The Project Gutenberg Etext of Les chansons de Bilitis, by Pierre Lous

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Title: Les chansons de Bilitis

Author: Pierre Lous

Release Date: December, 2003 [Etext #4708]
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[Most recently updated: April 23, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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<greek> translitteration: <a>lpha, <b>eta, <g>amma, <d>elta,
<e>psilon, <z>eta, <_e>ta, <th>eta, <i>ota, <k>appa, <l>ambda,
<m>u, <n>u, <x>i, <o>micron, <p>i, <rh>o, <s>igma, <t>au,
<y>psilon (<u>psilon in diphthongs), <ph>i, <ch>i, <ps>i, <_o>mega,
<*i>ota subscript, <`><'><^> accents (after the letter),
<:> diaeresis (between the vocals), <;> question mark.
<h> rough (before the letter except <rh>), (smooth is unmarked)




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                        Pierre Lous

                  LES CHANSONS DE BILITIS
                       roman lyrique




               CE PETIT LIVRE D'AMOUR ANTIQUE
        	 EST DDI RESPECTUEUSEMENT
           AUX JEUNES FILLES DE LA SOCIET FUTURE




VIE DE BILITIS


Bilitis naquit au commencement du sixime sicle avant notre
re, dans un village de montagnes situ sur les bords du
Mlas, vers l'orient de la Pamphylie.  Ce pays est grave et
triste, assombri par des forts profondes, domin par la
masse norme du Taurus; des sources ptrifiantes sortent de
la roche; de grands lacs sals sjournent sur les hauteurs,
et les valles sont pleines de silence.

Elle tait fille d'un Grec et d'une  Phnicienne.  Elle
semble n'avoir pas connu son pre, car il n'est ml nulle
part aux souvenirs de son enfance.  Peut-tre mme tait-il
mort avant qu'elle ne vint au monde.  Autrement on
s'expliquerait mal comment elle porte un nom phnicien que
sa mre seule lui put donner.

Sur cette terre presque dserte, elle vivait d'une vie
tranquille avec sa mre et ses soeurs.  D'autres jeunes
filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de l.
Sur les pentes boises du Taurus, des bergers paissaient
leurs troupeaux.

Le matin, ds le chant du coq, elle se levait, allait 
l'table, menait boire les animaux et s'occupait de traire
leur lait.  Dans la journe, s'il pleuvait, elle restait au
gynce et filait sa quenouille de laine.  Si le temps tait
beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses
compagnes mille jeux dont elle nous parle.

Bilitis avait  l'gard des Nymphes une pit trs ardente.
Les sacrifices qu'elle offrait, presque toujours taient
pour leur fontaine.  Souvent mme elle leur parlait, mais il
semble bien qu'elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte
avec vnration les souvenirs d'un vieillard qui autrefois
les avait surprises.

La fin de son existence pastorale fut attriste par un amour
sur lequel nous savons peu de chose bien qu'elle en parle
longuement.  Elle cessa de le chanter ds qu'il devint
malheureux.  Devenue mre d'un enfant qu'elle abandonna,
Bilitis quitta la Pamphylie, d'une faon assez mystrieuse,
et ne revit jamais le lieu de sa naissance.

Nous la retrouvons ensuite  Mytilne o elle tait venue
par la route de mer en longeant les belles ctes d'Asie.
Elle avait  peine seize ans, selon les conjectures de M.
Heim qui tablit avec vraisemblance quelques dates dans la
vie de Bilitis, d'aprs un vers qui fait allusion  la mort
de Pittakos.

Lesbos tait alors le centre du monde.   mi-chemin, entre
la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour
capitale une cit plus claire qu'Athnes et plus corrompue
que Sardes: Mytilne, btie sur une presqu'le en vue des
ctes d'Asie.  La mer bleue entourait la ville.  De la
hauteur des temples on distinguait  l'horizon la ligne
blanche d'Atarne qui tait le port de Pergame.

Les rues troites et toujours encombres par la foule
resplendissaient d'toffes barioles, tuniques de pourpre et
d'hyacinthe, cyclas de soies transparentes, bassaras
tranantes dans la poussire des chaussures jaunes.  Les
femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d'or enfils
de perles brutes, et aux bras des bracelets d'argent massif
grossirement cisels en relief.  Les hommes eux-mmes
avaient la chevelure brillante et parfume d'huiles rares.
Les chevilles des Grecques taient nues dans le cliquetis
des periscelis, larges serpents de mtal clair qui tintaient
sur les talons; celles des Asiatiques se mouvaient en des
bottines molles et peintes.  Par groupes, les passants
stationnaient devant des boutiques tout en faade et o l'on
ne vendait que l'talage: tapis de couleurs sombres, housses
broches de fils d'or, bijoux d'ambre et d'ivoire, selon les
quartiers.  L'animation de Mytilne ne cessait pas avec le
jour; il n'y avait pas d'heure si tardive, o l'on
n'entendt, par les portes ouvertes, des sons joyeux
d'instruments, des cris de femmes, et le bruit des danses.
Pittakos mme, qui voulait donner un peu d'ordre  cette
perptuelle dbauche, fit une loi qui dfendait aux joueuses
de fltes trop fatigues de s'employer dans les festins
nocturnes; mais cette loi ne fut jamais svre.

Dans une socit o les maris sont la nuit si occups par le
vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se
rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur
solitude.  De l vint qu'elles s'attendrirent  ces amours
dlicates, auxquelles l'antiquit donnait dj leur nom, et
qui entretiennent, quoi qu'en pensent les hommes, plus de
passion vraie que de vicieuse recherche.

Alors, Sapph tait encore belle.  Bilitis l'a connue, et
elle nous parle d'elle sous le nom de Psappha quelle portait
 Lesbos.  Sans doute ce fut cette femme admirable qui
apprit  la petite Pamphylienne l'art de chanter en phrases
rhythmes, et de conserver  la postrit le souvenir des
tres chers.  Malheureusement Bilitis donne peu de dtails
sur cette figure aujourd'hui si mal connue, et il y a lieu
de le regretter, tant le moindre mot et t prcieux
touchant la grande Inspiratrice.  En revanche elle nous a
laiss en une trentaine d'lgies l'histoire de son amiti
avec une jeune fille de son ge qui se nommait Mnasidika, et
qui vcut avec elle.  Dj nous connaissions le nom de cette
jeune fille par un vers de Sapph o sa beaut est exalte;
mais ce nom mme tait douteux, et Bergk tait prs de
penser qu'elle s'appelait simplement Mnas.  Les chansons
qu'on lira plus loin prouvent que cette hypothse doit tre
abandonne.  Mnasidika semble avoir t une petite fille
trs douce et trs innocente, un de ces tres charmants qui
ont pour mission de se laisser adorer, d'autant plus chris
qu'ils font moins d'efforts pour mriter ce qu'on leur
donne.  Les amours sans motifs durent le plus longtemps:
celui-ci dura dix annes.  On verra comment il se rompit par
la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne
comprenait aucun clectisme.

Quand elle sentit que rien ne la retenait plus  Mytilne,
sinon des souvenirs douloureux, Bilitis ft un second
voyage: elle se rendit  Chypre, le grecque et phnicienne
comme la Pamphylie elle-mme et qui dut lui rappeler souvent
l'aspect de son pays natal.

Ce fut l que Bilitis recommena pour la troisime fois sa
vie, et d'une faon qu'il me sera plus difficile de faire
admettre si l'on na pas encore compris  quel point l'amour
tait chose sainte chez les peuples antiques.  Les
courtisanes d'Amathonte n'taient pas comme les ntres, des
cratures en dchance exiles de toute socit mondaine;
c'taient des filles issues des meilleures familles de la
cit, et qui remerciaient Aphrodit de la beaut qu'elle
leur avait donne, en consacrant au service de son culte
cette beaut reconnaissante.  Toutes les villes qui
possdaient comme celles de Chypre un temple riche en
courtisanes avaient  l'gard de ces femmes les mmes soins
respectueux.

L'incomparable histoire de Phryn, telle qu'Athne nous l'a
transmise, donnera quelque ide d'une telle vnration.  Il
n'est pas vrai qu'Hypride eut besoin de la mettre nue pour
flchir l'Aropage, et pourtant le crime tait grand: elle
avait assassin.  L'orateur ne dchira que le haut de sa
tunique et rvla seulement les seins.  Et il supplia les
Juges  de ne pas mettre  mort la prtresse et _l'inspire
d'Aphrodit_  .  Au contraire des autres courtisanes qui
sortaient vtues de cyclas transparentes  travers
lesquelles paraissaient tous les dtails de leur corps,
Phryn avait coutume de s'envelopper mme les cheveux dans
un de ces grands vtements plisss dont les figurines de
Tanagre nous ont conserv la grce.  Nul, s'il n'tait de
ses amis, n'avait vu ses bras ni ses paules, et jamais elle
ne se montrait dans la piscine des bains publics.  Mais un
jour il se passa une chose extraordinaire.  C'tait le jour
des ftes d'Eleusis, vingt mule personnes, venues de tous
les pays de la Grce, taient assembles sur la plage, quand
Phryn s'avana prs des vagues: elle ta son vtement, elle
dfit sa ceinture, elle ta mme sa tunique de dessous,
 elle droula tous ses cheveux et elle entra dans la mer .
Et dans cette foule il y avait Praxitle qui d'aprs cette
desse vivante dessina l'_Aphrodit de Cnide_; et Apelle qui
entrevit la forme de son _Anadyomne_.  Peuple admirable,
devant qui la Beaut pouvait paratre nue sans exciter le
rire ni la fausse honte!

Je voudrais que cette histoire fut celle de Bilitis, car, en
traduisant ses Chansons, je me suis pris  aimer l'amie de
Mnasidika.  Sans doute sa vie fut tout aussi merveilleuse.
Je regrette seulement qu'on n'en ait pas parl davantage et
que les auteurs anciens, ceux du moins qui ont survcu,
soient si pauvres de renseignements sur sa personne.
Philodme, qui l'a pille deux fois, ne mentionne pas mme
son nom.   dfaut de belles anecdotes, je prie qu'on
veuille bien se contenter des dtails qu'elle nous donne
elle-mme sur sa vie de courtisane.  Elle fut courtisane,
cela n'est pas niable; et mme ses dernires chansons
prouvent que si elle avait les vertus de sa vocation, elle
en avait aussi les pires faiblesses.  Mais je ne veux
connatre que ses vertus.  Elle tait pieuse, et mme
pratiquante.  Elle demeura fidle au temple, tant
qu'Aphrodit consentit  prolonger la jeunesse de sa plus
pure adoratrice.  Le jour o elle cessa d'tre aime, elle
cessa d'crire, dit-elle.  Pourtant il est difficile
d'admettre que les chansons de Pamphylie aient t crites 
l'poque o elles ont t vcues.  Comment une petite
bergre de montagnes et-elle appris  scander ses vers
selon les rythmes difficiles de la tradition olienne?  On
trouvera plus vraisemblable que, devenue vieille, elle se
plut  chanter pour elle-mme les souvenirs de sa lointaine
enfance.  Nous ne savons rien sur cette dernire priode de
sa vie.  Nous ne savons mme pas  quel ge elle mourut.

Son tombeau a t retrouv par M. G. Heim  Palaeo-Limisso,
sur le bord d'une route antique, non loin des ruines
d'Amathonte.  Ces ruines ont presque disparu depuis trente
ans, et les pierres de la maison o peut-tre vcut Bilitis
pavent aujourd'hui les quais de Port-Sad.  Mais le tombeau
tait souterrain, selon la coutume phnicienne, et il avait
chapp mme aux voleurs de trsors.

M. Heim y pntra par un puits troit combl de terre, au
fond duquel il rencontra une porte mure qu'il fallut
dmolir.  Le caveau spacieux et bas, pav de dalles de
calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques
d'amphibolite noire, o taient graves en capitales
primitives toutes les chansons qu'on va lire,  part les
trois pitaphes qui dcoraient le sarcophage.

C'tait l que reposait l'amie de Mnasidika, dans un grand
cercueil de terre cuite, sous un couvercle model par un
statuaire dlicat qui avait figur dans l'argile le visage
de la morte : les cheveux taient peints en noir, les yeux 
demi ferms et prolongs au crayon comme si elle et t
vivante, et la joue  peine attendrie par un sourire lger
qui naissait des lignes de la bouche.  Rien ne dira jamais
ce qu'taient ces lvres,  la fois nettes et rebordes,
molles et fines, unies l'une  l'autre, et comme enivres de
se joindre.  Les traits clbres de Bilitis ont t souvent
reproduits par les artistes de l'Ionie, et le muse du
Louvre possde une terre cuite de Rhodes qui en est le plus
parfait monument, aprs le buste de Larnaka.

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans l'tat o une
main pieuse l'avait range, vingt-quatre sicles auparavant.
Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et
l'une d'elles, aprs si longtemps, tait encore embaume.
Le miroir d'argent poli o Bilitis s'tait vue, le stylet
qui avait tran le fard bleu sur ses paupires, furent
retrouvs  leur place.  Une petite Astart nue, relique 
jamais prcieuse, veillait toujours sur le squelette orn de
tous ses bijoux d'or et blanc comme une branche de neige,
mais si doux et si fragile qu'au moment o on l'effleura, il
se confondit en poussire.

                                 PIERRE  LOUYS

Constantine, Aot 1894.




                               I

                    BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE

    <Hady`de'moi to`me'lisma. kai` _e'n sy'rhiggi meli'sd_o
    k_e'n aul_o*i lale'_o, k_e'n d_o'naki,  k_e'n plagiau'l_o*i.>

                                                THOCRITE.



 1 -- L'ARBRE


 Je me suis dvtue pour monter  un arbre;
 mes cuisses nues embrassaient l'corce lisse
 et humide; mes sandales marchaient sur les
 branches.

 Tout en haut, mais encore sous les feuilles
 et  l'ombre de la chaleur, je me suis mise 
 cheval sur une fourche carte en balanant
 mes pieds dans le vide.

 Il avait plu.  Des gouttes d'eau tombaient et
 coulaient sur ma peau.  Mes mains taient
 taches de mousse, et mes orteils taient
 rouges,  cause des fleurs crases.

 Je sentais le bel arbre vivre quand le vent
 passait au travers; alors je serrais mes
 jambes davantage et j'appliquais mes lvres
 ouvertes sur la nuque chevelue d'un rameau.



 2 -- CHANT PASTORAL


 Il faut chanter un chant pastoral, invoquer
 Pan, dieu du vent d't.  Je garde mon
 troupeau et Slnis le sien,  l'ombre ronde
 d'un olivier qui tremble.

 Slnis est couche sur le pr.  Elle se
 lve et court, ou cherche des cigales, ou
 cueille des fleurs avec des herbes, ou lave
 son visage dans l'eau frache du ruisseau.

 Moi, j'arrache la laine au dos blond des
 moutons pour en garnir ma quenouille, et je
 file.  Les heures sont lentes.  Un aigle
 passe dans le ciel.

 L'ombre tourne: changeons de place la corbeille
 de figues et la jarre de lait.  Il faut chanter
 un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d't.



 3 -- PAROLES MATERNELLES


 Ma mre me baigne dans l'obscurit, elle
 m'habille au grand soleil et me coiffe dans
 la lumire; mais si je sors au clair de lune,
 elle serre ma ceinture et fait un double
 noeud.

 Elle me dit:  Joue avec les vierges, danse
 avec les petits enfants; ne regarde pas par
 la fentre; fuis la parole des jeunes hommes
 et redoute le conseil des veuves.

  Un soir, quelqu'un, comme pour toutes, te
 viendra prendre sur le seuil au milieu d'un
 grand cortge de tympanons sonores et de
 fltes amoureuses.

  Ce soir-l, quand tu t'en iras, Bilit, tu
 me laisseras trois gourdes de fiel: une pour
 le matin, une pour le midi, et la troisime,
 la plus amre, la troisime pour les jours de
 fte. 



 4 -- LES PIEDS NUS


 J'ai les cheveux noirs, le long de mon dos,
 et une petite calotte ronde.  Ma chemise est
 de laine blanche.  Mes jambes fermes
 brunissent au soleil.

 Si j'habitais la ville, j'aurais des bijoux d'or,
 et des chemises dores et des souliers d'argent...
 Je regarde mes pieds nus, dans leurs souliers
 de poussire.

 Psophis! viens ici, petite pauvre! porte-moi
 jusqu'aux sources, lave mes pieds dans tes
 mains et presse des olives avec des violettes
 pour les parfumer sur les fleurs.

 Tu seras aujourd'hui mon esclave; tu me
 suivras et tu me serviras, et  la fin de la
 journe je te donnerai, pour ta mre, des
 lentilles du jardin de la mienne.



 5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES


 Un vieillard aveugle habite la montagne.
 Pour avoir regard les nymphes, ses yeux sont
 morts, voil longtemps.  Et depuis, son
 bonheur est un souvenir lointain.

  Oui, je les ai vues, m'a-t-il dit.
 Helopsychria, Limnanthis; elles taient
 debout, prs du bord, dans l'tang vert de
 Physos.  L'eau brillait plus haut que leurs
 genoux.

  Leurs nuques se penchaient sous les
 cheveux longs.  Leurs ongles taient minces
 comme des ailes de cigales.  Leurs mamelons
 taient creux comme des calices de jacinthes.

  Elles promenaient leurs doigts sur l'eau
 et tiraient de la vase invisible les nnufars
  longue tige.  Autour de leurs cuisses spares,
 des cercles lents s'largissaient... 



 6 -- CHANSON


  Torti-tortue, que fais-tu l au milieu?
 -- Je dvide la laine et le fil de Milet.
 -- Hlas Hlas!  Que ne viens-tu danser?
 -- J'ai beaucoup de chagrin.  J'ai beaucoup de chagrin.

 -- Torti-tortue, que fais-tu l au milieu?
 -- Je taille un roseau pour la flte funbre.
 -- Hlas!  Hlas!  Qu'est-il arriv!
 -- Je ne le dirai pas.  Je ne le dirai pas.

 -- Torti-tortue, que fais-tu l au milieu?
 -- Je presse les olives pour l'huile de la stle.
 -- Hlas!  Hlas!  Et qui donc est mort?
 -- Peux-tu le demander?  Peux-tu le demander?

 -- Torti-tortue, que fais-tu l au milieu?
 -- Il est tomb dans la mer...
 -- Hlas!  Hlas! et comment cela?
 -- Du haut des chevaux blancs.  Du haut des chevaux blancs. 



 7 -- LE PASSANT


 Comme j'tais assise le soir devant la porte
 de la maison, un jeune homme est venu 
 passer.  Il m'a regarde, j'ai tourn la
 tte.  Il m'a parl, je n'ai pas rpondu.

 Il a voulu m'approcher.  J'ai pris une faulx
 contre le mur et je lui aurais fendu la joue
 s'il avait avanc d'un pas.

 Alors reculant un peu, il se mit  sourire et
 souffla vers moi dans sa main, disant.   Reois
 le baiser.   Et j'ai cri et j'ai pleur.
 Tant, que ma mre est accourue.

 Inquite, croyant que j'avais t pique par
 un scorpion.  Je pleurais:  Il m'a embrasse. 
 Ma mre aussi m'a embrasse et m'a emporte
 dans ses bras.



 8 -- LE RVEIL


 Il fait dj grand jour.  Je devrais tre
 leve.  Mais le sommeil du matin est doux et
 la chaleur du lit me retient blottie.  Je
 veux rester couche encore.

 Tout  l'heure j'irai dans l'table.  Je
 donnerai aux chvres de l'herbe et des
 fleurs, et l'outre d'eau frache tire du
 puits, o je boirai en mme temps qu'elles.

 Puis je les attacherai au poteau pour traire
 leurs douces mamelles tides; et si les
 chevreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai
 avec eux les tettes assouplies.

 Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus?
 J'irai donc.  Mais pas encore.  Le soleil
 s'est lev trop tt et ma mre n'est pas
 veille.



 9 -- LA PLUIE


 La pluie fine a mouill toutes choses, trs
 doucement, et en silence.  Il pleut encore un
 peu.  Je vais sortir sous les arbres.  Pieds
 nus, pour ne pas tacher mes chaussures.

 La pluie au printemps est dlicieuse.  Les
 branches charges de fleurs mouilles ont un
 parfum qui m'tourdit.  On voit briller au
 soleil la peau dlicate des corces.

 Hlas! que de fleurs sur la terre!  Ayez
 piti des fleurs tombes.  Il ne faut pas les
 balayer et les mler dans la boue; mais les
 conserver aux abeilles.

 Les scarabes et les limaces traversent le
 chemin entre les flaques d'eau; je ne veux
 pas marcher sur eux, ni effrayer ce lzard
 dor qui s'tire et cligne des paupires.



 10 -- LES FLEURS


 Nymphes des bois et des fontaines, Amies
 bienfaisantes, je suis l.  Ne vous cachez pas,
 mais venez m'aider car je suis fort en peine
 de tant de fleurs cueillies.

 Je veux choisir dans toute la fort une
 pauvre hamadryade aux bras levs, et dans
 ses cheveux couleur de feuilles je piquerai
 ma plus lourde rose.

 Voyez: j'en ai tant pris aux champs que
 je ne pourrai les rapporter si vous ne m'en
 faites un bouquet.  Si vous refusez, prenez
 garde:

 Celle de vous qui a les cheveux orangs je
 l'ai vue hier saillie comme une bte par le
 satyre Lamprosaths, et je dnoncerai
 l'impudique.



 11 -- IMPATIENCE


 Je me jetai dans ses bras en pleurant, et
 longtemps elle sentit couler mes larmes
 chaudes sur son paule, avant que ma douleur
 me laisst parler:

  Hlas! je ne suis qu'une enfant; les
 jeunes hommes ne me regardent pas.  Quand
 aurai-je comme toi des seins de jeune fille
 qui gonflent la robe et tentent le baiser?

  Nul n'a les yeux curieux si ma tunique
 glisse; nul ne ramasse une fleur qui tombe
 de mes cheveux; nul ne dit qu'il me tuera si
 ma bouche se donne  un autre. 

 Elle m'a rpondu tendrement:  Bilitis,
 petite vierge, tu cries comme une chatte 
 la lune et tu t'agites sans raison.  Les filles
 les plus impatientes ne sont pas les plus tt
 choisies. 



 12 -- LES COMPARAISONS


 Bergeronnette, oiseau de Kypris, chante
 avec nos premiers dsirs!  Le corps nouveau
 des jeunes filles se couvre de fleurs comme
 la terre.  La nuit de tous nos rves approche
 et nous en parlons entre nous.

 Parfois nous comparons ensemble nos beauts
 si diffrentes, nos chevelures dj longues,
 nos jeunes seins encore petits, nos puberts
 rondes comme des cailles et blotties sous la
 plume naissante.

 Hier je luttai de la sorte contre Melanth
 mon ane.  Elle tait fire de sa poitrine qui
 venait de crotre en un mois, et, montrant
 ma tunique droite, elle m'avait appele:
 petite enfant.

 Pas un homme ne pouvait nous voir, nous nous
 mmes nues devant les filles, et, si elle
 vainquit sur un point, je l'emportait de loin
 sur les autres.  Bergeronnette, oiseau de
 Kypris, chante avec nos premiers dsirs!



 13 -- LA RIVIRE DE LA FORT


 Je me suis baigne seule dans la rivire
 de la fort.  Sans doute je faisais peur aux
 naades car je les devinais  peine et de
 trs loin, sous l'eau obscure.

 Je les ai appeles.  Pour leur ressembler
 tout  fait, j'ai tress derrire ma nuque
 des iris noirs comme mes cheveux, avec des
 grappes de girofles jaunes.

 D'une longue herbe flottante, je me suis
 fait une ceinture verte, et pour la voir je
 pressais mes seins en penchant un peu la
 tte.

 Et j'appelais:  Naades! naades! jouez
 avec moi, soyez bonnes.   Mais les naades
 sont transparentes, et peut-tre, sans le
 savoir, j'ai caress leurs bras lgers.



 14 -- PHITTA MELIA


 Ds que le soleil sera moins brlant nous
 irons jouer sur les bords du fleuve, nous
 lutterons pour un crocos frle et pour une
 jacinthe mouille.

 Nous ferons le collier de la ronde et la
 guirlande de la course.  Nous nous prendrons
 par la main et par la queue de nos tuniques.

 Phitta Melia! donnez-nous du miel.  Phitta
 Naades! baignez-nous avec vous.  Phitta
 Mliades! donnez l'ombre douce  nos corps
 en sueur.

 Et nous vous offrirons, Nymphes bienfaisantes,
 non le vin honteux, mais l'huile et le
 lait et des chvres aux cornes courbes.



 15 -- LA BAGUE SYMBOLIQUE


 Les voyageurs qui reviennent de Sardes
 parlent des colliers et des pierres qui
 chargent les femmes de Lydie, du sommet de
 leurs cheveux jusqu' leurs pieds fards.

 Les filles de mon pays n'ont ni bracelets
 ni diadmes, mais leur doigt porte une
 bague d'argent, et sur le chaton est grav
 le triangle de la desse.

 Quand elles tournent la pointe en dehors
 cela veut dire: Psych  prendre.  Quand
 elles tournent la pointe en dedans, cela
 veut dire: Psych prise.

 Les hommes y croient.  Les femmes non.
 Pour moi je ne regarde gure de quel ct
 la pointe se tourne, car Psych se dlivre
 aisment.  Psych est toujours  prendre.



 16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE


 Sur l'herbe molle, dans la nuit, les jeunes
 filles aux cheveux de violettes ont dans
 toutes ensemble, et l'une de deux faisait les
 rponses de l'amant.

 Les vierges ont dit:  Nous ne sommes pas pour
 vous.   Et comme si elles taient honteuses
 elles cachaient leur virginit.  Un aegipan
 jouait de la flte sous les arbres.

 Les autres ont dit:  Vous nous viendrez
 chercher.   Elles avaient serr leurs robes
 en tunique d'homme, et elles luttaient sans
 nergie en mlant leurs jambes dansantes.

 Puis chacune se disant vaincue, a pris son
 amie par les oreilles comme une coupe par les
 deux anses, et, la tte penche, a bu le
 baiser.



 17 -- LES PETITS ENFANTS


 La rivire est presque  sec; les joncs
 fltris meurent dans la fange; l'air brle,
 et loin des berges creuses, un ruisseau clair
 coule sur les graviers.

 C'est l que du matin au soir les petits
 enfants nus viennent jouer.  Ils se baignent,
 pas plus haut que leurs mollets, tant la
 rivire est basse.

 Mais ils marchent dans le courant, et
 glissent quelquefois sur les roches, et les
 petits garons jettent de l'eau sur les
 petites filles qui rient.

 Et quand une troupe de marchands qui passe,
 mne boire au fleuve les normes boeufs
 blancs, ils croisent leurs mains derrire eux
 et regardent les grandes btes.



 18 -- LES CONTES


 Je suis aime des petits enfants; ds qu'ils
 me voient, ils courent  moi, et s'accrochent
  ma tunique et prennent mes jambes dans
 leurs petits bras.

 S'ils ont cueilli des fleurs, ils me les donnent
 toutes; s'ils ont pris un scarabe ils le
 mettent dans ma main; s'ils n'ont rien ils me
 caressent et me font asseoir devant eux.

 Alors ils m'embrassent sur la joue, ils
 posent leurs ttes sur mes seins; ils me
 supplient avec les yeux.  Je sais bien ce que
 cela veut dire.

 Cela veut dire:  Bilitis chrie, dis-nous,
 car nous sommes gentils, l'histoire du hros
 Perseus ou la mort de la petite Hell. 



 19 -- L'AMIE MARIE


 Nos mres taient grosses en mme temps et ce
 soir elle s'est marie, Melissa, ma plus
 chre amie.  Les roses sont encore sur la
 route; les torches n'ont pas fini de brler.

 Et je reviens par le mme chemin, avec
 maman, et je songe.  Ainsi, ce qu'elle est
 aujourd'hui, moi aussi j'aurais pu l'tre.
 Suis-je dj si grande fille?

 Le cortge, les fltes, le chant nuptial et
 le char fleuri de l'poux, toutes ces ftes,
 un autre soir, se drouleront autour de moi,
 parmi les branches d'olivier.

 Comme  cette heure-mme Melissa, je me
 dvoilerai devant un homme, je connatrai
 l'amour dans la nuit, et plus tard des petits
 enfants se nourriront  mes seins gonfls...



 20 -- LES CONFIDENCES


 Le lendemain, je suis alle chez elle, et
 nous avons rougi ds que nous nous sommes
 vues.  Elle m'a fait entrer dans sa chambre
 pour que nous fussions toutes seules.

 J'avais beaucoup de choses  lui dire; mais
 en la voyant j'oubliai.  Je n'osais pas mme
 me jeter  son cou, je regardais sa ceinture
 haute.

 Je m'tonnais que rien n'et chang sur son
 visage, qu'elle semblt encore mon amie et
 que cependant, depuis la veille, elle et
 appris tant de choses qui m'effarouchaient.

 Soudain je m'assis sur ses genoux, je la pris
 dans mes bras, je lui parlai  l'oreille
 vivement, anxieusement.  Alors elle mit sa
 contre la mienne, et me dit tout.



 21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS


 La nuit, les chevelures des femmes et les
 branches des saules se confondent.  Je
 marchais au bord de l'eau.  Tout  coup,
 j'entendis chanter: alors seulement je
 reconnus qu'il y avait l des jeunes filles.

 Je leur dis:  Que chantez-vous?   Elles
 rpondirent:  Ceux qui reviennent.   L'une
 attendait son pre et l'autre son frre; mais
 celle qui attendait son fianc tait la plus
 impatiente.

 Elles avaient tress pour eux des couronnes
 et des guirlandes, coup des palmes aux
 palmiers et tir des lotus de l'eau.  Elles
 se tenaient par le cou et chantaient l'une
 aprs l'autre.

 Je m'en allai le long du fleuve, tristement,
 et toute seule, mais en regardant autour de
 moi, je vis que derrire les grands arbres la
 lune aux yeux bleus me reconduisait.



 22 -- RFLEXIONS (non traduite)



 23 -- CHANSON (Ombre du bois)


  Ombre du bois o elle devait venir, dis-moi,
 o est alle ma matresse?  -- Elle est
 descendue dans la plaine.  -- Plaine, o est
 alle ma matresse?  -- Elle a suivi les bords
 du fleuve.

 -- Beau fleuve qui l'a vue passer, dis-moi,
 est-elle prs d'ici?  -- Elle m'a quitt pour le
 chemin.  -- Chemin, la vois-tu encore?  --
 Elle m'a laiss pour la route.

 --  route blanche, route de la ville, dis-moi,
 o l'as-tu conduite?  --  la rue d'or
 qui entre  Sardes.  --  rue de lumire,
 touches-tu ses pieds nus?  -- Elle est entre
 au palais du roi.

 --  palais, splendeur de la terre,
 rends-la-moi!  -- Regarde, elle a des colliers
 sur les seins et des houppes dans les
 cheveux, cent perles le long des jambes,
 deux bras autour de la taille. 



 24 -- LYKAS


 Venez, nous irons dans les champs, sous les
 buissons de genvriers; nous mangerons du
 miel dans les ruches, nous ferons des piges
  sauterelles avec des tiges d'asphodle.

 Venez; nous irons voir Lykas, qui garde
 les troupeaux de son pre sur les pentes du
 Tauros ombreux.  Srement il nous donnera
 du lait.

 J'entends dj le son de sa flte.  C'est un
 joueur fort habile.  Voici les chiens et les
 agneaux, et lui-mme, debout contre un arbre.
 N'est-il pas beau comme Adonis!

  Lykas, donne-nous du lait.  Voici des
 figues de nos figuiers.  Nous allons rester
 avec toi.  Chvres barbues, ne sautez pas, de
 peur d'exciter les boucs inquiets.



 25 -- L'OFFRANDE  LA DESSE


 Ce n'est pas pour l'Artmis qu'on adore 
 Perga, cette guirlande tresse par mes mains,
 bien que l'Artmis soit une bonne desse qui
 me gardera des couches difficiles.

 Ce n'est pas pour l'Athna qu'on adore 
 Sid, bien qu'elle soit d'ivoire et d'or et
 qu'elle porte dans la main une pomme de
 grenade qui tente les oiseaux.

 Non, c'est pour l'Aphrodit que j'adore
 dans ma poitrine, car elle seule me donnera
 ce qui manque  mes lvres, si je suspends
  l'arbre-sacr ma guirlande de tendres roses.

 Mais je ne dirai pas tout haut ce que je la
 supplie de m'accorder.  Je me hausserai sur
 la pointe des pieds et par la fente de
 l'corce je lui confierai mon secret.



 26 -- L'AMIE COMPLAISANTE


 L'orage a dur toute la nuit.  Slnis aux
 beaux cheveux tait venue filer avec moi.  Elle
 est reste de peur de la boue.  Nous avons
 entendu les prires et serres l'une contre
 l'autre nous avons empli mon petit lit.

 Quand les filles couchent  deux, le sommeil
 reste  la porte.   Bilitis, dis-moi,
 dis-moi, qui tu aimes.   Elle faisait glisser
 sa jambe sur la mienne pour me caresser
 doucement.

 Et elle a dit, devant ma bouche:  Je sais,
 Bilitis, qui tu aimes.  Ferme les yeux, je
 suis Lykas.   Je rpondis en la touchant:  Ne
 vois-je pas bien que tu es fille?  Tu
 plaisantes mal  propos. 

 Mais elle reprit:  En vrit, je suis Lykas,
 si tu fermes les paupires.  Voil ses bras,
 voil ses mains...   Et tendrement, dans le
 silence, elle enchanta ma rverie d'une
 illusion singulire.



 27 -- PRIRE  PERSPHON


 Purifies par les ablutions rituelles, et
 vtues de tuniques violettes, nous avons
 baiss vers la terre nos mains charges de
 branches d'olivier.

   Persphon souterraine, ou quel que soit
 le nom que tu dsires, si ce nom t'agre ,
 coute-nous,  Chevelue-de-tnbres, Reine
 strile et sans sourire!

  Kokhlis, fille de Thrasymakhos, est malade,
 et dangereusement.  Ne la rappelle pas
 encore.  Tu sais qu'elle ne peut t'chapper:
 un jour, plus tard, tu la prendras.

  Mais ne l'entrane pas si vite,  Dominatrice
 invisible!  Car elle pleure sa virginit,
 elle te supplie par nos prires, et nous
 donnerons pour la sauver trois brebis noires
 non tondues. 



 28 -- LA PARTIE D'OSSELETS


 Comme nous l'aimions tous les deux, nous
 l'avons jou aux osselets.  Et ce fut une
 partie clbre.  Beaucoup de jeunes filles y
 assistaient.

 Elle amena d'abord le coup des Kyklpes, et
 moi, le coup de Soln.  Mais elle le
 Kallibolos, et moi, me sentant perdue, je
 priais la desse!

 Je jouai, j'eus l'Epiphnn, elle le terrible
 coup de Khios, moi l'Antiteukhos, elle le
 Trikhias, et moi le coup d'Aphrodit qui
 gagna l'amant disput.

 Mais la voyant plir, je la pris par le cou
 et je lui dis tout prs de l'oreille (pour
 qu'elle seule m'entendit):  Ne pleure pas,
 petite amie, nous le laisserons choisir entre
 nous. 



 29 -- LA QUENOUILLE


 Pour tout le jour ma mre m'a enferme au
 gynce, avec mes soeurs que je n'aime pas et
 qui parlent entre elles  voix basse.  Moi,
 dans un petit coin, je file ma quenouille.

 Quenouille, puisque je suis seule avec toi,
 c'est  toi que je vais parler.  Avec la
 perruque de laine blanche tu es comme une
 vieille femme.  coute-moi.

 Si je le pouvais, je ne serais pas ici,
 assise dans l'ombre du mur et filant avec
 ennui: je serais couche dans les violettes
 sur les pentes du Tauros.

 Comme il est plus pauvre que moi, ma mre ne
 veut pas qu'il m'pouse.  Et pourtant, je te
 le dis: ou je ne verrai pas le jour des
 noces, ou ce sera lui qui me fera passer le
 seuil.



 30 -- LA FLTE DE PAN


 Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donn
 une syrinx faite de roseaux bien taills,
 unis avec de la blanche cire qui est douce 
 mes lvres comme du miel.

 Il m'apprend  jouer, assise sur ses genoux;
 mais je suis un peu tremblante.  Il en joue
 aprs moi, si doucement que je l'entends 
 peine.

 Nous n'avons rien  nous dire, tant nous
 sommes prs l'un de l'autre; mais nos chansons
 veulent se rpondre, et tour  tour nos
 bouches s'unissent sur la flte.

 Il est tard, voici le chant des grenouilles
 vertes qui commence avec la nuit.  Ma mre ne
 croira jamais que je suis reste si longtemps
  chercher ma ceinture perdue.



 31 -- LA CHEVELURE


 Il m'a dit:  Cette nuit, j'ai rv.  J'avais
 ta chevelure autour de mon cou.  J'avais tes
 cheveux comme un collier noir autour de ma
 nuque et sur ma poitrine.

  Je les caressais, et c'taient les miens; et
 nous tions lis pour toujours ainsi, par la
 mme chevelure la bouche sur la bouche, ainsi
 que deux lauriers n'ont souvent qu'une
 racine.

  Et peu  peu, il m'a sembl, tant nos
 membres taient confondus, que je devenais
 toi-mme ou que tu entrais en moi comme mon
 songe. 

 Quand il eut achev, il mit doucement ses
 mains sur mes paules, et il me regarda d'un
 regard si tendre, que je baissai les yeux
 avec un frisson.



 32 -- LA COUPE


 Lykas m'a vue arriver, seulement vtue d'une
 exmis succincte, car les journes sont
 accablantes; il a voulu mouler mon sein qui
 restait  dcouvert.

 Il a pris de l'argile fine, ptrie dans l'eau
 frache et lgre.  Quand il l'a serre sur
 ma peau, j'ai pens dfaillir tant cette
 terre tait froide.

 De mon sein moul, il a fait une coupe,
 arrondie et ombilique.  Il l'a mise scher
 au soleil et l'a peinte de pourpre et
 d'ocre en pressant des fleurs tout autour.

 Puis nous sommes alls jusqu' la fontaine
 qui est consacre aux nymphes, et nous
 avons jet la coupe dans le courant, avec
 des tiges de girofles.



 33 -- ROSES DANS LA NUIT


 Ds que la nuit monte au ciel, le monde
 est  nous, et aux dieux.  Nous allons des
 champs  la source, des bois obscurs aux
 clairires, o nous mnent nos pieds nus.

 Les petites toiles brillent assez pour les
 petites ombres que nous sommes.  Quelquefois,
 sous les branches basses, nous trouvons
 des biches endormies.

 Mais plus charmant la nuit que toute autre
 chose, il est un lieu connu de nous seuls et
 qui nous attire  travers la fort: un buisson
 de roses mystrieuses.

 Car rien n'est divin sur la terre  l'gal
 du parfum des roses dans la nuit.  Comment
 se fait-il qu'au temps o j'tais seule je
 ne m'en sentais pas enivre?



 34 -- LES REMORDS


 D'abord je n'ai pas rpondu, et j'avais la
 honte sur les joues, et les battements de
 mon coeur faisaient mal  mes seins.

 Puis j'ai rsist, j'ai dit:  Non.  Non.   J'ai
 tourn la tte en arrire et le baiser n'a pas
 franchi mes lvres, ni l'amour mes genoux
 serrs.

 Alors il m'a demand pardon, il m'a embrass
 les cheveux, j'ai senti son haleine brlante,
 et il est parti...  Maintenant je suis seule.

 Je regarde la place vide, le bois dsert, la
 terre foule.  Et je mords mes poings jusqu'au
 sang et j'touffe mes cris dans l'herbe.



 35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU


 Toute seule je m'tais endormie, comme
 une perdrix dans la bruyre.  Le vent lger,
 le bruit des eaux, la douceur de la nuit
 m'avaient retenue l.

 Je me suis endormie, imprudente, et je me
 suis rveille en criant, et j'ai lutt, et
 j'ai pleur; mais dj il tait trop tard.
 Et que peuvent les bras d'une fille?

 Il ne me quitta pas.  Au contraire, plus
 tendrement dans ses bras, il me serra contre
 lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni
 les arbres mais seulement la lueur de ses
 yeux...

  toi, Kypris victorieuse, je consacre ces
 offrandes encore mouilles de rose, vestiges
 des douleurs de la vierge, tmoins de mon
 sommeil et de ma rsistance.



 36 -- AUX LAVEUSES


 Laveuses, ne dites pas que vous m'avez vue!
 Je me confie  vous; ne le rptez pas!
 Entre ma tunique et mes seins je vous apporte
 quelque chose.

 Je suis comme une petite poule effraye...
 Je ne sais pas si j'oserai vous dire...  Mon
 coeur bat comme si je mourais...  C'est un
 voile que je vous apporte.

 Un voile et les rubans de mes jambes.  Vous
 voyez: il y a du sang.  Par l'Apolln c'est
 malgr moi!  Je me suis bien dfendue; mais
 l'homme qui aime est plus fort que nous.

 Lavez-les bien; n'pargnez ni le sel ni la
 craie.  Je mettrai quatre oboles pour vous
 aux pieds de l'Aphrodit; et mme une
 drachme d'argent.



 37 -- CHANSON


 Quand il est revenu, je me suis cach la
 figure avec les deux mains.  Il m'a dit:  Ne
 crains rien.  Qui a vu notre baiser?  --Qui
 nous a vus? la nuit et la lune,

  Et les toiles et la premire aube.  La lune
 s'est mire au lac et l'a dit  l'eau sous
 les saules.  L'eau du lac l'a dit  la rame.

  Et la rame l'a dit  la barque et la barque
 l'a dit au pcheur.  Hlas, hlas! si c'tait
 tout!  Mais le pcheur l'a dit  une femme.

  Le pcheur l'a dit  une femme: mon pre et
 ma mre et mes soeurs, et toute la Hellas le
 saura. 



 38 -- BILITIS


 Une femme s'enveloppe de laine blanche.  Une
 autre se vt de soie et d'or.  Une autre se
 couvre de fleurs, de feuilles vertes et de
 raisins.

 Moi je ne saurais vivre que nue.  Mon amant,
 prends-moi comme je suis: sans robe ni bijoux
 ni sandales voici Bilitis toute seule.

 Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes
 lvres rouges de leur rouge.  Mes boucles
 flottent autour de moi, libres et rondes
 comme des plumes.

 Prends moi telle que ma mre m'a faite dans
 une nuit d'amour lointaine, et si je te plais
 ainsi n'oublie pas de me le dire.



 39 -- LA PETITE MAISON


 La petite maison o est son lit est la plus
 belle de la terre.  Elle est faite avec des
 branches d'arbre, quatre murs de terre sche
 et une chevelure de chaume.

 Je l'aime, car nous y couchons depuis que les
 nuits sont fraches; et plus les nuits sont
 fraches, plus elles sont longues aussi.  Au
 jour levant je me sens enfin lasse.

 Le matelas est sur le sol; deux couvertures
 de laine noire enferment nos corps qui se
 rchauffent.  Sa poitrine refoule mes seins.
 Mon coeur bat...

 Il m'treint si fort qu'il me brisera, pauvre
 petite fille que je suis; mais ds qu'il est
 en moi je ne sais plus rien du monde, et on
 me couperait les quatre membres sans me
 rveiller de ma joie.



 40 -- LA JOIE (non traduite)



 41 -- LA LETTRE PERDUE


 Hlas sur moi!  j'ai perdu sa lettre.  Je
 l'avais mise entre ma peau et mon strophin,
 sous la chaleur de mon sein.  J'ai couru,
 elle sera tombe.

 Je vais retourner sur mes pas: si quelqu'un
 la trouvait, on le dirait  ma mre et je
 serais fouette devant mes soeurs moqueuses.

 Si c'est un homme qui l'a trouve il me la
 rendra; ou mme, s'il veut me parler en
 secret je sais le moyen de la lui ravir.

 Si c'est une femme qui l'a lue,  Dzeus
 Gardien, protge-moi! car elle le dira 
 tout le monde, ou elle me prendra mon amant.



 42 -- CHANSON


  La nuit est si profonde qu'elle entre dans
 mes yeux.  -- Tu ne verras pas le chemin.  Tu te
 perdras dans la fort.

 -- Le bruit des chutes d'eau remplit mes
 oreilles.  -- Tu n'entendrais pas la voix de
 ton amant mme s'il tait  vingt pas.

 -- L'odeur des fleurs est si forte que je
 dfaille et vais tomber.  -- Tu ne le sentirais
 pas s'il croisait ton passage.

 -- Ah! il est bien loin d'ici, de l'autre
 ct de la montagne, mais je le vois et je
 l'entends et je le sens comme s'il me touchait. 



 43 -- LE SERMENT


  Lorsque l'eau des fleuves remontera
 jusqu'aux sommets couverts de neiges;
 lorsqu'on smera l'orge et le bl dans
 les sillons mouvants de la mer;

  Lorsque les pins natront des lacs et les
 nnufars des rochers, lorsque le soleil
 deviendra noir, lorsque la lune tombera sur
 l'herbe.

  Alors, mais alors seulement, je prendrai
 une autre femme, et je t'oublierai, Bilitis,
 me de ma vie, coeur de mon coeur. 

 Il me l'a dit, il me l'a dit!  Que m'importe
 le reste du monde!  O es-tu, bonheur insens
 qui te compares  mon bonheur!



 44 -- LA NUIT


 C'est moi maintenant qui le recherche.
 Chaque nuit, trs doucement, je quitte la
 maison, et je vais par une longue route,
 jusqu' sa prairie, le regarder dormir.

 Quelquefois je reste longtemps sans parler,
 heureuse de le voir seulement, et j'approche
 mes lvres des siennes, pour ne baiser que
 son haleine.

 Puis tout  coup je m'tends sur lui.  Il se
 rveille dans mes bras, et il ne peut plus se
 relever car je lutte!  Il renonce, et rit, et
 m'treint.  Ainsi nous jouons dans la nuit.

 ... Premire aube,  clart mchante, toi
 dj!  En quel antre toujours nocturne, sur
 quelle prairie souterraine pourrons-nous si
 longtemps aimer, que nous perdions ton
 souvenir...



 45 -- BERCEUSE


 Dors: j'ai demand  Sardes tes jouets, et
 tes vtements  Babylone.  Dors, tu es fille
 de Bilitis et d'un roi du soleil levant.

 Les bois, ce sont les palais qu'on btit pour
 toi seule et que je t'ai donns.  Les troncs
 des pins, ce sont les colonnes; les hautes
 branches, ce sont les votes.

 Dors.  Pour qu'il ne t'veille pas, je vendrais
 le soleil  la mer.  Le vent des ailes de
 la colombe est moins lger que ton haleine.

 Fille de moi, chair de ma chair, tu diras
 quand tu ouvriras les yeux, si tu veux la
 plaine ou la ville, ou la montagne ou la
 lune, ou le cortge blanc des dieux.



 46 -- LE TOMBEAU DES NAADES


 Le long du bois couvert de givre, je
 marchais; mes cheveux devant ma bouche se
 fleurissaient de petits glaons, et mes
 sandales taient lourdes de neige fangeuse
 et tasse.

 Il me dit:  Que cherches-tu?  --Je suis la
 trace du satyre.  Ses petits pas fourchus
 alternent comme des trous dans un manteau
 blanc.   Il me dit:  Les satyres sont morts.

  Les satyres et les nymphes aussi.  Depuis
 trente ans il n'a pas fait un hiver aussi
 terrible.  La trace que tu vois est celle
 d'un bouc.  Mais restons ici, o est leur
 tombeau. 

 Et avec le fer de sa houe il cassa la glace
 de la source o jadis riaient les naades.
 Il prenait de grands morceaux froids, et, les
 soulevant vers le ciel ple, il regardait au
 travers.




                               II

                        LGIES  MYTILNE


     <Eumorphote'rha Mnasidi'ka ta^s hapala^s Gyrhinn_o^s.>

                                                SAPPH



 47 -- AU VAISSEAU


 Beau navire qui m'as mene ici, le long des
 ctes de l'Ionie, je t'abandonne aux flots
 brillants, et d'un pied lger je saute sur la
 grve.

 Tu vas retourner au pays o la vierge est
 l'amie des nymphes.  N'oublie pas de remercier
 les conseillres invisibles, et porte-leur
 en offrande ce rameau cueilli par mes mains.

 Tu fus pin, et sur les montagnes, le vaste
 Ntos enflamm agitait tes branches pineuses,
 tes cureuils et tes oiseaux.

 Que le Boreus maintenant te guide, et te
 pousse mollement vers le port, nef noire
 escorte des dauphins au gr de la mer
 bienveillante.



 48 -- PSAPPHA


 Je me frotte les yeux...  Il fait dj jour,
 je crois.  Ah! qui est auprs de moi?... une
 femme?...  Par la Paphia, j'avais oubli...
  Charites! que je suis honteuse.

 Dans quel pays suis-je venue, et quelle est
 cette le-ci o l'on entend ainsi l'amour?
 Si je n'tais pas ainsi lasse, je croirais 
 quelque rve...  Est-il possible que ce soit
 l Psappha!

 Elle dort...  Elle est certainement belle,
 bien que ses cheveux soient coups comme ceux
 d'un athlte.  Mais cet trange visage, cette
 poitrine virile et ces hanches troites...

 Je veux m'en aller avant qu'elle ne s'veille.
 Hlas! je suis du ct du mur.  Il me faudra
 l'enjamber.  J'ai peur de frler sa hanche et
 qu'elle ne me reprenne au passage.



 49 -- LA DANSE DE GLTTIS ET DE KYS


 Deux petites filles m'ont emmene chez elles,
 et ds que la porte fut ferme, elles
 allumrent au feu la mche de la lampe et
 voulurent danser pour moi.

 Leurs joues n'taient pas fardes, aussi
 brunes que leurs petits ventres.  Elles se
 tiraient par les bras et parlaient en mme
 temps, dans une agonie de gaiet.

 Assises sur leur matelas que portaient deux
 trteaux levs, Glttis chantait  voix
 aigu et frappait en mesure ses petites mains
 sonores.

 Kys dansait par saccades, puis s'arrtait,
 essouffle par le rire, et, prenant sa soeur
 par les seins, la mordait  l'paule et la
 renversait, comme une chvre qui veut jouer.



 50 -- LES CONSEILS


 Alors Syllikhmas est entre, et nous voyant
 si familires, elle s'est assise sur le banc.
 Elle a pris Glttis sur son genou, Kys sur
 l'autre et elle a dit:

  Viens ici, petite.   Mais je restais loin.
 Elle reprit:  As-tu peur de nous?
 Approche-toi: ces enfants t'aiment.  Elles
 t'apprendront ce que tu ignores: le miel des
 caresses de la femme.

  L'homme est violent et paresseux.  Tu le
 connais, sans doute.  Hais-le.  Il a la
 poitrine plate, la peau rude, les cheveux
 ras, les bras velus.  Mais les femmes sont
 toutes belles.

  Les femmes seules savent aimer; reste avec
 nous, Bilitis, reste.  Et si tu as une me
 ardente, tu verras ta beaut comme dans un
 miroir sur le corps de tes amoureuses. 



 51 -- L'INCERTITUDE


 De Glttis ou de Kys je ne sais qui
 j'pouserai.  Comme elles ne se ressemblent
 pas, l'une ne me consolerait pas de l'autre
 et j'ai peur de mal choisir.

 Chacune d'elles a l'une de mes mains,
 l'une de mes mamelles aussi.  Mais  qui
 donnerai-je ma bouche?  qui donnerai-je
 mon coeur et tout ce qu'on ne peut partager?

 Nous ne pouvons rester ainsi toutes les
 trois dans la mme maison.  On en parle
 dans Mytilne.  Hier, devant le temple d'Ars,
 une femme ne m'a pas dit:  Salut! 

 C'est Glttis que je prfre; mais je ne
 puis rpudier Kys.  Que deviendrait-elle
 toute seule?  Les laisserai-je ensemble comme
 elles taient et prendrai-je une autre amie?



 52 -- LA RENCONTRE


 Je l'ai trouve comme un trsor, dans un
 champ, sous un buisson de myrte, enveloppe
 de la gorge aux pieds dans un pplos jaune
 brod de bleu.

  Je n'ai pas d'amie, m'a-t-elle dit; car la
 ville la plus proche est  quarante stades
 d'ici.  Je vis seule avec ma mre qui est
 veuve et toujours triste.  Si tu veux, je te
 suivrai.

  Je te suivrai jusqu' ta maison, ft-elle de
 l'autre ct de l'le et je vivrai chez toi
 jusqu' ce que tu me renvoies.  Ta main est
 tendre, tes yeux sont bleus.

  Partons.  Je n'emporte rien avec moi, que
 la petite Aphrodit qui est pendue  mon
 collier.  Nous la mettrons prs de la tienne,
 et nous leur donnerons des roses en
 rcompense de chaque nuit. 



 53 -- LA PETITE APHRODIT DE TERRE CUITE


 La petite Aphrodit gardienne qui protge
 Mnasidika fut modele  Camiros par un potier
 fort habile.  Elle est grande comme le pouce,
 et de terre fine et jaune.

 Ses cheveux retombent et s'arrondissent sur
 ses paules troites.  Ses yeux sont
 longuement fendus et sa bouche est toute
 petite.  Car elle est la Trs-Belle.

 De la main droite, elle dsigne sa divinit,
 qui est crible de petits trous sur le
 bas-ventre et le long des aines.  Car elle
 est la Trs-Amoureuse.

 Du bras gauche elle soutient ses mamelles
 pesantes et rondes.  Entre ses hanches
 largies se gonfle un ventre fcond.  Car
 elle est la Mre-de-toutes-choses.



 54 -- LE DSIR


 Elle entra, et passionnment, les yeux
 ferms  demi, elle unit ses lvres aux
 miennes et nos langues se connurent...
 Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser
 comme celui-l.

 Elle tait debout contre moi, toute en
 amour et consentante.  Un de mes genoux,
 peu  peu, montait entre ses cuisses chaudes
 qui cdaient comme pour un amant.

 Ma main rampante sur sa tunique cherchait 
 deviner le corps drob, qui tour  tour
 onduleux se pliait, ou cambr se raidissait
 avec des frmissements de la peau.

 De ses yeux en dlire elle dsignait le lit;
 mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant
 la crmonie des noces, et nous nous sparmes
 brusquement.



 55 -- LES NOCES

 Le matin, on fit le repas de noces, dans la
 maison d'Acalanthis qu'elle avait adopte
 pour mre.  Mnasidika portait le voile blanc
 et moi la tunique virile.

 Et ensuite, au milieu de vingt femmes, elle a
 mis ses robes de fte.  On l'a parfume de
 bakkaris, on l'a poudre de poudre d'or, on
 lui a t ses bijoux.

 Dans sa chambre pleine de feuillages, elle
 m'a attendue comme un poux.  Et je l'ai
 emmene sur un char entre moi et la
 nymphagogue, et les passants nous
 acclamaient.

 On a chant le chant nuptial; les fltes
 ont chant aussi.  J'ai emport Mnasidika
 sous les paules et sous les genoux, et nous
 avons pass le seuil couvert de roses.



 56 -- LE LIT (non traduite)



 57 -- LE PASS QUI SURVIT


 Je laisserai le lit comme elle l'a laiss,
 dfait et rompu, les draps mls, afin que
 la forme de son corps reste empreinte  ct
 du mien.

 Jusqu' demain je n'irai pas au bain, je ne
 porterai pas de vtements et je ne peignerai
 pas mes cheveux, de peur d'effacer les
 caresses.

 Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir,
 et sur mes lvres je ne mettrai ni rouge ni
 poudre, afin que son baiser demeure.

 Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai
 pas la porte, de peur que le souvenir rest
 ne s'en aille avec le vent.



 58 -- LA MTAMORPHOSE


 Je fus jadis amoureuse de la beaut des
 jeunes hommes, et le souvenir de leurs
 paroles, jadis, me tint veille.

 Je me souviens d'avoir grav un nom dans
 l'corce d'un platane.  Je me souviens
 d'avoir laiss un morceau de ma tunique dans
 un chemin o passait quelqu'un.

 Je me souviens d'avoir aim...   Pannychis,
 mon enfant, en quelles mains t'ai-je laisse?
 comment,  malheureuse, t'ai-je abandonne?

 Aujourd'hui Mnasidika seule, et pour
 toujours, me possde.  Qu'elle reoive en
 sacrifice le bonheur de ceux que j'ai quitts
 pour elle.



 59 -- LE TOMBEAU SANS NOM


 Mnasidika m'ayant prise par la main me
 mena hors des portes de la ville, jusqu' un
 petit champ inculte o il y avait une stle de
 marbre.  Et elle me dit:  Celle-ci fut l'amie
 de ma mre. 

 Alors je sentis un grand frisson, et sans
 cesser de lui tenir la main, je me penchai
 sur son paule, afin de lire les quatre vers
 entre la coupe creuse et le serpent:

  Ce n'est pas la mort qui m'a enleve, mais
 les Nymphes des fontaines.  Je repose ici
 sous une terre lgre avec la chevelure
 coupe de Xantho.  Qu'elle seule me pleure.
 Je ne dis pas mon nom. 

 Longtemps nous sommes restes debout, et nous
 n'avons pas vers la libation.  Car comment
 appeler une me inconnue d'entre les foules
 de l'Hads?



 60 -- LES TROIS BEAUTS DE MNASIDIKA


 Pour que Mnasidika soit protge des dieux,
 j'ai sacrifi  l'Aphrodita-qui-aime-les-sourires,
 deux livres mles et deux colombes.

 Et j'ai sacrifi  l'Ars deux coqs arms
 pour la lutte et  la sinistre Hekata deux
 chiens qui hurlaient sous le couteau.

 Et ce n'est pas sans raison que j'ai implor
 ces trois Immortels, car Mnasidika porte sur
 son visage le reflet de leur triple divinit:

 Ses lvres sont rouges comme le cuivre, ses
 cheveux bleutres comme le fer, et ses yeux
 noirs, comme l'argent.



 61 -- L'ANTRE DES NYMPHES


 Tes pieds sont plus dlicats que ceux de
 Thtis argentine.  Entre tes bras croiss tu
 runis tes seins, et tu les berces mollement
 comme deux beaux corps de colombes.

 Sous tes cheveux tu dissimules tes yeux
 mouills, ta bouche tremblante et les fleurs
 rouges de tes oreilles; mais rien n'arrtera
 mon regard ni le souffle chaud du baiser.

 Car, dans le secret de ton corps, c'est toi,
 Mnasidika aime, qui recles l'antre des
 nymphes dont parle le vieil Homros, le lieu
 o les naades tissent des linges de pourpre,

 Le lieu o coulent, goutte  goutte, des
 sources intarissables, et d'o la porte du
 Nord laisse descendre les hommes et o la
 porte du Sud laisse entrer les Immortels.



 62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA


 Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique
 et me tendit ses seins tides et doux, ainsi
 qu'on offre  la desse une paire de
 tourterelles vivantes.

  Aime-les bien, me dit-elle; je les aime
 tant!  Ce sont des chris, des petits
 enfants.  Je m'occupe d'eux quand je suis
 seule.  Je joue avec eux; je leur fais
 plaisir.

  Je les lave avec du lait.  Je les poudre
 avec des fleurs.  Mes cheveux fins qui les
 essuient sont chers  leurs petits bouts.  Je
 les caresse en frissonnant.  Je les couche
 dans de la laine.

  Puisque je n'aurai jamais d'enfants, sois
 leur nourrisson, mon amour; et, puisqu'ils
 sont si loin de ma bouche, donne-leur des
 baisers de ma part. 



 63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite)



 64 -- LA POUPE


 Je lui ai donn une poupe, une poupe de
 cire aux joues roses.  Ses bras sont attachs
 par de petites chevilles, et ses jambes
 elles-mmes se plient.

 Quand nous sommes ensemble elle la couche
 entre nous et c'est notre enfant.  Le soir
 elle la berce et lui donne le sein avant de
 l'endormir.

 Elle lui a tiss trois petites tuniques, et
 nous lui donnons des bijoux le jour des
 Aphrodisies, des bijoux et des fleurs aussi.

 Elle a soin de sa vertu et ne la laisse pas
 sortir sans elle; pas au soleil, surtout, car
 la petite poupe fondrait en gouttes de cire.



 65 -- TENDRESSES


 Ferme doucement tes bras, comme une ceinture,
 sur moi.   touche,  touche ma peau ainsi!
 Ni l'eau ni la brise de midi ne sont plus
 douces que ta main.

 Aujourd'hui chris-moi, petite soeur, c'est
 ton tour.  Souviens-toi des tendresses que je
 t'ai apprises la nuit dernire, et prs de moi
 qui suis lasse agenouille-toi sans parler.

 Tes lvres descendent de mes lvres.  Tous
 tes cheveux dfaits les suivent, comme la
 caresse suit le baiser.  Ils glissent sur mon
 sein gauche; ils me cachent tes yeux.

 Donne-moi ta main.  Qu'elle est chaude!
 Serre la mienne, ne la quitte pas.  Les mains
 mieux que les bouches s'unissent, et leur
 passion ne s'gale  rien.



 66 -- JEUX


 Plus que ses balles ou sa poupe, je suis
 pour elle un jouet.  De toutes les parties de
 mon corps elle s'amuse comme une enfant,
 pendant de longues heures, sans parler.

 Elle dfait ma chevelure et la reforme selon
 son caprice, tantt noue sous le menton
 comme une toffe paisse, ou tordue en
 chignon ou tresse jusqu'au bout.

 Elle regarde avec tonnement la couleur
 de mes cils, le pli de mon coude.  Parfois
 elle me fait mettre  genoux et poser les
 mains sur les draps;

 Alors (et c'est un de ses jeux) elle glisse
 sa petite tte par-dessous et imite le
 chevreau tremblant qui s'allaite au ventre
 de sa mre.



 67 -- PISODE (non traduite)



 68 -- PNOMBRE


 Sous le drap de laine transparent nous nous
 sommes glisses, elle et moi.  Mme nos ttes
 taient blotties, et la lampe clairait
 l'toffe au-dessus de nous.

 Ainsi je voyais son corps chri dans une
 mystrieuse lumire.  Nous tions plus prs
 l'une de l'autre, plus libres, plus intimes, plus
 nues.   Dans la mme chemise,  disait-elle.

 Nous tions restes coiffes pour tre encore
 plus dcouvertes, et dans l'air troit du
 lit, deux odeurs de femmes montaient, des
 deux cassolettes naturelles.

 Rien au monde, pas mme la lampe, ne nous a
 vues cette nuit-l.  Laquelle de nous fut
 aime, elle seule et moi le pourrions dire.
 Mais les hommes n'en sauront rien.



 69 -- LA DORMEUSE


 Elle dort dans ses cheveux dfaits, les mains
 mles derrire la nuque.  Rve-t-elle?  Sa
 bouche est ouverte; elle respire doucement.

 Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, mais
 sans l'veiller, la sueur de ses bras, la
 fivre de ses joues.  Ses paupires fermes
 sont deux fleurs bleues.

 Tout doucement je vais me lever; j'irai
 puiser l'eau, traire la vache et demander du
 feu aux voisins.  Je veux tre frise et
 vtue quand elle ouvrira les yeux.

 Sommeil, demeure encore longtemps entre ses
 beaux cils recourbs et continue la nuit
 heureuse par un songe de bon augure.



 70 -- LE BAISER


 Je baiserai d'un bout  l'autre les longues
 ailes noires de ta nuque,  doux oiseau,
 colombe prise dont le coeur bondit sous ma
 main.

 Je prendrai ta bouche dans ma bouche
 comme un enfant prend le sein de sa mre.
 Frissonne!... car le baiser pntre
 profondment et suffirait  l'amour.

 Je promnerai mes lvres comme du feu, sur
 tes bras, autour de ton cou, et je ferai
 tourner sur tes ctes chatouilleuses la
 caresse tirante des ongles.

 coute bruire en ton oreille toute la rumeur
 de la mer...  Mnasidika! ton regard
 m'importune.  J'enfermerai dans mon baiser
 tes paupires frles et brlantes.



 71 -- LES SOINS JALOUX


 Il ne faut pas que tu te coiffes, de peur que
 le fer trop chaud ne brle ta nuque ou tes
 cheveux.  Tu les laisseras sur tes paules et
 rpandus le long de tes bras.

 Il ne faut pas que tu t'habilles, de peur
 qu'une ceinture ne rougisse les plis effils
 de ta hanche.  Tu resteras nue comme une
 petite fille.

 Mme il ne faut pas que tu te lves, de peur
 que tes pieds fragiles ne s'endolorissent en
 marchant.  Tu reposeras au lit,  victime
 d'Ers, et je panserai ta pauvre plaie.

 Car je ne veux voir sur ton corps d'autres
 marques, Mnasidika, que la tache d'un baiser
 trop long, l'gratignure d'un ongle aigu,
 ou la barre pourpre de mon treinte.



 72 -- L'TREINTE PERDUE


 Aime-moi, non pas avec des sourires, des
 fltes ou des fleurs tresses, mais avec ton
 coeur et tes larmes, comme je t'aime avec ma
 poitrine et avec mes gmissements.

 Quand tes seins s'alternent  mes seins,
 quand je sens ta vie contre ma vie, quand
 tes genoux se dressent derrire moi, alors
 ma bouche haletante ne sait mme plus
 trouver la tienne.

 treins-moi comme je t'treins!  Vois, la
 lampe vient de mourir, nous roulons dans la
 nuit; mais je presse ton corps brlant et
 j'entends ta plainte perptuelle...

 Gmis! gmis! gmis!  femme!  Ers
 nous trane dans la douleur.  Tu souffrirais
 moins sur ce lit pour mettre un enfant au
 monde que pour accoucher de ton amour.



 73 -- REPRISE (non traduite)



 74 -- LE COEUR


 Haletante, je lui pris la main et je
 l'appliquai fortement sous la peau moite de
 mon sein gauche.  Et je tournais la tte ici
 et l et je remuais les lvres sans parler.

 Mon coeur affol, brusque et dur, battait
 et battait ma poitrine, comme un satyre
 emprisonn heurterait, ploy dans une outre.
 Elle me dit:  Ton coeur te fait mal... 

   Mnasidika, rpondis-je, le coeur des
 femmes n'est pas l.  Celui-ci est un pauvre
 oiseau, une colombe qui remue ses ailes
 faibles.  Le coeur des femmes est plus terrible.

  Semblable  une petite baie de myrte,
 il brle dans la flamme rouge et sous une
 cume abondante.  C'est l que je me sens
 mordue par la vorace Aphrodit. 



 75 -- PAROLES DANS LA NUIT


 Nous reposons, les yeux ferms; le silence
 est grand autour de notre couche.  Nuits
 ineffables de l't!  Mais elle, qui me croit
 endormie, pose sa main chaude sur mon bras.

 Elle murmure:  Bilitis, tu dors?   Le coeur
 me bat, mais sans rpondre, je respire
 rgulirement comme une femme couche dans
 les rves.  Alors elle commence  parler:

  Puisque tu ne m'entends pas, dit-elle,
 ah! que je t'aime!   Et elle rpte mon nom.
  Bilitis...  Bilitis...   Et elle m'effleure du
 bout de ses doigts tremblants:

  C'est  moi, cette bouche!  moi seule!
 Y en a-t-il une plus belle au monde?  Ah!
 mon bonheur, mon bonheur!  C'est  moi
 ces bras nus, cette nuque et ces cheveux... 



 76 -- L'ABSENCE


 Elle est sortie, elle est loin, mais je la
 vois, car tout est plein d'elle dans cette
 chambre, tout lui appartient, et moi comme
 le reste.

 Ce lit encore tide o je laisse errer ma
 bouche, est foul  la mesure de son corps.
 Dans ce coussin tendre a dormi sa petite tte
 enveloppe de cheveux.

 Ce bassin est celui o elle s'est lave; ce
 peigne a pntr les noeuds de sa chevelure
 emmle.  Ces pantoufles prirent ses pieds
 nus.  Ces poches de gaze continrent ses seins.

 Mais ce que je n'ose toucher du doigt, c'est
 ce miroir o elle a vu ses meurtrissures
 toutes chaudes, et o subsiste peut-tre
 encore le reflet de ses lvres mouilles.



 77 -- L'AMOUR


 Hlas, si je pense  elle, ma gorge se dessche,
 ma tte retombe, mes seins durcissent et me
 font mal, je frissonne et je pleure en marchant.

 Si je la vois, mon coeur s'arrte, mes mains
 tremblent, mes pieds se glacent, une rougeur
 de feu monte  mes joues, mes tempes battent
 douloureusement.

 Si je la touche, je deviens folle, mes bras
 se raidissent, mes genoux dfaillent.  Je tombe
 devant elle, et je me couche comme une
 femme qui va mourir.

 De tout ce qu'elle me dit je me sens blesse.
 Son amour est une torture et les passants
 entendent mes plaintes...  Hlas!  Comment
 puis-je l'appeler Bien-Aime?



 78 -- LA PURIFICATION


 Te voil! dfais tes bandelettes, et tes
 agrafes et ta tunique.  te jusqu' tes
 sandales, jusqu'aux rubans de tes jambes,
 jusqu' la bande de ta poitrine.

 Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de
 tes lvres.  Efface le blanc de tes paules
 et dfrise tes cheveux dans l'eau.

 Car je veux t'avoir toute pure, telle que tu
 naquis sur le lit, aux pieds de ta mre fconde
 et devant ton pre glorieux,

 Si chaste que ma main dans ta main te fera
 rougir jusqu' la bouche, et qu'un mot de moi
 sous ton oreille affolera tes yeux
 tournoyants.



 79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA


 Ma petite enfant, si peu d'annes que j'aie
 de plus que toi-mme, je t'aime, non pas
 comme une amante, mais comme si tu tais
 sortie de mes entrailles laborieuses.

 Lorsque tendue sur mes genoux, tes deux
 bras frles autour de moi, tu cherches mon
 sein, la bouche tendue, et me tettes avec
 lenteur entre tes lvres palpitantes,

 Alors je rve qu'autrefois, j'ai allait
 rellement cette bouche douillette, souple et
 baigne, ce vase myrrhin couleur de pourpre
 o le bonheur de Bilitis est mystrieusement
 enferm.

 Dors.  Je te bercerai d'une main sur mon
 genou qui se lve et s'abaisse.  Dors ainsi.
 Je chanterai pour toi les petites chansons
 lamentables qui endorment les nouveaux-ns...



 80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER


 Comme nous marchions sur la plage, sans
 parler, et enveloppes jusqu'au menton
 dans nos robes de laine sombre, des jeunes
 filles joyeuses ont pass.

  Ah! c'est Bilitis et Mnasidika!  Voyez,
 le beau petit cureuil que nous avons pris:
 il est doux comme un oiseau et effar comme
 un lapin.

  Chez Lyd nous le mettrons en cage et nous
 lui donnerons beaucoup de lait avec des
 feuilles de salade.  C'est une femelle, elle
 vivra longtemps. 

 Et les folles sont parties en courant.  Pour
 nous, sans parler nous nous sommes assises,
 moi sur une roche, elle sur le sable, et nous
 avons regard la mer.



 81 -- L'OBJET


  Salut, Bilitis, Mnasidika, salut.  -- Assieds-toi.
 Comment va ton mari?  -- Trop bien.  Ne lui dites
 pas que vous m'avez vue.  Il me tuerait s'il me
 savait ici.  -- Sois sans crainte.

 -- Et voil votre chambre? et voil votre
 lit?  Pardonne-moi.  Je suis curieuse.  -- Tu
 connais cependant le lit de Myrrhin.  -- Si
 peu.  -- On la dit jolie.  -- Et lascive,  ma
 chre! mais taisons-nous.

 -- Que voulais-tu de moi?  -- Que tu me
 prtes...  -- Parle.  -- Je n'ose nommer
 l'objet.  -- Nous n'en avons pas.  -- Vraiment?
 -- Mnasidika est vierge.  -- Alors, o en
 acheter?  -- Chez le cordonnier Drakhn.

 -- Dis aussi: qui te vend ton fil  broder?
 Le mien se casse ds qu'on le regarde.  --
 Je le fais moi-mme, mais Nas en vend
 d'excellent.  --  quel prix?  -- Trois oboles.
 -- C'est cher.  Et l'objet?  -- Deux drachmes
 -- Adieu. 



 82 -- SOIR PRS DU FEU


 L'hiver est dur, Mnasidika.  Tout est froid,
 hors notre lit.  Lve-toi, cependant, viens
 avec moi, car j'ai allum un grand feu avec
 des souches mortes et du bois fendu.

 Nous nous chaufferons accroupies, toutes
 nues, nos cheveux sur le dos, et nous boirons
 du lait dans la mme coupe et nous mangerons
 des gteaux au miel.

 Comme la flamme est sonore et gaie!  N'es-tu
 pas trop prs?  Ta peau devient rouge.
 Laisse-moi la baiser partout o le feu l'a
 faite brlante.

 Au milieu des tisons ardents je vais chauffer
 le fer et te coiffer ici.  Avec les charbons
 teints j'crirai ton nom sur le mur.



 83 -- PRIRES


 Que veux-tu? dis-le.  S'il le faut, je
 vendrai mes derniers bijoux pour qu'une
 esclave attentive guette le dsir de tes
 yeux, la soif quelconque de tes lvres.

 Si le lait de nos chvres te semble fade, je
 louerai pour toi, comme pour un enfant, une
 nourrice aux mamelles gonfles qui chaque
 matin t'allaitera.

 Si notre lit te semble rude, j'achterai tous
 les coussins mous, toutes les couvertures de
 soie, tous les draps fourrs de plumes des
 marchandes amathusiennes.

 Tout.  Mais il faut que je te suffise, et si
 nous dormions sur la terre, il faut que la
 terre te soit plus douce que le lit chaud
 d'une trangre.



 84 -- LES YEUX


 Larges yeux de Mnasidika, combien vous
 me rendez heureuse quand l'amour noircit
 vos paupires et vous anime et vous noie
 sous les larmes;

 Mais combien folle, quand vous vous
 dtournez ailleurs, distraits par une femme
 qui passe ou par un souvenir qui n'est pas
 le mien.

 Alors mes joues se creusent, mes mains
 tremblent et je souffre...  Il me semble que
 de toutes parts, et devant vous ma vie s'en va.

 Larges yeux de Mnasidika, ne cessez pas de me
 regarder! ou je vous trouerai avec mon
 aiguille et vous ne verrez plus que la nuit
 terrible.



 85 -- LES FARDS


 Tout, et ma vie, et le monde, et les hommes,
 tout ce qui n'est pas elle n'est rien.
 Tout ce qui n'est pas elle, je te le donne,
 passant.

 Sait-elle que de travaux j'accomplis pour
 tre belle  ses yeux, par ma coiffure et par
 mes fards, par mes robes et mes parfums?

 Aussi longtemps je tournerais la meule, je
 ferais plonger la rame ou je bcherais la
 terre, s'il fallait  ce prix la retenir ici.

 Mais faites qu'elle ne l'apprenne jamais,
 Desses qui veillez sur nous!  Le jour o
 elle saura que je l'aime elle cherchera une
 autre femme.



 86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA


 Elle avait ri toute la journe, et mme elle
 s'tait un peu moque de moi.  Elle avait
 refus de m'obir, devant plusieurs femmes
 trangres.

 Quand nous sommes rentres, j'ai affect
 de ne pas lui parler, et comme elle se jetait
  mon cou, en disant:  Tu es fche?  je
 lui ai dit:

  Ah! tu n'es plus comme autrefois, tu n'es
 plus comme le premier jour.  Je ne te
 reconnais plus, Mnasidika.   Elle ne m'a rien
 rpondu;

 Mais elle a mis tous ses bijoux qu'elle ne
 portait plus depuis longtemps, et la mme
 robe jaune brode de bleu que le jour de
 notre rencontre.



 87 -- SCNE


  O tais-tu?  -- Chez la marchande de fleurs.
 J'ai achet des iris trs beaux.  Les voici,
 je te les apporte.  -- Pendant si longtemps tu
 as achet quatre fleurs?  -- La marchande m'a
 retenue.

 -- Tu as les joues ples et les yeux
 brillants.  -- C'est la fatigue de la
 route.  -- Tes cheveux sont mouills et
 mls.  -- C'est la chaleur et c'est le vent
 qui m'ont toute dcoiffe.

 -- On a dnou ta ceinture.  J'avais fait le
 noeud moi-mme, plus lche que celui-ci.  --
 Si lche qu'elle s'est dfaite; un esclave qui
 passait me l'a renoue.

 -- Il y a une trace  ta robe.  -- C'est l'eau
 des fleurs qui est tombe.  -- Mnasidika, ma
 petite me, tes iris sont les plus beaux qu'il
 y ait dans tout Mytilne.  -- Je le sais bien,
 je le sais bien. 



 88 -- ATTENTE


 Le soleil a pass toute la nuit chez les
 morts depuis que je l'attends, assise sur mon
 lit, lasse d'avoir veill.  La mche de la lampe
 puise a brl jusqu' la fin.

 Elle ne reviendra plus: voici la dernire
 toile.  Je sais bien qu'elle ne viendra plus.
 Je sais mme le nom que je hais.  Et cependant
 j'attends encore.

 Qu'elle vienne maintenant! oui, qu'elle
 vienne, la chevelure dfaite et sans roses,
 la robe souille, tache, froisse, la langue
 sche et les paupires noires!

 Ds qu'elle ouvrira la porte, je lui dirai...
 mais la voici...  C'est sa robe que je touche,
 ses mains, ses cheveux, sa peau.  Je l'embrasse
 d'une bouche perdue, et je pleure.



 89 -- LA SOLITUDE


 Pour qui maintenant farderais-je mes lvres?
 Pour qui polirais-je mes ongles?  Pour qui
 parfumerais-je mes cheveux?

 Pour qui mes seins poudrs de rouge, s'ils ne
 doivent plus la tenter?  Pour qui mes bras
 lavs de lait s'ils ne doivent plus jamais
 l'treindre?

 Comment pourrais-je dormir?  Comment
 pourrais-je me coucher?  Ce soir ma main,
 dans tout mon lit, n'a pas trouv sa main
 chaude.

 Je n'ose plus rentrer chez moi, dans la
 chambre affreusement vide.  Je n'ose plus
 rouvrir la porte.  Je n'ose mme plus rouvrir
 les yeux.



 90 -- LETTRE


 Cela est impossible, impossible.  Je t'en
 supplie  genoux, avec larmes, toutes les
 larmes que j'ai pleures sur cette horrible
 lettre, ne m'abandonne pas ainsi.

 Songes-tu combien c'est affreux de te reperdre
  jamais pour la seconde fois, aprs avoir
 eu l'immense joie d'esprer te reconqurir.
 Ah! mes amours! ne sentez-vous donc
 pas  quel point je vous aime!

 coute-moi.  Consens  me revoir encore
 une fois.  Veux-tu tre demain, au soleil
 couchant, devant ta porte?  Demain, ou le jour
 suivant.  Je viendrai te prendre.  Ne me refuse
 pas cela.

 La dernire fois peut-tre, soit, mais encore
 cette fois, encore cette fois!  Je te le
 demande, je te le crie, et songe que de ta
 rponse dpend le reste de ma vie.



 91 -- LA TENTATIVE


 Tu tais jalouse de nous, Gyrinno, fille
 trop ardente.  Que de bouquets as-tu fait
 suspendre au marteau de notre porte!  Tu
 nous attendais au passage et tu nous suivais
 dans la rue.

 Maintenant tu es selon tes voeux, tendue
  la place aime, et la tte sur ce coussin
 o flotte une autre odeur de femme.  Tu es
 plus grande qu'elle n'tait.  Ton corps
 diffrent m'tonne.

 Regarde, je t'ai enfin cd.  Oui, c'est
 moi.  Tu peux jouer avec mes seins, caresser
 ma hanche, ouvrir mes genoux.  Mon corps
 tout entier s'est livr  tes lvres
 infatigables, -- hlas!

 Ah!  Gyrinno! avec l'amour mes larmes aussi
 dbordent!  Essuie-les avec tes cheveux, ne
 les baise pas, ma chrie; et enlace moi de
 plus prs encore pour matriser mes
 tremblements.



 92 -- L'EFFORT


 Encore! assez de soupirs et de bras tirs!
 Recommence!  Penses-tu donc que l'amour
 soit un dlassement?  Gyrinno, c'est
 une tche, et de toutes la plus rude.

 Rveille-toi!  Il ne faut pas que tu dormes!
 Que m'importent tes paupires bleues et
 la barre de douleur qui brle tes jambes
 maigres.  Astart bouillonne dans mes reins.

 Nous nous sommes couches avant le crpuscule.
 Voici dj la mauvaise aurore; mais je ne
 suis pas lasse pour si peu.  Je ne dormirai
 pas avant le second soir.

 Je ne dormirai pas: il ne faut pas que tu
 dormes.  Oh! comme la saveur du matin est
 amre!  Gyrinno, appprcie-la.  Les baisers
 sont plus difficiles, mais plus tranges, et
 plus lents.



 93 -- MYRRHIN (non traduite)



 94 -- A GYRINN


 Ne crois pas que je t'aie aime.  Je t'ai
 mange comme une figue mre, je t'ai bue
 comme une eau ardente, je t'ai porte autour
 de moi comme une ceinture de peau.

 Je me suis amuse de ton corps, parce que
 tu as les cheveux courts, les seins en pointe
 sur ton corps maigre, et les mamelons noirs
 comme deux petites dattes.

 Comme il faut de l'eau et des fruits, une
 femme aussi est ncessaire, mais dj je ne
 sais plus ton nom, toi qui as pass dans mes
 bras comme l'ombre d'une autre adore.

 Entre ta chair et la mienne, un rve brlant
 m'a possde.  Je te serrais sur moi comme
 sur une blessure et je criais: Mnasidika!
 Mnasidika!  Mnasidika!



 95 -- LE DERNIER ESSAI


  Que veux-tu, vieille?  -- Te consoler.  -- C'est
 peine perdue.  -- On m'a dit que depuis ta
 rupture, tu allais d'amour en amour sans
 trouver l'oubli ni la paix.  Je viens te
 proposer quelqu'un.

 -- Parle.  -- C'est une jeune esclave ne 
 Sardes.  Elle n'a pas sa pareille au monde,
 car elle est  la fois homme et femme, bien
 que sa poitrine et ses longs cheveux et sa
 voix claire fassent illusion.

 -- Son ge?  -- Seize ans.  -- Sa taille?  -- Grande.
 Elle n'a connu personne ici, hors Psappha
 qui en est perdument amoureuse et a voulu
 me l'acheter vingt mines.  Si tu la loues,
 elle est  toi.  -- Et qu'en ferai-je?

 Voici vingt-deux nuits que j'essaye en vain
 d'chapper au souvenir...  Soit, je prendrai
 celle-ci encore, mais prviens la pauvre
 petite, pour qu'elle ne s'effraye point si je
 sanglote dans ses bras. 



 96 -- LE SOUVENIR DCHIRANT


 Je me souviens...  ( quelle heure du jour ne
 l'ai-je pas devant mes yeux?) je me souviens
 de la faon dont Elle soulevait ses cheveux
 avec ses faibles doigts si ples.

 Je me souviens d'une nuit qu'elle passa,
 la joue sur mon sein, si doucement, que le
 bonheur me tint veille, et le lendemain elle
 avait au visage la marque de la papille ronde.

 Je la vois tenant sa tasse de lait et me
 regardant de ct, avec un sourire.  Je la
 vois, poudre et coiffe, ouvrant ses grands
 yeux devant son miroir, et retouchant du
 doigt le rouge de ses lvres.

 Et surtout, si mon dsespoir est une perptuelle
 torture, c'est que je sais, instant par
 instant, comment elle dfaille dans les bras
 de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce
 qu'elle lui donne.



 97 --  LA POUPE DE CIRE


 Poupe de cire, jouet chri qu'elle appelait
 son enfant, elle t'a laisse toi aussi et elle
 t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton
 pre ou ta mre, je ne sais.

 La pression de ses lvres avaient dteint
 tes petites joues; et  ta main gauche voici
 ce doigt cass qui la fit tant pleurer.  Cette
 petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te
 l'a brode.

  l'entendre, tu savais dj lire.  Pourtant
 tu n'tais pas sevre, et le soir, penche sur
 toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le
 sein,  afin que tu ne pleures pas , disait-elle.

 Poupe, si je voulais la revoir, je te donnerais
  l'Aphrodit, comme le plus cher de mes cadeaux.
 Mais je veux penser qu'elle est tout  fait morte.



 98 -- CHANT FUNBRE


 Chantez un chant funbre, muses Mytilniennes,
 chantez!  La terre est sombre comme un vtement
 de deuil et les arbres jaunes frissonnent comme
 des chevelures coupes.

 Hraos!  mois triste et doux! les feuilles
 tombent doucement comme la neige; le soleil
 est plus pntrant dans la fort plus claircie.
 Je n'entends plus rien que le silence.

 Voici qu'on a port au tombeau Pittakos
 charg d'annes.  Beaucoup sont morts, que
 j'ai connus.  Et celle qui vit est pour moi
 comme si elle n'tait plus.

 Celui-ci est le dixime automne que j'ai vu
 mourir sur cette plaine.  Il est temps aussi
 que je disparaisse.  Pleurez avec moi, muses
 Mytilniennes, pleurez sur mes pas!




                                III

                   PIGRAMMES DANS L'LE DE CHYPRE


       <Alla' me narhki'ssois anad_e'sate, kai` plagiau'l_on
           geu'sate kai` krhoki'nois chrhi'sate gui^a my'rhois.
        Kai` Mytil_enai'_o*i to`n pneu`mona te'gxate Bakch_o*i
           xai` syzeu'xate moi ph_ola'da parhthenix_e'n.>

                                          PHILODME.



 99 -- HYMNE  ASTART


 Mre inpuisable, incorruptible, cratrice,
 ne la premire, engendre par toi-mme,
 conue de toi-mme, issue de toi seule et
 qui te rjouis en toi, Astart!

  perptuellement fconde,  vierge et
 nourrice de tout, chaste et lascive, pure et
 jouissante, ineffable, nocturne, douce,
 respiratrice du feu, cume de la mer!

 Toi qui accordes en secret la grce, toi
 qui unis, toi qui aimes, toi qui saisis d'un
 furieux dsir les races multiplies des btes
 sauvages, et joins les sexes dans les forts,

  Astart irrsistible, entends-moi, prends-moi,
 possde-moi,  Lune! et treize fois, chaque
 anne, arrache  mes entrailles la libation
 de mon sang!



 100 -- HYMNE  LA NUIT


 Les masses noires des arbres ne bougent
 pas plus que des montagnes.  Les toiles
 emplissent un ciel immense.  Un air chaud
 comme un souffle humain caresse mes yeux
 et mes joues.

  Nuit qui enfantas les Dieux! comme tu es
 douce sur mes lvres! comme tu es chaude
 dans mes cheveux! comme tu entres en moi
 ce soir, et comme je me sens grosse de tout
 ton printemps!

 Les fleurs qui vont fleurir vont toutes
 natre de moi.  Le vent qui respire est mon
 haleine.  Le parfum qui passe est mon dsir.
 Toutes les toiles sont dans mes yeux.

 Ta voix, est-ce le bruit de la mer, est-ce
 le silence de la plaine?  Ta voix, je ne la
 comprends pas, mais elle me jette la tte aux
 pieds et mes larmes lavent mes deux mains.



 101 -- LES MNADES


  travers les forts qui dominent la mer,
 les Mnades se sont rues.  Maskhal aux
 seins fougueux, hurlante, brandissait le
 phallos, qui tait de  bois de sycomore et
 barbouill de vermillon.

 Toutes, sous la bassaris et les couronnes
 de pampre, couraient et criaient et sautaient,
 les crotales claquaient dans les  mains, et
 les thyrses crevaient la peau des tympanns
 retentissants.

 Chevelures mouilles, jambes agiles, seins
 rougis et bousculs, sueur des joues, cume
 des lvres,  Dionysos, elles t'offraient
 en retour l'ardeur que tu jetais en elles!

 Et le vent de la mer relevant vers le ciel
 les cheveux roux de Hliokomis, les tordait
 comme une flamme furieuse sur une torche
 de blanche cire.



 102 -- LA MER DE KYPRIS


 Sur le plus haut promontoire je me suis
 couche en avant.  La mer tait noire comme
 un champ de violettes.  La voie lacte
 ruisselait de la grande mamelle divine.

 Mille Mnades autour de moi dormaient dans
 les fleurs dchires.  Les longues herbes
 se mlaient aux chevelures.  Et voici que
 le soleil naquit dans l'eau orientale.

 C'taient les mmes flots et le mme rivage
 qui virent un jour apparatre le corps blanc
 d'Aphrodita...  Je cachai tout  coup mes
 yeux dans mes mains.

 Car j'avais vu trembler sur l'eau mille
 petites lvres de lumire: le sexe pur ou le
 sourire de Kypris Philommeds.



 103 -- LES PRTRESSES DE L'ASTART


 Les prtresses de l'Astart font l'amour au
 lever de la lune; puis elles se relvent et
 se baignent dans un bassin vaste aux
 margelles d'argent.

 De leurs doigts recourbs, elles peignent
 leurs chevelures, et leurs mains teintes de
 pourpre, mles  leurs boucles noires,
 semblent des branches de corail dans une mer
 sombre et flottante.

 Elles ne s'pilent jamais, pour que le
 triangle de la desse marque leur ventre
 comme un temple; mais elles se teignent au
 pinceau et se parfument profondment.

 Les prtresses de l'Astart font l'amour au
 coucher de la lune; puis dans une salle de
 tapis o brle une haute lampe d'or, elles se
 couchent au hasard.



 104 -- LES MYSTRES


 Dans l'enceinte trois fois mystrieuse, o
 les hommes ne pntrent pas, nous t'avons
 fte, Astart de la Nuit, Mre du Monde,
 Fontaine de la vie des Dieux!

 J'en rvlerai quelque chose, mais pas
 plus qu'il n'est permis.  Autour du Phallos
 couronn, cent vingt femmes se balanaient
 en criant.  Les inities taient en habits
 d'hommes, les autres en tunique fendue.

 Les fumes des parfums, les fumes des
 torches, flottaient entre nous comme des
 nues.  Je pleurais  larmes brlantes.
 Toutes, aux pieds de la Borbeia nous nous
 sommes jetes sur le dos.

 Enfin, quand l'Acte religieux fut consomm,
 et quand, dans le Triangle Unique on eut
 plong le phallos pourpr, alors le mystre
 commena, mais je n'en dirai pas davantage.



 105 -- LES COURTISANES GYPTIENNES


 Je suis alle avec Plango chez les courtisanes
 gyptiennes, tout en haut de la vieille ville.
 Elles ont des amphores de terre, des plateaux
 de cuivre et des nattes jaunes o elles
 s'accroupissent sans effort.

 Leurs chambres sont silencieuses, sans
 angles et sans encoignures, tant les couches
 successives de chaux bleue ont mouss les
 chapiteaux et arrondi le pied des murs.

 Elles se tiennent immobiles, les mains
 poses sur les genoux.  Quand elles offrent
 la bouillie elles murmurent:  Bonheur. 
 Et quand on les remercie, elles disent:
  Grce  toi. 

 Elles comprennent le hellne et feignent de
 le parler mal pour se rire de nous dans leur
 langue; mais nous, dent pour dent, nous
 parlons lydien et elles s'inquitent tout 
 coup.



 106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE


 Certes je ne chanterai pas les amantes
 clbres.  Si elles ne sont plus, pourquoi
 en parler?  Ne suis-je pas semblable  elles?
 N'ai-je pas trop de songer  moi-mme?

 Je t'oublierai, Pasipha, bien que ta passion
 ft extrme.  Je ne te louerai pas, Syrinx
 ni toi, Byblis, ni toi, par la desse entre
 toutes choisie, Hlne aux bras blancs!

 Si quelqu'un souffrit, je ne le sens qu'
 peine.  Si quelqu'un aima, j'aime davantage.
 Je chante ma chair et ma vie, et non pas
 l'ombre strile des amoureuses enterres.

 Reste couch,  mon corps, selon ta mission
 voluptueuse!  Savoure la jouissance
 quotidienne et les passions sans lendemain.
 Ne laisse pas une joie inconnue aux regrets
 du jour de ta mort.



 107 -- LES PARFUMS


 Je me parfumerai toute la peau pour attirer
 les amants.  Sur mes belles jambes, dans
 un bassin d'argent, je verserai du nard de
 Tarsos et du metpin d'Aigypte.

 Sous mes bras, de la menthe crpue; sur
 mes cils et sur mes yeux, de la marjolaine
 de Ks.  Esclave, dfais ma chevelure et
 emplis-la de fume d'encens.

 Voici l'onanth des montagnes de Kypre; je
 la ferai couler entre mes seins; la liqueur
 de rose qui vient de Phaslis embaumera ma
 nuque et mes joues.

 Et maintenant, rpands sur mes reins la
 bakkaris irrsistible.  Il vaut mieux, pour
 une courtisane, connatre les parfums de
 Lydie que les moeurs du Ploponnse.



 108 -- CONVERSATION


  Bonjour.  -- Bonjour aussi.  -- Tu es bien
 presse.  -- Peut-tre moins que tu ne
 penses.  -- Tu es une jolie fille.  -- Peut-tre
 plus que tu ne crois.

 -- Quel est ton nom charmant?  -- Je ne dis
 pas cela si vite.  -- Tu as quelqu'un ce
 soir?  -- Toujours celui qui m'aime.  -- Et
 comment l'aimes-tu?  -- Comme il veut.

 -- Soupons ensemble.  -- Si tu le dsires.
 Mais que donnes-tu?  -- Ceci.  -- Cinq drachmes?
 C'est pour mon esclave.  Et pour moi?
 -- Dis toi-mme.  -- Cent.

 -- O demeures-tu?  -- Dans cette maison
 bleue.  --  quelle heure veux-tu que je
 t'envoie chercher?  -- Tout de suite si tu
 veux.  -- Tout de suite.  -- Va devant. 



 109 -- LA ROBE DCHIRE


  Hol! par les deux desses, qui est
 l'insolent qui a mis le pied sur ma
 robe?  -- C'est un amoureux.  -- C'est un
 sot.  -- J'ai t maladroit, pardonne-moi.

 --  L'imbcile! ma robe jaune est toute
 dchire par derrire, et si je marche ainsi
 dans la rue, on va me prendre pour une
 fille pauvre qui sert la Kypris inverse.

 -- Ne t'arrteras-tu pas?  -- Je crois qu'il
 me parle encore!  -- Me quitteras-tu ainsi
 fche?...  Tu ne rponds pas?  Hlas!
 je n'ose plus parler.

 -- Il faut bien que je rentre chez moi
 pour changer de robe.  -- Et je ne puis te
 suivre?  -- Qui est ton pre?  -- C'est le
 riche armateur Nikias.  -- Tu as de beaux
 yeux, je te pardonne. 



 110 -- LES BIJOUX


 Un diadme d'or ajour couronne mon front
 troit et blanc.  Cinq chanettes d'or, qui
 font le tour de mes joues et de mon menton,
 se suspendent aux cheveux par deux larges
 agrafes.

 Sur mes bras qu'envierait Iris, treize
 bracelets d'argent s'tagent.  Qu'ils sont
 lourds!  Mais ce sont des armes; et je sais
 une ennemie qui en a souffert.

 Je suis vraiment toute couverte d'or.  Mes
 seins sont cuirasss de deux pectoraux d'or.
 Les images des dieux ne sont pas aussi riches
 que je le suis.

 Et je porte sur ma robe paisse une cointure
 lame d'argent.  Tu pourras y lire ce vers:
  Aime-moi ternellement; mais ne sois pas
 afllig si je te trompe trois fois par jour. 



 111 -- L'INDIFFRENT


 Ds qu'il est entr dans ma chambre, quel
 qu'il soit (cela importe-t-il?):  Vois,
 dis-je  l'esclave, quel bel homme! et
 qu'une courtisane est heureuse! 

 Je le dclare Adnis, Ars ou Hrakls
 selon son visage, ou le Vieillard des Mers,
 si ses cheveux sont de ple argent.  Et
 alors, quels ddains pour la jeunesse lgre!

  Ah!  fais-je, si je n'avais pas demain 
 payer mon fleuriste et mon orfvre, comme
 j'aimerais  te dire: Je ne veux pas de ton
 or!  Je suis ta servante passionne! 

 Puis, quand il a referm ses bras sous mes
 paules, je vois un batelier du port passer
 comme une image divine sur le ciel toil
 de mes paupires transparentes.



 112 -- L'EAU PURE DU BASSIN


  Eau pure du bassin, miroir immobile, dis-moi
 ma beaut.  --  Bilitis, ou qui que tu sois,
 Tthys peut-tre ou Amphritrit, tu es belle,
 sache-le.

  Ton visage se penche sous ta chevelure
 paisse, gonfle de fleurs et de parfums.
 Tes paupires molles s'ouvrent  peine et
 tes flancs sont las des mouvements de
 l'amour.

  Ton corps fatigu du poids de tes seins
 porte les marques fines de l'ongle et les
 taches bleues du baiser.  Tes bras sont
 rougis par l'treinte.  Chaque ligne de ta
 peau fut aime.

 -- Eau claire du bassin, ta fracheur repose.
 Reois-moi, qui suis lasse en effet.  Emporte
 le fard de mes joues, et la sueur de mon
 ventre et le souvenir de la nuit. 



 113 -- LA FTE NOCTURNE (non traduite)



 114 -- VOLUPT


 Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous
 laissrent vanouies dans les roses.  La
 sueur chaude coulait comme des larmes, de nos
 aisselles sur nos seins.  Une volupt
 accablante empourprait nos ttes renverses.

 Quatre colombes captives, baignes dans
 quatre parfums, voletrent au dessus de nous
 en silence.  De leurs ailes, sur les femmes
 nues, ruisselaient des gouttes de senteur.
 Je fus inonde d'essence d'iris.

  lassitude! je reposai ma joue sur le
 ventre d'une jeune fille qui s'enveloppa de
 fracheur avec ma chevelure humide.  L'odeur
 de sa peau safrane enivrait ma bouche
 ouverte.  Elle ferma sa cuisse sur ma nuque.

 Je dormis, mais un rve puisant m'veilla:
 l'iynx, oiseau des dsirs nocturnes, chantait
 perdument au loin.  Je toussai avec un frisson.
 Un bras languissant comme une fleur s'levait
 peu  peu vers la lune, dans l'air.



 115 -- L'HTELLERIE


 Htelier, nous sommes quatre.  Donne-nous
 une chambre et deux lits.  Il est trop tard
 maintenant pour rentrer  la ville et la
 pluie a crev la route.

 Apporte une corbeille de figues, du fromage
 et du vin noir; mais te d'abord mes sandales
 et lave-moi les pieds, car la boue me
 chatouille.

 Tu feras porter dans la chambre deux bassins
 avec de l'eau, une lampe pleine, un cratre
 et des kylix.  Tu secoueras les couvertures
 et tu battras les coussins.

 Mais que les lits soient de bon rable et
 que les planches soient muettes!  Demain
 tu ne nous rveilleras pas.



 116 -- LA DOMESTICIT


 Quatre esclaves gardent ma maison: deux
 Thraces robustes  ma porte, un Sicilien 
 ma cuisine et une Phrygienne docile et
 muette pour le service de mon lit.

 Les deux Thraces sont de beaux hommes.
 Ils ont un bton  la main pour chasser les
 amants pauvres et un marteau pour clouer
 sur le mur les couronnes que l'on m'envoie.

 Le Sicilien est un cuisinier rare; je l'ai
 pay douze mines.  Aucun autre ne sait
 comme lui prparer des croquettes frites et
 des gteaux de coquelicots.

 La Phrygienne me baigne, me coiffe et
 m'pile.  Elle dort le matin dans ma chambre
 et pendant trois nuits, chaque mois, elle me
 remplace prs de mes amants.



 117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS


 Les processionnaires m'ont porte en
 triomphe, moi, Bilitis, toute nue sur un
 char en coquille o des esclaves, pendant la
 nuit, avaient effeuill dix mille roses.

 J'tais couche, les mains sous la nuque,
 mes pieds seuls taient vtus d'or, et mon
 corps s'allongeait mollement, sur le lit de
 mes cheveux tides mls aux ptales frais.

 Douze enfants, les paules ailes, me
 servaient comme une desse; les uns tenaient
 un parasol, les autres me mouillaient de
 parfums, ou brlaient de l'encens  la proue.

 Et autour de moi j'entendais bruire la rumeur
 ardente de la foule, tandis que l'haleine des
 dsirs flottait sur ma nudit, dans les
 brumes bleues des aromates.



 118 --  SES SEINS


 Chairs en fleurs,  mes seins! que vous
 tes riches de volupt!  Mes seins dans mes
 mains, que vous avez de mollesses et de
 moelleuses chaleurs et de jeunes parfums!

 Jadis, vous tiez glacs comme une poitrine
 de statue et durs comme d'insensibles
 marbres.  Depuis que vous flchissez je vous
 chris davantage, vous qui ftes aims.

 Votre forme lisse et renfle est l'honneur de
 mon torse brun.  Soit que je vous emprisonne
 sous la rsille d'or, soit que je vous
 dlivre tout nus, vous me prcdez de votre
 splendeur.

 Soyez donc heureux cette nuit.  Si mes doigts
 enfantent des caresses, vous seuls le saurez
 jusqu' demain matin; car, cette nuit,
 Bilitis a pay Bilitis.



 119 -- LIBERT (non traduite)



 120 -- MYDZOURIS


 Mydzouris, petite ordure, ne pleure plus.
 Tu es mon amie.  Si ces femmes t'insultent
 encore, c'est moi qui leur rpondrai.  Viens
 sous mon bras, et sche tes yeux.

 Oui, je sais que tu es une horrible enfant
 et que ta mre t'apprit de bonne heure  faire
 preuve de tous les courages.  Mais tu es jeune
 et c'est pourquoi tu ne peux rien faire qui
 ne soit charmant.

 La bouche d'une fille de quinze ans reste
 pure malgr tout.  Les lvres d'une femme
 chenue, mme vierges, sont dgrades; car
 le seul opprobre est de vieillir et nous ne
 sommes fltries que par la ride.

 Mydzouris, j'aime tes yeux francs, ton
 nom impudique et hardi, ta voix rieuse et
 ton corps lger.  Viens chez moi, tu seras
 mon aide, et quand nous sortirons ensemble,
 les femmes te diront: Salut.



 121 -- LE BAIN


 Enfant, garde bien la porte et ne laisse
 pas entrer les passants, car moi et six filles
 aux beaux bras nous nous baignons secrtement
 dans les eaux tides du bassin.

 Nous ne voulons que rire et nager.  Laisse
 les amants dans la rue.  Nous tremperons
 nos jambes dans l'eau et, assises sur le bord
 du marbre, nous jouerons aux osselets.

 Nous jouerons aussi  la balle.  Ne laisse
 pas entrer les amants; nos chevelures sont
 trop mouilles; nos gorges ont la chair de
 poule et le bout de nos doigts se ride.

 D'ailleurs, il s'en repentirait, celui qui
 nous surprendrait nues!  Bilitis n'est pas
 Athna, mais elle ne se montre qu' ses
 heures et chtie les yeux trop ardents.



 122 -- AU DIEU DE BOIS


  Vnrable Priapos, dieu de bois que j'ai
 fait sceller dans le marbre du bord de mes
 bains, ce n'est pas sans raison, gardien des
 vergers, que tu veilles ici sur des
 courtisanes.

 Dieu, nous ne t'avons pas achet pour te
 sacrifier nos virginits.  Nul ne peut donner
 ce qu'il n'a plus, et les zlatrices de Pallas
 ne courent pas les rues d'Amathonte.

 Non.  Tu veillais autrefois sur les chevelures
 des arbres, sur les fleurs bien arroses,
 sur les fruits lourds et savoureux.  C'est
 pourquoi nous t'avons choisi.

 Garde aujourd'hui nos ttes blondes, les
 pavots ouverts de nos lvres et les violettes
 de nos yeux.  Garde les fruits durs de nos
 seins et donne-nous des amants qui te
 ressemblent.



 123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES


 Tu attaches  tes mains lgres tes crotales
 retentissants, Myrrhinidion ma chrie, et 
 peine nue hors de la robe, tu tires tes membres
 nerveux.  Que tu es jolie, les bras en l'air,
 les reins arqus et les seins rouges!

 Tu commences: tes pieds l'un devant l'autre
 se posent, hsitent, et glissent mollement.
 Ton corps se plie comme une charpe, tu
 caresses ta peau qui frissonne, et la volupt
 inonde tes longs yeux vanouis.

 Tout  coup, tu claques des crotales!  Cambre-
 toi sur les pieds dresss, secoue les reins,
 lance les jambes et que tes mains pleines de
 fracas appellent tous les dsirs en bande
 autour de ton corps tournoyant!

 Nous, applaudissons  grands cris, soit que,
 souriant sur l'paule, tu agites d'un
 frmissement ta croupe convulsive et muscle,
 soit que tu ondules presque tendue, au
 rhythme de tes souvenirs.



 124 -- LA JOUEUSE DE FLTE


 Mlix, les jambes  serres, le corps pench,
 les bras en avant, tu glisses ta double
 flte lgre entre tes lvres mouilles de vin,
 et tu joues au dessus de la couche o Tlas
 m'treint encore.

 Ne suis-je pas bien imprudente, moi qui loue
 une aussi jeune fille pour distraire mes
 heures laborieuses, moi qui la montre ainsi
 nue aux regards curieux de mes amants, ne
 suis-je pas inconsidre?

 Non, Mlix, petite musicienne, tu es une
 honnte amie.  Hier tu ne m'as pas refus de
 changer ta flte pour une autre quand je
 dsesprais d'accomplir un amour plein de
 difficults.  Mais tu es sre.

 Car je sais bien  quoi tu penses.  Tu
 attends la fin de cette nuit excessive qui
 t'anime cruellement en vain et au premier
 matin tu courras dans la rue, avec ton seul
 ami Psyllos, vers ton petit matelas dfonc.



 125 -- LA CEINTURE CHAUDE


  Tu crois que tu ne m'aimes plus, Tlas, et
 depuis un mois tu passes tes nuits  table,
 comme si les fruits, les vins, les miels
 pouvaient te faire oublier ma bouche.  Tu
 crois que tu ne m'aimes plus, pauvre fou! 

 Disant cela, j'ai dnou ma ceinture en
 moiteur et je l'ai roule autour de sa tte.
 Elle tait toute chaude encore de la chaleur
 de mon ventre; le parfum de ma peau sortait
 de ses mailles fines.

 Il la respira longuement, les yeux ferms,
 puis je sentis qu'il revenait  moi et je vis
 mme trs clairement ses dsirs rveills
 qu'il ne me cachait point, mais, par ruse, je
 sus rsister.

  Non, mon ami.  Ce soir, Lysippos me possde.
 Adieu!  Et j'ajoutai en m'enfuyant:   gourmand
 de fruits et de lgumes! le petit jardin de
 Bilitis n'a qu'une figue, mais elle est bonne. 



 126 --  UN MARI HEUREUX


 Je t'envie, Agorakrits, d'avoir une femme
 aussi zle.  C'est elle-mme qui soigne
 l'table, et le matin, au lieu de faire
 l'amour elle donne  boire aux bestiaux.

 Tu t'en rjouis.  Que d'autres, dis-tu, ne
 songent qu'aux volupts basses, veillent la
 nuit, dorment le jour et demandent encore 
 l'adultre une satit criminelle.

 Oui; ta femme travaille  l'table.  On dit
 mme qu'elle a mille tendresses pour le plus
 jeune de tes nes.  Ah!  Ha! c'est un bel
 animal!  Il a une touffe noire sur les yeux.

 On dit qu'elle joue entre ses pattes, sous
 son ventre gris et doux...  Mais ceux qui
 disent cela sont des mdisants.  Si ton ne
 lui plat, Agorakrits, c'est que son regard
 sans doute lui rappelle le tien.



 127 --  UN GAR


 L'amour des femmes est le plus beau de
 tous ceux que les mortels prouvent, et tu
 penserais ainsi, Kln, si tu avais l'me
 vraiment voluptueuse; mais tu ne rves que
 vanits.

 Tu perds tes nuits  chrir les phbes
 qui nous mconnaissent.  Regarde-les donc!
 Qu'ils sont laids!  Compare  leurs ttes
 rondes nos chevelures immenses; cherche
 nos seins blancs sur leurs poitrines.

  ct de leurs flancs troits, considre
 nos hanches luxuriantes, large couche creuse
 pour l'amant.  Dis enfin quelles lvres
 humaines, sinon celles qu'ils voudraient
 avoir, laborent les volupts?

 Tu es malade,  Kln, mais une femme
 te peut gurir.  Va chez la jeune Satyra,
 la fille de ma voisine Gorg.  Sa croupe est
 une rose au soleil, et elle ne te refusera pas
 le plaisir qu'elle-mme prfre.



 128 -- THRAPEUTIQUE


  Asklpios, sois-moi propice,  dieu de
 la sant divine, le jour o l'ternelle nuit
 noire menacera mes yeux effrays; car le
 poison de ma beaut, un jour, a servi de
 remde.

 On m'avait mande en costume dans la chambre
 d'un jeune homme que les femmes ne tentaient
 point.  Des caleons crevs se collaient 
 mes cuisses, et mes seins jaillissaient nus
 d'une brassire brode d'or.

 J'ai dans selon le rite au son des crotales,
 les douze dsirs d'Aphrodit.  Et voici que
 l'amour est entr en lui tout  coup, et sur
 le lit de sa virginit j'ai recommenc toute
 la danse.

  Tu sais te faire aimer, disait-il, mais tu
 n'en es pas mue.  Que faut-il faire pour
 que tu m'aimes?  Je le regardai plus
 loin que les yeux et je lui dis avec lenteur:
  T'imaginer que tu es femme. 



 129 -- LA COMMANDE


  Vieille, coute-moi.  Je donne un festin dans
 trois jours.  Il me faut un divertissement.
 Tu me loueras toutes tes filles. Combien en
 as-tu et que savent-elles faire?

 -- J'en ai sept.  Trois dansent la kordax
 avec l'charpe et le phallos.  Nphl aux
 aisselles lisses mimera l'amour de la
 colombe entre ses seins couleur de roses.

 Une chanteuse en pplos brod chantera
 des chansons de Rhodes, accompagne par
 deux aultrides qui auront des guirlandes
 de myrte enroules  leurs jambes brunes.

 -- C'est bien.  Qu'elles soient piles de
 frais, laves et parfumes des pieds  la
 tte, prtes  d'autres jeux si on les leur
 demande.  Va donner les ordres.  Adieu. 



 130 -- LA FIGURE DE PASIPHA


 Dans une dbauche que deux jeunes gens et des
 courtisanes firent chez moi, o l'amour
 ruissela comme le vin, Damalis, pour fter
 son nom, dansa la Figure de Pasiphae.

 Elle avait fait faire  Kitin deux masques
 de vache et de taureau, pour elle et pour
 Kharmantids.  Elle portait des cornes
 terribles, et une queue vritable  son
 caleon de cuir.

 Les autres femmes menes par moi, tenant des
 fleurs et des flambeaux, nous tournions sur
 nous-mmes avec des cris, et nous caressions
 Damalis du bout de nos chevelures pendantes.

 Ses mugissements et nos chants et les danses
 effrnes ont dur plus que la nuit.  La
 chambre vide est encore chaude.  Je regarde
 mes mains rougies et les canthares de Khios
 o nagent des roses.



 131 -- LA JONGLEUSE


 Quand la premire aube se mla aux lueurs
 affaiblies des flambeaux, je fis entrer dans
 l'orgie une joueuse de flte vicieuse et
 agile, qui tremblait un peu, ayant froid.

 Louez la petite fille aux paupires bleues,
 aux cheveux courts, aux seins aigus, vtue
 seulement d'une ceinture, d'o pendaient des
 rubans jaunes et des tiges d'iris noirs.

 Louez-la! car elle fut adroite et fit des
 tours difficiles.  Elle jonglait avec des
 cerceaux, sans rien casser dans la salle, et
 se glissait au travers comme une sauterelle.

 Parfois elle faisait la roue sur les mains
 et sur les pieds.  Ou bien les deux bras en
 l'air et les genoux carts elle se courbait
  la renverse et touchait la terre en riant.



 132 -- LA DANSE DES FLEURS


 Anthis, danseuse de Lydie, a sept voiles
 autour d'elle.  Elle droule le voile jaune,
 sa chevelure noire se rpand.  Le voile rose
 glisse de sa bouche.  Le voile blanc tomb
 laisse voir ses bras nus.

 Elle dgage ses petits seins du voile rouge
 qui se dnoue.  Elle abaisse le voile vert de
 sa croupe jusqu'aux pieds.  Elle tire le
 voile bleu de ses paules, mais elle presse
 sur sa pudeur le dernier voile transparent.

 Les jeunes gens la supplient: elle secoue la
 tte en arrire.  Au son des fltes seulement,
 elle le dchire un peu, puis tout  fait, et,
 avec les gestes de la danse, elle cueille les
 fleurs de son corps,

 En chantant:  O sont mes roses? o sont mes
 violettes parfumes?  O sont mes touffes de
 persil?  -- Voil mes roses, je vous les donne.
 Voil mes violettes, en voulez-vous?  Voil
 mes beaux persils friss. 



 133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)



 134 -- MYDZOURIS COURONNE (non traduite)



 135 -- LA VIOLENCE


 Non, tu ne me prendras pas de force, n'y
 compte pas, Lamprias.  Si tu as entendu dire
 qu'on a viol Parthenis, sache qu'elle y a
 mis du sien, car on ne jouit pas de nous sans
 y tre invit.

 Oh! va de ton mieux, fais des efforts, c'est
 manqu.  Je me dfends  peine, cependant.
 Je n'appellerai pas au secours.  Et je ne
 lutte mme pas; mais je bouge.  Pauvre ami,
 c'est manqu encore.

 Continue.  Ce petit jeu m'amuse.  D'autant
 que je suis sre de vaincre.  Encore un essai
 malheureux, et peut-tre tu seras moins
 dispos  me prouver tes dsirs teints.

 Bourreau, que fais-tu!  Chien! tu me brises
 les poignets! et ce genou qui m'ventre!
 Ah! va, maintenant, c'est une belle victoire,
 que de ravir  terre une jeune fille en larmes.



 136 -- CHANSON


 Le premier me donna un collier, un collier de
 perles qui vaut une ville, avec les palais et
 les temples, et les trsors et les esclaves.

 Le second fit pour moi des vers.  Il disait
 que mes cheveux sont noirs comme ceux de la
 nuit sur la mer et mes yeux bleus comme ceux
 du matin.

 Le troisime tait si beau que sa mre ne
 l'embrassait pas sans rougir.  Il mit ses
 mains sur mes genoux, et ses lvres sur mon
 pied nu.

 Toi, tu ne m'as rien dit.  Tu ne m'as rien
 donn, car tu es pauvre.  Et tu n'es pas
 beau, mais c'est toi que j'aime.



 137 -- CONSEILS  UN AMANT


 Si tu veux tre aim d'une femme,  jeune
 ami, quelle qu'elle soit, ne lui dis pas que
 tu la veux, mais fais qu'elle te voie tous les
 jours, puis disparais, pour revenir.

 Si elle t'adresse la parole, sois amoureux
 sans empressement.  Elle viendra d'elle-mme
  toi.  Sache alors la prendre de force, le
 jour o elle entend se donner.

 Quand tu la recevras dans ton lit, nglige
 ton propre plaisir.  Les mains d'une femme
 amoureuse sont tremblantes et sans caresses.
 Dispense-les d'tre zles.

 Mais toi, ne prends pas de repos.  Prolonge
 les baisers  perte d'haleine.  Ne la laisse
 pas dormir, mme si elle t'en prie.  Baise
 toujours la partie de son corps vers laquelle
 elle tourne les yeux.



 138 -- LES AMIES  DNER


 Myromris et Maskhal, mes amies, venez avec
 moi, car je n'ai pas d'amant ce soir, et,
 couches sur des lits de byssos, nous
 causerons autour du dner.

 Une nuit de repos vous fera du bien: vous
 dormirez dans mon lit, mme sans fards et mal
 coiffes.  Mettez une simple tunique de laine
 et laissez vos bijoux au coffre.

 Nul ne vous fera danser pour admirer vos
 jambes et les mouvements lourds de vos reins.
 Nul ne vous demandera les Figures sacres,
 pour juger si vous tes amoureuses.

 Et je n'ai pas command, pour nous, deux
 joueuses de flte aux belles bouches, mais
 deux marmites de pois rissols, des gteaux
 au miel, des croquettes frites et ma dernire
 outre de Khios.



 139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE


 Ici gt le corps dlicat de Lyd, petite
 colombe, la plus joyeuse de toutes les
 courtisanes, qui plus que toute autre aima
 les orgies, les cheveux flottants, les danses
 molles et les tuniques d'hyacinthe.

 Plus que toute autre elle aima les glottismes
 savoureux, les caresses sur la joue, les jeux
 que la lampe voit seule et l'amour qui brise
 les membres.  Et maintenant, elle est une
 petite ombre.

 Mais avant de la mettre au tombeau, on l'a
 merveilleusement coiffe et on l'a couche
 dans les roses; la pierre mme qui la recouvre
 est tout imprgne d'essences et de parfums.

 Terre sacre, nourrice de tout, accueille
 doucement la pauvre morte, endors-la dans
 tes bras  Mre! et fais pousser autour de
 la stle, non les orties et les ronces, mais
 les faibles violettes blanches.



 140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES


 Hier, m'a dit Nas, j'tais sur la place,
 quand une petite fille en loques rouges a
 pass, portant des roses, devant un groupe de
 jeunes gens.  Et voici ce que j'ai entendu:

  Achetez-moi quelque chose.  -- Explique-toi,
 petite, car nous ne savons ce que tu vends:
 toi? tes roses? ou tout  la fois?  -- Si
 vous m'achetez toutes mes fleurs, vous aurez
 la vendeuse pour rien.

 -- Et combien veux-tu de tes roses?  -- Il faut
 six oboles  ma mre ou bien je serai battue
 comme une chienne.  -- Suis-nous.  Tu auras une
 drachme.  -- Alors je vais chercher ma petite
 soeur? 

 Cette enfant n'est pas courtisane, Bilitis,
 nul ne la connat.  Vraiment n'est-ce pas un
 scandale et tolrerons-nous que ces filles
 viennent salir dans la journe les lits qui
 nous attendent le soir?



 141 -- LA DISPUTE


 Ah! par l'Aphrodita, te voil! tte de
 sang! pourriture! empuse! strile! carcan!
 gauchre! digne de rien! mauvaise truie!
 N'essaie pas de me fuir, mais approche et
 plus prs encore.

 Voyez-moi cette femme de matelots, qui ne
 sait pas mme plisser son vtement sur
 l'paule et qui met de si mauvais fard que
 le noir de ses sourcils coule sur sa joue en
 ruisseaux d'encre!

 Tu es Phonikienne: couche avec ceux de
 ta race.  Pour moi, mon pre tait Hellne:
 j'ai droit sur tous ceux qui portent le ptase.
 Et mme sur les autres, s'il me plat ainsi.

 Ne t'arrte plus dans ma rue, ou je t'enverrai
 dans l'Hads faire l'amour avec Kharn, et je
 dirai trs justement:  Que la terre te soit
 lgre!  pour que les chiens puissent te
 dterrer.



 142 -- MLANCOLIE


 Je frissonne; la nuit est frache, et la
 fort toute mouille.  Pourquoi m'as-tu conduite
 ici? mon grand lit n'est-il pas plus
 doux que cette mousse seme de pierres?

 Ma robe  fleurs aura des taches de verdure;
 mes cheveux seront mls de brindilles;
 mon coude, regarde mon coude, comme
 il est dj souill de terre humide.

 Autrefois pourtant, je suivais dans les
 bois celui...  Ah! laisse-moi quelque temps.
 Je suis triste, ce soir.  Laisse-moi, sans parler,
 la main sur les yeux.

 En vrit, ne peux-tu attendre!  sommes
 nous des btes brutes pour nous prendre
 ainsi!  Laisse-moi.  Tu n'ouvriras ni mes
 genoux ni mes lvres.  Mes yeux mmes, de
 peur de pleurer, se ferment.



 143 -- LA PETITE PHANIN


 tranger, arrte-toi, regarde qui t'a fait
 signe: c'est la petite Phanin de Ks, elle
 mrite que tu la choisisses.

 Vois, ses cheveux frisent comme du persil,
 sa peau est douce comme un duvet d'oiseau.
 Elle est petite et brune.  Elle parle bien.

 Si tu veux la suivre, elle ne te demandera
 pas tout l'argent de ton voyage; non, mais
 une drachme ou une paire de chaussures.

 Tu trouveras chez elle un bon lit, des figues
 fraches, du lait, du vin, et, s'il fait
 froid, il y aura du feu.



 144 -- INDICATIONS


 S'il te faut, passant qui t'arrtes, des cuisses
 lances et des reins nerveux, une gorge
 dure, des genoux qui treignent, va chez
 Plang, c'est mon amie.

 Si tu cherches une fille rieuse, avec des
 seins exubrants, la taille dlicate, la croupe
 grasse et les reins creuss, va jusqu'au coin
 de cette rue, o demeure Spidorrhodellis.

 Mais si les longues heures tranquilles dans
 les bras d'une courtisane, la peau douce, la
 chaleur du ventre et l'odeur des cheveux te
 plaisent, cherche Milt, tu seras content.

 N'espre pas beaucoup d'amour; mais
 profite de son exprience.  On peut tout
 demander  une femme, quand elle est nue,
 quand il fait nuit, et quand les cent drachmes
 sont sur le foyer.



 145 -- LE MARCHAND DE FEMMES


  Qui est l?  -- Je suis le marchand de
 femmes.  Ouvre la porte, Sstrata, je te
 prsente deux occasions.  Celle-ci d'abord.
 Approche, Anasyrtolis, et dfais-toi.  -- Elle
 est un peu grosse.

 -- C'est une beaut.  De plus, elle danse
 la kordax et elle sait quatre-vingts
 chansons.  -- Tourne-toi.  Lve les bras.
 Montre tes cheveux.  Donne le pied.  Souris.
 C'est bien.

 -- Celle-ci, maintenant.  -- Elle est trop
 jeune!  -- Non pas, elle a eu douze ans
 avant-hier, et tu ne lui apprendrais plus
 rien.  -- Ote ta tunique.  Voyons?  Non, elle
 est maigre.

 -- Je n'en demande qu'une mine.  -- Et la
 premire?  -- Deux mines trente.  -- Trois
 mines les deux?  -- C'est dit.  -- Entrez l
 et lavez-vous.  Toi, adieu. 



 146 -- L'TRANGER


 tranger, ne va pas plus loin dans la ville.
 Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des
 filles plus jeunes ni plus expertes.  Je suis
 Sstrata, clbre au del de la mer.

 Vois celle-ci dont les yeux sont verts
 comme l'eau dans l'herbe.  Tu n'en veux pas?
 Voici d'autres yeux qui sont noirs comme la
 violette, et une chevelure de trois coudes.

 J'ai mieux encore.  Xanth, ouvre ta cyclas.
 tranger, ses seins sont durs comme le coing,
 touche-les.  Et son beau ventre, tu le voie,
 porte les trois plis de Kypris.

 Je l'ai achete avec sa soeur, qui n'est pas
 d'ge  aimer encore, mais qui la seconde
 utilement.  Par les deux desses!  tu es de
 race noble.  Phyllis et Xanth, suivez le
 chevalier!



 147 -- PHYLLIS (non traduite)



 148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA


 Elles dansaient l'une devant l'autre, d'un
 mouvement rapide et fuyant; elles semblaient
 toujours vouloir s'enlacer, et pourtant ne se
 touchaient point, si ce n'est du bout des
 lvres.

 Quand elles tournaient le dos en dansant,
 elles se regardaient, la tte sur l'paule,
 et la sueur brillait sous leurs bras levs,
 et leurs chevelures fines passaient devant
 leurs seins.

 La langueur de leurs yeux, le feu de leurs
 joues, la gravit de leurs visages, taient
 trois chansons ardentes.  Elles se frlaient
 furtivement, elles pliaient leurs corps sur
 les hanches.

 Et tout  coup, elles sont tombes, pour
 achever  terre la danse molle...  Souvenir
 de Mnasidika, c'est alors que tu m'apparus,
 et tout, hors ta chre image, me fut importun.



 149 -- LA JEUNE MRE


 Ne crois pas, Myromris, que, d'avoir t
 mre, tu sois moindre en beaut.  Voici que
 ton corps sous la robe a noy ses formes
 grles dans une voluptueuse mollesse.

 Tes seins sont deux vastes fleurs renverses
 sur ta poitrine, et dont la queue coupe
 nourrit une sve laiteuse.  Ton ventre
 plus doux dfaille sous la main.

 Et maintenant considre la toute petite enfant
 qui est ne du frisson que tu as eu un
 soir dans les bras d'un passant dont tu ne
 sais plus le nom.  Rve  sa lointaine destine.

 Ces yeux qui s'ouvrent  peine s'allongeront
 un jour d'une ligne de fard noir, et ils
 smeront aux hommes la douleur ou la joie,
 d'un mouvement de leurs cils.



 150 -- L'INCONNU


 Il dort.  Je ne le connais pas.  Il me fait
 horreur.  Pourtant sa bourse est pleine d'or
 et il a donn  l'esclave quatre drachmes en
 entrant.  J'espre une mine pour moi-mme.

 Mais j'ai dit  la Phrygienne d'entrer au lit
  ma place.  Il tait ivre et l'a prise pour
 moi.  Je serais plutt morte dans les
 supplices que de m'allonger prs de cet
 homme.

 Hlas! je songe aux prairies de Tauros...
 J'ai t une petite vierge...  Alors, j'avais
 la poitrine lgre, et j'tais si folle
 d'envie amoureuse que je hassais mes soeurs
 maries.

 Que ne faisais-je pas pour obtenir ce que
 j'ai refus cette nuit!  Aujourd'hui mes
 mamelles se plient, et dans mon coeur trop
 us, Ers s'endort de lassitude.



 151 -- LA DUPERIE


 Je m'veille...  Est-il donc parti?  Il a
 laiss quelque chose?  Non: deux amphores
 vides et des fleurs souilles.  Tout le tapis
 est rouge de vin.

 J'ai dormi, mais je suis encore ivre...  Avec
 qui donc suis-je rentre?...  Pourtant nous
 nous sommes couchs.  Le lit est mme tremp
 de sueur.

 Peut-tre taient-ils plusieurs; le lit est
 si boulevers.  Je ne sais plus...  Mais on
 les a vus!  Voil ma Phrygienne.  Elle dort
 encore en travers de la porte.

 Je lui donne un coup de pied dans la poitrine
 et je crie:  Chienne, tu ne pouvais pas... 
 Je suis si enroue que je ne puis parler.



 152 -- LE DERNIER AMANT


 Enfant, ne passe pas sans m'avoir aime.
 Je suis encore belle, dans la nuit; tu verras
 combien mon automne est plus chaud que le
 printemps d'une autre.

 Ne cherche pas l'amour des vierges.  L'amour
 est un art difficile o les jeunes filles
 sont peu verses.  Je l'ai appris toute ma
 vie pour le donner  mon dernier amant.

 Mon dernier amant, ce sera toi, je le sais.
 Voici ma bouche, pour laquelle un peuple a
 pli de dsir.  Voici mes cheveux, les mmes
 cheveux que Psappha la Grande a chants.

 Je recueillerai en ta faveur tout ce qu'il
 m'est rest de ma jeunesse perdue.  Je brlerai
 les souvenirs eux-mmes.  Je te donnerai
 la flte de Lykas, la ceinture de Mnasidika.



 153 -- LA COLOMBE


 Depuis longtemps dj je suis belle; le jour
 vient o je ne serai plus femme.  Et alors je
 connatrai les souvenirs dchirants, les
 brlantes envies solitaires et les larmes
 dans les mains.

 Si la vie est un long songe,  quoi bon lui
 rsister?  Maintenant, quatre et cinq fois la
 nuit je demande la jouissance amoureuse, et
 quand mes flancs sont puiss je m'endors o
 mon corps retombe.

 Au matin, j'ouvre les paupires et je
 frissonne dans mes cheveux.  Une colombe est
 sur ma fentre; je lui demande en quel mois
 nous sommes.  Elle me dit:  C'est le mois o
 les femmes sont en amour. 

 Ah! quel que soit le mois, la colombe dit
 vrai, Kypris!  Et je jette mes deux bras
 autour de mon amant, et avec de grands
 tremblements j'tire jusqu'au pied du lit mes
 jambes encore engourdies.



 154 -- LA PLUIE AU MATIN


 La nuit s'efface.  Les toiles s'loignent.
 Voici que les dernires courtisanes sont
 rentres avec les amants.  Et moi, dans la
 pluie du matin, j'cris ces vers sur le
 sable.

 Les feuilles sont charges d'eau brillante.
 Des ruisseaux  travers les sentiers
 entranent la terre et les feuilles mortes.
 La pluie, goutte  goutte, fait des trous
 dans ma chanson.

 Oh! que je suis triste et seule ici!  Les
 plus jeunes ne me regardent pas; les plus gs
 m'ont oublie.  C'est bien.  Ils apprendront
 mes vers, et les enfants de leurs enfants.

 Voil ce que ni Myrtal, ni Thas, ni Glykra
 ne se diront, le jour o leurs belles joues
 seront creuses.  Ceux qui aimeront aprs moi
 chanteront mes strophes ensemble.



 155 -- LA MORT VRITABLE


 Aphrodita! desse impitoyable, tu as voulu
 que sur moi aussi la jeunesse heureuse aux
 beaux cheveux s'vanout en quelques jours.
 Que ne suis-je morte tout  fait!

 Je me suis regarde dans mon miroir: je n'ai
 plus ni sourire ni larmes.   doux visage
 qu'aimait Mnasidika, je ne puis croire que tu
 fus le mien!

 Se peut-il que tout soit fini?  Je n'ai pas
 encore vcu cinq fois huit annes, il me
 semble que je suis ne d'hier, et dj voici
 qu'il faut dire: On ne m'aimera plus.

 Toute ma chevelure coupe, je l'ai tordue
 dans ma ceinture et je te l'offre, Kypris
 ternelle!  Je ne cesserai pas de t'adorer.
 Ceci est le dernier vers de la pieuse
 Bilitis.




 		    LE TOMBEAU DE BILITIS



 156 -- PREMIERE PITAPHE


 Dans le pays o les sources naissent de la
 mer, et o le lit des fleuves est fait de
 feuilles de roches, moi, Bilitis, je suis ne.

 Ma mre tait Phonikienne; mon pre
 Damophylos, Hellne.  Ma mre m'a appris
 les chants de Byblos, tristes comme la
 premire aube.

 J'ai ador l'Astart  Kypre.  J'ai connu
 Psappha  Lesbos.  J'ai chant comment
 j'aimais.  Si j'ai bien vcu, Passant, dis-le
  ta fille.

 Et ne sacrifie pas pour moi la chvre noire;
 mais, en libation douce, presse sa mamelle
 sur ma tombe.



 157 -- SECONDE PITAPHE


 Sur les rives sombres du Mlas,  Tamassos de
 Pamphylie, moi, fille de Damophylos, Bilitis,
 je suis ne.  Je repose loin de ma patrie, tu
 le vois.

 Toute enfant, j'ai appris les amours de
 l'Adn et de l'Astart, les mystres de la
 Syrie sainte, et la mort et le retour vers
 Celle-aux-paupires-arrondies.

 Si j'ai t courtisane, quoi de blmable?
 N'tait-ce pas mon devoir de femme?
 tranger, la Mre-de-toutes-choses nous
 guide.  La mconnatre n'est pas prudent.

 En gratitude  toi qui t'es arrt, je te
 souhaite ce destin: Puisses-tu tre aim,
 ne pas aimer.  Adieu.  Souviens-toi dans ta
 vieillesse, que tu as vu mon tombeau.



 158 -- DERNIRE PITAPHE


 Sous les feuilles noires des lauriers, sous
 les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que
 je suis couche, moi qui sus tresser le vers
 au vers, et faire fleurir le baiser.

 J'ai grandi sur la terre des nymphes; j'ai
 vcu dans l'le des amies; je suis morte dans
 l'le de Kypris.  C'est pourquoi mon nom est
 illustre et ma stle frotte d'huile.

 Ne me pleure pas, toi qui t'arrtes: on m'a
 fait de belles funrailles, les pleureuses se
 sont arrach les joues, on a couch dans ma
 tombe mes miroirs et mes colliers.

 Et maintenant, sur les ples prairies
 d'asphodles, je me promme, ombre
 impalpable, et le souvenir de ma vie
 terrestre est la joie de ma vie souterraine.




BIBLIOGRAPHIE


I. -- BILITIS' SAEMMTLICHE LIEDER zum ersten Male herausgegeben
und mit einem Woerterbuche versehen, von G. Heim -- Leipzig.
1894.

II. -- LES CHANSONS DE BILITIS, traduites du grec pour la
premire fois par P. L. (Pierre Lous). -- Paris. 1895.

III. -- SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en vers par Mme Jean
Bertheroy. -- _Revue pour les jeunes filles_. Paris. Armand
Colin.  1896.

IV. -- VINGT-SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par
Richard Dehmel.-- _Die Gesellschaft_, Leipzig. 1896.

V. -- VINGT CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par le Dr
Paul Goldmann. -- Frankfurter Zeitung. 1896.

VI. -- LES CHANSONS DE BILITIS, par le professeur von
Willamovitz-Moellendorf. -- Goettingsche Gelehrte. --
Goettinge. 1896.

VII, -- HUIT CHANSONS DE BILITIS, traduites en tchque par
Alexandre Backovsky.  -- Prague. 1897.

VIII. -- QUATRE CHANSONS DE BILITIS, traduites en sudois par
Gustav Uddgren. -- Nordisk Revy. -- Stockholm. 1897.

IX. -- TROIS CHANSONS DE BILITIS, mises en musique par Claude
Debussy. -- Paris.  Fromont. 1898, etc.




                            TABLE


 VIE DE BILITIS


    I -- BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE


  1 -- L'ARBRE
  2 -- CHANT PASTORAL
  3 -- PAROLES MATERNELLES
  4 -- LES PIEDS NUS
  5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES
  6 -- CHANSON
  7 -- LE PASSANT
  8 -- LE RVEIL
  9 -- LA PLUIE
 10 -- LES FLEURS
 11 -- IMPATIENCE
 12 -- LES COMPARAISONS
 13 -- LA RIVIRE DE LA FORT
 14 -- PHITTA MELIA
 15 -- LA BAGUE SYMBOLIQUE
 16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE
 17 -- LES PETITS ENFANTS
 18 -- LES CONTES
 19 -- L'AMIE MARIE
 20 -- LES CONFIDENCES
 21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS
 22 -- RFLEXIONS (non traduite)
 23 -- CHANSON  (Ombre du bois)
 24 -- LYKAS
 25 -- L'OFFRANDE  LA DESSE
 26 -- L'AMIE COMPLAISANTE
 27 -- PRIRE  PERSPHON
 28 -- LA PARTIE D'OSSELETS
 29 -- LA QUENOUILLE
 30 -- LA FLTE DE PAN
 31 -- LA CHEVELURE
 32 -- LA COUPE
 33 -- ROSES DANS LA NUIT
 34 -- LES REMORDS
 35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU
 36 -- AUX LAVEUSES
 37 -- CHANSON
 38 -- BILITIS
 39 -- LA PETITE MAISON
 40 -- LA JOIE (non traduite)
 41 -- LA LETTRE PERDUE
 42 -- CHANSON
 43 -- LE SERMENT
 44 -- LA NUIT
 45 -- BERCEUSE
 46 -- LE TOMBEAU DES NAADES


    II -- LGIES  MYTILNE


 47 -- AU VAISSEAU
 48 -- PSAPPHA
 49 -- LA DANSE DE GLOTTIS ET DE KYS
 50 -- LES CONSEILS
 51 -- L'INCERTITUDE
 52 -- LA RENCONTRE
 53 -- LA PETITE APHRODIT DE TERRE CUITE
 54 -- LE DSIR
 55 -- LES NOCES
 56 -- LE LIT (non traduite)
 57 -- LE PASS QUI SURVIT
 58 -- LA MTAMORPHOSE
 59 -- LE TOMBEAU SANS NOM
 60 -- LES TROIS BEAUTS DE MNASIDIKA
 61 -- L'ANTRE DES NYMPHES
 62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA
 63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite)
 64 -- LA POUPE
 65 -- TENDRESSES
 66 -- JEUX
 67 -- PISODE (non traduite)
 68 -- PNOMBRE
 69 -- LA DORMEUSE
 70 -- LE BAISER
 71 -- LES SOINS JALOUX
 72 -- L'TREINTE PERDUE
 73 -- REPRISE (non traduite)
 74 -- LE COEUR
 75 -- PAROLES DANS LA NUIT
 76 -- L'ABSENCE
 77 -- L'AMOUR
 78 -- LA PURIFICATION
 79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA
 80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER
 81 -- L'OBJET
 82 -- SOIR PRS DU FEU
 83 -- PRIRES
 84 -- LES YEUX
 85 -- LES FARDS
 86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA
 87 -- SCNE
 88 -- ATTENTE
 89 -- LA SOLITUDE
 90 -- LETTRE
 91 -- LA TENTATIVE
 92 -- L'EFFORT
 93 -- MYRRHIN (non traduite)
 94 --  GYRINN
 95 -- LE DERNIER ESSAI
 96 -- LE SOUVENIR DCHIRANT
 97 --  LA POUPE DE CIRE
 98 -- CHANT FUNBRE


    III -- PIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE


  99 -- HYMNE  ASTART
 100 -- HYMNE  LA NUIT
 101 -- LES MNADES
 102 -- LA MER DE KYPRIS
 103 -- LES PRTRESSES DE L'ASTART
 104 -- LES MYSTRES
 105 -- LES COURTISANES GYPTIENNES
 106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE
 107 -- LES PARFUMS
 108 -- CONVERSATION
 109 -- LA ROBE DCHIRE
 110 -- LES BIJOUX
 111 -- L'INDIFFRENT
 112 -- L'EAU PURE DU BASSIN
 113 -- LA FTE NOCTURNE (non traduite)
 114 -- VOLUPT
 115 -- L'HTELLERIE
 116 -- LA DOMESTICIT
 117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS
 118 --  SES SEINS
 119 -- LIBERT (non traduite)
 120 -- MYDZOURIS
 121 -- LE BAIN
 122 -- AU DIEU DE BOIS
 123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES
 124 -- LA JOUEUSE DE FLTE
 125 -- LA CEINTURE CHAUDE
 126 --  UN MARI HEUREUX
 127 --  UN GAR
 128 -- THRAPEUTIQUE
 129 -- LA COMMANDE
 130 -- LA FIGURE DE PASIPHA
 131 -- LA JONGLEUSE
 132 -- LA DANSE DES FLEURS
 133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)
 134 -- MYDZOURIS COURONNE (non traduite)
 135 -- LA VIOLENCE
 136 -- CHANSON
 137 -- CONSEILS  UN AMANT
 138 -- LES AMIES  DNER
 139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE
 140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES
 141 -- LA DISPUTE
 142 -- MLANCOLIE
 143 -- LA PETITE PHANION
 144 -- INDICATIONS
 145 -- LE MARCHAND DE FEMMES
 146 -- L'TRANGER
 147 -- PHYLLIS (non traduite)
 148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA
 149 -- LA JEUNE MRE
 150 -- L'INCONNU
 151 -- LA DUPERIE
 152 -- LE DERNIER AMANT
 153 -- LA COLOMBE
 154 -- LA PLUIE AU MATIN
 155 -- LA MORT VRITABLE


    LE TOMBEAU DE BILITIS


 156 -- PREMIRE PITAPHE
 157 -- SECONDE PITAPHE
 158 -- DERNIRE PITAPHE


 BIBLIOGRAPHIE

 TABLE







The Project Gutenberg Etext of Les chansons de Bilitis, by Pierre Lous
*********This file should be named 8blts11.txt or 8blts11.zip*********

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We are now trying to release all our etexts one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


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can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

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as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
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Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

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that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

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