vercingtorix lui-mme. L'excution du chef carnute
fut faite en vue de toute l'arme, et il semble que Csar ait permis
 chaque soldat de prendre un peu du sang de celui qui avait vers
le premier sang romain. Il fut battu de verges par tous ceux qui se
prsentrent, et il n'tait gure plus qu'un cadavre quand on se dcida
 le frapper de la hache.

 Uxellodunum, Csar, ne pouvant recourir  la force ou  la famine,
essaya d'un moyen plus sr encore, la soif. Il bloqua par une
terrasse l'accs de la principale source, il la capta ensuite par des
conduits souterrains. Les dfenseurs de la ville, se sentant, comme
Vercingtorix dans Alsia, abandonns par leurs dieux, se rendirent 
Csar. Il leur fit couper les mains, et les renvoya, vivants et libres,
et montrant par toute la Gaule leurs bras mutils, signe indlbile de
la vengeance du peuple romain. Drapps, qui tait prisonnier, se laissa
mourir de faim; Lucter fut pris par l'Arverne pathnact, qui le livra 
Csar.

Comm, Dumnac et Ambiorix restaient encore. Comm battit les routes
jusqu' l'hiver, harcelant les convois des Romains, esprant toujours
amener quelque rvolte et voir poindre quelque alli. Mais, quand il
fut presque seul, traqu de toutes parts, il parut se lasser et se
rendre, assez habile d'ailleurs pour obtenir la vie et la libert. Il
finit par regagner davantage: car de tous les chefs gaulois que connut
Csar, ce fut celui qui avait l'esprit le plus fertile en ressources.
Il put s'vader de la surveillance o le tenaient les Romains; il
s'embarqua pour la Bretagne; il chappa, par une dernire ruse, 
la poursuite des vaisseaux ennemis que commandait, disait-on, Csar
lui-mme. Il trouva dans l'le quelques amis, y fut rejoint par des
Atrbates, et russit  fonder un peuple sur les bords de la Tamise,
que son fils gouverna plus tard comme roi. Des survivants de la
conjuration de 52, Comm fut le seul qui parvint  demeurer  la fois
chef de tribu et libre de l'tranger. Dumnac et Ambiorix ne gardrent
l'indpendance qu' la condition de se cacher, aux deux extrmits
opposes de la Celtique, celui-l peut-tre en Armorique, celui-ci en
Flandre. La Gaule put encore offrir, dans ses plus lointains marcages,
un inviolable asile aux derniers mules de Vercingtorix.


IV

Csar resta au del des Alpes un an encore. Mais il ngligea ces
derniers repaires de l'indpendance pour se consacrer tout entier 
organiser et  pacifier sa conqute. Il avait puis la Gaule, dans
ces huit annes de guerre, par des massacres d'hommes et des ramas
de captifs; il l'avait terrifie, dans les dernires campagnes, par
les excutions d'Avaricum et d'Uxellodunum; il la contenait, depuis
la chute d'Alsia, par la soumission des Arvernes et des duens: il
passa l'anne (50)  se la concilier par sa politique. Aussi, quand, 
l'approche de l'hiver, il la quitta pour ne plus revenir, personne ne
bougea.

Derrire Csar, les lgions s'acheminrent  leur tour vers le Midi,
et l'arme qui avait dompt la Gaule l'vacua pour chercher d'autres
champs de bataille.

 ce moment-l, quelques Gaulois paraissent avoir souhait une dernire
aventure. Les bardes reprirent leurs lyres et chantrent les gloires
d'autrefois. Les druides immolrent  leurs dieux de nouvelles victimes
humaines. Prtres et potes, qui fournissaient  la Gaule indpendante
ses moissons de pomes et de sacrifices, perdaient avec la domination
latine leur influence et leur gagne-pain: ils espraient que les
guerres civiles de Rome, en rappelant les lgions, laisseraient place 
la revanche celtique.

Mais ceux qui conseillrent de telles illusions, taient ceux qui
n'avaient point  se battre, et leurs dieux ne suscitrent aucun chef
pour reprendre l'oeuvre de Vercingtorix.


V

Ce renoncement  l'indpendance s'expliquait aussi par d'autres motifs
que la lassitude, la crainte, ou le respect de Csar.

Tous ceux qui avaient survcu des Gaulois capables de monter  cheval
et de paratre en rang de bataille, le proconsul des Gaules les appela
 lui et leur montra des combats  livrer dans le monde entier. Ces
hommes partaient toujours allgrement pour la guerre, et n'taient
timides que dans la dtresse. Ils trouveraient, prs de leur proconsul
devenu dictateur, la certitude du butin et la joie de la lutte sans la
crainte du lendemain.

Avant mme que la guerre civile clatt, on disait  Rome (dcembre
50), que Csar aurait sous ses ordres autant de cavaliers qu'il
voudrait: la Gaule les lui donnerait sans compter. Il en fut ainsi.
La premire anne (49), il fit venir en Espagne trois mille Gaulois,
tous membres de la haute noblesse; et pour tre sr qu'ils rpondissent
 son appel, il les avait dsigns un par un, tels qu'il les avait
connus comme allis ou adversaires: si on se demande o pouvaient tre
alors Viridomar et pordorix, qu'on ne les cherche pas ailleurs que
dans le camp de Csar, prfets des cavaliers duens auxiliaires du
peuple romain. Il n'a pas besoin de fantassins gaulois, inhabiles 
combattre chez eux et hors de chez eux; mais il envoie chercher les
coureurs ligures, les pitons aquitains, et ces archers rutnes dont
Vercingtorix lui a montr la valeur. Toutes ces troupes franchirent
les Pyrnes, avec un long convoi de bagages et de chars, semblables 
une nouvelle migration de Celtes.

Csar continua  drainer vers le Sud ce que les nouvelles gnrations
de Gaulois fournissaient de meilleurs comme combattants. Il reut des
hommes sans relche, et jusqu' dix mille cavaliers. Il les promena
 sa suite en Espagne, en Italie, en Grce, en gypte, en Afrique
enfin. S'il y en eut quelques-uns qui rpugnrent  le servir, ils
eurent la ressource de le combattre sous les ordres de Pompe ou de
Labinus, devenu l'ennemi de son ancien proconsul. Comme on les faisait
marcher contre des chefs romains, leur amour-propre celtique tait
satisfait: en un sens, ils conquraient le Capitole, et de plus, le
Phare d'Alexandrie et les ruines de Carthage. Les potes de chez eux ne
clbreraient jamais de plus longues quipes que celles o Csar les
conviait; et les Gaulois eurent rarement un plus bel exploit  raconter
que celui de la plaine d'Hadrumte, o moins de trente cavaliers de
leur race chargrent et dispersrent deux mille chevaux ennemis.

Ces chevauches durrent trois ans et prirent fin en Afrique (printemps
de 46), quand on eut achev le circuit de la Mer Romaine. Il se passa,
dans les dernires rencontres, des faits mmorables. Les Gaulois de
Labinus et les Gaulois de Csar se trouvrent en prsence: durant les
suspensions d'armes, ils se rapprochaient, et s'entretenaient en amis
de leurs penses communes; aux heures de combat, ils s'entre-tuaient
dans une lutte fratricide qui rappelait les temps des Arvernes et des
duens. Un jour, ils firent les uns des autres un formidable massacre,
et Csar, survenu aprs la bataille, aperut toute la plaine jonche
de cadavres gaulois, corps merveilleux de beaut et d'une stature
grandiose. De ces hommes, les uns l'avaient suivi  son dpart de la
Gaule, d'autres l'avaient rejoint  sa demande: et ils taient morts
pour dfendre Csar ou Labinus, comme leurs frres d'Alsia avaient
pri pour les combattre.


VI

Vercingtorix vivait encore. Si quelque bruit du dehors parvenait aux
oreilles du prisonnier, il put apprendre toutes ces choses:--que les
Gaulois, ses amis ou ses ennemis d'autrefois, ne se battaient plus que
pour le compte du peuple romain; que leurs nations semblaient perdre
jusqu'au souvenir des campagnes d'Avaricum, de Gergovie et d'Alsia;
que ces batailles d'Afrique, o tant de Celtes prirent du fait de
Csar, taient comme le dernier pisode de la destruction de la patrie
gauloise.

Cette mme anne, le dictateur, vainqueur de l'Afrique, revint  Rome,
et eut assez de loisirs pour triompher solennellement de tous les
ennemis qu'il avait vaincus,  commencer par les Gaulois.

C'est  la glorification de leur dfaite que fut consacre la premire
journe de son triomphe (juin 46).

Dans le cortge, des criteaux et des tableaux rappelaient au peuple
ce qu'avait t la guerre des Gaules: trente batailles ranges, livres
en prsence de Csar, 800 places prises de force, 300 tribus soumises,
trois millions d'hommes combattus, un million de tus, un million
de pris. Des hommes portaient les dpouilles prcieuses, les armes
des vaincus, l'or des temples, les bijoux des chefs. Et, derrire
les victimes destines aux dieux, la Gaule apparut elle-mme, en la
personne de Vercingtorix enchan.

Le dernier acte de son sacrifice s'accomplit le soir mme. Il avait vu
le triomphe de son vainqueur, il ne lui restait plus qu' mourir. Au
moment o le cortge, sortant du Forum, gravit les pentes du Capitole
 la lueur des lampadaires que portaient quarante lphants, le roi
des Arvernes fut conduit dans la prison creuse au pied de la montagne
sacre; et pendant que Csar amenait ses autres victimes  Jupiter,
Vercingtorix fut mis  mort[9].

  [9] Voyez la note VII  la fin du volume, p. 396.




CHAPITRE XXI

TRANSFORMATION DE LA GAULE

      Gallos Csar in triumphum ducit, idem in Curiam.

      SUTONE, _Vie de Csar_, LXXX.

  I. Progrs de la patrie romaine.--II. Transformation
  des chefs.--III. Transformation des grandes villes.--IV.
  Transformation des grands dieux.--V. Le Puy de Dme cent ans aprs
  Vercingtorix.--VI. Tentatives de rvolte en 69-70: le congrs de
  Reims et la fin du patriotisme gaulois.


I

Ce jour-l, les Romains avaient chant, sur le passage du dictateur:
Les Gaulois suivent le triomphe de Csar: mais il les mne ensuite
siger dans le snat. Ce qui n'tait alors qu'une boutade populaire
devint bientt une ralit.

Il restait encore des tmoins de la lutte qu'avait dirige
Vercingtorix: les familles des chefs qui avaient combattu avec lui;
les villes qu'il avait armes et dfendues contre Csar; les divinits
dont il avait cru faire la volont. Les deux gnrations qui suivirent
sa mort, celles qui obirent  Octavien Auguste (44 av.-14 ap. J.-C),
virent ces tmoins disparatre ou se transformer. Ces tres gaulois
ne furent plus seulement soumis  Rome, mais romains d'apparence et
d'intention. Les Celtes se prparrent  aimer le peuple qui les avait
vaincus, en copiant ses hommes, sa ville et ses dieux. Leur patriotisme
romain naquit peu  peu de l'oubli des traditions gauloises.


II

Si quelques chefs s'agitrent encore, ce fut chez les peuples qui
avaient le moins dpendu du roi de Gergovie: les Bellovaques, les
Aquitains, les Morins et les Trvires. Mais la noblesse des nations qui
s'taient confdres  Bibracte, cherchaient, comme on disait  Rome,
le chemin qui mne au snat.

Csar ou Auguste donnrent aux plus grands chefs le titre de citoyens
romains: ils s'appelrent dsormais du nom de _Julius_ et entrrent
ainsi dans la grande tribu des Jules, qui fournissait au monde une
famille divine. Dans leurs cits, ils administraient paisiblement
leur peuple sous la surveillance du gouverneur provincial: ils ne
tarderont pas  changer l'appellation barbare de vergobret pour la
qualit plus lgante de prteur. Aux frontires, ils redevenaient
chefs de guerre, et combattaient les Germains  la tte des hommes
de leurs tribus; mais, officiers de Rome, ils prenaient le titre de
prfets de la cavalerie: Rome leur avait t l'indpendance, elle
leur laissait le pouvoir, orn d'un grade suprieur dans l'arme
de l'empire. Comment rsister  de telles sductions? Le fils ou le
petit-fils d'pordorix l'duen, peut-tre l'ancien ami du proconsul,
porte les noms de Caius Julius Magnus, comme s'il ne valait dans le
monde que par les noms de Csar ou le surnom du grand Pompe; il donne
 son fils, Lucius Julius Calnus, le surnom qui avait t celui d'un
lgat de Csar, et ce dernier hritier d'une vieille famille duenne
deviendra tribun militaire.

 voir ces hommes, sinon  les entendre, nul ne les distingue plus
des descendants de snateurs romains. Les nobles duens avaient du
got pour la prtrise et la passion de l'autorit: on prit chez eux le
premier grand-prtre qui fut charg, au nom de la Gaule, de clbrer
devant l'autel du Confluent lyonnais le culte de Rome et d'Auguste:
et c'est par cette suprme dignit religieuse que les mieux ns ou
les plus heureux de tous les Gaulois pourront terminer leur carrire
militaire et civile.

Ils se gardaient bien, sur les monuments ou les tombeaux qu'ils
se faisaient lever, de rappeler des souvenirs qui ne fussent pas
romains. On a retrouv prs de Cahors la ddicace d'une statue leve
 un Lucter, descendant ou parent de ce Cadurque qui fut le meilleur
collaborateur de Vercingtorix, et qui mourut peut-tre avec lui, le
jour du triomphe de Csar; elle porte ces mots, en langue romaine: 
Luctrius, fils de Luctrius, qui a rempli tous les honneurs dans sa
patrie, qui a t prtre de l'autel d'Auguste au Confluent, la cit
des Cadurques reconnaissante a lev cette statue.  quinze lieues de
l, Uxellodunum, o son anctre avait arm les Cadurques contre Csar,
n'tait plus qu'une ruine abandonne: mais, dans la nouvelle rsidence
assigne au peuple, les noms et les titres de Luctrius s'talent en
formules latines sous une statue drape de la toge romaine.


III

Car les grandes villes gauloises de montagne, comme Uxellodunum,
Alsia, Bibracte, Gergovie, avaient t dsertes pour des sjours plus
abordables et plus pacifiques; puissamment assises sur des roches en
partie inaccessibles, elles inquitaient Rome par ce qu'elles valaient
et par ce qu'elles rappelaient: Alsia et Uxellodunum n'avaient t
prises que par la faim ou la soif, Bibracte et Gergovie taient
demeures inviolables. Elles cessrent, peu d'annes avant l're
chrtienne, d'tre des capitales de peuples et des refuges de tribus.

Alsia descendit de son plateau pour s'installer dans un repli de
la montagne. Les duens quittrent l'escarpement du Beuvray, et
s'tablirent, au del de l'Arroux, sur les pentes gracieuses et
mollement inclines des collines autunoises. Les Arvernes remplacrent
leur triste donjon de Gergovie par les terres grasses et ondules
du nord de l'Artires. Des villes neuves furent bties prs des
plaines,  mi-coteau, pour servir de capitales aux grandes nations
de la Gaule: Augustodunum ou Autun, Augustonmtum ou Clermont.
Car, pour leurs nouvelles cits, duens et Arvernes acceptrent des
appellations nouvelles, et ces noms, comme ceux de _Caius_ ou de
_Julius_ que portaient les nobles, taient des marques de dpendance.
_Augustodunum_, c'est la ville-forte d'Auguste, _Augustonemetum_,
c'est le bois sacr d'Auguste. Pendant que les chefs entraient dans
la clientle impriale, les villes prenaient l'empereur comme fondateur
ponyme.


IV

Les dieux, au contraire, ne sortirent pas de leurs sanctuaires: ils
se transformrent sur place, aussi rapidement que les hommes. Dj,
et mme avant Vercingtorix, ils avaient dans leur caractre et leur
attitude quelques traits de ressemblance avec les dieux de la Grce et
de Rome. Quand Csar parle de Blnus et de Teutats, il les appelle, 
la Latine, Apollon et Mercure. Ils lui paraissent si voisins des dieux
publics du peuple romain, qu'il se plat  ne point distinguer les uns
et les autres: comme s'il voulait montrer aux Gaulois qu'adorant des
divinits semblables  celles de Rome, ils pouvaient bien obir  son
proconsul. De fait, pendant la guerre de l'indpendance, les patriotes
ont pu croire que leurs dieux s'entendaient avec Rome: c'est la
divinit, disaient-ils, qui aidait les lgionnaires  construire leurs
formidables engins de sige; c'est elle qui a trahi Uxellodunum.

Les divinits celtiques, pas plus que celles de l'Italie et de la
Grce, n'avaient la haine tenace. Elles taient faites  l'image
d'pordorix et de Diviciac. Elles ignoraient l'pre obstination des
dieux smitiques, la folie courageuse des patrons d'Hasdrubal et de
Barcochbas, le temprament irrductible de Iahv. Ds les temps de
Vercingtorix et de Lucter, Blnus et Teutats s'estompaient dans le
crpuscule en prenant peu  peu une forme latine, tandis que les deux
grands chefs se dressaient, toujours en armes, sur les hauts lieux de
leur patrie.

Les Gaulois, une fois soumis, affublrent de titres romains plus
volontiers encore leurs dieux que leurs familles et leurs villes.
Le nom de Blnus fut rapidement oubli pour celui d'Apollon. Les
divinits des montagnes et des sources arvernes se dissimulrent sous
la protection de Jupiter ou de Mars. Le principal dieu gaulois changea,
de gr ou de force, son nom de Teutats en celui de Mercure; et, ce qui
fut plus grave, il reut un  un les attributs du dieu grco-romain,
le ptase et le caduce, la bourse et les talonnires, l'lgance et la
jeunesse.

Ne disons pas que Teutats fut chass par Mercure de son sanctuaire.
Ce qui se produisit fut tout diffrent. Les peuples continurent 
visiter les mmes temples,  gravir les mmes sentiers qui conduisaient
aux sommets consacrs; ils n'eurent pas  modifier leurs habitudes
de prires et leurs chemins de dvotions; et ils ne trouvrent pas
subitement un dieu romain  la place du dieu celtique. Ce fut celui-ci
qui se transfigura par degrs, qui se perfectionna, comme un fils de
Gaulois sous les leons des rhteurs latins.


V

Au temps de Nron, un sicle aprs la chute d'Alsia, la Gaule avait 
peu prs fini sa transformation extrieure: je ne parle, bien entendu,
que de la noblesse, des grands dieux, et des villes capitales.

Nulle part, alors, on n'avait une impression plus nette et plus forte
de ce qu'elle tait devenue, qu'en s'arrtant au sommet du Puy de
Dme, et en contemplant l'horizon arverne, celui sur lequel s'tait
si souvent pos le regard de Vercingtorix.--La vieille montagne,
autrefois l'asile redout d'une divinit aux rites sanglants, est
maintenant la rsidence d'un dieu  la figure accorte et  l'humeur
hospitalire, dont la statue colossale rayonne au milieu des bigarrures
des marbres prcieux. Dans la plaine prochaine, Augustonmtum ou
Clermont apparat avec ses temples au fronton grec et ses statues en
toge romaine. Et en face de la cit nouvelle, se dresse, solitaire et
farouche, le mont dsert de Gergovie.


VI

Qu'aprs cela, l'occasion s'offre  la Gaule de reconqurir sa libert:
on peut tre sr qu'elle ne la saisira pas.

Au milieu des dsordres qui accompagnrent la mort de Nron (69),
l'empire romain parut entirement disloqu, et le symbole mme de sa
grandeur, le Capitole, s'effondra dans l'incendie. Comme au moment des
guerres civiles qui avaient suivi le dpart de Csar et le passage du
Rubicon, les bardes se remirent  chanter ou les druides  prophtiser:
Mme aprs la bataille de l'Allia, disaient-ils, le Capitole tait
rest debout, et l'empire de Rome avec lui: le voil tomb maintenant,
les dieux ont allum son incendie comme un signal de leur colre,
comme un prsage pour assurer aux nations celtiques la conqute de
l'univers. Quelques chefs, s'enthousiasmant  leur tour dans la verve
de leurs entretiens, crurent  l'avnement de l'empire des Gaules;
ils s'criaient, imitant Vercingtorix aprs Avaricum, que leur race,
lance sur le monde, ne s'arrterait plus qu'au gr de sa volont: et
ceux qui entendaient ces harangues croyaient et applaudissaient (70).

Mais chants de potes, prophties de prtres, propos d'exalts,
n'taient plus alors que de vains bruits, l'cho vague et inconscient
des choses d'autrefois. Ni les peuples ni les dieux de la Gaule ne
comprenaient le sens de ces grands mots.

La prudence revint aussi vite que la folie. Un conseil gnral se
runit  Reims, pour dlibrer sur la paix ou la libert: la libert
celtique ou la paix romaine. Mais ce congrs ne ressemblait que par
son titre et par le nombre des chefs  celui du Mont Beuvray. Tout y
tait d'aspect romain. La plupart, et peut-tre la totalit de ces
hommes, taient citoyens, et portaient des noms latins. La ville
o ils sigeaient, librement tendue dans la plaine, tait une cit
moderne, et ne connaissait plus que les dieux nouveaux, Mercure, Rome
et Auguste. Enfin, les paroles qui furent prononces montrrent que les
mes avaient chang comme l'extrieur.

Un dlgu trvire s'leva avec violence contre l'empire romain. Un
chef rmois lui rpondit, en clbrant les bienfaits de la paix et les
avantages de la soumission. L'assemble loua les intentions du Trvire
et adopta les sentiments du Rmois.

Ce qui l'inquita le plus, ce fut l'incertitude du lendemain: Si
l'on se levait contre Rome,  quelle nation reviendrait l'honneur
de commander? Si l'on remportait la victoire, quelle ville serait la
capitale du nouvel empire? Il y eut mme des chefs qui, dans le cours
des dbats, affirmrent les droits de leur peuple au principat de la
Gaule, comme avaient fait les duens avant l'assemble du Mont Beuvray.

Cela suffit pour dcider le congrs de Reims  faire une dclaration de
fidlit au peuple romain. Par crainte d'une hgmonie celtique, les
Gaulois prfrrent l'galit dans la dpendance, et ils attendirent
avec respect les ordres du lgat de Vespasien.

Les rivalits qui avaient assur la victoire de Csar subsistaient
toujours en Gaule; mais il n'y restait plus aucun des sentiments qui
avaient inspir Vercingtorix.


  Bordeaux, 25 novembre 1900.




[Illustration:

  MONNAIE DE VERCINGTORIX, TYPE DIVIN.
  (Cabinet des Mdailles, no 3771.)
  (Grossie un quintuple.)]




NOTES




NOTE I[10]

Les monnaies de Vercingtorix[11].


La plus ancienne monnaie connue de Vercingtorix a t dcouverte en
Auvergne vers 1837[12]. Plusieurs autres ont t trouves en 1852,
sur le territoire de Pionsat[13]. Une autre provient des environs
d'Issoire[14]. On en a rencontr une dans les fouilles des abords
d'Alsia[15].

  [10] Voir pages 88 et 135, et les planches en tte du volume et
  ci-contre.

  [11] J'entends ne parler ici que des monnaies portant le nom de
  Vercingtorix.--Peghoux, _Essai sur les monnaies des Arverni_,
  Clermont, 1837, p. 44 et suiv., pl. II. De Saulcy, _Numismatique
  des chefs gaulois mentionns dans les Commentaires de Csar_, dans
  l'_Annuaire de la Socit franaise de numismatique_, IIe anne,
  1867, p. 28 et suiv.

  [12] _Revue de la numismatique franaise_, 1837, p. 162 (Bouillet
  et de La Saussaye). La monnaie portait... INGETORIXS.

  [13] Cf. plus loin, p. 355, n. 1[23]. On n'a pu en savoir le
  nombre, parce que le cultivateur qui les a dterres s'est
  renferm dans un silence mystrieux; Mathieu, _Des colonies et
  des voies romaines en Auvergne_, 1857, p. 69 et 445. Celles-l
  portaient le nom VERCINGETORIXS en toutes lettres (Peghoux, numros
  35 et 38).

  [14] Peghoux, no 35.

  [15] Au camp D, au bord de l'Oze (_Histoire de Jules Csar_, t. II,
  p. 560).

Aujourd'hui le Cabinet des Mdailles possde neuf pices au nom de
Vercingtorix[16]. D'autres collections, municipales[17], publiques[18]
ou particulires[19], en possdent un petit nombre. Je serais tonn si
l'on en connaissait plus d'une vingtaine[20].

  [16] Muret et Chabouillet, numros 3772-80. Quatre proviennent de
  la collection de Saulcy, une de la collection de Lagoy, quatre de
  l'ancien fonds. Quatre sont indiques comme venant de Pionsat; une
  cinquime doit avoir la mme origine (de Saulcy, no 58; Muret et de
  La Tour, no 3777; cf. Peghoux, no 38, pl. II, 22; Mathieu, p. 69,
  pl. III, 1).

  [17] Muse de Lyon (type ordinaire, ...RIXS).--Muse de Reims
  (signale par M. Changarnier et non retrouve).--Muse de Pronne
  (collection Danicourt). _Non vidi._--Muse de Guret? Signale
  par Peghoux, no 34, et de Saulcy, no 57, probablement  tort. M.
  Pineau, conservateur du Muse, l'a,  ma prire, longuement et
  vainement cherche.

  [18] Le Muse de Saint-Germain conserve celle que nous citons p.
  353, note 6[15] (Reinach, _Catalogue_, 3e d., p. 180).

  [19] Collection de M. Changarnier-Moissenet  Beaune (deux pices,
  celle dont nous parlons p. 355, n. 1[23], et une autre au type
  ordinaire et  la lgende ....TORIXS).--Collection Blancard 
  Marseille (type ordinaire, VE......).

  [20] De Saulcy disait de mme: Je ne crois pas que leur nombre
  atteigne le chiffre vingt.

Les pices de Vercingtorix forment deux groupes distincts, si on
examine la tte figure au droit.

Sur la plupart des pices, c'est une tte nue, imberbe, jeune, aux
cheveux boucls. On y voit d'ordinaire la figure d'un Apollon[21]. Mais
il n'est pas impossible, comme le pensait autrefois de Saulcy[22],
qu'on ait voulu reprsenter Vercingtorix lui-mme, avec les traits
idaliss, ou, si l'on prfre, thomorphiss.

  [21] Peghoux, Muret, etc.

  [22] P. 30: Il est  peu prs certain que l'effigie, qui se
  reproduit toujours avec les mmes traits fort caractristiques, et
  assez loigns de ceux de la tte idalise d'Apollon, nous offre
  le vritable portrait de Vercingtorix. Nous pouvons donc affirmer
  que Csar a eu raison de le peindre comme un jeune homme; qu'il
  ne portait pas de moustaches, qu'il avait les cheveux courts et
  boucls, et la mchoire infrieure un peu lourde. Voyez la gravure
  du no 3774 (dans la planche de la p. 352).

[Illustration:

  DENIER DE LA GENS HOSTILIA
  (grossi au quintuple).]

Sur un trs petit nombre de ces pices, la figure parat davantage
celle d'un homme[23]. Elle est coiffe d'un casque ou d'une calotte
 ctes; le cou est orn d'un collier[24]. Si l'on cherchait la
physionomie vritable de Vercingtorix, ce sont ces pices qu'il
faudrait, peut-tre, tudier de prs.

  [23] Cabinet des Mdailles (de Saulcy, no 65 et planche; Muret
  et atlas de La Tour, no 3775: mais la description de Muret est
  inexacte, et la gravure de l'atlas reproduit, avec quelques
  inexactitudes, la pice de M. Changarnier; cf. plus loin). La
  monnaie est indique comme venant de Pionsat. Elle offre encore
  cette particularit, que le nom est orthographi, non pas
  VERCINGETORIXS, comme ailleurs, mais... TORIXIS. Nous reproduisons
  ce no 3775 dans la planche en tte de ce volume.--Un second
  exemplaire de ce type, provenant du trsor de Plamont, prs
  Pionsat, fait partie de la collection de M. Changarnier-Moissenet,
  qui m'en a obligeamment communiqu le moulage. La lgende est
  complte: VERCINGE TORIXIS. Nous le reproduisons dans la planche
  en tte de ce volume. Cf. Changarnier-Moissenet dans le _Muse
  archologique_ de Caix de Saint-Amour, t. II, 1877, p. 14; le mme,
  _Examen de quelques monnaies des Arvernes_, Beaune, 1884, pl. II,
  1; de La Tour, _Atlas_, no 3775.

  [24] Calotte  ctes et collier de perles, dit de Saulcy. Il
  s'agit, vraisemblablement, d'un casque  ctes (cf. _Dictionnaire_
  Saglio, au mot _Galea_, fig. 3397).

Au revers, on trouve figurs, avec des groupements diffrents: le
cheval au galop, qui est constant; l'amphore, constante galement; le
croissant et le S couch, qui se partagent les pices comme troisime
attribut.

Les lgendes, plus ou moins compltes, comportent, presque toutes
l'orthographe VERCINGETORIX; un trs petit nombre, VERCINGETORIXIS[25].

  [25] Voyez p. 355, note 1[23].

Sur le style de ces pices, voici ce que veut bien m'crire M. de
La Tour[26]: Les monnaies de Vercingtorix sont en bon or jaune.
La frappe a t htive, grossire; les flans sont irrguliers; les
tranches, clates. Le style est mauvais, si on le compare  l'art
romain de la mme poque; il est trs bon si on le compare  celui
des oeuvres barbares. L'excution, malgr sa rudesse et son pret,
n'est pas sans caractre et sans une certaine ampleur. Cette monnaie
forme, avec les autres monnaies frappes  la mme poque par les
Arvernes, un groupe fort homogne comme style, mtal et frappe. Le
cheval, d'une belle allure et trs caractristique, se retrouve sur
les monnaies d'argent du mme peuple arverne; mais celles-ci sont
excutes avec moins de soin encore que les monnaies d'or, les flans
sont trs grossiers et ne portent chacun l'empreinte que d'une portion
de coin[27].

  [26] 15 janvier 1901.

  [27] M. Babelon (_Monnaies de la Rpublique romaine_, 1885-1886)
  a cru retrouver le portrait de Vercingtorix captif dans les
  monnaies suivantes: 1 un denier de la _gens Hostilia_ (46 av.
  J.-C., anne du triomphe de Csar, t. I, p. 552), reprsentant au
  droit une tte (type de _Pavor_ ou _Pallor_) barbue et aux cheveux
  hrisss, qui serait celle de Vercingtorix, au revers un char
  gaulois (c'est cette figuration d'un char qui me ferait douter
  que la tte soit celle du chef gaulois); 2 un denier de Csar
  (II, p. 11), reprsentant au revers un trophe de boucliers et de
  trompettes gauloises, au pied duquel sont assis une femme en pleurs
  (la Gaule?) et un captif, barbu, les mains lies (Vercingtorix?);
  3 un autre denier de Csar (II, p. 12), prsentant au revers
  une scne semblable; 4 un denier de Csar (II, p. 17), au
  revers duquel on voit, au pied d'un trophe analogue, un captif
  agenouill; 5 un denier semblable au prcdent (II, p. 17), o
  le captif est trs remarquable par sa grandeur, sa longue barbe,
  ses cheveux hrisss, sa tte assez semblable  celle du denier
  de la _gens Hostilia_ (notre no 1); M. Babelon n'hsite pas 
  crire: C'est le portrait de Vercingtorix. Nous le reproduisons
  ici, p. 355, d'aprs l'exemplaire du Cabinet des Mdailles.--Si,
  sur ces pices, ce captif barbu est bien le chef gaulois, il faut
  avouer qu'il ne ressemble gure au personnage des statres d'or
  dcrits plus haut.  moins que, pour tout concilier, on n'oppose
  l Vercingtorix vaincu et prisonnier, et ici, Vercingtorix roi et
  triomphant.




NOTE II[28]

Bourges.


Bourges a t, sinon de toutes les villes de la Gaule, du moins de
toutes celles qu'a connues Csar, le type le plus achev de l'_oppidum_
palustre, comme Paris, de l'_oppidum_ fluvial.

  [28] Voir p. 169 et suiv., et le plan de la p. 171.

En dpit des remblais que vingt sicles ont jets sur ses abords,
malgr la construction des faubourgs du Nord, il est ais, aujourd'hui
encore, de se rendre rapidement compte de l'origine et du caractre
topographiques de la cit d'Avaricum. Elle est demeure ce qu'elle
tait au temps de Csar, une presqu'le de marcage, _prope ex
omnibus partibus flumine et palude circumdata_[29].

  [29] VII, 15, 5. Cf. p. 170.

On arrive d'ordinaire  Bourges par la ligne de Vierzon, en remontant
l'Yvre (la rivire, _flumen_, dont parle Csar[30]). Il n'est point
rare que toute la plaine, large d'un kilomtre, qui s'tend entre la
voie ferre, le lit de l'Yvre et le canal, soit entirement recouverte
d'eau: c'tait le cas lorsque j'ai visit Bourges, au mois de mars,
prcisment le mois o fut assig Avaricum.--Aux approches de Bourges,
le marcage qu'est cette plaine a t rtrci peu  peu par les progrs
de la ville depuis le XIIe sicle: il n'en est pas moins fort visible.
Il suffit de regarder du haut des trois leves qui portent l'avenue
de la Gare (celle-ci moderne) et les deux routes d'Orlans et de
Paris (et ces deux dernires sont sans doute les hritires de _longi
pontes_ antiques[31]).--Au del vers l'Est et en amont sur l'Yvre, les
marcages s'largissent de nouveau. Ils bloquent ainsi tout le nord de
Bourges, stagnant le long de la rivire sur une tendue de plusieurs
kilomtres. De l, impossibilit pour Csar d'investir la ville,
_circumvallare loci natura prohibebat_[32].

  [30] VII, 15, 5; 17, 1.

  [31] Cf. Mater, _Congrs archologique de Bourges_ de 1898, 1900,
  p. 170. Il parat probable qu'il n'y avait dans l'antiquit qu'une
  seule voie de ce ct des marais, et que les deux routes du Nord,
  celle de Sancerre et celle d'Orlans, ne se sparaient qu'aprs le
  passage de l'Yvre au pied de la butte de l'Archelet.

  [32] VII, 17, 1. Cf. p. 170.

C'est au nord des marcages que campa Vercingtorix, dans la direction
de la vieille et clbre route romaine de Bourges  Sancerre (chemin
de Jacques Coeur[33]). Comme Csar campa au Sud, le roi des Arvernes
fut spar de lui par une longue et large bande de palus, et il put
demeurer en relation constante,  travers elle, avec les Gaulois
assigs[34]. Ces mmes marcages, en cas d'vacuation de la ville,
permettaient aux gens d'Avaricum de gagner  temps le camp gaulois, en
retardant leur poursuite immdiate: _Palus, qu perpetua intercedebat,
Romanos ad insequendum tardabat_[35].

  [33] Cf. Vallois, _Mmoires de la Socit des Antiquaires du
  Centre_, 1893, p. 60.

  [34] VII, 21, 2; 26, 2; 28, 5. Les portes (en admettant que Csar
  ne dise pas _port_ pour _porta_, VII, 28, 3) par lesquelles
  s'enfuient les assigs sont celles qui conduisaient aux routes de
  Sancerre et d'Orlans (_ultimas oppidi partes_, VII, 28, 2). Cf. n.
  1[31].

  [35] VII, 26, 2. Csar, prvenu  temps, put envoyer des cavaliers
  garder les portes du Nord (cf. la note prcdente). Il est possible
  que ces cavaliers se soient borns  longer les remparts en de de
  l'Yvrette et de l'Auron, et qu'ils n'aient pas travers les marais
  pour couper la route  l'Archelet. Cf. p. 182 et 183.

 l'Ouest et au Sud-Ouest, une autre ligne de marcages se dtachait
de la premire, obliquement, pour suivre la valle de l'Auron. On
reconnatra la place qu'ils occupaient, en regardant les quartiers bas
du haut et  l'ouest de la place Sraucourt.

Entre ces deux lignes, s'avance et s'avanait du Sud-Est, comme un
promontoire, la colline sur laquelle tait bti Avaricum. Elle ne
tenait donc  la terre ferme que par l'isthme marqu aujourd'hui par la
place Sraucourt et par la route de Moulins ou rue de Dun-sur-Auron:
_Eam partem oppidi qu, intermissa a flumine et a paludibus, aditum
angustum habebat_, dit Csar d'une part[36], et, de l'autre: _Unum
habeat et perangustum aditum_[37]. Trs troit est peut-tre exagr;
troit suffisait, car l'isthme ou le col devait avoir,  la base[38],
environ 500 mtres,  peu prs la largeur de la colline et de la ville.

  [36] VII, 17, 1. _Paludibus_ est la leon des mss. +a+; _palude_,
  celle des mss. +b+, comme c'est celle de tous les mss. pour le
  passage VII, 15, 5: il y a bien deux lignes de marcages, mais qui
  se runissent prs de l'Abattoir.

  [37] VII, 15, 5. Cf. le mot du vieil historien du Berry, Chaumeau,
  1566, p. 224, disant de Bourges: Elle n'est que d'un cost
  accessible, qui est du cost regardant Dun... Encores est ce cost
  trs fort tant pour l'assiette du lieu (qui est descouvert de
  toutes partz), profondit des fossez, rempartz de terre. Cf. ici
  p. 170.

  [38] L'_Histoire de Jules Csar_, t. II, p. 255, ne donne que 100
  mtres de largeur  l'arte de terrain formant avenue au temps de
  Csar.

       *       *       *       *       *

Dans Bourges mme, et peu de villes franaises offrent  un degr gal
cet avantage historique, il est possible de reconnatre assez vite et
de suivre exactement le pourtour de l'enceinte romaine du IVe sicle,
lequel tait sans doute,  peu de chose prs, le mme que celui de
l'enceinte gauloise assige par Jules Csar: car l'isolement de la
ville au milieu de ses marcages ne put permettre deux tracs trop
diffrents[39].

  [39] C'est galement l'opinion de Saint-Hypolite dans un trs
  judicieux travail sur les _Diverses enceintes de Bourges_
  (_Mmoires de la Socit des Antiquaires de l'Ouest_, 1841, p.
  103 et suiv.). D'aprs ses mesures, l'enceinte romaine avait 2100
  mtres, la ville, 33 hectares. Il faut reconnatre, toutefois, que
  la superficie d'Avaricum et t, dans ce cas, bien infrieure 
  celle de Gergovie, Alsia, Uxellodunum, Bibracte. L'_Histoire de
  Jules Csar_ largit son enceinte sur les longs cts,  l'Est et 
  l'Ouest.

La ligne des remparts est marque, du ct des marais, par les rues
de Bourbonnoux, Mirebeau, des Arnes et Fernault; du ct de la terre
ferme, par l'esplanade Marceau (Saint-Michel): sur ce dernier point,
l'_oppidum_ gaulois commenait exactement l o commence aujourd'hui
la ville proprement dite,  l'entre de la rue Moyenne et de l'avenue
Sraucourt. Le pan de mur gallo-romain, en briques et petit appareil,
que l'on voit de ce ct, encastr dans la muraille de la terrasse de
la Caserne, est l'hritier de la courtine de pierres et de bois dcrite
dans les Commentaires[40]. Et,  quelques mtres prs, les entres
de ces deux rues correspondent, je crois,  deux portes de l'enceinte
gauloise[41].

  [40] VII, 23.

  [41] Il y avait, en effet, de ce ct des remparts gaulois,
  deux portes, dont l'loignement devait tre gal,  peu prs,
   la largeur, soit 330 pieds, de la terrasse leve par Csar:
  _Duabus portis ab utroque latere turrium eruptio fiebat_; VII,
  24, 3.--Sur cette portion des remparts romains, on ne connat
  qu'une seule porte, la porte de Lyon, correspondant  l'entre
  de la rue Moyenne, et s'ouvrant dans la muraille tout  fait prs
  de l'angle de droite, ce qui devait tre aussi le cas de la porte
  gauloise qu'elle a remplace; voyez la vue des remparts romains de
  Bourges sur le front de l'Esplanade, dans la _Notice sur les murs
  d'enceinte de la ville de Bourges_, par de Barral, Bourges, 1852,
  pl. I.

C'est en face de ces deux portes, c'est--dire de ces deux rues, que
campa Csar, peut-tre sur la hauteur du faubourg du Chteau,  500
mtres environ de la vieille ville et de la rue Moyenne[42].

  [42] _Castris ad eam partem oppidi positis_; VII, 17, 1. Cf. p.
  172.

Il dcida d'attaquer la portion du rempart que regardait son camp,
c'est--dire celle qui longeait l'Esplanade et qui tait comprise entre
deux portes (entres de la rue Moyenne et de l'avenue Sraucourt).
Il ordonna d'lever, contre ce secteur, l'_agger_ ou la terrasse
d'approche. Cette terrasse devait avoir, en largeur ou en faade, 330
pieds ou 97 mtres[43]: ce qui correspond assez exactement au front de
l'Esplanade, mesur entre ces deux rues[44].

  [43] VII, 24, 1 et 2.

  [44] Y compris la largeur des rues.

Autrefois, sans aucun doute, le dos d'ne marqu aujourd'hui par la rue
de Dun-sur-Auron et la place Sraucourt n'existait pas, et il y avait
l, tout au contraire, un col en contre-bas  la fois de la ville et
du faubourg du Chteau[45]. Mais des amoncellements de dcombres et
des travaux de voirie ont exhauss ce quartier, et l'ont mis  peu prs
de niveau avec le reste de la ville. Aussi, pour se figurer l'tat des
lieux avant l'arrive de Csar, faut-il enlever par la pense quelques
mtres de profondeur au terrain situ entre la Caserne de la Ville et
le faubourg du Chteau[46].

  [45] Cf. le texte de Chaumeau, ici, p. 360, n. 2[37]. Voir aussi la
  vue de 1567, donne par Raynal, _Histoire du Berry_, t. III.

  [46] Devant l'Esplanade, le pied du mur gallo-romain est au moins 
  3 m. 80 au-dessous du sol actuel.

Mais, par l mme, l'exhaussement actuel de l'Esplanade, de la place
Sraucourt et de la rue de Dun-sur-Auron nous permet de comprendre ce
qu'tait la terrasse btie par Csar. C'tait une construction compacte
de bois, d'osier et de terre, qui ne devait pas diffrer sensiblement,
comme aspect et comme forme, de la leve de terrains d'emprunt qui
porte aujourd'hui ce quartier. Cette leve n'est assurment pas
l'_agger_ romain; il a disparu aprs le sige. Mais elle lui ressemble,
et elle rend  la voirie moderne les mmes services que la chausse
de Csar rendit aux assigeants: elle met de plain-pied la ville et le
faubourg du Chteau, Avaricum et le camp romain[47].

  [47] La terrasse romaine avait 80 pieds de hauteur (VII, 24, 1).
  Enlevez 30 ou 40 pieds correspondant  la hauteur des murs gaulois:
  restent 40  50 pieds qu'il faut chercher au-dessous du niveau
  actuel. C'est encore, il est vrai, beaucoup; et je me demande si
  le sol naturel et primitif de l'Esplanade et de ses abords est
  rellement  une profondeur de 13  17 mtres. Il est tout au moins
  probable que la terrasse n'avait point partout cette profondeur,
  c'est--dire la hauteur totale de 80 pieds: Csar ne doit indiquer
  que la hauteur maxima, prise du fond du ravin.--D'aprs M. Stoffel
  (_Guerre civile_, t. II, 1887, p. 360) et M. Frhlich (_Das
  Kriegswesen Csars_, 1891, p. 247), le sol de l'_agger_ devait
  tre de plain-pied, non pas avec le sommet des remparts ennemis,
  mais avec leur base: le but de cette construction tant, suivant
  eux, de faciliter, non pas l'assaut par des hommes, mais la brche
  par des machines. Je n'ai pu m'associer  cette thorie en ce qui
  concerne le sige d'Avaricum: 1 si la hauteur de l'_agger_ n'avait
  pas dpass le pied des remparts, elle n'et jamais pu atteindre
  80 pieds; 2 Csar parle d'une escalade rapide et non pas d'une
  brche: _Murum celeriter compleverunt_ (VII, 27, 3).

Reprsentons-nous maintenant la chausse de Csar s'arrtant l o
commence aujourd'hui la ville proprement dite,  la Caserne. Elle a
330 pieds de largeur, c'est--dire qu'elle finit un peu  droite de
la rue Moyenne, un peu  gauche de l'avenue Sraucourt[48]. En face
d'elle s'lve le mur gaulois, perc de deux portes,  l'entre de
l'une et de l'autre de ces rues[49]. Chacune de ces portes est encadre
de tours, probablement plus hautes que les autres. Sur la terrasse
des assigeants, deux tours ont t leves, faisant face chacune 
une porte et aux tours de cette porte[50].--Quand les assigs oprent
leurs sorties, ils se rpandent, en dehors de ces deux portes, sur les
flancs des tours romaines: _Toto muro clamore sublato, duabus portis ab
utroque latere turrium eruptio fiebat_[51]. Dans l'ouverture de chaque
porte, des groupes d'hommes prparent et font passer les matires
inflammables destines  la tour qui leur fait face: _Quidam ante
portam oppidi Gallus per manus sebi ac picis traditas glebas in ignem e
regione turris projiciebat_[52].--C'est une de ces deux tours romaines
enfin qui, agrippant une des tours gauloises de porte, permit aux
assigeants d'aller  l'abordage et de terminer l'assaut[53].

  [48] Cf. p. 172.

  [49] Cf. p. 361, n. 2[41].

  [50] Le mur romain et le mur gaulois tournaient vers le Nord 
  10 mtres de la rue Moyenne (vers les jardins de l'Archevch).
  Peut-tre est-ce  dessein que Csar a plac sa terrasse en face
  d'un secteur d'angle, de manire  menacer et commander  la fois
  deux lignes du rempart ennemi.

  [51] VII, 24, 3; cf. ici, p. 364, n. 1[52].

  [52] VII, 25, 2. Cf. p. 181.

  [53] VII, 27, 1. Le fait est racont avec plus de dtails par Dion
  Cassius, XL, 34, 4: +Kai pyrgon tina parachrma... helontes, epeita
  kai ta loipa ou chaleps echeirsanto+. Cf. p. 182.




NOTE III[54]

Gergovie.


L'histoire des recherches provoques par le sige de Gergovie prouve
que, sur bien des points, la science moderne est faite d'ingratitude ou
d'oubli. On rpte sans cesse que les fouilles de Napolon III et de
M. le colonel Stoffel ont fix l'emplacement des camps romains et des
lieux d'attaque: elles n'ont fait que confirmer (et c'est d'ailleurs
un trs beau rsultat) ce qu'avaient suppos, sans autres ressources
que leur intelligence, les rudits d'autrefois.--Regardez la carte du
sige dresse en 1859 par von Goeler: le grand camp est entre Orcet et
le lac (dessch) de Sarlives, le petit camp est  La Roche-Blanche,
la caponnire entre eux deux[55]: c'est--dire que tous ces ouvrages
sont aux points prcis o, trois ans plus tard, on allait chercher
et retrouver leurs traces[56].--Un sicle plus tt, l'ingnieur
bourguignon Pasumot[57] donnait  Csar,  peu de chose prs, les
mmes positions: il lui faisait tablir son grand camp sur les bords de
l'Auzon[58], son petit camp  La Roche-Blanche, et il reconstituait sur
place la terrasse, le camp extrieur et les positions des Gaulois avec
une prcision et une exactitude auxquelles les modernes n'ont ajout
que fort peu[59].--Enfin, deux sicles auparavant, en 1560, Simeoni,
tout en tendant hors de toutes proportions les lignes de Jules Csar,
avait bien expliqu la marche gnrale des oprations du sige[60], et
retrouv le vrai point de l'attaque romaine, le revers mridional du
plateau de Gergovie[61]. Ce qui tait la premire chose  rsoudre, et
celle d'o dpendent toutes les autres questions.

  [54] Voyez p. 196 et suiv., et les deux cartes de Gergovie, p. 203
  et hors texte.--Je remercie MM. Audollent et Ehrhard, professeurs
   l'Universit de Clermont, de l'obligeant appui qu'ils m'ont prt
  dans ces recherches sur Gergovie.

  [55] _Csar's Gallischer Krieg in dem Iahre 52 v. Chr._, Karlsruhe,
  1859, pl. II et p. 35. Von Goeler ou ses diteurs (2e d.,
  Tubingue, 1880, p. 266) ont eu raison de se plaindre du silence
  gard,  son endroit, par les auteurs de l'_Histoire de Jules
  Csar_.

  [56] Les fouilles des camps sont de 1862 (_Histoire de Jules
  Csar_, t. II, 1866, p. 270; cf. en dernier lieu, Stoffel chez
  Rice Holmes, _Csar's Conquest of Gaul_, 1899, p. XXX).--Pour
  l'histoire de ces fouilles et les attributions contradictoires
  qu'elles provoqurent chez quelques-uns, voyez en particulier les
  plans de Trincard (mai 1863) et le mmoire de Mathieu (_Mmoires de
  l'Acadmie de Clermont-Ferrand_, t. VI, 1864): ce dernier affirma
  que les tranches dcouvertes justifiaient sa thorie du grand camp
   Gondole, du petit  Orcet (cf. p. 14, etc.).

  [57] Pasumot, _Mmoires gographiques_, Paris, 1765, p. 183 et
  suiv. Le travail de Pasumot a t rimprim avec additions par
  Grivaud, _Dissertations_... de Pasumot, Paris, t. I, 1810, p. 96 et
  s.

  [58] Il est vrai sur la rive oppose  Gergovie. Avant Pasumot,
  d'Anville (_Notice de l'ancienne Gaule_, 1760, p. 351) et de Caylus
  (_Recueil d'antiquits_, t. V, 1762, p. 284) avaient plac le
  grand camp dans la valle de l'Auzon et l'attaque par les pentes
  mridionales: mais ils se tromprent pour le petit camp. Les plans
  de Caylus (pl. CI-CIII), reproduits en partie par Pasumot (1re
  dit.), sont presque aussi utiles aujourd'hui  consulter sur place
  que ceux des modernes, mme que la carte de l'tat-Major; la carte
  de Dailley (1766, 2e d. de Pasumot) est trompeuse pour certaines
  parties essentielles (le champ de bataille). Le travail manuscrit
  de Le Masson (1748, Bibl. de Clermont, no 785) est une rfutation
  de Lancelot et ne renferme rien sur la topographie du sige.

  [59] Il y eut en France, de 1748  1765, un trs beau mouvement
  de recherches autour de Gergovie, comparable, comme rsultats, 
  celui de 1850-1863.--La presque totalit des savants qui reprirent
  la question au XIXe sicle acceptrent La Roche-Blanche pour le
  petit camp; ils s'garrent pour l'autre, qu'ils placrent le
  plus souvent au Crest, contre toute vraisemblance: bvue que
  n'avaient point commise leurs prdcesseurs du XVIIIe sicle
  (Mrime. _Notes d'un voyage en Auvergne_, 1838, p. 321-3; Vial,
  _Mmoire sur Gergovie_, 1851, extrait des _Annales_, Clermont, p.
  23; Fischer, _Annales de l'Auvergne_, t. XXVIII, 1855, p. 402; le
  mme, _Gergovia_, Leipzig, 1855, p. 24, etc.).--Olleris, en 1861,
  et avant les fouilles, replaa le grand camp aux bords de l'Auzon,
  au Puy de Chignat (_Examen des diverses opinions mises sur le
  sige de Gergovie_, 1861, Clermont, p. 14; la carte qui accompagne
  ce travail prsente d'utiles dtails).--Seul, Bouillet s'entta
  pendant quarante ans  chercher l'attaque contre Gergovie sur le
  versant Nord (_Guide du voyageur  Clermont_, 1836; _Statistique
  monumentale du Puy-de-Dme_, 1846, p. 42; _Mmoires de l'Acadmie
  de Clermont_, 1875, p. 49, etc.): opinion qui parat avoir t
  reprise en Angleterre, et que rfute  ce propos M. Rice Holmes (p.
  739).

  [60] En plaant le grand camp  Gondole, le petit au Crest, et 
  Montrognon la colline fortifie par Vercingtorix.

  [61] Symeoni, _Dialogo pio_, 1560, Lyon, p. 151; _Description de
  la Limagne_, 1561, Lyon, p. 87 (c'est la traduction du prcdent
  ouvrage, par Chappuys).

       *       *       *       *       *

I.--Toute tude sur le sige de Gergovie doit en effet commencer par
l'examen de la place et des conditions d'une attaque par escalade.
Suivons le rebord du plateau, c'est--dire la ligne que devaient
occuper les remparts et les portes, et regardons sur les flancs de la
montagne[62].

  [62] Csar, VII, 36, 1: _Perspecto urbis situ qu, posita in
  altissimo monte, omnes aditus difficiles habebat._

Au Nord, vraiment, la pente est trop raide pour que Csar ait risqu
sur elle trois lgions[63]. C'est tout au plus si, dans la direction
de la fontaine de Fontmort, les Gergoviens ont pu tablir un sentier et
une porte.

  [63] Comparez l'opinion la plus ancienne: Duquel cost [Sud]
  l'accs de la ville estoit plus facile, et nompas si droit, ne si
  royde, que devers Cornon et Clairmont (Symeoni, p. 87=p. 151),
   l'une des opinions les plus rcentes: Je ne vois pas [trois]
  lgions gravissant des pentes abruptes, formes d'une terre glaise
  si paisse que, pour qu'on puisse en faire l'ascension sans trop
  de peine, il faut qu'il n'ait pas plu depuis huit jours (Hauser,
  _Club-alpin franais, section d'Auvergne, Congrs de 1896_, p.
  142).

 l'Est, l'escarpement est encore plus dur. Je ne comprends pas comment
Csar a pu confier aux duens la tche de menacer sur ce point les
assigs par une autre monte, _ab dextra parte alio ascensu_[64].
S'il a prtendu inquiter les Gaulois par cette diversion, ceux-ci
ont d rire en voyant leurs adversaires, hommes ou chevaux, au pied de
ces roches et de ces ravins. Si les duens ont apparu sur le flanc Sud
de la montagne presque  la fin du combat, c'est parce qu'aprs avoir
cherch partout,  l'Est et au Nord, une monte commode, ils se sont
dcids  revenir par les sentiers de mi-cte, du domaine de Prat au
domaine de Gergovie et de l au village[65], et ils ont d se prsenter
assez brusquement, par le tournant S.-E. de la montagne.

  [64] VII, 45, 10; 50, 1. Csar ne dit pas si ces duens avaient
  gard ou quitt leurs chevaux.

  [65] Il me semble bien difficile de les faire arriver par les
  sentiers suprieurs, par exemple celui qui mne de Prat au village
  par le col des Roches-Rouges (voyez le plan d'Olleris). Ces
  sentiers sont vraiment trop troits.

C'est par le Sud au contraire qu'on monte d'ordinaire aux terres
du plateau. L se trouve, outre les moindres sentiers, le chemin
traditionnel des villageois[66]. Gergovie devait avoir, par l, 
l'extrmit de ce chemin, sa porte ou ses portes principales[67].
Si le plateau de Gergovie appartient, aujourd'hui et de mmoire
d'homme, aux paysans et  la commune de La Roche-Blanche, si la seule
agglomration de maisons que porte la montagne est situe sur son
flanc mridional[68], c'est parce que la voie d'accs du sommet tait
sur ce ct.--Sur tout ce versant de Gergovie, vous remarquerez,
en contre-bas, une longue terrasse de largeur variable, formant
une sorte de palier qui interrompt et coupe la descente: c'est l
qu'taient camps les Gaulois, dans des camps fort rapprochs l'un
de l'autre. Au rebord extrieur de ce vaste gradin,  l'endroit o
recommence la descente rapide, se trouvait le mur de six pieds qui
fermait les camps[69]. Cette terrasse tait assez plane pour que les
chevaux pussent y trotter, tmoin celui qui emporta Teutomat dans
sa fuite[70].--Enfin, regardez plus loin, et vous apercevrez les
terres basses que traverse l'Auzon, et o Csar plaa ses camps:
le grand camp  votre gauche, sur le mamelon au del de la grande
route et des maisons du Petit-Orcet, le petit camp en face, sur La
Roche-Blanche. Ils sont assez prs de Gergovie pour que les Gaulois
aient pu suivre les mouvements de troupes sans distinguer l'espce des
combattants[71]. C'est dans ce bas-fond qu'ils ont aperu les prtendus
cavaliers romains, se dirigeant  droite vers les hauteurs de Risolles
en contournant La Roche-Blanche et le Puy de Jussat de diffrents
cts[72]; c'est l qu'ils virent la lgion de l'attaque feinte, aprs
avoir remont la valle entre Gergovie et La Roche-Blanche, tourner
 sa gauche, descendre dans le ravin et disparatre dans les bois,
derrire le Puy de Jussat[73].

  [66] Voir la carte de l'tat-Major, et, sur celle de Caylus et
  Pasumot (1re dition), le chemin pour monter  Gergovia. La
  publication des documents du Moyen Age pourrait rendre,  la
  connaissance de ces chemins, de grands services.

  [67] Csar, VII, 50, 4. De mme Vial, p. 32.

  [68] Je parle du trs ancien village de Merdogne, Gergovie
  depuis 1862 (l'appellation primitive est tombe en dsutude). Le
  principal domaine, sinon le seul, qu'ait port la montagne, celui
  qui s'est appel, peut-tre ds les plus anciens temps du Moyen
  Age, _Gergovia_, _Gergoieta_(?), ou Gergoviat (orthographe du
  cadastre de 1816), est galement situ au Sud.

  [69] _A medio fere colle in longitudinem, ut natura montis ferebat_
  [trs bien observ, parce que le rebord de cette terrasse naturelle
  semble fait exprs pour recevoir une muraille], _ex grandibus saxis
  sex pedum murum, qui nostrorum impetum tardaret, prduxerant Galli,
  atque, inferiore omni spatio vacuo relicto, superiorem partem
  collis usque ad murum oppidi densissimis castris compleverant_;
  Csar, VII, 46, 3.--Pareille terrasse se trouve du ct Nord. Je
  ne puis affirmer qu'il n'y ait pas eu aussi des camps de ce ct,
  puisque Csar dit ailleurs: _Omnibus ejus jugi collibus occupatis_
  (VII, 36, 2): au surplus, ils ont pu tre vacus quand les
  Romains, leur camp construit, n'ont plus menac que le Sud. Cf.
  ici, p. 196 et p. 198.

  [70] VII, 46, 5. Cf. p. 211.

  [71] VII, 45, 4: _Hc procul ex oppido videbantur, ut erat e
  Gergovia despectus in castra_ [cf. Dion Cassius, p. 372, n. 1],
  _neque tanto spatio certi quid esset, explorari poterat._

  [72] _Collibus circumvehi... longo circuitu_; VII, 45, 2 et 3. Cf.
  p. 211.

  [73] _Legionem unam eodem jugo_ [le col entre le mont de Gergovie
  et La Roche-Blanche, puis le flanc S.-E. du puy de Jussat] _mittit,
  et paulum progressam inferiore constituit loco silvisque occultat_.
  Csar, VII, 45, 5. Toute cette rgion, entre Jussat, Chanonat et
  le chteau de Julliat, tait autrefois boise (cf. la carte de
  Cassini, f. 52).

Enfin, on finira cette promenade circulaire en s'arrtant,  l'Ouest,
sur l'arte du col des Goules, entre le plateau de Gergovie et les
hauteurs de Risolles[74]. Il suffira de regarder ce col et ses abords
pour tre frapp de l'exactitude de la description faite par Csar:
_Dorsum esse ejus jugi prope quum, sed hunc silvestrem et angustum,
qua esset aditus ad alteram partem oppidi_[75]. Seuls, les bois
manquent aujourd'hui  cette description: encore apercevons-nous
les vestiges de la fort gauloise dans les flancs boiss du ravin de
Romagnat.--Comme au temps de Csar, c'est le seul point (avec le ct
du village) par o l'on aborde d'ordinaire aujourd'hui le plateau
de Gergovie.--C'tait, videmment, le secteur le plus faible des
lignes de dfense. Quel que ft le systme de l'attaque, elle ne se
serait jamais mieux faite que par l. L'escalade? elle n'tait pas
impossible sur ce point, puisqu'on a pu y tablir, en 1861, la seule
route carrossable qui conduit au plateau, et puisque les Gaulois, au
bruit et  la nouvelle de l'assaut, ont pu revenir par l au galop de
leurs chevaux[76]. La terrasse d'approche? elle pouvait,  la rigueur,
tre btie sur ce col. Le blocus[77]? la possession du col tait
essentielle pour l'tablir, puisqu'il commande  la fois les vallons de
l'Artires au Nord et de l'Auzon au Sud; de ce col partent au Sud le
ravin de Macon (vers La Roche-Blanche), et au Nord celui de Romagnat,
ravins qui taient tout dsigns pour former le trac des lignes
d'investissement qui couperaient la montagne et joindraient les deux
vallons. Vercingtorix s'est trs nettement rendu compte de tout cela,
et, quand il a vu Csar s'emparer de La Roche-Blanche et s'approcher
par l du col des Goules, il s'est ht d'occuper les hauteurs de
Risolles, qui le dominent, et d'y btir une muraille avance pour
protger les abords du col: _Vehementer huic illos loco timere, nec jam
aliter sentire, uno colle ab Romanis occupato, si alterum amisissent,
quin pne circumvallati atque omni exitu et pabulatione interclusi
viderentur_[78].

  [74] Une vue assez exacte de ce col a t donne par W. C. Compton,
  _Csar's seventh Campaign in Gaul_, 5e d., 1901, p. 29.

  [75] VII, 44, 3. Cf. p. 198, 209 et 210.

  [76] VII, 48, 1.

  [77] Csar, avec deux ou trois fois plus d'hommes, et pu continuer
  le blocus, auquel il a vraiment song (VII, 36, 1). Il suffit de
  voir Gergovie pour comprendre pourquoi, n'ayant que six lgions,
  il ne pouvait ni investir ni btir un _agger_, et n'avait  compter
  que sur un coup de main.

  [78] VII, 44, 4. De la mme manire,  Alsia (cf. p. 260 et
  p. 389), Vercingtorix a fortifi par un boulevard le col des
  Chemins-Croiss, qui correspond, fort exactement,  celui des
  Goules dans la position de Gergovie.

II.--Descendons dans la plaine pour tudier les campements romains.

Le grand camp tait plac sur la colline de la Serre[79], vaste
mamelon  l'est et prs de la grande route, au nord-est des maisons
du Petit-Orcet. Il y avait l de l'espace[80], de l'eau, une surface
aplanie[81], on dominait la plaine, et on apercevait assez bien
quelques pentes principales du flanc Sud de Gergovie.--Il est vrai
que les Gaulois surveillaient le camp mieux encore qu'ils n'taient
observs par lui[82].

  [79] Ce nom n'est cit que sur le plan de Trincard. Les gens du
  pays m'ont paru l'ignorer. Mais c'est le vrai nom.

  [80] Les bornes plantes l par les soins de M. Stoffel donnent,
  comme dimensions du camp retrouv par les fouilles: 626 m. 30, 646
  m. 20, 467 m., 634 m. 30, soit 34 hectares 80 ares.

  [81] La dpression indique au centre de cet espace par la carte de
  l'tat-Major est en ralit insignifiante.

  [82] Ce que dit Dion Cassius, XL, 36, 2. Dion dit aussi que Csar
  campa en plaine, +en pedi+: vue du haut de Gergovie, la colline
  de la Serre ne se diffrencie presque en rien de la plaine.

Au pied de ce camp, entre la grande route, l'Auzon et la montagne de
Gergovie, s'tend une vaste plaine en forme de triangle[83]: c'est
celle o ont eu lieu les combats de cavalerie[84], et o Csar a espr
vainement attirer toute l'arme gauloise en lui offrant la bataille
le lendemain et le surlendemain de l'assaut. Je suppose qu'il plaa
ses lgions ces jours-l sur le mamelon du Puy de Marmant, _idoneo
loco_[85], dit-il, c'est--dire sur une hauteur lgre et facile[86].

  [83] Les mamelons qui la coupent sont moins sensibles sur les lieux
  qu'apparents sur les cartes.

  [84] VII, 36, 1 et 4; 53, 2. Dion Cassius, XL, 36, 3.

  [85] VII, 53, 1. Entre Donnezat et le Petit-Orcet.

  [86] Voyez la dfinition de cette expression par Csar, II, 8, 2.

Csar tablit son petit camp  La Roche-Blanche[87]. Cette hauteur
offre un plateau assez vaste pour recevoir deux lgions et mme
davantage; elle est exactement en face de la principale porte de
Gergovie, et  la base de la montagne, _e regione oppidi sub ipsis
radicibus montis_; elle commande le cours de l'Auzon et les gras
pturages qui bordent la rivire: elle est isole de toutes parts, et
suffisamment escarpe pour mriter les deux pithtes que Csar lui
donne, _egregie munitus atque ex omni parte circumcisus_[88].--C'est de
La Roche-Blanche que le proconsul, un matin, aperut, en face de lui,
les pentes de Gergovie vides de soldats: _Animadvertit collem, qui ab
hostibus tenebatur, nudatum hominibus, qui superioribus diebus vix pr
multitudine cerni poterat_[89].

  [87] Regardez La Roche-Blanche du mamelon du grand camp, et vous
  verrez que Csar a d tout de suite songer  l'occuper comme poste
  d'approche vers Gergovie.

  [88] VII, 36, 5.--M. Stock, dans son dition de Csar (Oxford,
  1898, p. 315), nie que ces expressions puissent convenir  La
  Roche-Blanche, qui n'est, dit-il, _precipitous_ que sur le ct
  Sud, et qui prsente sur le ct Nord _an easy slope_, une pente
  aise. Mais Csar ne dit pas que l'escarpement ft partout aussi
  raide que sur le versant Sud (o le flanc de la colline est droit
  comme une muraille): _circumcisus_ implique plutt l'isolement que
  la taille  pic. Au reste, si La Roche-Blanche avait t partout
  aussi inaccessible que par le Sud, Csar n'aurait eu aucun intrt
   s'en emparer. Enfin, sur tous les points, j'ai constat des
  pentes assez rapides pour justifier l'_egregie munitus_. Et il
  faut ajouter que les orages et les travaux de culture ont pu  la
  fois combler les vallons latraux et tager les pentes.--C'est 
  La Roche-Blanche que j'applique (imitant Fischer, p. 405) le texte
  de Polyen (_Stratagmes_, VIII, 10; cf. p. 202): les bois seraient
  derrire, vers Julliat et Jussat (cf. p. 370, n. 2[73]), c'est par
  l qu'aurait eu lieu l'escalade secrte; Csar aurait attaqu par
  Donnezat. Mais je ne me dissimule pas les incertitudes de cette
  explication de Polyen.--Sur les fouilles du petit camp, cf. Stoffel
  _apud_ Rice Holmes, p. XXX.

  [89] VII, 44, 1. Dans ce chapitre, _collis_ dsigne tantt le flanc
  mridional de Gergovie (1), tantt La Roche-Blanche (4), tantt
  le massif de Risolles et du col des Goules (4), c'est--dire des
  choses, gographiquement, trs diffrentes. Mais Csar, qui parle
  en soldat, ne voit que l'tat relatif, la hauteur et la plaine,
  _collis_ et _planicies_. Cf. p. 386.--Il tait impossible, de La
  Roche-Blanche, de voir les Gaulois travailler sur les hauteurs
  boises de Risolles et du col des Goules; de l _per exploratores
  cognoverat_ (VII, 44, 3 et 2).--Nous ne pouvons entrer ici dans
  la discussion des hypothses infinies qui ont t mises sur ce
  texte et les suivants. Disons seulement que nous ne saurions entre
  autres accepter celle qui fait de ce _collis nudatus_ le Puy de
  Jussat (Olleris, p. 18): le Puy de Jussat,  cause de sa position
  excentrique et du ravin qui le spare de Gergovie, a d tre tenu 
  l'cart de toutes les oprations relles.

Enfin, entre le grand et le petit camp, s'allongeait le double
foss romain, qui devait suivre,  peu prs, la route de voitures du
Petit-Orcet  Donnezat[90].

  [90] VII, 36, 7.

III.--L'attaque eut lieu par le ct Sud. Son point de dpart fut le
petit camp de La Roche-Blanche [91]. C'est donc au rebord septentrional
de cette colline qu'il faut se placer pour commencer l'tude du combat.
C'est de ce point que Csar donna le signal, que partirent les trois
lgions de l'assaut, que se formrent les cohortes de rserve de la Xe
lgion.

  [91] VII, 45, 7 et 10. Csar compte (46, 1) 1200 pas, en droite
  ligne, de Gergovie  la plaine: c'est la distance, sur la carte,
  entre le rebord mridional du plateau et le village de Donnezat.

Comme il y eut environ 12000 hommes d'engags, l'escalade eut lieu,
droit vers le plateau, sur un assez grand nombre de points,  gauche
et  droite des chemins actuels. Je crois cependant que le gros des
assaillants a d suivre la route qui traverse le village et qui par une
courbe appuie vers l'Ouest, de manire  arriver avec moins de fatigue
 la porte principale[92]. Le mur du boulevard franchi, la terrasse et
les camps occups, un centurion de la VIIIe attaque cette porte[93].

  [92] Cela me parait rsulter, outre les ncessits du terrain, de
  ce que dit Csar (VII, 46, 2): _Quidquid huc circuitus ad molliendum
  clivum accesserat_ [c'est le chemin trac qu'il dsigne par l], _id
  spatium itineris augebat_. De mme Olleris, p. 25.

  [93] VII, 50, 4. Cf. p. 213 et 215.

Pendant que les trois lgions arrivaient sur la terrasse, Csar et la
Xe descendaient lentement dans le vallon qui spare La Roche-Blanche et
le mont de Gergovie. Arriv au bas (peut-tre  l'endroit appel les
Quatre-Viats, c'est--dire le carrefour des noyers  l'angle N.-E. de
La Roche-Blanche), Csar put voir, plus nettement que sur la colline,
le danger que couraient ses 12000 hommes, comme perdus au milieu
des rochers, et dj menacs peut-tre par les Gaulois accourant de
l'Ouest. Il fit alors faire la sonnerie de retraite, et arrta la Xe
lgion.--Il nous dit que les lgionnaires de l'assaut ne l'entendirent
pas, _quod satis magna valles intercedebat_[94]: ce ne peut tre que
la valle o il se trouvait lui-mme, assez large pour amortir le
son, surtout tant donn le bruit simultan du combat et des clameurs
gauloises.

  [94] VII, 47, 1 et 2. On ne peut pas appeler _satis magna vallis_
  les dpressions qui sparent les trois contre-forts mridionaux
  de Gergovie, contre-forts qui d'ailleurs ont contribu  briser
  ou dnaturer la sonnerie. Le trompette devait tre en arrire,
  sur le flanc N. de La Roche-Blanche (comme l'a pens Olleris,
  p. 27).--Presque tous les crivains placent  ce moment la Xe
  lgion bien au del de cette valle, sur le flanc de la montagne
  gergovienne, et pas loin du village; cf. en dernier lieu Rice
  Holmes, p. 744.

Le danger devenu plus grand par l'arrive des Gaulois (venus de
l'Ouest, le long du plateau), Csar changea alors les positions de ses
lgions de rserve.--La XIIIe (en partie seulement) sortit du petit
camp et se plaa _sub infimo colle_. C'est videmment le pied de La
Roche-Blanche. Comme Csar ajoute qu'elle fut dispose de manire
 menacer les ennemis _ab latere dextro_[95], s'ils s'avanaient
jusque-l, elle dut occuper tout le fond de la valle entre La
Roche-Blanche et Gergovie, depuis le carrefour des Quatre-Viats
jusque vers le ravin du N.-O.: elle forma une ligne presque parallle
 la droite des sentiers descendant de Gergovie, que les ennemis
allaient suivre[96]; elle remplaa donc la Xe lgion dans le fond
de la valle, mais en appuyant sur la gauche.--Quant  la Xe, Csar
nous dit seulement qu' elle s'avana un peu, s'arrta ensuite, et
que du point o elle tait place, Csar, qui la commandait, attendit
l'issue du combat[97]. Il faut donc chercher ce point assez prs des
Quatre-Viats et du fond de la valle; il faut le placer  un endroit
d'o le proconsul pouvait  la fois suivre les dtails de la bataille
sur la montagne et les mouvements de la plaine; de plus, comme il
dira plus loin qu'il quitta cette position pour un terrain un peu
plus favorable, _paulo quiore loco_, c'est--dire plus plan, il faut
que cette position ait t sur quelque pente assez rude. C'est ce qui
m'a dcid  faire marcher et monter la Xe lgion vers le N.-E., et 
l'arrter sur le flanc du contre-fort qui avance au S.-E. du village,
 l'endroit o passe le chemin rapide et direct de Donnezat  l'htel
Mezeix[98]. De ce point (au-dessous de la croix qui est  l'entre
du village), en effet, on a une vue trs nette de toute la zone
occupe par les Romains et de tous les flancs et ravins mridionaux
de Gergovie, et surtout de ceux qui avoisinent les principaux
sentiers.--J'ajoute que, sur ce point, Csar donnait  la fois la
main  la XIIIe et aux duens, qui arrivaient  la hauteur du domaine
de Gergovie: il tait au centre de la ligne courbe qui couvrait la
retraite, et prt  recevoir fugitifs ou Gaulois, descendant vers les
camps par les chemins qui se runissent au village.

  [95] VII, 49, 1.

  [96] De plus (ce que Csar ne dit pas), dans cette position, 1
  elle couvrait le petit camp, 2 elle pouvait donner la main aux
  troupes de l'attaque feinte, perdues vers Jussat.

  [97] VII, 49, 3: _Ipse paulum ex eo loco cum legione progressus,
  ubi_ [peut s'entendre de _ex loco_ aussi bien que d'_exspectabat_]
  _constiterat, eventum pugnae exspectabat_. Von Goeler (1re d.,
  p. 49, n. 5) et d'aprs lui Napolon III (t. II, p. 279, n.) ont
  corrig le texte et crit _regressus_.

  [98] C'est  peu prs l'endroit o Napolon place la 3e position
  de cette mme Xe. La cte tait plus rude autrefois; les cultures
  l'ont adoucie; le chemin a t fortement creus pour attnuer la
  rampe.--Fischer, qui a bien compris le mouvement de la Xe lgion
  (p. 413), la place sur le contre-fort qui spare le village du
  vallon de La Roche-Blanche,  l'Ouest de celui o nous la plaons
  nous-mme.

La dbandade des Romains ayant commenc  la vue des duens survenant
vers leur droite, les deux lgions de rserve prennent une troisime
position.--De la Xe, Csar dit: _Pro subsidio paulo quiore loco
constiterat_[99]: elle s'avance donc au-devant des fugitifs, elle
monte dans la direction du village, elle rencontre alors un espace plus
large, un terrain moins escarp, un sol plus nivel; c'est, je crois,
l'endroit occup aujourd'hui par la partie basse du village[100].--La
XIIIe se plaa derrire la Xe pour la soutenir, sur un terrain plus
lev que celui o elle s'tait arrte d'abord, c'est--dire que le
vallon du nord de La Roche-blanche. Puisque la Xe s'est avance et que
la XIIIe va se trouver derrire elle, cette dernire n'a pu se poster
que sur la croupe dont nous parlions tout  l'heure, et o elle a
remplac la lgion de Csar.-- ce moment l'arme romaine de rserve,
au lieu de former, si je puis dire, une ligne de front, forme une
ligne de profondeur. Elle s'chelonne le long de la route de Gergovie 
Donnezat, prte  recevoir le choc d'en haut.

  [99] VII, 51, 1.

  [100] Encore qu'il y ait l bien des montes et des descentes. Mais
  tout est relatif dans les expressions de Csar. Il ne dit pas _quo
  loco_, mais _paulo quiore_, ce qui est une double attnuation.
  Cette surface plane apparat nettement sur la carte d'Olleris.

Les fuyards, presss surtout par le N.-O., d'o arrivent les Gaulois,
descendent vers le village, rencontrent les rserves, et les trois
groupes, les lgions dbandes, la Xe, la XIIIe, reculent lentement
jusque dans la plaine, o elles se forment en rang de combat:
_Legiones ubi primum planiciem attigerunt, infestis contra hostes
signis constiterunt_[101]. Cette plaine est, selon moi, celle qui
prcde Donnezat au Nord, et o aboutit le chemin dont nous venons de
parler[102].

  [101] VII, 51, 3. _Ab radicibus collis_, 4.

  [102] Occupe aujourd'hui par des champs de bls et de vignes. La
  carte de l'tat-Major, trop fonce et trop hache sur ce point, ne
  rend pas l'aspect du terrain.

Je ne prsente cette thorie du combat que comme la srie d'hypothses
qui,  l'tude des lieux et  la lecture de Csar, m'a le moins
dplu. Je ne cache pas qu'elle peut tre critique.--Le champ de la
bataille se trouve un peu rtrci, elle volue seulement autour du
chemin du plateau au village, et du village  Donnezat[103]: mais
songeons qu'il n'y eut que 20000 Romains d'engags, et presque tous
dans un corps--corps, et que Csar avait tout intrt  ramasser ses
troupes.--Les lgions sont constamment loignes du grand camp: mais
Csar devait avoir hte de rejoindre ses dfenses les plus proches,
celles de La Roche-Blanche, et ses dernires rserves, celles de
l'attaque feinte[104].--Au reste, le devoir de l'historien n'est pas
d'viter  tout prix les hypothses, mais de les avouer franchement.

  [103] Mme limitation du champ de bataille chez Vial, p. 33, et
  chez Fischer, p. 411 et suiv., _Gergovia_, p. 30. Von Goeler et
  Napolon III reculent la XIIIe lgion jusqu'au Puy de Marmant,
  beaucoup trop loin  l'Est. M. Rice Holmes a trs justement indiqu
  les motifs (p. 746) qui font rapprocher du petit camp les lgions
  en retraite.

  [104] On a maintes fois reproch  Csar de ne pas avoir parl
  du lac de Sarlives, dessch sous Louis XIII. On a mme voulu
  conclure de ce silence que le lac n'existait pas  l'poque
  gauloise. Mais aucun argument gographique ou gologique ne permet
  de nier l'existence de ce lac au temps de Csar. Et si le proconsul
  ne le mentionne pas, c'est qu'il tait dans ses habitudes de ne
  point parler des dtails de terrain qui n'avaient pas jou un rle
  dans les oprations militaires proprement dites. Mme remarque 
  propos de la montagne de Mussy-la-Fosse prs d'Alsia; cf. ici, p.
  387.

       *       *       *       *       *

Il ne faut pas se borner, en tudiant Gergovie,  la critique des
oprations du sige et  l'explication de la victoire de Vercingtorix.
Il est une autre leon d'histoire nationale que la montagne arverne
peut nous donner. Regardons de l la plaine de la Limagne et le
sommet du Puy de Dme. Rendons-nous compte de l'effet que ces riches
cultures et cette cime imprieuse ont pu faire sur les Gaulois, et nous
trouverons des lments de force morale et de richesse matrielle aussi
dcisifs pour comprendre le rle des Arvernes et de Vercingtorix que
les pentes inaccessibles de la montagne de Gergovie.




NOTE IV[105]

La bataille de Dijon.


Le champ de bataille que j'indique m'a t suggr par le mmoire
de Gouget[106]. Je renvoie  son travail ceux qui dsirent connatre
les motifs d'ordre gographique et stratgique qui rendent ce choix
vraisemblable.

  [105] Cf. page 248 et suiv., et la carte.

  [106] _Mmoire sur le lieu de la bataille livre avant le sige
  d'Alsia_, dans l'_Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres_,
  _Mmoires prsents par divers savants_, premire srie, t. VI,
  1864, p. 203 et suiv.

J'avais dj accept les conclusions de Gouget lorsque j'ai essay
de reconstituer, sur les lieux, les dtails du combat. L'tude du
terrain, sans les dissiper compltement[107], n'a pas accru les doutes
qui me restaient encore: car je n'ignore pas que, dans toute recherche
rtrospective de topographie militaire, il ne peut y avoir que des
vraisemblances plus ou moins grandes.

  [107] Voici les objections qu'on peut faire au choix de ce champ de
  bataille:

  1 Csar se rendant _in Sequanos_ (VII, 66, 2), la rencontre
  semble avoir eu lieu plus au Levant, par exemple entre Fauverney et
  Genlis.

  2 La hauteur de Saint-Apollinaire n'est-elle pas trop faible pour
  avoir t appele par Csar _summum jugum_ (VII, 67, 5)?

  3 L'objection suivante est beaucoup plus srieuse. D'aprs Csar,
  Vercingtorix reste avec son infanterie _pro castris_ (VII, 66,
  6; 68, 1), _ad flumen_ (67, 5), par consquent sur les bords
  de l'Ouche ou sur les hauteurs de la rive droite (cf. p. 249 et
  253). De ces points, ni lui ni ses soldats ne purent rien voir
  de la bataille, sauf l'arrive des Germains sur la hauteur et la
  poursuite des Gaulois: or Vercingtorix (cf. p. 250) avait annonc
  qu'il ferait avancer ses fantassins au-devant de son camp pour
  que leur vue effrayt l'ennemi, _terrori hostibus futurum_, et
  encouraget ses propres cavaliers (66, 6). De l'endroit o il les
  laissa, ils ne pouvaient servir ni  l'une ni  l'autre chose. Et,
  d'autre part, la place d'un gnral en chef n'est point hors de la
  vue de la mle.

Le large mamelon qui protge Dijon  l'Est, depuis la ligne des
faubourgs jusqu'aux villages de Saint-Apollinaire et de Mirande, puis,
au del, cette vaste plaine dcouverte qui s'tend vers Qutigny et
Varois jusqu'au bas-fond de la Norges, forment un emplacement naturel
pour un trs grand combat de cavalerie.

Rien n'tait plus important, au cours de ce combat, que la possession
de la ligne des plus hauts sommets, marque aujourd'hui par le sentier
de Saint-Apollinaire (268 mtres) au tilleul de la triangulation (269
mtres): ce sont l, je crois, les deux points culminants.--Cette
hauteur a t comme un rideau qui a masqu[108]  Jules Csar[109] la
prsence et les oprations de l'arme gauloise[110]. Si peu leve
qu'elle soit au-dessus de la plaine (Varois,  une lieue de l, est
encore  225 mtres de hauteur), elle est de telle nature que, du
versant oriental, on ne peut rien apercevoir de la valle de l'Ouche
et des rgions voisines de Dijon.--Lorsque Vercingtorix l'eut
occupe, il assura par l ses relations entre ses camps et la plaine
de Varois, o il fit attaquer les lgions, et il domina jusque dans
les moindres dtails[111] tout le champ de bataille.--En revanche,
lorsque les cavaliers germains, gravissant sans peine les pentes que
suit aujourd'hui la route nationale (du carrefour du chemin de Qutigny
jusqu' Saint-Apollinaire), eurent dlog l'ennemi du dos d'ne qu'ils
occupaient jusqu'au chemin de Mirande, _summum jugum nacti_[112],
lorsqu'ils eurent poursuivi les vaincus jusque dans la plaine de Dijon,
et jusqu'aux bords de l'Ouche, _fugientes usque ad flumen_[113], il ne
restait plus  tout le reste de la cavalerie gauloise qu' prendre la
fuite. Car, en s'inclinant vers le Sud-Est, soit par la route du Parc
dans la plaine, soit par les chemins de Mirande et de Qutigny sur
la hauteur, les Germains auraient pu promptement couper la retraite
vers l'Ouche et les camps gaulois. Aussi, ds que les Gaulois, occups
contre les Romains dans la plaine de Varois, virent les Germains
matres du sommet de Saint-Apollinaire, _qua re animadversa_, craignant
d'tre envelopps, ils se dbandrent sans retard[114]. Et ce fut sans
doute au moment o ils descendirent par les pentes rapides qui mnent
de Mirande vers le faubourg Saint-Pierre et vers le Parc qu'ils furent
rejoints par les cavaliers germains: c'est l, peut-tre, qu'eurent
lieu les principales captures de chefs[115].

  [108] Il semble bien, en effet, que Csar ait t surpris; VII, 67,
  1 et 2: _(Galli) se ostendunt... Qua re nuntiata_. Cf. p. 253.

  [109] La route suivie par Csar est sans doute marque par la ligne
  Pichanges, Flacey, Saint-Julien, Orgeux, Varois. Son camp ( 10
  milles des camps gaulois de la rive droite de l'Ouche, VII, 66, 3)
  doit tre cherch entre la 3e et la 4e de ces localits. C'est 
  tort, je crois, que Gouget (p. 230) le place  Arc-sur-Tille.

  [110] Les trois camps de Vercingtorix (VII, 66, 3 et 5; 68, 1)
  peuvent tre cherchs, sur la rive droite, sur les hauteurs entre
  le fort de Beauregard et le faubourg de l'Ouche.

  [111] En admettant, ce que je ne puis m'empcher de supposer,
  que Vercingtorix ait cherch  se rendre compte lui-mme de la
  bataille.

  [112] VII, 67, 5. Cf. p. 255.

  [113] VII, 67, 5.

  [114] VII, 67, 6. Cf. p. 253.

  [115] VII, 67, 7.

On peut conjecturer galement la manire dont la poursuite fut
conduite par Csar. Il plaa ses bagages en sret sur la colline la
plus voisine du champ de bataille[116]: comme ce n'est pas celle de
Saint-Apollinaire, o a eu lieu le combat, je suppose que c'est celle
de Talant, de l'autre ct de Dijon. Puis, il reprit sa route. Le soir
de la bataille, il put tuer encore 3000 hommes  l'arrire-garde des
Gaulois[117]. Puisqu'ils fuyaient vers Alise-Sainte-Reine, Csar a d
les talonner dans la valle de l'Ouche ou sur les larges plateaux qui
la bordent  l'ouest de Dijon. Mais Vercingtorix s'engagea ensuite
dans une des rgions les plus tourmentes de la Cte d'Or: c'est
d'abord la chane principale des montagnes, entre Fleurey et Blaisy;
c'est ensuite, sur l'autre versant, la valle de l'Oze, troite,
domine par des croupes boises, pleine d'impasses et de cachettes,
coupe d'perons et de ravins. La poursuite, la nuit surtout, ne
pouvait plus se faire qu'avec les plus grandes prcautions. Elle prit
fin  la tombe du jour[118].

  [116] _In proximum collem deductis_; VII, 68, 2. Je me spare
  sur ce point de Gouget qui voit dans cette colline (p. 235) les
  terrains en pente douce par o l'on descend vers Dijon. Csar
  n'aurait pas camp au milieu mme du champ de bataille.

  [117] VII, 68, 2. Cf. p. 257.

  [118] VII, 68, 2.




NOTE V[119]

Les contingents de l'arme de secours.


Voici de quelle manire je rtablis, d'aprs les manuscrits de Csar,
le chiffre des effectifs fixs par l'assemble des chefs (Csar, _de
Bello Gallico_, VII, 75,  2 et suiv.: _Imperant_, etc.). Ce chiffre a
d tre lgrement suprieur  celui des contingents rellement amens
(_coactis_, etc., VII, 76, 3): ce qui explique la diffrence entre le
total des hommes demands (275000) et la force de l'arme de secours
(258000). Csar n'a eu en mains que la liste des contingents vots par
le conseil.--L'astrisque, dans la liste qui suit, indique les peuples
dont la prsence ou le nom peuvent tre discuts  la place que nous
leur donnons, ou les chiffres qui ne sont pas absolument certains.--Les
diffrents systmes proposs pour ce classement ont t en dernier lieu
reproduits et discuts par M. Beloch, dans son tude sur la Population
de la Gaule au temps de Csar, parue dans le _Rheinisches Museum_ de
1899, p. 414 et suiv.

  [119] Cf. page 279 et page 284.

1-5: Arvernes, y compris leurs clients: *_Eleuteti_ [Rutnes libres],
Cadurques, Cabales, Vellaves: 35000.--6-10: duens, y compris leurs
clients: Sgusiaves, *_Ambluareti_ [Ambarres], Aulerques Brannoviques,
*_Blannovii_ [Boens?]: 35000.--11-15: Squanes, Snons, Bituriges,
Santons, Carnutes, chaque peuple 12000.--16 et 17: Bellovaques,
Lmoviques: 10000 chaque.--18-21: Pictons, Turons, Parisiens, Helvtes:
8000 chaque.--22-27: *Andes, Ambiens, Mdiomatriques, Ptrucores,
Nerviens, Morins: *6000 chaque.--28: Nitiobroges,  *5000.--29:
Aulerques Cnomans,  5000.--30: Atrbates,  *4000.--31-32:
Vliocasses, *Lexoviens, chacun  *3000.--33: de mme les Aulerques
*Eburoviques.--34 et 35: les Boens (du Rhin?) et les Rauraques: 
*2000 chaque.--36-43: les cits de l'Armorique, nommment Coriosolites,
Rdons, *Ambibares [_Ambiliati_?], Caltes, Osismiens, Vntes,
*Lmoviques, Unelles, taxes en tout  30000.--Nous avons essay plus
haut, p. 284, un groupement gographique de ces peuples et de ces
effectifs.

Des nations de la Gaule cites ailleurs par Csar, il manque: les Rmes
et les Lingons, demeurs fidles aux Romains (VII, 63); les Leuques
(Toul), qui taient leurs voisins, eux aussi, peut-tre, les allis de
Csar (cf. I, 40); les Suessions, en ce moment soumis aux Rmes (VIII,
6); les Meldes (Meaux), peut-tre dans le mme cas (cf. V, 5); les
Trvires, occups par la guerre de Germanie (VII, 63); les Mnapes,
les burons et les petites tribus du Nord-Est, retenus sans doute par
le mme motif; les Mandubiens d'Alsia; les Namntes (III, 9), les
Diablintes de Jublains (III, 9), les suviens de Sez (II, 34; III, 7;
V, 24), omis par inadvertance ou, plutt, rattachs, dans la pense de
Csar, les premiers  l'Armorique, les deux autres  l'Armorique ou aux
Aulerques.




NOTE VI[120]

Alise-Sainte-Reine.


Avant de livrer ce volume  l'impression, j'ai voulu revoir longuement
tous les dtails des champs de bataille d'Alise-Sainte-Reine. J'avais
quelques hsitations encore au sujet des positions que j'ai assignes
aux combattants: elles se sont, sur place, assez rapidement dissipes.

  [120] Cf. p. 258 et suiv., et les deux cartes, p. 265 et hors
  texte.

Bien d'autres ont constat avant moi avec quelle prcision la
description gnrale d'Alsia, dans les Commentaires[121], s'accorde
avec l'tat des lieux et l'aspect du paysage. Mais, mme dans
les dtails topographiques, l'expression de Csar est nette et
significative[122].

  [121] VII, 69,  1-4.

  [122] D'Anville avait fait cette remarque ds 1741
  (_claircissemens_, p. 480).

On a souvent dit que les champs de bataille se transforment rapidement,
et qu'aprs vingt ans couls, les principaux acteurs d'un combat
avaient peine  reconnatre les lieux o ils avaient jou une partie
dcisive de leur vie. Peut-tre est-ce parce qu'aux heures de lutte
ils avaient mal vu les choses, et que les craintes du moment avaient
dnatur leurs impressions. Mais Jules Csar se troublait rarement.
Il avait, entre autres qualits, un coup d'oeil d'une exactitude
pntrante; il saisissait sur-le-champ les positions matresses, et
en notait sans erreur les valeurs relles ou relatives. De plus, il
a su trouver, en crivant ses Commentaires, le style adquat  cette
qualit. Aussi s'est-il born, dans ses descriptions de villes, de
siges et de champs de bataille, aux traits essentiels, et s'est-il
servi, presque toujours, des mots ncessaires et des termes qui
portent.

Je dis presque toujours, et non pas toujours. Le seul reproche que
j'adresserai  Csar, c'est d'avoir, dans ses exposs topographiques,
exagr lgrement les lignes principales des pays dont il parle. Il
appelle Alsia un lieu fort lev, _admodum editus locus_[123],
le Mont Auxois une colline fort haute, _summus collis_[124]: les
superlatifs sont peut-tre de trop. Il se sert de l'expression d'
escarp, _loca prrupta_[125], quand il s'agit seulement d'une monte
un peu rude. C'est faire beaucoup d'honneur  l'Oze et  l'Ozerain que
de les appeler _flumina_[126], surtout en dehors des saisons de pluies.
Mais il ne faut pas oublier que Csar ne parle pas en gographe,
soucieux de la nuance et du vocable technique. Il crit comme il a vu
au moment de la mle, en combattant qui ne regarde dans un dtail
du terrain que l'avantage ou l'obstacle immdiats. Il appellera
indiffremment _mons_ ou _collis_ toute hauteur dominante[127], et il
lui suffira d'une pente difficile  des soldats en armes pour qu'il
parle d'escarpements. Mais si le trait essentiel est forc, il n'est
jamais fauss.

  [123] VII, 69, 1.

  [124] _Ibidem_.

  [125] VII, 86, 4. Cf. ici, p. 392.

  [126] VII, 69, 2; VII, 72, 3.

  [127] Remarque dj faite par von Goeler, _Gallischer Krieg_, 2e
  d., 1880, p. 320. Cf. ici, p. 373, n. 1[89].

Comme la rgion d'Alise-Sainte-Reine n'a pas, depuis vingt sicles,
subi de ces bouleversements qui transforment  jamais un pays, nous
avons donc le droit de chercher  reconstituer, en face du terrain, les
pripties du sige et des batailles.

       *       *       *       *       *

I.--Il faut d'abord se rendre compte de l'ensemble du pays, tel que
Csar le dcrit avant d'aborder le rcit des oprations du sige. Le
mieux, pour cela, est de monter sur le plateau d'Alsia, et d'en faire
le tour, qui correspond sans doute au circuit de l'enceinte de la ville
gauloise. De l, regardez tour  tour au pied de la colline, dans les
deux valles qui la bordent, dans la plaine qui la prcde[128], vers
les hauteurs qui lui font face de l'autre ct des deux ruisseaux[129],
et le texte de Csar vous paratra d'une clart lumineuse: _Ipsum
erat oppidum Alesia in colle summo, admodum edito loco..... cujus
collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant. Ante id
oppidum planicies circiter millia passuum III in longitudinem patebat.
Reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, pari
altitudinis fastigio, oppidum cingebant_[130].-- cette description
de Csar il ne manque qu'un seul dtail: il ne parle pas ici de la
montagne de Mussy-la-Fosse, qu'on aperoit au couchant d'Alsia,
fermant l'horizon de la plaine des Laumes par sa terrasse bifurque.
Il le fait  dessein. Car cette montagne ne jouera aucun rle dans
les oprations du sige proprement dit[131].--En revanche, il en
fera mention lorsqu'arrivera l'arme de secours. Car c'est sur les
sommets de Mussy qu'elle apparatra, et les gens d'Alsia purent
voir confusment les troupes de leurs allis recouvrir peu  peu les
hauteurs de la montagne lointaine et dborder par les pentes jusque
dans la plaine[132]. C'est sur les plateaux de cette mme montagne,
et sans doute aussi sur ses versants extrieurs et invisibles, du
ct du Couchant, que cette arme formidable tablira ses camps[133].
C'est enfin sur les rebords et les flancs qui font face  Alise que
se tiendront, en avant de ces camps, les fantassins gaulois durant les
principales batailles[134].

  [128] C'est en regardant _in campum_ que Vercingtorix aperut la
  cavalerie gauloise de secours, s'approchant des lignes extrieures
  de Csar, VII, 79, 3; cf. p. 283; peut-tre aussi VII, 84.

  [129] Notamment vers le Mont Ra ou la montagne de Mntreux, o
  Vercingtorix put voir Vercassivellaun attaquer le camp romain
  (VII, 84, 1; cf. p. 292).

  [130] VII, 69,  1-4.

  [131] Cf. ici, p. 378, n. 1[104]. Mme silence sur la Brenne.

  [132] _Colle exteriore occupato_; VII, 79, 1. Cf. p. 283 et 285.

  [133] Ces _castra_ sont mentionns VII, 79, 2; 80, 2 (cf. 4); 81,
  1; 83, 7 et 8; 88, 4 et 5. Cf. p. 285.--Von Goeler (1re d., p. 76;
  2e, p. 316) place le camp gaulois sur la montagne de Pouillenay,
  parce que, dit-il, celle de Mussy-la-Fosse forme deux collines, et
  que Csar (VII, 79, 1) ne parle que d'une seule. Mais en ralit
  ces deux collines ne sont que deux branches d'un mme massif, comme
  on peut s'en convaincre par la carte et sur les lieux.

  [134] _Pedestres copias paulum ab eo loco_ [la plaine des Laumes]
  _abditas_ [places  l'cart] _in locis superioribus constituunt_;
  VII, 79, 2; cf. p. 286. _Reliqu copi pro castris sese ostendere
  coeperunt_; VII, 83, 8. cf. p. 286.

II.--Pour avoir une ide nette de la manire dont le sige fut conduit
et dont la ville et sa montagne furent dfendues et investies,
il faut suivre lentement la route de mi-coteau qui, par le flanc
mridional d'Alsia, mne de la bifurcation des chemins de fer jusqu'
la rencontre du chemin de Darcey  Flavigny, en passant par les
Trois-Ormeaux et par le hameau des Celliers: cette route est peut-tre
un des chemins qu'ont suivis les cavaliers gaulois de la ville pour
rejoindre leur camp d'Alsia, lorsqu'ils furent poursuivis par les
Germains aprs leur premire dfaite[135].-- partir des Celliers, nous
allons en effet retrouver l'emplacement de ce camp: c'est l,  droite
d'abord, puis des deux cts de la route, que nous voyons les terrasses
en contre-bas du plateau, assez lgrement inclines, o Vercingtorix
a tabli et fortifi son camp.--Lorsque, marchant plus loin, nous
arrivons aux Chemins-Croiss[136] (c'est--dire au point culminant du
col qui rattache le mont d'Alsia au Mont Pvenel qui lui fait face),
nous comprenons mieux encore comment et pourquoi le chef gaulois a
voulu l'tablissement de ce camp retranch en avant et au levant de
la ville: par ce col, Alsia s'unit sans peine aux collines voisines,
c'est--dire au Mont Pvenel et  ses dpendances; sur ce point, Csar
aurait pu, sans trop de peine, btir une terrasse d'approche presque
au niveau de la ville; il et mme pu, sans un danger excessif,
tenter l'assaut des remparts par l'escalade des roches. C'tait,
videmment, le secteur le plus faible des lignes de dfense[137]. Aussi
Vercingtorix ferma le col et isola les terrasses qui le prcdaient au
Couchant par une muraille continue: entre celle-ci et les remparts de
la ville, camprent d'abord les Gaulois assigs. _Sub muro, qu pars
collis ad orientem solem spectabat, hunc omnem locum copi Gallorum
compleverant, fossamque et maceriam prduxerant_[138]. Il n'vacua
ce camp que lorsqu'il eut la certitude que Csar renonait  l'assaut
(expugnatio) ou  la terrasse d'attaque (_oppugnatio_) pour recourir au
blocus (_obsidio_).

  [135] VII, 70, 3. Cf. p. 266.

  [136] On a une assez bonne vue de ce ct d'Alsia et des
  Chemins-Croiss chez Napolon III, atlas de l'_Histoire de Jules
  Csar_, planche 26, no 3.

  [137] D'Anville, dans un mmoire dont les modernes n'ont fait que
  confirmer les conclusions (_claircissemens_, 1741, p. 457), avait
  dj trs bien vu que c'toit le ct faible de la ville.--Ce
  point correspondait exactement, comme importance, au col des Goules
  sur la montagne de Gergovie: et on a vu que Vercingtorix fit aussi
  fortifier ce col, il est vrai seulement  la fin du sige (cf. ici,
  p. 210 et 370).

  [138] VII, 69, 5. Cf. p. 260.

Ce blocus, on peut en constater la nature et l'importance de ce
mme col et carrefour des Chemins-Croiss. Qu'on regarde d'ici, 
l'extrieur du mont d'Alsia, et on apercevra, mieux que de n'importe
o, la presque totalit du cadre de montagnes qui enferme la colline
gauloise: le mont de Flavigny[139], avec ses trois bastions du Nord,
l'troit promontoire bois du Mont Pvenel, les roches grises et
escarpes du plateau d'entre Bussy et Darcey. Et, quand on se figure
tous ces sommets formant un colossal support aux camps, aux redoutes,
aux palissades et aux tours romaines, on demeure frapp  la fois de
l'normit du travail ordonn par Csar, et de la sobrit prcise avec
laquelle il l'a racont dans ses Commentaires: _Regiones secutus quam
potuit quissimas pro loci natura, XIV millia passuum complexus_[140].

  [139] C'est le Mont Druaux de la carte de d'Anville.

  [140] VII, 74, 1. _Castra opportunis locis erant posita_; VII, 69,
  7. _Castris, qu summum undique jugum tenebant_; VII, 80, 2. _Ex
  superioribus castris_; VII, 82, 2. Cf. p. 263 et 273.

C'est enfin de ce point du col qu'on peut noter l'loignement relatif
du Mont Ra, que Csar,  cause de cela, ne put ou ne voulut comprendre
dans ses lignes de blocus: _Collis, quem propter magnitudinem circuitus
opere circumplecti non potuerant nostri_[141]. Le Mont Ra, en effet,
est plus cart d'Alsia que les montagnes de Flavigny et de Bussy;
une vritable plaine l'en spare, forme par les mandres de l'Oze.
C'est une hauteur aux trois quarts isole, distincte du systme de
collines que Csar a fortifies. S'il l'avait ajoute  ses lignes de
circonvallation, il les et, en quelque sorte, boursoufles, leur et
fait perdre leur unit et leur cohsion. Il prfra les faire passer,
de ce ct,  mi-hauteur de la montagne[142].

  [141] VII, 83, 2. Cf. p. 264.

  [142] Sur ce point cependant,  dire vrai, il me reste encore
  quelque doute. Je ne crois pas qu'il et t absolument impossible
  de comprendre le Mont Ra dans l'enceinte romaine, en la faisant
  aller, par-dessus le col, de Grsigny  Mntreux.--Il est certain
  toutefois que, dans ce cas, les lignes de Csar eussent prsent,
  au Nord-Ouest, une sorte de bouffissure: ce qui est trs visible
  dans l'ancienne carte de von Goeler (d. de 1859, pl. III), qui
  avait tout d'abord insr le mont de Mntreux dans l'enceinte de
  Csar.

On achvera d'tudier les lignes d'investissement et la situation
particulire du Mont Ra en revenant  la plaine des Laumes par la
valle de l'Oze et la grande route qui ctoie la voie ferre.

III.--C'est dans la plaine des Laumes qu'eurent lieu le premier
combat de cavalerie (livr par les assigs)[143], le second combat
de cavalerie (livr par les troupes de secours le premier jour de
leur attaque)[144], et les trois tentatives faites contre les lignes
romaines de la plaine (le second jour d'attaque, par les troupes de
secours[145]; et les trois jours, par les assigs[146]).--Du second
combat de cavalerie, Csar nous dit qu'il se livra en vue du reste des
armes, masses sur les hauteurs: _Erat ex omnibus castris, quae summum
undique jugum tenebant, despectus_[147]. Et en effet, la plaine des
Laumes ressemblait alors  une arne, ferme ou domine de toutes parts
par les montagnes o campaient les Gaulois et les Romains, ceux-l sur
celles d'Alsia et de Mussy, ceux-ci au Mont Ra et sur les hauteurs
de Flavigny.--Aussi quand, dans l'attaque des lignes de la plaine, les
fantassins gaulois de l'arme de secours, aux premires lueurs du jour,
se virent battus, ils craignirent tout de suite d'tre envelopps, sur
leurs flancs dcouverts, par les lgions descendues des camps d'en
haut, de celui qui tait  mi-hauteur du Mont Ra, et de celui qui
occupait le plateau Nord-Ouest du mont de Flavigny[148].

  [143] _Equestre proelium in ea planicie, quam intermissam
  collibustria millia passuum in longitudinem patere supra
  demonstravimus_; VII, 70, 1; cf. 69, 3. Voir p. 266.

  [144] _Omnem eam planiciem complent_; VII, 79, 2; cf. p. 286.

  [145] _Ad campestres munitiones accedunt_; VII, 81, 1; cf. p. 288.

  [146] VII, 79, 4; 82, 3; 84, 1. _Desperatis campestribus locis_;
  VII, 86, 4; cf. p. 287, 290, 292, 294. C'est galement de ces
  lignes que s'approche, le dernier jour, la cavalerie du dehors;
  cf. p. 291 et 293; VII, 83, 8: _Equitatus ad campestres munitiones
  accedere_.

  [147] VII, 80, 2. Ce qui est complt plus loin par: _Ex omnibus
  partibus, et ii qui munitionibus continebantur_ [les Gaulois
  d'Alsia], _et hi qui ad auxilium convenerant_; VII, 80, 4. Cf.
  galement VII, 79, 3: _Erat ex oppido Alesia despectus in campum_.

  [148] _Veriti ne ab latere aperlo ex superioribus castris eruptione
  circumvenirentur_; VII, 82, 2. Cf. p. 290.

IV.--Le troisime et dernier jour de l'attaque gnrale,
Vercassivellaun et les Gaulois du dehors assaillirent le camp du
Mont Ra ou de la montagne de Mntreux.--Pour retrouver ce champ de
bataille, gravissez les pentes du Ra par le sentier qui traverse l'Oze
sur une passerelle en bois, et qui n'est sans doute qu'une ancienne
voie romaine. C'est  mi-hauteur, dans une sorte de terrasse que
domine le sommet bois, que devait tre le camp romain, et ici encore
toutes les expressions des Commentaires portent: le camp est bien
_pne iniquo loco et leniter declivi_[149]. C'est derrire la montagne
que Vercassivellaun a cach les siens[150]. C'est par le sommet qu'il
a attaqu[151]. C'est de l qu'il a vu, sur les pentes du mont de
Flavigny, Csar s'avanant vers lui[152]. C'est sur cette terrasse
enfin qu'il a subi la charge irrsistible de Labinus[153].

  [149] VII, 83, 2. Cf. p. 264 et 291.

  [150] _Post montem se occultavit_; VII, 83, 7. Cf. p. 291.

  [151] _Ad superiores munitiones... Iniquum loci ad declivitatem
  fustigium magnum habet momentum_; VII, 85, 4. Cf. p. 293.

  [152] _De locis superioribus hc declivia et devexa cernebantur_;
  VII, 88, 1. Cf. p. 297. Nous avons maintenu la leon des mss.
  _hostes_.

  [153] VII, 88, 1. Cf. p. 297.

V.--Pendant ce temps, Vercingtorix attaquait les lignes romaines de
la plaine (peut-tre vers le moulin de Bze)[154]. Puis, repouss de ce
ct, il se portait  sa gauche vers l'Est ou le Sud-Est contre celles
des hauteurs, en escaladant le flanc du mont de Flavigny[155]. Je
suppose qu'il a conduit alors le gros de sa troupe du ct du sentier
qui monte au del du moulin Duthu[156] (en amont du moulin de Bze), et
qui se perd ensuite dans les terres. Mais j'avoue que, si sur ce point
la monte est un peu pnible, elle ne prsente pas prcisment les
loca prrupta dont parle Csar. Sans doute le proconsul a-t-il forc
la note; et d'ailleurs la difficult de l'escalade ne fut point telle
qu'elle pt empcher Vercingtorix de conduire assez vite ses hommes et
ses machines jusqu'aux remparts romains.

  [154] VII, 86, 4. Cf. p. 292.

  [155] _Loca prrupta exscensu_ [_ex adscensu_ mss.] _tentant_; VII,
  86, 4. Cf. p. 294. Le duc d'Aumale, dans un des plus intelligents
  mmoires qui aient t crits sur le sige d'Alsia (_Revue des
  Deux Mondes_, 1858, 1er mai, p. 139) place cette escalade au Mont
  Pvenel et au plateau de Savoigny (Mont de Bussy). Il faut carter
  le Mont Pvenel, trop loign du Mont Ra, d'o Vercassivellaun
  aperut Csar quittant Vercingtorix pour venir  lui (cf. ici, n.
  4[152]). Le plateau de Savoigny (auquel pensait aussi d'Anville)
  n'est pas impossible. Voyez en dernier lieu, sur cette question,
  Rice Holmes _Csar's Conquest of Gaul_, 1899, p. 796.

  [156] D'aprs la carte de l'_Histoire de Jules Csar_. C'est le
  moulin Savy du cadastre; le moulin est d'ailleurs connu sous les
  deux noms.

VI.--Le dernier point qu'on puisse dterminer sur les lieux est celui
o se tint Csar au dbut de la dernire bataille[157]. De ce point,
dit-il, il la vit toute entire: or, elle se livra  la fois sur les
pentes du Mont Ra et dans la plaine. On peut donc supposer qu'il se
plaa sur le flanc ou au pied du mont de Flavigny, soit en bas, le long
du chemin qui mne de la grande route de Pouillenay au moulin de Bze,
soit  mi-hauteur de ce mme ct, prs du petit bois.

  [157] _Csar, idoneum locum nactus, quid quaque ex parte geratur
  cognoscit_; VII, 85, 1. Cf. p. 292.

C'est de ce point qu'il se porta d'abord vers la plaine, pour arrter
Vercingtorix vers le moulin de Bze[158]: il resta  cette seconde
place assez longtemps, pouvant du reste suivre fort bien de l ce qui
se passait sur les pentes du Mont Ra et sur celles de la montagne de
Flavigny.--Puis il revint vers le plateau[159], lorsque son adversaire
attaqua de trop prs la terrasse par le sentier du moulin Duthu.--De
cette troisime position enfin il redescendit vers la plaine,
pour rejoindre Labinus sur les terrasses du Ra[160], et c'est en
descendant vers la valle de l'Ozerain et le moulin de Bze qu'il fut
aperu par Vercassivellaun[161].--Tracez une ligne droite de la ferme
Lombard (sur le plateau de Flavigny) jusqu'au sommet du Mont Ra: cette
ligne passe par le moulin de Bze, et vous aurez l'axe de la dernire
bataille, celui qu'ont sans cesse suivi les lgats, les ordres, les
regards ou les pas mmes de Jules Csar[162].

  [158] _Ipse adit reliquos_; VII, 86, 3. Cf. p. 294.

  [159] _Ipse... adducit_; VII, 87, 2. Cf. p. 296.

  [160] _Eo quo Labienus miserat contendit_; VII, 87, 3. Cf. p. 296.

  [161] Ici p. 392, n. 4[152].

  [162] Il est impossible de dire o eut lieu l'entrevue entre
  Vercingtorix et Csar (cf. p. 308). On sait seulement qu'elle se
  passa _in munitione pro castris_ (VII, 89, 4), dans les lignes
  romaines, et sans doute devant le camp principal. On a conjectur
  que ce camp tait celui du plateau N.-O. de Flavigny (prs de la
  ferme Lombard), vu que ce point tait le plus commode pour dominer
   la fois Alsia et la plaine des Laumes, et que Csar, au cours
  de la dernire bataille, ne quitta presque jamais les abords de
  ce plateau. Si cette hypothse est fonde, on pourra placer la
  scne de la reddition  cet endroit, sur le rebord faisant face 
  Alise-Sainte-Reine (opinion de von Goeler, 2e d., p. 325).

       *       *       *       *       *

Je ne donne toutes ces remarques que comme des hypothses trs
vraisemblables, destines  rpondre  ce besoin de prcision,
mme conjecturale, qu'veille naturellement chez tous une tude
rtrospective de topographie militaire[163].

  [163] Dans tout l'expos qui prcde, comme dans tout le rcit, je
  n'ai pas voulu tenir compte des fouilles faites autour d'Alsia,
  sans prtendre d'ailleurs en nier le trs grand intrt et
  l'importance; j'estime que l'on peut se passer de leurs rsultats
  pour expliquer et comprendre le texte de Csar, le duc d'Aumale
  et bien d'autres l'ont prouv.--Ceux qui voudront retrouver sur
  les lieux l'emplacement des fosss et des camps signals par les
  auxiliaires de Napolon III (surtout M. le colonel Stoffel; cf.
  Rice Holmes, p. XXVIII) suivront les plans qu'il a fait dresser
  (atlas, pl. 25 et 28; nous donnons, p. 265, une reproduction du
  plan principal); ils s'aideront aussi, sur place, des bornes
  qu'on a plantes le long des routes avoisinant Alsia, et dont
  les inscriptions, _contrevallation_, _circonvallation_, _foss de
  vingt pieds_, etc., indiquent le trac prcis que les auteurs de
  l'_Histoire de Jules Csar_ ont, d'aprs les fouilles, assign 
  ces diffrents ouvrages.

Mais, mme quand on ne songe pas  expliquer les Commentaires, une
visite  Alise-Sainte-Reine a son charme archaque. Elle apporte
des sensations presque aussi suggestives que des textes. J'cris ces
notes au pied mme d'Alsia, par une admirable journe de printemps
succdant  un abominable hiver. Je perois quelques-uns des sentiments
qui ont le plus fortement agi sur l'me imaginative de nos anctres
gaulois. Ce qui me frappe, dans les bruits ou les aspects de la nature
environnante, c'est le ruissellement des sources ternelles le long
des rochers, l'isolement des sommets rejoignant le ciel, les noirs
taillis couronnant les cimes, le chant continu de l'alouette des
bois, le vol lourd des corbeaux rasant les prs, la trinit solitaire
de vieux arbres robustes, et le gui verdoyant sur le squelette des
branches dnudes: toutes choses qui n'veillent plus maintenant que
des impressions de posie, mais qui dterminrent chez les hommes de
jadis des actes de foi sincre.




NOTE VII[164]

La mort de Vercingtorix.


Nous nous sommes born  dire, dans notre rcit, que Vercingtorix
fut mis  mort. Nous ignorons en effet quelle fut la manire dont on
l'excuta. Il n'existe, sur son supplice, que deux textes vagues de
Dion Cassius, o le genre de mort n'est pas indiqu[165].

  [164] Cf. page 343.

  [165] Dion Cassius, XL, 41, 3: +(Kaisar) es ta epinikia meta touto
  pempsas apekteine+. XLIII, 19, 4: +Alloi de kai Ouerkingetorix
  ethanatthsan+.

On a crit, de faon  peu prs constante, qu'il fut dcapit. Il
est certain que, pendant longtemps, les victimes du triomphe ont t
frappes de la hache par le bourreau[166]. Il est douteux, cependant,
que cet usage existt encore au temps de Jules Csar[167].

  [166] Tite-Live, VIII, 20, 7 (?); _epit._, XI, 2; XXVI, 13, 15.
  Valre-Maxime, II, 7, 15, _in fine_.

  [167] Cf. Mommsen, _Staatsrecht_, 2e d., t. I, p. 129;
  _Strafrecht_, p. 914, n. 2; p. 917, n. 4; p. 930; Marquardt,
  _Staatsverwaltung_, t. II, p. 585.

Si l'on veut,  titre de conjecture, se figurer comment mourut
Vercingtorix, il faut chercher, avant et aprs l'anne 46, les textes
les plus voisins de cette date qui relatent la mort de chefs de guerre
le jour du triomphe de leur vainqueur[168].

  [168] Voyez aussi Cicron, _Verrines_, V, 30, 77: _Cum de foro
  in Capitolium currum flectere incipiunt, illos duci in carcerem
  jubent. Idemque dies et victoribus imperii et victis vit finem
  facit_.

Avant 46, le dernier adversaire de Rome qui mourut dans les mmes
conditions que Vercingtorix fut Jugurtha. Deux traditions diffrentes
ont couru sur sa mort. D'aprs Plutarque, il fut tran au triomphe en
costume d'apparat, puis les licteurs se partagrent ses dpouilles,
et enfin il fut jet tout nu dans la prison, o il mourut de faim le
sixime jour[169]. D'aprs Tite-Live ou ses drivs, il fut trangl,
galement dans la prison[170].

  [169] _Vita Marii_, XII.

  [170] Eutrope, IV, (11), 27; Orose, V, 15, 19; Tite-Live, _epit._,
  LXVII.

Aprs 46, mais, il est vrai,  cent dix-sept ans de l, nous possdons
de la mort de Simon Bargioras, le chef des Juifs rvolts contre
Vespasien, un rcit fort circonstanci crit par Josphe[171].
L'historien grec raconte,  la date de 71, le triomphe de l'empereur:
La procession, dit-il, arriva enfin au temple de Jupiter Capitolin.
L on fit halte. C'tait un vieil usage romain d'y attendre le messager
charg d'annoncer la mort du gnral des ennemis. Celui-ci tait Simon
fils de Gioras, lequel avait suivi le cortge parmi les prisonniers.
Conduit dans un local dominant le forum, il y fut trangl[172] par
le lacet, aprs avoir t maltrait par ceux qui le conduisaient[173]:
car la loi est de tuer en cet endroit ceux qui ont t condamns  mort
pour leurs crimes[174]. Quand on vint annoncer que Simon avait vcu,
tous les assistants poussrent des acclamations, et les sacrifices
commencrent.

  [171] _Guerre des Juifs_, VII, 5, 6.

  [172] Trbellius Pollion crit, au sujet de la strangulation (_Tyr.
  triginta_, XXII, 8): _Strangulatus in carcere captivorum veterum
  more perhibetur._

  [173] De mme pour Jugurtha, Plutarque, _Marius_, XII.

  [174] Exagr; cf. Mommsen, _Strafrecht_, p. 930.

C'est, je crois, de cette manire qu'il faut se reprsenter les
derniers instants de Vercingtorix[175].

  [175] Bien que j'aie voulu,  ces quelques notes prs, exclure de
  ce livre son appareil critique et bibliographique, me rservant
  de le publier ailleurs, il est cependant de mon devoir de rappeler
  que la vie de Vercingtorix a donn lieu,  la fin du XIXe sicle,
   trois travaux spciaux: le livre de Fr. Monnier, _Vercingtorix
  et l'indpendance gauloise, religion et institutions celtiques_
  (2e dit., 1875, Paris, Didier), oeuvre d'imagination et de verve,
  trop influence par certaines rveries des celtomanes de son
  temps; les articles de M. Albert Rville, _Vercingtorix et la
  Gaule au temps de la conqute romaine_ (_Revue des Deux Mondes_
  des 15 aot et 1er sept. 1877), suggrs par le volume de Monnier,
  mais pleins de remarques originales et d'hypothses vraisemblables;
  le livre de notre ami regrett Corrard, _Vercingtorix ou la
  chute de l'indpendance gauloise_ (3e dit., 1889): livre destin
  sans doute  la _Bibliothque des coles et des Familles_ (Paris,
  Hachette), mais qui est l'ouvrage le plus sain et le plus sobre
  qu'ait provoqu la vie de Vercingtorix, et qui est une oeuvre de
  haute probit historique, c'est--dire faite  la fois avec l'tude
  immdiate des sources et la franchise reconnaissante des emprunts
  aux devanciers.




TABLE DES MATIRES


    CHAPITRE I

    Le pays d'Auvergne.


       I. -- L'Auvergne, centre de la Gaule.                       1

      II. -- Des routes qui y conduisent.                          3

     III. -- Auvergne et Morvan.                                   5

      IV. -- Isolement relatif de l'Auvergne.                      6

       V. -- Plateaux et montagnes.                                7

      VI. -- Le Puy de Dme.                                      10

     VII. -- La Limagne.                                          11

    VIII. -- Sources et lacs.                                     12


    CHAPITRE II

    Les dieux arvernes.


       I. -- Auvergne et Campanie.                                14

      II. -- Dieux des bois, des sources et des lacs.             15

     III. -- Dieux des montagnes.                                 18

      IV. -- Les grands dieux et leurs rsidences.                19

       V. -- Teutats au Puy de Dme.                             21


    CHAPITRE III

    Le peuple arverne.


       I. -- Persistance des anciennes races en Auvergne.         23

      II. -- Qualits nationales des Arvernes: courage,
             patriotisme local, esprit de rsistance.             25

     III. -- Puissance de l'aristocratie; esprit d'association
             et de famille.                                       27

      IV. -- Got des entreprises lointaines.                     29

       V. -- Cavaliers et fantassins arvernes.                    31

      VI. -- Fidlit aux traditions.                             32

     VII. -- Aptitude au travail et au progrs.                   34

    VIII. --  quoi peut servir l'tude du milieu.                38


    CHAPITRE IV

    La royaut arverne; Bituit.


       I. -- Tendances des Gaulois  l'unit.                     40

      II. -- Formation de l'empire arverne.                       42

     III. -- Ce qu'on peut supposer de son organisation.          44

      IV. -- La royaut arverne: Luern et Bituit.                 48

       V. -- Degr de civilisation de cet empire.                 50

      VI. -- Dfaite de Bituit par les Romains.                   52

     VII. -- Consquences de la formation et de la chute de
             l'empire arverne.                                    55


    CHAPITRE V

    Celtill, pre de Vercingtorix.


       I. -- Politique et alliances du snat en Gaule.            57

      II. -- Rvolutions aristocratiques.                         59

     III. -- Cimbres et Teutons en Gaule.                         60

      IV. -- Celtill: reconstitution de l'empire arverne.         62

       V. -- L'aristocratie arverne renverse Celtill.             63

      VI. -- Formation des deux ligues arverne-squane et
             duenne.                                             65

     VII. -- Victoire de la premire avec l'aide des Germains.    67

    VIII. -- Le parti national: Orgtorix et Dumnorix.            69


    CHAPITRE VI

    Vercingtorix, ami de Csar.


       I. -- L'aristocratie lutte contre le parti national.       71

      II. -- Arrive, projets politiques et auxiliaires de
             Csar.                                               72

     III. -- La Gaule soumise  Csar.                            74

      IV. -- De quelle manire Csar commandait  la Gaule.       77

       V. -- Csar restaure la royaut: Vercingtorix, ami
             de Csar.                                            79

      VI. -- Ce que les Gaulois pouvaient penser de l'amiti
             de Csar.                                            81

     VII. -- Progrs continus du parti national: Dumnorix,
             Indutiomar, Ambiorix.                                83


    CHAPITRE VII

    Le nom de Vercingtorix.


       I. -- Ce n'est pas un nom de fonction, mais de personne.   87

      II. -- Si ce nom caractrise un membre de la plus
             haute noblesse.                                      89

     III. -- De l'importance qu'il a pu avoir.                    91


    CHAPITRE VIII

    Vercingtorix, chef de clan.


       I. -- Rle effac des Arvernes depuis l'arrive de
             Csar.                                               92

      II. -- Caractre d'un chef gaulois.                         94

     III. -- Son ducation et ses aspirations.                    95

      IV. -- La puissance d'un chef; ceux qui dpendaient
             de lui.                                              97

       V. -- Force et nature d'un clan gaulois.                  100

      VI. -- Aspect physique de Vercingtorix.                   103


    CHAPITRE IX

    Le soulvement de la Gaule.


       I. -- Rvolte des Snons et des Carnutes.                 104

      II. -- De l'intervention de la religion et des druides
             dans le soulvement gnral.                        107

     III. -- Campagne de 53. Dpart de Csar.                    111

      IV. -- Bilan de l'oeuvre de Csar en Gaule; motifs
             de mcontentement.                                  113

       V. -- Progrs de la conjuration: intervention de
             Comm et de Vercingtorix.                           115

      VI. -- Assemble gnrale des conjurs.                    116

     VII. -- Soulvement. Vercingtorix, roi  Gergovie.         119


    CHAPITRE X

    L'empire gaulois.


       I. -- Jusqu' quel point le soulvement s'explique
             par un mouvement dmocratique.                      122

      II. -- Quels peuples prirent part  la conjuration.        125

     III. -- Vercingtorix lu chef suprme.                     128

      IV. -- Nature de ses pouvoirs.                             129

       V. -- S'il y a eu des institutions fdrales. Monnaies
             frappes par les conjurs.                          134

      VI. -- Esprances et ambitions d'un empire gaulois.        137


    CHAPITRE XI

    Le passage des Cvennes par Csar.


       I. -- Les forces romaines en fvrier 52.                  140

      II. -- Forces de Vercingtorix; quelle tactique lui
             tait possible.                                     143

     III. -- Son plan de guerre. Retour de Csar.                146

      IV. -- Premires oprations autour de Sens, dans le
             Berry, et vers le Sud.                              148

       V. -- Csar arrte Lucter dans le Sud.                    150

      VI. -- Il franchit les Cvennes; recul de Vercingtorix.   152

     VII. -- Csar rejoint son arme.                            154


    CHAPITRE XII

    Avaricum.


       I. -- Prparatifs de Csar.                               156

      II. -- Vercingtorix attaque les Boens: plan de
             Csar.                                              159

     III. -- Prise de Vellaunodunum et de Gnabum.               162

      IV. -- Premier combat, devant Noviodunum.                  164

       V. -- Vercingtorix dcide les Gaulois  incendier le
             pays.                                               166

      VI. -- Avaricum: site de la place; comment on pouvait
             l'attaquer: la terrasse.                            169

     VII. -- Oprations de Vercingtorix et misre de
             l'arme romaine.                                    173

    VIII. -- Csar en face du camp gaulois.                      175

      IX. -- Vercingtorix accus de trahison.                   177

       X. -- Dfense d'Avaricum; combats autour de la
             terrasse.                                           178

      XI. -- Prise de la ville.                                  181

     XII. -- Rsum de cette seconde campagne.                   183


    CHAPITRE XIII

    Gergovie.


       I. -- Prestige et tactique de Vercingtorix aprs la
             perte d'Avaricum.                                   185

      II. -- Sjour de Csar chez les duens; prparatifs
             de la nouvelle campagne.                            189

     III. -- Passage de l'Allier et arrive devant Gergovie.     193

      IV. -- Situation de Gergovie; comment elle fut
             dfendue; comment on pouvait l'attaquer.            196

       V. -- Installation de Csar; premiers combats; les
             Romains occupent La Roche-Blanche.                  200

      VI. -- Premire dfection des duens.                      204

     VII. -- Nouveau systme de dfense des Gaulois:
             Csar prpare l'assaut.                             208

    VIII. -- Assaut de Gergovie et dfaite des Romains.          212

      IX. -- Dpart de Csar; jugement sur cette campagne.       216


    CHAPITRE XIV

    La bataille de Paris et la jonction de Csar
    et de Labinus.


       I. -- Importance militaire de Paris.                      218

      II. -- Premire partie de la campagne de Labinus:
             sa marche de Sens  Paris.                          220

     III. -- Pourquoi Vercingtorix ne poursuivit pas Csar
             aprs Gergovie. Retraite des Romains jusqu'
             l'Allier.                                           223

      IV. -- Nouvelle dfection des duens. Csar repasse
             la Loire.                                           225

       V. -- Victoire de Labinus  Paris.                       227

      VI. -- Jonction des deux gnraux.                         229


    CHAPITRE XV

    L'assemble du Mont Beuvray.


       I. -- Soulvement gnral de la Gaule: nouvelles
             cits qui se joignent  la ligue.                   230

      II. -- Affaiblissement rel de l'autorit de
             Vercingtorix.                                      233

     III. -- Caractre du peuple et des chefs duens.            234

      IV. -- Vercingtorix  Bibracte; conseil de toute la
             Gaule.                                              237

       V. -- Plans de Vercingtorix: il continue sa tactique.    240


    CHAPITRE XVI

    Dfaite de la cavalerie gauloise.


       I. -- Csar appelle des Germains.                         243

      II. -- Retraite de Csar vers la Province.                 246

     III. -- Concentration des troupes gauloises  Alsia.
             Elles rencontrent Csar prs de Dijon.              247

      IV. -- Pourquoi Vercingtorix se rsolut  combattre.      248

       V. -- Formation en bataille des deux armes.              253

      VI. -- Dfaite de la cavalerie gauloise.                   254

     VII. -- Retraite de Vercingtorix sur Alsia.               256


    CHAPITRE XVII

    Alsia.


       I. -- Situation d'Alsia; arrive de Csar.               258

      II. -- Infriorit d'Alsia comme position militaire.      261

     III. -- Commencement du blocus; construction des
             camps et des redoutes romaines.                     263

      IV. -- Nouvelle dfaite de la cavalerie gauloise dans
             la plaine des Laumes.                               264

       V. -- Vercingtorix appelle la Gaule  son secours.       267

      VI. -- Des intentions de Csar.                            269

     VII. -- Construction de la double ligne d'investissement.   270

    VIII. -- De l'utilit de la leve en masse.                  274

      IX. -- Prparatifs des Gaulois du dehors.                  277

       X. -- Famine dans Alsia; discours de Critognat.          280

      XI. -- Arrive et composition de l'arme de secours.       283

     XII. -- Premire journe de bataille.                       285

    XIII. -- Seconde journe.                                    288

     XIV. -- Troisime journe.                                  290


    CHAPITRE XVIII

    Vercingtorix se rend  Csar.


       I. -- Dernire dfaite de l'arme de secours.             299

      II. -- De la possibilit de continuer la lutte. Les chefs
             survivants.                                         301

     III. -- Vercingtorix prend la rsolution de se rendre.     303

      IV. -- Motifs supposs de cette rsolution.                304

       V. -- Dclarations de Vercingtorix  son conseil.        307

      VI. -- Prparatifs de la reddition.                        308

     VII. -- Crmonial de la reddition de Vercingtorix.        310


    CHAPITRE XIX

    L'oeuvre et le caractre de Vercingtorix.


       I. -- Rsum et brivet de sa carrire historique.       312

      II. -- Son mrite comme administrateur et son
             influence sur les hommes.                           314

     III. -- De la manire dont il organisa son arme.           316

      IV. -- Sa valeur et ses dfauts dans les oprations
             militaires.                                         318

       V. -- Des fautes commises dans les campagnes de 52.       322

      VI. -- Qu'elles sont la consquence de la situation
             politique de la Gaule.                              323

     VII. -- Valeur des adversaires de Vercingtorix: les
             lgions et Csar.                                   324

    VIII. -- Part qui revient, dans la victoire,  Labinus
             et aux Germains.                                    327

      IX. -- Ce qu'on peut supposer du caractre de
             Vercingtorix. Ses rapports avec les dieux.         328

       X. -- Du patriotisme gaulois de Vercingtorix.            330


    CHAPITRE XX

    Soumission de la Gaule et mort de Vercingtorix.


       I. -- Csar se rconcilie avec les duens et les
             Arvernes.                                           332

      II. -- Organisation de la rsistance par les chefs
             patriotes.                                          334

     III. -- Campagnes de 51. Destines des diffrents chefs.    336

      IV. -- Dpart de Csar et vaines esprances de
             soulvement.                                        339

       V. -- Rle des Gaulois dans l'arme de Csar et dans
             les guerres civiles.                                340

      VI. -- Triomphe de Csar et excution de Vercingtorix.    342


    CHAPITRE XXI

    Transformation de la Gaule.


       I. -- Progrs de la patrie romaine.                       344

      II. -- Transformation des chefs.                           345

     III. -- Transformation des grandes villes.                  346

      IV. -- Transformation des grands dieux.                    347

       V. -- Le Puy de Dme cent ans aprs Vercingtorix.        349

      VI. -- Tentatives de rvolte en 69-70: le congrs de
             Reims et la fin du patriotisme gaulois.             349


    NOTES

       I. -- Les monnaies de Vercingtorix.                      353

      II. -- Bourges.                                            358

     III. -- Gergovie.                                           365

      IV. -- La bataille de Dijon.                               379

       V. -- Les contingents de l'arme de secours.              383

      VI. -- Alise-Sainte-Reine.                                 385

     VII. -- La mort de Vercingtorix.                           396




TABLE DES PLANCHES


       I. Monnaies de Vercingtorix, type casqu.              Titre

      II. La Gaule  l'arrive de Csar[176] (hors texte).       138

     III. Plan de Bourges (dans le texte).                       171

      IV. Les travaux de Gergovie, d'aprs les fouilles de
          M. Stoffel.                                            203

       V. Gergovie et ses environs (hors texte).                 216

      VI. Environs de Dijon (hors texte).                        256

     VII. Le blocus d'Alsia, d'aprs les fouilles de
          M. Stoffel.                                            265

    VIII. Alsia et ses environs (hors texte).                   298

      IX. Monnaie de Vercingtorix, type divin.                  352

       X. Denier de la _gens Hostilia_.                          355

  [176] La carte que nous reproduisons a t emprunte  l'excellente
  dition classique de Csar, par Benoist, Dosson et Lejay (4e
  tirage, 1899, Paris, Hachette): elle ne donne pas, sur certains
  points, la place, les noms ou les limites que nous assignons
  nous-mmes aux peuples gaulois ou  leurs villes; mais ces points
  n'intressent pas les principaux vnements raconts dans ce livre.




Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--1836-1901.




Note de transcription dtaille:

Cette version lectronique comporte les corrections suivantes:

  Dans l'entte, 1236 corrig en 1836
         (Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD.--1836-1901.);
  p. 58,  ajout d'un point aprs insouciante
          (plus insouciante. Il se prpara);
  p. 174, Labienus corrig en Labinus
          (De Labinus, il ne venait rien.);
  p. 272, apointes corrig en appointes;
  p. 314, ajout du mot est, non imprim, dans
          Il sait que le commandement est;
  p. 321, de corrig en De (De faibles armes);
  p. 344, la corrig en l (Ce jour-l);
  p. 345, pordirix corrig en pordorix;
  p. 355, note 1 (ici note 23), suppression d'une parenthse fermante
          orpheline aprs La lgende est complte: VERCINGE TORIXIS.;
  p. 374, recomposition de dnaturer
          (briser ou dnaturer la sonnerie.);
  p. 401, correction du numro de page de la section I du chapitre IX,
          qui se trouve en page 104 et non 105.

Quand ils manquaient, les accents ont t ajouts aux lettres capitales.

En page 384, il n'y avait pas d'appel pour la note 2 (note 118 dans
cette transcription). Celui-ci a t ajout  la fin du paragraphe.

Dans les notes 13 et 16, l'abbrviation n^os a t remplace par
l'expression complte, numros.





End of the Project Gutenberg EBook of Vercingtorix, by Camille Jullian

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VERCINGTORIX ***

***** This file should be named 43871-8.txt or 43871-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/3/8/7/43871/

Produced by Mireille Harmelin, Bibimbop, wagner, The library
of the University of Michigan, The Internet Archive and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
images of public domain material from the Google Print
project.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

