Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891

Author: Various

Release Date: June 7, 2014 [EBook #45911]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Rnald Lvesque






L'ILLUSTRATION

_Prix du Numro: 75 cent._

SAMEDI 23 MAI 1891

49e Anne.--N 2517

[Illustration: VOYAGE DU PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE.--Limoges:
distribution des rcompenses de la 17e fte fdrale de l'Union de
gymnastique.--D'aprs les croquis de notre envoy spcial, M.
Clair-Guyot.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Quand nous aurons assist  cent cinquante vernissages par printemps,
nous pourrons,  notre aise, prendre nos quartiers d't. Grands dieux,
ces vernissages, comme ils se multiplient! On sort de l'un pour entrer
dans l'autre. S'il n'y a plus en France que trs peu de salons o l'on
cause, il en est une quantit o l'on expose. Les Champs-Elyses sont 
peine escompts que l'on ouvre le Champ-de-Mars, et celui-ci est  peine
lorgn qu'on se prcipite vers le Salon des Refuss, un Salon pour rire,
le vaudeville aprs la grande pice.

De toutes ces inondations de peinture, c'est bien celle du Champ-de-Mars
qui semble d'un agrment plus particulier, sinon suprieur. Cela tient
beaucoup  l'arrangement,  l'amnagement. On a l comme un vague
ressouvenir de ce beau rve de 1889, l'Exposition vanouie.

On a la sensation qu'on va retrouver tout  l'heure nos amies les
petites Javanaises et on se demande si l'on n'entend point passer dans
l'air les lointains accords--ou dsaccords--de la musique de la rue du
Caire. O valses des tziganes! O _starlets_ du Danube, aux djeuners de
la Czarda! Fini, fini, tout cela. Mais l'exposition des tableaux nous
reste et nous en donne une sorte d'arrire-got.

Et puis on y cause en ce Salon, dans les salons de repos. Les fauteuils
y sont bons. La lumire y arrive par des verrires de Besnard qui sont
bien suggestives, comme on dit  prsent.

Par les fentres on aperoit dans le jardin des touffes de marronniers
verts piqus de fleurs blanches. C'est trs joli.

Puis les caquets s'envolent avec les ppiements d'oiseaux.

--Avez-vous vu Mme Gautereau?

--Oh! ce portrait, ma chre! Quel portrait!

--Remarquez-vous une chose: c'est que les trs jolies femmes ne donnent
pas toujours de trs jolis portraits.

--C'est comme en photographie.

--A peu prs. Et pourtant les peintres ont plus de temps  eux.

--Est-elle si jolie que cela, la belle Mme Gautereau?

--Elle ressemble  Yvette Guilbert, moins la drlerie, et  Mlle Moreno,
des Franais, moins la voix. Mais elle est jolie.

--Le nom de son nouveau peintre?

--Courtois. Gustave Courtois.

--Ou Discourtois, car il ne l'a pas flatte.

--Les peintres ne sont pas en ce monde pour flatter.

--Oh! oh! Et si j'avais une verrue sur le nez, ils peindraient donc ma
verrue?

--Absolument, sous peine de tirer de leur palette un mensonge.

--C'est qu'un mensonge agrable est si doux! Voyez Machard. A la bonne
heure, il vous voit en beau, celui-l. Et Chaplin, le pauvre Chaplin!
Moi je ne comprends la peinture que comme un madrigal!

--Ne dites pas cela si haut: voil des peintres.

--Qui cela?

--Raffalli.

--Oh! c'est un sculpteur--et excellent!

--Avez-vous vu les _Conscrits?_

--Les _Conscrits?_

--Oui, les _Conscrits_ de Dagnan. Un chef-d'oeuvre!

--Ah! ces paysans, l-bas, chantant derrire un drapeau tricolore?

--Prcisment. Il y a toute la France dans ce tableau-l. Ces conscrits,
solides, cuits du soleil, sans pose, allant droit devant eux, c'est
superbe. Ils feront de rudes soldats.

--J'ai cherch la _Barricade_ de Meissonier, je ne l'ai pas trouve.

--L-bas, ce cadre crp de noir. Ce n'est pas grand, mais c'est
admirable.

Des morts aplatis sur un tas de pavs sanglants, dans une rue vide. Je
n'ai jamais mieux senti que devant cette vision l'pouvante de la guerre
civile. Meissonier avait peint cela d'aprs nature, certainement.

--Oui. Et il avait donn ce chef-d'oeuvre  Delacroix, comme une chose
quelconque, une petite tude. A prsent, qu'est-ce que cela vaut?

--Les yeux de la tte, mais je garde les miens pour les Boldini. Oh! ces
Boldini! Etonnants, tourdissants. Voil de vraies femmes modernes. Pas
des _primitifs_ ou des primitives, celles-l, comme le pastiche de
Courtois, non, des contemporaines, des nvroses, des dtraques, des
disloques, mais si fines, si frles, si dlicates, si sduisantes!
Adorables, tout simplement. Elles sont capiteuses, comme du champagne.

--Et les _Pharisiens_ de Jean Braud?

--Les Pharisiens? Les Parisiens, voulez-vous dire?

--Non, les Pharisiens. M. Renan invitant Jsus  dner. C'est trs
amusant et bien peint.

--Je n'ai pas vu ce Mystre!

--A propos, si nous allions goter? Un baba et du Roederer.

--Allons goter!

Voil un aperu des propos qu'entendent les salons de conversation du
Champ-de-Mars. A peu de choses prs, c'est cela; quand on ne rcite pas
l'article de Wolff ou de Mantz qu'on a lu le matin ou la veille dans son
journal. Mais il est surprenant de voir la vogue que gardent les
Expositions de peinture. Il y en aura bientt 365 par an, et elles
auront 365 fois un public qui se fera craser les pieds au vernissage.

--Vernissage? La mort aux souliers vernis.

Ces gros vnements parisiens--pharisiens, dirait M. Jean
Braud--s'taient encore grossis, la semaine dernire, d'une petite
anecdote spciale. Tout-Paris s'tait trouv, les pieds et le bec dans
l'eau, devant la Porte-Saint-Martin, dont l'affiche portait, barrant le
titre du _Petit Faust_, une bande attristante! _Relche_. Relche par
indisposition. Pauvre Tout-Paris! Il venait pour couter le _Petit
Faust_, et Jeanne Granier, malade, ne pouvait chanter.

Malade ou colre? Malade. Un rhumatisme soudain avait _intress_, comme
disent les mdecins, quelques cordes vocales. Et alors, en avant la
laryngoscope! A nous, Poyetet Fauvel! Mais la voix ne revenait pas, et
_Tout-Paris_ attendait,  la porte du thtre, la fin de l'averse en se
disant:

--Que ferai-je, mon Dieu, ce soir?

Tout le monde ne pouvait aller au Thtre-d'Application voir les si
curieuses projections magiques du peintre Horace de Callias, il en
cotait 100 francs  cette reprsentation-l, et 100 francs, c'est une
somme. Il est vrai qu'on avait droit en plus  une pice de la duchesse
d'Uzs et  un concert vocal, o les artistes n'taient autres que la
vicomtesse de Tredern, la comtesse Mnizeck. Il s'agissait d'une bonne
oeuvre, c'est tout dire.

Mais, encore une fois, tous les Parisiens n'ont pas 100 francs  mettre
 une reprsentation. Et le soir du _Petit-Faust_, le Tout-Paris se
disait:

--Que ferai-je, mon Dieu, ce soir?

Aller voir les _Lions_, c'est trop loin! Et puis _Nron_ au lieu du
_Petit Faust!_ Alors Tout-Paris, en toilettes de _premires_, s'est
rabattu sur les cafs-concerts du voisinage, et a cout des chanteuses
qui ne chantaient pas comme Jeanne Granier, mais qui n'avaient pas de
rhumatismes sur les cordes vocales.

Les petites camarades ont fait courir le bruit que ce rhumatisme tait
d  un costume manqu. Ces couturires n'en font jamais d'autres, et
Mlle Granier a pour ses costumes des coquetteries toutes naturelles. La
blonde Blanche d'Antigny, qui fut la premire Marguerite du _Petit
Faust_, n'avait pas de ces accs de rhumatisme. Toujours en sant et en
gaiet, cette belle fille que nous vmes arriver un matin de Russie,
avec un attelage moscovite et de petits trotteurs de l'Ukraine, conduits
par un moujick en blouse de soie.

Elle tait, l-bas, toute-puissante, et je ne sais quel grand personnage
n'avait rien  lui refuser et ne lui refusait rien. Elle disait:

--Je viens passer quinze jours  Paris, mais je repars pour Ptersbourg.
Je ne veux que prendre l'air.

Seulement cet air-l lui monta  la tte. Elle trouva Paris amusant et,
Nestor Roqueplan aidant, elle entra au thtre. Au Palais-Royal, si je
ne me trompe. Mais elle le quitta bien vite, ce Palais-Royal, et,
superbe, rieuse, les cheveux couleur des bls, la chair couleur du lait,
les yeux couleur de saphir, elle apparut dans _Chilperic_, vtue d'une
peau de mouton blanche, blanche comme le plus gras et le plus joli des
bbs mrovingiens qu'on pt imaginer. Elle sduisit le public.

Tant de belle humeur! Pas de faons. Un Rubens  la _parisine_. Puis
Herv pour elle crivit le _Petit Faust_ et Blanche d'Antigny--Blanche,
comme on disait alors--devint une des reines, une des joies de Paris.
Qui s'en souvient maintenant? Et aprs tant de beaut, de bont, de luxe
et de bruit, quel silence succdant  quelle fin! Car voici comment elle
mourut: au Grand-Htel, parmi ses malles  peine dfaites, au retour
d'un voyage au Caire. Dfigure, dit-on, par le coup de foudre d'une
petite vrole noire. Zola n'eut garde d'oublier cette fin tragique
lorsqu'il ramassa ses documents pour crire _Nana_.

Et _Nana_, c'est Blanche d'Antigny, mais une Blanche pousse au drame et
qui n'est pas la belle crature insouciante qui vous amusait dans le
_Petit Faust_, le sourire aux lvres et le coeur sur la main.

Le romancier qui voqua la pauvre fille sera-t-il cette semaine lu 
l'Acadmie franaise? On le dit ou du moins on en parle, car ces
lections passionnent toujours peu ou prou le public. Les uns tiennent
pour Pierre Loti, les autres pour M. Zola, d'autres pour M. de Bornier,
d'autres encore pour M. Stphen Ligeard. Qui endossera l'habit vert?
Qui sera le plus heureux des quatre? Les auteurs dramatiques vont, sans
aucun doute, voter pour M. de Bornier. Mais les romanciers et les
critiques? Vont-ils aussi se prononcer pour ou contre le roman
romanesque invent par M. Marcel Prvost pour les besoins de sa cause
qui, d'ailleurs, est bonne?

On saura cela avant la fin de la semaine,  moins que l'Acadmie ne vote
pour personne, ce qui lui arrive parfois.

--Il est possible que nous attendions, disait l'autre jour un
acadmicien. Attendre! Le mot est plein de sous-entendus macabres. Mais
toute lection, politique ou scientifique, snatoriale ou littraire,
qu'est-ce donc, si ce n'est le jeu de la mort?

Et cette mort de M. Deck, qui vient attrister le monde des arts, c'est
une perte. Ce grand cramiste fut un homme simple, bon, dvou  sa
tche. Une espce de gens chaque jour plus rare. Deck tait Alsacien;
toute sa vie, il l'avait voue  cet art qui fit la gloire des Palissy
et des Avisseau.

Je gage qu'on va profiter de la mort de Deck pour demander  quoi sert
la manufacture de Svres et  quoi bon la conserver.

On devine tous les arguments qui peuvent tre produits. Ce sont toujours
les mmes sur les lvres de ceux qui veulent tout dtruire. A quoi bon
l'cole de Rome? A quoi bon les Gobelins? A quoi bon tout ce qui fait la
supriorit artistique de la France? Un Amricain, averti de cet
entranement de certains esprits franais vers une aimable abolition de
notre aristocratie artistique, s'est dit--j'ai, je crois, en son temps,
cont la chose:

--Il y a une affaire  faire l!

Et il a offert d'acheter pour une somme considrable (je ne sais combien
de millions de dollars) la marque seule de la manufacture de Svres,
cette marque qui est une estampille d'art.

L'tat conserverait les btiments de Svres. Il y logerait une cole
professionnelle ou des instituteurs,  son gr, et l'Amricain vendrait
 l'univers des Svres authentiqus par la marque officielle. Ce serait
donc profit pour notre budget qui a besoin de secours et pour le Yankee
monnayant ainsi un peu de notre vieille gloire.

On a refus. Jusqu' prsent on persiste  trouver que le luxe est aussi
la dcoration des dmocraties, et Svres, comme Beauvais, comme les
Gobelins, comme l'cole des Beaux-Arts, rsiste encore aux assauts. Mais
il faut se hter ou se raidir si l'on veut persister dans ce qui fut
l'attrait et la sduction de la France. La mort de Deck va tout remettre
en question. A quoi bon chercher un directeur nouveau quand il serait si
simple de supprimer le directeur en supprimant la manufacture? Le muse
resterait, et encore! L'Amrique pourrait aussi nous l'acheter. O
Champfleury! que tu as bien fait de prcder le pauvre Deck!

Mais, d'ailleurs, qu'on attaque ou qu'on dfende Svres, les choses qui
doivent arriver n'en arrivent pas moins  leur heure, et, pour peu qu'on
ait vcu, quelque parisien qu'on soit, on devient quasi-mahomtan. Ce
qui doit tre arrive. Il en est de nos opinions comme de ces discours
officiels qu'on entend aux gares et aux banquets, en voyage. La fume du
chemin de fer ou celle des repas les emporte. Et, comme disait le bon
Thophile Gautier:

--_Rien ne prouve rien; du reste, il n'y a rien; au surplus, tout cela
est bien indiffrent._

Cela vaut bien l'optimisme, par Allah! de M. Renan.

Rastignac.



[Illustration: ATHNES.--Le palais du Parlement.]

LES PARLEMENTS TRANGERS

XI

GRCE

Commence en 1820 par le soulvement des Souliotes, l'insurrection des
provinces grecques contre la domination turque se propagea avec rapidit
l'anne suivante, et le 7 juin 1821, le Snat du Ploponnse procdait 
la dsignation d'un gouvernement provisoire. Le 13 juin 1822, une
Assemble nationale, runie  Epidaure, labora la Constitution
d'pidaure, qui, rvise l'anne suivante par une autre Assemble runie
 Astros, devint la Constitution d'Astros (25 avril 1823), et cette
dernire devait tre encore modifie quelques annes plus tard, sous le
nom de Constitution de Trzne, par une troisime Assemble constituante
qui sigea  Trzne (1827).

Quoi qu'il en soit, ces Constitutions tablissaient en principe une
forme de gouvernement rpublicaine; mais Capodistria, nomm prsident
pour sept ans en 1827, s'abstint de convoquer la reprsentation
nationale pendant deux ans, et ne la convoqua  Argos, en 1829, que pour
se faire confrer un pouvoir absolu; aprs sa mort (9 octobre 1831),
l'anarchie la plus complte rgna dans le pays.

Reconnue comme monarchie indpendante, le 3 fvrier 1830, par la
confrence de Londres, la Grce accepta pour roi, par le trait du 7 mai
1832, le prince Othon de Bavire qui, sous le nom d'Othon Ier, gouverna
d'abord onze ans sans Constitution. Aprs la rvolution militaire du 15
septembre 1843, il fut oblig de prter serment  une Constitution
imite de la Charte franaise de 1830, et admettant le systme de la
dualit des Chambres.

Mais la Constitution actuellement en vigueur a t labore par
l'Assemble nationale convoque  Athnes, deux mois aprs la
destitution du roi Othon. Cette assemble abolit le Snat, et tablit
que le pouvoir lgislatif appartiendrait  une seule chambre. La
Constitution fut vote le 17 octobre 1864, et un mois aprs le roi
Georges 1er prtait serment. Elle n'a subi qu'une modification
postrieure, relative au Conseil d'tat qui fut aboli, comme le Snat
l'avait t.

Voici les principales dispositions de la Constitution grecque, en ce qui
concerne la Chambre des dputs.

Le droit de proposer de nouvelles lois appartient  la Chambre et au
roi, qui use de ce droit par l'intermdiaire de ses ministres.

Si une proposition de loi est rejete par la Chambre, elle ne peut tre
prsente  nouveau au cours de la mme session.

Aucune cession ou change de territoire ne peut avoir lieu sans une loi
spciale.

Le roi ratifie et promulgue les lois: un projet de loi vot par la
Chambre et non ratifi par le roi, deux mois aprs la clture de la
session, est considr comme nul et non avenu. Le roi convoque
rgulirement la Chambre une fois par an, et extraordinairement
lorsqu'il le juge ncessaire. Il a aussi le droit de la dissoudre; mais,
dans ce cas, le dcret de dissolution doit ordonner la convocation des
lecteurs dans l'espace de deux mois  partir de la date de la
dissolution, et la convocation de la Chambre dans l'espace de trois
mois.

La Chambre se runit d'office tous les ans au 1er novembre,  moins que
le roi ne la convoque avant cette date. La dure de chaque session doit
tre de trois mois au moins, et de six mois au plus.

Les sances de la Chambre sont publiques; toutefois, sur la demande de
dix membres, elle peut se runir en sance secrte et prononcer le
huis-clos.

Pour que la Chambre puisse dlibrer et voter, il faut que la moiti de
ses membres plus un soient prsents, et les votes sont acquis par une
majorit absolue des voix.

Tous les ans, la Chambre vote l'effectif des armes de terre et de mer
et le budget.

Les dputs prtent serment en sance publique  la Chambre: les dputs
non chrtiens prtent serment d'aprs la formule et les commandements de
leur religion.

Le nombre total des dputs ne peut pas tre infrieur  150. La dure
de la priode parlementaire est de 4 ans, et pour chaque session chaque
dput reoit une indemnit de 2,000 drachmes (2,000 fr.). En cas de
sessions extraordinaires, ils n'ont droit qu'aux frais de voyage (aller
et retour).

La Chambre a le droit de mettre les ministres en accusation devant un
tribunal nomm  cet effet, et prsid par le prsident de la cour de
cassation. Le roi peut gracier un ministre condamn par ce tribunal,
mais il faut pour cela l'assentiment de la Chambre.

Les dputs sont nomms par le suffrage universel; les lections se font
en mme temps dans tout le royaume.

Est lecteur tout _dmote_ (habitant d'une commune), g de vingt et un
ans.

Est ligible tout citoyen hellne, g de trente ans, jouissant depuis
deux ans de ses droits civils et politiques, et ayant au moins deux ans
de sjour dans la circonscription lectorale o l'on pose sa
candidature. Les maires et les fonctionnaires publics rmunrs ne
peuvent pas tre lus dputs,  moins qu'ils ne donnent leur dmission
quarante jours avant le jour du vote. Les officiers en activit de
service peuvent tre lus; mais, dans ce cas, ils sont mis en
disponibilit pendant toute la dure de la priode parlementaire.

Le vote dure un seul jour (qui doit tre un dimanche), du lever au
coucher du soleil. Les rsultats sont proclams par le tribunal de
premire instance. Si deux ou plusieurs candidats ont obtenu un nombre
gal de voix, on tire au sort. Les membres du clerg ne peuvent ni voter
ni tre lus.

Malgr l'annexion de l'pire et de la Thessalie, le nombre des dputs
est rest fix  150. La population de chaque circonscription lectorale
est calcule non pas d'aprs le nombre des habitants, mais d'aprs le
nombre des lecteurs. Les lections se font au scrutin de liste.

                                          *
                                        * *

A l'ouverture de la session parlementaire, la prsidence est donne
provisoirement au doyen d'ge, et on nomme comme secrtaires les quatre
plus jeunes dputs. Pour la vrification des pouvoirs, la Chambre est
divise en huit sections: la validation des lections se discute en
suivant l'ordre alphabtique des circonscriptions lectorales.

La Chambre lit alors  l'ouverture de chaque session,  la majorit
absolue des voix et au scrutin secret, un prsident, trois
vice-prsidents et quatre secrtaires. Le prsident ainsi nomm se
prsente avec tout le bureau devant le roi.

Aprs la constitution de son bureau dfinitif, la Chambre nomme douze
commissions spciales: budget, affaires intrieures, affaires
trangres, arme, marine, etc. La commission du budget est compose de
21 membres, chacune des autres n'en comptant que 9. Les pouvoirs de ces
commissions durent pendant toute la session, et le mme dput ne peut
pas tre membre de trois commissions  la fois.


[Illustration: L'EXPOSITION FRANAISE DE MOSCOU.--Inauguration de
l'exposition par le clerg orthodoxe grec bnissant la galerie
d'honneur. Dessin d'aprs nature de M. Lanos, envoy spcial de
l'Illustration.]


[Illustration: LA TORPILLE DIRIGEABLE.--La torpille en marche.]

[Illustration: LA TORPILLE DIRIGEABLE.--L'oprateur dirigeant, de terre,
la marche de la torpille. Dessins d'aprs nature de notre envoy
spcial, M. de Hnen.]


Comme on le voit, la Grce est le pays parlementaire par excellence, et
son Parlement ne manque pas de bons orateurs.

Quelques mots sur les deux personnages les plus en vue: M. Charilaos
Tricoupis, et le chef de l'opposition, M. Thodore Delyanni.

M. Charilaos Tricoupis, fils de Spiridion Tricoupis, le clbre
historien de la guerre de l'indpendance hellnique, est un homme de 58
ans environ; il a fait ses tudes  Athnes et  Paris. Aprs avoir t
secrtaire de la lgation de Grce  Londres, il revint en 1862 dans son
pays, et depuis 1865 il n'a cess de prendre une part active  la
politique. Il a t deux fois ministre des affaires trangres, en 1807
et en 1877; il t dj trois fois prsident du conseil, en 1875, 1880
et 1882. Il reprsente donc avec une autorit inconteste le
gouvernement.

C'est d'ailleurs un homme d'une rare intelligence et d'une activit
surprenante; ses adversaires eux-mmes lui reconnaissent les plus
grandes qualits. Le long sjour qu'il a fait en Angleterre a beaucoup
influ sur son caractre, ses moeurs, son langage et mme son accent. Ce
ministre grec, trs grand, trs brun, a l'air d'un gentleman. Comme
orateur, il a la voix forte et vibrante, l'argumentation serre; mais
son loquence est plutt sche et manque de gestes. Le seul point faible
de M. Tricoupis est de ne pas tre conomiste: c'est une science qu'il
n'a pas approfondie, et, chaque fois qu'il arrive au pouvoir, il propose
des lois nouvelles qui bouleversent le systme fiscal et conomique du
pays. Malgr cela, il reste un adversaire redoutable, aussi bien sur le
terrain parlementaire que sur le terrain politique.

M. Thodore Delyanni, le chef de l'opposition, fait un contraste
frappant avec M. Tricoupis. Son premier mrite est d'tre un enfant du
pays, qu'il a tudi et connat  fond. C'est aujourd'hui un homme de
soixante-trois ans; il les porte d'ailleurs vaillamment. Aprs avoir
tudi le droit  l'universit d'Athnes, il entra tout jeune au
ministre de l'intrieur o il resta jusqu'en 1862, montant toujours en
grade. A cette poque, il tait secrtaire gnral. En 1860, il avait
t envoy  Paris, avec mission d'tudier le service de
l'administration gnrale et de l'administration municipale, le rgime
pnal et les tablissements de bienfaisance qui dpendent de
l'Assistance publique. De retour en Grce, il fut envoy  l'Assemble
nationale qui fut convoque aprs la destitution du roi Othon, et l, il
se distingua par son loquence et ses connaissances sur le droit
constitutionnel et le rgime parlementaire. Il fit partie de la
commission qu'labora la constitution actuelle de la Grce. En 1866, il
avait dj t nomm quatre fois ministre des affaires trangres,
conseiller d'tat et ministre de Grce  Paris. Aprs 1869, il fut nomm
tour  tour ministre des finances, des cultes, de l'intrieur, des
affaires trangres, de la justice et de la guerre. En 1878, alors qu'il
tait ministre des affaires trangres, il reprsenta la Grce au
congrs de Berlin. Aprs la mort de Coumoundouros, il fut reconnu comme
le chef autoris de l'opposition, et lorsqu'en 1885 le roi le chargea de
former le cabinet, il dploya la plus grande activit pour mettre la
Grce en tat de soutenir avec la Turquie une lutte qui paraissait alors
invitable. M. Delyanni est un orateur accompli, et le type du vrai
parlementaire. Son langage et sa conduite sont galement modrs, et,
plusieurs fois mme, il a conseill  ses partisans la mme modration.
Il n'a pas la raideur de M. Tricoupis, il se montre toujours affable
envers tout le monde.

                                          *
                                        * *

Nous avons fait un portrait rapide des deux leaders du parlementarisme
grec; mais,  ct d'eux, figurent quelques personnages d'une haute
valeur, entre autres M. Simopoulos, ami intime de M. Tricoupis,
conomiste distingu. C'est un homme d'une grande mthode, et un orateur
dont les discours gagnent plus  tre lus qu' tre entendus.

Parmi les bons orateurs, il faut citer MM. Ralli et Hazzopoulos, dont les
discours sont toujours empreints d'une relle rudition et d'un esprit
vritable.

D'autres dputs ont, pour ainsi dire, des spcialits reconnues. Ainsi
M. Carapanos est une autorit consulte dans les questions relatives 
la Turquie qu'il connat trs bien, tant rest longtemps 
Constantinople, o il a fait sa fortune. M. Typaldos Cozakis jouit d'une
grande comptence pour la politique extrieure: il a t d'ailleurs
longtemps secrtaire gnral au ministre des affaires trangres,
tandis que les questions conomiques et fiscales sont plutt du ressort
de M. Sotiropoulos qui fut plusieurs fois ministre des finances.

Enfin, il faut citer un homme jeune encore, et qui n'a peut-tre pas
pour le moment assez de sang-froid, mais qui plus tard sera un orateur
de premier ordre. Au surplus, il a de qui tenir, c'est le fils
d'Alexandre Coumoundouros, l'minent homme d'tat, mort il y a quelques
annes.

                                          *
                                        * *

En Grce, il n'y a pas de partis politiques  proprement parler: il n'y
a ni royalistes, ni imprialistes, ni conservateurs, ni rpublicains, ni
socialistes, ni anarchistes. Les diverses nuances politiques ou mme
sociales qui diffrencient les partis en France et dans les autres pays
sont  peu prs inconnues en Grce ou, du moins, n'ont pas de partisans
officiels et dclars. Tous les Grecs sont plus ou moins rpublicains,
dmocrates mme, et en cela ils sont bien les descendants des anciens
Grecs; seulement, ils savent concilier leurs tendances et leurs opinions
avec l'existence d'un roi, d'une cour, et ils n'ont jamais song  y
substituer un gouvernement rpublicain. Ce sont donc, en quelque sorte,
des royalistes rpublicains; ils aiment leur souverain actuel, Georges
1er, plus encore leur reine Olga, et surtout le prince hritier
Constantin. Il y a bien quelques rpublicains purs dans l'tendue du
royaume, mais ils ne proclament pas ouvertement leur idal politique.

Il n'y a pas longtemps, il y avait en Grce cinq partis politiques,
ayant chacun un chef; trois de ces chefs tant morts, personne n'osa
recueillir leur succession, et il ne resta plus que MM. Tricoupis et
Delyanni, qui grouprent alors autour d'eux, le premier les
gouvernementaux, le second ceux de l'opposition. C'est ainsi que la
Grce actuelle est aujourd'hui divise en deux camps, les tricoupistes
et les delyannistes, et,  la Chambre, les tricoupistes sigent 
droite, et les delyannistes  gauche. Leurs opinions politiques sont 
peu prs les mmes, mais elles diffrent un peu dans leur application.
Le parti de M. Tricoupis est un peu conservateur, tandis que le parti de
M. Delyanni est plus libral; mais cette distinction n'est qu'apparente,
au fond, c'est la mme chose, c'est la mme eau teinte en deux
couleurs.

M. Tricoupis est accus par ses adversaires d'couter trop les conseils
de l'Angleterre et les recommandations de Berlin; M. Delyanni est
considr comme moins sensible aux influences trangres, et on
reconnat que sa politique est plus nationale.

F. Artout.



LE PROLOGUE DE GRISLIDIS

Notre collaborateur Savigny nous raconte, dans une autre partie du
journal, la jolie lgende de _Grislidis_, qui, transporte sur la scne
par MM. Armand Silvestre et Eugne Morand, a obtenu, auprs du public
lettr surtout, un succs du meilleur aloi. Nous sommes heureux de
pouvoir donner  nos lecteurs, en entier, le prologue, qui constitue un
des morceaux les mieux venus de la pice et qui a t dit  la
perfection par Mlle Ludwig.

                    Mesdames et Messieurs, salut!
                   La gloire de Dieu soit bnie!
        Les clercs de cette ville, unis en compagnie,
            Et qu'entre tous leur propre choix lut
                   Pour tre dignes de vous plaire
        Vont le tenter encor... Que Votre Majest

                   Ne se mette pas en colre
        Si le conte est lger qui lui sera cont.
                  Ce n'est pas une tragdie,
                  Bien qu'il soit permis d'y pleurer.
        Bien qu'on y doive rire,  tout considrer,
                  Ce n'est pas une comdie.
        Non! C'est un conte en l'air fait pour les bonnes gens

            Sans parti pris, au caprice indulgent,
                  Et qui, dans cet ge morose,
                 Las des chiffres et de la prose,
        prouvent le dsir d'aller sous les bois verts
                 Suivre,  la musique des vers,
        Le vol du papillon ou l'me de la rose!
        Car, dans le cours obscur de nos jours incertains,
                 Par le sage l'heure est choisie
        Qui fait planer nos coeurs plus haut que les destins
                 Sur l'aile de la Fantaisie!

        Mais, d'ailleurs, ce n'est pas un conte tout  fait.
            De la lgende il vient comme l'histoire.
        Bocace, aprs un autre, crivit, en effet,
                  Cette aventure mritoire
        D'une femme fidle, et la chose est notoire.
        Ils ne mentent pas plus que Pline ou que Strabon.
        En fait de vrit, du grain fertile et bon
                  Qui saurait distinguer l'ivraie?
        --L'histoire n'tant pas vraisemblable, elle est vraie!

        On y parle de Dieu, du diable, et je sais bien
                 Que, dans ce temps rebelle aux mythes,
        Tous les dieux sont dfunts, tous les diables ermites!...
        Mais il est quelquefois trs doux d'tre paen.
        Dame Grislidis tait femme de bien.
        Fantme d'un pass charmant, elle s'avance
                  Sous le ciel dor de Provence
                  Comme sous un dais de soleil,
        Blanche comme l'hostie en l'ostensoir vermeil.

        Le _mystre_ d'antan qui nous fut un modle
        S'appelait: Le Miroir de la Femme Fidle.
        Regardez-vous un peu, Mesdames, entre vous,
        Et, l'une  l'autre, pour rassurer vos poux.
        Servez-vous de miroir. Puis que chacune dise
        A son mari, tout bas, sans vantardise:
        --Elle, non! mais moi, si! Chacun sort enchant!
                    Croyez bien cette vrit
                    Consolante, sinon trs neuve:
        La Foi seule nous sauve et mne au Paradis.
        Et maintenant oyez quelle terrible preuve
        Subit, pour sa vertu, dame Grislidis!

        A. Silvestre et E. Morand.



NOTES ET IMPRESSIONS

Ce n'est pas la vrit qui persuada les hommes, ce sont ceux qui la
disent.

Nicole.

                                          *
                                        * *

Quand on manque d'ides, on les remplace par des mots.

_(Faust)_

Goethe.

                                          *
                                        * *

Il faut  l'homme habitu  remplir la scne une grande force d'me pour
se rsigner  ne plus jouer un rle: il est plus facile de se suicider
que de rentrer dans l'ombre.

Gustave Hagen.

                                          *
                                        * *

L'estime et le respect ne sont pas la mme chose; on respecte les
situations, on n'estime que les caractres.

Alex. Dumas fils.

                                          *
                                        * *

Ce qu'il y a de plus commun dans la politique, comme dans la vie, c'est
la demi-sincrit.

G. Valbert.

                                          *
                                        * *

La jeunesse n'a pas assez souffert pour savoir consoler.

E. Legouv.

                                          *
                                        * *

Les rcentes causes clbres nous rvlent que les grands crimes sont
commis maintenant par de petites mains.

A. Claveau.

                                          *
                                        * *

Les pauvres qui ne sont point envieux ont toute la vertu qu'on peut
exiger des hommes.

Armand Hayem.

                                          *
                                        * *

La vie a ses fruits secs comme tous les concours.

                                          *
                                        * *

On peut juger du mrite des gens par les critiques dont ils sont
l'objet, et de leurs dfauts par les loges mmes qu'ils reoivent.

G.-M. Valtour.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

La semaine parlementaire.--On a failli avoir  la Chambre une nouvelle
discussion sur les vnements de Fourmies. M. Chich, dput de
Bordeaux, a dpos une demande d'interpellation sur l'application de la
loi relativement  la rpression des troubles qui ont clat dans la
journe du 1er mai. M. Chich, prenant au mot le gouvernement qui a
repouss l'amnistie en dclarant que la justice devait suivre son cours,
rclamait cette justice gale pour tous: De mme, a-t-il dit, qu'on
poursuit et qu'on poursuivra les manifestants qui ont injuri les agents
de l'autorit, de mme on doit poursuivre les agents du pouvoir qui ont
commis un dlit beaucoup plus grave, en ordonnant le feu sans avoir fait
les trois sommations pralables et les roulements de tambour prescrits
par la loi.

Le gouvernement s'est refus  discuter cette interpellation, en faisant
valoir cet argument que ce serait rouvrir sur les vnements de Fourmies
un dbat qui avait t clos par la Chambre elle-mme. La majorit s'est
range  cet avis, et l'interpellation a t renvoye  un mois.

La discussion gnrale sur les tarifs douaniers s'est poursuivie et on
pourra dire qu'elle a eu toute l'ampleur que commandait une question de
cette importance. M. Raynal et M. Jamais ont, notamment, prononc des
discours qui ont fait grande impression sur la Chambre. Il faut convenir
cependant que les thories de M. Mline ont obtenu un succs qui prouve
que la majorit revient, malgr tout, aux principes protectionnistes.

Dclaration du prsident de la Rpublique sur la question ouvrire.--Au
cours de son voyage  Limoges, o il a trouv l'accueil sympathique
auquel il est accoutum, le prsident de la Rpublique a prononc un
discours d'une relle importance, surtout si l'on tient compte de la
rserve qu'il garde gnralement en pareilles circonstances. Il s'agit
de la question ouvrire et de l'arme, c'est--dire des deux choses qui
passionnent  bon droit tout le pays. Aprs avoir annonc divers projets
de loi relatifs aux rformes sociales, le prsident de la Rpublique
s'est exprim ainsi:

La Rpublique ne s'arrtera pas dans cette voie de la ralisation des
rformes pratiques et des progrs rflchis qui doit tre la peuvre d'un
gouvernement d'opinion issu du vote populaire. Ce n'est pas de la
violence plus ou moins dsintresse de quelques-uns que le pays peut
attendre ces satisfactions dsires de tous. Ce n'est pas de la
violation des lois et de la libert du travail, sous un rgime qui se
recommande de la loi et de la libert, c'est du concours de tous, sous
l'gide de la Rpublique inconteste et pacifie par la volont du
suffrage universel.

A ce concours de tous,  ce dvouement universel pour les grands
intrts du pays, nous devons notre chre arme nationale, cette relle
cole du devoir et du patriotisme. Nous lui devrons aussi l'amlioration
progressive et efficace du sort des phalanges du travail, qu'on ne doit
pas sparer de la masse de la nation, dont elles sont une des forces
vives.

Ce discours a t salu d'applaudissements rpts.

Attentat contre le Tsarvitch.--On sait que le Tsarvitch accomplit en
ce moment son tour du monde, qui semble former aujourd'hui le complment
ncessaire de l'ducation d'un prince. Partout l'hritier de l'empereur
de Russie a t l'objet de l'accueil le plus empress et le plus
sympathique. Cet accueil, il l'a trouv au Japon comme ailleurs, car on
doit considrer l'attentat dont il a failli tre victime comme l'oeuvre
d'un fanatique isol ou d'un fou.

Voici la version officielle donne  Saint-Ptersbourg de cet vnement:

Le 11 mai, pendant son voyage  Otsu, le Tsarvitch a t bless  la
tte d'un coup de sabre par un agent de police subalterne. Le malfaiteur
tenta de porter un second coup au prince, mais il fut renvers d'un coup
de bton par le prince Georges de Grce, qui accompagne le Tsarvitch
dans son voyage. La blessure est lgre et n'inspire pas d'inquitude.
Le prince a tlgraphi aussitt pour rassurer sur sa sant et il a
annonc qu'il continuerait son voyage sans modifier son itinraire.

D'aprs une autre version, le meurtrier serait un de ces prtres
fanatiques qui considrent comme un sacrilge la prsence d'un tranger,
quel qu'il soit, dans l'enceinte de leurs temples. Il ne faut pas
oublier, en effet, que si, dans son ensemble, le peuple japonais se
montre trs ouvert  la civilisation occidentale, l'introduction dans ce
pays de rformes qui ont rellement un caractre rvolutionnaire et
qui--c'est une exception  noter--sont accomplies par le gouvernement
mme, ne va pas sans soulever de violentes colres chez les partisans de
l'ancien ordre de choses, et surtout chez les reprsentants de la
religion nationale.

Le fanatisme de ces derniers est d'autant plus surexcit qu'il existe au
Japon plusieurs stations de missionnaires russes qui font dans le pays
une propagande trs active en faveur de l'glise orthodoxe. Cette
propagande russit mme d'une faon exceptionnelle, car le nombre des
proslytes orthodoxes a augment dans des proportions telles qu'une
glise a t construite pour eux  Tokyo. Elle est situe sur une
colline qui domine la ville et a t ouverte en avril dernier par Mgr
Nikola, vque russe. L'indignation des prtres bouddhistes aurait t
d'autant plus vive, que le service divin y est clbr en langue
japonaise et que le bas clerg de la mission est recrut exclusivement
parmi les proslytes japonais.

Il n'est donc pas surprenant que parmi ces fanatiques il se soit trouv
un homme  l'esprit born qui a cru faire acte mritoire en attentant 
la vie de l'un des reprsentants les plus levs de la civilisation
europenne. Mais c'est l, il faut le rpter, un acte isol et qui a
soulev au Japon l'indignation gnrale.

Il n'a servi en Europe, et surtout en France, qu' montrer une fois de
plus la sympathie dont jouit la famille impriale russe, et le prsident
de la Rpublique, en exprimant aussitt ses sentiments  l'empereur de
Russie, n'a fait que traduire ceux de tous les Franais.

L'agitation ouvrire.--En France, si les vnements de Fourmies ont
laiss une impression douloureuse, le calme s'est rtabli, du moins en
apparence, et les suites de la journe du 1er mai n'ont pas t aussi
graves qu'on aurait pu le craindre. Il en est de mme dans la plupart
des pays d'Europe, sauf en Belgique toutefois, o le mouvement
socialiste se complique d'un mouvement politique.

Les grves se sont gnralises dans ce pays,  Lige,  Charleroi
notamment, o l'on a pu craindre des dsordres srieux. Auront-elles
pour effet rtablissement, du suffrage universel? L'attitude du
gouvernement ne le fait pas prvoir, bien qu'il semble rsolu  faire
quelques concessions sur ce point. Voici, en effet, la dclaration qu'a
faite M. Beernaert  une sance du Snat:

 Dans le discours du trne de 1886, il n'tait pas question de la
rvision. Nous comptions encore  cette poque pouvoir oprer une large
extension du droit lectoral sans toucher  la constitution. Mais nous
attirions l'attention de la lgislature sur certaines rformes d'ordre
social  effectuer, ainsi que sur la ncessit d'amliorer le service
personnel. Beaucoup de rformes sociales ont t votes dj.

 Quant  une large extension du droit de suffrage, elle semble
dsormais assure par la rvision de la constitution, et elle le serait
plus srement si des hommes de dsordre ne semblaient s'attacher 
l'entraver en prtendant la hter par des moyens illgaux ou
incorrects.

On voit que le mot de suffrage universel n'est pas prononc. Il sera
intressant de voir quel rsultat auront eu, sur ce point, les moyens
illgaux ou incorrects dont parle le ministre belge.

On ne peut abandonner cette question des grves sans parler de la
dmonstration  laquelle se sont livrs un certain nombre de socialistes
franais, non qu'elle ait eu une grande importance au point de vue
pratique, mais parce qu'elle rpond au principe d'internationalisme qui
tend  dominer dans le mouvement ouvrier.

Treize dputs socialistes, parmi lesquels figurent MM. Basly, Baudin,
Antide Boyer, etc., ont adress aux mineurs franais une consultation
sur ce qu'ils doivent faire pour venir en aide  leurs frres de
Belgique, en lutte ouverte contre le capitalisme qui les exploite
socialement et politiquement. Les signataires de ce document invitent
les mineurs franais  rgler la production de la houille et  la
limiter strictement aux besoins de l'industrie franaise. Cette
dcision, disent-ils, a t prise dans le Pas-de-Calais, et elle
s'impose d'une faon gnrale  tous les mineurs.

On ne voit pas bien quelle peut tre la porte d'une pareille consigne,
et surtout comment elle pourrait tre excute. On sait, en effet, qu'en
France la production de la houille est infrieure  la consommation. En
ce qui concerne spcialement la Belgique, il est notoire que nous sommes
importateurs et non exportateurs de charbon. Enfin, au moyen de quelle
enqute les ouvriers pourraient-ils fixer la quantit exacte de
combustible ncessaire  notre industrie, alors que les hommes les plus
comptents dans cette matire en sont rduits eux-mmes  s'en tenir 
des donnes assez vagues? Le manifeste des socialistes franais restera
donc forcment  l'tat de lettre morte, de dmonstration platonique; il
n'a d'intrt, comme nous l'avons dit, qu' raison de son caractre de
solidarit internationale.

La crise portugaise.--Le Portugal traverse une crise srieuse, grave
mme, car elle porte  la fois sur sa situation intrieure, extrieure
et financire. Les difficults au milieu desquelles se dbat ce vaillant
petit peuple remontent assez loin, puisqu'elles ont pour origine le
conflit n avec l'Angleterre  l'occasion de ses possessions africaines.
Il est vident que le Portugal n'a pu soutenir cette lutte avec son
puissant adversaire sans faire de grands sacrifices d'argent, et il est
encore oblig d'en dpenser beaucoup pour se tenir prt  tout
vnement. Non qu'il y ait lieu d'envisager une guerre ouverte entre les
deux peuples; elle est  peu prs impossible. Mais la ncessit seule de
se maintenir avec honneur sur les territoires qu'il occupe en Afrique
constitue pour le Portugal une lourde charge, que sa situation
conomique ne lui permet pas de supporter facilement. Or, si les plaies
d'argent ne sont pas mortelles pour les individus--suivant un proverbe
qui n'est pas toujours exact--elles sont toujours la cause de
complications srieuses pour les gouvernements, et il n'est pas
surprenant que la crise financire ait eu pour consquence en Portugal
une crise intrieure.

Il est vrai que le gouvernement portugais jouit de quelques jours de
rpit. La trve conclue avec l'Angleterre sous le nom de _modus
vivendi_, et qui expirait le 11 mai, a t proroge pour un mois. C'est
un renouvellement d'chance, mais  bref dlai, et le jour n'est pas
loin o il faudra s'excuter, c'est--dire accepter les dernires
propositions de Lord Salisbury.

D'aprs le _Times_, voici en quoi consisteraient ces propositions.

Une grande concession de 80,000 kilomtres carrs est faite au Portugal,
au Nord du Zambze. Une ligne partant de la rivire Ruo prend la
direction du nord-ouest jusqu' la rivire Loangou et va jusqu' Zumbo.

Au sud du Zambze, la dmarcation est  peu prs la mme que l'ancienne.
La ligne tourne subitement  quelques kilomtres  l'est du Zumbo, se
dirige vers le sud-est et touche Mazo, sur le 32 degr et demi de
longitude.

Quant au Massikess, il en est accord une petite parcelle au Portugal
sur le plateau. C'est l que les fonctionnaires portugais pourront aller
chercher un refuge contre le climat malsain des plaines.

En somme, les conditions imposes par le cabinet de Londres sont trs
rigoureuses. Les Portugais seront obligs d'abandonner le territoire
aurifre que les agents de la Compagnie anglaise sud-africaine ont
rcemment envahi par la force, au mpris des termes mmes de
l'arrangement provisoire. Il est vrai que les propositions nouvelles
parlent d'une compensation. Mais cette compensation n'est qu'apparente,
puisque l'Angleterre donne un pays inconnu et peu accessible en change
d'une rgion explore et qui passe pour riche en placers.

On assure que le gouvernement portugais, accul par la ncessit, serait
dispos  accepter la loi du plus fort, mais il s'agit de savoir si le
parlement prendra la responsabilit de consacrer le nouveau trait, et,
en cas de vote favorable des Corts, si le peuple, qui a dj donn des
marques de sa susceptibilit patriotique, acceptera sans mot dire la
convention passe entre les deux gouvernements. videmment le
gouvernement conservateur de l'Angleterre craint l'intervention de ce
dernier facteur, car sans cela il est bien certain que la ruine
coloniale du Portugal serait consomme depuis longtemps.

Dans tous les cas, le cabinet qui a conduit jusqu'ici les ngociations 
Lisbonne depuis l'tablissement du _modus vivendi_, subissant une loi
souvent injuste, mais fatale, porte le poids de l'impopularit que lui
vaut l'chec auquel il a abouti. Il a t oblig de se retirer, et de
cder la place  des hommes nouveaux, qui auront la maigre ressource de
dire qu'ils se trouvent en prsence de faits accomplis. Il faut plaindre
plutt qu'envier ceux qui prennent, dans de pareilles conditions, le
fardeau du pouvoir, car ici cette expression, dont abusent si
volontiers ceux pour qui le pouvoir est une source de jouissances
infinies, est parfaitement  sa place.

_Ncrologie._--M. Deck, cramiste, administrateur de la manufacture de
Svres.

M. Maurice Engelhard, ancien prsident du conseil municipal et du
conseil gnral de la Seine.

M. Amde Marteau, conomiste.

M. Louis Mouchot, artiste peintre.

M. Eugne Ortolan, ministre plnipotentiaire, fils du clbre
jurisconsulte.

M. Jean Bratiano, homme d'tat de Roumanie.

Mgr Sebaux, vque d'Angoulme.

Mme de Terray, comtesse de Sesmaisons, mre du gnral de Sesmaisons.

Mme Bozerian, femme du snateur de Loir-et-Cher.

M. Colfavru, ancien dput.



LE VOYAGE DU TSAREVITCH

Le lecteur trouvera dans l'_Histoire de la Semaine_ les dtails de
l'attentat dont a t victime le tsarvitch  Otsu.

Otsu est le chef-lieu du dpartement ou _Kn_ de Shiga, dans la province
d'Omi, une des plus importantes de la grande le de Hondo o se trouve
la capitale de l'empire, Tokyo.

Sise au bord du lac Biwa, Otsu est clbre par ses temples et les
nombreux souvenirs qui se rattachent  l'ancien Japon fodal.

L'attentat o le tsarvitch a failli trouver la mort est un triste
pisode de ce voyage qu'il a fait  bord du _Pamyat-Azowa_ et au cours
duquel il a recueilli partout sur son passage des marques de la plus
respectueuse sympathie.

Son arrive, le 28 mars,  Saigon, dans notre belle colonie de la
Cochinchine, a t tout particulirement l'occasion de ces
manifestations; rien n'a t nglig pour donner  sa rception et  son
court sjour un merveilleux clat.

Voici quelques vues reprsentant les principaux pisodes des trois
journes que le prince y a passes.

C'est d'abord l'escadre russe mouille dans le fleuve en face de la
ville. A gauche, au fond, le _Pamyat-Azowa_ accost aux appontements;
puis le _Wladimir-Monomach_, le _Koraieff_, le _Mandjour_, qu'entourent
au premier plan comme pour leur faire une garde d'honneur, la _Loire_,
la _Caronade_ et l'_Alouette._

Le jour mme de son arrive,  5 heures du soir, le prince, aprs avoir
reu  bord du _Pamyat-Azowa_ les visites des autorits de la colonie,
dbarque  son tour pour se rendre au palais du gouvernement o un grand
dner est donn en son honneur. Le cortge passe  travers une double
haie de troupes et au milieu d'une foule immense sous l'arc de triomphe
splendide que l'on voit lev sur la place Rigault de Genouilly, hommage
de la population sagonnaise au tsarvitch.

[Illustration: LE TSAREVITCH]

Le lendemain, une grande revue avait lieu sur le boulevard Charner.
Notre gravure reprsente la tribune officielle. Au milieu le tsarvitch;
 sa droite, M. Piquet, gouverneur de la Cochinchine;  sa gauche, le
prince Georges de Grce; devant la tribune, le 11e rgiment d'infanterie
de marine rend les honneurs, pendant que dfilent successivement les
compagnies de dbarquement de l'escadre, les tirailleurs annamites et
une batterie d'artillerie.

Le troisime jour, enfin, avait lieu le bal sur le vaisseau la Loire,
dernire et merveilleuse fte offerte au prince. Le pont avait t
magnifiquement amnag, et, avec ses trophes d'armes se dtachant sur
les massifs de verdure, formait une salle de bal admirable.

Le lendemain, le tsarvitch partait, non sans avoir tmoign  plusieurs
reprises sa satisfaction, et emportait de cette terre franaise un
souvenir qu'il gardera et des preuves non quivoques de la profonde et
respectueuse sympathie de tous.

L'hritier de Russie est, comme nous le montre notre gravure, un jeune
homme  la figure fine et intelligente. Voici trs exactement ses noms
et ses titres: Nicolas-Alexandrovitch, tsarvitch, grand-duc hritier,
n  Saint-Ptersbourg le 18/6 mai 1808, ataman de toutes les troupes
cosaques, capitaine en second au rgiment Preobajensky de la garde, chef
du rgiment de la garde de Volnie, du rgiment d'infanterie de Moscou n
65 et du 81e rgiment d'infanterie de Schirvan.

Nicolas-Alexandrovitch est l'an des cinq enfants de la couronne de
Russie.

[Illustration: LE VOYAGE DU TSAREVITCH.--Vue de la ville d'Otsu, o a eu
lieu l'attentat contre le Tsarvitch, D'aprs une photographie de
l'album de M. Lon de Tinseau, reproduite par Nadar.]

[Illustration: LE VOYAGE DU TSAREVITCH.--Ftes donnes en l'honneur de
Son Altesse  Sagon. 1. Pendant la revue: la tribune officielle.--2. La
salle de bal de la Loire.--3. L'arc de triomphe de la place
Rigault-de-Genouilly.--4. L'escadre russe dans le port de Saigon,
D'aprs des photographies de M Talbot, de Saigon, communiques 
l'Illustration par M. Lon de Tinseau.]



LES BUREAUX DE PLACEMENT

[Illustration: Fantaisiste.]

1re Dame.--Vous n'avez pas ide, ma bonne madame ma chre, de ce que
cette fille buvait, j'ai d la mettre  la porte immdiatement et je
vais de ce pas au bureau de placement pour en avoir une autre.

2e Dame.--Tout comme moi, chre amie, imaginez-vous que... _(elle lui
parle bas  l'oreille)._

1re Dame, _(l'air stupfait et scandalis)._--Que me faites-vous
l'honneur de me dire?

2e Dame.--C'est comme cela; et vous comprenez que je ne fais qu'un saut
au bureau de placement.

Tel est le dialogue qui se reproduit cent fois par jour  Paris, o deux
mille bureaux de placement s'occupent de rappareiller matres et
domestiques, dans un perptuel va-et-vient mnager.

Le bureau de placement! Qui de vous, lecteur, ne passe  chaque instant,
et sans y faire attention certainement, devant une plaque en tle peinte
en rouge, fixe au coin de l'entre d'une maison, et sur laquelle sont
colles de minuscules bandes de papier blanc, tranchant sur la couleur
crue du fond et remplies de gribouillage: offres et demandes d'emplois,
avec le mot: Agence, maison de confiance, en plus gros caractres
au-dessus?

C'est l le bureau de placement, l'intermdiaire oblig entre le tyran
et l'esclave  la recherche l'un de l'autre.

Pas banal du tout, le bureau de placement pour qui l'tudie. Boutique,
bureau ou salon, suivant la caste qui y trafique, c'est l'endroit o se
dvoilent, cris ou potins, babills ou sussurs, tous les secrets des
mnages, tous les dessous de la vie d'intrieur; o les faiblesses de
madame, les petits cts de monsieur, sont pluchs, comments, grossis,
parmi un bruit de voix tranantes, monotones, et dans un relent
lgrement graillonneux de parfumerie frelate.

En voici un que notre dessin nous montre; entrons-y tout de suite, et
examinons. Nous sommes dans le quartier des Halles. Dans une ruelle; au
fond, la plaque traditionnelle, avec une main indicatrice, l'index
tendu: L'Agence est au second. Escalier sombre, jour gris; au second,
une porte au loquet noirci par des gnrations de doigts gras.
Poussons-la. Un brouhaha de conversation s'arrte brusquement, et un
flot de ttes curieuses s'avancent, le cou tendu, pour regarder le
visiteur.

L'intrieur est crpi  la chaux, un banc de bois court le long du mur,
sur lequel de larges tranes grises montrent les places des dos qui s'y
sont appuys.

D'un coup d'oeil nous pouvons tout embrasser. Elles sont l, les filles
sans place, attendant leur tour d'inscription; et c'est, dans le
demi-jour triste et gris de la pice, une aligne de ttes en cheveux,
aux figures balourdes ou chafouines, rougeaudes ou blmes, aux yeux
battus, sortant, blanchies par la poudre de riz douteuse, d'un linge
plus douteux encore.

[Illustration: Un bureau populaire (quartier des Halles).]

En terme de mtier, c'est ce qu'on appelle la viande, attendant
l'acheteuse o l'acheteur, et dans les murmures des conversations
reprises, dans les pitines impatientes, les respirations anxieuses
sifflent, les cous se dressent, les chines se tendent dans la direction
du fond, o, derrire un bureau boiteux, le patron, dont on n'aperoit
que le crne chauve qui brille, la tte penche sur son registre vis
par la police, va les inscrire tour  tour.

L'ensemble est sale et triste parmi le dsordre des malles tranant dans
la chambre, et les affaires n'ont pas l'air d'aller toutes seules. Nous
sommes, en effet, ici dans les bas-fonds de la profession.

                                          *
                                        * *

Hier encore bookmaker, ainsi que l'indiquent les gravures de courses
cloues au mur, au-dessus de son bureau, le patron a quitt son mtier
devenu improductif et,  la hte, a transform son usine  paris en
agence, o, en dsespoir de cause, sont venues s'chouer toutes les
pluchures du panier: filles de campagne paisses, ne sachant ni lire ni
crire, servantes de brasseries ou d'estaminets, au nez en trompette,
aux cheveux bouriffs, dors encore par place sous un restant de
teinture, toutes filles enfin d'un placement improbable, difficile, dont
la profession des matres qu'elles quittent ou qu'elles recherchent se
reconnat aux certificats faits avec des encres, des critures et des
orthographes fantaisistes, en des libells prtentieux, qu'elles
prsentent, dchirs et graisseux, plis ensemble dans un morceau de
journal.

                                          *
                                        * *

Sortons vite, et continuons notre tude, mais dans un milieu plus
relev. Notre dessin nous montre, comme contraste, l'intrieur d'un
bureau de placement mondain.

Ici, c'est tout diffrent. Nous sommes dans la rue Saint-Honor, dans
une maison d'apparence bourgeoise et propre dont la devise, on le sent
ds l'entre, est: silence et discrtion.

D'abord, pas de domestiques qui attendent dans l'antichambre;  peine
une ou deux ombres aux profils discrtement perdus, et c'est tout.

Le bureau lui-mme est dans un salon bourgeois, une sorte d'intrieur de
vieille fille. La directrice et sa secrtaire, assises devant une table,
causent  voix basse de leurs petites affaires dans le silence,
interrompu seulement par le grincement des plumes de deux employes qui
crivent, le tic-tac de la pendule, et le bruit lointain d'un orgue de
l'Oratoire, dont le massif de pierre se montre par la baie de la fentre
du fond.

coutons-les causer et nous allons connatre le tout-Paris des gens de
maison.

Eh bien, l aussi, il parat que les affaires ne vont pas trs bien et
nous entendons des plaintes au sujet de la noblesse, de la bourgeoisie
et du petit commerce, les trois genres de clientles de la maison. La
noblesse d'abord: pour l'antichambre il y a deux sortes de noblesse: la
noblesse impriale et la noblesse lgitimiste.

En ce qui concerne la premire, souvenirs et regrets; et quels regrets!
car c'tait elle qui menait tout le train, d'un luxe fou. On avait alors
au moins dix domestiques dans une maison: un matre-d'htel, quatre
valets de pied, une premire, une deuxime et une troisime femme de
chambre, un chef de cuisine enfin avec son aide; ce personnel, sauf le
cocher qui se plaait par l'intermdiaire du carrossier, tait du
ressort du bureau de placement,  raison de 5% de remise sur les
appointements de l'anne. Et cela allait et venait sans cesse, des
familles entires arrivant, attires par les ftes de la cour, se
montant une maison complte pour quelques mois seulement et payant sans
compter et sans marchander.

Tout cela a disparu emport par la tourmente, tarissant ainsi la source
des gros profits. Il n'est pas aujourd'hui jusqu'aux ambassades qui
n'aient en grande partie supprim leurs livres.

[Illustration: Classique]

[Illustration: Un bureau mondain (quartier Saint-Honor).]

Quant  nos gouvernants actuels, ils sont presque tous en location.
Bref, il ne reste plus que la noblesse lgitimiste, bien diminue,
parat-il, aussi. Il y a  peine sept  huit grandes familles montes et
qui reoivent encore, le reste passe la plus notable partie de l'anne
en voyage,  Nice, Cannes, Londres, ou dans des terres qui ne rapportent
presque plus rien, mais qui, en revanche, prennent souvent le bnfice
du placeur.

C'est de sa terre, en effet, ou du village  ct, que la comtesse
ramne sa domestique, fille du fermier, du garde-chasse du bon vieux
temps, en retraite aujourd'hui.

La comtesse l'a vue natre, quelquefois mme l'a tenue sur les fonts
baptismaux; elle s'est attache  l'enfant des champs qui, de son ct,
a pour elle une affection presque filiale faite de respect et d'amiti.
Le pre l'a sans crainte confie, comme elle a, sans hsiter, suivi
celle qu'elle regarde comme sa matresse ne.

[Illustration: Trop jolie.]

[Illustration: Le mnage que l'on ne spare pas.]

Toute la noblesse, cela se comprend, ne prend pas ses filles de service
 la campagne, et  cette clientle spciale du bureau de placement
correspond un personnel spcial aussi, dont nos dessins vont nous
montrer les types.

Le type classique d'abord. Regardez-la, c'est la vraie domestique  la
figure froide, d'une distinction un peu fruste avec ses bandeaux plats 
la vierge sous le bonnet blanc. Droite, les mains dans le rang, coutant
l'ordre donn sans regarder le matre, taille plate,  la hache, dans
des vtements noirs serrs. Admirablement dresse et style, elle reste
dans le faubourg, quoique moins paye peut-tre, parce que la maison est
sre, les matres bons, le travail peu fatigant; qu'elle y est en
contact avec des domestiques de son rang et qu'enfin elle s'y
perfectionne encore sous la direction d'un matre d'htel hors de pair.

La premire question qu'on lui a pose, avant mme de l'inscrire au
bureau de placement, est: tes-vous catholique? Vous savez, dans la
maison o vous allez, maigre et la messe? Elle le sait et elle est
catholique; franaise, s'il n'y a pas d'enfants dans la maison;
allemande, s'il y en a: nous verrons tout  l'heure pourquoi.

Nous en avons fini avec le premier genre de clientle, matres et
domestiques, du bureau de placement mondain: passons au second.

Nous avons affaire  la bourgeoisie domicilie aux Champs-Elyses et au
parc Monceau. Elle se compose de gros banquiers, en gnral isralites,
de mdecins ou d'avocats clbres, de demi-mondaines ou d'actrices en
renom. Moins de svrit, de grandeur et de tenue dans la maison; luxe
solide, mais plus criard: nous trouvons ici le groom, et la domestique
qui a suivi toute la filire: bonne  tout faire d'abord, puis petite
cuisinire avec deux  trois domestiques seulement, enfin cuisinire de
cercle, pendant un temps plus ou moins long, pour finir cordon bleu chez
le gros bourgeois.

Cette catgorie de domestiques ne va pas en gnral de l'autre ct de
l'eau, et rciproquement. Elle change plus souvent de maison, et,
quoique plus paye, tient moins  ses matres qui tiennent aussi moins 
elle.

On trouve l,  ct de la fille qui exige ses soires libres, la
matresse qui ne la veut pas trop grande, parce que ses plafonds sont
bas; qui la demande maigre, parce que l'escalier de service est troit;
blonde, parce qu'elle est brune; celle enfin qui, comme le reprsente le
dessin ci-dessus, la refuse malgr les excellents certificats qu'elle
lui tend, parce qu'elle est... trop jolie. Dame! elle a deux fils qui
viennent de sortir du lyce, et puis son mari... N'insistons pas.

C'est dans ce milieu aussi que se rencontre et se recrute le couple
qu'on ne spare pas.

Regardez-les, cte  cte, lui petit, triqu et maigrichon, la figure
lgrement couperose, le regard fuyant et faux, les joues ornes de
favoris en ctelettes, grisonnants. Tout de noir habill, avec un
pardessus gris pass, le chapeau melon  la main, il a l'air obsquieux
et bat. Elle, par contre, grosse et forte, sorte de virago mafflue. Les
deux extrmes se sont runis, pis encore, maris, pour fondre diverses
qualits ou plutt divers dfauts en un tout pratique. Ils ne se
sparent jamais, et entrent ensemble dans la maison o peu  peu ils
seront les matres, voleront discrtement et d'o ils se retireront
aprs fortune faite.

_( A suivre.)_

Hacks.



[Illustration: M. DECK Directeur de la manufacture de Svres, rcemment
dcd.--Phot. Fritz Luckhardt.]


[Illustration: COMDIE-FRANAISE.--Grislidis, mystre en trois actes,
de MM. Armand Silvestre et Eugne Morand. L'oratoire de Grislidis:
Grislidis (Mme Bartet) et le marquis de Saluces (M. Sylvain) retrouvant
Loys.]



[Illustration LES THTRES]

Comdie-Franaise: _Grislidis_, mystre en trois actes et en vers
libres, par MM. Armand Silvestre et Eugne Morand.

Vous connaissez le fabliau de Grislidis: Boccace vous l'a racont  sa
faon; Perrault  sienne. M. Armand Silvestre vous le dit  sa manire.
Histoires des temps passs, vous ne retrouverez plus la navet avec
laquelle vous avez t contes pour la premire fois, parce que vous ne
rencontreriez plus la simplicit des esprits qui vous coutaient; mais
tout ce que le charme, la grce et la posie peuvent donner  un rcit
des anciens jours sera mis  vos ordres, de telle sorte que vous
trouverez encore des auditeurs pour vous applaudir!

Il y avait donc un marquis de Saluces qui, en se promenant dans ses
domaines, rencontra une pastourelle qui avait nom Grislidis. La jeune
fille tait si vertueuse et si belle qu'il l'pousa; elle lui donna un
fils qui avait nom Loys, et, comme la guerre l'appelait  la Croisade,
il partit contre les mcrants de Tunis et des pays d'Afrique. Voil ce
que vous apprennent les serviteurs du marquis dans cette salle de son
chteau fodal assis sur le bord de la mer. Trs curieuse cette salle
avec sa fresque reprsentant ve tente par le serpent; avec son autel
en bois surmont d'un tryptique, et, au milieu, la statue de sainte
Agns la patronne se dtachant dans sa niche. La servante Bertrade est 
son rouet et psalmodie sa chanson pieuse. L'homme d'armes qui entre est
le vieux Gondebaud que suit le hrault du marquis et qui vient inviter
son matre  se prparer au dpart. Il arrive, le marquis, tout  son
Dieu, tout  son roi, mais bien marri de quitter son enfant et sa femme.
D'autant plus que le prieur, loin de le rconforter, lui dit des paroles
de dcouragement et de dsesprance. Grislidis est bien pure,
Grislidis est bien chaste, mais elle est femme et le diable est bien
fin. Rien n'atteint le marquis dans sa confiance dans sa femme. Quant au
diable, il n'y croit gure et il suffirait de la puret de Grislidis
pour le mettre en droute, si toutefois le dmon tentait la lutte avec
l'ange.

Voil un propos bien fait pour piquer l'amour-propre du diable, lequel
sort de la base de l'autel de Sainte-Agns, qui lui sert de cachette.
Pauvre diable qui, lui aussi, a ses misres. Il est mari, et sa femme
le fait enrager. Le marquis de Saluces n'est pas peu tonn de se
trouver face  face avec le dmon qui le voyant incrdule lui propose
une gageure. Il parie que pendant l'absence de son poux il mnera la
marquise  mal, et le marquis, sr de sa femme, parie avec le dmon; il
lui donne mme son anneau pour gage. Nous allons, ds maintenant,
assister au combat prpar par le diable contre la vertu de Grislidis
et suivre les fourberies du Malin qui gayent cette histoire.

Il faut avouer qu'il n'est pas des plus ingnieux, ce diable, et qu'il
n'a gure dans son sac que les tours depuis longtemps en usage dans sa
famille. Le premier serment de la marquise envers son poux, c'tait
l'obissance.

Avec le concours de sa femme Fiammina, le diable se fait fort d'avoir
raison de Grislidis, sur ce point. Le voil, il est dguis en marchand
d'esclaves; il revient du Levant o il a vu, dit-il, le marquis, lequel
lui a achet cette belle personne que le diable prsente  Grislidis et
qui par l'ordre du matre devient la matresse au chteau. Il faut que
la marquise se dmette; ainsi le veut le marquis, et, pour prouver ses
pouvoirs d'ambassadeur, le marchand montre  la marquise l'anneau du
marquis. Grislidis a le coeur dchir, mais elle obit; elle donne tous
ses bijoux  cette belle esclave qui n'est autre que la femme du diable,
qui a prt son appui  son mari pour cette aventure; Grislidis
l'invite  commander dsormais. Le diable en est donc pour sa peine, et
la marquise triomphe de lui par son obissance.

Alors, le diable se souvient du pouvoir magique de Mphistophls sur
Marguerite et il voque l'amour dans la personne d'Alain, un jeune
clerc, qui soupirait pour Grislidis avant qu'elle ft devenue
chtelaine et qui, par une de ces nuits toiles et enflammes o les
coeurs sont  l'amour, lui rappelle les beaux jours de leur jeunesse. A
cette vocation les sens de la marquise se troublent; le diable est sur
le point de gagner son pari, lorsque le petit Loys accourt: la mre est
sauve par l'enfant. Le Malin est encore vaincu.

Il ne lui reste plus que la force, qu' cela ne tienne! il fera enlever
la marquise par des corsaires. Les pirates se trompent:  voir Fiammina
si bien, si richement habille, ils la prennent pour la marquise et
l'emmnent  bord. Ce que voyant, le diable furieux emporte l'enfant. Il
tient dsormais Grislidis par l'amour maternel. Si elle veut ravoir son
fils, cela ne dpend que d'elle. Le chef des pirates, pris de sa
beaut, le lui rendra. Mais le chef des forbans a disparu, et, entre
temps, le duc est de retour de la croisade. Sous un nouveau
dguisement:--car le diable sort de toutes les botes.--Le dmon fait au
marquis de mchants rapports sur sa femme. Ce mari peu confiant va
prter l'oreille  la calomnie qui est un des moyens les plus puissants
de l'esprit infernal, lorsque Grislidis parat. Les deux poux
s'entendent facilement dans l'effusion de leur tendresse, mais le diable
se croit toujours triomphant, il a Loys entre ses mains.

Quelle force humaine pourrait le lui arracher? aucune. Il ne reste plus
que les puissances surnaturelles. Dieu prodigue ses biens  ceux qui
font voeu d'tre siens, a dit La Fontaine; et miracle! pendant que les
deux poux sont agenouills aux pieds de la patronne, et prient, la
croix place sur l'autel s'illumine, le tryptique s'ouvre, et sainte
Agns leur montre Loys endormi  ses pieds. Un cantique a dit: Le
paradis de l'enfant est aux genoux de sa mre.

Telle est cette histoire de Grislidis, ou plutt ce mystre de la
puret de la femme que MM. Armand Silvestre et Eugne Morand nous ont
racont en vers exquis et que le Thtre-Franais a mis en scne avec un
soin et un got irrprochable. Une vocation du moyen-ge dans les
costumes et dans les dcors,  ce point que nous n'avons rien vu encore
qui lui soit comparable.

C'est Mlle Bartet qui fait Grislidis, elle y est ravissante; Mlle
Moreno est bien jolie dans Bertrade, sous sa robe collante et sous sa
tourte blanche. Mlle Lynns, la Fiammina du diable, a beaucoup de gaiet
et d'entrain dans ce personnage, complice de toutes les diableries de
son poux. Mlle Ludwig est charmante dans le prologue et dans l'pilogue
de la pice. Je citerai M. Lambert fils, M. Leloir et M. Laugier
excellents dans des rles secondaires. M. Coquelin cadet fait le diable
en tout ceci avec une fantaisie et une verve comique des plus
entranantes. J'ai entendu critiquer autour de moi certaines parties de
son rle qui font un singulier contraste avec le ton gnral de la
lgende potique; mais allez donc reprocher  M. Armand Silvestre ses
excentricits? Il vous rpondrait que la gaiet a ses droits mme en un
sujet srieux. M. Silvain est un marquis de Saluces d'une dignit
parfaite et dont la belle voix fait sonner les beaux vers du pote.

Il y aurait injustice  oublier, dans cette distribution d'loges des
plus mrits, M. Lon, Je sais plus d'un compositeur, et je parle des
meilleurs, qui signerait les morceaux dont M. Lon a agrment cette
lgende, surtout celui qui accompagne par un solo de violoncelle le duo
ravissant d'Alain et de Grislidis.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Rabelais. Ses voyages en Italie, son exil  Metz_, par Arthur Heulhard.
1 vol. gr. in-8, 40 fr. (Librairie de l'Art, 29, cit d'Antin).--Cette
suprme personnification de la Renaissance, Rabelais, la
connaissons-nous vraiment? Son nom, certes, est populaire, il l'est
entre tous, et peut-tre pour cela mme l'homme est lgendaire bien
plutt qu'historique, et chacun se forge un Rabelais de fantaisie,
suivant son ide. Quant  sa vie,  ses moeurs,  son gnie,  son
oeuvre mme, celle qui n'est point _Gargantua_ ou _Pantagruel_, mystre,
obscurit! Voil un livre qui, sans nous montrer tout Rabelais, car il
est dcidment trs grand, va nous l'clairer sous un de ses aspects les
moins connus,  coup sr. C'est le Rabelais diplomate que M. Heulhard
vient d'tudier, Rabelais au service des du Bellay, leur collaborateur
et leur inspirateur sans doute dans leurs ngociations politiques et
religieuses. La Renaissance, ou plutt le seizime sicle, n'est pas
d'une tude facile. On parle des tnbres du moyen-ge, mais, au point
de vue de l'tude, les tnbres se prolongent bien aprs le moyen-ge
fini. M. Arthur Heulhard n'a pas consacr moins de dix ans  se
promener, la lampe  la main, dans ces arcanes que d'aucuns se figurent
peut-tre de grandes voies lumineuses: son oeuvre est donc respectable
et considrable: Paris, Rome, Turin, Chambry, Metz, Toulouse, Aix,
Montpellier, le Mans, ont t l'objet de ses investigations qui n'ont
rien laiss d'inexplor: papiers d'tat, archives municipales,
correspondances diplomatiques et littraires, etc. Et maintenant que les
admirateurs de Rabelais ouvrent le volume. L'auteur, modeste comme il
convient  un sincre, ne se vante pas d'avoir tout dit, tout dcouvert.
Il dclare seulement avoir fait de son mieux. Ce livre est, nous dit-il,
un premier combat engag avec un sujet devant lequel ont recul les plus
rudes jouteurs, pouvants par la difficult et la multiplicit des
recherches. Aprs l'histoire de Rabelais voyageur et exil, il nous
promet la vie de Rabelais en France. Souhaitons-lui l'encouragement
d'une victoire pour le fortifier dans la lutte.

L. P.


La _Grande nation (1870-1871)_ par E. Horn; prface de Jules Simon. (E.
Plon et Nourrit, dit.)--La _Grande nation_ est la France. Ce titre
tmoigne  lui seul des sympathies de l'auteur pour notre pays; il
pourrait suffire, en retour,  assurer la ntre  l'crivain, si le
mrite de l'ouvrage ne s'en chargeait d'autre part. douard Horn est
mort en 1875, dput au parlement de Pesth. Hongrois de naissance et de
coeur, il tait Franais d'adoption et avait appartenu de longues
annes, sous l'empire,  la rdaction du _Journal des Dbats_, o les
ides librales l'avaient eu pour dfenseur. La _Grande nation_ est la
runion d'articles publis par lui en 1870-1871, dans le _Heuer-freier
Lloyd_ de Pesth, dont il tait directeur, et que son fils a traduits. Si
pnibles que soient toujours les retours vers un pass douloureux, il
n'est pas sans enseignement, aprs vingt annes coules, de suivre,
avec autrui, la succession de faits dont la blessure a pu, sur le
moment, dnaturer la valeur; il n'est pas sans rconfort de les voir
juger par un esprit large et de constater la foi que l'Europe a toujours
eue et conserve encore, quoi qu'elle fasse, dans le rle civilisateur
reconnu  la France. C'est  l'tranger qu'on apprend  connatre son
pays; pour qui ne peut courir le monde, un livre supple au voyage; il
nous montre, par ce que les autres pensent de nous, ce que nous pouvons
penser d'eux-mmes, et le fond que nous pouvons faire sur leur amiti.

L. P.


_Rome (de 754  63 avant J.-C.)_ par Marius Fontane. 1 in-8, 7 fr.
50(Lemerre).--C'est le septime volume de l'_Histoire universelle_.
L'auteur le fait commencer  la date prcise de l'an 754, o des hommes,
venus d'Albe-la-Longue, tracrent l'enceinte d'une ville, sur le bord du
Tibre,  cinq lieues de la mer, entre sept collines protectrices,
religieusement, selon le rite trusque. Ecartant l'origine grecque,
comme fabuleuse, il dgage la Ville ternelle des lgendes et des
symboles, pour nous la montrer, aux premiers jours, comme un asile et un
repaire, un campement d'exils et de malfaiteurs, foule d'aventuriers et
de proscrits,  qui l'on refusait des pouses lorsqu'ils sollicitaient
un mariage. Les destines de Rome sont contenues dans cette origine: ds
la premire heure, apparat et demeure pour y prsider le droit de
guerre, d'extermination et de vol, le droit de conqute dont elle admet
et proclame la lgitimit suprieure, si bien que les Romains, exerant
le mtier des armes comme une profession lucrative, finiront par croire
 la grandeur de leur mission, et magnifiquement, soumettant et
exploitant les peuples, puiseront leur force, dilapideront leurs biens,
dshonoreront leur gnie. On voit qu'on peut compter sur l'indpendance
d'historien de l'auteur. Son admiration pour les anciens matres du
monde est des plus modres. M. Marius Fontane n'accepte pas, loin de
l, toutes les ides reues. Nous pouvons, de notre ct, ne pas
accepter toutes les siennes; mais les qualits de son style, jointes 
la nouveaut de ses vues, doublent l'attrait de son remarquable ouvrage.

L. P.


_Nouvelles_, par Claude Vignon. L'diteur Lemerre met en vente, dans sa
Petite Bibliothque littraire, un volume de Nouvelles de Claude
Vignon, qui comprend quelques-unes des meilleurs pages de cet crivain
distingu: _Un Accident, Paradis perdu, la Statue d'Apollon_ et
l'_Exemple_.

Ces nouvelles sont prcdes d'une intressante notice de Jules Simon
ainsi que d'une lettre de Claude Vignon  un de ses diteurs, lettre qui
est une vritable profession de foi littraire.



[Illustration: NOS GRAVURES]


M. CARNOT A LIMOGES

On a fait au Prsident de la Rpublique,  Limoges, un accueil qui a d
aller profondment au coeur de M. Carnot puisqu'il venait dans sa ville
natale visiter des compatriotes. Partout, d'ailleurs, ce sont les mmes
acclamations qui saluent le passage du chef de l'tat.

Pendant son sjour  Limoges, M. Carnot a distribu les rcompenses du
dix-septime concours fdral de gymnastique. Pour qu'aucun retard ne
vint priver les concurrents du grand honneur de recevoir solennellement
les mdailles conquises, les oprations du concours et les exercices
avaient eu lieu la veille et l'avant-veille de l'arrive du prsident de
la Rpublique.

C'est sur la grande place appele le Champ de Juillet que la
distribution des rcompenses a eu lieu. Le terrain est de vastes
proportions et la dcoration tait magnifique. Un quadrilatre de
tribunes se dressait, tout flamboyant de drapeaux, de guirlandes et
d'oriflammes, tout noir de monde  l'heure de la crmonie. A l'entre
principale, un arc-de-triomphe monumental faisait face  la tribune
prsidentielle.

M. Carnot est arriv  trois heures, aprs le djeuner qui avait eu lieu
en son honneur  la prfecture. Il a pris place dans sa tribune;  sa
droite tait M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique;  sa
gauche, M. Constans, ministre de l'intrieur, M. le gnral Galland. M.
Prudhomme, prsident de la Socit de gymnastique de Limoges et
prsident de l'union des Socits de gymnastique de France, a souhait
la bienvenue  M. Carnot et l'a remerci du bienveillant intrt que le
chef de l'tat tmoigne, pour la troisime fois,  une oeuvre virile et
essentiellement patriotique. M. Carnot a rpondu qu'il connaissait les
sentiments des Socit de gymnastique; et, pour reconnatre les services
qu'elles rendent au relvement national, il a attach sur la poitrine de
leur prsident la croix de la Lgion d'honneur.

La distribution des rcompenses a commenc ensuite. Au pied de la
tribune taient venus se placer les porte-tendards et porte-guidons des
socits rcompenses accompagns des prsidents respectifs et d'un
collgue. A la lecture de l'appel, le porte-tendard de la socit
rcompense sortait des rangs avec les deux camarades qui
l'accompagnaient; le porte-tendard restait au bas des gradins avec l'un
de ses compagnons. Et, tandis qu'il saluait du drapeau, le troisime
dlgu montait auprs du prsident pour recevoir la rcompense que M.
Carnot remettait en prononant quelques paroles d'loges.

Aprs la distribution des rcompenses, les socits de gymnastique ont
excut des mouvements d'ensemble avec une prcision et une correction
que le public a vivement applaudies.


INAUGURATION DE L'EXPOSITION FRANAISE DE MOSCOU

Nous avons donn, dans notre numro du 17 janvier de cette anne, une
vue panoramique des btiments affects  l'Exposition franaise de
Moscou. Cette exposition runit dans ses diverses classes des
chantillons assez nombreux et choisis avec got de tous les produits
que le travail franais a intrt  exporter: tissus, denres
alimentaires, vins, liqueurs, parfumerie, jouets, bibelots, tous plus
ingnieux les uns que les autres.

Nos principales industries d'art, cramique, bronze, orfvrerie,
joaillerie, ont tenu  honneur d'y exposer des modules nouveaux qui
seront remarqus mme aprs ceux qu'on a admirs en 1889 au
Champ-de-Mars. Enfin 500 peintres et sculpteurs se sont joints aux 1,500
exposants des sections industrielles et ont envoy  Moscou le meilleur
de leurs oeuvres, dj connues ou indites.

On sait que l'empereur de Russie a accord trs gracieusement 
l'entreprise franaise la libre disposition de l'difice dans lequel a
t installe l'Exposition nationale russe de 1882. A l'exemple du
souverain, les autorits russes de tout ordre ont aid de leur mieux nos
compatriotes dans le difficile travail d'une organisation si lointaine,
souvent entrave et un peu retard et par un hiver dur et prolong. Il
n'est que juste de remercier l'administration russe de ses prvenances.

Samedi 9 mai (date franaise), a eu lieu l'ouverture. La crmonie a t
 la fois officielle et religieuse, suivant le dsir exprim par les
autorits russes et le voeu de la population. Pour les Russes, une
bndiction est le prologue oblig de toute inauguration, qu'il s'agisse
de l'entreprise la plus profane, mme d'un thtre. On avait donc
transport en quipage dans le pavillon d'honneur l'image sainte de la
vierge d'Iverski, l'_icne_ le plus renomm de la Russie, qui garde,
pour ainsi dire, dans sa petite chapelle, la porte du Kremlin.

Devant cette image, un des membres du haut clerg de Moscou, qui a le
rang d'vque, plusieurs popes en riches ornements sacerdotaux et un
choeur religieux ont coopr  la bndiction Aprs un _Te Deum_,
l'vque a prononc une longue allocution, puis il a fait le tour de
l'assistance en jetant de l'eau bnite sur les installations de la
galerie d'honneur. La partie religieuse de la crmonie s'est termine
par des prires et une espce de _Magnificat_. Notre dessin reprsente
le moment o le cortge ecclsiastique va quitter l'estrade pour faire
le tour de la galerie. L'vque tient le goupillon; il est coiff d'une
magnifique mitre de filigrane d'or serti de pierreries et d'images
saintes peintes sur mail. A gauche se tiennent les chantres;  droite
sont les principaux personnages de la Commission franaise et des
autorits russes; M. Dietz-Monnin, vice-prsident de la Commission de
l'Exposition, remplaant le prsident Teisserenc de Bort, retenu 
Paris;  ct de lui M. Flourens, ancien ministre des affaires
trangres. La principale figure militaire est celle de S. E. le gnral
Kostanda, gouverneur intrimaire de Moscou, qui, aprs la bndiction, a
dclar l'Exposition ouverte et ajout dans un bref discours que
Moscou, coeur de la Russie, accueillait avec une chaude sympathie
l'oeuvre franaise de l'Exposition.


LA TORPILLE AUTOMOBILE DIRIGEABLE SIMS-EDISON

Une intressante exprience a eu lieu tout rcemment aux chantiers de
Graville au Havre appartenant  la Compagnie des Forges et Chantiers: il
s'agissait des essais d'une torpille automobile dirigeable.

On sait que les torpilles automobiles sont des appareils, vritables
projectiles, qui, par le jeu d'un moteur contenu dans leurs flancs, se
meuvent en avant, entre deux eaux, dans une direction donne, et font
explosion au contact du but vis. Mais elles prsentent cet inconvnient
que, lorsqu'elles ont quitt l'appareil de lancement, elles sont  la
merci des flots et ne peuvent pas, par elles-mmes, rectifier la
direction primitivement donne, de telle sorte qu'elles manquent souvent
le but.

Pour obvier  cette imperfection capitale, on a imagin les torpilles
automobiles dirigeables, conservant avec le point de dpart une
communication qui permet de diriger, de modifier au besoin leur allure
et leur marche, enfin de produire l'explosion au moment voulu.

C'est dans cet ordre d'ides qu'a t conue et excute la torpille
Sims-Edison que reprsentent nos dessins.

Elle se compose de deux parties: le flotteur et le poisson.

Le flotteur en feuilles de cuivre lamin est rempli d'une substance
lgre, insubmersible. Il n'est l que pour soutenir le poisson  un
niveau constant au-dessous de la surface de l'eau; son avant est, en
effet, taill en forme d'trave trs oblique et trs tranchante pour lui
permettre de glisser au-dessous des obstacles ou de les fendre pour les
traverser. Le poisson, qui est la torpille proprement dite, est reli au
flotteur par des entretoises d'acier. Ces dispositions se voient bien
sur notre dessin.

Le flotteur est form de quatre compartiments tanches: celui de l'avant
renferme l'explosif dont la charge peut tre porte  225 kilogrammes;
le second compartiment ne renferme que de l'air, il sert  isoler la
partie explosive; le troisime contient 3,500 mtres de cble, compos
de 2 fils, soigneusement enroul sur une bobine creuse et pouvant se
drouler par l'arrire de la torpille au moyen d'un tube qui y est
adapt. Ce cble a 1 centimtre de diamtre seulement et une densit
gale  celle de l'eau de mer, de telle sorte que, droul, il flotte,
et que l'eau qui s'introduit  sa place dans l'appareil n'en augmente
pas le poids.

Le compartiment de l'arrire renferme le moteur lectrique qui actionne
 800 tours  la minute l'hlice, et donne une vitesse de 20 noeuds. Il
est surmont d'un petit gouvernail.

Le poids total de la torpille est de 1,360 kilogrammes, sa longueur est
de 8 mtres. Elle se met  l'eau au moyen de porte-manteaux comme un
canot ordinaire. Une petite sphre rouge de repre, place au-dessus de
l'eau  son avant, permet d'en suivre les volutions.

Voyons comment on va pouvoir la diriger. Notre dessin reprsente
l'oprateur  l'oeuvre.

Une machine place  terre fournit le courant continu, lequel traverse
une table de commutation devant laquelle l'oprateur est plac.

Avant la mise  l'eau, l'extrmit du cble de la torpille est fixe aux
commutateurs. Ds que le courant passe, il va actionner le moteur
lectrique de la torpille qui se met en marche, droulant au fur et 
mesure son cble derrire elle.

Nous ne pouvons donner ici la description trop technique du moteur:
disons seulement qu'il est  deux ples et a ses inducteurs rouls en
sries, de telle sorte que le sens de la rotation est indpendant de
celui du courant qui le traverse et que l'on a ainsi la facult de
pouvoir  volont inverser le sens de ce courant. Cette inversion est
alors mise  profit pour enflammer la charge explosive au moyen d'une
bobine intermdiaire, dans laquelle le courant de marche ordinaire ne
produit qu'un circuit d'une trop faible force pour enflammer l'amorce,
mais dans laquelle l'inversion brusque de ce mme courant de marche
ordinaire produit par contre une tension suffisante pour produire cette
inflammation.

La manoeuvre du gouvernail se fait  peu prs de la mme manire 
l'aide d'un lectro-aimant polaris et d'un inverseur plac sous la main
de l'oprateur: les courants inverss, suivant qu'ils sont envoys dans
un sens ou dans un autre, mettent la barre en position et permettent de
rectifier  chaque instant la marche ou de faire mme virer compltement
bord sur bord la torpille.

C'est ce que l'on voit excuter dans notre dessin est la torpille qui
file dans la direction de la pleine mer est ramene par la manoeuvre de
l'inverseur droit sur le piquet qui est le but qu'elle doit atteindre.

Ces essais ont remarquablement russi. L'oprateur, ainsi qu'on le voit,
est chauss de bottes isolantes et a des gants en caoutchouc,
prcautions justifies par les tensions leves dont on fait usage et
qui sont de 25 ampres et 1,300 volts, capables de donner la mort ou de
provoquer de graves accidents.

Nous ne pouvons juger ici la valeur de la torpille dirigeable
Sims-Edison comme engin de guerre, l'exprience  cet, gard prononcera.
Mais, comme application ingnieuse et savante de l'lectricit, elle
constitue trs videmment un norme progrs.


DECK

Depuis les belles poques de Rouen et de Nevers, la faence franaise
subissait une clipse: l'homme qui a su lui rendre son clat, Deck,
vient de mourir.

Il est n en Alsace en 1823;  peine g de vingt ans, il met sac au dos
et fait son tour comme compagnon polier; il parcourt  pied toute
l'Autriche, rparant les poles de faence dans les pays ou on tait
encore assez heureux pour brler du bois, il s'arrte dans les villes
deux jours ou deux mois selon l'ouvrage, il gagne en moyenne deux francs
par jour, mais il fait une ample provision de remarques et
d'observations. Il dsire Paris, il s'y rend; il se fait embaucher dans
une fabrique de poles; d'ouvrier il devient contrematre, puis il
s'tablit fort modestement rue Saint-Jacques; sans argent il se contente
d'abord de travailler pour les autres et de faire cuire au dehors; il
est apprci et peut enfin avoir son four. Il commence par un genre qui
se rapproche de l'nigmatique faence d'Oiron; puis il se prend d'amour
pour les faences anciennes de la Perse  maux transparents. Bientt il
excelle, et trouve cet mail turquoise, chaud, lumineux, ombrant par
accumulation, bleu  la lumire artificielle; mais il ne s'arrte jamais
et montre ces admirables fonds d'or que lui ont inspir les mosaques de
Saint-Mate de Venise. Alors il s'attaque  la porcelaine, retrouve le
flamb des Chinois et le cladon que les modernes fabricants de la Chine
ne savent plus reproduire.

Les honneurs lui arrivent, il est nomm membre de la commission de
Svres, chevalier de la Lgion d'honneur; il reste modeste et laborieux,
toujours pris de son art; il ne recherche pas la fortune, il ne se
doute pas des affaires, et n'a pas le sens du commerce: c'est un
cramiste de race, sacrifiant tout  son mtier.

La direction de notre Manufacture nationale de porcelaine est vacante;
en 1887, le gouvernement lui offre la place, il l'accepte non sans
hsitations et voil l'ancien ouvrier polier  Svres; le simple soldat
est devenu marchal de France. Dj min par la maladie, il se met 
l'oeuvre, compose une pte nouvelle, reprend la porcelaine tendre, mais
la mort le surprend.

Sa vie a t bien remplie, elle prouvera ce que peuvent le courage, la
persvrance, la science unie au bon sens, le calme et le sentiment de
la valeur personnelle.

Z.


GRISLIDIS

_Grislidis_, le mystre que vient de reprsenter la Comdie-Franaise,
se droule dans des dcors qui rappellent l'art symbolique des
primitifs; les enluminures des missels, les fleurettes et les grandes
lettres peintes qui enjolivent les grimoires, les vitraux de
cathdrales, ont inspir le metteur en scne comme les potes. C'est le
cadre qu'il faut  Grislidis, la marquise de Saluces, une soeur,

        Des vierges en or fin d'un livre de lgendes
        Dans un flot de velours tranant leurs petits pieds.

La gravure que nous publions reprsente la dernire scne du troisime
et dernier acte. Celui-ci se passe, comme le premier, dans l'oratoire de
dame Grislidis. Le panneau de droite est occup par un beau triptyque
dont les volets s'ouvrent ou se ferment sur une statue de Sainte-Agns,
foulant sous ses pieds un diable sculpt... Le fond est garni d'une
large tapisserie que surmonte une fresque, o l'on voit peinte une scne
de l'Histoire sacre... La fentre a vue sur la campagne verdoyante. De
hautes stalles et des coffres en bois sculpt meublent l'oratoire.

Donc, le diable n'a pas eu raison de la vertu de dame Grislidis, et,
pour se venger, pour la mettre  une dernire preuve, il lui a ravi son
fils, l'enfantelet Loys. Le marquis de Saluces, qui arrive de la
croisade et se croyait tromp, vient de reconnatre son erreur, mais, en
mme temps, il apprend le rapt de son fils... Alors, un miracle
s'accomplit. La croix de l'autel se change en une pe flamboyante: elle
met en fuite le diable qui disparat derrire la tapisserie avec un
dernier ricanement. On ouvre les volets de la niche de Sainte-Agns,
qu'un instant auparavant les chtelains avaient trouve vide, non sans
un grand effroi: Sainte-Agns a repris sa place et elle porte le petit
Loys dans ses bras. Le miracle est complet: ce sont les prires
ferventes de dame Grislidis qui l'ont obtenu du ciel. Vassaux,
tenanciers, hommes d'armes, bergers et lavandires tombent  genoux,
devant cette manifestation non quivoque de la faveur dont Dieu le pre
et les saints entourent la demeure et la famille du marquis de Saluces:
il passe sur cette scne comme un souffle de la foi qui inspirait Fra
Angelico da Fiesole.

Ad. Ad.




[Illustration.]


ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MA LOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.


Mais ds le surlendemain Barincq alla djeuner chez sa fille, anxieux de
savoir si Sixte avait ouvert le paquet; il le trouva intact, comme il
l'avait nou lui-mme, sur la table de Sixte.

--Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet? dit-il.

--Quand Sixte rentre, il est tellement coeur des paperasses que le
gnral lui fait lire ou crire qu'il a l'horreur des papiers.

--Il ferait tout de mme bien de ne pas le laisser traner: c'est toute
sa jeunesse qui est l-dedans.

--Je le lui dirai.

Le vendredi, quand il revint sous un prtexte quelconque, car il n'avait
pas l'habitude de faire deux voyages par semaine  Bayonne, le paquet
tait toujours dans le mme tat.

Il attendit le dimanche; mais ni Anie ni Sixte ne parlrent de rien;
donc il n'y avait rien, semblait-il.

Ce fut seulement dix jours aprs, que Sixte rentrant un soir de mauvais
temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchanement des visites
quelle avait  rendre et dont la comptabilit exigeait une tenue de
livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux  faire.

Pas bien intressantes pour lui ces lettres, dont les premires, qu'il
avait oublies, taient crites dans un style enfantin, que paralysait
encore le respect envers celui auquel il s'adressait.

Les laissant de ct il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres
seuls des factures, tait plus curieuse.

--C'tait cela qu'on avait dpens pour lui; cela qu'il avait cot.

Comme il les parcourait les unes aprs les autres, ses yeux tombrent
sur une feuille de papier timbr, de l'criture de M. de
Saint-Christeau.

Qu'tait cela?

Il lut.

Mais c'tait le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il
connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait
chapp srement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris
ces factures les unes aprs les autres, pour les classer, et qu'il
s'tait gliss entre deux papiers insignifiants.

Avant qu'il fut revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme 
l'ordinaire, vint vivement  lui pour l'embrasser.

--Tiens, dit-elle, tu te dcides  lire ces papiers?

Mais elle n'avait pas achev sa question, qu'elle s'arrta stupfaite de
la physionomie qu'elle avait devant elle.

--Qu'as-tu? Mon Dieu, qu'as-tu? demanda-t-elle.

--Voil ce que je viens de trouver, lis.

Il lui tendit la feuille.

--Mais c'est le testament de mon oncle Gaston! s'cria-t-elle, ds les
premires lignes.

--Lis, lis.

Elle alla jusqu'au bout; alors le regardant:

--Que vas-tu faire? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.

--Mais que veux-tu que je fasse? rpondit-il. Imagines-tu que je vais
m'armer de ce testament pour troubler ton pre, si heureux d'tre le
propritaire d'Ourteau? Pour qui travaille-t-il? Pour nous. A qui
donne-t-il ses revenus? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis
pas fch d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers
M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je
vais l'enfermer, et ton pre ignorera toujours qu'il existe.

Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec
un flot de larmes.

--Mais que pensais-tu donc de moi? dit-il.

--C'est de fiert que je pleure.


IV

De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx  sa femme: ou bien il
avait reu sa visite, ou bien ils s'taient rencontrs par hasard; en
tous cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux,
et rien n'annonait qu'elles dussent finir.

Un jour, il lui annona d'un air assez embarrass que d'Arjuzanx, qui
venait de louer une villa  Biarritz, l'avait invit  pendre la
crmaillre avec quelques amis: de la Vigne, Mesmin, Bertin.

--Tu as accept?

--Je peux me dgager.

--Il ne faut pas te dgager.

--Si cela t'ennuie.

--C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais
ridicule de vouloir te confisquer: on ne me trouve dj que trop
accapareuse.

--Ne t'inquite donc pas de ce qu'on trouve ici ou de ce qu'on ne trouve
pas.

--Mais si; c'est mon devoir de m'en inquiter: je ne dois pas te rendre
heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer  te faire
une vie  l'abri de toute critique; avec votre camaraderie militaire,
personne plus que vous n'est expos aux interprtations bizarres; ne
devez-vous pas tre tous couls dans le mme moule? Va donc dner chez
M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En ralit, ce qui
m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais
c'est que tu sois oblig un jour ou l'autre de lui rendre ce dner.

--Il vaut donc mieux ne pas y aller.

--C'est bien difficile.

--Alors?

--Alors j'ai tort, cela est certain; je me le dis, je me le rpte; mais
j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer  l'ide que des relations
suivies s'tablissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prtendant m'a
inspir autrefois une rpulsion qui a abouti  mon refus, l'homme ne
m'est pas moins antipathique.

--As-tu quelque chose  lui reprocher?

--Malheureusement non; sans quoi ce serait fini.

--D'Arjuzanx est fier et susceptible; si tu le tiens  distance, il
n'insistera pas.

--Le rle est aimable pour moi.

--Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop
l'air d'un jaloux.

--Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons
plus tard. Car je t'assure que mes sentiments  son gard ne changeront
pas; et je n'imagine rien de plus pnible que des relations avec qui
n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si diffrents
l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amiti
au collge.

Bien qu'il ft trop pris de sa femme pour sentir autrement qu'elle,
Sixte trouvait cependant qu'elle tait bien svre: pas si antipathique
que cela, d'Arjuzanx, semblait-il: rageur, violent, obstin dans ses
ides, entt dans ses rancunes, oui, cela tait vrai; mais sans que
cela allt jusqu' l'extrme et le rendit gnant ou ridicule.

Libre, Anie n'aurait pas laiss Sixte accepter l'invitation du baron, et
d'une faon ou d'une autre se serait arrange pour qu'il refust sans
paratre le pousser  un refus qui serait venu de lui; mais prcisment
cette libert elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de
d'Arjuzanx le lui avait rappel de faon  fermer ses lvres.

Au temps o Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tte--tte dans
les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'tait le
monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre  Bayonne dans une
sorte de camaraderie obligatoire; quels taient ses moeurs, ses usages,
ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualits,
ses mrites; et de ces longs rcits il tait sorti pour elle un
enseignement qu'elle s'tait bien promis de ne pas oublier.

Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de
la Vigne, qui avait pous une jeune fille de la ville dont le pre
avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des
ptroles. leve dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux,
cette fille avait contract la folie des vanits mondaines,  laquelle
d'ailleurs sa nature la prdestinait, et, rentre  Bayonne dans sa
famille honntement bourgeoise, elle n'et jamais consenti  accepter
pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec
son pre ou les amis de son pre. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait
hrit de la fortune de sa mre, elle s'tait offert un joli petit
lieutenant, qui  une profession dcorative et honorable ajoutait le
prestige d'un nom ou plutt d'une apparence de nom: Ruchot de la Vigne.
Le nom il l'avait reu de son pre, tout petit propritaire campagnard;
l'apparence il la tenait des bons pres qui l'avaient lev.--Comment!
Ruchot? lui avaient-ils dit lorsqu'il tait entr chez eux; Ruchot tout
court! il faut ajouter quelque chose  cela. Votre pre a bien une
proprit?--Il a une vigne.--C'est parfait; vous vous appellerez
dsormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui
s'appellent Mouton du Pr, Jannot du Gu, Petit de la Mare; a fait bien
sur le palmars, et plus tard a sert dans la vie pour un beau mariage.

En effet, cela lui avait servi  pouser la fille du raffineur de
ptrole, qui n'aurait jamais consenti  tre Mme Ruchot tout court, et
qui tait fire de s'entendre annoncer sous le nom de Mme de la Vigne.
Il est vrai qu' la mairie on lui avait impitoyablement coup le de la
Vigne, mais on le lui avait gnreusement donn  l'glise; et l'glise
tait pleine, tandis qu' la mairie il n'y avait personne.

Devenue Mme de la Vigne, elle tenait plus que personne  sa noblesse: si
son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'taient pas
marqus de ses armes, en tout cas taient-ils agrments d'emblmes
qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elle en
taient. S'tant pay un officier, il semblait qu'elle avait achet avec
lui tout le rgiment, et les officiers de la place, y compris le
gnral. Quand elle disait  son mari:--N'est-ce pas un officier de
votre rgiment?--elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui
devait de la dfrence, sinon de la reconnaissance.

Les histoires  ce sujet qui couraient la ville taient aussi nombreuses
que rjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur
de la Vigne, qui s'amusaient autant des prtentions de la femme que de
l'esclavage du mari, vritable caniche en laisse qu'elle promenait sans
cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas, ni de dire
un mot, ni de dpenser un sou, sans en avoir reu pralablement la
permission.

Anie, qui, elle aussi, pousait un officier pauvre, s'tait promis de ne
pas tomber dans ces travers et de veiller  ce que rien en elle ne pt
rappeler les exigences de Mme de la Vigne, ou voquer des comparaisons
que leurs positions,  l'une comme  l'autre, ne rendraient que trop
faciles. Sans doute, elle se savait  l'abri de ces prtentions
vaniteuses; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, saurait-elle
toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son coeur pris
pourrait trop facilement l'entraner?

Pour elle la question avait sa gravit et son inquitude; aussi, quand
Sixte avait prononc le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle
pas hsit  rpondre: Il faut accepter.


V

Quand Sixte arriva chez le baron il tait presque en retard, et tous les
invits se trouvaient runis dans le salon de la villa, dont les
fentres ouvraient sur la mer; il y avait l quelques propritaires de
la contre, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx
lui avait annoncs.

--Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.

--Et pourquoi?

--Lune de miel.

--Miel n'est pas glu.

Le dner tait combin pour laisser des souvenirs aux convives et les
rendre fidles, compos de mets envoys des pays d'origine: poulardes de
la Bresse, crevisses de Styrie, ortolans des Landes tirs dans les
terres de d'Arjuzanx, pt de foie gras de Nancy; en vins, les premiers
crus authentiques.

Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se
maintint dans la banalit, ces trangers que le hasard runissait
n'ayant entre eux ni ides communes, ni habitudes, ni relations; on
parla du climat de Biarritz; puis de la temprature, de la plage, des
villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.

--Trs agrables, ces deux casinos; quand on est nettoy dans l'un, on
peut essayer de se refaire dans l'autre.

Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis: pour lui le jeu n'tait un
plaisir qu'entre amis, l o l'on trouvait la sincrit, la
tranquillit, et o l'on n'tait pas expos  s'asseoir  ct de gens
qu'on ne saluait pas dans la rue; si, d'autre part, il fallait
surveiller les croupiers pour voir s'ils ne bourraient pas la cagnotte
ou n'touffaient pas les plaques en mme temps qu'il fallait se dfier
des grecs, le jeu devenait un trs vilain travail que pouvaient seul
accepter ceux qui lui demandaient leur gagne-pain.

--Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend?
dans l'aprs-midi ou dans la soire, de tailler un bac, considrez cette
maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie,
et o vous pourrez amener vos amis.

Le menu, si abondant qu'il ft, eut une fin cependant, on passa dans le
salon, o l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer; mais le
miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les clats du feu
tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs
bleues de la nuit, n'taient des spectacles faits pour retenir longtemps
l'attention de cette jeunesse peu contemplative.

Les cigares n'taient pas  moiti brls que les yeux s'interrogrent
d'un air vague et inquiet:

--Que va-t-on faire?

A cette question, l'un des convives rpondit en rappelant la proposition
de d'Arjuzanx:

--Si on taillait un bac?

Dix voix appuyrent.

--Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit
d'Arjuzanx; nous serons mieux dans la salle  manger qu'ici; j'enverrai
aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.

Un quart d'heure aprs on tait assis autour de la table sur laquelle on
avait dn, et le banquier disait:

--Messieurs, faites votre jeu.

Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades taient rests dans le
salon, o ils causaient; d'Arjuzanx vint les rejoindre.

--Vous ne jouez pas?

--Tout  l'heure, rpondit de la Vigne.

--Et toi, Sixte?

--Ma foi non.

--Je t'ai connu joueur, cependant.

--Au collge.

--Et  Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.

--J'ai jou, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me
crispait les nerfs, arrtait mon coeur et m'inondait de sueur, mais
maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre?

--Et l'motion du jeu? dit d'Arjuzanx.

--Je ne dsire pas me la donner, et mme je souhaite ne pas me la
donner.

--Alors tu n'es pas sr de toi?

--Qui est sr de soi?

--Si tu n'as pas apport d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est 
ta disposition, et  la vtre aussi, monsieur de la Vigne.

--J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que
son porte-monnaie n'avait pas t garni.

Aussitt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa
dans le salon.

--Voil qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie lgrement
mprisante, que Mme de la Vigne tient de court son mari.

Sixte ne rpliqua rien, mais deux minutes aprs il entrait  son tour
dans le salon et mettait dix louis sur la table.

Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde
fois, puis une troisime.

Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout
surpris de ressentir en lui une motion que le gain d'une somme en
ralit minime n'expliquait pas.

Quelle trange chose! pendant ces trois coups, il avait prouv ces
frmissements, ces arrts de respiration qui l'avaient si fort secou
autrefois quand il tait gamin ou  l'cole.

Comme il avait eu raison de dire  d'Arjuzanx qu'on n'tait jamais sr
de soi!

--S'il s'en allait!

Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table
le retint: que ne dirait-on pas?

Il alluma un cigare; mais devant la fentre o il le fumait lui
arrivaient les bruits de la salle  manger se mlant au murmure rauque
de la mare montante; de temps en temps la voix du banquier ou des
pontes et aussi le tintement de l'or, le flic flac des billets et des
cartes, dominaient ces bruits vagues: Messieurs, faites votre jeu.
Cartes, cinq, neuf.

Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de
ces bruits? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait dans
le salon et dposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.

Jusque-l, il avait jou debout; machinalement, il attira une chaise et
s'assit: il tait dans l'engrenage.

Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anantit sa raison aussi
compltement que sa volont: il n'tait plus qu'un joueur, et, en dehors
de son jeu, rien n'existait plus pour lui.

De parties en parties, le jeu arriva vite  une allure enfivre,
vertigineuse;  son tour, Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit
et,  une heure du matin, il devait quarante mille francs  d'Arjuzanx,
cinq mille  de la Vigne, vingt mille aux autres; en tout soixante-cinq
mille francs reprsents par des cartes qui portaient crit au crayon le
chiffre de ses dettes envers chacun.

Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.

--Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille
francs  ta disposition; il y a des trangers qui ne te connaissent pas,
peut-tre voudras-tu t'acquitter envers eux tout de suite.

--Je le voudrais.

--Eh bien, accepte ce que je t'offre; ne vaut-il pas mieux que je sois
ton seul crancier? entre nous, cela ne tire pas  consquence; tu me
rembourseras quand tu pourras.


VI

Du quai, Sixte vit qu'une lampe brlait dans la chambre de sa femme; et,
au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la verandah.

En route il s'tait dit qu'elle se serait couche, et qu'il la
trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au
lendemain; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se
faire tout de suite.

Pendant qu'il traversait le jardin, la lumire avait disparu de la
fentre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa
femme devant lui qui le regardait.

--Tu t'es impatiente?

Anie avait trop souvent entendu sa mre dire  son pre: Je ne te fais
pas de reproches, mon ami, pour tomber dans ce travers des femmes qui
se croient indulgentes; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis
dans les yeux son plus tendre sourire; mais, en le voyant sous le jet de
lumire qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaa.

--Qu'avait-il?

Elle le connaissait trop bien, elle tait en trop troite communion de
coeur, d'esprit, de pense, de chair avec lui, pour n'avoir pas reu un
choc, et malgr elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui
lui tait mont  la gorge:

--Qu'as-tu? Que s'est-il pass? Que t'est-il arriv?

--Je vais te le dire. Montons.

Au fait cela valait mieux ainsi: au moins les embarras de la prparation
seraient pargns.

Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce
qui s'tait pass chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.

A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le
visage de sa femme, relevait ses sourcils, dcouvrait ses dents,
s'effacer; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa
passionnment.

--Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse!
s'cria-t-elle.

--N'est-ce rien?

--Qu'importe!

--Il faut payer.

--Eh bien, tu paieras; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs
sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe?

A son tour, sa physionomie sombre se rassrna:

--Alors, il n'y a donc qu' prendre les soixante-cinq mille francs dans
notre caisse, dit-il avec un sourire.

--Il n'y a qu' les demander  mon pre; ce que je ferai ds demain
matin.

--Ce que nous ferons, reprit-il; c'est dj beaucoup que tu sois de
moiti dans une dmarche dont je devrais tre seul  porter la
responsabilit.

Les choses arranges ainsi, elle pouvait maintenant poser une question
qu'elle avait sur les lvres, et cela sans qu'il pt voir dans sa
demande une intention de reproche ou de blme:

--Mais comment as-tu perdu cette somme? dit-elle.

--Ah! comment?

Elle hsita une seconde, puis se dcidant:

--Tu es donc joueur? dit-elle.

--Je l'ai t  deux priodes de ma vie:  quinze ans au collge, et 
vingt ans  Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai,  un certain moment, perdu
cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu
imagines quelle somme c'tait pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on
me donnait par semaine, et quelles motions j'ai alors prouves;
heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par
m'acquitter. Plus tard,  Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui
pendant longtemps ont pes sur ma vie d'un poids terriblement lourd.
Depuis, je n'avais pas touch  une carte; et il y a dix ans de cela.
Comment me suis-je laiss entraner, moi qui n'aime ni le jeu ni les
joueurs? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le
confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,
adresses  de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tte de
celui-ci pour frapper sur moi.

--Alors tu as bien fait, dit-elle.

--Peut-tre; mais o j'ai eu tort, a t en ne m'arrtant pas  temps.

--Qui s'arrte  temps?

--Toutes les ivresses sont les mmes; il arrive un moment o l'on ne
sait plus ce qu'on fait, et o l'on est le jouet d'impulsions
mystrieuses, auxquelles on obit, avec la conscience parfaitement nette
qu'on est misrable de les subir. C'est mon cas; ce qui n'attnue en
rien ma responsabilit.

Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans
l'aprs-midi, aussitt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture
pour Ourteau o ils arrivrent  la nuit tombante. Barincq qui rentrait
 ce moment mme se trouva juste  point pour donner la main  sa fille
descendant du phaton.

--Quelle bonne surprise! dit-il en l'embrassant. Qui vous amne?

--Nous allons te dire a, rpondit Anie, quand nous serons avec maman.

--Enfin, vous tes en bonne sant, c'est l'essentiel; et vous dnez avec
nous, c'est la fte. Manuel, va vite dire  la cuisine que les enfants
dnent.

[Illustration.]

Justement, j'ai gard ce matin un superbe saumon pour vous l'envoyer,
nous le mangerons ensemble.

Il avait pris le bras de sa fille:

--Et a ne peut se dire que devant ta mre, votre affaire?

--Cela vaut mieux.

--Alors, allons la rejoindre tout de suite.

Ils entrrent dans le salon o se tenait Mme Barincq, sous la lumire de
la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et  laquelle elle
n'tait abonne que parce qu'elle trouvait cela chtelain.

--Anie a quelque chose  nous annoncer, dit-il.

Il n'y avait pas  reculer.

--Un accident, dit-elle, qui la nuit, dernire, est arriv  mon mari.

--Un accident! s'crirent en mme temps le mari et la femme.

--Dans une runion chez M. d'Arjuzanx, il a t entran  jouer, et il
a perdu...

--Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.

--Soixante-cinq mille francs! rpta Mme Barincq en laissant tomber sa
revue et son couteau  papier.

--Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son pre.

--Il est vident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, rpondit-il
d'un ton tout franc.

--Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.

--C'est certain.

Depuis le mariage, Mme Barincq, au contact du bonheur de sa fille,
s'tait singulirement adoucie  l'gard de Sixte, qu'elle n'appelait
que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la
perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.

--Comment, monsieur! vous perdez soixante-cinq mille francs! dit-elle.

--Hlas! ma mre.

--Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs?

--Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.

--Au contraire, il signifie tout; vous tes donc joueur, monsieur?

--On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu,
continua Anie.

Sans rpondre  sa fille, Mme Barincq se leva et, s'adressant  son
mari:

--Ainsi, dit-elle, vous avez mari ma fille  un joueur!

--Mais, chre amie...

--Je ne vous fais pas de reproches, vous tes assez malheureux de votre
faute, pauvre pre, mais enfin vous l'avez sacrifie.

Puis tout de suite, se retournant vers son gendre:

--Comment n'avez-vous pas eu la loyaut de nous prvenir que vous tiez
joueur?

--Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur; il y a dix
ans qu'il n'avait touch aux cartes.

--Eh bien, quand il y touche, a nous cote cher!

Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrter la scne qui, pour lui,
tait d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait
bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.

--Donc il n'y a qu' payer, conclut-il.

Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole:

--Je ne fais pas de reproches  M. Sixte, reprit-elle, seulement je
rpte que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices...

--Mais Valentin n'a pas de vices, maman.

--C'est peut-tre une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a
le bonheur inespr... pour bien des raisons, d'tre distingu par une
jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille
accomplie aussi, il doit se trouver assez honor et assez heureux pour
ne pas chercher des distractions ailleurs...

Pendant que Mme Barincq parlait avec une vhmence dsordonne, Anie
regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais trs ple, ne
bronchait pas; elle coupa la parole  sa mre:

--Allons-nous-en, dit-elle  son mari.

Mais son pre la prenant par la main la retint:

--Ni les paroles de ta mre, dit-il, ni ton dpart n'ont de raison
d'tre. Dans la situation prsente, il n'y a qu'une chose  faire:
payer. C'est  quoi nous devons nous occuper.

--O est l'argent? demanda Mme Barincq.

--Je ne l'ai pas; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant,
accompagnez-moi chez Rbnacq. Et toi, Anie, reste avec ta mre,  qui
tu feras entendre raison.

--J'ai besoin de te parler, s'cria Mme Barincq en faisant signe  son
mari de la suivre.

--Et tu n'a rien dit du testament! s'cria Anie en se jetant dans les
bras de son mari quand son pre et sa mre furent sortis, ah! cher,
cher!

--C'est lui justement qui m'a si bien ferm les lvres; et puis, quand
ta mre me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme
telle que toi n'a pas  chercher de distractions autre part, elle
n'avait que trop raison.

--Tu es un ange.


VII

Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa
caisse ou chez son banquier, pour les donner  Sixte, mais encore il
n'en avait pas mme dix mille, ni mme cinq mille.

L'argent liquide trouv dans la succession de Gaston et toutes les
valeurs mobilires avaient t absorbs par la transformation de la
terre d'Ourteau, dfrichements, constructions, achat des machines,
acquisition des vaches, des porcs, et si compltement qu'il n'avait pu
faire face aux dpenses du mariage d'Anie que par un emprunt.

Mais cela n'tait pas pour l'inquiter: la ralit avait justifi toute
ses prvisions, aucun de ses calculs ne s'tait trouv faux, et avant
quelques annes sa terre transforme donnerait tous les rsultats qu'il
attendait de cette transformation et mme les dpasserait largement:
c'tait la fortune certaine, une belle fortune, et si facile  grer,
qu'au cas o il viendrait  disparatre, Anie et Sixte n'auraient qu'
en confier l'administration  un brave homme pour qu'elle continut 
leur fournir pendant de longues annes les mmes revenus.

_(A suivre.)_

Hector Malot.

[Illustration.]






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891, by Various

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