Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (7 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (7 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: March 18, 2015 [EBook #48519]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES

  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER

  TOME VII




   PARIS

  Chez P. JANNET, Libraire

  M.DCCCLVII




_Manifeste et predictions des plus veritables affaires qui se doivent
passer en France cette anne 1620, par le sieur de la Bourdanire[1],
grand mathematicien._

_A Paris, jouxte la coppie imprime  Lyon, par Robert Marie,
imprimeur et libraire. 1620._

_Avec permission._ In-8.

          [Note 1: Grand faiseur de _bourdes_. On jouoit volontiers
          sur ce mot. Monsieur L. D. S., lit-on dans _l'Esprit de
          Guy-Patin_, p. 278, turlupinoit quelquefois contre son
          fils, qu'il reconnoissoit pour un insigne menteur, en lui
          disant que, quelque part qu'il allt, il toit toujours
          dans la rue des _Bourdonnois_, que sa canne lui sembloit
          un _bourdon_, et qu'il croyoit l'avoir fait  _Bourdeaux_
          plutt qu' Paris; il rioit ensuite aprs ces dictons, et
          personne ne rioit que lui.]


Cette anne 1620, Saturne sera retrograde, Mercure inconstant, et
un tas d'autres planettes n'yront selon la volont de plusieurs:
dont pour ces causes les cordiers iront  reculon; les aveugles
ne verront que bien peu, ou rien; les sours oyront fort mal; les
muets ne parleront gure; les riches se porteront un peu mieux que
les pauvres, et les sains mieux que les malades; plusieurs moutons,
beufs, pourceaux, oyseaux, poules et canarts mourront, et ne sera si
cruelle mortalit entre les singes, renars et dromadres; vieillesse
sera incurable cette anne,  cause des annes passes; ceux qui
seront pluretiques auront grand mal au cost; ceux qui auront mal au
ventre yront  la selle perse.

Les cathres descendront du cerveau s membres infrieurs; le mal
des yeux sera fort contraire  la vee; lors reignera une maladie
bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable,
et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonn, et dont
plusieurs ne sauront de quel bois faire flche, et bien souvent
composeront en ravaserie, sillogisant en la pierre phillosophale et
s aureilles de Midas. Je tremble de peur quand j'y pense, car je dy
qu'elle sera epidimiale; et l'appelle Averrois faute d'argent[2].

          [Note 2:

               Faute d'argent est douleur non pareille.

          Sur ce refrain, V. notre t. 5, p. 224.]

L'avoine fera grand bien aux chevaux. Il ne sera gure plus de lard
que de pourceaux.

Mercure nous menace de quelque peu de persil[3], mais ce nonobstant
il sera  pris raisonnable. De bled, de vin, de fruitage et legumage,
on en aura asss, si les souhaits des pauvres gens sont ouys. Il y
aura force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel en
Broage[4].

          [Note 3: Il y a ici quelque jeu de mot, peu  l'honneur du
          dieu voleur, sur le verbe _pesciller_ ou _perciller_, qui
          en argot signifie _prendre_.]

          [Note 4: On sait que nos meilleurs marais salants sont
          autour de Brouage, dans la Basse-Saintonge.]

Sur l'est sera  redoubter quelque rgne des pusses. Italie, Cicile,
Romanie, Naple, demeureront o ils estoient l'an pass; les marchans
profiteront s'ils ne perdent. En Angleterre, Escosse, Hibernie, le
vin leur sera autant sain que la bierre, pourveu qu'il soit bon et
friant.

Au printemps vous verrez plus de fleurs qu'en toutes les trois autres
saisons. En est je ne sais quel vent courera, mais je sais bien
qu'il doit faire chaut et regner vent marin; toutefois, si autrement
arrive, ne faudra se desesperer. Beau fera se tenir joyeux, et boire
frais. En automne on vendengera, ou devant, ou aprs, ce m'est
tout un pourveu qu'ayons bon vin en abondance. Il se faut garder
en automne des arrestes de poissons, et aussi de poison; en hiver,
selon mon petit entendement ne seront sages ceux qui venderont leurs
fourrures pour acheter du bois. S'il pleut, ne vous en melancolizs:
tant moins aurez-vous de poudre par les chemins. Sur tout tens vous
chaudement et redouts les catherres; beuvs du meilleur, attendant
que l'autre amendera. A cecy devs ajouster foy, car j'ay si bien
par si devant consider les planettes que j'ay apris de faire les
plats nets, en mangeant tout, ne laissant rien. Escouts donc ce qui
sensuit:

C'este anne y aura clipse de bource, et si le vent ne soufle
il y aura grande mortalit de poux  l'hospital; ceux qui yront
souvent aux champs humeront plus de vent que d'huistres; les chapeaux
monteront sur les testes; les pierres seront dures. Il y aura ceste
anne plus d'eau que de vin; n'y aura rien plus froid en hiver que la
glace, en est rien plus chaut que le feu.

Ceste anne les uns tiendront longtemps scillence; il sera bon de
faire plus provision d'argent que de foin; car, encore qu'il soit
bien cheir, si est que toutes les bestes n'en mengeront point. Il y
aura grande guerre entre les chiens et les livres, entre l'eau et le
feu; ceux qui boiront devant la soif seront alters.

Les vierges ne donneront leurs tetins aux enfans. Les fleurs
precederont les fruicts aux arbres.

Les boureaux serviront de rubarbe aux larrons qui seront constips
du ventre. Il fera bien froid quand il gellera; plusieurs medecins
seront dangereux ceste anne, d'autant qu'il changeront R en D: au
lieu de RECIPE mettront DECIPE. Les goutteux se porteront mieux des
dents que des jambes; l'on ne prendra point les ecrevisses en l'air.

Ceste anne l'apetit s'en ira en mangeant et la soif en beuvant. Il y
aura ceste anne plus de bestes que de picotins d'avoine. Il coutera
la vie  ceux qui mourront ceste anne. Vous sers contents (s'il
vous plaist, Messieurs) de ceci; car, si je disois tout ceste anne,
ce seroit plus de la moiti.




_La Faiseuse de Mouches_[5].

          [Note 5: Nous trouvons cette pice dans la _quatriesme
          partie_, p. 54-63, du _Recueil de pices en prose les plus
          agreables de ce temps, composes par divers autheurs_.
          Paris, _Ch. Sercy_, MDCLXI, in-12.--La _faiseuse_ dont
          il s'agit ici est sans doute celle chez qui il toit de
          bon ton d'aller se fournir, et qui se trouve vante dans
          le dernier couplet d'une chanson sur les _mouches_ que
          Tallemant cite dans son _historiette_ du P. Andr (1re
          dit., t. 3, p. 326):

               Mais surtout soyez curieuse
               Et difficile au dernier point,
               Et gardez de n'en porter point
               Que de chez la bonne faiseuse.

          Sur cette mode, on peut lire la note 368e du _Palais
          Mazarin_.]

       *       *       *       *       *

_Lettre  N._

Vous serez peut estre surprise de recevoir une lettre de la part
d'une fille que vous ne visitez jamais et qui n'a l'honneur de vous
connoistre que par reputation; mais, en verit, nous autres personnes
du grand nom, et personnes extraordinaires, ne devons pas nous
attacher aux maximes vulgaires, et ne sommes pas nez pour estre
esclaves de ces petites formalitez que le commun observe. Aussi ay-je
voulu m'en affranchir en cette rencontre; et, connoissant desj votre
belle humeur et votre bont, j'ay cru que vous ne seriez pas fasche
que la bonne faiseuse de mouches prist la libert de vous crire
et de vous en envoyer de sa faon. J'appris mesme, il y a quelque
temps, que quelques uns de vos galants de Toulouse en avoient donn
 mademoiselle votre soeur sans vous en faire part, et je ne sceus
pas plus tost cette nouvelle que je resolus de vous en envoyer de
plus belles et de meilleures que les siennes, car nous en avons 
tout prix et pour toute sorte de gens. J'en ay en mon particulier de
toutes les faons,

  Pour adoucir les yeux, pour parer le visage,
  Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein,
      Et, pourveu qu'une adroite main
      Les sache bien mettre en usage,
      On ne les met jamais en vain.
      Si ma mouche est mise en prattique,
      Tel galant qui vous fait la nique,
  S'il n'est aujourd'huy pris, il le sera demain;
  Qu'il soit indifrent ou qu'il fasse le vain,
      A la fin la mouche le pique.

Au reste, Mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne
soient differentes que par la taille ou par la figure; elles ont
en particulier des qualitez qui les font distinguer les unes des
autres; et je vous adverty que parmy celles-ci l'on y trouve de
fines mouches, et que toutes ensemble ont l'inclination des abeilles,
qui ne se posent d'ordinaire que sur des fleurs. Cependant, pour ne
pas faire un grand discours sur un pied de mouche, et pour venir 
ce qui est de plus important en cette matire, il faut que je vous
apprenne qu'entre celles que je vous envoye, les longues se doivent
mettre au bal[6] le plus souvent, parcequ'elles paroissent et se
plaisent davantage au flambeau. Les plus grandes et les plus larges
sont vraies mouches de cours, et pour les lieux d'o l'on les voit de
loin, car elles portent 30 ou 40 pas, pour le moins, et vont attaquer
un homme  la porte d'un pistolet. Nous en remarquons encore
d'autres par dessus toutes, fort petites et coquettes  merveille, et
celles-l sont vraies mouches de ruelle, qui ne tirent qu' brusle
pourpoint, et qu'on doit mestre en jeu quelque jour de collation ou
de feste. Il ne dependra maintenant que de vous d'en tirer l'usage
qu'il vous plaira; je veux pourtant vous apprendre  vous en servir
avec succez quand il vous prendra fantaisie de saisir un coeur dans
un moment, ou le prendre d'assaut, s'il faut ainsi dire.

          [Note 6: Les mouches _rondes_ toient les plus vantes. On
          les appeloit _assassins_. On lit dans la chanson que cite
          Tallemant:

               Vous auriez beau tre frise
               Par anneaux tombant sur le sein,
               Sans un amoureux _assassin_
               Vous ne serez gure prise.

          Les hommes eux-mmes en portoient: Il sera encore permis
           nos galants de la meilleure mine de porter des mouches
          rondes et longues. (_Les lois de la galanterie_ 1644,
          dit. Aug. Aubry, p. 18.)]

      Prenez une mouche de bal
      Avec deux mouches de ruelle,
  Renoncez un moment  vostre humeur cruelle;
  Quand le galant viendra, radoucissez vos yeux;
      Lors, d'un ton de voix gracieux
  S'il dit qu'il meurt d'amour, et qu'il mourra fidle,
  Rpondez en biaisant, flattez un peu son mal;
      Que s'il parle encor de son feu,
      Taschez de paroistre resveuse,
      Et, pour deguiser vostre jeu,
      Contrefaite la serieuse,
      Dites: Les hommes sont trompeurs,
      Ils sont fins et bien dangereux;
      Ils feignent d'estre malheureux,
      Pour tromper une malheureuse;
      Mais une fille est sans excuse
      Quand elle croit ces imposteurs!
      Que si pour lors le galant jure
      Qu'il n'est ny menteur ny parjure,
  Qu'il ne feint pas les maux qu'Amour luy fait souffrir,
      Sans vous faire tirer l'oreille,
      Dites-lui, divine merveille,
      Que le temps peut tout decouvrir.
      Cependant, blamez l'inconstance,
  Dites qu'un vray galant est un tresor de prix;
  Au reste, donnez-luy quelque douce esperance,
      Et tenez celui-l pour pris.

Cependant je viens de m'adviser, Mademoiselle, que je sme des
vers, parcy, par-l, dans une lettre que j'avois resolu d'ecrire en
prose; mais n'importe, puis que j'ai commenc, j'ai envie de ne pas
me contraindre et de vous envoyer pour le moins autant de vers que de
prose: car aussi bien, quand la fantaisie en prend, on ne sauroit
s'empescher d'en faire. Je vais donc vous conter une histoire en
rimes; elle est de mon mestier, et vous apprendra d'o sont venus
les mouches et qui en inventa l'usage. Mais avant toutes choses je
vous proteste que c'est un grand secret et un grand mystre, que je
n'ai encore revl  personne. Quand vous l'aurez sceu, je vous prie
de n'en faire confidence  qui que ce soit qu' Mademoiselle votre
soeur.

      Ecoutez, fille divine,
  Je vous apprendray l'origine
  De ces mouches que vous portez;
  Que vous autres, rares beautez,
  Mettez si souvent en usage
  Pour embellir vostre visage.
  Ce dieu redout des humains,
  Qui fait toujours mille desseins
  Contre la libert des hommes,
  Mit en vogue, au sicle o nous sommes,
  Toutes ces belles mouches-l,
  Et voici comme tout alla:
    Un jour, prs de Venus, sa mre,
  Et faute de meilleure affaire,
  L'Amour, sans dire un pauvre mot,
  Chassoit aux mouches comme un sot;
  Si qu'enfin la belle desse,
    En se moquant de sa jeunesse,
  Luy dit: Arreste-toy, fripon,
  Et fais quelque chose de bon!
  Mais certes elle eust beau luy dire,
    Le badin ne fit qu'en rire,
  Et toujours aux mouches chassa.
  Venus le vit et s'en fascha,
  Et, comme la chose la touche,
  Ayant, comme on dit, pris la mouche,
  Voulut luy donner sur les doigts,
  Mais il esquiva, le matois!
  Et, pour eviter la colre
  De sa maman, sut si bien faire,
  Qu'il lascha du creux de sa main
  Une mouche dessus son sein.
  Cette mouche  peine fut-elle
  Sur le sein de cette immortelle,
  Que l'on vit, dans le mme instant,
  Qu'il en parut plus eclatant,
  Comme, quand un sombre nuage
  Cache le ciel par son ombrage,
  A l'entour de ce corps obscur
  Le ciel prend un nouvel azur,
  Et, rehauss par son contraire,
  Brille d'une faon plus claire.
  Venus, dans ce ravissement,
  Benit ce bienheureux moment,
  Et fut tout--fait satisfaite,
  Car elle n'a rien plus en teste
  Et ne s'occupe tous les jours
  Qu' chercher de nouveaux atours.
  Elle fit cent douces grimaces.
  Mais Dieu sait! quand une des Graces,
  Qui se trouva l par hazard,
  Luy dit que jamais aucun fard
  Ne sauroit la rendre plus belle
  Que cette invention nouvelle.
  Pour lors, se tournant vers l'Amour:
  Je veux te payer ce bon tour,
  Luy dit-elle, et, pour rcompence,
  Deux tourterelles d'importance
    Seront aujourd'huy le prix
  De cette mouche icy, mon fils.
  --J'aurai donc deux tourterelles?
  Dit l'Amour en battant des ailes;
  Attendez, je veux faire mieux.
  Lors, de ses doigts industrieux
  Dcoupant une toffe noire,
  Il fit, si l'on en croit l'histoire,
  Mille mouches sans se lasser,
  Puis aussy tost les vint placer,
  Une prs de l'oeil de sa mre[7]
  (La chose icy n'est pas bien claire
  Si ce fut le gauche ou le droit);
  Il en mit encor dans l'endroit
  O vola la premire mouche,
    Sur les temples[8], sur la bouche[9],
  A cost du nez[10], sur le front[11],
  Sur les joues[12], sur le menton.
  Cependant la trouppe celeste,
  Apercevant Venus si leste,
  Mit des mouches pour l'imiter.
  Junon, pour plaire  Jupiter,
  En mit autant que Venus mesme.
  Pallas eut un desir extresme
  D'en mettre sur son front guerrier
  Et d'abandonner le laurier.
  Quand  Mars, pour plaire  Cyprine,
  Il en orna sa bonne mine,
  Et, depuis, en porta toujours
  Une fort grande de velours[13].
  Aussy tost, les beautez mortelles
  En ayant appris des nouvelles,
  Voulurent en mettre  leur tour
  Sous le bon plaisir de l'Amour.
  D'abord qu'elles furent connues,
  Il sembloit qu'il en plt des nues;
  La moindre bourgeoise en portoit,
  Et la soubrette s'en paroit,
  Comme eust pu faire une princesse,
  Car c'estoit la belle ajustesse[14];
  Enfin tout le monde en voulut,
    Et tout le monde en eut[15].

          [Note 7: La mouche colle prs de l'oeil s'appeloit _la
          passionne_.]

          [Note 8:

               Portez-en  l'oeil,  la _temple_,
               Ayant le front chamarr,
               Et sans craindre votre cur
               Portez-en jusque dans le temple.

          Les hommes portoient l'emplastre noire assez grande sur la
          _temple_, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dent;
          mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs
          ayant commenc depuis peu de la porter au-dessous de l'os
          de la joue, nous y avons trouv beaucoup de biensance et
          d'agrment. Que si les critiques nous pensent reprocher que
          c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque
          nous leur respondrons que nous ne scaurions faire autrement
          que de suivre l'exemple de celles que nous admirons et
          adorons. (_Les loix de la galanterie_, p. 19.)]

          [Note 9: Au coin de la bouche, c'toit _la baiseuse_; sur
          les lvres, _la coquette_.]

          [Note 10: Sur le nez, c'toit _l'effronte_.]

          [Note 11: _La majestueuse._]

          [Note 12: Au milieu de la joue, _la galante_; sur le pli de
          la joue en riant, _l'enjoue_.]

          [Note 13: C'est l'empltre dont il est parl dans l'une des
          prcdentes notes.]

          [Note 14: _Parure._ Elle estoit tousjours quatre heures 
          sa toilette  compasser son _ajustesse_. (_Contes de la
          reine de Navarre_, nouv. 36e.)]

          [Note 15: Tout le monde en eut, si bien que dans une
          mazarinade, _Maximes morales et chrtiennes pour le repos
          des consciences dans les affaires prsentes_, etc., 1649,
          in-4., il est dit qu'on voit abbs friss, poudrs, _le
          visage couvert de mouches_, tous les jours dans un habit
          libertin parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries.]




_Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de Paris,
nouvellement decouvertes; ensemble tout ce qui s'est pass  ce
subject._

M.DC.XXVII[16]. In-8.

          [Note 16: Je suis port  croire que cette pice a beaucoup
          de ressemblance avec celle qui a pour titre: _Le voyage
          raccourci de trois bourgeoises de Paris, avec leurs ruses
          et finesses, nouvellement dcouvertes par leurs maris_;
          Paris, veuve du Carroy (vers 1618), in-8 de 24 feuillets.
          Malheureusement, je n'ai pu la retrouver pour faire la
          comparaison.]


En ce petit discours, tout mon but n'est point de traicter de matire
qui puisse ennuyer le lecteur, ains tout au contraire, mon desir
n'est que de reciter chose qui luy puisse apporter toute sorte de
contentement, comme estant de soy le subject assez bastant de chasser
toutes sortes de melancolies, et d'autre part capable de faire estime
des femmes sages et prudentes et d'en faire chois parmy celles qui
s'abandonnent aux vices, comme vous pourrez entendre de la caballe
et ruze de trois notables bourgeoises de ceste ville de Paris,
desquelles, pour le respect de leurs alliances et pour ne les point
scandaliser, j'en tairay le nom, me contentant seulement de discourir
de ce qui s'est nouvellement descouvert touchant leurs ruzes et
subtilitez.

Il n'y a celuy qui ne sache que parmy le sexe feminin il se trouve
des femmes lesquelles, souz l'apparence d'une simplicit dissimule,
font souvent glisser d'aussi bons tours que plusieurs autres; c'est
donc sous cette fausse apparence que les trois bourgeoises dont je
veux discourir ont peu jusques  present tromper tous ceux qui ont
par cy devant jug les tenir au rang de celles qui se gouvernent
selon Dieu dans la prudence et la sagesse.

Il est donc question de ces trois bourgeoises. S'estant trouves
 ces Rois derniers en une certaine compagnie, dans laquelle se
trouvrent aussi des jeunes hommes, assez capables d'attirer les
dames et de leur user de la courtoisie, de telle sorte (comme c'est
la coustume) que, venant de propos  autre, ils entrrent avec
mes dames les bourgeoises si avant des termes et des advenemens
de l'amour, que, par les charmes amoureux de ces jeunes champions
de Venus, elles vinrent, aprs toutes les considerations qu'elles
pouvoient concevoir dans leurs fantastiques esprits,  consentir aux
intentions de ces nouveaux courtisans.

De telle sorte que, pour mettre en execution les desirs de leurs
volontez, elles firent eslite d'un lieu propre pour le subject,
qui fut design et accord de part et d'autre; et, pour parvenir
 leurs desseins, mes dames les bourgeoises, d'un commun accord,
estant d'une mesme partie, obtindrent de leurs maris permission,
pendant ceste octave des Rois derniers, d'aller  des nopces prs
de Senlis[17], desquelles par supposition elles s'estoient faict
prier; et, pour tant mieux jouer leurs rolles, sachant bien que
les uns et les autres ne pouvoient quitter la maison, supplirent
infiniment leurs maris de leur vouloir tenir compagnie, pour autant
que c'estoient mariages de leurs plus proches parens.

          [Note 17: Il se trouve dans les _Caquets de l'accouche_,
          p. 217, une histoire  peu prs pareille, o deux femmes,
          pour jouer un tour semblable  leurs maris, feignent
          d'aller non plus  la noce, comme ici, mais en plerinage.
          Dans les _anciennes posies franoises des XVe et XVIe
          sicles_, publies par M. A. de Montaiglon, se trouve, t.
          3, p. 331-334, une chanson qui roule aussi sur une aventure
          du mme genre, au moins par le scandale: _Chanson nouvelle
          de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d'aller
          en voyage s fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, furent
          surprinses en la maison d'une maquerelle et menes en
          prison  leur deshonneur et confusion._]

Messieurs leurs maris, n'estant pas ignorans de l'alliance qu'ils
pouvoient avoir ensemble, et d'autre part ne pouvant ny les uns
ny les autres quitter leurs maisons, permettent  mes dames leurs
femmes l'execution de leurs desirs, toutesfois ne se doutans de leurs
finesses: car, autrement, je ne pense pas qu'ils eussent en faon
quelconque permis  leurs trs chres compagnes de leurs donner pour
panache les caractes de Moyse.

Ceste permission obtenue, elles ne manqurent d'en donner advis
 leurs courtisans, lesquels  ce subject allrent les premiers
au logis design afin de faire preparer et donner ordre  tout ce
qui estoit necessaire pour joyeusement passer leur temps. D'autre
cost, mes dames les bourgeoises, esveilles comme souris, ne furent
paresseuses, pour tant mieux jouer leurs personnages, de faire
retenir places aux coches de Senlis, et pour les asseurer feirent
donner un escu-cars[18] pour advance; cependant elles se parent de
leurs plus beaux habits nuptiaux et de tout ce qu'elles avoient de
plus exquis.

          [Note 18: On appeloit ainsi les plus forts cus, les seuls
          que les juges voulussent recevoir pour leurs pices. Chaque
          quart d'cu toit de 16 sols, et, par consquent, l'cu
          quart valoit 3 livres 4 sols.]

Le temps venu que le coche de Senlis devoit partir, elles prindrent
cong de leurs maris, pour aller monter au dit coche, auquel
messieurs les bourgeois ne voulurent manquer de les y aller conduire,
et aussi pour les recommander au cocher.

Estant mes dames les bourgeoises arrives au Bourget, l'une d'icelles
commena de faire semblant qu'elle se trouvoit fort mal, tant  cause
de l'esbranlement du coche que d'autre part aussi qu'elle estoit
grosse de trois mois, ce qui ne luy pouvoit permettre d'avantage le
dict esbranlement sans courir du danger de son enfant; ce faisant,
supplia le cocher et toute sa compagnie de ne perdre point de temps
et qu'elle estoit resolue de ne passer outre, et que, quant  ces
compagnes, qu'elles estoient libres de parachever leur voyage;
ce qu'elles ne voulurent jamais accorder, disant qu'elles ne la
laisseroient jamais en cest estat. Aprs donc avoir satisfait de ce
qui restoit au coche, lequel passe outre, commencrent de faire bonne
vie; et, voyant que leurs courtisans, qui se devoient trouver en
ce lieu bien montez  celle fin de les ramener en trousses au dict
logis prepar, n'estoient encores arrivez, incontinent commencrent
d'envoyer un homme qui estoit dress au badinage au devant, lequel
n'eut pas fait une lieue et demye qu'il fit rencontre de ces petits
mignons tous escretez comme une poire de chiot. Mes dames les
bourgeoises, qui estoient continuellement au guet, n'eurent pas si
tost descouvert leurs favoris, que ce fut  qui d'entr'eux yroit
la plus viste pour donner le baiser  celuy qu'elle affectionnoit;
semblablement ces jeunes godelureaux, voyant leurs maistresses
approcher, incontinent voulurent commencer  contre-faire les
escuyers et de forcer leurs chevaux de faire ce qu'ils n'avoient
jamais apris, estant plus propres  tirer un tombereau de boue que
de faire des passades. Aprs avoir mis pi  terre, et de part et
d'autre s'estant donn les accolades, ils ne furent si tost arrivez
au logis que voil la table couverte de trs bons morceaux que mes
dames les bourgeoises avoient faict apprester. Pendant le disner, ce
ne fust qu' rire et foltrer, discourant de la ruse et finesse de
laquelle ils s'estoient servis pour obtenir cong de leurs maris, qui
devoient bien avoir pour lors le tintouin aux oreilles[19].

          [Note 19: C'est--dire que les oreilles leur tintoient,
          comme aux gens de qui l'on parle mal. Cela nous donne
          l'tymologie du mot _tintouin_, qui d'abord ne s'employoit
          pas autrement. On trouve mme dans Montaigne le verbe
          _tintouiner_.]

L'heure s'approchant qu'il falloit partir de ce lieu pour venir
coucher  Paris, pour autant qu'elles ne desiroient y arriver de
jour, crainte d'estre descouvertes, aprs avoir satisfait au logis,
montrent  cheval, ayant chacune leur conducteur, et en ceste sorte
arrivrent sur les sept  huict heures du soir, au logis design, o
le soupper les attendoit. Estant donc en iceluy, la couratire[20],
aprs leur avoir faict les caresses accoutumes, les conduict dans un
petit corps de logis sur le derrire,  cette fin de mieux et plus
facilement prendre leurs esbats sans estre inquiets de personne;
incontinent on leur apporte le soupper sur la table, pendant lequel
on leur prepare trois licts. Il ne faut pas demander si l'issue du
soupper fut remplie de gaillardise, o le muscat et l'hypocras n'y
fut point epargn, si bien qu'aprs avoir pass joyeusement une
partie de la nuict, la couratire, qui estoit grandement enlumine,
se voulant aller retirer dans son cartier, commena sa harangue
sur les effets de l'amour, pendant laquelle elle eust assez bonne
audience. Estant icelle finie, chacun de messieurs les godelureaux
prindrent leurs maistresses et s'allrent ainsi coucher; la
couratire ne fust si tost partie, et eux asseurez dans la chambre,
que on et peu entendre comme les accorts de trois bateurs dans une
grange: car je m'asseure qu'il y en avoit un pour chacune de mes
dames les bourgeoises, je ne say si elles savoient la musique, mais
elles tenoient grandement bien leur partie; de telle sorte qu'en cet
exercice, ou bien  dormir, si bon leur sembloit, ils passrent leur
temps jusques au lendemain dix heures du matin. Ce que voyant madame
la couratire,  qui la gueulle gagnoit de desjeuner, alla heurter
 leur porte, leur portant  chascun de quoy prendre un bouillon,
comme  des nouvelles maries[21]; ce que voyant messieurs les
muguets[22], qui estoient tous fatiguez des courses qu'ils avoient
estez, pour montrer leurs courages, contraints de faire, ne savoient
quelles contenances tenir, ayant les oreilles longues comme celles
de Midas; et furent encores plus estonnez lorsque leur hostesse leur
demanda  chacun quatre pistolles pour satisfaire tant au rtisseur
ptissier que pour le muscat, l'yppocras et confitures, sans rien
mettre en ligne de compte de ce qu'elle pretendoit avoir, tant pour
ses sallaires que pour le bon traictement qu'elle leur avoit fait. Ce
fut alors que ces muguets commencrent  se regarder de plus beau les
uns les autres, pendant que mesdames les bourgeoises estoient encore
au lict, qui n'attendoient autre chose que le desjeuner fust prest
pour sauter en place.

          [Note 20: On sait que _couratier_, _couratire_, sont les
          anciennes formes des mots _courtier_, _courtire_. Ils
          se prenoient souvent, comme ici, en mauvaise part, pour
          dsigner de bas entremetteurs:

               Il devint en un jour savant en tel metier,
               Maquignon, revendeur, affronteur, couratier.
                               (Ronsard, _Hymnes_, liv. 2, 10.)]

          [Note 21: C'est ce qu'on appelle encore le _chaudeau_ dans
          quelques villes de province o cet usage s'est gard.
          Les convives de la noce l'apportoient de bon matin en
          grande crmonie,  la suite d'une aubade sous la fentre
          des poux. V. notre _Histoire des lanternes de Paris_,
          p. 12, et une trs curieuse chanson qui se trouve dans
          le _Recueil_ du Savoyard. En Ecosse, on appeloit cette
          boisson nuptiale le _sack-posset_. Il y entroit du vin, de
          la crme, du sucre, de la muscade. V. W. Scott, _Quentin
          Durward_, conclusion.]

          [Note 22: Ce mot, avec le sens de galant, toit depuis
          long-temps dans la langue. V. Rabelais, liv. 1, ch. 8, et
          liv. 4, ch. 43. Ce passage de Roger de Collerye, dit. Ch.
          d'Hricault, p. 286, semble en donner l'tymologie:

               Cy-gist le bon honorable Huguet...
               Qui en son temps ne feist jamais le guet
               Aux amoureux qui cueillent le _muguet_.]

La matrone, voyant le refroidissement de ces personnages, ne les
importuna point davantage  bailler de l'argent, sachant bien que
ces bonnes dames avoient de bonnes chaisnes d'or et brasselets
qui estoient plus que suffisans de la satisfaire, et seulement se
contenta pour lors de leur demander de quoy envoyer querir  djeuner
en attendant le dner. Parmy eux il y en avoit deux qui estoient
de bas aloy, ce qui contraignit les deux autres de jetter chacun
une pistolle, lesquelles furent incontinent grippes par cette
couratire d'amour, qui une heure aprs leur fit porter un assez
leger dejeuner, si bien qu'ils demeurrent sur leur appetit, esperant
de mieux disner; mais ils furent bien frustrez de leurs esperances,
car, voyant deux heures aprs midy sonner, et que le disn n'avoit
point de jambes, furent contraints d'envoyer l'un d'iceux voir
si leur disn n'estoit pas encore prest, lequel, ayant trouv la
venerable hostesse les reins devant le feu qui descousoit la doublure
d'une bouteille de Muscat, lui commena  dire: Madame, lorsqu'il
vous plaira nous envoyer  dner, la compagnie est preste et en
bonne deliberation de le recevoir. Ceste vieille sempiternelle,
qui n'entendoit point raison, commena  le bien renvoyer chez ses
premiers parens, luy chantant plein un tonneau d'injures, en luy
disant: Monsieur le muguet, comme vostre cheval rue! O sont les
pistolles que vous avez donnes pour vous faire apprester  disner?
Allez  tous les diables! Venez-vous en ces lieux sans avoir de
quoy satisfaire  vos plaisirs? Soyez diligent, et vostre compagnie
aussi,  me trouver trente pistolles pour la depense que vous avez
faite et les fraiz de ceans, car autrement vous ne sortiriez en
l'estat que vous estes, et outre cela les coups de bastons ne vous
seront espargnez. Qui fut bien penost, ce fut mon pauvre monsieur
le muguet, qui s'en retourna un doigt au cul et l'autre en l'oreille
devers sa compagnie, dissimulant par devant mesdames les bourgeoises
les rodomontades qui lui avoient est faites par ceste matrone.

Pour consulter amplement de ce qu'ils avoient  faire pour leur
retirer du naufrage o ils se voyoient, delibererent en particulier
de montrer  mesdames les bourgeoises le meilleur visage qu'il leur
seroit possible,  cette fin de ne leur faire concevoir aucune
apprehension; et, pour ce faire, il fut arrest que les uns aprs
les autres feroient semblant d'avoir quelques affaires de grande
importance ausquelles ils estoient fort obligez de pourvoir, et que
par ce moyen deux d'iceux sortiroient de ce tant venerable logis,
et que le dernier, voyant que ses deux compagnons retardoient
beaucoup  satisfaire  leur promesse (qui estoit de revenir trouver
leurs compagnes), feroit en sorte de faire le fasch, et sortt
semblablement du dit logis pour aller chercher les deux autres.
Ce qu'ils firent si dextrement que mesdames les bourgeoises (tant
elles estoient affoles) ne peurent en faon quelconque apercevoir
la trousse[23] que leurs nouveaux courtisans avoient envie de leur
jouer. D'autre part, la dame matrone ne se mit pas beaucoup en peine
de s'opposer  leur sortie, estant trs asseure du depost qui luy
demeuroit, estant mesdames les bourgeoises assez solvables pour
contenter  tout ce qu'elle desiroit, ou bien que leurs chaisnes d'or
et bracelets demeureroient pour les gages.

          [Note 23: _Imposture, tromperie._ Mairet fait dire  l'un
          des personnages de sa comdie, _Le duc d'Olonne_:

               Indubitablement l'on m'a donn la _trousse_]

Voyl donc messieurs les muguets esvadez du labyrinthe o ils
s'estoient enfermez, pendant que leurs nouvelles maistresses sont
loges sur Nostre-Dame-d'Esperance de les revoir bientost, comme
ils avoient promis, et que leurs genests[24] de charue mangent pour
sivade[25] une brasse de muraille. Deux jours se passent que ces
freluquets ne retournent point visiter leur proye, ce qui commena
de faire entrer en quelque doute mes dames les bourgeoises; et,
d'un autre cost, estoient grandement importunes de leur hostesse
de bailler argent ou gages,  quoy elles reculoient le plus qui
leur estoit possible, esperant d'heure  autre revoir leurs favoris
qui les viendroient desgager de ce lieu (de quoy elles furent bien
frustres de leurs esperances). Ce que voyant, et ne pouvant aussi
plus endurer le tintamare que leur faisoit ceste seconde Megre,
furent contrainctes (pour obvier  plus grand scandale) de luy
donner chacune quelque asseurance. La premire luy donna un diamant
de la valeur de cent livres et plus, la seconde un bracelet de
perles de la valeur de cinquante escus, et la dernire luy donna
la chaisne d'or de son manchon[26], de la valeur de trente escus,
 la charge toutesfois qu'elle promettoit leur remettre entre les
mains lorsqu'elle serot satisfaite de ce qu'il luy convenoit payer
raisonnablement, soit par messieurs les evadez ou par elles, ce qui
leur fut accord.

          [Note 24: Chevaux de main, dont les plus fins venoient
          d'Espagne.]

          [Note 25: On sait que c'est un des noms de l'avoine.]

          [Note 26: Jusqu'au dernier sicle le manchon se portoit
          attach au corps avec une ceinture serre par une boucle,
          ou bien, comme ici, avec une chane d'or ou d'argent.]

Madame la matrone, se voyant les mains garnies comme elle desiroit,
commena de monstrer  mesdames les bourgeoises meilleur visage
qu'auparavant, les invitant de faire grande chre et beau feu, et
qu'elles n'avoient qu' tinter et qu'incontinent elles seroient
obeyes, et qu'il ne leur falloit point engendrer de melancolie pour
l'absence de leurs nouveaux serviteurs, et que pour un perdu l'on
en recouvroit deux. Elles, qui n'avoient d'autre pense qu' leur
retour, ayant demeur toutes trois sur leur appetit du fruict de
nature, dissimuloient leurs tristesses le plus qu'elles pouvoient.

Nous lairrons pour un peu de temps mesdames les bourgeoises en leurs
frivolles esperances, pour revenir  leurs maris.

Messieurs les bourgeois, qui sont assez bons compagnons, voyans que
les feries de la nopce estoient plus longs qu' l'ordinaire, et que
leurs femmes ne venoient point, commencrent de leur ennuyer. L'un
d'iceux disoit: Il m'a est impossible de pouvoir reposer depuis
l'absence de ma femme. L'autre disoit: La premire nuit, je la
passay de ceste sorte; mais depuis j'ay est contraint, pour me
reschauffer, de faire coucher ma servante avec moy, avec laquelle je
me suis assez bien delect, veu aussi l'aage de dix huit ans tout
au plus. Le dernier, qui n'avoit encore rien dit, commena  dire:
Jusques  present, j'ay pass le temps sans avoir contrevenu en
aucune faon  la promesse que j'ay fait  ma femme; mais il m'est
impossible de pouvoir plus dominer aux tentations de la chair (car
je suis homme); c'est pourquoy, ds  present, je suis deliber
d'aller chercher quelque bonne aventure, et, si vous avez du courage,
suyvez-moy; toutesfois, vous savez qu'il ne faut point aller aux
mres sans crochet ny aux lieux d'amour sans argent. Les deux autres
bourgeois eurent les oreilles fortement ententives  la remonstrance
de leur compagnon, si bien qu'aprs leur estre garny de nombre de
pistoles, allrent chercher leur contentement. Arrive que, le plus
corrompu d'iceux ayant autrefois eu advis secret que l'on passoit
fort bien le temps sans bruit ny scandale en un certain logis
(o, pour lors, estoient leurs femmes, ne se doutans pas de les y
trouver), deliberrent d'y aller.

Arrivez qu'ils furent en ce notable logis (pour sa qualit), celuy
qui savoit le mot demanda  parler  la dame, laquelle incontinent
ne manqua de venir au devant de messieurs les bourgeois, leur faisant
dix mille complimens. Celuy qui savoit le mot du guet s'advana,
et, tirant  quartier la dame, luy dit en particulier le signal,
lequel ne fust si tost donn, qu'elle redoubla de mieux ces bien
venus, les faisant entrer dans une trs belle salle, dans laquelle y
a deux cabinets pour servir quelquefois aux occasions. Incontinent
la collation est preste, o le meilleur vin qui se peust recouvrir
n'y fust point espargn; icelle estant finie, le truchement[27]
commena d'entretenir cette couratire sur la perfection de leurs
entreprises, laquelle ne se jettoit pas loin  leur rendre toute
sorte de courtoisie. La collation faite, messieurs les bourgeois,
pour jouyr de leurs pretentions, resolurent d'y demeurer  souper,
 la charge que leur hostesse leur fourniroit aprs iceluy de quoy
passer joyeusement la nuict; ce qu'elle leur accorda moyennant deux
conditions: la premire, qu'ils n'auroient aucune congnoissance de
vue de celles qu'elle leur desiroit donner, la crainte qu'elles ne
voulussent accorder (les voyant) ce que vous desirez, et aussi que ce
sont jeunes femmes de qualit qui ne le font point pour avarice; la
seconde et dernire condition estoit qu'elle desiroit avoir de chacun
une pistolle, et qu'outre cela ils satisferoient au reste des fraiz.
La curiosit de jouyr de ces beaux subjects les fit consentir  tout
ce que la couratire d'amour desiroit (bien qu'il leur fust assez
fascheux de ne point voir ces nompareilles beautez). Ils jettrent
sur la table chacun leur pistolle, qui furent tost releves par cette
vieille, laquelle incontinent leur fait preparer trois licts en trois
divers cabinets, o ils s'allrent, aprs souper, rendre chacun au
sien. Estant couch, la chandelle esteinte, la messagre d'amour
leur amena  chacun l'une de ces bourgeoises, qui avoient estes
prattiques par la dame matrone,  quoy elles avoient consenty, ne
pensant  rien moins  l'affaire qui s'ensuyvit.

          [Note 27: _Interprte._]

Ne pensant pour lors messieurs les bourgeois  rien moins que ce fust
leurs femmes, d'autant que la fortune pour elles fut qu'il arriva
un eschange, et que l'un avoit la femme de son compagnon et aussi
les autres, ce qui apporta de la diversit  leur ordinaire en cette
sorte, la nuit se passe aux contentements des parties, sans que pour
cette fois le pot aux roses fust descouvert.

Madame la matrone, suyvant la promesse qu'elle avoit fait aux
bourgeoises de les aller querir devant le jour pour empescher aucune
cognoissance, ne manqua ds les quatre heures du matin de les aller
lever de sentinelle (ce qui fut contre la volont des bourgeois)
et les ramena en leur cartier sans autre forme de procez. Le reste
de la matine se passe jusques sur les neuf heures que les dits
bourgeois, se voulans retourner en leur logis, contentrent assez
honnestement leur hostesse, et payrent la marchandise qui de long
temps leur appartenoit. Comme ils furent hors d'icelle maison, l'un
d'eux commena de faire une pose, et dit: Ma foy, Messieurs, nous
sommes veritablement bien bados de nous estre ainsi fiez  cette
harpie d'enfer. O estoient pour lors nos sens? Si elle nous avoit
produit de vieilles carcasses pour de jeunes amourettes! L'argent
fait tout, dit le proverbe. J'ay encore dix-sept escus pour voir
celle qui m'a tins compagnie cette nuict.--C'est une folie, disoit
l'autre; si elle nous monstre de vieilles pices, cela nous crvera
le coeur. Si est-ce pourtant que je ne suis point fils de revendeur,
je ne travaille jamais sur vieux drapeaux; mais il seroit bien pire
si elle nous envoyoit en Suerie gagner le royaume de Bavire[28].
Cela leur donna une telle apprehension, qu'ils resolurent qu'
quelque prix que ce fust, qu'il falloit avoir la cognoissance de
ces remdes d'amour. Incontinent le harangueur retourne avec les
autres sur ses pas, qui trouvrent cette vieille entre les deux
chenets, enlumine comme un Bacus, non moins estonne qu'un Cesar,
qui leur dit: Que demandez-vous, Messieurs? (Elle faisoit bien tost
de l'incogneue.)--C'est, Madame, que nous avons encore chacun dix
escus que nous ne desirons pas remporter, mais bien vous les donner,
pourveu qu'il vous plaise nous faire voir ces belles dames qu'il
vous a pleu nous donner cette nuict pour compagnes. Elle, cupide
d'argent plus que de tous les honneurs du monde, commence d'ouvrir
les yeux comme un chat qui boit du vinaigre, leur dit: Si je vous
accorde ce que vous desirez, je fausseray ma foy, et par ce moyen je
feray ce que je n'ay jamais fait; et si elles estoient par fortune
de vostre cognoissance, qu'en diriez-vous, Messieurs?--Helas! Madame
(dirent-ils), cela ne peut estre, car notre cognoissance est bien
petite, et, d'autre part, nous sommes etrangers.

          [Note 28: On sait qu'on disoit alors de gens attaqus de
          maladies honteuses qu'ils alloient en Bavire voir sacrer
          l'Empereur (V. _Francion_), ou qu'ils revenoient de Suerie
          ou de Sude.]

Aprs le nouveau march fait, la matrone les conduit dans la chambre
des bourgeoises, lesquelles estoient encore toutes endormies du
travail de la nuict. Incontinent ils eurent forme de cognoissance,
non pas asseurs du premier coup (n'estimans leurs femmes estre
telles); toutesfois, l'un d'iceux, qui ne se peut plus tenir, dit 
l'un de ses camarades: Voisin, tu cognois bien ma femme? Je te prie,
regarde si ce n'est point celle-cy. Il ne lui eust sceu respondre le
ouy ou le non, voyant la sienne tout proche.

Le troisiesme, un peu plus rus que les autres deux, ayant certaine
cognoissance du jeu, desirant couvrir l'honneur de sa femme, dit
(toutesfois bien fasch, comme de raison): Il se fait tard,
allons-nous-en voir si nos femmes ne sont point arrives. Celuy qui
se voyoit asseur du fait: Comment, venues? Elles n'ont par ma foy
garde, si ce n'est en dormant, ou bien que ce lict les retournast en
carosse.--Et pourquoy? dirent les autres.--Pource que voil vos deux
femmes avec la mienne, et, par ce moyen, nous sommes frappez les uns
et les autres d'un mesme coing.

Leur parler, qui avoit est jusques alors enrou comme basse-contre,
commena, aprs la chose avere,  crier  qui plus plus pour
esveiller leurs femmes, et de crier les uns d'un ct, les
autres d'un autre. Eh bien! disoient-ils, Mesdames, vous estes
ici?--Et vous, messieurs les ruffiens, disoient-elles, qui vous y
a amenez? N'est-ce pas ce que l'on nous a tousjours dit tant de
fois, qu'incontinent que nous estions absentes, que vous veniez
en ce bordel depenser tout nostre bien. O! c'est nous, c'est nous
qui avons eu maintenant vostre argent! Et de semer injures 
milliers, tellement que mes pauvres bourgeois ne pensent respondre
 leurs interrogants. L'autre Proserpine commenoit sa harangue, en
sorte qu'ils n'eussent sceu respondre un seul mot, et firent tant
qu'eux-mesmes se dirent pour lors avoir le tort,  cette fin de ne
point apporter de scandalle en ce lieu, et se retirrent de la faon,
y laissant mesdames les bourgeoises.

Ces pauvres Jonas, estans ensemble, tindrent quelque propos de ce
fait. L'un disoit: Ce ne fut point ma femme qui coucha avec moy,
car j'ay quelque peu estudi en la geometrie; je me connois en la
longueur, largeur et grosseur.--Vrayment! dit l'autre, je ne vis
jamais livre qui traittast de cette matire, et si je ne laisse
pas de cognoistre que ce n'estoit pas la mienne et qu'il y avoit
du changement  mon ordinaire.--Je ne say laquelle j'avois, dit
l'autre, mais je n'eus jamais un tel contentement.--Morbleu! tu avois
donc la mienne, dit l'un, car c'est la plus subtile qu'il y ait en
France, et ne croy pas qu'il se trouve hacquene qui trotte plus
doux?

Voil  quoy, pour le present, je desire conclurre ce present
discours, laissant pour la seconde partie ce que devinrent messieurs
nos courtisans, et les estranges advantages qui leur arrivrent au
sujet des bourgeoises, et de la procedure qui a est faite, tant de
leurs chevaux que contre la matrone, ensemble aussi ce qui s'est
pass (depuis le pot aux roses descouvert) entre les bourgeois
et leurs femmes, ce qui (m'asseure) donnera autant et plus de
contentement aux lecteurs que le contenu de cette premire partie.




_L'Archi-Sot, echo satyrique_[29].

  _Omne regnum in se divisum desolabitur._

          [Note 29: Cette pice est dirige contre quelque farceur
          qui vouloit faire concurrence au _Prince des sots_
          (Angoulevent), et qui, pour prendre un titre au dessus du
          sien, s'toit adjug celui d'_archi-sot_. Peut-tre est-ce
          la mme querelle sur laquelle le Parlement fut appel 
          statuer, et qui s'toit leve au sujet de la _Principaut
          des Sots_, entre Angoulevent, qui la dclaroit sa proprit
          exclusive, et Valentin le Comte (Valeran), qui, avec
          Jacques Resneau (Rameau) prtendoit la lui disputer.
          Angoulevent, dfendu par maistre Julien Peleus, obtint gain
          de cause; mais le procs fut trs long, si l'on en juge par
          la date des arrts successivement rendus. Le premier est
          du 2 mars 1604, le dernier du 19 fvrier 1608. Cette grave
          affaire toit donc pendante, en 1605, quand parut cette
          pice. On peut consulter, pour les dtails, le _Recueil
          des plaidoyers_ de matre Julien Peleus, les _Rcrations
          historiques_ de Dreux du Radier, t. 1, p. 41-42, et de la
          Place, _Choix des Mercures_, t. 56, p. 158-160, et 5 pour
          Valeray, Tallem., dit. in-12, t. 10, p. 40; l'Estoille,
          dit. du Panthon, II, p. 424; l'_Espadon satyrique_, 1680,
          in-12, p. 25.]

       *       *       *       *       *

      QUATRAIN.

  Pouvres sots, pourquoy laissez-vous
  Un prince quy par trop vous aime?

      RESPONCE.

  Ne savez-vous pas que les fous
  Ne se cognoissent pas eux-mesme?

MDCV. In-8.


    Puisque vous le voulez, nous le saurons, Madame,
  Quand je devrois chercher les papiers sibilins
  Qu'un refus de Tarquin feit jeter dans la flamme,
  Ou feuilleter dix ans le roolle des villains[30].

    Je ne saurois trouver ceste charge onereuse:
  Si c'est vostre plaisir, c'est mon contentement.
  Aussy je l'entreprends, et la peine est heureuse,
  Puisqu'elle a pour soutien vostre commandement.

    Nous savons son pays, ses parens et sa race,
  Non ce qu'ores ils sont, mais ce qu'ils ont est,
  Et si son entretien, ses pompes, son audace,
  Sympathisent au moins avec sa qualit.

    O Dieu! quy de l-hault contemplez tant de courses
  Et donnez tout  coup arrest aux charlatans,
  Ou vous, dieux des fripons et des coupeurs de bourses,
  Donnez-moy promptement le secours que j'attends.

    Apprenez-moy bientost, non pas vostre pratique,
  Mais quels sont les parens de vostre favory,
  Afin que, le chantant d'un esprit prophetique,
  Je fasse voir  tous que vous l'avez chery.

    A quy m'adresseray-je,  dieux! je vous supplie?
  Si je suis oblig, vous savez bien pourquoy.
  H! quy voudra de vous ayder  mon envie
  Et m'oster maintenant d'un si fascheux esmoy?
                              ECHO.--Moi.

    Quelle voix favorable offre  m'oster de peine
  Et me rendre savant de cela que je veux?
  Les deesses quy sont dedans ceste fontaine[31],
  Ou bien les Innocens, favorisent mes voeux.
                              ECHO.--Eux.

    Peut bien estre vrayment que saint Innocent mesme,
  Non tant comme patron que comme son voisin,
  Me desire advenir (sachant bien que je l'ayme)
  Que pour estre des siens il est un peu trop fin.

    Car la fille de l'air ne seroit pas loge
  Parmy les Innocens du quartier Saint-Denys.
  Il est vray que peut-estre elle s'y est renge
  Pour voir nostre badin, qu'elle prend pour Narcys.

    Je me ry, belle Nymphe, et repare mon crime.
  J'ay tort, je le say bien, j'ay prophan ton nom;
  Mais je l'auray vrayment desormais en estime.
  Regardes si tu veux que je m'en aille ou non.
                              ECHO.--Non.

          [Note 30: C'est--dire les registres normes o se
          trouvoient ports les noms de tous ceux qui payoient
          l'impt.]

          [Note 31: Ces _desses_ sont les nymphes de Jean Goujon 
          la _fontaine_ des Innocents, place alors au coin de la rue
          aux Fers et de la rue Saint-Denis. L'auteur les invoque
          ici parceque c'est  leur pied qu'Angoulevent, avec la
          troupe des farceurs de l'htel de Bourgogne, venoit faire
          sa _montre_ ou parade. Il devoit aller aussi au carrefour
          de la Pointe-Saint-Eustache, prs de ce _Pont-Alais_ qui
          avoit donn son nom  un autre farceur. V. _Nouvelles_ de
          Des Periers, dit. Louis Lacour, p. 133-134, et notre tome
          3, p. 142.]

       *       *       *       *       *

_Elegie._

  Bien donc, puisque tu veux oublier mon offence,
  Je te veux contenter par mon obeissance,
  Demeurant avec toy quelque espace de temps,
  Car, si je ne te voy, pour le moins je t'entends.
  Echo, je te promets de chanter ton miracle
  Et de ne vanter plus du Pelien l'oracle,
  Si j'ay ceste faveur d'estre rendu certain
  De ce que je te veux demander ce matin.
  Je m'y suis oblig, mon devoir m'y convie.
  Si le devoir me presse, aussi faict mon envie.
  Ne me refuse point, et je jure les yeux
  Plus reverez par moy que le Styx par les dieux,
  De prier que le ciel ta langueur adoucisse
  Et blasmer avec toy la rigueur de Narcisse.
  Je veux te figurer ce malotru badaut
  De qui la voix s'elve et le courage fault,
  Afin que, te monstrant seulement sa figure,
  Tu donnes les couleurs propres  sa peinture,
  Et que par ton moyen je monstre en peu de mots
  Qu'Angoulevant n'est pas luy seul prince des sots;
  Qu'il en est encore un dont la folle sagesse
  Le doibt mettre en procez pour troubler Son Altesse.
  Pauvre prince! faut-il qu'un nombre de menteurs,
  Pour brouiller ton Estat, soyent tes competiteurs[32]!
  Et voicy le grand sot qui s'en vient  ta porte[33]
  Disputer  bon droit les armes que tu porte!
  Je le voy, tout bouffy de colre, emport,
  Temeraire, attenter contre ta Majest;
  Je le voy, ce grand sot, je le voy qui s'apreste
  D'avoir le chaperon que tu porte  la teste;
  Et, pour te faire veoir que ce desir le poinct,
  Il a de tes couleurs enrichy son pourpoinct.
  Il est de toyle blanche et luy servant de voille
  Pour cacher son desseing soubs l'ombre de la toile.
  Il est vray que la soye ou le taffetas vert[34]
  Quy parot sur la toile a son dsir ouvert,
  Et monstre clairement qu'il se forme et se mire
  A ce grand corps des sots que tout le monde admire;
  Il en a les couleurs, il en a les faons,
  Et peut ds  present en faire des leons.
  Ce pourpoinct qu'on luy voit  diverses taillades
  Ne luy sert pas souvent en des jours de parades;
  Un de taffetas gris, enrichy de ruban
  Semblable  celuy-l de deffunt Martin Gan[35],
  Luy donne, ce dit-il, la faon courtisanne,
  Et, bien que sans habit il soit et sot et asne,
  Son pourpoinct blanc et vert, aux oreilles de foux,
  Fait voir appertement ce quy est le dessoubs.
  Il commence dej de trayner  sa queue
  Les asnes et les sots qu'il rencontre  sa veue;
  Il n'espargne non plus les grands que les petits.
  Les brides et les trous qu'on voit  ses habits[36]
  Sont pour les attacher, et je croy qu'il luy semble
  Qu'il peut joindre les foux et les asnes ensemble
  Soubs l'ombre que luy seul represente tous deux.
  Mais, s'il pouvoit encore y assembler les gueux,
  Les tirer de Paris, et avec asseurance
  Les mener bien avant dans la nouvelle France[37],
  Rechercher son Pactole, et l, nouveau Midas,
  Flter comme un bouvier  ceux du Canadas.
  Il feroit beaucoup plus de te laisser, grand prince,
  Paisible gouverneur des foux de ta province,
  Non point chanter aux sots, afin de les renger,
  Que ton predecesseur fust fils d'un boulanger,
  Et, par droict successif, qu'il doibt estre en ta place,
  Ou pour en estre extraict, ou pour ce qu'il te passe
  En degrez de folie, et qu'encore il reoit
  L'honneur d'estre dict sot, quelle que part qu'il soit.
  Je m'afflige de voir ta Majest reduitte
  Soubs le joug de celuy quy faict ceste poursuitte;
  Je m'afflige de voir qu'un sujet de ta loy
  Ne fasse point estat d'un prince tel que toy,
  Foule aux pieds ta grandeur, et d'une gloire sotte
  Te ravisse des mains ton sceptre et ta marotte,
  Mesprise ton pouvoir et ne cherche jamais
  Que de te contrefaire en tout ce que tu fais.
  Je le vy l'autre jour, en la rue de la Harpe,
  Quy, pour mieux t'imiter, se bravoit[38] d'une escharpe
  Dont les bouts luy passoient par dessus le manteau,
  Ainsy que les cordons d'un valet de bourreau
  Qui, bien ayse d'aller commencer son espreuve,
  Faict voir en les monstrant qu'il va faire chef-d'oeuvre
  Sur un tel que ce sot qui, prince pretendu,
  Pourroit bien estre un jour par chef-d'oeuvre pendu.
  Ce n'est en cela seul qu'il ose, temeraire,
  Offencer ton Altesse et la veut contrefaire;
  Il est d'autres forfaicts encore convaincu:
  Ce que tu porte au ventre, il l'a souvent au cu;
  On te foite devant, et luy c'est par derrire;
  Le barbier le va voir, tu vas voir la barbire,
  Et, bien que vous soyez en vos maux approchans,
  Les remdes pourtant en sont bien differens.
  Je les laisse  penser  tous ceux quy m'entendent,
  Aux oreilles de quy ces miens carmes s'estendent,
  Car cela sent le feu quy nagure allum
  Sembloit avoir desj tout le mal consum.
  Mais passe pour ce coup, j'y reviendray peut-estre;
  Laissons l mon envie, elle est encore  naistre.
  Je m'esloigne un peu trop du desseing que j'ay pris;
  Il faut que de respect je borne mes escripts.
  Prince, regarde  toy: c'est une chose unique
  De te voir gourmand d'un courtaut de boutique.
  Ferme-luy tes palais; commande  tes archers,
  A tes gardes du corps,  les asnes legers,
  Qu'ils luy courent dessus, et pour telle vergongne
  Qu'on en fasse une enseigne[39]  l'hostel de Bourgongne.
  J'apprendray cependant de la fille de l'air
  Ce que j'en dois savoir avant de m'en aller.
    Echo, je te reviens figurer la peinture
  De ce prince asne-sot dont j'ay faict la posture,
  Te le faire cognoistre, et par enseignemens
  Le monstrer  sa trongne ou ses habillemens
  Aussy navement que si Zeuze ou Paraze[40],
  Appelle ou Protogne, avoit depeint un aze[41].
  Il a, premirement, les sourcils retirez,
  Les yeux plus que les chats et les foux egarez,
  Le front noirement jaune, o la crasse s'escaille
  Comme le plastre neuf sur la vieille muraille,
  Quand le masson n'a pas hach par quelque endroict
  Ou qu'il n'a pas mouill son mur comme il falloit;
  Le rire aussy plaisant comme est une grimace
  D'un petit marmiton que son maistre menace,
  Le nez long et petit, par le bas racourcy
  Comme celuy d'Aelle et de ses soeurs aussy,
  Dont le goust en est doux et la senteur friande
  Comme de ces trois Soeurs qui gastoient la viande[42]
  Du malheureux Phine avant que Calas
  Et son frre germain s'en feussent esbahis.
  Belle figure  voir, sa gorge est yvoirine
  Comme un os que les chiens rongent  la cuisine;
  Sa lvre espoisse est jaune et son bec relev
  Comme sont les bourletz qu'on met sur le priv.
  Aussy ne croy-je point qu'un retraict soit si salle,
  Bien qu'il soit tout remply de matire fecalle,
  Que peut estre sa bouche, o toujours il reoit
  Ce quy de plus vilain se prononce et se voit.
  La face assez jaunastre, o, s'il a chaud, il colle
  Une jaune sueur  la farine folle;
  Rid par tous endroicts comme les fruicts de Tours[43]
  Qu'on faict pour conserver cuire dedans les fours,
  Farineux et cendreux comme ces vieilles figues
  Dont tous les Provenaulx se rendent si prodigues
  Sur le port de Marseille, ou cent fois plus villain,
  Flestry, crasseux, rid, que n'est un parchemin
  Qui depuis trois cents ans rode les auditoires
  Des sedentaires cours et des ambulatoires;
  Le menton comme un os quy sert aux cordonniers
  Lorsqu'ils veulent polir et lisser les souliers,
  Et, bref, ce quy le rend admirable au possible
  Par dessus tous les sots, est sa barbe invisible.
  Je t'ay dict, chre Echo, quels estoient ses habits:
  Il porte assez souvent un bas d'estame gris,
  Un manteau de vinaigre[44] o je pourrois m'estendre,
  Si le manteau de cour ne me faisoit entendre
  Et n'avoit clairement exprim celuy-cy,
  Quy couvre notre sot et le repare aussy.
  Lorsqu'il a quelques fois son chapeau sur l'oreille,
  Il s'escoute marcher et se mire  merveille;
  Il retourne la teste, et de trois en trois pas,
  Pour regarder ses pieds, porte les yeux en bas.
  Quand il a bien march d'un cost de la rue,
  Il se tourne de l'autre afin qu'on le salue,
  Regarde son chapeau, et de deux en deux tours
  Le montre  ses amis du cost du velours,
  Se panade  plaisir, et par ses esquipes
  Crache  ses ennemys cent mille coups d'espes,
  Faict tarir en leur source, au bruict de son tousser,
  Les discours quy se vont en torrens amasser,
  Fulmine de la langue et met tout en deroute
  Lorsqu'il voit que personne  son gr ne l'escoute;
  Mais il ne pense pas, le courtaut mal apris,
  Si l'on parle de luy, que c'est avec mespris;
  Que les petits enfans quy sont  la Licorne[45]
  Luy font, pour s'en mocquer,  toute heure les cornes;
  Qu'on le chifle partout, et que ses compagnons
  Luy donnent en passant tous les jours des lardons;
  Ou encor qu'il y songe il a si peu de rate,
  Qu'il veult s'esterniser comme fit Erostrate.
  Il est si peu rus qu'au despens du renom
  Il veut aprs sa mort faire vivre son nom.
  Ce renom que je dy ne se prend pas au pire:
  C'est l'honneur que j'entends, o tout le monde aspire.
  Pauvre sot, o cours-tu? que te doivent les cieux,
  Pour leur faire savoir le desdain de tes yeux?
  Ils n'ont pas descouvert par quelle tromperie
  Tu te faisois mignon dedans l'argenterie:
  Chacun le savoit bien. Estois-tu si peu cault,
  Toy quy te dis Cardan, de te monstrer lourdault
  En tes inventions, et, jouant de la grippe,
  Porter comme un badin des galoches de trippe?
  Ne pensois-tu pas bien que tu serois cogneu
  Et qu'on t'en chiffleroit comme il est advenu?
  Qu'il les faudroit quitter  la porte du vice
  Si tu voulois encor te remettre en service?
  Et ne jugeois-tu pas qu'un jour on sauroit bien
  Comme faict pour braver un homme quy n'a rien,
  Et qu'on verroit encor sur tes pieds la poussire
  Du rgne de laquais que tu laisses derrire?
  Ah! que tu fus deceu quand tes inventions
  Elevrent ton vol et tes devotions!
  Et que tu fus tromp quand tu meis en pratique
  Tes desseings mal tissus dedans une boutique!
  Echo, n'est-il pas vray, je says bien qu'aujourd'huy
  L'on doibt compter le bien dont il a trop jouy?
                              ECHO.--Ouy.
  Mauvais signe pourtant, dont on ne doibt attendre
  Que ce quy le fera soubz son vice respandre.
                              E.--Pendre.
  O grand Dieu! tu le juge, et d'o provient cecy?
  Cela ne se doibt pas executer ainsy.      E.--Si.
  Comment! cela se doibt?  pauvre miserable!
  O t'annoncera t'on ta peine espouvantable?
                              E.--En table.
  En table! qu'est-ce  dire? Aprs ses passetemps,
  On luy donneroit l de beaux allegemens!
                              E.--Je mens.
  Tu mens, je le croy bien; mais dy moy, je te prye,
  Comment il doibt mourir, pour passer mon envie.
                              E.--En vie.
  Il doibt mourir en vie! Ah! je ne le croy pas,
  Mais bien mourir vivant le jour de son trepas.
                              E.--Repas.
  Le jour de son repas! Quoy! la mort le doibt suyvre
  Quand, saoul de tant de vols, il sera las de vivre!
                              E.--Yvre.
  Il doibt mourir yvre; encore est-ce un grand bien
  De courir  sa mort et de n'en sentir rien.
                              E.--Rien.
  Le vin luy fera donc ce sinistre message,
  Et l'aisle de son vol luy fera ce passage.
                              E.--Pas sage.
    Ce n'est pas estre sage et vivre comme il faut
  Que de n'avoir point d'aisle et vouloir voler hault.
  Il se faut mesurer, et donner  sa voille,
  Selon les propres vents, ce qu'il y faut de toille,
  Non point s'elargir trop et recevoir le vent
  Qui nous est plus nuisible et nous pert plus souvent.
  En quoy se reduiront, ce pendant que j'y songe,
  Ses fausses verits qui couvrent son mensonge?
                              E.--En songe.
  Mais, puisqu'il doit mourir, ce courtaut desloyal,
  Au moins asseure moy quy doibt causer son mal.
                              E.--Son mal.
  Son mal! il en a faict, mais il est plus coulpable
  Pour estre marchant feint que larron veritable.
  En quel lieu peut bien estre un de qui les discours
  Plaisoient  ce badin quant il parloit atours?
                              E.--A Tours.
  Comment! nostre courtaut n'a plus icy personne
  Quy des fleurs de bien dire  toute heure luy donne!
  Je m'en estonne bien, et voudrois toutefois
  Lui pouvoir discourir de ce sot quelques fois,
  Car j'apprendrois de luy des nouvelles certaines
  Plus que des Innocens, d'Echo ny des fontaines.
  Nymphe, je te rends grce, attendant que le temps
  Me face revenger de ce que tu m'apprens.
  Si j'en veux savoir plus, il faudra que j'envoie
  Mes desirs promptement se pourmener  Bloye.
  Toute fois, j'en say trop, les dieux m'ont revel
  Ce quy m'avoit est jusqu'icy recel.
  J'ay tacitement sceu quelle estoit sa patrie
  Et veu dans un miroir sa genealogie,
  Que je porte  madame, affin de m'acquitter
  D'une telle promesse et de la contenter.

          [Note 32: Ceci donne raison  notre premire note.]

          [Note 33: L'entre par la _grande porte_ toit un des
          points en litige. Angoulevent prtendoit qu'il y avoit seul
          droit, et l'arrt du 19 fvrier 1608 lui conserva en effet
          ce privilge. Il y est dit que Nicolas Joubert (c'toit
          le vrai nom d'Angoulevent) sera maintenu et gard en sa
          possession et jouissance de sa PRINCIPAUT DE SOTS et des
          droits appartenant  icelle, mme du droit d'entre par la
          grande porte dudit htel de Bourgogne, etc.]

          [Note 34: Le vert toit, comme on sait, la couleur des
          fous.]

          [Note 35: Je ne sais ce qu'toient ce Martin Gan et
          l'espce de pourpoint dont il semble avoir amen la mode;
          mais je suppose que celui-ci auroit pu fort bien s'assortir
          avec les fameuses chausses  la _martingale_ dont parle
          Rabelais. Le Duchat pense qu'on les appeloit ainsi parceque
          la forme en toit emprunte aux mariniers de _Martgue_ en
          Provence. C'est donc peut-tre _Martguan_, et non _Martin
          Gan_, qu'il faut lire ici. V. Rabelais, l. 1, ch. 20, et l.
          2, ch. 7.]

          [Note 36: C'est--dire que son _haut de chausses_ toit
          attach au _pourpoint_ avec des aiguillettes, et qu'il
          toit _aiguillet_, comme l'Harpagon de Molire.]

          [Note 37: On faisoit alors rafle de tous les gueux
          irlandois et autres qui se trouvoient  Paris, et on les
          embarquoit pour le _Canada_ ou _Nouvelle-France_. Les
          quartiers qui en fournissoient le plus toient ceux des
          _Fosss-Montmartre_ (V. Tallemant, dit. in-12, t. 2, p.
          23), de la _Ville-Neuve-sur-Gravois_, o se trouvoit,
          comme on sait, l'une des plus fameuses _cours de Miracle_,
          etc. C'est sans nul doute  cause des nombreuses bandes de
          mendiants qui en partoient pour le Canada que cette partie
          de Paris commena de s'appeler alors la _Nouvelle-France_,
          nom qui s'est tendu au faubourg Poissonnire, qui en toit
          la continuation. La caserne qui s'y trouve l'a seule gard.]

          [Note 38: Se parer avec forfanterie. Ce mot est dans
          Montaigue, liv. 3, ch. 10.]

          [Note 39: C'est--dire un tableau bouffon, une
          _affiche-caricature_, qu'on mettra  la porte du thtre de
          l'htel de Bourgogne.]

          [Note 40: Les peintres Zeuxis et Parashius.]

          [Note 41: Un ne.]

          [Note 42: Les harpies.]

          [Note 43: On voit que les farceurs se couvroient le
          visage de farine, comme notre Pierrot, qui a seul gard
          la tradition. De l le sobriquet d'_enfarins_ qu'on leur
          donne partout. On voit par un passage de Montaigne (liv. 3,
          en. 10), que c'toit dj l'usage des apprentis badins de
          son temps. On lit dans les _Jeux de l'inconnu_ (1645, in-8,
          p. 158), au sujet de Jean Farine, qui, lui non plus, ne
          doit pas son nom  autre chose: A le voir si blanchastre,
          il semble qu'il soit dj enfarin.]

          [Note 44: On appeloit habit de _vinaigre_, selon le
          Dictionnaire de Trvoux, tout habit trop lger port en
          hiver, sans doute parcequ'il n'empchoit pas le froid de
          vous _piquer_.]

          [Note 45: Sans doute le cabaret de _la Licorne_, qui a
          donn son nom  l'une des rues de la Cit. En 1816, selon
          la Tynna, il s'y trouvoit encore, au n 8, un marchand
          de vin ayant une licorne pour enseigne. On disoit, pour
          prdire  quelqu'un quelque bonne raillerie: _Les petits
          enfants en iront au vin et  la moutarde_, d'o le nom
          trivial de _moutard_ donn  ceux-ci. Ce que disent ces
          deux vers rpond videmment  cette locution, qui se trouve
          dj dans Villon, et que Malherbe, dans ses lettres 
          Peiresc, employoit encore.]

       *       *       *       *       *

_Stances._

    Je reviens donc  vous, garny de pioleries[46],
  Vous dire qu'en un coup l'air, la terre et les cieux,
  M'ont cont du badaud toutes les tromperies
  Quant je les ay priez seulement par vos yeux.

    La terre me portoit, l'air prenoit ma parolle,
  Et les cieux mes desirs, des dieux favorisez;
  Au bruict de votre nom les postillons d'Eole
  Furent (bien que mutins)  l'instant apaisez.

    Si bien que j'escoutois d'Echo la resonnance
  Et recevois des dieux les revelations:
  Grand pouvoir de vos yeux, dont la seule ordonnance
  Faict reserrer les vents dedans leurs regions.

    Je suis donc faict savant au gr de vostre envie,
  De mille plaisans traicts qu'a faict nostre courtaut,
  Et l'Echo m'a cont qu'il y va de sa vie
  Si, pour s'en exempter, il ne gaigne le haut.

    Mais, pour ce que je voy la matire un peu grande
  Et qu'il y faut donner du temps et du loisir,
  Je vous veux supplier d'accorder ma demande
  Et remettre  demain ce discours de plaisir.

    Aussy bien je cognois que ce que j'en say touche
  A ce pauvre chastr dont tout le monde rit:
  C'est pourquoy j'ayme mieux vous le dire de bouche,
  Pour le favoriser, que non pas par escrit.

          [Note 46: C'est--dire couvert de bigarrures. On connot
          le proverbe: _Piol riol comme_ la chandelle des Rois,
          qui toit en effet de deux couleurs. Un fol, comme celui
          qui parle dans ces stances, pouvoit bien s'exprimer ainsi.
          Les badins, selon Henri Estienne, dans la prface de son
          _Apologie pour Hrodote_, portoient des robes bigarres de
          bandes larges.]

       *       *       *       *       *

_Sonnet._

Allusion sur le nom du protecteur de l'Archi-Sot.

    H bien! te voil donc plong dans une fange
  Dont tu ne peux sortir si tu n'as mon secours!
  Dis ce que tu voudras, il faudra que tu manges
  Le remde apprest contre tes beaux discours.

    Au mont o ton esprit peu capable se range,
  Les ardants ou luisants n'ont quasi plus de cours;
  Ou j'estime cela morsure de phalange[47],
  Pour laquelle guarir ma voix est mon secours.

    Beau fils, dont le visage est pareil au lard jaulne,
  Ton pouvoir se mesure  la longueur d'une aulne,
  Dont tu ne peux juger que la fin soit le bout.

    Tu sais bien que je puis apaiser ton audace;
  Si ma parolle a peu te bannir d'une place,
  Gardes que mes escrits ne t'exhilent du tout.

          [Note 47: Sorte d'insecte. Voy. Ronsard, d. Jannet, t. 1,
          p. 395, note 4.]




_Sur les Revenus des Pasteurs_[48].

          [Note 48: Cette pice se trouve, p. 278-282, dans le
          curieux recueil _Le tableau de la vie et du gouvernement de
          MM. les cardinaux Richelieu et Mazarin, et de M. Colbert,
          reprsent en diverses satyres et posies ingnieuses,
          etc._ Cologne, P. Marteau, 1694, in-12. Seulement, elle est
          fautive dans cette dition; nous l'avons rtablie d'aprs
          celle qui avoit paru l'anne prcdente, et qui est bien
          plus correcte.]


  Quel est donc ce cahos, et quelle extravagance
  Agite maintenant tout l'esprit de la France?
  Quel demon infernal, amy des changemens,
  Fait tant de nouveautez dans tous nos reglements?
  On fait, on redefait, on retablit, on casse;
  Rien ne demeure fait, quelque chose qu'on fasse;
  On retranche les saints[49], on les refeste aprs[50];
  On plaide au Chtelet quand c'est feste au Palais.
  On trouve  reformer mme sur la Reforme.
  L'ancien code  present est un code de forme;
  On ne le connoit point, tant on le voit chang.
  Encor si l'on vouloit reformer le clerg,
  Si l'on vouloit oster la moiti de leurs dixmes,
  La Reforme pourroit reformer bien des crimes.
  Les trop grands revenus perdent beaucoup de gens,
  Et les riches pasteurs sont toujours negligents.
  Pourquoy ceux qui devroient imiter les Aptres
  Ont-ils seuls plus de bien qu'il n'en faut pour dix autres?
  On devroit bien regler un tel dereglement
  Et montrer aux pasteurs  vivre sobrement;
  On ne voit que des gens de mitres et de crosses
  Faire aujourd'huy rouler de superbes carosses,
  Sans se ressouvenir qu'autrefois l'Eternel
  Ne monta qu'un asnon dans un jour solennel.
  On parle des impts dont la France est remplie,
  Tout le peuple en murmure et tout le monde en crie;
  Qu'est-ce en comparaison de tant d'injustes droits
  Qu'aujourd'huy les pasteurs levent en tous endroits?
  Tout le monde en naissant doit  la sacristie;
  Il faut payer l'entre et payer la sortie;
  Tous les pasteurs enfin, par un fatal accord,
  Trouvent de quoy gagner en la vie et la mort[51].
  Bonne condition, qui donne de quoy vivre
  En lisant seulement quelques feuillets d'un livre;
  Recitant tous les jours trois ou quatre oraisons,
  Ils gagnent pour fournir aux frais de leurs maisons.
  Que le breviaire est bon dans le temps o nous sommes!
  Un pasteur est toujours le plus heureux des hommes.
  Veut-on se marier, il faut jetter un ban;
  On en achte deux, et le pasteur les vend;
  Vous ne les auriez pas s'il manquoit une obole.
  Comment nommer cela, si ce n'est monopole,
  Qu'un sacr partisan a mis injustement
  Aux yeux de tout Paris, sur le Saint-Sacrement?
  Meurt-il quelque personne, autre supercherie.
  Voulez-vous, dira-t-on, la grande sonnerie[52]?
  Il faut tant, ou sinon l'on ne sonnera point.
  Monopole jamais monta-t-il  ce point[53]?
  Entre tous les impts, quel autre impost approche
  De celuy que l'on met sur le son d'une cloche?
  On sonne donc enfin, et pour vos cinq escus
  On vous donne du son. Sont-ce l des abus?
  Un infme crieur, de qui l'me inhumaine
  Ne voit aucun vivant qu'avec beaucoup de peine,
  Ce funeste crieur qui ne vit que de morts[54],
  Marchande insolemment pour enterrer des corps.
  Choisissez-vous, dit-il, un endroit pour la fosse?
  Plus il est prs du choeur et plus la somme est grosse[55].
  Il faut tant prs des fonds, tant prs du matre autel.
  Entre tous les impots en voyez-vous un tel,
  Et qui peut plus choquer les droits de la nature,
  Que de vendre  des morts le droit de spulture?
  Je passe volontiers certains tours de baton
  Dont un rus pasteur attrape le teston[56].
  Je suis fort catholique, et je n'ay pas envie
  De censurer icy les censeurs de ma vie.
  Je croy que ce qu'ils font a de bonnes raisons,
  Et que tous leurs patrons font bien des gurisons;
  Qu'on guerit de tous maux en leur offrant un cierge,
  Qu'on en guerit plutost s'il est de cire vierge;
  Que qui ne guerit pas n'a pas assez de foy,
  Et je croy tout cela parceque je le croy.
  Pour moy, je ne veux point penetrer ce mystere;
  Mon pasteur me l'a dit, c'est  moy de le croire[57].
  Je crois ce qu'il me dit; s'il fait mal,  son dam.
  Mais je souffre  regret que l'on achte un ban,
  Et que des ornemens qui servent  l'eglise
  Soient de differens prix, comme une marchandise.
  Si vous voulez les beaux  votre enterrement,
  Il faut tant, vous dit-on, pour un tel parement,
  Et, pour l'argenterie, un crieur vous demande
  Si vous voulez avoir la petite ou la grande[58]:
  Le prix est diffrent, ils vous cousteront tant;
  Et si l'on ne fait rien si l'argent n'est comptant.
  Jamais aucun credit ne se fait  l'eglise.
  N'avez-vous point d'argent, la croix de bois est mise[59];
  Enfin, lorsque l'on va porter les sacremens,
  Si c'est chez un pauvre homme, on va sans ornemens;
  On y va sans flambeau, sans daiz et sans clochette;
  En un mot, on diroit qu'on le porte en cachette.
  Taisons-nous, toutefois! il est fort dangereux
  De parler des pasteurs, et de mal parler d'eux.
  Telles gens ne sont pas des sujets de satyre.
  Muse, va prendre ailleurs quelque sujet pour rire;
  Va t'en au Chtelet voir ces deux conseillers:
  Ils etoient l'an pass chez monsieur Desperiers,
  Et, comme de seconde on monte en retorique,
  Ils furent conseillers sortant de la Logique.
  Une explication sur une simple loy
  Les abtit tout deux. Mais, ma muse, tais toy,
  J'ay beaucoup de procs. Si tu dis quelque chose,
  Tu me mets en danger de voir perdre ma cause;
  Et cette libert trop grande que tu prends
  Me feroit pour le moins condamner aux depens;
  Trop heureux seulement si ces jeunes novices
  Se vouloient moderer en taxant leurs epices.
  Je sais qu'en fait de taxe ils valent bien les vieux,
  Qu'ils le font aussi bien, pour ne pas dire mieux.
  Mais brisons l dessus, ne faisons point querelle.
  Les greffiers, aujourd'huy, font de plus grands abus,
  Et ce sont ces gens l qui friponnent le plus.
  Je voudrois bien pouvoir les passer sous silence;
  Mais quoy! pour quatre mots que porte une sentence,
  Pour dire: Un deffendeur payera cent escus,
  Ils font en parchemin quatre roles, et plus;
  Enfin, ils font si bien, que de quatre paroles
  Que prononce le juge ils composent des roles.
  Un petit parchemin, plus court de quatre doits
  Qu'il ne leur est prescrit par l'ordre de leurs loix,
  Une marge plus grande  chaque bout de lignes
  Marque que ces gens l sont des fripons insignes;
  Sans compter l'_ tous ceux qui ces lettres verront_,
  Qu'ils etendront autant et plus qu'ils ne pourront,
  Cent mots reiterez, cent autres synonimes,
  Et, toutefois, Paris endure tous ces crimes;
  Il aura reform les pauvres Innocens[60],
  Et tous ces criminels recevront de l'encens.
  Je ne puis endurer que cette extravagance
  Agite maintenant tout l'esprit de la France,
  Qu'on fasse en notre etat des nouveaux changemens
  Et que l'on laisse encor tant de dereglemens.

          [Note 49: Il s'agit encore ici du _retranchement des
          ftes_, au sujet duquel nous avons dj publi une pice
          (t. 5, p. 245), et qui avoit t ordonn par le roi, en
          1666, sur un _Mmoire_ de Colbert, reproduit dans la _Revue
          rtrospective_, 2e srie, t. 4, p. 257-258.]

          [Note 50: On n'avoit pas retranch moins de dix-sept ftes.
          V. _Journal_ ms. d'Olivier d'Ormesson, 2e partie, fol. 139.
          Le peuple, qui tenoit  quelques-unes, cria fort et si bien
          qu'on finit par les rtablir. Celle de saint Roch toit
          du nombre. V. notre t. 5, p. 249-250. C'est pour celle-ci
          surtout qu'il commena sa dsobissance: Le mardy 16 aot
          (1667), feste de saint Roch, dit encore M. d'Ormesson, fol.
          151, tout le monde festa nonobstant le retranchement.]

          [Note 51: C'est ce que Marigny a dvelopp avec tant de
          verve et d'esprit dans son charmant pome du _Pain bnit_,
          o se trouve entr'autres ce vers:

               Il fait cher mourir  Paris,

          repris par Regnard lorsqu'il fait dire par le Crispin du
          _Lgataire_,  la scne du testament:

               Il fait trop cher mourir.]

          [Note 52: Il faut encore entendre Marigny faisant expliquer
          par les marguilliers de Saint-Paul les dtails d'un convoi
          de _premire classe_, avec les beaux ornements que leur
          avoit donns M. de la Rivire, vque de Langres, leur
          riche paroissien de la place Royale. La grosse sonnerie n'y
          est pas non plus oublie:

               Tout le convoi fut fort heureux,
               Aucun critique n'y peut mordre;
               Les enfants, gris, rouges et bleux,
               Marchrent dans un fort bel ordre.
               Grande cour, chambres, escalier
               Bien garnis de tapisserie,
               Vous etes nos grands chandeliers
               Et notre belle argenterie.
               Nos beaux ornements bien brods,
               Que monsieur de Langre a donns;
               Et puis qu'il faut qu'on vous le die,
               La croix de Fieubet a march
               _Avec sa grosse sonnerie_.]

          [Note 53: C'est aussi le propos de Marigny:

               Cette sorte d'exaction
               Est un infme monopole
               Honteux  la Religion.]

          [Note 54: Les frais du crieur toient compris dans ceux de
          l'enterrement:

               Vous ignorez, pour le certain,
               Qu'il faut les droits de la fabrique,
               D'un _crieur_ et du sacristain.

          C'toit lui qui apportoit dans les maisons l'_attirail_ des
          convois, comme dit Regnard dans le _Lgataire_, acte IV,
          scne dernire, et qui rgloit le tarif, comme on le voit
          ici.]

          [Note 55: On sait qu'alors tout paroissien d'importance se
          faisoit enterrer dans l'glise.]

          [Note 56: Sur cette expression, v. notre t. 5, p. 250,
          note.]

          [Note 57: Alors on prononoit _craire_. C'est ce qui donne
          raison  la singulire rime qui se trouve ici. Toutefois,
          dans les vers il toit d'usage d'employer la prononciation
          qui a prvalu. V. _Journal de l'Acadmie franoise_, par
          l'abb de Choisy (1696), fol. 7. On ne vouloit pas sans
          doute que l'accident qui arriva un jour  une actrice de
          province pt se renouveler. Elle avoit  dire ce vers:

               Le prince vit encore!  ciel! puis-je le croire?

          Elle le pronona suivant la mode admise dans la
          conversation; aussi son interlocuteur, pour ne pas manquer
          la rime  _craire_, riposta tout aussitt:

               Oui, princesse, il arrive, et tout couvert de _glaire_.]

          [Note 58: V. l'une des notes prcdentes.]

          [Note 59: _Mais_, dit encore Marigny, dans la discussion
          qu'il tablit entre les marguilliers de Saint-Paul et un
          parent rvolt de la somme norme des frais:

               --Mais, s'il meurt sans laisser de bien,
               Qu'avez-vous coutume de faire,
               Suivant votre honnte mtier
               De ne faire rien pour rien?...
               --Sans prire ni luminaire
               On le fait porter, comme un chien,
               Dans quelque coin du cimetire;
               Et, de plus, sachez qu'en ce cas
               L'exactitude est si prcise,
               Que mme nous ne souffrons pas
               Que le corps passe par l'glise.]

          [Note 60: La fte des _Saints-Innocents_ toit au nombre de
          celles qu'on avoit retranches. V. notre t. 6, p. 249.]




_La Requeste presente  Nosseigneurs de Parlement par les
Marchands, bourgeois et artisans de cette ville de Paris, pour la
diminution d'une demie anne des loyers des maisons, chambres et
boutiques.--Fait en Parlement, le 19 juin 1652._

       *       *       *       *       *

_A Nosseigneurs de Parlement_[61].

          [Note 61: Cette pice, qui n'a t publie que par le
          _Journal de l'Institut historique_, avril 1841, p. 133-134,
          n'est pas la seule du mme genre que nous trouvions dans la
          premire moiti du 17e sicle. Lorsque les temps devenoient
          durs pour les pauvres gens, il n'toit pas rare de voir
          s'lever de pareilles requtes, et, comme on en va voir
          la preuve, le Parlement y faisoit presque toujours droit,
          du moins dans une certaine mesure. Voici, par exemple, ce
          que nous trouvons  l'une des poques les plus difficiles
          du rgne de Louis XIII: _Sentences et rglement donns par
          monsieur le prevost de Paris ou monsieur le lieutenant
          civil, le present mois d'aoust mil six cent vingt deux,
          contenant les diminutions ordonnes pour les loyers des
          maisons de la ville et fauxbourgs de Paris_. A Paris,
          _chez la veuve Hubert Velut, rue de la Tannerie, prs de
          la Grve_, 1628, in-8. Il s'agit d'un certain nombre de
          matres de logis et chambres garnies qui, aprs avoir
          demand vainement  leurs propritaires une diminution pour
          le loyer des maisons qu'ils sous-louoient en dtail, ont
          adress au Parlement la mme rre, exauce alors, mais 
          condition toutefois que la diminution accorde entraneroit
          d'elle-mme la rsiliation des baux. Les demandeurs,
          pour appuyer la requte  laquelle on faisoit droit
          ainsi, avoient dit: Que, pour essayer  gagner quelque
          chose pour subvenir  leurs familles, ils avoient pris 
          ferme les logis o ils sont, demeurant siz au quartier
          du Louvre, pour y loger en chambre garnie et prendre des
          pensionnaires; mais,  cause de la longue absence du roy
          qui rend ledit quartier du Louvre, voire toute la ville de
          Paris, dserte de monde, au prix de ce qu'il y en a lorsque
          Sa Majest est rsidente, ils n'ont personne de log chez
          eux, soit en pension, soit en chambre garnie, tellement
          que lesdits logements, dont ils payent de grands loyers,
          leur sont du tout inutiles et  grandes charges. La mme
          anne parut _Sentence de monsieur le prvost de Paris, ou
          monsieur son lieutenant civil, commissaire dput de la
          Cour, portant rglement sur la diminution des loyers des
          maisons de celle ville et faulxbourgs de Paris, requise
          par les locataires contre les propritaires_. A Paris,
          chez Isaac Mesnier, rue Saint-Jacques, 1622. L'anne
          suivante, autre arrt, mais d'une importance plus grande:
          _Rglement gnral pour le rabais des loyers des maisons_.
          _A Paris, chez P. Rocolet, libraire et imprimeur de la
          ville_, 1623, in-8. Il est rendu, veu l'arrt de la Cour
          de Parlement obtenu sur la requeste prsente par les
          pauvres locataires qui tiennent logis et chambres garnies
          en la dicte ville de Paris, le 27 octobre 1623, portant
          que, pour leur estre pourveu sur la diminution par eux
          requise  cause de la maladie contagieuse advenue en ceste
          dite ville et fauxbourgs, ils se pourvoyroient par devers
          nous, et que ce qui seroit par nous ordonn seroit excut,
          nonobstant opposition ou appellation quelconques... et,
          tout veu, nous disons, par dlibration du conseil, ouy
          sur ce le procureur du roy, que diminution est faicte
          aux dits locataires qui n'ont pay, du quart du terme de
          Saint-Jean  la Saint-Remy, et du demi-quart du terme de
          Saint-Remy  Nol prochain. Deux ans aprs, un arrt
          du mme genre fut encore rendu, mais nous ne savons sur
          quels motifs; nous ne le connoissons, en effet, que par
          son titre, reproduit ainsi, sous le n 818 du _Catalogue
          des livres_ de M. Leroux de Lincy: _Rglement gnral pour
          le rabais des loyers des maisons du 22 aot 1625, sign
          Musnier_. Paris, 1625, in-8.--Au temps de la Fronde, les
          plaintes recommencrent avec la misre des pauvres gens,
          et le Parlement, plus que jamais souverain, ne manqua pas
          d'y faire droit. La pice donne ici est de cette poque,
          mais dans la dernire priode. Les annes qui avoient
          prcd furent celles o les arrts de cette nature se
          multiplirent le plus. Nous n'en comptons pas moins de cinq
          pour la seule anne 1649. En voici les titres et le rsum:
          1 _Arrt de la Cour de parlement pour la diminution
          des loyers des maisons dans la ville et fauxbourgs de
          Paris, du 10 avril 1649_, in-4. Il est rendu sur neuf
          requtes prsentes par les locataires des maisons du
          faubourg Saint-Antoine; par quelques habitants du faubourg
          Saint-Marcel; par les pauvres bourgeois et _chambrelans_
          (logeurs en chambre) de cette ville et fauxbourgs; par
          les marchands de la salle Dauphine et des autres parties
          du Palais, notamment Rn Auti; par les hteliers du
          quartier Saint-Martin; par les locataires des environs du
          Palais-Royal, rues des Petits-Champs, Coquillire, des
          Vieux-Augustins; par ceux qui louent en chambre garnie
          au quartier du Louvre et du Palais-Royal; enfin par les
          habitants du faubourg Saint Germain.--2 _Arrt de la Cour
          de Parlement pour la descharge entire des loyers des
          matres du quartier de Pasques, en la ville et fauxbourgs
          de Paris, rendu en interprtation de celui du 10 avril
          dernier, avec rglement pour les baux du 14 avril 1649_,
          in-4. Cette sentence, que M. Moreau a consigne sous le
          n 264 de son excellente _Bibliographie des mazarinades_,
          est rendue sur requte prsente par des habitants de
          la _Draperie_, de la _Barillerie_, par des marchands
          du Palais, par Florent Martel, chirurgien ordinaire
          du roy en son artillerie, et autres, tous particuliers
          demeurant en l'isle Notre-Dame; par les locataires des
          maisons sises rues Saint-Honor, Frementeau (_sic_),
          des Bons-Enfants; par Jean Lemoine et autres locataires
          principaux des maisons baties sur le pont Marie et esles
          d'iceluy; et ceux qui louent en chambres garnies rues des
          Poulies, du Louvre, du Coq, de Champfleury, du Chantre, de
          Jean-Saint-Denis, Frementeau, de Beauvais, Saint-Thomas
          du Louvre; par les cabaretiers de la place Maubert et
          environs; par les pauvres bourgeois demeurant en la
          Villeneuve-sur-Gravois, les Petits-Carreaux aboutissant
          en la rue Mont-Orgueil, cour de Miracle, rue appele la
          rue Neuve-Saint-Sauveur, rues de Clry, de Bourbon, et
          autres rues adjacentes, sur le chemin qui conduit vers la
          Nouvelle-France et Montmartre.--3 _Arrest de la Cour
          de Parlement en faveur des locataires et sous-locataires
          des maisons de la ville et fauxbourgs de Paris, pour leur
          descharge du loyer de Pasques dernier, avec reglement pour
          les baux, rentes foncires et autres constitues pour la
          construction des btiments, donn sur les requestes des
          proprietaires des dites maisons, et pour l'execution des
          arrts precedents, des 10 et 14 du present mois et an, du
          27 avril 1649_, in-4.--_4 Arrt de la Cour de Parlement
          portant confirmation des arrts des 10 et 14 de ce mois,
          pour la descharge du terme de Pasques, avec deffense aux
          propritaires de presenter aucune requeste. Paris, Michel
          Metayer, demeurant isle Notre-Dame, sur le pont Marie, au
          Cygne_, in-4. C'est d'abord la supplique de P. Chaoues,
          marchand fripier, artisan bourgeois de Paris, locataire
          d'une portion de maison sise au coin de la Petite-Friperie.
          Elle est dirige contre matre Charles Fustel, bourgeois
          de Paris, qui, en depit des arrts precedemment rendus
          pour la descharge du loyer echu  Pasques, a fait saisir
          les meubles du requrant. Vient ensuite l'arrt qui donne
          droit  la supplique, dans un dispositif o se trouve
          cette phrase, dej en substance sur le titre: Faict
          deffense de presenter aucune requeste en nom collectif des
          propritaires.--_5 Arrest de la Cour de Parlement pour
          la descharge entire des loyers des maisons du quartier de
          Nol, escheu  Pasques dernier, du 19 may 1649._ A Paris,
          _chez Jean Brunet, rue Neuve-Saint-Louys, au Canon-Royal,
          prs le Palais_. Il est rendu sur une requte signe par
          un grand nombre des marchands qui figurent aussi dans
          celle que nous reproduisons. Ils ont leurs boutiques au
          Palais, aux grandes et petites salles, aux galeries des
          prisonniers en la Cour, et aux environs des gros murs du
          Palais, rue Barillerie, et sur le Pont-aux-Changeurs. Ils
          objectent que ce qui les a engags  se charger desdits
          loyers a est l'esperance qu'ils ont eue que le commerce
          et les manufactures, ausquels ils se sont appliqus les
          annes dernires, continueroient comme du pass; mais il
          en arrive autrement dans les rencontres des barricades,
          suivies du blocus de Paris; et le malheur de ce temps a
          est tel que tout le commerce des suppliants a est ruin;
          ils ont mesme perdu l'occasion des foires Saint-Germain,
          de Rennes et de Caen, pour lesquelles ils auroient prepar
          et o ils avoient accoustum de debiter grand nombre de
          marchandises, qui leur sont demeures inutiles pour estre
          changes de mode et de prix; et les suppliants ont encore
          souffert beaucoup de pertes au sujet des assembles presque
          continuelles de la Cour, occupe aux affaires publiques,
          pendant lesquelles lesdits suppliants ont est obligs
          de tenir presque toujours leurs boutiques fermes.--En
          1652, poque de la dernire Fronde, qui fut signale par
          une nouvelle crise de misre, les requtes des locataires
          recommencent. Celle que nous publions ici en est un
          exemple. Mais nous n'avons pu trouver l'arrt qu'elle dut
          motiver, non plus que celui qui donna sans doute raison
           une autre supplique du mme genre, signe de Lefvre,
          avocat au Conseil. Voici le titre de cette pice, rappele
          par M. Moreau, sous le n 3504 de sa _Bibliographie des
          mazarinades: Requte presente au roi, en son chteau
          du Louvre, par les pauvres locataires de la ville et
          faubourgs de Paris, le jeudi 24 octobre 1652, pour les
          exempter du paiement des termes de Pques, Saint-Jean et
          Saint-Remy derniers_. Paris, _Nol Poulletier_, 1604, in-4.
          On ne s'en toit pas tenu alors  ces requtes contre
          les propritaires; quelques uns, notamment un nomm de
          Verneuil, avoient eu le projet de les faire financer par
          force pour les fonds ncessaires  l'expulsion du Mazarin.
          M. Moreau (n 2772) a donn une curieuse analyse du placet
          o se trouve mise cette singulire ide: _Placet present
           Son Altesse Royale par Jean Le Riche, sieur de Verneuile_
          (sic), _bourgeois et habitant de Paris, sur le moyen qu'il
          a donn  messieurs les princes de faire le dernier effort
          pour chasser le cardinal Mazarin sans fouler les peuples_.
          Paris, _veuve Marette_, 1652, 7 pages, trs rare, sign
          Verneuil. Ce Verneuil, dit M. Moreau, propose de prendre
          aux propritaires le quart du quartier chu  Pques
          dernier, et offre d'en faire la recette. Il offre en outre
          de vendre deux maisons, l'une  la ville et l'autre  la
          campagne, pour les frais de la guerre et pour le prix de la
          tte de Mazarin!]

Suplient humblement Jacques Motteron, Jacques Rouguon, Guillaume
Bourgeois, Jean Nansse, Joseph Boutiffard, Marin David, Edme Farcy,
Desprez Jouvellet, Franois Maurice, Jacques Le Fresne, Jacques
Raymault, Jullien de Bray, Claude Mignot, Charles Vaillant, Pierre
Bourgeoin, Franois Philippart, Franoise Chaudun veufve Charles de
Combes, Jean Corriasse de Barry, Jacques Mallasye, Michel Filassier,
Jacques Bazin, Franois Vincent, Charles Godefroy, Nicolas le Dreux,
Pierre Desmarres, Georges Guillard, Jacques Migoullet, Jacques
Chuppin, Jacques de la Mare, Guillaume Dufour, Romain Boutelleux,
Pierre Danisy, Dantan, Chenard, Vatin, Maz, R. Morin, Charles
Dutol, Thomas le pre, Micloul Maire, Isaac le Fbure, Jean du Foua,
Jean Parlot, Antoine Vailly, Gabrielle Bouche, Jacques Prevost,
Alexandre Chenet, Hubert Chandellier, Jean Mouppellon, Jrmie
Blanchard, Charles Sanse, Lucas Dupuis, Jean Desert, Jean Granveau,
Claude Vallerin, Gilbert Charton, Claude Tiphane, Nicolas Lambert,
Ctenon, Feuche, Jacques Delihu, Coustellier et Michel Guillaume,
Pierre Isenbert, P. Besson, Charles de Lievre, Germain Gobert,
Martin Fontaine, Luc Navarte, Franois Norquier, Pierre Cointerel,
Jean Olive, Charles Barbereau, Simon Barteau, Pierre Fromantin, Jean
Forestier, Louis Denis, Jacques Tatou, Antoine Mansart, Louis Denis,
Alexandre Lesselin, Pierre Poncet, Jeanne Amiot, Nicolas de Combes,
Denis Mesnidrieu, Louis Lami, Jean Maglin, Nicolas Lambert, Simon
Baudin, Franois Leclerc, Isaac de l'Estang, Jean Lesselin, Jean
Joly, touts marchands bourgeois et artisans de cette ville de Paris,
demeurant tant sur les ponts Sainct-Michel, au Change, rue de la
Barillerie et s environs du Palais et lieux adjacents, principaux
locataires et sous-locataires des maisons, chambres et boutiques
scizes et scitues s-dits lieux; disans que quelques particuliers,
au mois de mars dernier, auroient prsent leur requeste  la Cour,
tendante  ce qu' cause des troubles qui sont dans le royaume et
que le commerce a cess universellement par tout ledit royaume
et en autres lieux circonvoisins d'iceluy, au moyen de quoy les
supplians, qui n'ont autres revenus pour le maintien de leur famille
que leur traficq ordinaire, et lequel n'ayant plus de lieu, ils
sont reduits  une extrme disette, ne pouvant avoir moyen de vivre
et subsister. Pour raison de quoy ils requeroient par la susdite
requeste qu'ils fussent deschargez des loyers qu'ils pouvoient
debvoir du terme de Nol  Pasques; mais, la Cour n'ayant voulu
prononcer deffinitivement, elle auroit renvoy lesdits particuliers
 eux pourvoir pardevant le prevost de Paris, qui auroit donn
jugement tout ambigu et insoustenable, puisque par iceluy il est
favorable aux uns, et non aux autres; ce qui auroit donn sujet
d'appel tant d'icelle sentence que des excutions faites sur les
biens des supplians; et par ainsi la Cour sera toujours importune si
elle n'en retient la connoissance et ne donne arrest deffinitif. Ce
considr, nos seigneurs, attendu qu'il vous appert de la necessit
publique cause par l'effet de la guerre que les supplians n'ont
autre moyen de vivre et entretenir leur pauvre famille que leur
traficq ordinaire, et lequel ayant cess, comme il est notoire, ils
sont reduits  une disette extrme, joint que la pluspart du temps
leurs boutiques sont fermes, estant obligs d'avoir les armes sur
le dos et faire garde aux portes; aussi que les proprietaires des
maisons et boutiques qu'ils occupent, tirant des louages excessifs,
pouvant mieux subsister qu'eux; aussi qu'il ne seroit pas raisonnable
qu'ils fussent exempts d'essuyer en partie le mauvais temps present,
il vous plaise de vos graces ordonner que lesdits suppliants seront
deschargez des loyers dudit terme de Pasques pass, comme aussi de
celui de Sainct-Jean mil six cent cinquante-deux, avec deffence
ausd. propritaires et sous-locataires de faire faire aucune
contrainte pour lesdits termes de Pasques et Sainct-Jean jusques  ce
qu'autrement par la Cour en ayt est ordonn. Et vous feres bien.

Parlent sommairement les parties  maistre Le Nain, conseiller du roy.

     Fait en Parlement, le 19 jour de juin 1652.

A la requeste de maistre Franois Parent le jeune, procureur en
parlement, et de... soit somm et interpell maistre... de comparoir
 dix heures du matin  la barre de la Cour pardevant monsieur
Le Nain, conseiller, pour estre oys et rglez sur la requestre
prsente  ladite Cour le dix-neuf du present mois et an par
ledit..... et les y desnommez; de laquelle coppie a est baille  ce
que ledit..... aye  deffendre si bon luy semble. Dont acte.




_Reproches du capitaine Guillery[62] faits aux Carabins, Picoreurs et
Pillards de l'arme de Messieurs les Princes._

_A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, entre le pont
Saint-Michel et la rue de la Harpe,  l'Estoille couronne._

M.DC.XV. In-8.

          [Note 62: V. sur ce chef de bandes une pice de notre
          t. 1er. Celle-ci contient quelques faits nouveaux sur
          lui et sur les bandits qui pilloient  son exemple et
          renchrissoient mme sur ses ravages. On peut voir, au
          sujet de ces _picoreurs_ du parti des princes, notre t. 5,
          p. 215, et le t. 6, p. 324, note 2.]


Ha! mes frres, vous deshonorez l'Estat. Est-ce ainsi qu'on se
comporte  la guerre, o tout d'un coup le vallet veut estre maistre,
o le pigeon veut voller avant qu'avoir des aisles, o l'escolier
veut sortir de l'escolle avant que d'avoir rendu les actes et les
preuves de sa profession?

Du temps que Guillery j'estois, on me voyoit marcher sous les
cornettes du feu duc de Mercoeur[63], et je me fis tellement sous la
conduitte d'un chef si important que je devins fort grand conseiller,
suptil aux entreprises, et fort grand de courage; bref, ayant acquis
toutes les marques d'un bon soldat, on me donna une compagnie, en
la conduite de laquelle je m'acquitay de ma charge avec autant de
modestie et vaillance que capitaine de mon temps. J'estois tousjours
le premier aux escarmouches, et ne demandois qu' remuer le fer
tousjours au milieu du feu et du sang, et jamais ne m'amusois au
pillage, l'estimant une chose indigne de ma valeur.

          [Note 63: V. t. 1er, p. 293, note.]

Ce n'est pas l la vie que vous voulez mener, frres: car je voy
bien, par les procedures que vous tenez au commancement de ceste
guerre, que vous n'avez le coeur qu' la volerie, qu'au pillage
et butin, poltrons que vous estes, soldats de rapine, oyseaux de
proye[64]; aussi ne vous fussiez-vous jamais enroll sous les chefs
qui vous conduisent, n'et est la belle esperance qu'on vous donna
de demeurer maistres de la campagne et vous laisser vivre avec toute
sorte de libert. O pendards! on en pendra tant[65]!

          [Note 64: Ce que fit le brigand Carrefour, enrl quelque
          temps dans le parti du duc de Nevers, est bien une preuve
          de la vrit de ce qu'on lit ici.]

          [Note 65: Cette exclamation revient comme une sorte de
          refrain  la fin de plusieurs paragraphes.]

Quant Guillery j'estois, combattans sous les enseignes de mon maistre
et bon seigneur, je n'avois du sang et de la vie que pour despendre
liberallement  son service, esperant qu'aprs avoir souffert une
infinit de playes, pass et travers dix mille dangers, le residu de
ma meilleure fortune consisteroit en sa bonne affection. Mais quoy!
je fus malheureux: car, pour avoir bien et fidellement servy, le sort
de ma fortune me rendit miserable et me precipita aux hazards peu
honnestes qui, finallement, m'ont conduit au supplice.

Mais vous ne commencez encore qu' travailler, et desj vous vous
payez par vos mains; servans vos maistres et chefs par vos actions
et menes, vous leur acquerez les plus glorieux tiltres du monde;
lesquels, au lieu qu'ils croyent avoir des gens de bien avec eux, ils
n'ont que des larrons, que des volleurs et des pendars, qui ne se
soucient ny du service ny de la bonne affection de leurs chefs. En
recognoissance de leur merite, on leur en pendra tant!

Ainsi, me voyant frustr de mes esperances, m'ayant delaiss, je me
laiss emporter au desespoir, laissant abastardir mon courage, ne
trouvant plus durant la paix o l'exercer genereusement; je feis
ma retraicte, de rage et de despit, aux bois et aux forests, pour
avancer ma main sur les passans et abandonner mes desirs aux pillages
sur les moyens d'un chacun; mais ce ne fut qu'aprs avoir perdu la
saison et le temps de pouvoir exercer ma valleur.

Mais vous autres qu'on conduit aux exercices des armes, qu'on
mne sur les lieux au pretendu service du roy, o vous avez l'ame
poltronne et coyonne, qu'au lieu de ce faire vous espiez les pauvres
paysans: on en pendra tant!

Bien que Guillery je fusse plong en ce desespoir et en ce dernier
despit, comme fort robuste et redout, je me trouvay assist de
beaucoup de gens qui attachrent leur vie et leur fortune au mesme
hazard que la mienne, o ramassant l'escume de toute la haute et
basse Bretagne, Poictou et autres pays; je me trouvay accompagn de
plus de quatre cens hommes, tous de faict et de mise[66].

          [Note 66: C'est  peu prs ce qu'on lit textuellement dans
          la pice de notre t. 1er, p. 294.]

Mais vous autres estes trop lasches et gourmands: vous avez la
peau trop tendre pour l'estendre si loing et pour attirer  vous
tant d'adjoints; vous ne voulez pas tant de suitte pour faire vos
pilleries; aussi auriez-vous peur que le butin de vol ne ft assez
ample; si vous estes seulement douze ou quinze d'une bande aprs la
maison de quelque laboureur, vous entre-mangez encore, comme chiens
et chats et villains,  qui montera le premier dessus la fille ou la
chambrire de la maison et  qui aura la bourse. Au diable soit la
canaille! On en pendra tant!

Quant Guillery j'estois, je me rangeay premierement dans la forest
de Machechou en Ray, o je dress ma puissante forteresse pour la
retraicte seure de moy et des miens au retour de nos chasses.

Mais pour vous, vous n'avez pour retraictes bien seures que la
campagne et quelques meschantes tavernes, o vous arrivez aujourd'huy
en l'une, demain en l'autre, sans prendre garde si les prevosts
ne vous suivent point. O frres, vous estes trop impudents en ce
mestier! On en pendra tant!

Assur et resolu que j'estois, je trouvay une fois un homme sur le
chemin de Nantes, qui s'en alloit solliciter un procez, et me disant
qu'il n'avoit point d'argent. A force de prier Dieu, je decouvray
qu'il luy estoit venu quatre cens escus en sa pochette; alors luy et
moy nous les comptasmes, et, aprs les avoir compts, nous partissons
esgallement, comme frres, sans autre bruit ny disputes, telle
qu'elle fust.

Voyez, frres, voyez si vous estes de si bonne amiti; j vous estes
bien rogues, et ne vaudriez rien  torcher le cul, car vous estes
trop rudes et mal gracieux; aussi n'aurez-vous jamais rien: car,
quand vous trouvez le pauvre marchand en chemin, vous le saluez de
chair et de mots, et, pour tout gracieux accueil, le colletez et luy
vuidez sa pauvre bourse, sans vous soucier ce qu'il peut devenir.
Ha! ingrats, meschans et indignes d'estre frres de Guillery, on en
pendra tant!

Ainsi redout que j'estois, me transportant en plusieurs lieux,
suivant les forests et attendant le retour des marchands le long
des grands chemins, je fus une fois adverty que quelques prevots
s'estoient amassez avec leurs archers pour me venir surprendre dans
la forest de Mochemont, qui est prs de Rouen[67]. L, j'assemblay
mes gens et les tiray  quartier, puis envoyay recognoistre les
forces des dicts prevots, et moy-mesme m'y transportay, habill en
paysan; puis, ayant veu que leurs forces n'estoient bastantes pour
les miennes, je les allay charger dans la dicte forest de telle
furie que je les mis en fuitte, et, ayant tu quelques uns et bless
plusieurs, j'en emmenay six ou sept prisonniers, et, les ayant faict
attacher aux arbres, nous prmes leurs casaques, et nous en allasmes
la nuict ensuivant  un chasteau proche de l, appartenant  un
president, et, feignant le chercher, luy commandasmes d'ouvrir les
portes de par le Roy,  l'instant ouvrir coffres et cabinets, o nous
fismes fort bien nos affaires.

          [Note 67: Guillery poussoit en effet ses entreprises
          jusqu' Rouen; v. t. 1er, p. 298. Le coup de main dont le
          rcit suit ne se trouve pas racont dans la premire pice
          que nous avons donne.]

Voyez, frres, voyez si vous aurez jamais tant d'esprit de resister
aux prevosts comme nous fismes et faire de leurs despouilles si
joliment vostre profit; c'est bien au contraire: car, si vous les
sentiez venir de loing, quoy que vous fussiez aussi forts, vous
auriez la fiebvre au cul. Ha! pauvres escoliers, on en pendra tant!

Moy, estant bien arm et associ de bons et valleureux soldats,
j'estois la terreur de toute la campagne, l'espouvante des marchands,
et guires les prevosts ne venoient me chercher, pour ce que je leur
faisois mauvaise escorte et au gros des bois faisais planter des
poicteaux o j'escrivois ces mots: La mort aux prevosts, la corde
aux archers[68]! Nul n'approche ces lieux qui ne soit bien suivy.

          [Note 68: Cette devise de Guillery est donne autrement
          dans le _Journal_ de l'Estoille (11 sept. 1608): Ils
          avoient pris pour devise, qu'ils avoient affiche
          en plusieurs arbres de grands chemins: _Paix aux
          gentilshommes, la mort aux prevosts et archers et la
          bourse aux marchands_. Ce qu'ils ont rellement excut
          maintefois, ayant tu tous les prevosts et archers
          qui estoient tombs entre leurs mains et devalis les
          marchands. En sorte que, dans ces derniers temps, personne
          n'ose negotier ni aller aux foires  trente et quarante
          lieues de la retraite de ces voleurs.]

Mais vous, nouveaux picoreurs[69], vous ne vallez rien que pour
piller le bon homme, que pour destrousser les marchands et ranonner
le monde. Allez, la corde  telles gens que vous, qui n'avez du
courage que contre un homme seul. Guillery, de son temps, ne vouloit
 sa suitte de si lasches poltrons.

          [Note 69: Les mots _picoreur_, _picorer_, que Mnage,
          d'accord en cela avec le _Dictionnaire des rimes_ de La
          Noue, p. 35, drive du latin _pecorare_, enlever des
          troupeaux, toient arrivs dans la langue vers le temps
          d'Estienne Pasquier. Voir ses _Recherches de la France_,
          livre 3, ch. 8. On se rappelle la jolie phrase des contes
          d'Eutrapel sur ces gens de maraude accoustrs de bons
          habillements que la damoiselle Picore avoit faits et
          fils. Ce n'toit pas seulement au temps des guerres que
          les soldats vivoient de ces pillages, ils n'en faisoient
          pas moins lorsqu'ils alloient pacifiquement par les
          provinces  la suite du roi. Un des _Nouveaux satires_
          d'Angot, sieur de l'Eperonnire, intitul _Les picoreurs_,
          nous apprend ce que le voyage de Louis XIII, en 1620, cota
          ainsi aux riches campagnes de la Normandie:

                 ..... Un jeune pitaut me dit tout esperdu,
               Les soldats sont au bourg, Monsieur, tout est perdu!
               Cette engeance d'enfer, que la faim espoinonne,
               Froisse tout, pille tout, sans respect de personne;
               Ils ont le diable au corps, et jurent devant tous
               Que, _par la digne tte_, ils logeront chez vous.
               J'aurois, j'aurois horreur de vous dire de bouche
               Le desastre qu'ils font et dont le coeur me touche.
               Ce ne sont point soudars, ce sont des picoreurs,
               Qui sont de l'Ante-Christ les vrais avan-coureurs;
               Leurs buletins sont faits, et dj par la voie,
               Comme loups affams, ils courent  la proie.
               Ils ont presque tu Flipin d'un coup d'estoc,
               En defendant Janet, ses poules et son coq;
               Ils ont rompu son meuble, et sa feme Isabelle
               A perdu son sanfaix, son fil et sa cordelle;
               Ils ont mang sa cresme, ils ont son lard ravy.
               Jamais un tel desordre au monde je ne vy.]

Quand je trouvois quelqu'un parmy les chemins, je luy demandois
o il alloit, d'o il venoit et quel il estoit; je m'enquestois
en suitte des finances qu'il avoit, et, aprs l'avoir fouill et
particulierement visit, si je ne luy trouvois argent suffisamment
pour accomplir son voyage, je luy en donnois du mien; s'il en avoit
plus qu'il n'en avoit besoin pour achever son chemin, nous le
comptions et partissions comme frres, et, cela fait, le laissois
aller sans luy faire aucun autre tort ny dommage.

Voyez si vous estes de si bonne conscience; je tiens pour tout
asseur que vous n'auriez garde de faire le semblable; je vous tiens
d'un tel naturel, et l'experience le monstre, que vous arracheriez
volontiers le coeur des pauvres gens, puis que, les ayant tous
vollez, pillez et desrobez, encore leur mettez-vous le poignard
sous la gorge pour leur faire confesser, de force ou de gr, s'ils
n'ont point destourn quelque partye de leur bien; vous leur donnez
le fronteau[70], vous leur serrez les poulces avec les rouets[71]
d'arquebuze. Ha! quelle desolation! Vous estes des bourreaux sans
misericorde, vous en serez payez au double, car il n'y a point de
supplice qui puisse esgaller vos forfaits et demerites. On disoit
l'an pass que, vous estans en Poictou, aprs vous avoir rendus souls
comme bougres[72], enyvrez jusques  jetter le vin par la gorge, par
le nez et par les yeux, miserables que vous estes, vous renversiez
les muids de vin dans les puits  faute de contenter vos maudites
volontez par argent. Mais, quoy! que dict-on de vous en ceste arme?
Je ne say si je dois croire: on dit que, pour avoir de l'argent,
vous despouillez les hommes  leur chemise, et les battez et outragez
de telle sorte que plusieurs en sont morts. Au diable soit donn
vostre race; vous aurez bonne issu de tout cecy un de ces matins.

          [Note 70: C'toit un genre de torture exerc sur les
          paysans par ces bandits, et qui consistoit  serrer
          violemment avec de fortes cordes le front du patient
          jusqu' ce qu'il et dit o se trouvoit tout ce qu'il avoit
          d'argent.]

          [Note 71: C'est--dire qu'ils leur serroient les pouces
          dans les ressorts de leurs arquebuses  rouets. Les
          locutions, encore populaires, _serrer les pouces, faire
          mettre les pouces_  quelqu'un, pour le faire cder,
          doivent venir de l.]

          [Note 72: C'est--dire comme Bulgares. Ils partageoient
          alors la rputation d'ivrognerie des Polonais, leurs
          voisins.]

Moy, Guillery, ayant est si consciencieux, si fidelle, si accostable
et si peu soucieux de ces richesses du monde, si ennemy des
meurtriers, pour avoir fui, hay le meurtre, le sang et la cruaut;
pour avoir est si doux et si clement envers les marchands que de ne
prendre que la moiti de leur argent, pour leur en avoir donn quand
ils n'en avoyent point pour parachever le residu de leur voyage; pour
n'avoir fait si bonne composition avec les simples; si, dis-je, pour
avoir est de cet humeur en cet indigne estat de volleur, je n'ay pas
laiss d'estre prins, poursuivy et men par les prevots, archers et
sergens dans la ville de La Rochelle, o mon procez me fut faict, et
moy condamn  estre rompu tout vif sur une roue[73], que devez-vous
estre donc, meurtriers inhumains, volleurs insignes, brigands et
larrons, qui sans mercy et sans misericorde vollez et desrobbez tout
ce qui se rencontre sous vos mains, qui mettez dehors des maisons les
femmes pleurans et gemissans avec leurs petits enfans entre leurs
bras, contraintes de s'en aller chercher ailleurs leur meilleure
advanture avec un baston blanc en la main; leurs pauvres maris en
fuitte, contraints de renoncer  tout, aymant mieux souspirer leur
malheur  l'ombre d'un buisson que vivre avec vous toute sorte
de tyrannie, de felonnie et de barbarie; et quelle piti, frre,
d'entendre aujourd'huy parler de vous en comparaison:

  Guillery fut en sa jeunesse
  Carabin remply de valeur;
  Puis, declinant vers sa vieillesse,
  Devint un insigne volleur.

          [Note 73: Il fut, en effet, rompu vif  La Rochelle; v.
          t. 1er, p. 300. La destruction de la bande de Guillery
          fut considre comme un si grand bienfait pour les
          provinces ainsi dlivres que Henri IV accorda des lettres
          d'anoblissement  A. Legeay, l'un de ceux qui y avoient
          le plus contribu. Ces lettres ont t publies par M. B.
          Fillon dans la _Revue des provinces de l'ouest_, n de
          dcembre 1856.]

Mais jamais il ne se dira de luy les choses que quatre des meilleures
provinces de nostre France publieront  l'advenir de vous, et je
voy l'heure qu'un de ces matins qu'on fera une telle perquisition
de vostre vie enrage et de tant de volleries que vous avez faictes
contre la volont des dicts sieurs les princes, car je le croy ainsi,
qu'il ce fera une telle execution de vos charongnes qu'il n'y aura
rien d'oubli du pareil qu'il se fit durant les derniers troubles, 
la penderie de Bretaigne faicte par le comte de Lamoignon, commandant
pour lors  un regiment pour feu monsieur le duc de Mercoeur. Cela
vous est tout acquis, et n'en esperez pas moins, car vous meritez
cent fois plus, et ne say ce que c'en sera. Sa Majest en reoit
tous les jours des plaintes et recevra encore plus que jamais
d'oresnavant, par tant de familles que vous avez ruines et mises
au blanc. Telle sera vostre fin, telle la recompense de vos beaux
faicts, tels les salaires de vos courses, et tel le prix destin
aux plus cruels et felons voleurs du monde, ainsi que chacun vous a
recogneus.




_Manifeste de Pierre Du Jardin, capitaine de la Garde[74], prisonnier
en la Conciergerie du Palais,  Paris._

M.DC.XIX. In-8.

          [Note 74: Ce capitaine de la Garde nous est connu par une
          pice non moins rare que celle-ci, et dans laquelle tous
          les faits curieux dont il ne donne ici qu'un rsum sont
          expliqus en dtail. Cette pice a pour titre: _Factum de
          Pierre du Jardin, sieur et capitaine de la Garde, natif de
          Rouen, province de Normandie, prisonnier en la Conciergerie
          du Palais de Paris, contenant un abrg de sa vie et des
          causes de sa prison, pour oster  un chacun les mauvais
          soupons que sa dtention pourroit avoir donnez_, in-8, s.
          l. n. d. Il ne dit pas ici les causes de cette dtention,
          mais son _factum_ en parle longuement. Il parot qu'il
          avoit t pourvu d'un office de contrleur gnral, et
          que, pour quelques malversations dans l'exercice de cette
          charge, il avoit t arrt et mis  la Bastille en 1615.
          Afin de donner une autre raison  son emprisonnement, et
          surtout pour attirer sur lui l'attention et la clmence
          du roi, il s'toit mis  rappeler ou plutt  imaginer
          de toutes pices, au sujet du crime de Ravaillac, les
          rvlations contenues ici, et dont une explication plus
          dtaille, mais non pas plus curieuse, se trouve dans son
          factum. Je ne pense pas qu'il soit question ailleurs de ces
          faits, qui, si l'on pouvoit en constater l'authenticit,
          seroient si intressants pour l'histoire de l'assassinat de
          Henri IV.]


Moy, la Garde, estant  Naples, je fus traitt plusieurs fois par
Charles Hebert, secretaire du feu mareschal de Biron, o estoit
Mathieu de la Bruyre[75], lieutenant particulier au Chastelet
pendant la Ligue, qui estoit l'un des principaux autheurs de la
conspiration, et le sieur Roux, Provenal, et Louys d'Aix, cy
devant gouverneur de Marseille au temps de la mort de Casau[76],
tous les quels, avec ledit la Garde, estans au logis dudit sieur de
la Bruyre, disnans ensemble, s'y trouva Ravaillac, qui dit qu'il
tueroit le roy ou qu'il mourroit en la peine[77], et qu'il avoit
apport des lettres du sieur d'Espernon au vice-roy de Naples, comte
de Benevente, et qu'aprs disner il en vouloit aller retirer response
du dit vice-roy de Naples.

          [Note 75: C'est ce fameux ligueur dont on prtendoit
          que son homonyme, l'auteur des _Caractres_, toit le
          descendant. Il avoit t lieutenant civil, et, en 1592, il
          avoit entam des ngociations particulires pour faire sa
          paix avec le roi. V. l'excellente dition donne par M.
          Victor Luzarche du _Journal historique_ de P. Fayet, p.
          118-119.]

          [Note 76: V. sur ces faits notre t. 2, p. 296-297, notes.]

          [Note 77: Dans son _Factum_, le capitaine place cette
          visite chez Charles Hbert, aprs, et non pas avant,
          cette qu'il fit chez le jsuite Alagon. Voici comment il
          y raconte l'arrive de Ravaillac, qu'il ne nomme pas,
          comme ici: Pendant qu'ils estoient  table survint un
          certain homme  luy incogneu, vestu d'escarlatte violette,
          qui fut receu de la compagnie avec grandes caresses,
          et pri de manger avec eux. Il s'assit  table, et,
          enquis par quelqu'un des sus nommez quelles affaires
          l'amenoient  Naples, respond qu'il apportoit des lettres
          au vice-roy de Naples de la part d'un seigneur franois,
          lequel nomma, et dont le sieur de la Garde a dclar le
          nom devant nos seigneurs du Parlement, lorsqu'il a est
          interrog, desquelles lettres il vouloit retirer responce
          aprs disner pour s'en retourner en France, o estant,
          il falloit qu'aux despens de sa vie il tuast le roy, et
          qu'il s'asseuroit de faire le coup. Le sieur de la Garde,
          estonn de ce discours, s'informa du plus proche de soy qui
          estoit cet homme. Il le luy nomma. Durant le disner furent
          tenuz plusieurs autres propos entremeslez de ce damnable
          dessin.]

Quelques jours aprs, le dit de la Bruyre mena le dit la Garde chez
le Pre Alagon, jesuite, oncle du duc de Lerme, Espagnol; lequel
jesuite luy proposa d'entreprendre l'execution dont s'estoit charg
le dit Ravaillac, comme l'estimant digne d'une telle entreprinse,
pour laquelle il luy feroit donner cinquante mil escus et le feroit
grand en Espagne[78].

          [Note 78: D'aprs le _Factum_, la Garde auroit eu deux
          entrevues avec le jsuite. Dans la seconde, il lui auroit
          demand de quelle manire il entendoit qu'il falloit tuer
          le roi. Alagon respond que cela se pourroit faire d'un
          coup de pistolet  la chasse du cerf.]

A l'instant que j'eus descouvert ces choses, je fus avertir monsieur
Zamet le lendemain au matin  la pointe du jour, le quel fit
serment sur les sainctes Evangiles qu'il ne me descouvriroit et
ne m'accuseroit point pour le dit advertissement, sous la quelle
asseurance je luy racontay toute l'affaire cy-dessus; le quel, aussi
tost qu'il l'eut entendue, escrivit au roy et au sieur Zamet[79], son
frre, estant lors  Paris, et les advertissant du grand armement qui
se faisoit au dit Naples de cent galres et dix ou douze gallions
chargez de pouldres, canons, pics, pioches, hottes, pelles, petards,
ponts  crochets, poudres pour empoisonner les eaux, force vivres et
vingt-cinq mil hommes entretenus pour trois mois, le tout pour s'en
venir en France.

          [Note 79: Le fameux Sbastien Zamet, dans l'htel duquel
          Gabrielle d'Estres sentit les premires atteintes du mal
          dont elle mourut. Il a dj t souvent parl de lui dans
          les notes de ces _Varits_.]

Moy, voyant si pernicieux dessein, je partis de Naples ayant lettres
dudit sieur Zamet addressantes  monsieur Rabie[80], maistre des
courriers de Sa Majest  Rome, qui est Franois, le quel me presenta
 monsieur de Breves[81], ambassadeur pour Sa Majest au dit Rome,
chez le quel je fus plus d'un mois, et luy declaray le tout.

          [Note 80: Dans le _Factum_, ce nom est crit Rabbi. Suivant
          la mme pice, le capitaine, se rendant de Naples  Rome,
          se seroit arrt  Gate, et c'est l qu'il auroit reu,
          toujours au sujet du complot, des lettres de La Bruyre
          dont il sera parl plus loin.]

          [Note 81: Savary, sieur de Brves, qui fut en effet
          pendant six ans, de 1608  1614, notre ambassadeur 
          Rome. Les pices relatives  son ambassade forment 3 vol.
          in-fol., conservs parmi les manuscrits de la Bibliothque
          impriale. Gaillard en a donn des notices trs curieuses.
          (_Notices des manuscrits_, t. 1.) V., sur M. de Brves,
          Walckenar, _Vies de plusieurs personnages clbres_, in-8,
          t. 1, p. 232-238.]

Pendant le quel sejour je receus lettres du sieur Zamet, qui me
conjure au nom de Dieu de parachever mon voyage en France, les
quelles lettres sont s mains de nos seigneurs de Parlement, qui
savent assez la candeur de mon affection au service de Sa Majest
et les prils et dangers que j'en ay encourus. Il y a d'autres
lettres s mains de mes dits seigneurs de Parlement que le dit
sieur de la Bruyre, l'un des sus dits, m'escrivit, les quelles je
receus  Gayette, qui declarent tout ce que dessus; mesmes, par mes
interrogatoires devant ce celbre Parlement, par plusieurs fois en
ont ouy de ma bouche la verit de ce que dessus; lettres, passeports,
lettres-patentes et autres pices tesmoignent assez cette verit, le
zle et affection que j'ay envers le roy et son Estat.

A mon partement de Rome, je prins lettres du dit sieur de Breves,
ambassadeur, addressantes  monsieur de Villeroy, au quel je les
donnay  Fontainebleau le lendemain que monsieur le duc de Nevers fut
arriv, avec le quel sieur duc je vins de Rome. Le lendemain, j'eus
audience de Sa Majest,  la quelle je donnay les lettres, qu'il leut
en la presence de plusieurs seigneurs que j'ay nommez par mes dits
interrogatoires par plusieurs fois, et me commanda sa dicte Majest
de les bien garder, ce que j'ay fait, les ayant depuis mis s mains
de mes dits sieurs du Parlement.

Et, de plus, me commanda sa dicte Majest d'accompagner monsieur le
grand mareschal de Pologne, et faire ce qu'il me commanderoit pour le
service de sa dicte Majest, tant en Flandres, Angleterre, Hollande,
Pologne, Allemagne, et de ne parler des choses sus dictes qu' ceux 
qui j'en avois parl, et qu'il rendroit ses ennemis si petits qu'ils
ne luy feroient point de mal, et que ce que Dieu garde est bien
gard[82].

          [Note 82: Sauf cette dernire phrase, si bien dans le
          caractre de Henri IV, tout ce qui prcde se trouve, mais
          en d'autres termes, dans le _Factum_.]

Voil tout ce qui s'est pass, selon la verit. Si j'ay delinqu en
quelque chose, pour quelque crime que ce soit, je supplie Sa Majest
de commander  son Parlement de me faire faire mon procs, ou bien de
me donner la libert, afin de pouvoir employer le reste de mes jours
 son service.




_Histoire du pote Sibus_[83].

          [Note 83: Nous trouvons cette pice, si intressante pour
          l'histoire des moeurs littraires au XVIIe sicle, dans
          l'ouvrage trs rare auquel nous avons dj fait plusieurs
          emprunts: _Recueil de pices en prose les plus agrables
          de ce temps, par divers autheurs_;  Paris, chez Charles
          de Sercy, M. DC. LXI, in-12, _deuxiesme partie_. Nous
          ne savons quel est le pauvre diable,  la fois pote
          et musicien, double mtier de gueuserie, qui se trouve
          reprsent ici sous le nom de Sibus. Il toit d'autant plus
          difficile de le dcouvrir qu'un grand nombre de potes
          de ce temps-l partageoient la mme misre, et que c'est
           peine si la plupart nous ont fait parvenir leurs noms.
          Est-ce Maillet, le Mytophilacte du _Roman bourgeois_,
          le _pote crott_ de Saint-Amant? Plus d'un dtail le
          donneroit  penser; mais il toit mort vieux en 1628, et il
          n'et plus t en 1661 une figure de circonstance, surtout
          auprs de tant de pauvres diables qui n'avoient que trop
          bien rajeuni le type dguenill. Je pencherois plutt
          pour quelqu'un de ceux qui tranoient leur vie mendiante
          au milieu du Paris de la Fronde, comme cet auteur de
          _Mazarinades_ qui, dans la pice _Les gnreux sentiments
          de Mademoiselle_, etc., Paris, 1652, in-4, raconte de
          quelle faon, ayant t prsenter des vers mal fagots 
          un prince, il fut gratign par un singe parcequ'il toit
          mal vtu; comme Gomez encore et comme Civart, dont il est
          parl dans une autre Mazarinade, _La fourberie dcouverte,
          ou Le renard attrap_, 1650, in-4, p. 7:

               Paris, qui m'a vu destin
               A cultiver la posie...
               Mais ce mtier plein de folie,
               Combien qu'il ait beaucoup d'appas,
               N'apporte pas un bon repas.
               Soyez-m'en tmoin, je vous prie,
               Et vous Goms, et vous Civart,
               Qu'on montre au doigt dedans le Louvre.

          Le nom de Civart--si ce n'est pas encore un pseudonyme--est
          celui qui se rapproche le plus de celui de Sibus. C'est
          tout ce que nous pouvons dire, car ce Civart ne nous
          est connu que par cette seule pice, et nous ne pouvons
          savoir si son existence eut quelque ressemblance avec
          celle qui est raconte ici, et qui semble avoir t plutt
          faite  plaisir que d'aprs la ralit. Parmi les grands
          dguenills de ce temps, n'oublions pas le gomtre
          Vaulezard, dont G. Naud nous a fait le portrait  la page
          270 du _Mascurat_.]


Que voulez-vous que je vous die de ce petit homme? Il faudroit avoir
autant d'industrie que Heinsius, qui nous a depuis peu donn de
si beaux discours sur un pou[84], pour vous pouvoir entretenir de
cette petite portioncule de l'humanit. Toutefois, si le proverbe
est veritable: _Deina peri phachis_, il faut esperer que nous en
sortirons  nostre honneur.

          [Note 84: Ce singulier trait de Heinsius a t traduit par
          Mercier de Compigne; un autre du mme genre, crit par Th.
          Canterius, a t mis en franois par Simon, de Troyes. Le
          pome burlesque de J. Wolcott, _the Lousiad_, roule sur un
          sujet pareil. L'insecte chant s'appelle, comme on sait,
          _louse_ en anglois. Sur des facties de mme espce, on
          peut chercher dans le recueil de Dornau, _Amphitheatrum
          sapienti socratic jocoseri_, Hanau, 1670, en deux
          parties.]

Premierement, vous devez savoir que ce n'est pas de pote seulement,
mais de musicien aussi, que Sibus a jou le personnage dans le monde;
et c'est ce qui fait que vous devez moins vous estonner de sa misre,
estant dou de ces deux bonnes qualitez, dont une seule ne manque
presque jamais  rendre un homme gueux pour toute sa vie. Ce n'est
pas qu' dire le vray il ait jamais possed ny l'une ny l'autre
veritablement; mais tant y a qu'il n'a pas tenu  luy qu'il n'ait
pass pour tel, et que quelques-uns mesme, soit pour ne le pas bien
connoistre, soit peut-estre aussi pour le voir si gueux, l'ont pris
pour ce qu'il desiroit d'estre. Il est vray que, comme il connoissoit
son foible, il avoit l'industrie de ne parler jamais de vers devant
les potes, mais tousjours de musique, et avec les musiciens de ne
parler que de vers: de sorte que parmy les potes il passoit pour
musicien, et parmy les musiciens pour pote. C'est ce qui me donna
bien du plaisir un jour que, m'estant successivement trouv avec
Voiture et Lambert[85], et estant tombez par hazard sur le sujet de
ce petit pote: Il est vray, me dit Lambert, que le pauvre petit
Sibus ne sait rien du tout en musique; mais, en recompense, pour
ce qui est des vers, on dit qu'il en fait  merveille. Voil le
jugement qu'en faisoit ce musicien. Mais le bon fut qu'incontinent
aprs, ayant rencontr Voiture: Pour moy, nous dit-il, je ne say
gure ce que c'est que de la musique, et je croy que Sibus y excelle;
mais il a grand tort de se vouloir mesler de faire des vers, o il
n'entend rien.

          [Note 85: Ce musicien, beau-pre de Lulli, est trop connu
          depuis la 3e satire de Boileau et par quelques anecdotes de
          Tallemant pour qu'il soit besoin d'entrer sur son compte
          dans quelques dtails.]

C'est pourtant  ce dernier mestier qu'il s'est apliqu
principalement, et c'est celuy qui l'a le plus fait connoistre dans
le monde. Aussi ne vous entretiendray-je gure que de Sibus le
pote, ses principales avantures luy estant arrives sous ce dernier
personnage, ainsi que vous le verrez par le recit que je vais faire
de ce que j'ay p apprendre de sa vie.

Pour commencer donc par la naissance de nostre heros, comme j'ay
remarqu dans les bons romans qu'il faut tojours faire, je vous
diray que vous ne pouviez trouver personne qui vous en pt mieux
instruire que moy, personne n'en ayant jamais eu connoissance. Vous
diriez que ce petit homme ait est trouv sous une feuille de chou
comme Poussot[86], ou qu'il soit sorty de la terre en une nuit comme
un champignon. Tant y a qu'il a est si heureux qu'il n'a jamais
connu d'autre pre que Dieu, ny d'autre mre que la Nature. Il coula
les premiers jours de sa vie dans Nostre-Dame; ses premires annes
dans plusieurs autres eglises, sous un habit bleu[87], avec un tronc
 la main, et les suivantes dans le collge de Lizieux[88], o il
trouva moyen de s'elever  l'estat de cuistre[89]. Ce fut l qu'
force de lire les plus rares chefs-d'oeuvre de nos potes franois,
qu'il rapportoit tous les jours du march avec le beurre et les
autres drogues qu'il achetoit pour le disner de son maistre, il luy
prit une si forte passion pour la posie, qu'il resolut, ainsi qu'il
disoit alors, de devouer toutes les reliques du peloton de ses jours
au service des neuf pucelles du mont au double coupeau. Mais pour
ce qu' son gr, pour un pote de cour tel qu'il vouloit estre, il
ne se trouvoit pas bien dans un collge, il se resolut de changer
l'universit pour le fauxbourg Saint-Germain. Il y alla donc loger au
haut d'un grenier, et vous ne savez pas la belle invention dont il
usoit pour y escrire ses beaux ouvrages sans qu'il luy en coustast
rien en plume, en encre ny en chandelle. Il avoit l'industrie de
laisser tellement croistre l'ongle du doigt qui suit le poulce de
la main droite qu'il le tailloit et en ecrivoit aprs comme d'une
plume. Parbleu! voil un galand homme! s'escria icy l'amy de Sylon.
Ne s'en sert-il point aussi au lieu de chausse-pied, et ne vend-il
point les autres pour faire des lanternes?--C'est un trafic dont je
ne voudrois pas jurer qu'il ne se soit avis, continua Sylon; mais
tant y a qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans la longueur de
ses ongles qui ne passe pour une trs grande galanterie au royaume de
Mangy[90], ou de la Chine et de Cochinchine, comme aussi parmy les
nares[91] de la coste Malabare, o les grands ongles ne se portent
que par les nobles, et o c'est une marque de roture de les avoir
courts. C'est peut-estre, repliqua l'amy de Sylon, ce qui fut cause
de la belle mode qui courut parmy nos godelureaux il y a quelque
temps, de laisser ainsi croistre l'ongle du petit doigt[92]. Quoy
qu'il en soit, reprit Sylon, ce fut l'artifice dont usa Sibus pour ne
point acheter de plume. Au lieu d'encre, il se servoit de suye qu'il
dtrempoit dans de l'eau: de sorte que, son ecriture roussissant 
mesure qu'il la faisoit, il disoit par galanterie  ceux qui l'en
railloient que c'estoit qu'il n'ecrivoit qu'en lettres d'or; et il
fit un petit trou, qu'il avoit soin de boucher tous les matins d'une
cheville,  une meschante cloison qui separoit son galetas de celuy
d'une blanchisseuse chez laquelle il logeoit, de manire que, la
lueur de la lampe  la faveur de laquelle la blanchisseuse sechoit
son linge venant  passer par ce trou, il appliquoit son papier
justement au devant, et deroboit ainsi sans pecher ce qu'il n'avoit
pas le moyen de payer. Pour le jour, il le passoit ou  corriger les
fautes dans une imprimerie[93], ou  se promener dans la court du
logis o il demeuroit: car j'oubliois  vous dire qu'il avoit aussi
trouv le moyen de se chauffer  peu de frais. Il avoit remarqu un
matin par sa fenestre qu'il sortoit une epaisse fume d'un gros tas
de fumier qui estoit dans la court. Nostre pote jugea que c'estoit
l son fait, et ne manqua pas un seul jour de l'hyver d'y faire son
peripatetisme et d'y aller rechauffer le feu de sa veine.

          [Note 86: C'est--dire comme Poucet, qui portoit,  ce
          qu'il parot, dans les contes de nourrice, le nom qu'on
          lui donne ici, avant que Perrault et immortalis l'autre.
          Il n'a pas respect cette particularit de sa naissance,
          mais elle a t religieusement conserve dans l'histoire de
          Tom-Thumb (_Tom-Pouce_), le petit Poucet des Anglois.]

          [Note 87: C'estoit ainsi qu'on habilloit, dit Furetire
          (_Roman bourgeois_, dit. elzev., p. 330), les pauvres
          orphelins et les enfans de l'hospital, tmoin ceux du
          Saint-Esprit et de la Trinit.]

          [Note 88: Ce collge, l'un des plus fameux de l'ancienne
          Universit de Paris, se trouvoit alors, non pas rue
          Saint-Jean-de-Beauvais, o il fut dans les derniers temps
          qui prcdrent la Rvolution, et o il fut remplac par
          une caserne, mais rue Saint-Etienne-des-Grs.]

          [Note 89: C'est--dire valet de classe, de l'allemand
          _kster_. Dans les _Cent nouvelles nouvelles_, on lit
          _coustre_.]

          [Note 90: Il faut lire ici, je crois, _Manchy_, abrviation
          de Mantchourie.]

          [Note 91: Les _nares_ sont, parmi les Indiens, les nobles
          qui portent les armes.]

          [Note 92: On connot ces vers d'Alceste  Climne sur
          cette mode des muguets du XVIIe sicle (_le Misanthrope_,
          acte 2, sc. 2):

               Mais au moins, dites-moi, Madame, par quel sort
               Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort?
               Sur quel fonds de mrite et de vertu sublime
               Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
               _Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt_
               Qu'il s'est acquis chez vous l'estime o l'on le voit?

          On lit aussi dans la nouvelle tragi-comique de Scarron,
          _Plus d'effet que de paroles_, au sujet du prince de
          Tarente: Il s'toit laiss crotre l'ongle du petit doigt
          de la gauche jusqu' une grandeur tonnante, ce qu'il
          trouvoit le plus galant du monde. Cette mode venoit sans
          doute de ce qu'il falloit _gratter_ avec l'ongle, et non
          pas frapper,  la porte de la chambre du roi, pour annoncer
          qu'on dsiroit entrer. Porter l'ongle long, c'toit donc
          montrer indirectement qu'on toit reu chez Sa Majest.
          Par flatterie, on grattoit aussi chez les gens les plus
          puissants. Tallemant, voulant donner une preuve du crdit
          de Desnoyers lorsqu'il mourut, dit: On grattoit dj  sa
          porte comme  celle du cardinal. (Edit. in-12, t. 3, p.
          78.)]

          [Note 93: C'toit souvent alors le mtier des pauvres
          diables d'auteurs ou de prtres. V. dans notre tome 2,
          p. 79, _le Factum du procez de messire Jean contre dame
          Rene_.]

C'estoit sur cette plaisante faon de vivre que, faisant reflexion:
C'est ainsi, disoit-il en luy-mesme, taschant  se persuader qu'il
estoit un bien grand personnage,  force de se comparer aux plus
grands hommes de l'antiquit, dont il avoit leu quelque chose dans
de meschans lieux communs; c'est ainsi que se promenoient Aristote
dans son lice, Platon dans son academie, Zenon sous ses portiques,
Epicure dans ses jardins, Diogne dans ses cynozarges, Pyrrhon dans
ses deserts, Orphe dans ses forests, tant de bons anachorettes
dans leur solitude, et nostre premier pre Adam dans le paradis
terrestre. Ces penses le faisoient tomber dans d'autres qui ne luy
donnoient pas moins de satisfaction. Il comparoit la peine qu'il
prenoit la nuit pour gagner de quoy vivre  celle qu'avoit Cleanthes
de tirer de l'eau toutes les nuits pour avoir le moyen de philosopher
le reste de la journe, et sa plaisante faon d'ecrire le faisant
souvenir de la lanterne d'Epictte, qui fut vendue trois mille
drachmes aprs son deceds[94], il se persuadoit que le petit trou
qu'il avoit fait  sa cloison pourroit bien estre quelque jour aussi
celbre. Il est vray que, du commencement, il luy survint un accident
qui modera bien sa joye: il remarqua qu' force de se promener le
long de sa court il usoit bien plus de souliers, et qu'une paire
de bouts qui avoit coustume de luy durer plus de quinze jours ne
luy en servoit plus que douze. Que fit-il? Il se resolut au repos.
C'estoit un plaisant spectacle de considerer nostre petit enfant
barbu plant comme une fourche devant une montagne de fumier, en
humer l'exhalaison, et passer un demy-jour sans se mouvoir. Que s'il
entendoit quelque bruit, il se contentoit de tourner la teste, car il
n'avoit garde de se remuer tout  fait, de peur d'user toujours ses
souliers d'autant. Il s'imagina mesme que ce fumier luy pourroit bien
estre utile  moderer les ardeurs de la faim, ayant ouy dire que les
cuisiniers mangent beaucoup moins que les autres hommes,  cause des
fumes des viandes qui les nourrissent; mais ce ne fut pas le seul
artifice dont il se servit pour suppler au deffaut de nourriture.
Par malheur, ayant mis le nez un jour dans Aulu-Gelle, il y leut
que le medecin Erasistrate avoit trouv l'invention de demeurer
long-temps sans manger par le moyen d'une corde dont il se serroit
le ventre[95]. Sibus jugea que c'estoit l un exemple dont il devoit
faire son profit; et pour ce que ce n'estoit pas,  son advis, tant
au ventre qu' la gorge que le mal le tenoit, il voulut encherir sur
cette invention, et s'etreignit le col de telle sorte qu'il se pensa
etrangler, et en fut long-temps malade.

          [Note 94: C'est Lucien qui nous donne ce dtail dans sa
          satire _contre un ignorant qui faisoit une bibliothque_:
          Mais pourquoi, dit-il, te rapporter les exemples d'Orphe
          et de Neanthus? De notre temps, il s'est trouv un homme,
          et il est encore en vie, qui a achet la lampe de terre
          d'Epictte trois mille drachmes: car il esproit qu'en
          lisant les nuits  la lueur de cette lampe, la sagesse
          d'Epictte viendroit incontinent  lui pendant son sommeil,
          et qu'il deviendroit tout semblable  ce merveilleux
          vieillard. Lucien parle encore du collectionneur qui
          acheta le bton de Prote le cynique moyennant un talent
          (5,500 fr.  peu prs). De notre temps, la canne de
          Voltaire, je dis la vraie, n'auroit pas t  la moiti de
          ce prix.]

          [Note 95: Ce sont les fragments mmes d'un livre
          d'Erasistrate qu'Aulu-Gelle cite  ce sujet. (_Noctes
          attic_, lib. 16, cap. 3.)]

Ce n'est pas que, quand il pouvoit manger aux despens d'autruy, il ne
s'en acquitast de trs bonne sorte, car, pour luy, s'il se trouvoit
en quelque occasion o il fallt mettre la main  la bourse, il s'en
excusoit fort bien, alleguant que, comme Protogne, en faisant 
Rhodes le portrait de Jalise, n'avoit vescu que d'eau et de lupins
pendant plus de sept ans qu'il y travailla, il estoit oblig de mesme
d'observer un regime semblable  cause de son grand pome auquel il
estoit occup. Toutefois, ce fut une chose bien plaisante, un soir de
Saint-Martin, qu'il se servit de cette defaite envers un solliciteur
de procez qui logeoit en mesme maison que luy, et qui luy avoit
demand s'il ne vouloit pas qu'ils fissent la Saint-Martin ensemble:
car celui-cy, voyant rostre homme si eloign de la proposition
qu'il luy avoit faite, se contenta d'envoyer querir pour son souper
un poulet, jugeant que cela suffisoit pour luy. Mais il ne fut
pas plutost  table que, Sibus s'en estant approch petit  petit,
puis en prenant une cuisse de poulet: Deussay-je interrompre, luy
dit-il, mon travail pour quinze jours, si faut-il que j'en taste,
tant je trouve qu'il a bonne mine.--Nous en pouvons encore envoyer
querir un autre, repliqua le solliciteur, si le coeur vous en
dit.--Ah! mon Dieu! reprit le pote, que ce discours desesperoit,
ne me donnez point occasion de violer ma loy davantage: car, s'il y
avoit plus de viande, j'ay si peu de pouvoir sur moy que je ne me
pourrois empescher d'en manger. Il eluda donc ainsi la proposition
du solliciteur. Neantmoins, comme celuy-cy, qui n'attendoit pas ce
renfort, n'avoit fait acheter  souper que ce qu'il luy en falloit,
il se trouva que, sa faim n'estant qu' demy rassasie, il fut
oblig d'envoyer encore querir un autre poulet. Le pote ne fit pas
semblant de s'en appercevoir; mais, quand il fut sur la table et
qu'il eut bien fait de l'etonn: Ne vous l'avois-je pas bien dit,
continua-t-il en se mettant encore aprs, que je ne me pourrois
empescher d'en manger?

C'est ainsi que Sibus vivoit le moins qu'il pouvoit  ses despens, et
le plus qu'il luy estoit possible  ceux d'autruy; et ce fut en ce
temps-l qu' force de vendre ce qui n'estoit pas  luy, c'est--dire
les sonnets et les odes qu'il avoit derobs, et d'epargner en bois,
en chandelle, et principalement en viande, il amassa de quoy acheter
d'une crieuse de vieux chapeaux, des canons de treillis[96] et
une vieille panne. Il ne faut pas demander s'il se trouva brave
quand il l'eut attache  son manteau, et s'il fit estimer sa
marchandise  tous ceux qu'il connoissoit. Tantost, afin d'avoir
occasion d'en parler, il disoit qu'il croyoit avoir est tromp;
tantost il demandoit s'il n'avoit pas eu bon march, et surtout il
ne manquoit pas de dire qu'il avoit veu un homme fort bien fait en
offrir autant que luy en sa presence. Ces importunes reflections,
dont il lassa tout le jour la patience d'un chacun, firent qu'on
se resolut de luy faire oster son manteau ds le soir mesme, afin
d'avoir le plaisir de voir avec quelle force d'esprit il supporteroit
la perte de ce bien-aim. Pour ce dessein, comme il s'en retournoit
chez luy fort tard, on mit dans un coin de rue par o il devoit
passer une lanterne, avec un papier tout proche, o estoit escrit en
grosse lettre: Rends le manteau, ou tu es mort. La poltronnerie du
pote estoit si connue qu'on savoit bien que, quelque amour qu'il
luy portast, il ne laisseroit pas de le quitter aussi tost qu'il
auroit leu ce billet. Aussi n'y manqua-t-il pas, et, ds qu'un de
ses amis qui s'en retournoit avec luy, et qui estoit de l'intrigue,
eust ramass le papier, il osta bravement son manteau de dessus
ses espaules, et, le couchant auprs de la lanterne: Quelque sot,
dit-il, aimeroit mieux un manteau que sa vie. Son amy,  dessein de
l'eprouver, luy dit que, pour luy, il n'estoit pas resolu de laisser
ainsi le sien  si bon march. Sibus ne l'entendit pas seulement,
car, ds qu'il avoit eu pos son manteau, il s'estoit mis  fuir de
si bonne sorte qu'il estoit dej bien loin. Je ne vous entretiendray
point des lamentations qu'il fit sur sa mauvaise avanture lors
qu'il fut chez luy, et que la seuret o il se vit luy permit de
faire reflection sur la perte qu'il venoit de faire. Tous ceux qui
estoient du complot ne manqurent pas de le venir voir aussi-tost,
disant qu'ils venoient d'apprendre le danger qu'il avoit couru; mais
toutes leurs consolations furent inutiles, et il n'y eust que la
restitution qu'ils luy firent de son manteau capable d'appaiser son
affliction. Faisant tant d'estat de ce bel accoustrement, je vous
laisse  penser s'il estoit homme  le prophaner et pour mettre 
tous les jours ce beau fruit d'une diette qui avoit plus dur que
celle de Ratisbonne[97]. Que pouvoit-il donc faire? Car d'avoir
un autre manteau il n'en avoit pas le moyen, et il ne se pouvoit
aussi resoudre  porter celuy-cy ordinairement. Il trouva un autre
expedient, qui fut de ne bastir sa pane[98] qu' grands poincts
 son manteau, de sorte qu'il luy estoit facile de la mettre et
de l'oster quand il luy en prenoit fantaisie. Pour ses canons de
treillis, il s'avisa de les passer dans ses bras pour conserver ses
coudes et luy servir de gardes-manches.

          [Note 96: C'est--dire de grosse toile, comme celle dont
          les paysans et les maons avoient des habits. (_Dict. de
          Trvoux._) Ce mot est mis ici par ironie,  cause de sa
          ressemblance avec celui de _trlis_, fine toffe depuis
          trs long-temps clbre. (V. Fr. Michel, _Recherches sur
          les toffes de soie_, t. 1, p. 115), et dont on fait encore
          l'habillement de jambe des gens  la mode:

               Puis le bas de _trlis_ honnte
               Lui fait la jambe encor mieux faite.

               (_Vers  la Fronde sur la mode des hommes_, 1650, in-4.)]

          [Note 97: C'est  Ratisbonne que se tenoient alors les
          dites de l'Empire,  cause de la commodit qu'avoient les
          princes allemands d'y faire venir de leurs Etats des vivres
           peu de frais.]

          [Note 98: C'toit une toffe de soie  longs poils dont on
          doubloit les manteaux.]

--Ah! vrayment, interrompit Sylon, c'estoit donc bien le moins que je
pusse faire que de luy payer son fil et la peine qu'il avoit prise
 se deboter et se harnacher de sa pane! car j'oubliois  vous dire
que je l'ay tantost pens meconnoistre, tant il estoit brave au prix
de ce que je le venois de voir  la Grve.--Vous ne luy deviez pas
beaucoup pour cela, reprit son amy, car ne vous imaginez pas qu'il
change de fil quand il la decout; il ne manque jamais  le serrer
pour la prochaine fois.

Avec tout son bon menage, neantmoins, il ne se put empescher de
devoir quatre ou cinq termes  son hotesse. Jugez si c'estoit
une debte bien asseure! Il connoissoit un nomm Mamurin[99],
par le moyen duquel il se tira de ce fascheux pas. Voyant que sa
blanchisseuse refusoit de luy faire credit plus long-temps, et ne
vouloit pas pourtant laisser sortir ses meubles, qui consistoient
en un meschant lit, un escabeau  trois pieds, un vieux coffre et
la moiti d'un peigne, il les fit saisir par ce Mamurin, comme plus
ancien creancier: de sorte que la pauvre hostesse, qui n'avoit pas
bien consult son procureur, se resolut  luy faire credit. Il en
affronta encore plusieurs autres de diverses faons, et se decredita
enfin de telle sorte qu'on luy a souvent entendu dire que, bien que
Paris soit trs grand, il estoit pourtant fort petit pour luy, n'y
ayant plus que trois ou quatre rues par o il osast passer.

          [Note 99: C'est un des noms donns  Montmaur dans l'une
          des nombreuses satires dont Sallengre a publi le recueil.]

Il tascha neantmoins de remedier  cette horrible pauvret par
d'assez plaisans trafics. Un jour, n'ayant point de quoy manger, il
alla sur le Pont-Neuf  un charlatan, avec qui il fit march pour dix
sols de se laisser arracher deux dents[100] et de protester tout haut
aux assistans qu'il n'avoit senty aucun mal. L'heure dont ils avoient
convenu ensemble estant donc venue, Sibus ne manqua pas, ainsi qu'ils
avoient arrest, de venir trouver son homme, qu'il rencontra au bout
du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphine, divertissant les laquais et
les badauts par ses hues, ses tours de passe-passe et ses grimaces;
il tenoit un verre plein d'eau d'une main, et de l'autre un papier
qui avoit la vertu de teindre l'eau en rouge. Hor, Cormier[101],
ce disoit ce charlatan en s'interrompant et se repondant luy-mesme,
qu'est-ce que tu veux faire de ce verre et de cette yeau?--H! je
veux changer cette yeau en vin pour donner du divertissement  ces
messieurs.--H! comment est-ce que tu changeras cette yeau en vin
pour donner du divertissement  ces messieurs?--H! en y mettant de
cette poudre dedans.--Mais, en y mettant de cette poudre dedans,
si tu changes cette yeau en vin, il faut donc qu'il y ait l de
la magie?--Il n'y a point de magie.--Il n'y a point de magie! Il
y a donc de la sorcellerie?--Il n'y a point de sorcellerie. Non,
Non.--Il y a donc de l'enchanterie?--Il n'y a point d'enchanterie.
Non, Messieurs, il n'y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterie, ny
guianterie; mais il est bien vray qu'il y a peu de guiablerie. Gnian
vela le mot.

          [Note 100: Nous avons vu Turlupin le souffreteux presque
          rduit  la mme extrmit (V. t. 6, p. 62).]

          [Note 101: Cormier toit l'un des fameux oprateurs du
          Pont-Neuf, l'une des clbrits populaires du Paris de la
          Fronde, poque badaude s'il en fut. Il est parl de lui
          dans l'_Agrable rcit des barricades_, dans _le Ministre
          d'Etat flamb_ (1649, in-4), o il est mis au nombre des
          gens que les vnements avoient ruins:

               Sur le Pont-Neuf, Cormier en vain
               Plaint sa gibecire engage.

          Une autre mazarinade de la mme anne le met en scne: _Les
          entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit
          le Poitevin, sur les affaires du temps_. Enfin, tout me
          porte  croire que c'est de lui qu'il est aussi question
          dans les _Mmoires_ de Daniel de Cosnac (t. 1, 127-128),
          au sujet d'une querelle de prfrence que Molire eut 
          soutenir pour tre admis  jouer au chteau de la Grange,
          prs de Pzenas, devant M. le prince de Conti. Cormier est
          en effet le nom du directeur dont on opposoit la troupe 
          la sienne. Or, notre oprateur devoit en avoir une. Tous
          ceux de son mtier, surtout s'ils avoient sa clbrit et
          son importance, n'y manquoient pas alors. On le sait par
          l'_Histoire de Barry_, que le fils de ce grand charlatan
          a crite  la suite du rarissime petit volume le _Voyage
          de Guibray_, etc., p. 146 et suiv.: Mon pre, dit-il,
          toit  ces belles foires avec une troupe d'acteurs et
          d'actrices si excellents et si bien faits qu'on ne pouvoit
          les voir sans admiration... Il avoit les plus belles
          femmes de l'Europe et le plus magnifique thtre qui
          fut jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches
          dcorations qu'il avoit apportes de Venise. Plus loin,
          il parle aussi du thtre d'un autre illustre charlatan,
          de Mondor, qui avoit, dit-il, fait le dessein de venir
          passer l'hiver  Rouen avec les dbris de sa troupe, dont
          on avoit enlev presque tout ce qu'il y avoit de bon pour
          l'htel de Bourgogne... La comdie, ajoute-t-il, n'toit
          pas sur le pied qu'elle est aujourd'hui; les comdiens
          et les oprateurs vivoient amis et se voyoient trs
          familirement, comme gens qui avoient une trs grande
          relation. Cela dit, il ne vous semblera plus tonnant que
          Cormier et, comme Barry, comme Mondor, une belle troupe,
          avec laquelle, lorsqu'il dsertoit Paris,  l'exemple
          encore de ces grands oprateurs, il faisoit des caravanes
          par les provinces; et il vous parotra trs vraisemblable
          que, dans une de ses courses  travers le midi, il ait
          pu se rencontrer avec Molire. Voici maintenant ce qui
          arriva lors de cette rencontre, o le grand comique, 
          ses commencements, faillit tre oblig de cder le pas 
          un arracheur de dents, comme peu auparavant,  Nantes, il
          avoit vu plir son succs devant celui des marionnettes
          du Vnitien Segalla! (A. Gupin, _Hist. de Nantes_, p.
          317.) Dans le rcit de l'abb de Cosnac, qui seul a parl
          du fait, Cormier n'est que nomm, et personne ne s'toit
          encore occup de savoir qui il pouvoit tre. J'appris,
          dit l'abb, que la troupe de Molire et de la Bjart
          toit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent  La
          Grange. Pendant que cette troupe se disposoit  venir sur
          mes ordres, il en arriva une autre  Pzenas, qui toit
          celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince
          de Conti et les prsents que fit cette dernire troupe
           Mme de Calvimont engagrent  les retenir. Lorsque je
          voulus reprsenter  M. le prince de Conti que je m'tois
          engag  Molire sur parole, il me rpondit qu'il s'toit
          depuis long-temps engag  la troupe de Cormier, et qu'il
          toit plus juste que je manquasse  ma parole que lui 
          la sienne. Cependant Molire arriva, et, ayant demand
          qu'on lui payt au moins les frais qu'on lui avoit fait
          faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il
          y et beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti
          avoit trouv bon de s'opinitrer  cette bagatelle. Ce
          mauvais procd me touchant de dpit, je rsolus de les
          faire monter sur le thtre  Pzenas et de leur donner
          mille cus de mon argent plutt que de leur manquer de
          parole. Comme ils toient prts de jouer  la ville, M.
          le prince de Conti, un peu piqu d'honneur par ma manire
          d'agir, et press par Sarazin, que j'avois intress  me
          servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le
          thtre de La Grange. Cette troupe ne russit pas, dans sa
          premire reprsentation, au gr de Mme de Calvimont, ni
          par consquent au gr de M. le prince de Conti, quoiqu'au
          jugement de tout le reste des auditeurs elle surpasst
          infiniment la troupe de Cormier, soit par la bont des
          acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours
          aprs, ils reprsentrent encore, et Sarazin,  force de
          prner leurs louanges, fit avouer  M. le prince de Conti
          qu'il falloit retenir la troupe de Molire,  l'exclusion
          de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans
          le commencement  cause de moi; mais alors, tant devenu
          amoureux de la Du Parc, il songea  se servir lui-mme. Il
          gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congdier
          la troupe de Cormier, mais il fit donner pension  celle
          de Molire. M. Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. 6,
          p. 240) a crit avec raison qu'aprs ce passage, qui nous
          touche par la destine du grand homme qui y est mis en jeu
          et s'y agite si indiffremment, on se sent pntr d'une
          amre piti. Qu'et-il dit s'il et t amen  savoir que
          le chef de troupe qu'on faillit lui prfrer n'toit, comme
          je le crois, qu'un arracheur de dents!]

Le coquin n'eut pas plutost achev ces paroles qu'il s'eleva un
grand eclat de rire par toute la badauderie, comme s'il eust dit la
meilleure chose du monde. Pour luy, aprs avoir long-temps ry avec
les autres, il reprit ainsi sa harangue: Mais, me dira quelqu'un,
vien, Cormier; je say bien que tu es bon frre, tu as la mine de
ne te point coucher sans souper, tu ne manges point de chandelle;
mais  quoy sert a de changer ton yeau en vin, elle n'en a speut-il
faire pas le goust?--Non, Messieurs, elle n'en a pas le goust. A
quoy sert a de mentir? Je ne suis ny charlatan, ny larron; je suis
Cormier,  vostre service et commandement. Ard! vel ma boutique;
n'y a si petit ne si grand qui ne vous l'enseigne. Il y a trente ans,
Guieu marcy, que je demeurons dans le carquier. Il dit tout cecy en
ostant son chapeau; puis, en le remettant: Mais  quoy a sert-il
donc, poursuivit-il, de changer cette yeau en vin, si elle n'en a
pas le goust? A quoy a sert? Ho! voicy  quoy a sert: Vous vous
en allez un dimanche, par magnire de dire, aprs la grande messe,
dans une tavarne. Hol! Madame de cians, y a-t-il moyen de boire un
coup de bon vin?--Ouyd, Messieurs;  quel prix vous en plaist-il?
 six ou  huit? L-dessus: Donnez-nous-en, ce faites-vous,  six
ou  huit sols, tant du pus que du moins.--Pierre, allez tirer du
vin  ces Messieurs, tout du meilleur. Viste, qu'on se depesche!
Vel qui va bien. Vous vous mettez  table, vous mangez une crouste,
vous dites  la maistresse: Madame de cians, faites-nous donner un
sciau d'yeau pour nous rafraischir, car aussi bien vel un homme qui
ne boit que du vin de la fontaine. Dame! l-dessus, quand on vous
a apport du vin, vous le beuvez, et, quand vous l'avez beu, vous
remplissez la pinte de vostre yeau, et pis vous dites au garon:
Quel fils de putain est a? Il nous a donn du vin pouss! Va-t'en
nous querir d'autre vin!--Messieurs, c'est tout du meilleur.--Quel
bougre est a? Je te barray sur ta mouffle! je t'envoyeray voir
l-dedans si j'y sis! Tu n'es pas encore revenu? L-dessus, le
pauvre guiable, ayant regard dans son pot et le voyant plein,
emporte son yau et vous raporte en lieu de bon vin. Dame! je vous
laisse  penser s'il est de la confrairie de saint Prix[102]!

          [Note 102: C'est--dire s'il est pris. Le plus souvent
          cette locution s'employoit pour un homme mari. V. Oudin,
          _Curiosits franoises_.]

Le charlatan ayant ainsi expliqu l'utilit de sa poudre[103], on
croyoit qu'il en alloit faire l'experience, quand il changea tout
d'un coup de discours pour tenir tousjours son monde d'autant plus
en haleine, et se mit  faire une longue digression sur l'experience
qu'il avoit acquise par ses voyages, tant par la France qu'autre
part,  tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eust pas
plutost achev la parole, qu'on out sortir du milieu de la foule
la voix d'un homme qui disoit: Pardieu! je voudrois qu'il m'eust
coust dix pistoles et que ce qu'il dit ft vray! Il y a plus d'un
mois que je ne dors ny nuit ny jour, non plus qu'une ame damne!
Cette voix estoit celle du pote, qui prenoit cette occasion de
paroistre, ainsi qu'il avoit est accord entr'eux. Le charlatan
luy dit qu'il falloit donc qu'il eust quelque dent gaste, et qu'il
s'approchast. Et pource que Sibus feignoit d'en faire quelque
difficult: Approchez, vous dis-je, reitera le fin matois; nostre
veu ne vous coustera rien. Je ne sommes pas si guiable que je sommes
noir; s'il n'y a point de mal, je n'y en mettrons pas. Nostre petit
homme s'avana donc, et l'autre, luy ayant fait ouvrir la bouche et
luy ayant long-temps farfouill dedans, luy dit qu'il ne s'etonnoit
pas s'il ne pouvoit dormir; qu'il avoit deux dents gastes, et que,
s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les
perdre toutes. Aprs plusieurs autres ceremonies que je passeray sous
silence, Sibus le pria de les luy arracher; mais quand ce fut tout
de bon, et que des paroles on en fut venu  l'execution, quelque
propos qu'il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grace, la
douleur qu'il sentoit estoit si forte qu'elle luy faisoit  tous
momens oublier sa resolution. Il se roidissoit contre son charlatan,
il s'ecrioit, reculant la teste en arrire; puis, quand l'autre avoit
est contraint de le lascher: Ouf! continuoit-il, portant la main
 sa joue et crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait de mal!
C'estoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les
larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s'ecriant comme un
perdu, protester neantmoins en mesme temps que celuy qui le mettoit
en cet estat et le faisoit plaindre de la sorte ne luy faisoit aucune
douleur. Aussi, quoy qu'il en dt, y avoit-il si peu d'apparence, que
le charlatan luy-mesme, au lieu de deux dents qu'il avoit mises en
son march, ne luy en voulut arracher qu'une. Il ne faut pas demander
si le pote fut aise de s'en voir quitte  si bon compte; mais ce
fut bien  dechanter quand, estant all le soir chez son homme pour
toucher son salaire, l'autre le luy refusa, alleguant qu'il avoit
tant cri qu'il luy avoit plus nuy que servy; qu'il ne luy avoit rien
promis qu' condition qu'il souffriroit sans se plaindre qu'on luy
ostt deux dents, et qu'il n'avoit pas os les luy arracher, de peur
que, par ses cris, il ne le dechalandast pour jamais. Il ne faut pas
demander s'il y eust l-dessus une grande querelle entre ces deux
personnages. Le pote, faute d'autres armes, a recours aux injures,
et, pour tcher d'attirer quelqu'un en sa faveur, se plaint que
l'autre luy a arrach une gencive et appelle le charlatan bourreau.
Celuy-cy s'en moque, et dit en riant qu'il a de bons temoins qui luy
ont entendu dire  luy-mesme qu'il ne luy avoit fait aucun mal. Je
passois par hazard par l lorsque cette plaisante repartie fut faite
au pauvre Sibus, que je decouvris, malgr sa petitesse, au milieu
de cent personnes qui l'entouroient. Je demanday ce qu'il y avoit,
et l'on m'apprit tout ce que je viens de vous dire. Je vous avoue
que cette avanture, toute plaisante qu'elle est, ne laissa pas de
m'attendrir et de me donner de la compassion; et, jugeant qu'un homme
qui vendoit ses dents pour avoir de quoy manger devoit estre en une
etrange necessit, je tiray mon pote de la foule et le menay souper
chez moy. Je ne say pas comment il s'en ft acquit s'il eust eu
toutes ses dents; mais je vous jure qu' le voir bauffrer je n'eusse
jamais devin qu'il en eust manqu d'une seule, et qu'il me fit bien
rabaisser de l'estime que j'avois pour le miracle de Sanson, qui
defit tant d'ennemis avec la maschoire d'un asne, faisant trois fois
plus d'execution avec une maschoire moindre pour le moins trois fois.
Aprs le souper, je ne pus m'empescher de luy lascher quelque petit
trait de raillerie sur son avanture passe. Mais tournant subitement
la chose en galanterie: Je croy bien, me dit-il; n'ay-je pas eu
raison de m'en defaire? Elles n'estoient bonnes qu' me faire de la
depense et vouloient tousjours manger. Cette reponse me surprit;
mais il m'en fit une autre quelques jours aprs qui, pour n'estre pas
si aigu ny si plaisante, ne laisse pas, selon mon jugement, d'estre
aussi adroite.

          [Note 103: On peut rapprocher de cet loquent _boniment_,
          pour employer l'expression argotique en cours aujourd'hui,
          les discours que Sorel, dans le _Francion_ (1673, in-12, p.
          530 et 562), fait tenir sur le Pont-Neuf  un arracheur de
          dents et  un charlatan. C'est de la rclame de mme force
          et de mme style. Cette ressemblance et quelques autres
          dtails de fait et de forme me donneroient presque  penser
          que cette histoire du pote Sibus pourroit bien tre de
          Sorel.]

Contraint comme l'autre fois par la necessit, il alla encore sur le
Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites. Il esperoit
de n'estre pas reconnu, pource qu'il s'estoit deguis du mieux qui
luy avoit est possible; mais la chose estoit alle contre sa pense,
et, l'ayant encore reconnu en passant par l, il eut bien l'adresse,
lors que je l'en pensay gausser, de me dire froidement: Pardieu!
cinquante pistolles sont bonnes  gagner, pour me faire croire que
ce qu'il en avoit fait n'avoit est que par gageure.

Ce sont les moyens par lesquels Sibus taschoit  subsister.
Neantmoins, pource qu'il ne pouvoit pas fournir de dents autant
qu'il luy en eust fallu tous les jours, je dis quand mesme on les
lui auroit payes, voicy encore une autre invention dont il s'avisa:
Comme sa veine n'estoit pas des plus fertiles, ny de celles qui
portent de l'or, il faisoit faire des vers par quelqu'autre, qu'il
vendoit sous main  son libraire, et l'autre avoit pour soy le
gain de la dedicace, dont il ne manquoit pas de faire part  Sibus
pour le bon office qu'il croyoit qu'il luy eust rendu en faisant
imprimer sa pice[104]. Vous me demanderez comme est-il possible que
des libraires voulussent donner un seul teston d'un si miserable
travail. Voicy l'artifice dont il usoit pour les attraper: Quelques
jours avant que de leur parler de ce qu'il desiroit mettre sous la
presse, il envoyoit tous ses amis au Palais s'enquerir  tous les
libraires s'ils n'avoient pas un tel ouvrage de monsieur un tel[105].
Ceux-cy, voyant tant de gens venir demander son livre, croyoient
qu'indubitablement ce devoit estre quelque chose de bon: de sorte
qu'au commencement il en tiroit d'assez bonnes sommes. Mais enfin ils
descouvrirent la trame et le firent mettre une fois en prison pource
qu'il leur avoit vendu  cinq ou six un mesme ouvrage sous diferent
titre, qu'il avoit aussi dedi  diverses personnes pour en tirer
plus d'argent.

          [Note 104: Furetire, dans sa satire _les Potes_, parle
          aussi des procds de ces mendiants  la ddicace:

               Il esproit tirer cent cus du libraire,
               Et vendre cent louis l'epistre liminaire,
               Prenant pour protecteur quelqu'orgueilleux faquin
               Qui payroit chrement l'or et le maroquin.]

          [Note 105: C'est justement la manoeuvre que M. Scribe a
          renouvele dans son _Charlatanisme_ pour faire vendre le
          livre de son intressant mdecin, le docteur Rmy.]

Vous voyez quelle sorte de vie ce petit homme mne, et combien
d'affronts il est sujet  recevoir, jusque l que les petits enfans
luy font tourner son chapeau sur la teste et luy donnent des coups
d'epingles dans les fesses toutes les fois qu'ils le rencontrent
en un certain lieu nomm l'Orvietan[106], o il ne manque jamais
de les aller chercher pour un sujet que je ne veux pas dire, et
qu'ils le reconduisirent une fois  coups de pierres du terrain de
Notre-Dame, o il va aussi tous les soirs de l'est pour le mesme
dessein, jusques au logis d'un chanoine de condition, o il se sauva.
Avec tout cela, neantmoins, vous devez savoir qu'il n'y eut jamais
de vanit pareille  celle de ce petit personnage, et qu'il ne
croit pas qu'il y ait au monde d'esprit comparable au sien. Il est
si friand de louange, que, luy ayant refus des vers qu'il m'avoit
demandez pour mettre au devant de l'un de ses ouvrages, il a bien
eu l'impudence d'en composer qu'il y a appliquez sous mon nom, et
que, messieurs..., etc..., luy en ayant donn d'autres o il ne se
trouvoit pas assez lou  sa fantaisie, il les changea et gasta tous
pour y mettre plus d'eloges. C'est tout ce que je vous apprendray
de Sibus, dont je ne feray pas l'histoire plus longue, m'imaginant
qu'elle l'est assez pour vous avoir beaucoup ennuy.

          [Note 106: C'est sans doute le lieu, voisin du Pont-Neuf,
          o se tenoit le charlatan qui vendoit la drogue fameuse
          dont nous avons dj parl dans une _note_ de notre
          dition du _Roman bourgeois_ (p. 106), et qui lui devoit
          son surnom. L'Orvitan est souvent rappel dans les
          _Mazarinades_; il y est mme mis en scne, tmoin _les
          Sanglots de l'Orvitan sur l'absence du cardinal Mazarin
          et son adieu, en vers burlesques_, 1649, in-4; _Dialogue
          de Jodelet et de l'Orviatan_ (sic) _sur les affaires
          de ce temps_, 1649, in-4.--Je dois  une obligeante
          communication de M. J. Ravenel de savoir le vritable nom
          de cet homme clbre. Voici la mention qu'il a trouve 
          l'Htel-de-Ville, dans les registres de la paroisse de
          Saint-Jacques-du-Haut-Pas: Christophe Contugi, dit de
          Lorvietan (il signe Lorvietano), temoin (4 janvier 1652) au
          mariage de Jean-Baptiste Valeri et Catherine Marcovis.]

L'historien du pote n'eut pas plustost prononc cecy que Sylon
prit la parole pour l'asseurer qu'au contraire il y avoit pris
beaucoup de satisfaction. Ils se mirent ensuite  faire diverses
reflections sur ce petit personnage, et, pource que l'historien dit
qu'il falloit que ce ft une ame bien basse de se mesler ainsi d'une
chose o il n'entendoit rien (ils parloient de sa poesie): Tant
s'en faut, repliqua Sylon; je trouve, pour moy, que ce doit estre un
habile homme, d'avoir trouv moyen de vivre d'un mestier qu'il ne
sait pas.--En effet, repartit l'historien avec un souris que cette
reponse attira sur ses lvres, si Diogne eut raison, voyant qu'on
se gaussoit d'un miserable musicien, de le louer bien fort de ce
qu'entendant si mal son mestier il ne s'estoit point mis  celuy de
voleur, ne peut-on pas dire aussi que Sibus ne peut recevoir trop de
louange de ce que, gagnant si peu dans sa profession et y reussissant
si mal, il a eu neantmoins la constance d'y perseverer jusques  la
fin, sans qu'il luy ait jamais pris envie de se faire pendre pour
une mauvaise action.--Voulez-vous que je vous die? reprit Sylon; ma
foy, moquons-nous de luy tant qu'il nous plaira; si n'en peut-il
si peu savoir qu'il n'en sache autant que la pluspart de ceux de
sa profession qui passent pour les plus habiles.--Que dites-vous,
repondit l'historien, et  quoy pensez-vous? La poesie franoise
n'est-elle pas aujourd'huy en un tel poinct qu'il ne s'y peut rien
adjouster? Et le pome dramatique, entr'autres, ne s'est-il pas elev
 un tel degr de perfection que, du consentement de tout le monde,
il ne sauroit monter plus haut? Se peut-il rien voir de plus beau
que le sont la _Mariane_[107], l'_Alcione_[108], l'_Heraclius_[109],
_les Visionaires_[110]?--Aussi ne condamnay-je pas, repliqua Sylon,
toutes les pices de theatre ny tous les potes; et je vous avoueray
mesme, si vous le voulez, que je ne crois pas que, depuis qu'il y
a des vers et des potes, il y ait jamais rien eu, pour ce qui est
de la beaut de l'invention, de comparable, soit en grec, latin ou
franois, aux _Visionaires_ que vous venez de nommer. Mais tant y a
que, comme une goute d'eau ne fait pas la mer, vous ne pouvez pas
conclure que, pour une pice peut-estre que nous avons eue exempte
des defauts des autres, nostre poesie soit en un si haut point de
perfection que vous la mettez: car, je vous prie, le pome dramatique
n'estant qu'une pure, vraye et nave image de la societ civile,
n'est-il pas vray que la vraysemblance n'y peut estre choque le
moins du monde sans commettre une faute essentielle contre l'art?
Les potes mesmes tombent d'accord de cecy, puis qu'ils ne nous
chantent autre chose pour authoriser leur unit de scne et de lieu;
et pourtant o m'en trouverez-vous, je dis de ceux-mesmes que vous
m'aportez pour modles, qui ne l'ayent viole une infinit de fois
dans leurs plus excellens ouvrages? Montrez-moy une pice exempte
de soliloques; cependant y a-t'il rien de plus ridicule et de moins
probable que de voir un homme se parler luy seul tout haut un gros
quart d'heure? Cela nous arrive-t'il jamais quand nous sommes en
nostre particulier, je dis dans le plus fort de nos passions les plus
violentes? Nous pousserons bien quelque fois quelque sopir, nous
ferons bien un jurement; mais de parler long-temps, de resoudre nos
desseins les plus importans en criant  pleine teste, jamais. Pour
moy, je say bon gr  un de mes amis, qui, faisant ainsi parler
Alexandre avec luy-mesme dans une pice burlesque, fait dire en mesme
temps par un autre acteur qui le surprend en cette belle occupation:
Helas! vous ne savez pas? Alexandre est devenu fol.--H! comment
cela? repond un autre.--H! ne voyez-vous pas, reprend le premier,
que le voil qui parle tout seul? Ce n'est pas l neantmoins le plus
grand de leurs defauts. En voicy encore un autre aussi insupportable
 mon gr. Vous y verrez une personne parler  son bras et  sa
passion, comme s'ils estoient capables de l'entendre: _Courage, mon
bras; Tout beau, ma passion_. Mettons la main sur la conscience:
nous arrive-t'il jamais d'apostropher ainsi les parties de nostre
corps? Quand vous avez quelque grand dessein en teste, quand vous
vous devez battre en duel, faites-vous ainsi une belle exhortation 
vostre bras pour l'y resoudre? Disons nous jamais: _Pleurez, pleurez,
mes yeux_[111]? non plus que: Mouchez, mouchez-vous, mon nez? ,
courage, mes pieds, allons-nous-en au fauxbourg Saint-Germain? Vous
me direz que c'est une figure de rhetorique qui a est pratique de
tous les anciens. Je vous repons qu'elle n'en est pas moins ridicule
pour estre vieille; que ce n'est pas la premire fois que l'on a fait
du vice vertu; qu'il n'y a point d'autorit qui puisse justifier ce
qui choque le jugement et la vraysemblance, et qu'enfin les anciens
ont failly en cecy, comme ils ont manqu quand ils ont fait durer des
sujets d'une pice plusieurs mois, et qu'ils n'observoient ny unit
de lieu, ny de scne. Qu'on ne me pense donc point payer d'authorit:
il n'y a vice ny defaut que je ne justifie, s'il ne faut pour cela
que le trouver dans un ancien autheur. Il n'y a point d'_Age, anime!_
dans Senque qui puisse rendre bon: Courage, mon ame! en franois.

          [Note 107: Tragdie de Tristan Lhermite, qui, joue en
          1636, balana le succs du _Cid_ (_Histoire du thtre
          franais_, t. 5, p. 191). Mondory jouoit le rle d'Hrode,
          qui lui cota bon, comme dit Tallemant, car, comme il
          avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi
          tre ce qu'il representoit, et il lui tomba, en jouant ce
          rle, une apoplexie sur la langue qui l'a empch de jouer
          depuis. (Edit. in-12, t. 10, p. 45.)]

          [Note 108: Tragdie de du Ryer, joue en 1639. C'est l que
          M. le duc de La Rochefoucauld prit les deux vers dont il
          fit la devise de son amour pour Mme de Longueville:

               Pour obtenir un bien si grand, si prcieux,
               J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurois faite aux dieux.]

          [Note 109: C'est la tragdie de Corneille, joue en 1647.]

          [Note 110: Comdie de Desmarets, reprsente en 1637 avec
          un immense succs. On l'appeloit l'_inimitable comdie_.]

          [Note 111: On sait que c'est l'exclamation de Chimne, dans
          le _Cid_:

               Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau:
               La moiti de ma vie a mis l'autre au tombeau.]

C'est encore une bonne sottise que ces sentimens qu'ils appellent
cachez. Ils nomment sentiment cach ce qu'un personnage prononce sur
le theatre seulement pour claircir l'auditeur de ce qu'il pense, en
sorte que les autres acteurs avec qui il parle n'en entendent rien.
Par exemple, dans le _Belissaire_[112], pice dont je fais d'ailleurs
beaucoup d'estat et dont j'estime l'autheur, lors que Leonce le veut
tuer, ce dernier, aprs luy avoir fait un grand conte que Belissaire
a fort bien entendu, s'crie:

  Lche, que tardes-tu? l'occasion est belle[113].

          [Note 112: C'est la tragdie de Rotrou, joue en 1643,
          imprime l'anne suivante, Paris, Anthoine de Sommaville,
          in-8.]

          [Note 113: Ce vers est en _a parte_ dans la scne 2 du 1er
          acte.]

Dans le _Telephonte_[114], Tindare dit  son rival, qui veut epouser
sa maistresse: _Traistre, je t'arracheray plutost l'ame_, ou quelque
chose de semblable; puis il poursuit comme si de rien n'estoit, et
l'autre n'y prend pas garde le moins du monde. Or je dis qu'il n'y
a rien de plus ridicule que cette sorte de sentimens cachez, pource
qu'il n'est nullement probable que Leonce, par exemple, qui vouloit
tuer Belissaire, ft si sot, dans une occasion comme celle-l, que
de dire tout haut,  moins que de faire son coup  mesme temps:
_Lche, que tardes-tu? l'occasion est belle_. C'estoit pour se faire
decouvrir. En second lieu, quand il seroit assez fol, je demande
pourquoy Belissaire, qui a si bien entendu tout ce qu'il luy a dit
jusqu'icy, et qui entendra fort bien tout ce qu'il luy dira aprs,
n'entend point ce vers icy aussi bien que les autres. Ces sentimens
cachez, dites-vous, sont necessaires pour instruire l'auditeur;
mais, si l'auditeur les oit bien du parterre ou des loges, comment
Belissaire, qui est sur le thetre avec Leonce, ne les entend-il pas?
Qu'est-ce qui le rend si sourd  poinct nomm? Y a-t-il l aucune
probabilit? Il y en a si peu que ce n'est pas la premire fois que
cette sorte d'impertinence leur a est reproche[115]. Aussi, ayant
dessein de ne leur porter que des botes nouvelles, c'est--dire
de ne leur rien reprocher qui leur ait dej est object, pource
qu'autrement cette matire s'etendroit  l'infiny, j'avoue que j'ay
tort de m'arrester  une chanson qui leur a est si souvent rebatue.

          [Note 114: Tragi-comdie de Gabriel Gilbert, imprime en
          1642, puis rimprime plus tard sous le titre de _Philocle
          et Tlphonte_. Cette pice, o Richelieu dposa quelques
          penses et quelques vers, fut joue par les deux troupes
          royales. (_Catal. Soleinne_, t. 1, p. 265.) La Chapelle en
          reprit le sujet en 1682, et en tira une tragdie qui eut
          quelque succs.]

          [Note 115: C'toit l'opinion de La Fontaine, et l'on sait
          comment un jour, au milieu mme d'une discussion  ce
          sujet, Boileau lui prouva par un argument _ad hominem_ la
          vraisemblance des _a parte_. (V. Walckenaer, _Histoire de
          la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine_, 1re dit., p.
          78-79.)]

Voulez-vous rien de plus ridicule que leurs fins de pices, qui se
terminent toujours par une reconnoissance, le heros ou l'herone ne
manquant jamais d'avoir un coeur, une flche ou quelqu'autre marque
emprainte naturellement sur le corps[116].

          [Note 116: Ces dnoments toient de tradition antique. Il
          est rare que les pices de Trence ou de Plaute finissent
          autrement.]

Y a-t'-il rien de plus sot que ces grands badauts d'amoureux qui
ne font que pleurer pour une vetille, et  qui les mains demangent
si fort qu'ils ne parlent que de mourir et de se tuer. Ils se
donnent bien de garde d'en rien faire cependant, quelque envie
qu'ils en temoignent; et s'il n'y a personne sur le theatre pour les
en empescher, ils se donneront bien la patience de prononcer une
cinquantaine de vers, en attendant que quelqu'un survienne qui les
saisisse par derrire et leur oste leur poignard. Vous les verrez
mesme quelquefois si agreables qu'au moindre bruit qu'ils entendront
ils vous remettront froidement leur dague dans le fourreau, quelque
dessein de mourir qu'ils eussent montr, donnant pour toute excuse
d'un: _Mais quelqu'un vient!_ Au lieu de dire cela, que ne se
tuoient-ils s'ils en avoient si grande envie? Un coup est bientost
donn. Toutefois, que voulez-vous? les pauvres gens auroient trop
de honte de faire une si mauvaise action devant le monde; et puis
tousjours ont-ils bonne raison, car il y a bien moins de mal  dire
une sottise qu' se tuer. Ils savent bien que ce qu'ils en font ce
n'est pas tout de bon, ce n'est que par semblant; ils se souviennent
qu'ils ont encore des vers  dire, et que, quelque malheur qui les
accable, ils doivent bientost estre heureux et mariez au dernier
acte, et ils savent trop bien qu'une des principales rgles du
theatre, c'est de ne pas ensanglanter la scne. Que diroit leur
maistresse s'ils avoient est si hardis que de sortir de la vie sans
son cong? Elle est maistresse de toutes leurs actions, elle le doit
donc estre de leur mort, car c'est agir que de mourir. Il faut luy
aller dire le dernier adieu et la prier de les tuer de sa main; le
coup en sera bien plus doux: un coup d'epe qui part du bras d'une
maistresse ne fait que chatouiller. Mais elle n'a garde de rendre un
si bon office  un homme qui a est si insolent, si temeraire, si
outrecuid[117], que de l'aimer: il faut qu'il vive pour sa peine. Il
voudroit bien la mort, mais ce n'est pas pour son nez, car ce seroit
la fin de ses peines, et l'on n'est pas encore reconcili. Voil donc
un pauvre amant en un pitoyable estat; neantmoins il n'y sera pas
longtemps. Chimne luy va dire qu'_elle ne ne le hait point_. Aprs
cela, qu'y a-t'-il qu'il ne surmonte, quels perils qu'il n'affronte?
_Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, et tout ce que l'Espagne
a nourry de vaillans[118]!_ Paroissez, don Sanche; il va vous en
donner! Il se moque des boulets de canon, car Chimne ne le hait
point, et luy a dit qu'elle seroit le prix de son combat[119]. Par
vostre foy, ne sont-ce pas l d'etranges consquences? Toutefois,
pourquoy s'etonner s'ils raisonnent autrement que les autres hommes,
puis qu'ils ont le don de prophetie, et que la divination, au dire
des Pres mesmes, est une allienation d'esprit ou un emportement de
l'ame hors de ses bornes ordinaires, aussi bien que la manie. Il ne
vient personne sur le theatre dont ils ne predisent l'abord et dont
ils n'ayent dit: _Mais voicy un tel_, avant qu'il ait commenc de
paroistre. Et ne voyons-nous pas que depuis la _Mariane_, o cet
artifice ne laissoit pas d'estre beau pource qu'il estoit nouveau,
il ne leur arrive pas le moindre malheur qu'ils ne predisent par
quelque songe funeste? Le coeur le leur avoit bien dit; ils sentent
tousjours je ne say quoy l-dedans qui leur presage tout ce qui leur
doit arriver. Mais,  propos de deviner, n'est-ce pas encore une
chose bien ridicule que leurs oracles, qu'ils prennent tant de peine
 faire reussir? Tous les gens d'esprit savent que ces oracles n'ont
est que des fourberies des prestres des anciens pour mettre par l
leurs temples en vogue, et que, s'ils reussissoient quelquefois, ce
n'estoit que par hazard, pource que, disant tant de choses, il estoit
impossible qu'ils n'en proferassent quelqu'une de vritable, comme
un aveugle decochant un grand nombre de flches peut donner dans
le but par cas fortuit. Il n'y a donc point d'aparence de rendre
ces oracles si vritables, et un autre de mes amis a bien meilleure
raison dans le dessein qu'il a de mettre veritablement un oracle
dans un trs beau roman qu'il compose, mais  dessein seulement de
surprendre davantage le lecteur en faisant reussir sa catastrophe au
rebours de ce qu'avoit predit l'oracle.

          [Note 117: Qui _cuide_ estre plus qu'il n'est, dit Nicot,
          qui a trop grande opinion de soi. Montaigne l'a employ
          dans une phrase o, comme le remarque Coste, il avoit mis
          _vain_ dans la premire dition. C'est tablir au mieux la
          synonymie trs prochaine de ces deux mots.]

          [Note 118: C'est, comme vous savez, le beau mouvement de la
          1re scne du 5e acte du _Cid_.]

          [Note 119: C'est parodier sans bonne foi l'admirable vers
          de cette mme pice:

               Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix.]

Sylon proferoit cecy d'un fil si contenu qu'il sembloit s'estre
prepar sur cette matire, et il avoit encore bien d'autres choses 
debiter, lors que son amy, l'interrompant: Cette faon de surprendre
le lecteur, luy dit-il, me fait souvenir d'une autre dont je me suis
servy dans une espce de roman burlesque pour railler et suivre
tout ensemble la loy de nos romanistes[120] et contenter aussi le
peuple, qui veulent que cette sorte de livres debute tousjours
par quelque avanture surprenante. Je commence le mien ainsi: Il
estoit trois heures aprs midy lors qu'on vit ou que l'on put voir
 Rouen, dans la rivire, un homme couronn de joncs et fait en
quelque faon de la mesme sorte que les potes et les peintres
nous representent leurs dieux marins s'elever et sortir du fond de
l'eau, Ne voil-t'il pas un superbe spectacle, et qui tient fort
l'esprit en suspens? Aussi ne manquay-je pas de l'embrouiller de
beaucoup d'intrigues, selon la coustume, avant que d'en decouvrir la
cause; puis, comme l'on meurt d'envie de la savoir, il se trouve
enfin que ce Neptune qui a perc l'onde dans un si superbe appareil
n'est qu'un escolier qui se baignoit, et qui, s'estant fait un peu
auparavant cette couronne de quelques joncs, et l'ayant attache
 sa teste, venoit de se plonger par plaisir. Pour ce qui est de
l'unit de scne ou de lieu, que, depuis la _Cassandre_[121], ils
veulent tous faire garder dans les romans aussi bien que dans les
comedies, je l'observe d'une assez plaisante faon. Je fais faire
tout le tour du monde dans un navire  mon principal personnage, de
sorte que, suivant la definition qu'Aristote donne du lieu, _locus
est superficies corporis ambientis_, il se trouve que, n'ayant point
sorty de son vaisseau, il n'a par consequent point chang de lieu;
et pource que c'est un trs mechant homme et qui a fait de trs
mauvaises actions pendant toute mon histoire, et que, par leurs
rgles, ils veulent que le vice soit toujours puny  la fin, comme
la vertu recompense, au lieu que les autres font marier leurs heros
 leurs herones en recompense de leurs illustres exploits, je punis
le mien en luy faisant epouser sa maistresse, alleguant l-dessus
qu'aprs avoir bien resv au genre de son supplice, je n'ay pas cru
luy pouvoir donner de plus rude peine qu'une femme.--Ces artifices
sont trs agreables, repondit Sylon.--C'est une bagatelle, repliqua
l'amy pour faire le modeste, une fadaise, dont vous pouvez bien
penser que je ne pretens pas tirer beaucoup de gloire, puis que ce
n'est qu'une histoire comique.--Comment! puisque ce n'est qu'une
histoire comique! reprit Sylon; h! croyez-vous, en bonne foy, que le
_Dom Quichot_ et _le Berger extravagant_[122], _les Visionnaires_,
_la Gigantomachie_[123] et _le Pedant jou_ ayent moins acquis de
gloire  leurs autheurs que pourroient avoir fait les ouvrages
les plus serieux de la philosophie? Non, non (comme un des plus
doctes hommes de ce sicle l'a fort bien seu remarquer), l'homme
estant egalement bien definy par ces deux attributs de risible et
de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ny de dificult  le
faire rire par methode qu' exercer cette fonction de son ame qui
le fait raisonner. Aussi voyons-nous que Ciceron, dans ses livres
_De oratore_, ne s'est pas moins etendu sur le sujet _de ridiculo_
que sur les autres parties d'un orateur qui semblent plus releves.
Si les ouvres et les apophtegmes de Mamurin[124], par exemple...
On ne sait pas bien ce que Sylon vouloit dire icy, car son amy,
l'interrompant: Que voulez-vous dire d'oeuvres et d'apophtegmes de
Mamurin? luy dit-il.--Est-il possible, repartit Sylon, qu'en vous
racontant la vie de ce parasite, j'aye oubli de vous faire part d'un
papier qu'on m'a donn  la Grve o ces choses sont contenues?
L'amy dit qu'il n'en avoit rien veu, et, l dessus, Sylon luy en fit
une lecture,  laquelle il temoigna par mille souris qu'il prenoit
beaucoup de plaisir. Il faut advouer, s'ecria-t'il aussi tost
qu'elle fut acheve, que la vie du pote que je viens d'apprendre
a quelque chose d'agreable; mais si faut-il confesser qu'elle n'a
rien d'approchant de celle de Mamurin.--Pourquoy? reprit Sylon.--H!
qu'y a-t'il dans ces deux histoires, repondit l'autre, qui approche
soit des _commes_[125], soit des livres et des apophtegmes de
celle-cy?--Parbleu! s'ecria Sylon, en voil d'une bonne! N'y a-t'il
pas des beautez de plusieurs formes, de brunes comme de blondes?
Quoy! vous estes donc d'humeur  ne vouloir que d'une seule sorte de
viande? Je m'attens, pour moy, que, lors qu'on vous racontera les
vies d'Alexandre et de Pompe, il ne faudra pas laisser d'y mettre
des noms de leurs ouvrages, quoy qu'ils n'en ayent jamais fait, pour
vous les faire trouver belles; et qu'il sera necessaire, de plus,
que l'historien ait tojours un homme prest pour l'interrompre, afin
de trouver l'occasion d'y mettre des _commes_: car je gagerois,
pour vous montrer comme ce n'est que pure imagination, que, pour
ce qui est de vostre histoire du pote, vous ne la trouveriez pas
moins belle si je vous l'avois comme, et si, au lieu du train suivy
et continu dont vous me l'avez rapporte, je vous disois  bastons
rompus:

          [Note 120: Huet, dans son trait de l'_Origine des romans_,
          a aussi employ ce mot, en mme temps que celui de
          _romancier_.]

          [Note 121: C'est le roman en 10 vol. de La Calprende. Son
          grand succs avoit commenc en 1642.]

          [Note 122: C'est le roman satirique dcoch par Sorel
          contre les ridicules de l'_Astre_ et autres pastorales
          prtentieuses. L'loge qu'on en fait ici me confirme dans
          l'opinion que Sorel pourroit bien tre l'auteur de cette
          _Histoire de Sibus_. On n'est jamais si bien _lou_ que
          par soi-mme. Et qui alors auroit lou Sorel, si ce n'est
          Sorel?]

          [Note 123: _Typhon, ou la Gigantomachie_, pome burlesque
          de Scarron.]

          [Note 124: Ici Mamurin est bien Montmaur. Ces apophthegmes
          ne se trouvent pas dans le recueil de Sallengre, _Histoire
          de P. de Montmaur_.]

          [Note 125: C'est--dire une srie de sommaires commenant
          par ce mot _comme_. C'toit un des procds adopts dans
          les ouvrages burlesques en prose. Sarrazin l'a employ pour
          la _Pompe funbre de Voiture_. On en trouvera un exemple
          plus loin.]

Comme Sybus apprit  faire des vers  force de lire les ouvrages de
nos potes franois, qu'il rapportoit tous les jours du march avec
le beurre et le fromage qu'il achetoit pour le disner de son maistre;

Comme, afin de devenir pote de cour, il quitta l'Universit pour le
faux-bourg Saint-Germain;

Comme, au lieu de plume, il ecrivoit avec l'un de ses ongles, qu'il
avoit laiss croistre  ce dessein;

Comme, n'ayant pas le moyen d'acheter de la chandelle, il fit un
trou  la cloison de sa chambre, qui repondoit dans celle d'une
blanchisseuse;

Comme les libraires du Palais le firent mettre en prison pour leur
avoir vendu  cinq ou six un mesme ouvrage sous differens titres,
qu'il dedia aussi  differentes personnes, pour y gagner davantage;

Comme il ne se chauffoit qu' un tas de fumier, s'imaginant que,
comme la fume des viandes repaist et engraisse les cuisinires,
celle de ce fumier pourroit bien aussi rassasier sa faim; et comme, 
force de se promener sur ce fumier, il luy survint un grand malheur,
qui fut qu'une paire de bouts qui avoit coustume de luy servir plus
de quinze jours ne luy en duroit plus que douze.

Sylon n'eust pas manqu d'achever de reduire en _commes_ l'histoire
du pote, ainsi qu'il l'avoit commence, si son amy ne l'eust encore
interrompu en cet endroit: H bien! luy dit-il, voudriez-vous
soustenir que ces particularitez des bouts de souliers, que j'ay
neantmoins est oblig de vous raporter pource qu'elles sont
veritables, ne fussent pas plustost basses qu'autrement, et qu'elles
eussent rien de comparable  celles de l'histoire de Mamurin?--Ah!
nous y voicy! repondit Sylon; ma foy, je m'imagine que vous estes de
l'humeur de nos potes, qui, lors qu'ils ont quelque ouvrage  faire,
cherchent dans un dictionnaire tous les gros mots, comme _trone_,
_couronne_, _diadme_, _palmes_, _indumes_, _cdres du Liban_,
_croissant ottoman_, _aigle romaine_, _apotheose_, _naufrage_, _ondes
irrites_, et quantit d'autres belles paroles semblables, dont
ils vous massonnent aprs bravement leurs sonnets et leurs odes,
s'imaginant que cela suffit pour rendre une pice excellente, et que
de tant de beaux materiaux il ne peut resulter qu'un parfaitement bel
edifice. Ainsi, pource que vous croyez que ces mots extraordinaires
font toute la bont d'un ouvrage, vous estes persuad aussi que ceux
qui sont plus communs ne sauroient manquer de le gaster.--Ce n'est
pas le mot que je reprens, repartit l'amy, c'est la chose: car ne
m'avouerez-vous pas que cette circonstance de bouts de souliers est
trs basse?--Nostre pointu de tantost ne manqueroit pas d'en tomber
d'accord, puis qu'il s'agit du dessous des pieds, repliqua Silon;
mais, pour moy, je me donneray bien de garde de croire qu'une chose
soit basse quand l'imagination en est extraordinaire et qu'elle
represente bien l'objet que l'on veut depeindre. Par exemple, posez
le cas que vostre histoire du pote ne fust pas veritable, mais un
conte fait  plaisir: je maintiens qu'il n'y auroit pas moins eu
d'esprit  trouver cette particularit de bouts de souliers que
beaucoup d'autres, qui ont un plus beau nom, pource que celle-cy
represente parfaitement bien les moeurs, les desseins et la personne
de celuy que l'on veut decrire. Il s'agit d'un pote crott; ne
voudriez-vous point qu'on luy ft donner des batailles pour fendre
des _demesurez geans jus les arons_, se precipiter dans la mer pour
sauver par generosit une dame qui se noye, et faire cent mille
autres bagatelles que vous deguisez du nom de hauts evenemens?--Je
ne veux point tout cela, reprit l'amy; mais je veux que, si un
sujet n'est pas capable de recevoir d'autres embellissemens que
de circonstances basses et qui peuvent facilement tomber dans la
teste d'un chacun, on ne se donne point la peine de nous en rompre
la cervelle.--Cela est bien, repliqua Sylon, mais il faut tomber
d'accord de ce que nous appellerons bas et capable d'entrer dans la
teste d'un chacun. Une chose paroist quelquefois abjecte et facile 
trouver, quoy que cependant il n'y ait rien de plus elev ny de mieux
imagin. C'est l'adresse de l'ecrivain de disposer si bien son fait
qu'il semble qu'il n'y ait rien que d'absolument necessaire, et que,
par consequent, tout autre n'eust mis aussi bien que luy. Cependant,
les veaux qui ne reconnoissent pas cet artifice s'imaginent,  cause
que la chose est nafvement represente, qu'il n'y a rien de plus
facile  trouver. Quand Christophle Colomb eut decouvert l'Amerique,
quantit de sots et d'envieux pensoient bien diminuer de sa gloire
en disant: Voil bien de quoi! Quoy! n'y avoit-il que cela  faire?
qu' aller l, et puis l; et de l, l; et puis encore l, et de l
aborder l? Vrayment, nous en eussions bien fait autant! Colomb,
pour se moquer d'eux, il est vray qu'il n'y avoit que cela  faire:
Messieurs, leur dit-il, mais qui de vous fera bien tenir cet oeuf
sur ce cost icy[126]? leur dit-il, en montrant la pointe. Ils se
mirent tous incontinent  resver, et, pas un n'en pouvant venir 
bout, Colomb cogna doucement la pointe de l'oeuf contre la table,
et, la cassant, fit ainsi tenir l'oeuf dessus. Les voil tous 
dire encore: Quoy! n'y avoit-il que cela  faire? Vrayment, nous
en eussions bien fait autant.--Toutefois, repondit Colomb, pas un
pourtant ne s'en est pu aviser. C'est tout comme cela que j'ay
decouvert les Indes. Ce que disoit Colomb de son voyage se doit
entendre de la pluspart des belles choses; quand nous les voyons
faites, nous n'appercevons plus ce qui les rendoit difficiles.
Mais je voy bien ce qui vous tient: il vous faut des livres, des
apophtegmes; h bien! vous en aurez. Imaginez-vous donc, pour trouver
vostre histoire du pote belle, qu'il a compos[127]:

          [Note 126: On a racont cette anecdote de beaucoup d'autres
          et avant Colomb. V. notre petit livre l'_Esprit dans
          l'histoire_, p. 10, note.]

          [Note 127: Ce qui va suivre rentre dans la catgorie
          des _Bibliothques imaginaires_, et il se pourroit que
          Furetire s'en ft inspir pour le _Catalogue des livres de
          Mytophylacte_ (Roman bourgeois, dit. elzev., p. 312).]

Une invective contre Chrisippus[128], de ce qu'ayant fait un si grand
nombre de livres, il n'en dedia jamais pas un.

          [Note 128: Fameux stoque, trop fidle aux doctrines de sa
          secte pour tomber dans cette mendicit des ddicaces.]

Commentaire sur le passage de Buscon[129] o il est parl des
chevaliers de l'industrie[130].

          [Note 129: _L'Aventurier Buscon, histoire facetieuse, et le
          Chevalier de l'Epargne, traduit de l'espagnol de Francisco
          Quevedo_ (par de la Geneste). Paris, P. Billaine, 1633,
          in-8.]

          [Note 130: C'est ainsi qu'on disoit alors. V. Fr.
          Michel, _Etudes de philologie compare sur l'argot_, p.
          107-108.--Pour les fameux de l'ordre, il y avoit mme un
          titre plus lev; on disoit un _marquis de l'industrie_. Le
          25 janvier 1698 le Thtre-Franois joua une pice sous ce
          titre.]

Trs humbles actions de graces de la part du corps des autheurs 
M. de Rangouze, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres, et se
faisant donner au moins dis pistolles de chacun de ceux  qui elles
sont adresses, il a trouv et enseign l'utile invention de gagner
autant en un seul volume qu'on avoit accoustum jusques icy de faire
en une centaine[131].

          [Note 131: On peut lire sur Rangouze un intressant
          chapitre des _Essais de littrature_ de l'abb Trigaud
          (1703, in-12, t. 2, p. 72), et sur ses procds louangeurs
          une bonne note de la _Bibliographie des mazarinades_, par
          M. Moreau (t. 1, p. 421). C'est Tallemant surtout qui nous
          difie au mieux sur les mille subtilits de son ngoce et
          sur les profits qu'il y fit: Il n'en a plus montr, dit-il
          en parlant de ses _Lettres_, que celles qu'il a crites
          en son nom  toutes les personnes de l'un et l'autre sexe
          qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un
          volume imprim de ces nouveaux caractres qui imitent la
          lettre bastarde, et, par subtilit digne d'un gascon, il
          ne fit point mettre de chiffre aux pages, afin que, quand
          il presentoit son livre  quelqu'un, son livre commenant
          toujours par la lettre qui estoit addresse  celui  qui
          il le presentoit, car il change les feuillets comme il veut
          en le faisant relier. Vous ne sauriez croire combien cela
          luy a vallu. Il y a dix ans qu'il advoua  un de ses amys
          qu'il y avoit gaign quinze mille livres, qu'il employa
          fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille;
          depuis, il a toujours continu. Le comte de Saint-Aignan
          lui donna cinquante pistoles. (Edit. P. Paris, t. 5, p.
          2.)--On peut se convaincre de la vrit de ce que dit
          Tallemant par l'examen de quelques exemplaires du recueil
          de Rangouze. V., sur ses ddicaces, le _Roman comique_,
          dit. V. Fournel, _Biblioth. elzev._, t. 1, p. 253.]

Methode de faire de necessit vertu, ou l'Art de se coucher sans
souper.

Recherches curieuses sur le proverbe: Vaut mieux un tiens que deux
tu l'auras.

Le moyen de faire imprimer utilement un livre  ses despens quand
le libraire n'en veut pas assez donner  son autheur; ensemble
le privilge gratuit. Traitt trs utile  tous, tant potes que
faiseurs de romans, o, par une methode trs facile et experimente,
est enseign l'art de ne rien payer du privilge d'un ouvrage, en
gagnant les bonnes graces d'un secretaire du roy par quelque sonnet 
sa louange.

Que les premiers philosophes ont est potes.

Chansons nouvelles et recreatives.

Le triomphe des epigrammes, ou Les epigrammes triomphantes.

Le doute resolu, ou La question decide, savoir lequel vaut mieux
 un autheur, en payement d'un sonnet, d'une ode, ou d'une epistre
dedicatoire mesme, de recevoir un habit complet avec le manteau, ou
dix pistolles[132].

          [Note 132: Ces dons d'habits plus ou moins complets
          toient fort bien de mise en ce temps-l. Les comdiens,
          qui ne s'affubloient gure qu'avec des dfroques prises
           la friperie, comme dit Tallemant aux premires lignes
          de l'_Historiette_ de Mondory, s'en accommodoient mieux
          que personne. L'_Eslite des bons vers, choisis dans les
          ouvrages des plus excellents potes de ce temps_ (Cardin
          Besongne, 1653, 2e partie, _Recueil de diverses posies_,
          p. 15), contient des _stances adresses au duc de Guise
          sur les presents qu'il avoit faits de ses habits aux
          comediens de toutes les troupes_. Parmi les comdiens
          nomms se trouvent Beys, la Bjart et Molire.]

Des jours favorables  l'impression.

Le stile des requestes, ou Methode de dresser une requeste en vers
pour demander une pension ou autre chose, le tout authoris par
plusieurs exemples tirez des ouvrages de M...... jadis.....

Le may des imprimeurs des annes 1658 et 1659[133].

          [Note 133: Ce _may_ des imprimeurs toit un placard
          en vers, assez maigrement pay sans doute  quelque
          rimeur famlique, comme Sibus, et que les membres de la
          corporation affichoient dans leur boutique, auprs du
          rameau de verdure dtach du mai annuel et votif de la
          confrrie. A Lyon, l'arbre consacr toit plant devant
          la porte du gouverneur. On connot les vers que Clment
          Marot fit pour le may de 1529, en l'honneur de Thodore de
          Trivulce, alors gouverneur de Lyon. V. Delandine, _De la
          milice et garde bourgeoise de Lyon_, 1767, in-4; _Oeuvres_
          de Marot, dit. Longlet Dufresnoy, in-12, t. 3, p. 36.]

Questions memorables, o il est traitt, entre plusieurs autres
recherches curieuses, du prix qu'Auguste et Mecenas donnoient 
Horace et Virgile pour une epigramme ou une ode.

Le trebuchet[134] des sonnets, ou Savoir si, suppos que les
pistolles ne vallussent que huit francs, le sonnet ne vaudroit qu'une
pistolle?

          [Note 134: C'est--dire la balance  mettre les sonnets,
          pour voir s'ils avoient le poids, comme les pistoles bien
          trbuchantes dont parle l'Harpagon de Molire.]

Du prix et de la valeur des pomes epique, elegiaque et dragmatique,
et combien il faut de patagons[135] pour faire la monnoye d'un
sonnet. Ensemble un discours particulier des sonnets, o il est
traitt du sonnet de province, du sonnet faon de Paris, et
singulierement du sonnet marqu au coing du Marais.

          [Note 135: Le patagon ou _patacon_ toit une monnoie
          d'argent en cours en Espagne, et de la valeur d'une once.
          De l vient, selon M. Francisque Michel, l'origine de
          la locution populaire sur _la poudre de patagon_, _qui
          fait courir les filles aprs les garons_. (_Etudes de
          philologie compare sur l'argot_, p. 314.)]

Comme Sylon avoit l'esprit vif et imaginatif au dernier point, il
n'eust pas termin si tost cette saillie, si son amy ne l'y eust
oblig en l'interrompant: Ma foy! luy dit-il, vous verrez que le
pote fera tant de livres qu'il y mettra tout ce qu'il sait, et
qu'il ne luy restera plus rien pour ses apophtegmes.--Donnez-vous
patience, vous en aurez, reprit Sylon; qu' cela ne tienne que vous
ne soyez satisfait et que son histoire ne soit aussi belle que celle
de Mamurin. Figurez-vous donc que,

Un jour qu'on luy parloit de celuy qui brusla le temple de Delphes
pour rendre son nom immortel: Il le pouvoit faire  meilleur march
et avec moins de peine, dit-il: ne connoissoit-il point de pote?

Pource qu'on le railloit de ce qu'il portoit des cloux  ses
souliers, il repondit qu'il etoit de l'ordre de Pegase.

Une fois, qu'on luy demandoit pourquoy il mangeoit si peu: C'est de
peur de mourir de faim! repondit-il, voulant dire que c'estoit pour
epargner de quoy manger le lendemain.

Mamurin luy demandant un jour: Comment peux-tu vivre et manger si
peu?--Et toy, repondit-il au parasite, comment peux-tu vivre et
manger tant?

Chantant un jour dans une compagnie, il le fit si miserablement
qu'on le livra aux pages et aux laquais, qui le pensrent accabler
de pierres. Quand on luy reprochoit cette aventure, il disoit qu'il
avoit cela de commun avec Orphe et Amphion d'attirer les pierres et
les rochers.

Une autre fois, tout le monde s'estant lev ds qu'il commena 
reciter de ses vers, il dit qu'il estoit le coq de tous ceux de sa
profession.

Moqu un jour de ce qu'il gratoit sa teste pour faire des vers qu'on
luy demandoit: Comment voulez-vous que je les en tire, dit-il, si ce
n'est avec les mains.

Une autre fois, sur le mesme sujet: Pour qu'un champ rapporte,
repondit-il, il faut bien qu'il soit labour.

Encore une autre fois, en une occasion semblable, comme on le
railloit de ce qu'il gratoit tant sa teste pour en faire sortir ses
vers: Ho! ho! je croy bien, repliqua-t'il; il fallut bien fendre
celle de Jupiter pour en faire sortir Minerve!

Comme on luy reprochoit qu'il estoit log bien prs des tuilles, il
dit qu'ayant  communiquer tous les jours avec les dieux, il estoit
bien raisonnable qu'il ft la moiti du chemin.

Un jour qu'on luy disoit qu'il estoit bien mal vestu pour un pote
d'importance, il repartit que souvent Virgile estoit bien reli en
parchemin.

Sylon n'eut pas plustost achev cette plaisante tirade que son amy
fut oblig de prendre cong de luy, pource qu'il se faisoit tard; ils
firent encore neantmoins cette reflection avant: que, bien que le
caractre de ce personnage ft aussi rare qu'il s'en pust trouver,
il n'y avoit neantmoins rien de si ridicule dans sa personne qui ne
se rencontre en un degr bien plus haut dans la plus grande partie
de nos potes, dont il y en a peu qui ne soient plus miserables que
Sibus.




_Discours sur les causes de l'extresme chert qui est aujourd'huy en
France, present  la mre du roy par un sien fidelle serviteur_[136].

_A Bordeaux._

M.D.LXXXVI. Pet. in-8.

          [Note 136: Cette pice,  en croire le P. Le Long, est de
          du Haillan. Rien ne rpugne  cette opinion. On retrouve
          en effet dans les penses et dans le style, avec plus de
          concision toutefois et plus de logique, les procds de
          l'historiographe de Charles IX et de Henri III. Du Haillan
          d'ailleurs toit de Bordeaux, et c'est ce qui expliqueroit
          pourquoi c'est dans cette ville que parut la premire
          dition de son _Discours_, qui ne fut rimprim  Paris
          que huit ans plus tard, c'est--dire en 1594. Le titre de
          cette dition parisienne, donne par P. L'Huillier, pet.
          in-8, porte 1574, mais  tort: car le _Discours_ de Jean
          Bodin, dont l'auteur de celui-ci dclare s'tre inspir,
          n'avoit paru qu'en 1578, c'est--dire l'anne mme o
          l'extrme chert de toutes choses avoit mu le gouvernement
          et lui avoit donn l'ide de runir, afin d'y aviser,
          tous les notables du commerce, de la bourgeoisie et de
          la magistrature. Ces assembles, sortes d'tats gnraux
          de l'conomie politique, comme l'a fort bien dit M. Paul
          Lacroix dans un rcent et remarquable travail sur cette
          matire (_Rev. contemporaine_, 31 dc. 1856), se tinrent
           Sain-Germain-des-Prs. Elles n'aboutirent  rien, sinon
           faire prouver, en _paradoxes_, par les gens du roi, les
          sieurs de Malestroit et Franois Garrault, sieur de Gorges,
          que rien n'estoit enchery depuis trois cents ans. Les
          gouvernements sont toujours les mmes: dire que le mal
          n'existe pas, voire le faire prouver, au besoin, leur
          parot plus facile que d'y remdier. Le meilleur avis qui
          fut donn toit, comme toujours, de ceux qu'on ne demandoit
          pas: c'est celui de Jean Bodin. De lui-mme, et un peu 
          l'instigation du duc d'Alenon, frre du roi, qui, l comme
          partout, ne cherchoit qu' jouer un rle d'opposition,
          Bodin eut  coeur de dire leur fait  M. de Malestroit et 
          ses _paradoxes_, comme ledit sieur intituloit lui-mme sa
          faon de penser, tant il la savoit oppose  la manire de
          voir de tout le monde, autant dire au sens commun. De l
          l'origine du _Discours_ de Bodin, dont, encore une fois,
          celui de du Haillan n'est qu'une sorte de rsum venu
          aprs coup, mais non pas inutilement toutefois. En 1586,
          en effet, le mal avoit empir, et,  dfaut de Jean Bodin
          lui-mme, alors perdu dans la _Dmonomanie_, il falloit
          bien que quelqu'un reprt sa thse. M. P. Lacroix, dans
          l'article cit plus haut, pense (p. 361) que l'auteur qui
          se cache ici pourroit bien tre Michel Montaigne. Il est
          vrai qu'il n'insiste pas. Cette ide lui toit venue sans
          doute en voyant que Bordeaux toit le lieu de premire
          publication. Mais nous avons dit que cette particularit
          s'explique fort bien pour du Haillan.]

       *       *       *       *       *

_Discours sur les causes de l'extresme chert est aujourd'huy en
France et sur les moyens d'y remedier._


La chert de toutes les choses qui se vendent et debitent au royaume
de France est non seulement aujourd'huy si grande, mais aussi tant
excessive, que, depuis soixante ou quatre-vingts ans, les unes sont
encheries de dix fois, et les autres de quatre, cinq et six fois
autant que lors elles se vendoient; ce qui est bien ais  prouver et
verifier en toutes, soit en vente de terres, maisons, fiefs, vignes,
bois, prez, ou enfin chairs, laines, draps, fruicts et autres denres
necessaires  la vie de l'homme.

Pour venir  la preuve de cela et commencer par les vivres, il
faut seulement regarder aux coustumes de toutes les provinces de
la France, et on trouvera qu'en la plus part d'icelles les adveuz
font foy que la charge de mestail, celle de seigle, celle d'orge et
celle de froment, sont evalues et taxes  moindre pris qu'on ne
vend aujourd'huy la dixiesme partie d'icelles, et qu'un chappon,
une poulle, un chevreau, et autres choses deues par les subjects
aux seigneurs, sont au dixiesme, voire au quinziesme, evalues 
meilleur compte qu'on ne les vend  present[137]. Les coustumes
d'Anjou, de Poitou, de la Marche, de Champaigne, de Bourbonnois et
de plusieurs autres pays, mettent la poulle  six deniers[138], la
perdix  quinze deniers[139], le mouton gras avec la laine  sept
sols[140], le cochon  dix deniers[141], le mouton commun et le veau
 dix sols, le chevreau  trois sols, la charge de fourment  trente
sols[142], la charge de foin pesant quinze quintaux  dix sols,
qui sont dix botteaux pour un sol[143], le botteau pesant quinze
livres. Par la coustume d'Auvergne et Bourbonnois, les douze quintaux
estoient estimez dix sols, le tonneau de vin trente sols[144], le
tonneau de miel trente-cinq sols, l'arpent de bois deux sols six
deniers, l'arpent de vigne trente sols de rente, la livre de beurre
quatre deniers[145], d'huille de noix autant, de suif autant. En
plusieurs autres coustumes, la charge de mestail est de vingt-cinq
sols, celle de seigle  vingt-deux sols six deniers, celle d'orge
 quinze sols; en d'autres coustumes, le septier de fourment est 
vingt sols, le seigle  dix sols, l'orge  sept sols, l'avoine  cinq
sols, la charte de foin de douze quintaux  dix sols; prise sur le
pr,  cinq sols; la charte de bois  douze deniers; l'oye  douze
deniers[146], la chair entire du mouton, sans laine,  trois sols
six deniers, le mouton gras avec la laine  cinq sols, le chevreau
 dix-huit deniers, la poulle  six deniers, le connil[147]  dix
deniers, l'oyson  six deniers, le veau  cinq sols, le cochon  dix
deniers, le paon[148]  deux sols, le pigeon  un denier[149], le
faisan  vingt deniers. Voil quant aux vivres, qui sont aujourd'huy
douze ou quinze fois plus chers; et, quant aux courves et journes
des manouvriers, nous voyons, par les coustumes arrestes et
corriges depuis soixante ans, que la journe de l'homme en est est
taxe  six deniers, en hyver  quatre deniers, et avec sa charrette
 beufs  xij deniers; peu auparavant la journe de l'homme estoit 
douze deniers, celle de la femme  six deniers[150].

          [Note 137: Pour tout ce qui suit, Bodin donne les mmes
          chiffres (_Discours de Jean Bodin sur le rehaussement
          et diminution des monnoyes tant d'or que d'argent, et
          le moyen d'y remdier; et responce aux paradoxes de M.
          de Malestroict._ Paris, 1578, in-8, sans pagination);
          seulement, non plus que du Haillan, il ne complte pas la
          comparaison en disant  quel prix les choses se payoient de
          son temps. Tout le monde le savoit si bien qu'il croyoit
          oiseux d'en donner le dtail. Nous allons tcher de remplir
          cette lacune, en ne nous loignant que le moins possible de
          l'poque dont il est question.]

          [Note 138: En 1567, jugez de l'augmentation: elle se
          vendoit 5 sols, et cela d'aprs l'ordonnance donne cette
          anne-l, le 4 fvrier, et _relative  la police gnrale
          du royaume_, chap. pour la volaille.]

          [Note 139: Dans l'ordonnance de fvrier 1567, le prix de la
          perdrix est marqu  5 sols.]

          [Note 140: En 1601, d'aprs l'_Essai sur les monnoies_, par
          Dupr de Saint-Maur, un mouton se vendoit 4 livres.]

          [Note 141: Un porc, d'aprs un livre de 1582, le _Miroir
          des Franois_, par de Montaud, chap. _Taux des vivres_, se
          vendoit 15 livres vers l'poque dont il s'agit.]

          [Note 142: Loysel dit que de son temps, c'est--dire
          toujours  l'poque dont il est question, le setier de
          froment, mesure de Paris, se vendoit 5 livres 12 sols.
          Voy., dans ses opuscules, _Remontrances  M. Dupin sur les
          magasins de bl_.]

          [Note 143: En 1577, le _botteau_ ou la _botte_ de foin
          se vendoit dix fois autant. L'ordonnance donne cette
          anne-l, le 21 novembre, sur la _police gnrale_, marque,
          au chapitre _Police pour le foin_, que la botte se payoit 1
          sol.]

          [Note 144: En 1582, d'aprs de Montaud (_Miroir des
          Franois_, chap. _Taux des vivres_), le prix du muids de
          vin, mesure de Paris, toit de 12 livres.]

          [Note 145: En 1600, d'aprs Dupr de Saint-Maur, _Essai sur
          les monnoies_, elle toit de 5 sols.]

          [Note 146: Nous ne savons quel toit alors le prix de
          l'oie, mais, d'aprs de Montaud (_Ibid._), celui du dindon
          toit de 20 sous en 1582.]

          [Note 147: Lapin. D'aprs l'ordonnance de fvrier 1567 sur
          la _police des tavernes et cabarets_, le prix du _connil
          de garenne_ est marqu  six sous, et celui du _connil de
          clapier_  trois.]

          [Note 148: On sait qu'au moyen ge on servoit sur les
          tables des paons rtis.]

          [Note 149: En 1567, le _gros ramier_ se vend trois sols, et
          le _bizet_ vingt deniers. Ce sont les prix de l'ordonnance
          du mois de fvrier.]

          [Note 150: D'aprs le _Reglement du prevost de Paris_ donn
          le 17 octobre 1601, on payoit 45 livres de gages au premier
          valet de charrue, 25 livres aux autres valets, 12 livres 
          la mnagre, 36 au matre berger.]

Quant aux terres, la meilleure terre roturire n'estoit estime que
au denier vingt ou vingt-cinq, le fief au denier trente, la maison au
denier cinquante; l'arpent de la meilleure terre labourable au plat
pas ne coustoit que dix ou douze escus, et la vigne que trente. Et
aujourd'huy toutes ces choses se vendent trois et quatre fois autant,
mesmes en escus pesans un dixiesme moins qu'ils ne pesoient il y a
trois cents ans[151].

          [Note 151: L'altration des monnoies toit aussi alors un
          des grands sujets de plainte. Jean Bodin, qui veut entre
          autres choses qu'on rduise toutes les monnoies  trois
          sortes et au plus haut titre qu'il sera possible, s'occupe
          longuement de cette question. Elle est aborde avec plus de
          dtail et de comptence encore dans le _Traict et advis
          sur les poincts controversez au faict des monnoyes_ (par
          Franois Le Bogue, advocat gnral du roy en la Cour des
          monnoyes). Paris (1600), in-8. On y trouve, p. 12-14, un
          chapitre des _Pieces fausses et altres_. Les monnoies du
          cardinal de Bourbon, ayant, dit l'auteur, l'effigie et
          legende d'un roi imaginaire, sont du nombre. Elles avoient
          cours,  notre grande confusion, dit Le Bogue, et,  ce
          qu'il parot, en grand nombre.]

Par l on peut cognoistre combien les choses sont hausses de pris
depuis soixante ans. Ce qui en outre se peut aisement verifier par
la recherche des adveuz de la Chambre des comptes, par les contracts
particuliers et par ceux du tresor de France, par lesquels on verra
que les baronnies, comtez et duchez qui ont est annexez et reunis 
la couronne vallent aujourd'huy autant de revenu qu'elles ont est
pour une fois vendues[152]. Il y a plusieurs historiens qui disent
que Humbert, dauphin de Viennois, environ l'an 1349, vendit son
pas de Dauphin au roy Philippe de Valois, lors regnant, pour la
somme de quarante mille escus pour une fois, et dix mille florins
chacun an sa vie durant, avec quelques autres pactions,  la charge
que le premier fils des rois de France, heritier presumptif de la
couronne, s'appelleroit Dauphin, attendant la dite couronne durant la
vie de son pre. Les autres disent, et mesmes il appert par quelque
contract, que le dit Humbert donna le dit pas de pur don au dit roy
Philippe  la sus dite condition, avec quelques reserves durant sa
vie. Mais, s'il vendit le dit pas, le pris de la vendition est si
petit qu'aujourd'huy le pas vault de revenu autant que la somme se
monte. Bien faut-il penser que, mettant la condition sus dite, que
le premier fils des rois s'appelleroit Dauphin, il en fit meilleur
march qu'il n'eust faict autrement. Tant y a que, puisque c'est
vendition, elle est  si vil pris que c'est presque donation.

          [Note 152: La plupart des dtails qui suivent se trouvent
          aussi dans le _Discours_ de Jean Bodin, mais avec moins
          d'tendue. Du Haillan, contre son ordinaire, dveloppe
          au lieu de rsumer. Il s'agit de faits historiques, et
          l'historiographe, s'y laissant prendre, bavarde malgr lui.]

Le mesme roy Philippe de Valois achepta du roy Jacques de Majorque
la ville de Mont-Peslier pour la somme de vingt-cinq mille florins
d'or. Et dans la dite ville il y a aujourd'huy cinquante maisons dont
la moindre se vendroit presque autant, ou pour le moins cousteroit
autant  bastir.

Herpin, comte de Berry, voulant aller  la guerre de la Terre-Saincte
avec Godeffroy de Bouillon, vendit son comt au roy Philippe premier
du nom pour la somme de cent mille sols d'or; et aujourd'huy le dit
pas, qui par le roy Jean fut erig en duch en faveur de Jean, son
troisiesme fils, qui en fut le premier duc, vault presque autant de
revenu.

Guy de Chastillon, comte de Blois, deuxiesme du nom, l'an 1391,
vendit  Louys, duc d'Orlans, frre du roy Charles sixiesme, le
dit comt, pour la somme de cent mille florins d'or. Il y en a qui
disent que ce fut Marie de Namur, sa femme, qui, aymant d'une amour
deshonneste le dit duc d'Orlans, luy donna le dit comt; mais que,
pour couvrir ses amours et sa donation d'une honneste couverture,
elle fit passer un contract de vendiction.

Qu'on regarde  plusieurs maisons, terres, fiefs, seigneuries,
arpens de terres, de bois, de vignes, de prez, et d'autres choses
auxquelles on n'a rien augment depuis soixante ans: aujourd'huy
elles se vendent six fois autant qu'elles furent lors vendues.
Une maison dans une ville,  laquelle il n'y a ny rente ny revenu,
qui se vendoit il y a soixante ans pour la somme de mille escus,
aujourd'huy se vend quinze et seize mille livres, encore qu'on n'y
aye pas faict depuis un pied de mur ny aucune reparation. Une terre
ou fief qui se vendoit lors 25 ou au plus cher trente mille escus
aujourd'huy se vend cent cinquante mille escus. Bien est vray que
on me pourra dire que lors ceste terre ne valoit que mille escus de
ferme, et maintenant elle en vaut six mille. Mais je respondray 
cela qu'aujourd'huy on ne fait pas plus pour six mille escus qu'on
faisoit lors pour mille: car ce qui coustoit lors un escu en couste
aujourd'huy six, huict, et dix et douze.

Chacun voit ceste extrme et excessive chert, chacun en reoit
une grande incommodit, et aucun n'y remedie. Il y a plusieurs
causes d'icelle, dont la principalle est celle qui est comme mre
des autres, qui est le mauvais ordre donn aux affaires et  la
police de la France. La premire cause de celles qui sont engendres
de celle-l est l'abondance de l'or et de l'argent qui est en
ce royaume[153]. Ceste abondance produit le luxe et la despense
excessive qu'on fait en vivres, en habits, en meubles, en bastimens,
et en toutes sortes de delices. Le degast et la dissipation des
choses est une autre cause, lequel procde de la dite abondance: car
l o est l'abondance, l est degast. Les monopoles des fermiers,
marchans et artisans, est la troisiesme cause[154]. Quant aux
fermiers et marchans, il se voit clairement qu'estans aujourd'huy
presque tous biens, tant ceux du roy que des particuliers, baillez 
ferme, les dits fermiers et marchans arrent les vivres devant qu'ils
soient recueillis, puis les serrent, et en les serrant engendrent
la disette et la chert, et en aprs les vendent  leur mot. La
quatriesme cause est la liberalit dont noz rois ont us  donner
les traittes des bleds et des vins, et autres marchandises, pour
les transporter hors du royaume[155]: car les marchans, advertis de
l'extresme chert qui est ordinairement en Espagne et en Portugal,
et qui souvent advient aux autres lieux, obtiennent, par le moyen
des favoris de la cour, des traittes pour y transporter les dits
bleds, le transport desquels nous laisse la chert. La cinquiesme
cause est le pris que les rois et princes ont donn aux choses de
plaisir, comme aux peintures et pierreries, qui ne s'achtent qu'
l'oeil et au plaisir, lesquelles aujourd'huy se vendent dix fois
plus qu'elles ne faisoient au temps de noz anciens rois, pource
qu'ils n'en tenoient compte[156]. La sixiesme sont les impositions
et maletostes mises sur toutes denres, et les tailles excessives
imposes sur le peuple. La septiesme sont les guerres civiles de la
France, qui ont mis le feu et la guerre par tout, apport l'insolence
et l'impunit de brusler et saccager et dissiper tout. La huictiesme
est le haussement du pris des monnoyes. La neufiesme est la sterilit
de cinq ou six annes que subsecutivement nous avons eues[157], avec
la dissipation de la guerre, qui sont deux causes jointes ensemble
depuis le dit temps.

          [Note 153: Du Haillan s'inspire ici directement et presque
          textuellement de Jean Bodin, qui voit, lui aussi, dans
          l'abondance de l'or circulant alors en France, une des
          grandes raisons du renchrissement gnral, la cause
          principale et presque seule, que, dit-il, personne
          jusques icy n'a touche... M. H. Baudrillart (_J. Bodin
          et son temps_, Paris, 1853, in-8, p. 169) loue en cela la
          sagacit de ses apprciations et la porte de ses vues.
          M. Paul Lacroix, qui ne peut nier que, sous le rapport de
          l'accroissement du numraire, cette priode du XVIe sicle
          ressemble beaucoup  notre poque inonde par l'or de la
          Californie et de l'Australie, trouve aussi beaucoup de
          justesse dans le raisonnement de Bodin, dans les expdients
          qu'il propose, lesquels, dit M. Lacroix, l'conomie
          politique du XIXe sicle ne sauroit repousser ni ddaigner
          compltement. (_Revue contemporaine_, 31 dc. 1856, p.
          357.)]

          [Note 154: Bodin parle ainsi du monopole organis en
          vritable conspiration contre l'acheteur, et qu'il propose
          d'anantir, comme le vouloit le chancelier Poyet, par le
          retranchement des confrries: Rien, dit-il, n'est aussi
          considerable comme occasion de chert que les monopoles
          des marchands, artisans et gaigne-deniers; lorsqu'ils
          s'assemblent pour asseoir le pris des marchandises ou pour
          encherir leurs journes et ouvrages, et parceque telles
          assembles se couvrent ordinairement du voile de religion,
          le chancelier Poyet avoit sagement advis qu'on devoit
          oster et retrancher les confrairies, ce qui a est confirm
           la requeste des Estats d'Orlans, tellement qu'il n'y
          a point faute de bonnes loix. Seulement il faudroit les
          excuter. Bodin ne le dit pas, mais ce n'est pas faute de
          le penser. Du Haillan reviendra plus loin lui-mme sur
          cette ide de supprimer les _confrairies_.]

          [Note 155: Encore une ide de Bodin. Il en vient  dire
          qu'en raison des _dgts_ de la _traitte_ qui fait passer
          en Espagne et en Flandre tout le bl franois, on doit
          presque souhaiter d'avoir la guerre avec les Espagnols;
          tant qu'elle dure, en effet, le grain ne sort pas de France
          et le pain est  meilleur march. Il s'explique ainsi sur
          l'avidit des Espagnols et des Portugais  se jeter sur
          nos grains, leurs terres tant presque toutes incultes, 
          cause des expditions d'outre-mer, qui enlevoient tous les
          bras disponibles: Or, dit-il, il est certain que le bl
          n'est pas si tost en grain que l'Espagnol ne l'emporte,
          d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade, est
          fort sterile, joint la paresse qui est naturelle au peuple,
          comme j'ay dit, tellement qu'en Portugal les marchands
          blattiers ont tous les privilges qu'il est possible, et,
          entr'autres, il est dfendu de prendre prisonnier quiconque
          porte du bl  vendre, autrement le peuple accableroit le
          sergent, pourvu que celuy qui porte le bl dise tout haut:
          _Traho trigo_, c'est--dire je porte du bl.]

          [Note 156: J. Bodin parle aussi du got croissant pour les
          tableaux et du haut prix qu'on y mettoit: Nous en avons,
          dit-il, de Michel-Ange, Raphal Durbin, de Durel (Durer),
          et, sans aller plus loing, un de M. de Clagny (P. Lescot)
          en la galerie de Fontaine-Beleau, qui est un chef-d'oeuvre
          admirable que plusieurs ont parangonn aux tableaux
          d'Appelles... C'est donc, en partie, ajoute-t-il, le
          plaisir des grands seigneurs qui fait les choses enchrir.]

          [Note 157: Du Haillan, remarquez-le, crit en 1586; or,
          en 1578, Malestroit se plaignoit de mme, ce qui prouve
          qu'alors les annes se suivoient et se ressembloient,
          c'est--dire toient toutes dsastreuses. Selon Malestroit,
          l'anne 1578 avoit t tellement mauvaise qu'il et t
          injuste d'valuer d'aprs elle le prix courant des denres.
          Pour en faire le compte, dit-il, parlant des marchandises
          qui sont plus prissables, comme bled, vins, etc., il n'est
          pas raisonnable de nous fonder sur cette anne, qui est la
          plus estrange et irregulire qui ait, par aventure, jamais
          t vue en France, que les bleds et vins ont est quasi
          tous perdus, voire le bois des vignes et les noyers gelez.
          (_Les paradoxes du seigneur de Malestroict, conseiller
          du roy et maistre ordinaire de ses comptes, sur le faict
          des monnoyes, presentez  Sa Majest au moys de mars MD.
          LXXVI._ Paris, 1578, in-8, sans pagination.)]

Voil toutes les causes, ou pour le moins les principalles, qui
nous ont amen l'extrme chert que nous endurons, lesquelles nous
deduirons particulirement l'une aprs l'autre.

La premire cause doncques de la chert est l'abondance de l'or et de
l'argent, qui est en ce royaume plus grande qu'elle ne fut jamais.
De quoy plusieurs s'esbahiront, veu l'extrme pauvret qui est au
peuple. Mais en cela il faut dire le vieil proverbe: c'est qu'il y a
plus d'or et d'argent qu'il n'y eut jamais, mais qu'il est mal party.
Et, pour prouver mon dire par vives raisons, il faut considerer qu'il
n'y a que six vingts ans que la France a la grandeur et la longue
etendue qu'elle a maintenant. Et, si on veut regarder plus haut,
comme du temps du roy saint Loys, et dessoubs aprs, les rois de
France ne tenoient aucune mer en leur puissance et n'avoient nulle
province ny ville sur la mer, ains ne tenoient que le nombril[158]
de la Gaule, qui encore estoit guerroy, debattu et oppress par
les Anglois et par plusieurs petits seigneurs particuliers qui
estoient comme rois en leur poigne de terre. Les duchez de Guyenne
et de Normandie, et le comt de Poictou, et la coste de Picardie,
estoient possedes par l'Anglois; la Provence avoit son comte, la
Bretaigne son duc, et le Languedoc estoit detenu par les rois de
Maiorque. Voil quant aux pas maritimes. Les autres pas loing de la
mer, comme la Bourgogne avoit son duc particulier, le Dauphin son
dauphin; l'Anjou, le Poictou, la Touraine, le Maine, l'Auvergne, le
Limosin, le Perigort, l'Angoulmois, le Berry et autres, estoient 
l'Anglois; et les autres duchez, comtez et seigneuries de la France,
estoient tenus ou par les dits Anglois, ou par princes ou seigneurs
particuliers, qui ne permettoient que les rois prinssent en leurs
terres aucune chose que les devoirs ordinaires; encores quelques
uns les empeschoient de les prendre. Lors doncques il n'y avoit nul
trafic sur la mer qui nous apportast en ce royaume l'or ny l'argent
des pas estrangers, ains estoient les Franois contraints de manger
leurs vivres et d'user entre eux de la premire coustume des hommes,
qui estoit de permuter avec leurs voisins  ce qu'ils n'avoient point
ce qu'ils avoient, comme de donner du bled et prendre du vin.

          [Note 158: Aujourd'hui l'on diroit _le coeur_. Lon
          Trippault, dans ses _Antiquits d'Orlans_, se sert de la
          mme expression pour la ville dont il parle, quand il dit
          qu'elle est le _nombril de Loyre_.]

Mais, pour revenir  ce que nous avons dit, qu'il n'y a que six
vingts ans que la France est en la grandeur qu'elle a, nous n'irons
point plus haut ny plus avant que ce temps-l, et redirons que,
devant iceluy, les provinces cy dessus nommes n'estoient point
aux rois de France, ains avoient les seigneurs que nous avons dit;
et les terres que noz rois tenoient en leur puissance estoient si
tourmentes des guerres continuelles que tantost les Anglois, tantost
les Flamans et tantost les Bretons, et tantost les divisions des
maisons d'Orleans et de Bourgongne, faisoient qu'il n'y avoit pas
un sol en France. Il n'y avoit aucun trafic ny commerce qui nous
apportast l'or ny l'argent. L'Anglois, qui, comme nous avons dit,
tenoit les ports de la Guyenne, de la Normandie et de la Picardie,
et qui avoit les ports de la Bretaigne  sa devotion, nous fermoit
toutes les advenues de la mer et les passages d'Espagne, de Portugal,
d'Angleterre, d'Ecosse, de Sude, de Danemarch et des Allemagnes. Les
Indes n'estoient encores cogneues, et l'Espagnol ne les avoit encore
descouvertes. Quant au Levant, les Barbares et les Alarbes d'Afrique,
que noz ancestres appelloient Sarrasins, tenoient tellement la mer
Mediterrane en subjection que les chrestiens n'y osoient aller
s'ils ne se vouloient mettre en danger d'estre mis  la cadne. Nous
n'avions aucune intelligence avec le Turc, comme nous avons du depuis
que le grand roy Franois nous l'a donne. L'Italie nous estoit
interdite par les divisions et querelles des maisons d'Anjou et de
Arragon. Donques nous ne trafiquions en lieu du monde, sinon entre
nous; mais c'estoit seulement de marchandise  marchandise, comme de
bled  vin et de vin  bled, et ainsi des autres[159]: car, d'or et
d'argent, il ne s'en parloit point, veu que nous n'avons mine ny de
l'un ny de l'autre, que bien peu d'argent en Auvergne, qui couste
plus  affiner qu'il ne vault[160].

          [Note 159: Ce commerce d'change se faisoit surtout pour
          les menus objets. A Rome, les petits marchands d'allumettes
          ne demandoient pas d'argent, mais seulement du verre
          cass. V. Juvenal, sat. 5, v. 47; Stace, _Sylves_, liv. 1,
          sylv. 6, v. 72. A Paris, au moyen ge, le pain se vendoit
          comme monnoie courante: on le voit par les _Crieries_ de
          Guillaume de Villeneuve. A Londres, on entendoit partout
          crier: _L'eau pour le pain; les fagots pour le pain;
          l'aiguille pour le vieux fer; des balais pour de vieux
          souliers (Old shoes for some broom_)!]

          [Note 160: Aussi ces mines, comme la plupart de celles de
          l'Europe, avoient-elles t abandonnes. V. Monteil, _Hist.
          des Franois des divers tats_, dit. Lecou, XVIe sicle,
          p. 257, et aux notes, p. 73-74.]

Aussi alors le Franois ne s'amusoit point au trafic ny au commerce,
ains s'adonnoit seulement  labourer et cultiver sa terre,  nourrir
du bestial et  tirer de sa mesnagerie toutes les commoditez qui
luy estoient necessaires, comme le bled, le vin, les chairs pour sa
nourriture, les laines pour faire ses toiles, et ainsi des autres.

Mais considerons quelles commoditez sont venues  la France depuis
six vingts ans. L'Anglois a est chass des Gaules; nous sommes
devenuz maistres de toutes les terres qu'ils tenoient de de. La
Bourgongne, la Bretaigne et la Provence se sont attaches  nostre
couronne; les autres pas y sont aussi venuz. Le chemin nous a
est ouvert pour trafiquer en Italie, en Angleterre, en Ecosse, en
Flandres, et par tout le septentrion. L'amiti et intelligence entre
le grand-seigneur et noz rois nous a fray le chemin du Levant. Le
Portugais et Espagnol, qui ne peuvent vivre sans nous venir mendier
le pain, sont allez rechercher le Perou, le goulfe de Perse, Indes,
l'Amerique et autres terres, et l ont fouill les entrailles de
la terre pour en tirer l'or et nous l'apporter tous les ans en
beaux lingots, en portugaises, en doubles ducats, en pistolets et
autres espces, pour avoir noz bleds, toiles, draps, pastel[161],
papier[162] et autres marchandises. L'Anglois, pour avoir noz vins,
noz pastels et nostre sel, nous porte ses beaux nobles  la rose[163]
et  la nau, et ses angelots. L'Allemant nous porte l'or, de quoy
nous faisons noz beaux escus, et toutes autres nations de l'Europe
nous apportent or et argent pour avoir les commoditez que nostre ciel
et nostre terre nous apportent, et qu'ils n'ont pas, et mesmement le
sel que nous avons en Xaintonge, le meilleur du monde pour saller, et
qui excde en bont, en valeur et en longue garde, celuy de Lorraine,
de Bourgongne, de Provence et de Languedoc[164].

          [Note 161: Sur la richesse de ce commerce en France, voy.
          notre t. 3, p. 3, note.]

          [Note 162: Le meilleur venoit de France, surtout
          d'Angoulme. C'est l que les Elzeviers se fournissoient.
          Jusqu'au 18e sicle l'Angleterre s'approvisionnoit encore
          chez nous. V., sur la chert du papier dans ce pays  cette
          poque, _Le pour et le contre_, de l'abb Prevost, t. 1, p.
          323.]

          [Note 163: Sur cette prcieuse monnoie, dont on attribuoit
          la fabrication  Raymond Lulle, V. la _Notice_ de M. de
          Lcluze sur cet alchimiste, p. 28, et le Rabelais, dit.
          _Variorum_, t. 2, p. 344.]

          [Note 164: Bodin dit la mme chose: Cela fait, crit-il,
          que l'Anglois, le Flameng et l'Ecossois, qui font grande
          trafique de poissons salez, chargent bien souvent de sables
          leurs vaisseaux,  faute de marchandises, pour venir
          acheter notre sel  beaux deniers comptant.]

Outre ceste cause de l'abondance d'or et d'argent procedente
de l'augmentation du royaume de France et du trafic avec les
estrangers, il y en a une autre, qui est le peuple infini qui,
depuis le dit temps, s'est multipli en iceluy, depuis que les
guerres civiles d'entre les maisons d'Orleans et de Bourgongne
furent assopies et que les Anglois furent rencoignez en leur
isle. Auparavant,  cause des dites guerres, qui durrent plus
de deux cents ans, le peuple estoit en petit nombre, les champs
par consequent deserts, les villages despeuplez, et les villes
inhabites, desertes et despeuples. Les Anglois les avoient ruines
et saccages, brusl les villages, meurtri, tu et saccag la plus
grande partie du peuple, ce qui estoit cause que l'agriculture, la
trafique[165] et tous les arts mechaniques cessoient. Mais depuis
ce temps-l, et la longue paix qui a dur en ce royaume jusques
aux troubles qui s'y sont esmeuz pour la diversit des religions,
le peuple s'est multipli, les terres dsertes ont est mises en
culture, le pas s'est peupl d'hommes, de maisons et d'arbres; on a
dfrich plusieurs forests, l des terres vagues; plusieurs villages
ont est bastis, les villes ont est peuples, et l'invention
s'est mise dedans les testes des hommes pour trouver les moyens de
profiter, de trafiquer et d'avoir de l'or et de l'argent.

          [Note 165: Ce mot toit alors du fminin. La citation
          donne dans la note prcdente en est un exemple. On lit
          aussi dans Des Periers (conte XI): Une jeune femme... fut
          marie  un marchand d'assez bonne traficque.]

De ces commoditez donques est venue en France l'abondance de l'or
et de l'argent, qui apporte la chert; car, comme l'or et l'argent
des estrangers nous est venu enlever noz denres de la mer, et par
la subtilit et manigance[166] du trafic l'or et l'argent sont venuz
abonder en nous, la plus part de noz marchandises s'en sont alles
en pas estrangers[167], et ce qui nous est rest s'est encheri,
tant pour la rarit que pour le grand moyen que nous avons commenc
d'avoir, estant tout certain que l'abondance de l'or et de l'argent
rend les hommes plus liberaux, et, si ainsi faut dire, plus larges 
donner plus d'une chose et  acheter plus hardiment et plus souvent,
et que l o il y a moins d'or et d'argent, l se vendent moins les
choses. Ce qui est aux pas o il n'y a point de commerce, ou l o
il n'y a pas grand peuple, et que les habitans,  faute de trouver
 qui vendre leurs fruicts, soit  faute de ports et de rivires et
de peuple, ou pource que chacun en a pour soy, sont contraints de
les vendre  vil pris. Mais o il y a abondance d'or et d'argent,
et de peuple, et de trafic, comme  Paris, Venise et Gnes, l se
vendent les choses cherement: je entends des vivres et autres choses
necessaires  l'homme, comme le bled, le vin, la chair, non des
choses de plaisir et non necessaires, comme les parfums, les soyes et
les petites babioleries des merciers, desquelles il y a une infinit
de pauvres artisans qui vivent, et qui sans cela mourroient de faim
en quelque pas barbare, comme en Basque, en la basse Gascongne, ou
en basse Bretaigne, pource que personne n'acheteroit de ces vanitez,
 cause de la faute d'argent qui y est et la barbarie du peuple,
qui ne veut rien avoir que ce qui est necessaire. C'est doncques
l'abondance d'or et d'argent qui fait que tout s'achte, et qui est
une principale partie de la chert de toutes choses.

          [Note 166: Sur l'importance et l'tendue de notre commerce
          d'exportation  cette poque, voyez plusieurs pages trs
          curieuses de la _Galerie philosophique du XVIe sicle_,
          par de Mayer, t. 2, p. 323-326. V. aussi le _Discours_ de
          Bodin.]

          [Note 167: C'toit un mot import d'Espagne depuis quelque
          cinquante ans. Dans le _Moyen de parvenir_, il est parl
          du conte de _Madame des Manigances_, dit. 1757, t. 1, p.
          130. Le mot _manganilla_ (intrigue, tour d'adresse), mot
           peu prs perdu en Espagne aujourd'hui, dit M. Philarte
          Chasles, devient _manigance_ et se conserve parmi nous.]

Mais, aprs avoir allegu plusieurs raisons peremptoires de la chert
procedante de l'abondance de l'or et de l'argent, prouves par
les exemples des venditions et des achats, venons  d'autres, qui
monstreront combien la France estoit jadis desnue d'argent.

Noz anciens rois se sont si souvent trouvez en telle necessit
d'argent, qu' faute de ce ils ont perdu de belles entreprises et
occasions. Quelquefois ils ont voulu prendre le centiesme, puis
le cinquantiesme de tous leurs subjets, pour iceux vendre au plus
offrant pour avoir de l'argent; tant le peuple estoit pauvre qu'il
estoit contraint d'endurer qu'on vendist une partie de son bien 
faute de pouvoir trouver de l'argent.

Le roy Jean estant prins prisonnier  la journe de Poictiers et
men en Angleterre, son fils Charles, duc de Normandie, et depuis
roy soubs le nom de Charles-Quint, assembla  Paris les trois Estats
pour avoir de l'argent pour racheter son pre, et voyant le dit roy
que ny son dit fils ne pouvoient obtenir, ny ses bons serviteurs
impetrer, ny son peuple donner aucune somme d'argent, luy-mesme y
vint en personne, et, quelque prire et remonstrances qu'il fit 
son dit peuple, il ne peut trouver argent pour la ranon  laquelle
l'Anglois l'avoit mis, et fut contraint s'en retourner en Angleterre
pour trouver moyen de la faire moderer et cependant attendre qu'on
luy feist deniers. Quelque temps devant que le dit roy fust prins
prisonnier, il se trouva en grande necessit, par laquelle il ne
peut jamais trouver sur son peuple soixante mille francs d'or, que
quelques uns ont voulu evaluer  escus.

Aussi nous lisons en nos histoires qu' faute d'argent on fit monnoye
de cuir avec un clou d'argent[168]. Et, si nous venons  nostre aage,
nous trouverons qu'en six mois on a trouv  Paris plus de quatre
millions de francs, et chasque anne en tire on plus que jadis le
revenu de la France ne valoit en six ans; ce qui vient de l'abondance
de l'or et de l'argent qui est en la dite ville, de la bonne volont
des Parisiens envers leur roy et de sa necessit extrme. On dit que
l'anne 1556 valut au roy Henry quarante millions de francs lorsqu'il
fit tous ses offices. En France il n'y a recepte generale qui ne
vaille aujourd'huy trois, quatre et cinq fois de plus que elle ne
valoit jadis. La Bretagne ne valut jamais aux ducs d'icelle plus de
trois cents mille livres; aujourd'huy elle en vaut plus d'un million,
sans compter les aydes et les deniers qui proviennent de la vente
des offices du dit pas. On peut juger le semblable des autres. Le
comt d'Angoulmois ne fut baill au comte Jean, fils puisn du duc
Loys d'Orleans, que pour quatre mille livres de rente en assiette; et
aujourd'huy il vaut plus de soixante mille livres. Le dit duc Loys
eut pour son appannage le duch d'Orleans et les comtez de Valois et
d'Angoulmois pour douze mille livres de rente; et regardons combien
cela vault aujourd'huy davantage. Voyons l'aage de Charles septiesme,
auquel la France (comme nous avons dit) despouilla son enfance et
commena de croistre en sa grandeur. Il ne feit jamais valloir son
royaume qu' un million et sept cents mille livres. Son filz Loys
unziesme, ayant augment sa couronne des duchez de Bourgongne et de
Anjou, et des comtez de Provence et du Maine, print trois millions
plus que son pre; dequoy le peuple se sentit si foull qu' la venue
de Charles huictiesme, son fils,  la couronne, il fut ordonn,  la
requeste et instance des esleuz, que la moiti des charges seroient
retranches.

          [Note 168: Ceci est pris  peu prs textuellement dans le
          _Discours_ de Bodin. Dans le _Traict et advis_ de Franois
          de Bogue, p. 43, il est aussi parl de ces monnoies qu'on
          peut appeler de ncessit: Les princes, dit-il, se sont
          servi, pour la fabrication de leurs monnoies, de matire
          vile et de peu de valeur, comme de cuyvre-cuir dont parle
          Senque, et comme il fut fabriqu par Frideric, qui la
          retira par aprs, plomb et papier, comme il se veoit en
          quelques autheurs.]

Depuis, la Bretaigne estant venue  la couronne, plusieurs nouvelles
impositions ont est mises sur le peuple, et les anciennes, comme
les tailles, les aydes et les gabelles, sont augmentes; ce qui est
un signe trs evident d'abondance d'argent plus grande qu'elle n'a
autrefois est.

Il y a encores deux autres causes de la dite abondance, dont l'une
est la banque de Lyon[169], du profit de laquelle les Luquois,
Florentins, Genevois, Suisses et Allemans affriandez, apportent une
infinit d'argent et d'or en France; l'autre cause est l'invention
des rentes constitues sur la ville de Paris[170], lesquelles ont
allech un chacun  y mettre son argent. Bien est vray qu'elles ont
fait cesser le trafic de la marchandise et les arts mechaniques,
qui auroient bien plus grand cours s'ils n'estoient diminuez par
ce trafic d'argent qu'on faict[171]. Voil donc plusieurs raisons
et exemples de l'abondance de l'or et de l'argent de ce royaume, de
laquelle procde en partie la chert et haut pris de toutes choses.

          [Note 169: C'est le cardinal de Tournon qui, en 1543,  son
          retour d'Italie, avoit conu le projet de cette banque.
          Franois Ier l'adopta et, sur le conseil du cardinal,
          ouvrit l'emprunt  huit pour cent. (De Mayer, _Galerie
          philosophique_, t. 1, p. 144.) On ne s'en tint pas l. Le
          roy Franois Ier, dit Bodin, commena  prendre l'argent 
          huict, et son successeur  dix, puis  seize, et jusques
           vingt pour cent, pour sa ncessit. Jugez ds lors de
          l'empressement des Italiens  venir verser leur argent dans
          cette caisse, par prfrence  toute autre.]

          [Note 170: Les rentes constitues sur la ville de Paris
          montoient alors, selon Bodin,  trois millions trois cent
          cinquante mille livres tous les ans.]

          [Note 171: Mmes rflexions dans le discours de J. Bodin,
          mais appuyes d'exemples: Vray est, dit-il, avec une
          sret de raison dont du Haillan n'a fait que s'inspirer
          et qui seroit bonne encore  couter aujourd'hui, vray est
          que les ars mecaniques et la marchandise auroient bien
          plus grand cours,  mon advis, sans tre diminus par la
          traficque d'argent qu'on fait; et la ville seroit beaucoup
          plus riche si on faisoit comme  Gnes, o la maison
          Saint-Georges prend l'argent, de tous ceux qui en veulent
          apporter, au denier vingt, et le baille aux marchands, pour
          trafiquer, au denier douze ou quinze, qui est un moyen
          qui a caus la grandeur et richesse de cette ville-l, et
          qui me semble fort expedient pour le public et pour le
          particulier.]

Le degast est la seconde cause de la dite chert, laquelle procde
de l'abondance et dissipe ce qu'on devroit manger; et de l procde
la dite chert. Car, s'il faut commencer par les vivres, pour puis
aprs venir aux bastimens, aux meubles et aux habits, vous voyez
qu'on ne se contente pas[172] en un disner ordinaire d'avoir trois
services ordinaires: premier de bouilly, le second de rosty et le
troisiesme de fruict; et encore il faut d'une viande en avoir cinq ou
six faons, avec tant de saulses, de hachis, de pasticeries de toutes
sortes, de salemigondis et d'autres diversitez de bigarrures, qu'il
s'en fait une grande dissipation. L o, si la frugalit ancienne
continuoit[173], qu'on n'eust sur sa table en un festin que cinq
ou six sortes de viandes, une de chacune espce, et cuittes en leur
naturel, sans y mettre toutes ces friandises nouvelles, il ne s'en
feroit pas telle dissipation, et les vivres en seroient  meilleur
march. Et bien que les vivres soient plus chers qu'ils ne furent
onques, si est-ce que chacun aujourdhuy se mesle de faire festins,
et un festin n'est pas bien fait s'il n'y a une infinit de viandes
sophistiques, pour aiguiser l'apetit et irriter la nature. Chacun
aujourd'huy veut aller disner chez le More, chez Sanson, chez
Innocent et chez Havart[174], ministres de volupt et despense, qui,
en une chose publique bien police et regle, seroient bannis et
chassez comme corrupteurs des moeurs[175].

          [Note 172: Tout le passage qui suit est cit par de Mayer,
          dans la _Galerie philosophique du XVIe sicle_, t. 2, p.
          162, mais sans indication de la source, ce qui embarrasse
          beaucoup les lecteurs de son livre trs curieux.]

          [Note 173: Du Haillan est tout prs de demander ici qu'on
          en revienne  l'dit somptuaire de Philippe-le-Bel, rappel
          un peu plus tard, comme on sait, dans les _Caquets de
          l'accouche_. V. notre dition, p. 12.]

          [Note 174: C'toient les fameux cabaretiers du temps. Dans
          le _Discours_ de Bodin, le More est seul cit; il toit
          de tous le plus en vogue; L'Estoille en parle. Un peu
          plus tard il y eut le cabaret du _Petit-More_, o alloit
          Saint-Amand, et dont l'enseigne: AV PETI MAVRE, se voit
          encore au dessus d'un marchand de vin faisant le coin de la
          rue de Seine et de celle des Marais-Saint-Germain. Sur ces
          cabarets  gros cots, dont le prix ne fit qu'augmenter au
          17e sicle, V. notre dit. des _Caquets_, p. 28, note, et
          notre t. 3, p. 318.]

          [Note 175: Le chancelier de L'Hospital en avoit pens
          ainsi. Sa proscription s'toit tendue jusqu'aux petits
          pts, jusqu'aux _brioches_ et _pains d'pices_, qu'en 1568
          il avoit dfendu  toutes personnes _de vendre en leurs
          maisons, par la ville et fauxbourgs de Paris_. Au mois
          de janvier 1563, il avoit rendu un dit par lequel sont
          rglementes de la faon la plus svre toutes les choses
          dont du Haillan dplore ici la prodigalit et l'abus. On
          voit par-l de quelle manire l'dit avoit t observ: On
          a fait de beaux dits, mais ils ne servent de rien, dit
          Bodin dans son _Discours_, et c'est vrai l, comme partout
           cette poque, la plus sagement rgle en thorie et la
          plus drgle en pratique.]

Et est certain que, si ceux qui tiennent les grandes tables, et
font ordinairement festins et banquets, moderoient et retranchoient
la superfluit, et qu'au lieu de quatre plats ils se contentassent
de deux ou au lieu de vingt mets de dix, et que pour quatre ou six
chappons ils n'en missent que la moiti, ce seroit un gain de cent
pour cent, et doublement des vivres, au grand profit du public. Le
semblable se peut dire du vin, l'usage duquel, ou plutost l'abuz, est
plus commun en ce royaume qu'en nul autre. On blasme les Allemans
pour leurs carroux[176] et grands excez en leur faon de boire; et
neantmoins ils sont mieux reiglez pour ce regard que nous: car en
leurs maisons et ordinaire il n'y a que les chefs des maisons qui
boivent du vin; et quant aux enfans, serviteurs et chambrires,
il leur est ost. Le Flamand, l'Anglois et l'Ecossois usent de
bire; le Turc s'est entierement priv de l'usage du vin, mesmes
l'a introduit en religion. Ils sont grands, puissans, martiaux, et
exempts de plusieurs maladies causes par le frequent usage du vin.
Au contraire nous voyons qu'en France le vin est commun  tous, aux
enfans, filles, serviteurs, chambrires, chartiers et tous autres;
et o anciennement on estoit seulement curieux de garnir le grenier,
maintenant il faut remplir la cave. Dont advient que la quantit des
bleds est diminue en France par moiti, d'autant que le bourgeois ou
laboureur qui avoit cent arpens de terres labourables est contraint
en mettre la moiti en vigne[177]. Cest abuz est de tel poix, que,
si bientost n'y est remedi par quelque bon reglement, tant sur
l'usage du vin que quantit de vignes, nous ne pouvons esprer que
perptuelle chert de grains en ce royaume.

          [Note 176: Plus tard on dit _carrousse, faire carrousse_;
          le premier mot se rapprochoit davantage de la racine
          allemande _gar-auss_ (tout vid). H. Etienne (_Dialogue
          du nouveau langage franois italianiz_) se moque de
          l'introduction de ce mot, auquel il donne l'orthographe
          qu'il a ici:

               Nous pouvons en certains cas, dit-il, non seulement
               italianizer, mais aussi hespagnolizer, voire
               germanizer; ou (si vous aimez mieux un autre mot)
               alemanizer, comme aussi nous faisons, et notamment
               en un mot qui est introduit depuis peu de temps.
               PHIL. Quel mot? CELTOPH. _Carous._ Car j'ay ouy dire
               souvente fois depuis mon retour _faire carous_; et
               quelquefois tout en un mot aussi _carousser_. Et
               n'est-ce pas la raison de retenir le mot propre des
               Allemands, puisque le mestier vient d'eux, comme aussi
               desj nos ancestres avoient pris d'eux ce proverbe:
               Bon vin, bon cheval.]

          [Note 177: Il en fut ainsi dans plusieurs parties de la
          France,  ce point que, la quantit de bl s'en trouvant
          trop diminue, quelques parlements, dit Lemontey
          (_Histoire de la rgence_), ordonnrent qu'on arracht les
          vignes plantes depuis 1700.]

Venons aux bastimens de ce temps, puis aux meubles d'iceux. Il n'y a
que trente ou quarante ans que ceste excessive et superbe faon de
bastir est venue en France. Jadis noz pres se contentoient de faire
bastir un bon corps d'hostel, un pavillon ou une tour ronde, une
bassecourt de mesnagerie et autres pieces necessaires  loger eux et
leur famille, sans faire des bastimens superbes comme aujourd'huy on
fait, grands corps d'hostel, pavillons[178], courts, arrirecourts,
bassecourts, galleries, salles, portiques, perrons, ballustres et
autres. On n'observoit point tant par dehors la proportion de la
geometrie et de l'architecture, qui en beaucoup d'edifices a gast
la commodit du dedans; on ne savoit que c'estoit de faire tant
de frises, de cornices, de frontespices, de bazes, de piedestals,
de chapiteaux, d'architraves, de soubassemens, de canelures, de
moulures[179] et de colonnes; et brief, on ne cognoissoit toutes ces
faons antiques d'architecture qui font despendre beaucoup d'argent,
et qui le plus souvent, pour trop vouloir embellir le dehors,
enlaidissent le dedans; on ne savoit que c'estoit de mettre du
marbre ni du porphyre aux chemines ny sur les portes des maisons, ny
de dorer les festes[180], les poutres et les solives; on ne faisoit
point de telles galleries enrichies de peintures et riches tableaux;
on ne despendoit point excessivement comme on fait aujourdhuy en
l'achapt d'un tableau; on n'achetoit point tant de riches et precieux
meubles pour accompagner la maison; on ne voyoit point tant de licts
de drap d'or, de velours, de satin et de damas, ny tant de bordures
exquises[181], ny tant de vaisselle d'or et d'argent; on ne faisoit
point faire aux jardins tant de beaux parterres et compartimens,
cabinets, alles, canals et fontaines. Les braveries apportent une
excessive despense, et ceste despense une cruelle chert, car des
bastimens il faut venir aux meubles,  fin qu'ils soient sortables 
la maison, et la manire de vivre convenable aux vestemens, tellement
qu'il faut avoir force vallets, force chevaux, et tenir maison
splendide, et la table garnie de plusieurs mets. Outre ce, chacun a
aujourdhuy de la vaisselle d'argent, pour le moins la plus part ont
des couppes, assiettes, aiguires, bassin, autres menuz meubles, au
lieu que noz pres n'avoient pour le plus, j'entends des plus riches,
que une ou deux tasses d'argent. Ceste abondance de vaisselle d'or et
d'argent, et des chanes, bagues et joyaux, draps de soye et brodures
avec les passemens d'or et d'argent, a fait le haussement du pris
de l'or et de l'argent, et par consquent la chert de l'or et de
l'argent, qu'on employe en autres choses vaines, comme  dorer le
bois[182], ou le cuivre, ou l'argent, et celuy qui se devoit employer
aux monnoyes a est mis en degast.

          [Note 178: V., sur la mode des pavillons qui remplaa alors
          celle des tours rondes, du Cerceau, _Des bastiments de la
          France_, 1576, chap. Chambord.]

          [Note 179: Sur ces belles boiseries  cannelures et
           moulures dont du Haillan a tort de mdire ici, V.
          l'_Architecture_ de Philibert Delorme, liv. 2, ch. 5.]

          [Note 180: Rabelais parle dj lui-mme de ces beaux
          _fatiers_ en plomb, avec ornements dors. V. _Gargantua_,
          liv. 1, ch, 53, Comment feust bastie l'abbaye de Thelesmes.]

          [Note 181: Sur tout ce luxe de tapisseries, V. encore
          Rabelais, _ibid._, ch. 55; V. encore _Antiquits de Paris_,
          liv. 9, ch. _Tapisseries_.]

          [Note 182: On doroit alors dj le bois des fauteuils,
          ou bien on l'argentoit. V. _Description de l'isle des
          Hermaphrodites_, au chap. _Suite de la relation_.]

La dissipation des draps d'or, d'argent, de soye et de laine, et des
passemens d'or et d'argent et de soye, est trs grande[183]; il n'y a
chappeau, cappe, manteau, collet, robe, chausses, pourpoint, juppe,
cazaque, colletin ny autre habit, qui ne soient couverts de l'un
ou de l'autre passement, ou doubl de toile d'or ou d'argent. Les
gentilshommes ont tous or, argent, velours, satin et taffetas; leurs
moulins, leurs terres, leurs prez, leurs bois et leurs revenuz se
coulent et consomment en habillemens[184], desquels la faon excde
souvent le prix des estoffes, en broderies, pourfileures, passemens,
franges[185], tortis, canetilles, recameures[186], chenettes, bords,
picqueures, arrirepoins, et autres pratiques qu'on invente de
jour  autre. Mais encore on ne se contente pas de s'en accoustrer
modestement et d'en vestir les laquais et les vallets, que mesmes
on le decouppe de telle sorte qu'il ne peut servir qu' un maistre.
Ce que les Turcs nous reprochent  bon droit, comme nous appellans
enragez, de gaster, comme en despit de la nature et de l'art, les
biens que Dieu nous donne[187]. Ils en ont sans comparaison plus que
nous, lorsqu'ils defendent sur la vie que on osast en decoupper.
Autant en advient-il pour la drapperie, et principalement pour les
chausses, o l'on employe le triple de ce qu'il en faut, avec tant de
balaffres et chiqueteures, que personne ne s'en peut servir aprs.
Outre ce, on use trois paires de chausses pour une; et pour donner
grace aux chausses, il faut une aulne d'etoffe plus qu'il ne falloit
auparavant  faire une cazaque. Et bien qu'on aye fait de beaux
edits sur la reformation des habits, si est-ce qu'ils ne servent de
rien[188]: car puis qu' la cour on porte ce qui est deffendu, on en
portera partout, car la cour est le modelle et le patron de tout le
reste de la France. Joinct aussi qu'en matire d'habits on estimera
toujours sot et lourdaut celuy qui ne s'accoustera  la mode qui
court. Doncques il faut conclure que de tels degats et superfluitez
vient en partie la chert des vivres et des autres choses, que nous
voyons. Sur quoy il ne faut passer sous silence beaucoup de choses
qui se font au grand detriment d'une chose publique: car, pour
entretenir ces excessives despenses, il faut jouer, emprunter,
vendre et se desborder en toutes voluptez, et enfin payer ses
creanciers en belles cessions ou en faillites[189]. Voil comment la
chert nous provient du degast.

          [Note 183: On faisoit alors des crpes de soie d'or et
          d'argent, des satins rays d'or, des velours  ramages
          d'or. V. _Statuts des tissatiers, rubanniers, ouvriers en
          draps d'or, homologus par le roi_, en aot 1585, art.
          26; v. aussi l'_Ordonnance du roy pour le rglement et
          rformation de la dissolution et superfluit qui est s
          habillements et ornements d'iceux_, 24 mars 1583.]

          [Note 184: On diroit qu'il y a dans ce passage un
          souvenir de celui-ci, de Martin du Bellay, au sujet de la
          magnificence des seigneurs lors de l'entrevue de Franois
          Ier et de Henri VIII: On nomma la dite assemble _le Camp
          du drap d'or..._, tellement que plusieurs y portrent leurs
          moulins, leurs forts et leurs prez sur leurs espaules.
          (_Mmoires_ de sire Martin du Bellay, coll. Petitot, 1re
          srie, t. 17, p. 286.) La mme chose avoit t mise en
          farce, comme on le voit par le _Journal d'un bourgeois de
          Paris sous le rgne de Franois Ier_, publi par M. Lud.
          Lalanne. On lit  la date du 24 avril 1515: En ce temps,
          lorsque le roy estoit  Paris, y eust un prestre qui se
          faisoit appeler Mons{r} Cruche, grand fatiste, lequel,
          parce que un peu devant, avec plusieurs autres, avoit
          jou publiquement  la place Maubert, sur eschafaulx,
          certains jeux et novalitez, c'est assavoir _sottye_,
          _sermon_, _moralit_ et _farce_, dont la moralit contenoit
          des seigneurs, qui portoient le drap d'or  Credo, et
          _emportoient leurs terres sur leurs espaules_, avec autres
          choses morales et bonnes remonstrations; et  la farce fut
          le dit Mons{r} Cruche, et avec ses complices, qui avoit une
          lanterne par laquelle voyoit toutes choses. Matre Cruche
          se trouvoit dj nomm dans les posies de P. Grognet: _De
          la louange et excellence des bons facteurs_, mais on ne
          savoit ce qu'il avoit fait, et M. de Paulmy pensoit qu'il
          ne pouvoit avoir que son nom de remarquable. (_Mlanges
          tirs d'une grande bibliothque_, t. 7, p. 61.)]

          [Note 185: Tous ces ornements sont les mmes qui sont
          nomms dans l'dit de Henri III que nous avons cit plus
          haut.]

          [Note 186: Broderies, de l'italien _ricamare_. Les Nanni
          d'Udine avoient d  leur habilet dans cette industrie le
          surnom de _Recamatori_. Le nom de Recamier en vient aussi
          sans doute. V. Fr. Michel, _Recherches sur le commerce, la
          fabrication et l'usage des toffes de soie_, t. 2, p. 369.]

          [Note 187: Ceci est encore presque textuellement tir du
          _Discours_ de Jean Bodin.]

          [Note 188: Depuis Henri II jusqu' l'poque o crivoit
          du Haillan, il n'y avoit pas eu moins de dix _rglements_
          contre le luxe des habits. On voit  quoi ils avoient
          servi. En voici la date et les titres: 1 (12 juillet
          1549) _Itrative prohibition de ne porter habillement
          de drap d'or, d'argent et de soye, etc._ Un an aprs,
          l'ordonnance toit si mal excute que le Parlement toit
          oblig d'en donner avis au roi par des _Doutes... sur
          l'interprtation de l'ordonnance de 1549 sur la rformation
          des habillements_. Ces _Doutes_ portent la date du 17
          octobre 1550.--2 (22 avril 1561) _Rglement sur la
          modestie que doivent garder s habillements tous les sujets
          du roy, tant de la noblesse, du clerg, que du peuple, avec
          dfense aux marchands de vendre draps de soye  crdit 
          qui que ce soit._--3 (17 janvier 1563) _Ordonnance du roy
          sur le reiglement des usaiges de draps, toilles, passements
          et broderies d'or, d'argent et soye, et autres habillements
          superfluz._--4 La mme anne, le mme mois (21 janvier
          1563), _Dfense d'enrichir les habillements d'aucuns
          boutons, plaques, grands fers ou esguillettes d'or et
          d'orfvrerie, et prohibition du transport hors du royaume
          des laines qui ne sont mises en oeuvre_.--5 (janvier
          1563) _Ordonnance du roy sur le taux et imposition des
          soyes, florets et fillozelles entrant dans son royaulme,
          outre tout autre gabelle cy-devant ordonne._--6 (10
          avril 1563) _Interprtation et ampliation de l'article
          onzime de l'ordonnance du 17 janvier 1563._ Ici pourtant
          il ne s'agit pas d'une dfense, mais au contraire d'une
          permission donne aux femmes et filles des officiers royaux
          qui sont _damoyselles_, pour qu'elles puissent porter
          taffetas et samis de soye en robbes. Il est certain
          que ce commentaire de l'ordonnance fut mieux excut que
          l'ordonnance elle-mme.--7 (25 avril 1573) _Arrest de la
          Cour de Parlement, et lettres patentes du roy prohibitives
           toutes personnes de porter sur eux en habillement n'autre
          ornement aucuns draps, ne toilles d'or et d'argent,
          profileures... et aussi de porter soye sur soye (except
          ceux auxquels il a pleu  Sa Majest en rserver), avec
          defense aux bourgeois de changer leur estat._--8 (2
          janvier 1574) _Lettres patentes du roy  messieurs de la
          Cour de Parlement, leur enjoignant trs expressment de
          faire garder et observer de poinct en poinct l'ordonnance
          faicte par Sa Majest pour reprimer la supperfluit de ses
          sujets en leurs habits et accoustrements._--9 (juillet
          1576) _Declaration du roy sur le faict et reformation des
          habits, avec defense aux non nobles d'usurper le tiltre de
          noblesse et  leurs femmes de porter l'habit de damoyselle,
          sur les peines y contenues._--10 Enfin l'ordonnance du 24
          mars 1583, dont nous avons dj parl.]

          [Note 189: C'toit l'expression dj consacre. La
          _banqueroute_ n'toit que la consquence de la faillite.
          Quand celle-ci toit constante, par l'aveu mme du
          marchand, qui s'toit dclar _faillito_, le banc qu'il
          avoit le droit d'avoir  la place du Change toit rompu
          (_banco rotto_, _banca rotta_). Ces glorieux de cour, dit
          Rabelais, les quels voulant en leurs divises signifier
          _bancqueroupte_, font pourtraire un _banc rompu_.]

Les monopoles des marchans, fermiers et artisans, sont la troisiesme
cause de la chert. Car premierement, quant aux artisans, lors
qu'ils s'assemblent en leurs confrairies pour asseoir le pris des
marchandises, ils encherissent tout, tant leurs journes que leurs
ouvrages; dont par plusieurs ordonnances lesdites confrairies ont
est ostes[190]. Mais comme en France il n'y a point faute de bonnes
loix, aussi n'y a-t'il point faute de la corruption et contravention
 icelles.

          [Note 190: V. une des notes prcdentes.]

Et quant aux fermiers et marchands, on voit ordinairement que ds
que les bleds se recueillent, les marchans vont par pas, et arrent
et achetent tous les bleds; et mesmement depuis quatre mois cela
s'est veu, que les marchans ont enlev, arr et retenu tous les
bleds et toutes les granges des champs. Ils ont veu que les deux
ou trois annes precedentes ont est presque aussi steriles que
ceste-cy, et que sur leur sterilit est survenue la guerre de la
dernire anne, qui a pourmen le gendarme et le soldat impunment et
silentieusement par tout le royaume, et qui a non seulement mang,
mais dissip ce peu qui restoit des reliques de ladite sterilit. Ces
deux accidens ont ruin tellement le pasan, que depuis trois ans il
s'est engag anne sur anne, et principalement depuis la feste de
Pasques dernire a est reduit en telle necessit, qu'il n'a vescu
que d'emprunts, ayant emprunt le bl au pris que le boisseau, ou le
setier, ou autre mesure (et selon la coustume des lieux), se vendoit
lors au march le plus prochain de son domicile. Il a pareillement
emprunt l'argent, le drap, la toile et autres choses,  icelles
rendre en bled, ou  payer  la valeur susdite, esperant (comme
l'apparence de l'anne dernire a est fort belle jusques au mois de
juing) que sa recolte luy donroit moyen de payer ses debtes, d'avoir
du bled pour semer, et pour vivre tout le reste de l'anne. Mais qui
a veu jamais une plus mauvaise recolte, ny une anne plus sterile? Le
pauvre paisant, en plusieurs endroits, n'a pas recueilly sa semence,
et quant aux vignes, qui est une pauvre richesse, l o il y en a,
les paisans se sont engagez de mesme, et y a eu si peu de vin qu'ils
n'ont pas de quoy payer leurs debtes, tant s'en faut qu'ils puissent
en avoir de quoy achepter du bled pour vivre ny pour semer. Les
deux ordinaires minires de la vie des hommes sont les bleds et les
vins, car les autres moyens ne sont si ordinaires. Voil donc le
paisant ruin; il faut qu'il paye le marchant son creancier, et qu'il
luy donne bled pour bled ou la valleur d'iceluy, au pris qu'il se
vendoit lorsqu'il le luy emprunta. L'espace de six mois il n'a mang
bled qu'il n'ayt emprunt; il a vescu, et n'a pas recueilly du bled
ou du vin pour en payer les quatre. Outre ce il faut qu'il vive et
passe le reste de ceste anne, qui ne fait presque que commencer,
et faut qu'il sme. Nonobstant tout cela le marchant se fait payer,
prend le bled du paisant, ne luy en laisse pas un grain pour vivre
ny pour vendre aux marchez ordinaires, lesquels demeurent vuides,
car aucun n'y porte du bled que bien peu, et celuy qui est port est
desj si cher qu'on prevoit bien qu'il sera devant le commencement du
mois de may prochain (si on n'y met ordre) aussi cher ou plus qu'il
a est l'anne dernire, pource qu'il n'y en aura plus  vendre:
car cependant les marchans, qui ont leurs greniers pleins de bleds,
guettent ceste faulte et disette pour vendre les leurs  leur mot. On
dira qu'il faut qu'il y ait des marchans de bled, autrement seroit
empesch le commerce. A cela y a response que, lors que l'abondance
est telle qu'il n'y a chert ny danger d'icelle, on peut tolerer les
marchans de bleds; mais en temps de chert, le commerce du bled,
achapt et revente d'iceluy, n'apportent sinon augmentation de pris,
au detriment du public: car celuy qui l'a bien achet cent le veut
vendre cent cinquante, et bien souvent doubler et tripler le prix de
son achapt.

La quatriesme cause de la chert sont les traittes, desquelles
toutesfois nous ne nous pouvons passer; mais il seroit necessaire
d'aller plus moderement en l'ottroy d'icelles. Chacun sait que
le bled, en France, n'est pas si tost meur, que l'Espagnol ne
l'emporte, d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade,
est fort sterile; joint la paresse qui est naturelle au peuple
d'icelle[191]. D'autre part le pas de Languedoc et de Provence en
fournit presque la Tuscane et la Barbarie. Ce qui cause l'abondance
d'argent et la chert du bled. Car nous ne tirons quasi autres
marchandises de l'Espagnol que les huilles et les espiceries, avec
des oranges; encores les meilleures drogues nous viennent du Levant.
La paix avec l'estranger nous donne les traittes, et par consequent
la chert, qui n'est si grande en temps de guerre[192], durant
laquelle nous ne trafiquons point avec l'Espagnol, le Flamand et
l'Anglois, et ne leur donnons ny bled ny vin, et  ceste occasion
il faut qu'ils nous demeurent et que nous les mangions. Lors les
fermiers en partie sont contraints de faire argent. Le marchand n'ose
charger ses vaisseaux, les seigneurs ne peuvent longuement garder
ce qui est perissable, et consequemment il faut qu'ils vendent et
que le peuple vive  bon march. En temps de guerre donc, que les
traittes sont interdites, nous vivons  meilleur pris qu'en temps
de paix. Toutefois les traittes nous sont necessaires, et ne nous
en saurions passer, bien que plusieurs se soient efforcez de les
retrancher du tout, croyans que nous pouvons vivre heureusement et 
grand march sans rien bailler  l'estranger ny sans rien recevoir de
luy. Ce qui sera deduit cy-aprs en l'article des moyens de remedier
 la chert. Et n'y a qu'une faute aux traittes: c'est que sans
considerer la sterilit des annes et l'extresme disette des bleds,
on les donne aussi liberalement que si les grains en rapportoient
six vingts, comme jadis on a veu en Sicile, l o, si on les donnoit
avec consideration de la saison, elles nous apporteroient plusieurs
grandes commoditez; et si elles nous enlevoient le bled et le vin, en
recompense elles nous rendroient  bon march plusieurs choses dont
nous avons besoing et qu'il faut necessairement avoir de l'estranger,
comme les metaux et autres que nous deduirons cy-aprs.

          [Note 191: Bodin entre dans quelques autres dtails sur
          cette paresse des Espagnols, qui avoit si bien trouv
          son compte dans la vie facile que lui faisoit l'or
          d'Amrique, et qui toit cause qu'un grand nombre de nos
          travailleurs migroient continuellement vers ses provinces.
          On y trouvoit tout  faire et au meilleur prix, mme
          le service et les oeuvres de main, ce qui, dit Bodin,
          attire nos Auvergnats et Limosins en Espagne, comme j'ay
          seu d'eux-mmes, par ce qu'ils gaignent le triple de ce
          qu'ils font en France: car l'Espagnol, riche, hautain et
          paresseux, vend sa peine bien cher, tesmoing Clnard,
          qui met en ses epistres, au chapitre de despense, en un
          seul article, pour faire sa barbe, en Portugal, quinze
          ducats par an. Ce n'toient pas seulement des Limosins et
          des Auvergnats dont l'migration continuelle alimentoit
          l'Espagne de travailleurs. Le Gevaudan en fournissoit
          beaucoup, surtout pour les bas mtiers, auxquels rpugne
          la dignit castillane. De l le sens mprisant que les
          Espagnols ont donn au mot _gavasche_, qui est le nom
          de ces laborieux montagnards. V. le _Lougueruana_, p.
          39; de Mry, _Hist. des proverbes_, t. 1, p. 306; Fr.
          Michel, _Hist. des races maudites_, t. 1, p. 346. Encore
          aujourd'hui l'Andalousie est pleine d'Auvergnats; ce sont
          eux surtout qui font le vin. Quand Olavids tablit dans la
          Sierra Morena,  la fin du 18e sicle, la petite colonie de
          la _Caroline_, c'est en partie avec des Franois qu'il la
          peupla.]

          [Note 192: V. une des premires notes.]

La cinquiesme cause de la chert provient du plaisir des princes, qui
donnent le pris aux choses. Car c'est une rgle generale en matire
d'Estats, que non seulement les roys donnent loy aux subjets, ains
aussi changent les moeurs et faons de vivre  leur plaisir, soit en
vice, soit en vertu, soit s choses indifferentes. Ce qui merite un
long discours, qui pourroit estre accompagn de plusieurs exemples.
On a veu que par ce que le roy Franois premier aimoit fort les
pierreries,  l'envy du roy Henry d'Angleterre et du pape Paul III,
de son regne tous les Franois en portoient. Depuis, quand on vit
que le feu roy Henry les mesprisa[193], on n'en vit jamais si grand
march. Maintenant qu'elles sont aimes et cheries de noz princes,
chacun en veut avoir, et elles haussent de pris.

          [Note 193: Bodin dit la mme chose, avec quelques dtails
          de plus. Il est certain que Henri II n'aimoit pas le luxe
          des vtements et le combattit autant qu'il put, surtout par
          son exemple. Lorsqu'on a crit dans toutes les histoires de
          France qu'il fut le premier  porter des bas de soie, on a
          dit tout le contraire de la vrit. Il fut le seul de sa
          cour qui n'en voulut pas porter. V. notre livre _L'esprit
          dans l'histoire_, p. 152-53, note.]

La sixiesme cause de la chert provient des impositions mises sur
le peuple[194]. En quoy il faut premirement excuser la calamit du
temps et les guerres que les rebelles de ce royaume ont suscites
contre le roy, qui pour la soustenir a est, contre son bon et
clement naturel, contraint de charger de quelques impositions son
peuple[195], lequel doit esperer une decharge d'icelles quand Sa
Majest aura purg son royaume des divisions qui y ont jusques icy
est, et doit le peuple avoir consideration  cela, comme pour sa
bont et patience accoustume il a eu jusques icy. Les charges donc
qui sont survenues sur les calamitez des guerres et sur cinq ou six
annes, qui subsequutivement ont est steriles, sont si grandes, que
le pauvre laboureur n'a plus aucun moyen de les supporter; il n'a
(comme il a est dit) ny bled pour vivre, ny pour semer, ny pour
payer ses debtes. S'il a du bled pour semer, il n'a point de chevaux
pour labourer: car, ou les collecteurs des tailles les luy enlvent
pour le payement d'icelles, ou le soldat, auquel tout est permis,
les luy volle, ou il est contraint de les vendre, pour n'avoir moyen
de les nourrir. Ainsi les terres demeurent  estre semes  faute de
semence, et  labourer  faute de chevaux, et n'estans les terres
ensemences il n'y a point de bled, et de l vient la chert, et
celles qui le sont apportent peu, comme a est dit, pource qu' cause
de la pauvret du laboureur elles n'ont les faons necessaires et
accoustumes.

          [Note 194: Par exemple, pour ne parler que de la _taille_,
          impt dont le peuple toit souvent grev, il est certain
          que depuis Louis XII le chiffre en avoit tripl: de quatre
          millions il s'toit lev  douze. V. Guy Coquille,
          _Hist. du Nivernois_, au chapitre _Assiette et naturel du
          Nivernois_. De mme pour la _gabelle_, dont on avoit trouv
          moyen de faire un impt fixe, comme la taille, en forant
          les particuliers  manger ou  prendre une quantit de
          sel dtermine, ou tout au moins  payer comme s'ils le
          prenoient ou le mangeoient, ce dont Bodin se plaint fort
          dans sa _Rpublique_, liv. 6, ch. 2. V. aussi _Journal de
          Henri III_, 1er aot 1581. Sur l'accroissement excessif
          des impts  cette poque, on peut consulter avec fruit
          un livre paru en mme temps que le _Discours_ de du
          Haillan, c'est le _Trait de taille_, par Jean Combes;
          Poitiers, 1586.--Dans la premire moiti du 17e sicle,
          les impts augmentrent dans une proportion encore plus
          sensible. On le voit par une trs intressante et trs
          srieuse mazarinade: _La promenade ou les entretiens d'un
          gentilhomme de Normandie avec un bourgeois de Paris sur
          le mauvais mnage des finances_; Paris, 1649, in-4.--Une
          lection qui, en 1628, payoit 40,000 livres pour les
          tailles, en payoit 200,000 en 1645 ou 1646. Mais le roi,
          dit M. Moreau avec beaucoup de raison, n'en recevoit pas
          davantage. (_Bibliographie des mazarinades_, t. 2, p.
          384.) En effet, il ne falloit, en 1528, que 6,000 fr. de
          frais de perception, tandis qu'en 1646 les traitants
          percevoient 50,000 livres pour les gages des officiers, qui
          ne les touchoient pas; puis 50,000 livres de non-valeurs, 
          cause de la pauvret des paroisses; enfin 5 sous pour livre
          en payant le quart comptant et 50,000 livres en promesses
           plusieurs termes. Les ministres traitoient de ces 50,000
          livres avec des sous-fermiers  un tiers de remise.
          C'toient des prte-nom.]

          [Note 195: Du Haillan oublie, dans les causes de la misre
          publique, la mauvaise administration des finances. On
          diroit qu'il craint d'en parler. N. Froumenteau, dans
          son trs curieux livre _Le secret des finances de France
          descouvert et departi en trois livres_, etc., paru  la
          mme poque, n'avoit pas eu pareille retenue. Ses plaintes
          se font jour jusque dans l'Epistre au roy, en tte de
          son ouvrage. Il y montre les finances merveilleusement
          altres, et tout par faute de n'avoir t fermes sous une
          bonne et asseure clef; car il y a, dit-il, des crochets de
          tous calibres: crochets tortus, crochets mignards, crochets
          prodigues, crochets subtils, crochets de femmes.]

La huitiesme cause est la sterilit et infertilit de cinq ou six
annes, que subsequemment nous avons eues par tout ce royaume,
esquelles nous n'avons recueilly ny bled, ny vin, ny foin, que bien
peu, et ce peu qui s'est recueilly a est dissip par la guerre, et
les chairs pareillement ont est dissipes, et l'engeance d'icelles
mange et perdue; de faon que la dissipation frequente par la
frequence des guerres venant sur la frequente sterilit de plusieurs
annes estant jointe  la sterilit presente est cause de la dite
chert.

Voil les huict causes les principales de nostre chert, avec
lesquelles nous pourrons mettre le haussement du pris des monnoyes,
et les changemens particuliers qui ordinairement adviennent et qui
font encherir les choses de leur pris ordinaire, comme les vivres
en temps de famine, les armes en temps de paix, le bois en hyver,
les ouvrages de main, comme peintures et quinquaillerie aux lieux
o il ne s'en fait point. Mais ces choses particulires ne sont pas
considerables au cas qui s'offre, qui est general. Icy on pourra
mettre en avant que, si les choses alloient en encherissant, en
partie pour le degast, en partie aussi pour l'abondance d'or et
d'argent, et pour les causes susdites, nous serions enfin tous
d'or, et personne ne pourroit vivre pour la chert. Cela est bien
vray; mais il faut considerer que les guerres et calamitez qui
ordinairement adviennent aux choses publiques arrestent bien le cours
de la fortune[196]; comme nous voyons que jadis noz pres ont vescu
fort escharcement[197] par l'espace de cinq cens ans, sans cognoistre
que c'estoit que d'avoir vaisselle d'argent, ny tapisseries, ny
autres meubles exquis, ny sans avoir tant de friandes viandes, comme
aujourd'huy nous en usons. Et si on considre le pris des choses de
ce temps-l, nous trouverons que ce qui se vendoit alors quinze sols
aujourd'huy en couste cent, voire davantage.

          [Note 196: Dans son livre _Secret des finances_, cit tout
           l'heure, Froumenteau fait le compte des pertes de toutes
          sortes que fit la France pendant les guerres de religion:
          36,300 preudhommes y ont t massacrs, dit-il; 1,200
          femmes ou filles y ont t estrangles ou noyes; 650,000
          soldats, tous naturels franois, y ont perdu la vie. Bref,
          cette litire est couverte de plus de 765,000 livres
          perdues,  l'entour de laquelle vous y voyez 12,300 femmes
          et filles violes; elle est esclaire de plus de 7,000 ou
          8,000 maisons qui ont est brles.]

          [Note 197: Chichement. Pour donner du mot _chars_ et de
          ses drivs un exemple qui se rapporte aux faits contenus
          dans cette pice, nous rappellerons qu'on se servoit du
          verbe _charser_ pour exprimer la diminution impose au
          titre d'une pice de monnoie. V. _Ordonnances des rois de
          France_, t. 2, p. 428.]

Donc, puis que nous savons que les choses sont encheries et que nous
avons discouru les causes de l'encherissement, il reste maintenant 
trouver les moyens d'y remedier au moins mal qui sera possible, sans
vouloir blasmer aucunement ce que les magistrats ont fait jusques icy
pour trouver quelques remdes  ceste chert, ny sans vouloir par
trop imputer cela  la mauvaise police de la France. Et commencerons
par l'abondance de l'or et d'argent, laquelle, combien qu'elle soit
cause du grand pris et haussement des choses, neantmoins c'est la
richesse d'un pas, et doit en partie excuser la chert: car, si nous
avions aussi peu d'or et d'argent qu'il y en avoit le temps pass, il
est bien certain que toutes choses seroient d'autant moins prises et
acheptes que l'or et l'argent seroit plus estim.

Quant au degast et  la dissipation, tant des biens que des habits,
on a beau faire et reiterer si souvent tant de beaux edits sur les
vivres, et mesmement sur les habits, sur les draps et passemens d'or
et d'argent, si on ne les fait estroitement observer. Mais on diroit
que tant plus on fait de belles deffenses d'en porter et plus on en
porte, et jamais elles ne seront bien observes ny executes si le
roy ne les fait garder aux courtisans: car le reste du peuple se
gouverne  l'exemple du courtisan en matires de pompes et d'excez,
et jamais n'y eut aucun Estat auquel la bonne ou mauvaise disposition
ne decoulast du chef  tous les membres. Mais ce degast n'est rien
 la comparaison de celuy que fait le gendarme et soldat, vagant et
ravageant impunement toute la France: chose veritablement lamentable,
et laquelle, entre toutes les causes de la chert, il faut cotter
la principale; estant comme monstrueux de voir le Franois, contre
tout droict et obligation naturelle, devorer, piller, ranonner le
Franois, et exercer sur luy cruaut plus grande qu'il ne feroit sur
un estranger, un barbare ou un infidle. Le roy mande sa gendarmerie
et lve le soldat pour son service et pour conserver et garentir ses
subjets de l'oppression de ses ennemis; mais tant s'en faut que le
soldat face ce pourquoy il est lev[198], qu'au contraire, autant
qu'il y a de soldats, autant sont-ce d'ennemis qui se licentient et
desbordent par ce royaume, et mettent tout en proye comme en pas
de conqueste. Si une troupe de deux cens soldats passe par un pas,
ils y font un tel degast qu'ils consumeront plus de vivres que ne
feroient trois ou quatre mille hommes vivans  leurs despens avec
raison. Non contens de manger et devorer au pauvre laboureur sa
poulle, son chappon, son oyson, son veau, son mouton, sa chair sale,
et luy consumer ses provisions, ils le ranonnent, battent, emportent
ce qui se trouve de reste et emmeinent ses chevaux, ou son boeuf,
ou son asne: tellement que le pauvre homme, desnu de tous moyens,
entre en un desespoir de se pouvoir plus remonter, ou s'il essaye et
vend  vil pris une pice de terre, ou ce peu de meubles qui luy est
rest, il n'a pas plustost achet une poulle, un oyson, un cheval,
ou mis quelque chose en son grenier ou salloir qu'incontinent il luy
est ravy. Par ce moyen, estant desnu de tous biens, il se resoult
de ne plus nourrir de bestial; il delaisse son trafic; il quitte sa
ferme, ou, s'il la continue, il ne peut labourer ses terres, et ce
qu'il laboure est mal labour, mal fum, mal ensemenc; de sorte que
la moiti des terres demeure en friche, et l'autre moiti est si mal
cultive qu'elle ne rapporte que le tiers et le quart de ce qu'elle
rapportoit auparavant. Voil les fruicts et effets des guerres
civiles, lesquelles nous apportent ceste grande calamit et chert,
sans esperance ny apparence d'aucun profit.

          [Note 198: Sur les dgts commis par les gens de guerre
          dans les pays qu'ils toient chargs de dfendre, V.
          plusieurs pices des tomes prcdents, et, dans celui-ci,
          p. 77, note. V. aussi _Journal de Henri III_, dit.
          Petitot, p. 292, 293. Les soldats en toient venus  un
          tel degr d'insolence, dit l'ambassadeur vnitien Jrme
          Lippomano, qu'ils prtendoient pouvoir vivre de pillage.
          _Relat. des ambassad. vnitiens_ (docum. indits, t. 2, p.
          380.)]

Quant aux monopoles des marchans et artisans, qui s'assemblent
en leurs confrairies pour asseoir le pris  leurs marchandises
et  leurs ouvrages et journes, il faudroit deffendre les dites
confrairies[199], et suivre en cela ce qui fut sur la deffense
d'icelles ordonn aux estats d'Orlans. Et pour parler des monopoles
des marchans et fermiers qui portent la chert du bled, nous
suivrons en cest article les articles comprins en la belle et
docte remonstrance que M. de Bailly, second president en la Chambre
des comptes  Paris, a depuis quelques annes faicte au roy, et
dirons que pour eviter la chert du bled, qui a souvent cours en ce
royaume, et empescher que les marchans fermiers (qui ne cherchent que
leur profit) gardent et reservent trop long-temps leurs grains au
grenier, comme ils sont coutumiers, attendans le temps cher  leur
advantage, les ventes s'en feront d'an en an, et au temps port par
l'ordonnance, et qu' ce faire les dits fermiers seront contraints
par les juges et officiers des lieux, afin que le pauvre peuple, qui
a tant de peine et de travail  labourer et cultiver la terre, et
duquel le roy tire ses tailles, aydes et subsides, en puisse estre
secouru pour son argent, et au temps port par l'ordonnance, auquel
le bled est volontiers le plus cher.

          [Note 199: V. l'une des notes prcdentes, au sujet de
          la mesure prise par Poyet contre les confrairies. C'est
          aussi en haine de ces corporations engraisses par le
          monopole que parut l'ordonnance royale dclarant qu'un
          matre reu  Paris pourroit exercer son mtier dans toute
          la France. (Isambert, _Anciennes lois franoises_, t.
          14, p. 399.)--C'toit presque affranchir l'industrie du
          monopole des corporations, dit M. Chruel (_Histoire de
          l'administration monarchique_, etc., t. 1, p. 225).]

Que, suivant les anciennes ordonnances des rois, nul estranger ne
soit admis ny receu  encherir et prendre les fermes du domaine,
aydes et gabelle, ny  en estre associ, afin que le profit qui en
pourra provenir ne sorte hors du royaume, comme il se voit qu'il en
sort plusieurs deniers par le moyen des annates, banques et draps de
soye, subsides des procez, imposition foraine, la doane de Lyon,
fermes d'eveschez, abbayes et priorez et autres moyens, qui passent
tous par la main des fermiers estrangers. Et outre ce nous pouvons
dire une chose qui advient ordinairement, et qui depuis nagures est
advenue, comme nous avons cy-dessus dit: c'est que ds que les bleds
et les vins sont recueilliz, ou quelquefois devant, les marchans
vont par les champs, arrent tous les fruicts ou les achtent  beaux
deniers, ou les prennent en payement de ce qui leur est deu par le
pauvre pasant, et les serrent, et en les serrant en engendrent la
disette, de laquelle vient la chert, et aprs cela ils les vendent
 leur mot, quand ils voyent qu'on ne peut vivre sans passer par
leurs mains. A quoy il faudroit remedier par rigoureuses ordonnances,
deffenses et arrests, et empescher tels monopoles, et qui portent un
prejudice inestimable.

Les fermes seules, sans les monopoles de ceux qui les tiennent,
eussent bien peu servir d'une cause de la chert. Il n'y a pas
cinquante ans qu'en France il n'y avoit gure de gens qui donnassent
leurs biens  ferme, chacun les tenoit en recepte; et surtout les
rois ne donnoient pas leur domaine et autres droicts  ferme, de la
faon avec laquelle on a depuis proced, et quelques ordonnances
qu'ayent ci-devant faites les rois sur le fait, ordre et distribution
de leurs finances, jamais n'ont voulu bailler tout le corps des
recettes de leur domaine  ferme, mais seulement le domaine muable
et casuel, pour trois, six ou neuf annes, ainsi qu'il a est advis
pour le mieux, ains les ont fait exercer et manier s receptes
pour la conservation de leurs droits, qui ne gisent en daces[200]
ny intrades, comme s autres pas, mais en cens, rentes foncires,
tenues feodalles, terres, prez, moulins, estangs et autres fermes
particulieres et emolumens de seigneuries directes; pour la
conservation desquels droicts a est trouv utile et ncessaire qu'il
y eust receveurs particuliers, pour en compter par le menu et tenir
registre fidelle, afin aussi que les procureurs generaux de Leurs
Majestez en leurs cours souveraines, et autres, ayent recours ausdits
comptes, qui sont les seuls tiltres du domaine, pour deffendre
les dits droicts, dont y a ordinairement plusieurs procez, pource
que chacun s'essaye et s'efforce d'entreprendre sur ledit domaine
et l'usurper. Ce que la chambre des comptes  Paris a cy devant
amplement remonstr au roy et  messieurs de son conseil, et les
inconveniens qui peuvent advenir en baillant ledit domaine  ferme,
dont il semble estre raisonnable que pour le bien de ce royaume et
commodit des subjects du roy, son bon plaisir fust ordonner, en
faisant les baux  ferme dudit domaine, ce que cy dessus a est dit.

          [Note 200: Taxes.]

Quant aux traittes, elles nous seroient grandement profitables si
on y alloit plus modestement qu'on ne fait. Chacun sait que le
commerce s choses consiste en permutation, et, quoy que veuillent
dire plusieurs grands personnages, qui se sont efforcez de retrancher
du tout les traittes, croyans que nous pourrions bien nous passer
des estrangers, cela ne se peut faire[201], car nous avons affaire
d'eux et ne saurions nous en passer. Et si nous leur envoyons du
bled, vin, sel, saffran, pastel, papier, draps, toiles, graisses et
pruneaux[202], aussi avons-nous d'eux en contr'eschange tous les
metaux (hormis le fer), or, argent, estain, cuyvre, plomb, acier, vif
argent, alun, soulphre, vitriol, couperoze, cynabre, huilles, cire,
miel, poix, brezil, ebene, fustel[203], gayac, yvoire, marroquins,
toiles fines, couleur de couchenil, escarlate, cramoisi, drogues
de toutes sortes, espiceries, sucres, chevaux, saleures de saumons,
sardines, maquereaux, molues, bref une infinit de bons vivres et
excellens ouvrages de main.

          [Note 201: Tout ce que du Haillan va dire sur la libert
          du commerce: et l'utilit du libre change est encore
          emprunt au _Discours_ de Bodin, dont M. H. Baudrillart
          ne peut, en cela, trop louer la hardiesse et l'lvation
          des vues (_J. Bodin et son temps_, p. 176-177). Le systme
          prohibitif, qui s'est si bien perptu en France, y toit
          nouveau alors. Il a pour vrai parrain chez nous le ministre
          de Charles IX, Ren de Birague, qui fut chancelier depuis
          la mort de Lhpital jusqu'en 1578. Il importoit d'Italie
          ces ides qui sont aujourd'hui si difficiles  extirper
          de notre sol. Il posa le premier en principe, dit M.
          Baudrillart, la double defense de faire sortir du pays les
          matires propres  la fabrication et d'y faire entrer les
          produits des manufactures trangres. (_Id._, p. 14.)]

          [Note 202: Du Haillan ne donne gure ici que le dtail
          des choses que nous exportions alors en Angleterre, et
          dont on trouve le compte plus tendu et plus circonstanci
          dans la _Galerie philosophique_ de de Mayer, t. 2, p.
          323. Quelques unes des marchandises que l'Angleterre nous
          envoie aujourd'hui, _couteaux_, _peignes_, _clincailleries_
          (sic), figurent parmi celles que nous lui envoyions alors.
          On y trouve aussi des _miroirs_, du _papier_, comme nous
          l'avons dj dit, des _cartes_. Ce dernier commerce, dont
          le centre toit  Rouen, s'tendoit trs loin. L'Espagne ne
          s'approvisionnoit que chez nous, pour elle et ses colonies.
          V. _Archives curieuses_, 2e srie, t. 12, p. 230, anne
          1695.]

          [Note 203: Lisez _fustet_. C'est un arbre qui crot en
          Provence et en Languedoc, et dont la racine et l'corce
          servent pour la teinture, tandis que les feuilles sont
          employes par les corroyeurs.]

Et quand bien nous nous pourrions passer d'eux, ce que nous ne
pouvons faire, encore devons-nous faire part  noz voisins de ce que
nous avons, tant pour le devoir de la charit, qui nous commande de
secourir autruy de ce qu'il n'a point et que nous avons, que pour
entretenir une bonne amiti et intelligence avec eux. Bien seroit-il
bon et raisonnable de deffendre le trafic des choses non necessaires,
et qui ne servent que de volupt, comme des faulses pierres, des
parfums et autres choses, desquelles nous nous pourrions bien passer.
Mais il faudroit que, quant aux traittes des bleds, aucunes n'en
fussent accordes ny octroyes aus dits marchans, fermiers, et leurs
associez, durant le temps de leurs fermes, afin que par le moyen des
dites traittes et intelligences des dites fermes et marchans, les
bleds ne peussent estre transportez hors du royaume; et davantage,
faire en sorte que les traittes ne fussent si liberalement accordes
comme elles sont aux favoris de cour, mesme durant l'extrme chert
qui rgne, afin que le transport de noz bleds ne nous amne une
chert excessive et dommageable au public.

Pour toucher le moyen de remedier  la chert du prix des choses
ausquelles les princes prennent plaisir, comme aux peinctures et
pierreries, cela consiste en eux-mesmes. Et pour le moins s'ils en
veulent avoir beaucoup et se faire voir tous luisans en pierreries,
ils doivent faire deffenses  leurs subjects d'en porter. Mais c'est
la coustume de France que le gentilhomme veut faire le prince, et,
s'il voit que son maistre se pare de pierreries, il en veut aussi
avoir, deust-il vendre sa terre, son pr, son moulin, son bled ou
son bois, ou s'engager chez le marchant. Les princes ne devroient
tant reluire ny paroistre par pierreries que par la vertu, et sont
assez cogneuz, respectez et regardez par leur rang et authorit,
sans desirer d'estre davantage veuz par la lueur des pierreries
precieuses. Les grands princes de jadis ne s'en soucioient pas
beaucoup; mais depuis, ayans goust les dlices du monde, ils en ont
voulu avoir en abondance et s'en parer, pensans par l se rendre
plus vnrables  leurs peuples. Cela est bon en eux, si les petits
compagnons ne vouloient les ensuivre en ceste despense, laquelle il
faudroit deffendre bien estroittement, et lors on ne verroit point
tant de pierreries faulses qu'on en voit aujourd'huy, et si ne
seroient pas si chres, pource qu'il n'y auroit gures d'hommes qui
en achetassent.

Les impositions et gravesses mises sur le peuple, et les tailles
excessives, aydent grandement  la chert, comme il a est dit cy
dessus; le remede desquelles aussi consiste en la benignit du roy,
en laquelle nous devons tant esperer, qu'estans ostes les causes
pour lesquelles il les a imposes, qui sont les guerres civiles et
le payement de ses debtes, il en deschargera son pauvre peuple, qui
de ceste esperance allge sa pauvret; et quant aux guerres, qui
ont enseign au soldat l'insolence pour brusler, piller, ravager et
dissiper, tout cela requiert de belles ordonnances militaires sur le
reglement de la vie des gens de guerre.

La chert de cinq ou six annes que nous avons eues striles l'une
aprs l'autre, cause par les moyens cy dessus declarez, peut estre
corrige et y peut estre remedi par bonnes ordonnances sur la
distribution, ordre, reserve, vente et taux des vivres, lesquelles
suppleront aucunement  ladite strilit, et nous apporteront,
sinon un grand march de toutes choses, pour le moins meilleur
que nous ne l'avons: car il n'y eut jamais si grande strilit
ny disette de biens que la bonne police n'y ait suppl; mais l
o elle defaut, on pourroit avoir des vivres en abondance que la
chert y sera tousjours. Mais il y a un moyen lequel, quand tous
les autres cesseroient, nous peut seul oster la grande chert et
couper broche  tous monopoles: c'est qu'aux principales villes de
chacune province on dresse un grenier public dans lequel on pourra
assembler telle quantit de bleds qu'on verra estre ncessaire pour
partie de la nourriture des habitans de la dite province, lesquels
greniers seront ouverts et le bled distribu au peuple  mesure qu'on
verra la ncessit et que le march ordinaire n'y fournira plus,
ou que le bled y sera trop cher par le monopole du marchant[204].
Et o une ville se trouvera necessiteuse, les autres villes seront
tenues la secourir, ou ceux des dites villes qui auront charge de la
police advertir souvent les uns les autres de la quantit et pris de
leurs grains, et pourront contraindre tous gentilshommes, fermiers,
marchands et autres, de vendre leurs bleds, et n'en faire autre
rserve que pour leur provision; et si aucun marchant veut acheter
des bleds en une province pour les transporter en l'autre, il sera
tenu advertir les officiers de la dicte police de la quantit du
bled qu'il veut acheter et du lieu o il le veut transporter, afin
que les dits officiers puissent donner advertissement aux autres de
l'achapt, quantit, pris et transport des dits bleds. Par ce moyen le
gentilhomme, l'abb, le fermier, seront contraints de vendre leurs
bleds au mesme pris qu'il se vendra au grenier public, le marchant
ne pourra monopoler, les bleds seront conservez aus dits greniers
publics, bien mesnagez, et eschangez d'an en an. Tellement que, si
les moyens et remdes  la chert cy dessus deduits sont pratiquez
et joints avec ce dernier, nous ne pouvons sinon esperer une prompte
abondance de toutes choses en ce royaume, lequel par ce moyen
nous verrons florissant, craint, redout et remis en sa premire
splendeur, voire plus grande qu'il ne fut jamais. Voyl ce que nous
pouvons dire des causes de la chert et des moyens d'y donner un
bon remde, aprs ce que depuis cinq ans en a bien doctement et
encore plus discouru M. Jean Bodin, advocat en la cour, en un bel
oeuvre qu'il a fait, duquel nous avons tir une grande partie de
cestuy avec quelques articles de la susdite remonstrance du dit
sieur president Bailly, y ayans mis du nostre ce que nous a sembl
convenable et propre  la matire que nous avions deliber de traiter.

          [Note 204: Sur l'abus du monopole des marchands de bl,
          dont il a dj t parl, V. notre t. 3, p. 316-317.]




_Le May de Paris._

M.D.C.XX. In-8.

       *       *       *       *       *

_Au Roy._

      Recalme ton lustre,  Paris!
      Cesse tes pleurs et tes orages,
  Ton roy, ton vrai soleil, te rend les adventages
          Qui t'ont donn le prix[205].

      A bon droict tu sechois d'ennuy,
      Perdant les rays de sa lumire,
  Car des bords du Levant jusqu' l'autre barrire
          Il n'est rien tel que luy.

      Depuis Clovis tu n'eus jamais
      Un roy si combl de merveille,
  Ny pour rgir ton cours une vertu pareille
          Ne luyra dsormais.

      La douceur et la probit,
      L'amour et la recognoissance,
  La valeur et l'honneur avecques la prudence,
          Ornent sa Majest.

      C'est la vray ame de Henry,
      De qui tu fus la bien-ayme,
  Un phoenix qui renaist de la cendre anime
          D'un pre tant chery.

      Pre qui te sceut delivrer
      Du frein de la guerre homicide,
  Et te fit (se baignant dans les gloires d'Alcide)
          Ton bon-heur recouvrer.

      Que donc tu reprennes vigueur;
      Que tes ennuys gaignent la fuitte,
  Et que maints doux plaisirs d'une meilleure suitte
          Relogent dans ton coeur.

      Belle, que tes cheveux espars
      R'aqurent leur grace et leurs charmes,
  Que tes yeux languissants tesmoignent, pour des larmes,
          Des ris de toutes parts.

      Que ce teint de royales fleurs,
      O la tempeste fait ombrage,
  Comme devant remette, en brisant son nuage,
          Ses premires couleurs.

      Relve ce front et ce port,
      Que mesmes l'estranger admire,
  Puis que ton grand soleil heureusement aspire
          A te donner confort.

      Aussi bien, reyne des citez,
      Il n'est chose qui n'embellisse
  Ores que le printemps dans les campagnes glisse
          Mille diversitez.

      La terre, que l'hyver obscur
      Transissoit de neige couverte,
  Des-ombrage son teint, reprend sa robbe verte,
          Et l'air redevient pur.

      Tout brille, tout est embasm,
      Dans le sein des molles prairies,
  De parfums odorans, comme de pierreries
          Largement parsem.

      De branche en branche les oyseaux
      Leurs chansonnettes apparient;
  Les ruisselets d'argent aux zephires marient
          Les concerts de leurs eaux.

      Et l'amour, pour entretenir
      Les vives escences du monde,
  Voltige en s'esbatant d'une aisle vagabonde,
          Faisant tout r'ajeunir.

      En ce temps, parmy tant de feux
      Que la nuict range sur nos testes,
  Les Gemeaux, qui sur l'onde accroissent les tempestes,
          Ont leur rgne tous deux.

      Mais pour les faveurs dont ce roy
      T'honore d'une ame benigne,
  Que luy veux-tu donner,  Paris! qui soit digne
          De luy comme de toy?

      Voicy le plus beau mois de tous,
      Mois gaillard, o d'accoustumance
  On fait present d'un may[206], quand il reprend naissance
          Par un mouvement doux.

      Ha! que luy presenterois-tu,
      Quel arbre ou quelle fleur d'eslite,
  Si les plus excellents ont vou leur merite
          A sa digne vertu?

      Sa main toute de palmes rompt,
      Et pour une tierce couronne
  Maint tortis de laurier plainement environne
          Ses temples[207] et son front.

      L'oeillet est compris en son teint,
      Le beau lys en son armoirie,
  Et sa lvre, imitant une jeune prairie,
          De la rose se peint.

      Arrire tous ces vains presens,
      Qu'ailleurs s'anime leur victoire;
  Ils manquent pour un roy si renomm de gloire,
          En de si nouveaux ans.

      Le present, le may qu'il luy faut,
      D'une vraye recognoissance,
  Est l'arbre de l'amour et de l'obeissance,
          A qui rien ne deffaut.

      C'est la vive fleur de renom
      Que le devoir a mis en estre,
  Et la fidelit que l'on void apparoistre
          En l'esclat de ton nom.

      Sus donc, astre de l'univers,
      En qui tant de bien se descouvre,
  Porte luy maintenant jusqu'au chasteau du Louvre
          Sur l'aisle de mes vers.

          [Note 205: A la fin d'avril 1620, Louis XIII s'toit mis en
          route pour aller jusqu' Tours se rconcilier avec sa mre.
          A peine toit-il  Orlans, que Luynes, qui le conduisoit,
          changea de pense et le ramena brusquement  Paris; de l
          ce compliment potique. Le dpart avoit du reste soulev
          bien des plaintes. V. notre dition des _Caquets de
          l'Accouche_, p. 57, note 2.]

          [Note 206: C'toit en effet l'usage, mais il commenoit
           se perdre alors. Au XVe sicle, personne n'y manquoit,
          pas un amant surtout. On lit dans _le Sermon joyeux auquel
          est contenu tous les maux que l'homme a en mariage,
          nouvellement compos  Paris_:

               Quand vient le premier jour de may
               A son huys fault planter le _may_,
               Et le premier jour de l'anne
               Faut-il qu'elle soit estrenne.

          Cette coutume galante avoit fait crer le joli verbe
          _mayoler_, qui se trouve dans ces vers de Froissard:

               Pour ce vous veux, Madame, mayoler.
               En lieu de may, d'un loyal coeur que j'ay.]

          [Note 207: Pour _tempes_. V. plus haut, p. 15.]




_Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques
curieux au bois de Vincennes  dessein de voir Jean de Werth[208], et
ce qui s'en est ensuivy._

_A Paris, par Guillaume Sausse,  la rue des Trois-Citrouilles, 
l'enseigne des trois Poireaux, vis--vis des trois Navets._

          [Note 208: C'est le soudard Brabanon, rendu si fameux par
          le dicton populaire. N dans la Gueldre, simple soldat
          de fortune, il toit arriv au commandement de l'arme
          bavaroise aprs la mort d'Aldringer, en 1634. Il n'y avoit
          pas de chef de bandes que l'on redoutt plus en France,
          aussi ce fut une vritable panique  Paris, lorsqu'on y
          sut, en 1636, que la prise de Corbie par les Espagnols
          venoit de lui ouvrir un libre passage jusqu'aux portes de
          la capitale. V. notre t. 5, p. 338, note. C'est alors que
          Scarron crivoit au chant du _Typhon_:

               On dit que quelques bons esprits
               Ordonnrent qu'on ft des grilles
               Pour se garentir des soudrilles
               Du redoutable Jean de Vert.

          Deux ans aprs, les Parisiens prirent leur revanche de
          cette belle frayeur. Jean de Werth et le duc de Bernard de
          Weimar, qui commandoit pour la France, se rencontrrent
          prs de Rheinfeld. Il y eut deux actions. Dans la premire,
          le 18 fvrier, les Franois furent dfaits; mais dans la
          seconde, cinq jours aprs, c'toit le tour de Jean de
          Werth, qui fut compltement battu et fait prisonnier.
          Pour que les Parisiens n'en doutassent point, on le leur
          amena. C'est  Vincennes qu'il fut enferm. Tout le monde
          l'alla voir, et beaucoup sans doute eurent des dconvenues
          pareilles  celle des curieux dont on raconte ici le
          voyage. Les chansons allrent leur train, chacune ramenant
           la fin des couplets le nom du chef qu'on avoit tant
          redout, mais dont on se moquoit  prsent qu'on ne le
          craignoit plus. De l le dicton: _Je m'en moque comme de
          Jean de Werth_. Lui cependant ne se moquoit pas moins des
          moqueurs. Il passoit ses journes en vritable Allemand,
          c'est--dire  boire, et, dit Bayle,  prendre du tabac en
          poudre, en cordon et en fume. V. son _Dictionnaire_, art.
          _Werth_. On le garda jusqu'en 1642, et ces quatre ans, dit
          Mlle Lhritier, l'une des dernires qui l'aient chansonn,
          furent appels _le Temps de Jean de Werth_. V. _Mercure
          galant_, mai 1702, p. 77. A peine libre, il ne chercha
          qu'une revanche; il la trouva bientt  Tudlingen, o, le
          25 novembre, il aida vigoureusement Merci et le duc Charles
           battre le marchal de Rantzau.]


Il y a tousjours des personnes de si bon naturel et d'une humeur
si joviale qui apprestent  rire sans y penser  plusieurs, pour
ce que le desir et la curiosit des choses estant animes, et
auquel on appette avec un desir extrme de voir: c'est l o nous
nous trompons insensiblement dedans nostre imagination, et cecy
est  remarquer, que certains quidans ayans fait partie d'aller se
promener au Cours[209], prirent jour auquel ils avoient plus de
loisir dans la semaine de se recrer, et devisans par ensemble sur
le chemin des affaires du temps et de la guerre, chacun se plaignant
de sa condition, quelqu'un d'entre eux rompit ces discours, et les
fit deliberer d'aller jusques au bois de Vincennes,  cause qu'il
y avoit (disoit-il) quelque cognoissance, et  dessein aussi d'y
veoir le sieur Jean de Werth et de boire  sa sant; mais ils furent
deeus de leur intention, et leur advint toute autre chose qu'ils ne
s'estoient proposez; car ds aussi tost qu'ils furent entrez dans
le chasteau, on les receut assez courtoisement, firent quelques
promenades dedans le parc, l o ils furent rencontrez de quelqu'un
des soldats, qui en advertirent l'un des principaux officiers de l
dedans; et ne voulant manquer  son devoir parce qu'en ces lieux de
consquence les chefs veulent savoir qui va et vient, afin qu'il ne
se practique quelques secrettes entreprises dans ces lieux contre
leur honneur, commande  quelques-uns de ses gens de les mener devant
lui, ce qui fut fait, et lors il les interroge pourquoy et quelles
affaires ils avoient dans ce lieu, de quelle condition ils estoient,
s'ils n'estoient pas serviteurs du roy? Repondirent qu'ouy, et qu'ils
estoient naturels Franois, et qu'ils exposeroient leurs vies et
moyens pour son service. Dieu sait si pas un d'eux n'eussent pas
voulu estre  dix lieues de l, ne sachans  quelle sausse manger
ce poisson, et s'ils n'eussent pas couru comme si le diable leur
et promis trente sous. Je crois qu'ils eussent donn au diable
les jambes s'ils n'eussent sauv le corps, tant y a qu'on ne les
epouvanta aucunement, pour ce qu'on n'avoit point dessein de leur
faire tort ny dplaisir; ains il leur fut fait un commandement un
peu d'importance, si vous le trouvez bon: que, puisqu'ils estoient
si serviables, de vouloir prendre la peine de porter et monter trois
ou quatre voyes de bois jusques au haut du donjeon. Qui fut bien
bahy? ce fut ces messieurs; et ds aussi tost se regardant l'un
l'autre, se resolurent enfin de se mettre en devoir, chacun mettant
la main  l'oeuvre et  qui mieux se dpescheroit, d'autant qu'on
leur promettoit toute sorte de satisfaction et contentement, pour
ce qu'on leur avoit promis trois pistoles pour boire, et leur faire
voir aussi Jean de Werth, ce qui leur donna quelque consolation dans
leurs travaux. Vous pouvez croire qu'il n'y en avoit pas un d'eux
qu'il ne maudist de bon coeur celuy qui estoit la cause de leur
faire tel office, d'autant qu'ils n'estoient accoustumez  faire
telles corves, chacun se prenant  son compagnon, et c'estoit 
donner  autant de diables qu'il y a de pommes en Normandie celuy
qui y en avoit donn le premier conseil; mais comme un mal n'est
jamais seul qu'il ne soit suivy d'un autre, c'est que leur besogne
estant acheve, ils furent honnestement remerciez, tellement qu'on
leur fit voir les trois pistoles, qui avoient est delivres entre
les mains d'un soldat de la garnison, qui avoit ordre de les mener
rejoir, avec plusieurs autres des camarades de son escouade,  la
meilleure taverne du village. Chacun estant prepar  piller  deux
mains,  qui mieux mieux, l'on choisit des viandes les meilleures
qui estoient dans le lieu; ceux qui les firent apprester s'y
peuvent cognoistre, chacun se met en devoir et de boire et de faire
des sants  l'allemande. La collation faite et la besogne estant
thoise, il survint un mandement de la garnison, par lequel il
fut command de se ranger  son devoir, ce qui troubla la feste,
d'autant qu'il falloit obeyr aux commandemens, prindrent cong de
la compagnie, les remerciant trs affectueusement, n'oublians rien
de toutes choses, sinon qu' compter leur cot, laissant payer 
ces messieurs qui avoient est si serviables et officieux, qui en
tindrent pour leur comte chacun cinquante-neuf sols, et un sou
pour le garon. Voil ce que j'en ay appris par relation de ceux
qui estoient tmoins oculaires, mon dessein n'estant d'ailleurs de
blasmer personne, estant tousjours d'une si gaye humeur, que tous
ceux qui me font l'honneur de m'aymer ne peuvent se fascher, ny
engendrer melancolie dans ma compagnie. Sur ce, je me recommande _ad
vestras reverentias_, jusques  _revedere_. _Vale._

          [Note 209: Il ne s'agit pas ici du _Cours la Reine_,
          mais de celui qui se trouvoit bien loin de l, prs de
          l'Arsenal, o il longeoit la Seine, puis en retour les
          fosss de la Bastille. Le _mail_, plant par Henri IV, et
          qui est devenu le quai Morland, en occupoit une partie, et
          le _quai des Ormes_ en toit le prolongement. Les carrosses
          s'y promenoient en revenant de Vincennes, comme au _Cours
          la Reine_ en revenant du bois de Boulogne. Il fut abandonn
          lorsque, vers 1670, Louis XIV eut fait planter le _Cours
          de la porte Saint-Antoine_, aujourd'hui le boulevard
          Beaumarchais. V. Piganiol, t. 5, p. 33, 54, et G. Brice,
          dit. de 1752, t. 2, p. 242.--C'est de ce _Cours_, voisin
          de l'Arsenal, qu'il est parl dans une pice de cette
          poque, _la Promenade du Cours  Paris_, 1630, in 8. On y
          lit entre autres dtails:

               A voir du haut de la Bastille
               Tant de carrosses  la fois,
               Qui ne croiroit que quatre roys
               Font leur entre en ceste ville?...

          Puis voici les reines qui viennent, et toutes les dames qui
          se dmasquent et les saluent:

               Amy, voicy venir les reines
               Avec autant de majestez
               Que toutes les divinitez,
               Qui sortent du bois de Vincennes;
               Il faut que tant d'astres errans
               Qui paroissent dessus les rangs
               Deviennent fixes  leur veue:
               Il se faut descouvrir icy,
               Que Cloris n'est-elle veneue!
               Je la verrois sans masque aussy.

          Ces ombrages autour de l'Arsenal faisoient dire  Cl. Le
          Petit dans son _Paris ridicule_:

               Le sujet quadre-t-il au nom?
               On y compte plus de mille arbres,
               Et l'on n'y voit pas un canon.]




_Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes en leurs
devoirs[210]._

1565. In-8.

          [Note 210: Cette ordonnance est du 21 fvrier 1565. Je ne
          sache pas qu'elle ait jamais t recueillie.]


Charles, par la grace de Dieu Roy de France,  tous ceux qui ces
prsentes lettres verront, salut.

L'une des choses qui nous semble estre bien necessaire au libre et
seur repos de nos subjects, ayans mesnage, famille et serviteurs,
seroit de pourveoir  ce que leurs maisons fussent bien et loyalement
administres, parce qu'il advient souvent que les chefs des familles
sont, par les mauvaises moeurs et conditions de leurs serviteurs, le
plus souvent delaissez et abandonnez d'eux, se desbauchans de leurs
services; qui est cause que plusieurs maisons de toutes qualitez sont
le plus souvent voles, pilles et desrobes par lesdicts serviteurs.
Aucuns desquels ayans laiss leursdicts maistres craignans d'tre
remarquez s malefices qu'ils y ont commis, attilttent et donnent
addresse  d'autres par secrette intelligence, pour y commettre tels
larrecins et voleries[211].

          [Note 211: Sur la conduite des domestiques au XVIe et au
          XVIIe sicle, on peut lire avec fruit: _De ceux qui servent
           gages s maisons des grands seigneurs et bourgeois_, par
          Jean des Gouttes, _Lyon_, Fr. Juste, 1537, in-16; _Flaminio
          et Colomana, ou Miroir de la fidlit des domestiques_, par
          J. P. Camus, _Lyon_, 1626, in-12.]

A quoy voulans pourveoir, afin de prserver nostre peuple, en tant
que possible sera, de tels maulx et inconveniens, si pernicieux et
dommageables qu'ils sont  la chose publique de nostre royaume:

Nous,  ces causes, aprs avoir eu sur ce l'advis et conseil de
la Roine nostre trs honore dame et mre, princes de nostre sang
et gens de nostre conseil priv, avons dict, declair et ordonn,
disons, declairons et ordonnons par ces presentes,

Que doresnavant tous serviteurs domestiques, cherchans ou estans
appellez en commencement de service, ne seront receus en service
d'homme ou de femme quel qu'il soit qu'ils ne facent apparoir 
leurs maistres par acte vallable et authentique de quelle part,
maison et lieu, et pour quelle occasion, ils sont sortis. Comme en
semblable ceux ayans j servi maistre quelque temps, et estans hors
de leurs services, ne seront receus en services d'autres maistres
ou maistresses que au preallable ne leur soit aussi apparu, par
suffisante attestation susdicte de leursdicts premiers maistres, de
l'occasion pour laquelle ils sont sortis.

Defendant trs expressement  tous chefs de maisons et famille,
de quelque estat, qualit ou condition qu'ils soyent, de ne les
recevoir en leur service sans avoir ledict acte et certification,
et aussi de ne les licentier et mettre hors de leursdicts services
sans leur bailler aussi acte de l'occasion de leur cong. Et ne sera
loisible au serviteur, sur peine d'estre puni comme vagabond, de
sortir sans avoir ledit acte et certification, pour le representer
o besoin sera, afin que la fidelit et loyaut du serviteur soit
d'autant mieux cogneue  un chascun[212]. Ce dont nous chargeons trs
expressement lesdicts maistres et chefs de famille respectivement,
sur peine de cent livres tournois d'amende, applicable un tiers au
Roy, un tiers aux pauvres, et l'autre tiers  l'accusateur, que
nous voulons tre leve promptement et sans deport sur lesdicts
contrevenans.

          [Note 212: En 1628, ces sortes de _livrets_ exigs des
          domestiques et des matres furent remplacs par d'autres
          formalits. On cra un bureau o tout serviteur devoit tre
          enregistr et avoir son signalement; en 1690 ce bureau
          existoit encore dans la _cour Lamoignon_; toute personne
          venant  Paris pour exercer un mtier devoit, aussi bien
          que les domestiques, aller s'y faire inscrire. (Hurtaut,
          _Dict. histor. de la ville de Paris_, t. 1, p. 701-702.) Il
          toit dfendu aux domestiques de rester hors de service.
          La fille de chambre trouve sans condition toit fouette
          et on lui coupoit les cheveux; l'_homme de chambre_ toit
          envoy en galre. L'htelier qui les logeoit toit
          condamn  de fortes amendes; aprs une double rcidive, on
          confisquoit sa maison au profit de l'Htel-Dieu. (Delamare,
          _Trait de la Police_, tit. 9, _Juridict. du prvt de
          Paris_, ch. 3.)]

Si donnons en mandement par ces mesmes presentes  tous nos baillifs,
seneschaux, prevosts, juges, prevosts de nostre hostel, o leurs
lieutenans, et autres nos justiciers et officiers qu'il appartiendra,
que cesdictes presentes ils facent lire, publier et enregistrer et
le contenu d'icelles entretenir, garder et observer inviolablement,
 peine de s'en prendre  eux, et encourir en l'amende susdicte. Car
tel est nostre plaisir. En tesmoin de ce nous avons faict mettre
nostre seel  cesdictes presentes.

Donn  Tholouse le vingtunime jour de febvrier, l'an de grace mil
cinq cens soixante cinq, et de nostre rgne le cinquime.

Ainsi sign sur le reply:

                            Par le Roy en son Conseil,

                                         DE L'AUBESPINE.

       *       *       *       *       *

Et seell du grand seel de cire jaune sur double queue.

Leues et publies en l'auditoire et par Civil du Chastelet de Paris,
seant noble homme et sage M. Nicolas Luillier, escuyer, conseiller
du Roy nostre Sire, lieutenant civil de la prevost de Paris, en
la presence du conseil et du procureur du Roy, commissaires et
examinateurs, advocats, procureurs et autres practiciens audict
Chastelet. Et ordonn qu'elles seront enregistres s registres
ordinaires dudict Chastelet, publies  son de trompe et cry public
par les quarrefours de ceste ville de Paris, lieux et endroicts
accoustumez  faire cris et proclamations, et par la prevost et
vicont de ladicte ville de Paris. Et est enjoint aux prevosts et
soubs baillifs de ceste dicte prevost et vicont faire estroictement
garder et observer chascun en son esgard, destroict et jurisdiction
le contenu esdictes lettres. Faict audict Chastelet le lundi
huictime jour de mars, l'an mil cinq cens soixante quatre.

                            Sign: GOYER ET COLLETET[213].

          [Note 213: V., sur la famille, Colletet, notre t. 4, p.
          161.]

Leues et publies  son de trompe et cry public par les quarrefours
de ceste ville de Paris, lieux et places accoustumez  faire cris
et proclamations, par moy Claude Adam, commis de Hilaire de Briou,
crieur jur et sergent royal du Roy nostre Sire, prevost et vicont
de Paris, accompaign de Claude Malassign, trompette jur dudict
seigneur, et autre trompette, le samedi dixime jour de mars mil cinq
cens soixante quatre.

                                         Sign: C. ADAM.




_Discours de la deffaicte qu'a faict Monsieur le duc de
Joyeuse[214] et le sieur de Laverdin[215] contre les ennemis du
Roy et perturbateurs du repos public  la Motte Sainct-Eloy, prs
Saint-Maixant en Poictou, le vingt-uniesme jour de juin 1587, dont
les enseignes ont est apportes au Roy estant  Meaux, le samedy
vingt-septiesme de juin._

_A Paris, pour la veufve de Laurent du Coudret, suyvant la coppie
imprime  Poitiers._

          [Note 214: Anne de Joyeuse, duc, pair et amiral de France,
          l'un des favoris de Henri III. Il fut tu cette mme anne,
          le 20 octobre,  Coutras.]

          [Note 215: Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, fait
          plus tard marchal de France. Il avoit d'abord servi dans
          les rangs des huguenots. Il toit colonel de l'infanterie
          franoise depuis 1580; il mourut en 1614.]


Le roy desirant sur toutes choses que ses subjects vivent toujours
en la crainte de Dieu, en union, paix et tranquilit, pour y
parvenir a cherch et cherche encores tous les jours tous les
moyens  luy possibles; neantmoins, au mespris et contemnement de
ses edicts et ordonnances, en certains et divers endroits de son
royaume plusieurs perturbateurs du repos public se sont eslevez,
qui par voye et soubs voeu d'hostilit se sont mis aux champs,
lesquels ont saisy et prins aucuns chasteaux, places et villes,
principalement au pays de Poictou. Car ayant cherch et amass
quelques forces jusques au nombre de quatre ou cinq mille hommes de
pied et bien peu de cavallerie, ont couru jusques sur les limites
du pays d'Anjou, ransonnant et pillant les villages et bourgs;
et, ayant fait cela, taschrent et essayrent par tous moyens 
eux possibles de surprendre la ville de Saulmur, afin d'avoir un
passage et entre sur la rivire de Loire  leur commandement et
devotion. Mais tout aussi tost que la noblesse du pays eust est
advertie de telle chose (qui avoient et ont fort grand interest en
la conservation et deffence d'icelle ville), se jetta dedans pour la
garder et deffendre  l'encontre des dicts rebelles. Messieurs de
Tours et d'Angers, en ayant ouy parler et en estans aussi advertis,
y envoyrent pareillement quelque bon nombre d'hommes bien armez et
force munitions de guerre, comme voisins et bons amis sont tenuz
faire l'un pour l'autre; ce que possible fut cause (et n'en faut
douter) que les dicts rebelles laissrent leur chemin et mechante
entreprinse, et, prenans autre route, commencrent  se retirer et
cheminer le plus diligemment qu'ils purent vers le pays de Mayne,
menaant ceux de la dicte ville de Saulmeur de les venir revoir quand
ils auroient auguement et aggrandy leurs forces. Toutesfois, Dieu
ne voulant permettre que leurs menaces eussent lieu, a permis que
monsieur le duc de Joyeuse les en a bien empeschez, comme vous sera
dit cy aprs[216].

          [Note 216: Le dit sieur duc de Joyeuse, lit-on dans les
          _Oeconomies royales_, avec une grande et belle arme
          abondamment pourvue de toutes choses, et luy accompagn de
          tous les principaux seigneurs et plus galands hommes de la
          cour, s'achemina en Poitou. (_Collect. Petitot_, 2e srie,
          t. 1, p. 383.)]

Vous devez entendre qu'en ce pays de Mayne ils ont commis et faict
tant d'execrables cruautez, mesme en une petite ville qui s'appelle
Chevill[217] o ils pillrent tout et mesme violrent femmes et
filles, estimans estre bien vengez et satisfaits de la rage et fureur
qu'ils avoient en leurs mauvais courages, et mesmes s'attribuans
telles cruautez et forfaits (fort detestables  Dieu et au monde) 
grand honneur et reputation. Depuis encores ils se sont emparez et
investiz de Sainct-Maixant, Fontenay, Maillezant[218] et plusieurs
autres bonnes places, et par ce moyen leur puissance, fureur et
outrecuidance s'augmentoit et accroissoit tousjours de plus en
plus; ce que le roy voyant avec grande patience, a est enfin comme
contraint y envoyer monseigneur le duc de Joyeuse.

          [Note 217: Lisez _Chemill_. C'est un important chef-lieu
          de canton du dpartement de Maine-et-Loire, arrondissement
          de Beauprau.]

          [Note 218: Lisez _Maillezais_.]

Lequel s'achemina en la plus grande diligence qu'il peut au pays de
Poictou, et feit dresser son camp  Loudun par monsieur de Lavardin,
son lieutenant. Les ennemis, voyant les preparatifs qui se dressoient
 l'encontre d'eux, deliberrent de garder les villes qu'ils avoient
prinses, pour le moins s'ils n'estoient assez forts pour faire teste
et resister  la campagne. Ils envoyrent donc deux regimens de leur
arme, conduits par le sieur de Bourie, conducteur d'un regiment
de Gascons, et Charbonnire, conducteur d'un autre regiment de
Franois[219], pour se jetter dedans Sainct-Maixant; quoy entendu
par monseigneur de Joyeuse, vint au devant et les rencontra en un
bourg et chasteau nomm La Motte Sainct-Eloy, appartenant  monsieur
de Lansac,  deux lieues de Sainct-Maixant. L, les combat et en
deffait cinq cens, qui se deffendirent vaillamment par l'espace de
vingt-quatre heures, soustenans tousjours le choc, pensant avoir du
secours; mais se sentans trop foibles, firent tant qu'ils gaignrent
l'eglise dudit La Motte Sainct-Eloy, o ils se renfermrent et
firent tout effort de se deffendre. Or la fin a est qu'ils se sont
renduz prisonniers; le dit sieur Bourie a est tu et le capitaine
Charbonnire prins prisonnier, et plus de soixante autres[220]. Il
a est tu, du cost de monseigneur le duc de Joyeuse, le sieur
de Mass, un seigneur signal. Les enseignes furent apportes par
monsieur de Fumel au roy, estant  Meaux, le samedy vingt-septiesme
jour de juin mil cinq cens quatre vingt-sept, six jours aprs la
victoire obtenu par monseigneur duc de Joyeuse, auquel Dieu donne la
grace de le perseverer et vaincre les ennemis du roy, perturbateurs
du repos public[221].

          [Note 219: Le roi de Navarre, lit-on encore dans les
          _Oeconomies Royales_, avoit quatre ou cinq rgiments, dont
          les deux premiers estoient ceux des sieurs Charbonnires et
          Desbories, lesquels il destina pour estre mis en garnison
          dans la ville de Saint-Maixent, en cas de sige; et pour
          viter qu'ils ne mangeassent les vivres de la place et les
          tenir neantmoins tout prts  se jeter dedans lorsqu'il en
          seroit besoin, il les fit loger  La Motte Sainct-Eloy,
          appartenant ce nous semble  M. de Lansac, leur ordonnant
          de s'assurer du chasteau; mais,  la prire du sieur de
          Saint-Gelais, qui estoit parent du seigneur d'iceluy et
          qui leur en respondit, ils n'y mirent personne dedans.
          (_Collect. Petitot, ibid._)]

          [Note 220: Le roy de Navarre toit  La Rochelle, dit
          encore Sully, lorsqu'il eut nouvelles de la defaite de ses
          deux rgimens dans la butte Sainct-Eloy, o il fut exerc
          des cruauts inouyes, ce malheur estant arriv par faute
          de s'estre log dans le chasteau, dans lequel on logea des
          hommes peu  peu par lesquels ils furent attaquez.]

          [Note 221: Ce qu'on souhaite ici n'arriva pas, puisque,
          comme je l'ai dit en commenant, Joyeuse, quelques mois
          aprs, fut tu  Coutras. Ce furent les reprsailles du
          massacre dont vient de nous parler Sully. Lorsqu'il fut
          pris, il demanda grce en offrant cent mille cus de
          ranon. Les soldats huguenots lui crirent: _La Mothe
          Sainct-Eloy!_ et le turent sans merci. Il est fait
          mention du massacre de La Mothe et de la vengeance qui en
          fut prise dans une pice trs curieuse du temps de Louis
          XIII: _Pasquil satyrique du duc de (***) sur les affaires
          de France, depuis l'anne 1585 jusques en l'anne prsente_
          1623, in-8:

               Les Anglois qu'on deffit en bires (_sic_)
               Furent tous tus de sang-froit
               Il se fict un semblable exploict
               A La Mothe de Sainct-Eloy.
               Il fait bon maintenir sa foy,
               L'on s'en repentit  Coutras.]




_Lettre de Calvin, apporte des enfers par l'esprit du sieur Groyer
aux pasteurs du petit Troupeau._

_Suivant la copie imprime  La Rochelle par Estienne du Rosne,
imprimeur et libraire._ 1641.

_Avec permission._

In-8.

       *       *       *       *       *

_A Monseigneur Monseigneur de la Porte, grand prieur de France,
ambassadeur de l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem, intendant general
de la navigation et commerce de France, et gouverneur pour Sa Majest
de Broage, La Rochelle, pays d'Aulnis et isles adjacentes._

      Cher objet de tous les Franois,
      Grand protecteur des Rochellois,
  Exerce en mon endroit ta bont coutumire;
      Permets  cet esprit naissant
  D'aller le front baiss rechercher la lumire,
      A la faveur de ton croissant.

                            Pierre GROYER, _Angevin_,

                            Escollier de philosophie au collge royal
                                         de La Rochelle.

       *       *       *       *       *

    Pasteurs qui menez vos troupeaux
  Parmy des routes si caches
  Et qui les abreuvez des eaux
  Que l'enfer semble avoir craches,
  Cessez de suivre ces sentiers
  Au bout desquels vos devanciers
  Ont veu des loups et des vipres
  De qui la fureur et l'efort
  Leur ont fait rechercher le port
  Dedans la gueule des cerbres.

    Le grand bruit de ces leopards
  Vous forcera d'ouvrir l'oreille,
  Et vous serez de toutes parts
  Attains d'une peur nompareille.
  Si vous jettez vos souliers vieux
  Pour mieux fuir devant leurs yeux,
  Ils vous poursuivront plains de rage,
  Et, aprs vous avoir vaincus,
  Puisque vous semblez aux cocus
  Ils vous feront entrer en cage.

    Les libertez que vous prisez
  Se separeront de vos ames,
  Et tout ce que vous meprisez
  Vous tallonnera dans les flammes;
  Les jeusnes, les austeritez,
  Contre qui vous vous irritez,
  Seront vos plus doux exercices,
  Et, tous rongez de desplaisir,
  Vous sentirez qu'un fol desir
  Peut engendrer mille supplices.

    Parmy les tenebreux cachos
  O vous mettront ces Poliphmes,
  Dieu, vous privant de tout repos,
  Se vangera de vos blasphmes;
  Vos crimes, qui luy font horreur,
  Porteront sa juste fureur
  A faire esclatter son tonnerre
  Dessus vos corps chargez de fers;
  Vous sentirez dans les enfers
  Celuy que vous niez sur terre.

    Vous ne pourrez jamais le voir,
  Jamais vous ne l'aurez pour pre,
  Puisque vous refusez d'avoir
  Sa trs chre espouse pour mre.
  La douceur de ce Roy des Roys
  (De qui vous violez les loix
  Et que vous appels barbare
  Le faisant autheur de tous maux)
  Pour faire place  nos travaux
  Se retirera du Tartare.

    Son bras, qui ne peut se tenir
  De secourir et de bien faire
  S'exercera lors  punir
  Ceux qui sont enclins  mal faire.
  Sous la pesanteur de sa main,
  Combattus de soif et de faim,
  Si vous ouvrez vos bouches grandes,
  Soudain les serpens, les aspics,
  Les crapaux et les basilics
  Les rempliront de leurs viandes[222].

    Les orfrayes et les corbeaux
  Tiendront le haut bout  vos tables;
  Vous n'oirez point des chants plus beaux
  Que leurs cris trs espouvantables;
  Dans ces contagieux festins,
  Vous serez serviz de lutins,
  De Mgre et de Tysiphone,
  Qui, vous presantant du poison,
  Vous feront dire avec raison:
  Jusqu'au bord pleine tasse on donne.

    Vostre dessert sera du fiel
  Force pommes de colloquinte;
  L'on vous presentera le miel
  Qui se rencontre dans l'absinte,
  Et, quoy que pour n'en goter pas
  Vous meditiez de grands combats,
  Votre deffence sera vaine:
  L'on a delibration
  Non par commemoration
  Que vous ferez ainsi la cne.

    L on viendra vous inviter
  A faire compagnie  Baize
  Qui disne du corps de Luther
  Qu'on a fait rostir sur la braize;
  Vous verrez l'infame Astarot
  Traitter le confrre Marot
  Avec une main meurtrire;
  C'est l qu'il dit  ce boureau:
  Je suis fait semblable  un veau
  Qui boult au fond d'une chaudire.

    Luy-mesme se ronge le coeur
  Et fulmine contre ses crimes,
  Et cet escervel mocqueur
  Pleure au plus profond des abismes.
  Les seuls dont il oit les sermons
  Sont les Furies, les Demons,
  Qui luy livrent dix mille allarmes,
  Et dans son chaleureux tourment
  Il n'a de rafrachissement
  Que le seul torrent de ses larmes.

    Et moy, malheureux apostat,
  Qui ay fait passage a leurs vices,
  L'on m'a reduit en un estat
  O je les surpasse en supplices;
  Eux-mmes me lancent des dars,
  Et, tournant leurs affreux regars
  Vers mon corps brulant et difforme,
  Ils crient  perte de voix
  Que c'est dans l'enfer o je dois
  Faire une seconde rforme.

    Je le voudrois, mais je ne puis;
  La justice veut que je souffre
  Les misres et les ennuis
  Que vomit cet horrible gouffre,
  O je suis mort pour les plaisirs,
  O mes horreurs et mes desirs
  Me tiennent toujours dans l'orage,
  O tout bute[223]  me dsoler,
  O rien ne vient me consoler
  Que le dsespoir et la rage.

    Mes yeux ardans et enfumez
  N'aperoivent que des potences
  Des roes, des feux allumez,
  Instruments de mes pnitences.
  Les cyclopes de ces fourneaux
  Ne mettent l'acier en carreaux[224]
  Qu'afin d'en escraser ma teste;
  Mon esprit s'abisme en des flots
  Sur qui le vent de mes sanglots
  Fait souslever une tempeste.

    Les gesnes qu'on me fait sentir
  Emplissent d'horreur ma caverne,
  Mes desespoirs font retentir
  Toutes les places de l'Alverne,
  Les Mores, les Egyptiens,
  Les Barbares, les Indiens,
  Sont icy sains et sans divorce,
  Car tous les maux rongent mes os
  Et les demons dessus mon dos
  Lassent leur colre et leur force.

    Ces antres nourrissent des ours
  Qui conspirent mes funerailles,
  Et, pour les haster, les vautours
  Viennent arracher mes entrailles.
  J'envie une seconde mort;
  Mais celuy qui regist mon sort
  Avec le fer et la balance
  Me fait vivre, et, tout irrit,
  Il veut bien que l'ternit
  Soit plus courte que ma souffrance.

    O tourment!  rage!  fureur!
  O parents qui me vistes naistre,
  Que ne m'arrachiez-vous le coeur
  Au moment que je receus l'estre.
  Mre qui m'avez enfant,
  Vous m'eussiez alors exempt
  Des malheurs sous qui je succombe
  Si par le tranchant d'un cousteau
  Vous m'eussiez tir du berceau
  Pour me porter dessous la tombe.

    Que faisiez-vous dans les deserts,
  Tygres, o cherchiez-vous des vivres,
  Alors que mon esprit pervers
  Diminuoit les sacrez livres?
  Quand je voulus les effacer,
  Et que je les osay placer
  Au rang des choses apocriphes,
  Vous deviez dchirer mon flanc;
  Ce forfaict de mon propre sang
  Devoit estre escrit par vos griffes.

    Helas! si je pouvois trouver
  La sortie de ce dedale
  O mon sort me fait repreuver
  Tout ce que l'on feint de Tantale,
  J'irois vous revoir,  mortels!
  Pour immoler sur vos autels
  Mon coeur et mon visage blesme.
  Ils brusleroient au lieu d'encens
  Et de tout le cours de mes ans
  Je ne ferois qu'un seul caresme.

    Vous qui recevrez cet escrit
  Cherchez desormais les saints temples,
  Recognoissez y Jesus-Christ;
  Servez  vos troupeaux d'exemples;
  Embrassez la devotion;
  Quittez vostre religion
  Trs mal fonde et mal acquise;
  Qu'elle ne soit plus vostre but,
  Puisqu'on ne trouve aucun salut
  Separ du seing de l'Eglise.

          [Note 222: _Viande_ alors, comme _victus_, dont il est le
          driv, se prenoit pour toute espce de vivres. V., pour
          divers exemples, L. de Laborde, _Glossaire_, p. 541.]

          [Note 223: _Buter_ dans le sens de _tendre _. Quelquefois
          on se servoit d'une autre expression dont celle-ci n'est
          que l'abrviation:

               Voil bien _frapp en la butte_
               Pour les faire tous tourmenter.

                            (_L'Apocalypse saint Jean Zbde_, etc.
                            1541, in-fol. goth., feuillet X.)]

          [Note 224: C'est--dire en _foudres_. Les _carreaux_
          toient de grosses flches  fer carr qui se lanoient
          avec l'arbalte. Les _carreaux_ du jeu de cartes viennent
          de l; comme les _piques_, ils ont t emprunts aux
          armes de la chevalerie. On leur a donn la couleur rouge,
          parceque le trait qu'ils rappellent toit souvent rougi
          au feu avant d'tre lanc. Le _vireton_ et le _matras_
          toient des projectiles d'une plus grande force encore que
          les _carreaux_. V. _Etudes sur le pass et l'avenir de
          l'artillerie_, par Louis-Napolon Bonaparte, t. 1er, p. 18.]




_Discours de la Prinse du capitaine Chapeau et du capitaine la
Callande[225], de par Monsieur le Prevost de l'hostel, grand prevost
de France, ensemble l'execution qui en a est faicte dans la ville
de Montargy, pour avoir lever des compagnies sans commission et pour
avoir voller et ransonner les bourgs et villages tant de autour de
Montargy que du chasteau Renard[226] et Osouay[227], dont les testes
des capitaines ont est apportes devant le chasteau du Louvre, 
Paris._

_A Paris, pour Laurens du Coudret, maistre imprimeur._

1586. In-8.

          [Note 225: C'toient deux des capitaines de ces troupes
          ligueuses qui l'anne prcdente s'toient empares du
          chteau de Montargis.]

          [Note 226: Chef lieu de canton du dpartement du Loiret,
          arrondissement de Montargis; Anquetil en toit prieur.
          On montre encore la tour du chteau o il crivit une
          partie de son _Histoire de France_. (Boyard, _Statist. de
          l'arrondiss. de Montargis_, p. 67.)]

          [Note 227: Commune du mme arrondissement, canton de
          Lorris.]


La perfection de l'homme (sans laquelle il ne peut estre politique,
et moins apte pour se nommer membre du corps mystique de
Jesus-Christ) consiste en l'obeyssance deue  Dieu, et par consequent
 ceux lesquels il a establis sur nous, quels sont les prelats
et ministres de l'Eglise, les roys, princes et aultres par eux
deleguez pour la vengeance des malfaiteurs et asseurance de ceux qui
chemineront selon la loy. De sorte que ceux qui, ou de fait ou de
propos, contreviennent  ceste ordonnance, semblent d'autant indignes
du nom chrestien qu'ils se reculent de la trace de l'Escriture
saincte, et refusent suyvre celuy Jesus-Christ duquel ils se
denomment et glorifient, voire mesme se bandent contre Dieu, autheur
et protecteur de la dignit royale. Quand tu viendras en la terre que
le Seigneur ton Dieu te donne, et que tu possederas, et y demeureras
et diras: Je mettray un roy sur moy comme toutes les nations qui
sont  l'entour de moy, lors tu constituras sur toi le roy que le
Seigneur ton Dieu eslira du nombre de tes frres. Quoy considerant,
l'homme chrestien rejettera tout pretexte et couleur que puissent
prendre les rebelles, puisque, suyvant la doctrine de l'apostre
sainct Pierre, les subjets se doivent en toute crainte soubmettre 
leurs maistres, non seulement bons et humains, mais aussi rigoureux.
Car cela est aggreable si quelqu'un,  cause de la conscience qu'il
a envers Dieu, endure fascherie, souffrant injustement: car ne
permet aucunement nostre Dieu se bander contre son maistre, ne le
vassal prendre les armes contre son roy. Qu'ainsy soit pour le vous
donner  entendre de deux capitaines: ne craignant Dieu, ne roy, ny
justice, se sont mis  lever des hommes sans permission ni commission
du roy (nostre trs souverain seigneur et maistre), et pilloient,
ransonnoient tous les pauvres laboureurs d'entour la ville de
Montargy, jusques  violer femmes et filles, et mesme jusque  battre
et tuer et meurdrir leurs hostes et hostesses.

Dont Dieu ne lessans les meschans impunis, et la sainte justice
en estant advertie, M. le prevost de l'hostel et grand prevost de
France, ayant entendu les plaintes et advertissement des pauvres
laboureurs des cruaultez et tirannies faites par Jehan Bellange, dict
capitaine Chapeau, et par Jehan du Dont, dict capitaine La Calande,
et les soldats de leurs suittes, les a fait prendre trois lieues prs
Montargy, prs Osouy, et furent amenez dans la ville de Montargy,
et condamnez par juste sentence de M. le prevost de l'autel, grand
prevost de France:

Que le capitaine Chapeau-Rouge et le capitaine La Calande seroient
rompus dans la halle, le lundy dix-septime jour de mars mil cinq
cens quatre vingts six, et leurs testes apportes devant le chasteau
du Louvre  Paris.


_Remonstrance._

Que pourront donc alleguer les rebelles, veu que les exactions que
les princes pourroient faire ne sont suffisantes causes d'esmouvoir
leurs sujets contr'eux? On peut faire des remontrances, requerir
des estats et rechercher autres voyes raisonnables, non lever les
armes, assassiner son prince; joinct que, quand on auroit regard
toutes choses d'oeil sain et droict, on verroit que plusieurs causes
lgitimes, voire comme necessitez urgentes, contraignent quelquefois
les rois requerir de leurs sujets aides et subsides plus que de
coustume, parquoy il faut que ceux qui se glorifient du nom de
chrestien, qu'ils regardent  prier Dieu pour leur roy, selon la
doctrine de sainct Paul.




_Sur l'enlevement des reliques de saint Fiacre, aportes de la ville
de Meaux pour la guerison du derrire du C. de R[228]._

          [Note 228: Nous trouvons cette pice dans le _Tableau de la
          vie et du gouvernement de messieurs les cardinaux Richelieu
          et Mazarin et de monsieur Colbert, represent en plusieurs
          satyres et posies ingenieuses_, etc. Cologne, P. Marteau,
          1694, in-12, p. 29-33. Elle avoit t publie sparment,
          sous un titre moins attnu que celui qui se lit ici: _Sur
          l'enlevement des reliques de saint Fiacre, pour la guerison
          du cul de M. le cardinal de Richelieu_, 1643, in-8.]


  Miracle, citoyens! celuy dont la fureur
  Remplit toute l'Europe et de sang et d'horreur,
  Met les grands  l'aumne et le peuple en chemise[229],
  Profane les autels et ravage l'Eglise,
  Bourrel de l'excs de son ambition,
  S'alambique l'esprit de la religion,
  Recherche les saints lieux, reclame les reliques,
  Couvre de piet ses humeurs tyranniques.
  Demons, souffrirez-vous que ce faux Capelan
  Puisse vivre en repos, qui commande en tyran?
  Que ce fameux ingrat, cet infame corsaire,
  Loge dedans les cieux son ame sanguinaire?
  Non, je n'estime pas que ce soit son dessein;
  Vous tes ses tuteurs, il suit votre destin.
  Tous les deguisemens sont de votre fabrique;
  Il sait tous les secrets de votre politique,
  Embrasse vos conseils, se rgit par vos loix,
  Et brouille comme vous l'etat des plus grands roys.
  Sous luy les plus vaillans conduisent les armes,
  La France a pris le nom des Isles fortunes.
  Un moine, un rengat, l'un blanc et l'autre gris[230],
  Servent insolemment ce cruel Phalaris;
  Le plus gros des voleurs dispose des finances,
  Et le plus corrompu tient en main la balance.
  Enfin la cruaut, la rage et le depit
  Ont mis sous ce bon chef les bourreaux en credit;
  Mais toutes les vertus de cette ame bien ne,
  Ne se pouvant asseoir, s'en iront en fume.
  Les rares qualitez de ce grand favory
  S'etoufferont bientt, s'il a le cul pourry[231].
  Chirurgiens affronteurs, dont la vaine science
  A tromp ce puissant ministre de la France,
  Vous ne meritez pas d'avoir part aux honneurs,
  Vous n'aurez plus ce digne objet de vos labeurs:
  Vos consultations ne sont que des chimres.
  Pour guerir ce derrire, il faut de grands mystres.
  La terre ne peut plus soulager ses douleurs,
  Elle ne peut souffrir l'eclat de ses grandeurs.
  Le ciel, qui seul fournit  ses hautes penses,
  Prolongera le cours de ses belles annes,
  Forcera les destins, fera cesser ses maux,
  Luy rendra la sant pour prix de ses travaux.
  Il importe fort peu que le peuple malade
  Des corps resuscitez nous presente en parade.
  Retirez-vous d'icy, podagres et teigneux,
  Saint Fiacre[232] n'a plus de vertu dans ces lieux.
  Membres cicatrisez par des anciens ulcres,
  Vous n'aurez plus de quoy soulager vos misres;
  Ce bon saint, delaissant son temple et ses autels[233],
  Abandonne le soin du reste des mortels.
  Encor son entremise et sa sainte prire
  Auront assez de peine  sauver ce derrire.
  Son ulcre, vengeur du sang des innocens,
  De leurs rudes prisons, de leurs cruels tourmens,
  Ne peut quitter son maitre en luy laissant la vie,
  Ny amoindrir son mal, augmentant sa folie.
  Ce traitre neanmoins, en depit de son sort,
  Et malgr le destin, fait un dernier effort,
  Implore les secours d'une main souveraine,
  Puisqu'elle a rendu son esperance vaine.
  Nogent[234], le plus falot de tous les favoris,
  Avec un plein pouvoir est party de Paris,
  Pour ravir cet ancien protecteur de la Brie,
  Enlever saint Fiacre du sein de sa patrie.
  Mechant! c'etoit assez de ruiner tant d'estats,
  De troubler le repos de tant de potentats,
  Qu'un prtre scelerat et ravag la terre,
  Qu'il et port partout le flambeau de la guerre;
  Ton insolence va jusques dedans les lieux,
  Tu fais venir les saints au lieu d'aller  eux,
  Tu les assujettis aux loix de ton caprice,
  Tu veux qu'ils soient temoins de tes noires malices.
  Mais, helas! tout fait joug sous cet enlevement;
  L'evque, le clerg, sont sans ressentiment,
  Et les peuples, reduits  un triste servage,
  Souffrent sans murmurer voler leur heritage,
  Piller leurs saints tresors, prendre leurs ossemens,
  Fouiller au plus sacr de tous leurs monumens.
  Deux graves deputez chargez de la conduite
  Mettent par les chemins tous les galleux en fuite,
  Reservant la vertu de ce vol pretieux
  Pour donner guerison  ce cul glorieux.
  Thetis, doyen de Meaux, en habit magnifique,
  Doit estre le premier porteur de la relique;
  Le bon docteur Julien, quoy qu'en trs grand emoy,
  Suivra cet harangueur au mepris de sa foy,
  Et, quoy qu'il soit le plus zel de la Sorbonne,
  Quitte son serieux, et prend l'humeur boufonne,
  Prte son ministre  ce plaisant esbat,
  Qui ressemble  celui qui se fait au Sabbat.
  Armand dedans son lit reoit cet ambassade,
  Et, la face tourne, offre son cul malade,
  Surpassant la fiert des princes ottomans,
  Qui presentent leurs dos  leurs chers courtisans.
  L'orateur, tonn de cette pourriture,
  Ateste ciel et terre et toute la nature;
  Dit que l'on fait grand tour  la vertu du saint;
  Du voyage inutile et du travail se plaint;
  Qu'il est vray qu'un teigneux, un galeux, un podagre,
  Sont objets du pouvoir de monsieur saint Fiacre;
  Mais qu'il ne guerit pas un phantme sans corps;
  Que sa vertu ne peut resusciter les morts;
  Qu'il ne peut pas ter le butin  la terre,
  Ny sauver ce mechant, plus digne de tonnerre;
  Que ce cul est dej le partage des vers,
  Et que l'ame d'Armand est le prix des enfers.
  Ainsi, tous murmurans, deputez et reliques
  Crient qu'on les a pris pour de vrais empiriques;
  Qu'on les a fait venir pour soulager un mal
  Dont le ciel, juste auteur, punit ce cardinal,
  Dompte ce furieux et venge l'arrogance
  Qui lui fait mepriser les princes de la France,
  Qui fait porter son trne au dessus de nos lys;
  Mais l'insolent ne peut y demeurer assis.
  Ce cruel Philistin a senty la vengeance
  Du grand Dieu protecteur de l'arche d'alliance,
  Cet impie est frapp, mais non pas dans le coeur:
  Un poltron n'eut jamais cette marque d'honneur;
  Son dos, son cul, rongez, serviront de victimes
  Et d'expiation aux horreurs de ses crimes.

          [Note 229: C'est le mot de Franois Ier sur les Guise, mot
          mis ainsi en quatrain par Passerat:

               Franoys premier predit ce point,
               Que ceux de la maison de Guise
               Mettroient ses enfants en pourpoinct
               Et son pauvre peuple en chemise.]

          [Note 230: Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il
          s'agit ici du P. Joseph, l'_minence grise_.]

          [Note 231: Le cardinal estoit sujet aux hemorrodes,
          dit Tallemant, et Juif l'avoit une fois charcut 
          bon escient. (Edit. in-12, t. 2, p. 229.) C'est de
          Jean-Jacques Juif que Tallemant parle ici. Il toit
          chirurgien du roi, et clbre pour ces sortes d'oprations.
          Il en avoit fait une pareille  Voiture, qui l'en remercia
          dans ces vers:

               J'ai reu deux coups de ciseau
               Dans un lieu bien loin du museau,
                       Landerirette
               Je m'en porte mieux, Dieu merci!
                       Landeriri.

          Juif mourut en 1658.]

          [Note 232: La maladie dont souffroit le cardinal se
          rapprochoit de celle qu'on appeloit _fic_ ou _ficus_, et
          que la ressemblance de son nom avec celui de saint Fiacre
          avoit fait placer sous l'invocation de ce patron. V.
          _Gloss._ de du Cange, au mot _Ficus_, t. 3, p. 280, col.
          3, et Le Duchat, remarques sur le chap. 2, liv. 2, de
          la _Confession de Sancy_. On lit dans l'_Etymologie des
          proverbes franois_ de Fleury de Bellingen, p. 317, un
          plaisant passage de l'_Hippocrate dpays_, au sujet de
          cette maladie et de son opration:

               Grand bien fait ce mal de saint Fiacre.
               Qui veut dire autant que fi atre
               Quand on vuide le sang du cul
               A gens mornes comme un cocu,
               A la phrenesie arrange;
               Par le cul la teste est purge.]

          [Note 233: Saint Fiacre avoit vcu en solitaire dans le
          diocse de Meaux, et c'est dans cette ville que sont encore
          ses reliques. V. Mabillon, _Acta SS. Benedict._, t. 2, p.
          599.]

          [Note 234: C'est Bautru, l'un des amuseurs du cardinal. Sa
          femme, qui craignoit que la reine Marie de Mdicis et plus
          tard Mazarin ne prononassent son nom  l'italienne, ne se
          faisoit appeler que madame de Nogent. (_Menagiana_, 1715,
          in-8, t. 1, p. 267. Fr. Barrire, _La Cour et la ville_, p.
          32-33.)]




_Institution de l'Ordre des chevaliers de la Joye, sous la protection
de Bachus et de l'Amour, etablie  Mezires le 18 janvier 1696[235]._

          [Note 235: Cette pice est cite dans les _Curiosits
          littraires_; Paris, Paulin, 1845, in-12, p. 373. C'est la
          seule chose que nous connoissions de l'ordre burlesque dont
          elle est la charte. Ces sortes de chevaleries bouffonnes
          toient alors un amusement  la mode. Nous en citerons
          quelques unes des moins connues, sans nous loigner de la
          fin du XVIIe sicle et du commencement du XVIIIe: _Les
          Chevaliers de la Grappe_, institus  Arles par Damas de
          Gravaison; les statuts ont t publis en 1697, in-12;
          l'_Ordre de la Meduse_, fond  Toulon par M. de Vibray,
          et dont les prouesses se trouvent racontes dans le rare
          petit volume: _Les agreables divertissemens de la table,
          ou Le reglement de l'illustre societ des frres et soeurs
          de l'Ordre de Meduse_; Marseille, de l'_imprimerie de
          l'Ordre_, s. d., in-12. _Mre Meduse_, c'est la bouteille.
          Les _mystres_ ou banquets de l'ordre avoient lieu tous
          les mois; chaque membre avoit un surnom significatif, par
          lequel seul on devoit le dsigner. Il toit dfendu de se
          servir des mots _vin_, _boire_, _monsieur_ et _madame_; on
          les remplaoit par _huile_, _lamper_, _mon frre_ et _ma
          soeur_. Citons encore l'_Ordre de la mouche  miel_, cr
           la cour de madame la duchesse du Maine,  Sceaux, et
          sur lequel on peut lire de trs curieux dtails dans les
          _Mmoires_ de madame de Staal, dit. Collin, in-12, t. 1,
          p. 129; l'_Ordre des Allumettes_, le moins connu de tous,
          fond vers 1643  Chaumont en Bassigny, dans la socit de
          la marquise d'Eseau (V. _Mm._ de l'abb Arnauld, coll.
          Petitot, 2e srie, t. 34, p. 209-210); enfin l'_Ordre des
          Baise-Cul_, qui ne nous est connu que par un passage des
          _Lettres_ de madame du Noyer, t. 1, p. 304.]


Comme le carnaval a t de tout temps la saison de la joye et des
divertissemens, il semble que ce seroit tre ennemi de soy-mme que
de passer dans la tristesse un temps consacr aux jeux et  la bonne
chre; c'est dans cette pense que le sage instituteur de cet ordre
a pretendu bannir par une agreable societ la melancolie qui rgne
si fort dans cette ville, et faire couler cet heureux temps dans des
plaisirs continuels et toujours nouveaux.

Pour eviter la confusion dans une si belle entreprise, il a luy mme
donn les rgles qui suivent, telles qu'elles luy ont et inspires
par Bacchus et par l'Amour, protecteurs de cet ordre.

On a d'abord jug  propos d'establir trois dignitez, qui seront
remplies par trois personnes d'un merite distingu, ennemies
mortelles du chagrin et capables d'inspirer de la joye dans les
coeurs qui en sont les moins susceptibles. Ceux qui possederont ces
dignitez enivrantes seront:

L'eminentissime grand maistre, le grand commandeur de l'ordre, le
grand prieur.

Ils seront distinguez: le grand maistre, par un ruban vert, large
de deux doigts, qu'il portera en bandoulire, au bout duquel sera
attache une medaille d'argent, releve des armes de l'ordre,
qui representera Bacchus et l'Amour avec leurs attributs, qui
s'embrasseront pour marque de leur union et seront couronns d'une
mesme couronne, compose de pampre et de mirthe, avec cette devise
autour de la medaille: _La joye nous unit_.

Le grand commandeur et le grand prieur porteront une mesme
medaille[236] au bout d'un ruban vert qui leur pendra au col. Les
simples chevaliers et officiers subalternes la porteront aussi avec
un ruban vert, attach  la boutonnire du juste-au-corps; sur les
revers de la mdaille de l'ordre les chevaliers feront graver la
devise qui conviendra le plus  la disposition de leurs coeurs.

          [Note 236: L'ordre de la _Mouche  miel_ avoit aussi
          sa mdaille; elle a t grave dans les _Rcrations
          numismatiques_ de Duby.]

L'eslection des trois premires dignitez de l'ordre se fera  la
pluralit des voix dans la premire assemble, o, aprs une ample
effusion de vin, on implorera le secours et l'inspiration des
divinitez protectrices.


_Rgles des Chevaliers de la Joye._

I.

Ceux qui voudront tre reus dans l'Ordre de la Joye seront obligs
de fournir des certificats en bonne forme de leur belle humeur, de
leur gayet et de leur honnestet avec les dames, et s'obligeront
d'executer  la lettre les statuts de l'Ordre.

II.

Chacun des chevaliers fera choix d'une dame qu'il fera recevoir
chevalire avec luy; elle donnera les mmes preuves et jouira des
prerogatives de son chevalier, sera oblige de porter comme lui une
medaille et de se conformer religieusement aux statuts.

III.

L'on ne recevra dans l'Ordre aucun chevalier qui ne soit
gentil-homme, ou qui ne vive noblement.

IV.

Pour entretenir la bonne union, qui fait une des principales parties
de l'Ordre, les chevaliers s'assembleront deux fois la semaine, le
dimanche et le jeudy, pour deliberer sur les affaires de l'Ordre.

V.

Les jours d'assemble, les chevaliers regaleront leurs confrres
chacun  leur tour, avec abondance de vin, de toutes sortes de
liqueurs, de violons et de bonne chre; surtout la joye fera
l'ornement de leur repas.

VI.

Pour eviter la confusion, l'on donnera un bouquet au chevalier qui
sera oblig par son tour de regaler ses confrres.

VII.

Dans les repas que se donneront les chevaliers, feront un carillon
perpetuel de verres, qui ne sera interrompu que par des chansons
bachiques, et les plus divertissantes.

VIII.

Les chevaliers porteront toute sorte de respect au grand maistre,
et  ses officiers, lesquels seront assis, dans les repas, par
distinction, sur des chaises leves au dessus du reste des
chevaliers, et le grand maistre aura la sienne au dessus de la leur.

IX.

La dame du grand maistre et celles des premiers officiers observeront
la mesme elevation des rangs que leurs chevaliers auront dans les
assembles.

X.

Lorsque le grand maistre commandera  quelqu'un de chanter ou de
regaler la compagnie par quelques comptes agrables, il ne s'en
pourra defendre sous quelque pretexte que ce puisse estre.

XI.

La dame du grand matre aura le mme empire sur les chevaliers.

XII.

Les chevaliers et leurs dames vivront dans une parfaite union et
soutiendront envers eux et autres tout l'honneur de l'ordre, au peril
de leur vie et de leurs biens.

XIII.

S'il arrivoit par malheur quelque different entre les chevaliers
ou leurs dames, le grand matre et ses officiers le termineront
sur le champ de leur propre authorit, et ceux qui ne voudront pas
obeir  leur decision seront chasss honteusement de l'ordre comme
perturbateurs de la joye publique.

XIV.

Les chevaliers et chevalires seront obligs de porter en tous
temps leur medaille; ceux qui seront surpris sans en avoir seront
privs pour la premire fois des plaisirs de deux assembles, pour
la seconde seront interdits de l'ordre si longtemps qu'il plaira au
grand matre, et  la troisime fois seront exclus sans retour de la
societ de leurs confrres et livrs en proye  leurs remords.

XV.

Un chevalier, le jour de sa rception, aprs avoir fait choix d'une
chevalire, s'attachera  elle, la proviendra en tout ce qu'elle
pourroit exiger de luy, et luy tera tout sujet de jalousie, en ne
marquant point d'empressement pour d'autres que pour elle, sans
neantmoins manquer  la civilit, qui demande un accueil riant pour
tout le monde.


_Formulaire des voeux d'un chevalier de la Joye._

Jay, tel ....... fait voeu, en presence de Bacchus et de l'Amour,
d'observer religieusement les statuts de l'ordre illustre de la
Joye, et promets de garder jusqu'au dernier soupir la belle humeur,
qui est une des plus belles qualitez d'un chevalier accompli; je
promets de conserver toute ma vie une complaisance et une honnestet
inviolable pour les dames, et de regarder d'un oeil tranquile la
perte de nos biens, plutt que de sortir du caractre d'un veritable
chevalier de la joye. En foy de quoy j'ay sign le prsent serment
d'une encre de couleur de vin.

     Fait  Mezires, ce.....
            jour de.....

                                                      Tel.


_Manire de recevoir un chevalier de la Joye._

Aprs que l'on aura fait lecture des statuts au chevalier que l'on
voudra recevoir, le grand matre, accompagn de ses officiers et
suivi de tous les chevaliers et chevalires de l'ordre, le fera
mettre un genoil en terre et recevra son serment, qu'il fera en la
manire cy-dessus; on luy fera passer ensuite par trois fois un verre
de vin sur la tte des plus grands qui se trouveront, qu'il avalera
d'un seul trait sans chanceler; cette ceremonie etant faite, le grand
matre prendra une mdaille que l'on luy apportera dans un bassin
d'argent, laquelle le grand commandeur et le grand prieur attacheront
au nouveau chevalier, aprs quoy il embrassera tous les chevaliers et
chevalires qui seront prsents, et l'on lui expediera ses lettres de
reception. La mme chose s'observera  la reception de la dame que le
chevalier presentera  la dame du grand matre pour sa chevalire.


_Lettres patentes  la rception d'un chevalier._

Nous, ennemi capital du chagrin, ami de la libert et grand
maistre de l'ordre de la joye, sur preuves  nous donnes de la
belle humeur, complaisance pour les dames et bonne appetit de tel
..............................., l'avons trouv digne de participer
aux plaisirs de notre ordre; enjoignons  nos bons et feaux amis
rotisseurs, cabaretiers, traiteurs, patissiers, caffetiers, marchands
de rataffia et violons, d'avoir  le reconnotre pour membre de notre
corps, ds ce jour et  l'avenir, et de luy fournir, sitt qu'il se
presentera, tout ce qui peut contribuer  la joye,  la bonne chre
et aux cadeaux qu'il voudra donner aux dames; car tel est notre
plaisir. Fait  Mezires, etc.

Jour de

                            _Sign_ .............

Et au bas:

Collationn  l'original, par moy, secretaire de l'ordre de la Joye.

                            Le chevalier de BELLE HUMEUR.


_Noms des chevaliers de l'ordre de la Joye._

  L'Eminentissime grand matre de l'ordre, ennemy capital du chagrin
                                                et ami de la libert.
  Le grand commandeur de l'ordre, partisan des jeux,
                                        des ris et de la bonne chre.
  Le grand prieur de l'Ordre.
  Le fleau de la Melancolie.
  Le secretaire de l'Ordre.
  Le chevalier de la Belle Humeur.
  Le chevalier du Printemps.
  Le chevalier Fidel.
  Le chevalier Fretillant.
  Le chevalier Sans Soucy.
  Le chevalier de l'Esprance.
  Le chevalier Constant.
  Le chevalier Magnifique.
  Le chevalier Complaisant.
  Les dames des chevaliers porteront leur nom[237].

          [Note 237: Nous avons dj publi plusieurs pices du
          genre de celle-ci, notamment dans notre t. 3, p. 147, 159,
          297; t. 5, p. 69. On peut voir d'ailleurs, sur ces divers
          ordres de plaisir institus pour l'amusement des oisifs,
          le _Rabelais_ de l'Aulnaye, Paris, 1820, in-12, t. 3, p.
          7-8.]




_La grande division arrive ces derniers jours entre les femmes et
les filles de Montpellier, avec le sujet de leurs querelles._

_A Paris._

M.DC.XXII. In-8[238].

          [Note 238: Cette pice est tout  fait dans le got des
          _Caquets de l'accouche_, et parotroit sortie de la mme
          plume. Elle est d'ailleurs du mme temps, et traite de
          faits dont il y avoit t dit un mot, p. 158.]


Perfide et abominable ville, qui par tes impies et damnables revoltes
penses faire teste long temps  ce grand Monarque qui te tient
assiege[239], c'est maintenant que tu peux recognoistre  bon
droit que tes trahisons ne te servent qu' advancer ta ruyne, tes
mutineries n'enclinent qu' ta cheute, tes revoltes ne panchent qu'
ton renversement.

          [Note 239: Louis XIII toit venu mettre le sige devant
          Montpellier en aot 1622.]

Et bien que tu sois la demeure ordinaire des medecins, tu n'en
trouveras pourtant pas un si expert qui puisse remedier aux playes
journalires qu'on donne aux tiens, ny remplastrer les bresches que
les canons du Roy font continuellement  tes bastions et murailles;
ton MONT sera PILL[240] si tu ne plies sous le joug de l'obissance;
les divisions qui sont parmi tes Citadins le peuvent tesmoigner, et
les desordres continuels qui sont au milieu de ton enclos en pourront
porter suffisante preuve.

          [Note 240: Ce mauvais jeu de mots sur le nom de Montpellier
          se trouvoit presque justifi par les menaces que le prince
          de Cond prtoit au roi: Il avoit dit, en plusieurs
          endroits, que si le roy entroit dans Montpellier, il
          donneroit la ville au pillage. (_Abrg chronol. de
          l'Hist. de France, pour faire suite  celui de Fran. de
          Mezeray_, t. 1, p. 308.)]

Dernirement, que les habitans de Montpellier voulurent mettre le
n au vent pour faire une sortie, et qu'on leur tailla de si belles
croupires, o mesme un de leurs principaux capitaines fust estendu
sur la place, les femmes et les filles de la dite ville ayans eu le
bruit de cecy s'assemblrent en un lieu pour ensemblement deplorer
leurs malheurs et abjurer la guerre cause de tant de maux.

  Se caussam clamant, crimenque, ca utque malorum,
  Filia quque manu flavos Mons pessula crines,
  Et roseas trahit ungue genas[241].

          [Note 241: Ces vers sont une altration de ceux de Virgile,
          _neid._, lib. 12, v. 600-605.]

Il semble que Virgile et prophetis ces vers sur Montpellier,
veu qu'on ne les sauroit adapter  chose o il y ait plus de
correspondance: car les bourgeoises de ceste ville, qui ont de
coustume de voir un nombre infini de jeunes godelureaux qui y vont
estudier en medecine, estant prives de leurs douces compagnies et
des joyeux passe-temps que leur entretien leur donnoit auparavant
ceste revolte, jointe  une infinit de pertes qu'ils ont faites
depuis qu'ils se sont souslevez contre les armes de leur souverain,
ne peuvent tenir les sanglots qui se crevent dans leurs bouches, ny
boucher le passage aux soupirs qu'ils ressentent pour ce subjet.

Et quoy! dit une vieille chappronire[242] qui tenoit le haut
bout en l'assemble, serons-nous toujours misrables? Faut-il que
nos maris soyent cause de nos malheurs? Ne suffisoit il jusques
icy de nous avoir deschirez par lambeaux? Nous mesmes nous nous
plantons le couteau dans le sein. Nous mesmes nous courons  bride
abatue  nostre mort, et semble  voir qu'il nous tarde que nous
ne soyons toutes dans nostre propre ruyne ensevelies miserables et
mal-heureuses, pour ne revoir jamais la lumire du ciel. Faut-il,
dis-je, que nos maris soient tellement oublieux de leur salut et du
nostre, que de se precipiter dans les hazards et les dangers pour
lutter contre les destins qui n'ont premedit autre chose que nostre
totale perte? Ha! les larmes me crevent le coeur? les soupirs me
bouchent les conduits de la parolle, les sanglots m'etouffent. Mon
pauvre mary, hlas! ou es-tu? ou es-tu, ma seule consolation?

          [Note 242: C'est--dire _portant chaperon_, ce qui toit la
          marque de la petite bourgeoisie. V. notre t. 1, p. 306, et
          les _Caquets de l'Accouche_, p. 21.]

Tu m'as donc quitt, pauvre et infortune, pour estre la proie
du destin! Tu m'as delaisse languissante pour survivre 
l'esclendre[243], tu m'as abandonne, hlas! pour voir ceste ville
renverse de fond en comble si elle poursuit davantage en ses
revoltes. Que pleut  Dieu que ce lien se fust rompu en une mesme
heure, puis qu'en un instant il se desnoue! Falloit-il que nous
sortissions de Montauban[244] l'an pass pour estre traits de la
sorte dans Montpellier? O grand et invincible Diomde, ainois grand
colosse de guerre, M. de Mayenne[245], que ne suis-je morte par vos
mains!

          [Note 243: Ce mot se prenoit alors dans le sens de malheur,
          accident fcheux. Dolet, dans son _Epistre au trs
          chrestien et trs puissant roy Franoys_, a dit:

               Prends garde icy, Franoys, vertueux roy,
               Car c'est le point qui te faira entendre
               Trop clairement l'abuz de mon _esclandre_.

          Loret l'employa plus tard dans le sens de droute:

               Car on dit que dans cette _esclandre_
               Plusieurs Hollandois firent Flandre, etc.

          Aujourd'hui on ne l'emploie plus que pour _une querelle_,
          _une rixe_ et on l'a rapproch ainsi de l'tymologie qu'en
          donne du Cange. Il le fait venir de _scandalum_.]

          [Note 244: Le sige de Montauban, dont il est parl 
          plusieurs reprises dans les _Caquets de l'Accouche_, p.
          53, 157, 256, avoit t tent sans succs en 1621. Aprs
          trois mois d'attaques infructueuses, on l'avoit abandonn.]

          [Note 245: Henri, duc de Mayenne, fils du chef de la
          Ligue. Aprs avoir agi avec vigueur dans la haute Guienne,
          il toit venu se mettre sous les ordres du conntable de
          Luynes, qui commandoit devant Montauban. En qualit de
          lieutenant gnral, c'est lui qui fit la seconde attaque,
          l'une des plus vigoureuses. Il y fut tu d'un coup de
          mousquet dans l'oeil. Il avoit 43 ans.]

Ainsi parloit la femme d'un medecin de Montauban, qui l'an pass
estoit sortie avec son mary au commencement du sige, et se vinrent
refugier  Montpellier, pensans avoir meilleur march; mais, de
malheur, son mary avoit est tu en ceste seconde escarmouche.

La femme d'un jeune advocaceau sans cause, qui deux jours auparavant,
voulant aller plaider sur la muraille, fut salu d'une pilule au
travers du corps,  cause peut estre qu'il estoit constip, va
dire: Hola! Mamie, vous parls encore, vous qui estes vieille,
et qui desja avez un pied dans la fosse! N'avez-vous point tant
sujet de vous plaindre que moy, qui ay perdu mon mary depuis deux
jours en a? Vostre mari estoit vieil et caduc: quand la queue
commence  se secher le fruict tombe; mais le mien estoit encor en
sa verte jeunesse et bon advocat, qui bailloit tousjours le droict
 sa partie, et de qui la compagnie m'estoit douce: avec combien
de regrets et de ressentiments de douleurs croyez-vous que je me
ressouvienne de ceste perte?

--Et moy (dit une fille de haut goust, qui estoit au coin),
pensez-vous que je ne me ressente point de tous ces troubles
icy? Avant qu'on et bloqu ceste ville, et que le bruit des
reistres[246] ft venu aux oreilles des Franois, il y avoit un jeune
Parisien log chs nous qui estudioit en medecine, en la compaignie
duquel je passois une partie de mon temps. C'estoit le plus doux et
le plus affable qui se vit jamais; il m'avoit promis mariage, et
mesmes nous en avions pass les patentes dans ma chambre. Maintenant
 ces nouveaux troubles je ne l'ai peu retenir, et ne say s'il n'est
point mort par les chemins; je crains qu'il ne revienne jamais.

          [Note 246: Ces bandes de cavaliers allemands (_reiter_),
          aprs avoir long-temps ravag la France, finirent par se
          mettre  notre solde. Au sige de Juliers, en 1610, il
          y en avoit que le prince d'Anhalt avoit amens, et qui
          combattoient de concert avec nos troupes, commandes par M.
          de La Chtre. Il s'en trouvoit aussi, comme on le voit, au
          sige de Montpellier, o on leur donnoit pour adversaires
          ces mmes rforms qu'ils toient venus secourir au temps
          de Coligny. Autre temps, autre drapeau. Sur les premiers de
          ces _condottieri_ allemands qui vinrent en France pendant
          les rgnes de Charles IX et de Henri III, on ne peut rien
          lire de plus curieux que le livre rarissime ayant pour
          titre: _Mmoires non encore veus du sieur Fery de Guyon,
          escuyer_. Tournay, 1664, in-8.]

--Encor y a-il quelque peu d'esperance en vos affaires, respondit une
de ses voisines: mais pour moy il n'y en a plus. J'avois un jeune
gars qui quelquefois se venoit rafraischir chez moy et prenoit une
heure de recreation en mon logis; mais dernierement, las! il pensoit
sortir avec les autres, il fut tu d'un soldat de M. Zamet[247]. Si
vous saviez combien j'en suis attriste et quelle amertume m'en est
reste en l'me, vous en seriez esmerveille.

          [Note 247: Jean Zamet, fils lgitim du fameux financier
          Sbastien Zamet et de Madelaine Leclerc du Tremblay, soeur
          du pre Joseph. Les calvinistes, contre lesquels il fut
          toujours un enrag guerroyeur, l'appeloient _le grand
          Mahomet_. Il fut tu  ce sige de Montpellier. (_Mmoires_
          de Bassompierre, collection Petitot, 2e srie, t. 20, p.
          462, et _Mmoires_ de Pontis, _ibid._, t. 31, p. 369.) Son
          tombeau se trouvoit, avec celui de sa famille, dans la nef
          des Clestins de Paris. On lisoit sur l'pitaphe: Etant
          mestre de camp du rgiment de Picardie, il mrita la charge
          de marchal de camp dans l'arme du roi, laquelle exerant
          au sige de Montpellier, il marchoit  grands pas aux
          premiers honneurs militaires, lorsqu'un boulet, lui brisant
          la cuisse, arrta le cours de sa vie, pour le faire jouir
          dans le ciel de la vraie gloire, dont il n'et pu recevoir
          que les ombres sur la terre. Il fut bless un samedi, jour
          ddi  la Sainte-Vierge, le troisiesme septembre 1622,
          et mourut le jeudi ensuivant de la Nativit de la mme
          Vierge. (Piganiol de la Force, _Description de Paris_, t.
          4, p. 247-248.)]

--Aussi en avez-vous du subjet, respondit une noirette qui ne
s'affectionnoit pas trop; chacun vous cognoist bien pour telle que
vous estes: on sait bien que celuy dont vous parlez n'alloit point
en vostre logis que pour faire de belles affaires; mais il n'en faut
mot dire. Nous sommes en un temps o il n'y a pas  rire pour tout le
monde; il y en a de bien bleuds[248], n'y et-il que de nos confrres
de la Rochelle, qui n'ont rien despouill ceste anne.

          [Note 248: C'est--dire _maltraits_, _meurtris_, couverts
          de _bleus_.]

--Mais qui et creu (dit la femme d'un conseiller de la dite ville)
qu'on nous et reduit au petit pied en si peu de temps? Qui et creu
que ceste ville et si tost succomb  la ruyne comme elle fait? Il
n'y a pas un pan de muraille entier, tous nos bastions nouveaux qu'on
avoit fait edifier de la demolition des esglises sont tantost tous
en poudre;  peine s'ose on trouver dans les rues pour les canonades
qu'on tire continuellement du cartier du Roy. J'ay une petite fille
qui, allant l'autre jour en nostre grenier, fut escrase d'une balle
qui tomba sur les thuilles de la maison.

--Ma commre, repliqua une grosse dame, on dit que la ville de Troye
et est imprenable si les Grecs n'eussent derrob le Palladium qui
estoit dans le temple de Minerve, tout le destin de ceste ville
n'estoit attach qu' ceste petite image; mais nous ne devons encor
craindre: la robbe de Rabelais est nostre Palladium[249]; tandis
quelle sera en ceste ville, jamais elle ne peut estre prise.

          [Note 249: Cette fameuse robe de Rabelais toit, comme
          toutes celles des clercs de mdecine a celle poque, faite
          de drap rouge,  larges manches, avec un collet de velours
          noir sur lequel toient brodes en or les initiales F. R.
          C. (_Franciscus Rabeloesus Chinonensis_). En 1610,  force
          d'tre dpece par la vnration des bacheliers, dont
          chacun vouloit son lambeau, elle toit si courte qu'elle
          descendoit  peine  la ceinture des rcipiendaires. On
          en mit une neuve. Lazare Meyssonnier, qui l'endossa, ne
          dclare pas moins avec onction qu'il a revtu la robe de
          Rabelais dans la salle o se font les actes publics et o
          se donne le bonnet a ceux qui y prennent leurs degrez en
          mdecine. (_Almanach illustr, compos de plusieurs pices
          curieuses, pour l'an 1639._) Avec toutes les prcautions
          possibles, chaque vnrable robe ne pouvoit pas durer
          plus d'un sicle. En 1720, celle de 1610 n'toit qu'un
          lambeau. Franois Ranchin, chancelier de la Facult, en
          donna une nouvelle  ses frais (Astruc, _Mmoires pour
          l'Histoire de la Facult de mdecine de Montpellier_, liv.
          2, p. 329). Depuis lors, je ne sais combien de fois on a
          d faire la mme dpense, mais il parot qu' la fin on
          mettoit, pour renouveler la prcieuse robe, moins de soin
          que n'en avoit mis Jeannot pour son fameux couteau. On la
          reproduisoit sans souci d'exactitude. Ainsi, celle des
          derniers temps ne portoit plus les initiales, ce qui fait
          que M. Kuhnholtz a ni qu'elles aient jamais exist sur
          le collet du vtement doctoral (_Notice hist., bibliogr.
          et crit. sur Fr. Rabelais_, Montpellier, 1827, in-12, p.
          32). Desgenette, dans le curieux article de la _Biog.
          mdicale_ qu'il a consacr  Rabelais, parle ainsi de sa
          robe et des rajeunissements, dont il exagre peut-tre
          le nombre: Nous sommes rputs nous-mmes avoir port
          cette robe, mais c'toit une pure commmoration, car elle
          avoit t renouvele au moins vingt fois, puisque environ
          cinquante docteurs annuellement reus  Montpellier en
          ont constamment emport des lambeaux, avant, pendant
          ou aprs l'acte probatoire dit de rigueur (_punctum
          rigorosum_). C'est dans la grande salle, comme nous
          l'avons dit, qu'on l'endossoit, et qu'elle toit toujours
          pendue (Degrefeuille, _Hist. de Montpellier_, liv. 12,
          ch. 1). Piron la prit pour sujet de cette pigramme o il
          apostrophe Montpellier:

               Secourable mont des Pucelles,
               Puissiez-vous long temps prosprer!
               Puissent de vos plantes nouvelles
               Les vertus toujours oprer,
               Et ne jamais dgnerer,
               Comme la robe mmorable
               Qui fut un harnois honorable
               Tant que Rabelais l'eut sur lui,
               Mais qui, par un sort dplorable,
               N'est plus qu'un bt d'ne aujourd'hui.]

--Ah! Madame, dit alors une damoiselle de qualit, de qui le mary
estoit au lict bless d'un coup de mousquet au bras, il ne se faut
pas fier  la robbe de Rabelais; le plus beau Palladium qu'on puisse
souhaiter pour la deffence d'une ville, c'est le nombre des gens et
de soldats qui y sont. Si Troye ne se fust laiss ensevelir dans le
vin et dans le sommeil, nonobstant le Palladium des Grecs, jamais
elle n'eust t prise; mais quel Palladium et quelle sauve garde
pouvons nous avoir, puis que nous n'avons tantost plus personne pour
nous deffendre? Toute nostre garnison est presque taille en pices;
personne ne s'ose adventurer d'aller aux murailles ny aux coups. Nous
avons des capitaines lasches et de peu de courage. Nostre ennemy
est puissant, nos forces foibles, sans esperance de secours. Que
pouvons-nous esperer, si non qu'une funeste et triste journe o nous
passerons toutes au fil de l'espe, si nos maris soutiennent plus
longtemps l'effort, des armes royalles?

--Ma cousine dit vray (fit une autre de moyenne taille), mon aisn y
est mort aussi bien que les autres, et a pay la folle enchre de son
imprudence. De l'excuser, je ne le puis, cela me touche de prs; car
nonobstant que mon mary soit de la religion pretendue et qu'il tienne
le party des rebelles, je ne peux advoer pourtant qu'il se faille
cantonner contre son maistre.

Une asss ge, qui estoit debout au milieu de l'assemble, print la
parolle. A la verit, dit-elle, nos maris vont trop avant, c'est trop
se bander contre le roy. J'ay peur enfin qu'il y en ait quelques-uns
qui portent la paste au four pour leurs compaignons. Le roy en endure
trop, il est trop doux et trop benin; je ne say comment il ne nous a
desja fait abismer et ensevelir dans nos propres ruynes.

--De mon jeune temps on ne parloit point de cela, dit une vieille qui
n'avoit plus que deux dents. J'ay bien veu des guerres, j'ay veu des
grandes expeditions; mais il ne s'est jamais remarqu qu'on et fait
tant d'efforts contre son roy. Il est de droit divin et humain de luy
obeyr, non pas de lui resister; pour moy, je n'approuveray jamais
le conseil de tous ceux qui delibrent de fermer la porte  ses
trouppes: car, outre que nous encourerons un blasme universel parmy
les nations voisines et une tasche qui jamais ne se pourra effacer,
nous sommes en grand danger de subir de grands maux par nostre propre
imprudence.

--Madame a raison, repliqua une autre fraischement arrive de la
Rochelle, nous avons tous un trs mauvais horoscope ceste anne; elle
nous est climaterique[250] et malheureuse, ces jours derniers nous
sont fort caniculaires[251]. Ce n'est point seulement  Montpellier
o on a sujet de se plaindre, la Rochelle en a eu sa part. Nous
avons est entierement ruynez des troupes de monsieur le comte de
Soissons, qui ont fourag tous les environs, et n'avons peu ceste
anne recueillir un seul grain de bled. Encor nous avions esprance
en M. de Soubise  son retour d'Angleterre qu'il nous rafraischiroit
de vivres; mais, hlas! nous avons est bien frustrez, car on nous
a dit que luy-mesmes avoit est chass honteusement de Londres, et
que, s'estant mis sur mer, ses vaisseaux avoient est fracassez[252].
Si cela est, je vous laisse penser quel bon succs il donnera aux
Rochelois.

          [Note 250: Sur les poques climatriques, v. notre t. 2, p.
          212.]

          [Note 251: Les jours caniculaires passoient pour tre
          funestes aux plaisirs de l'amour. Cette Rochelloise a donc
          raison de les donner comme trs nfastes. Camerarius a
          crit un gros livre sur cette thse-l. Molire fait trs
          vertement maudire par la Clanthis de son _Amphitryon_
          (acte 2, scne 3) cette superstition mdicale:

                     Je me moque des mdecins,
                     Avec leurs raisonnements fades;
                     Qu'ils rglent ceux qui sont malades,
               Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains.
                     Ils se mlent de trop d'affaires,
               De prtendre tenir nos chastes jeux gns;
                     Et sur les _jours caniculaires_
               Ils nous donnent encore, avec leurs lois svres,
                     De cent sots contes par le nez.

          Chez les anciens, c'est le mois de mai qui toit nfaste
          pour l'amour. V., sur le _scrupule qu'ils avoient de se
          marier ce mois-l_, une lettre publie dans l'_Esprit des
          journaux_, sept. 1786, p. 215.]

          [Note 252: M. de Soubise avoit t malheureux partout: le
          25 juin 1621, il avoit capitul dans Saint-Jean-d'Angely;
          l'hiver suivant, il avoit t compltement dfait dans les
          Sables d'Olonne, et avoit d quitter la France. V. _Caquets
          de l'accouche_, p. 35, 56.]

--Ah! ma commre (dit sa voisine) vous me faites crever le coeur
quand vous me parlez de M. Soubise! Il est bien cause de mon malheur:
j'avois une jeune fille l'hiver pass, lorsque je demeurois  La
Rochelle, belle et en bon point; un de ses capitaines devint amoureux
esperduement de sa beaut et la ravit. Mon mari poursuivit ledit
capitaine pour tirer raison d'un acte si impie; mais M. de Soubise,
qui avoit peut-estre mouill son pain au pot, n'en fit aucun conte,
si non qu'on me renvoya ma pauvre fille quinze jours aprs. Je
voulus voir si on l'avoit viole; c'est pourquoy, en ayant commis la
charge  deux matrones et sages-femmes de La Rochelle, aprs l'avoir
veue et visite, elles me dirent que, tout estant considr, elles
avoient trouv que la babole estoit abatue, l'arrire-fosse ouverte,
l'entre-fesson rid, le guillevart eslargy, le braquemart escrout,
la babaude relance, le ponnant debiff, le halleron demis, le
quilbuquet fendu, le lipion recoquill, la dame du milieu retire,
les toutons desvoyez, le lipondis pil, les barres froisses,
l'enchenart retourn; bref, pour le faire court, qu'il y avoit
trace de v...; d'o vient que tout la cure que j'y aye pu apporter,
et nonobstant la peine que j'aye prise  recoudre son canipani
brodimaujoin, elle est demeure despucelle[253].

          [Note 253: Tous ces dtails semblent avoir t pris
          textuellement dans une pice publie quelques annes avant
          celle-ci: _Le reveil du chat qui dort, par la cognoissance
          de la perte du pucellage de la pluspart des chambrires
          de Paris; avec le moyen, de le raccoutrer, suivant le
          rapport des plus signales matrones, tant barnoises
          que franoises, appeles  cet effet; avec les noms des
          ustencilles par elles trouves dans leurs bas guichets;
          mis en lumire en faveur des bons compagnons  marier_. _A
          Paris, jouxte la copie imprime par Pierre Le Roux_, M.
          DC. XVI, in-8. Le passage si curieusement technique qu'on
          a repris ici se trouve aprs ces mots: Voyons maintenant
          la deposition des Parisiennes qui font leur rapport d'une
          qui estoit deflore: Nous Marie Teste, Jane de Meaux, Jane
          de la Guignans et Magdelaine la Lippue, matrones jures de
          la ville de Paris, certifions  tous qu'il appartiendra
          que, le quatorzime jour de juin dernier, par ordonnance
          de ladicte ville, nous sommes transportes en la rue de
          Frepault, o pend pour enseigne la _pantoufle_, o nous
          avons veue et visite Henriette Pelicire, jeune fille
          aage de dix-huit ans ou environ, sur la plaincte par elle
          faicte  justice contre Simon le Bragard, duquel elle dict
          avoir est force et deflore, et le tout veu et visit au
          doigt et  l'oeil, nous trouvons, etc. Le reste est comme
          ici.]

--Voyl comme en font les capitaines de deux liarts, dit une femme de
medecin; tout nostre trafic n'est attach qu' ces cures; quand ils
sont dans une maison, ils croyent qu'ils ont permission de faire tout
ce qu'ils voudront.

La niepce du docteur Rabelais aloit dire son mot; mais on
vint advertir l'assemble qu'il y avoit une grande rumeur en
l'Hostel-de-Ville; aussi tost les femmes sortirent de leur
congrgation pour participer au conseil qui se tenoit en la ville.
Cela fust cause que je ne peus escrire davantage de leurs babils.




_Discours de la fuyte des impositeurs italiens et des regretz
qu'ilz font de quicter la France, et de leur route vers les pays de
Barbarie._

_A Paris, pour Jacques Gregoire, imprimeur._

M.D.LXXXIX. In-8[254].

          [Note 254: Cette pice est dirige, comme son titre le
          donne  entendre, contre les intrigants d'Italie qui
          toient venus  la suite des Mdicis, et qui infestoient
          la cour et la ville. On y apprend, au sujet de leurs
          manoeuvres, notamment contre les revenus de l'Htel-Dieu de
          Paris, des choses qui ne se trouvent point ailleurs.]


Les sectaires mahometans ne se montrrent jamais en si grand'
contumelie ny outrage contre la nation des chrestiens, ny si
temeraires, que se sont monstrez parmy la France en plusieurs
malignes actes ces barbares Italiens: car, combien qu'en plusieurs
raisons ayent essay par quelques alleguations fardes tascher 
se pouvoir esgaler aux Romains, qui de tout temps se sont montrez
preux, vaillans et magnanimes, ainsi que mesmement par les histoires
du temps jadis nous cognoissons par le lustre des antiques Romains,
lesquelz estoient si adextres[255] en leurs faictz que leurs
gestes demonstroient et signifioient pouvoir commander sur toutes
les nations du monde, que seulement par leur ombre et prudence
demonstroient estre invincibles, par ce qu'en leurs entreprinses
savoient juger jusques  la fin d'une cause  qui le droict pouvoit
appartenir de la cause qui leur estoit propose, et se gouvernoient
en toute qualit et preeminence de justice, qui est la vraye force
de pouvoir dompter et vaincre en tout et par tout  qui en faict
l'exercice, tant aux grandz que aux petitz, que celuy qui mesme s'y
attend et s'y appuye ne luy reste en semblable qualit plus que
la force, qui est de Dieu, pour pouvoir vaincre et dompter seul
en son particulier celuy  qui elle defaut, sans attenter contre
l'autruy, que contre celuy qui lui faict temeraire poursuyte, ou qui
ne luy rend ce qu'il luy a usurp  tort et sans cause, et se sait
maintenir en telle action de grace que pour la deffense de sa maison
mesme, de tout temps agite, n'attend autre force que celle de Dieu
mesme, qui est la cause que le delinquant est pour le jourd'huy en
route[256], et en la plus grande confusion ou jamais ilz se virent,
s'estans eux-mesmes mis la hart[257] au col, ne pouvans trainer
aprs eux un si pesant fardeau de rapines, larrecins et volleries;
dont pour le jourd'huy se trouvans prins au pige, fuyent de nuict
des lieux o ils s'estoient habituez; mais comme ayanz encore la
corde au col, ne pouvant trainer les maisons o ilz s'estoient
liez, d'o ilz ont ravy les tresors et richesses qui estoient en
icelles et en celles de leurs voisins, il s'en pourroit par aventure
bien recourre quelque chose; le malefice des dessusdictz Italiens
vient mal  propos pour le terme allegu des somptueux Romains et
de leur justice,  l'injustice de telle canaille: car les Romains
publient la justice aux humains, les Italiens vilains; les Romains
usent de droicture, Italiens de forfaicture; Romains sont de grand
renom, et les Italiens non; les Romains sont pleins de bombance,
Italiens prisent leur pance; les Romains sont vertueux, les Italiens
morveux; les Romains sont preux  l'espe, Italiens  la pipe; les
Romains font  chacun raison, Italiens de trahison; les Romains
sont magnanimes, Italiens font la mine; les Romains sont preux
et vaillans, Italiens malveillans; Romains ont conquis la toison
d'or, Italiens ont drob la mine d'or; les Romains constans en
toute saison, Italiens en toute poison[258]; les Romains ont acquis
victoire, Italiens perdent memoire; les Romains sont gens illustres,
Italiens de faux lustre; les Romains gardent equit, Italiens
l'iniquit; Romains amateurs de science, Italiens faux en conscience;
les Romains ont acquis loz immortel et louange de dure, l'Italie n'a
plus de dure.

          [Note 255: Adroit. Il y avoit aussi le verbe _adextrer_. V.
          Nicolas Pasquier, lettre 8, liv. 6.]

          [Note 256: C'est--dire en droute.]

          [Note 257: Sur le mot _hart_, V. notre dition des _Caquets
          de l'accouche_, p. 172.]

          [Note 258: _Poison_, comme on sait, toit alors du fminin
          (V. t. 4, p. 7). C'est d'Italie qu'on nous expdioit ces
          substances dangereuses, avec la manire de s'en servir.
          Bodin, dans son _Discours sur le rencherissement de toutes
          choses_, dit avec raison que nous aurions bien pu nous
          passer de faire de tels emprunts  l'Italie, en change de
          choses saines et profitables.]

  Adieu France, adieu,
  Qui estes le lieu
  D'o iniquement
  Avons prins la fuyte,
  L'heure soit maudicte
  De notre partement.

Les regretz que font ceste maudicte gent de quicter un si noble pays
en sont  la desesperade, car, combien qu'ilz en ayent emport les
trsors, il leur fasche d'y laisser les maisons; et tout ainsi qu'ilz
ont traict les Franois par leur injustice, Dieu les traicte par
sa justice. Car, de pleine arrive qu'ilz entrrent en France, le
moien qu'ilz conceurent en celuy pays pour se prevaloir, ce fut de
descouvrir les plus riches cuisines, et o gisoient les plus grandz
tresors, et faire tant par fas et par nefas que de s'y habituer, et
quelque chose qu'il y eust s'y faire tousjours les plus grands; non
obeyr, mais toujours commander;  l'appetit se renommer du Prince,
et par le tesmoignage de trois ou quatre pallefreniers atiltrez
pour ce faire, asseuroient qu'un gueux de leur pays estoit un grand
gentilhomme, lequel avoit est destruict par fortune de gueule,
di-je de guerre; et mettoient en admiration si grande les faictz
et gestes de telz couards, que plusieurs croyans la vrit estre
telle qu'on leur rapportoit, estoient par aucuns subitement nommez
monsieur; lors, se sentans honorez si  coup de telz honneurs,
estoit par subite poursuyte enjoinct  leurs faux-tesmoings de venir
de fois  autre promptement leur dire qu'ilz vinssent incontinent
parler  la Royne, qui estoit un sujet envers le peuple de les
faire entrer en credit, car ds ceste heure l commencrent  faire
de cent solz quatre livres, et de quatre livres rien, envers ceux
qui leur prestoient de leur bien, et eux ne se soucians point des
plainctifs et remonstrances qu'on faisoit, s'ingerrent contrefaisans
les habiles  pindariser[259], sur tous les estatz et mestiers
de la France, comme par manire de soubresault, intentionner le
Roy et les Princes  la manutention et correction des abus qui se
pouvoient commettre en iceux, comme s'estimans gens plus capables et
cognoissans  telles faciendes[260] et subtilitez y prevenir les plus
habiles, plus capables et de meilleur esprit que les plus vaillans
qui s'y peussent rencontrer, s'estimant supportz du Prince, devant
lequel on n'eust os dire du contraire, combien qu' chaque fois ilz
s'y trouvoient vaincuz: et pour autant que telles entreprinses ne se
faisoient par eux que pour descouvrir la source du traffic, procedant
du debit, se tailloient un revenu prins sur iceux, pour autant
qu'estans sortis et chassez de leur pays comme gens bandoliers[261]
et abandonnez  tous vices, et venuz en la France comme belistres,
pour se monstrer capables de respect plus qu'autres nations, pour
cause du grand support dont ilz estoient, appuyez par la benevolence
et bien-vueillance que la Royne mre leur portoit, donnoient 
entendre que sur le traffic de toutes sortes de marchandises il se
pouvoit lever certains deniers sans interesser les opposans qui se
pourroient complaindre, et pour mettre leur larrecin en evidence
sans pouvoir descouvrir leur felonnie et cautelle, accostoient un
banquier de Venise[262], lequel faisoit offre de grand somme de
deniers au Roy,  ce qu'il luy pleut luy octroier certain denier
sur cent de quelle marchandise que ce fust au poix pesant, ou tant
sur livre, lequel poix semblant de petite valeur, leur estoit
soudainement octroy, et remonstrant aussi le dict suppliant, lequel
avoit sa part du butin, que c'estoit pour l'entretement d'iceux
belistres destruictz par fortune de gueule, di-je de guerre, pour la
vie et le vestement, lesquelz par ce moyen du petit venant au plus
grand, de serviteurs sont devenuz grands maistres, et ont tellement
poursuivy telz imposts et enchres sur les dictes marchandises, que
pour maintenant il s'en lve un denier inestimable, au detriment de
plusieurs personnes.

          [Note 259: C'est--dire _faire les beaux parleurs_ sur des
          choses dont ils ne savoient pas le premier mot. On a cru
          longtemps que ce mot toit de Ronsard. Jacques Pelletier,
          dans son _Art potique_, lui en a mme fait honneur, mais 
          tort. Le mot est dans Rabelais, liv. 2, ch. 6: Seigneur,
          sans nulle doubte, ce gallant veut contrefaire la langue
          des Parisiens; mais il ne fait que escorcher le latin, et
          cuide ainsi _pindariser_.

          MM. Burgaud des Marets et Rathery, dans leur excellente
          dition de _Rabelais_, t. 1, p. 254, sont les premiers
          qui lui ont fait cette restitution. Au 17e sicle, ce mot
          avoit vieilli. (Vigneul-Marville, _Mlanges d'hist. et de
          littrature_, 1re dit., p. 102.) M. J. Chenier le rajeunit
          avec esprit dans son pigramme contre La Harpe, qui, dans
          un crit sur la langue rvolutionnaire, avoit proscrit le
          verbe _fanatiser_, et avoit pos, comme rgle gnrale,
          qu'aucun adjectif en _ique_ ne peut produire un verbe en
          _iser_:

               Si par une muse lectrique
               L'auditeur est lectris.
               Votre muse paralytique
               L'a bien souvent paralys;
               Mais quand il est tyrannis,
               Souvent il devient tyrannique:
               Il siffle un auteur symtrique,
               Il rit du vers symtris,
               D'un loge _pindaris_
               Et d'une ode anti-pindarique.
               Vous avez trop dogmatis:
               Renoncez au ton dogmatique;
               Mais restez toujours canonique,
               Et vous serez canonis.]

          [Note 260: _Intrigues_, _cabales_. Le recteur Rose, dans sa
          _harangue_, dit au duc de Mayenne: Ces politiques ont des
          dragons sur les champs qui prennent tous vos pacquets et
          devinent par politique tous vos chiffres..., si bien qu'ils
          savent toutes vos _faciendes_, et  Rome, et  Madrid,
          et en Savoye, et en Allemagne... (_Satire Menippe_,
          dit. Charpentier, p. 106.) De ce mot toit venu celui
          de faciendaire, que Pasquier (_Recherches de la France_,
          liv. 6, ch. 27) a employ au sujet du pape Pie II: Homme
          grand _faciendaire_, dit-il, ainsi qu'il l'avoit bien fait
          parotre par ses dportements.]

          [Note 261: Mot que celui de bandit a remplac depuis. V.
          notre t. 6, p. 323, note.]

          [Note 262: Quoiqu'on et mis des entraves  l'tablissement
          des banquiers italiens  Paris, ils s'y toient bientt
          trouvs en grand nombre. Ils avoient pay la pension de
          15,000 cus sols qu'on exigeoit d'eux au pralable, d'aprs
          l'ordonnance de Saint-Germain-en-Laye de 1561, et ainsi
          autoriss ils s'toient mis en mesure de la reprendre
          par fractions sur ceux qui vouloient bien se faire leurs
          clients. Pendant la rgence de Marie de Mdicis, le
          nombre des banques italiennes augmenta encore  Paris. V.
          notre dition des _Caquets_, p. 40, note, et notre t. 6,
          p. 279-280, note. Toutes les grosses affaires de France
          toient aux mains de ces hommes d'argent, sortis du fin
          fond de la Lombardie, comme il est dit dans une pice de
          notre t. 3, p. 174. Cette pice, qui roule toute sur les
          malversations des gens de finance  cette poque, Lombards
          ou autres, a pour titre: _La rencontre merveilleuse de
          Piedaigrette avec maistre Guillaume_, etc. Le nom de
          l'auteur nous avoit chapp. Notre ami Ch. d'Hricault
          nous a fait remarquer qu'il se trouve en acrostiche dans
          les vers qui terminent la pice. Toutes les initiales
          runies forment NOEL MAURAISIN.--Pour en finir avec
          ces banquiers d'Italie, nous nommerons encore l'un des
          plus clbres, Lumagna, qui a dj t cit au passage
          dans une pice de notre t. 2, p. 99. Mademoiselle de
          Polaillon, veuve de notre rsident  Raguse et fondatrice
          de l'institut des filles de la Providence, au faubourg
          Saint-Victor, en 1630 (Tallem., in-12, t. 10, p. 114-116),
          toit de cette famille, sur laquelle on trouvera de trs
          intressants dtails dans les _Oeuvres posthumes de
          Grosley_, _Biographie des Troyens clbres_,  l'article
          des _Colbert_, qui furent les correspondants des Lumagna.]

De premire arrive qu'ilz entrrent en France, s'estant faict
recevoir en grace envers la Royne mre[263] qui ne leur manquoit
de rien, se rurent sur les plus grands tresors qui fussent en la
France, ou les deniers estoient tous comptz, sachant qu'ayant ceux
l incontinent auroient les autres, sans dissimulation, et qu'ayant
les chemins ouverts  leur volont, fust pour entrer ou pour sortir
de la France, ilz ne pouvoient manquer de mettre en execution tous
leurs desseins, et emporter d'iceluy royaume tout ce qu'ilz avoient 
souhait d'enlever et d'avoir.

          [Note 263: Catherine de Mdicis.]

Dont  leur arrive ayant descouvert la plus belle prinse qui
fust en la ville de Paris, estans conduicts par celuy banquier de
Venise qui faisoit les premires advances au Roy, appuyez de la
Royne mre, s'advancrent d'usurper et ravir les trois parts du
revenu de l'hostel Dieu de Paris, sans exception de ce que le reste
pourroit devenir, comme disant: Si pour ce coup nous n'en avons
assez nous prendrons le reste. Et avec les registres changez et
le numero aussi, rechangrent les dattes pour au temps advenir ne
s'appercevoir de leurs larrecins, sans avoir aucun soucy de la
vie ou de la mort des pauvres malades qui y surviennent tous les
jours, qui a faute d'estre traictez humainement, ceux qui pourroient
eschaper y demeurent et meurent, mais non pas des Italiens, car il
ne s'en trouve point de pauvres, sinon que de Franois qui ont est
appauvris par le pillage fait par telz goulfarins, lesquels pauvres
Franois errans a et l par le pays, deshabituez de leurs maisons
par l'execrable outrage commis par iceux, que souz un semblant se
prevaloir de telles calamitz, ont est si rudement traictez par
ceux qui les soustenoient, qu'il a fallu que plusieurs ayent quict
la terre pour le cens. Or, Dieu ayant maintenant sceu l'insolente
poursuyte que telle maligne gent exeroient contre ses serviteurs,
les a rendus esvanouys de sa lumire, s'enfuyans plus tost de nuict
que de jour, sont tellement eshontez de leurs larcins si manifestes
que rien plus, qui est la cause de leur fuyte et route, sans avoir
nulle discretion du lieu o ilz se doivent arrester, et sont pour le
jourd'huy en telle confusion, que ne se sentans seurement en leur
pays, se delibrent se retirer en Turquie, qui est le lieu o leur
devotion est du tout adonne, pour lesquelz ilz ont tant deceuz de
chrestiens, parce que le schisme qui y est appos, et le scandale par
eux y advenu, dont le Roy, le peuple et les princes sont en telle
dissention, n'est du commencement jusques  la fin provenu de leur
malefice, dont pour se sauver passent les mers pour s'en venir s sus
dictz lieux de Barbarie, pource que c'est un pays propre  desniaiser
et l o il y a bien  prendre, et sans rendre compte sourdement
desrober, tromper et decevoir les plus fins et habiles, et  faire
sauts et gambades.

  Ilz ont par leur ruse et cautelle
  Deceu l'ame de maint fidelle,
  Pipp le Roy, tromp les princes
  Et pill toutes les provinces.




_Les ceremonies faites dans la nouvelle chapelle du chasteau de
Bissestre[264], suivant l'ordonnance de Monseigneur l'Archevesque
de Paris,  l'establissement de la piet et charit du Roy, en la
Commenderie de Sainct-Louis, soubs la conduitte de Monseigneur
l'Eminentissime cardinal duc de Richelieu, pair de France, le jour et
feste de sainct Louis, le 25 aoust 1634._

_A Paris, chez Jean Brunet, ru Neufve-Sainct-Louis, au Trois de
chifre[265]._

1634. In-8.

          [Note 264: Ce chteau, bti au XIIIe sicle, sur
          l'emplacement de la _Grange aux Queux_, par Jean, vque de
          Wincester, dont le nom, altr dans le langage parisien,
          devint celui de _Vicestre_ ou _Bicestre_, toit pass,
          au sicle suivant, entre les mains du duc de Berry,
          frre de Charles VI, qui en avoit fait don au chapitre
          de Notre-Dame. Jusqu'en 1632, il ne changea plus de
          propritaire. C'est Louis XIII qui l'acheta alors. Il
          tomboit en ruine, et il fallut le rebtir tout entier.
          L'an 1632, lit-on dans le _Supplment des Antiquits de
          Paris_ de Du Breuil, 1639, in-4, p. 87, ce chteau fut
          entirement ras jusqu'aux fondements, et de la grande
          place o il estoit on desseigna y faire un lieu pour y
          loger et recevoir les soldats estropiez aux guerres pour le
          service du Roy, et, ds lors, on commena la closture des
          murailles, avec quatre pavillons aux quatre coings, o on
          fit bastir une chapelle qui fut bniste par l'archevesque.]

          [Note 265: Sur cette enseigne, V. notre t. 6, p. 5, note.]


Il faut confesser avec verit que la France et tous ceux de la ligne
de ce grand et trs pieux Roy sainct Louis ont des graces et des
faveurs du ciel qui ne sont communiques  aucun empire du monde, et
des prrogatives par dessus tous les autres princes de la terre.

Si jamais nous avons remarqu les effets de la providence divine dans
la conduitte d'aucuns de nos Rois, il nous faut admirer ceux que nous
voyons journellement dans les heureux succez des justes entreprises
et affaires (puis que d'autres il n'entreprend) de notre monarque
franois Louis XIII.

C'est Louis le Juste, autant heritier de la pit et de la devotion
de ce grand Roy sainct Louis, que de son sceptre et de sa couronne,
puis que par ses bonnes vie et moeurs, nous voyons autant et plus de
prosperitez dans la France que soubs ce grand sainct son ayeul.

Ce pieux Roy (parangon de toute sainctet) estoit grandement zelateur
de la justice, et judicieux  mesnager de son espargne pour le
soulagement de son peuple. Ne voyons-nous pas aussi que nostre cher
Louis a un singulier soing de ses sujets, tel que celuy qu'un bon
pre a de ses enfans?

Toutes les nations de la terre savent combien il a ruin de mauvais
desseins pour asseurer la paix dans son Estat, et la tranquillit
parmy ses peuples.

Sainct Louis, voyant quantitez de desordres et de dissolutions
effrens de vivres, sans religion, sans justice, sans police, et
sans aucune consideration des sujects, voulut (comme il fit), ayant
donn la paix  son peuple, y apporter un meilleur ordre, ce qui
luy succeda doucement et heureusement: aussi Dieu fortifioit de son
assistance ses sainctes inspirations.

Ne voyons-nous pas les mesmes procedures en ce genereux Roy Louis
XIII, lequel par ses indicibles travaux a terrass l'heresie qui
troubloit son royaume, et (ainsi que son ayeul S. Louis) a restably
la religion en sa gloire et donn la plus parfaite paix qui aye
jamais est souhaite  son peuple, et que maintenant avec ses trs
illustres ministres, vrais conservateurs de son Estat, que sa Majest
n'a plus grande recommandation que d'establir un bon ordre dans son
royaume, d'y entretenir la vraye religion de ses pres, et faire
regner la justice pour la conservation de ses sujets?

Ainsi par la consideration de ses belles, genereuses et pieuses
actions, son peuple le doit justement appeler leur pre, la noblesse
son prince, les lois leur gardien et tuteur, la France son Roy, son
eglise galicane son protecteur et deffenseur, et les pauvres l'autel
commun des affligez.

Entre toutes les vertus de sainct Louis, son historiographe rapporte
qu'il estoit fort judicieux  bien recognoistre et recompenser les
bons offices, et services qui luy estoient rendus avec affection et
fidelit.

Se peut-il trouver aucun qui ayant tant soy peu manifest son
affection au service de nostre bon prince qui n'aye reu de sa
Majest toutes sortes de contentement, d'amour et de recompenses, et
voire mesme plus que jamais ils n'en eussent esper, tant son bon et
royal naturel est port  recognoistre par ses bienfaits ses bons et
fidles serviteurs?

Se peut-il voir encore un plus grand amour de charit que celuy
que sa Majest a de nouveau estably d'une commenderie fonde au
nom de son ayeul sainct Louis, au lieu et place du chasteau de
Bissestres[266], en laquelle, par l'ordre et conduitte de ce prudent
et trs genereux cardinal duc de Richelieu, judicieux pilote de son
Estat, y doit estre admis pour estre nourris et entretenus tous les
pauvres soldats que le sort de la guerre a rendu infirmes, et hors de
pouvoir gaigner leurs vies[267]?

          [Note 266: L'an 1633, lit-on encore dans le _Supplment_
          de Du Breul, p. 87, le Roy fit une dclaration par laquelle
          il se dclaroit fondateur d'une commanderie qui se
          commenoit avoir lieu sous le nom de Sainct-Louys, et ds
          lors les allignements furent pris pour les bastiments, qui
          doivent tre en quarr...]

          [Note 267: La maison de la _Charit chrestienne_, fonde
          par Nicolas Houel, rue de Lourcine, avec le patronage
          royal de Henri III et de son successeur, avoit t le
          premier asile qu'on et ouvert aux soldats invalides.
          V. notre t. 6, p. 64-65, note, et Isambert, _Anciennes
          lois fran._, t. 14, p. 599; t. 15, p. 301. Pendant la
          Fronde, Bictre leur servoit encore de refuge; mais une
          partie des btiments, qui s'toient construits  grand
          peine et surtout lentement, car en 1639 ils toient loin
          d'tre achevs, souffrirent beaucoup des troubles: ils
          furent presque dmolis. Les invalides, rfugis dans ce
          qui avoit t respect, furent sollicits  la rvolte
          par les Frondeurs. Ils s'y seroient laiss entraner
          si, lit-on dans une _mazarinade_, l'influence factieuse
          n'et t heureusement combattue par un ecclsiastique
          de grande maison, qui, avec un autre ecclsiastique et un
          marchal de France, avoit t charg de la conduite de
          Bictre. (_Remontrance au peuple par L. S. D. N. L. S.
          C. E. T._, 1649, in-4.)--Jusqu'en 1656 les invalides y
          restrent. Cette anne-l, par ordonnance royale en date
          du 27 avril, les _enfants trouvs_ durent prendre leur
          place, en attendant, lit-on dans l'ordonnance, que les
          pauvres fussent renfermez,  quoy les lieux et bastiments
          de Bicestre ont t par nous affectez, revoquant, en tarit
          que de besoin seroit, tous autres brevets et concessions
          qui pourroient en avoir t obtenus en faveur des _pauvres
          soldats estropiez_. Quelque temps aprs, Bicestre
          recevoit sa part des dix mille pauvres dont on avoit fait
          raffle dans les rues de Paris. V. notre dit. du _Roman
          bourgeois_, p. 311, note.]

Or, comme les principales intentions de ce grand Roy et de cet
esminent cardinal sont de commencer toutes choses pour la gloire
de Dieu,  celle fin que tout ce qui reste  faire en succdent
mieux, Sa Majest auroit donc voulu qu'aprs les enlignements de
cte charitable place auroient estez pris, suivant le dessein qui en
a est faict par l'ordre de Monseigneur l'eminentissime cardinal,
 qui elle a confi la conduite de ceste pit, qu'on commena 
la construction d'une petite chapelle qui seroit nomme du nom de
son ayeul sainct Louis,  celle fin que dans icelle, en atendant le
btiment de l'eglise qui doibt estre dans le lieu, que les ouvriers
et autres y fissent leurs exercices de devotion, et voulant sa dite
Majest que, pour ce faire, le service divin commenast  s'y dire le
jour et feste de Sainct-Louis.

Pour mettre en excution la pieuse devotion du Roy, le sieur de
Saint-Germain, choisi pour ses merites, tant par sa Majest que par
mon dit seigneur l'eminentissime cardinal, pour la direction et
conduite du bastiment de ceste commenderie, auroit en toute diligence
fait bastir et eslever une chapelle dans le milieu du dessein, o
doit estre basty la grande eglise de ceste place, et par la grande
diligence qu'il auroit fait apporter, ceste chapelle a est en cinq 
six jours en estat d'un lieu de dvotion.

Or, comme il faut que toutes choses soient regles selon les cas,
et notamment celles qui regardent le culte divin, cette chapelle,
ainsi promptement ediffie, et en estat d'y celebrer la sainte messe,
suivant la volont du Roy, ledit sieur de Saint-Germain en auroit
donn advis  Monseigneur l'illustrissime archevesque de Paris, pour
obtenir de luy la permission de faire celebrer en cette dite chapelle
le service divin, et de nommer qui luy plairoit pour ce faire.

Son illustrissime reverance, pour satisfaire  la devotion de sa
Majest, auroit commis messieurs le Grand Penitentier et Promoteur
pour se transporter sur les lieux du chasteau de Bissestre, avec
monsieur Davou, l'un des chanoines de l'eglise Nostre-Dame, pour
voir et visiter si ladite chapelle, bastie dans ce dit lieu, estoit
en estat requis d'y celebrer la sainte messe, pour  leur rapport en
ordonner ce que de raison, attendu l'importance de ceste place, qui a
est par cy-devant l'azille et le receptacle des mauvaises actions de
personnes mal vivantes.

Pour ce faire, les dits sieurs Grand Penitentier, Promoteur et Davou,
se transportrent sur les dits lieux du chasteau de Bissestre, le
mercredy sur les quatre heures aprs midy, 23 juillet 1634, et aprs
que ledit sieur de Sainct-Germain leur eust fait entendre qu'elle
estoit la volont du Roy et de Monseigneur l'eminentissime cardinal
duc, il leur fit voir en quel estat ladite chapelle estoit.

Les dits sieurs commissaires voyant le peu qui restoit  faire pour
mettre en estat ladite chapelle, pour y celebrer la saincte messe
le jour et feste de Sainct-Louys, ainsi qu'estoit la volont de sa
Majest, et sur les asseurances que leur auroit donnes ledit sieur
de Sainct-Germain de faire orner richement la dite chapelle de
tout ce qui seroit necessaire pour une si celbre action, lesdits
sieurs commissaires en auroient fait leur rapport au dit seigneur
archevesque.

Surquoy il a est ordonn que le cur de Gentilly, comme estant
pasteur dans l'estendu de ceste chapelle du chasteau de Bissestre,
commenceroit, avec ses prestres habituez et autres, les ceremonies de
l'establissement de la devotion dans ce lieu, par une benediction,
suivant ce qui est prescript dans le manuel de l'eglise de Paris, et
en suitte de ce, les premires vespres de l'office de sainct Louys,
dont la dite chapelle doit porter le nom, le lendemain les matines
du jour et la grand'messe, et ainsi tout le reste de l'office de la
ferie.

Pour l'ornement de ceste chapelle, ledit sieur de Sainct-Germain y a
fait porter une quantit de ses riches tableaux de devotion; plus, a
aussi par sa vigilance recherch les plus beaux et riches ornemens
qui luy a est possible, pour la celebration du service divin.

Et le tout estant ainsi richement par de tapisseries, beaux
tableaux, et d'exquis ornements, les ceremonies se sont devotement
faictes, suivant l'ordonnance dudit seigneur archevesque.

A cet establissement de devotion y est accouru un nombre infini de
peuples, tant de la ville que des faux-bourgs de Paris, qui y ont
fait prires  Dieu pour le Roy, et ont admir et lou la grande
charit de sa Majest, et le grand zle dudit seigneur cardinal duc.

Ce grand Roy imitant donc les actions du debonnaire et pieux sainct
Louis, elles seront tousjours agrables  Dieu, et regnera selon son
coeur.

Ce qui nous oblige estroitement (pour ne rien oublier de ce qui est
de nostre devoir) de considerer tout ce que nous luy devons, et luy
offrir en holocauste d'amour nos coeurs impollus de toutes affections
estrangeres, n'estant nez Franois que pour luy et ses successeurs;
que nos voeux et nos prires fructifient du germe d'un sainct amour,
pour les porter droict au ciel, pour impetrer de ceste sagesse
immense qui tient le coeur des Roys en sa main qu'elle conserve
tousjours son cher Louis, nostre Salomon franois, nourrisson des
anges, et que son regne soit tousjours rempli de gloire et de
prosperit.

Les maistres entrepreneurs et ouvriers de ce superbe bastiment,
voulans contribuer de leur part  cette devote ceremonie, ont
present  leur patron sainct Louis, dans ce lieu, un haut et
puissant May, auquel sont attaches en grands tableaux les armes
de sa Majest d'un cost, et celles dudit seigneur cardinal duc de
l'autre.




_Discours nouveau de la grande science des femmes, trouve dans un
des sabots de maistre Guillaume._

       *       *       *       *       *

  Maistre Guillaume est amoureux
  Pour le jourd'huy, las! quand j'y pense,
  Car de recueillir est soigneux
  Des femmes les belles sciences.

       *       *       *       *       *

M.D.C.XXII[268]. In-8.

          [Note 268: Nous donnons cette pice, beaucoup moins  cause
          de son intrt, qui, nous en convenons, est  peu prs nul,
          que comme un nouveau spcimen du genre de plaisanteries
          lourdes et pdantes alors populaires  Paris. Cette pice,
          en effet, est de celles qui se crioient par les rues et sur
          le Pont-Neuf, o maistre Guillaume les vendoit lui-mme.
          V. notre t. 4, p. 53-84. L'Estoile, qui aimoit  faire
          collection de ces sortes de niaiseries, n'a pas oubli
          celle-ci: On m'a donn, dit-il, trois fadzes nouvelles,
          qu'on crioit par les rues, _D'un gentilhomme de Savoye
          defendu des voleurs par son chien_; LA SCIENCE DES FEMMES,
          TROUVE DANS UN DES SABOTS DE MAISTRE GUILLAUME; et un
          _nouveau miracle_ avenu prs de Barcelonne, _de deux enfans
          mangs d'un pourceau, et de deux autres brls par la
          mre, dans son four, sans y penser_. C'est sous la date
          du 13 mars 1607 qu'il a crit cela dans son _Journal_, et
          notre pice porte celle de 1622. Ainsi, non seulement ces
          sottises se vendoient, mais se vendoient bien, et l'on en
          faisoit de nouvelles ditions! M. G. Brunet a consacr 
          ces canards du temps pass un intressant article dans le
          _Bulletin de l'alliance des arts_. (25 dcembre 1843.)]


Maistre Guillaume, c'est donc maintenant,  ce que je voy, que vous
estes amoureux. A ce que je peux estimer en moy mesme, vous y mettez
vostre esprit et amiti, pour ce jour'huy, car je ne vous avois point
encor ouy tant les exalter de leurs sciences, comme vous faites 
present, tous les prisez plus que n'a fait un Draco le sevre, ny un
Solon le sage, mesme plus qu'un Lycurgue l'austre, ny un Charondas
le prudent. Bref, maistre Guillaume, vous les prisez plus que n'ont
jamais fait les potes anciens; toutes fois, maistre Guillaume, je
vous en scay bon gr, car je represente  mes yeux l'obeissance de
Griselidis, laquelle estoit si remplie de tant d'honorable science
envers Gautier, marquis de Saluces, qui estoit son mary et espoux, et
aussi la belle Gillette, qui estoit fille d'un medecin de Narbonne,
qui a par sa belle science montr une infinit de beaux enseignemens
et de belle doctrine. Vous avez leu, maistre Guillaume,  ce que
je vois, l'hystoire du roy Chilperic, lequel ne fit difficult
d'espouser Fredegonde, ores qu'elle fust fille d'un pauvre homme
de basse qualit. Ce souverain personnage la prist, voyant sa belle
science; toute fois, M. Guillaume, je vous supplie m'excuser, vous
suppliant trs affectueusement de me declarer le contenu de vostre
discours, vous baisant et demeurant vostre trs affectionn, I. G.

--Qui es-tu, amy lecteur, qui pour ce jourd'huy m'interroge par tes
supplications, que je t'aye  discourir de la science des femmes?
Il me semble  ton parler que tu te veux sentir, soit du lignage
ou autrement, de ce _Soldat franois_[269], car  t'ouyr parler me
semble qu'il te faudroit bailler une hallebarde, car il t'avient
bien  commander. Va, va estudier, demandeur de science, ce n'est
pas  toy  qui j'en dois rendre responce. Toy qui n'as jamais fait
qu'escumer la marmite, penses-tu savoir que c'est que la science?
Et va, va estudier, sans t'amuser  la cuisine, puis tu trouveras
comme moy la grande science des femmes, que j'ay si soigneusement
recueillie dans plusieurs livres, et si trs soigneusement conserve
et garde dans l'un de mes sabots, et enferme souz la clef dans
mon cabinet, tant peur j'avois de la perdre. Lis, mon amy, avec une
grande affection ce beau passage de saincte Susane, qui remplit
de tant de belle science; elle n'appeloit jamais son mary que son
seigneur. Saint Hierosme raconte aussi de la grande science des
femmes des Indiens, et de l'amiti qui portoient  leurs maris.
Entr'autres il recite de la femme d'Asdrubal, voyant le feu en une
maison o estoit son mary, de la grande amour qu'elle portoit  son
mary, se jetta dedans le feu; Nicerat en fit autant quand elle vit
son mary mort; Tisbe en fit autant quand elle vit son amy Piramus
mort. Croy, mon amy, qu'il y a bien de la science  d'aucunes femmes,
les unes au bien et les autres au mal. Les unes ont une science
parfaite en gouvernant honorablement leur mesnage, vivent avec un
amour enrichi d'une ferme foy, d'un courage invincible et d'une
amiti non-pareille. Bref, mon amy, il ne te faut user de tel propos
envers moy, car tu te trompes fort de dire que je suis amoureux.

          [Note 269: Le livre du _Soldat franois_, qui, en 1607,
          poque de la premire edition de cette pice, faisoit
          beaucoup de bruit.]


_Le Lecteur._

Mais, maistre Guillaume, ne vous faschs contre moy, je vous prie,
car je say veritablement que je ne suis pas digne de disputer contre
un tel personnage que vous, car je vous tiens pour un homme docte et
savant et pour un homme qui a autant leu qu'homme de vostre robe;
parquoy, maistre Guillaume, je vous voudrois bien demander, puis que
les femmes ont de tant belle science, si s'est science  d'aucune
femme de laisser leurs maris, comme je vous veux faire entendre.
C'est que j'estois dernierement en la bonne ville de Paris, o je
beuvois  un cabaret chopinette; j'escoutois la complainte de trois
pauvres savetiers, qui disoient l'un  l'autre que leurs femmes les
avoient laissez. L'un se plaignoit bien plus que les autres, car il
disoit que sa femme s'en estoit alle avec son valet, et qu'elle
luy avoit emport ses habillemens et l'argent qu'il avoit espargn
pour avoir du cuir. L'autre aussi se plaignoit que la sienne luy
avoit tout son meuble et mesmes qu'elle avoit jusques au custode[270]
du lict vendu, et qu'il ne savoit o elle estoit alle. L'autre
se plaignoit que la sienne avoit trop de cousins et qu'il n'estoit
par maistre en sa maison, et que le plus souvent estoit charg.
Bref, c'est tout autant que l'on fait d'ouyr parler des femmes qui
ont delaiss leurs maris. Je ne trouve pas, maistre Guillaume, que
c'est belle science, mais bien plustost c'est une science vilaine et
deshonnete.

          [Note 270: Rideaux de lit. On lit dans Du Lorens, satire
          VII, p. 167:

               Ils lui baillent souvent le fouet sous la _custode_.

          V. aussi p. 176. Ce mot toit du fminin, et non du
          masculin, comme on le donne ici. Peut-tre vient-il de
          _cultz_, couche, qui se trouve dans la _Chanson de Roland_,
          ch. 3, v. 686. Avant que le mot _alcve_ nous ft arriv
          d'Espagne et et t introduit dans notre langue par les
          Prcieuses (V. Walckenaer, _Mm. sur la vie de Madame de
          Svign_, t. 2, p. 387), c'est _custode_ qui se prenoit
          dans le mme sens. La _mazarinade_ qui a pour titre: _La
          custode du lit de la reine_, est fameuse. On devine les
          scandales qu'elle raconte.]


_Maistre Guillaume._

  Je n'entends pas parler, parlant de la science,
  Des femmes abandonnes  la volupt;
  Je parle de ceux-l qui ont fidelit,
  Qui ayment leurs maris avecque patience.




_Les amours du Compas et de la Rgle, et ceux du Soleil et de
l'Ombre,  Monseigneur le cardinal duc de Richelieu._

_A Paris, chez Jean Camusat, rue Sainct-Jacques,  la Toison d'Or._

M.DC.XXXVII. In-8.

_Avec privilge du Roy_[271].

          [Note 271: M. Leber possdoit cette pice, qui se trouve
          comprise sous le n 4320 du _Catalogue_ de sa bibliothque,
          t. 2, p. 300. Il n'a pas dit de qui elle est, nous ne
          le dirons pas davantage. On en trouva une copie dans
          les papiers de Charles Perrault, ce qui fit croire par
          quelques personnes qu'il en toit l'auteur; mais c'est tout
          simplement impossible: la date du pome suffit pour le
          prouver. En 1637, Charles Perrault n'avoit que neuf ans,
          et il n'y avoit alors que le petit Beauchteau capable de
          faire, surtout de pareils vers,  cet ge-l. C'est  cause
          de la singularit du pome et de sa raret que Ch. Perrault
          en avoit sans doute pris copie. L'_autographe_ de 8 pages
          in-fol. accompagn d'un dessin reprsentant le _gnie de
          la rgle_ se trouve indiqu dans le _Catalogue d'une belle
          collection d'autographes_, etc. (16 avril 1846), p. 53, n
          363.]


    Anim du beau feu d'une gentille audace,
  D'un pied libre je cours aux vallons du Parnasse,
  Et la Muse, en riant, me conduit par la main,
  O ne marcha jamais le Grec ny le Romain.
  Richelieu, dont les soins embrassent tout le monde,
  Merveille de nos jours en merveilles feconde,
  Et des temps  venir futur estonnement,
  Au recit de mes jeux donne quelque moment,
  Imitant le soleil, quand mille espaisses nues
  Trainent parmy les airs leurs flottes continues,
  Qui, sans voir les mortels, n'esclairant que les cieux,
  Par fois perce le voile et se montre  nos yeux.
    Dedale n'avoit pas de ses rames plumeuses
  Encore travers les ondes escumeuses,
  Par un art qui d'un Roy le rendit triomphant,
  Du pre le salut et la mort de l'enfant[272];
  Il n'avoit pas encor, pour la lubrique rage,
  Assembl de cent bois l'incestueux ouvrage[273]
  Qui fut du lict royal le reproche ternel
  Et rendit l'artisan celbre criminel,
  Quand sa soeur, admirant sa subtile nature,
  Luy presenta Perdix, sa douce nourriture,
  Pour polir son neveu par ses doctes leons
  Et le rendre savant entre ses nourrissons.
  L'enfant monstra soudain une ame industrieuse,
  Capable de conseil, prompte, laborieuse;
  Et le soleil, passant par ses claires maisons,
  A peine eut quatre fois produit quatre saisons,
  Que ses habiles mains, heureusement guides
  Par un esprit fertil en nouvelles ides,
  Formrent un amas d'ouvrages curieux.
  Que Dedale admira, puis en fut envieux.
    Perdix, un jour, pris de l'amour de l'estude,
  Cherchant pour en jouyr l'heur de la solitude,
  Aprs mille dtours, coucha ses membres las
  Sur le sueil bien-aym du temple de Pallas;
  Soudain (qui le croira?), comme de sa cervelle
  Jupiter fit sortir cette docte pucelle,
  Nasquirent du cerveau du jeune vertueux
  La scie et le compas, deux enfans monstrueux,
  Mais dont l'utilit, dans les arts secourable,
  Rend du pre  jamais la mmoire adorable.
    La scie, en forme d'arc, d'un cry continuel,
  D'un naturel entrant, et mordant, et cruel,
  Monstroit un rang de dents, long suplice des arbres,
  Et capable d'ouvrir le coeur mesme des marbres.
  Son frre le compas fut pourveu seulement
  De jambes et de teste, et marcha justement,
  Tournant de tous costez par ordre et par mesure,
  Et toujours de ses pas traant quelque figure.
    Dedale, qui cherchoit l'apprentif egar,
  Enfin l'appercevant sur le seuil ador,
  Vid le moment natal de ces monstres utiles
  Qu'enfantoit son neveu de ses temples[274] fertiles.
  Une rougeur jalouse en son front s'pandit,
  Et, craignant que par eux il n'entrast en credit,
  Soudain de la raison il rejetta l'usage.
  L'impit naquit en son triste courage.
  Le respect de sa soeur en vain fit son effort,
  Du gentil innocent il medita la mort.
  (D'une aspre jalousie abominable exemple!)
  Il le precipita de la voute du temple.
  Mais Pallas, qui prend soin des esprits vertueux,
  De la cheute arresta le cours impetueux;
  Transformant en oyseau cet ouvrier admirable
  Que la fecondit seule avoit fait coupable[275].
  La scie et le compas, temoins de son malheur,
  Sentirent l'aiguillon d'une vive douleur;
  Puis redoutant les traits de l'envieuse rage,
  Afin de garantir les restes du naufrage,
  Changrent leur regret au soin de se sauver.
  La scie, estant sans pieds, ne pet se soulever;
  Et, grondant de dpit de se voir eschoe,
  En accusa le ciel d'une voix enroe.
  Dedale, qui la vid avec ses yeux ardens,
  Par mille longs travaux usa toutes ses dents,
  Puis retailla d'un fer ses bresches abbatues.
  Le compas se sauva sur ses jambes pointues,
  Et d'un soin prevoyant, s'estant mis  courir,
  Un seul trait ne marqua qui le pet dcouvrir.
  Dedale, trop subtil, eust reconnu ses traces;
  Mais, comme un giboyeur mont sur des eschasses,
  Qui sans mouiller ses pieds traverse les marests,
  D'un pas viste et leger arpenta les guerets.
  Enfin, se trouvant las et loin de la tempeste,
  Contre le tronc d'un chesne il appuya sa teste,
  Pleurant son pre mort et le sort de sa soeur;
  Puis d'un sommeil paisible il sentit la douceur.
  Le soleil, connoissant sa gentille nature,
  Et prevoyant l'eclat de sa race future,
  Par un songe luy dit: Lve toy de ce lieu:
  Tu seras digne espoux de la fille d'un Dieu.
  (Souvent contre l'espoir les Deitez prospres
  Font naistre le bonheur au fort de nos misres.)
  Le compas glorieux se reveille en sursaut,
  Emeu de cette vee et d'un honneur si haut.
  Il rend grace au soleil, et, ferme comme un aigle,
  Le regarde et s'en va, puis rencontre la rgle,
  Droitte, d'un grave port, pleine de majest,
  Inflexible, et surtout observant l'equit.
  Il arreste ses yeux, la contemple et s'estonne.
  Aussi tost, pour l'aymer, son ame l'abandonne.
  Et, sans se souvenir des propos du soleil,
  Adore ce miracle et le croit sans pareil.
  Il l'abborde, et, remply d'un honneste assurance,
  Tournant la jambe en arc, luy fait la reverence.
  Pour rendre le salut qu'il donnoit humblement,
  Elle ne daigna pas se courber seulement.
  Pour vaincre ses rigueurs, il luy tint ce langage:
  O vous dont la beaut dans ses chaisnes m'engage,
  Soulagez, par piti, mes desirs vehemens,
  Et mille biens naistront de nos embrassemens.
  Perdix, ce rare esprit, me donna la naissance;
  N'ayez pas  mepris mon utile alliance.
  La rgle, pour regler ses voeux ambitieux,
  Luy dit: Mon origine est mesme dans les cieux;
  Celuy dont je tiens l'estre entre les Dieux se nombre,
  Je nquis des baisers du soleil et de l'ombre.
    Un jour, parmy les Dieux mon pre se vantoit
  Que rien dans l'univers ses regards n'evitoit:
  Celui des immortels qui preside aux messages
  Luy dit: As-tu veu l'ombre en tous tes longs voyages,
  Cette brune agreable, et de qui les douceurs
  Sont les plus chers plaisirs des doctes, des chasseurs,
  Et de tant de mortels qui la trouvent plus belle
  Que tes plus beaux rayons, que l'on quitte pour elle?
  Le soleil fut surpris, et ce pre du jour
  Sentit naistre en son coeur et la honte et l'amour;
  Du desir de la voir son me est embrase.
  Il la cherche partout, croit sa conqueste aise.
  Mais l'ombre habilement evitoit ses regards.
  Cette froide beaut fuyoit de toutes parts.
  Sa course s'avanoit d'une invisible adresse.
  Il la suit, elle fuit d'une egale vistesse.
  Il double en son ardeur ses efforts vainement,
  Tous les corps s'opposoient  son contentement.
  Il pense la tenir, sans la voir il la touche,
  De ses rayons aigus il joint cette farouche.
  Enfin, ne pouvant mieux soulager sa langueur,
  En courant il la baise en toute sa longueur.
  Et parmy les baisers de cette douce guerre,
  De leur droite union je naquis sur la terre.
    Le compas ressentit un plaisir nompareil,
  La connoissant alors pour fille du soleil.
  Il vid naistre l'espoir d'acquerir sa maistresse,
  Roulant en son esprit la divine promesse.
  Doncques, remply d'audace, il luy tint ce discours:
  Et ce mesme soleil m'a promis vos amours.
  --Quoy! dit-elle en riant, je serois la conqueste
  D'un amant qui n'auroit que les pieds et la teste?
  Mon pre, si puissant, m'imposeroit la loy
  De recevoir pour maistre un tel monstre que toy?
  Va presenter ailleurs tes impuissantes flammes,
  Amant trop inhabile au service des dames.
  --Toutefois nos amours, repliqua le compas,
  Produiront des enfans qui vaincront le trepas.
  De nous deux sortira la belle architecture,
  Et mille nobles arts pour polir la nature.
  --N'espre pas, dit-elle, branler mon repos,
  Ou, pour authoriser tes estranges propos,
  Tache  plaire  mes yeux par quelques gentillesses,
  Et monstre des effets pareils  tes promesses.
  Le compas aussi tost sur un pied se dressa,
  Et de l'autre, en tournant, un grand cercle traa.
  La rgle en fut ravie, et soudain se vint mettre
  Dans le milieu du cercle, et fit le diamtre.
  Son amant l'embrassa, l'ayant  sa mercy,
  Tantost s'elargissant et tantost raccourcy;
  Et l'on vid naistre alors de leurs doctes postures
  Triangles et quarrez, et mille autres figures.
    Richelieu, c'est assez, j'abuse de ton temps,
  Repren le fil laiss de tes soins importans.
  France, son cher soucy, pardon si je l'amuse
  De contes enfantez d'une riante muse[276].

          [Note 272: On sait qu'enferm avec son fils Icare dans le
          Labyrinthe, il parvint  se sauver avec les ailes qu'il
          inventa, tandis que son fils prit.]

          [Note 273: C'est lui qui avoit fabriqu la fameuse vache
          dans laquelle s'enferma Pasipha, amoureuse du taureau.]

          [Note 274: C'est--dire de ses _tempes_, de sa tte.]

          [Note 275: V., pour le meurtre de Perdix par Dedale, et sa
          mtamorphose en perdrix, les _Mtamorphoses d'Ovide_, liv.
          8, v. 244 et suiv.]

          [Note 276: Ce pome, dont il n'est pas besoin de faire
          remarquer l'acadmique ingniosit, est bien du temps o
          l'on sembloit s'vertuer  refaire des _Mtamorphoses_
           la faon de celles d'Ovide; o l'on voyoit Habert de
          Cerizy composer la _Mtamorphose des yeux de Philis en
          astres_, 1639, in-8 (V. _Roman bourgeois_, dit. elzevir.,
          p. 149, note); o l'abb Cotin crivoit _Uranie_ ou la
          _Mtamorphose d'une nymphe en orange_, pome  la suite
          duquel il donnoit les _Amours du Jour et de la Nuit_, par
          le comte de Cramail. V. notre travail sur celui-ci, _Revue
          franaise_, t. 2, p. 287.]




_Ennuis des Paysans champestres, addressez  la Royne regente._

M.DC.XIIII. In-8.


MADAME,

La crainte que nous avions que le peu de merite de noz rustiques
personnes destournat vos oreilles pour oyr et entendre les echoz
pitoyables de nos particulieres plaintes et generalles complaintes
rendoit du commencement nos attentes suspectes de recevoir de l
nos consolations esperes. Mais estant ainsi que Vostre Majest
tant humaine reoit si volontiers les trs-humbles requestes et
supplications de ses sujects, ceste seule consideration nous donne
presentement l'asseurance de luy parler et faire grossirement
entendre la cause de nos ennuys. Nous pensions pour long-temps estre
bien asseurez en nos cabanes rurales, jouyssant de l'amiable repos
que ce grand et invincible guerrier, nostre deffunct et trs-honor
maistre, avoit procur  son peuple[277]. Mais ne pouvant les envieux
de nostre prosperit longuement entretenir en France ce bien
inestimable de la paix, de la quelle nous respirions si doucement
les doux zephires avec une extrme crainte de la perdre, nous voyons
presentement, helas! des presages dangereux de sa prochaine ruyne.
Les ressentimens que nous avons encore des afflictions passes et
des anciennes guerres intestines nous debilitent entierement le
coeur et le courage en l'apprehension des futures, de telle sorte
et manire que nous n'avons aucun goust pour savourer les biens que
liberalement le ciel en ceste presente anne eslargira aux enfans de
la France. Nous parlerons  vous, Madame, encore que ne soyons que
pauvres paysans et gens rustiques nourris  la champestre, de vile
et basse condition, des quels la pointe et la porte du jugement au
respect de celuy de vos experimentez Conseillers d'Estat ne s'estend
et n'outrepasse la vee des clochers de nos villages, mais pourtant
nous avons ceste maxime bien avant engrave en l'ame, ressentant
le naturel des simples; mais des bons et legitimes Franois, que
quiconque se dit subjet du roy ne se doit jamais forligner de la
fidelit qui luy doit inviolablement garder; et comme il est vray
que les vrays sujets d'un prince ne peuvent estre tels que par
l'obessance et par la foy solide qui les rend obligez  son service,
il faut estimer ceux-l n'estre legitimes sujets, qui abandonnent
le soing qu'ils doivent avoir de l'Estat et de la personne de leur
souverain pour embrasser leur propre lucre de leur particulier
interest, et la seule elevation de leur gloire; et alors, ainsi
desguisez, n'estans plus que serviteurs affectionnez entre deux
levres, delaissent ce qu'ils devroient estre et deviennent comme
noircis, amoureux de leurs vaines et frivolles intentions. Nous nous
garderions bien d'ecrire et de parler de ceste sorte, n'estoient les
misres de la guerre que nous apprehendons[278], et particulierement
l'affection que nous portons au roy, nostre bon seigneur et maistre,
la quelle, par force et de son authorit, extorque et attire toutes
ces parolles du coeur, de bouche et de la plume. Nous ne craignons
point tant les esclairs ny les bruits des effroyables tonnerres,
qui souventes fois esbranlent nos maisons et renversent les tours
et clochers de nos paroisses, que les espouvantables alarmes qui
s'engendrent au son du tocsin, le plus souvent de nuict au milieu
de nostre repos, ores de jour au milieu de nos sueurs, peines,
labeurs et travaux. Point tant ne nous attristent les gresles, ny les
geles de may, ny les coulanges[279] de juing, qui nous apportent
coustumierement la chert des vivres, que l'inhumanit des soldats
et desloyaut des goujards[280] qui tuent, qui molestent, qui
violent, qui bruslent, qui destruisent, ranonnant le bon-homme[281],
et luy font dix mille violences, pour luy faire,  force de coups,
qui de pieds, qui de mains, qui de bastons, qui de glaives, qui de
dagues, qui de poignards, confesser o est son pauvre bien cach,
muss, enterr et transport hors de sa maison. Nous ne pouvons
alors nous servir contre ces cruautez barbaresques d'autres armes
ny moyens que d'obeyssance, force de larmes inutiles et de vaines
prires. Cela destournant tout le cours de nos petites intentions,
estant la cause le plus souvent de la sterilit de nos terres, de
la vente de nos biens et heritages  vil prix, de la perte de nos
causes et procez, faute d'avoir de quoy faire presens  nos advocats
et procureurs pour la recommandation de nos affaires; bref, de tout
nostre malheur. Et puis qu'il plaist maintenant  la fortune et
inconstance des temps de nous faire payer  usures l'interest de
l'aise de Bontems et du repos duquel elle nous avoit faict joyr par
l'espace de vingt annes et plus, nous ne pouvons avoir autre recours
qu' vous, Madame; nous vous offrons maintenant nostre coeur afflig,
qui parle  vous, et vous reprsente, malgr que nous ayons, les
registres des maux que desj nous font ressentir les estincelles de
ces esmotions intestines, qui s'allument en ce royaume et se trament
sur la division de nos princes. Que si Dieu veut tant affliger la
France de permettre, pour nos offenses, qu'elle se voye ensanglante
du sang de ses enfans par l'entremise d'une guerre civile, ce que
nous prions journellement qu'il n'advienne,  tout le moins vos vrays
et legitimes sujets vous feront aysement cognoistre en tout lieu,
place et occurrence, par leur constance genereuse, que leurs volontez
n'auront jamais pour guides que les commandemens de Vos Majestez,
pour loy que vos desirs, et pour but que vostre contentement et
service, protestant ds  present aux pieds du roy et de Vostre
Majest, Madame, qu'ils auront autant de courage pour mourir en la
deffence de leur prince, qu'ils ont eu de coeur  vivre durant la
paix, en vous servant, affectionnant et craignant.

          [Note 277: Il est bien vrai que les dernires annes du
          rgne de Henri IV furent l'poque la plus heureuse pour
          les campagnes. On trouve un tableau dlicieux de cette
          prosprit des champs aux premires pages des _Mmoires_
          de l'abb de Marolles. M. Sainte-Beuve l'a dj cit
          dernirement dans un article sur l'_Histoire d'Henri IV_,
          par M. Poirson (_Moniteur universel_, 16 fvrier 1857);
          nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire aussi 
          propos des regrets de ces pauvres _paysans champtres_:
          Je revois, dit l'abb de Marolles, avec un plaisir non
          pareil, la beaut des campagnes d'alors; il me semble
          qu'elles toient plus fertiles qu'elles n'ont t depuis,
          que les prairies toient plus verdoyantes qu'elles ne sont
           prsent, et que nos arbres avoient plus de fruit... Le
          btail toit men srement aux champs, et les laboureurs
          versoient les gurets pour y jeter les bls que les leveurs
          de taille et les gens de guerre n'avoient pas ravags. Ils
          avoient leurs meubles et leurs provisions ncessaires, et
          couchoient dans leur lit. Quand la saison de la rcolte
          toit venue, il y avoit plaisir de voir les troupes de
          moissonneurs, courbs les uns prs des autres, dpouiller
          les sillons, et ramasser au retour les javelles, que les
          plus robustes lioient ensemble, tandis que les autres
          chargeoient les gerbes dans les charrettes et que les
          enfants, gardant de loin les troupeaux, glanoient les pis,
          qu'une oubliance affecte avoit laisss pour les rjouir.
          Les robustes filles de village scioient les bls, comme
          les garons, et le travail des uns et des autres toit
          entrecoup de temps en temps par un repas rustique, qui se
          prenoit  l'ombre d'un cormier ou d'un poirier qui abattoit
          ses branches charges de fruits jusqu' la porte de leurs
          bras. Le bon abb donne un peu plus loin quelques dtails
          particuliers  cette belle province de Touraine, o il
          toit n en 1610. Il avoit donc dix ans  l'poque fortune
          dont il fait la description, et c'est ce qui en explique le
          charme. Son style prosaque ne pouvoit se colorer qu'aux
          souvenirs de l'enfance: Aprs la moisson, dit-il, les
          paysans choisissoient un jour de fte pour s'assembler
          et faire un petit festin qu'ils appeloient _l'Oison de
          mtive_ (moisson);  quoi ils convioient non seulement
          leurs amis, mais encore leurs matres, qui les combloient
          de joie s'ils se donnoient la peine d'y aller. Quand les
          bornes gens faisoient les noces de leurs enfans, c'toit un
          plaisir d'en voir l'appareil; car, outre les beaux habits
          de l'pouse, qui n'toient pas moins que d'une robe rouge
          et d'une coiffure en broderie de faux clinquant et de
          perles de verre, les parents toient vtus de leurs robes
          bleues bien plisses, qu'ils tiroient de leurs coffres
          parfums de lavande, de roses sches et de romarin; je
          dis les hommes aussi bien que les femmes, car c'est ainsi
          qu'ils appeloient le manteau fronc qu'ils mettoient sur
          leurs paules, ayant un collet haut et droit comme celui du
          manteau de quelques religieux; et les paysannes, proprement
          coiffes, y paroissoient avec leurs corps de cotte de deux
          couleurs. Les livres des pousailles n'y toient point
          oublies; chacun les portoit  sa ceinture ou sur le haut
          de manche. Il y avoit un concert de musettes, de fltes
          et de hautbois, et, aprs un banquet somptueux, la danse
          rustique duroit jusqu'au soir. On ne se plaignoit point des
          impositions excessives; chacun payoit sa taxe avec gat,
          et je n'ai point de mmoire d'avoir ou dire qu'alors un
          passage de gens de guerre et pill une paroisse, bien loin
          d'avoir dsol des provinces entires, comme il ne s'est vu
          que trop souvent depuis par la violence des ennemis.--Telle
          toit la fin du rgne du bon roi Henri IV, qui fut la
          fin de beaucoup de biens et le commencement de beaucoup
          de maux, quand une furie enrage ta la vie  ce grand
          prince... (_Mmoires_ de Michel de Marolles, 1755, in-12,
          t. 2, p. 20-24.)]

          [Note 278: La guerre civile, en effet, toit imminente.
          Les princes, mcontents, venoient de se retirer de la
          cour et commenoient  armer. Pour obtenir une paix, qui
          ne fut que trs peu durable, il fallut leur accorder tout
          ce qu'ils voulurent, par le trait sign le 15 mai 
          Sainte-Menehould.]

          [Note 279: Lisez _coulage_. Il arrive souvent qu'en juin,
          la vigne tant en fleur, des pluies froides surviennent et
          empchent les raisins de se former. C'est ce qu'on veut
          dire ici.]

          [Note 280: Valets d'arme. V. t. 4, p. 364. Ils toient
          aux campagnes ce qu'alors les laquais toient aux villes,
          de vrais pillards. Peu de temps aprs l'poque o ceci fut
          crit, on ne dit plus que _goujat_, forme sous laquelle le
          mot est rest, mais avec un autre sens. Je me souviens
          bien, lit-on dans le _Francion_, que les soirs, auprs du
          feu, il contoit  ma mre qu'en sa jeunesse il s'toit
          dbauch pendant quelques troubles de la France, et avoit
          servy de _goujat_  un cadet d'une compagnie d'infanterie.
          (Edit. 1663, in-8, p. 198.)]

          [Note 281: Le pauvre peuple s'appeloit toujours ainsi. V.
          t. 6, p. 53, note.]




_Le Plaisir de la Noblesse et autres qui ont des eritages aux champs,
sur la preuve certaine et profict des estauffes et soyes qui se font
 Paris, et les magazins qui seront aux Provinces._

_Par Barthelemy de Laffemas, sieur de Bauthor, controolleur general
du commerce de France[282]._

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, libraire, imprimeur du Roy,
demeurant au Mont S. Hilaire._

1603. In-8.

          [Note 282: Barthlemy de Laffmas est l'un des hommes que
          notre sicle d'industrie doit glorifier avant tout autre
          de cette poque, voire presque  l'gal de Sully, et cela
          d'autant mieux que pendant deux cents ans ses services,
          si apprciables pour nous, ont t  peu prs mconnus.
          C'est en 1558, comme on le sait par le _Mmoire prsent
          au Roy_ le 17 avril 1598, qu'il naquit, dans le Dauphin,
          au village de Beausemblant, dont le nom resta longtemps
          son sobriquet. Il avoit pour pre Isaac Laffmas et pour
          mre Marguerite Bautor. Quoiqu'on puisse croire, en lisant
          ici ses titres et qualits, et ce nom de sieur de Bauthor
          qui donneroit  penser qu'il toit de noblesse, Laffmas
          ne fut d'abord qu'un simple artisan, un tailleur. En 1582,
          il est attach comme tel, avec vingt livres de gages,  la
          maison du roi de Navarre. (Champollion-Figeac, _Documents
          histor. ind._, t. 4, 2e part., p. 2.) Laffmas toit de
          la religion; ce dernier fait nous le donneroit  penser
          si dj la _France protestante_, t. 6, ne nous l'avoit
          appris.--Ds 1576 il toit dans les grandes affaires.
          On sait par deux de ses crits: _Advertissement  MM.
          les commissaires du Roy pour estre instruits en ceste
          oeuvre publicque_, etc., et _Lettres et exemples de la
          feue Royne mre_, que, cette anne-l, profitant de ce
          qu'il toit charg de la fourniture des _estoffes de
          soie de l'argenterie_, en qualit de tailleur, et ne
          se contentant point de cette fourniture secondaire, il
          avoit tendu ses vises et avoit lev lui-mme,  ses
          risques et prils, la boutique d'argenterie du Roy. A
          cet effet, lui-mme nous le dit dans son _Avertissement
           MM. les commissaires_, il avoit emprunt plus de deux
          cent mille escus, soit  Paris,  Tours, Lyon, etc. En
          1601, ajoute-t-il, il ne devoit plus que mille cinq cents
          escus, ayant tout pay, mme les intrts, et ayant fait
          cet emprunt _parcequ'il vouloit satisfaire  son superbe
          entendement_. Qu'entend-il par ces derniers mots? Le
          grand dessein de son propre avancement, et surtout des
          entreprises qu'il projette et qui, suivant ce qu'il espre,
          doivent tourner  la prosprit du commerce et au progrs
          de l'industrie. Quand il s'en ouvrit  Henri IV, dans un
          crit qu'il prsenta lui-mme, il parotroit qu'il fut
          d'abord assez mal reu par sa goguenarde majest. Se riant
          de la profession de l'utopiste, le roi dit seulement qu'il
          entendoit, puisque les tailleurs comme lui faisoient les
          livres, que ses chanceliers dornavant lui fissent ses
          chausses. C'est L'Estoile (11 janvier 1607) qui raconte
          l'anecdote, mais en la mettant  tort sur le compt de
          Laffmas le fils, qui ne fut jamais tailleur. Ce ddain ne
          dura gure. Chez Henri IV le bon sens l'emportoit vite sur
          la goguenardise, celle-ci une fois satisfaite. Laffmas
          fut lu, encourag. En 1597 parut son premier crit, du
          moins Brunet (_Manuel_, t. 3, p. 13) n'en connot-il pas
          de plus ancien. Il a pour titre: _Rglement gnral pour
          dresser les manufactures en ce royaulme et couper le cours
          des draps de soye, etc., ensemble les moyens de faire la
          soye par toute la France_. Paris, _Cl. Montroeil et Jean
          Riche_, 1597, petit in-8. Ce sont deux traits runis. Le
          dernier est sign _Laffemas_, dit _Beausemblant_, _tailleur
          varlet de chambre du roy Henry IV_. Le rsultat de ces deux
          crits ne se fit pas attendre, du moins pour l'auteur. Le
          15 novembre 1602, il obtint du roi le titre de _contrleur
          gnral du commerce de France_, qui lui est donn ici.
          L'ordonnance qui le nomme se trouve dans les _Docum. hist.
          ind._, t. 4, 2e part., p. 30-31. Cette faveur y est
          motive par le dsir qu'avoit le roi de recognoistre les
          longs services faits par ledit Laffmas depuis quarante
          ans. Par son nouveau titre, Laffmas se trouvoit appel
           la prsidence de l'assemble du commerce, convoque par
          Henri IV l'anne prcdente, et qui toit, ainsi que l'a
          fort bien remarqu M. Champollion-Figeac, un vritable
          comit consultatif du commerce et de l'industrie. Le
          volume cit tout  l'heure en contient les procs-verbaux,
          et un _Mmoire_ de Laffmas, publi dans les _Archives
          curieuses_, 1re srie, t. 14, p. 221, en explique au mieux
          le but et la porte. La dernire sance de ce comit eut
          lieu le 22 octobre 1604. Laffmas mourut l'anne suivante,
          puis, bris de travail, comme l'a bien dit M. Poirson
          dans sa rcente _Histoire du rgne de Henri IV_, t. 2,
          1re partie, p. 80. M. Champollion-Figeac, M. Philarte
          Chasles (_Etudes sur le XVIe sicle_, p. 20), M. Chruel
          (_Hist. de l'administration monarchique en France_, t. 1,
          p. 350), avoient dignement apprci son caractre et ses
          efforts, mais personne ne lui a rendu une aussi entire
          justice que M. Poirson, lorsqu'il a crit: Laffmas, le
          plus intelligent et le plus actif ministre des projets du
          roi, qui demandoit solennellement, en janvier 1597, qu'on
          tendt  la France entire l'industrie sricicole; qui,
          de sa propre personne, rpandoit le mrier et la soie dans
          les quatre provinces qui les reurent les premires; qui
          inspiroit et dirigeoit  Paris toutes les dlibrations
          de ce conseil des manufactures et du commerce charg des
          dtails de l'entreprise; qui succomba en 1605, puis par
          la fatigue de tant de travaux, et qui, littralement,
          mourut  la peine.--La pice reproduite ici semble tre le
          plus rare des crits de Laffmas. Son peu de volume a fait
          qu'il a chapp  tout le monde, mme  M. Champollion, qui
          a donn la liste la plus complte de ses traits. Il n'en
          compte pas moins de quinze. M. Weiss, dans sa _Biographie
          universelle_, en avoit oubli plusieurs, y compris, bien
          entendu, celui-ci, qui a trait, comme la plupart des
          autres,  l'industrie que Laffmas avoit le plus  coeur.
          Dans les derniers temps de sa vie, le titre que lui avoit
          accord Henri IV s'toit compliqu de celui de contrleur
          du _plant des meuriers_. Il l'a pris en tte d'une pice
          qui sera souvent cite plus loin: _La faon de faire et
          semer la graine de meuriers_, etc. Paris, 1604, in-8.]

       *       *       *       *       *

I.

Chacun doibt cognoistre et avoir pour maxime qu'il faut labourer et
semer avant que venir  la moisson, planter les arbres et les enter
pour l'esperance d'avoir les fruicts. Aussi faut-il planter et
eslever les meuriers pour nourrir les vers. Et lors on fera telle
quantit de soye que ce royaume en aura pour sa provision, et en
fournira aux estrangers[283].

          [Note 283: C'est  quoi tendoient les plus constants
          efforts de Laffmas. Henri IV l'y avoit second, et, en
          1603, le but se trouvoit presque atteint. V. notre t. 3, p.
          112, note 2, V. aussi le premier crit de Laffmas, dont
          nous avons parl tout  l'heure: _Rglement gnral pour
          dresser les manufactures en ce royaume_, etc.]


II.

Sur le bruit que beaucoup de vers  soye sont venuz  mourir ceste
anne en divers lieux, et sur ce allguer que le climat de la France
n'est propre: il sera remonstr au vray la faute pourquoy ils sont
morts, et que  l'advenir le remde est facile de les conserver par
bonnes espreuves, et faire cognotre qu'iceluy climat est aussi bon
que celuy des estrangers.


III.

En premier lieu, faut remarquer que les vers  soye sont comme
espces de chenilles qui meurent aux grandes chaleurs, et aussi
par les pluyes, tant en Italie qu'autres pays: car s'ils mangent
seullement des fueilles mouilles, ils viennent malades et meurent.


IV.

La faute pourquoy sont venuz  mourir lesdits vers en aucuns lieux,
ce n'a point est le climat, ains 'a est de ne les avoir fait
esclorre de bonne heure, et autres qui ne pouvoient avoir des
fueilles  commandement pour les nourrir, n'y ayant chose qui leur
fasse plus de tort que de les retarder[284]. Car au contraire il
les faut faire advancer pour faire leurs soyes avant les grandes
chaleurs, qui ont est trop vehementes, et faict mourir les vers
cette prsente anne, et aussi que les fueilles estant venues par
trop dures, qui sont les deux occasions qui les faict mourir.

          [Note 284: Laffmas dit la mme chose, mais avec quelques
          dtails de plus, dans le _Trait_ dont cette pice n'est
          pour ainsi dire que la prface, ou plutt le rsum par
          anticipation: Les expers envoyez aux gnralitez et
          eslections de Paris, Orlans, Tours et Lyon, pour faire la
          nourriture des dits vers, en l'anne mil six cent trois,
          ont apperceu que ceux qui ne les avoient faict esclorre de
          bonne heure, la pluspart sont morts. Ce qui a donn sujet
          faire courir faux bruitz que le climat de France n'estoit
          propre, et allguent les dits expers que ceux qui prennent
          trop grande quantit de vers  nourrir, n'ayant des
          personnes propres pour leur aider, cela est cause qu'ils
          retardent et ne peuvent venir  perfection. (_La faon de
          faire et semer la graine de meuriers_, etc., p. 27.)]


V.

Et pour exemple et preuve veritable, au jardin de l'Hostel de
Retz[285] l'on a faict cette anne, des meuriers de leurs jardins,
dix-huict livres de soye, sans que les vers soient nullement morts,
et les ont vendus quatre-vingtz-quatre escus, et ny sauroit avoir
de fraiz environ pour vingt escus, et  l'advenir ne se fera la
moicti des dits fraiz. De faon que ceux qui avoient quatre fois
autant de meuriers n'ont point faict la quarte partie d'autant de
soye pour n'avoir faict esclorre leurs vers de bonne heure ny avoir
les fueilles  commandement, comme ceux qui les avoient en leur dict
jardin. Et au semblable, tous ceux qui les ont faict esclorre de
bonne heure ont faict mme quantit de soye.

          [Note 285: Cet htel de Retz toit dans le faubourg
          Saint-Honor. (Laffmas, _La faon de faire et semer la
          graine de meuriers_, p. 27.) Il devint plus tard l'htel
          de Vendme, et la place de ce nom en occupe le terrain.
          Il ne faut le confondre ni avec l'htel de Retz de la
          rue des Poulies, qui toit voisin du premier htel de
          Longueville, ni avec l'htel de Gondi, situ dans le
          faubourg Saint-Germain, rue de Cond.--Le marchal de
          Retz y toit mort le 12 avril 1602. (L'Estoille, dit.
          Michaud, t. 2, p. 332.) C'est sans doute ce qui l'avoit
          rendu disponible pour les plantations dont il est parl
          ici. Ce n'toit pas le seul lieu de Paris o l'on et tent
          alors la culture du mrier. Ds l'anne 1696 Henri IV avoit
          consacr  cet utile essai une grande partie du jardin des
          Tuileries. La plantation avoit prospr, et sans tarder le
          roi l'avoit tendue encore, avec l'aide d'Olivier de Serres
          et de Claude Mollet, son premier jardinier. V. _Thtre
          d'agriculture_ d'Oliv. de Serres, dit. in-4, t. 2, p. 110,
          et P. Paris, _Catal. des mss. fran._, t. 5, p. 290. En
          1601, nouvelle plantation et nouveau succs. Laffmas en
          parle ainsi  la page 29 de la pice cite tout  l'heure
          et publie en 1604: Le principal est d'avoir des meuriers
          en abondance, et les faire semer, ainsi qu'a faict le sieur
          de Congis, gouverneur du jardin du roy aux Thuilleries,
          en ayant fait semer il y a trente mois qui sont creuz si
          haut qu'il n'y a homme qui les puisse atteindre, et ceux
          que Sa Majest a fait planter aux alles il y a huit ans,
          et trois ans qu'ils avoient, on juge qu'ils en ont plus
          de vingt-cinq, tant qu'ils sont grands et beaux. Toute
          la partie du jardin situe  l'extrmit de la terrasse
          des Feuillants toit occupe par des constructions o les
          _magniaux_ (vers  soie) toient levs et o logeoient
          les hommes qui en avoient le soin. Laffmas fait un grand
          loge de la femme qui les dirigeoit: Dame Jule, Italienne,
          dit-il, qui nourrit les vers pour Sa Majest au jardin
          des Thuilleries, femme des plus entendues qui se puisse
          trouver. (_Id._, p. 28.) Plus tard, les btiments furent
          remplacs par une orangerie. Elle existoit dj en 1640,
          et la rue Saint-Florentin, qui venoit y aboutir, lui dut
          son premier nom de _rue de l'Orangerie_. Les constructions,
          occupes en dernier lieu par la galerie de tableaux du
          comte de Vaudreuil ne disparurent qu'aprs la rvolution.
          V. les _Mmoires_ du marquis de Paroy, _Revue de Paris_,
          14 aot 1836, p. 106. On a vu tout  l'heure que c'toit
          une Italienne qui dirigeoit la _magnanerie_ royale des
          Tuileries. Il en toit partout ainsi. Celle du chteau de
          Madrid toit aussi aux mains d'ouvriers italiens. Selon M.
          Poirson, c'est l'un d'eux, Balbani, qui donna son nom  la
          route qui fut alors perce dans le bois de Boulogne pour
          faciliter les communications entre Paris et le chteau de
          Madrid. (_Hist. du rgne d'Henri IV_, t. 2, 1re part., p.
          65, note.) Claude Mollet, que nous ayons dj nomm, et qui
          avoit pris part  la plantation du jardin des Tuileries en
          mriers, ne s'en toit pas tenu l: En l'an mil six cent
          six, dit-il  la p. 340 de son livre: _Thtre des plans
          et jardinages_, 1652, in-4, j'estois log  l'hostel de
          Matignon, derrire Saint-Thomas-du-Louvre, o il y avoit
          une belle et grande place, laquelle est pour ce jourd'huy
          toute pleine de bastiments. De cette place j'en ai fait un
          trs bon jardin, auquel j'avois eslev une grande quantit
          de meuriers blancs... Les vers qu'il nourrit avec les
          seuls mondages de ses arbres lui donnrent, en 1606,
          jusqu' douze livres de soie, aussi belle, dit-il, que
          celle d'Italie, et qu'il vendit 4 cus la livre.]


VI.

Et ne faut oublier tenir lesdits vers chaudement estant petits; car
ils feront leurs soyes dans deux mois au plus tost, et alors que le
peuple des champs a le moins d'afaire, et sans qu'il en couste un
seul denier  ceux qui auront leur preparatif, et noter que lesdits
vers seront plus sujets de mourir en Italie qu'en France,  cause de
leurs grandes chaleurs: car les froidures ne font aucun mal que de
les retarder comme il est dit.


VII.

Plusieurs qui ont voullu nourrir les vers dans les villes et
aillieurs, acheptant les fueilles, les tables[286], et loant les
personnes, cela leur a faict faire des fraiz extraordinaires, qui en
pourroit dgouster beaucoup; mais ce qui leur a coust un escu ne
coustera pas un sol aux villages, ayant une fois leur quipage dress
et les fueilles sur les lieux. Ce qui donnera extresme plaisir et
proffict  la noblesse et autres des champs qui auront plant nombre
desdicts meuriers. Et faut notter qu' l'advenir ceux qui en feront
aux villages ne leur coustera du tout rien, attendu que les pauvres
femmes et enfans qui n'ont point d'occupation nourriront lesdicts
vers, ainsi qu'on faict en tous lieux.

          [Note 286: Olivier de Serres, dont Laffmas ne fait souvent
          que rpter les prceptes, parle ainsi des tables sur
          lesquelles il conseille d'lever des magniaux: Seront
          transportez, dit-il, dans une chambrete chaude et bien
          close, hors de la puissance du vent, sur des tables bien
          nettes et polies, couvertes de papier, pour commencer 
          y tenir rang. _La cueillette de la soie_, etc., dit.
          annote par M. Martin Bonafous. Paris, 1843, in-8, p. 70.]


VIII.

Parlant des soyes de la France, il sera reprsent les belles
estoffes qui s'en fabriquent, et mesmes enrichies de l'or et argent
faon de Milan faict dans Paris[287], et les ouvriers qui font
lesdites estoffes sont aucuns d'iceux Franois et la pluspart enfans
de ceste ville. Ce qui monstre que ce royaume a est grandement abus
en toutes sortes de manufactures estrangres, attendu qu'il n'y a
sorte d'estoffe au monde, difficille qu'elle soit, que les dits
ouvriers franois ne facent en perfection.

          [Note 287: V. notre t. 3, p. 112-113.]


IX.

Or est-il que depuis que Sa Majest a veu le nombre et quantit des
belles soyes qui se sont faictes ceste anne  luy prsentes de
plusieurs eslections, et aprs en avoir veu les estoffes qui en sont
provenues, il en a est fort satisfait, et ayant goust ceste belle
et notable entreprise, se sont presentez des hommes cappables, et
de jugement, qui font russir la fabrication des dites estoffes,
qui redondera par tout ce royaume, nonobstant les calomnies de
ceux qui n'ont l'entendement ny le courage de telles entreprises.
Et faut croire que toute la France aura une obligation perpetuelle
aux entrepreneurs et autres grands et notables personnages qui y
travaillent continuellement que sa dite Majest y a commis.


X.

Ceste entreprise  Paris monstre le chemin sur ce qui se poura
dresser des magasins de toutes sortes de marchandises aux meilleures
villes des Provinces[288], ainsi que font tous les pays qui
fabriquent grand nombre d'estoffes, lesquels magasins se maintiennent
en richesses, attendu qu'ils ne prestent jamais, ains ce font les
marchans qui acheptent dans les dits magasins, qui font crdit aux
autres marchands forains, lesquels sont subjects aux naufrages de
banqueroutte, et non iceux magazins. C'est pourquoy leur fondz et
proffict est infaillible. Ce qui servira pour donner advis  ceux qui
voudront faire telles entreprises pour faire proffiter leur argent,
attendu qu'il sera en plus de seuret que non poinct les bailler aux
changes et rechanges damnables et autres usures contre Dieu et ses
lois.

          [Note 288: A Lyon et  Tours, cette industrie toit dj
          en pleine prosprit. Vers 1582, Catherine de Mdicis
          avoit voulu aussi en doter la ville d'Orlans, sa cit la
          plus chre,  laquelle, comme elle crit de Fontainebleau
          aux eschevins, le 4 aot 1582, elle avoit toujours eu 
          coeur de procurer en tout ce qu'elle a peu la dcoration,
          accroissement et enrichissement; depuis, ajoute-t-elle,
          qu'il a pleu aux roys messieurs mes enfants m'en delaisser
          la possession et jouissance; mais les guerres de religion
          mirent tout  nant. En 1585, la manufacture, dj _bien
          tablie_, dut cesser son travail. Ce qui accrut le mal,
          selon Laffmas, ce fut la jalousie et les actes haineux
          et coupables d'aucuns envieux estrangers ou revendeurs de
          leurs dits draps de soie. (_Lettres et exemples de la
          feue royne mre_, Archives curieuses, 1re srie, t. 9,
          p. 123-136.) Laffmas ajoute que ces envieux allrent
          jusqu' jeter, d'animosit, en sa chaudire de teinture,
          un pot de rsine ou de poix, et gtrent toutes les soies,
          ainsi qu'apert par les procdures sur ce faites, de sorte
          qu'enfin les pauvres ouvriers furent contraints tout
          quitter. Ces ouvriers avoient t attirs de Flandre,
          et ils avoient reu des chevins Orlanois un excellent
          accueil.]


XI.

Sur ce qu'il est traict d'establir des bureaux publicqs et magazins
pour le traffic et negoce, sera faict une comparaison de sa police
 une ville, maison ou difice ruin qui se doibt rebastir jusques
aux fondements. Ainsi est-il de la police des marchands, arts et
mestiers, n'y voyant qu'abuz et tromperies aux marchandises, ne
les faisant bonnes ny loyalles, et les ouvrages et manufactures au
semblable. C'est pourquoy Messieurs les commissaires redressent les
reiglemens et polices avec tel ordre et douceur que le public en
sera soulag, puis que Dieu par sa grce a donn sa saincte paix,
par laquelle se remettra tout ledict commerce et negoce au bien et
soullagement du peuple et de l'Estat.




_Conspiration faite en Picardie, sous fausses et meschantes calomnies
contre l'edict de pacification._

M.D.LXXVI[289]. In-8.

          [Note 289: Au mois de mai de cette anne-l, la paix
          s'tant faite entre le nouveau roi Henri III et les
          huguenots, un dit de pacification, trs favorable 
          ceux-ci, avoit t rendu  Paris. Le prince de Cond, l'un
          des chefs du parti calviniste, avoit obtenu, entre autres
          avantages, le droit d'occuper Pronne, ce qui privoit
          de son gouvernement M. d'Humires, dj fort attach 
          la maison de Lorraine. Le due de Guise profita de cette
          nouvelle cause de mcontentement pour envoyer au gouverneur
          dpossd la copie du _trait d'union_, qu'il avoit depuis
          long-temps labor, et dans lequel se trouvoient jetes
          les premires bases de la _Sainte-Ligue_. Il le prioit
          d'y souscrire. M. d'Humires n'eut garde d'y manquer. Sa
          signature entrana celle de la plupart des gentilshommes
          de la noblesse picarde. On en fit grand bruit dans le
          parti du roi, car l'on crut voir dans cette adhsion une
          sorte de rvolte contre la volont royale, dont l'dit
          toit l'expression. C'est alors que fut lance, comme
          justification et en mme temps comme manifeste, la pice
          que nous reproduisons ici. Elle est la premire qu'il
          faille placer dans les archives de la Ligue. Elle prcde
          en effet l'acte d'_association faite entre les princes_,
          _seigneurs_, _gentilshommes et autres_, _tant de l'tat
          ecclsiastique que de la noblesse et tiers etat_, _et
          habitans du pas de Picardie_, acte sign  Pronne par
          plus de deux cents gentilshommes, et qui fut la vritable
          charte de l'Union. Maimbourg l'a donn  la fin de son
          _Histoire de la Ligue_, 1683, in-4, p. 129; mais, comme
          nous le montrerons plus loin, il semble avoir eu aussi
          connaissance de ce premier manifeste. Ds lors, les progrs
          de la Sainte-Union ne s'arrtrent plus. Du Midi, o
          depuis 1550 on lui recrutoit des adhrents pour un premier
          _formulaire_ conserv dans les _manuscrits de Bthune_,
          n 8823, elle s'tendit par toute la France. La nouvelle
          charte, copie sur parchemin, fut porte de maison en
          maison et couverte de signatures. (Ruby, _Hist. de Lyon_,
          liv. 3, ch. 64.) Ce fut  qui mettroit le ruban noir sur
          son habit (L'Estoille, 6 juin 1591) et la croix blanche 
          son chapeau. (Ruffi, _Hist. de Marseille_, liv. 7, ch. 2.)]


Les prelats, seigneurs, gentilshommes, capitaines, soldats, habitans
des villes et plat pays de Picardie, n'estimans estre besoin de
representer les preuves de leur trs humble fidlit, servitude et
obeissance, dont leurs grands, anciens et recommandables services
ont rendu tant de suffisans et certains tesmoignages, que l'on n'en
peut aucunement douter, supplient tous les bons sujets du roy de
croire (comme la verit est) que le seul zle et entire devotion
qu'ils ont  l'honneur de Dieu, service de Sa Majest, repos public
et conservation de leur vie, biens et fortunes, et celles de leurs
femmes et enfans, avec la prevoyance de leur inevitable malheur et
ruine (s'il n'y estoit proprement pourveu), les a non seulement
induits et poussez, mais davantage necessitez,  la resolution
qu'ils ont est contraints de prendre, laquelle ne tend  aucun
changement ou innovation de l'ancienne et premire institution et
establissement de ce royaume, et pourtant ne peut estre note et
sugille d'aucune mauvaise faon, soupon ou defiance, ains sera
tousjours cognu et demonstr par les effects que leurs conseils et
intentions ne regardent que la seule manutention et entretenement du
service de Dieu, de l'obeissance du roy et la seuret de son Estat.

Et voyant bien, par ce qui s'est pass jusques ici, que les ennemis
n'ont et n'eurent onques autre but, sinon d'establir leurs erreurs et
heresies en ce royaume, de tout temps trs chrestien et catholique,
aneantir la religion ancienne, exterminer ceux qui en font inviolable
profession, miner peu  peu la puissance et auctorit du roy,
changer en tout et partout son estat, y introduire autre et nouvelle
forme, eux n'ont peu moins faire, pour le devoir de leur honneur et
conscience, que d'obvier, par commun accord et saincte union[290],
aux sinistres desseins des rebelles, conjurez ennemis de Dieu, des
majests et de la couronne.

          [Note 290: Voici bien dj la Ligue toute cre et
          baptise.]

Mesme que pour le regard du faict particulier qui se presente, ils
ont est bien advertis et informez par les gentilshommes et soldats
qui ont accompagn le prince de Cond, que si tost que la ville de
Peronne seroit saisie et empare de ses troupes, le dessein estoit
d'y dresser le magasin des deniers et amas de ceux de la nouvelle
opinion.

Que de l l'on proposoit envoyer et elancer les ministres par toutes
les villes du gouvernement, despescher les mandemens et ordonnances,
en cas du moindre refus proceder par arrests, emprisonnement des
catholiques, saisies et degats de leurs biens, et toutes autres
rigueurs que ledict sieur prince cognoistroit la promotion et
avancement de sa cause le requerir.

De l'execution duquel dessein ne pouvans attendre que la totale
ruine de la province et consquemment de la capitale ville de
Paris, le plus certain et ordinaire refuge du roy, et consider
qu'avec l'interest de Sa Majest et du public leur subsistance y
est trs estroitement conjointe et que l'on peut dire Sa Majest
et ses bons sujets courre inseparablement une mesme fortune, outre
ce qui est du zle de l'honneur de Dieu, qui doit estre bien avant
engrav et imprim en nos coeurs: pour ces raisons trs justes et
plus que necessaires occasions, les susdicts prelats, seigneurs,
gentilshommes, bons habitans, tous confrres et associez en la
presente trs chrestienne union, se sont resolu (aprs avoir
preallablement appelle l'aide de Dieu, avec l'inspiration de son
Saint-Esprit, par la communion et participation de son precieux
corps) d'employer leurs biens et vies jusques  la dernire goute
de leur sang, pour la conservation de ladite ville et de toute la
province, en l'obeissance du roy et en l'observation de l'Eglise
catholique, apostolique et romaine[291].

          [Note 291: Dans cette rsolution de la noblesse picarde
          nous retrouvons les instigations de M. d'Humires, jaloux
          de conserver le gouvernement que l'_dit de pacification_
          faisoit passer au prince de Cond. Il fit si bien, dit
          Maimbourg, p. 26, par le grand crdit qu'il s'toit acquis
          dans toute la province, que, comme d'ailleurs les Picards
          ont toujours t fort zelez pour l'ancienne religion,
          il obligea presque toutes les villes et la noblesse de
          Picardie  declarer hautement qu'on ne vouloit point du
          prince de Cond, parceque, disoit-on dans le manifeste
          que l'on publia pour justifier ce refus, on savoit de
          toute certitude que ce prince avoit rsolu d'abolir la foy
          catholique et d'tablir universellement le calvinisme dans
          la Picardie. En effet, on ne voulut jamais le recevoir ni
          dans Pronne, ni dans le reste du gouvernement; et pour
          se maintenir contre tous ceux qui voudroient entreprendre
          de faire observer par force cet article de paix, qu'on ne
          vouloit pas accepter, les Picards furent les premiers 
          recevoir d'un commun accord et  publier dans Pronne le
          trait de la Ligue en douze articles, o les plus sages
          mesme d'entre les catholiques, aprs l'illustre Christophe
          de Thou, remarqurent beaucoup de choses qui choquoient
          directement les plus saintes loix divines et humaines.]

Pour cest effect supplient Sa Majest, avec toute l'humble reverence,
respect et humilit qu'ils doyvent, que son bon plaisir soit de se
ramentevoir avec quelle fidelit et devotion la noblesse de Picardie
et citoyens de Peronne luy ont conserv et  ses predecesseurs icelle
ville qui est frontire, tant contre les sieges et entreprises des
ennemis estrangers, que des embuches et conspirations domestiques.

Tellement que pour marque et recognoissance de cette ancienne et
incorruptible fidelit, les feus roys et Sa Majest  present regnant
ont honor les habitans de plusieurs grands et speciaux privilges,
entre lesquels leur est ottroy qu'ils ne peuvent estre distraits ny
desmembrez de la couronne.

C'est donc en substance qu'ils desirent demeurer trs humbles, trs
obeissans serviteurs et sujets du roy zelateur de l'ancienne et
vraye religion: en laquelle eux et leurs majeurs, depuis le rgne de
Clovis[292], ont est baptisez, nourris et enseignez, et pour ces
deux occasions protestent ne vouloir non plus espargner leurs vies
 l'avenir, comme nostre Sauveur trs liberalement s'est offert 
exposer la sienne pour nostre redemption, nous conviant et appelant 
l'imitation de son exemple.

          [Note 292: Dans l'acte sign le 10 fvrier 1577, cette
          poque de Clovis est aussi rappele. Les associs jurent
          de dfendre la religion, _de remettre les provinces aux
          mmes droits et franchises et libert qu'elles avoient
          au temps de Clovis_. (Coll. Petitot, 2e srie, t. 1, p.
          66.) C'est une chose  remarquer que les ligueurs, dans
          leurs actes solennels, affectoient toujours de parler des
          dynasties mrovingienne et carlovingienne, et jamais de
          celle de Hugues-Capet. Il toit, en effet, dans les ides
          des Guise de faire passer celle-ci pour usurpatrice et de
          prparer ainsi l'avnement au trne de leur propre famille,
          qu'ils donnoient pour la descendante directe de Charles
          de Lorraine, dernier hritier de Charlemagne. Partout ils
          faisoient rpter ce qui se trouvoit en substance dans
          le _Discours_ qu'avoit prononc l'avocat David, l'anne
          prcdente,  la petite assemble des quarteniers tenue
          dans le Parloir aux Bourgeois: Combien que la race
          des Capet ait succd  l'administration temporelle du
          royaume de Charlemagne, elle n'a point toutefois succd
           la bndiction apostolique affecte  la postrit de
          Charlemagne tant seulement, mais au contraire, en usurpant
          la couronne par outrecuidance tmraire, elle avoit acquis
          sur soi et sur les siens une maldiction perptuelle... Au
          contraire, les rejetons de Charlemagne sont verdoyants,
          aimant la vertu, pleins de vigueur en esprit et en corps;
          ils rentreroient dans l'ancien hritage du royaume avec le
          gr, consentement et eslection de tout le peuple. C'est
          assez clair. Voici qui l'est davantage encore: On fera
          punition exemplaire du frre du roy, et finalement, par
          l'advis et permission de Sa Saintet, on enfermera le roy
          et la reine dedans un monastre..., et, par ce moyen, M.
          de Guise runira l'hritage temporel de la couronne  la
          bndiction apostolique qu'il possde pour tout le reste
          de la succession de Charles-le-Grand. Tels toient les
          desseins, d'abord clandestins, puis bientt hautement
          dclars, de la Ligue.]

C'est qu'ils somment et interpellent les bons sujets du roy de
continuer et perseverer en ceste mesme recognoissance de l'honneur de
Dieu et du service de Sa Majest, sans ceder pour peu que soit aux
vents, orages et tempestes de rebellion et desobeissance, et encore
moins s'estonner des empeschemens et traverses que les ministres de
Satan donnent journellement  la libert de la saincte catholique
religion,  l'authorit du roy et au repos de la France.

Pour lesquelles choses remettre et restablir en leur dict premier
estat, splendeur et dignit, et rompre toutes les pratiques qui se
bastissent  leur ruine, ils croyent leurs biens ne pouvoir estre
mieux employez ny leur sang plus justement et sainctement respandu;
et estant en ceste ferme deliberation,  laquelle l'evident
pril de cest estat les a finalement attirez, ils s'asseurent,
outre les graces et faveurs qu'ils esperent recevoir de Dieu,
suyvant ses infaillibles promesses et la profession du roy leur
souverain seigneur, d'estre assistez, soustenus, aidez et confortez
universellement par toutes les provinces, prelats, seigneurs de ce
royaume, d'autant que la mort des Majestez et de Monsieur fils et
frre de roy, l'aneantissement de la saincte religion, la ruine du
peuple franois estant conjure, monopolle et designe par les
rebelles, et le royaume par eux expos en proye  tous les barbares
du monde, il est desormais plus que temps d'empescher et destourner
leur finesse et conspiration par une saincte et chrestienne union,
parfaicte intelligence et correspondance de tous les fidles, loyaux
et bons sujets du roy, qui est aujourd'huy le vray et seul moyen
que Dieu nous a reserv entre nos mains pour restaurer son sainct
service, et l'obeissance de Sa Majest, pour la manutention de
laquelle nous ne pouvons que bien prodiguer nos vies et acquerir une
mort trs glorieuse et asseur repos  jamais.


_Fin._




_La Nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par Monsieur le
mareschal de Themines._

_A Paris, chez Jean de Bordeaux, rue Daufine, au bout du pont Neuf, 
la fleur de Lys[293]._

In-8.

          [Note 293: Cette pice est indique dans le _Catalogne
          de la Bibliothque Impriale_ (_Hist. de France_, t. 1,
          p. 547, n 1232). Sauf quelques variantes, et surtout
          quelques amplifications de rcit, elle n'est gure autre
          chose qu'une reproduction de ce qui se lit, sur cette
          mme chauffoure, dans le _Mercure franois_, t. 10,
          p. 473-478. De ci de l se trouvent pourtant quelques
          dtails nouveaux. Nous les noterons au passage. Cette
          tentative des _croquants_ est la moins connue de celles
          qu'ils hasardrent; il n'en est parl que dans cette
          pice et dans le _Mercure_. Leur entreprise du mois de
          juin 1594 avoit t plus srieuse et avoit eu plus de
          retentissement. C'est alors que ces Jacques de la fin du
          XVIe sicle avoient pris le nom qu'on leur donne ici, et
          qu'ils gardrent. L'Estoille,  la date que nous venons de
          donner, parle de cette _Ligue des crocans_, qui, dit-il,
          fust presque aussitost dissipe qu'esleve, comme les
          vieilles Jacqueries de Beauvoisis et autres semblables,
          sans teste et sans chef. Ils en vouloient surtout aux
          gouverneurs et aux tresoriers, qui estoient cause que le
          roy dit, jurant son ventre-saint-Gris et gossant  sa
          manire accoustume, que, s'il n'eust point est ce qu'il
          estoit, et qu'il eust eu un peu plus de loisir, qu'il
          se fust faict volontiers crocan. (L'Estoille, coll.
          Michaud, t. 2, p. 239.) Palma-Cayet parle aussi de ce
          grand _remuement_ qui eut lieu dans les pays de Limousin,
          Prigord, Agenois, Quercy (coll. Petitot, 1re srie, t.
          42, p. 222): Du commencement, dit-il, on appela ce peuple
          mutin les _tard-avisez_, parceque l'on disoit qu'ils
          s'advisoient trop tard de prendre les armes, veu que chacun
          n'aspiroit plus qu' la paix, et ce peuple appeloit la
          noblesse _croquans_, disant qu'ils ne demandoient qu'
          croquer le peuple; mais la noblesse tourna ce sobriquet
          de _croquant_ sur le peuple mutin,  qui le nom de
          _croquant_ demeura. Le P. Daniel admet cette tymologie
          (_Hist. de France_, rgne de Henri IV, t. 3, p. 1648). Le
          _Dictionnaire_ de Trvoux pense, au contraire, que le nom
          de ces rvolts vient du _croc_ dont ils s'toient fait une
          arme. Le plus probable, c'est qu'on les nomma ainsi  cause
          d'une paroisse, non pas du Limousin, mais de la Marche
          (arrondissement d'Aubusson), appele Crocq, et qui auroit
          t le point de dpart du premier mouvement. En mai 1637,
          ils s'agitrent du ct de Bergerac, mais le duc de La
          Valette les anantit. On peut lire  ce sujet: _La prise de
          la ville de Bergerac et entire dissipation des croquants
          par le duc de La Valette_, 1637, in-8. Le mot _croquant_
          resta pour dsigner un paysan. V. La Fontaine, fable _la
          Colombe et la Fourmi_.]

       *       *       *       *       *

_La Defaicte des Croquans en Quercy, le vij juin 1624, par Monsieur
le mareschal de Themines._

Le Roy ayant estably une eslection au pays du haut et bas Quercy,
qui auparavant procedoient  l'assiette des tailles et dpartement
d'icelles sur les parroisses de la dite province par assemble
des Estats et aussi pour tout ce qui concernoit les affaires dudit
pas particulierement, quelques esprits de discorde, ennemis du
repos public, firent passer secrettement des avis de paroisse en
paroisse, figurant au pauvre peuple des chimres en l'air, disant
que le clerg, la noblesse et tiers estat leur tiendroient la main
si l'on vouloit prendre les armes et s'assembler pour abolir ceste
eslection, qu'on leur representoit estre la ruine du pays [comme si
c'estoit  ceste canaille de se devoir opposer aux volontez de Sa
Majest, qui pour viter tant de foulle qui se fait  l'imposition
des taxes desdites assembles, et ce qui s'en ensuit, par l'advis de
son conseil, et pour soulager son pauvre peuple de la dite province,
qui a par cy devant receu assez d'incommoditez durant les derniers
troubles de la rebellion, avoit doncques cre et estably cette
eslection[294]].

          [Note 294: Tout ce paragraphe manque dans le _Mercure
          franois_.]

L dessus, aprs que les offices furent levs, et qu'on se vouloit
instaler[295], un nomm Doat, natif de Quercy, autrement Anniac,
homme aag de cinquante cinq ans ou plus, qui se mesloit de faire des
horoscopes, grand physionomiste et chiromancien, qui a tousjours
dit qu'il mourroit entre deux airs, aprs avoir command 5,000
hommes, practiqu secrettement beaucoup de feneans qui avoient est
congdiez des compagnies depuis la paix, et ceux cy d'autres, qu'en
moins de quatre jours, sur la fin du mois de may, ils furent en
nombre de huict mille hommes de pied. Leur pretexte estoit (bien que
faux) que le pas seroit charg de nouveau des tailles, pour les
gages, esmolumens, signature de roolles et autres droits de ceste
nouvelle eslection; et en outre, que les plus riches de la dite
province, qui ont les plus grands taux, jusqu' trois ou quatre cens
livres, achepteroient des offices pour estre exempts, et que pour
cela on n'osteroit cette taille du pas, ains qu'on la cottiseroit
sur le menu peuple, avec les crus tant vieilles que nouvelles 
l'quipolent, et autres semblables raisons irraisonnables, de point
de valeur et d'effect; ces pauvres gens ne considerans pas qu'il leur
faut aller baiser le babon tout le long de l'anne  ces estats,
faire de grands presens, payer leurs frais, et de leur train, la
plus part y amenant toute leur maison, donner des pierreries  leurs
femmes, des estoffes, des chevaux  d'autres, et enfin de l'argent
pour la taxe de chacun de ceux qui y ont sceance, et tant d'autres
incommoditez au prejudice des habitans de ceste province, etc[296].
Ces huict mille hommes[297] (portans chacun vivres pour trois jours
et de l'argent pour en achepter d'autres aprs avoir despendu leur
provision), sans autrement fouler ny faire aucun ravage au peuple,
s'acheminent vers les maisons de quelques particuliers, qui avoient
achept des dits offices[298], les pensans surprendre en personne
pour en faire leur volont; mais ne les trouvant point, ils ont abatu
leurs maisons, arrach les fondemens, brusl leurs meubles et leurs
mtairies ou domaines, arrach les vignes, labour les prs, coupp
les bleds estans encore en fleur, enfin exerc tout ce qui se pouvoit
imaginer d'indignit sur les biens de ces messieurs les esleuz. Sur
ce commencement, un nomm Barrau, natif de Gramat en Quercy, qui a
est nourry et eslev parmy la noblesse du dit pas, et qui a port
les armes  ces derniers troubles dans les regimens devant Montauban
et ailleurs, s'en allant pour certains affaires d'un de ses amis
hors la province[299], ayant rencontr ces supprimeurs d'eslection,
renvoy ses memoires et depesches, se joinct  eux, qu'enfin les
voila en nombre de seize mille hommes armez la plus grand'part de
faux, manches  rebours, bastons  deux bouts, et autres longs bois;
quelques-uns avoient des mousquets et des picques, desquels ils
avoient dress des compagnies asss bien ranges pour l'offensive
et deffensive; ils envoyent  Cahors[300], demandent deux de ces
nouveaux esleuz pour leur estre baillez entre leurs mains et en faire
leur volont, autrement qu'on leur ouvrist la porte pour y entrer et
les prendre; ils en mandent autant  Figeac, au refus de quoy l'on
menace de se venir loger s environs et y faire le degast. Le menu
peuple de ces villes commence  gronder, se resout de prendre les
armes pour faire ouvrir les portes, aymant mieux perdre ce qu'on
demandoit que souffrir le dgast de leurs domaines et deperition de
leurs maisons champestres; le conseil de la maison de ville[301]
delgue des habitans pour advertir en diligence monsieur le mareschal
de Themines, gouverneur pour le roy dans le pays, qui tout aussi
tost s'achemine  Cahors avec le peu de monde qu'il avoit, prend une
cinquantaine de soldats de la dite ville[302], employe bien peu de
noblesse; enfin tout ce qu'il avoit ne faisoit pas deux cens hommes 
pied ou  cheval; employe entre autres monsieur le vicomte d'Arpajon
son gendre[303], qui en deffit trois compagnies en chemin, venant se
joindre avec mon dit sieur le mareschal, lequel cognoissant ceste
formillire de reformateurs, indigne de voir le lustre de son espe,
qu'il ne vouloit aussi profaner avec le sang de ces misrables, alla
au combat avec ce qui est dit, un baston  la main, les charge, les
met en desordre et en route[304]. Dieu, qui favorise les justes
querelles, donne une telle espouvante  ces croquans, que si monsieur
le mareschal de Themines n'eust cri qu'on ne tue plus, toute leur
arme y eust demeur sur la place; il se contente des chefs Doat et
Barrau, qui furent ses prisonniers, et dsarme le reste. C'estoit le
septiesme juin dernier.

          [Note 295: Et que les pourveus se voulurent instaler.
          (_Mercure franois._)]

          [Note 296: Tout le passage qui prcde, depuis ces pauvres
          gens, etc., est beaucoup moins tendu dans le _Mercure
          franois_.]

          [Note 297: Qui se firent appeler les nouveaux croquans.
          (_Mercure fr._, p. 475.)]

          [Note 298: d'esleus. (_Mercure fr._)]

          [Note 299: Ce dtail manque dans le _Mercure franois_.
          Il y est dit seulement que Barau (_sic_), ayant assembl
          plusieurs autres troupes de paysans et fainants, s'alla
          joindre  celles de Douat.]

          [Note 300: et  Figeac, ajoute le _Mercure franois_.
          Il sembleroit faire croire ensuite que les rvolts
          demandrent qu'on leur livrt, non pas deux, mais tous les
          nouveaux esleus.]

          [Note 301: de Cahors. (_Mercure fr._)]

          [Note 302: Ce dtail manque dans le _Mercure_.]

          [Note 303: Qui avoit aussi assembl quelques uns de ses
          amis. (_Mercure fr._)]

          [Note 304: Ayant pris l'epouvante, dit le _Mercure_, ils
          se laissoient tuer en bestes, sans se defendre.]

Tout le dommage qui fust de son cost fut un coup de mousquet par
une espaule  l'un de ses gentilshommes nomm Bousquet, qui a est
 monsieur le comte de Clermont, et un gendarme de la compagnie de
monsieur de Limiers eust un coup de picque dans une cuisse, de quoy
ils ne sont point en danger de plus grand mal[305]. Le lendemain
huictiesme juin, monsieur le mareschal fait conduire les prisonniers
 Figeac, les met entre les mains du prevost, qui ce jour mme fait
excuter Doat par la main du bourreau, auquel l'on coupa la teste,
et aprs luy avoir sorti le ventre fust mis  quatre quartiers; la
teste est sur un poteau  Figeac, le reste dispers par les villes de
Quercy. Et le lundy dixiesme du dit mois, Barrau fut pendu  Gramat
lieu de sa naissance. Il y en a quelques autres de prisonniers,
ausquels l'on faisoit le procez. Voil comment il fait bon se jouer
avec son maistre et manger des cerises avec son seigneur: c'est
cracher vers le ciel; qui s'oppose au roy, s'oppose  Dieu, car
c'est son oingt qu'il nous a donn pour estre nostre Dieu en terre,
lequel (aprs Dieu) nous devons craindre, honorer et luy obeyr avec
toute fidelit. Ceux de Montauban commencrent  lever l'oreille, et
donnoient des advis secrettement  leurs voisins, car ils pensoient
que ce fust un pretexte pour leur venir faire le desgast, tant ils
se cognoissent coulpables[306]. Doat dit sur l'chafaut que, si on
l'eust laiss faire, il alloit commander  soixante mille hommes.
Il avoit de pernicieux desseins, que Dieu luy a estouffez; car il
pensoit entrer dans Cahors et en amener le canon pour faire de plus
grandes executions; mais l'on a mis le cerveau au vent, afin qu'il
emportast quand et luy les frivoles conceptions.

          [Note 305: Ces derniers faits sont moins circonstancis
          dans le rcit du _Mercure franois_. Le dernier bless n'y
          est pas dsign.]

          [Note 306: Ces dernires phrases ne se trouvent pas dans le
          _Mercure_, mais les paroles prtes  Douat sur l'chafaud
          et les lignes qui terminent le rcit sont, les mmes que
          celles qui se lisent ici.]




_Les Vertus et Proprits des Mignons_[307].

25 juillet 1576.

          [Note 307: Cette satire en couplets fut seme en ce temps
           Paris et divulgue partout soubs ce titre. L'Estoille,
          qui en parle ainsi (dit. Michaud, t. 1, p. 74), ne manqua
          pas de la recueillir. Elle se trouve parmi les manuscrits
          qui sont  la Bibliothque impriale, mais les anciens
          diteurs de son _Journal_ ont eu la pruderie de ne pas l'y
          joindre  sa date. M. Champollion l'a seul os  moiti. A
          la suite du passage que je viens de citer, il a donn six
          des couplets. Les autres mritoient le mme honneur, M. V.
          Luzarche l'a pens; aussi a-t-il publi toute la pice dans
          une note de son excellente dition du _Journal historique_
          de P. Fayet, 1852, in-12, p. 151-160; nous le pensons comme
          lui, et c'est ce qui nous la fait reproduire ici. Nous en
          prenons le texte dans un volume trs rare: _Le cabinet du
          roy de France, dans lequel il y a trois perles prcieuses
          d'inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majest
          s'en va le premier monarque du monde, et ses sujets pas du
          tout soulagez_, 1581, in-8. Elle y porte pour titre: _Les
          indignitez de la cour_, et il existe quelques diffrences
          entre son texte et celui du manuscrit de L'Estoille. Nous
          indiquerons les principales.]


    C'est assez chant de l'amour,
  Il faut une nouvelle corde,
  Qu'un son plus tonnant nous accorde
  Les indignitez de la cour;
  Car chantant un accord semblable,
  On n'est pas tousjours agrable
  A toutes espces d'humeurs:
  L'abeille le doux miel compose
  Du thin, du lys et de la rose,
  Et non tousjours de mesmes fleurs.

    Ainsi qu'au printemps bien souvent
  Une saison mal tempere,
  Pour nostre malheur, fait et cre,
  Par un trop chaut humide vent,
  La chenille et la sauterelle,
  Ennemis de l'herbe nouvelle,
  Des boutons jadis fleurs-naissans,
  Qui, bestes du tout inutiles,
  Rongeans l'espoir des champs fertiles,
  Donnent la chert aux paysans.

    Tout ainsi les trop libres lois
  De la serve et esclave France
  Ont permis de prendre accroissance,
  Autour de nos princes et roys
  (Et c'est pour vengence divine)
  A je ne say quelle vermine
  De mignons venus en trois nuicts,
  Qui, comme les chenilles, paissent
  Nos fleurs sitost comme elles naissent,
  Et mangent en herbe nos fruicts.

    Nostre roy doit cent millions,
  Et faut, pour acquiter les debtes
  Que messieurs les mignons ont faites,
  Rechercher les inventions
  Du nouveau tyran de Florence[308],
  Et les pratiquer en la France;
  Avant que l'argent en soit prest
  Monsieur le mignon le consomme,
  Et fait-on party de la somme[309]
  A cent pour cent pour l'interest.

    Et cependant que les liens
  De ces tyranniques gabelles,
  Et les faix des daces nouvelles
  Qu'inventent les Italiens,
  Cruellement tuent et accablent
  Le peuple franois miserable[310],
  Ces beaux mignons prodiguement
  Se veautrent parmi leurs dlices,
  Et peut estre dedans tels vices
  Qu'on ne peut dire honnestement.

    Leur parler et leur vestement
  Se voit tel qu'une honneste femme
  Auroit peur de recevoir blasme[311]
  S'habillant si lascivement.
  Le col ne se tourne  leur aise
  Dans le long reply de leur fraise[312].
  Desja le froment n'est pas bon
  Pour l'empoix blanc de leur chemise;
  Il faut, pour faon plus exquise,
  Faire de ris leur amidon.

    Leur poil est tondu par compas,
  Mais non d'une faon pareille,
  Car en avant, depuis l'oreille,
  Il est long, et derrire bas.
  Il se tient droit par artifice,
  Car une gomme le herisse
  Ou retord ses plis refrisez,
  Et dessus leur teste legre
  Un petit bonnet par derrire
  Les monstre encor plus desguisez[313].

    Je n'ose dire que le fard
  Leur soit plus commun qu' la femme:
  J'aurois peur de leur donner blasme[314]
  Qu'entre eux ils pratiquassent l'art
  De l'impudique Ganimede.
  Quant  leur habit, il excede
  Leur bien, et un plus grand encor[315];
  Car le mignon, qui tout consomme,
  Ne se vest plus en gentil-homme,
  Mais (comme un prince) de drap d'or.

    Pensez-vous que ces vieux Franois[316]
  Qui, par leurs armes valeureuses,
  En tant de guerres dangereuses
  Ont fait retentir autrefois
  Le bruit espandu de leur gloire,
  Avec le nom de leur victoire,
  De , de l, de toutes parts[317],
  Eussent leur chemise empoise,
  Eussent la perruque frise,
  Eussent le taint blanchi de fard[318]?

    Hector ainsi ne s'atteintoit,
  Ainsi ne s'atteintoit Achille,
  L'un qui, preux, dfendoit sa ville,
  Et l'autre qui la combattoit.
  Mais ainsi le mol Alexandre,
  Qui ne savoit pas se defendre,
  S'accoustroit d'un atour mignard
  Et fuyoit au bruit des armes;
  Et au grand conflict des alarmes
  Se cachoit, poltron et couard.

    Et toutefois ce mol troupeau,
  Ces faces ganymediennes,
  Ces ames epicuriennes,
  Qui ne sont qu'un pesant fardeau
  Et faix inutile  la France,
  Consomment toute la substance
  De l'eglise et du noble aussy.
  Et le tiers estat miserable
  Gemit sous le faix importable
  De ces prodigues sans soucy.

    Les premiers et plus grands honneurs
  De vous, anciens capitaines,
  Pour la couronne de vos peines,
  Sont pour ces delicats seigneurs,
  Qui, pour le guerdon de leurs vices,
  Sont jouissans en leurs delices
  De l'honneur par vous merit.
  Que vous sert d'aller  la guerre,
  Puisqu'on peut tels degrez acquerre
  Par une molle oisivet?

    Les grands biens  Dieu destinez
  Et consacrez  son service
  Sont, pour nourrissiers de leur vice,
  Baillez  ces effeminez,
  Qui trocquent, eschangent et vendent
  Les bnfices, et despendent
  Les biens vouez au crucifix,
  Que l'on leur baille en mariage,
  En guerdon de maquerellage,
  Ou pour chose de plus vil prix.

    Et, pour pouvoir mieux contenter
  Leur pompe, leur jeu, leur bombance
  Et leur trop prodigue despense,
  Il faut tous les jours inventer
  Nouveaux estats[319], nouvelles tailles,
  Qu'il faut du profond des entrailles
  Des povres sujets arracher,
  Qui tranent leurs chetives vies
  Sous les griffes de ces harpies
  Qui avallent tout sans mascher.

    Ouvrez les yeux, peuples franois,
  Voyez vostre estat miserable,
  Vous de qui le nom redoutable
  Faisoit peur aux plus puissans rois
  Et aux nations les plus braves;
  Ores, miserables esclaves,
  Sous tel joug cois vous vous tenez,
  Et laissez manger la substance
  De tous les estats de la France
  A ces mols et effeminez.

          [Note 308: Franois de Mdicis toit alors grand-duc de
          Toscane. On sait quelle toit son habilet pour l'invention
          de nouveaux impts et sa rigueur  les exiger. Quatre ans
          aprs l'poque dont on parle ici, il ne fut arrt ni par
          la famine, ni par la peste, qui dsoloient ses tats, et
          leva des contributions plus que jamais exorbitantes.]

          [Note 309: _Var._:

               Et fait un party de la somme.]

          [Note 310: V. l'une des prcdentes pices sur les
          _impositeurs italiens_.]

          [Note 311: _Var._:

               Auroit peur d'en recevoir blasme
               En usant si lascivement.]

          [Note 312: _Var._:

               Leur oeil ne se trouve  son aise
               Dedans le reply de leur freize.

          Le premier vers vaut mieux en ce qu'il donne une ide de la
          hauteur des fraises, qui alloient jusqu'aux yeux.]

          [Note 313: Ces beaux mignons, dit L'Estoille (t. 1, p.
          74), portoient les cheveux longuets, friss et refriss
          par artifice, remontant par-dessus leurs petits bonnets
          de velours, comme font les putains, et leurs fraizes de
          chemise de toile d'atour empesez et longues de demi-pied,
          de faon qu'a voir leurs testes dessus leurs fraizes, il
          sembloit que ce fust le chef de saint Jean dans un plat.
          Une anecdote qui se trouve dans le _Peroniana_ (Cologne,
          1691, in-12, p. 145) donne mieux que tout ce que nous
          pourrions dire une ide de la largeur des fraises qui se
          portoient alors: La reyne, lisons-nous..., ayant mis une
          fort grande fraize, voulut manger de la bouillie et se
          fit apporter une cuiller qui avoit un fort grand manche,
          si bien qu'elle pouvoit manger sa bouillie sans gter
          sa fraize. Henri III s'en toit lass quelque temps:
          Au commencement de novembre (1575), dit l'Estoille, le
          roi laissa sa chemise  grands godrons, dont il toit
          autrefois si curieux, pour en prendre  collet renvers
           l'italienne. Mais en 1578 la mode des fraises d'un
          tiers d'aulne reprit plus que jamais fureur. (_Mm._ de
          P. Fayet, p. 2.) Les _collets_ revinrent et restrent.
          Sous Louis XIV pourtant, les arrirs, comme le Sganarelle
          de l'_Ecole des maris_, joue en 1661, ne s'y toient pas
          encore conforms. Ma foi, dit Lisette de ce surann,

               Ma foi, je l'enverrois au diable avec sa fraize.

          V., sur les collets et rabats  godrons, t. 1, p. 163.]

          [Note 314: _Var._:

               J'avois peur d'en recevoir blasme.]

          [Note 315: _Var._:

               Tout leur bien et tout leur trsor.]

          [Note 316: _Var._:

               Pensez-vous que nos beaux Franois.]

          [Note 317: _Var._:

               En tant de prilleux hazards.]

          [Note 318: Longtemps ce fut le blanc dont on se placardoit
          la figure qui s'appela _fard_. V. _Notice des manuscrits_,
          t. 5, p. 163. L'usage universel du rouge au 18e sicle,
          o la poudre dont on se couvroit la tte rendoit le blanc
          impossible pour le visage, a seul fait donner au mot _fard_
          le sens que nous lui donnons. Regnier (sat. 9, v. 8) parle
          aussi de la _cruse_ dont on se fardoit. Cette mode de
          teinture faciale toit venue d'Italie, comme tous les vices
          et les ridicules du mme temps. V., dans un livret trs
          rare publi vers 1500, _Bazelletta del preclarissimo poeta
          Faustino de Rimine_, un sonnet moral sur la manie de se
          farder (Catal. Libri, p. 238, n 1481).]

          [Note 319: _Var._:

               Nouveaux imposts.]




_Passage du Cardinal de Richelieu  Viviers._

_Anecdote extraite du journal manuscrit de J. de Banne_[320].

          [Note 320: Ce fragment trs curieux, qui contient sur l'un
          des plus intressants pisodes de la fin de la vie du
          cardinal de Richelieu des dtails fort circonstancis, n'a
          t publi que dans le n 5 de la _Revue trimestrielle_,
          p. 200-202. Il est  peu prs inconnu, presque indit, car
          le numro dans lequel il a t insr est le plus rare
          de cette publication, que Buchon dirigeoit, et qui a t
          interrompue par la rvolution de juillet. Nous ne savons
          quel est le J. de Banne dont le journal manuscrit contenoit
          cette anecdote.]


Le 24 aot 1642, Monseigneur l'eminentissime cardinal duc de
Richelieu vint coucher en cette ville de Viviers avec une cour
royale[321]. Il se faisoit tirer contre-mnt la rivire du Rhne,
dans un bateau o l'on avoit bati une chambre de bois, tapisse de
velours rouge cramoisi  feuillages, le fond tant d'or. Dans le
mme bateau il y avoit une antichambre de mme faon;  la proue et
au derrire du bateau il y avoit quantit de soldats de ses gardes
portant la casaque d'carlate, en broderie d'or, d'argent et de soie,
ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Eminence toit dans
un lit garni de taffetas pourpre. Monseigneur le cardinal de Bigni
et messieurs les evques de Nantes et de Chartres y toient avec
quantit d'abbs et de gentilshommes en d'autres bateaux; au devant
du sien, une frgate faisoit la dcouverte des passages, et aprs
montoit un autre bateau charg d'arquebusiers et d'officiers pour les
commander. Lorsqu'on abordoit en quelque le, on mettoit des soldats
en icelle pour voir s'il y avoit des gens suspects, et, n'y en
rencontrant point, ils en gardoient les bords, jusques  ce que deux
bateaux qui suivoient eussent pass: ils toient remplis de noblesse
et de soldats bien arms.

          [Note 321: Richelieu tenoit Cinq-Mars et de Thou. Louis
          XIII, avant de s'en retourner  Paris, malade et presque
          mourant lui-mme, les lui avoit livrs en passant par
          Tarascon. Il lui avoit aussi laiss le pouvoir d'agir,
          durant son absence, avec la mme autorit que sa propre
          personne. (_Mm. de Monglat_, coll. Petitot, 2e srie, t.
          49, p. 380.) Le cardinal se htoit d'en profiter, et il
          entranoit ses deux captifs vers Lyon, o le chancelier,
          muni des preuves de leurs intelligences avec l'Espagne,
          prparoit dj leur procs. Rien n'avoit pu arrter
          l'implacable ministre. Le mal qui le dvoroit, et dont une
          des pices prcdentes vous a dit le dtail, ne fut pas
          un obstacle pour lui. Ne pouvant souffrir ni litire ni
          carrosse, dit Monglat, _ibid._, p. 390, il vouloit remonter
          le Rhne jusqu' Lyon, ce que personne n'avoit jamais
          entrepris,  cause de la rapidit du fleuve. Il ne laissa
          pas de s'y embarquer, et avoit si peur que les prisonniers
          ne se sauvassent qu'il fit attacher le bateau o ils
          toient au sien, et les mena en triomphe jusqu' Lyon,
          pour tre sacrifis  sa vengeance. Il ne faisoit que deux
          lieues par jour, tant l'eau toit rapide.]

En aprs venoit le bateau de Son Eminence,  la queue duquel toit
attach un petit bateau couvert, dans lequel toit M. de Thou,
prisonnier[322], gard par un exempt des gardes du roi et douze
gardes de Son Eminence. Aprs les bateaux venoient trois barques,
o toient les hardes et vaisselle d'argent de Son Eminence, avec
plusieurs gentilshommes et soldats. Sur le bord du Rhne, en
Dauphin, marchoient deux compagnies de chevau-lgers, et autant sur
le bord du ct du Languedoc et Vivarais; il y avoit un trs beau
regiment de gens de pied, qui entroit dans les villes o Son Eminence
devoit entrer ou coucher.

          [Note 322: Cinq-Mars toit avec lui, et c'est par oubli que
          J. de Banne ne le nomme pas ici. Puisqu'il est question
          de de Thou,  qui l'on a voulu faire dans tout ceci un
          rle beaucoup trop intressant, il est bon, je crois, de
          renvoyer  une lettre qui lui fut crite peu de temps avant
          la dcouverte du complot par Alexandre de Campion, qu'il
          avoit voulu y entraner. Par cette lettre, qui le pose en
          vritable recruteur de conjurs, sa part de complicit
          semble fort bien dfinie: Il est certain, dit M. Moreau
          dans une note, que de Thou avoit fait un peu plus que de
          garder le secret de son ami. (_Mmoires de H. de Campion_,
          dit. elzev., p. 379.) Pour un autre fait trs curieux
          de cette conspiration, V. _Mm. de d'Argenson_, coll.
          elzevir., t. 1, p. 71-72.]

Son bateau prit terre contre la calme de Bonneri, en cette
ville[323], o quantit de noblesse l'attendoit, entr'autres M. le
comte de Suze. Monseigneur de Viviers le salua  la sortie de son
bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques  ce qu'il fut
au logis qu'on lui avoit prepar dans la ville. Quand son bateau
abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit
au bord de la rivire; aprs qu'on avoit vu s'il toit bien asseur,
on sortoit le lit dans lequel le dit seigneur toit couch, car il
toit malade d'une douleur ou ulcre au bras[324]; il y avoit six
puissans hommes qui portoient le lit avec deux barres[325], et les
liens o les hommes mettoient les mains toient rembours et garnis
de buffeteries. Ils portoient sur leurs epaules et autour du cou
certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la couverte
de buffe; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au
cou toient comme une etole qui descendoit jusques aux barres dans
lesquelles elles toient passes. Ainsi ces hommes portoient le lit
et le dit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il
devoit loger. Mais ce dont tout le monde toit tonn, c'est qu'il
entroit dans les maisons par les fentres: car, auparavant qu'il
arrivt, les maons qu'il menoit abattoient les croises des maisons
ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres o il devoit
loger[326], et en aprs on faisoit un pont de bois qui venoit de la
rue jusque aux fentres ou ouvertures de son logis[327]. Ainsi tant
dans son lit portatif, il passoit par les rues et on le passoit sur
le pont jusques dans un autre lit qui lui toit prpar dans sa
chambre, que ses officiers avoient tapisse de damas incarnat et
violet, avec des ameublemens trs riches. Il logea,  Viviers, dans
la maison de Montarguy qui est  present  l'universit de notre
Eglise. On abattit la croise de la chambre qui a sa vue sur la
place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique
de Nol de Vielh, sous la maison d'Ales, du ct du nord, jusques 
l'ouverture des fentres, o le Seigneur cardinal fut port de la
manire explique. Sa chambre toit garde de tous cts, tant sous
les votes qu's cts et sur le dessus des logemens o il couchoit.

          [Note 323: Viviers, sur le Rhne, autrefois capitale de la
          province de Vivarais, qui lui doit son nom, aujourd'hui
          simple chef-lieu de canton du dpartement de l'Ardche.]

          [Note 324: Ce n'toit l que la moindre de ses maladies.
          Monglat en parle plus en dtail: Le cardinal, dit-il,
          toit fort malade d'un abcs qui lui etoit venu au bras...,
          aussi bien qu'au fondement, o il avoit un ulcre.]

          [Note 325: Monglat dit qu'il y avoit douze personnes pour
          le porter (_ibid._, p. 391); Pontis en compte seize (coll.
          Petitot, 2e srie, t. 32, p. 342). Tallemant va jusqu'
          vingt-quatre, mais qui se relayoient, dit-il (dit. P.
          Pris, t. 2, p. 70-71).]

          [Note 326: M. des Noyers, l'un de ses plus fidles
          serviteurs, faisant pour ainsi dire le marchal-des-logis,
          alloit devant et avoit soin de faire faire une ouverture 
          l'endroit des fentres de la chambre o il devoit reposer.
          (_Mm. de Pontis_, p. 342.)]

          [Note 327: Il avoit aussi, dit Monglat, un pont sur des
          chariots, qu'on appliquoit si adroitement aux lieux o il
          logeoit qu'on le montoit dans sa chambre sans passer par
          aucun degr. Tallemant dit  peu prs la mme chose: Pour
          ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons
          o il logeoit, et, si c'toit par trop haut, on faisoit un
          rempart dez la cour, et il entroit par une fenestre dont on
          avoit ost la croise.]

Sa cour ou suite toit compose de gens d'importance; la civilit,
affabilit et courtoisie toient avec eux; la devotion y toit trs
grande: car les soldats, qui sont ordinairement indevots et impies,
firent de grandes devotions; le lendemain de son arrive, qui toit
un dimanche, plusieurs d'iceux se confessrent et communirent avec
demonstration de grande piet; ils ne firent aucune insolence dans
la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit
de grandes devotions. Quand on toit sur le Rhne, quoiqu'il y et
quantit de bateliers tant dans les barques qu'aprs les chevaux, on
n'osoit jamais blasphmer, qu'est quasi un miracle que de telles gens
demeurassent dans une telle retention; on ne leur voyoit proferer
que les mots qui leur toient ncessaires pour la conduite de leurs
barques, mais si modestement que tout le monde en etoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea  l'archidiacon. On avoit
prepar la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin;
mais, au partir du Bourg-Saint-Andol, il prit la poste pour aller
trouver le roi; le dimanche 25, le dit seigneur fut report dans son
bateau avec le mme ordre. Il toit venu tout environn de noblesse
et de ses gardes; il y avoit plaisir d'oir les trompettes qui
jouoient en Dauphin avec les reponses de celles du Vivarais, et les
redits des echos de nos rochers: on et dit que tout jouoit  mieux
faire.

Monseigneur de Viviers traita au Bourg-Saint-Andol et  Viviers
les plus apparens prelats de cette troupe, comme messeigneurs
cardinaux Bigni, Mazarin, les evques et abbs, ainsi que quantit
de seigneurs. Monseigneur le cardinal-duc lui fit mille caresses et
demonstrations d'amiti. Je le vis dans sa chambre: il portoit fort
pauvres couleurs,  cause de son mal, qui toutesfois s'alentit tant
dans cette ville. Ce seigneur toit fort affable, savant au possible,
et grandissime homme d'Etat. Les consuls firent poser ses armoiries
sur les portes de la ville et de son logis; il ne voulut pas qu'on
lui ft entre en aucune part, ni qu'on tirt canon ni mousquet.
Lorsqu'il fut arriv  Lyon, le sieur de Cinq-Mars, grand ecuyer, et
le sieur de Thou, furent executs  mort[328].

          [Note 328: Le coup fait, sa vengeance prise, le cardinal
          ne songea plus qu' se rapprocher du roi. On le porta
          dans sa machine jusqu' Roanne, o il s'embarqua sur la
          rivire de Loire, et en sortit  Briare, o il entra dans
          le canal jusqu' Montargis. Il joignit dans ce lieu la
          rivire du Loing, sur lequel il descendit  Nemours, et,
          rentrant dans sa machine, il fut coucher  Fontainebleau.
          Le lendemain, il se remit sur la Seine  Valvin, et, dans
          son bateau, il arriva  Paris. (_Mm. de Monglat._)
          Tallemant donne quelques autres dtails: Une fois, dit-il,
          qu'il eut attrap la Loire, on n'avoit que la peine de le
          porter du bateau  son logis. M. d'Aiguillon le suivoit
          dans un bateau  part; bien d'autres gens en firent de
          mesme. C'estoit comme une petite flotte. On eut soin de
          faire des routes pour runir les eaux, qui estoient basses;
          et, pour le canal de Briare, qui estoit presque tary, on
          y lascha les escluses. M. d'Anghien eut ce bel employ.
          Singulier office en effet pour Cond, qui,  un an de l,
          devoit tre le vainqueur de Rocroy. En allant dans le midi,
          Richelieu s'toit dj arrt  Briare. Le roi, toute la
          cour, y toient avec lui, et il s'en toit fallu de peu
          qu'il ne ft alors assassin par les conjurs. (_Mmoires
          de Brienne_, dit. Fr. Barrire, t. 1, p. 264.) Il avoit
          su le complot et le danger qu'il avoit couru. Au retour,
          en se retrouvant dans cette mme ville, sans crainte et
          veng, il dut prouver une singulire satisfaction. Monglat
          vient de vous dire qu'il arriva jusqu' Paris dans cet
          quipage. Pontis, qui le vit passer du coin de la rue de
          la Verrerie, dcrit ainsi sa marche  travers la grande
          ville: On tendit les chanes dans toutes les rues par
          o il devoit passer, afin d'empcher la grande confusion
          du peuple, qui accouroit de toutes parts pour voir cette
          espce de triomphe d'un cardinal, d'un ministre couch dans
          son lit, qui retournoit avec pompe, aprs avoir vaincu ses
          ennemis.]




_Le vray Discours des grandes Processions qui se font depuis les
frontires de l'Allemagne jusques  la France, dont jamais n'en fut
faicte de semblable, et comme plus amplement vous sera monstr dans
le discours. A Paris, 1584._

In-8.


Les grandes ceremonies qui se sont faictes depuis deux mois en
dedans les frontires des Allemaignes, o se sont assemblez une
grande quantit de personnes, voyant les signes de feu qui se sont
apparus tombans du ciel sur deux montaignes du mesme pays[329],
le feu estant si aspre et vehement, dont le pauvre peuple fut si
estonn et effray, qu'ils ne savoient que faire ne que dire, sinon
que de se mettre en prires et oraisons pour invoquer la grce et
misericorde de Dieu. Ils se sont tous mis tant hommes que femmes et
petits enfans, se sont habillez bien simplement, de quoy sur eux
portoient de beaux linges blancs, depuis le dessus de leur teste
jusques aux pieds; lesquels avoient, autant grands que petitz, des
croix en leurs mains, dont il y avoit des petits chandeliers l
o estoient des cierges[330], cheminans tous en grande devotion,
portant le Sainct-Sacrement de l'autel, par dessus lequel y avoit
un beau ciel blanc, qu'ils portoient tant de jour que de nuit,
chantant fort melodieusement de beaux cantiques et oraisons. Estans
en nombre de quatre mille personnes, se recommandans  la grace
et misericode de Dieu, sont allez en grandes processions dedans
les Ardennes[331],  M. sainct Hubert[332], y faisant leurs bonnes
prires et oraisons dans son eglise, o ils feirent chanter bien
honorablement une grande messe, laquelle oyant tous les pelerins
toient prosternez  genoux. Ayant faict leurs prires, ont prins
cong de Messieurs du dit sainct Hubert et prins leur chemin 
Monsieur sainct Servais[333], qui est une fort bonne place et digne
de memoire, y faisant aussi leurs prires en la forme sus dite. De
l ont reprins leur chemin  Sainct-Nicolas en Lorraine[334], o ils
auroient fait leurs devotions, tenant chacun en leurs mains un cierge
allum, durant le service divin. Tellement que les habitans du dit
lieu de Saint-Nicolas en Lorraine les receurent fort honorablement,
leur presentant de leurs biens. Ils remercirent les dits habitans,
mais ce neantmoins, pour ce que l'obscurit de la nuit les pressoit,
furent contraints d'y demeurer jusques au lendemain matin, prenant
cong d'eux en les remerciant trs humblement de leurs biens; de
l s'en sont retournez en leur pas. Ce fait, les dits habitans
du dit Sainct-Nicolas, quatre jours aprs, se sont assemblez avec
ceux de leurs lieux circonvoisins, jusques au nombre de sept mil
personnes, ayant des habits blancs et des croix semblables aux autres
estrangers cy dessus declars, et chantans aussi beaux cantiques et
oraisons, et portant bannires, croix, torches et cierges allums,
et de ce conduisant le Sainct Sacrement de l'autel dessous un
beau ciel blanc que portoient les quatre principaux de la ville
de Sainct-Nicolas en la dite Lorraine, faisoient leurs prires et
oraisons en invocquant la grace de Dieu et de sa sainte mre. De l
ont prins leur chemin  monsieur sainct Marcou[335], faisants leurs
prires et devotions,  leur manire accoustume. Le lendemain, qui
estoit le jour de la Nostre-Dame de my-aoust, se sont acheminez 
Notre-Dame de Liesse[336], o estantz arrivez feirent celebrer une
belle messe  la louange de Dieu et de Nostre-Dame de Liesse. Durant
le service de laquelle ilz estoient tous  genoux, tenantz en leurs
mains joinctes chacun leur croix et cierges allumez, rendant graces
 Dieu et  nostre Dame de Liesse, qu'il les vueille preserver et
garder de telle fortune que celle dont ils ont ouy reciter aux
pelerins d'Allemaigne. Laquelle chose faite, ont prins leur chemin
passant prs la ville de Reims en Champagne pour aller droit 
Nostre-Dame de l'Espine[337], prs la ville de Chalons, en la dite
Champagne. Les habitans d'icelle ville voyant la devotion en quoy
ils estoient versez, eulz esmeuz de compassion, les prierent fort
si c'estoit leur plaisir de passer par la dite ville de Chalons,
qu'ils les recevroient fort honorablement, dont les dits pelerins
les remercirent, disant qu'ils avoient affection d'eux en retourner
en leur pays, pensant avoir accomply leur voyage, et ne vouloient
entrer en la dite ville, de peur de retarder leur voyage, auquel ils
avoient donn fin. Ce que voyans les habitans de la dite ville de
Chalons, se retirrent dedans icelle, en prenant cong d'eux; les
aucuns se prindrent  plourer de la compassion qu'ils avoient de les
veoir en si bon ordre, prire et devotion, tellement que ds l les
dits pelerins prindrent leur chemin pour retourner en leurs pas.
Aprs la departie des dits pelerins, les habitans de Chalons se sont
resoluz de faire semblable procession comme eux, avec ceux de leurs
lieux circonvoisins, presque de dix lieux  la ronde, marchants nuds
pieds, chantans  haute voix de fort beaux cantiques  la louange de
Dieu et de la Vierge Marie; faisantz laquelle procession prindrent
leur chemin droict  Nostre-Dame de Lespine, o ilz feirent leurs
prires et oraisons. De l prindrent leur chemin  Nostre-Dame de
Liesse, o ils feirent aussi de mesme faon, et puis s'en allrent en
la dicte ville de Reims, le premier dimanche de septembre, au nombre
de douze mille personnes; beaucoup desquelles estans de la religion
pretendue reforme furent convertis  celle des catholiques[338], o
ils feirent leurs prires et devotions dedans l'glise Nostre-Dame,
entre lesquels estoient plusieurs de la ville de Vitry le Brusl, de
la dite religion pretendue reforme, qui tous ensemble chantoient
melodieusement en la dite eglise de fort beaux cantiques, dont
messieurs les habitans de la ville de Reims, les voyans en si bon
ordre, les receurent bien honorablement et leurs presentrent de
leurs biens, les larmes leur tombans des yeux de crve-cueur qu'ils
avoient par leur compassion de les veoir faire telles prires et
oblations, avec oraisons fort pitoiables, et ny avoit hommes ny
femmes et enfans qui ne plourassent  grosses larmes; et depuis ces
choses faictes, les dits pelerins s'en retournrent en leurs pays,
et le dimanche mesme se trouva une grosse assemble de monde qui
arriva dez le matin dans Saint-Fiacre en Brie[339], laquelle estoit
en nombre dix huict cens personnes, lesquelles feirent chanter une
belle grande messe, faisans leurs prires et devotions ainsi que
les autres pelerins dont est faict mention cy dessus; le service
divin de laquelle messe estant accomply, elles allrent prendre
leur refection, puis aprs prindrent leur chemin  tirer droict
dans la ville de Meaux, sur les cinq heures du soir, dont depuis
leur arrive s'en allrent  la grande eglise, o ilz feirent leurs
oraisons et oblations devant la chsse de monsieur saint Fiacre,
chantans tous de beaulx cantiques ensemblement; dont messieurs les
habitans de la ville de Meaux, voians leur procession si honorable,
les retindrent une nuict en les traitant bien honnestement de leurs
biens, chacun selon son pouvoir; le soir estant venu, prindrent cong
de messieurs de la dite ville de Meaux, reprenans leur chemin droit
 Chateau-Tierry, d'o ils estoient. Le jeudy ensuyvant, sur les
trois heures aprs midy, arriva encores une procession d'alentour de
La Fert sur Jouarre et de la ville mesme, laquelle fust mise en tel
estat que ceux qui estoient venuz  Sainct-Fiacre, jusques au nombre
de mil personnes, arrivrent dans la ville de Meaux sur les trois
heures aprs midi, o estant les dites personnes, elles allrent en
l'eglise Sainct-Estienne de Meaux faire leurs prires et oraisons,
en la sorte sus dite; lesquelles accomplies, tyrrent droict 
monsieur sainct Prins[340], o icelles personnes estans arrives
feirent celebrer une belle messe, laquelle ayant est paracheve,
le vendredy d'aprs s'en allrent  Sainct-Denis en France, o ils
reposrent la nuict du dit jour de vendredy; le lendemain, qui estoit
le samedy, ds la pointe du jour, sont partis de Sainct-Denis pour
venir  Nostre-Dame de Paris[341] (dont de la dite procession il
y en avoit plusieurs qui estoient de la nouvelle religion, et se
sont retournez  Jesus-Christ, et croyant  l'eglise catholique),
tousjours chantant melodieusement par la ville, jusques  ce qu'ils
furent en la dite eglise, o ils feirent chanter une belle messe,
estans tous  genoux pendant le divin service, chacun d'eux ayant
leurs croix en leurs mains et un cierge ardant; laquelle dicte,
furent remerciez par messieurs les chanoines de Nostre-Dame de Paris,
qui leur feirent present de luminaires et torches pour reconduire le
Sainct-Sacrement de l'autel jusques en leurs pas. Pour retourner
auquel ils allrent passer  Sainct-Maur-des-Fossez, o, ayants faict
leurs prires et oraisons, prindrent leur chemin pour tirer droict
 Sainct-Fiacre en Brie, depuis lequel lieu, aprs qu'ils y furent
arrivez et faict leurs devotions, ils s'en retournrent en leurs
pays. Puis le depart desquelles personnes du dit Sainct-Fiacre, les
habitans de la ville de Meaux, se mettans en bon ordre et grande
devotion, se sont preparez  faire procession et aller pour ce faire
 Nostre-Dame de la Victoire, prs de Senlis[342], jusques au nombre
de quinze cens, tant grands que petits. Ceux pareillement de Crecy,
la Chapelle, et de quelques autres villages de la Brye, jusques au
nombre de quatre mil deux cens, imitans leurs copatriaux et voisins,
aprs avoir visit plusieurs lieux de devotion, sont enfin arrivez 
la Saincte-Chapelle du Palais  Paris, conduisans comme les autres
la saincte Eucharistie, le lundy XIX septembre 1583[343], o fut
celebre devotement la messe, aprs laquelle s'acheminans de l 
l'eglise de Nostre-Dame, et passant pardevant la maison de monsieur
le tresorier de la dite Saincte-Chapelle et evesque de Meaux, ils
furent receuz fort honnorablement par un bon nombre de gentils-hommes
qui pour ce faire avoient est ordonnez par le dit sieur tresorier,
lesquels offrirent  tous les habitans pain, vin et viande,  la
mesure qu'ils passoient. Et ayans faict leur devotion et chant
quelques antiennes en l'eglise Nostre-Dame, ont repris leur chemin
droit  Sainct-Fiacre, chantans hymnes et cantiques  la louange de
Dieu et de la glorieuse Vierge Marie, sa mre.

          [Note 329: L'Estoille, qui parle aussi trs longuement
          de ces processions, leur donne pour motif les mmes
          signes extraordinaires: Ils disoient, crit-il, parlant
          des plerins, avoir est menez  faire ces penitences
          et pelerinages pour quelques feux apparents en l'air et
          autres signes, comme prodiges veuz au ciel et en la terre,
          mesme vers les quartiers des Ardennes, d'o toient venus
          tels pelerins et penitents jusqu'au nombre de dix ou
          douze mille,  Notre-Dame de Reims et de Liesse pour mme
          occasion. (_Journal de L'Estoille_, coll. Michaud, t. 1,
          p. 165.)]

          [Note 330: Vtus de toile blanche, dit L'Estoille
          (_ibid._), avec mantelets aussi de toile sur leurs epaules,
          portant chapeaux ou de feutre gris chamarrs de bandes de
          toile, ou tout couverts de toile, sur leurs testes; et,
          en leurs mains, les uns des cierges et chandelles de cire
          ardente, les autres des croix de bois; et marchoient deux 
          deux, chantant en la forme des penitents ou plerins allant
          en plerinage.]

          [Note 331: V. la premire note.]

          [Note 332: Ville du grand-duch de Luxembourg, dans la
          fort des Ardennes. L'glise de l'abbaye, qui est fort
          belle, n'toit pas encore reconstruite telle qu'on la voit
          aujourd'hui.]

          [Note 333: Village  une lieue de Namur.]

          [Note 334: Saint-Nicolas-du-Port, dans le diocse de Toul.]

          [Note 335: L'glise de Saint-Marcou se trouve  Corbeny,
          dans le dpartement de l'Aisne, sur la route de Laon 
          Reims. Elle dpendoit de la cathdrale de cette dernire
          ville. Les rois y alloient faire une neuvaine aprs
          leur sacre, et avant de toucher les crouelles. C'est 
          l'intercession de saint Marcou qu'ils devoient de les
          gurir.]

          [Note 336: Lieu de plerinage dans le dpartement de
          l'Aisne, arrondissement de Laon.]

          [Note 337: Nous avons dj parl de ce clbre lieu de
          plerinage, situ  deux lieues de Chlons-sur-Marne,
          dans une note de notre dition des _Caquets de
          l'accouche_, p. 275. On peut consulter aussi
          Pavillon-Pierrard (_Description historique de l'glise
          de Notre-Dame-de-l'Epine_, Chlons, 1825, in-8), et le
          _Magasin Pittoresque_, (t. 20, p. 233), qui a donn une
          excellente gravure de ce bijou de notre architecture
          gothique. Des rudits d'outre-Rhin avoient prtendu que
          cette chapelle avoit t construite par un prtre de
          Cologne (_Coloniensis sacerdos_), et ils partoient de
          l pour soutenir que le style gothique toit chez nous
          d'importation allemande. Leur principal argument toit une
          inscription qu'ils lisoient en latin, mais qu'il falloit
          lire en patois champenois, comme M. Didron s'en avisa le
          premier. La voici: GUICHART ANTHOINE TOS CATRE NOS AT FET.
          Il s'agit des piliers du rond-point de l'glise, que ce
          Guichart, maon trs champenois, avoit rdifis _tous
          quatre_ au 15e sicle. V. la belle introduction du livre
          de M. L. Dussieux: _Les artistes franois  l'tranger_.
          Paris, Gide et Baudry, 1856, gr. in-8, p. XI-XII.]

          [Note 338: Ceci nous explique le motif de ces processions,
          manifestation vidente des catholiques contre ceux de la
          religion. Nous y trouvons aussi la raison de ces promenades
          de pnitents que Henri III conduisoit  la mme poque dans
          les rues de Paris. O l'on n'a voulu voir que des mmeries
          ridicules, il faut reconnotre une dmonstration catholique
          exige par les besoins du moment. Cette anne mme, au mois
          de mars, Henri III avoit donn  ces sortes de professions
          de foi un caractre pour ainsi dire officiel, par la
          cration de la confrrie des Pnitents. (_Journal_ de P.
          Fayet, p. 28.)]

          [Note 339: V. plus haut, p. 234.]

          [Note 340: Village du dpartement de Seine-et-Oise, canton
          de Montmorency. Les fidles y affluoient autour de la
          chsse du saint qui lui avoit donn son nom. C'est surtout
          le dimanche aprs le 12 juillet que les gens de Paris y
          couroient en foule.]

          [Note 341: Le 10 septembre, dit L'Estoille, vindrent 
          Paris, en forme de procession, huict ou neuf cens qu'hommes
          que femmes, que garons que filles. Ils estoient habitants
          des villages de Saint-Jean, des deux Gmeaux et d'Ussy
          en Brie, prs La-Fert-Gaucher, et estoient conduits par
          les deux gentilshommes des deux villages susdits, vestus
          de mesme parure, qui les suivoient  cheval, et leurs
          damoiselles aussi, vestues de mesme, dedans un coche. Le
          peuple de Paris accourut  grande foule pour les voir
          venans faire leurs prires et offrandes en la grande eglise
          de Paris, esmeu de piti et commiseration, leur voiant
          faire tels penitentieux et devocieux voyages, pieds nuds et
          en longueur et rigueur des chemins.]

          [Note 342: L'abbaye de la _Victoire_,  une demi-lieue
          environ au levant de Senlis. Elle avoit t fonde en 1214
          par Philippe-Auguste, aprs la bataille de Bouvines. V.
          Vatin, _Senlis et Chantilly_, 1847, in-8, p. 173.]

          [Note 343: Les 19 et 20 du dit mois de septembre, crit
          L'Estoille, cinq autres compagnies de semblables penitents
          et pelerins vestus et accommods, chantans et marchans
          de mesme faon que les precedents pour mesme occasion,
          habitans des villages et bourgs de Cerci, Villemaroeil,
          Saint-Clerc, Jouarre et autres lieux de la Brie, et de
          Roissy en France, et firent leurs prires et offrandes  la
          Sainte-Chapelle, et  Notre-Dame, et  Sainte-Genevive.
          En plusieurs autres endroits de Brie, Champagne, Valois
          et Soissonnois, se firent de plusieurs villages pareilles
          peregrinations et processions de lieu  autre, en grande
          devotion, pour mesme occasion, et encore  ce qu'il
          pleust  Dieu et  Nostre-Seigneur, par l'intercession
          de la bienheureuse Vierge Marie, sa mre, que ces bonnes
          gens alloient prians et invoquans par leurs cantiques et
          oraisons, appaiser son ire et preserver le pauvre peuple de
          la contagion de la peste, qui fut aspre et grande par tout
          ce royaume, nommement  Paris et aux environs, tout au long
          de l'automne.]

Priant nostre Seigneur Jesus-Christ (amy lecteur) qu'il nous vueille
preserver et garder des astres qui nous menassent, dont l'experience
s'est montre, ainsi que verrez par ce present discours.


_Fin._




_Le Canard qui mange cinq de ses frres, et qui est mang  son tour
par un colonel[344]._

          [Note 344: Cette pice singulire, qui sous son titre
          burlesque cache une sorte d'apologue dont le sens avoit
          alors une grande porte, date des premiers temps de
          l'Assemble constituante. Nous l'avons trouve  la
          Bibliothque impriale: V. _Catalogue de l'histoire de
          France_, t. 2, p. 528, n 1767. Il n'toit pas rare, 
          l'poque de Necker et de Calonne, de voir personnifier sous
          la pitre figure de dindons ou de canards plums et prts 
          mettre en broche, le non moins pitre sort des gens frapps
          par les impts. Ainsi, c'est alors qu'on avoit mis en vers
          la parabole de ces misrables volatiles, consults pour
          savoir non pas s'ils seroient mangs, mais  quelle sauce
          ils devroient l'tre. V. Sallier, _Annales franoises_, 1re
          dit., p. 62, note. On en avoit fait aussi une caricature
          assez amusante, dont voici la lgende: c'est Calonne, sous
          la figure d'un singe  la tribune, qui prside et qui
          parle; ce sont les canards et les dindons qui rpondent:
          Mes chers administrs, je vous ai assembls pour savoir 
          quelle sauce vous voulez tre mangs.--Mais nous ne voulons
          pas tre mangs du tout!!!--Vous sortez de la question!...
          (A. Challamel, _Histoire muse de la Rvolution_, 3e
          dit., p. 11-12.)--De toutes ces facties, au crayon et 
          la plume, celle que nous donnons ici n'est pas la moins
          curieuse. Il en fut fait plus tard une contrefaon par
          un journaliste belge, Norbert Cornelissen, le mme qui,
          pendant cinquante ans, dit M. de Reiffenberg, eut, comme
          Diderot, de l'esprit pour tout le monde, et dfraya la
          ville de Gand de discours, d'improvisations, de notices, de
          programmes, etc. (_Annuaire de la Bibliothque royale de
          Belgique_, 1850, p. 28.) Un jour il publia qu'on venoit de
          faire une exprience intressante bien propre  constater
          l'tonnante voracit des canards: On avoit, crit-il,
          runi vingt de ces volatiles; l'un d'eux avoit t hach
          mme avec ses plumes et servi aux dix-neuf autres, qui
          en avoient aval gloutonnement les dbris; l'un de ces
          derniers  son tour avoit servi immdiatement de pture
          aux dix-huit suivants, et ainsi de suite jusqu'au dernier,
          qui se trouvoit par le fait avoir dvor ses dix-neuf
          confrres, dans un temps dtermin trs court. C'est tout
           fait notre histoire, avec cette diffrence que, dans la
          pice de 1789, le mangeur finit par tre mang et que le
          massacre de canards n'est pas aussi considrable; l'un dans
          l'autre, il n'y en a que six plums et dvors. L'crivain
          belge, qui attribue l'invention  Cornelissen, ajoute:
          Cette petite histoire fut rpte de proche en proche par
          tous les journaux et fit le tour de l'Europe. Elle toit 
          peu prs oublie depuis une vingtaine d'annes, lorsqu'elle
          nous revint d'Amrique, avec tous les dveloppements
          qu'elle n'avoit point dans son origine, et avec une espce
          de procs-verbal de l'autopsie du dernier survivant,
          auquel on prtendoit avoir trouv des lsions graves dans
          l'oesophage. On finit par rire de l'histoire du _canard_,
          mais le mot resta. L'tymologie nous sembleroit curieuse
          et acceptable si nous ne savions que ds le 16e sicle on
          disoit, dans le sens de mentir: _vendre ou donner un canard
           moiti_, et pour menteur: _un donneur de canards_. V.
          _Les Napolitaines_ de Fr. d'Amboise (anc. Th., t. 6, p.
          301); Cotgrave, cit par Oudin, _Curiositez franoises_,
          au mot _Canard_. V. aussi la _Comdie de proverbes_, acte
          3, se. 7; Venroni, _Dictionnaire franois-italien_, 1723,
          in-4, au mot _Canard_; et surtout Francisque-Michel,
          _Etudes de philologie compare sur l'argot_, p. 88.]


J'ai connu trs particulirement, mon cher oncle, un colonel au
service de Hollande, fort gourmand, et mme un peu goulu; ce brave
militaire avoit imagin une manire peu commune de manger des canards
excellens, et voici quelle etoit sa methode:

Ce fier Batave faisoit chercher six canetons, que l'on plaoit dans
un endroit o ils pouvoient barboter  leur aise, et trouver de quoi
s'empifrer comme des chanoines. Lorsque le gourmand s'appercevoit
que sa troupe choisie commenoit  avoir une demarche lourde et
embarrasse, il examinoit avec soin celui qui avoit le mieux profit,
et, quand il voyoit qu'il y en avoit un qui avoit un ventre qui
touchoit presque  terre, il lui attachoit un ruban rouge  la patte.
Le cuisinier savoit ce que cela vouloit dire, et, en consequence, le
lendemain, il prenoit un des cinq compagnons, le tuoit, le plumoit,
le coupoit par morceaux, et le faisoit manger par celui qui avoit t
honor du cordon. Cet honnte frre auroit fort bien expedi dans un
jour toute la chambre; mais comme ce n'etoit pas tout  fait pour
lui faire fte qu'on le nourrissoit de cette faon, on avoit soin de
lui menager sa bonne fortune, et ordinairement ce n'etoit que le neuf
ou le dixime jour qu'il avaloit le dernier.

Le mangeur avoit son tour; mais sa destine etoit plus noble,
puisqu'il toit reserv pour la bouche du colonel: aussi, avant
d'tre sacrifi, il avoit l'avantage d'tre lou par l'etat-major
du regiment; j'en ai mme vu quelques-uns qui ont et assez heureux
pour parotre au gala couronns avec autant d'eclat que l'echapp des
isles Sainte-Marguerite.

Mais, mon cher neveu, me direz-vous, qu'ont de commun vos canards
et votre colonel hollandois avec les affaires importantes que nous
traitons dans ce moment? Le voici, mon cher oncle:

J'etois hier au soir au Jardin du Roi, lorsqu'un petit chirurgien
qui arrivoit de Versailles nous dit: Messieurs, je vous apporte
une nouvelle bien singulire: on assure que MM. les vques deputs
sont convenus de manger chacun par jour un cur; et, d'aprs le
calcul de M. de Lalande, ces prlats avaleront les derniers le 12
de ce mois[345]. Or, s'il est vrai, comme je n'en doute pas, que
messeigneurs, aprs avoir empifr nos bons pasteurs, les croquent,
j'ose me flatter que vous ne rvoquerez pas en doute la petite
friandise de mon colonel hollandois, puisque, par sa nature,
un canard,  ce que disent les Italiens, est comme un cardinal,
c'est--dire un animal _vorax et rapax_.

          [Note 345: Il est fait allusion ici aux discussions leves
          dans le sein de l'Assemble constituante au sujet du sort
          des curs, dont un grand nombre fut pitrement rduit  la
          portion congrue, tandis que le magnifique traitement des
          vques toit maintenu et que plusieurs de leurs pareils
          continuoient  s'engraisser en d'opulents bnfices. V.
          le _Moniteur_ du 23 au 28 sept. 1789. Slis, dans son
          intressante brochure: _Lettre d'un grand vicaire  un
          vque sur les curs de campagne_, in-8 de 32 pages, 1789,
          met en regard le sort d'un cur  portion congrue et celui
          d'un cur voisin dont le bnfice vaut 10,000 fr.]


_Rponse de M. le Cur  son neveu._

Vous avez cru, mon cher neveu, me faire une plaisanterie; eh bien,
il faut que je vous avoue que nous avons parmi nous beaucoup de
canetons, et qu' l'exception de quatre ou cinq de nos prlats
dputs, les autres cherchent  nous faire barboter et  nous
empifrer. Je connois mme plusieurs de mes confrres qui, aprs
avoir mang deux ou trois de leurs camarades, ont t avals par nos
messeigneurs; mais, Dieu merci, jusqu' prsent, on n'a pas encore
enlev de mes ailes une seule plume. Je lis tous les matins mes
instructions, et je dis: Louis XVI t'a rendu tes droits; souviens-toi
que le cur de V..... est assis  ct de ce pontife orgueilleux,
qui, l'anne dernire, le faisoit attendre deux heures dans son
anti-chambre, qui croyoit qu'il toit du bon ton de ne pas l'admettre
 sa table, et qui souvent, sans vouloir l'couter, le renvoyoit  un
jeune grand vicaire, nourri de vanit, ptri de suffisance et moins
instruit qu'un enseigne des gardes franoises. Rappelle-toi que la
dignit de ton sacerdoce ne te permet aucune complaisance, et que tu
ne dois jamais oublier que le Roi te regarderoit comme le plus vil
des esclaves, si aprs avoir eu la bont de rompre tes chanes, tu
les reprenois. Soyez donc, mon cher neveu, tranquille sur mon sort,
et dites  votre carabin que je ne permettrai pas qu'on m'attache
le ruban  la patte, quand bien mme l'on me flatteroit de l'honneur
d'tre croqu par une minence.

Nous avons, vous et moi, deux tches bien difficiles  remplir: si
vous tuez votre malade, c'est pour toujours; et moi, si je n'ai pas
soin de son ame, il est perdu pour l'ternit. Travaillons donc avec
zle, et marchons avec fermet et courage chacun dans notre tat.

Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur.


_Fin._




FIN DU TOME VII.




TABLE DES PICES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


   1. Manifeste et prdictions des plus vritables affaires
      qui se doibvent passer en France cette anne 1620, par
      le sieur de La Bourdanire                                     5

   2. La faiseuse de mouches                                         9

   3. Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises
      de Paris                                                      19

   4. L'Archi-Sot, cho satyrique                                   37

   5. Sur les revenus des Pasteurs                                  53

   6. La Requeste prsente  Nosseigneurs du Parlement... pour
      la diminution d'une demie anne des loyers[346] des maisons,
      chambres et boutiques (19 juin 1652)                          61

          [Note 346: Depuis l'impression de cette pice nous avons
          trouv une note curieuse  y ajouter. Le 15 avril 1722
          fut rendu un arrt statuant sur les loyers de la ville de
          Versailles, dans lequel il est dit: Se rserve Sa Majest
          de pourvoir  la fixation des loyers, en cas d'excs de
          la part des propritaires. (_Journal_ de Marais, _Revue
          rtrospective_, 30 nov. 1836, p. 203.)]

   7. Reproches du capitaine Guillery faits aux carabins,
      picoreurs et pillards de l'arme de messieurs les
      Princes                                                       71

   8. Manifeste de Pierre du Jardin, capitaine de la Garde,
      prisonnier en la Conciergerie du Palais                       83

   9. Histoire du pote Sibus                                       89

  10. Discours sur les causes de l'extresme chert qui est
      aujourd'hui en France (1586)                                 137

  11. Le May de Paris                                              193

  12. Le pot aux rozes decouvert du plaisant voyage fait par
      quelques curieux au bois de Vincennes,  dessein de voir
      Jean de Werth                                                199

  13. Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes
      en leurs devoirs                                             205

  14. Discours de la deffaicte qu'a faict M. le duc de Joyeuse et
      le sieur de Laverdin contre les ennemis du Roy  La Motte
      Sainct-Eloy                                                  211

  15. Lettre de Calvin, apporte des enfers par l'esprit du
      sieur Groyer, aux pasteurs du petit Troupeau                 217

  16. Discours de la prinse du capitaine Chapeau et du capitaine
      la Callande, ensemble l'excution qui en a est faicte 
      Montargy                                                     227

  17. Sur l'enlvement des reliques de saint Fiacre, apportes
      de la ville de Meaux pour la gurison du derrire du
      C. de R.                                                     231

  18. Institution de l'Ordre des Chevaliers de la Joye,
      tabli  Mzires                                            237

  19. La grande division arrive ces derniers jours entre
      les femmes et les filles de Montpellier                      247

  20. Discours de la fuyte des impositeurs italiens                261

  21. Les ceremonies faites dans la nouvelle chapelle du
      chasteau de Bissestre le 25 aoust 1634                       271

  22. Discours nouveau de la grande science des femmes, trouv
      dans un des sabots de maistre Guillaume                      281

  23. Les amours du Compas et de la Rgle, et ceux du Soleil
      et de l'Ombre                                                287

  24. Ennuis des paysans champestres                               295

  25. Le plaisir de la noblesse, sur la preuve certaine et
      profict des estauffes et soyes..., par B. de Laffmas        303

  26. Conspiration faite en Picardie (1576)                        315

  27. La nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par
      M. le mareschal de Themines                                  323

  28. Les vertus et proprits des Mignons                         331

  29. Passage du cardinal de Richelieu  Viviers                   339

  30. Le vray Discours des grandes processions qui se font
      depuis les frontires de l'Allemagne jusques  la France
      (1584)                                                       347

  31. Le Canard qui mange cinq de ses frres et qui est mang
       son tour par un colonel                                    359

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

--Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--Les dates suivantes ont t remplaces:

---- "(10 avril 1653)" par "(10 avril 1563)"

---- "24 mars 1483," par "24 mars 1583"

--Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.]





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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