Project Gutenberg's La fille du ciel, by Judith Gautier and Pierre Loti

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Title: La fille du ciel
       Drame Chinois

Author: Judith Gautier
        Pierre Loti

Release Date: October 6, 2014 [EBook #47062]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CIEL ***




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LA

FILLE DU CIEL

DRAME CHINOIS

Par

JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI


CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3

1911




AVANT-PROPOS


Pour bien comprendre la Chine, il faut savoir qu'elle porte au coeur
depuis trois cents ans une plaie profonde et toujours saignante.
Lorsque le pays fut conquis par les Tartares Mandchous, l'antique
dynastie des Ming dut cder le trne  celle des Tsin envahisseurs;
mais la nation chinoise ne cessa ni de la regretter, ni d'attendre son
retour. La rvolution est donc permanente en Chine; c'est un feu qui
couve ternellement, clate en incendie dans quelque province, puis
s'teint pour se rallumer bientt dans une autre.

L'Empire Jaune est sans doute trop immense pour que les rvolts
puissent s'entendre et, par un effort collectif, briser enfin le joug
des Tartares. Plusieurs fois cependant, les Chinois de race furent
tout prs de la victoire. Ainsi, il y a une vingtaine d'annes, des
vnements que l'Europe n'a jamais bien connus, bouleversrent la
Chine. Les rvolts, victorieux pour un temps, proclamrent  Nang-King
un empereur de sang chinois et de la dynastie des Ming. Il s'appelait
Ron-Tsin-Ts, ce qui signifie: la Floraison dfinitive, et sa priode
fut nomme par ses fidles Ta-Ping-Tien-Ko, ce qui signifie: l'Empire
de la grande paix cleste. Il rgna dix-sept annes, concurremment avec
l'empereur tartare de Pkin, et  peine dans l'ombre.

Plus tard, on s'effora de supprimer mme son histoire; les livres qui
la contaient furent confisqus et brls, et on dfendit, sous peine de
mort, de prononcer son nom.

Voici cependant la traduction du passage qui le concerne, dans le
volumineux rapport adress par le gnral tartare Tsen-Kouan-We 
l'empereur de Pkin:

Quand les rvolts se soulevrent dans la province de Kouang-Tong,
dit-il, ils s'taient empars de seize provinces et de six cents
villes. Leur coupable chef et ses criminels amis taient devenus
formidables. Tous leurs gnraux se fortifiaient dans les places qu'ils
avaient prises, et ce n'est qu'aprs trois annes de sige que nous
fmes de nouveau matres de Nang-King. En ce moment, l'arme rebelle
comptait plus de cent mille hommes, mais pas un seul ne consentit  se
rendre. Ds qu'ils se jugrent perdus, ils mirent le feu au palais et
se brlrent vifs. Beaucoup de femmes se pendirent, s'tranglrent ou
se jetrent dans les lacs des jardins. Je parvins cependant  faire
prisonnire une jeune fille et je la pressai de me dire o tait leur
empereur, Il est mort, rpondit-elle; vaincu, il s'est empoisonn;
mais aussitt aprs on a proclam empereur son fils Hon-Fo-Tsen. Elle
me conduisit ensuite  sa tombe, que je donnai l'ordre de briser; on
y trouva en effet l'empereur, qu'enveloppait un linceul de soie jaune
brod de dragons. Il tait vieux, chauve, avec une moustache blanche.
Je fis brler son cadavre et jeter sa cendre au vent. Nos soldats
dtruisirent tout ce qui restait dans les murs; il y eut trois jours
et trois nuits de tueries et de pillages. Cependant une troupe de
quelques milliers de rebelles, trs bien arms, russit  s'chapper
de la ville, aprs avoir revtu les costumes de nos morts, et il est 
craindre que leur nouvel empereur ait pu fuir avec eux.

Cet empereur Hon-Fo-Tsen, qui, en effet, avait pu s'enfuir de Nang-King,
fut considr par les vrais Chinois comme le souverain lgitime, et
sa descendance, secrtement, lui succdera vraisemblablement sans
interruption.

Il y a quelques annes, un homme trs remarquable, qui semblait
incarner la Chine nouvelle, rva une rconciliation pacifique et
sincre entre les deux races ennemies. (Il avait bien d'autres rves
encore, comme par exemple celui de fonder les tats-Unis du monde.)
Il conut le projet, presque irralisable, de gagner  ses ides
l'empereur de Pkin lui-mme et, avec son concours, de rformer
la Chine, sans verser de sang. Il s'appelait Kan-You-Wey. Pour se
rapprocher de l'empereur, il ouvrit une cole  Pkin en 1889.

Des rumeurs, mais combien contradictoires, couraient sur la
personnalit de cet invisible empereur Kouang-Su, gard en tutelle,
comme captif au fond de ses palais, et si inconnu de tous. Les uns le
disaient bienveillant, lettr, curieux des choses modernes. Les autres
le reprsentaient comme faible d'esprit et de corps, livr  tous les
excs et incapable d'agir.

Kan-You-Wey ne voulut croire que la version favorable; il savait
d'ailleurs ce que valaient les ministres de la Rgente, matres, avec
elle, du pouvoir; il plaignait l'impriale victime, tout son coeur
allait vers ce souverain, puisqu'il tait malheureux. Mais comment
l'atteindre, par del ses quadruples murailles? Comment veiller
l'attention de la mlancolique idole?... Kan-You-Wey renouvela dix fois
la tentative, avec un zle d'aptre, et russit enfin, en 1898, grce 
l'un de ses disciples,  placer sous les yeux de l'empereur un mmoire
qu'il avait prpar.

Alors le souverain-fantme se rveilla; trs frapp par ces ides
subversives, il voulut qu'elles lui fussent expliques en dtail et
accorda une audience au novateur; tout de suite il subit l'influence de
ce grand esprit; il fit de lui son ministre, son confident intime, et,
soutenu par ses conseils, il parvint  ressaisir le pouvoir.

C'est  ce moment du rgne de Kouang-Su que se droule notre drame;
l'empereur lui-mme en est le hros, et Kan-You-Wey y figure sous le
nom de Puits-des-bois....

JUDITH GAUTIER ET PIERRE LOTI.




PERSONNAGES


  L'EMPEREUR DE PKIN, de race tartare et de la dynastie
  des Tsin (30 ans)
  PUITS-DES-BOIS, conseiller de l'Empereur tartare.
  PORTE-FLCHE  }   seigneurs chinois de la Cour de Nang-King
  PRINCE-FIDLE }
  PRINCE-AIL.  }
  FILS DU PRINTEMPS, petit empereur chinois de Nang-King (7 ou 8 ans).
  LUMIRE-VOILE, conseiller de l'Impratrice.
  LE GRAND ASTROLOGUE.
  UN GNRAL TARTARE.
  LE PEUPLIER, grand mandarin.
  LE ROC        }
  PETIT-SAPIN   }   jardiniers du Palais de Nang-King.
  LE COURB     }
  LE FORT       }
  DEUX ESPIONS TARTARES.
  DEUX BOURREAUX TARTARES.
  UN EUNUQUE.
  LA FILLE DU CIEL, impratrice de race chinoise et de la
      dynastie des Ming (24 ou 25 ans).
  LOTUS D'OR          }
  CINNAMOME           } filles d'honneur de l'Impratrice.
  TRANQUILLE-LGANCE }
  LA PERLE            }
  LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE NANG-KING.
  LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE PKIN.
  MARCHANDES DE BONBONS ET DE FLEURS, DES RUES DE PKIN.
  GRANDS MANDARINS ET GENS DU PEUPLE. SOLDATS CHINOIS ET SOLDATS TARTARES.

_L'action se passe de nos jours en Chine._




ACTE PREMIER




PREMIER TABLEAU


Les jardins du Palais de Nang-King. A gauche, le pavillon
des filles d'honneur, prcd d'une vranda enguirlande.
Entre les arbres et les buissons fleuris, on aperoit
des toitures de faence jaune, aux angles retrousss et
hrisss de monstres. Grands cdres contourns. tangs,
ruisseaux, ponts courbes en marbre et en laque rouge.

Prparatifs de fte. Au fond, des serviteurs plantent des
bannires, des lances, des insignes de toutes formes. Plus
prs, d'autres nettoient le jardin, balaient la pluie de
fleurs tombe des arbres. Soleil levant.



SCNE PREMIRE


LE ROC, PETIT-SAPIN, LE FORT, LE COURB, JARDINIERS.

_On entend dans le lointain une cloche et un tambour._


LE ROC, _qui s'arrte de travailler et prte l'oreille._

Entendez-vous la grosse cloche de bronze et le grand
tambour?... Encore un prince qui passe sous le portail
d'honneur, un de plus qui fait son entre dans notre palais
de Nang-King.

PETIT-SAPIN

J'entends, oui.... Mais j'aimerais mieux voir....

LE FORT

Les beaux spectacles ne sont pas faits pour nous.

LE ROC

Les crmonies n'ont pas besoin de nos regards.

PETIT-SAPIN

Oui, oui, on sait: notre fonction est de travailler 
l'cart, de prparer patiemment la beaut de la fte qui ne
sera pas pour nos yeux.

LE FORT

Vas-tu te plaindre?... Chaque tre doit accepter la place
qui lui choit dans la vie.

LE ROC

La loi est pour tous. Il y a des animaux fiers et superbes,
des oiseaux qui ont un magnifique plumage. Et il y a aussi
des rats et d'affreux insectes qui rpugnent.

LE FORT

Il se trouve des rois parmi les arbres et des princesses
parmi les fleurs.

LE ROC

Et beaucoup de pauvres plantes n'ont ni beaut ni parfum.

PETIT-SAPIN

La pluie les arrose tout de mme et le soleil les rchauffe.

LE COURB

Il arrive aussi que le hasard favorise le plus humble....
Tenez, moi, sans avoir mrit pour cela aucun reproche,
j'ai vu ce qu'il m'tait interdit de voir.

LE FORT

Toi! Tu as vu?

PETIT-SAPIN

Quoi? quoi? Oh! raconte-nous.

LE COURB

Eh bien ... c'tait hier, aprs le coucher du soleil, les
autres travailleurs venaient tous de partir; moi, qui
n'avais pas fini, j'tais rest  polir un des grands
lions de marbre, vous savez, au portail d'honneur. Je
travaillais sans me mfier, quand tout  coup voil que
le tambour bat, que la cloche tinte, que les veilleurs
descendent de la tour du guet pour ouvrir la grande
porte. Des gardes accourent, et des chefs, et des
ministres. J'entends dire que celui qui arrive est le plus
important de tous les invits, le vice-roi des provinces
du Sud. Comment m'chapper au milieu de tous ces beaux
personnages?... Impossible!... Je me cache derrire une des
grosses pattes, je me fais tout petit, personne ne prend
garde  moi ... et j'ai vu, j'ai vu,  travers le globe
ajour, vous savez, que le lion tient sous sa griffe....

PETIT-SAPIN

Toi! tu as vu entrer le vice-roi avec son cortge?...

LE COURB

Oui, moi!... Oh! tant de costumes de soie et d'or! tant
de chevaux qui taient tout brillants de pierreries! tant
de bannires! Et des visages terribles, et des regards
effrayants d'orgueil!.... Mais quand il parut, lui, oh!
comme j'ai compris que tout le reste ne comptait plus....
Ple, l'air trs las, sur un cheval maintenu par deux
valets.... Un costume simple, mais qui avait l'air plus
riche que ceux des autres.... Il tait tellement imposant
que mon coeur ne pouvait plus battre dans ma poitrine et il
me sembla que si seulement il tournait vers moi ses yeux,
qui ne regardaient rien, du coup je tomberais mort.

PETIT-SAPIN

Eh bien! vrai! Si rien que pour un vice-roi c'est  ce
point-l, que serait-ce donc, hein! si on tait regard par
l'empereur mme?

LE COURB

Non, je vous assure, celui qui ne l'a pas vu, ne peut
pas....

PETIT-SAPIN

Chut! chut! Un officier du palais.



SCNE II


LES MMES, PORTE-FLCHE, OFFICIER DU PALAIS.


PORTE-FLCHE

Alors, c'est cela, votre travail! En vains bavardages, vous
dissipez les prcieuses minutes qui nous restent.

LE COURB

Le travail s'achve, seigneur.

PORTE-FLCHE

Il s'achve? Et moi je vois le sol encore tout jonch de
ptales et de fleurs mortes.... Ici, surtout,  l'entour du
pavillon des filles d'honneur (_ part_), l o s'panouit
la fleur vivante que j'aime.

LE COURB

A peine a-t-on fait la place nette que le vent malicieux
secoue les branches, et c'est  recommencer.

PORTE-FLCHE

Enlevez au moins l, sur la mousse..., on dirait des
taches, toutes ces fleurs fanes....



SCNE III


LES MMES, LOTUS-D'OR, CINNAMOME, LA PERLE,
TRANQUILLE-LGANCE, FILLES D'HONNEUR.

_Elles paraissent, furtivement, sous la vranda du
pavillon. Lotus-d'Or s'avance lentement et s'accoude  la
balustrade. Porte-Flche la contemple avec motion._


CINNAMOME, _ demi-voix_

J'ai cru reconnatre la voix du seigneur Porte-Flche....

TRANQUILLE-LGANCE

Lotus-d'Or l'a reconnue avant toi.

LA PERLE

Toujours ce jeune homme rde par ici.

TRANQUILLE-LGANCE

On sait pourquoi.

CINNAMOME

Voyez, il salue notre compagne comme on salue une reine.

TRANQUILLE-LGANCE

N'est-elle pas la reine de son coeur?

PORTE-FLCHE

La brise du printemps m'effleure et me grise du parfum des
lotus.

TRANQUILLE-LGANCE

L'allusion est transparente....

CINNAMOME

On sait que brise du printemps signifie amour....

LA PERLE

Et elle s'appelle: Lotus-d'Or!...

LOTUS-D'OR, _ Porte-Flche._

Seigneur! j'ai entendu que vous commandiez d'enlever ces
fleurs.... Me suis-je trompe?...

PORTE-FLCHE

J'ai os lever la voix pour donner cet ordre ... peut-tre
vous ai-je dplu?

LOTUS-D'OR

Oh! non!... mais je veux vous demander grce pour ces
mortes charmantes: laissez-les quelque temps encore former
un tapis au pied de notre pavillon. Arraches de leurs
tiges elles sont belles cependant, et embaument.

PORTE-FLCHE

Quelle gloire pour moi de vous obir! J'envie ces fleurs
qui seront foules par vos petits pieds.

            _Il fait signe aux jardiniers de
            s'loigner._

TRANQUILLE-LGANCE, _tirant Lotus-d'Or par la manche._

Assez! Lotus-d'Or! Ce n'est pas convenable d'couter de
tels propos.

PORTE-FLCHE

N'avez-vous plus rien  me dire?

TRANQUILLE-LGANCE

Allons! viens! Rentrons!

LOTUS-D'OR, _ Tranquille-lgance._

Non, attends un peu.... (_A Porte-Flche._) Seigneur,
vous le savez, les nouvelles sont lentes  parvenir dans
le quartier des femmes ... et ma curiosit est bien
impatiente, en ce jour solennel entre tous, o notre
impratrice va restaurer le trne de la lumineuse dynastie
des Ming et prendre la rgence de l'Empire. A quelle heure
exactement commence la fte?... Savez-vous l'ordre des
crmonies?

PORTE-FLCHE

Quelle joie pour moi de pouvoir vous rpondre. Les crieurs
du Ministre des Rites ont proclam hier au soir l'ordre de
la solennit. J'ai not ce que j'entendais.

            _Il tire de sa manche un petit
            rouleau de soie._

Je compte en crire plus tard quelques pomes. C'est une
date si unique dans les annales de la Chine!...

LOTUS-D'OR

Oh! lisez-nous, seigneur!

            _Les jeunes filles, curieuses, se
            rapprochent._

PORTE-FLCHE, _lisant._

En cette journe magnifique, o notre Impratrice,
quittant le deuil de son illustre poux, va prendre le
pouvoir au nom de son fils, en dpit de l'usurpateur qui,
depuis trois cents ans, tient la Chine sous le joug:

Ordre  tous les hauts fonctionnaires du palais, aux
matres des crmonies, aux grands secrtaires d'tat,
aux ministres, aux guerriers, aux princes, aux gardiens
du Sceau Imprial, de se tenir prts avant la dernire
veille de la nuit et de runir les objets prcieux dont ils
ont la garde, afin de les disposer selon les rites, sur
les six tables d'or, dans le Palais de la Grande Puret.
L'intendant de la musique placera les orchestres et les
chanteurs sur les galeries et dans la salle du trne.
Ds que la dernire veille aura sonn, l'astrologue ira
avertir l'Impratrice que c'est l'heure choisie o elle
doit monter au temple de ses anctres pour faire aux Mnes
augustes les offrandes prescrites. Sa Majest ne sera
accompagne que des princesses et des filles d'honneur.

TRANQUILLE-LGANCE

Nous!... Alors, rentrons, il faut nous prparer bientt.

LOTUS-D'OR

On nous prviendra quand il sera temps.

PORTE-FLCHE, _continuant de lire._

Du temple des anctres au palais de la Grande Puret, tous
les fonctionnaires, officiers, gardes, secrtaires, feront
la haie sur le passage de l'Impratrice, qui sera porte
dans un palanquin orn de dragons et de phnix, jusqu'au
pied de l'escalier conduisant  la salle du trne, o aura
lieu, la grande crmonie de l'investiture.

LOTUS-D'OR

Est-ce que les femmes y assisteront?

PORTE-FLCHE

Oui; les princesses et les filles d'honneur forment le
cortge de l'Impratrice et se groupent autour d'Elle.

LOTUS-D'OR

Ah! je n'tais pas bien sre.... C'est cela surtout que je
voulais savoir....

PORTE-FLCHE

Le jeune empereur sera auprs de sa courageuse mre qui va
rgner en son nom.... Rgner, vous savez comment! Rgner
dans le mystre, dans l'angoisse,  travers d'inextricables
obstacles....

LOTUS-D'OR

Tant de coeurs battent pour elle, tant de bras voudraient la
dfendre....

TRANQUILLE-LGANCE

Tous les invits sont-ils arrivs au palais?...

PORTE-FLCHE

Je le crois.... On a log le plus puissant d'entre eux, le
vice-roi du Sud, pas bien loin d'ici, dans le pavillon des
Sources Claires. Si les buissons n'taient pas si touffus,
de votre demeure on verrait l'angle de son toit.

CINNAMOME, _ demi-voix._

J'aimerais apercevoir le prince!...

LOTUS-D'OR

Une question encore, seigneur: un danger prochain ne nous
menace-t-il pas? Des rumeurs viennent sourdement jusqu'
nous.... Nos provinces reconquises sont-elles srement
gardes?...

PORTE-FLCHE

Hlas! mme pendant les heures de joie l'inquitude nous
mord; hlas! quand l'arme dlicieux d'une fleur nous
caresse, il nous faut redouter l'orage qui toujours gronde
 l'horizon!... La gazelle avait un peu de rpit parce
que le tigre tait bless. S'il gurit, il se rejettera
aussitt  la poursuite de sa proie.

LOTUS-D'OR

Quel est le sens de cette image?

PORTE-FLCHE

C'est que l'empereur tartare, celui qui rgne  Pkin,
et nous considre, nous Chinois dpossds, comme des
rebelles, vient d'tre vaincu dans une guerre que lui
ont faite les barbares formidables de l'Occident; 
grand'peine il a obtenu la paix et n'est pas tout  fait
remis de sa dfaite.

LOTUS-D'OR

Ah! oui, le bruit de cette guerre nous tait venu; mais
quelle en fut donc la cause?

TRANQUILLE-LGANCE

Comme la politique l'intresse....

LA PERLE

Quand c'est ce jeune homme qui renseigne....

PORTE-FLCHE

La cause en est singulire: un prince, parent de
l'usurpateur tartare, a eu la folle ide de runir une
troupe de bandits, sous prtexte de la jeter contre les
sujets chrtiens en excration dans le nord de la Chine.
Mais, la horde dchane, on n'a pu la retenir; elle s'est
rue aussi contre les barbares trangers, dont la prsence
tait depuis longtemps tolre autour des palais. Alors les
armes des nations d'Occident sont venues saccager Pkin,
d'o l'empereur tartare, avec toute sa cour, s'tait enfui.

LOTUS-D'OR

Sans doute, il est malheureux pour nous que l'usurpateur
ait obtenu la paix....

PORTE-FLCHE

Qui sait? La Chine serait tombe peut-tre sous une
domination plus funeste encore....

TRANQUILLE-LGANCE

La leon n'est pas finie?...

LOTUS-D'OR, _se retirant._

Il est temps, seigneur, de nous parer pour la fte.

PORTE-FLCHE

C'est vous qui embellirez la parure.

LOTUS-D'OR

Ne vous moquez pas.... Au revoir, seigneur.

PORTE-FLCHE, _qui voit venir quelqu'un vers la droite._

Oh! rentrez vite!... Votre illustre voisin, le vice-roi du
Sud, se promne dans les jardins et vient de ce ct-ci.

TRANQUILLE-LGANCE, _baissant un store de bambou._

Si nous pouvions l'apercevoir  travers les stores!...

PORTE-FLCHE

Adieu! Je dois cder la place  un aussi noble promeneur.

            _Les jeunes filles rentrent,
            Porte-Flche sort rapidement._



SCNE IV


L'EMPEREUR TARTARE, _dguis en vice-roi du Sud_,
PUITS-DES-BOIS, _son ministre._


PUITS-DES-BOIS

Je ne vois personne.... Votre Majest peut s'avancer.

L'EMPEREUR

Votre Majest.... Tu veux donc me perdre?

PUITS-DES-BOIS

Oh! Sire!

L'EMPEREUR

Encore!

PUITS-DES-BOIS

Quand nous sommes seuls, je ne peux m'empcher....

L'EMPEREUR

Il le faut.... Derrire ces stores, trs probablement, des
espions nous surveillent.

PUITS-DES-BOIS

Des curieuses plutt: c'est le pavillon des filles
d'honneur.

L'EMPEREUR

Le pavillon des filles d'honneur!... Alors, il y a aussi
des filles d'honneur! Non, vraiment, je crois rver! Je
savais pourtant ce que je venais chercher ici. Qu'en trois
sicles de rgne, les empereurs de ma dynastie n'ont jamais
dompt la sourde rvolte des vaincus, je le savais! Que
dans les provinces du Sud les rebelles n'ont jamais courb
la tte, oui, je le savais. Que Nang-King est leur centre
et qu'ici mme un descendant des Ming a rgn pendant
plus de dix-sept ans avant d'tre ananti par nos armes,
je n'ignorais rien de tout cela.... Mais je croyais que
ce simulacre d'empire tait plus mystrieux, plus dans
l'ombre.... Et voici que je trouve un palais aussi beau
que le mien, des gardes, des fonctionnaires, des ministres,
un crmonial rgl comme dans ma propre cour.... Notre
empire est trop grand, vois-tu pour tre gouvern par
une seule tte.... J'ai voulu voir par mes yeux. J'tais
prpar  toutes les surprises et, cependant, ceci me
dpasse!

            _Il s'assied sur un banc, au pied
            d'un arbre en fleur._

PUITS-DES-BOIS

Ce qui est plus surprenant encore, c'est que vous soyez
ici, vous,  l'insu de tous; ici, chez vos implacables
ennemis, et vtu  la mode d'il y a trois cents ans!...

L'EMPEREUR

Il est heureux que ce vice-roi du Sud, dont j'ai pris la
place, soit de ma taille.... Que peut-il penser de cette
aventure, dans le navire o on me le garde prisonnier? Que
se figure-t-il, hein?...

PUITS-DES-BOIS

Tout, plutt que la vrit.

L'EMPEREUR

S'il s'chappait pourtant, serais-je assez perdu?

PUITS-DES-BOIS

Mon coeur est comme pris dans un tau.... Ne l'tes-vous
pas, de toutes faons, perdu?...

L'EMPEREUR

Tais-toi. Aprs tout, qu'est-ce que j'ai donc  risquer,
moi? Ma vie? A l'ombre de ce trne, dont on m'carte,
n'est-elle pas une interminable agonie? Ah! de quel poids
m'crasent les heures lentes qui tombent!... Qui dira
l'horreur de cette stagnation molle, de cette solitude
oisive? Oh! la rage qui dvaste l'me, quand on est le
Matre, et que l'on n'a aucun pouvoir!... Si je trouve
ici la mort, je serai encore heureux mille fois d'tre
venu! Toute ma triste existence antrieure ne vaut pas
ces quelques jours de fuite et de voyage, l'ivresse de
m'tre chapp, d'avoir rompu, pour un temps, toute cette
trame grise et soyeuse qui m'emprisonnait. Oh! agir! Agir
au soleil, agir comme un homme, entreprendre une action
tmraire qui, si je meurs, au moins, restera pour honorer
ma mmoire!

PUITS-DES-BOIS

Vous tes grand, vous tes noble, vous tes intrpide; mais
moi, qui ne suis rien, j'ai le droit de trembler!...

L'EMPEREUR

C'est toi, pourtant, qui as veill mon esprit, qui l'as
tir de sa torpeur mortelle; c'est toi qui m'as insuffl
la volont et la force. N'as-tu pas approuv mon projet?
N'as-tu pas trouv noble, et digne d'un sage, le rve dont
je m'enivrais?

PUITS-DES-BOIS, _s'agenouillant auprs de l'Empereur._

J'ai cri d'enthousiasme, j'ai pleur d'motion, quand
j'ai compris votre sublime pense.... Mais c'est un
rve impossible et, vouloir le raliser, est une folie,
gnreuse autant que vaine! J'ai peur pour vous, Sire, mon
bien-aim matre, j'ai peur!...

L'EMPEREUR

Peur de quoi?... Jusqu' ce jour, tout ce que j'avais
imagin ne s'est-il pas accompli comme par enchantement?

PUITS-DES-BOIS

Jusqu' ce jour, oui, je ne dis pas non!

L'EMPEREUR

Ma sortie du palais, qui semblait si prilleuse:
aucun obstacle!... Toi, mon cher ministre, dans ton
palanquin officiel, moi  tes cts sous le costume de
ton secrtaire! Je souriais, t'en souviens-tu? comme un
colier qui prend la clef des champs; j'avais l'air trop
joyeux, cela te faisait peur.... Et lui, ton pauvre petit
secrtaire, ton lve, presque ton fils, consentant 
prendre ma place, dans mon lit aux soies funbres, au
fond de ma chambre spulcrale, grille, mure, remure,
o l'on touffe  respirer des parfums trop suaves!... Si
j'en rchappe, que pourrai-je bien faire pour reconnatre
ce dvouement prodigieux: s'tre substitu au martyr que
j'tais, tre entr dans la momie d'un Empereur de Chine!

PUITS-DES-BOIS

Ce rle, saura-t-il le tenir?

L'EMPEREUR

Ah! c'est un rle ais, que celui de souverain, dans ma
triste chambre close: dormir, lire ou mditer; se garder de
rien faire de plus.... J'ai employ l'arme dont on se sert
si souvent contre moi: on m'accuse d'tre malade, quand je
ne le suis pas; cette fois je prtends l'tre, qui osera ne
pas le croire?

PUITS-DES-BOIS

Et le mdecin, qui soigne ce faux empereur, tes-vous sr
au moins de sa fidlit?

L'EMPEREUR

Mon mdecin? quel intrt aurait-il  trahir? Il croit 
quelque expdition galante et je lui ai promis une province
si mon absence n'est pas dcouverte. Il veille sur son
malade et interdit svrement  quiconque de l'approcher.

PUITS-DES-BOIS

C'est admirable!...

L'EMPEREUR

Mme dans ma ville de Pkin, qui donc risquait de me
reconnatre, puisque aucun de mes sujets n'a jamais aperu
mon visage.... Ah! cela rend la fuite aise, d'tre un
empereur invisible!... Et une fois sur le vaisseau, frt
par tes soins, te rappelles-tu, quelle ivresse de s'envoler
dans l'espace, lgers comme les nuages de fume que
droulait notre course!...

PUITS-DES-BOIS

C'est vrai, l'enlvement du vice-roi et de ses compagnons
tait un point plus dangereux encore, mais nos matelots
s'en sont tirs comme  miracle! Les immortels sont avec
vous, Majest!

L'EMPEREUR

Pauvre petit vice-roi! Et l'escorte qui venait  sa
rencontre, ne l'ayant jamais vu non plus, rien d'aussi
simple que d'tre pris pour lui. Je te dis, Puits-des-Bois,
tout cela ne pouvait qu'tre d'une facilit enfantine!

PUITS-DES-BOIS

Sire, vous auriez compos des romans d'aventure mieux
encore que l'illustre Lo-Kouan-Tson.

L'EMPEREUR

Que veux-tu! on ne m'a laiss que deux choses dans ma
solitude magnifique: l'amour et l'opium. L'opium exalte
l'imagination, et j'ai eu tout le loisir d'chafauder des
projets.

PUITS-DES-BOIS

Moi, je construis l'avenir dans des crits, prophtiques
peut-tre, mais je laisse aux gnrations prochaines le
soin d'accomplir l'oeuvre. Tandis que vous, c'est votre
propre sang que vous offrez en sacrifice, pour flchir la
haine invincible. Les immortels se pencheront vers vous,
comme vers leur gal; mais ceux-l mmes que vous voulez
combler de vos bienfaits, vous serez dchir par eux!

L'EMPEREUR

Qui sait! La haine souvent cde  l'amour....

PUITS-DES-BOIS

Pas celle-l, pas cette haine sculaire, que rien n'a pu
amollir et qui, pendant ces trois cents ans, n'a pas connu
mme une faiblesse amoureuse: jamais un Tartare ne s'est
uni  une Chinoise, jamais un Chinois n'a aim une femme
tartare et, voyez, depuis trois ans, que, par un dcret,
vous avez autoris les mariages entre les deux races,
personne n'a us de la permission.

L'EMPEREUR

Si! Il y a eu un mariage....

PUITS-DES-BOIS

Un mariage! Un de vos courtisans pour vous plaire a pous
la fille d'un de vos ministres, et rappelez-vous de combien
de faveurs vous avez d payer un acte aussi mritoire.

L'EMPEREUR

Toi, pourtant, tu es Chinois et je veux croire que tu
m'aimes un peu.

PUITS-DES-BOIS

Pour moi seul, vous avez laiss rayonner la lumire de
votre me, et j'ai d'ailleurs rejet tous les prjugs qui
entravent la vie: je vous aime et je vous admire.

L'EMPEREUR

Eh bien! c'est dj ma rcompense....

PUITS-DES-BOIS

On vient par l! Prenons garde....



SCNE V


_De lgers palanquins, ports chacun par deux hommes,
s'arrtent devant le pavillon. Deux intendants les
accompagnent et montent l'escalier._


PUITS-DES-BOIS

Des eunuques qui, sans doute, viennent chercher les filles
d'honneur.

L'EMPEREUR

Je croyais qu'il tait interdit d'employer des eunuques,
hors de mon palais de Pkin.

PUITS-DES-BOIS

On se permet tout, dans le palais de Nang-King.

            _Ils s'cartent un peu, tandis que
            les jeunes filles descendent._



SCNE VI


LES MMES, LOTUS-D'OR, TRANQUILLE-LGANCE, LA PERLE,
CINNAMOME, LES EUNUQUES.


TRANQUILLE-LGANCE, _bas  Lotus-d'Or._

Ces seigneurs sont l encore.

LOTUS-D'OR

Ils ont grand air.

LA PERLE

Ils nous regardent  la drobe.

CINNAMOME

Feignons de ne pas les voir.

L'EUNUQUE

L'Impratrice va sortir de son palais. Vous bavarderez
demain.

TRANQUILLE-LGANCE

Si nous sommes en retard, c'est ta faute.

LA PERLE

Il fallait nous prvenir plus tt.

L'EUNUQUE

Vite, vite; la dernire veille va sonner....

            _Elles montent dans les palanquins,
            qui s'loignent  la file, prcds
            et suivis d'un eunuque._



SCNE VII


L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.


PUITS-DES-BOIS

Elles sont gentilles.

L'EMPEREUR

Et si gracieusement vtues! Cela me donne  regretter que
mes anctres conqurants aient impos au peuple le costume
tartare. Ces vtements chinois sont tellement plus jolis!

PUITS-DES-BOIS

Ils rendent la femme plus souple et plus fine.

L'EMPEREUR

Est-ce que dans la ville tous les habitants ont repris la
mode antique?

PUITS-DES-BOIS

Dans leurs maisons, c'est trs probable; en public, dans
les rues, ils dissimulent encore.

L'EMPEREUR

Le vice-roi, que j'entretiens ici, ne doit rien ignorer de
tout cela; comment ne sommes-nous pas mieux avertis?

PUITS-DES-BOIS

Votre vice-roi, Sire, n'est pas un Tartare, mais un
Chinois, autant dire qu'il fait cause commune avec les
rebelles. Cependant  Pkin, en dehors de votre palais
d'ternel silence, on sait  peu prs ce qui se passe.
Tandis que vous rvez la paix dfinitive, on prpare la
guerre.

L'EMPEREUR

Hlas!...

            _On entend sonner, alternativement,
            la trompe, le claquebois et le
            gong, frappant chaque fois cinq
            coups. Bientt les sonneurs passent,
            lentement._

PUITS-DES-BOIS

La cinquime veille.

L'EMPEREUR

Faut-il rentrer?

PUITS-DES-BOIS

Pas encore. L'Impratrice va se rendre au temple de ses
anctres, cela nous donne du temps.

L'EMPEREUR

L'Impratrice!... Dans quelques instants je la verrai!
L'image que je m'en suis faite sera dtruite par la figure
relle.... Ah! elle ne se doute gure, cette femme, pour
qui je dois tre l'pouvantail suprme, elle ne se doute
pas que, depuis des mois, elle emplit toutes mes penses,
qu'elle seule hante mes veilles solitaires. Oh! si elle
savait que l'Empereur-fantme, squestr l-bas dans le
palais de Pkin, crivait chaque nuit des pomes en son
honneur....

PUITS-DES-BOIS

On la dit belle et charmante; mais ce sont, peut-tre,
paroles de courtisans.

L'EMPEREUR

Si elle ne l'est pas, mon sacrifice n'en deviendra que plus
mritoire....

PUITS-DES-BOIS

Oh!... Venez l, c'est elle! Elle traverse les jardins et,
comme il n'y a personne, son palanquin est grand ouvert.

L'EMPEREUR

Ah! (_A travers les buissons en fleurs il regarde
ardemment. On entend la musique d'une marche._) Mais je
la reconnais, ami, cette femme!... belle et touchante,
majestueuse et fragile, fleur rare, fleur impriale....
Ami, que penses-tu de ce prsage: elle est telle,
absolument, que je l'avais vue, reflte dans le miroir des
songes....

PUITS-DES-BOIS

Les regards du dragon traversent l'espace.

L'EMPEREUR _regagne le banc, appuy sur Puits-des-Bois, et
s'y laisse tomber, presque dfaillant._

Vois comme l'motion brise mes forces....

PUITS-DES-BOIS

Vous tes comme la lyre sacre dont les cordes frmissent
au moindre souffle.



SCNE VIII


LES MMES, LE PETIT EMPEREUR DE NANG-KING, _un enfant de
sept  huit ans, qui entre en jouant au volant avec ses
mains, ses pieds, ses coudes, en de trs gracieux gestes.
Des femmes suivent. Deux serviteurs restent au fond._


PREMIRE FEMME, _qui veut reprendre le volant._

Sire, prenez garde de trop vous chauffer.

L'ENFANT

Non, non, donne! Je veux jouer encore!

DEUXIME FEMME, _s'approchant respectueusement de
l'Empereur tartare._

Seigneur, il n'est pas convenable de demeurer en la
prsence de Sa Majest, notre jeune Empereur.

L'EMPEREUR

C'est lui!...

            _Le volant du petit Empereur de
            Nang-King vient tomber sur les genoux
            du grand Empereur, qui le prend entre
            ses doigts._

L'ENFANT, _ la deuxime femme._

Laisse-le assis l, je le veux. Tu vois bien qu'il est
malade! (_A l'Empereur._) Pourquoi es-tu si ple? Tu t'es
fait mal?

L'EMPEREUR

Non.... Sire.... C'est une motion qui m'a fait plir.

L'ENFANT

Laquelle?

L'EMPEREUR

Celle de vous voir, peut-tre.

L'ENFANT

C'est pour rire.... Trouves-tu que je joue bien au volant?

L'EMPEREUR

Avec une grce infinie.

L'ENFANT

Tout  l'heure, pendant la crmonie, il va falloir se
tenir bien tranquille; alors je me remue beaucoup, pour
avoir de la patience aprs.... Tu comprends?

L'EMPEREUR, _lui tendant le volant._

Voulez-vous continuer le jeu?

L'ENFANT

Non, garde-le. Tu le donneras, de ma part,  ton fils.

L'EMPEREUR

Je n'ai pas de fils.

L'ENFANT

Oh! que c'est triste! Eh bien! garde-le tout de mme, en
souvenir d'un enfant qui, lui, n'a plus de pre....

L'EMPEREUR

Merci! (_Dtachant un bijou de sa ceinture._) Prenez, en
change, ce bijou, en mmoire d'un homme dont le plus grand
dsir serait de vous avoir pour fils....

L'ENFANT

Oh! merci!...

PREMIRE FEMME

Venez, Sire, il est temps.

L'ENFANT

C'est un petit dragon, un dragon imprial, je le connais
mal.... Mais comment l'avais-tu sur toi? Tu n'as pas le
droit de le porter?... Sois tranquille, je ne dirai rien.
Au revoir!...

L'EMPEREUR

Au revoir!...

            _L'enfant s'en va en courant, suivi
            des femmes. L'Empereur remonte un
            peu, pour le voir plus longtemps._



SCNE IX


L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.


PUITS-DES-BOIS

Vous voil encore tout vibrant....

L'EMPEREUR

C'est un trouble plein de douceur.... Ne dirait-on pas que
le ciel m'approuve et veut me seconder? Cet enfant, qui
vient  moi, prend ma dfense, s'inquite de ma pleur, qui
me donne son jouet!... Ah! qu'il m'est prcieux, ce lger
cadeau!...

PUITS-DES-BOIS

Oui, je l'ai subie comme vous, l'motion imprvue de cette
rencontre.... Mais laissez le calme descendre dans votre
me. Vous avez besoin de tout votre sang-froid, pour ne pas
vous trahir, pendant cette crmonie de l'investiture, o,
cette fois, vous ne jouez pas le premier rle. Songez aux
trois agenouillements, aux neuf prosternations; vous n'tes
gure accoutum  vous y soumettre.

L'EMPEREUR

Mais j'en connais les nuances mieux que personne, moi qui
suis condamn  voir toujours l'homme prostern  mes
pieds, et battant le sol du front....

            _Des officiers, des gardes, des
            hrauts d'armes, commencent 
            s'agiter, au fond de la scne, et 
            se ranger en haie. On dploie les
            bannires. Les chefs crient des
            ordres._

PUITS-DES-BOIS

Rentrons! Il est temps, puisque vous voulez repasser
votre discours.... Surtout, Sire, n'y changez rien; je
crains tant que vous vous trahissiez par quelques paroles
imprudentes.

L'EMPEREUR

Je le trouve trop banal, ce discours ... depuis que je l'ai
vue, Elle!... J'en improviserai un autre....

PUITS-DES-BOIS

Oh! non, je vous en supplie! Vous pourriez vous troubler,
rester court, ou plutt vous laisser entraner plus qu'il
ne serait raisonnable....

L'EMPEREUR

Tu me prpareras une pipe d'opium, alors tout sera clair et
facile pour mon esprit.

PUITS-DES-BOIS

Oh! vous aviez promis de renoncer  ce poison! Vous pavez
pourtant qu'il a t le grand destructeur de vos nergies
et de votre volont! L'exaltation qu'il vous communique,
vous savez bien de quel accablement il faut la payer aprs!

L'EMPEREUR

Viens, viens! Une bouffe seulement. Je te jure que ce sera
la dernire.

            _Ils s'loignent. Des appels de
            trompettes, des cris de commandement,
            tandis que le rideau se ferme._




DEUXIME TABLEAU


La salle du trne, au palais de Nang-King, vue de biais.
L'Impratrice et le trne, sur lequel elle est assise, se
prsentent de profil. Le petit Empereur est assis prs
d'elle. Le trne est surlev de plusieurs marches; les
filles d'honneur sont derrire l'Impratrice, tenant au
bout de hampes les grands crans de plumes. Les gardes
du corps sont rangs sur les marches du trne et portent
des encensoirs o fume de l'encens du Thibet. Tous les
mandarins, tous les dignitaires et officiers sont rangs
en ordre et debout. Au fond de la scne,  travers une
colonnade, on aperoit, sur des galeries extrieures,
des instruments de musique, des musiciens et des
choristes; on aperoit aussi le palanquin  dragons d'or
de l'Impratrice. Au dehors, des foules que l'on doit
deviner et vaguement apercevoir. En face du trne, sur une
estrade, des danseurs, costums en guerriers et arms, se
tiennent immobiles. Toute l'assistance est debout, sauf
l'Impratrice et le petit Empereur son fils.



SCNE PREMIRE


LA FOULE, L'EMPEREUR TARTARE _et_ PUITS-DES-BOIS, _dguiss
toujours, mais en grand costume_. PRINCE-FIDLE.


LA FOULE, _cri chant._

     Dix mille annes! Dix mille annes!
     Qu'il vive heureux notre roi!
     Qu'il vive heureux et longtemps!
     Dix mille annes! Dix mille annes!

            _La musique continue au fond de la
            scne._

L'EMPEREUR TARTARE, _sur le devant de la scne, bas 
Puits-des-Bois._

Ce vieux palais est infiniment plus joli que le mien, d'un
art plus exquis et plus pur.

PUITS-DES-BOIS, _bas aussi._

Notre art chinois, Sire, dans toute sa puret ancienne.

L'EMPEREUR, _souriant._

Vous tes rests nos matres en toutes choses; auprs de
vous, nous ne sommes toujours que des barbares, nous les
conqurants et les envahisseurs.... Que ce soit l'unique
gloire de mon rgne, de restaurer la noble tradition
chinoise, en fusionnant nos deux peuples pour jamais....

PUITS-DES-BOIS

Ne parlons pas trop,  mon bien-aim matre; on nous
observe.... Et puis n'oubliez pas qu'il va falloir vous
prosterner....

L'EMPEREUR

Devant Elle! Oh! cela me sera bien facile.

PUITS-DES-BOIS

Et votre discours, de grce, faites-le tout  l'heure
correct et banal.... Le charme, qu'Elle semble exercer sur
vous, dj m'pouvante....

CHOEUR, _chant au fond de la scne._

     Du haut du ciel tournez les yeux[1],
     Vers ce palais,  mes aeux!
     Moi, votre fils, lu des dieux,
     Je monte au trne glorieux.

            _Les danseurs excutent trois
            volutions de la danse rituelle dite:
            danse de la plume et de la flte._

CHOEUR, _chant au fond de la scne._

     Que votre esprit, votre valeur
     Et vos vertus guident mon coeur!
     Je triompherai du malheur
     Et des mchants serai vainqueur.

            _Les danseurs voluent encore trois
            fois._


CHOEUR, _chant au fond de la scne._

     Sur l'tendard, dans le ciel pur,
     Le dragon d'or baigne en l'azur,
     Sous son abri, puissant et sr,
     Je ferai grand le temps futur!

            _Les danseurs excutent les trois
            dernires volutions._

            _Musique._

_Le matre des crmonies s'approche du garde des Sceaux,
le salue et du geste l'invite  le suivre. Il le conduit
 une table d'or place au fond. Le garde des Sceaux,
aprs avoir ploy le genou, prend sur cette table, pos
dans un plateau, le grand sceau de l'Empire. Le matre
des crmonies le conduit jusqu'au pied du trne, puis
se retire. Le garde des Sceaux ploie un genou et offre
le sceau  Prince-Fidle. Quand Prince-Fidle l'a pris,
le garde des Sceaux s'agenouille devant le trne, fait
trois prosternements, se relve et se retire  reculons.
Prince-Fidle ploie un genou et lve  deux mains vers
l'Impratrice le grand sceau d'or, puis il se relve._

            _La musique cesse._

PRINCE-FIDLE, _ l'Impratrice._

Au nom de tous les princes ici assembls, au nom du peuple
fidle et de l'arme prte  mourir pour la Dynastie
Lumineuse, je prsente  Votre Majest le trsor sacr
entre tous, le dpt sans prix que vos anctres se sont
transmis de gnration en gnration, le symbole de la
Toute-Puissance, le grand Sceau de l'tat. En vous le
remettant, nous vous reconnaissons comme souveraine de
l'Empire, pendant la minorit de votre fils bien-aim.
Acceptez le mandat du ciel avec recueillement et pit....

            _Deux filles d'honneur descendent les
            marches du trne, viennent prendre
            le plateau et vont le dposer sur
            une autre table toute proche de
            l'Impratrice._

PRINCE-FIDLE

O fille du Ciel, que nous jurons de fidlement servir!
Pour achever l'oeuvre de vos anctres difis, n'oubliez
jamais les dix prceptes, qui sont la rgle de conduite des
souverains. Tels qu'ils furent gravs, ici, dans le jade
prcieux, mon devoir est de vous les relire en ce jour et
devant tous.

            _Lisant sur un bloc de jade qu'on lui
            prsente._

     Craindre le ciel.
     Aimer le peuple.
     lever l'esprit.
     Cultiver les sciences.
     Honorer le mrite.
     couter les conseils.
     Diminuer les impts.
     Adoucir les lois.
     pargner le trsor
     Fuir l'entranement des sens.

En obissant  ces commandements, on est assur de suivre
la voie droite; mais il faut s'y avancer sans distraction
ni dfaillance. O notre souveraine, soyez attentive et
anxieuse, comme si,  toutes les heures de votre vie, vous
portiez une coupe trop emplie d'eau, dont pas une goutte ne
doit se perdre. Faites ainsi, alors votre oeuvre sera juste
et votre dynastie ne finira jamais....

TOUS

     Dix mille annes! Dix mille annes!

            _L'orchestre joue. Prince-Fidle
            s'agenouille, fait trois
            prosternements, se relve, puis
            retourne  sa place. La musique
            cesse, un grand silence s'tablit,
            l'Impratrice se lve._



SCNE II


L'IMPRATRICE, LA FOULE.


L'IMPRATRICE

claire-moi,  divine Raison! Esprits de mes anctres,
descendez en mon esprit, soutenez ma faiblesse, fortifiez
mon coeur!...

Ce sceptre, trop lourd encore pour les mains frles de mon
bien-aim fils, mes mains de femme auront-elles la force
de le porter assez haut?... Du moins elles ne trembleront
pas; elles le tiendront d'une treinte constante, que la
mort seule pourra desserrer. Et vous m'aiderez, tous, mes
fidles, vous m'aiderez de vos conseils, de vos sagesses et
de vos courages.

Le nom indiqu par le Livre des Sicles pour le rgne du
dernier descendant de la Dynastie Lumineuse est: la Grande
Concorde dfinitive. Mais qu'elle semble encore lointaine,
hlas! cette concorde, annonce depuis les vieux temps
de notre histoire, et que nos coeurs meurtris appellent
de tous leurs voeux! Au lieu de ce rve de l'avenir, nous
avons le prsent terrible, l'incertitude, l'instabilit, la
guerre! Et cet Empire dont vous me proclamez souveraine,
il faudra, chaque jour, en refaire la conqute; lambeau par
lambeau, l'arracher au ravisseur....

Oh! que de sang, depuis trois sicles! C'est un flot
empourpr de sang, qui soutient le navire charg de nos
nobles espoirs!... Il est ballott, il fuit devant la
tempte, ce navire aux flancs rougis, mais il ne peut
pas faire naufrage, car il porte la justice et le droit;
un jour, il jettera l'ancre dans le port pacifique, la
Dynastie Lumineuse sera rtablie  jamais,--et tous nos
morts, dont les dbris jonchent la terre, dont les mes
emplissent au-dessus de nous les nuages, nos innombrables
morts auront ainsi leur vengeance magnifique et recevront
le prix de leur martyre.

Comme vous tous qui tes ici, je voue ma vie  cette cause
sacre; mais il ne suffit pas de mourir sans regret, il
faut combattre  outrance, nous dfendre jusqu'au dernier
souffle, afin que notre mort soit fconde.

Pour reconqurir notre patrie, pour briser le joug qui
la dshonore, faisons notre coeur intrpide, notre me
implacable. Ni piti, ni merci pour le Tartare; que jamais
ne s'apaise notre hroque colre, notre sainte haine!...

Envers tous les autres vivants, nous connaissons nos
devoirs: bienveillance, compassion, charit. Quels que
soient les hommes, d'o qu'ils viennent, du Midi, du
Nord, de l'Occident avide,  tous ceux qui se diront
amis, tendons des mains fraternelles, selon l'immmoriale
tradition que, seuls, nos envahisseurs ont viole!

Je jure, devant vous,  Mnes de mes anctres, et devant
vous,  mes sujets bien-aims, je jure de veiller
svrement sur moi-mme, de m'appliquer  ne manquer 
aucun de mes devoirs, d'tre attentive et anxieuse comme
si je portais entre mes mains une coupe trop remplie, dont
l'eau ne doit pas tre renverse; je jure d'affronter
la tte haute les menaces de l'avenir, de subir avec
rsignation la destine cruelle et de ne pas ciller des
paupires mme devant le glaive lev sur moi!

            _Elle se rassied sur le trne._

TOUS

     Dix mille annes! Dix mille annes!

            _La musique reprend au fond de la
            scne. Sur un signe du matre des
            crmonies, les mandarins quittent
            leurs places et viennent se ranger en
            plusieurs lignes au pied du trne._

DEUX HRAUTS

Agenouillez-vous!

D'AUTRES HRAUTS, _sur les portes, rptant le mme ordre 
la foule qui est sur les terrasses et dans les cours_

Agenouillez-vous!

            _Tous les mandarins s'agenouillent en
            mme temps._

LES HRAUTS

Prosternez-vous!

LES HRAUTS DES PORTES

Prosternez-vous!

            _Tous les mandarins se prosternent
            par trois fois en approchant leur
            front du sol trois fois par chaque
            prosternement._

LES HRAUTS

Relevez-vous!

LES HRAUTS DES PORTES

Relevez-vous!

            _Tous les mandarins se relvent et
            regagnent leur places._

UN HRAUT

Que le vice-roi du Sud, au nom de tous, rponde  Sa
Majest.

            _Le matre des crmonies s'approche
            de l'Empereur tartare et le guide
            vers le trne. Le petit Empereur
            de Nang-King change des signes
            avec l'Empereur tartare; il lui
            montre le dragon d'or, suspendu
             son cou, tandis que l'Empereur
            tartare lui fait voir un coin du
            volant, cach sur sa poitrine.
            L'Impratrice, surprise, interroge
            son fils du regard. L'enfant sourit
            mystrieusement, et se presse contre
            elle. L'Empereur tartare contemple
            d'abord l'Impratrice, puis,
            lentement se prosterne. Il se relve.
            La musique cesse._

L'EMPEREUR

O divine Majest! Moi, votre esclave, et en ce moment
l'un des premiers dignitaires de votre cour, pourquoi
donc suis-je si peu de chose? Pourquoi est-elle strile,
ma volont fervente de crer sous vos pas une route unie
et triomphale?... Oh! devant mon impuissance  dompter
le sort menaant, quel tumulte de dsirs et de colre
bouleverse mon me!...

Et pourtant, voici que le cleste rayonnement de votre
prsence m'illumine et m'inspire. Une lumire clatante,
qui mane de Votre Majest, semble traverser les nuages des
horizons, percer les tnbres ... et je vous vois, l-bas,
dans la grande ville des Tsins!... je vous vois assise et
toute-puissante, sur le trne mme de l'Empereur tartare;
l'immense empire, indivis et calm, tendu sous vos pieds
comme un tapis de gloire!...

Non, la destine ne pourra pas vous tre cruelle; devant
votre personne sacre, ses armes se briseront. Pour
certains tres,  ce point suprieurs au niveau commun, les
lois du ciel et du monde ne semblent-elles pas toujours
flchir?... Souvenez-vous de cette favorite, si belle, qui
jadis subjugua l'un des souverains vos aeux: quand vint
le jour o, dchue de la faveur impriale, elle fut livre
aux bourreaux, tranquille, elle les regarda, et ds qu'ils
brandirent leurs sabres, pour toute dfense elle sourit.
Alors, ils jetrent leurs armes  ses pieds, car aucun ne
se sentit le courage d'teindre ce radieux sourire.

            _Une rumeur d'tonnement contenu
            parcourt la foule qui s'agite._

Ainsi vous dsarmerez le destin, et vos plus redoutables
adversaires ploieront le genou devant vous....

            _Ce disant, il s'agenouille._

L'IMPRATRICE, _aprs un instant de stupeur et de silence,
sans se lever du trne._

Merci, mon noble sujet. Vos paroles audacieuses nous ont
surprise, mais nous ont aussi charme. Les tragiques
circonstances de notre investiture excusent d'ailleurs les
penses ardentes, les discours exceptionnels; et votre
vision prophtique nous a mue ... trs profondment....
Merci  vous, merci  tous!

            _L'Empereur tartare se relve et
            regagne sa place. Musique. Marche.
            L'Impratrice descend lentement de
            son trne, le cortge se forme  sa
            suite et traverse la scne; Elle
            atteint l'ouverture de la terrasse
            o l'attend son palanquin  dragons
            d'or. Tous les assistants, sans
            quitter leurs places, s'agenouillent
            et se prosternent._

CHOEUR, _chant au fond de la scne._

     Que le bonheur et la paix[2].
     Ici rgnent  jamais
     O ciel, exauce nos souhaits!
     Accorde-nous tes bienfaits:
     La douce pluie, le vent frais.
     Que jusqu'au sjour des dieux
     S'lvent nos chants pieux....

TOUS, _interrompant le choeur chant._

     Dix mille annes! Dix mille annes!

            _Le grand tambour et la cloche
            sonnent alternativement. Le rideau
            tombe._


[1] Ces vers qui ont la longueur voulue pour tre chants
avec la musique traditionnelle, sont une traduction de
l'hymne chinois.

[2] Traduction de l'hymne chinois.




ACTE DEUXIME


Dcor tout en blancheurs de marbre, au clair de lune. Au
milieu de la scne, trs en recul et surlev par des
terrasses de marbre blanc, le pavillon de l'Impratrice:
toits courbes, orns de monstres et de clochettes. On monte
 ces terrasses par un sentier imprial qui occupe le
centre du dcor et qui se compose d'un plan inclin en
marbre blanc sur lequel un immense dragon est sculpt en
bas-relief. On y monte aussi par deux escaliers de marbre
blanc, symtriques de chaque ct du sentier imprial; ces
escaliers sont bords de btes en bronze et en jade, et
de grands brle-parfums sur des socles de marbre blanc.
Kiosques latraux et symtriques de chaque ct de la
scne; toits courbes, comme celui du pavillon, orns de
clochettes et de monstres.

Au lever du rideau, la scne est vide; la brise fait tinter
les clochettes, suspendues aux angles des toits.



SCNE PREMIRE


L'IMPRATRICE ET QUATRE SUIVANTES.


_L'impratrice sort du pavillon et s'avance lentement au
bord de la terrasse, les yeux levs  la lune. Quatre
suivantes sortent aprs elle, mais restent en arrire._

L'IMPRATRICE, _arrte en haut du sentier imprial._

O nuit enchante! Pure lumire! Frais silence!... toiles
diamantines, enveloppez-moi de vos scintillements,
et toi, lune ple, prends-moi dans tes rayons bleus;
calmez mon me, teignez ma fivre!... (_Elle commence
de descendre par le sentier imprial deux des suivantes
descendent aussi, l'une par l'escalier de gauche, l'autre
par l'escalier de droite, rglant leur marche sur
l'Impratrice, qui reste isole au milieu._) Le rve,
l'trange rve qui me chasse de ma couche j'en subis
encore l'pouvante ... (_Baissant la voix._) l'pouvante
et le charme. (_A ses suivantes._) Qu'on veille en
hte l'astrologue, qu'il dcouvre le sens d'un tel
songe, et l'explique sans rien feindre. coutez bien mes
paroles: j'allais tre la proie d'un serpent aux cailles
brillantes; dj il m'enlaait, m'touffait lentement de
ses anneaux froids. Et, fascine par ses yeux fixes, je
n'avais pas la force de lutter; engourdie, inerte, je
m'abandonnais, sans redouter de mourir;  la terreur et
 la souffrance, une langueur presque dlicieuse tait
mle.... Un effort suprme de volont cependant me dgagea
de l'treinte, et, rejete soudain hors du rve, hors
du sommeil, je me pris  regretter ces anneaux mortels
qui m'enserraient.... Quel peut tre ce prsage? (_Aux
femmes._) Rapportez ce que j'ai dit  l'astrologue: qu'il
interroge l'inconnu, et, sans tarder, qu'il me donne sa
rponse, ici mme. Allez! (_Deux des suivantes sortent
 ce commandement. L'Impratrice continue de lentement
descendre. Elle est seule au milieu du sentier imprial,
qui est trs large et dont la blancheur est comme seme
de petites paillettes brillantes._) Comme la rose brille
sur le sentier de marbre! Il me semble fouler un tapis
d'toiles. Mais mon passage teint leur lumire, et mon
vtement qui trane change les gouttelettes tincelantes
en un peu d'eau quelconque, dont le bas de ma robe est
tremp. (_Elle descend encore._) Pourquoi est-elle toujours
devant mes yeux, l'image de cet homme que j'ai vu ce matin
pour la premire fois?... Pourquoi, de cette journe, o
de si lourds devoirs sont chus  ma faiblesse, n'ai-je
retenu qu'un regard ardent et profond, plongeant dans le
mien avec une audace souveraine? Comment n'tais-je pas
offense par ce regard-l, pas plus que par les rayons du
bienfaisant soleil, lorsqu'ils violent ma demeure?...
Il me trouvait belle, et son admiration fut, pour moi,
une parure plus prcieuse que le phnix imprial de ma
coiffure. Ah! j'ai bien compris, quand il s'est enfin
prostern, quel sentiment le jetait  mes pieds.... Et mon
fils, qui changeait avec lui des signes d'intelligence!
D'o le connat-il donc? Et pourquoi n'ai-je mme pas
os le lui demander, comme si, de moi  mon enfant,
parler de cet homme tait dj criminel?... O Puissances
bienfaisantes de la nuit, Esprits des anctres difis
qui m'entourez dans l'air, Mnes augustes  qui j'ai
rendu hommage au fond de vos temples d'or, descendez sur
moi, assemblez-vous autour de votre fille indigne et
dfaillante!... Cet homme, cet tranger sur ma route, en un
tel jour!... O divinits dont je suis descendue, cartez
de mon me jusqu' son souvenir. Dans un serment solennel,
j'ai dpouill ma personnalit terrestre. Rien de moi
n'est plus  moi. Fille du Ciel, impratrice et rgente,
j'appartiens toute  ma mission surhumaine.... Faites que
je triomphe des faiblesses qui taient le charme de la
vie. Faites que je ne sache plus qu'il y a des fleurs, des
perles et des parfums; accordez-moi d'oublier  jamais que
l'amour est l'unique royaume de la femme, et la beaut sa
vraie puissance. Que ma poitrine dsormais ne soit que
la prison de marbre de mon coeur glac; s'il se rvolte et
veut battre encore, que ma volont lui devienne un gelier
inflexible!... Aidez-moi, descendez, purs Esprits de l'air!
Faites-moi rigide comme les desses de jade, qui tiennent
les paupires baisses pour ne rien voir des choses de ce
monde!...

            _Les deux suivantes reviennent par le
            jardin au bas du sentier imprial, et
            se prosternent._

PREMIRE SUIVANTE

L'astrologue est prt  rpondre  Votre Majest.

L'IMPRATRICE

Qu'il vienne. (_Les suivantes se relvent et s'loignent._)
Ce serpent qui m'enlaait. Ah! ce ne peut pas tre lui!...
Son regard dominateur, riv au mien, restait noble et
clair, pourquoi me serait-il apparu sous cette forme
hostile et affreuse? Non, dans une me qui a ces yeux-l,
aucune trahison ne saurait germer.... Ce ne peut pas tre
lui.... Et cependant ... je m'enivrais de cette treinte
glace: alors, quel autre au monde?...



SCNE II


LES MMES, L'ASTROLOGUE.


_Il a cent ans. Il a une barbe blanche, raide et
bouriffe. Il est aveugle et conduit par un jeune garon.
Il veut se prosterner, mais l'Impratrice l'arrte._

L'IMPRATRICE

Reste debout, vnrable vieillard; ton ge et tes yeux
teints te dispensent des formules.

L'ASTROLOGUE

Mes yeux teints voient dans l'invisible; mon esprit, qui
mdite depuis tant de jours obscurs, est clairvoyant et
prophtique.

L'IMPRATRICE

Comment explique-t-il le mystre de ce rve qui m'obsde?

L'ASTROLOGUE

Sous l'apparence d'un serpent, le Dragon lui-mme est venu
vers le Phnix pour l'enlever et lui livrer des trsors;
mais le Phnix n'a pas compris, il a battu des ailes
et s'est chapp. Qu'il s'abrite  prsent de l'orage
terrible que, sans le vouloir, le Dragon trane  sa suite.

L'IMPRATRICE

Ces paroles sont plus impntrables encore que le songe.

L'ASTROLOGUE

C'est cela que les chiffres ont rpondu.

L'IMPRATRICE

Ne peux-tu clairer ces tnbres?

L'ASTROLOGUE

Le voile qui couvre l'avenir ne saurait tre arrach! En
soulever un coin, tout au plus, nous est permis.

L'IMPRATRICE

Mais par l, du moins, devrait-on entrevoir quelque lueur.

L'ASTROLOGUE

Que l'on s'abrite de l'orage terrible; que le prcieux
flambeau, qui clairera l'avenir, soit mis hors des
atteintes du vent. Tel est l'arrt. Rien de plus.

L'IMPRATRICE

C'est bien. Je mditerai ces nigmes. Va en paix, noble
vieillard.

L'ASTROLOGUE

Que le ciel propice verse tous ses bienfaits sur la
dynastie lumineuse.

            _Il se retire. Le jour commence 
            paratre. Les plates-bandes de fleurs
            qui sont au premier plan, prs de la
            rampe, dj s'clairent: ce sont des
            fleurs jaune imprial._

L'IMPRATRICE, _aux suivantes._

Par grce, une fois dans ma vie, qu'on me laisse seule;
aucun soin ne m'est ncessaire. Allez!

            _Les servantes remontent et rentrent
            dans le pavillon._



SCNE III


L'IMPRATRICE, _seule._


L'IMPRATRICE, _au bas du sentier imprial, appuye aux
balustres de marbre._

L'orage a dit le vieillard.... L'orage, il viendra du
Nord comme toujours.... Nues noires  l'horizon, les
armes qui s'avancent contre mon simulacre d'empire; nues
noires, les armes de l'Empereur tartare.... Mais ce
flambeau qui clairera l'avenir, quel est-il?... Ah!...
Mon fils sans doute!... Oui, c'est cela: mon fils....
L'abriter, a-t-il dit, le cacher, l'loigner, peut-tre,
de ce palais menac de toutes parts; me sparer de lui,
dans le danger suprme: c'est cela qu'on me demande
encore.... Toujours l'angoisse, toujours le sacrifice....
Et c'est  moi de guider tout un peuple, quand la force me
manque pour me guider moi-mme.... Oh! celles qui peuvent
s'appuyer sur un bras robuste! Oh! celles qui ont pour les
aider les conseils d'un esprit viril et clairvoyant! Oh!
les pouses qui trouvent dans le coeur de l'poux un refuge
 leur faiblesse!... Mais je suis l'Impratrice, moi, et
l'Impratrice veuve, seule et trop haute, n'ayant mme plus
d'gal  qui confier mes anxits et mes dfaillances....
(_Elle s'avance au milieu des fleurs du parterre._) Eh
bien! entendez la confession qui m'touffe,  vous fleurs
du matin, humides de rose frache!... Esprits lgers
qui planez sur les parterres  l'aube du printemps,
coutez-moi, puisqu'il faut que je parle et que quelqu'un
m'entende: cet homme, vous savez, celui d'hier, dont le
regard tyrannique et caressant ne ressemble  aucun autre,
il a troubl la triste souveraine, et voici qu' l'heure du
grand pril, elle ne s'appartient plus.... Il n'est qu'un
de ses sujets, et elle aimerait lui obir....



SCNE IV


LES MMES, LA GRANDE MAITRESSE DES CRMONIES, DEUX
SUIVANTES.


LA GRANDE MAITRESSE, _se prosternant._

Je dois avertir Votre Majest que l'heure matinale, fixe
pour les audiences de cong, est proche.

L'IMPRATRICE

C'est bien. Je rentre.

LA GRANDE MAITRESSE

Tout est prt pour la toilette de l'Impratrice. Quels sont
les ordres?

L'IMPRATRICE

Je recevrai ici et en simplifiant, le plus possible, le
fastidieux crmonial.

LA GRANDE MAITRESSE, _toujours prosterne._

Les devoirs de ma charge m'obligent  faire observer
 Votre Majest que ceci est contraire aux rites: les
audiences doivent avoir lieu dans la salle du trne, et
s'accomplir d'aprs toutes les rgles de l'tiquette
sculaire.

L'IMPRATRICE

Nous sommes au-dessus des rites et des rgles: j'ai dit ma
volont.

LA GRANDE MAITRESSE

Les ordres de Votre Majest vont tre transmis aux
officiers du palais, qui aviseront les princes et les
grands.

L'IMPRATRICE

C'est bien.

            _La grande matresse se relve et
            sort._



SCNE V


L'IMPRATRICE.


_Sortie du parterre, elle s'arrte avant de monter par le
sentier de marbre, et se retourne vers les fleurs._

Gardez-le-moi,  fleurs du matin, ce secret que je vous ai
confi. Maintenant il s'est chapp de mon me!... Pour
qu'il n'y rentre jamais, enfermez-le,  fleurs, dans vos
calices. (_Elle monte de quelques pas._) Et vous, Ombres
ancestrales, que j'implore une dernire fois, secourez
votre fille impuissante  triompher de soi-mme. Rendez
invulnrable mon coeur, puisque vous m'avez appele  la
mission souveraine; donnez-moi la force de repousser tout
ce qui n'est pas ma noble tche. Oh! faites que je ne songe
plus qu' la coupe trop pleine qu'il faut porter sans
qu'elle dborde!

            _Elle continue de remonter._



SCNE VI


PORTE-FLCHE, DES SERVITEURS.


_Ils entrent prcipitamment par le parterre qui est au pied
des escaliers. Porte-Flche, levant la tte, reconnat
l'Impratrice qui s'loigne par le sentier imprial; il
fait un signe d'alarme  ceux qui le suivaient, et tous
se jettent terrifis la face contre terre. Ds qu'Elle
a disparu, Porte-Flche fait signe aux serviteurs de se
relever_

PORTE-FLCHE _aux serviteurs._

Mettez le trne ici, et placez ce sige tout auprs, pour
le cas o l'Impratrice accorderait  quelque privilgi la
faveur de s'asseoir. (_A d'autres._) Disposez les parfums
dans les cassolettes et que les filles d'honneur n'aient
plus qu' les allumer.

            _Entrent les gardes. Il les place au
            pied des escaliers_



SCNE VII


LES MMES, PRINCE-FIDLE, _ministre et gnral en chef_,
PRINCE-AIL, _gnral et grand secrtaire_, LE PEUPLIER,
_ministre,_ LUMIRE-VOILE, _conseiller_, CHAMBELLANS,
CONSEILLERS, MANDARINS, _etc. Ils entrent successivement,
puis_ L'EMPEREUR TARTARE _et_ PUITS-DES-BOIS.


LE PEUPLIER, _ Prince-Fidle._

Si Votre Excellence voulait dire un mot pour moi 
l'Impratrice, mes dsirs seraient combls et j'obtiendrais
le globule rouge, que j'ai gagn par mes services.

PRINCE-FIDLE

Je connais vos mrites et je sais ce que vous valez. Mais,
croyez-moi, la vraie grandeur est au-dessus des grandeurs.
Nous vouons notre vie  une noble cause, pour la joie de
la voir triompher, et non dans l'espoir d'un salaire. Si
nous mourons  la tche, notre nom brillera d'un clat
plus durable, je vous assure, que celui d'un rubis au
sommet de votre chapeau.... Cependant, soyez tranquille,
je m'emploierai  vous le faire obtenir, puisque vous
l'ambitionnez.

LE PEUPLIER

Je vous en serai reconnaissant jusqu' mon dernier jour.

            _Il salue et s'loigne._

PRINCE-AIL, _ Prince-Fidle qui salue._

Puis-je m'enqurir de votre sant si prcieuse?

PRINCE-FIDLE, _saluant._

Que vous tes bon de vous inquiter d'une si ngligeable
chose! Ma sant est bonne, merci. J'ose esprer que la
vtre, d'un prix infiniment, suprieur, se maintient
excellente, pour notre joie  tous.

PRINCE-AIL, _resaluant._

Vous me voyez confus d'une sollicitude que je mrite si
peu. Merci, je suis bien. J'atteins sans trop de peine le
chiffre, encore bien misrable, il est vrai, qui marque le
nombre de mes annes.

PRINCE-FIDLE

Avez-vous pu voir ce serviteur de nos ennemis, qui est le
vice-roi de Nang-King?...

PRINCE-AIL

Je l'ai vu et je lui ai dict le rapport qu'il convenait
d'envoyer  Pkin, mais j'ai d payer chrement sa
discrtion.

PRINCE-FIDLE

Si nous gagnons par l quelques jours de rpit, il ne faut
pas regretter l'appt jet dans la gueule du Tigre: les
trsors des Ming, heureusement, sont loin d'tre puiss
et les souterrains, inconnus des Tartares, en reclent
encore, plus qu'il n'en faut pour soutenir la guerre.

            _Ils s'loignent en causant._

LUMIRE-VOILE, _causant avec un conseiller._

C'est la manire d'obtenir des calebasses d'un rouge
magnifique: on greffe le jeune plant avec des crtes de
coq....

UN CONSEILLER

Des crtes de coq!... Se peut-il?

LUMIRE-VOILE

On les enfouit  ct des racines et il faut faire passer
les tiges  travers la chair....

UN SECRTAIRE

Je connais aussi un procd pour obtenir des courges d'un
bleu cleste.

LE CONSEILLER, _ Lumire-Voile._

D'o tenez-vous la recette?

LUMIRE-VOILE

Je l'ai lue dans le Tou-Tien-Chan, un ouvrage en vingt
volumes qui contient vraiment les plus curieux secrets de
l'horticulture.

            _Ils passent._

UN OFFICIER

Que notre Impratrice est bonne de nous donner audience en
plein air, au milieu des fleurs!...

UN GROS MANDARIN

Et de nous dispenser des prosternements;  mon ge, avec
ma corpulence, cet exercice est trs pnible, et l'on est,
vous ne l'ignorez pas, si facilement ridicule!...

PRINCE-AIL, _ Prince-Fidle, en regardant de loin
l'Empereur Tartare et Puits-des-Bois._

J'ai rencontr une fois le gouverneur du Sud, mais je
dois le confondre avec un autre, car je me souviens d'un
personnage tout diffrent de celui-ci. Cependant, si
j'avais dj vu ces yeux-l, il me semble qu'ils seraient
rests dans ma mmoire.

PRINCE-FIDLE

En effet, il a une expression de visage et une dignit peu
ordinaires.

L'EMPEREUR, _ Puits-des-Bois._

Pourquoi sembles-tu si inquiet?

PUITS-DES-BOIS, _bas._

Pourquoi?... Je suis certain d'avoir reconnu, ici, dans le
palais, deux officiers de Pkin, dguiss, comme nous le
sommes nous-mmes.

L'EMPEREUR

Vraiment?... Sans doute des espions lancs  ma poursuite.

PUITS-DES-BOIS

Je ne le crois pas.... Plutt les chefs d'un complot,
dirig contre Nang-King peut-tre pour surprendre la
ville.... Il faut la quitter au plus vite. Tout est prt,
les chevaux sells, le navire sous vapeur.... Vous vouliez
vous rendre compte par vos propres yeux; vous avez russi,
maintenant partons.

L'EMPEREUR

Partir avant d'avoir revu une dernire fois l'Impratrice!
Oh! non, rien ne pourrait me faire renoncer  cette faveur,
qui est devenue, pour moi, la chose la plus enviable qui
soit au monde.

PUITS-DES-BOIS

A chaque minute, ici, nous jouons notre tte.... Au moins,
ds que vous aurez votre cong, je vous en supplie, ne vous
attardez pas un instant....

L'EMPEREUR

Je te le promets.

PUITS-DES-BOIS

Le Prince-Fidle a tourn plusieurs fois ses regards vers
nous, et vous ne pouvez vous dispenser de le saluer. Il
est premier ministre et gnral en chef, le plus important
personnage d'ici: un grand coeur et un beau caractre. Son
grade le place au-dessus d'un Vice-Roi.

L'EMPEREUR

Que pourrai-je bien lui dire?

PUITS-DES-BOIS

Quelques banalits courtoises.

L'EMPEREUR

Saurai-je?... (_Il s'approche de Prince-Fidle et le
salue._) Illustre Prince! puissiez-vous vivre de longs
jours heureux!... C'est une largesse du ciel que d'tre
admis  contempler votre noble face, et  croiser du regard
le feu de vos yeux....

PRINCE-FIDLE, _rendant le salut._

En vrit, je pourrais vous dire de mme.... Mais, je vous
en prie, laissons les compliments. tes-vous satisfait de
votre gouvernement du Sud.

L'EMPEREUR

Cette rgion est la plus fidlement rebelle de tout
l'empire et elle est si lointaine que les ordres de
rpression se perdent en route. Les habitants refusent de
payer l'impt aux Tartares et le versent spontanment dans
nos caisses.

PRINCE-FIDLE

Vous n'omettez pas de n'en accepter que la moiti, et de le
refuser compltement, dans les mauvaises annes?...

L'EMPEREUR

Je n'ai garde de ngliger ce soin, qui porte  son comble
notre popularit.

PRINCE-FIDLE

Peut-tre aimeriez-vous  vous rapprocher du trne, 
obtenir un grade suprieur, plus digne de vos mrites. Usez
de mon crdit, pour appuyer votre demande....

L'EMPEREUR

Je suis l'esclave de Sa Majest, prt  la servir dans le
poste o elle voudra bien m'employer, mais je ne demande
rien, et la bonne opinion que Votre Excellence a de mes
mrites est pour moi la plus belle rcompense.

PRINCE-FIDLE

Je vous flicite d'tre sans ambition et de ne pas fixer le
prix de votre dvouement.... Notre souveraine va paratre.

L'EMPEREUR, _ Puits-des-Bois._

M'en suis-je bien tir?

PUITS-DES-BOIS

Avec des mots bien dangereux. Ah! que je voudrais vous voir
hors d'ici.

L'EMPEREUR

Que ne puis-je y rester toujours!... Elle vient!



SCNE VIII


LES MMES, L'IMPRATRICE, _maintenant en costume d'apparat._


_Ds qu'Elle parat en haut de la terrasse, les parfums
fument dans les cassolettes. Les gardes dploient les
bannires qu'ils tenaient  la main. Les chambellans et les
grands cuyers font la haie sur les marches de l'escalier
en ployant un genou. Devant Elle on porte le parasol jaune
 trois volants,  manche courb en cou de cygne; derrire,
deux suivantes tiennent les hauts crans de plumes,
emblmes de la souverainet._

TOUS LES ASSISTANTS, _ voix basse et les yeux baisss._

Dix mille annes! dix mille annes! dix mille fois dix
mille annes!...

L'IMPRATRICE

Le bonheur avec vous, mes fidles: puissiez-vous vivre de
longs jours!...

            _Elle descend, Prince-Fidle et
            Prince-Ail la reoivent au bas des
            marches._

PRINCE-AIL

Les fleurs plissent d'envie  l'approche de notre
souveraine.

PRINCE-FIDLE

Sa prsence double l'clat du jour.

PUITS-DES-BOIS, _bas  l'Empereur._

Il est vrai qu'elle est aussi belle que la pivoine rose.

L'EMPEREUR

Dis plutt que la fleur est  peine jolie comme elle.

L'IMPRATRICE, _s'arrtant aux dernires marches, entre les
deux princes agenouills._

Il est des heures o la nature parat plus splendide, la
lumire du ciel plus rayonnante, o toutes les choses de ce
monde semblent transfigures et nouvelles, et l'me alors
se dilate comme dans la joie d'exister.... Oh! mes fidles,
malgr nos lendemains chargs de menaces, l'heure prsente
est, pour votre souveraine, une de ces heures si rares....
(_Plus  part et plus bas._) En moi la vie tout  coup
est comme double: les ivresses et les espoirs inconnus
emplissent perdument mon coeur.

L'EMPEREUR, _ Puits-des-Bois._

Ce que j'prouve moi-mme, elle vient exactement de
l'exprimer.... Avant cette heure qui rayonne, ami, je ne
savais pas ce que c'tait que vivre....

L'IMPRATRICE _s'avance avec lenteur, s'arrtant pour dire
quelques mots aux personnages inclins sur sa route;--
Lumire-Secrte._

Vous dsiriez le gouvernement de la forteresse de Tang-Men.
L'Empereur vous accorde ce titre, et les apanages qu'il
comporte.

LUMIRE-SECRTE, _s'agenouillant._

Je redoublerai de zle pour tre digne d'une telle grce.

L'IMPRATRICE

Faites ainsi.... (_Elle passe. Le Grand cuyer remet un
rouleau de satin jaune  Lumire-Secrte qui le reoit
toujours  genoux. A un officier._) L'Empereur vous nomme
au grade suprieur, que vous avez su mriter si bien.

L'OFFICIER

Ma vie appartient  Vos Majests, mon seul dsir est de
pouvoir la sacrifier utilement.

L'IMPRATRICE

Conservez-la pour notre service. (_On donne  l'officier
un rouleau jaune._) J'offre  chacun de vous un lger
cadeau, comme gage de ma bienveillance et souvenir de mon
avnement....

TOUS

Dix mille annes! Dix mille fois dix mille annes!

            _Des pages distribuent les prsents._

PRINCE-FIDLE, _prsentant Le Peuplier._

Votre serviteur dvou ambitionne de voir le corail de sa
coiffure se changer en rubis. J'ose appuyer sa requte
auprs de Votre Majest.

L'IMPRATRICE

Recommand par vous, le mrite est certain. J'accorde le
grade avec plaisir.

LE PEUPLIER

Mon coeur dborde de reconnaissance.

L'IMPRATRICE, _ l'Empereur Tartare._

Et vous, Prince, ne dsirez-vous rien? tes-vous trop fier,
pour dsigner la faveur qui vous plairait?

L'EMPEREUR

Oh! j'en demande une au ciel, une seule! C'est qu'il
retarde la fuite du temps et prolonge cette heure enivrante.

L'IMPRATRICE, _d'abord surprise et comme blesse, le
regarde longuement. Mais son regard s'attendrit et s'achve
dans un sourire._

Est-ce que cela dpend uniquement du ciel?

            _Elle s'assied sur le trne._

UN HRAUT, _criant._

L'Impratrice accorde le th!

TOUS

Dix mille annes!...

            _Des chansons servent le th, les
            fruits et les gteaux. Chacun reoit
            la tasse en ployant le genou._

L'IMPRATRICE, _faisant signe  l'Empereur tartare de
s'asseoir sur le tabouret, auprs du trne._

Venez l, Prince: il y a aussi un prsent pour vous.

UN GRAND SECRTAIRE, _bas  un conseiller._

D'un mot, elle l'a cr Prince, et maintenant, elle lui
permet de s'asseoir!...

LE CONSEILLER

Il n'a pas l'air surpris d'un tel honneur.

LE GRAND SECRTAIRE

C'est le favori de demain.... Il va falloir compter avec
lui.

L'IMPRATRICE

Vous avez donn  mon fils un bijou merveilleusement
cisel: un dragon, emblme du pouvoir imprial. Il en est
ravi, et veut que je vous offre, en son nom, l'emblme des
impratrices: un Phnix, aux ailes de saphirs et de rubis,

            _Lotus-d'Or s'approche et prsente
            l'crin sur un plateau._

L'EMPEREUR

Je veux le recevoir  genoux, et jurer qu'il ne me quittera
jamais.

            _Il ploie un genou._

L'IMPRATRICE, _ Lotus-d'Or._

Lotus-d'Or, as-tu fait mettre, comme je te l'avais
recommand, un anneau pour le suspendre.

LOTUS-D'OR

Oui, Majest!

L'EMPEREUR,

Jusqu' ce jour je n'avais vu que des nids d'oiseaux
vulgaires, et l'oiseau incomparable, le Phnix, je n'y
croyais pas. C'est aujourd'hui seulement que son existence
m'est rvle par le tmoignage de mes yeux charms.

            _Il suspend le bijou  sa ceinture._

L'IMPRATRICE

Hlas! le Phnix et le Dragon portent aujourd'hui des
chanes et ne peuvent s'lever aussi haut qu'ils le
voudraient dans les nues, dans les airs....

L'EMPEREUR

Ah! que je souhaiterais tre l'Empereur tartare qui rgne 
Pkin!...

L'IMPRATRICE

Quelle sombre et trange ide! Vous souhaiteriez tre mon
plus mortel ennemi? Pourquoi donc?

L'EMPEREUR

Pour tenter de mettre la Chine entire  vos pieds, vous
rendre votre bien, et devenir, aprs, votre sujet le plus
fidle.

L'IMPRATRICE, _souriant._

Quel rve!... Mais de cet Empereur-l, je ne pourrais rien
accepter ... que la mort. Ne dsirez pas tre un autre que
vous-mme, car nul, jamais, ne m'a inspir une aussi subite
et profonde sympathie. Ne quittez pas encore le palais....
Attendez mes ordres: puisque vous n'avez pas d'ambition,
je veux en avoir  votre place, et vous garder, peut-tre,
plus prs de moi.... Au revoir.

L'EMPEREUR _se lve et s'incline._

De prs ou de loin, ma pense demeure prosterne aux pieds
de Votre Majest. (_Il s'loigne, bas  Puits-des-Bois._)
Ami, sous mon dguisement, je triomphe! Pour la premire
fois, depuis trois cents ans, une Chinoise donne son amour
 un Tartare!

PUITS-DES-BOIS

Oui, emportez-la, cette glorieuse joie; mais, de grce,
partons vite!...

            _On offre le th  l'Empereur; peu 
            peu il se drobe, entran par son
            ministre._

LE CONSEILLER, _au secrtaire._

Il ne s'agenouille mme pas pour recevoir le th imprial.

LE SECRTAIRE

Il comprend qu'il peut dj tout se permettre.

L'IMPRATRICE, _ part, rveuse._

Je ne suis plus matresse de ma volont.... Les mots
s'envolaient de mes lvres, comme des oiseaux captifs
qui retrouvent le ciel.... Je me suis trahie ... avec
bonheur!...

            _Une rumeur, des cris, tous les
            assistants effrays. Des officiers
            du palais entrent prcipitamment.
            La main sur la garde de leur sabre,
            Prince-Fidle et Prince-Ail
            s'approchent, comme pour la dfendre,
            de l'Impratrice qui s'est leve du
            trne._




SCNE IX


LES MMES, _moins_ L'EMPEREUR _et_ PUITS-DES-BOIS, DES
OFFICIERS DU PALAIS, PORTE-FLCHE.


L'IMPRATRICE

Qu'y a-t-il?

UN OFFICIER

Un complot!

UN AUTRE

Il est djou!

PORTE-FLCHE, _s'agenouillant._

Notre jeune Empereur est sauf!

L'IMPRATRICE, _avec un cri._

Mon fils!... C'tait contre mon fils!... O est-il, mon
fils?...



SCNE X


LES MMES, L'ENFANT, _avec ses femmes et ses gardes._


L'ENFANT, _court vers sa mre et ploie le genou._

Me voici, mre!...

L'IMPRATRICE

Ah!... toi!... (_Elle le relve et l'entoure d'un de ses
bras._) Maintenant j'ai la force d'entendre.... Parlez!

PORTE-FLCHE

Divine souveraine, deux espions tartares se sont introduits
dans le palais avec le monstrueux dessein d'enlever
notre jeune empereur. Comme des tigres aux aguets, ils
s'taient cachs dans les buissons. Ils en sont sortis, 
l'improviste, et ont os porter la main sur la personne
sacre de votre fils.

L'ENFANT

Mre! ils m'ont jet un voile sur la tte, en me serrant la
gorge....

L'IMPRATRICE

Oh!...

L'ENFANT

Je ne pouvais pas crier, mais je me suis bien dbattu. Oh!
c'est que je suis fort, moi!...

PORTE-FLCHE

Nous faisions bonne garde. Les femmes, avec des cris
d'horreur, ont appel au secours; nous sommes accourus et
nous avons saisi les criminels.

L'IMPRATRICE

Ah! vous les tenez!... Qu'on me les amne!

            _Porte-Flche se relve et s'loigne.
            L'Impratrice se rassied._

PRINCE-AIL

Leur procs ne sera pas long.

PRINCE-FIDLE

Le ciel veillait sur son jeune fils, et l'a sauv.

TOUS

Dix mille annes, dix mille fois dix mille annes.



SCNE XI


LES MMES, DEUX ESPIONS, _les mains attaches, chacun
tenu par deux gardes. On les prcipite  genoux devant le
trne._


PRINCE-AIL

Qui tes-vous?

PREMIER ESPION

Les serviteurs fidles de la dynastie des Tsin.

PRINCE-AIL

D'o venez-vous?

DEUXIME ESPION

De l'unique capitale du grand et pur Empire.

PRINCE-AIL

Votre crime est flagrant, et n'a pas besoin de preuves,
qu'avez-vous  dire?

PREMIER ESPION

Rien.

DEUXIME ESPION

Eh bien, oui! Nous voulions enlever l'enfant pour avoir un
otage et vous tenir mieux  notre merci. Nous ne dirons
rien de plus. Bouche close.

PRINCE-AIL

Nommez vos complices.

DEUXIME ESPION

Nous ne parlerons pas.

PRINCE-AIL

Oh! oh! oh! on en a fait parler d'autres, (_A
l'Impratrice._) La torture, tout de suite, n'est-ce pas?

L'IMPRATRICE

La torture, non. La mort. Qu'ils meurent  l'instant.

PRINCE-FIDLE, _ l'Impratrice._

J'ose faire observer  Votre Majest qu'il vaudrait mieux,
peut-tre, garder ces hommes dans un cachot. Nous ne savons
pas qui ils sont, ni de quelle importance aux yeux de
l'ennemi. Quels secrets, sans doute, on pourrait tirer de
ces deux ttes!...

L'IMPRATRICE

Quoi! aprs ce qu'ils ont fait, vous voulez qu'ils voient
encore la lumire du jour?... Songez qu'ils ont port
la main sur l'tre sacr en qui vit tout votre espoir;
qu'ils ont meurtri ce cou frle comme la tige d'une fleur.
L'enlever comme otage, disent-ils! Est-ce que je sais, moi,
s'ils n'allaient pas plutt tuer mon enfant!

TOUS

Oh! oh!  mort!  mort!...

L'IMPRATRICE

Oui!  mort! Et qu'ils soient jets aux btes mangeuses de
cadavres; pour spulture, le ventre des corbeaux et des
chiens! Faites!

            _Prince-Fidle fait un signe, on
            relve les condamns._

PREMIER ESPION

Nous avions jou notre vie, nous avons perdu, nous
acceptons la mort.

DEUXIME ESPION

Nous serons promptement vengs par l'arme formidable qui
marche contre vous et sera demain sous vos murs.

TOUS

A mort!  mort!

            _On entrane les condamns._



SCNE XII


LES MMES, _moins_ LES ESPIONS, PORTE-FLCHE ET LES GARDES.


L'IMPRATRICE, _ l'enfant._

O mon bien-aim! O vous, qui portez le doux nom de Fils du
Printemps, j'ai donc failli vous perdre?...

L'ENFANT

Dis; on va faire mourir ces hommes?

L'IMPRATRICE

C'est la moindre punition qu'ait mrit leur crime.

L'ENFANT

Non, c'est trop, puisqu'ils ne m'ont pas tu.

L'IMPRATRICE

Mais ils voulaient votre mort: la peine est trop douce.
Et voyez, je leur ai pourtant pargn la torture....
Maintenant, je n'oserai plus m'loigner de vous; non, mme
pour une minute,  mon diamant sans prix, vous ne serez
plus jamais hors de ma vue.

PRINCE-FIDLE

O ma souveraine! Qu'il me cote d'tre contraint de
dchirer votre coeur en vous indiquant ce que nous croyons
tre votre cruel devoir, nous dont Votre Majest daigne
couter les conseils. Depuis bien des jours, nous avions
rsolu de parler, et nous reculions devant cette pnible
tche. Mais aujourd'hui, l'heure est trop grave....

L'IMPRATRICE

Oh! qu'allez-vous dire?

            _Elle descend du trne._

PRINCE-FIDLE

Hlas! mes paroles vont tre comme la bise de neige qui en
automne fait tomber les fleurs.

L'IMPRATRICE

J'ai dj froid jusqu' l'me.

PRINCE-FIDLE

Il faut pour un temps, vous sparer de votre fils!

L'IMPRATRICE, _baissant la tte._

J'avais compris!

PRINCE-FIDLE

L'Espoir de tous, la Victoire future, notre jeune
Empereur!... Il doit tre  l'abri des hasards de la
guerre, en sret, loin d'ici dans quelque province
inaccessible.

L'IMPRATRICE

Que le prcieux flambeau qui clairera l'avenir soit mis
hors des atteintes du vent, ainsi l'astrologue a parl.
Oui, l'aveugle a vu dans l'invisible. Voici que l'nigme de
ses paroles est explique!...

PRINCE-FIDLE

Il faut obir  l'oracle: le malheur, lorsqu'il est
prvu, peut tre vit encore. Prince-Ail, et vous
Lumire-Voile, sages conseillers, votre avis est-il pareil
au mien?

PRINCE-AIL

Il est pareil de tous points.

PRINCE-FIDLE

Et vous tous, nobles chefs, savants lettrs, dignitaires,
votre pense est-elle aussi qu'il faut loigner le jeune
Empereur? (_Tous inclinent la tte en silence._) Et non pas
demain, non pas ce soir, hlas! car chaque minute aggrave
le pril!... Ds maintenant, si Votre Majest consent au
sacrifice.

L'IMPRATRICE

Oh! vous me prenez dans un cercle de fer, que vous
resserrez, que vous resserrez trop vite.... Mais o donc
sont-elles, les armes du Tartare?... Pas sous nos 'murs
encore, nous ne sommes pas investis! Les routes sont
ouvertes.... (_Elle serre son fils contre elle-mme._)
Laissez-le moi encore un jour. Au moins, donnez-moi
le temps de trouver de la force, pour accepter le
dsespoir.... Je suis l'Impratrice, oui; mais je suis
aussi une mre!... A une mre, on n'enlve pas son enfant
comme on arrache une fleur de sa tige.... Attendez!...

PRINCE-FIDLE

Attendre,  ma souveraine! Mais votre chagrin ne serait-il
pas infiniment plus affreux si un malheur arrivait par
la faute d'une tendre faiblesse? Songez au dsordre d'un
sige,  l'horreur et aux risques des combats! Remercions
le ciel d'avoir le temps encore d'y drober notre jeune
matre. Ds que le danger sera conjur, il vous reviendra.

L'IMPRATRICE

Ah! non, ne parlez pas de retour, pour leurrer ma dtresse,
comme on fait aux enfants!... Laissons l'avenir, qui est
nbuleux et noir ... Mais la sagesse a parl, et ma rvolte
est passe, j'aurai la force de me soumettre. (_A l'enfant,
qu'elle tient toujours serr contre elle-mme._) Mon fils!
il faut, pour quelque temps, vous loigner de moi....
Ah! les larmes noient mes yeux  cette ide. Mais si je
pense  vous garder en ce palais au milieu de si terribles
dangers, l'angoisse broie mon coeur dans ses serres.... Mon
bien-aim, il faut partir....

L'ENFANT, _l'entourant de ses bras._

Quoi! A cause des Tartares, partir? Mais je n'ai pas peur,
moi!... Est-ce que vous le croyez, que j'ai peur?... Vous
restez bien, vous, ma mre, et, o vous restez, je resterai
aussi.... A cause des Tartares, quitter ma mre? Je ne veux
pas! Vous m'entendez tous: non, je ne veux pas!

L'IMPRATRICE

Mon fils!... Votre courage sera plus grand encore de me
dire adieu. Et il faut vous montrer digne, dj, de votre
mission haute et surhumaine. Songez que vous n'tes pas
un enfant ordinaire. Sous votre chair de fleur, dans le
dlicat rseau de vos veines, une sve divine est enferme;
la dynastie de la Lumire aboutit  vous seul. O mon
bien-aim! Vous tes le Fils du Ciel.

            _L'enfant, trs pensif, baisse la
            tte._

PRINCE-FIDLE

Levez le front, ne le courbez pas devant l'blouissement du
nom lumineux de vos anctres. Dj il vous faut matriser
vos sentiments. Votre coeur, vous le devez  ce peuple
innombrable, qui est vaincu, et opprim, qui attend de vous
sa dlivrance;  lui seul appartiennent vos penses, vos
actions, votre vie mme.

L'ENFANT, _triste et grave._ Je partirai.... Je ne
pleurerai pas....

L'IMPRATRICE

A qui le confierons-nous, notre bien suprme? car vous y
avez pens dj, je devine que vos plans sont faits.

PRINCE-FIDLE

Notre jeune Empereur a montr, sans le connatre, de la
sympathie au vice-roi du Sud, qui est justement le mieux
situ pour lui offrir un inviolable asile. Mon avis est
qu'il lui soit confi.

L'IMPRATRICE, _ l'enfant._

Cela vous plairait?...

L'ENFANT

Oui.

L'IMPRATRICE

C'tait aussi ma pense. Ce vice-roi est certainement
encore au palais, attendant mes ordres. (_A Porte-Flche._)
Faites-le appeler.

            _Porte-Flche sort._

PRINCE-FIDLE, _aux femmes._

Prparez tout pour un dpart immdiat. Vous ne quitterez
pas votre matre.

L'IMPRATRICE, _ l'enfant._

Je les envie. Je voudrais tre, aujourd'hui, seulement
votre servante.

PRINCE-FIDLE, _aux gardes._

Une escorte de cinq cents hommes, choisis et bien arms.
(_Les gardes sortent. A Prince-Ail._) Prince, vous
accompagnerez l'Empereur, et ds qu'il sera en sret, vous
reviendrez prendre votre place dans nos rangs.

PRINCE-AIL

Je m'efforcerai d'tre digne de votre confiance; mes
prparatifs seront brefs.

            _Il sort._

PRINCE-FIDLE, _aux assistants._ A vos postes, maintenant,
nobles dfenseurs des Fils du Ciel. Nous sommes toujours
prts  la guerre, je le sais, mais fortifions-nous encore.
Et levons nos courages, prparons aussi nos mes....
Que des missaires soient dtachs  l'instant mme
pour dterminer exactement la position et l'importance
de l'arme qui marche sur nous. (_L'Impratrice fait un
geste._) Vous avez votre cong.

            _Les assistants sortent
            successivement, aprs une
            gnuflexion._

L'IMPRATRICE, _ l'enfant._

Je vous contemple, pour graver dans ma mmoire vos traits
adors; j'en emplis mes yeux, comme si je n'en connaissais
pas intimement la moindre inflexion, la moindre ligne; mais
ils vont m'chapper.... Je voudrais les sculpter dans le
marbre, et le souvenir est inconsistant comme l'eau....



SCNE XIII


LES MMES, PRINCE-AIL, _revient prcipitamment._


PRINCE-AIL, _ Prince-Fidle._

Un courrier vient d'arriver, qui apporte une singulire
nouvelle.

L'IMPRATRICE

Qu'y a-t-il encore?

PRINCE-AIL

Le vice-roi du Sud envoie dire  Votre Majest que, s'il
n'a pu arriver au palais pour la crmonie  laquelle il
tait convi, c'est qu'il a t fait prisonnier au moment
o il allait entrer  Nang-King.

L'IMPRATRICE

Mais le vice-roi tait ici.

PRINCE-AIL

Ce n'tait pas le vritable.

L'IMPRATRICE

Ce n'tait pas le vritable!

PRINCE-AIL

On l'a gard sur un navire, mais sans lui faire aucun
mal, et mme en l'entourant d'gards.... Comment il s'est
chapp, sa lettre le raconte....

PRINCE-FIDLE

En l'entourant d'gards? Que veut dire encore cela? Les
espions des Tsin sont moins gnreux!..

PRINCE-AIL

Le vice-roi expdie ce courrier en toute hte; il attend
des ordres pour venir se prosterner au pied du trne et
demander son pardon.

L'IMPRATRICE

Alors, cet homme, qui tait ici?... Oh! de quelle trame
effrayante sommes-nous donc envelopps?... Et j'allais
moi-mme livrer mon fils  cet inconnu!... Je lui avais
donn l'ordre de rester encore: courez! peut-tre n'est-il
pas parti.

PORTE-FLCHE, _revenant._

Le pavillon est vide: ce rouleau de soie,  l'adresse de
Votre Majest, tait plac de faon  attirer les regards.

L'IMPRATRICE, _vivement._

Donnez!... (_Porte-Flche remet le rouleau  Prince-Fidle,
qui le donne  l'Impratrice. A part._) Dans mon rve
... ce serpent venu pour m'enlacer.... Alors, c'tait
lui! (_Elle s'carte un peu pour lire._) Des vers!...
Dans mon trouble, j'aurai peine  les lire. Et puis le
sens en parat si mystrieux!... (_Aux officiers les plus
proches._) Vingt cavaliers, lancs au galop, dans toutes
les directions,  sa poursuite ... Et qu'on fouille aussi
la ville dans nos alentours. Cent mille tals  qui me
ramne cet homme. Allez! (_Deux officiers s'inclinent et
sortent en courant.  Prince-Fidle, en lui tendant le
rouleau de soie._) Lisez, vous, Prince-Fidle.

PRINCE-FIDLE, _lisant:_

     Masque inconnu de tous, guettant votre passage.
     Vous m'avez regard sans voir mon vrai visage
     Vous m'avez cout sans entendre mon coeur;
     Mais vienne le triomphe, alors jetant le voile,
     Je vous protgerai comme une sre toile,
     Quand tout s'inclinera sous le Dragon vainqueur.

Le tratre est un fin lettr, mais il ne se dmasque pas.

PRINCE-AIL, _ l'enfant._

Votre Majest ne va plus garder, pendu  son cou, comme une
relique, ce prsent qu'il tient d'un imposteur.

L'ENFANT, _vivement._

Si! je le garderai. J'ai pens  mon pre mort, en voyant
cet homme, et, quand il m'a dit qu'il voudrait m'avoir pour
fils, il retenait des larmes.

L'IMPRATRICE

L'instinct des enfants ne les trompe pas.... Moi, non plus,
je ne peux croire que cet inconnu nous voulait du mal....
Attendons encore, pour le har....

            _Elle tend la main et reprend le
            pome, qu'elle place sur sa poitrine,
            dans l'entre-croisement de sa robe._


SCNE XIV


LES MMES, LES FEMMES, PORTE-FLCHE.


PREMIRE FEMME

Nos prparatifs sont termins.

PORTE-FLCHE

L'escorte est prte.

L'IMPRATRICE, _attirant son fils._

Oui! Mais  qui maintenant confiez-vous votre Empereur?
Prenons le temps de penser, au moins!... Ou alors, pour
qu'il y ait une telle urgence, c'est que vous m'avez
trompe, nous sommes investis?... O est-elle, l'arme
tartare? Je ne suis pas une idole enferme dans un
tabernacle: qu'on me dise la vrit!... O est-elle?

PRINCE-FIDLE

Tout prs, et formidable!... Les missaires nous fixeront
mieux ce soir.... Pour ne pas assombrir le front de Votre
Majest, pendant les journes radieuses de l'investiture,
nous avions dissimul, c'est vrai. Pardonnez-nous.

L'IMPRATRICE

C'est bien.... Et maintenant, mon fils,  qui?...

PRINCE-FIDLE

Au vice-roi du Sud, toujours, au vritable, nous le
confierons; son dvouement de dix annes est  l'preuve de
tout. Donc, il s'agit de marcher  sa rencontre, et que,
sans perdre une heure, il rebrousse chemin vers le Yun-Nam
avec son prcieux dpt. Pour cela, partir  l'instant
mme, afin que la jonction des deux escortes ait lieu avant
la tombe de la nuit. (_A Prince-Ail._) Prince, jusqu'
nouvel avis, restez auprs de l'Empereur. tablissez
une communication constante avec la frontire, et,  la
premire alerte, emmenez l'enfant hors de l'Empire.

L'IMPRATRICE

Et que, chaque jour, un courrier m'apporte des nouvelles
... aussi longtemps du moins que les routes seront libres
autour de nos murs et nos portes ouvertes.

PRINCE-AIL

Je veillerai  tout, ne me fiant qu' moi-mme.

PRINCE-FIDLE

Et nous savons tout le prix de votre vigilance....

            _Un des officiers, qui tait parti
            tout  l'heure sur un signe de
            l'Impratrice, arrive en hte._

L'OFFICIER

Les cavaliers sont rentrs.... On les a vus, les deux
fuyards, l'homme et son complice; ils avaient des chevaux
qui dvoraient l'espace.... Un de ces navires rapides,
comme en ont les barbares d'Occident, attendait au bord du
fleuve; il les emporte  cette heure, avec la vitesse de la
foudre. Toute poursuite serait vaine.

L'IMPRATRICE

Je m'y attendais.... Lui, se laisser reprendre comme un
fuyard vulgaire!... Non! Je savais qu'il emporterait avec
lui le mystre qu'il lui a plu de garder.

PRINCE-FIDLE, _ l'Impratrice._

Majest, l'heure est venue, l'heure presse....

L'IMPRATRICE

Oui, je suis prte.... Rien qu'un instant, une suprme
minute encore. (_Elle conduit le petit Empereur jusqu'au
trne, o elle le fait asseoir._) Laissez-moi rendre
au Fils du Ciel l'hommage qui lui est d. (_Elle
s'agenouille._) Que votre vie soit heureuse et longue!
Votre rgne paisible et prospre. (_Elle s'incline trois
fois._) Que votre dynastie dure ternellement.

            _Les hommes et les femmes se sont
            prosterns._

L'ENFANT, _qui retient ses larmes._

J'ai promis de ne pas pleurer.

L'IMPRATRICE

Puissent le triomphe et la gloire vous ramener ici bientt.

            _Elle se relve. L'enfant descend du
            trne, s'approche de l'Impratrice et
            s'agenouille  son tour._

L'ENFANT

Dis, mre, ce n'est pas pour longtemps que je m'en vais?...

L'IMPRATRICE, _se penchant vers son fils pour l'embrasser
dsesprment._

Non, mon bien-aim, non.... Pour peu de jours, s'il plat
 nos Dieux que j'implore!... Aie du courage, chre petite
fleur!... (_Aux femmes._) Allez, maintenant.

            _Les femmes entranent le petit
            Empereur. Il sort, les regards
            toujours fixs sur sa mre._



SCNE XV


L'IMPRATRICE, PRINCE-FIDLE, QUELQUES FILLES D'HONNEUR.


_L'Impratrice le regarde s'loigner, puis monte les
marches de la terrasse pour le voir encore et, quand il a
disparu, jette un grand cri, en se tordant les bras._

PRINCE-FIDLE

Bonne souveraine, prenez courage.

L'IMPRATRICE

Ah! non, laissez, je suis  bout de force!... J'ai bien
fait ma souveraine, n'est-ce pas, tant qu'il tait l,
mon enfant?... A prsent qu'il est parti, laissez-moi
tre une femme, laissez-moi tre sa mre!... Je ne le
reverrai jamais, lui, que vous venez de m'enlever, jamais,
entendez-vous!... Je le sens, je le sais!... Puisque nous
sommes au-dessus des hommes, que le Ciel pour nous soit
juste et nous donne une force surhumaine!... Pourquoi
avons-nous un coeur comme les autres et des sanglots qui
le brisent?... Ah! celles qui mendient, en haillons, dans
les rues, sont moins misrables!... Il ne leur vient pas
un bel espion charmeur, pour faire chanceler leur me, et
puis s'enfuir ... et, aprs, on ne leur arrache pas leur
enfant!... Votre Impratrice, tenez, elle voudrait tre
la mendiante, qui a faim, qui a froid, mais qui serre son
petit sur sa poitrine..., oui, la mendiante, je vous dis,
qui tend la main aux passants, assise sur les marches d'un
temple!...

            _Elle se jette en sanglotant sur les
            marches de la terrasse.--Rideau._




ACTE TROISIME


Avant le lever du rideau, on a entendu des coups de feu
sur la scne. A la tombe de la nuit, l'intrieur de la
citadelle impriale de Nang-King  moiti dmantele par
les Tartares. Haute muraille  crneaux, derrire laquelle
on entend sonner des trompes et hurler des soldats qui
s'loignent. Au fond et  gauche, une porte de bronze dont
les battants sont arc-bouts par des madriers, et qui est
surmonte d'un donjon noir,  trois tages de toits cornus.
Au milieu de la scne, un bcher en bois de charpente et
en fagots. Au fond et vers la droite, la muraille crnele
se prolonge; on aperoit des terrasses et, tout au loin,
la silhouette du palais qui se dtache sur le ciel encore
jaune du couchant. Du haut de la muraille, au-dessus de la
porte, des soldats chinois tirent les derniers coups de feu
contre les assigeants invisibles.



SCNE PREMIRE


L'IMPRATRICE, PRINCE-FIDLE, PORTE-FLCHE, LES FILLES
D'HONNEUR, DES SOLDATS CHINOIS.


            _Des blesss sanglants gisent
             et l parmi les dcombres.
            L'Impratrice est au milieu de la
            scne, vtue en guerrire, casque,
            tenant une arme dans sa main qui
            saigne. Prince-Fidle est sur le
            haut du rempart avec les soldats.
            Porte-Flche, bless  mort, gt 
            gauche, sur le devant de la scne._

PRINCE-FIDLE, _du haut du rempart, arrtant le feu._

Assez, mes braves amis!... Ne tirez plus sur des
fuyards.... Gardons la poudre pour l'assaut suprme. (_Les
soldats cessent de tirer._) Ils s'en vont!... Une fois
encore nous voici dlivrs!...

L'IMPRATRICE, _haletant._

Ah! dlivrs, oui!... Dlivrs pour quelques minutes du
moins ... le temps de nous recueillir avant la mort.
(_Elle s'assied sur une pierre. Aux filles d'honneur qui
s'empressent autour d'elle._) Voyez plutt  ceux qui
souffrent trop, par terre. Je n'ai rien, moi: une main qui
saigne, cela ne compte pas.... Voyez ce qu'ils demandent,
allez  leur secours.... Le poison, les buires, vous les
avez, n'est-ce pas?

LES FILLES D'HONNEUR, _montrant des buires d'or qu'elles
portaient dans les plis de leurs vtements, et  chacune
desquelles est enchane une petite tasse de jade._

Nous les avons, bonne souveraine....

L'IMPRATRICE

Ce qu'ils veulent, sans doute, c'est mourir.... Aux
plus blesss, vous verserez la liqueur de la Grande
Dlivrance.... pargnez-la cependant, car, hlas! nous
n'en avons pas pour tous.... Le contenu de la petite tasse
de jade enchane au flacon, pour un homme, c'est la dose
qu'il faut.... Allez, mes chres filles, leur porter
le sommeil: l est votre devoir  cette heure.... (_A
Cinnamome._) Toi, Cinnamome, reste auprs de moi, et tu me
verseras de tes mains le breuvage.... Sur cette pierre,
ici, tout prs, pose ta buire, avec ma coupe impriale.

            _Cinnamome obit. Les autres filles
            d'honneur se rpandent parmi les
            blesss, se penchent sur eux, et 
            voix basse leur offrent le breuvage.
            On continue d'entendre au lointain
            des coups de feu._

LOTUS-D'OR, _trs douce  Porte-Flche dont elle s'est tout
de suite approche._

Seigneur, voulez-vous mourir?... Et aussitt aprs vous, je
viderai moi aussi la coupe.... Voulez-vous mourir, seigneur?

PORTE-FLCHE, _aprs un silence, et comme en extase._

Non, ma belle fleur tremblante, ma belle fleur des lacs!...
Avant que vous soyez venue l, je le voulais.... A prsent,
je ne le veux plus.... Laissez-moi rester un peu encore
parmi les vivants, pour m'enivrer de cette parole d'amour
que vous venez de dire.... Secourez ceux qui souffrent
plus que moi, sans une amie ... et puis vous reviendrez,
j'appuierai ma tte sur vos genoux, avant de m'en aller
chez les Ombres....

LOTUS-D'OR

Qu'il soit fait tout ce que vous commanderez, cher
seigneur.... Prs de vous, oui, je vais revenir....

            _Elle va se pencher sur d'autres
            blesss, suivie des yeux par le
            mourant. Les soldats, au fond,
            agrandissent le bcher, apportant des
            poutres, des fagots, des branches.
            Une rumeur  droite, dans la
            coulisse, par o de nouveaux soldats
            arrivent._

L'IMPRATRICE

Qu'est-ce, l-bas?

LE CHEF DES SOLDATS

C'est notre envoy Ouan-Tsi, qui a pu se rapprocher de nos
murs, et nous rapportera les nouvelles du dehors.... Nous
lui avons jet les cordes, et le voici de retour.

L'IMPRATRICE

Ah!... Qu'il vienne!... (_Aux soldats qui, derrire elle,
chargent toujours le bcher._) Reposez-vous, mes amis!...
C'est bien plus qu'il ne faut, allez, pour consumer mon
corps.... Pourquoi donc faire le bcher si grand?

LE CHEF DES SOLDATS

Pourquoi nous voulons tant de flamme.... Le Prince-Fidle
vous le dira, Majest, en vous prsentant notre requte
suprme.



SCNE II


LES MMES, L'ENVOY OUAN-TSI, _qui s'approche de
l'Impratrice. Ses souliers, le bas de sa robe sont pleins
de sang. Il se prosterne._

L'IMPRATRICE, _ Ouan Tsi prostern._

Relve-toi, va!... Plus de prosternements. Nous voici tous
gaux. Il n'y a plus qu'une seule et mme grandeur, celle
que nous donne, pareillement et  tous, la noblesse du
sacrifice.... (_Ouan-Tsi se relve._) Maintenant, parle....
N'attnue rien.... D'ailleurs, je devine....

OUAN-TSI

Eh bien! oui, c'est fini,  ma souveraine!... Votre palais
seul tient encore.

L'IMPRATRICE

Oh! pas pour longtemps ...

OUAN-TSI

Les abords de vos murailles sont vacus.... Jusqu' la fin
de la nuit peut-tre, ils nous laisseront vivre....

L'IMPRATRICE

Le reste de la ville, les citadelles de l'Ouest?...

OUAN-TSI

Aux mains des Tartares, tout!... Cette dfroque d'un
ennemi, seule, m'a sauv.... Dans les rues, on brle, on
pille, on gorge.... Quelques milliers de femmes ont
russi  se jeter dans le fleuve.... Les autres, on les
viole, en mme temps qu'on les trangle.... Le sang coule
sur les pavs, autant que l'eau du ciel aprs l'orage....
Chaque ruisseau dverse au fleuve comme un grand ventail
rouge.... Tout le long des rues, les morts, les torses
encore chauds, se vident de leur sang, par l'entaille
du cou tranch.... Bonne souveraine, pour venir, j'ai
enjamb mille cadavres.... Mes pieds s'embarrassaient dans
les longues chevelures, tranant aprs elles des ttes
coupes.... O Majest, c'est la fin!... (_Il s'agenouille 
nouveau._) Et maintenant pardonnez-moi d'tre le messager
de malheur.

L'IMPRATRICE, _trs calme._

Un brave et fidle messager, que je remercie....
Relve-toi, t'ai-je dit, et, parmi mes derniers soldats,
reprends ton poste suprme.... (_Ouan-Tsi se relve et se
mle aux soldats, qui, au fond de la scne, continuent de
dresser le bcher. A Cinnamome, en lui indiquant la buire
et la tasse d'or_:) Allons, Cinnamome, c'est l'heure.

CINNAMOME

Oh! Majest, pas encore.

            _Les autres filles d'honneur, qui
            taient dissmines parmi les
            blesss, ont entendu et reviennent
            en silence se grouper autour de la
            souveraine._

L'IMPRATRICE

Aimes-tu mieux qu'ils me prennent vivante?... L'homme qui
tait l, tu as entendu ce qu'il vient de dire.

LGANCE

Mais le palais tient toujours!

LA PERLE

L'arme du Sud peut venir nous dlivrer.

L'IMPRATRICE

Nous venger peut-tre ... plus tard.... Mais nous
dlivrer.... Enfant, qui veux-tu qui nous dlivre? (_A
elle-mme._) Ah! le secours mystrieux, que si follement
j'esprais.... _L'toile,_ avait dit le bel espion
trompeur, _l'toile qui devait si bien veiller sur moi,
quand tout flchirait devant le triomphe du Dragon._
Enfant, qui veux-tu qui nous dlivre?... Plus de poudre,
plus de vivres, plus d'eau, plus rien; nous avons jet les
pierres de nos crneaux; les portes cdent, les murailles
croulent.... (_A Cinnamome._) Donne, va, c'est l'heure!...

LGANCE

Parfois, quand on croit tout perdu, le destin change.

LA PERLE

O notre souveraine bien-aime, ne htez pas l'irrparable.

L'IMPRATRICE

L'irrparable serait de trop tarder. (_Elle fait un
signe imprieux  Cinnamome, qui verse le poison dans la
coupe. Mais on entend une rumeur, au faite du rempart o
vient de remonter le Prince-Fidle, au-dessus de la porte
barricade. Le jour continue de baisser._) Qu'est-ce encore?

PRINCE-FIDLE

Un petit groupe de Tartares, venus tmrairement sans
armes, l, jusqu'au pied des murs.... L'un d'eux, l'air
tranquille et superbe, se dit envoy par leur Empereur....
Une communication suprme  Votre Majest.... Sur un
rouleau de soie jaune,  la lueur d'une torche qu'on vient
d'allumer, il montre le sceau imprial des Tsin.

L'IMPRATRICE

Une communication? De l'Usurpateur  votre souveraine, une
communication?... Mais l'ide seule n'en est-elle pas une
insulte? Qu'on leur fasse grce de la vie,  ces audacieux,
mais que, sur l'heure, ils se retirent!

            _Cinnamome insensiblement s'est
            recule avec sa coupe de poison._

PRINCE-FIDLE, _qui est redescendu de la muraille et
s'approche avec un air de mystre._

Celui qui a si haute mine, il me semble l'avoir dj vu....

L'IMPRATRICE

Dj vu? O cela donc?

PRINCE-FIDLE, _plus prs et baissant la voix._

Souveraine, il me semble.... Cet inconnu qui vint le jour
du sacre.... J'en suis sr, c'est lui....

L'IMPRATRICE, _se levant gare._

Pourquoi parler bas?... Prince, vous m'offensez presque,
avec ce ton de confidence, lorsqu'il s'agit de cet
homme.... Vous voulez dire celui qui se prsenta par
imposture comme notre vice-roi du Sud ... celui-l,
n'est-ce pas?

PRINCE-FIDLE

Oui!

L'IMPRATRICE

Eh bien, qu'on l'amne alors.... Jetez-lui les cordes
noues, et qu'il comparaisse ici devant moi.... (_On jette
du haut du mur les chelles de corde._) Cache le poison,
Cinnamome, et la buire d'or.... Il n'a pas besoin de
savoir, celui qui arrive.... Est-ce que la fume n'a pas
noirci mon visage?...

CINNAMOME

Votre Majest est ple et belle.... Et ses yeux en ce
moment resplendissent comme des astres....

            _Les nouveaux venus mergent
            au-dessus du rempart, l'Empereur
            tartare d'abord, ensuite
            Puits-des-Bois et trois autres
            personnages vtus comme eux en
            guerriers tartares, mais sans armes._



SCNE III


L'EMPEREUR TARTARE, L'IMPRATRICE.


_L'Empereur s'avance tandis que les quatre guerriers de sa
suite restent en arrire. Sur un signe de l'Impratrice,
les filles d'honneur et les autres assistants reculent
jusqu'au fond de la scne._

L'EMPEREUR, _ployant le genou devant elle comme le jour du
sacre._

O souveraine,  guerrire! Puissent, un jour, s'claircir
pour vous les destins noirs!

            _Il se relve_

L'IMPRATRICE, _tremblante._

Ah! laissons les formules vaines! Les minutes nous sont
avarement comptes.... Bas les masques, et parlons vite:
qui tes-vous? Un Tartare, hlas! n'est-ce pas?... Sans
cela, vous n'auriez pu franchir leur cercle de fer.... Un
Tartare, dites?

L'EMPEREUR

Oui!

L'IMPRATRICE

Un espion, alors, quand vous vntes le jour du sacre? Rien
qu'un espion, hlas!

L'EMPEREUR

Non! Un qui jouait sa vie, ce jour-l, comme  prsent,
pour sauver la vtre.

L'IMPRATRICE

Ah! ma vie n'importe plus, et le droit de la sauver
n'appartient  personne.... Auprs de l'Usurpateur qui
rgne  Pkin, quel rle est le vtre?... Ministre secret
pour les aventureuses besognes? Non, grand dignitaire
plutt, dites?

L'EMPEREUR

Oui.

L'IMPRATRICE

Et prince?

L'EMPEREUR

Eh! qu'importe qui je suis! C'est de Votre Majest
qu'il s'agit, non de moi-mme. Daignez entendre ce que
l'Empereur....

L'IMPRATRICE, _interrompant._

O est-il votre Empereur? A la tte de ses armes?

L'EMPEREUR, _avec embarras._

Mais ... non, dans son palais, l-bas.... Les rites, je ne
vous l'apprendrai point, ne lui permettent pas d'en sortir.

            _Pendant tout ce dialogue, on ne
            cesse d'entendre, dans les lointains
            de la ville, le canon de la bataille._

L'IMPRATRICE

Les rites, ah! les rites!... Vous voyez ce que j'en fais,
des rites, moi qui suis la fille des Ming, la fille du Ciel
et l'Invisible.... Je parais au milieu de mes soldats, je
me bats comme eux!... Et c'est lui, votre Empereur-fantme,
qui ose m'envoyer un message?

L'EMPEREUR

Un message de grce, on ose toujours....

L'IMPRATRICE

Dites plutt qu'un message de grce, c'est ce que l'on
devrait oser le moins, lorsqu'on est lui et qu'il s'agit
de moi!... Ah! en effet, ils s'y entendent, les Tartares,
 faire grce!... Vous venez de traverser ma ville de
Nang-King, et vous avez vu? C'est beau, n'est-ce pas, leur
oeuvre?...

L'EMPEREUR

Hlas! J'ai vu, oui, avec horreur ... Mais, je puis
l'attester sur ma vie, tels n'taient pas les ordres qu'il
avait donns, mon souverain....

L'IMPRATRICE

Ah!... Un souverain alors qui n'a mme pas la force de se
faire obir!... D'autres que vous, en effet, me l'avaient
dit.... Je le hassais dj, de cette indracinable haine
de race que vous savez;  prsent le mpris s'y ajoute.
Oh! cet Empereur, qui fume l'opium dans son palais de
momie, tandis que ses hordes de soldats vont  leur gr, 
travers les provinces, laissant des tranes rouges et des
charniers pour les vautours!...

Et si, par impossible, je m'humiliais jusqu' l'accepter,
sa grce, qui me la garantirait aprs tout, puisqu'on ne
lui obit pas?... Contre cette arme de btes fauves, qui
tait l tout  l'heure, et va revenir hurler la mort
derrire cette muraille, qui donc le ferait respecter,
l'ordre de grce de votre Empereur-fantme?... Mais qui?

L'EMPEREUR

Moi!

L'IMPRATRICE

Vous! (_Plus douce et plus trouble._) Vous! Peut-tre
en effet, car vous ne semblez pas de ceux  qui l'on ose
dsobir.... Du reste, votre superbe audace, de reparatre
 cette heure!... Mais, si elle ne trompe pas, la loyaut
que je lis dans vos yeux, cessez le jeu que vous faites,
et, cette fois, rpondez: Qui tes-vous?

L'EMPEREUR

Qui je suis? Jusqu'ici rien; inexistant comme une fume
dans de l'ombre; rien, mais demain tout, peut-tre si vous
vouliez ... demain tout, et rayonnant  vos cts comme un
soleil dans de l'ther bleu....

L'IMPRATRICE, _reculant._

Ah! vous vous souvenez trop de mon indulgence, nagure,
 tolrer vos nigmes. Dans le parfum de l'encens, dans
la pompe et les atours, j'avais la faiblesse d'une femme.
Aujourd'hui, non, vous me retrouvez plus haute et plus
inaccessible, prcisment parce que je suis vaincue et que
je vais mourir.

L'EMPEREUR, _s'inclinant devant elle._

Oh! souveraine, jamais vous ne me ftes plus sacre.... Ne
vous offensez pas de mes paroles et pour un temps encore
laissez-moi mon masque et mon mystre. coutez seulement
ceci: chapp de ce mme palais o, il y a quinze jours 
peine, vous m'tiez apparue dans la splendeur impriale,
je courais vers Pkin, pour demander  l'Empereur, que
vous hassez tant, d'arrter l'horrible guerre. En route,
j'ai su qu'elles marchaient comme la foudre, nos armes
tartares, et j'ai rebrouss, de toute la vitesse de mon
navire et de mes chevaux, pour les donner de moi-mme,
les ordres d'apaisement et de trve; j'en avais le droit,
tenez: voici le sceau qui m'accorde, au nom des Tsin, les
pleins pouvoirs. Vous l'avez dit, je ne suis pas de ceux
 qui l'on ose dsobir ... du moins en face, quand c'est
moi-mme qui parle.... J'ai appris maintenant comment
on ordonne et comment on impose.... Daignez seulement
permettre aux vtres de faire les signaux qui demandent
grce ... rien qu'un pavillon hiss l sur une tour ... et
pas une de leurs ttes ne tombera, je le jure....

L'IMPRATRICE

Pour m'offrir cela, prince, il faut que vous ne soyez pas
de sang imprial.... La Fille du Ciel n'accepte point la
merci d'un Tartare!..



SCNE IV


LES MMES, PRINCE-FIDLE, UN VEILLEUR, _puis_ LE CHEF DES
SOLDATS, _et_ LES SOLDATS.


UN VEILLEUR, _criant du haut d'un mirador dmantel qui est
au fate des remparts._

Une arme, l-bas, l-bas!... Ils reviennent, les
Tartares! Des milliers, des milliers.... Dans le
crpuscule, au loin, c'est, comme une trane noire....

PRINCE-FIDLE

La distance?

LE VEILLEUR

Au tournant du fleuve, leur avant-garde arrive.... Ils
remontent par la longue avenue de Sitche-Men.

PRINCE-FIDLE

Allons, leur dernier assaut.... Au tournant du fleuve
seulement.... Donc, il nous reste une demi-heure....

LE VEILLEUR

Ils allument des torches.... Et maintenant j'entends sonner
leurs trompes de guerre.

PRINCE-FIDLE

C'est bien!... Nous serons prts ...

L'EMPEREUR, _implorant  mains jointes._

Souveraine!

L'IMPRATRICE, _comme prte  cder._

Pour moi, non!... J'ai dit ma volont. Il suffit!...
(_Dsignant les soldats._) Mais tous ces braves-l,
qui tombent d'puisement, de faim et de soif.... (_A
Prince-Fidle._) Eh bien! oui, pour eux, qu'on les fasse,
les signaux qui demandent grce.

PRINCE-FIDLE, _avec stupeur._

Les signaux qui demandent grce?...

L'IMPRATRICE

Oui, j'ai bien dit cela,  mon noble sujet! Je l'ai bien
dit!... Ma mort doit suffire aux vainqueurs. Puisqu'il n'y
a plus d'espoir,  quoi bon ce carnage de la fin?... Les
signaux, qu'on les fasse.

PRINCE-FIDLE

Pas un seul des combattants ne se rendra.

L'IMPRATRICE

Cependant, si je l'ordonne!... Ne suis-je dj plus
l'Impratrice?

PRINCE-FIDLE

Soumis en toutes choses  votre volont,  cet ordre-l
seulement vos soldats n'obiront pas.

L'IMPRATRICE, _aux soldats._

Est-ce vrai?... Est-ce vrai?... Mes amis,  prsent, je
l'exige, vous m'entendez!... Oh! vous m'pargnerez cet
excs d'angoisse, vous, mes chers rvolts!... Vous ne
voudrez pas que je sois emporte dans l'autre monde sur les
flots de votre sang....

            _Les soldats baissent la tte et
            restent immobiles, tenant toujours
            leurs armes._

LE CHEF DES SOLDATS, _aprs un silence._

Majest, le Prince a dj rpondu pour nous tous! Non, nous
ne voulons pas de grce.

L'IMPRATRICE, _revenant vers l'Empereur dans une
exaltation soudaine de triomphe._

Ah! vous le voyez, me voici comme votre Empereur tartare:
on ne m'obit pas!... Allez le lui dire,  votre matre....
Et en mme temps, vous lui conterez comment on sait mourir
dans le palais des Ming.... Allez, Seigneur, vous avez
votre cong.

L'EMPEREUR, _implorant avec plus d'instance._

Souveraine!... Et si c'tait moi,  prsent, qui
l'implorais la grce ... la grce de rester ici et de
tomber  vos cts....

L'IMPRATRICE

L'honneur de tomber aux cts de l'Impratrice, je
ne l'accorde qu' ces braves,--qui sont de ma race,
entendez-vous,--et qui ont prodigu leur sang pour me
dfendre. Allez, Seigneur, j'ai dit. (_Se rapprochant
de lui, parlant trs bas et vite, cette fois, comme une
affole._) Un seul mot encore pourtant.... Mon fils,
autour de qui l'arme du Sud tient toujours.... Mon fils
... puisque vous semblez tout oser et tout pouvoir ...
essaieriez-vous de le dlivrer, lui?... Mais non ... quand
c'est la mre qui parle en moi, je draisonne et ne sais
plus.... Essayer cela, ce serait trahir le matre que vous
devez servir ...

L'EMPEREUR

Je ne sers point de matre, je suis au-dessus des
trahisons, libre comme les Dieux et seul devant ma
conscience.... J'essaierai.... Je vivrai pour essayer....

L'IMPRATRICE

Faites ainsi!... Et,  ce prix-l ... plus tard, dans
les nuages o tous les morts se retrouvent et se fondent
... mes Mnes ne seront point hostiles aux vtres....
Maintenant, allez, Seigneur.... Nos dernires minutes nous
sont ncessaires.... (_A Prince-Fidle en lui faisant signe
d'emmener l'Empereur tartare._) Prince, l'audience est
close.

PRINCE-FIDLE, _ l'Empereur qui hsite  s'loigner, comme
sur le point de faire quelque rvlation dcisive._

Venez, Seigneur. Vous avez entendu notre souveraine vous
donner cong.

            _Il veut l'entraner vers la partie
            des murailles par o il tait
            descendu._

L'IMPRATRICE, _dsignant la porte de bronze barricade par
des madriers._

Non, ouvrez cette porte: nous en avons le temps. Une
dernire fois, je veux que l'on sorte de mon palais comme
si j'avais encore la libert et la puissance.... Ouvrez!
(_Des soldats se prcipitent, font tomber les madriers et
ouvrent  deux battants la porte._) Rendez les honneurs au
messager de grce!...

            _Les soldats mettent un genou en
            terre, le gong et les trompettes
            sonnent._

L'EMPEREUR

Oui, messager de grce, malgr vous et quand mme!... (_Se
retournant sur le seuil et parlant comme un illumin._)
Du haut des nues de l'orage sombre, le Dragon saura
descendre.... Et dans ses serres, il recueillera doucement,
malgr lui, le beau Phnix qui avait voulu mourir....

            _Il sort suivi des quatre guerriers
            tartares. Les soldats barricadent 
            nouveau la porte avec des madriers et
            des pierres._



SCNE V


LES MMES, _moins_ L'EMPEREUR. _et_ LES TARTARES.


L'IMPRATRICE, _tandis que les filles d'honneur reviennent
l'entourer._

Quel est cet homme ... qui ressemble  un Dieu?

LA PERLE

En tremblant nous le regardions de loin ...

LGANCE

Ses yeux rayonnaient d'amour sublime...!

CINNAMOME

Mais Votre Majest, si bonne envers tous, semblait hautaine
envers lui.

L'IMPRATRICE, _sans rpondre, rptant comme en rve la
phrase du sacre._

Soyez attentive et anxieuse comme si vous portiez dans vos
mains un vase trop rempli d'eau, dont pas une goutte ne
doit tomber.

LE VEILLEUR, _criant du haut du donjon qui surmonte la
porte._

Les torches de leur avant-garde arrivent au tournant de
l'avenue de l'Est.... On commence d'entendre rouler les
chariots de leur artillerie....

L'IMPRATRICE

Dj, au tournant de l'avenue de l'Est!... Pour venir 
nous, la mort a des ailes.... (_Elle prend elle-mme la
coupe emplie de poison que Cinnamome avait cache derrire
une pierre._) Allons, c'est l'heure!... (_Aux filles
d'honneur qui l'entourent, dsignant le bcher._) Quand
le breuvage aura fait son oeuvre, vous m'tendrez ici, et,
ds que la flamme montera, bien haute et claire, alors,
votre service  jamais termin auprs de votre souveraine,
vous viderez aussi le bol d'or, pour me suivre.... (_Elle
laisse redescendre le bol de poison qu'elle avait commenc
d'lever jusqu' ses lvres._) Prince-Fidle ... j'aurais
voulu lui dire adieu.... Qu'il vienne!...

            _Pendant le dialogue prcdent,
            Prince-Fidle, au fond de la scne,
            une torche  la main, dirigeait un
            groupe de soldats arms de leviers et
            de pioches._

CINNAMOME

L-bas, n'est-ce pas lui?

            _Prince-Fidle fait signe aux soldats
            de dplacer un rocher, qui dmasque
            une troite porte de bronze._

L'IMPRATRICE

Ah! j'ai compris....

LA PERLE

Que fait-il?...

L'IMPRATRICE

Ce qui devrait tre fait.... Jugeant, lui aussi, que
l'heure est venue pour moi de m'endormir, il prparait ma
couche; ces galeries souterraines abritent mon tombeau.
(_La porte de bronze s'ouvre. La Perle se jette  genoux
et cache son visage. Lotus-d'Or, reste un peu en dehors
du groupe, s'est agenouille prs de Porte-Flche et
lui parle bas, en lui soutenant le front._) Inutile 
prsent, ce tombeau orgueilleux, ds longtemps difi dans
le mystre.... L plutt, l parmi la belle flamme et la
tumultueuse fume, mon me s'envolera vers les nuages....
Rien de moi ne restera, que les mains d'un Tartare puissent
profaner; ils m'auront cerne vainement, je leur chappe
dans l'air....

LGANCE, _s'agenouillant aussi._

Mais, souveraine, puisqu'il est cach, ce tombeau,
puisqu'il est inviolable, laissez au moins vos filles vous
ensevelir l, dans la magnificence.... Laissez, de grce,
bien-aime souveraine!... Cette flamme, pourquoi cette
flamme?... Non, c'est trop horrible.

L'IMPRATRICE

Enfant, ignores-tu donc l'histoire de notre race?... Mon
anctre, vaincu ici mme, vaincu comme je le suis, et qui
s'tait donn la mort.... Une heure aprs, sa tombe viole,
son corps dans la rue, jet en pture aux chiens et aux
vautours.... Allons, j'ai dit ma volont.... Prince-Fidle,
va l'appeler; il s'puise  d'inutiles besognes; son sang
tiens, coule ... inondant sa robe.... Sa blessure s'est
rouverte, il n'y prend pas garde. Au moins qu'il ait le
temps de recevoir mon adieu.... Va! je le veux....

            _lgance se relve et fait quelques
            pas vers le Prince. Pendant le
            dialogue prcdent, Prince-Fidle a
            fait allumer d'autres torches et les
            soldats qui les portent sont entrs
            dans le souterrain._

LGANCE, _s'avanant vers Prince-Fidle._

Prince!... L'Impratrice....

            _Prince-Fidle s'approche aussitt de
            l'Impratrice._



SCNE VI


L'IMPRATRICE, PRINCE-FIDLE, LUMIRE-VOILE, LE CHEF DES
SOLDATS, LE VEILLEUR.


L'IMPRATRICE, _ Prince-Fidle._

Prince, je voulais vous dire adieu, et que ma dernire
parole ft pour vous, avec mon remerciement suprme.

            _Sa main lve la coupe empoisonne._

PRINCE-FIDLE, _avec un geste comme pour l'arrter._

Non, ma divine Impratrice, non!... L'heure du repos,
hlas! n'est pas venue, ni pour vous, ni pour moi.... Non!
votre lourde tche n'est pas acheve encore!...

L'IMPRATRICE

Ma tche, dites-vous, n'est pas termine?... Mais le palais
n'est plus que ruines, les portes cdent, les murailles
croulent ... Cette fois, nous ne tiendrons pas dix
minutes.... C'est la fin!...

PRINCE-FIDLE

Eh! je ne le sais que trop, qu'il n'y a plus d'esprance!...

L'IMPRATRICE

Alors, laissez!... Puisqu'ils reviennent, les Tartares!...
Tenez, je commence  les entendre sonner, moi aussi, leurs
trompes de guerre!.. Qu'elle soit prise vivante, votre
Impratrice, ou seulement qu'on trouve encore son cadavre
pour le jeter aux corbeaux, ce n'est pas ce que vous
voulez, je pense?

PRINCE-FIDLE

coutez, de grce!... (_Il fait signe d'approcher
 Lumire-Voile qui venait d'apparatre au fond de
la scne. L'Impratrice a dpos la coupe sur une
pierre._) L'hroque et dernier effort que nous comptions
vous demander, nous avions diffr de vous le faire
connatre.... Souffrez que votre conseiller vous le dise,
de notre part  tous.

LUMIRE-VOILE, _aprs avoir ploy le genou._

O Majest, deux cent mille soldats sont morts pour vous....
Ces quelques centaines, qui restent ici dans nos murs, tout
 l'heure vont encore sacrifier leur vie. Voulez-vous donc
qu'ils meurent pour une cause perdue. ... (_Il fait signe
au chef des soldats de s'approcher._) Daignez permettre 
leur chef de vous implorer avec nous.

LE CHEF DES SOLDATS, _aprs s'tre agenouill._

Firement et sans regret, nous la donnons, notre vie, pour
la souveraine ... qu'Elle fasse aussi ce que nous attendons
de son courage, plus grand mille fois que celui de ses
humbles dfenseurs....

LUMIRE-VOILE

O Majest, il faut les envier, ces hommes, qui vont mourir
si glorieusement et si vite.... Notre devoir,  nous, est
autre; il est plus long, il est plus terrible.

L'IMPRATRICE

Notre devoir, plus long et plus terrible?... Alors,
qu'attendez-vous de moi?... Dites-le, ce qu'il faut faire;
l'Impratrice vous obira, mais dites-le, je ne comprends
plus....

            _Elle repose la coupe d'or._

PRINCE-FIDLE

Ce qu'il faut faire,  ma souveraine bien-aime, il faut
s'enfuir et vivre!...

L'IMPRATRICE, _avec violence._

Ah! non!... Tout ce que vous me demanderez.... Mais
lchement prendre la fuite, non!

LUMIRE-VOILE

S'enfuir, hlas! oui.... chapper  l'ennemi, lui enlever
l'enjeu de la guerre.... Et ainsi, la partie qu'il gagne ne
lui fait rien gagner; la victoire n'est plus la victoire;
bientt le sang de nos hros enivre d'autres hros; une
nouvelle arme se groupe autour de la Fille du Ciel, et la
guerre recommence.

L'IMPRATRICE

Et le sang coule encore.... Et la Terre dserte peuple le
royaume des Ombres.... Non, assez de morts.... J'ai peur, 
la fin, peur d'tre une souveraine meurtrire et fatale....
Tout ce sang, tout ce sang vers pour moi, il me semble que
j'ai les mains rouges....

PRINCE-FIDLE

Il est inpuisable, le sang de vos sujets ... et leur
dvouement est sans limite....

L'IMPRATRICE, _tout  coup trs douce, et comme implorant._

Mais mon courage est  bout.... (_Dsignant les soldats,
qui entassent toujours le bois du bcher._) Prince,
j'aimerais mourir avec ceux-ci....

PRINCE-FIDLE

Vivez, pour que leur mort ne soit point strile.... Vivez
pour ramener notre jeune Empereur, que l'arme du Sud nous
garde; vivez pour nous tous et pour lui....

L'IMPRATRICE

Mon fils!... Ah! ne prononcez pas ce nom-l.... Pour
m'entraner, n'essayez pas de faire jouer cette corde,
c'est la seule que je vous dfends de toucher. A l'instant
prcis o vous me l'avez arrach, j'ai eu la certitude que
je ne reverrais jamais, jamais le cher petit visage, jamais
les chers yeux.... Je trouve la force de tout entendre,
except si l'on me parle de lui..., car, alors, voyez-vous,
je redeviens une mre, rien qu'une mre, comme les autres
femmes ... et je ne peux plus, je ne peux plus.... (_Elle
dtourne la tte, et sa phrase finit par des sanglots._)
Oh! ne pas s'appartenir, ne pouvoir mme pas laisser sur le
chemin le fardeau de sa vie!... tre l'idole impersonnelle,
dont tout un peuple dispose  son gr; tre le triste
ftiche que chacun veille des yeux comme les tablettes de
ses anctres sur l'autel familial!...

PRINCE-FIDLE

Vous tes la bannire tincelante, la desse toujours
radieuse, vers qui nous tournons les yeux dans la dtresse
suprme.... Et vous ferez ce que des millions de sujets
vous demandent, par la bouche de ces quelques braves qui
vont mourir.

LE VEILLEUR, _criant du haut du donjon._

Il se jette contre leur avant-garde, l'homme qui tait
ici tout  l'heure, le messager de grce.... Avec les
trois autres qui l'accompagnaient, il se jette contre leur
avant-garde, comme pour les arrter!... Oui ... il veut les
arrter, c'est bien cela. Et il semble commander en matre,
et semer parmi eux l'pouvante....

L'IMPRATRICE, _au veilleur._

Bien!... Qu'on ne me parle plus de cet homme. Et toi,
tu pourras bientt descendre, pauvre veilleur dont la
tche est finie, et te joindre  tes frres d'armes pour
mourir. Que nous importe  prsent ce qu'ils font, les
Tartares?... Nous ne sommes dj plus de ce monde.... (_A
Prince-Fidle._) Mais encore faut-il que ce soit possible,
ce que vous demandez!... De toutes parts investis!... Fuir
par o, fuir comment?... O se cacher? O?

            _Les soldats qui ont descell le
            rocher sont rests devant la porte de
            bronze, tenant toujours les pioches
            et les leviers, et ils ont l'air
            d'attendre._

PRINCE-FIDLE

L, dans ce tombeau!... Et, sur le ciment tout prpar qui
scellera les roches, nous jetterons de la poussire ...
quand vous serez entre....

L'IMPRATRICE, _aprs un silence, lentement, soumise et
morne._

Dans mon tombeau, mure vivante.... Soit! Et aprs?

PRINCE-FIDLE

Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux o
dorment votre pre et votre poux; vous le savez comme moi,
il va dboucher parmi les broussailles, dans la campagne,
au pied de la colline des Supplices....

L'IMPRATRICE, _trs vite et haletant._

S'il n'est pas obstru dj par la terre, oui!... Et, tout
autour de la colline des Supplices, les Tartares sont
camps.

PRINCE-FIDLE

Nous attendrons qu'ils n'y soient plus ...

L'IMPRATRICE

Et de l'air pour nos poitrines, de l'air dans ces caveaux
des morts, en trouverons-nous?

PRINCE-FIDLE

Je le crois, oui.... Mais emportons toujours ce breuvage,
que tout  l'heure vous vouliez boire.

L'IMPRATRICE, _toujours trs vite._

Et s'ils nous prennent l, les Tartares, s'il nous prennent
comme des btes de nuit forces dans leur terrier?...
Rappelez-vous, ils avaient viol la tombe de mon aeul....

PRINCE-FIDLE

Elle n'tait pas cache comme la vtre.

L'IMPRATRICE, _toujours trs vite._

Et des vtements ensuite, pour fuir dans la campagne o
l'ennemi rde. (_Touchant sa robe de guerrire._) Pas avec
ceux-l?

PRINCE-FIDLE

Des dpouilles d'ennemis nous serviront  souhait.... La
terre doit en tre jonche....

L'IMPRATRICE

Pour vtir votre Impratrice, des loques arraches 
quelque cadavre qui se dcompose.... Soit! mme  cela je
consens.... Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau,
pour durer, quand on n'est pas encore des ombres, il faut
manger, vous savez bien!... Les derniers grains de riz,
je les ai partags ce matin avec vous et mes soldats!...
Alors, quoi?...

PRINCE-FIDLE, _indiquant le tombeau._

Les gteaux sacrs, l, sur la table des morts.

L'IMPRATRICE

Horreur et sacrilge!

LUMIRE-VOILE

Il n'y a pas de sacrilge, quand il s'agit de sauver
la Dynastie Lumineuse.... Les Mnes augustes viendront
eux-mmes vous convier au repas; notre sacrifice nous les
rendra indulgents et favorables.

L'IMPRATRICE, _lente, tout  coup._

Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides tnbres,
avec l'incertitude d'en sortir jamais; je serai celle qui
se tranera comme une larve dans les souterrains peupls de
fantmes, mangeant  ttons les offrandes pieuses qui se
desschent sur les autels des morts.... Oh! oui, c'est plus
pouvantable que de mourir ici.... Alors, j'accepte....
Emmenez-moi, je suis rsigne!...

LE VEILLEUR, _du haut du mur._

Ils ont arrt leur marche, les Tartares.... Un petit
groupe seul s'avance en courant, sans armes, portant des
criteaux sur des hampes.... Malgr l'obscurit, on dirait
les signes qui accordent grce.

L'IMPRATRICE

Ah! la grce impose ... serait plus insultante encore....
Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu'ils soient
ici!...

PRINCE-FIDLE, _dsignant Lumire-Voile._

Votre conseiller et moi-mme, nous vous suivrons dans ces
demeures (_Dsignant les filles d'honneur_), et peut-tre
deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes
pour l'preuve.



SCNE VII


LES MMES, LES FILLES D'HONNEUR.


L'IMPRATRICE

C'est cela ... Ma suite, ma funbre cour et sans doute
mon dernier cortge: quatre personnes.... (_Aux filles
d'honneur._) Quelles seront les deux d'entre vous, mes
filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs
sentiers, l-bas?...

LES FILLES D'HONNEUR, _s'inclinant._

Toutes, nous sommes prtes.... Que Votre Majest daigne
prononcer deux noms.

L'IMPRATRICE, _aprs un silence._

Elgance, Cinnamome.... (_Elgance et Cinnamome
s'approchent de l'Impratrice._) Toutes, vous m'tes
chres, mais j'ai appel celles qui, dans l'adversit,
m'ont montr un coeur plus viril. (_Aux autres._) Et vous,
mes fraches fleurs si tt fauches, que l'eau de la Grande
Dlivrance vous mne hors de ce monde, trs doucement, 
travers la paix d'un sommeil.

LA PERLE

Aux blesss nous l'avons toute verse.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Nos buires sont vides.

LA PERLE

Le bcher nous effraie.... Mais nous savons comment mourir,
bonne souveraine.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Le lac du jardin est profond, au pied de l'le des Jades.

LA PERLE

Quand nous aurons conduit Votre Majest jusqu'au seuil du
sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord
du lac.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Sur la vase o nous dormirons tranquilles, les lotus nous
enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs
fleurs....

L'IMPRATRICE, _ Lotus-d'Or qui est assise un peu 
l'cart, tenant toujours sur ses genoux la tte mourante de
Porte-Flche._

Et toi, Lotus-d'Or?

LOTUS-D'OR

O Majest, acceptez ici mme mon suprme salut....
M'loigner de lui, laisser retomber son front,
pardonnez-moi si je n'en ai pas le courage....

            _On commence d'entendre au dehors les
            trompes des Tartares, leurs gongs et
            une clameur qui se rapproche._

L'IMPRATRICE, _ Porte-Flche et  Lotus-d'Or._

Tenez, pauvres fiancs sans lendemain, voici le cadeau
de noces de votre Impratrice. (_Elle verse du breuvage
empoisonn plein sa coupe d'or et le leur donne._) Adieu!
Soyez unis par del les nuages.... (_A Prince-Fidle._)
Allons, Prince, montrez-moi le chemin.... Me voici tout 
fait prte.

LE CHEF DES SOLDATS, _s'avanant,  Prince-Fidle._

Prince, parlez pour nous.

PRINCE-FIDLE

Vos soldats, Majest, implorent une dernire grce....

L'IMPRATRICE

Il est donc encore en mon pouvoir d'accorder une grce....
Oh! tout, tout ce qu'ils voudront.

PRINCE-FIDLE

Vous demandiez pourquoi tant de bois qu'ils accumulaient:
c'tait pour eux-mmes. Ils veulent mourir l avant
l'entre des Tartares.... Et cette grce suprme qu'ils
implorent, c'est que vous allumiez vous-mme leur bcher.

            _Le chef des soldats s'agenouille
            et tend  l'Impratrice une torche
            enflamme._

L'IMPRATRICE, _aux soldats, acceptant la torche._

O mes bien-aims soldats! Sachez tous que votre Impratrice
vous suivra bientt dans la mort! Elle n'accepte de vous
l'ordre de fuir que pour essayer de vous venger; mais si
des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse,
elle refusera de les vivre; devant vous tous, elle en fait
ici le serment: sa tche implacable une fois termine, elle
se htera de vous rejoindre chez les Ombres....

O victimes surhumaines! O vaincus aurols de gloire! O mon
hroque arme!... Un jour viendra o l'histoire de votre
fin sublime sera grave dans le jade imprial, en lettres
d'or, pour que la postrit pleure sur vous. (_Elle jette
la torche dans le bcher_) et que l'clat de votre bcher
blouisse le monde, ternellement!...

            _Le bcher prend feu. Les soldats se
            jettent en chantant dans les flammes._

LES SOLDATS, _chantant:_

     Qu'il vive, notre Roi!
     Qu'il vive heureux et longtemps!

            _Un nuage de fume noire commence
            de les envelopper. On entend se
            rapprocher un gong qui rsonne 
            coups espacs et la voix d'un hraut
            tartare._


LA VOIX DU HRAUT TARTARE, _du dehors et de trs loin._

Ordre de l'Empereur. Respectez ceci!

PRINCE-FIDLE, _en hte, au chef des soldats._

Le rocher, replac comme nous avons dit! Murez vite! Et
beaucoup de terre jete sur le ciment frais, beaucoup de
poussire....

            _Le chef des soldats va rejoindre
            les quelques hommes qui attendent
            devant le tombeau, tenant les pioches
            et les leviers. L'Impratrice,
            Prince-Fidle, Lumire-Voile,
            Elgance et Cinnamome se dirigent
            vers la porte de bronze. Les autres
            filles d'honneur suivent en se
            donnant la main, elles s'agenouillent
            en arrivant prs de la porte._

L'IMPRATRICE, _arrive  la porte du tombeau, aux quatre
personnes qui doivent y entrer avec elle._

Entrez d'abord. Je passe la dernire: ce sont mes
funrailles!... Et puis, je veux encore une fois les
regarder, mes hros, et l-bas, mon beau palais qui se
dessine toujours. (_Aux filles d'honneur agenouilles._)
Vous, mes filles chries, relevez-vous, ne vous attardez
pas, le lac o vous allez n'est pas proche d'ici....

            _Les filles d'honneur s'en vont, en
            se donnant la main, et on entend
            leurs sanglots. L Impratrice
            franchit la porte et puis se retourne
            sur le seuil comme une hallucine,
            regardant la flamme du bcher qui
            commence de monter, et levant les
            bras en grands gestes extasis._

Ah! la belle flamme rouge!... Ah! la belle fume qui
tourbillonne!... Il fait clair dans mon palais, pour le
dernier soir. Et je les vois, leurs nobles mes, qui
montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales
brunes!...

LES SOLDATS, _chantant dans la flamme._

Dix mille annes! Dix mille annes!

L'IMPRATRICE, _aux soldats._

Allez, mes braves!... Montez, montez, volez, vers le ciel
des anctres, planez l-haut chez le Dieu des nuages!...

LES SOLDATS, _plus faiblement._

Dix mille annes! Dix mille annes!

            _On entend plus proches les coups de
            gong des Tartares au dehors._

L'IMPRATRICE, _aux soldats._

Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien!
C'est plus tard seulement que je prendrai mon essor; mais
dj je suis une morte,--morte  tout ce qui ne sera pas
vengeance, fureur de bataille, haine sans merci!... Et je
referme sur moi ma porte de bronze! (_Aux soldats proches
qui tiennent les leviers._) Scellez-la bien, mes amis, sur
votre Impratrice! Roulez le grand rocher!... Murez-la bien
dans son tombeau, la morte vivante!...

            _Elle referme sur elle-mme le
            battant de la petite porte de bronze.
            Le chef des soldats, avec quelques
            hommes qui restent, replacent le
            rocher, jettent en hte le ciment et
            la poussire._

LA VOIX CHANTANTE DU HRAUT TARTARE,

             _arriv au pied de la muraille._

Ordre de l'Empereur! Respectez ceci:  tous, sans
condition, grce de la vie et de la libert!...

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous l'Empereur
fait grce!...

UN DES SOLDATS _qui cimentent le rocher._

Trop tard, l'insulte de votre pardon!... Avant que vous
ayez enfonc nos portes, il n'y aura plus ici que des morts!

LA VOIX DU HRAUT TARTARE, _chantant au dehors._

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous, notre
Empereur accorde la vie.

UN AUTRE DES SOLDATS

Non, pas mme des morts pour la recevoir votre grce! Plus
rien que des cendres.

LE CHEF DES SOLDATS, _achevant de cimenter le rocher sur la
porte du tombeau imprial._

Et notre beau Phnix, faute de pouvoir dployer ses ailes,
se sera drob  vous sous la terre!...

LA VOIX DES SOLDATS, _s'affaiblissant toujours dans la
flamme et la fume._

Dix mille annes  la Dynastie Lumineuse!... Dix mille
annes!

            _La flamme et la fume envahissent
            tout._



ACTE QUATRIME




PREMIER TABLEAU


Avant le lever du rideau, on a commenc d'entendre les
vocifrations de la foule, mles  des bruits de gongs et
de sonnettes.

Le lieu des excutions au pied des remparts de Pkin.
Une colossale muraille grise,  crneaux, occupe tout le
fond de la scne, et, vers la gauche, s'en va  perte
de vue dans le lointain. Le long de cette muraille, les
prisonniers chinois sont attachs  des poteaux, d'autres
sont  la cangue, sous un criteau rouge.  et l des
ttes coupes et saignantes sont pendues  des clous.
Il y a des taches de sang partout sur le sol. Une foule
loqueteuse se presse sur le devant de la scne; les gens
portent le costume de Pkin de nos jours, longue natte,
robe de coton bleu, savon de peau de bique; des femmes
tartares, du peuple aussi, sont coiffes de deux cornes
de cheveux, avec de grossires fleurs artificielles. En
avant et  gauche, la grande tente, largement ouverte, d'un
gnral tartare: elle est en cuir verdtre, avec toiture
jaune, surmonte d'un clocheton d'argent; l'intrieur est
tapiss de peaux de btes; autour du mt central, une table
circulaire: tapis, pliants, petite table, un drapeau carr
avec le nom du gnral. Gardes, soldats, sabre au clair.
Des chameaux sont couchs alentour, parmi des ballots et
des armes. Voitures, palanquins.

Au lever du rideau, la foule continue de vocifrer
tumultueusement. Des marchands de boissons chaudes se
promnent avec des urnes de cuivre sur le dos; des
barbiers agitent des sonnettes; des sorciers aveugles
jouent de la flte; des marchands de bonbons frappent sur
des gongs. Des bourreaux, au premier plan, essuient les
lames saignantes de leurs sabres.



SCNE PREMIRE


LES BOURREAUX, LA FOULE.


PREMIER BOURREAU, _essuyant son sabre,  deux jeunes femmes
qui l'entourent._

C'est que nous avons les bras fatigus, mes petites
belles....

UNE DES FEMMES

Ah!... Ils ont pourtant l'air solides, vos bras, monsieur
le bourreau.

LE BOURREAU

Solides, je ne dis pas. Mais tout de mme....

UN MARCHAND DE FLEURS

Pivoines impriales, lotus varis, toutes les Heurs de la
saison!

UN MARCHAND DE FRUITS

Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes!

UN ENFANT TARTARE, _s'approchant du bourreau._

Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour
couper?

            _Des hommes, portant un baquet plein
            d'eau pendu  l'paule, arrosent le
            sol avec une grande cuiller de bois._

LE BOURREAU

C'est de l'adresse, mon petit agnelet ... trouver juste
la place ... de l'adresse et de la force aussi, bien
entendu... Ah! a n'est pas en un jour, tu penses, que
notre mtier s'apprend....

UN MARCHAND DE BONBONS, _frappant sur un petit gong._

Elle a le got de la canne  sucre, la gourmandise que je
vends!

UN MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le
melon frais!

DES MENDIANTS, _jouant de la guitare._

coutez la lgende du roi des Dragons:

            _Ils chantent d'une voix suraigu._

     Auprs du lac des bambous,
     Trois hiboux, hiboux, hiboux!

DEUXIME BOURREAU, _ d'autres femmes, dsignant des gens
attachs aux poteaux._

Le deuxime groupe, l?... Tout  l'heure, son tour. Le
matre des excutions nous accorde un temps de repos, et
nous l'avons bien gagn, hein?...

            _Il appelle un marchand de boisson
            chaude et se fait servir._

UNE MERCIRE, _frappant sur un timbre._

Tous les caprices de la coquetterie dans mon talage....
Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!

UNE FEMME TARTARE, _ une autre._

Oh! regarder couper les ttes, moi je ne suis pas de celles
qui s'y complaisent.... Et puis, n'est-ce pas un spectacle
toujours pareil?... Non, mais c'est leur Desse que
j'aurais dsir voir....

DEUXIME FEMME TARTARE

Leur Desse?... Leur Impratrice?... Tiens, et moi de mme,
et nous toutes aussi; voir leur Desse, c'est cela qui nous
intresserait le plus!...

TROISIME FEMME TARTARE

Et on va te la montrer, comptes-y!

DEUXIME FEMME TARTARE

Pourquoi donc pas?... On nous montre bien leurs gnraux,
et leurs princes, et tous les autres.... Les prisonniers,
c'est fait pour tre vus, c'est pour a d'ailleurs qu'on
nous les a amens jusqu' Pkin.

TROISIME FEMME TARTARE

Oh! mais elle.... Il parat que, pour nous la conduire
ici, c'tait tout le temps des gards en route comme pour
une reine.... Et l'Empereur l'a fait mettre dans la Ville
Interdite, vous savez, dans son palais mme....

PREMIRE FEMME TARTARE

On dit qu'elle a des yeux, des yeux dont les petites gens
comme nous ne peuvent pas supporter le regard....

FLEUR-DE-JASMIN

Oh!... Et puis, j'aurais peur, moi!... Une femme qui a t
morte ... car elle a t morte la dure d'au moins deux
lunes, vous savez!...

DEUXIME FEMME TARTARE

D'abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu'on lui dit.

FLEUR-DE-JASMIN

Dame! chacun le sait bien, qu'elle a t morte.... Deux
lunes, je vous dis, elle est reste pendant deux lunes dans
son tombeau....

LE MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le
melon nouveau!

PREMIRE FEMME TARTARE

On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela
passait au travers d'elle, comme au travers d'une ombre....
(_Avisant un chef des soldats qui est l._) Tenez, demandez
plutt  Lee-Phuang, qui tait l quand on l'a prise;
n'est-ce pas, Lee-Phuang?

LEE-PHUANG

Ah! pour a oui, et j'en ai t tmoin.... Les balles ne
l'arrtaient gure, leur Desse....

DEUX SOUS-OFFICIERS, _amenant au supplice un nouveau groupe
de prisonniers chinois, les mains lies de cordes, parmi
lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidle, en vtements
souills et dchirs._

Place!... Faites place!...

            _Les prisonniers passent pour aller
            rejoindre les autres, qui attendent
            dj leur tour d'excution au pied de
            la muraille._

LEE-PHUANG, _aux femmes qui l'avaient interpell._

Le dernier qui arrive l! Regardez! regardez!... Celui qui
marche la tte si fire: le plus grand chef des rebelles de
Nang-King. Il se nomme Prince-Fidle, c'tait le bras droit
de la Desse; au milieu de la bataille, tout le temps  ses
cts....

LA MERCIRE, _frappant sur son timbre._

Tous les caprices de la coquetterie dans mon talage!
Voyez, jeunes femmes voyez, jeunes filles!...



SCNE II


PRINCE-FIDLE, LE GNRAL TARTARE


LE GNRAL TARTARE, _sortant de sa tente et saluant
Prince-Fidle, qui passe et ferme la marche du dernier
groupe des condamns._

Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas l-bas. Chaque
homme ne doit mourir qu'une fois, et vous, vous mourrez 
chaque tte qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc
pas, de devoir tre la dernire victime?...

PRINCE-FIDLE

Ma prsence, peut-tre, les soutient, mes pauvres soldats,
si simplement hroques.

LE GNRAL TARTARE

Plutt votre souffrance s'ajoute  leur peine.... Accordez
l'honneur  un loyal ennemi de passer sous sa tente les
dernires minutes de votre vie glorieuse.... Vous tes
dj au-dessus des petitesses du monde et des rancunes
implacables.

PRINCE-FIDLE

Le glaive n'est pas responsable, ni mme bourreau.

LE GNRAL TARTARE

Pas mme le gnral.

            _On attache les nouveaux prisonniers
             des poteaux._

PRINCE-FIDLE

Je n'ai pas de rancune....

            _Il entre sous la tente avec le
            gnral tartare._

LE GNRAL TARTARE

Et moi, je n'ai pas d'orgueil. Je sais que les sages
rprouvent la guerre et estiment que l'oeuvre du vainqueur
se rsout en la poussire de dix mille squelettes....

PRINCE-FIDLE

Et qu'on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs
funbres.

LE GNRAL TARTARE

Oui, la gloire des armes n'est, vraiment, que la fume d'un
incendie....

            _Ils se sont assis sur des pliants,
            et on leur sert du vin de riz.
            Pendant le dialogue suivant, les
            excutions recommencent au fond de
            la scne, au milieu d'un remous de
            la foule. A chaque minute, on voit
            le sabre d'un bourreau dcrire une
            courbe en l'air, et aussitt aprs
            une nouvelle tte coupe, saignante,
            est accroche  la grande muraille de
            Pkin qui ferme le tableau. Cris et
            tumulte, un peu assourdis, pendant la
            conversation des deux hommes sous la
            tente._

LE GNRAL TARTARE

Avant de quitter ce monde, n'avez-vous pas quelque mission,
envers vos proches, qu'il vous serait prcieux de voir
accomplir?... Je m'en chargerais avec respect.

PRINCE-FIDLE

Ils ont pri, sans nul doute, tous ceux qui m'taient
chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.

LE GNRAL TARTARE

N'avez-vous pas quelque dsir?...

PRINCE-FIDLE

Un seul: celui de connatre le sort de notre Impratrice.
Dans cette bataille funeste o j'ai t fait prisonnier,
elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou
captive?...

LE GNRAL TARTARE

Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement
et, depuis hier, garde  Pkin, non loin d'ici, dans la
Ville Interdite.

PRINCE-FIDLE

Non loin d'ici, ma souveraine!... Ah! si les Dieux, las de
nous frapper, pouvaient permettre.... Savoir qu'elle est l
tout prs!...

LE GNRAL TARTARE

Sur la fin de ce combat, qui fit tant d'honneur aux
vaincus, elle a pu s'chapper avec un millier de soldats.
Mais la retraite tait coupe et depuis longtemps
l'impriale guerrire aurait t prise, si des ordres
contradictoires, entravant nos mouvements comme  plaisir,
ne lui avaient donn la facult de retarder de jour en jour
sa captivit. On et dit que quelqu'un de puissant veillait
sur elle avec une singulire sollicitude, l'avertissait des
dangers ou s'efforait de les carter de sa route.

PRINCE-FIDLE

Que celui-l vive de longs jours heureux et que sa renomme
soit imprissable!...

LE GNRAL TARTARE

Ah! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui
imprgne le sol de la patrie du sang de ses fils?

PRINCE-FIDLE

Elle ne finira, je le crains bien, que par l'extermination
d'une des deux races.... Pourtant la haine serait moins
farouche peut-tre, si les vainqueurs, aprs la victoire,
traitaient les vaincus avec plus de clmence.... Pas tant
d'excutions! Pas tant de sang!... Tout soldat qui ne peut
plus dfendre sa vie devrait tre sacr.

LE GNRAL TARTARE

On offre aux vtres la vie sauve, s'ils se soumettent; tous
refusent.

PRINCE-FIDLE

Leur hrosme devrait tre une raison de plus de les
pargner.

LE GNRAL TARTARE

Que faire?... Notre devoir est d'obir.

PRINCE-FIDLE

Pas jusqu'au crime. Une petite pierre peut quelquefois
enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant
seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.

LE GNRAL TARTARE

Comment cela?...

PRINCE-FIDLE

En rsistant  l'iniquit.... Vous souvenez-vous?... Une
autre guerre, toute pareille  celle-ci, le sac d'une
ville, l'ordre au bourreau de faucher toutes les ttes
comme  prsent; alors, un jeune chef, fou de douleur 
l'ide d'un pareil carnage, trouve de tels accents pour
supplier le gnral de faire grce, ou tout au moins de
restreindre les excutions, que celui-ci consent  limiter
la tuerie au temps que pourra mettre  se consumer une
baguette de parfum. Le parfum s'allume, la premire tte va
tomber; mais le jeune chef, frmissant d'horreur, saisit
la baguette, la rduit en poussire, et court au bourreau
en criant: C'est fini! c'est fini! on fait grce! Puis,
comme il a dsobi, il va se briser la tte contre un
rocher.... A ce hros, le peuple leva un temple, qui se
dresse aujourd'hui encore sur une haute colline et dont les
marches, depuis des sicles, n'ont cess d'tre jonches de
fleurs fraches.

LE GNRAL TARTARE, _rveur._

A ce hros, le peuple leva un temple!...



SCNE III


LES MMES, LA FOULE, _puis_ UN OFFICIER.


_Depuis quelques instants, la foule, plus turbulente,
commence  murmurer contre le carnage. Devant une nouvelle
troupe de condamns que l'on amne, des cris clatent._

LA FOULE

Oh! oh! assez! assez!

UNE VOIX

Les ministres de l'Empire sont des bouchers!

UN HOMME, _montant sur les paules de ses voisins._

Assez! assez!... Mort aux tigres!...

PRINCE-FIDLE, _sous la tente, voyant que le gnral
tartare se lve._

Sans doute, c'est mon tour?...

LE GNRAL TARTARE

Non, non. Restez encore, nous serons avertis.

UN AUTRE HOMME, _sur la place._

Oui! Mort aux tigres!... (_Il se baisse et trempe le bout
de sa ceinture dans le sang._) Et je vais l'crire, moi,
tenez, sur cette muraille: Mort aux tigres!

            _Il monte sur une pierre et commence,
            avec le bout de sa ceinture, 
            tracer des caractres sur un pan de
            muraille. Le gnral est sorti de la
            tente._

UN OFFICIER

Des hommes par ici!... Qu'on disperse cette foule
insolente!... Arrtez celui qui crit ...

LE GNRAL TARTARE, _s'avanant prcipitamment._

Qui donc commande sans mon ordre?...

L'OFFICIER

Seigneur, un commencement d'meute ... n'est-ce pas mon
devoir?...

LE GNRAL TARTARE

Vous n'avez d'autre devoir que d'obir.... (_Il renvoie
d'un geste les soldats qui s'taient avances pour saisir
l'homme._) Les bourreaux doivent tre las: une seconde
fois, que le chef des excutions leur donne l'ordre de se
reposer.

L'OFFICIER

Pendant combien de minutes?

LE GNRAL TARTARE

Aussi longtemps que mon sabre restera fix ici.

            _Il l'enfonce dans le sol._

PRINCE-FIDLE, _bas au gnral._

Prenez garde, mon gnreux ennemi! Peut-tre va-t-on croire
que vous avez peur.

LE GNRAL TARTARE

Des vivants, non.... Mais des spectres, c'est vrai oui,
j'ai peur des spectres....

            _Ils entrent ensemble sous la
            tente. La foule, dont la rumeur va
            croissant, s'carte de la place des
            excutions, laissant voir les corps
            sans tte qui gisent  terre, et
            les mares de sang. Les marchands
            reprennent leurs cris et leurs
            musiques._

LE MARCHAND DE FLEURS

Pivoines royales, lotus varis, toutes les fleurs de la
saison!

LE GNRAL TARTARE, _dans la tente,  Prince-Fidle._

Vous le voyez, je me compromets, comme le hros de votre
lgende, et cependant on ne m'lvera point de temple.

PRINCE-FIDLE

Mais vous n'esprez pas les sauver, ceux des miens qui
restent encore?...

LE GNRAL TARTARE

Qui sait!... Tant que les ttes ne sont pas dtaches des
paules.... Vous entendez dehors: le flot du peuple irrit
grossit toujours.... Souvent une courte meute a dlivr
bien des victimes.... Je puis tre dbord, avoir la main
force: le ciel le veuille!...

PRINCE-FIDLE

Votre noble gnrosit m'encourage  vous demander une
grce.

LE GNRAL TARTARE

Ce sera une joie pour moi de l'accorder.

PRINCE-FIDLE

Avant de m'agenouiller l-bas, contre la muraille
sanglante, je souhaiterais obtenir une heure de libert,
sur ma parole....

LE GNRAL TARTARE

La parole d'un homme tel que vous est plus solide qu'une
chane de fer  ses jambes ou qu'une cangue de bois de
cdre  ses paules.... Une heure oui, mme une heure et
demie, nous pouvons attendre.... L'emploi que vous voulez
en faire, peut-tre le devin-je: c'est la grande captive,
n'est-ce pas, que vous rvez de revoir.... L, je ne puis,
hlas! en rien vous servir.... Les Dieux vous viennent
en aide!... (_Prsentant une robe brode d'or qui est
accroche au mt de la tente._) Une seule chose: consentez
 revtir une de mes robes; elle vous sera toujours une
sauvegarde.

PRINCE-FIDLE

Comment oserais-je?...

LE GNRAL TARTARE

Je vous en prie.... Ce vtement me deviendra prcieux, au
contraire, pour vous avoir protg. (_Il passe la robe 
Prince-Fidle, qui ne rsiste plus, et puis il soulve une
portire au fond de la tente._) Par l, Prince, fuyez!...

            Exit _Prince-Fidle._


SCNE IV


LE GNRAL, UN COURRIER DE L'EMPEREUR, UN OFFICIER, LES
PRISONNIERS, LA FOULE.


_Un grand mouvement dans la foule, qui vocifrait toujours.
Et on entend, au fond de la scne, les trompettes sonner._

LE GNRAL TARTARE, _sortant de sa tente,  un officier qui
est l._

Qu'est-ce donc?... Le salut rituel!... Qu'arrive-t-il
encore?

L'OFFICIER

Un courrier de l'Empereur.

            _Des soldats se rangent en haie sur
            le passage du courrier et mettent
            un genou  terre. Le courrier est 
            cheval et porte sur l'paule un petit
            paquet envelopp de soie jaune._

LE COURRIER, _mettant pied  terre._

Ordre de l'Empereur.

            _Deux soldats apportent aussitt
            une table sur laquelle on pose la
            lettre, puis on allume des parfums:
            le gnral met en hte sa veste
            de crmonie, salue trois fois le
            message et le prend enfin._

LE GNRAL TARTARE, _au courrier, aprs avoir examin
l'enveloppe._

Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard? il est parti au
point du jour de la Ville Interdite, et la distance n'est
pas longue.

LE COURRIER

C'est vrai; seigneur, mais des gens malintentionns taient
posts  plusieurs endroits sur ma route. J'ai d faire un
dtour, et mon cheval a renvers bien du monde avant de
dpasser les obstacles.

LE GNRAL TARTARE, _ demi-voix._

Que le ciel dlivre notre Empereur des mchants qui
oppriment sa volont!

LE COURRIER, _de mme._

Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple!...

LE GNRAL TARTARE. _Il ouvre la lettre. A part, aprs
l'avoir lue._

Voil qui sauve bien des existences, sans compter la
mienne.... (_A la foule._) Ordre de l'Empereur, coutez
tous: Telle est mon expresse volont; je fais grce de
la vie, sans condition,  tous les captifs de la guerre,
chefs et soldats, et je leur accorde la libert entire.
Respectez ceci.

            _Il montre le sceau de l'Empire._

LA FOULE

Dix mille annes! Dix mille annes  notre Empereur!

            _On commence  dtacher les
            prisonniers._

LE GNRAL TARTARE, _ la foule._

coutez encore. L'ordre devait arriver  temps pour sauver
tous les condamns. Des obstacles, sems sur la route du
messager, sont la cause d'irrparables malheurs dont le
matre, mal obi, n'est pas responsable.

LA FOULE

Malheur aux ministres infidles! Mort aux tigres!

            _Les femmes s'empressent aussi
             dtacher les prisonniers qui
            s'approchent du gnral._

L'OFFICIER, _bas  un autre._

Notre gnral laisse pousser de tels cris sditieux....

DEUXIME OFFICIER

Dites mme qu'il les provoque!

LE GNRAL TARTARE, _aux prisonniers._

Mes amis, coutez un sage conseil: ne vous attardez point
en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grce,
hurlent des fauves, toujours exasprs de lcher leur
proie.... Allez! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez
point par la campagne; trop facilement on vous rejoindrait.
Dispersez-vous, garez-vous dans la ville immense, dans
les quartiers purement chinois o la foule ne saurait vous
trahir....

LES PRISONNIERS

Nous suivrons vos avis. Le ciel pande sur vous ses
faveurs....

            _Ils saluent et se dispersent. Le
            gnral reprend son sabre, fich
            en terre, et le remet lentement au
            fourreau._

LA FOULE

Mort aux tigres! Dix mille annes  notre Empereur!...

            _Pendant que le rideau descend, ou
            que la nuit se fait sur le thtre
            pour un changement instantan, on
            entend encore les cris des marchands._

LE FLEURISTE

Pivoines royales! Lotus varis, toutes les fleurs de la
saison!

LA MERCIRE

Tous les caprices de la coquetterie dans mon talage!
Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!




DEUXIME TABLEAU


La grande salle du trne au Palais de Pkin, immense,
entirement rouge et or: le trne, au milieu sur une
estrade o l'on monte par trois escaliers bords de
brle-parfums et d'emblmes. Colonnes de laque rouge,
soutenant un plafond trs lev, o d'normes dragons d'or
se tordent parmi des nuages rouges; le plus grand, comme
dtach, prt  tomber du ciel, tient dans sa gueule une
boule d'or, juste au-dessus du trne. Par terre, tapis
jaune o se contournent des dragons de vingt mtres de
longueur. Sur le ct de la scne, un carillon: il est fait
de plaques de marbre alignes et suspendues par des chanes
d'or  un immense chssis dont les pieds d'or reprsentent
des monstres, et dont les angles suprieurs sont orns
de phnix d'or dployant leurs ailes vers le plafond.
Prs de l'entre principale, deux eunuques tiennent des
chasse-poussires en queue de rhinocros. On prpare une
grande audience solennelle,  l'occasion du triomphe des
armes tartares. Des blocs de porcelaine, reprsentant des
monstres, sont poss en rang sur les tapis; ils marquent
les places o doivent se tenir et se prosterner les
diffrents groupes de dignitaires. Des personnages en robe
de gala vont et viennent avec agitation. On parle bas, on
marche en silence. Attitude respectueuse. On s'incline en
passant devant le trne.



SCNE PREMIRE


OFFICIERS DU PALAIS, DIGNITAIRES, ET MAITRES DES CRMONIES.


PREMIER MAITRE DES CRMONIES, _mettant en ligne un des
derniers blocs de porcelaine._

L; le dix-huitime groupe des grands lettrs s'arrtera
l, face au trne, mais tourn un peu de biais.

DEUXIME MAITRE DES CRMONIES.

Tout me semble ainsi rgl pour le mieux.... Nous serons
prts.

UN OFFICIER

L'Empereur, prtend-on, est extrmement fbrile depuis ce
matin....

DEUXIME OFFICIER

On l'affirme en effet.... Lui si sombre et abattu depuis
quelques jours ... tellement que chaque victoire de ses
armes paraissait l'accabler comme un dsastre.

TROISIME OFFICIER

Oui, qui et dit qu'il exigerait un tel apparat pour
clbrer son triomphe?...

QUATRIME OFFICIER

Et vous savez la nouvelle?... La prisonnire doit y
paratre.

TROISIME OFFICIER

Laquelle?...

QUATRIME OFFICIER

Laquelle!... Voyons, est-ce que cela se demande? La grande,
bien entendu, l'unique, celle dont tout le monde ...
l'ex-impratrice des rebelles.

CINQUIME OFFICIER, _ironiquement._

Ah! la Desse!... Alors on va la voir.

SIXIME OFFICIER

Et on pourra juger de sa puissance surnaturelle,  moins
qu'elle l'ait perdue.

QUATRIME OFFICIER

Oh! pour de la puissance, elle en a toujours.... Hier au
soir, par ordre de l'Empereur, on a dcapit deux eunuques,
coupables seulement de lui avoir annonc la mort de son
fils, sans y mettre les formes....

TROISIME OFFICIER

Et moi, je sais des dtails, par la Grande Matresse....
Ce matin, elle a daign parler, la Desse, pour demander
des vtements de deuil.... Alors, dans les rserves de feu
l'impratrice-mre on est all chercher ce qu'il y avait de
plus magnifique, en fait de robes blanches et de souliers
blancs.



SCNE II


LES MMES, LE GRAND CHAMBELLAN.


LE GRAND CHAMBELLAN, _entrant par une porte du fond._

Ordre de l'Empereur!... (_Tous coutent en courbant la
tte._) Que les membres du conseil priv, les ministres,
les dignitaires, revtus de leur costume d'apparat, se
runissent en silence dans les galeries voisines de la
salle du trne, prts  entrer quand Sa Majest frappera
TROIS FOIS sur ce gong. (_Il dsigne le grand gong plac au
pied des marches du trne._) Personne ici. Et des gardes 
toutes les portes.

            _Tous saluent et s'apprtent 
            sortir._


SCNE III


LES MMES, UN HRAUT ET LE GRAND MAITRE DES CRMONIES.


LE HRAUT, _paraissant  une porte et tenant  la main un
grand criteau de laque au bout d'une hampe d'or._

Faites silence.

LE GRAND MAITRE, _entrant avec Puits-des-Bois._

Sortez tous! Fermez les portes! Voici l'Empereur!

            _Tous sortent effars. Le grand
            matre et Puits-des-Bois restent
            seuls; ils se prosternent, et
            l'Empereur parat._



SCNE IV


L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS, LE GRAND MAITRE DES CRMONIES.


L'EMPEREUR, _sombre, en grand costume._

Combien de ttes, dites-vous, taient dj tombes?

LE GRAND MAITRE

Cinquante  peine, sire!... Votre gnral, comme par un
pressentiment de la clmence de Votre Majest, avait men
les choses avec une audacieuse lenteur....

L'EMPEREUR

Il en sera rcompens par le ciel et par moi.... Quant
aux grands de ma cour qui osrent arrter mon courrier
de grce, ceux-l, oui, qu'on me les trouve, et que
le bourreau les fauche demain.... Comment les Dieux
permettent-ils qu'au sommet o je suis, le bien soit
presque irralisable, tandis que le meurtre est si ais!...
Maintenant, allez!... (_Indiquant Puits-des-Bois._) J'ai
besoin de m'entretenir avec mon conseiller....

            _Le grand matre sort._



SCNE V


L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.


L'EMPEREUR, _ Puits-des-Bois, toujours prostern._

Relve-toi, ami, nous sommes seuls.... Mon projet, n'est-ce
pas, tu l'as devin: je veux qu'elle vienne l, elle,
auprs de moi. (_Montrant le trne._) Ple et dans la
blancheur de son deuil, peu importe, je veux qu'elle vienne
l,  mes cts, sur ce trne.... Aujourd'hui, la faire
reconnatre par mon peuple comme mon pouse; que les grands
de ma cour se prosternent devant leur Impratrice, en mme
temps que devant leur Empereur.... Sans elle, vois-tu, il
n'y a pour moi ni empire ni triomphe ...

PUITS-DES-BOIS

Elle a consenti?...

L'EMPEREUR

Hlas! le sais-je, si elle acceptera?... Je me suis drob
jusqu'ici  cette entrevue de charme et d'pouvante....
C'est maintenant, c'est ici mme, que nous nous reverrons
pour la premire fois.... Le ciel me soit en aide!... Tu
diras que je suis toujours un enfant: j'ai voulu entourer
de magnificence notre heure dcisive.... Ah! s'il n'y avait
pas entre nous cette mort de son fils, je tremblerais
moins....

PUITS-DES-BOIS

Son fils! Mais vous avez fait tout au monde pour le
sauver.... Puisque votre conscience ne vous reproche rien,
Sire, il convient mieux  vos projets que cet enfant soit
en paix chez les Ombres.... L'imposer  vos Tartares et
t bien dangereux.... Tandis qu'une dynastie mle, un
autre fils qui natrait de votre sang et du sien....

L'EMPEREUR

Un fils qui me viendrait d'elle!... Oh! ami, tais-toi!...
Les rves trop beaux, il ne faut pas les formuler.... (_Il
frappe sur le gong un seul coup lger._) Allons, va!...
Voici l'instant terrible de la revoir.... Va!... (_A un
officier qui se prsente, appel par le gong._) Qu'on amne
ici la captive, avec les gards que j'ai commands. Allez!
(_Rappelant l'officier qui s'en va._) Attendez encore....
(_A Puits-des-Bois qui s'en allait aussi._) Non, sa fiert
pourrait s'offenser d'tre ainsi amene en ma prsence.
Plutt, qu'elle soit ici la premire au rendez-vous; et
c'est moi ensuite qui aurai l'air de comparatre devant
elle, comme un vaincu demandant grce. (_A l'officier qui
attend._) Ds que je serai sorti, faites introduire ici
l'Impratrice, et qu'on la laisse seule.... Allez, cette
fois!...

            _L'officier sort par le fond._

PUITS-DES-BOIS, _en s'en allant avec l'Empereur._

Elle vous aime, sire!... Ayez confiance.... Quelle est la
femme, mme presque desse, qui ne cderait pas?

L'EMPEREUR

Elle, justement!... Elle seule.

PUITS-DES-BOIS

Mais puisqu'elle vous aimait....

L'EMPEREUR

Et aujourd'hui, ne doit-elle pas me har?... Tant de sang,
que des tratres ont fait couler malgr moi.... Partout,
mes ordres de grce, intercepts ou changs en arrts de
mort.... La haine, l'implacable haine de nos deux peuples,
toujours triomphante....

PUITS-DES-BOIS

Mais vous avez cependant sauv tant d'existences.... Et
elle doit le savoir....

L'EMPEREUR, _en s'loignant._

Oh! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma
vie!... Cette heure, l-bas, dans le jardin de son palais,
au milieu de cette foule ou nous tions si seuls, quand
elle m'avait pris dans son regard, et que nos mes se sont
unies en une treinte souveraine.... Mais maintenant, voici
qu' l'ide de la revoir, je tremble comme un coupable.

            _L'Empereur sort avec son conseiller
            par une porte latrale. Deux eunuques
            et deux suivantes amnent aussitt
            l'Impratrice, jusqu'au pied du
            trne, et, aprs s'tre prosterns,
            se retirent, la laissant seule. Elle
            est en grand deuil tout blanc, les
            mains lies par une corde de soie._



SCNE VI


L'IMPRATRICE, _puis_ PRINCE-FIDLE.


L'IMPRATRICE, _bas  elle-mme._

Tant d'gards dont ils m'entourent ... m'pouvantent ...
plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, 
lui, au lieu d'un cachot.... Lui, lui, qu'ose-t-il esprer?
Lui, que me veut-il?...

PRINCE-FIDLE, _vtu de la robe du gnral tartare, entre
en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds
de l'Impratrice._

Oh! le ciel est encore clment, puisqu'il permet qu'avant
de mourir je me prosterne une dernire fois devant mon
Impratrice adore.

L'IMPRATRICE, _avec calme et garement._

Vous? C'est vous qui tes ici?... Cher prince!... Alors,
sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce dj notre
runion plus haut que la vie?... Sans cela, par o
seriez-vous venu, comment, par quel sortilge,  travers
tous ces murs qui font peur?...

PRINCE-FIDLE, _toujours prostern._

L'audace ne cote pas, quand on n'a plus rien  perdre....
Et puis les Dieux, sans doute, taient avec moi.... Oui,
j'ai pass, comme par sortilge, ainsi que vous dites, j'ai
pass les murs, les portes gardes.... Un de ses soldats,
 lui, m'a guid aussi, pour ce qui me restait d'or....
Pardonnez-moi, voici que je pleure: est-ce de joie ou de
dtresse, je ne sais plus.... De joie, oui ... car je ne
souhaitais que cette grce: avoir revu Votre Majest, lui
avoir dit une fois,  genoux, ma vnration passionne ...
qui, si prs de la mort, n'offense plus, n'est-ce pas....
Et surtout, lui offrir le prsent magnifique, le prsent
qui dlivre de tous les outrages du vainqueur.... Elle est
donc accomplie jusqu'au bout, ma mission de sujet fidle,
car ce prsent, je l'ai apport  mon Impratrice.

L'IMPRATRICE

Le poison! (_Comme un cri de dlivrance et de triomphe._)
Ah!...

PRINCE-FIDLE, _offrant un poignard._

Le poison.... Hlas! je n'ai pas pu.... Rien que cela,
tenez.

L'IMPRATRICE

Eh bien! mais cela suffit.... Frappez-moi, avant qu'il
paraisse, lui!

PRINCE-FIDLE, _se relevant et se jetant en arrire._

Oh! ma bien-aime souveraine!... Ne commandez point  votre
serviteur, qui vous a toujours obi ... ne lui commandez
point ce qui est trop au-dessus de ses forces....

L'IMPRATRICE

Non, vous ne voulez pas?... Alors donnez!... Je frapperai
moi-mme.... J'essaierai.... Je pourrai....

PRINCE-FIDLE, _apercevant les mains attaches._

Mais, vos mains.... Oh! moi qui n'avais pas vu!...

L'IMPRATRICE

Ah! c'est vrai....

PRINCE-FIDLE

Dois-je les dlier? Avons-nous le temps?

L'IMPRATRICE

Non, trop long.... L, dans les plis de ma robe, cachez
l'arme.... (_Le Prince hsite encore._) Vous n'osez pas?...
C'est vrai, toucher la souveraine!... Oh! vous pouvez;
c'est comme une morte  prsent, votre Impratrice.

PRINCE-FIDLE, _cachant le poignard dans le corsage._

Mais, avec ces liens, comment?...

L'IMPRATRICE Ah! il les fera dlier, celui devant qui je
vais comparatre.... Et puis,--on est excusable, n'est-ce
pas, de changer d'ide, si prs de la mort,--je voulais que
vous me frappiez avant qu'il vienne.... A prsent, j'aime
mieux le revoir, lui, l'Empereur.

PRINCE-FIDLE

Le revoir?... Vous le connaissez donc?

L'IMPRATRICE

Oui ... Restez jusqu' ce qu'il soit l.

PRINCE-FIDLE

Oh! non, que l'on ne me trouve pas ici!

L'IMPRATRICE

Qu'importe? au point o nous en sommes....

PRINCE-FIDLE

C'est que.... L-bas, les dernires ttes tombent.... On
fait l'appel de ceux qui restent.... Il est temps ... mon
tour vient.... Ils m'avaient laiss libre une heure sur ma
parole.... Je ne voudrais pas avoir eu l'air de fuir....

L'IMPRATRICE

Alors, oui, partez, prince.... Adieu ... Je vous
rejoindrai bientt, tous, mes fidles!... A ceux qui
restent dites-le, que je vais vous rejoindre....

            _Prince-Fidle part en courant._



SCNE VII


L'EMPEREUR, L'IMPRATRICE.


_L'Empereur entre et s'approche. L'Impratrice demeure
impassible les yeux  terre._

L'EMPEREUR

Fille du Ciel, daignez lever les yeux vers le vainqueur
dsol qui s'incline devant vous; daignez le regarder et
vous souvenir; sans doute, vous le reconnatrez, mais
puissiez-vous le regarder sans haine!

L'IMPRATRICE, _comme absente et les yeux toujours baisss._

Pour le reconnatre, je n'ai besoin ni de rentendre sa
voix, ni de revoir son visage. Dans mon esprit, la lumire
s'est faite pendant les heures de ma captivit: avant
d'entrer ici, je savais en quelle prsence j'allais tre
amene.... (_Un silence pendant lequel l'Empereur reste
inclin._) A la fille des Ming, que peut avoir  dire
l'empereur des Tartares?...

L'EMPEREUR, _regardant les mains de l'Impratrice,
qu'attache une corde de soie._

Oh! vos mains lies!... C'tait pour vous dfendre contre
vous-mme, que j'avais ordonn cela.... Mais,  prsent....
(_Il s'approche, mais avec hsitation, pour les dlier.
L'Impratrice recule, en le regardant pour la premire
fois._) Oh! pardon.... Devant vous, dans mon trouble
infini, je ne sais plus.... C'est vrai, j'allais oser les
toucher, vos mains meurtries.... Et cependant vous m'tes
plus sacre encore, ici, que l-bas, dans la splendeur....
(_Il frappe un coup lger sur le gong. Un officier parat.
A l'officier._) La grande matresse! Qu'elle vienne 
l'instant mme. (_A la grande matresse, qui entre aussitt
et se prosterne._) Dliez les mains de l'Impratrice, et
laissez-nous. (_La grande matresse obit et sort. Un
silence._) Votre voix n'est plus votre voix. Vos yeux ne
sont plus vos yeux. Vous tes devant moi, et votre me
semble reste dans l'inapprciable lointain. Je ne vous
attendais pas ainsi et vous me faites peur. La majest de
la mort est en vous.

L'IMPRATRICE

On m'appelle au pays des Ombres. Permettez-moi bientt d'en
franchir le seuil; de vous, je ne puis accepter d'autre
grce. Mes fidles, mes guerriers s'tonnent que je tarde
 les rejoindre, et mon fils coute s'il n'entend pas
derrire lui dans le sentier obscur, venir le bruit de mes
pas.

L'EMPEREUR

Votre fils!... Oh! votre fils!... Qui donc, aprs vous,
l'a pleur comme moi?... Dix courriers ont t lancs, mes
plus rapides cavaliers, nuit et jour au galop, crevant
leurs chevaux, jalonnant les routes de cadavres poumons,
pour essayer d'arriver  temps, de dtourner l'irrmdiable
malheur....

L'IMPRATRICE

Qu'en a-t-on fait?... Le corps de mon fils, o est-il?...

L'EMPEREUR

A cette heure, dans un grand char imprial, il s'achemine
lentement vers le Nord, prcd de musiques funbres, suivi
de mille dignitaires en vtements de gala, avec tout le
faste d'un jeune souverain.

L'IMPRATRICE

Et o le conduit-on, mon fils?

L'EMPEREUR

Vers les forts inviolables o reposent les Empereurs
tartares. L, dans une valle o jamais l'homme n'a creus
la terre, deux lieues de cdres sombres jetteront leur
silence autour de son mausole de porcelaine....

L'IMPRATRICE

M'accorderez-vous de dormir auprs de lui?

L'EMPEREUR, _trs doux, comme un enfant._

Mais ... suivant l'usage des Impratrices, c'est vous-mme
qui, dans la fort, choisirez le site, les perspectives, et
tracerez les longues avenues de marbre ... pour quand votre
heure sonnera....

L'IMPRATRICE

Elle a sonn, mon heure, et depuis bien des jours.... Je
l'ai entendue, mais j'avais les mains lies, et vos gardes,
sans trve, autour de moi.... A prsent, vous me la donnez,
n'est-ce pas, ma libert suprme, et je m'en vois rejoindre
tous ces morts qui m'attendent? Me retenir, serait indigne
de vous, mon noble ennemi, vous ne ferez pas cela!...

L'EMPEREUR, _aprs un silence._

Vous retenir?... Oh! moi, non ... mais, le devoir.... Fille
des Ming, au devoir vous tes incapable de faillir ...

L'IMPRATRICE, _s'animant enfin._

Le devoir!... Quel devoir?... Ah! dj une premire
fois on m'a leurre avec ce mot-l, et on m'a conduite
 fuir, comme une femme vulgaire que la peur talonne;
pendant qu'ils savaient mourir comme des braves, tous,
mes guerriers, mes princes, jusqu' mes filles d'honneur,
je m'en allais, moi, lchement, par les souterrains de
mon palais ... pour obir au devoir!... Tenez, c'tait 
l'heure o mes soldats tombaient par milliers, frapps
par les vtres, o mes murailles croulaient sous le heurt
de vos armes ... on m'avait apport, dans une coupe
d'or, le breuvage de la Grande Dlivrance ... et j'tais
l, tranquille comme en ce moment ... plus souriante
toutefois, prte  porter la coupe  mes lvres; j'allais
chapper  tout, m'en aller fire et intangible, dans ma
parure impriale; les demeures souterraines o dorment
mes anctres s'ouvraient l tout prs, non connues de vos
Tartares, et on avait le temps encore de m'y emporter....
Mais le devoir!... Oh! le devoir, parat-il, tait de
fuir, et j'ai cd.... Et, jusqu'au jour o vos soldats
m'ont prise, j'ai tran longuement dans la campagne,
aux avant-gardes de mes armes toujours vaincues, moi,
l'Impratrice et l'Invisible, me profanant au milieu des
hommes, marchant devant eux comme une sorte de fille
exalte!...

L'EMPEREUR

Dites que vous avez t l'hrone sublime, la grande
impratrice guerrire, la desse des combats qui
dfiait les flches et la mitraille, celle qui revivra
ternellement dans les pomes et l'histoire!

L'IMPRATRICE

J'ai cherch  racheter ma fuite, voil tout; j'ai fait
ce que j'ai pu, mais une action lche ne se rachte
pas. C'tait dans mon palais qu'il fallait mourir, dans
l'autodaf allum de mes mains et qui a consum tant de
braves.... Ma cendre mle aux leurs, c'tait cela qu'il
fallait.... Le devoir, dites-vous?... Mais, j'appartiens
donc encore  la Terre, vous croyez?... Mes villes sont
dtruites, mes armes sont ananties, mon fils est mort....
Et  cette heure, tenez, je le sais, l, au pied de votre
grande muraille tartare, les ttes une  une tombent dans
la poussire, les ttes de mes derniers fidles.... Alors,
quel devoir je vous prie?... (_Elle retire le poignard de
sa robe et tend le bras pour se frapper._) Celui-ci, rien
que celui-ci.... (_L'Empereur se jette sur elle avec un
cri, l'arrte en lui saisissant le poignet et jette le
poignard  terre._) Ah! vous portez les mains sur moi, 
prsent!

L'EMPEREUR, _inclin, trs bas._

Pardon!... coutez-moi seulement; vous mourrez aprs si
vous voulez, je vous le promets ... mais d'une faon plus
douce..., pas comme cela avec du sang.... Mme je vous en
fournirai les moyens, si vous voulez toujours....

L'IMPRATRICE, _avec douceur tout  coup._

D'une faon plus douce!... Cela, je le veux bien.... Le
breuvage de la Grande Dlivrance, nous autres souverains,
nous n'allons point sans cela. Vous l'avez aussi, n'est-ce
pas?

L'EMPEREUR

Nuit et jour  porte de main, depuis surtout que vous
avez commenc de jouer votre vie  chaque heure, au plus
fort des batailles. J'avais tant de crainte de ne pouvoir
le prendre vivant, mon beau phnix de guerre!... Soyez
rassure, nous l'avons avec nous, la Dlivrance: parmi les
bijoux de ma ceinture, l, dans cet tui d'or.

L'IMPRATRICE

Et vous m'en donnerez?

L'EMPEREUR

Oui.

L'IMPRATRICE

Vous le jurez?

L'EMPEREUR

Oui! Aprs que vous m'aurez cout, j'aurai ce suprme
courage. Vous le refuser serait indigne de vous et de
moi.... Mais, aprs que vous m'aurez entendu, seulement
aprs....

L'IMPRATRICE

Eh bien! parlez, sire. En change de votre serment, prenez
les dernires minutes o il sera donn  mes oreilles
d'entendre,  mes yeux de voir....



SCNE VIII


LES MMES, UN OFFICIER.


L'EMPEREUR. _Il frappe un coup lger sur le gong, un
officier parat. A l'officier._

Doublez les gardes aux portes! Et la mort immdiate 
qui, pour n'importe quelle raison, oserait entrer avant
que j'aie frapp de nouveau sur ce gong, frapp TROIS
COUPS. C'est compris? Allez! (_Mouvement de l'officier
pour sortir._) Attendez! (_Montrant les brle-parfums sur
les marches du trne._) De l'encens, des baguettes, vite,
rallumez!... Je veux des parfums dans l'air. (_L'homme
allume en hte des faisceaux de baguettes et la fume
monte._) Bien. Sortez!

            _L'homme sort  reculons et presque
            prostern._



SCNE IX


L'EMPEREUR _ l'Impratrice, appuye aux rampes des
escaliers du trne._

Hlas! je lis dans vos yeux la rsolution obstine.... Vous
allez mourir, je le sais.... Je parlerai sans espoir....
Une grce  vous demander encore me l'accorderez-vous?

L'IMPRATRICE

Sans doute, oui.... Mais d'abord, qu'est-ce donc?

L'EMPEREUR, _montrant le trne._

Notre entretien suprme, je voudrais qu'il et lieu
l-haut. Une fois dans votre vie, ne ft-ce qu'une seule
fois sans lendemain, je voudrais vous avoir vue assise sur
ce trne des conqurants tartares.

L'IMPRATRICE, _trs tranquille et dtache._

N'est-ce que cela? S'il vous plat ainsi, je le veux bien.
(_Elle commence  monter les marches du trne._) Je monte
lentement: je suis brise et dfaillante.... Ce breuvage
que vous allez me donner, c'est celui qui endort, n'est-ce
pas?... On ne verra point mes traits douloureusement se
contracter? Le Phnix, mme agonisant, aimerait conserver
un peu de grce.

L'EMPEREUR, _de mme._

C'est mieux encore que ce que vous souhaitiez; cela vient
des Barbares de l'Ouest: des perles brillantes sous une
mince feuille d'or.... On passe  nant  travers un
sommeil soudain, dans un vertige trs doux....

L'IMPRATRICE, _de nouveau comme absente._

Ah!... dans un vertige.... (_Ils sont arrivs en haut.
Elle s'assied  demi couche sur le trne, qui est presque
large comme un divan. L'Empereur reste debout._) Eh bien!
maintenant, ne tardez plus, parlez....

L'EMPEREUR

Ce n'est pas seulement pour un vain caprice que j'ai voulu
vous voir assise l.... Ce que nous avons  nous dire
est si solennel! Entretien d'Empereur  Impratrice, de
puissance  puissance.... Ici, mieux qu'en bas, abstraits
l'un et l'autre de nos personnalits terrestres, nous
saurons prendre conscience de nos missions surhumaines.

L'IMPRATRICE

De puissance  puissance?... Mais je ne suis plus rien,
moi, qu'une captive qui ne compte pas.

L'EMPEREUR

Vous tes toujours souveraine et doublement souveraine,
matresse des destines de la Chine, arbitre de tout....
(_L'Impratrice l'arrte d'un regard, comme offense._)
Matresse des destines de la Chine, oui!... Et, ne vous
offensez pas, je n'entends point l parler de votre pouvoir
sur son Empereur.... Mais, vaincue, captive, peu importe,
n'tes-vous pas toujours la fille des Ming? Des coeurs, par
centaines de millions, vous appartiennent secrtement....
La rvolte, un moment dompte par mes soldats, renatra
demain, renatra toujours.... Vous seule au monde auriez le
pouvoir de l'apaiser  jamais ... et cela ne vous laisse
plus le droit de mourir....

L'IMPRATRICE, _interrompant._

Les morts m'attendent.... Je suis des leurs, maintenant....
J'entends leurs voix qui me pressent de venir....

L'EMPEREUR

Je voudrais vous dire en peu de mots.... Je vous sens dj
partie, dj glace.... Je me hte et je me perds.... Il
me semble que je parle  la pierre d'une tombe.... Des
puissances, vous et moi, disais-je, oh! oui, de grandes
puissances!... Deux lignes rivales d'empereurs fabuleux,
de hros difis, qui allaient s'tiolant depuis des
sicles, sous l'oppression des rites et des formules, dans
des prisons trop magnifiques; deux dynasties qui semblaient
voues  la dure poussireuse des momies, ont par miracle
abouti  vous et  moi, qui sommes vivants et jeunes;
de notre union pourrait surgir une Chine nouvelle, qui
serait vivante aussi et dominerait le monde; ensemble nous
accomplirions cette tche sainte, pour le bonheur de nos
peuples et la gloire ternelle de nos deux noms unis....
Mais sans vous, non, je ne puis plus rien, je retombe
dans l'isolement dor, l'oisivet maladive, les fumeries
endormeuses.... Si vous saviez ce qu'a t mon enfance,
enferme, solitaire, au fond d'un appartement d'bne
noire!... Dans l'obscurit de ce palais, j'ai bauch,
comme un enfant qui rve, ce projet de m'unir  vous, dont
mon imagination tait hante ... et votre fils et t mon
fils.... C'est comme un enfant encore que je suis parti
pour cette aventure, d'aller vous voir dans votre palais de
Nang-King. Et je vous ai vue, et ma volont d'homme, qui
flottait encore dans les songes, s'est concentre soudain
vers le but prcis et unique.... Oh! tant d'obstacles j'ai
dj surmonts!... D'abord m'chapper de vos palais;
rentrer sans encombre ici, entre ces terribles murs de la
Ville Jaune,... et puis arracher le pouvoir aux mains
des sombres malfaiteurs, qui avaient t longuement les
tortionnaires de ma jeune volont et de ma raison.... La
guerre dj battait son plein; les haines dchanes,
l'odeur de sang dans l'air, Chinois et Tartares hurlaient
comme des fauves.... Tout cela, vous le savez bien, je ne
pouvais plus l'arrter....

L'IMPRATRICE

Je le sais.

L'EMPEREUR

Que j'aie fait tout au monde pour sauver votre fils, le
croyez-vous?

L'IMPRATRICE

Maintenant, je le crois.

L'EMPEREUR

Si je dis ces choses, c'est pour qu'au moins vous ne me
hassiez pas.

L'IMPRATRICE, _toujours calme et absente._

Je n'ai contre vous aucune haine.

L'EMPEREUR

Les ttes de vos fidles, qui tout  l'heure tombaient
encore l, prs de nous, c'est contre ma volont: j'avais
donn l'ordre de grce. Quant  celui qui sort d'ici
(_souriant_),--car je vois tout, moi, l'Empereur-fantme,
comme vous m'appeliez,--oui, celui qui vous parlait  cette
place mme et qui, si hroquement, se figure courir  la
mort, il aura la vie sauve, et vous le reverrez!

L'IMPRATRICE

Je vous tenais dj pour un ennemi gnreux et grand....

L'EMPEREUR

De mon amour, je n'ai mme pas os vous parler.

L'IMPRATRICE

Je vous sais gr d'avoir maintenu plus haut que cela notre
entretien.

L'EMPEREUR

Chacune de vos paroles tombe sur moi, tranquille et
glaciale comme les gouttelettes d'une lente pluie
d'hiver.... Et cependant j'aurai la force d'aller jusqu'au
bout.... coutez bien ceci, c'est la fin, vous serez libre
aprs: malgr cette guerre  outrance que nous nous sommes
faite, malgr ce cortge de deuil, qui dfile l-bas,
emportant votre fils vers les forts du Suprme Repos,
je poursuivais encore ce rve, d'teindre les haines
sculaires en m'unissant  vous, de fondre en une seule
nos deux dynasties rivales, pour laisser le grand empire 
jamais apais....

L'IMPRATRICE, _interrompant._

Depuis que vous m'avez fait asseoir l, j'avais compris....

L'EMPEREUR, _aprs silence._

Et votre rponse?

L'IMPRATRICE

Ma rponse: ni vivante ni morte je ne permets que
l'Empereur des Tartares frle seulement ma main.... Il est
trop tard; entre nous deux, il y a trop de sang qui coule
en ruisseau....

L'EMPEREUR

Encore un mot, un dernier.... Nous ne sommes pas seuls,
 cette heure solennelle de l'histoire, dans ce lieu qui
nous parat vide et plein de silence.... Des Ombres de
guerriers et d'Empereurs des Mnes illustres s'assemblent
de tous les points de l'air, descendent autour de nous et
prtent l'oreille, anxieux de la dcision que vous allez
prendre. Vos morts sont l tous, unis  prsent aux miens,
dans la concorde haute et cleste; vous vous trompez, ils
ne vous appellent pas; ils vous ordonnent avec moi de
demeurer quelques annes encore, pour m'aider dans cette
oeuvre de la grande pacification que je rve et que sans
vous, assise  mes cts sur ce trne, je serais impuissant
 accomplir. Vous n'avez pas le droit de vous drober 
la tche. Au nom de ces milliers d'invisibles qui nous
entourent, je vous adjure: Fille du Ciel, restez!... (_Un
silence._) J'ai dit tout ce qu'il tait en mon pouvoir de
dire.... J'attends votre arrt.... J'ai fini de parler.

L'IMPRATRICE, _de plus en plus glaciale et absente,
indiquant de la main le bijou d'or suspendu  la ceinture
de l'Empereur._

Alors, maintenant, donnez!

L'EMPEREUR, _dans une soudaine exaltation de dsespoir._

Non! non!... De mes propres mains, vous donner.... Je ne
peux pas!... Ayez piti!... Je ne peux pas! Je ne peux pas!

L'IMPRATRICE, _durement._

Ah! votre serment, sire, votre parole impriale.... Donnez,
voyons!...

            _L'Empereur, aprs un silence encore,
            s'agenouille devant elle, arrache de
            sa ceinture la bote d'or et la lui
            prsente lentement, le visage cach
            contre terre._

L'IMPRATRICE, _aprs avoir ouvert la bote d'or, parlant
doucement, et comme un enfant qui rve._

En effet ... de trs petites perles qui brillent.... Et
la mort, c'est cela!... La paix, le nant, c'est cela!...
(_Elle porte les perles  ses lvres, puis jette  terre
la bote d'or, et se lve exalte. Triomphante, debout et
dominant la salle, aux Invisibles qui sont dans l'air:_) O
mes anctres, regardez moi tous: ne suis-je pas glorieuse?
Me voici  cette place d'o, pendant des sicles, vous
avez domin le monde, et c'est sur le trne, usurp par
le Tartare, que je vais mourir! Votre fille est reste
digne de sa race; malgr la tentation surhumaine, elle
a tenu sa parole. Ouvrez toutes grandes devant elle les
portes funbres: la voici, elle vient!... (_Souriante et
douce tout  coup,  l'Empereur rest agenouill._) Et
maintenant que tout est accompli, approchez-vous, sire.
(_Elle le prend doucement par la main, pour lui indiquer de
se relever et de s'asseoir._) Une seconde fois dans sa vie,
l'Impratrice vous invite  vous asseoir ... comme jadis
l-bas, vous souvenez-vous, un matin, dans mon palais qui
n'est plus. ...

            _Elle se rassied sur le trne._
            L'EMPEREUR, _en rve._

Comme jadis l-bas, dans vos jardins, l'inoubliable
matine.... Autour de nous, ces grandes fleurs des
lointains climats qui s'ouvraient, humides encore des
roses de la nuit.... Et ce beau Phnix imprial, qui
rayonnait dans toute sa gloire....

            _Il se laisse tomber sur le trne
            auprs d'elle, la tte cache contre
            le dossier._

L'IMPRATRICE

Aujourd'hui, sur ces fleurs, la flamme des incendies a
pass.... Et il agonise, le Phnix, qui a brl ses ailes
 tous les feux de la guerre.... Mais, au seuil de la
mort, il vous dira son secret le plus profond;  votre
tour, entendez-le!... (_L'Empereur redresse la tte et
la regarde._) Tout  l'heure, vos paroles de noble et
magnifique sacrifice ... oh! sous mon masque impassible,
avec quel trouble ne les ai-je pas coutes!... Et j'aurais
cd peut-tre, si ce devoir que vous me prsentiez n'avait
d tre qu'un pnible devoir; mais il m'et t trop ais
et trop doux ... car je vous aimais.... (_L'Empereur se
lve._) Et, vivante, je n'ai plus droit au bonheur, puisque
ce grand bcher humain dans mon palais, c'est moi qui....

L'EMPEREUR, _interrompant avec exaltation._

O ma souveraine!... O ma belle fleur fauche!... Entendre
cela de vos lvres, au moment o elles vont se glacer pour
jamais.... Oh! tre aim de vous, je n'y croyais plus,
moi.... Et pas un secours possible, ni des hommes, ni des
dieux, rien!...

L'IMPRATRICE

Un secours!... Est-ce que je l'accepterais?... Je n'ai
parl que parce que je vais mourir.... Un secours!...
Mais, puisque c'est moi, je vous dis, qui ai allum le
bcher ... puisque c'est cette main-l, tenez, qui a port
la torche enflamme.... Et, pendant qu'ils se jetaient
tous dans la fournaise, mourant pour mon fils et pour
moi, je leur criais mon serment: je viens bientt, au
pays des Ombres, je viens, je vous suis.... Aprs cela,
vous me voyez, demeurant vivante  vos cts, vivante
et heureuse.... Je me ferais horreur!... (_Prs d'elle,
toujours assise, l'Empereur se jette  genoux, la tte
appuye sur les coussins du trne._) En pntrant dans ce
palais, c'tait de moi-mme que j'avais peur, rien que
de moi-mme ... car l'imposteur trange, apparu dans mon
palais un jour, jamais, mme quand je ne savais pas, mme
quand je ne comprenais pas, jamais je n'ai pu le har. Et,
dans la litire si close qui m'amenait  Pkin,  chaque
tape du lugubre voyage, grandissaient mes pouvantes
et mes angoisses ...  mesure que ce pressentiment
s'affirmait, jusqu' la certitude, que l'Empereur, ce
serait vous! (_Se levant dans un sursaut d'pouvante._)
Vous ne m'avez pas trompe, au moins?... C'est bien la mort
que vous venez de me donner?... Oh! non, vous n'auriez pas
fait cela.... Vous tes trop noble pour m'avoir tendu ce
pige....

L'EMPEREUR

Non, ma souveraine, non, je ne vous ai pas trompe; la
mort, oui, elle est bien l, dans votre sein, toute proche
et inluctable....

L'IMPRATRICE

Ce sera long?... Combien de minutes encore?

L'EMPEREUR

Des minutes?... Oh! des secondes  peine.... C'est tout de
suite que vous allez m'chapper dans le nant.... La frle
enveloppe dore, qui brillait, vous protge encore.... Ds
quelle se dissoudra....

L'IMPRATRICE

Je souffrirai!

L'EMPEREUR

Non!

L'IMPRATRICE

Comment passerai-je, dites?

L'EMPEREUR

L, dans vos tempes, vous croirez entendre comme si l'on
sonnait pour vous la grande cloche d'honneur.... Et puis,
un vertige ... et soudain ce sera l'ternelle paix....
(_Il se relve et dchire ses vtements._) O dieux, si vous
tes capables de misricorde, abaissez sur moi vos regards,
ayez piti!...

L'IMPRATRICE, _d'abord trs lentement, marchant sur
l'estrade du trne, comme en rve._

O vais-je?... Qui me dira o je vais, o je serai tout 
l'heure?... Les Morts, les Ombres, que peut leur importer
l'emploi de ce dernier lambeau de ma vie, qui n'aura pas de
dure?... A prsent que j'ai tenu ma parole, qu'au moins
il m'appartienne, ce suprme instant, qui pour nous vaut
l'ternit.... (_A l'Empereur._) Qu'il m'appartienne ...
et que je vous le donne! (_Elle se rassied sur le trne._)
Viens prs de moi, mon poux, mon matre, mon Dieu....
(_L'Empereur s'assied prs d'elle, d'abord comme avec une
sorte de crainte religieuse._) Viens, je veux appuyer ma
tte sur ton paule, pour mourir.... (_L'Empereur l'enlace
de ses bras_). Vois-tu, nous tions comme deux astres,
spars par l'incommensurable abme, mais qui se jetaient
perdument leur lumire.... Et  prsent, l'abme est
franchi, et mon mortel ennemi pleure d'amour entre mes
bras.... Approche aussi ta poitrine, plus prs, tout ton
tre, que je m'en aille comme en toi!

L'EMPEREUR, _resserrant l'treinte._

En moi, et avec moi, car je te suivrai, va, mon beau Phnix
qui m'chappe et s'envole....

L'IMPRATRICE

Non!... Reste sur la terre, reste pour garder l'amour
que je t'ai donn.... Qui donc se souviendrait de moi et
rendrait un culte  mes Mnes?... Dans la valle d'ternel
silence, par les avenues de marbre, sous l'ombre des cdres
obscurs, qui donc viendrait rver aux grces vanouies de
ma forme d'un jour.... Dis, tu resteras.... Mais, viens
plus prs encore.... Si tu n'as pas peur du dernier souffle
d'une mourante, approche aussi tes lvres, mon poux, que
j'aie au moins connu ton baiser....

L'EMPEREUR, _appuyant les lvres perdument sur les
siennes._

Oh! mme ta poussire me serait dsirable, mme la
dcomposition de ton corps.... Peur, tu demandes si j'aurai
peur!... Le respect seul desserrera mon treinte ... quand
je sentirai que tu ne vis plus....

L'IMPRATRICE, _gare, se dgageant  demi._

Ah! oui ... je l'entends, la grande cloche qui sonne....
C'est le signal, alors?... Et je sombre.... Retiens-moi,
mon poux.... Empche que je sombre ainsi ... que je
m'abme ... dans le vide....

            _Pendant un instant de silence, ils
            restent enlacs. Et puis l'Empereur
            se rejette en arrire en poussant un
            cri, et la morte s'affaisse sur le
            dossier du trne._



SCNE X


L'EMPEREUR, _seul, puis_ LA FOULE.


_L'Empereur descend les marches en courant et frappe trois
profonds coups d'appel sur le gong. Les portes s'ouvrent.
Les dignitaires et les officiers paraissent aux seuils._

L'EMPEREUR, _montrant la morte  la foule qui entre en
habits de fte._

Venez tous, dignitaires, grands de l'Empire!... Des
parfums dans les cassolettes, des fumes d'ambre!... Qu'on
sonne le Carillon de Marbre ... comme pour les Dieux!...
Venez rendre hommage  votre Impratrice!... A genoux!
tous, devant la Fille du Ciel!...

            _Il se jette lui-mme  genoux sur
            les marches. On sonne le Carillon de
            Marbre._

            _La foule magnifique envahit la
            salle et se prosterne devant la
            morte.--Rideau._





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START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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