Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891

Author: Various

Release Date: June 4, 2014 [EBook #45879]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 11 AVRIL 1891 ***




Produced by Rénald Lévesque






L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 cent.

SAMEDI 11 AVRIL 1891
49e Anne.--N 2511.


[Illustration: LA LOY DE LYNCH AUX TATS-UNIS.--Massacre de dtenus
italiens dans la prison de la Nouvelle-Orlans.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Je suppose un tranger, un Anglais, Australien, ou Tonkinois, n'ayant
jamais vu Paris, et dbarquant pour la premire fois sur nos boulevards.
Il lit tout d'abord les affiches. L'affiche moderne c'est le programme
de la vie courante. Il dchiffre des inscriptions comme celles-ci:

--_Les cumeurs de la Presse!_

--_Les filouteries de... tel journal!_

--_Beware of pickpockets!_

--_Les Mystres de... telle rdaction!_

--Mon Dieu, se dit-il, en quel pays suis-je tomb, et quels sont ces
gens qui se disputent ainsi?

Et le premier passant qu'il interroge lui rpond:

--Mais, monsieur, ce sont des journalistes qui font de la polmique!

Elle continue, cette polmique, sur les voitures-annonces que tranent
des coolies parisiens. Le pousse-pousse sert  ces batailles. La
provocation se fait ambulante, et de pacifiques _traneurs_ promnent 
travers la ville les mmes pithtes agressives:

--_Flibustiers!_

--_Matres-chanteurs!_

--_Professeurs d'escroquerie!_

L'algonquin, l'iroquois ou le tonkinois en question est un peu
abasourdi. Quoi! c'est l cet aimable Paris dont on lui avait parl tout
l-bas? Il hoche la tte, regarde sa malle  peine dfaite, la refait et
murmure  part soi:

--Bah! c'est partout la mme chose. Je retourne chez les Hurons!

Donc, pendant que la presse prend envers elle-mme des liberts qui
finiront par mettre sa libert en pril, la vie continue et, par la vie,
il faut entendre la mort. Ce dernier mot est celui qui semblait le moins
fait de tous pour le robuste Normand disparu la semaine passe.
Pouyer-Quertier! Ou plutt _Monsieur_ Pouyer-Quertier!

Toute une race, toute une classe! Le type du bourgeois puissant, du
grand bourgeois industriel franais, et le type aussi du gars normand
solide et superbe. Des cheveux roux, de fortes mains, de larges paules,
des favoris britanniques, un rire de buveur de cidre. On sait qu'il tint
tte  M. de Bismarck lors des confrences du trait de Francfort. Le
Teuton voulait stupfier le Franais. Il buvait, tout en causant, de
vastes chopes de bire.

--Moi, disait Pouyer-Quertier, j'aime bien la bire, mais il me faut de
l'eau-de-vie dedans!

Et, cette fois, M. de Bismarck admirait, ayant trouv son matre. Le
sentimental Jules Favre ne devait savoir  quelle palabre se vouer,
entre ces deux mles, ces deux forces, ces deux colosses.

Ce fut une sorte de roi en son pays que Pouyer-Quertier, mais le
contraire du paresseux roi d'Yvetot. Il brassa, mania, gagna et dpensa
des millions. On me dit que ses dernires annes furent tristes. Il se
sentait comme dtrn. Qu'importe! Il devait savoir qu'il laisserait un
nom, un souvenir une figure! Son verre de franc Normand a humili le
vidrecome germanique. C'est une mince revanche, mais c'est une revanche,
et ce bourgeois de Normandie fut un bon Franais et fut un homme.

Mais que dit-on  Paris? On y hume dj, malgr la pluie, les premires
odeurs du printemps. Les bourgeons se montrent, timides d'abord, puis
plus confiants. Et une mme parole d'allgresse sort de la bouche des
pcheurs des bords de la Seine:

--Enfin, nous aurons du poisson  prendre... dans deux ou trois ans!

M. Jousset de Bellesme a, en effet, obtenu gain de cause contre ce
conducteur des ponts-et-chausses qui l'avait empch, l'autre jour, de
jeter cinquante mille alevins dans la Seine. Le directeur de l'aquarium
du Trocadro disait en vain:

--J'en ai le droit et je viens repeupler de poissons la Seine que
l'hiver a vide!

L'homme des ponts-et-chausses rpliquait:

--Personne ne peut jeter quoi que ce soit dans le fleuve sans
l'au-to-ri-sa-tion de l'ad-mi-nis-tra-tion!

--Quoi! personne, mme moi?

--Personne, mme vous!

--Rien, mme des poissons?

--Rien, mme des poissons!

Et, pendant ce dialogue d'une chinoiserie spirituellement
administrative, les alevins s'ennuyaient dans leurs bocaux, s'ennuyaient
 prir--et prissaient.

Peut-tre le conducteur des ponts-et-chausses prenait-il le directeur
de l'aquarium pour un jeteur de sorts, absolument comme cette dame qui,
sur cette question mme, aprs avoir lu dans son journal ce titre
d'article: le _r-empoissonnement_ de la Seine, s'criait:

--Comment! les misrables, ils ne trouvent pas que la Seine contient
assez de microbes: ils veulent encore la r-empoisonner!

Quoi qu'il en soit, M. Jousset de Bellesme a eu sa revanche dimanche
dernier. Il a pu, cette fois, librement jeter ses alevins au cours du
fleuve. Quarante mille truites et dix mille saumons de Californie. Voil
de l'espoir sur la planche pour les grands pcheurs devant le Seigneur.

Les poissons, s'ils profitent bien, comme on dit dans les campagnes,
seront plus nombreux que les pcheurs au filet ou  la ligne, ce qui
tonnera bien des gens, car on a calcul que sur les rives de la Seine
on rencontre en moyenne trois pcheurs et demi pour un goujon. J'ignore
le statisticien qui a fait ce calcul, mais c'est l une des gaiets de
cette statistique qui, d'aprs Labiche, sait exactement combien il passe
par an de femmes veuves sur le Pont-Neuf.

                                           *
                                         * *

Le recensement de la population, auquel est en ce moment soumise la
France, nous donnera de ces surprises inattendues.

La statistique aura  enregistrer des professions paradoxales et des
religions inattendues. On me dit qu'il se trouve  Paris un nombre assez
considrable de bouddhistes et plusieurs industriels exerant la
profession de noircisseurs de verres pour les jours d'clipse. J'imagine
que, ce mtier offrant quelque morte saison, les ngociants en question
y ajoutent un autre, lequel,  mon avis, ne doit pas tre trs
catholique.

Deux mtiers  la fois, ce n'est pas trop, et voici que M. Bodinier,
l'aimable M. Bodinier, pour l'appeler par son nom, a invent d'exposer,
dans les galeries du Thtre d'Application, les oeuvres des littrateurs
qui sont en mme temps peintres ou sculpteurs, qui _binent_, en un mot.
(De _bis_, deux fois, le verbe est facile  expliquer). Ce sera curieux,
et cette exhibition, sans valoir celle des _Pastellistes_ qui vient de
s'ouvrir rue de Sze, sera peut-tre plus piquante.

Aux pastellistes on rencontre d'illustres connaissances, Besnard,
Gervex, Dagnan-Bouveret, Jean Braud, Boldini, Doucet, la fine fleur des
manieurs du pinceau et des manieurs de pastel. Mais  la _Bodinire_,
comme disent les familiers, c'est Victor Hugo, c'est Thophile Gautier,
c'est Arsne Houssaye qu'on va regarder aprs les avoir lus: Hugo
dessinateur, Gautier peintre, Houssaye graveur, sans compter Jules de
Goncourt, Baudelaire et tant d'autres, car ils sont assez nombreux ceux
d'entre les littrateurs qui ont un joli brin de crayon au bout de leur
porte-plume. Victor Hugo, on le sait, et t un illustrateur de premier
ordre s'il l'et voulu--et il le voulait--comme il et t un architecte
extraordinaire. Il a dessin et fait excuter des meubles, des poles,
d'une sorte de japonisme tonnant. Madame Drouet possdait plusieurs de
ces meubles-l, de vritables pices de muse.

Au jour de l'an, quand il tait exil, il envoyait, comme carte de
visite, un dessin  chacun de ses amis de France. Philippe Burty en
avait reu plusieurs, comme on a pu le voir, l'autre jour,  sa vente.

Quant  Thophile Gautier, il avait t peintre, et c'est lui qui signa
la gravure du premier roman publi par Arsne Houssaye.

Dans ses _Confessions_, celui-ci donne plus d'un croquis de son ami et
il y a une tude fminine, une _Cidalise_ tout  fait charmante et d'un
pur dessin.

Donc, ce sera intressant, cette exhibition de dessins de gens de
lettres, qui et pu tre complte par une exposition de dessins de gens
de thtre, car il y a des comdiens qui dessinent et sculptent aussi
fort bien. (Mlingue qui a sign des statues  la Madeleine, ce qui est
assez original, un acteur, un excommuni d'autrefois, travaillant 
orner le temple de Dieu; Geoffroy, qui est un peintre d'un vrai talent;
Mounet-Sully, peintre et sculpteur, etc.)

Mais une crainte me vient. Plusieurs critiques d'art, et des
_salonniers_, sur ma foi, semblent s'tre dcids  envoyer de leurs
oeuvres au petit Salon de M. Bodinier. Que va-t-il arriver si les
peintres des Champs-Elyses et du Champ-de-Mars, les vrais peintres, se
mettent, eux aussi,  devenir _salonniers_ et  donner leur opinion sur
les paysages ou les natures mortes de ceux qui, jusqu'ici, taient leurs
juges? C'est cela qui serait divertissant et Paris s'amuserait un peu si
Cabrion s'criait:

--Ah! journalistes, vous devenez rapins! Eh bien! amusons-nous un peu!
les rapins deviennent journalistes!

Ce serait d'autant plus drle qu'il est, je pense, plus facile de faire
du journalisme que de la peinture. Tout le monde ne manie pas encore la
palette, mais la majorit des Franais fait de la copie. Et quelle
copie!

Il parat, par exemple, que la Socit des Gens de Lettres regorge de
gens qui se proccupent fort peu des lettres pures. Pauvres lettres,
humanits d'autrefois, elles finiront par n'tre plus que le luxe de
quelques mandarins! Toujours est-il que, pour sauver la situation, on a
fait appel  M. Zola, qui est un admirable crivain, un puissant et
merveilleux crateur, mais qui a moins de got pour ces pures lettres
que pour les manifestations de la nature vivante. On l'a lu prsident
de la Socit, et cet intransigeant d'autrefois arrive  accepter et
mme  rver tout ce qu'il faisait profession de mpriser jadis: les
titres, les honneurs. Il y aurait  se demander pour quelles raisons les
hommes briguent tt ou tard ces honneurs pralablement ddaigns, et,
lorsqu'ils ne les briguent pas ouvertement, les regrettent tout bas.

D'abord, par raison de sentiment. Pour faire plaisir  ceux qu'on aime.
Lorsque Edmond About tut dcor, il disait:

--Je me moque de a pour moi, mais cela me fait plaisir pour ma mre!

Les femmes jouent un grand rle dans ces raisons qu'on se donne 
soi-mme pour obtenir ce qu'on croit mriter et ce qu'ont obtenu les
autres. Tout le monde connat ce candidat  l'Institut qui dit:

--Ma femme tient tant  mon lection que, si je ne suis pas lu, elle en
mourra!

Enfin, c'est surtout  cause des autres qu'on veut ou avoir ce qu'ils
ont parce qu'ils l'ont ou l'avoir prcisment parce qu'ils ne l'ont pas.

--X... est officier, je veux la rosette!

--Je veux la rosette, parce que X... n'est pas officier.

Ces deux raisons absolument contraires n'en font en ralit qu'une
seule. Elles ont pour motif le plaisir trs naturel qu'on a  tre
dsagrable  un rival, voire mme  un ami. Si tout le monde tait
dcor, le premier soin de l'homme avide de distinctions serait de
solliciter l'autorisation de rendre le ruban  la Chancellerie.

--Mon Dieu, se dit-on, que je voudrais tre mamamouchi, pour bien faire
enrager _un tel!_

Et voil pourquoi, tt ou tard, aprs avoir raill les mamamouchis et
ni le _mamamouchisme_, on devient mamamouchi soi-mme. Ce qui n'empche
pas de regretter le temps o l'on rvait d'tre tout et o l'on se
moquait de n'tre rien.

C'est le mot de ce je ne sais quel marchal,  qui l'on disait:

--Maintenant, vous n'avez plus qu' souhaiter d'tre conntable!

Et qui rpondait:

--Maintenant, je voudrais pouvoir tre sous-lieutenant de hussards et
avoir vingt ans!

Je vous annonce, d'ailleurs, une nouvelle qui va sembler fantastique et
qui pourtant est vraie. Un mdecin (ce n'est pas le docteur Koch) a
dcouvert le bacille de la ride. Plus de bacille de la ride, plus
drids! Une jeunesse ternelle! La fontaine de Jouvence dans un flacon!
On vous inocule ce bacille, et vous voil jeune pour toujours!

Si ce bruit n'est que le battement d'ailes d'un canard, j'irai le dire 
Rome. On me tiendra au courant de la dcouverte, et Rastignac en
avertira ses lecteurs--et ses lectrices.

Une jeunesse ternelle, mon Dieu! que ce serait long!

Rastignac.



LA LITTRATURE D'HIER
ET
LA LITTRATURE DE DEMAIN

Emotions contradictoires, engouements morts-ns, succs de vingt-quatre
heures, nouvelles lances comme des bombes et dont rien ne subsiste le
lendemain; de tous ces lments, qui s'coulent perptuellement comme un
fleuve, est faite la grande indiffrence parisienne. En ce moment, on
parle de deux livres qui seront bien prs d'tre oublis quand ceci
paratra. Cependant le hasard, qui les a fait natre presque
simultanment, appelle quelques rflexions sur cette concidence et sur
l'volution littraire qu'elle rvle.

L'_Argent_ de M. Zola, c'est la littrature d'hier; le _Jardin de
Brnice_, de M. Maurice Barrs, c'est la littrature de demain.

Ce n'est pas le cas de rpter la formule de Victor Hugo: ceci a tu
cela, oh! Dieu, non. M. Barrs n'aurait jamais eu la force de tuer M.
Zola. Seulement, le naturalisme meurt de sa mort naturelle, de ses
excs, si vous voulez, et le symbolisme hrite de lui,  peu prs comme
le prince Victor hrite du prince Napolon.

Les deux livres, ainsi placs cte  cte par la malice intelligente des
choses, reprsentent assez bien ces deux scnes: L'Indigestion, le
lendemain de l'Indigestion.

Il y a eu au moins un jour en votre vie, ne ft-ce que dans votre
enfance, o vous avez trop mang et trop bu. Rappelez-vous vos
sensations, je n'insisterai pas.

Quand vous vous tes veill, le lendemain, vous aviez la bouche
mauvaise, la tte vide, une inapptence qui allait jusqu' la nause. Il
vous semblait que vous ne mangeriez plus jamais de votre vie. Lorsqu'on
vous offrait un oeuf  la coque, c'tait comme si on vous avait propos
de dvorer un boeuf tout entier et tout cru, un mouton avec sa laine...
Une tasse de tilleul,  la bonne heure!... Tout vous faisait mal,
notamment la racine des cheveux et le jeu des paupires sur le globe des
yeux, et, vaguement, les objets ondulaient autour de vous, de faon 
vous rappeler la traverse de Douvres  Calais.

Voil prcisment l'impression que produisent les deux volumes et les
deux coles!

                                           *
                                         * *

Sur M. Zola on a tout dit, en bien comme en mal. Le public s'en aperoit
 la langueur des critiques, qui n'ont plus l'nergie ncessaire pour le
louer ou pour l'reinter. On ne savait trop que dire de l'_Argent_,
mais,  Paris, on trouve vite un mot pour se tirer d'affaire. Dans la
mme matine, j'ai rencontr trois personnes qui m'ont dit: l'_Argent_,
c'est une oeuvre puissante. Puissante! c'est ce qu'on dit aussi des
vieilles concierges hydropiques qui ne peuvent plus se lever de leur
fauteuil.

La vrit est que ce roman-- part l'norme anachronisme qui le gte en
tant qu'tude historique--est trs remarquable comme oeuvre de science
sociale, trs infrieure comme oeuvre d'art. On ne peut trop admirer les
observations si varies, les numrations si compltes, les
classifications si prcises,  l'aide desquelles M. Zola a runi ses
matriaux et prpar ses types; on ne saurait trop critiquer la
maladresse avec laquelle il a procd lorsque le moment est venu de
btir avec ces matriaux, ou plutt de refaire la vie aprs avoir
dissqu.

Mais enfin, dans ce livre, sauf rotisme prcoce du petit Victor, tout
est logique, normal, naturel. Le cliquetis du mtal monnay a sa vertu
comme le chant du coq: il chasse les fantmes de l'imagination, il met
en fuite les fantaisies morbides et monstrueuses. A ct du rel, il y a
le rve, les chimres, les audaces de la spculation, qui ont presque
toujours, remarquez-le, pour point de dpart ou pour point d'arrive, un
progrs de l'esprit humain. En bas comme en haut, pice de cent sous ou
million, su goutte  goutte par le peuple ou enfant par le gnie d'un
Edison, l'argent est la grande force moderne et le principal serviteur
de l'ide. Bassesses et grandeurs, crimes et posie de l'argent se
trouvent dans le roman de M. Zola, et c'est pourquoi on ne peut dire que
ce soit un livre manqu. Mais, manqu ou non, il ne passionnera
personne. Il est d'une digestion trop lourde pour la gnration qui veut
jener et prendre du tilleul, et qui en est  adorer platoniquement les
courtisanes.

Le problme  rsoudre, dans le _Jardin de Brnice_, est celui-ci.
tant donns le catalogue du _Muse du roi Ren_  Joign en Provence,
les souvenirs combins d'une lection boulangiste, d'une excursion 
Aigues-Mortes et dans sa banlieue, d'un accs de fivre pendant les
intermittences duquel on a feuillet des brochures sur le desschement
des marais et l'assainissement de la Camargue; tant donns, d'autre
part, les vangiles, la collection des articles de M. Chincholle et les
livres de M. Renan; avec tous ces lments, composer un trait de la
culture du moi et dcouvrir l'me de l'univers.

Pour arriver  l'me de l'univers, pour devenir l'absolu conscient,
par consquent pour devenir Dieu, Philippe, le hros du livre, prend
pour guide Brnice, surnomme Petite-Secousse. Brnice est cense la
fille du gardien du muse de Joign. En ralit elle doit le jour  un
snateur opportuniste,  moins que ce ne soit  une autre personne. Car
sa mre, comme dit avec dlicatesse M. Barrs, semble avoir t ce
qu'on appelle un peu lgrement une drlesse. L'ducation de l'enfant,
commence par les tapisseries du roi Ren, s'achve dans les coulisses
de l'Eden. La petite danseuse grandit parmi les familiarits
demi-paternelles d'un certain nombre d'hommes gs qui lui portent un
vif intrt. Lorsque Philippe la retrouve, il remarque que la pubert
avait feutr la brusquerie de sa dixime anne. Elle pleure un
gentilhomme nomm M. de Trause, qui a t son amant plusieurs annes et
qui est mort en lui laissant la villa Rosemonde. C'est l qu'elle vit,
parmi les fivres,  l'ombre des vieux remparts d'Aigues-Mortes,
partageant son affection entre un ne, quelques canards et son amie
Bougie-Rose, qui lui prodigue des consolations d'une nature toute
spciale. A l'occasion, la pauvre enfant adore un verre de bon vin
aprs les motions. Philippe en fait sa madone: le mot y est.
Peut-tre et-elle prfr tre sa femme ou sa matresse. Enrichie par
un legs du snateur opportuniste, elle pouse, sans enthousiasme, ce
brave Charles Martin, un positiviste naf qui croit tout sauv si l'on
dessche les marais et si l'on empche les candidats boulangistes de
passer. Brnice meurt de ce mariage et de la fivre.

Voil, en quelques traits, l'histoire de Brnice. Mais qu'est Brnice
elle-mme? L'auteur nous l'apprend. C'est une petite bte au corps
tide. Ailleurs, il nous dit qu'elle a une nuque nergique de petite
bte; et, peu aprs, qu'elle possde des yeux de petit animal. Tantt
nous lui voyons un joli sourire d'animal repos, tantt une tristesse
de petite bte malade. Moribonde, elle se couchera sur le ct comme
une pauvre bte. Sa fin sera celle d'un pauvre animal qui se met en
boule pour mourir.

Franchement, si l'on accuse M. Barrs d'avoir cherch la petite bte, ce
sera bien un peu de sa faute!

Mais pourquoi tant insister sur l'animalit de Brnice? Pour nous faire
comprendre qu'elle vit tout proche des choses, paralllement 
l'univers. C'est ce qui explique qu'elle projette de la vgtation;
qu'elle est l'image des forces de la nature, puisqu'elle voque par sa
beaut douloureuse la pense des deux grandes fonctions de la vie, la
reproduction et la mort. Dans ce raccourci de la vie d'une petite fille
sans moeurs, reconnais ton coeur et l'me de l'univers. Cette crature
inconsciente, imprgne des traditions d'un pass lointain, puis jete
en proie  la dbauche moderne qui la souille sans la corrompre,
heureuse avec l'amant gentilhomme, morne et ennuye avec le mari
bourgeois, c'est le peuple, c'est l'humanit elle-mme  laquelle
suffisaient l'instinct et l'amour, que la science torture et tue.

La preniez-vous quelquefois dans vos bras? Vulgaire imagination! Elle
reste, jusqu'au bout, l'amie, le guide spirituel de Philippe, la
rvlatrice de l'inconscient. Assis auprs d'elle, il gote, dans le
parfum lger de son corps de jeune femme, toute la saveur de la passion
et de la mort, et il s'en tient l.

Il entre dans ce roman une certaine proportion de christianisme; mais de
christianisme impur et malade. M. Barrs a pris la libert, un peu trop
grande  mon avis, de suspendre au lit de sa courtisane un chapelet bni
par le pape. Profitant de son sjour  Aigues-Mortes, il se compare 
saint Louis, se trouve aussi pieux et plus intelligent. Pour moi, je le
comparerais plutt  ces plerins du moyen-ge qui venaient de loin pour
adorer des reliques, mais qui s'oubliaient dans les cabarets mal fams 
l'ombre du sanctuaire.

_Le jardin de Brnice_, soumis  l'analyse, contient aussi des traces
de Boulangisme. Si cette doctrine avait eu gain de cause, l'auteur nous
et prsent, en Boulanger, une sorte de Jsus-Christ  cheval dont
Petite-Secousse et t la Madeleine non repentante. Mais M. Barrs a
beau se plonger dans l'inconscient, il est trs fin et il sait qu'il ne
faut pas s'obstiner  offrir au public un objet qui a cess de plaire.

                                           *
                                         * *

videmment ce livre, qui mle un relent de Baudelaire  un arrire-got
de Boulanger, ce livre, d'une absurdit norme et voulue, qu'il est
impossible de parodier si ce n'est en le citant, ce _Jardin de Brnice_
si plein d'manations fivreuses qu'on est tent de prescrire de la
quinine  ceux qui l'ont lu, n'est pas encore le chef-d'oeuvre que nous
supplions la jeune cole de nous donner pour condenser ses doctrines et
prouver son droit  l'existence. Mais, tel qu'il est, il contient du
bon, du neuf et du vrai, il nous renseigne, avec une sorte de clart,
sur les ides dont s'alimentera la littrature de demain.

En voici quelques-unes:

Dgot du chic, de la facture, de la virtuosit d'autrefois; volont de
trouver de la pense  l'intrieur des mots et un sens sous chaque forme
littraire. Rvolte contre la science qui se croit omnipotente et
unipotente et qui n'est aprs tout qu'une servante-matresse.

Remise en honneur des instincts et de la vie affective. Tendresse pour
les simples, les primitifs, les consciences obscures. Extension de la
fraternit humaine  tout ce qui vgte et vit; chane d'amour allant du
plus bas degr de l'tre au plus lev et remontant ainsi, d'un seul
lan de sympathie, la lente srie des volutions. En effet, quelle
existence peut-il donc mpriser, le grand parvenu de la Vie, celui qui a
pour anctre une larve hideuse et sans sexe, flottant dans les
profondeurs dsertes de l'Ocan?

Retour au divin par la religion de la souffrance. Je souhaitais, dit
Philippe en parlant de Brnice, qu'elle et une infirmit physique.
L'amour se spare du dsir, car il n'a rien  voir avec les gestes
sensuels. Cet vanouissement passager du dsir n'est qu'un effet de la
satit; mais cette satit dure assez pour donner naissance  tout un
ordre de sentiments qui lui survivra. On n'tonne plus les jeunes gens
en leur apprenant qu'il y a quelquefois plus de volupt  tenir la main
d'une femme qu' la prendre brutalement dans ses bras. Et ce sentiment a
plus de force auprs d'une courtisane qu'auprs d'une vierge, parce que
c'est en lui-mme et non dans son objet qu'il puise alors son
immatrielle puret.

Il ne suffit pas d'aimer la souffrance, il faut aimer la mort, car c'est
le seul moyen de se rconcilier avec la vie, dont elle est vritablement
la fonction principale. Ici se prsente le christianisme qui, seul, a su
jusqu'ici faire aimer la mort. L'humanit va-t-elle recommencer l'tape
dj parcourue? Ce n'est pas le dogme qui embarrasse les amis de M.
Barrs: ils en font un mythe, et tout est dit. Mais s'emprisonner pour
de bon dans la plus troite des rgles morales!... Dilettantes ou
sectaires: telle est l'alternative devant laquelle ils hsitent et
hsiteront toujours.

Ce sont bien l, je crois, les ides parses autour de nous, rpandues
dans l'air. Vous en avez dj rencontr quelques-unes chez
Sully-Prudhomme, chez Coppe, chez Ferdinand Fabre, chez Jules Lemaitre,
chez Maupassant. Elles seront dfinitivement mises en valeur par quelque
esprit vigoureux et simple qui voudra, avant tout, tre compris et qui
exprimera avec les mots de tout le monde ce qu'il peut y avoir d'humain,
de gnreux et de fcond dans ces ides.

Pour en revenir  M. Barrs, il ne possde aucun des dons du romancier;
il ne serait pas capable de raconter l'histoire du Petit-Poucet  une
petite fille de cinq ans. Il se peut que la mtaphysique foltre et la
politique de fantaisie, pour laquelle il y aura encore de beaux jours,
lui rservent des compensations. Deux chapitres de son livre, la lettre
 Lazare, et l'entrevue de M. Renan avec M. Chincholle, font voir qu'il
a beaucoup d'esprit et indiquent que sa vocation vritable est de se
moquer du monde.

Il a dj commenc.

Augustin Filon.



L'OEUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE

[Illustration: Cadavres de prisonniers excuts aprs le combat de
Nioro.]

Des nouvelles douloureuses nous arrivent d'Afrique. Nous avons hsit 
les faire connatre: si nous nous y sommes dcids, c'est avec une
profonde tristesse et sans nous dissimuler  quels reproches nous
pouvions nous exposer.

Nous demandons pardon  nos lecteurs de leur mettre sous les yeux de
lugubres tableaux; s'ils se sentent, en les voyant, frissonner d'horreur
comme nous l'avons fait en lisant le courrier qui nous les apportait,
nous leur dirons: de malheureux ngres dsarms ont t massacrs par
centaines, des peuplades s'entretuent pour apporter des ttes coupes
aux conqurants en gage de soumission, et ces conqurants, ce sont des
Franais; ces atrocits se commettent au nom de la civilisation; nous en
avons la preuve; faut-il les taire, ou bien l'humanit ne
commande-t-elle pas de les dnoncer?

La rponse ne nous parat pas douteuse: nous croyons impossible qu'un
cri de rprobation ne mette pas un terme  de pareils excs, et ce sera
pour nous un honneur que de l'avoir provoqu.

L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti: nous n'accusons personne
et nous n'incriminons ni nos fonctionnaires, ni nos braves soldats. Dans
les profondeurs mystrieuses de ce continent noir o tout conspire
contre l'Europen, le sens moral le plus solide doit s'altrer au
contact d'une barbarie sans nom. De rcents exemples fourniraient une
rponse facile aux trangers qui seraient tents de rendre la France
responsable de cruauts commises  son insu. C'est prcisment parce que
notre gnreux pays marche  la tte de la civilisation, qu'il est
au-dessus de toute accusation de complicit, que nous nous sommes fait
un devoir patriotique de les publier.

Il n'est pas un de nos lecteurs qui ne soit au courant de la campagne
poursuivie depuis trois ans bientt au Soudan franais. Trs
sommairement, nous allons faire la rcapitulation des faits accomplis
qui ont amen les scnes reproduites par nos gravures.

En 1889, M. le commandant Archinard, commandant suprieur du Haut-Fleuve
et Soudan franais, s'empare de Koundian, dernier _tata_ toucouleur sur
la route de nos postes de l'est et le rase.

En 1890, nos troupes marchent sur Segou-Sikoro, ancienne capitale
d'Ahmadou, autrement dit du royaume de Segou, plac sous notre
protectorat depuis 1887, s'en emparent et s'y tablissent. De
Segou-Sikoro, le commandant de la colonne franaise, devenu
lieutenant-colonel Archinard, traverse le grand Bldougou, pays des
Bambaras, entre dans le Kaarta, donne l'assaut  Ouossbougou,
forteresse toucouleure, la prend et redescend ensuite sur nos postes du
haut Sngal.

Cette anne, la campagne se continue d'un ct par la marche de nos
soldats sur Nioro, nouvelle capitale d'Ahmadou dans le Kaarta; et, de
l'autre, par l'entre du colonel Doods dans le Fouta sngalais.

Cette srie de faits de guerre connus de nos lecteurs procde d'un plan
d'ensemble dont l'objet est d'anantir la puissance d'Ahmadou et de
faire disparatre le foyer de fanatisme du Fouta, dont son chef, Abdoul
Boubakar, tait l'me.

Notre premire gravure reprsente une des excutions qui ont suivi la
prise de Nioro. Le poste de Bakel, sur la route stratgique de la
capitale toucouleure, n'avait  ce moment pour effectif de garnison que
10 Europens et 50 auxiliaires. On apprhendait que les bandes
d'Ahmadou, refoules, disperses, ne vinssent se rabattre sur Bakel pour
tenter de s'en emparer. C'est alors qu'on prit le parti de faire un
exemple, autant pour terroriser les fuyards d'Ahmadou que pour ter aux
gens des villages autour de Bakel toute envie de leur donner
l'hospitalit.

Ces malheureux habitants des villages autour de Bakel qui, prcdemment,
avaient laiss passer sans essayer de les arrter tous ceux qui se
rendaient auprs d'Ahmadou, se virent donc, du jour au lendemain, dans
la ncessit de se faire excuteurs pour n'tre pas excuts. Une
vritable chasse  l'homme s'organisa. Tout fuyard ennemi, peut-tre ami
de la veille, fut fait prisonnier et tu. Les femmes et les enfants
furent retenus comme captifs. Une de nos gravures reprsente un de ces
excuteurs d'occasion apportant  Bakel cinq ttes de prisonniers
capturs. Quant aux captifs, le dsir d'en possder est tel parmi les
populations noires que, pour encourager la chasse  l'homme dont nous
parlons, il avait t convenu qu'une part de prises reviendrait aux
chasseurs. Le zle de ceux-ci en fut stimul  ce point que la fraude
s'en mla. Quelques traqueurs s'avisrent d'emmener  leurs villages le
dessus du panier, autrement dit ce qu'il y avait de meilleur et de plus
solide parmi les prisonniers, et de n'envoyer dans nos postes que les
rebuts, soit des vieillards et des infirmes. Au su de cette fraude, le
commandant de Bakel menaa chaque village qui droberait des captifs
d'une amende d'un boeuf pour chaque prisonnier dissimul.

Nous avons omis de dire que le poste de Bakel contenait lui-mme  ce
moment 600 prisonniers. Quand une corve de 50  60 d'entre eux tait
envoye au dehors pour un travail  excuter, c'tait sous la conduite
d'auxiliaires indignes  qui on laissait, d'ailleurs, entendre
formellement qu'ils seraient tous fusills le soir mme si un seul
prisonnier venait  s'chapper. De cette faon, nous crivent nos
correspondants, ils se surveillaient les uns les autres et tout allait
bien.

Pourtant, ces excutions n'taient pas sans causer quelque inquitude au
point de vue sanitaire. On jugea prudent de ne point faire d'inhumations
sur place, et les cadavres furent amarrs  des chaloupes qui les
descendirent sur le fleuve,  quelques kilomtres plus bas que Bakel.
C'est cette opration que reprsente notre double page.

Malgr nous, la pense nous hante, au spectacle et au rcit de ces
horreurs, que le moment est bien mal venu pour avoir  les signaler.

Hier, on s'exclamait contre Stanley et ses lieutenants dont la
dsinvolture  faire bon march des noirs excitait lgitimement
l'indignation. L'loquent appel de Mgr Lavigerie n'avait pas assez de
commentateurs logieux dans les sphres officielles. La confrence
anti-esclavagiste de Bruxelles avait lieu comme une premire formule de
rgnration loquente et magnifique. Des comits se constituaient,
allis implicites de ces tentatives d'affranchissement, et il tait bien
entendu que la France, initiatrice toujours incontestable et souvent
inconteste de cette grande ide du relvement des races, payait
d'exemple au milieu des populations noires qui sont devenues les siennes
et qu'une longue exprience lui a appris  considrer comme des enfants
peu redoutables et toujours prts  cder devant le prestige de la
douceur et de la force morale sans violence.

[Illustration: LE CAPITAINE MAHMADOU RACINE des tirailleurs sngalais.]

Pourquoi les faits que nous exposons viennent-ils en contradiction avec
cette dernire pense? La guerre explique bien des choses, dira-t-on.
Dans l'espce, nous ne le croyons pas. Nous n'admettons pas qu'elle
justifie l'affolement qui va jusqu' mettre aux mains de non
belligrants des armes pour tuer leurs frres; nous n'admettons pas
qu'elle justifie l'encouragement  l'esclavage, au meurtre et aux pires
passions. Devant de pareils faits, le mot civilisation devient la plus
sanglante des ironies. Et, d'ailleurs, le systme contraire, celui de la
douceur, n'a-t-il pas des adeptes dans l'arme mme? N'a-t-il pas t
pratiqu notamment par Brire de l'Isle au Tonkin, Faidherbe au Sngal?
Nous ne sachions pas qu'ils aient eu  s'en repentir.

Une autre de nos gravures reprsente les principaux personnages
officiels de notre colonie sngalaise,  bord de l'aviso la Cigale, qui
a transport M. de Lamothe, gouverneur du Sngal, lorsqu'il a rcemment
remont le fleuve pour aller visiter nos tablissements, sur le thtre
mme des faits que nous venons de raconter.

Le capitaine Mahmadou-Racine, dont nous publions un portrait spcial, a
fait toute sa carrire aux tirailleurs sngalais. Il est le seul
officier indigne qui soit dcor de la croix d'officier de la Lgion
d'honneur. Il porte galement la croix du Cambodge. On n'en est plus 
compter les services qu'il a rendus au Sngal. Il a cinquante-deux ans.
C'est lui qui accompagna en France, en 1886, Karamoko, un des fils de
Samory.

[Illustration: Indigne venant d'apporter  Bakel des ttes de
prisonniers capturs parmi les fuyards des bandes d'Ahmadou.]

[Illustration: A BORD DE LA CIGALE Cap. Mahmadou. Cap. Kolle. Cap.
Auber. Dr Tautin. Colonel Archinard. M. de Lamothe, gouverneur du
Sngal. Capitaine Roux. L'interprte Ousmann Mandao.]



LE TOUR DU MONDE EN SOIXANTE-DOUZE JOURS

Lorsque je lus, il y a quelques annes, le fameux roman scientifique de
Jules Verne, je me demandai si ce voyage autour du monde en
quatre-vingts jours tait possible, ou si la seule imagination de
l'auteur avait combin une srie de conditions irralisables.

Les reprsentations du drame donnes  la Gat d'abord, puis au
Chtelet, me convainquirent presque. On y voyait, en effet, les
voyageurs, au lieu de courir au pas gymnastique comme dans d'autres
feries, prendre encore le temps de s'occuper des affaires d'autrui et
de sauver,  leur grand plaisir et profit, de charmantes veuves,
condamnes  tre brles vives par de cruels et ridicules rajahs.

Le voyage fantastique de l'auteur est aujourd'hui ralis. Et la ralit
ici, comme souvent ailleurs, se montre suprieure  la fiction. Les
quatre-vingts jours, d'aprs les dernires nouvelles, vont tre rduits
 soixante-douze. C'est, du moins, ce que disent, en de pompeuses
annonces, les gazettes amricaines. Dj un certain nombre de voyageurs
et de voyageuses, portant chacun les couleurs d'un grand et riche
journal, sont engags  fond de train dans une grande course autour du
monde. Les uns galopent vers l'est, les autres suivent, dans sa marche,
le mouvement apparent du soleil. Bientt les uns et les autres
rentreront aux tats-Unis, avec un bagage de notes forcment nul et une
fatigue ncessairement considrable. Une rcompense honnte attend le
vainqueur de ce nouveau Grand-Prix. Les paris, aussi, sont engags, bien
entendu. Le premier courrier de New-York nous apportera la cote de ce
steeple-chase inou. Quelle attraction pour le public des sportsmen!

Xerxs, las de toutes les joies que lui procurait la toute-puissance,
demandait en vain qu'on lui inventt un nouveau plaisir. Le pauvre roi
des rois n'a pas vcu assez longtemps pour savourer les impressions
charmantes d'un tour de piste de quarante mille kilomtres.

Mais, si le public des curieux se promet toutes sortes d'attentes
fivreuses, toutes les motions satisfaites ou dues du joueur
passionn, je ne vois pas ce qui pourra intresser--moralement--les
infortuns jockeys au long cours, qui cherchent  se devancer sur la
ceinture du globe terrestre. La victoire mme ne fournira  leur
amour-propre qu'une bien maigre satisfaction. Car, actuellement, une
carte postale fait son tour du monde en soixante-douze jours environ. Il
suffit qu'on l'enlve d'une botte pour la remettre aussitt dans une
autre, entre deux trains ou dans l'intervalle de l'arrive et du dpart
de deux paquebots.

Belle ambition, que celle qui se propose de rivaliser avec une carte
postale, de se faire sortir d'une cabine et jeter dans un wagon, ou
rciproquement; de se voir ballott d'un moyen de locomotion  un autre,
sans arrt d'un instant, sans perte d'une minute; de tomber, en un mot,
plus bas qu'une simple malle expdie en grande vitesse.

Car enfin, quelle diffrence pourrez-vous faire dsormais entre les
voyageurs de cette sorte et leurs bagages? Je n'en vois pas. Les uns et
les autres voyagent pour voyager, sans autre but que celui d'arriver au
plus vite. Ils sont pess et enregistrs de New-York  New-York, par la
voie la plus rapide.

Pendant que de ces navigateurs si presss le paquebot fend les vagues,
o est leur pense? O va leur regard qui fouille l'horizon? Ils
n'admirent ni les lueurs roses de l'aurore ni le flamboiement du soleil
 son dclin. La mer, toujours changeante et toujours la mme, ne leur
offre pas d'attraits. C'est en vain qu'ici les bandes de marsouins
accompagnent de leurs bonds joyeux la course du navire; que plus loin,
les poissons volants tracent en l'air leur courbe d'un instant; que
l-bas, les albatros normes glissent dans l'atmosphre, comme une
barque aux voiles blanches. Est-ce qu'ils ont le temps de voir, de
regarder, de se passionner pour la teinte fauve des flots, pour les
chancrures bizarres des ctes, ronges par l'Ocan!

Leur ide invariable est fixe sur le seul point: Arriverai-je avant
tel ou telle? Et, pendant toute la traverse, de compter les tours de
l'hlice, de se demander si l'on file assez de noeuds pour distancer
tout concurrent...

Les voici en chemin de fer. La malle des Indes leur montre inutilement
tous les pays de l'Europe, avec leurs peuples industrieux, aux
civilisations diverses. Ils ne les honorent pas d'un regard. En avant!
en avant!

L'Asie ne les treindra pas davantage. Ils ctoient, indiffrents, la
Turquie immobile; l'gypte et ses merveilles cent fois sculaires;
l'Arabie, au centre encore mystrieux, avec ses villes sacres, visites
par des millions de fanatiques plerins.

L'Inde apparat  son tour, l'Inde potique o Rama lutta pour la belle
Sita, o la trinit brahmanique vainquit Bouddah, pour s'amoindrir, elle
aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu'elle disparaisse au plus tt! S'il
y a quelque part une veuve sur le point d'tre brle, tant pis pour
elle! Si jeune et si touchante qu'elle soit, nous n'aurons pas le loisir
de nous arrter.

Dj les puissantes machines qui dvorent la terre et l'Ocan ont port
nos affams de vitesse jusqu'en Chine. Il faut dbarquer, changer de
bateau.

Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indignes, une
embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot de nouveau! Et
en avant! Qu'importent les nations et les moeurs! Qu'importent les
hommes qui vivent l par centaines de millions, sur des fleuves
immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des
villes d'une architecture si originale, entre la pagode leve, la
stoupa tincelante de akya-Mouni et le Temple svre de Confucius! En
avant, toujours.

Le Japon se montre et s'efface bientt, groupe d'les dont Pierre Loti a
racont le charme trange. Ils ne le verront pas. Ils n'ont pas le
temps. Ils s'enfoncent dans le grand dsert du Pacifique. Le navire, qui
souille et gmit, emporte vers le port des tats-Unis ces voyageurs 
outrance, qui ne demandent qu'une chose: aller vite, plus vite, plus
vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande!

Les prairies o l'Indien ne chasse plus, o le dernier bison se meurt,
sont franchies en quelques jours. Et les voil de retour  New-York,
aprs avoir ralis leur chef-d'oeuvre, le tour du monde en
soixante-douze jours, et parcouru le grand livre de l'humanit... sans
l'avoir lu.

Et aprs? Le vainqueur, qui a peut-tre dpass ses concurrents de deux
heures ou de deux secondes, d'une longueur de bateau ou d'une tte de
train, emporte le prix. Ce sera peut-tre cette jeune femme, qui a pu se
trouver prte  partir en quinze minutes. Quinze minutes! Il est vrai
qu'elle n'a pas eu  s'occuper de toilette. A quoi bon! Elle n'aura
gure eu le temps ni l'intention d'en changer, dans ce voyage  toute
vapeur. Et si, aprs tant de peines et d'ennuis, elle arrive premire,
quelle gloire donc ressortira de ce triomphe, aussi vain, aussi futile
que le gain  un jeu de hasard quelconque?

N'est-ce pas, en effet, que le hasard est un facteur prpondrant dans
cette course folle? Une tempte, un brouillard, une collision de
navires, un draillement de train, un accident quelconque suffit pour
que la victoire soit change en irrparable dfaite. En quoi aurons-nous
le droit d'tre fiers de ce que notre bateau aura vit le cyclone ou se
trouvera favoris par un ouragan? Et mme, enfin, c'est le bateau et le
train qui seront les grands hros de l'affaire, aprs tout.

Je sais bien qu'on va me parler des dangers du voyage, des fatigues
extraordinaires, du courage et de l'nergie dont devra faire preuve le
voyageur et, encore plus, la voyageuse.

Je suis un peu sceptique  l'gard de ce grand dploiement d'hrosme et
d'efforts. Tout cela peut tre vrai dans le roman captivant de Jules
Verne. Mais, dans la ralit, combien il vous faut retrancher de tout ce
romanesque! Allez bien au fond des choses; regardez ces paquebots munis
d'une installation luxueuse; visitez ces wagons si parfaitement
accommods  toutes les exigences du voyageur!

La posie n'y apparat nulle part, mais le confortable partout. Et, en
dfinitive, vous verrez que ce grand tour du monde n'est ni plus
dangereux ni mme plus difficile qu'un simple saut de Paris 
Saint-Germain.

J'ai connu jadis,  bord d'un bateau, un bon et gros garon dont la
sant inquitait quelque peu sa mre, jeune, trs jeune veuve. On
assembla les docteurs et la Facult dcida que l'intressant malade
avait besoin de faire un tour au Japon. Aussitt fait que dit. On
emballe le jeune homme pour le Japon. Il passe huit jours  Yokohama,
reprend le paquebot et rentre aussi malade, ou plutt aussi bien portant
qu'auparavant, dans sa bonne ville natale d'Europe, o sa mre le reut
 bras ouverts.

On comprend cela,  la rigueur.

Mais voyager pour voyager! Aller vite pour aller vite, sans ide, sans
but! Lorsque Robinson Cruso courait comme un fou autour de son le et
finissait par se retrouver au point de dpart, il avait un motif, du
moins. Quel motif ont donc ces gens si terriblement affairs, pour
tourner ainsi et faire un grand rond autour de la terre? Aucun, si ce
n'est qu'ils partent en toute hte, pour revenir aussi vite  l'endroit
qu'ils ont quitt. Singulier amusement!... Je le demande  tous les
voyageurs; le jeu des petits chevaux est-il moins intelligent?

Il me semble les voir, ces enfivrs, rasant la terre et l'onde; sourds
aux grandes voix de la nature, aveugles pour tous les chefs-d'oeuvres de
l'humanit. _To be or not to be_: tre ou ne pas tre le premier, est
leur mot d'ordre. Jamais ils ne se diront: _To see or not to see_,
ft-ce mme sous la formule la plus connue: Voir Naples et mourir!
Indiffrents  tout, sauf  la vitesse, sur le globe comme un orage ils
passent, pour se retrouver au logis, pas plus instruits qu'auparavant,
aprs un travail de cheval de mange de soixante-douze jours pleins.

Confucius a dit que chacun doit, en entrant dans une ville, s'informer
de ses us et coutumes; de ce qu'elle admet et de ce qu'elle interdit.
Peine inutile dsormais pour ceux qui ne s'arrtent nulle part, n'ont de
coup d'oeil attentif pour rien! Savez-vous ce que sera leur voyage
autour du monde? Figurez-vous un Chinois dsireux de voir Paris,
arrivant  la gare du Nord, prenant l un fiacre ferm et se faisant
conduire au galop  la gare de Lyon. Je vous demande ce qu'il connatra
de la grande capitale!

Et dire que je me plaignais de ce que tant de voyageurs, au lieu de
pntrer dans l'intrieur de la Chine, ne connaissaient mon pays que par
ce que nous avons de moins chinois, par nos ports, cosmopolites comme
tous les ports; par Hong-Kong et Shang-Ha!

Ce sera bien autre chose si, par malheur, la nouvelle manire
d'excursionner devient  la mode. Adieu les voyages pittoresques de Cook
et de Lapeyrouse, de Magellan et de Dumont d'Urville! Adieu la longue
contemplation des beauts de la nature, l'tude patiente des bizarreries
de l'homme! Le genre humain, transform en accessoire de machines 
vapeur  haute pression, tournerait follement autour de la sphre
stupfaite; et le mot de la fin appartiendrait  la malheureuse moiti
du savant Sudois, dans le _Prince Soleil_, qui s'crie, justement
indign: Je ne suis plus une femme, je suis un colis!

Tcheng-Ki-Tong.



NOTES ET IMPRESSIONS

Pour faire un bon secrtaire d'tat,  Rome, il fallait prendre un
mauvais cardinal.

Talleyrand.

                                           *
                                         * *

Les moralistes disent  l'homme: Abaisse, rprime, touffe en toi
l'orgueil. Moi, je lui dis: Justifie-le: c'est le secret de toutes les
grandes vies.

Daniel Stern.

                                           *
                                         * *

En tout homme public il y a un metteur en scne.

Jules Lermina.

                                           *
                                         * *

Ce qu'on dit  l'tre  qui on dit tout, n'est pas la moiti de ce qu'on
lui cache.

Comtesse Diane.

                                           *
                                         * *

Nous ne nous doutons souvent pas nous-mmes de notre hypocrisie.

G. Tournade.

                                           *
                                         * *

Les grands chagrins de notre jeunesse deviennent parfois le charme de
notre ge mr; nous ne pouvons nous les rappeler qu'avec un sourire.

Sarah Orne Jewett.

***

Il y a des oiseaux et des amis de passage. Le plus grand nombre nous
viennent avec la belle saison et s'en vont avec elle.

                                           *
                                         * *

Dans le tourbillon de la vie, il y a toujours des mes qui
s'panouissent et des intelligences qui s'teignent. A chaque instant,
le sicle commence ou finit par quelqu'un.

G.-M. Valtour.



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La manifestation du 1er mai.--Le conseil municipal de Paris, saisi d'une
proposition tendant, d'une part  solliciter son adhsion  la
manifestation du 1er mai, et de l'autre  accorder aux ouvriers de la
Ville de Paris le droit de chmer ce jour-l, l'a catgoriquement
repousse. C'est l une preuve de sagesse dont il convient de louer
l'assemble parisienne, peu habitue  des approbations de ce genre.
videmment, le conseil a compris qu'il ne pouvait couvrir de son
autorit une manifestation qui s'annonce bien comme pacifique, mais dont
le caractre pourrait facilement se modifier au cours des vnements.

Quelques-uns de ceux qui organisent cette journe ne prennent mme plus
la peine, en effet, de dissimuler leur but. L'un deux proclame  la
tribune d'une runion publique que le proltariat se trouvera tout
entier dans la rue ce jour-l... Que ce sera une fte, mais que la fte
serait complte si elle se terminait par une petite rvolution.

Un autre, M. Jules Guesde, combine tout un plan, en ralit fort
ingnieux: Il faut, dit-il, que les dputs et les conseillers
municipaux de Paris se tiennent dans leurs mairies respectives, prts 
recevoir, dans la matine du 1er, les manifestants. Il n'y aura pas
sance  la Chambre, puisque le 1er mai tombe un vendredi, et il est
ncessaire cependant que les manifestants sachent o trouver les
reprsentants du peuple pour leur remettre leurs ptitions. videmment,
les mairies seront occupes militairement. Mais nous avons la ressource
de manifester aux Justices de paix qui fonctionnent le vendredi. Si on
suspend leurs sances, ce sera un succs pour nous. Si on les maintient,
nous nous mlerons aux justiciables et, dans le cas o l'autorit croira
devoir intervenir, on bousculera comme des manifestants les justiciables
qui viendront alors avec nous. Tout cela servira  composer le corps
d'arme qui se rpandra par les rues dans l'aprs-midi.

Enfin le plan est trac pour la soire. Les bals publics seront envahis
et transforms en lieux de runion dans lesquels les quadrilles
alterneront avec les discours rvolutionnaires.

videmment, il est plus facile de combiner ce programme que de le mettre
 excution. L'autorit est prvenue et toutes les mesures seront prises
pour que l'ordre ne soit pas troubl. Toutefois, il est impossible de ne
pas tre frapp de la progression lente mais sre qui s'accomplit dans
les prtentions des organisateurs de ce mouvement. Il s'agissait l'anne
dernire d'une manifestation essentiellement pacifique, presque
platonique. Cette anne le mot pacifique subsiste, mais les meneurs
expriment publiquement l'espoir que les intresss comprendront les
sous-entendus et tenteront un commencement d'action. Trs certainement,
on ne compte sur rien de grave et on sait bien que, le lendemain, rien
ne sera chang  l'organisation sociale. Mais on aura fait un premier
essai de mobilisation et on espre bien obtenir un meilleur rsultat
l'anne prochaine. C'est l ce qu'il y a de srieux--il n'est pas encore
temps de dire grave--dans ce mouvement. On pourrait sourire devant la
menace d'une rvolution violente; on ne saurait rester indiffrent
devant ceux qui, changeant de tactique, limitent leurs revendications,
ne les formulent que progressivement et esprent tout de la continuit
dans l'effort.

Le Congrs des mineurs.--Ce congrs est venu fort  propos pour montrer
que, si l'entente entre les ouvriers de tous les pays pour formuler
leurs revendications est un fait important dont il y a lieu de tenir
compte, les organisateurs de ce mouvement sont loin de tomber d'accord
lorsqu'il faut passer de la thorie  la pratique.

Premier point  noter: ce congrs, qui devait tout d'abord consacrer la
suppression des frontires, le triomphe dfinitif des doctrines
internationales les plus pures, a dbut par proclamer le principe des
nationalits. En effet, les Anglais, par une apprciation logique de la
situation, ont demand que le vote eut lieu suivant la reprsentation
proportionnelle des mineurs syndiqus: une voix, par exemple, pour
chaque dlgu reprsentant mille ouvriers. Les mineurs du continent
n'ont pas accept ce mode de votation, parfaitement rationnel et
strictement conforme  la doctrine internationaliste. On a dcid de
voter par nations, en sorte que la premire dcision du congrs a t
une violation flagrante des ides qui l'avaient fait natre.

Toute la discussion qui a suivi s'est ressentie de ce dfaut de logique,
surtout quand on en est arriv  la motion qui proccupait le plus les
esprits, celle qui concerne la grve gnrale. Ici encore a t donne
la preuve convaincante que nous sommes loin du temps o les barrires
qu'ont places entre les peuples les affinits de races ou d'intrts
pourront tre abolies. Les associations anglaises disposent de fonds
assez considrables; en revanche, les associations du continent sont
pour la plupart trs pauvres. On ne pouvait proclamer la grve gnrale
sans spcifier que tous les fonds seraient mis en commun pour soutenir
indistinctement toutes les victimes du chmage. Or, on a calcul que
trois millions par jour seraient  peine suffisants pour leur venir en
aide. Ici encore les nations reprsentes au congrs se sont divises,
et, bref, la grve gnrale a t carte, ou plutt elle n'a t admise
que dans les termes les plus vagues, comme le montre la rsolution
suivante, qui est en quelque sorte le rsum des dlibrations des
dlgus:

Le congrs international des mineurs, runi le 31 mars 1891 et jours
suivants,  la Bourse du travail de Paris, estime qu'une grve gnrale
des mineurs d'Angleterre, de France, d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et
de Belgique, pourrait devenir ncessaire pour conqurir la journe de
huit heures.

Le congrs, avant de recourir  cette mesure extrme, invite les
gouvernements et les lgislatures de ces diffrents pays  se mettre
d'accord pour adopter une convention internationale ayant pour but
d'tablir une lgislation spciale, applicable  tous les ouvriers
mineurs.

Cette convention internationale, semblable  celles que les
gouvernements ont appliques aux questions rglant les services des
postes et tlgraphes, des chemins de fer et de la navigation, aurait
pour objet de mettre en usage, par une action lgislative uniforme, la
journe de travail de huit heures, dans tous les charbonnages privs ou
de l'tat.

Mais, si l'on n'est pas arriv  se mettre d'accord sur une mesure
dcisive et immdiate, il n'en faut pas conclure que rien n'a t fait
au point de vue du progrs des ides internationalistes. On peut dire,
au contraire, qu'une rsolution des plus graves, dans ce sens, a t
prise. Nous voulons parler du vote par lequel les dlgus des diverses
nations ont promis de favoriser de tout leur pouvoir la grve que se
proposent de dclarer les ouvriers belges. Or, on sait que la grve
prpare en Belgique n'a pas pour motif une question de salaire: les
socialistes belges veulent seulement, au moyen de la grve, exercer une
pression sur les pouvoirs publics dans le but d'obtenir le suffrage
universel. La grve a donc, dans ce pays, un but essentiellement
politique. Or, les dlgus des mineurs reprsentant les pays autres que
la Belgique se sont engags  faire tous leurs efforts pour faire
russir la grve belge, intervenant ainsi dans une question d'ordre
intrieur qui ne concerne que ce pays. En d'autres termes, les mineurs
allemands, franais, autrichiens, etc... se liguent pour faire triompher
le suffrage universel en Belgique. Ce principe une fois admis pourrait
mener loin, et il y a l de quoi faire rflchir tous les gouvernements,
car cette rsolution, moins importante en apparence que la menace d'une
grve gnrale, a une porte pratique immdiate, et constitue une
premire atteinte au principe en vertu duquel les gouvernements ne
tolrent pas l'intervention de l'tranger dans les questions qui
concernent leur constitution intrieure.

Il faut ajouter que les Belges n'ont pas encore dcid  quelle date
exacte la grve serait dclare dans leur pays. Dans le congrs qu'a
tenu  Bruxelles, dimanche dernier, le parti ouvrier, il a t dcid
que le conseil gnral de ce parti aurait pleins pouvoirs d'ajourner
jusqu'aprs la discussion du budget la grve gnrale. Le conseil a en
outre mandat de veiller  ce que d'aucune manire la rvision de la
constitution ne soit ni enterre ni ajourne et d'agir avec fermet si
une de ces deux ventualits se prsentait.

C'est, en rsum, une mise en demeure adresse au parlement et, dans le
cas o elle resterait sans effet, on passera  l'action.

Les partis monarchistes.--Comme on s'y attendait, M. le comte de Paris a
dsign officiellement M. le comte d'Haussonville pour remplacer M.
Bocher en qualit de directeur du parti royaliste en France.

Quelques jours aprs, M. d'Haussonville publiait une sorte de manifeste
politique sous forme de conversation avec un rdacteur du Figaro. Tout
le monde a remarqu que, sans rien abandonner de sa foi, le ton que
prenait en cette circonstance le nouveau reprsentant du comte de Paris
n'tait pas aussi intransigeant que celui de Nmes. videmment, en
prenant la direction d'un grand parti, M. d'Haussonville tait amen 
parler comme tous ceux qui arrivent au pouvoir et il a senti le besoin
de ne dcourager aucun de ceux qui pouvaient apporter un concours utile
 sa cause.

--On ne connat pas encore exactement le testament du prince Napolon,
mais, si l'on en juge par les rcits qui ont t faits de l'entrevue de
ses deux fils, on peut affirmer qu'il n'y aura pas de scission dans le
parti bonapartiste, alors mme que le prince Louis et t dsign, par
le prince dfunt, comme son hritier politique.

Dans une runion  laquelle assistait toute la famille impriale, le
prince Victor a t reconnu pour chef, et le prince Louis a fait
d'ailleurs savoir qu'il se dsintressait de toute question politique,
pour se consacrer entirement  ses devoirs militaires et au service de
l'empereur de Russie.

L'Italie et les tats-Unis.--Les pourparlers continuent entre les deux
gouvernements et l'on considre comme certain que l'incident n'aura pas
les suites graves que l'on avait pu craindre un instant.

M. Blaine a exprim  M. Imperiali de Villafranca, charg d'affaires
d'Italie, le regret que lui causait le dpart de M. de Fava. Le
gouvernement des tats-Unis admet le principe d'une indemnit aux
familles des victimes, mais il ne peut prendre d'engagement en ce qui
concerne le moment prcis o des poursuites pourront tre exerces
contre les coupables.

On se trouve, en effet, en prsence des difficults que nous avons
indiques ds le premier jour et qui rsultent de la constitution des
tats-Unis, laquelle ne permet pas au gouvernement fdral d'intervenir
dans l'administration de la justice de chacun des tats confdrs.

Mais, d'autre part, le gouvernement italien fait remarquer que les
puissances trangres n'ont, pas  entrer dans l'examen des relations
que la constitution amricaine a cres entre les tats et le
gouvernement central, la protection des trangers tant le premier
devoir d'une puissance civilise.

Les ngociations en sont l, et il n'y a plus qu' attendre la solution
qui intresse toutes les nations qui sont en rapport avec les
tats-Unis.

Bulgarie: Le meurtre de M. Beltchef.-Malgr les recherches actives
faites par le gouvernement, et que dirige M. Stamboulof en personne,
malgr l'offre d'une prime de 20,000 francs faite par la police  celui
qui la mettra sur la trace des coupables, les meurtriers de M. Beltchef
n'ont pas t arrts. Cependant, on compte dj par centaines le nombre
des personnes qui, souponnes d'avoir pris part au complot, ont t
jetes en prison.

Le prince Ferdinand a adress  M. Stamboulof un rescrit qui consacre
l'opinion, gnralement admise, que les meurtriers visaient en ralit
le premier ministre.

Ce rescrit imprim en gros caractre a t affich sur les murs de
Sofia.

Une rvolte dans les Indes anglaises.--Une dpche de Calcutta a signal
un incident qui a excit une vive motion en Angleterre.

M. Quinton, commissaire gnral d'Assam, s'tait rendu  Manipour avec
deux rgiments, afin de procder  l'arrestation d'un chef qui avait
dtrn le rajah. Pendant la nuit, ces tribus indignes ont attaqu le
camp anglais qui a rsist pendant deux jours. Enfin, les munitions
tant puises, le commissaire Quinton fut oblig de donner l'ordre
Sauve qui peut! Les survivants estiment que 460 soldats ont t tus.
M. Quinton et sept officiers manquaient  l'appel, mais on se plat 
esprer qu'ils ont peut-tre t pargns et gards comme otages par les
rebelles.

C'est l une catastrophe douloureuse pour nos voisins, mais qui ne
semble pas de nature  devoir les inquiter au point de vue de leur
domination dans l'Inde. C'est un fait isol, tout local, et qui ne
saurait faire prjuger une insurrection dans le genre de celle qui
clata en 1857. Depuis cette poque, la pninsule est compltement
pacifie, et si les Anglais sont rduits un jour  l'abandonner, ce sera
plutt par suite de complications venues de l'extrieur que d'un
mouvement provoqu parmi les indignes.

_Ncrologie._--M. Pouyer-Quertier, ancien snateur, ancien ministre des
finances.

M. le docteur Bourguel, membre associ de l'Acadmie de mdecine.

Mme Craven, fille de M. La Ferronnays, ministre sous la restauration.
Mme Craven a publi un certain nombre de romans catholiques.

M. Falconnet, conseiller honoraire  la cour de cassation.

Le gnral de division comte Pajol.

M. Gaspard Bellier, ancien juge  Lyon, auteur de nombreuses
publications de droit.

M. le docteur Thvenot, ancien interne des hpitaux de Paris.

M. Fernand Leroy, conseiller de prfecture de la Seine.



[Illustration: L'OEUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE
APRS UNE EXCUTION.--Un convoi de cadavres sur le haut Sngal.]

[Illustration: A travers la Cerdagne espagnole.]



INSTALLATION
D'UN JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE

De rcents vnements, bien modestes en apparence, mais ayant, au point
de vue franais, une importance tout au moins platonique, ont attir
l'attention du public sur le Val d'Andorre, ce coin de pays perdu dans
un repli des Pyrnes. Cette petite Rpublique est place, comme on
sait, sous le protectorat de deux Princes co-suzerains: le
gouvernement franais et l'vque d'Urgel. Les Princes dlguent leurs
pouvoirs  deux viguiers, qui sont  cette heure MM. Romeu de Prades et
Palrola. Les fonctions des viguiers sont d'ordre politique et
judiciaire; ils jugent sans appel toutes les causes criminelles; ils
disposent de la force arme et peuvent prendre au besoin toutes les
mesures ncessaires pour le maintien de l'ordre public. La justice
civile est rendue par deux autres reprsentants des gouvernements
co-suzerains, les battles (baillis). Tandis que les viguiers rsident
l'un en France, l'autre en Espagne, et ne font dans le Val d'Andorre que
de courtes apparitions, les battles sont pris parmi les indignes de la
petite Rpublique. Ils ont, dans les cas d'urgence, et en l'absence des
viguiers, des attributions assez tendues.

Cependant, ils ne jugent des causes civiles qu'en premier ressort; les
causes juges par eux peuvent tre rvises. C'est ici qu'intervieut le
Juge des Appellations, nomm  vie et a tour de rle par l'un des
gouvernements co-suzerains. Ces importantes fonctions taient remplies
depuis trente ans par un reprsentant de l'vque d'Urgel; dornavant
elles incomberont  un Franais, M. Sicard, vice-prsident du conseil de
prfecture des Pyrnes-Orientales. Son installation officielle a eu
lieu la semaine dernire on grande pompe andorrane.

[Illustration: Paysan andorran.]

Une petite caravane, compose de MM. Sicard et Romeu, de M. Chomereau,
trsorier-gnral de Perpignan, de M. Cornly, du _Petit Journal_, et
enfin du reprsentant de l'_Illustration_, s'organise, le jeudi 12 mars,
dans la petite ville de Prades, au pied du Canigou. Deux bonnes
voitures, atteles chacune de trois chevaux arigeois, nous attendent
devant la maison du viguier. Les valises s'empilent, solidement
attaches  l'arrire, les portires claquent, et, devant les curieux
assembls, nous partons au trot de nos petits chevaux noirs dont les
sabots d'acier sonnent dur sur le terrain pierreux. Et ainsi durant
trois heures de monte, au trot toujours, les vaillantes btes nous
entranent sans perdre haleine. C'est  peine si,  l'arrive, on
surprend le battement de leurs flancs.

A midi nous atteignons Mont-Louis,  1,600 mtres d'altitude. Triste
sjour en cette saison, que ce bourg isol, avec ses ponts-levis, ses
rues montueuses et sa vie  demi-teinte de forteresse en temps de paix.
Un picotin aux chevaux, un modeste djeuner aux voyageurs, nous nous
mettons en route pour Bourg-Madame,  travers le Col de la Perche et ses
vastes solitudes.

[Illustration: Muletier de la province de Lrida.]

Tout  coup une vue immense, infinie, un paysage d'une tendue et d'une
ampleur magnifiques se droule devant nous: c'est la Cerdagne franaise
descendant en pentes douces vers les Pyrnes espagnoles, qui
apparaissent  l'horizon baignes dans des flots de nuages. Rien ne
saurait donner une ide de la grandeur pique de ce tableau; on dirait
un champ de bataille idal prpar pour quelque gigantesque rencontre,
paysage de Decamps dans sa bataille des Cimbres. La route descend
rapidement. A trois heures nous atteignons Bourg-Madame. Voici l'Espagne
 deux pas. Une rivire  franchir, et,  la place des gabelles bleu
clair, nous trouvons les carabineros del Reino bleu fonc et,  10
minutes de la frontire, le bourg pittoresque de Puycerda. Rien de
suggestif comme le premier contact avec un pays nouveau. Les
particularits s'affirment et s'imposent. Le caractre essentiel des
types, des habitations, des coutumes, clate avec une vidence que
l'habitude finit toujours par attnuer.

C'est  Puycerda que nous rencontrons nos premires impressions
espagnoles. Quand on lit sur les portes des enseignes comme celles-ci:
Collegio de Escalopios, Caf de la Ygualdad; qu'on voit passer dans
une rue boueuse des paysans hautains, couleur de bistre, coiffs de
rouge, les pieds enfoncs dans d'normes triers ferms, traversant au
pas rapide de leurs montures la ville dserte et silencieuse; qu'on a
pntr dans une vieille glise humide et sombre, o luisent sourdement
des fouillis de dorures et des statuettes barioles; qu'en sortant on
rencontre un mendiant superbe drap dans ses trous comme un snateur
romain dans sa toge; il n'y a pas  en douter: c'est l'Espagne,
l'Espagne de Le Sage, de Goya, de Ribeira et de Dor.

[Illustration: Le Seo d'Urgel, rsidence de l'vque co-suzerain
d'Andorre.]

Une nuit  Bourg-Madame, et on route  travers le Cerdagne espagnole. Il
a neig toute la nuit, il neige encore  gros flocons. Notre omnibus car
nous avons chang de vhicule descend rapidement la route de Barcelone,
puis brusquement s'engage, je ne dirai pas dans un chemin, il n'y en a
pas, mais dans une succession de pentes folles, de gus, de bosses et de
creux, tantt labourant  pleines roues la terre argileuse, tantt
ressautant sur des cailloux cachs sous la neige, et cela au galop
effrn des chevaux. Le fouet claque et l'allure redouble de furia, et
les essieux, par miracle, rsistent, et la voiture, projete de ci, de
l, bondit et ne se renverse pas!

Il y a une sorte d'ivresse dans cet exercice, et puis, malgr tout... on
arrive. Car nous arrivons  Bellver.

Cela devient de plus en plus espagnol. Dans l'auberge, des muletiers
attabls boivent  la rgalade. Dans la cour, des btes caparaonnes
nous attendent. Une vraie pyramide s'difie sur le mulet des bagages,
qui s'arc-boute sur ses longues jambes dcharnes, puis, sous les ordres
du muletier-chef, la colonne s'organise  la file indienne, s'branle et
s'engage sous la neige fondante, et sous la pluie, dans les
interminables dfils de la valle du Sgre, longeant l'abme parfois,
ou descendant par de vritables escaliers de marbre au niveau de la
rivire. Sept heures durant, nous avons devant les yeux le mme dcor
gristre, le mme tournant, la mme colline dchiquete fermant
l'horizon. C'est d'une monotonie dsesprante. Il fait nuit noire quand
enfin nous entrons, au pas toujours cadenc de nos mules, dans la ville
piscopale de La Seo de Urgel, vraie cit du moyen-ge, avec ses arcades
sombres, ses rues sales et noires,  peine claires de loin en loin par
quelque lanterne fumeuse. Le lendemain, prsentations officielles 
l'vque, visite  la cathdrale, tudes et croquis. Enfin, le 15,
dpart pour Andorre par un temps resplendissant, en compagnie du viguier
piscopal. Nous laissons derrire nous les grandes lignes des montagnes
lointaines et la citadelle d'Urgel, masse imposante aux larges assises.
Le paysage se resserre de plus en plus; nous entrons dans le coeur des
Pyrnes par d'interminables circuits. A droite,  gauche, les pentes
descendent, tantt tourmentes, tantt molles et arrondies. Peu de
vgtation, sauf sur les bords immdiats de la rivire. Les monts sont
entirement dnuds; on dirait une haute valle des Alpes dvaste par
un incendie. Les ocres, les roux, dominent, coups de ci de l par un
maigre bouquets de pins.

Tout  coup, dans l'uniformit des tons, une faade blanche apparat
blouissante la douane espagnole.

Dix minutes de halte sous la tonnelle dfeuille auprs des braves
carabineros et nous reprenons notre route, toujours la mme, entre les
pentes resserres. Enfin voici le clou de la journe. Un maigre ruisseau
traverse le sentier. C'est la frontire d'Andorre. Tout auprs une
dlgation du conseil gnral, syndic en tte, nous attend, en grand
costume officiel, grave, immobile, sur deux rangs. M. Sicard et les deux
viguiers mettent pied  terre, franchissent le ruisseau et changent
avec les magnifiques conseillers les saluts d'usage. Le moment est
solennel. Ce groupe rustique de notables (nous avons pris le croquis de
leur doyen, M. Jaume Bonfill), costum  la mode d'autrefois, post  la
porte de son territoire, apparat comme une affirmation d'indpendance
et d'inviolabilit.

_(A suivre.)_

Eug. Burnand.



[Illustration: M. Jaume Bonfill, doyen des conseillers gnraux
d'Andorre.]

[Illustration: INSTALLATION D'UN JUGE DES APPELLATIONS A
ANDORRE.--Rception  la frontire par une dlgation du Conseil
gnral. Dessins d'aprs nature de notre envoy spcial, M. Eugne
Burnand.]



[Partition musicale]

THEATRE DES FOLIES DRAMATIQUES
JUANITA
OPRETTE EN TROIS ACTES.

Paroles DE VANLOO & LETERRIER
Musique DE FRANOIS SUPP.

ROMANCE

        L'oiseau qui lance au ciel son cri joyeux
        Le gai ruisseau qui va mlodieux
        L'toile d'or dans l'azur radieux
        La fleur qui pousse l'herbe, la mousse.

        Les champs, les prs, les montagnes, les bois
        Autour de nous tout a pris une voix
        Et semble ici nous parler  la fois
        N'entends-tu pas dans toute la nature...
        Comme un frisson comme un murmure!

        C'est l'amour qui nous dit tout bas:
        Il faut aimer n'attendez pas
        Aimez quand on vous aime?
        Oui! c'est la le bien suprme
        A vous sans retour
        A vous mon coeur et mon amour
        Oui ma chre me je vous aime!



[Illustration: LES THTRES]

Folies-Dramatiques: _Juanita_, oprette en trois actes, par MM. Vanloo
et Leterrier; musique de M. Franois Supp.

L'oprette est bien malade: je crains qu'avant peu nous en voyons la
fin; elle aura vcu quelque quarante ans, et, en vrit, nous n'aurons
pas  nous dsoler sur sa rapide et passagre existence: les choses du
thtre ont-elle une plus longue dure? Je parle des genres les plus
srieux. Quand je songe  sa fortune, c'est vraiment  n'y pas croire.
Elle est ne dans une petite salle des Champs-Elyses, un soir d't,
sans que personne n'y prit garde: l'tat qui rpondait alors de tous les
spectacles, et qui craignait de blesser les intrts des directeurs
privilgis, lui avait donn l'autorisation de se montrer en public.
Mais  quelles conditions! On lui permettait de se mouvoir avec deux
personnages seulement: on joua les _Deux Aveugles_; l'innovation n'tait
dangereuse ni pour l'Opra-Comique, ni pour l'Opra. L'art, le grand art
ne s'inquita pas de ce succs.

L'oprette, ne maligne, comme le vaudeville quelle devait remplacer,
sollicita du pouvoir l'introduction d'un troisime personnage, muet
celui-l, pour rester dans les termes de la concession: accord; le
public, qui arriva en foule  _Croquefer_, se fit le complice de la
fortune des Bouffes-Parisiens. L'administration cda, trois, quatre
personnages, puis des choeurs, puis tout le reste: vint _Orphe aux
enfers_. En quelques annes l'oprette s'empara de tous les thtres: du
Palais-Royal, des Varits, des thtres de drame; elle s'imposa 
Paris, qui l'imposa  l'tranger; elle envahit le monde, et toutes les
oeuvres de l'Opra-comique disparurent devant l'oeuvre d'Offenbach et de
son cole.

Pour ma part, je ne m'en plains pas; l'esprit du matre, ou des matres
si vous voulez, pour ne blesser personne, m'a sincrement amus, et il
me plaisait avant tout de voir reparatre dans ce genre la gaiet, la
verve franaise dont les musiciens d'ordre soit-disant suprieur ne
tenaient plus le moindre compte. Un idal nouveau les tourmentait, plus
lev, plus grand: je le veux bien, mais  dfaut de M. Auber, dont les
critiques ayant pignon sur rue ddaignaient la petite musique, le public
acclamait les compositeurs qui le ramenaient  cet heureux pass des
partitions franaises toutes d'entrain, de bonne humeur et de franc
rire. Si bien qu'au milieu de toutes les discussions et de l'esthtique
sur la musique et sur son avenir, l'oprette faisait son affaire et
s'emparait du prsent: ce qui, en somme, est la principale chose 
prendre dans la vie. L'avenir se tirera d'affaire comme il pourra.

Ainsi a raisonn notre poque qui a fait fte  l'oprette et qui s'en
fatigue,  l'heure qu'il est, comme on se lasse de toute chose. La
_Juanita_, que nous ont donne les Folies-Dramatiques, n'est nullement
au-dessous des oprettes qu'on joue depuis nombre d'annes, elle leur
est mme suprieure, mais le got, la passion du public n'est plus l:
la physionomie du colonel anglais, sir Douglas, qui n'entend que de
l'oreille gauche et qui ne voit que de l'oeil droit, celle de l'alcade
D. Guzman Cascades, sont aussi burlesques que celles auxquelles nous
avons le plus applaudi, MM. Guyon et Gobin sont des comiques excellents,
mais cet lment bouffe ne porte plus comme autrefois; je crois que le
grotesque a fini de rire et de faire rire.

Quel dommage pourtant! et quelle injustice! il y a de si jolies choses,
des pages si lgantes dans cette partition de M. Franois Supp, le
compositeur viennois, l'auteur de _Fatinizza_ et de _Boccace_.

Au premier acte, un duo bouffe de l'alcade et du colonel; un quintette
charmant Quel fcheux dsagrment!; un spirituel morceau de facture au
second acte qui s'ouvre par une srnade dlicieuse; un trio termin par
un pas redoubl: En avant! en avant!; un duo d'amour au troisime, duo
exquis; et puis un peu partout de la grce, de l'lgance mme; mais
tout cela sans une originalit bien marque et qui ne peut racheter un
livret assez ordinaire.

Vous croyez sans doute que Juanita est une Espagnole? Erreur, c'est un
homme; un soldat franais, un blanc-bec, Ren Belamour, un fifre qui
sert la rpublique franaise dont les troupes assigent en 1796 la ville
de Saint-Sbastien. Pour pntrer dans la place, Belamour se dguise en
muletier d'abord, puis en femme, et, sous le nom de Juanita, il se
laisse faire la cour par D. Gusman Cascades et par le colonel Douglas,
un officier anglais qui dfend la ville contre ces diables de Franais.
Grce  ce travestissement, Belamour apprend que St-Sbastien assig
compte sur des renforts, que le gnral franais a laiss passer des
plerins se rendant  la ville pour cause de dvotions. Ces plerins ne
sont autre que des soldats anglais attendus par le colonel; Belamour
prvient leur ruse par un mot au gnral qui fait mettre la main sur ce
bataillon, sur ces dvots personnages, et les remplace par des soldats
franais auxquels Saint-Sbastien ouvre ses portes. Comme c'est simple
la guerre: Couper, envelopper, disait le gnral Boum. Ren Belamour
est un stratgiste plus fort encore dans cette pice de _Juanita_, qui
pourrait s'appeler en sous-titre la _prise de Saint-Sbastien_, car
toute l'action est l.

C'est Mlle Marguerite Ugalde qui joue le rle de Belamour; elle y est
ravissante et d'une verve endiable. Mlle Zlo Duro est fort jolie dans
le personnage de Ptrita. Mlle Juliette Darcourt a chant et mim avec
beaucoup d'esprit des couplets amusants sur la pantomime. J'ai cit M.
Guyon et M. Gobin dans les rles du colonel et de l'alcade. Les rles de
M. Morlet et de M. Lamy sont bien sacrifis. Le premier tableau, qui
reprsente Saint-Sbastien, est des plus pittoresques; une observation:
sur un coin de rue on lit: _Plaza Mayor_, c'est du plus pur espagnol; 
ct, sur l'enseigne d'une boutique: _Riego, crivain public_. Va te
promener, la couleur locale!

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_La Fin du paganisme_, tudes sur les dernires luttes religieuses en
Occident au quatrime sicle, par M. Gaston Boissier, de l'Acadmie
franaise. 2 vol. in-18, 15 fr. (Hachette).--Ce qui frappe surtout dans
cet ouvrage, c'est l'entire libert d'esprit avec laquelle l'auteur a
trait son sujet. Il s'est fait le contemporain des vnements qu'il
raconte, cartant toute ide prconue, cherchant  tablir son opinion
sur la connaissance des oeuvres mmes des orateurs et des potes du
temps. Ce temps, c'est le quatrime sicle. Le rcit commence  la
conversion de Constantin et se continue jusqu'aux premires annes du
cinquime sicle. L'empire touche alors  sa fin. Les mesures prises par
Constantin et Constance pour assurer le triomphe de leur religion, la
raction philosophique et paenne de Julien, le dbat entre saint
Ambroise et Symmaque  propos de l'autel de la Victoire, les polmiques
que souleva la prise de Rome, en 410, et qui provoqurent la rponse de
saint Augustin dans sa _Cit de Dieu_, voil les principaux chapitres
d'un livre, o, laissant de ct les combats au grand jour, vus de tout
le monde et raconts d'autre part, l'auteur nous montre ceux qui se
livraient au-dessous, plus importants peut-tre, et dont le rsultat
devrait tre de faire trouver au paganisme, proscrit mais non dtruit,
les routes secrtes pour s'insinuer chez son rival et se foudre avec
lui. Rsultat bien attendu, mais logique et ncessaire. L'ducation
tait en effet reste paenne, le christianisme n'avait pas su ou pu
crer d'enseignement qui lui ft propre, de sorte que l'intelligence de
quiconque avait pass par les coles tait imprgne de paganisme. De
cette fusion du christianisme et de la civilisation antique est ne
notre socit moderne. Nous assistons, dans l'ouvrage de M. Boissier, 
l'accomplissement de ce mlange et c'est ce qui donne  son livre, 
ct de l'intrt historique, un intrt actuel et vivant.

Comme on devait s'y attendre, d'ailleurs, en passant par les mains de M.
Boissier, l'oeuvre, historique  son origine, est devenue une oeuvre de
critique littraire. Ngligeant  dessein le rcit des vnements
politiques pour lesquels il renvoie aux historiens proprement dits,  M.
le duc de Broglie,  M. Duruy, il a demand, nous dit-il, des leons
d'histoire  la littrature, il l'a interroge autant qu'il a pu, et
laisse rpondre  son aise, et il n'y a gure de grand crivain au
quatrime sicle, chrtien ou paen, dont il n'ait t amen 
s'occuper. Les tudiant dans leur vie et dans leurs oeuvres, avec la
pense que les tmoignages auraient d'autant plus d'autorit que nous
connatrions mieux les tmoins, il a, par ce moyen, fait revivre  nos
yeux une poque assez peu connue, si intressante cependant, puisque le
problme qui l'agitait ne contenait rien moins que l'avenir du monde.

L. P.


_La Jeunesse du grand Frdric_, par Ernest Lavisse. 1 vol. in-8, 7 fr.
50 (Hachette).--La nature, qui a prpar certaines patries et construit
des berceaux pour des peuples, dit excellemment M. Lavisse, n'a pas
prvu la Prusse. Il n'existe, en effet, ni race ni rgion gographique
prussiennes: l'Allemagne est fille de la nature, mais la Prusse a t
faite par les hommes. Elle a t faite par deux hommes:
Frdric-Guillaume Ier et Frdric II. La folie militaire du
roi-sergent, qui avait fait de la Prusse naissante une caserne, mit
entre les mains du roi-philosophe un instrument formidable, fabriqu
sans proportion avec les besoins d'un peuple de deux millions  peine
d'habitants, mais qui, au jour voulu, permit une pousse inattendue dont
l'avenir du royaume fut dcid. Ces deux hommes qui incarnent l'esprit
prussien, qui se compltent l'un l'autre, qui taient ncessaires l'un 
l'autre, ncessaires  la gense et  l'affermissement de la Prusse,
vcurent l'un  ct de l'autre en perptuel conflit, le roi imposant 
son hritier une tutelle autocratique et une surveillance policire dont
le poids exasprait son indpendance. L'histoire de la jeunesse de
Frdric II est la lutte de ces deux natures aussi indociles l'une que
l'autre. C'est  cette cole despotique, bien faite, quand elle
n'anantit pas toute nergie, pour exercer les dissimulations, les
habilets, les diplomaties, que se faonne l'me du prince royal, que
se prpare l'me du grand Frdric. L'auteur, qui a fait son domaine de
l'histoire de l'Allemagne, a apport dans cet expos les grandes
qualits de pntration qui marquent ses prcdents travaux; les faits,
groups par lui avec un grand esprit de critique, sont pour ainsi dire
mis en scne et se prsentent  nous avec une nettet frappante qui fait
vivre les vnements et donne  la lecture de cet ouvrage d'histoire
scientifique tout l'attrait qu'on trouverait dans des mmoires
contemporains.

L. P.


_Ma tante Giron_, par Ren Bazin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Calmann-Lvy).--Rien n'est charmant comme ces dlicatesses de coeur qui
prennent un jeune homme bien n, lorsqu'pris d'une jeune fille, il
n'ose plus demander sa main parce qu'elle vient de faire un riche
hritage et qu'il craint d'tre souponn de quelque sentiment
intress. Cela se voit-il dans la nature? Nous ne le mettons pas en
doute. Cela se voit, dans tous les cas, dans le joli roman de M. Bazin.
Nous sommes alors, il est vrai, bien loin de M. Zola, bien loin de
l'argent et de ses brutales convoitises. Mais, vrai ou non, nous avouons
prfrer ce monde idal, avec ses sentiments d'une douceur particulire
qu'on emporte toujours d'une heure passe avec lui. Mais que fait dans
ceci ma tante Giron? Eh bien, c'est elle qui fait la morale au trop
dlicat amoureux, qui le ramne  des sentiments plus terre  terre, qui
lui fait accepter l'hritire en lui prouvant que, puisqu'il l'aimait
avant l'hritage, il n'y a pas de mal, et que puisqu'elle l'aime, il ne
peut dcemment pas la rendre malheureuse en l'abandonnant. Tout ira donc
pour le mieux et tout le monde sera content.

L. P.


_Gentilshommes dmocrates_, par le marquis de Castellane. 1 vol. in-18.
3 fr. 50. (Plon, Nourrit, d.)--Point n'tait besoin d'une crise aigu
comme celle de 93 pour fonder la dmocratie moderne: la Rvolution et
t une simple volution naturelle et pacifique si elle se ft faite par
la royaut avec l'aide de la noblesse et du clerg, et c'est comme cela
qu'elle allait se faire en 1789, nous dit M. le marquis de Castellane.
Toutes les grandes ides sur lesquelles se base la socit du
dix-neuvime sicle s'laboraient alors au sein des deux premiers
ordres; elles allaient recevoir leur formule et leur ralisation
pratique: l'abolition de tous les privilges, l'tablissement du budget
suivant les rgles modernes, l'assistance publique, la libert de
conscience, le rgime parlementaire, eurent pour premiers instigateurs
et dfenseurs des _Gentilshommes dmocrates_, les Noailles, les La
Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Castellane. Ces prcurseurs
aviss ne furent pas suivis par ceux de leur caste, parce que, lorsque
ces derniers virent le troisime ordre, le tiers, aller sans eux, plus
loin et plus vite qu'eux, leur dignit blesse et lgrement effraye
leur fit quitter la lutte pour ne pas se compromettre avec ces gens.
L'affaire se fit alors sans eux et contre eux. Il n'est jamais prudent
de se retirer dans sa tente quand on ne se sent pas la vigueur
d'Achille; l'intransigeance devient alors dsertion; demeurer immuable
et isol comme un roc au milieu d'un courant est une satisfaction
goste; on s'est cru l'importance d'un obstacle et l'on voit le courant
tourner autour de soi et continuer sa route avec indiffrence. Ce qui
tait vrai, il y a cent ans, l'est encore aujourd'hui. Que la noblesse
de 1890 ne se dsintresse pas de la chose publique: tel est l'appel
pressant que lui adresse en terminant M. le marquis de Castellane;
qu'elle sache faire les concessions ncessaires; les courants ne se
remontent pas en politique. Allons-nous voir aujourd'hui des
gentilshommes opportunistes?

[Illustration: M. POUYER-QUERTIER.--Photographie Pirou. M. DE
PRESSENS.--Photographie Pirou.]



[Illustration: NOS GRAVURES]


LA LOI DE LYNCH AUX TATS-UNIS

L'humanit est la mme partout: il y a chez l'homme, qu'il soit civilis
ou  l'tat de nature, le mme fond de cruaut. Sous l'empire de la
ncessit ou de la passion, on le voit souvent commettre des actes qu'il
rprouvera plus tard lorsqu'il aura repris possession et conscience de
lui-mme. Nous en avons deux preuves aujourd'hui: d'abord dans les
vnements dont la cte d'Afrique a t le thtre, ensuite par ce qui
vient de se passer aux tats-Unis.

Nous avons racont dans l'Histoire de la Semaine du numro de
l'_Illustration_ du 28 mars dernier, l'assassinat du chef de la police
de la Nouvelle-Orlans et le lynchage des coupables par la population
ameute. Voici, au sujet de cette seconde partie du drame, des dtails
indits qu'aucun journal franais n'a encore publis.

La prison de la Paroisse, o taient enferms les prisonniers, occupe
dans la ville un pt de btiments isols par les quatre rues qui les
entourent: une grande porte de fer ferme l'entre principale, derrire
les btiments est une petite porte de dgagement, au centre se trouve la
cour des dtenues que reprsente notre dessin.

A huit heures du matin le peuple commence  s'attrouper devant la
prison, par petits groupes d'abord, puis plus nombreux; des coups de
sifflets partent de la foule, suivis de cris et de vocifrations. Peu 
peu la tourbe augmente, bientt transforme en un vritable flot humain.
Cependant l'on est encore relativement calme et l'on semble attendre les
chefs. Pendant ce temps, le meeting a lieu sur la place voisine, et le
lynchage des prisonniers est dcid. Bientt un cab dbouche  toute
bride, et deux hommes en descendent au milieu des hourrahs du peuple.
Ils frappent  la porte de la prison et demandent, au nom de la nation,
qu'on leur livre les prisonniers. Le personnel sent trs bien qu'il ne
pourra rsister, mais refuse nanmoins d'obir  cette injonction, et,
tout en parlementant, le directeur autorise les Italiens  se cacher
comme ils pourront, ou  se sauver si cela leur est possible.

Ils se cachent en effet de tous cts, isolment, dans la buanderie,
dans la niche du chien, sous l'escalier, dans une bote d'ordures, par
groupes de trois dans des cellules o ils s'enferment, au nombre de six
enfin dans la division des femmes, pendant que, au dehors, le peuple
impatient brisait la porte donnant sur la rue.

Mais un massacre, disciplin en quelque sorte, a t dcid dans le
meeting. La foule ne se prcipite pas  l'intrieur; soixante personnes
seulement, armes de carabines, pntrent et se mettent  faire des
recherches, et une vritable chasse  l'homme a lieu.

La premire n'est pas longue. Au premier tage dans une des galeries ils
aperoivent  travers le guichet d'une grande cellule trois des Italiens
cachs derrire un gros pilier: l'un d'eux se dcouvre un instant et
reoit une balle dans la tte; en tombant il fait trbucher son camarade
qui tombe,  son tour, sous une grle de balles, pendant que le
troisime fait sauter la serrure de la porte du fond et se sauve dans la
galerie contigu. Le peloton des excuteurs l'y suit et une premire
balle l'atteint  la tte, puis une autre lui fait sauter la main
droite, une troisime enfin l'abat le dos contre le sol, et ceux qui le
poursuivent l'achvent  coups de talons en lui passant sur le ventre.

Tour  tour, les malheureux sont, les uns aprs les autres, traqus et
abattus.

Mais il faut son compte au peuple, et il en manque encore huit. Six
d'entr'eux sont dcouverts rfugis dans la cour des femmes. Le lecteur
peut le voir sur notre gravure, ils sont comme un troupeau de moutons
acculs dans un coin et l, malgr leur supplications et leurs cris de
grce, fusills en groupe  bout portant; l'un d'eux ne reoit pas moins
de quarante balles.

Au dehors la populace entend le bruit de la fusillade, elle est prise 
son tour de la folie homicide, il lui faut maintenant mettre, elle
aussi, la main dans le sang, elle rclame  grands cris sa part; les
deux derniers Italiens, retirs, l'un de la niche  chien, l'autre du
panier d'ordures, lui sont alors amens et, sur la place,  la porte de
la prison, une scne atroce a lieu.

Le premier est pendu haut et court  la lanterne; quant  l'autre, il
est pass d'abord  la savate, puis accroch aussi et hiss au
rverbre; mais la corde casse, il est alors rependu une seconde fois.
Dans l'instinct de la conservation, le misrable a la force de se
soulever par les poignets sur la corde et de grimper jusqu' la barre de
fer, d'o, les yeux hagards dmesurment ouverts, la figure violace, le
cou dj tumfi et meurtri par la corde, il regarde avec terreur cette
foule qui grouille et hurle au-dessous de lui; un homme monte alors
jusqu' lui et,  coups de poings dans la figure, le fait dgringoler
sur le pav. Il est enfin pendu une troisime fois et meurt au milieu
d'affreuses convulsions pendant que la foule entonne un chant triomphal.


JUANITA

La gravure que nous donnons sur _Juanita_ reprsente une des scnes les
plus amusantes de l'ouvrage.

Ren Belamour, le fifre que le gnral franais a dpch dans
Saint-Sbastien pour dcouvrir les secrets de l'ennemi et qui est entr
dans la ville sous un costume de muletier, a t pris et arrt. Sur le
point d'tre fusill, il dclare qu'il n'est point ce qu'un vain peuple
pense: en ralit, il est femme, et femme espagnole, rpondant au doux
nom de Juanita. En effet, il endosse un costume fminin, il le porte
trs drlement et voil que par des oeillades enflamms, la belle
Juanita rend frus d'amour l'alcade de la ville et le colonel sir
Douglas, le gouverneur de la garnison anglaise qui occupe
Saint-Sbastien. Loge  la maison de ville, elle reoit dans ses
appartements ses deux grotesques amoureux... Notre gravure nous les
montre, au moment ou les deux fantoches (Gobin et Guyon) portent la
sant de leur adore (Mlle Marguerite Ugalde); un vin ptillant
d'Espagne que leur sert la smillante Ptrita (Mlle Zlo Duran) brille
dans les coupes.

Nous publions aussi, grce  l'obligeance des diteurs, MM. Schott et
Cie (Knoth et Sedano, successeurs. 70, faubourg Saint-Honor), un des
morceaux les mieux venus de la partition de M. de Supp: c'est la
romance que chante au second acte Mme Zlo Duran.


POUYER-QUERTIER

Tous les partis ont rendu hommage  M. Pouyer-Quertier,  l'heure o la
mort nous enlevait cette physionomie parlementaire si intressante et si
savoureuse en sa piquante originalit. Cet industriel, cet conomiste,
ce ministre, cet homme politique, tait avant tout un vrai Gaulois,
mtin de Normand, un Gaulois haut en couleur, au verbe abondant, aux
faons communicatives, dont l'exubrance un peu ronde cachait parfois un
esprit dli, aigu et fcond en ressources.

Pouyer-Quertier tait n en 1820: il entra  l'cole polytechnique. Au
sortir de l'cole, il voyagea, visita longuement l'Angleterre, puis se
consacra  l'industrie. Ds 1857 il entra, avec l'appui du gouvernement,
au Corps lgislatif en qualit de dput de la premire circonscription
de la Seine-Infrieure, mais en 1800, il choua contre le candidat de
l'opposition dmocratique, M. Desseaux.

Les vnements de 1870 rendirent  M. Pouyer-Quertier sa place dans la
vie politique, et c'est alors qu'il joua le rle dcisif qui honore sa
mmoire. Choisi par M. Thiers pour occuper dans le ministre le
portefeuille des finances, M. Pouyer-Quertier eut, en effet,  cooprer
 la grande oeuvre de la libration du territoire. Puis, il dut aller
ngocier le trait de paix de Francfort et en discuter avec M. de
Bismarck les stipulations commerciales. On raconte qu'en face du
puissant chancelier il dut, non seulement faire assaut de prsence
d'esprit et d'nergie patriotique, mais rsister encore aux dfis
gastronomiques du prince. Grand mangeur et gros buveur, M. de Bismarck
trouva  qui parler; et l'on raconte qu'il sut gr  M. Pouyer-Quertier
de lui avoir tenu tte.

A l'origine du Snat, M. Pouyer-Quertier avait t lu snateur de la
Seine-Infrieure: il  sig dans la haute assemble jusqu'aux lections
de janvier dernier ou la liste rpublicaine l'emporta.


M. DE PRESSENS

M. de Pressens, qui vient de mourir aprs une longue et douloureuse
agonie, laissera le souvenir d'un orateur loquent, d'un crivain de
grand mrite, et d'un caractre lev.

N  Paris en 1824, il avait fait des tudes thologiques  Lausanne,
d'abord sous la direction d'Alexandre Vinet, ensuite dans les
universits de Halle et de Berlin. Consacr pasteur en 1847, il fut
appel  desservir  Paris la chapelle Taitbout.

C'est aprs la guerre que son rle politique actif commena. Lors des
lections complmentaires pour l'Assemble nationale, le 2 juillet 1871,
il se porta candidat  Paris et fut lu dput par 118,975 voix. Il alla
siger  gauche et vota constamment avec les rpublicains.

Le 23 novembre 1883, il fut nomm snateur inamovible, et prit toujours
une part active aux discussions du Snat.

M. Edmond de Pressens laisse un bagage littraire considrable, comme
publiciste aussi bien que comme homme politique. Parmi ses nombreux et
remarquables ouvrages, citons notamment son _Histoire des trois premiers
sicles de l'glise chrtienne; l'cole critique de Jsus-Christ; la Vie
de Jsus,_ etc.

Les obsques de cet homme de bien ont lieu au moment mme o nous
paraissons.

[Illustration.]



ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.


V

Anie, qui tous les matins donnait rgulirement quelques heures  la
peinture, travaillait volontiers dans l'aprs-midi avec son pre, et
c'tait pour elle un plaisir de faner les foins qu'on fauchait dans les
prairies et dans les les du Gave: sa fourche  la main, elle pandait
son andain sans rester en arrire; et le soir venu, quand on chargeait
l'herbe sche sur les chars, elle apportait bravement son tas aussi
lourd que celui des autres faneuses.

Ces gots champtres fchaient sa mre, qui les trouvait peu compatibles
avec la dignit d'une chtelaine, comme elle trouvait le soleil malsain
et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le pre de tous nos maux, des
insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se
prserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de prcautions,
mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'et voulu,  sa fille, qui
n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les
gants montant jusqu'au coude, que pour les abandonner  la premire
occasion.

Par contre, ces gots et cette libert d'allure faisaient la joie de son
pre qui ds sa premire enfance avait passionnment aim le travail des
champs, labourant aussitt que ses bras avaient t assez longs pour
tenir les emmanchons, fauchant aussitt qu'on lui avait permis de
toucher  une faulx, conduisant les boeufs, montant les chevaux,
branchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel
dlassement, aprs tant d'annes de vie de bureau, enferme, touffe,
misrable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphre
parfume par les foins, les yeux charms par la vue des choses aimes,
ses btes, ses rcoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que
fermait au loin l'horizon changeant de la montagne, dont il avait si
longtemps rv sans esprer le revoir avant de mourir.

Lev le premier dans la maison, il commenait sa journe par la
surveillance de la traite des vaches dans les tables; puis, tout son
personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux, et s'en allait
inspecter les dfrichements qu'il faisait excuter pour transformer en
prairies les vignes puises et les touyas. Cette course tait longue,
non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins
accidents, mais encore parce qu'il s'arrtait  chaque instant pour
causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,
ou qui, lentement, cheminaient  ct de lui. Il les interrogeait, les
coutait: taient-ils satisfaits de leur rcolte? Et des discussions
s'engageaient sur les modes de culture employs par eux, ainsi que sur
ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres;
ne se fchant jamais de se heurter  la routine, s'efforant au
contraire avec patience et douceur, par des raisonnements  leur porte,
de les amener  comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des
grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantt dans un coin frais,
tantt dans un lot, en train d'enlever une tude d'aprs nature, ce
qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitt le
chteau, ils ne s'taient pas vus encore de la journe; arriv prs
d'elle, il descendait de cheval; elle, de son ct, quittait son pliant
pour venir  lui, et ils s'embrassaient:

--Tu as bien dormi?

--Et toi, mon enfant?

Aprs avoir attach la bride de son cheval  une branche, il regardait
son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la
vrit, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car
il suffisait qu'elle et mis la main  quelque chose pour que cette
chose devnt admirable  ses yeux. S'il avait t habitu  un dessin
plus serr et plus svre que celui dont elle se contentait, il se
disait qu' son ge on est vieux jeu, tandis qu'elle tait certainement
dans le train; il n'avait jamais t qu'un pauvre diable de manoeuvre,
et elle tait une artiste; dans ces conditions, comment n'et-il pas
repouss les objections qui se prsentaient  son esprit?

--Certainement tu as raison, disait-il en manire de conclusion,
l'impression donne est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait  cheval pour surveiller l'expdition du beurre qu'on
avait battu en son absence, ou celle des cochons, qu'on ne faisait pas
sortir de la porcherie, ou qu'on n'emballait pas en voiture, sans qu'il
y et de terribles cris pousss malgr les prcautions qu'on prenait
pour les toucher.

C'tait seulement aprs le djeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,
si l'envie l'en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il tait fier, lorsqu'il la voyait vaillante  l'ouvrage, sans
plus craindre le soleil qu'une onde, affable avec les ouvriers, bonne
avec les femmes, familire avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il tait heureux quand,  l'heure du goter, ils s'asseyaient tous
deux  l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie, et mangeaient en
bavardant la collation qu'on leur apportait du chteau: un morceau de
pain avec un fruit, ou bien une tartine de beurre mouille d'un verre de
vin blanc du pays et d'eau frache.

C'tait le meilleur moment de sa journe, alors que, cependant, il en
avait tant de bons, celui de l'intimit, des tte--tte, o tout peut
se dire dans l'panchement d'une tendresse partage.

On causait  btons rompus du prsent, du pass, et aussi quelquefois de
l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du pass, en gens heureux
qui n'ont pas besoin d'chapper aux tristesses de ce qui est pour se
rfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-tre un jour.

On s'examinait aussi: le pre en se demandant si, comme le disait sa
femme, il n'imposait pas  Anie une fatigue dangereuse pour sa beaut,
sinon pour sa sant; la fille, en suivant sur le visage de son pre et
dans son attitude les changements qui s'taient produits en lui depuis
leur installation  Ourteau, et qui se manifestaient par son air de
vigueur et de bien-tre, comme aussi par la srnit de son regard. Et
souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait prs de lui, tait pour
le complimenter:

--Tu sais que tu rajeunis?

--Comme toi tu embellis. Mais n'en doit-il pas tre ainsi pour nous?

Quand, pendant de longues annes, on a vcu d'une faon absurde qui
semble savamment combine pour dvorer la vie au tirage forc, n'est-il
pas logique que, le jour o l'on se conforme aux lois de la nature,
l'organisme qui n'a pas prouv de trop graves avaries se repose tout
seul et reprenne son fonctionnement rgulier? Voil pourquoi je suis si
heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces
fatigues qui ont manqu  ta premire jeunesse; sois certaine que la
mdecine fera un grand pas le jour o elle ordonnera les bains de soleil
et dfendra les rideaux et les ombrelles.

--Ils m'amusent, ces exercices.

--N'est-ce pas?

--Il me semble que a se voit.

--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose?

--Je m'y suis si bien et si vite habitue que je n'en vois pas d'autre
qu'on puisse prendre quand on a la libert de son choix.

Quelle diffrence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!

--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demand
si les pauvres tres trs courageux, mais trs malheureux, qui
acceptaient cette misre, taient vraiment les mmes que ceux qui
habitent ce chteau?

--Ne pense plus au pass.

--Pourquoi donc? N'est-ce pas prcisment le meilleur moyen pour
apprcier la douceur de l'heure prsente? Ce n'est pas seulement quand
je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant
les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaum,
m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie
heureuse qu'un coup de fortune nous a donne; c'est encore quand dans la
tranquillit et l'isolement du matin je travaille  une tude, et que je
compare ce que je fais maintenant  ce que je faisais autrefois, et
surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,
les rivalits, les intrigues, les fivres de l'atelier; si je t'avais
cont mes humiliations, mes tristesses, mes journes de rage et de
dsespoir, comme tu aurais t malheureux!

--Pauvre chrie!

--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que
l'heure des plaintes est passe; mais simplement pour que tu comprennes
le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons 
l'hritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme
pour moi; pour l'atelier Julian comme pour les bureaux de l'_Office
cosmopolitain_, o tu avais  subir les stupidits de M. Belmanires et
l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous tions rejets, toi dans ton
bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi  l'atelier?

--Veux-tu bien te taire!

--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant  imaginer des catastrophes qui ne
peuvent pas nous atteindre. Et nous pouvons nous moquer de celle-l, je
pense.

--Assurment.

--Quand mme tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends
d'eux...

--Ils le rendront, et au-del de ce que j'ai annonc; l'exprience de ce
que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques annes.

--Quand mme nous en resterions o nous sommes, nous n'avons rien 
craindre de la fortune; et j'espre bien que si je me marie...

--Comment! si tu te maries!

--J'espre bien que si je me marie, tu prendras des prcautions telles
que je ne puisse jamais retomber dans la misre.

--Sois tranquille.

--Je le suis; et c'est pour cela prcisment que je ris de catastrophes
qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui
finissent bien; heureux, les romans tristes.


VI

Une aprs-midi qu'ils s'entretenaient ainsi  l'abri d'un bouquet de
saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux
 et l, au caprice des amitis, faneurs et faneuses gotaient, et que
les boeufs attels aux chars sur lesquels on allait charger le foin
plongeaient goulment leur mufle dans l'herbe sche, ils virent au loin
Manuel, accompagn d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout
d'abord, se diriger de leur ct.

--Voil Manuel qui te cherche, dit Anie.

--Qui est avec lui?

--Costume gris, chapeau melon, a ne dit rien; pourtant la dmarche
ressemble  celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en
rentrant va tre fche de ne pas s'tre trouve au chteau pour le
recevoir!

Quand le baron les aperut, il renvoya le valet de chambre et s'avana
seul.

Anie s'tait leve.

--Tu ne t'en vas pas?

--Pourquoi m'en irais-je?

--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.

--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes
faneurs?

Des brins de foin taient accrochs  ses cheveux ainsi qu' sa blouse
de toile bleue; elle ne prit mme pas la peine de les enlever.

Quand les paroles de politesse eurent t changes avec le baron, tout
le monde se rassit sur l'herbe.

--Me pardonnez-vous de vous dranger ainsi? dit d'Arjuzanx.

--Mais vous ne nous drangez nullement; les bras de ma fille pas plus
que les miens ne sont indispensables  la rentre de nos foins.

--Au moins s'y emploient-ils.

--Je trouve trs amusant de jouer  la paysanne, dit Anie.

--Vous aimez la campagne, mademoiselle?

--Je l'adore.

Le baron parut ravi de cette rponse.

L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait proccup,
peut-tre mme embarrass; en tout cas, il ne montrait pas son aisance
habituelle; alors Anie s'loigna sous prtexte d'un ordre  donner, et
rejoignit les faneuses qui avaient repris leur travail.

Pendant plus d'une heure elle vit son pre et le baron marcher  travers
la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et
comme le terrain tait parfaitement plane, sans aucune touffe d'arbuste,
elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron taient vifs,
dmonstratifs, passionns; ceux de son pre, rservs; videmment, l'un
parlait et l'autre coutait.

Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue
conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses
adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.

A la fin, cependant, ils se dirigrent vers elle de faon  ce qu'elle
ne pt pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois
c'tait bien pour prendre cong d'elle.

Quand il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit  sa fille de
laisser l sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand
il n'y eut plus d'oreilles curieuses  craindre qu'il se dcida 
parler:

--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?

--Te parler de choses srieuses, si j'en juge par sa pantomime.

--Te demander en mariage.

--Ah!

--C'est tout ce que tu me rponds?

--Je ne peux pas te dire que je suis profondment surprise de cette
demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fche, alors je dis:
ah! pour dire quelque chose.

--Il ne te plat point?

--Je serais fche de sa demande.

--Il te plat?

--J'en serais heureuse.

--Alors?

--Alors, veux-tu rpondre  mes questions au lieu que je rponde aux
tiennes?

Il fit un signe affirmatif.

--Avant tout, dis-moi si la question d'intrt a t aborde entre vous.

--Elle l'a t.

--Sur quelle dot compte-t-il?

--Il n'en demande pas.

--Mais il en accepte une?

--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'pouser;
c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde
impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres
paroles.

--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent  la fortune.

--Pourquoi cette dfiance?

--Parce que je ne veux pouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne
cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que
notre fortune me serve  me payer ce mari-l.

--Prcisment, le baron me parat tre ce mari.

--Alors rpte.

--Si tu veux vivre  la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine
de mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon
large et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux
Paris une partie de l'anne, c'est  nous de te donner une dot, celle
que nous voudrons, qui te permette de faire face aux dpenses de la vie
parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras
toi-mme d'aprs ton budget. L-dessus il s'en remet  toi, et  nous.
Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.

Au lieu de rpondre, elle continua ses questions:

--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait
beaucoup, tandis que toi, tu coutais; cependant tu as dit quelque
chose.

--Sans doute.

--Qu'as-tu dit?

--Que je devais consulter ta mre, et que je devais te consulter
toi-mme.

--Je pense qu'il a trouv cela juste.

--Parfaitement. Cependant il a insist, sinon pour avoir une rponse
immdiate, au moins pour arranger les choses de faon  ce que cette
rponse ne soit point dicte par la seule inspiration. Pour cela il
demande que nous allions passer quelquefois la journe du dimanche 
Biarritz, o nous le rencontrerons, comme par hasard, et o vous pourrez
vous connatre. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite
que tu te prononceras.

--As-tu accept cet arrangement?

--Il aurait dpendu de moi seul que je l'aurais accept, car il me
parat raisonnable, Biarritz tant un terrain neutre o l'on peut se
voir, sans que ces rencontres, plus ou moins fortuites, aient rien de
compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai
demand  vous consulter, ta mre et toi. Pouvais-je promettre d'aller 
Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'tait
rpulsif?

--Il ne me l'est pas; et je suis dispose  croire comme toi que la dot
n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.

--Alors?

--Je ne demande pas mieux que d'aller  Biarritz le dimanche, mais 
cette condition qu'il sera bien expliqu et bien compris que cela ne
m'engage  rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon
examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite
indiffrence  son gard. Ce sentiment, qui,  vrai dire, n'en est pas
un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le
connatrai mieux? C'est possible. Mais sincrement je n'en sais rien.

--Laissons faire le temps.


VII

Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron  Biarritz, mais ses
sentiments n'avaient chang en rien; elle en tait toujours 
l'indiffrence, et quand sa mre, quand son pre, l'interrogeaient, sa
rponse restait la mme:

--Attendons.

--Qui te dplat en lui?

--Rien.

--Alors?

--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plat en lui?

--Je te le demande.

--Et je te fais la mme rponse: rien. Dans ces conditions je ne peux
dire que ce que je te dis: attendons.

Mme Barincq, qui dsirait passionnment ce mariage, et trouvait toutes
les qualits au baron, s'exasprait de ces rponses:

--Crois-tu que cette attente soit agrable pour ce pauvre garon?

--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se
retire.

--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas 
souffrir de ta rserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?

--J'espre qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses
projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.

Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'tait ce que le pre et la
mre se demandaient, et, comme ils dsiraient autant l'un que l'autre ce
mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour o ils auraient 
traiter les questions d'affaires et  fixer la dot.

Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que
leur fille en et autant, c'tait leur rponse  son dsintressement.

Mais, si ces quarante mille francs devaient leur tre faciles  payer
annuellement, ce ne serait que quand les amliorations apportes 
l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles,
c'est--dire quand les terres dfriches seraient toutes transformes en
prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, o trouver
ces quarante mille francs?

C'tait la question que Barincq tudiait assez souvent, en cherchant
quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un
emprunt.

Un jour qu'il se livrait  cet examen dans son cabinet, qui avait t
celui de son frre, il tira les divers titres de proprit se rapportant
aux pices de terre qu'il avait en vue, et se mit  les lire en notant
leurs contenances.

Pour cela, il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire
un classement qui le satisfit mieux que celui adopt par son frre.

Comme il avait compltement tir un de ces tiroirs, il aperut une
feuille de papier timbr, qui avait d glisser sous le tiroir. Il la
prit, et, comme au premier coup d'oeil il reconnut l'criture de son
frre, il se mit  la lire.

Je soussign, Gaston-Flix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau),
demeurant au chteau de Saint-Christeau, commune de Ourteau
(Basses-Pyrnes)--dclare, par mon prsent testament et acte de
dernire volont, donner et lguer, comme en effet je donne et lgue, 
M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison 
Chambry, la proprit de tous les biens, meubles et immeubles, que je
possderai au jour de mon dcs. A cet effet, j'institue mon dit
Valentin Sixte mon lgataire  titre universel. Je veux et entends qu'en
cette qualit de lgataire mon dit Valentin Sixte soit charg de payer 
mon frre Charles-Louis Barincq, demeurant  Paris, s'il me survit, et 
sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite
rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon excuteur
testamentaire la personne de Me Rbnacq, notaire  Ourteau, sans la
saisine lgale, et j'espre qu'il voudra bien avoir la bont de se
charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris
l'excution comme tant l'ordonnance de ma dernire volont.

Fait  Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent
quatre-vingt-quatre.

Et aprs lecture j'ai sign

Gaston Barincq.

Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en
ligne; mais ds les premires, au moment ou il commenait  comprendre,
il avait t oblig de poser sur son bureau la feuille de papier, tant
elle tremblait entre ses doigts. C'tait un coup d'assommoir qui
l'crasait.

Aprs quelques minutes de prostration, il recommena sa lecture,
lentement cette fois, mot  mot:

Je donne et lgue  M. Valentin Sixte... la proprit de tous les
biens, meubles et immeubles, que je possderai au jour de mon dcs.

videmment, ce testament tait celui que son frre avait dpos au
notaire Rbnacq et ensuite repris; la date le disait sans contestation
possible.

Pas d'hsitation, pas de doute sur ce point:  un certain moment, celui
qu'indiquait la date de ce testament, son frre avait voulu que le
capitaine ft son lgataire universel; et il avait donn un corps  sa
volont, ce papier crit de sa main.

Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul
d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement
de volont?

Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?

Le supprimer? Le modifier?

Chercher en dehors de ces deux hypothses paraissait inutile, c'tait 
l'une ou l'autre qu'on devait s'arrter; mais laquelle avait la
vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la runion de diverses
conditions d'o pouvait jaillir un tmoignage ou une preuve, il ne le
voyait pas en ce moment, troubl, boulevers, jet hors de soi, comme il
l'tait.

Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le
testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son criture
ou sa rdaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.

Mais aucune lumire ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une ide
 une autre sans s'arrter  celle-ci plutt qu' celle l, et revenait
toujours au mme point d'interrogation: pourquoi, aprs avoir confi son
testament  Rbnacq, son frre l'avait-il repris? et pourquoi, aprs
l'avoir repris, ne l'avait-il pas dtruit ou modifi?

Le temps marcha, et la cloche du dner vint le surprendre avant qu'il
et trouv une rponse aux questions qui se heurtaient dans sa tte.

Il fallait descendre, il se composa un maintien pour que ni sa femme ni
sa fille ne vissent son trouble, car, malgr son dsarroi d'ides, il
avait trs nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien
avant d'avoir une explication  leur donner.

Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les
feuillets d'un acte notari, et il se rendit  la salle  manger, o sa
femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'tait, en
effet, l'habitude qu'il arrivt toujours le premier  table, autant
parce que, depuis son installation  Ourteau, il avait retrouv son bel
apptit de la vingtime anne, que parce que les heures des repas
taient pour lui les plus agrables de la journe, celles de la causerie
et de l'panchement dans l'intimit du bien-tre.

--J'allais monter te chercher, dit Anie.

--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda Mme Barincq.

--Pourquoi n'aurais-je pas faim?

--Ce serait la question que je t'adresserais.

Prcisment parce qu'il voulait paratre  son aise et tel qu'il tait
tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa
proccupation.

--Dcidment tu as quelque chose, dit Mme Barincq.

--O vois-tu cela?

--Est-ce vrai, Anie? demanda la mre en invoquant, comme toujours, le
tmoignage de sa fille.

Au lieu de rpondre, Anie montra d'un coup d'oeil les domestiques qui
servaient  table, et Mme Barincq comprit que si son mari avait vraiment
quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.

Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous
un berceau de rosiers, o tous les soirs on avait coutume de prendre le
frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant,
avec ses effets de lumire et d'ombres sur les sommets lointains, elle
revint  son ide.

--Parleras-tu, maintenant que personne n'est l pour nous entendre?

--Que veux-tu que je te dise?

--Ce qui te proccupe et t'assombrit.

--Rien ne me proccupe.

--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?

--Il me semble que je suis comme tous les jours.

--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mang, et il y avait
des moments o tu regardais dans le vide d'une faon qui en disait long.
Quand, pendant vingt ans, on a vcu en face l'un de l'autre, on arrive 
sa connatre et les yeux apprennent  lire. En te regardant  table, ce
soir, je retrouvais en toi la mme expression inquite que tu avais si
souvent pendant les premires annes de notre mariage, quand tu te
dbattais contre Sauvai, sans savoir si le lendemain il ne
t'tranglerait pas tout  fait.

--T'imagines-tu que je vais penser  Sauval, maintenant?

--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi,
aujourd'hui, l'expression angoisse que tu montrais quand tu te sentais
perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voil pourquoi je te
demande ce que tu as.

Il ne pouvait pourtant pas rpondre franchement.

--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui
a t trompeuse.

[Illustration.]

--Puisque tu ne veux pas rpondre, c'est moi qui vais te dire d'o vient
ton souci; nous verrons bien si tu te dcideras  parler: tu es inquiet
parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu
attendais d'elles et que tu as peur de marcher  ta ruine. Il y a
longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?

--Ah! cela non, par exemple.

--Tu n'es pas en perte?

--Pas le moins du monde; les rsultats que j'attendais sont dpasss, et
de beaucoup; ma comptabilit est l pour le prouver. Je ne suis qu'au
dbut, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres
que je vous ai donns, c'est--dire un produit de trois cent mille
francs par an, sera facilement atteint le jour o toutes les prairies
seront tablies et en plein rapport. Ce que j'ai ralis jusqu' ce jour
le dmontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres
clairs comme le jour, non en thorie, mais en pratique. Pour cela il ne
faudrait que trois ans... si je les avais.

--Comment, si tu les avais! s'cria Mme Barincq.

Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui lui avait chapp.

--Qui est sr du lendemain?

--Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi
n'as-tu pas appel le mdecin?

--Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.

--Alors pourquoi t'inquites-tu? C'est la plus grave des maladies de
s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais
habiter la campagne parce que tu dois y trouver la sant et le repos, y
vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas
installs que te voil tourment, sombre, hors de toi, sous le coup de
soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer!
Depuis que nous sommes maris tu m'as, pour notre malheur, habitue 
ces mines de dsespr; mais au moins je les comprenais et je
m'associais  toi, quand tu luttais contre Sauvai, quand tu peinais chez
Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'tre pas gai; tu aurais eu le
droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquitudes
du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-mme que tes affaires
sont dans une voie superbe, quand nous sommes dbarrasss de tous nos
tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang,
quand nous n'avons plus qu' nous laisser vivre, quand le prsent est
tranquille et l'avenir assur, enfin quand nous n'avons qu' jouir de la
fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... parce qu'on
n'est pas sr du lendemain. Mais qui peut en tre sr, si ce n'est nous?
Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends
prcisment: te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous
manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations? Ce serait
la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup.
Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte; je suis une femme
use par les chagrins, les durets de la vie, la rvolte contre les
injustices du sort dont nous avons t si longtemps victimes. Je ne
supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que a ira bien, j'irai
moi-mme. Le jour o a ira mal, je ne rsisterais pas  de nouvelles
luttes. Tche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-mme,
alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.

Ce qu'il avait dit il le rpta: il ne se croyait pas, il ne se sentait
pas malade, il avait la certitude de ne pas l'tre. En tout cas,
tait-il dans un tat d'agitation dsordonne qui ne lui permit pas de
s'endormir.

Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrter son parti 
l'gard de ce testament, il fallait qu'il le prt maintenant, et ne
restt pas indfiniment dans une lche et misrable indcision.

Plus d'un  sa place sans doute se serait dbarrass de ces hsitations
d'une faon aussi simple que radicale: on ne connaissait pas l'existence
de cet acte; pas un seul tmoin n'avait assist  sa dcouverte; tout le
monde maintenant tait habitu  voir l'hritier naturel en possession
de cette fortune; une allumette, un peu de fume, un petit tas de
cendres et tout tait dit, personne ne saurait jamais que le capitaine
Sixte avait t le lgataire de Gaston.

Personne, except celui qui aurait brl ce papier; et cela suffisait
pour qu'il n'admt ce moyen si simple que de la part d'une autre main
que la sienne.

Dans ses nombreux procs il avait vu son adversaire se servir, toutes
les fois que la chose tait possible, d'armes dloyales, et ne le battre
que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pices
falsifies ou supprimes; jamais il n'avait consenti  le suivre sur ce
terrain, et s'il tait ruin, s'il perdait, son honneur tait sauf; et
pendant vingt annes ce tmoignage que sa conscience lui rendait avait
t son soutien: mauvais commerant, honnte homme.

Et l'honnte homme qu'il avait t, qu'il voulait toujours tre, ne
pouvait brler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frre ne
l'avait repris  Rbnacq que parce qu'il n'tait plus l'expression de
sa volont.

Qui dit testament dit acte de dernire volont; cela est si vrai que les
deux mots sont synonymes dans la langue courante; incontestablement  un
moment donn Gaston avait voulu que le capitaine ft son lgataire
universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?

Toute la question tait l; s'il le voulait, ce testament tait bien
l'acte de sa dernire volont et alors on devait l'excuter; si au
contraire il ne le voulait plus, ce testament n'tait pas cet acte
suprme, et, consquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un
brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier o il doit
rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.

On aurait dcouvert ce testament dans les papiers de Gaston 
l'inventaire, sans qu'il et jamais quitt le tiroir dans lequel il
aurait t enferm au moment mme de sa confection, que la question
d'intention ne se serait pas prsente  l'esprit: on trouvait un
testament et les prsomptions taient qu'il exprimait la volont du
testateur, aussi bien  la date du 11 novembre 1884 qu'au moment mme de
la mort, puisqu'aucun autre testament ne modifiait on ne dtruisait
celui-l: le 11 novembre Gaston avait voulu que le capitaine hritt de
sa fortune, et il le voulait encore en mourant.

Mais ce n'tait pas du tout de cette faon que les choses s'taient
passes, et, la situation tant toute diffrente, les prsomptions
bases sur ce raisonnement ne lui taient nullement applicables.

Ce testament fait  cette date du onze novembre, alors que Gaston avait,
il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour prfrer  sa famille un
tranger et le choisir comme lgataire universel, avait t dpos chez
Rbnacq o il tait rest plusieurs annes; puis, un jour, ce dpt
avait t repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on
ne retire pas son testament  un notaire en qui l'on a confiance--et
Gaston avait pleine confiance en Rbnacq--pour rien ou pour le plaisir
de le relire.

S'il tait logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dict
le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction o se trouvait
Gaston  ce moment que le capitaine tait son fils, n'tait-il pas tout
aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs
annes aprs, avaient fait reprendre ce testament reposaient sur des
doutes graves relatifs  cette paternit?

Dans la lucidit de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rbnacq le
jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'taient
changes pendant l'inventaire entre le notaire, le juge de paix et le
greffier, lui revinrent avec nettet et prcision pour prouver
l'existence de ces doutes et dmontrer que le testament avait t repris
pour tre dtruit.

N'taient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attrist les
dernires annes de Gaston? et son inquitude, sa mfiance, constates
par Rbnacq, ne l'taient-elles pas aussi? pour le notaire il n'y avait
pas eu hsitation: chagrins et inquitudes qui, selon ses expressions
mmes, avaient empoisonn la fin de sa vie, provenaient des doutes qui
portaient sur la question de savoir s'il tait ou n'tait pas le pre du
capitaine. Si pour presque tout le monde sa paternit tait certaine,
pour lui elle ne l'tait pas, puisque ses doutes l'avaient empch de
reconnatre celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-mme
n'acceptait pas comme tel.

_(A suivre.)_

Hector Malot.

[Illustration.]









End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 11 AVRIL 1891 ***

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PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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