Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne

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Title: 20000 Lieues sous les mers Part 2

Author: Jules Verne

Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5096]
Release Date: February, 2004
[This file was first posted on April 24, 2002]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***




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                     20000 Lieues sous les mers, Part 2

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

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                           TABLE DES MATIRES

                            DEUXIME PARTIE


        I       L'ocan Indien

        II      Une nouvelle proposition du capitaine Nemo

        III     Une perle de dix millions

        IV      La mer Rouge

        V       Arabian-Tunnel

        VI      L'Archipel grec

        VII     La Mditerrane en quarante-huit heures

        VIII    La baie de Vigo

        IX      Un continent disparu

        X       Les houillres sous-marines

        XI      La mer de Sargasses

        XII     Cachalots et baleines

        XIII    La banquise

        XIV     Le ple Sud

        XV      Accident ou incident ?

        XVI     Faute d'air

        XVII    Du cap Horn  l'Amazone

        XVIII   Les poulpes

        XIX     Le Gulf-Stream

        XX      Par 4724' de latitude et de 1728' de longitude

        XXI     Une hcatombe

        XXII    Les dernires paroles du capitaine Nemo

        XXIII   Conclusion

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                    VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS

                            DEUXIME PARTIE

                                    I

                             L'OCAN INDIEN

Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premire
s'est termine sur cette mouvante scne du cimetire de corail qui a
laiss dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se droulait tout entire,
et il n'tait pas jusqu' sa tombe qu'il n'et prpare dans le plus
impntrable de ses abmes. L, pas un des monstres de l'Ocan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces htes du _Nautilus_, de
ces amis, rivs les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie !  Nul homme, non plus !  avait ajout le capitaine.

Toujours cette mme dfiance, farouche, implacable, envers les socits
humaines !

Pour moi, je ne me contentais plus des hypothses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garon persistait  ne voir dans le commandant du
_Nautilus_ qu'un de ces savants mconnus qui rendent  l'humanit
mpris pour indiffrence. C'tait encore pour lui un gnie incompris
qui, las des dceptions de la terre, avait d se rfugier dans cet
inaccessible milieu o ses instincts s'exeraient librement. Mais, 
mon avis, cette hypothse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
Nemo.

En effet, le mystre de cette dernire nuit pendant laquelle nous
avions t enchans dans la prison et le sommeil, la prcaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prte  parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due  un
choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
libert, mais peut-tre aussi les intrts de je ne sais quelles
terribles reprsailles.

En ce moment, rien n'est vident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces tnbres que des lueurs, et je dois me borner  crire, pour ainsi
dire, sous la dicte des vnements.

D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'chapper
du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas mme prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchane. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers dguiss sous le nom d'htes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonc  l'espoir
de recouvrer sa libert. Il est certain qu'il profitera de la premire
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la gnrosit du capitaine nous aura laiss pntrer des mystres
du Nautilus ! Car enfin, faut-il har cet homme ou l'admirer ? Est-ce
une victime ou un bourreau ? Et puis, pour tre franc, je voudrais.
avant de l'abandonner  jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les dbuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observ la complte srie des merveilles entasses sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
dcouvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
encore parcouru que six mille lieues  travers le Pacifique !

Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
habites, et que, si quelque chance de salut s'offre  nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons  ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-tre mme les guider. Mais cette occasion se
prsentera-t-elle jamais ? L'homme priv par la force de son libre
arbitre la dsire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.

Ce jour-l, 21 janvier 1868,  midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opration. Il me parut vident que cet homme ne comprenait pas
le franais, car plusieurs fois je fis  voix haute des rflexions qui
auraient d lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les et comprises, mais il resta impassible et muet.

Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagns lors de notre
premire excursion sous-marine  l'le Crespo vint nettoyer les vitres
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
puissance tait centuple par des anneaux lenticulaires disposs comme
ceux des phares, et qui maintenaient sa lumire dans le plan utile. La
lampe lectrique tait combine de manire  donner tout son pouvoir
clairant. Sa lumire, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
assurait  la fois sa rgularit et son intensit. Ce vide conomisait
aussi les pointes de graphite entre lesquelles se dveloppe l'arc
lumineux. conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
les renouveler aisment. Mais, dans ces conditions, leur usure tait
presque insensible.

Lorsque le _Nautilus_ se prpara  reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermrent, et la route fut
donne directement  l'ouest.

Nous sillonnions alors les flots de l'ocan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige  qui
se penche  leur surface. Le _Nautilus_ y flottait gnralement entre
cent et deux cents mtres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
promenades quotidiennes sur la plate-forme o je me retrempais dans
l'air vivifiant de l'Ocan, le spectacle de ces riches eaux  travers
les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothque, la
rdaction de mes mmoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.

Notre sant  tous se maintenait dans un tat trs satisfaisant. Le
rgime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
serais bien pass des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingniait  y apporter. De plus, dans cette temprature
constante, il n'y avait pas mme un rhume  craindre. D'ailleurs, ce
madrporaire Dendrophylle, connu en Provence sous le nom de  Fenouil
de mer , et dont il existait une certaine rserve  bord, et fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pte excellente contre la
toux.

Pendant quelques jours, nous vmes une grande quantit d'oiseaux
aquatiques, palmipdes, mouettes ou golands. Quelques-uns furent
adroitement tus, et, prpars d'une certaine faon, ils fournirent un
gibier d'eau trs acceptable. Parmi les grands voiliers, emports  de
longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
des fatigues du vol, j'aperus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'ne, oiseaux qui appartiennent  la
famille des longipennes. La famille des totipalmes tait reprsente
par des frgates rapides qui pchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phatons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaton  brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuanc de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.

Les filets du _Nautilus_ rapportrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret,  dos bomb, et dont l'caille est trs
estime. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situe  l'orifice
externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
prit, dormaient encore dans leur carapace,  l'abri des animaux marins.
La chair de ces tortues tait gnralement mdiocre, mais leurs oeufs
formaient un rgal excellent.

Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions  travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espces qu'il ne m'avait pas t
donn d'observer jusqu'alors.

Je citerai principalement des ostracions particuliers  la mer Rouge, 
la mer des Indes et  cette partie de l'Ocan qui baigne les ctes de
l'Amrique quinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacs, sont protgs par une cuirasse qui n'est ni
crtace, ni pierreuse, mais vritablement osseuse. Tantt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
longueur d'un demi-dcimtre, d'une chair salubre, d'un got exquis,
bruns  la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation mme dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisment. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires, surmonts sur le dos de quatre
gros tubercules : des ostracions mouchets de points blancs sous la
partie infrieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
trigones, pourvus d'aiguillons forms par la prolongation de leur
crote osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de  cochons de mer  ; puis des dromadaires  grosses bosses en forme
de cne, dont la chair est dure et coriace.

Je relve encore sur les notes quotidiennes tenues par matre Conseil
certains poissons du genre ttrodons, particuliers  ces mers, des
spenglriens au dos rouge,  la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois ranges longitudinales de filaments, et des lectriques,
longs de sept pouces, pars des plus vives couleurs. Puis, comme
chantillons d'autres genres, des ovodes semblables  un oeuf d'un
brun noir, sillonns de bandelettes blanches et dpourvus de queue ;
des diodons, vritables porcs-pics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manire  former une pelote hrisse de dards ;
des hippocampes communs  tous les ocans ; des pgases volants, 
museau allong, auxquels leurs nageoires pectorales, trs tendues et
disposes en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
s'lancer dans les airs ; des pigeons spatuls, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux cailleux ; des macrognathes  longue
mchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimtres et
brillants des plus agrables couleurs ; des calliomores livides, dont
la tte est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rays de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant  la surface des eaux
avec une prodigieuse vlocit ; de dlicieux vlifres, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles dployes aux courants
favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigu le
jaune, le bleu cleste, l'argent et l'or ; des trichoptres, dont les
ailes sont formes de filaments ; des cottes, toujours macules de
limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
foie est considr comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une oeillre mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
vritables gobe-mouches de l'Ocan, arms d'un fusil que n'ont prvu ni
les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.

Dans le quatre-vingt-neuvime genre des poissons classs par Lacpde,
qui appartient  la seconde sous-classe des osseux, caractriss par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpne, dont la
tte est garnie d'aiguillons et qui ne possde qu'une seule nageoire
dorsale ; ces animaux sont revtus ou privs de petites cailles,
suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
nous donna des chantillons de dydactyles longs de trois  quatre
dcimtres, rays de jaune, mais dont la tte est d'un aspect
fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spcimens de ce poisson bizarre justement surnomm  crapaud de mer ,
poisson  tte grande, tantt creuse de sinus profonds, tantt
boursoufle de protubrances ; hriss d'aiguillons et parsem de
tubercules, il porte des cornes irrgulires et hideuses ; son corps et
sa queue sont garnis de callosits ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est rpugnant et horrible.

Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha  raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles  l'heure.

Si nous reconnaissions au passage les diverses varits de poissons,
c'est que ceux-ci, attirs par l'clat lectrique, cherchaient  nous
accompagner ; la plupart, distancs par cette vitesse, restaient
bientt en arrire ; quelques-uns cependant parvenaient  se maintenir
pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.

Le 24 au matin, par 125' de latitude sud et 9433' de longitude, nous
emes connaissance de l'le Keeling, soulvement madrporique plant de
magnifiques cocos, et qui fut visite par M. Darwin et le capitaine
Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea  peu de distance les accores de
cette le dserte. Ses dragues rapportrent de nombreux chantillons de
polypes et d'chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
mollusques. Quelques prcieux produits de l'espce des dauphinules
accrurent les trsors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astre
punctifre, sorte de polypier parasite souvent fix sur une coquille.

Bientt l'le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donne
au nord-ouest vers la pointe de la pninsule indienne.

 Des terres civilises, me dit ce jour-l Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces les de la Papouasie, o l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, franaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brler la politesse au
capitaine Nemo ?

-- Non. Ned, non, rpondis-je d'un ton trs dtermin. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
continents habits. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivs dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les ctes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forts de la Nouvelle-Guine.

-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? 

Je ne rpondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais  coeur d'puiser jusqu'au bout les hasards de la destine qui
m'avait jet  bord du _Nautilus_.

A partir de l'le Keeling, notre marche se ralentit gnralement. Elle
fut aussi plus capricieuse et nous entrana souvent  de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclins que des
leviers intrieurs pouvaient placer obliquement  la ligne de
flottaison. Nous allmes ainsi jusqu' deux et trois kilomtres, mais
sans jamais avoir vrifi les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mtres n'ont pas pu atteindre. Quant  la
temprature des basses couches, le thermomtre indiqua toujours
invariablement quatre degrs au-dessus de zro. J'observai seulement
que, dans les nappes suprieures, l'eau tait toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.

Le 25 janvier, l'Ocan tant absolument dsert, le _Nautilus_ passa la
journe  sa surface, battant les flots de sa puissante hlice et les
faisant rejaillir  une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'et-on pas pris pour un ctac gigantesque ? Je passai les trois
quarts de cette journe sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien 
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest  contrebord. Sa mture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau  vapeur appartenait  la ligne pninsulaire et
orientale qui fait le service de l'le de Ceyland  Sydney, en touchant
 la pointe du roi George et  Melbourne.

A cinq heures du soir, avant ce rapide crpuscule qui lie le jour  la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fmes merveills
par un curieux spectacle.

Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
prsageait des chances heureuses. Aristote, Athne, Pline, Oppien,
avaient tudi ses gots et puis  son gard toute la potique des
savants de la Grce et de l'Italie. Ils l'appelrent _Nautilus_ et
_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifi leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.

Qui et consult Conseil et appris de ce brave garon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
premire classe, celle des cphalopodes dont les sujets sont tantt
nus, tantt testacs, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
et des ttrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
ttrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si aprs cette
nomenclature, un esprit rebelle et confondu l'argonaute, qui est
_actabulifre_, c'est--dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est _tentaculifre_, c'est--dire porteur de tentacules, il aurait
t sans excuse.

Or, c'tait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors  la
surface de l'Ocan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient  l'espce des argonautes tuberculs qui est spciale aux
mers de l'Inde.

Ces gracieux mollusques se mouvaient  reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspire. De
leurs huit tentacules, six, allongs et amincis, flottaient sur l'eau,
tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent
comme une voile lgre. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondule que Cuvier compare justement  une lgante
chaloupe. Vritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
scrt, sans que l'animal y adhre.

 L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je  Conseil, mais
il ne la quitte jamais.

-- Ainsi fait le capitaine Nemo, rpondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il et mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. 

Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme  un signal, toutes les voiles furent subitement amenes ; les
bras se replirent, les corps se contractrent. Les coquilles se
renversant changrent leur centre de gravit, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantan, et jamais navires d'une
escadre ne manoeuvrrent avec plus d'ensemble.

En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames,  peine souleves
par la brise, s'allongrent paisiblement sous les prcintes du
_Nautilus_.

Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'quateur sur le
quatre-vingt-deuxime mridien, et nous rentrions dans l'hmisphre
boral.

Pendant cette journe, une formidable troupe de squales nous fit
cortge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'taient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchtre arms de onze ranges de dents, des squales oeills
dont le cou est marqu d'une grande tache noire cercle de blanc qui
ressemble  un oeil, des squales isabelle  museau arrondi et sem de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se prcipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possdait plus alors. Il voulait remonter  la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales missoles dont la
gueule est pave de dents disposes comme une mosaque, et de grands
squales tigrs, longs de cinq mtres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulire. Mais bientt le _Nautilus_, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrire les plus rapides de ces
requins.

Le 27 janvier,  l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrmes
 plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
 la surface des flots. C'taient les morts des villes indiennes.
charris par le Gange jusqu' la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev de dvorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funbre besogne.

Vers sept heures du soir, le _Nautilus_  demi immerg navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Ocan semblait tre
lactifi. tait-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
ayant deux jours  peine, tait encore perdue au-dessous de l'horizon
dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique clair par le
rayonnement sidral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
eaux.

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phnomne. Heureusement, j'tais en mesure de
lui rpondre.

 C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste tendue de
flots blancs qui se voit frquemment sur les ctes d'Amboine et dans
ces parages.

-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas change en lait, je
suppose !

-- Non, mon garon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'
la prsence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect glatineux et incolore, de l'paisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dpasse pas un cinquime de millimtre.
Quelques-unes de ces bestioles adhrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.

-- Plusieurs lieues ! s'cria Conseil.

-- Oui, mon garon, et ne cherche pas  supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flott sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles. 

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des rflexions profondes, cherchant sans doute 
valuer combien quarante milles carrs contiennent de cinquimes de
millimtres. Pour moi, je continuai d'observer le phnomne. Pendant
plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son peron ces flots
blanchtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il et flott dans ces remous d'cume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrire nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, rflchissant
la blancheur des flots, sembla longtemps imprgn des vagues lueurs
d'une aurore borale.

                                   II

               UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO

Le 28 fvrier, lorsque le _Nautilus_ revint  midi  la surface de la
mer, par 94' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait  huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient trs capricieusement. Le point termin, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relvement eut t report sur la
carte, je reconnus que nous tions en prsence de l'le de Ceylan,
cette perle qui pend au lobe infrieur de la pninsule indienne.

J'allai chercher dans la bibliothque quelque livre relatif  cette
le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai prcisment un volume
de Sirr H. C., esq., intitul _Ceylan and the Cingalese_. Rentr au
salon, je notai d'abord les relvements de Ceyland,  laquelle
l'antiquit avait prodigu tant de noms divers. Sa situation tait
entre 555' et 949' de latitude nord, et entre 7942' et 824' de
longitude  l'est du mridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonfrence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
quatre cent quarante-huit milles, c'est--dire un peu infrieure 
celle de l'Irlande.

Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.

Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
moi :

 L'le de Ceylan, dit-il, une terre clbre par ses pcheries de
perles. Vous serait-il agrable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
ses pcheries ?

-- Sans aucun doute, capitaine.

-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pcheries,
nous ne verrons pas les pcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
encore commence. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
de Manaar, o nous arriverons dans la nuit. 

Le capitaine dit quelques mots  son second qui sortit aussitt.
Bientt le _Nautilus_ rentra dans son liquide lment, et le manomtre
indiqua qu'il s'y tenait  une profondeur de trente pieds.

La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
trouvai par le neuvime parallle, sur la cte nord-ouest de Ceylan. Il
tait form par une ligne allonge de la petite le Manaar. Pour
l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.

 Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amrique, au golfe de
Panama, au golfe de Californie ; mais c'est  Ceylan que cette pche
obtient les plus beaux rsultats. Nous arrivons un peu tt, sans doute.
Les pcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
Manaar, et l, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
livrent  cette lucrative exploitation des trsors de la mer. Chaque
bateau est mont par dix rameurs et par dix pcheurs. Ceux-ci, diviss
en deux groupes, plongent alternativement et descendent  une
profondeur de douze mtres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.

-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
usage ?

-- Toujours, me rpondit le capitaine Nemo, bien que ces pcheries
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
auxquels le trait d'Amiens les a cdes en 1802.

-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opration.

-- Oui, car ces pauvres pcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage  Ceylan, parle bien d'un
Cafre qui restait cinq minutes sans remonter  la surface, mais le fait
me parat peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'
cinquante-sept secondes, et de trs habiles jusqu' quatre-vingt-sept ;
toutefois ils sont rares, et, revenus  bord, ces malheureux rendent
par le nez et les oreilles de l'eau teinte de sang. Je crois que la
moyenne de temps que les pcheurs peuvent supporter est de trente
secondes, pendant lesquelles ils se htent d'entasser dans un petit
filet toutes les hutres perlires qu'ils arrachent ; mais,
gnralement, ces pcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcrations se dclarent  leurs yeux ; des plaies se forment sur
leur corps, et souvent mme ils sont frapps d'apoplexie au fond de la
mer.

-- Oui, dis-je, c'est un triste mtier, et qui ne sert qu' la
satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
quantit d'hutres peut pcher un bateau dans sa Journe ?

-- Quarante  cinquante mille environ. On dit mme qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journes de travail, rapportrent soixante-seize
millions d'hutres.

-- Au moins, demandai-je, ces pcheurs sont-ils suffisamment rtribus ?

-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par hutre qui
renferme une perle, et combien en ramnent-ils qui n'en contiennent pas
!

-- Un sol  ces pauvres gens qui enrichissent leurs matres ! C'est
odieux.

-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pcheur htif s'y trouve dj, eh bien, nous le verrons oprer.

-- C'est convenu, capitaine.

-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?

-- Des requins ?  m'criai-je.

Cette question me parut, pour le moins, trs oiseuse.

 Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.

-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore trs
familiaris avec ce genre de poissons.

-- Nous y sommes habitus, nous autres, rpliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons arms, et,
chemin faisant, nous pourrons peut-tre chasser quelque squale. C'est
une chasse intressante. Ainsi donc,  demain, monsieur le professeur,
et de grand matin. 

Cela dit d'un ton dgag, le capitaine Nemo quitta le salon.

On vous inviterait  chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
que vous diriez :  Trs bien ! demain nous irons chasser l'ours.  On
vous inviterait  chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez :  Ah ! ah ! il
parat que nous allons chasser le tigre ou le lion !  Mais on vous
inviterait  chasser le requin dans son lment naturel, que vous
demanderiez peut-tre  rflchir avant d'accepter cette invitation.

Pour moi, je passai ma main sur mon front o perlaient quelques gouttes
de sueur froide.

 Rflchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forts
de l'le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
est  peu prs certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
Je sais bien que dans certains pays, aux les Andamnes
particulirement, les ngres n'hsitent pas  attaquer le requin, un
poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un ngre, et quand je serais
un ngre, je crois que, dans ce cas, une lgre hsitation de ma part
ne serait pas dplace. 

Et me voil rvant de requins, songeant  ces vastes mchoires armes
de multiples ranges de dents, et capables de couper un homme en deux.
Je me sentais dj une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
pouvais digrer le sans-faon avec lequel le capitaine avait fait cette
dplorable invitation ! N'et-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
traquer sous bois quelque renard inoffensif ?

 Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
dispensera d'accompagner le capitaine. 

Quant  Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sr de sa
sagesse. Un pril, si grand qu'il ft, avait toujours un attrait pour
sa nature batailleuse.

Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mchoires
formidablement ouvertes.

En ce moment, Conseil et le Canadien entrrent, l'air tranquille et
mme joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

 Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une trs aimable proposition.

-- Ah ! dis-je, vous savez...

-- N'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, le commandant du
_Nautilus_ nous a invits  visiter demain, en compagnie de monsieur,
les magnifiques pcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
et s'est conduit en vritable gentleman.

-- Il ne vous a rien dit de plus ?

-- Rien, monsieur, rpondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
parl de cette petite promenade.

-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donn aucun dtail sur...

-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
pas vrai ?

-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez got, matre Land.

-- Oui ! c'est curieux, trs curieux.

-- Dangereux peut-tre ! ajoutai-je d'un ton insinuant.

-- Dangereux, rpondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'hutres ! 

Dcidment le capitaine Nemo avait jug inutile d'veiller l'ide de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
oeil troubl, et comme s'il leur manquait dj quelque membre.
Devais-je les prvenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
comment m'y prendre.

 Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
dtails sur la pche des perles ?

-- Sur la pche elle-mme, demandai-je, ou sur les incidents qui...

-- Sur la pche, rpondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
terrain, il est bon de le connatre.

-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre  moi-mme. 

Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
me dit :

 Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?

-- Mon brave Ned, rpondis-je, pour le pote, la perle est une larme de
la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rose solidifie ;
pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un clat hyalin,
d'une matire nacre, qu'elles portent au doigt, au cou ou  l'oreille
; pour le chimiste, c'est un mlange de phosphate et de carbonate de
chaux avec un peu de glatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
une simple scrtion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
certains bivalves.

-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acphales,
ordre des testacs.

-- Prcisment, savant Conseil. Or, parmi ces testacs,
l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
en un mot tous ceux qui scrtent la nacre c'est--dire cette substance
bleue, bleutre, violette ou blanche, qui tapisse l'intrieur de leurs
valves, sont susceptibles de produire des perles.

-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.

-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohme, de la France.

-- Bon ! on y fera attention, dsormais, rpondit le Canadien.

-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
c'est l'hutre perlire, la _mlagrina-Margaritifera_ la prcieuse
pintadine. La perle n'est qu'une concrtion nacre qui se dispose sous
une forme globuleuse. Ou elle adhre  la coquille de l'hutre, ou elle
s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
adhrente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
noyau un petit corps dur, soit un ovule strile, soit un grain de
sable, autour duquel la matire nacre se dpose en plusieurs annes,
successivement et par couches minces et concentriques.

-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une mme hutre ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
vritable crin. On a mme cit une hutre, mais je me permets d'en
douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.

-- Cent cinquante requins ! s'cria Ned Land.

-- Ai-je dit requins ? m'criai-je vivement. Je veux dire cent
cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.

-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?

-- On procde de plusieurs faons, et souvent mme, quand les perles
adhrent aux valves, les pcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
le plus communment, les pintadines sont tendues sur des nattes de
sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi  l'air libre,
et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un tat satisfaisant
de putrfaction. On les plonge alors dans de vastes rservoirs d'eau de
mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est  ce moment que commence
le double travail des rogueurs. D'abord, ils sparent les plaques de
nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argente_, de
_btarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livres par caisses
de cent vingt-cinq  cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlvent le
parenchyme de l'hutre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.

-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.

-- Non seulement selon leur grosseur, rpondis-je, mais aussi selon
leur forme, selon leur _eau_, c'est--dire leur couleur, et selon leur
_orient_, c'est--dire cet clat chatoyant et diapr qui les rend si
charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appeles perles
vierges ou paragons ; elles se forment isolment dans le tissu du
mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
d'une transparence opaline, et le plus communment sphriques ou
piriformes. Sphriques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
pendeloques, et, tant les plus prcieuses, elles se vendent  la
pice. Les autres perles adhrent  la coquille de l'hutre, et, plus
irrgulires, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre infrieur
se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
se vendent  la mesure et servent plus particulirement  excuter des
broderies sur les ornements d'glise.

-- Mais ce travail, qui consiste  sparer les perles selon leur
grosseur, doit tre long et difficile, dit le Canadien.

-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percs d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
tamis, qui comptent de vingt  quatre-vingts trous, sont de premier
ordre. Celles qui ne s'chappent pas des cribles percs de cent  huit
cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
l'on emploie les tamis percs de neuf cents  mille trous forment la
semence.

-- C'est ingnieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
classement des perles, s'opre mcaniquement. Et monsieur pourra-t-il
nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'hutres perlires ?

-- A s'en tenir au livre de Sirr, rpondis-je, les pcheries de Ceylan
sont affermes annuellement pour la somme de trois millions de squales.

-- De francs ! reprit Conseil.

-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
que ces pcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
autrefois. Il en est de mme des pcheries amricaines, qui, sous le
rgne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
prsentement rduits aux deux tiers. En somme, on peut valuer  neuf
millions de francs le rendement gnral de l'exploitation des perles.

-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
clbres qui ont t cotes  un trs haut prix ?

-- Oui, mon garon. On dit que Csar offrit  Servillia une perle
estime cent vingt mille francs de notre monnaie.

-- J'ai mme entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.

-- Cloptre, riposta Conseil.

-- a devait tre mauvais, ajouta Ned Land.

-- Dtestable, ami Ned, rpondit Conseil ; mais un petit verre de
vinaigre qui cote quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.

-- Je regrette de ne pas avoir pous cette dame, dit le Canadien en
manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.

-- Ned Land l'poux de Cloptre ! s'cria Conseil.

-- Mais j'ai d me marier, Conseil, rpondit srieusement le Canadien,
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas russi. J'avais mme
achet un collier de perles  Kat Tender, ma fiance, qui, d'ailleurs,
en a pous un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas cot plus
d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass par le
tamis de vingt trous.

-- Mon brave Ned, rpondis-je en riant, c'taient des perles
artificielles, de simples globules de verre enduits  l'intrieur
d'essence d'Orient.

-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argente de
l'caille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conserve dans
l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.

-- C'est peut-tre pour cela que Kat Tender en a pous un autre,
rpondit philosophiquement matre Land.

-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
crois pas que jamais souverain en ait possd une suprieure  celle du
capitaine Nemo.

-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferm sous
sa vitrine.

-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
deux millions de...

-- Francs ! dit vivement Conseil.

-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
cot au capitaine que la peine de la ramasser.

-- Eh ! s'cria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !

-- Bah ! fit Conseil.

-- Et pourquoi pas ?

-- A quoi des millions nous serviraient-ils  bord du _Nautilus_ ?

-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.

-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tte.

-- Au fait, dis-je, matre Land a raison. Et si nous rapportons jamais
en Europe ou en Amrique une perle de quelques millions, voil du moins
qui donnera une grande authenticit, et, en mme temps, un grand prix
au rcit de nos aventures.

-- Je le crois, dit le Canadien.

-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au ct instructif des
choses, est-ce que cette pche des perles est dangereuse ?

-- Non, rpondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
prcautions.

-- Que risque-t-on dans ce mtier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorges d'eau de mer !

-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dgag du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
brave Ned ?

-- Moi, rpondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
mtier de me moquer d'eux !

-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pcher avec un merillon, de les
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue  coups de
hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
jeter  la mer !

-- Alors, il s'agit de... ?

-- Oui, prcisment.

-- Dans l'eau ?

-- Dans l'eau.

-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des btes assez mal faonnes. Il faut qu'elles se retournent sur
le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... 

Ned Land avait une manire de prononcer le mot  happer  qui donnait
froid dans le dos.

 Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?

-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.

-- A la bonne heure, pensai-je.

-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
pourquoi son fidle domestique ne les affronterait pas avec lui ! 

                                  III

                        UNE PERLE DE DIX MILLIONS

La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
jourent un rle important dans mes rves, et je trouvai trs juste et
trs injuste  la fois cette tymologie qui fait venir le mot requin du
mot  requiem .

Le lendemain,  quatre heures du matin, je fus rveill par le stewart
que le capitaine Nemo avait spcialement mis  mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.

Le capitaine Nemo m'y attendait.

 Monsieur Aronnax, me dit-il, tes-vous prt  partir ?

-- Je suis prt.

-- Veuillez me suivre.

-- Et mes compagnons, capitaine ?

-- Ils sont prvenus et nous attendent.

-- N'allons-nous pas revtir nos scaphandres ? demandai-je.

-- Pas encore. Je n'ai pas laiss le _Nautilus_ approcher de trop prs
cette cte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
fait parer le canot qui nous conduira au point prcis de dbarquement
et nous pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
plongeurs, que nous revtirons au moment o commencera cette
exploration sous-marine. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
marches aboutissaient  la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
l, enchants de la  partie de plaisir  qui se prparait. Cinq
matelots du _Nautilus_, les avirons arms, nous attendaient dans le
canot qui avait t boss contre le bord.

La nuit tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
et ne laissaient apercevoir que de rares toiles. Je portai mes yeux du
ct de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
ayant remont pendant la nuit la cte occidentale de Ceylan, se
trouvait  l'ouest de la baie, ou plutt de ce golfe form par cette
terre et l'le de Manaar. L, sous les sombres eaux, s'tendait le banc
de pintadines, inpuisable champ de perles dont la longueur dpasse
vingt milles.

Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prmes place 
l'arrire du canot. Le patron de l'embarcation se mit  la barre ; ses
quatre compagnons appuyrent sur leurs avirons ; la bosse fut largue
et nous dbordmes.

Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engags sous l'eau,
ne se succdaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
mthode gnralement usite dans les marines de guerre. Tandis que
l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
frappaient en crpitant le fond noir des flots comme des bavures de
plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
lger roulis, et quelques crtes de lames clapotaient  son avant.

Nous tions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-tre 
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop prs de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
loigne. Quant  Conseil, il tait l en simple curieux.

Vers cinq heures et demie, les premires teintes de l'horizon
accusrent plus nettement la ligne suprieure de la cte. Assez plate
dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
sparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
Entre elle et nous, la mer tait dserte. Pas un bateau, pas un
plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pcheurs de
perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
arrivions un mois trop tt dans ces parages.

A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidit
particulire aux rgions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
le crpuscule. Les rayons solaires percrent le rideau de nuages
amoncels sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'leva rapidement.

Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres pars  et l.

Le canot s'avana vers l'le de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
Le capitaine Nemo s'tait lev de son banc et observait la mer.

Sur un signe de lui, l'ancre fut mouille, et la chane courut  peine,
car le fond n'tait pas  plus d'un mtre, et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot vita
aussitt sous la pousse du jusant qui portait au large.

 Nous voici arrivs, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserre. C'est ici mme que dans un mois se
runiront les nombreux bateaux de pche des exploitants, et ce sont ces
eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
heureusement dispose pour ce genre de pche. Elle est abrite des
vents les plus forts, et la mer n'y est jamais trs houleuse,
circonstance trs favorable au travail des plongeurs. Nous allons
maintenant revtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
promenade. 

Je ne rpondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aid des
matelots de l'embarcation, je commenai  revtir mon lourd vtement de
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
nouvelle excursion.

Bientt nous fmes emprisonns jusqu'au cou dans le vtement de
caoutchouc, et des bretelles fixrent sur notre dos les appareils 
air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en tait pas question. Avant
d'introduire ma tte dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
au capitaine.

 Ces appareils nous seraient inutiles, me rpondit le capitaine. Nous
n'irons pas  de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
 clairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
sous ces eaux une lanterne lectrique. Son clat pourrait attirer
inopinment quelque dangereux habitant de ces parages. 

Pendant que le capitaine Nemo prononait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient dj embot leur
tte dans la calotte mtallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
rpondre.

Une dernire question me restait  adresser au capitaine Nemo :

 Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?

-- Des fusils !  quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
un poignard  la main, et l'acier n'est-il pas plus sr que le plomb ?
Voici une lame solide. Passez-la  votre ceinture et partons. 

Je regardai mes compagnons. Ils taient arms comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un norme harpon qu'il avait dpos dans le canot
avant de quitter le _Nautilus_.

Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
pesante sphre de cuivre, et nos rservoirs a air furent immdiatement
mis en activit.

Un instant aprs, les matelots de l'embarcation nous dbarquaient les
uns aprs les autres, et, par un mtre et demi d'eau, nous prenions
pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
Nous le suivmes, et par une pente douce nous disparmes sous les flots.

L, les ides qui obsdaient mon cerveau m'abandonnrent. Je redevins
tonnamment calme. La facilit de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'tranget du spectacle captiva mon imagination.

Le soleil envoyait dj sous les eaux une clart suffisante. Les
moindres objets restaient perceptibles. Aprs dix minutes de marche,
nous tions par cinq mtres d'eau, et le terrain devenait  peu prs
plat.

Sur nos pas, comme des compagnies de bcassines dans un marais, se
levaient des voles de poissons curieux du genre des monoptres, dont
les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le
javanais, vritable serpent long de huit dcimtres, au ventre livide,
que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de
ses flancs. Dans le genre des stromates, dont le corps est trs
comprim et ovale, j'observai des parus aux couleurs clatantes portant
comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, schs
et marins, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_
puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphorodes, dont le
corps est recouvert d'une cuirasse cailleuse  huit pans longitudinaux.

Cependant l'lvation progressive du soleil clairait de plus en plus
la masse des eaux. Le sol changeait peu  peu. Au sable fin succdait
une vritable chausse de rochers arrondis, revtus d'un tapis de
mollusques et de zoophytes. Parmi les chantillons de ces deux
embranchements, je remarquai des placnes  valves minces et ingales,
sortes d'ostraces particulires  la mer Rouge et  l'ocan Indien,
des lucines oranges  coquille orbiculaire, des tarires subules,
quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_
une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
centimtres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prtes 
vous saisir, des turbinelles cornigres, toutes hrisses d'pines, des
lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
les marchs de l'Hindoustan, des plagies panopyres, lgrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
ventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.

Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches lgions d'articuls, particulirement des ranines
dentes, dont la carapace reprsente un triangle un peu arrondi, des
birgues spciales  ces parages, des parthenopes horribles, dont
l'aspect rpugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe norme observ par M.
Darwin, auquel la nature a donn l'instinct et la force ncessaires
pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il
fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
une agilit sans pareille, tandis que des chlones franches, de cette
espce qui frquente les ctes du Malabar, se dplaaient lentement
entre les roches branles.

Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur
lequel les hutres perlires se reproduisent par millions. Ces
mollusques prcieux adhraient aux rocs et y taient fortement attachs
par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se dplacer.
En quoi ces hutres sont infrieures aux moules elles-mmes auxquelles
la nature n'a pas refus toute facult de locomotion.

La pintadine _meleagrina_, la mre perle, dont les valves sont  peu
prs gales, se prsente sous la forme d'une coquille arrondie, aux
paisses parois, trs rugueuses  l'extrieur. Quelques-unes de ces
coquilles taient feuilletes et sillonnes de bandes verdtres qui
rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hutres. Les
autres,  surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,
mesuraient jusqu' quinze centimtres de largeur.

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de
pintadines, et je compris que cette mine tait vritablement
inpuisable, car la force cratrice de la nature l'emporte sur
l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidle a cet instinct, se
htait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait  son
ct.

Mais nous ne pouvions nous arrter. Il fallait suivre le capitaine qui
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol
remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'levais, dpassait
la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait
capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effils en
pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosits de gros crustacs,
points sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous
regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des
myrianes, des glycres, des aricies et des annlides, qui allongeaient
dmesurment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creuse dans un
pittoresque entassement de rochers tapisss de toutes les hautes-lisses
de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondment
obscure. Les rayons solaires semblaient s'y teindre par dgradations
successives. Sa vague transparence n'tait plus que de la lumire noye.

Le capitaine Nemo y entra. Nous aprs lui. Mes yeux s'accoutumrent
bientt  ces tnbres relatives. Je distinguai les retombes si
capricieusement contournes de la vote que supportaient des piliers
naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprhensible
guide nous entranait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais
le savoir avant peu.

Aprs avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulrent le fond
d'une sorte de puits circulaire. L, le capitaine Nemo s'arrta, et de
la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperu.

C'tait une hutre de dimension extraordinaire, une tridacne
gigantesque, un bnitier qui et contenu un lac d'eau sainte, une
vasque dont la largeur dpassait deux mtres, et consquemment plus
grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.

Je m'approchai de ce mollusque phnomnal. Par son byssus il adhrait 
une table de granit, et l il se dveloppait isolment dans les eaux
calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne  trois cents
kilogrammes. Or, une telle hutre contient quinze kilos de chair, et il
faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait videmment l'existence de ce bivalve. Ce
n'tait pas la premire fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en
nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une
curiosit naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intrt
particulier  constater l'tat actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque taient entr'ouvertes. Le capitaine
s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les
empcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique
membraneuse et frange sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

L, entre les plis foliacs, je vis une perle libre dont la grosseur
galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit
parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable
prix. Emport par la curiosit, j'tendais la main pour la saisir, pour
la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrta, fit un signe
ngatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa
les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant
cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait
de s'accrotre insensiblement. Avec chaque anne la scrtion du
mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le
capitaine connaissait la grotte o  mrissait  cet admirable fruit de
la nature ; seul il l'levait, pour ainsi dire, afin de la transporter
un jour dans son prcieux muse. Peut-tre mme, suivant l'exemple des
Chinois et des Indiens, avait-il dtermin la production de cette perle
en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et
de mtal, qui s'tait peu  peu recouvert de la matire nacre. En tout
cas, comparant cette perle  celles que je connaissais dj,  celles
qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur 
dix millions de francs au moins. Superbe curiosit naturelle et non
bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles fminines auraient pu la
supporter.

La visite  l'opulente tridacne tait termine. Le capitaine Nemo
quitta la grotte, et nous remontmes sur le banc de pintadines, au
milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des
plongeurs.

Nous marchions isolment, en vritables flneurs, chacun s'arrtant ou
s'loignant au gr de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus
aucun souci des dangers que mon imagination avait exagrs si
ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de
la mer, et bientt par un mtre d'eau ma tte dpassa le niveau
ocanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule  la
mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau lev ne
mesurait que quelques toises, et bientt nous fmes rentrs dans notre
lment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes aprs, le capitaine Nemo s'arrtait soudain. Je crus qu'il
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous
ordonna de nous blottir prs de lui au fond d'une large anfractuosit.
Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai
attentivement.

A cinq mtres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
L'inquitante ide des requins traversa mon esprit. Mais je me
trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres
de l'Ocan.

C'tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pcheur, un
pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la rcolte.
J'apercevais les fonds de son canot mouill  quelques pieds au-dessus
de sa tte. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre
taille en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde
la rattachait  son bateau, lui servait  descendre plus rapidement au
fond de la mer. C'tait l tout son outillage. Arriv au sol, par cinq
mtres de profondeur environ, il se prcipitait  genoux et remplissait
son sac de pintadines ramasses au hasard. Puis, il remontait, vidait
son sac, ramenait sa pierre, et recommenait son opration qui ne
durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous drobait a ses
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais
suppos que des hommes, des tres semblables  lui, fussent l, sous
les eaux, piant ses mouvements, ne perdant aucun dtail de sa pche !

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai
pas plus d'une dizaine de pintadines  chaque plonge, car il fallait
les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste
byssus. Et combien de ces hutres taient prives de ces perles pour
lesquelles il risquait sa vie !

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait
rgulirement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pche
intressante, quand, tout d'un coup,  un moment o l'Indien tait
agenouill sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever
et prendre son lan pour remonter  la surface des flots.

Je compris son pouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
du malheureux plongeur. C'tait un requin de grande taille qui
s'avanait diagonalement, l'oeil en feu, les mchoires ouvertes !

J'tais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'lana vers
l'Indien, qui se jeta de ct et vita la morsure du requin, mais non
le battement de sa queue, car cette queue, le frappant  la poitrine, I
tendit sur le sol.

Cette scne avait dur quelques secondes  peine. Le requin revint, et,
se retournant sur le dos, il s'apprtait  couper l'Indien en deux,
quand je sentis le capitaine Nemo, post prs de moi, se lever
subitement. Puis, son poignard  la main, il marcha droit au monstre,
prt  lutter corps  corps avec lui.

Le squale, au moment o il allait happer le malheureux pcheur, aperut
son nouvel adversaire, et se replaant sur le ventre, il se dirigea
rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli sur lui-mme, il
attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
celui-ci se prcipita sur lui, le capitaine, se jetant de ct avec une
prestesse prodigieuse, vita le choc et lui enfona son poignard dans
le ventre. Mais, tout n'tait pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait  flots de ses
blessures. La mer se teignit de rouge, et,  travers ce liquide opaque,
je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment o, dans une claircie, j'aperus
l'audacieux capitaine, cramponn  l'une des nageoires de l'animal,
luttant corps  corps avec le monstre, labourant de coups de poignard
le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup
dfinitif, c'est--dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se
dbattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous
menaait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, clou par
l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se
modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers par la masse norme
qui pesait sur lui. Puis, les mchoires du requin s'ouvrirent
dmesurment comme une cisaille d'usine, et c'en tait fait du
capitaine si, prompt comme la pense, son harpon  la main, Ned Land,
se prcipitant vers le requin, ne l'et frappe de sa terrible pointe.

Les flots s'imprgnrent d'une masse de sang. Ils s'agitrent sous les
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.
Ned Land n'avait pas manqu son but. C'tait le rle du monstre. Frapp
au coeur, il se dbattait dans des spasmes pouvantables, dont le
contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dgag le capitaine. Celui-ci, relev sans
blessures, alla droit  l'indien, coupa vivement la corde qui le liait
 sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il
remonta  la surface de la mer.

Nous le suivmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
sauvs, nous atteignions l'embarcation du pcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux  la
vie. Je ne savais s'il russirait. Je l'esprais, car l'immersion de ce
pauvre diable n'avait pas t longue. Mais le coup de queue du requin
pouvait l'avoir frapp  mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du
capitaine, je vis, peu  peu, le noy revenir au sentiment. Il ouvrit
les yeux. Quelle dut tre sa surpris-je son pouvante mme,  voir les
quatre grosses ttes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une
poche de son vtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main
? Cette magnifique aumne de l'homme des eaux au pauvre Indien de
Ceylan fut accepte par celui-ci d'une main tremblante.

Ses yeux effars indiquaient du reste qu'il ne savait  quels tres
surhumains il devait  la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnmes le banc de pintadines, et,
suivant la route dj parcourue, aprs une demi-heure de marche nous
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqus, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
dbarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La premire parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

 Merci, matre Land, lui dit-il.

-- C'est une revanche, capitaine, rpondit Ned Land. Je vous devais
cela. 

Un ple sourire glissa sur les lvres du capitaine, et ce fut tout.

 Au _Nautilus_ , dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

A la couleur noire marquant l'extrmit de ses nageoires, je reconnus
le terrible mlanoptre de la mer des Indes, de l'espce des requins
proprement dits. Sa longueur dpassait vingt-cinq pieds ; sa bouche
norme occupait le tiers de son corps. C'tait un adulte, ce qui se
voyait aux six ranges de dents, disposes en triangles isocles sur la
mchoire suprieure.

Conseil le regardait avec un intrt tout scientifique, et je suis sr
qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux.
ordre des chondroptrygiens  branchies fixes, famille des slaciens,
genre des squales.

Pendant que je considrais cette masse inerte, une douzaine de ces
voraces mlanoptres apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;
mais, sans se proccuper de nous, ils se jetrent sur le cadavre et
s'en disputrent les lambeaux.

A huit heures et demie, nous tions de retour  bord du _Nautilus_.

L, je me pris  rflchir sur les incidents de notre excursion au banc
de Manaar. Deux observations s'en dgageaient invitablement. L'une,
portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son
dvouement pour un tre humain, l'un des reprsentants de cette race
qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dt, cet homme trange
n'tait pas parvenu encore  tuer son coeur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me rpondit d'un ton
lgrement mu :

 Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
opprims, et je suis encore, et, jusqu' mon dernier souffle, je serai
de ce pays-l ! 

                                   IV

                              LA MER ROUGE

Pendant la journe du 29 janvier, l'le de Ceylan disparut sous
l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles 
l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui sparent les
Maledives des Laquedives. Il rangea mme l'le Kittan, terre d'origine
madrporique, dcouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des
dix-neuf principales les de cet archipel des Laquedives, situ entre
10 et 1430' de latitude nord, et 69 et 5072' de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept
mille cinq cents lieues depuis notre point de dpart dans les mers du
Japon.

Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta  la surface de
l'Ocan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au
nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creuse entre
l'Arabie et la pninsule indienne, qui sert de dbouch au golfe
Persique.

C'tait videmment une impasse, sans issue possible. O nous conduisait
donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas
le Canadien, qui, ce jour-l, me demanda o nous allions.

 Nous allons, matre Ned, o nous conduit la fantaisie du capitaine.

-- Cette fantaisie, rpondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons
gure  revenir sur nos pas.

-- Eh bien ! nous reviendrons, matre Land, et si aprs le golfe
Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le dtroit de
Babel-Mandeb est toujours l pour lui livrer passage.

-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, rpondit Ned Land, que la mer
Rouge est non moins ferme que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est
pas encore perc, et, le ft-il, un bateau mystrieux comme le ntre ne
se hasarderait pas dans ses canaux coups d'cluses. Donc, la mer Rouge
n'est pas encore le chemin qui nous ramnera en Europe.

-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

-- Que supposez-vous donc ?

-- Je suppose qu'aprs avoir visit ces curieux parages de l'Arabie et
de l'gypte, le _Nautilus_ redescendra l'Ocan indien, peut-tre 
travers le canal de Mozambique, peut-tre au large des Mascareignes, de
manire  gagner le cap de Bonne-Esprance.

Et une fois au cap de Bonne-Esprance ? demanda le Canadien avec une
insistance toute particulire.

-- Eh bien, nous pntrerons dans cet Atlantique que nous ne
connaissons pas encore. Ah a ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
incessamment vari des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
verrai avec un extrme dpit finir ce voyage qu'il aura t donn  si
peu d'hommes de faire.

-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, que voil
bientt trois mois que nous sommes emprisonns  bord de ce _Nautilus_ ?

-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne
compte ni les jours, ni les heures.

-- Mais la conclusion ?

-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons
rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave
Ned :  Une chance d'vasion nous est offerte , je la discuterais avec
vous. Mais tel n'est pas le cas et,  vous parler franchement, je ne
crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers
europennes. 

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'tais
incarn dans la peau de son commandant.

Quant  Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
monologue :  Tout cela est bel et bon, mais,  mon avis, o il y a de
la gne, il n'y a plus de plaisir. 

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 fvrier, le _Nautilus_ visita la mer
d'Oman, sous diverses vitesses et  diverses profondeurs. Il semblait
marcher au hasard, comme s'il et hsit sur la route  suivre, mais il
ne dpassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous emes un instant connaissance de Mascate,
la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect trange,
au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
dtachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperus le dme arrondi
de ses mosques, la pointe lgante de ses minarets, ses fraches et
verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
s'enfona bientt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea  une distance de six milles les ctes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondule de montagnes, releve de
quelques ruines anciennes. Le 5 fvrier, nous donnions enfin dans le
golfe d'Aden, vritable entonnoir introduit dans ce goulot de
Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 fvrier, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perch sur un
promontoire qu'un isthme troit runit au continent, sorte de Gibraltar
inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, aprs
s'en tre empars en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
ville qui fut autrefois l'entrept le plus riche et le plus commerant
de la cte, au dire de l'historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu  ce point, allait
revenir en arrire ; mais je me trompais, et,  ma grande surprise, il
n'en fut rien.

Le lendemain, 7 fvrier, nous embouquions le dtroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe :  la porte des Larmes . Sur
vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomtres de
long, et pour le _Nautilus_ lanc  toute vitesse, le franchir fut
l'affaire d'une heure  peine. Mais je ne vis rien, pas mme cette le
de Prim, dont le gouvernement britannique a fortifi la position
d'Aden. Trop de steamers anglais ou franais des lignes de Suze 
Bombay,  Calcutta,  Melbourne,  Bourbon,  Maurice, sillonnaient cet
troit passage, pour que le Nautilus tentt de s'y montrer. Aussi se
tint-il prudemment entre deux eaux.

Enfin,  midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.

La mer Rouge, lac clbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafrachissent gure, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
excessive vaporation pompe incessamment et qui perd chaque anne une
tranche liquide haute d'un mtre et demi ! Singulier golfe, qui, ferm
et dans les conditions d'un lac, serait peut-tre entirement dessch
; infrieur en ceci  ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
le niveau a seulement baiss jusqu'au point o leur vaporation a
prcisment gal la somme des eaux reues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomtres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolmes et des
empereurs romains, elle fut la grande artre commerciale du monde, et
le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
railways de Suez ont dj ramene en partie.

Je ne voulus mme pas chercher  comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le dcider  nous entraner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans rserve le _Nautilus_ d'y tre entr. Il prit une
allure moyenne, tantt se tenant  la surface, tantt plongeant pour
viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
de cette mer si curieuse.

Le 8 fvrier, ds les premires heures du jour, Moka nous apparut,
ville maintenant ruine, dont les murailles tombent au seul bruit du
canon, et qu'abritent  et l quelques dattiers verdoyants. Cit
importante, autrefois, qui renfermait six marchs publics, vingt-six
mosques, et  laquelle ses murs, dfendus par quatorze forts,
faisaient une ceinture de trois kilomtres.

Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains o la profondeur
de la mer est plus considrable. L, entre deux eaux d'une limpidit de
cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
d'admirables buissons de coraux clatants, et de vastes pans de rochers
revtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
indescriptible spectacle, et quelle varit de sites et de paysages 
l'arasement de ces cueils et de ces lots volcaniques qui confinent 
la cte Iybienne ! Mais o ces arborisations apparurent dans toute leur
beaut, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas 
rallier. Ce fut sur les ctes du Thama, car alors non seulement ces
talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
droulaient  dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
moins colors que ceux-l dont l'humide vitalit des eaux entretenait
la fracheur.

Que d'heures charmantes je passai ainsi  la vitre du salon ! Que
d'chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
j'admirai sous l'clat de notre fanal lectrique ! Des fongies
agariciformes, des actinies de couleur ardoise, entre autres le
thalassianthus aster des tubipores disposs comme des fltes et
n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulires 
cette mer, qui s'tablissent dans les excavations madrporiques et dont
la base est contourne en courte spirale, et enfin mille spcimens d'un
polypier que je n'avais pas observ encore, la vulgaire ponge.

La classe des spongiaires, premire du groupe des polypes, a t
prcisment cre par ce curieux produit dont l'utilit est
incontestable. L'ponge n'est point un vgtal comme l'admettent encore
quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
infrieur  celui du corail. Son animalit n'est pas douteuse, et on ne
peut mme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
tre intermdiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
l'ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
Milne Edwards, c'est un individu isol et unique.

La classe des spongiaires contient environ trois cents espces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et mme dans certains cours
d'eau o elles ont reu le nom de  fluviatiles . Mais leurs eaux de
prdilection sont celles de la Mditerrane, de l'archipel grec, de la
cte de Syrie et de la mer Rouge. L se reproduisent et se dveloppent
ces ponges fines-douces dont la valeur s'lve jusqu' cent cinquante
francs, l'ponge blonde de Syrie, l'ponge dure de Barbarie, etc. Mais
puisque je ne pouvais esprer d'tudier ces zoophytes dans les chelles
du Levant, dont nous tions spars par l'infranchissable isthme de
Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J'appelai donc Conseil prs de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
profondeur moyenne de huit  neuf mtres, rasait lentement tous ces
beaux rochers de la cte orientale.

L croissaient des ponges de toutes formes, des ponges pdicules,
foliaces, globuleuses, digites. Elles justifiaient assez exactement
ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'lan,
de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
attribus les pcheurs, plus potes que les savants. De leur tissu
fibreux, enduit d'une substance glatineuse a demi fluide,
s'chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui aprs avoir
port la vie dans chaque cellule, en taient expulss par un mouvement
contractile. Cette substance disparat aprs la mort du polype, et se
putrfie en dgageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornes ou glatineuses dont se compose l'ponge domestique, qui
prend une teinte rousstre, et qui s'emploie  des usages divers, selon
son degr d'lasticit, de permabilit ou de rsistance  la
macration.

Ces polypiers adhraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
mme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosits, les uns s'talant, les autres se dressant ou pendant
comme des excroissances corallignes. J'appris  Conseil que ces
ponges se pchaient de deux manires, soit  la drague, soit  la
main. Cette dernire mthode qui ncessite l'emploi des plongeurs, est
prfrable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
valeur trs suprieure.

Les autres zoophytes qui pullulaient auprs des spongiaires,
consistaient principalement en mduses d'une espce trs lgante ; les
mollusques taient reprsents par des varits de calmars, qui,
d'aprs d'Orbigny, sont spciales  la mer Rouge, et les reptiles par
des tortues _virgata_, appartenant au genre des chlones, qui
fournirent  notre table un mets sain et dlicat.

Quant aux poissons, ils taient nombreux et souvent remarquables. Voici
ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus frquemment  bord
: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
brique, au corps sem d'ingales taches bleues et reconnaissables 
leur double aiguillon dentel, des arnacks au dos argent, des
pastenaques  la queue pointille, et des bockats, vastes manteaux
longs de deux mtres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
absolument dpourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
termine par un aiguillon recourb, long d'un pied et demi, des
ophidies, vritables murnes  la queue argente, au dos bleutre, aux
pectorales brunes bordes d'un lisr gris, des fiatoles, espces de
stromates, zbrs d'troites raies d'or et pars des trois couleurs de
la France, des blmies-garamits, longs de quatre dcimtres, de
superbes caranx, dcors de sept bandes transversales d'un beau noir,
de nageoires bleues et jaunes, et d'cailles d'or et d'argent, des
centropodes, des mulles auriflammes  tte jaune, des scares, des
labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
communs aux Ocans que nous avions dj traverss.

Le 9 fvrier, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la cte ouest et
Quonfodah sur la cte est, sur un diamtre de cent quatre-vingt-dix
milles.

Ce jour-l  midi, aprs le point, le capitaine Nemo monta sur la
plate-forme o je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultrieurs.
Il vint  moi ds qu'il m'aperut, m'offrit gracieusement un cigare et
me dit :

 Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plat-elle ?
Avez-vous suffisamment observ les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'ponges et ses forts de
corail ? Avez-vous entrevu les villes jetes sur ses bords ?

-- Oui, capitaine Nemo, rpondis-je, et le _Nautilus_ s'est
merveilleusement prt  toute cette tude. Ah ! c'est un intelligent
bateau !

-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnrable ! Il ne
redoute ni les terribles temptes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
ses cueils.

-- En effet, dis-je, cette mer est cite entre les plus mauvaises, et
si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renomme tait dtestable.

-- Dtestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
parlent pas  son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulirement
dure  l'poque des vents Etsiens et de la saison des pluies. L'Arabe
Edrisi qui la dpeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
navires prissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
personne ne se hasardait  y naviguer la nuit. C'est, prtend-il, une
mer sujette  d'affreux ouragans, seme d'les inhospitalires, et 
qui n'offre rien de bon  ni dans ses profondeurs, ni  sa surface. En
effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
Artmidore.

-- On voit bien, rpliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigu 
bord du _Nautilus_.

-- En effet, rpondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancs que les anciens. Il a fallu bien des
sicles pour trouver la puissance mcanique de la vapeur ! Qui sait si
dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrs sont lents,
monsieur Aronnax.

-- C'est vrai, rpondis-je, votre navire avance d'un sicle, de
plusieurs peut-tre, sur son poque. Quel malheur qu'un secret pareil
doive mourir avec son inventeur ! 

Le capitaine Nemo ne me rpondit pas. Aprs quelques minutes de silence
:

 Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?

-- C'est vrai, rpondis-je, mais leurs craintes n'taient-elles pas
exagres ?

-- Oui et non, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, qui me
parut possder  fond  sa mer Rouge . Ce qui n'est plus dangereux
pour un navire moderne, bien gr, solidement construit, matre de sa
direction grce  l'obissante vapeur, offrait des prils de toutes
sortes aux btiments des anciens. Il faut se reprsenter ces premiers
navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
avec des cordes de palmier, calfates de rsine pile et enduites de
graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas mme d'instruments pour
relever leur direction, et ils marchaient  l'estime au milieu de
courants qu'ils connaissaient  peine. Dans ces conditions, les
naufrages taient et devaient tre nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
rien  redouter des colres de ce golfe, en dpit des moussons
contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se prparent pas au
dpart par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
plus, orns de guirlandes et de bandelettes dores, remercier les dieux
dans le temple voisin.

-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parat avoir tu la
reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
semblez avoir spcialement tudi cette mer, pouvez-vous m'apprendre
quelle est l'origine de son nom ?

-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications  ce sujet.
Voulez-vous connatre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe sicle ?

-- Volontiers.

-- Ce fantaisiste prtend que son nom lui fut donn aprs le passage
des Isralites, lorsque le Pharaon eut pri dans les flots qui se
refermrent  la voix de Mose :

     En signe de cette merveille,
     Devint la mer rouge et vermeille.
     Non puis ne surent la nommer
     Autrement que la rouge mer.

-- Explication de pote, capitaine Nemo, rpondis-je, mais je ne
saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
personnelle.

-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hbreu  Edrom , et si
les anciens lui donnrent ce nom, ce fut  cause de la coloration
particulire de ses eaux.

-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulire.

-- Sans doute, mais en avanant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulire apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entirement rouge, comme un lac de sang.

-- Et cette couleur, vous l'attribuez  la prsence d'une algue
microscopique ?

-- Oui. C'est une matire mucilagineuse pourpre produite par ces
chtives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimtre carr.
Peut-tre en rencontrerez-vous, quand nous serons  Tor.

-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la premire fois que vous
parcourez la mer Rouge  bord du _Nautilus_ ?

-- Non, monsieur.

-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Isralites et
de la catastrophe des gyptiens, je vous demanderai si vous avez
reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?

-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

-- Laquelle ?

-- C'est que l'endroit mme o Mose a pass avec tout son peuple est
tellement ensabl maintenant que les chameaux y peuvent  peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
d'eau pour lui.

-- Et cet endroit ?... demandai-je.

-- Cet endroit est situ un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
s'tendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
miraculeux ou non, les Isralites n'en ont pas moins pass l pour
gagner la Terre promise, et l'arme de Pharaon a prcisment pri en
cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiques au milieu de ces
sables mettraient  dcouvert une grande quantit d'armes et
d'instruments d'origine gyptienne.

-- C'est vident, rpondis-je, et il faut esprer pour les archologues
que ces fouilles se feront tt ou tard, lorsque des villes nouvelles
s'tabliront sur cet isthme, aprs le percement du canal de Suez. Un
canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !

-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilit pour leurs affaires
commerciales d'tablir une communication entre la mer Rouge et la
Mditerrane ; mais ils ne songrent point  creuser un canal direct,
et ils prirent le Nil pour intermdiaire. Trs probablement, le canal
qui runissait le Nil  la mer Rouge fut commenc sous Ssostris, si
l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
quinze ans avant Jsus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
aliment par les eaux du Nil,  travers la plaine d'gypte qui regarde
l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur tait
telle que deux trirmes pouvaient y passer de front. Il fut continu
par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achev par Ptolme II.
Strabon le vit employ  la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
entre son point de dpart, prs de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
rendait navigable que pendant quelques mois de l'anne. Ce canal servit
au commerce jusqu'au sicle des Antonins ; abandonn, ensabl, puis
rtabli par les ordres du calife Omar, il fut dfinitivement combl en
761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empcher les vivres
d'arriver  Mohammed-ben-Abdoallah, rvolt contre lui. Pendant
l'expdition d'gypte, votre gnral Bonaparte retrouva les traces de
ces travaux dans le dsert de Suez, et, surpris par la mare, il
faillit prir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, l mme o
Mose avait camp trois mille trois cents ans avant

lui.

-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient os entreprendre,
cette jonction entre les deux mers qui abrgera de neuf mille
kilomtres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
avant peu, il aura chang l'Afrique en une le immense.

-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'tre fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commenc comme tant d'autres par les ennuis et
les rebuts, mais il a triomph, car il a le gnie de la volont. Et il
est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d tre une oeuvre
internationale, qui aurait suffi  illustrer un rgne, n'aura russi
que par l'nergie d'un seul homme. Donc, honneur  M. de Lesseps !

-- Oui, honneur  ce grand citoyen, rpondis-je, tout surpris de
l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire  travers ce
canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetes de
Port-Sad aprs-demain, quand nous serons dans la Mditerrane.

-- Dans la Mditerrane ! m'criai-je.

-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous tonne ?

-- Ce qui m'tonne, c'est de penser que nous y serons aprs-demain.

-- Vraiment ?

-- Oui, capitaine, bien que je dusse tre habitu  ne m'tonner de
rien depuis que je suis  votre bord !

-- Mais  quel propos cette surprise ?

-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forc d'imprimer au
_Nautilus_ s'il doit se retrouver aprs-demain en pleine Mditerrane,
ayant fait le tour de l'Afrique et doubl le cap de Bonne-Esprance !

-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esprance !

-- Cependant,  moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
qu'il ne passe par-dessus l'isthme...

-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

-- Par-dessous ?

-- Sans doute, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
font aujourd'hui  sa surface.

-- Quoi ! il existerait un passage !

-- Oui, un passage souterrain que j'ai nomm Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Pluse.

-- Mais cet isthme n'est compos que de sables mouvants ?

-- Jusqu' une certaine profondeur. Mais  cinquante mtres seulement
se rencontre une inbranlable assise de roc.

-- Et c'est par hasard que vous avez dcouvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.

-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et mme,
raisonnement plus que hasard.

-- Capitaine, je vous coute, mais mon oreille rsiste  ce qu'elle
entend.

-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profit plusieurs fois.
Sans cela, je ne me serais pas aventur aujourd'hui dans cette impasse
de la mer Rouge.

-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez dcouvert ce
tunnel ?

-- Monsieur, me rpondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. 

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le rcit du capitaine
Nemo.

 Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
naturaliste qui m'a conduit a dcouvrir ce passage que je suis seul 
connatre. J'avais remarqu que dans la mer Rouge et dans la
Mditerrane, il existait un certain nombre de poissons d'espces
absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
persgues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
existait, le courant souterrain devait forcment aller de la mer Rouge
 la Mditerrane par le seul effet de la diffrence des niveaux. Je
pchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
passai  la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai  la mer.
Quelques mois plus tard, sur les ctes de Syrie, je reprenais quelques
chantillons de mes poissons orns de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'tait donc dmontre. Je la cherchai
avec mon _Nautilus_, je la dcouvris, je m'y aventurai, et avant peu,
monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
arabique ! 

                                    V

                             ARABIAN-TUNNEL

Ce jour mme, je rapportai  Conseil et  Ned Land la partie de cette
conversation qui les intressait directement. Lorsque je leur appris
que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
Mditerrane, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
paules.

 Un tunnel sous-marin ! s'cria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?

-- Ami Ned, rpondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
paules si lgrement, et ne repoussez pas les choses sous prtexte que
vous n'en avez Jamais entendu parler.

-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tte. Aprs
tout, je ne demande pas mieux que de croire  son passage,  ce
capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
Mditerrane. 

Le soir mme, par 2130' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant  la
surface de la mer, se rapprocha de la cte arabe. J'aperus Djeddah,
important comptoir de l'gypte, de la Syrie, de la Turquie et des
Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
les navires amarrs le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
obligeait  mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
indiquaient le quartier habit par les Bdouins.

Bientt Djeddah s'effaa dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
rentra sous les eaux lgrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 fvrier, plusieurs navires apparurent qui couraient 
contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;
mais  midi, au moment du point, la mer tant dserte, il remonta
jusqu' sa ligne de flottaison.

Accompagn de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
La cte  l'est se montrait comme une masse  peine estompe dans un
humide brouillard.

Appuys sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

 Voyez-vous l quelque chose, monsieur le professeur ?

-- Non, Ned, rpondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

-- Regardez bien, reprit Ned, l, par tribord devant,  peu prs  la
hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

-- En effet, dis-je, aprs une attentive observation, j'aperois comme
un long corps noirtre  la surface des eaux.

-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.

-- Non, rpondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est l
quelque animal marin.

-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garon, rpondis-je, on en rencontre quelquefois.

-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
yeux l'objet signal. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, et je ne me tromperais pas  leur allure.

-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce ct, et avant
peu nous saurons  quoi nous en tenir. 

En effet, cet objet noirtre ne fut bientt qu' un mille de nous. Il
ressemblait  un gros cueil chou en pleine mer. Qu'tait-ce ? Je ne
pouvais encore me prononcer.

 Ah ! il marche ! il plonge ! s'cria Ned Land. Mille diables ! Quel
peut tre cet animal ? Il n'a pas la queue bifurque comme les baleines
ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent  des membres tronqus.

-- Mais alors...., fis-je.

-- Bon, reprit le Canadien, le voil sur le dos, et il dresse ses
mamelles en l'air !

-- C'est une sirne, s'cria Conseil, une vritable sirne, n'en
dplaise  monsieur. 

Ce nom de sirne me mit sur la voie, et je compris que cet animal
appartenait  cet ordre d'tres marins, dont la fable a fait les
sirnes, moiti femmes et moiti poissons.

 Non, dis-je  Conseil, ce n'est point une sirne, mais un tre
curieux dont il reste  peine quelques chantillons dans la mer Rouge.
C'est un dugong.

-- Ordre des syrniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs ,
rpondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parl, il n'y avait plus rien  dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de
convoitise  la vue de cet animal. Sa main semblait prte  le
harponner. On et dit qu'il attendait le moment de se jeter  la mer
pour l'attaquer dans son lment.

 Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'motion, je n'ai
jamais tu de  cela . 

Tout le harponneur tait dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperut
le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant
directement  lui :

 Si vous teniez un harpon, matre Land, est-ce qu'il ne vous brlerait
pas la main ?

-- Comme vous dites, monsieur.

-- Et il ne vous dplairait pas de reprendre pour un jour votre mtier
de pcheur, et d'ajouter ce ctac  la liste de ceux que vous avez
dj frapps ?

-- Cela ne me dplairait point.

-- Eh bien, vous pouvez essayer.

-- Merci, monsieur, rpondit Ned Land dont les yeux s'enflammrent.

-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage  ne pas manquer cet
animal, et cela dans votre intrt.

-- Est-ce que ce dugong est dangereux  attaquer ? demandai-je malgr
le haussement d'paule du Canadien.

-- Oui, quelquefois, rpondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour matre Land, ce
danger n'est pas  craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est
sr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le
regarde justement comme un fin gibier, et je sais que matre Land ne
dteste pas les bons morceaux.

-- Ah ! fit le Canadien, cette bte-la se donne aussi le luxe d'tre
bonne  manger ?

-- Oui, matre Land. Sa chair, une viande vritable, est extrmement
estime, et on la rserve dans toute la Malaisie pour la table des
princes. Aussi fait-on  cet excellent animal une chasse tellement
acharne que, de mme que le lamantin, son congnre, il devient de
plus en plus rare.

-- Alors, monsieur le capitaine, dit srieusement Conseil, si par
hasard celui-ci tait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
l'pargner dans l'intrt de la science ?

-- Peut-tre, rpliqua le Canadien ; mais, dans l'intrt de la
cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

-- Faites donc, matre Land , rpondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'quipage, muets et impassibles comme
toujours, montrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une
ligne semblable  celles qu'emploient les pcheurs de baleines. Le
canot fut dpont, arrach de son alvole, lanc  la mer. Six rameurs
prirent place sur leurs bancs et le patron se mit  la barre. Ned,
Conseil et moi, nous nous assmes  l'arrire.

 Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. 

Le canot dborda, et, enlev par ses six avirons, il se dirigea
rapidement vers le dugong, qui flottait alors  deux milles du
_Nautilus_.

Arriv  quelques encablures du ctac, il ralentit sa marche, et les
rames plongrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son
harpon  la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon
qui sert  frapper la baleine est ordinairement attach  une trs
longue corde qui se dvide rapidement lorsque l'animal bless
l'entrane avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une
dizaine de brasses, et son extrmit tait seulement frappe sur un
petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous
les eaux.

Je m'tais lev et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.
Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale trs allonge
et ses nageoires latrales par de vritables doigts. Sa diffrence avec
le lamantin consistait en ce que sa mchoire suprieure tait arme de
deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque ct des
dfenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se prparait  attaquer, avait des dimensions
colossales, et sa longueur dpassait au moins sept mtres. Il ne
bougeait pas et semblait dormir  la surface des flots, circonstance
qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment  trois brasses de l'animal. Les avirons
restrent suspendus sur leurs dames. Je me levai  demi. Ned Land, le
corps un peu rejet en arrire, brandissait son harpon d'une main
exerce.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le
harpon, lanc avec force, n'avait frapp que l'eau sans doute.

 Mille diables ! s'cria le Canadien furieux, je l'ai manqu !

-- Non, dis-je, l'animal est bless, voici son sang, mais votre engin
ne lui est pas rest dans le corps.

-- Mon harpon ! mon harpon !  cria Ned Land.

Les matelots se remirent  nager, et le patron dirigea l'embarcation
vers le baril flottant. Le harpon repch, le canot se mit  la
poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps  la surface de la mer pour
respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une
rapidit extrme. L'embarcation, manoeuvre par des bras vigoureux,
volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha  quelques
brasses, et le Canadien se tenait prt  frapper ; mais le dugong se
drobait par un plongeon subit, et il tait impossible de l'atteindre.

On juge de la colre qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lanait
au malheureux animal les plus nergiques jurons de la langue anglaise.
Pour mon compte, je n'en tais encore qu'au dpit de voir le dugong
djouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relche pendant une heure, et je commenais 
croire qu'il serait trs difficile de s'en emparer, quand cet animal
fut pris d'une malencontreuse ide de vengeance dont il eut  se
repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir  son tour.

Cette manoeuvre n'chappa point au Canadien.

 Attention !  dit-il.

Le patron pronona quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
prvint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.

Le dugong, arriv  vingt pieds du canot, s'arrta, huma brusquement
l'air avec ses vastes narines perces non  l'extrmit, mais  la
partie suprieure de son museau. Puis, prenant son lan, il se
prcipita sur nous.

Le canot ne put viter son choc ;  demi renvers, il embarqua une ou
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grce  l'habilet du
patron, abord de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
cramponn  l'trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
qui, de ses dents incrustes dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous tions renverss
les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
l'aventure, si le Canadien, toujours acharn contre la bte, ne l'et
enfin frappe au coeur.

J'entendis le grincement des dents sur la tle, et le dugong disparut,
entranant le harpon avec lui. Mais bientt le baril revint  la
surface, et peu d'instants aprs, apparut le corps de l'animal,
retourn sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit  la remorque et se
dirigea vers le _Nautilus_.

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
dpea sous les yeux du Canadien, qui tenait  suivre tous les dtails
de l'opration. Le jour mme, le stewart me servit au dner quelques
tranches de cette chair habilement apprte par le cuisinier du bord.
Je la trouvai excellente, et mme suprieure  celle du veau, sinon du
boeuf.

Le lendemain 11 fvrier, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
gibier dlicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
Nautilus. C'tait une espce de sterna nilotica, particulire 
l'gypte, dont le bec est noir, la tte grise et pointille, l'oeil
entour de points blancs, le dos, les ailes et la queue gristres, le
ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut got, dont le
cou et le dessus de la tte sont blancs et tachets de noir.

La vitesse du _Nautilus_ tait alors modre. Il s'avanait en flnant,
pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
en moins sale, a mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrmit de l'Arabie Ptre,
comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.

Le _Nautilus_ pntra dans le dtroit de Jubal, qui conduit au golfe de
Suez. J'aperus distinctement une haute montagne, dominant entre les
deux golfes le Ras-Mohammed. C'tait le mont Oreb, ce Sina, au sommet
duquel Mose vit Dieu face  face, et que l'esprit se figure
incessamment couronn d'clairs.

A six heures, le _Nautilus_, tantt flottant, tantt immerg, passait
au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
teintes de rouge, observation dj faite par le capitaine Nemo. Puis
la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
cri du plican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
irrit par les rocs ou le gmissement lointain d'un steamer battant les
eaux du golfe de ses pales sonores.

De huit  neuf heures, le _Nautilus_ demeura  quelques mtres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions tre trs prs de Suez. A
travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
vivement clairs par notre lumire lectrique. Il me semblait que le
dtroit se rtrcissait de plus en plus.

A neuf heures un quart, le bateau tant revenu  la surface, je montai
sur la plate-forme. Trs impatient de franchir le tunnel du capitaine
Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais  respirer l'air
frais de la nuit.

Bientt, dans l'ombre, j'aperus un feu ple,  demi dcolor par la
brume, qui brillait  un mille de nous.

 Un phare flottant , dit-on prs de moi.

Je me retournai et je reconnus le capitaine.

 C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas 
gagner l'orifice du tunnel.

-- L'entre n'en doit pas tre facile ?

-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-mme la manoeuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
les flots, et il ne reviendra  leur surface qu'aprs avoir franchi
l'Arabian-Tunnel. 

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les rservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mtres.

Au moment o me disposais  regagner ma chambre, le capitaine m'arrta.

 Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?

-- Je n'osais vous le demander, rpondis-je.

-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation  la fois sous-terrestre et sous-marine. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives suprieures et arriva dans la
cage du pilote, qui, on le sait, s'levait  l'extrmit de la
plate-forme.

C'tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face,  peu prs
semblable  celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispose
verticalement, engrene sur les drosses du gouvernail qui couraient
jusqu' l'arrire du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
lenticulaires, vids dans les parois de la cabine, permettaient 
l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.

Cette cabine tait obscure ; mais bientt mes yeux s'accoutumrent 
cette obscurit, et j'aperus le pilote, un homme vigoureux, dont les
mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
apparaissait vivement claire par le fanal qui rayonnait en arrire de
la cabine,  l'autre extrmit de la plate-forme.

 Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. 

Des fils lectriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de l, le capitaine pouvait communiquer simultanment 
son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
mtal, et aussitt la vitesse de l'hlice fut trs diminue.

Je regardais en silence la haute muraille trs accore que nous longions
en ce moment, inbranlable base du massif sableux de la cte. Nous la
suivmes ainsi pendant une heure,  quelques mtres de distance
seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
suspendue dans la cabine  ses deux cercles concentriques. Sur un
simple geste, le timonier modifiait  chaque instant la direction du
_Nautilus_.

Je m'tais plac au hublot de bbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacs
agitant leurs pattes normes, qui s'allongeaient hors des
anfractuosits du roc.

A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-mme la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum se fit entendre sur
ses flancs. C'taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
prcipitait vers la Mditerrane. Le Nautilus suivait le torrent,
rapide comme une flche, malgr les efforts de sa machine qui, pour
rsister, battait les flots  contre-hlice.

Sur les murailles troites du passage, je ne voyais plus que des raies
clatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracs par la
vitesse sous l'clat de l'lectricit. Mon coeur palpitait, et je le
comprimais de la main.

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :

 La Mditerrane , me dit-il.

En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entran par ce torrent,
venait de franchir l'isthme de Suez.

                                   VI

                            L'ARCHIPEL GREC

Le lendemain, 12 fvrier, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta  la
surface des flots. Je me prcipitai sur la plate-forme. A trois milles
dans le sud se dessinait la vague silhouette de Pluse. Un torrent nous
avait ports d'une mer  l'autre. Mais ce tunnel, facile  descendre,
devait tre impraticable  remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux insparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se proccuper autrement
des prouesses du _Nautilus_.

 Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
lgrement goguenard, et cette Mditerrane ?

-- Nous flottons  sa surface, ami Ned.

-- Hein ! fit Conseil, cette nuit mme ?...

-- Oui, cette nuit mme, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.

-- Je n'en crois rien, rpondit le Canadien.

-- Et vous avez tort, matre Land, repris-je. Cette cte basse qui
s'arrondit vers le sud est la cte gyptienne.

-- A d'autres, monsieur, rpliqua l'entt Canadien.

-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.

-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
tunnel, et j'tais prs de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
dirigeait lui-mme le _Nautilus_  travers cet troit passage.

-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.

-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetes de Port-Sad qui s'allongent dans la mer. 

Le Canadien regarda attentivement.

 En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un matre homme. Nous sommes dans la Mditerrane. Bon.
Causons donc, s'il vous plat, de nos petites affaires, mais de faon 
ce que personne ne puisse nous entendre. 

Je vis bien o le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
qu'il valait mieux causer, puisqu'il le dsirait, et tous les trois
nous allmes nous asseoir prs du fanal, o nous tions moins exposs 
recevoir l'humide embrun des lames.

 Maintenant, Ned, nous vous coutons, dis-je. Qu'avez-vous  nous
apprendre ?

-- Ce que j'ai  vous apprendre est trs simple, rpondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entranent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramnent en Ocanie,
je demande  quitter le _Nautilus_.  

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
toujours. Je ne voulais en aucune faon entraver la libert de mes
compagnons, et cependant je n'prouvais nul dsir de quitter le
capitaine Nemo. Grce  lui, grce  son appareil, je compltais chaque
jour mes tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
sous-marins au milieu mme de son lment. Retrouverais-je jamais une
telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocan ? Non, certes ! Je
ne pouvais donc me faire  cette ide d'abandonner le _Nautilus_ avant
notre cycle d'investigations accompli.

 Ami Ned, dis-je, rpondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous  bord ?
Regrettez-vous que la destine vous ait jet entre les mains du
capitaine Nemo ? 

Le Canadien resta quelques instants sans rpondre. Puis, se croisant
les bras :

 Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
se termine. Voil mon sentiment.

-- Il se terminera, Ned.

-- O et quand ?

-- O ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutt je
suppose qu'il s'achvera, lorsque ces mers n'auront plus rien  nous
apprendre. Tout ce qui a commenc a forcment une fin en ce monde.

-- Je pense comme monsieur, rpondit Conseil, et il est fort possible
qu'aprs avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
nous donne la vole  tous trois.

-- La vole ! s'cria le Canadien. Une vole, voulez-vous dire ?

-- N'exagrons pas, matre Land, repris-je. Nous n'avons rien 
craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les ides de
Conseil. Nous sommes matres des secrets du _Nautilus_, et je n'espre
pas que son commandant, pour nous rendre notre libert, se rsigne 
les voir courir le monde avec nous.

-- Mais alors, qu'esprez-vous donc ? demanda le Canadien.

-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

-- Ouais ! fit Ned Land. Et o serons-nous dans six mois, s'il vous
plat, monsieur le naturaliste ?

-- Peut-tre ici, peut-tre en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
un rapide marcheur. Il traverse les ocans comme une hirondelle
traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
mers frquentes. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les ctes de
France, d'Angleterre ou d'Amrique, sur lesquelles une fuite pourra
tre aussi avantageusement tente qu'ici ?

-- Monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, vos arguments pchent par la
base. Vous parlez au futur :  Nous serons l ! Nous serons ici !  Moi
je parle au prsent :  Nous sommes ici, et il faut en profiter.  

J'tais press de prs par la logique de Ned Land, et je me sentais
battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
ma faveur.

 Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui mme la libert. Accepterez-vous ?

-- Je ne sais, rpondis-je.

-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? 

Je ne rpondis pas.

 Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.

-- L'ami Conseil, rpondit tranquillement ce digne garon, l'ami
Conseil n'a rien  dire. Il est absolument dsintress dans la
question. Ainsi que son matre, ainsi que son camarade Ned, il est
clibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
monsieur, et,  son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
faire une majorit. Deux personnes seulement sont en prsence :
monsieur d'un ct, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
coute, et il est prt  marquer les points. 

Je ne pus m'empcher de sourire,  voir Conseil annihiler si
compltement sa personnalit. Au fond, le Canadien devait tre enchant
de ne pas l'avoir contre lui.

 Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parl, vous m'avez entendu.
Qu'avez-vous  rpondre ? 

Il fallait videmment conclure, et les faux-fuyants me rpugnaient.

 Ami Ned, dis-je, voici ma rponse. Vous avez raison contre moi, et
mes arguments ne peuvent tenir devant les vtres. Il ne faut pas
compter sur la bonne volont du capitaine Nemo. La prudence la plus
vulgaire lui dfend de nous mettre en libert. Par contre, la prudence
veut que nous profitions de la premire occasion de quitter le
_Nautilus_.

-- Bien, monsieur Aronnax, voil qui est sagement parl.

-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
l'occasion soit srieuse. Il faut que notre premire tentative de fuite
russisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

-- Tout cela est juste, rpondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique  toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
occasion favorable se prsente, il faut la saisir.

-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?

-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amnerait le _Nautilus_ 
peu de distance d'une cte europenne.

&euro;&rdquo; Et vous tenteriez de vous sauver  la nage ?

Oui, si nous tions suffisamment rapprochs d'un rivage, et si le
navire flottait  la surface. Non, si nous tions loigns, et si le
navire naviguait sous les eaux.

-- Et dans ce cas ?

-- Dans ce cas, je chercherais  m'emparer du canot. Je sais comment il
se manoeuvre. Nous nous introduirions  l'intrieur, et les boulons
enlevs, nous remonterions  la surface, sans mme que le timonier,
plac  l'avant, s'apert de notre fuite.

-- Bien, Ned. piez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
chec nous perdrait.

-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.

-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connatre toute ma pense sur votre
projet ?

-- Volontiers, monsieur Aronnax.

-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espre -- je pense que cette
occasion favorable ne se prsentera pas.

-- Pourquoi cela ?

-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renonc  l'espoir de recouvrer notre libert, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des ctes europennes.

-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.

-- Nous verrons bien, rpondit Ned Land, qui secouait la tte d'un air
dtermin.

-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en l. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour o vous serez prt, vous nous prviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte compltement  vous. 

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
consquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblrent confirmer mes prvisions au grand dsespoir du Canadien. Le
capitaine Nemo se dfiait-il de nous dans ces mers frquentes, ou
voulait-il seulement se drober  la vue des nombreux navires de toutes
nations qui sillonnent la Mditerrane ? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des ctes. Ou le
_Nautilus_ mergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
s'en allait  de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mtres.

Aussi, je n'eus connaissance de l'le de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphre :

     Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
     Coeruleus Proteus...
    C'tait, en effet, l'antique sjour de Prote, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'le de Scarpanto, situe entre
Rhodes et la Crte. Je n'en vis que les soubassements granitiques 
travers la vitre du salon.

Le lendemain, 14 fvrier, je rsolus d'employer quelques heures 
tudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurrent hermtiquement ferms. En relevant la direction du
_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne le de
Crte. Au moment o je m'tais embarqu sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
le venait de s'insurger tout entire contre le despotisme turc. Mais
ce qu'tait devenue cette insurrection depuis cette poque, je
l'ignorais absolument, et ce n'tait pas le capitaine Nemo, priv de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.

Je ne fis donc aucune allusion  cet vnement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, proccup. Puis, contrairement  ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un  l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
le deviner, et, de mon ct, j'employai mon temps  tudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.

Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cites par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de  loches de mer , que l'on
rencontre particulirement dans les eaux sales avoisinant le delta du
Nil. Prs d'elles se droulaient des pagres  demi phosphorescents,
sortes de spares que les gyptiens rangeaient parmi les animaux sacrs,
et dont l'arrive dans les eaux du Reuve, dont elles annonaient le
fcond dbordement, tait fte par des crmonies religieuses. Je
notai galement des cheilines longues de trois dcimtres, poissons
osseux  cailles transparentes, dont la couleur livide est mlange de
taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de vgtaux marins, ce qui
leur donne un got exquis ; aussi ces cheilines taient-elles trs
recherches des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodes avec des laites de murnes, des cervelles de paons et des
langues de phnicoptres, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.

Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquit. Ce fut le rmora qui voyage
attach au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroch  la carne d'un navire, pouvait l'arrter dans sa marche, et
l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destines des nations ! J'observai galement d'admirables anthias qui
appartiennent  l'ordre des lutjans, poissons sacrs pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils frquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
dans la gamme du rouge depuis la pleur du rose jusqu' l'clat du
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
yeux ne pouvaient se dtacher de ces merveilles de la mer, quand ils
furent frapps soudain par une apparition inattendue.

Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant  sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'tait pas un corps abandonn aux flots.
C'tait un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer  la surface et replongeant
aussitt.

Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix mue :

 Un homme ! un naufrag ! m'criai-je. Il faut le sauver  tout prix !


Le capitaine ne me rpondit pas et vint s'appuyer  la vitre.

L'homme s'tait rapproch, et, la face colle au panneau, il nous
regardait.

A ma profonde stupfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui rpondit de la main, remonta immdiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.

 Ne vous inquitez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnomm le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son lment, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une le  l'autre et jusqu' la Crte.

-- Vous le connaissez, capitaine ?

-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? 

Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble plac prs du
panneau gauche du salon. Prs de ce meuble, je vis un coffre cercl de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.

En ce moment, le capitaine, sans se proccuper de ma prsence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.

C'taient des lingots d'or. D'o venait ce prcieux mtal qui
reprsentait une somme norme ? O le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci ?

Je ne prononai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un  un
ces lingots et les rangea mthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entirement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est--dire prs de cinq millions de francs.

Le coffre fut solidement ferm, et le capitaine crivit sur son
couvercle une adresse en caractres qui devaient appartenir au grec
moderne.

Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'quipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
ils poussrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.

En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :

 Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.

-- Je ne disais rien, capitaine.

-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. 

Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.

Je rentrai dans ma chambre trs intrigu, on le conoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientt, je sentis  certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches infrieures revenait  la surface des eaux.

Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on dtachait le canot, qu'on le lanait  la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.

Deux heures aprs, le mme bruit, les mmes alles et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hisse  bord, tait rajuste dans son
alvole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.

Ainsi donc, ces millions avaient t transports  leur adresse. Sur
quel point du continent ? Quel tait le correspondant du capitaine Nemo
?

Le lendemain, je racontai  Conseil et au Canadien les vnements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosit au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.

 Mais o prend-il ces millions ?  demanda Ned Land.

A cela, pas de rponse possible. Je me rendis au salon aprs avoir
djeun, et je me mis au travail. Jusqu' cinq heures du soir, je
rdigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer  une
disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrme, et je dus
enlever mon vtement de byssus. Effet incomprhensible, car nous
n'tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immerg, ne devait prouver aucune lvation de temprature. Je
regardai le manomtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, 
laquelle la chaleur atmosphrique n'aurait pu atteindre.

Je continuai mon travail, mais la temprature s'leva au point de
devenir intolrable.

 Est-ce que le feu serait  bord ?  me demandai-je.

J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomtre, le consulta, et se retournant vers moi :

 Quarante-deux degrs, dit-il.

-- Je m'en aperois, capitaine, rpondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.

-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
le voulons bien.

-- Vous pouvez donc la modrer  votre gr ?

-- Non, mais je puis m'loigner du foyer qui la produit.

-- Elle est donc extrieure ?

-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.

-- Est-il possible ? m'criai-je.

-- Regardez. 

Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entirement blanche autour
du _Nautilus_. Une fume de vapeurs sulfureuses se droulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudire. J'appuyai ma
main sur une des vitres, mais la chaleur tait telle que je dus la
retirer.

 O sommes-nous ? demandai-je.

-- Prs de l'le Santorin, monsieur le professeur, me rpondit le
capitaine, et prcisment dans ce canal qui spare Na-Kamenni de
Pala-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
ruption sous-marine.

Je croyais, dis-je, que la formation de ces les nouvelles tait
termine.

-- Rien n'est jamais termin dans les parages volcaniques, rpondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaill par les feux
souterrains. Dj, en l'an dix-neuf de notre re, suivant Cassiodore et
Pline, une le nouvelle, Thia la divine, apparut  la place mme o se
sont rcemment forms ces lots. Puis, elle s'abma sous les flots,
pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abmer encore une fois.
Depuis cette poque jusqu' nos jours, le travail plutonien fut
suspendu. Mais, le 3 fvrier 1866, un nouvel lot, qu'on nomma l'lot
de George, mergea au milieu des vapeurs sulfureuses, prs de
Na-Kamenni, et s'y souda, le 6 du mme mois. Sept jours aprs, le 13
fvrier, l'lot Aphroessa parut, laissant entre Na-Kamenni et lui un
canal de dix mtres. J'tais dans ces mers quand le phnomne se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'lot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamtre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mles
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un lot plus petit,
appel Rka, se montra prs de Na-Kamenni, et depuis lors, ces trois
lots, souds ensemble, ne forment plus qu'une seule et mme le.

-- Et le canal o nous sommes en ce moment ? demandai-je.

-- Le voici, rpondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai port les nouveaux lots.

-- Mais ce canal se comblera un jour ?

-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
lots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Pala-Kamenni.
Il est donc vident que Na et Pala se runiront dans un temps
rapproch. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
forment les continents, ici, ce sont les phnomnes ruptifs. Voyez,
monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. 

Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolrable. De blanche qu'elle tait, la mer se faisait
rouge, coloration due  la prsence d'un sel de fer. Malgr
l'hermtique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dgageait, et j'apercevais des flammes carlates dont la vivacit tuait
l'clat de l'lectricit.

J'tais en nage, j'touffais, j'allais cuire. Oui, en vrit, je me
sentais cuire !

 On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.

-- Non, ce ne serait pas prudent , rpondit l'impassible Nemo.

Un ordre fut donn. Le _Nautilus_ vira de bord et s'loigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunment braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions  la surface des flots.

La pense me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.

Le lendemain, 16 fvrier, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mtres, et le
_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
aprs avoir doubl le cap Matapan.

                                  VII

                LA MDITERRANE EN QUARANTE-HUIT HEURES

La Mditerrane, la mer bleue par excellence, la  grande mer  des
Hbreux, la  mer  des Grecs, le  mare nostrum  des Romains, borde
d'orangers, d'alos, de cactus, de pins maritimes, embaume du parfum
des myrtes, encadre de rudes montagnes, sature d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaille par les feux de la terre, est
un vritable monde. C'est l, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.

Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomtres carrs.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent mme dfaut,
car l'nigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traverse  grande vitesse. J'estime  six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 fvrier des parages de la Grce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le dtroit de Gibraltar.

-- Il fut vident pour moi que cette Mditerrane, resserre au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, dplaisait au capitaine Nemo. Ses
flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
regrets. Il n'avait plus ici cette libert d'allures, cette
indpendance de manoeuvres que lui laissaient les ocans, et son
_Nautilus_ se sentait  l'troit entre ces rivages rapprochs de
l'Afrique et de l'Europe.

Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles  l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomtres. Il va sans dire que Ned Land,  son
grand ennui, dut renoncer  ses projets de fuite. Il ne pouvait se
servir du canot entran  raison de douze  treize mtres par seconde.
Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'et t sauter d'un train
marchant avec cette rapidit, manoeuvre imprudente s'il en fut.
D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit  la surface des
flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relvements du
loch.

Je ne vis donc de l'intrieur de cette Mditerrane que ce que le
voyageur d'un express aperoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est--dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un clair. Cependant, Conseil et moi, nous pmes observer
quelques-uns de ces poissons mditerranens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions  l'afft devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.

Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ droba  mes
yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'aprs cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.

Au milieu de la masse des eaux vivement claires par les nappes
lectriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mtre, qui sont communes  presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
cendr et tachet, se dveloppaient comme de vastes chles emports par
les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
reconnatre si elles mritaient ce nom d'aigles qui leur fut donn par
les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
chauve-souris, dont les pcheurs modernes les ont affubles. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulirement redouts
des plongeurs, luttaient de rapidit entre eux. Des renards marins,
longs de huit pieds et dous d'une extrme finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleutres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu' treize dcimtres, se
montraient dans leur vtement d'argent et d'azur entour de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
poissons consacrs  Vnus, et dont l'oeil est enchss dans un sourcil
d'or ; espce prcieuse, amie de toutes les eaux, douces ou sales,
habitant les fleuves, les lacs et les ocans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les tempratures, et dont la race, qui
remonte aux poques gologiques de la terre, a conserve toute sa beaut
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf  dix
mtres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
vitre des panneaux, montrant leur dos bleutre  petites taches brunes
: ils ressemblent aux squales dont ils n'galent pas la force, et se
rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment  remonter
les grands fleuves,  lutter contre les courants du Volga, du Danube,
du P, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent  la
classe des cartilagineux, ils sont dlicats ; on les mange frais,
schs, marins ou sals, et, autrefois, on les portait triomphalement
sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
Mditerrane, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
soixante-troisime genre des poissons osseux. C'taient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la rputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre frache sous
les feux du ciel tropical, et ils ne la dmentirent pas en accompagnant
le Nautilus comme ils accompagnrent autrefois les vaisseaux de
Laprouse. Pendant de longues heures, ils luttrent de vitesse avec
notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
vritablement taills pour la course, leur tte petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dpassait trois mtres, leurs
pectorales doues d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils galaient la rapidit, ce qui faisait dire aux anciens que la
gomtrie et la stratgie leur taient familires. Et cependant ils
n'chappent point aux poursuites des Provenaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en tourdis, que ces prcieux animaux vont se jeter et
prir par milliers dans les madragues marseillaises.

Je citerai, pour mmoire seulement, ceux des poissons mditerranens
que Conseil ou moi nous ne fmes qu'entrevoir. C'taient des
gymontes-fierasfers blanchtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murnes-congres, serpents de trois  quatre mtres
enjolivs de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
trois pieds, dont le foie formait un morceau dlicat, des
coepoles-tnias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les potes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orn de deux lames triangulaires et denteles qui
figurent l'instrument du vieil Homre, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidit de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mrons,  tte rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrmentes de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles  la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges  nageoires jauntres, pointills de brun, et dont le cot
suprieur, le ct gauche, est gnralement marbr de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles rougets, vritables paradisiers
de l'Ocan, que les Romains payaient jusqu' dix mille sesterces la
pice, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc ple de la mort.

Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni ttrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
labres, ni perlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
orphes, ni tous ces principaux reprsentants de l'ordre des
pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs  l'Atlantique et  la Mditerrane, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_  travers
ces eaux opulentes.

Quant aux mammifres marins, je crois avoir reconnu en passant 
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des phystres, quelques dauphins du genre des
globicphales, spciaux  la Mditerrane et dont la partie antrieure
de la tte est zbre de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mtres.

Pour sa part, Conseil croit avoir aperu une tortue large de six pieds,
orne de trois artes saillantes diriges longitudinalement. Je
regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car,  la description que m'en
fit Conseil, je crus reconnatre le luth qui forme une espce assez
rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
carapace allonge.

Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galolaire orange qui s'accrocha  la vitre du panneau de
bbord ; c'tait un long filament tnu, s'arborisant en branches
infinies et termines par la plus fine dentelle qu'eussent jamais file
les rivales d'Arachn. Je ne pus, malheureusement, pcher cet admirable
chantillon, et aucun autre zoophyte mditerranen ne se ft sans doute
offert  mes regards, si le _Nautilus_, dans la soire du 16, n'et
singulirement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.

Nous passions alors entre la Sicile et la cte de Tunis. Dans cet
espace resserr entre le cap Bon et le dtroit de Messine, le fond de
la mer remonte presque subitement. L s'est forme une vritable crte
sur laquelle il ne reste que dix-sept mtres d'eau, tandis que de
chaque ct la profondeur est de cent soixante-dix mtres. Le
_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
contre cette barrire sous-marine.

Je montrai  Conseil, sur la carte de la Mditerrane, l'emplacement
qu'occupait ce long rcif.

 Mais, n'en dplaise  monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme vritable qui runit l'Europe  l'Afrique.

-- Oui, mon garon, rpondis-je, il barre en entier le dtroit de
Libye, et les sondages de Smith ont prouv que les continents taient
autrefois runis entre le cap Boco et le cap Furina.

-- Je le crois volontiers, dit Conseil.

-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrire semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps gologiques, fermait compltement la
Mditerrane.

-- Eh ! fit Conseil, si quelque pousse volcanique relevait un jour ces
deux barrires au-dessus des flots !

-- Ce n'est gure probable, Conseil.

-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phnomne se
produisait, ce serait fcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme !

-- J'en conviens, mais, je te le rpte, Conseil, ce phnomne ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'teignent peu  peu, la chaleur interne s'affaiblit, la temprature
des couches infrieures du globe baisse d'une quantit apprciable par
sicle, et au dtriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.

-- Cependant, le soleil...

-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur  un
cadavre ?

-- Non, que je sache.

-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabite comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.

-- Dans combien de sicles ? demanda Conseil.

-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garon.

-- Alors, rpondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mle pas ! 

Et Conseil, rassur, se remit  tudier le haut-fond que le _Nautilus_
rasait de prs avec une vitesse modre.

L, sous un sol rocheux et volcanique, s'panouissait toute une flore
vivante, des ponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornes de
cyrrhes rougetres et qui mettaient une lgre phosphorescence, des
beros, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baigns
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
larges d'un mtre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
arborescentes de la plus grande beaut, des pavonaces  longues tiges,
un grand nombre d'oursins comestibles d'espces varies, et des
actinies vertes au tronc gristre, au disque brun, qui se perdaient
dans leur chevelure olivtre de tentacules.

Conseil s'tait occup plus particulirement d'observer les mollusques
et les articuls, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort  ce brave garon en omettant ses observations
personnelles.

Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux ptoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'ne qui s'entassaient les uns sur
les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentes, 
nageoires jaunes et  coquilles transparentes, des pleurobranches
orangs, des oeufs pointills ou sems de points verdtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de livres de mer, des dolabelles,
des acres charnus, des ombrelles spciales  la Mditerrane, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre trs recherche, des
ptoncles flammuls, des anomies que les Languedociens, dit-on,
prfrent aux hutres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les ctes de l'Amrique du Nord et dont il se fait un dbit si
considrable  New York, des peignes operculaires de couleurs varies,
des lithodonces enfonces dans leurs trous et dont je gotais fort le
got poivr, des vnricardes sillonnes dont la coquille  sommet
bomb prsentait des ctes saillantes, des cynthies hrisses de
tubercules carlates, des carniaires  pointe recourbes et semblables
 de lgres gondoles, des froles couronnes, des atlantes  coquilles
spiraliformes, des thtys grises, tachetes de blanc et recouvertes de
leur mantille frange, des olides semblables  de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis,  coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
janthures, des cinraires, des ptricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.

Quant aux articuls, Conseil les a, sur ses notes, trs justement
diviss en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacs, des cirrhopodes et des annlides.

Les crustacs se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les dcapodes, c'est--dire les animaux dont la tte et
le thorax sont le plus gnralement souds entre eux, dont l'appareil
buccal est compos de plusieurs paires de membres, et qui possdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la mthode de notre matre Milne Edwards, qui fait
trois sections des dcapodes : les brachyoures, les macroures et les
anomoures. Ces noms sont lgrement barbares, mais ils sont justes et
prcis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
est arm de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
lambres-massna, des lambres-spinimanes, probablement gars sur ce
haut-fond, car d'ordinaire ils vivent  de grandes profondeurs, des
xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- trs
faciles  digrer, fait observer Conseil -- des corystes dents, des
balies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdiviss en cinq familles, les cuirasss, les fouisseurs,
les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
langoustes communes, dont la chair est si estime chez les femelles,
des scyllares-ours ou cigales de mer, des gbies riveraines, et toutes
sortes d'espces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
homards de la Mditerrane. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
drocines communes, abrites derrire cette coquille abandonne dont
elles s'emparent, des homoles  front pineux, des bernard-l'ermite,
des porcellanes, etc.

L s'arrtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu pour
complter la classe des crustacs par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostraces. Et pour terminer
l'tude des articuls marins, il aurait d citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annlides qu'il n'et pas manqu de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dpass le haut-fond du
dtroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutume. Ds lors plus de mollusques, plus d'articuls, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.

Pendant la nuit du 16 au 17 fvrier, nous tions entrs dans ce second
bassin mditerranen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mtres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hlice,
glissant sur ses plans inclins, s'enfona jusqu'aux dernires couches
de la mer.

L,  dfaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit  mes
regards bien des scnes mouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Mditerrane si fconde en
sinistres. De la cte algrienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de btiments ont disparu ! La
Mditerrane n'est qu'un lac, compare aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourment, dmont par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent  coups prcipits.

Ainsi, dans cette promenade rapide  travers les couches profondes, que
d'paves j'aperus gisant sur le sol, les unes dj emptes par les
coraux, les autres revtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hlice, des morceaux de machines, des cylindres briss, des
chaudires dfonces, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-l renverses.

De ces navires naufrags, les uns avaient pri par collision, les
autres pour avoir heurt quelque cueil de granit. J'en vis qui avaient
coul  pic, la mture droite, le grement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'tre  l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
moment du dpart. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes lectriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numro d'ordre
! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
catastrophes !

J'observai que les fonds mditerranens taient plus encombrs de ces
sinistres paves  mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du dtroit
de Gibraltar. Les ctes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet troit espace, les rencontres sont frquentes. Je vis l de
nombreuses carnes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchs, les autres debout, semblables  des animaux formidables. Un de
ces bateaux aux flancs ouverts, sa chemine courbe, ses roues dont il
ne restait plus que la monture, son gouvernail spar de l'tambot et
retenu encore par une chane de fer, son tableau d'arrire rong par
les sels marins, se prsentait sous un aspect terrible ! Combien
d'existences brises dans son naufrage ! Combien de victimes entranes
sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survcu pour raconter
ce terrible dsastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint  la pense que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait tre l'_Atlas_, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'annes, et dont on n'a jamais entendu parler !
Ah ! quelle sinistre histoire serait  faire que celle de ces fonds
mditerranens, de ce vaste ossuaire, o tant de richesses se sont
perdues, o tant de victimes ont trouv la mort !

Cependant, le _Nautilus_, indiffrent et rapide, courait  toute hlice
au milieu de ces ruines. Le 18 fvrier, vers trois heures du matin, il
se prsentait  l'entre du dtroit de Gibraltar.

L existent deux courants : un courant suprieur, depuis longtemps
reconnu, qui amne les eaux de l'Ocan dans le bassin de la
Mditerrane ; puis un contre-courant infrieur, dont le raisonnement a
dmontr aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
Mditerrane, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
les fleuves qui s'y jettent, devrait lever chaque anne le niveau de
cette mer, car son vaporation est insuffisante pour rtablir
l'quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d naturellement
admettre l'existence d'un courant infrieur qui par le dtroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Mditerrane.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
_Nautilus_. Il s'avana rapidement par l'troite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'le basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

                                  VIII

                            LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrs, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignore des
anciens, sauf peut-tre des Carthaginois, ces Hollandais de
l'antiquit, qui dans leurs prgrinations commerciales suivaient les
ctes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Ocan dont les rivages aux
sinuosits parallles embrassent un primtre immense, arros par les
plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Ornoque, le Niger, le Sngal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civiliss
et des contres les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
sillonne par les navires de toutes les nations, abrite sous tous les
pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutes des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temptes !

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son peron,
aprs avoir accompli prs de dix mille lieues en trois mois et demi,
parcours suprieur  l'un des grands cercles de la terre. O
allions-nous maintenant, et que nous rservait l'avenir ?

Le _Nautilus_, sorti du dtroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint  la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitt accompagn de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la pninsule hispanique. Il ventait un
assez fort coup de vent du sud. La mer tait grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il tait
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'normes
paquets de mer battaient  chaque instant. Nous redescendmes donc
aprs avoir hum quelques bouffes d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint  sa cabine mais le Canadien,
l'air assez proccup, me suivit. Notre rapide passage  travers la
Mditerrane ne lui avait pas permis de mettre ses projets  excution,
et il dissimulait peu son dsappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut ferme, il s'assit et me regarda
silencieusement.

 Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien  vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer  le
quitter et t de la folie ! 

Ned Land ne rpondit rien. Ses lvres serres, ses sourcils froncs,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une ide fixe.

 Voyons, repris-je, rien n'est dsespr encore. Nous remontons la
cte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o nous
trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
dtroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous et entrans
vers ces rgions  les continents manquent, je partagerais vos
inquitudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
pas les mers civilises, et dans quelques jours, je crois que vous
pourrez agir avec quelque scurit. 

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lvres :

 C'est pour ce soir , dit-il.

Je me redressai subitement. J'tais, je l'avoue, peu prpar  cette
communication. J'aurais voulu rpondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.

 Nous tions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu' quelques milles
de la cte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. 

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :

 Ce soir,  neuf heures, dit-il. J'ai prvenu Conseil. A ce moment-l,
le capitaine Nemo sera enferm dans sa chambre et probablement couch.
Ni les mcaniciens, ni les hommes de l'quipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothque  deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mt et la voile sont dans le
canot. Je suis mme parvenu  y porter quelques provisions. Je me suis
procur une clef anglaise pour dvisser les crous qui attachent le
canot  la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prt. A ce soir.

-- La mer est mauvaise, dis-je.

-- J'en conviens, rpond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
libert vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas  cent lieues au large ? Que les
circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
dbarqus sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc,  la
grce de Dieu et  ce soir ! 

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imagin que, le cas chant, j'aurais eu le temps de rflchir,
de discuter. Mon opinitre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, aprs tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'tait
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilit de compromettre dans un intrt
tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
ne pouvait-il pas nous entraner au large de toutes terres ?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les rservoirs se
remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfona sous les flots de
l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais viter le capitaine pour cacher
 ses yeux l'motion qui me dominait. Triste Journe que je passai
ainsi, entre le dsir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inacheves
mes tudes sous-marines ! Quitter ainsi cet ocan,  mon Atlantique ,
comme je me plaisais  le nommer, sans en avoir observ les dernires
couches, sans lui avoir drob ces secrets que m'avaient rvls les
mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains ds le
premier volume, mon rve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
heures mauvaises s'coulrent ainsi, tantt me voyant en sret, 
terre, avec mes compagnons, tantt souhaitant, en dpit de ma raison,
que quelque circonstance imprvue empcht la ralisation des projets
de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
loignait de la cte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
l'Ocan.

Il fallait donc en prendre son parti et se prparer  fuir. Mon bagage
n'tait pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
vasion, quelles inquitudes, quels torts peut-tre elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas o elle serait ou rvle ou
manque ! Sans doute je n'avais pas  me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalit ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais tre tax d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait 
lui. C'tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
notre parole pour nous fixer  jamais auprs de lui. Mais cette
prtention hautement avoue de nous retenir ternellement prisonniers 
son bord justifiait toutes nos tentatives.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite  l'le de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa prsence avant notre
dpart ? Je le dsirais et je le craignais tout  la fois. J'coutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu  la mienne.
Aucun bruit ne parvint  mon oreille. Cette chambre devait tre dserte.

Alors j'en vins  me demander si cet trange personnage tait  bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt le _Nautilus_
pour un service mystrieux, mes ides s'taient, en ce qui le concerne,
lgrement modifies. Je pensais, bien qu'il et pu dire, que le
capitaine Nemo devait avoir conserv avec la terre quelques relations
d'une certaine espce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
semaines entires s'taient souvent coules sans que je l'eusse
rencontr. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie  des accs de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'chappait jusqu'ici ?

Toutes ces ides et mille autres m'assaillirent  la fois. Le champ des
conjectures ne peut tre qu'infini dans l'trange situation o nous
sommes. J'prouvais un malaise insupportable. Cette journe d'attente
me semblait ternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gr de
mon impatience.

Mon dner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
tant trop proccup. Je quittai la table  sept heures. Cent vingt
minutes -- je les comptais -- me sparaient encore du moment o je
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
esprant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'ide de
succomber dans notre tmraire entreprise tait le moins pnible de mes
soucis ; mais  la pense de voir notre projet dcouvert avant d'avoir
quitt le _Nautilus_,  la pense d'tre ramen devant le capitaine
Nemo irrit, ou, ce qui et t pis, contrist de mon abandon, mon
coeur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernire fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce muse o j'avais pass tant d'heures agrables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trsors, comme un
homme  la veille d'un ternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
du salon  travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux taient
hermtiquement ferms et un manteau de tle me sparait de cet Ocan
que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai prs de la porte, mnage dans
le pan coup, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
tonnement, cette porte tait entrebille. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo tait dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
chambre tait dserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas 
l'intrieur. Toujours le mme aspect svre, cnobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues  la paroi et que je
n'avais pas remarques pendant ma premire visite, frapprent mes
regards. C'taient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a t qu'un perptuel dvouement  une
grande ide humaine, Kosciusko, le hros tomb au cri de _Finis
Polonioe_, Botzaris, le Lonidas de la Grce moderne, O'Connell, le
dfenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union amricaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tomb sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu  son gibet, tel que l'a si terriblement
dessin le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces mes hroques et l'me du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette runion de portraits, dgager le
mystre de son existence ? tait-il le champion des peuples opprims,
le librateur des races esclaves ? Avait-il figur dans les dernires
commotions politiques ou sociales de ce sicle. Avait-il t l'un des
hros de la terrible guerre amricaine, guerre lamentable et  jamais
glorieuse ?...

Tout  coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha  mes rves. Je tressaillis comme si
un oeil invisible et pu plonger au plus secret de mes penses, et je
me prcipitai hors de la chambre.

L, mes regards s'arrtrent sur la boussole. Notre direction tait
toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modre, le manomtre,
une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus double de peau de phoque. J'tais prt.
J'attendis. Les frmissements de l'hlice troublaient seuls le silence
profond qui rgnait  bord. J'coutais, je tendais l'oreille. Quelque
clat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout  coup, que Ned Land venait
d'tre surpris dans ses projets d'vasion ? Une inquitude mortelle
m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille prs de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
salon qui tait plong dans une demi-obscurit, mais dsert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothque. Mme clart
insuffisante, mme solitude. J'allai me poster prs de la porte qui
donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
Land.

En ce moment, les frmissements de l'hlice diminurent sensiblement,
puis ils cessrent tout  fait. Pourquoi ce changement dans les allures
du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gnait-elle les desseins
de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'tait plus troubl que par les battements de mon coeur.

Soudain, un lger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
venait de s'arrter sur le fond de l'ocan. Mon inquitude redoubla. Le
signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
Land pour l'engager  remettre sa tentative. Je sentais que notre
navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperut, et, sans autre prambule :

 Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? 

On saurait  fond l'histoire de son propre pays que, dans les
conditions o je me trouvais, l'esprit troubl, la tte perdue, on ne
pourrait en citer un mot.

 Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Trs mal, rpondis-je.

-- Voil bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux pisode
de cette histoire. 

Le capitaine s'tendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprs de lui, dans la pnombre.

 Monsieur le professeur, me dit-il, coutez-moi bien. Cette histoire
vous intressera par un certain ct, car elle rpondra  une question
que sans doute vous n'avez pu rsoudre.

-- Je vous coute, capitaine, dis-je, ne sachant o mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait  nos
projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons  1702. Vous n'ignorez pas qu' cette poque,
votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
pour faire rentrer les Pyrnes sous terre, avait impos le duc
d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui rgna plus ou
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors,  forte
partie.

 En effet, l'anne prcdente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu  la Haye un trait
d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne  Philippe V,
pour la placer sur la tte d'un archiduc, auquel elles donnrent
prmaturment le nom de Charles III.

 L'Espagne dut rsister  cette coalition. Mais elle tait  peu prs
dpourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
pas,  la condition toutefois que ses galions, chargs de l'or et de
l'argent de l'Amrique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
une flotte de vingt-trois vaisseaux commands par l'amiral de
Chteau-Renaud, car les marines coalises couraient alors l'Atlantique.

 Ce convoi devait se rendre  Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
la flotte anglaise croisait dans ces parages, rsolut de rallier un
port de France.

 Les commandants espagnols du convoi protestrent contre cette
dcision. Ils voulurent tre conduits dans un port espagnol, et, 
dfaut de Cadix, dans la baie de Vigo, situe sur la cte nord-ouest de
l'Espagne, et qui n'tait pas bloque.

 L'amiral de Chteau-Renaud eut la faiblesse d'obir  cette
injonction, et les galions entrrent dans la baie de Vigo.

 Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut tre
aucunement dfendue. Il fallait donc se hter de dcharger les galions
avant l'arrive des flottes coalises, et le temps n'et pas manqu 
ce dbarquement, si une misrable question de rivalit n'et surgi tout
 coup.

 Vous suivez bien l'enchanement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore  quel propos m'tait faite
cette leon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerants de Cadix avaient
un privilge d'aprs lequel ils devaient recevoir toutes les
marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, dbarquer les
lingots des galions au port de Vigo, c'tait aller contre leur droit.
Ils se plaignirent donc  Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
que le convoi, sans procder  son dchargement, resterait en squestre
dans la rade de Vigo jusqu'au moment o les flottes ennemies se
seraient loignes.

 Or, pendant que l'on prenait cette dcision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
Chteau-Renaud, malgr ses forces infrieures, se battit
courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
qui s'engloutirent avec leurs immenses trsors. 

Le capitaine Nemo s'tait arrt. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
en quoi cette histoire pouvait m'intresser.

 Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu' vous d'en pntrer
les mystres. 

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obis. Le salon tait obscur, mais  travers les vitres
transparentes tincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprgnes de lumire lectrique. Le fond sableux tait
net et clair. Des hommes de l'quipage, revtus de scaphandres,
s'occupaient  dblayer des tonneaux  demi pourris, des caisses
ventres, au milieu d'paves encore noircies. De ces caisses, de ces
barils, s'chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
piastres et de bijoux. Le sable en tait jonch. Puis, chargs de ce
prcieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y dposaient leur
fardeau et allaient reprendre cette inpuisable pche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'tait ici le thtre de la bataille du 22 octobre
1702. Ici mme avaient coul les galions chargs pour le compte du
gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'tait pour
lui, pour lui seul que l'Amrique avait livr ses prcieux mtaux. Il
tait l'hritier direct et sans partage de ces trsors arrachs aux
Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

 Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contnt tant de richesse ?

-- Je savais, rpondis-je, que l'on value  deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dpenses
l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu' ramasser
ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,
mais encore sur mille thtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
not la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche  milliards ?

-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant prcisment cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une socit rivale.

-- Et laquelle ?

-- Une socit qui a reu du gouvernement espagnol le privilge de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont allchs par
l'appt d'un norme bnfice, car on value  cinq cents millions la
valeur de ces richesses naufrages.

-- Cinq cents millions ! me rpondit le capitaine Nemo. Ils y taient,
mais ils n'y sont plus.

-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis  ces actionnaires serait-il
acte de charit. Qui sait pourtant s'il serait bien reu. Ce que les
joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
de leur argent que celle de leurs folles esprances. Je les plains
moins aprs tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
richesses bien rparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront 
jamais striles pour eux ! 

Je n'avais pas plutt exprim ce regret que je sentis qu'il avait d
blesser le capitaine Nemo.

 Striles ! rpondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
trsors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
que j'ignore qu'il existe des tres souffrants, des races opprimes sur
cette terre, des misrables  soulager, des victimes  venger ? Ne
comprenez-vous pas ?... 

Le capitaine Nemo s'arrta sur ces dernires paroles, regrettant
peut-tre d'avoir trop parl. Mais j'avais devin. Quels que fussent
les motifs qui l'avaient forc  chercher l'indpendance sous les mers,
avant tout il tait rest un homme ! Son coeur palpitait encore aux
souffrances de l'humanit, et son immense charit s'adressait aux races
asservies comme aux individus !

Et je compris alors  qui taient destins ces millions expdis par le
capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
Crte insurge !

                                   IX

                          UN CONTINENT DISPARU

Le lendemain matin, 19 fvrier, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air trs dsappoint.

 Eh bien, monsieur ? me dit-il.

-- Oui ! il a fallu que ce damn capitaine s'arrtt prcisment 
l'heure ou nous allions fuir son bateau.

-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.

-- Son banquier !

-- Ou plutt sa maison de banque. J'entends par l cet Ocan o ses
richesses sont plus en sret qu'elles ne le seraient dans les caisses
d'un tat. 

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
secret espoir de le ramener  l'ide de ne point abandonner le
capitaine ; mais mon rcit n'eut d'autre rsultat que le regret
nergiquement exprim par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
promenade sur le champ de bataille de Vigo.

 Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
perdu ! Une autre fois nous russirons, et ds ce soir s'il le faut...

-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.

-- Je l'ignore, rpondit Ned.

-- Eh bien !  midi, nous verrons le point. 

Le Canadien retourna prs de Conseil. Ds que je fus habill, je passai
dans le salon. Le compas n'tait pas rassurant. La route du _Nautilus_
tait sud-sud-ouest. Nous tournions le dos  l'Europe.

J'attendis avec une certaine impatience que le point fut report sur la
carte. Vers onze heures et demie, les rservoirs se vidrent, et notre
appareil remonta  la surface de l'Ocan. Je m'lanai vers la
plate-forme. Ned Land m'y avait prcd.

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles 
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Esprance.
Le temps tait couvert. Un coup de vent se prparait.

Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il esprait encore
que, derrire tout ce brouillard, s'tendait cette terre si dsire.

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
claircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
nous redescendmes, et le panneau fut referm.

Une heure aprs, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
du _Nautilus_ tait indique par 1617' de longitude et 3322' de
latitude,  cent cinquante lieues de la cte la plus rapproche. Il n'y
avait pas moyen de songer  fuir, et je laisse  penser quelles furent
les colres du Canadien, quand je lui fis connatre notre situation.

Pour mon compte, je ne me dsolai pas outre mesure. Je me sentis comme
soulag du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
de calme relatif mes travaux habituels.

Le soir, vers onze heures, je reus la visite trs inattendue du
capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
fatigu d'avoir veill la nuit prcdente. Je rpondis ngativement.

 Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.

-- Proposez, capitaine.

-- Vous n'avez encore visit les fonds sous-marins que le jour et sous
la clart du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
obscure ?

-- Trs volontiers.

-- Cette promenade sera fatigante, je vous en prviens. Il faudra
marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas trs
bien entretenus.

-- Ce que vous me dites l, capitaine, redouble ma curiosit. Je suis
prt  vous suivre.

-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revtir nos
scaphandres. 

Arriv au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'quipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas mme propos d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques instants, nous emes revtu nos appareils. On plaa sur
notre dos les rservoirs abondamment chargs d'air, mais les lampes
lectriques n'taient pas prpares. Je le fis observer au capitaine.

 Elles nous seraient inutiles , rpondit-il.

Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus ritrer mon observation, car
la tte du capitaine avait dj disparu dans son enveloppe mtallique.
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaait dans la main un
bton ferr, et quelques minutes plus tard, aprs la manoeuvre
habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique,  une
profondeur de trois cents mtres.

Minuit approchait. Les eaux taient profondment obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougetre, une sorte
de large lueur, qui brillait  deux milles environ du _Nautilus_. Ce
qu'tait ce feu, quelles matires l'alimentaient, pourquoi et comment
il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
tout cas, il nous clairait, vaguement il est vrai, mais je
m'accoutumai bientt  ces tnbres particulires, et je compris, dans
cette circonstance, l'inutilit des appareils Ruhmkorff.

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un prs de l'autre,
directement sur le feu signal. Le sol plat montait insensiblement.
Nous faisions de larges enjambes, nous aidant du bton ; mais notre
marche tait lente, en somme, car nos pieds s'enfonaient souvent dans
une sorte de vase ptrie avec des algues et seme de pierres plates.

Tout en avanant, j'entendais une sorte de grsillement au-dessus de ma
tte. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un ptillement
continu. J'en compris bientt la cause. C'tait la pluie qui tombait
violemment en crpitant  la surface des flots. Instinctivement, la
pense me vint que j'allais tre tremp ! Par l'eau, au milieu de l'eau
! Je ne pus m'empcher de rire  cette ide baroque. Mais pour tout
dire, sous l'pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
lment, et l'on se croit au milieu d'une atmosphre un peu plus dense
que l'atmosphre terrestre, voil tout.

Aprs une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les mduses,
les crustacs microscopiques, les pennatules l'clairaient lgrement
de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
bton ferr, je serais tomb plus d'une fois. En me retournant, je
voyais toujours le fanal blanchtre du _Nautilus_ qui commenait 
plir dans l'loignement.

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler taient disposs
sur le fond ocanique suivant une certaine rgularit que je ne
m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
dans l'obscurit lointaine et dont la longueur chappait  toute
valuation. D'autres particularits se prsentaient aussi, que je ne
savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
crasaient une litire d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
Qu'tait donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
ses excursions sous-marines, tait encore incomprhensible pour moi.

Cependant, la clart rougetre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La prsence de ce foyer sous les eaux
m'intriguait au plus haut degr. tait-ce quelque effluence lectrique
qui se manifestait ? Allais-je vers un phnomne naturel encore inconnu
des savants de la terre ? Ou mme -- car cette pense traversa mon
cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
de cette existence trange, et auxquels il allait rendre visite ?
Trouverais-je l-bas toute une colonie d'exils, qui, las des misres
de la terre, avaient cherch et trouv l'indpendance au plus profond
de l'Ocan ? Toutes ces ides folles, inadmissibles, me poursuivaient,
et dans cette disposition d'esprit, surexcit sans cesse par la srie
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas t surpris
de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
rvait le capitaine Nemo !

Notre route s'clairait de plus en plus. La lueur blanchissante
rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
Mais ce que j'apercevais n'tait qu'une simple rverbration dveloppe
par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
inexplicable dart, occupait le versant oppos de la montagne.

Au milieu des ddales pierreux qui sillonnaient le fond de
l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avanait sans hsitation. Il
connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
inbranlable. Il m'apparaissait comme un des gnies de la mer, et quand
il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se dcoupait en
noir sur le fond lumineux de l'horizon.

Il tait une heure du matin. Nous tions arrivs aux premires rampes
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
sentiers difficiles d'un vaste taillis.

Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sve, arbres
minraliss sous l'action des eaux, et que dominaient  et l des pins
gigantesques. C'tait comme une houillre encore debout, tenant par ses
racines au sol effondr, et dont la ramure,  la manire des fines
dcoupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
eaux. Que l'on se figure une fort du Hartz, accroche aux flancs d'une
montagne, mais une fort engloutie. Les sentiers taient encombrs
d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacs.
J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs tendus, brisant
les lianes de mer qui se balanaient d'un arbre  l'autre, effarouchant
les poissons qui volaient de branche en branche. Entran, je ne
sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.

Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colors de tons rouges sous cette clart que
doublait la puissance rverbrante des eaux ? Nous gravissions des rocs
qui s'boulaient ensuite par pans normes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite,  gauche, se creusaient de tnbreuses galeries
o se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairires, que la
main de l'homme semblait avoir dgages, et je me demandais parfois si
quelque habitant de ces rgions sous-marines n'allait pas tout  coup
m'apparatre.

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrire. Je le suivais hardiment. Mon bton me prtait un utile
secours. Un faux pas et t dangereux sur ces troites passes vides
aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
ressentir l'ivresse du vertige. Tantt je sautais une crevasse dont la
profondeur m'et fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
tantt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jets d'un
abme  l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
pour admirer les sites sauvages de cette rgion. L, des rocs
monumentaux, penchant sur leurs bases irrgulirement dcoupes,
semblaient dfier les lois de l'quilibre. Entre leurs genoux de
pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mmes. Puis,
des tours naturelles, de larges pans taills  pic comme des courtines,
s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
pas autoris  la surface des rgions terrestres.

Et moi-mme ne sentais-je pas cette diffrence due  la puissante
densit de l'eau, quand, malgr mes lourds vtements, ma tte de
cuivre, mes semelles de mtal, je m'levais sur des pentes d'une
impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la lgret
d'un isard ou d'un chamois !

Au rcit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
je ne pourrai tre vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
d'apparence impossible qui sont pourtant relles, incontestables. Je
n'ai point rv. J'ai vu et senti !

Deux heures aprs avoir quitt le _Nautilus_, nous avions franchi la
ligne des arbres, et  cent pieds au-dessus de nos ttes se dressait le
pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'clatante
irradiation du versant oppos. Quelques arbrisseaux ptrifis couraient
 et l en zigzags grimaants. Les poissons se levaient en masse sous
nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
rocheuse tait creuse d'impntrables anfractuosits, de grottes
profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
j'apercevais une antenne norme qui me barrait la route, ou quelque
pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavits ! Des
milliers de points lumineux brillaient au milieu des tnbres.
C'taient les yeux de crustacs gigantesques, tapis dans leur tanire,
des homards gants se redressant comme des hallebardiers et remuant
leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqus comme des canons sur leurs affts, et des poulpes effroyables
entrelaant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.

Quel tait ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
quel ordre appartenaient ces articuls auxquels le roc formait comme
une seconde carapace ? O la nature avait-elle trouv le secret de leur
existence vgtative, et depuis combien de sicles vivaient-ils ainsi
dans les dernires couches de l'Ocan ?

Mais je ne pouvais m'arrter. Le capitaine Nemo, familiaris avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous tions arrivs  un
premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L se
dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
l'homme, et non plus celle du Crateur. C'taient de vastes
amoncellements de pierres o l'on distinguait de vagues formes de
chteaux, de temples, revtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un pais
manteau vgtal.

Mais qu'tait donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
? Qui avait dispos ces roches et ces pierres comme des dolmens des
temps ant-historiques ? O tais-je, o m'avait entran la fantaisie
du capitaine Nemo ?

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tte, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire :

 Viens ! viens encore ! viens toujours ! 

Je le suivis dans un dernier lan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mtres toute cette masse rocheuse.

Je regardai ce ct que nous venions de franchir. La montagne ne
s'levait que de sept  huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
de son versant oppos, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'tendaient
au loin et embrassaient un vaste espace clair par une fulguration
violente. En effet, c'tait un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratre vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi pos,
ce volcan, comme un immense flambeau, clairait la plaine infrieure
jusqu'aux dernires limites de l'horizon.

J'ai dit que le cratre sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygne de l'air, et elles ne sauraient
se dvelopper sous les eaux ; mais des coules de lave, qui ont en
elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
blanc, lutter victorieusement contre l'lment liquide et se vaporiser
 son contact. De rapides courants entranaient tous ces gaz en
diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
montagne, comme les djections du Vsuve sur un autre Torre del Greco.

En effet, l, sous mes yeux, ruine, abme, jete bas, apparaissait
une ville dtruite, ses toits effondrs, ses temples abattus, ses arcs
disloqus, ses colonnes gisant  terre, o l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empt
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthnon ; l, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port et abrit jadis sur
les bords d'un ocan disparu les vaisseaux marchands et les trirmes de
guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles croules, de
larges rues dsertes, toute une Pompi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait  mes regards !

O tais-je ? O tais-je ? Je voulais le savoir  tout prix, je
voulais parler, je voulais arracher la sphre de cuivre qui
emprisonnait ma tte.

Mais le capitaine Nemo vint  moi et m'arrta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avana vers un roc de
basalte noire et traa ce seul mot :

                                ATLANTIDE
    Quel clair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Mropide
de Thopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni par Origne,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des rcits lgendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais l sous les yeux, portant encore les irrcusables
tmoignages de sa catastrophe ! C'tait donc cette rgion engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del des
colonnes d'Hercule, o vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premires guerres de l'ancienne Grce !

L'historien qui a consign dans ses crits les hauts faits de ces temps
hroques, c'est Platon lui-mme. Son dialogue de Time et de Critias a
t, pour ainsi dire, trac sous l'inspiration de Solon, pote et
lgislateur.

Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sas,
ville dj vieille de huit cents ans, ainsi que le tmoignaient ses
annales graves sur le mur sacr de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
premire cit athnienne, ge de neuf cents sicles, avait t envahie
et en partie dtruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
runies, qui couvrait une surface comprise du douzime degr de
latitude au quarantime degr nord. Leur domination s'tendait mme 
l'gypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grce, mais ils durent se
retirer devant l'indomptable rsistance des Hellnes. Des sicles
s'coulrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent  l'anantissement de cette
Atlantide dont les plus hauts sommets, Madre, les Aores, les
Canaries, les les du cap Vert, mergent encore.

Tels taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
trange destine, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois sculaires et
contemporaines des poques gologiques ! Je marchais l mme o avaient
march les contemporains du premier homme ! J'crasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minraliss, couvraient autrefois de leur ombre !

Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique  l'Amrique, et visiter ces
grandes cits antdiluviennes. L, peut-tre, sous mes regards,
s'tendaient Makhimos, la guerrire, Eusebs, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des sicles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui rsistaient encore 
l'action des eaux. Un jour peut-tre, quelque phnomne ruptif les
ramnera  la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signal
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Ocan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourments. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonaient
la lutte profonde des lments ; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetes hors de la mer. Tout ce sol jusqu' l'quateur
est encore travaill par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une poque loigne, accrus par les djections volcaniques et par les
couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparatront pas  la surface de l'Atlantique !

Pendant que je rvais ainsi, tandis que je cherchais  fixer dans mon
souvenir tous les dtails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoud sur une stle moussue, demeurait immobile et comme ptrifi
dans une muette extase. Songeait-il  ces gnrations disparues et leur
demandait-il le secret de la destine humaine ? tait-ce  cette place
que cet homme trange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne ? Que n'aurais-je donn pour connatre ses penses, pour
les partager, pour les comprendre !

Nous restmes  cette place pendant une heure entire, contemplant la
vaste plaine sous l'clat des laves qui prenaient parfois une intensit
surprenante. Les bouillonnements intrieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'corce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se rpercutaient avec une
majestueuse ampleur.

En ce moment, la lune apparut un instant  travers la masse des eaux et
jeta quelques ples rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard  cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
de le suivre.

Nous descendmes rapidement la montagne. La fort minrale une fois
dpasse, j'aperus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
toile. Le capitaine marcha droit  lui, et nous tions rentrs  bord
au moment o les premires teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Ocan.

                                    X

                      LES HOUILLRES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 fvrier, je me rveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolong mon sommeil jusqu' onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hte de connatre la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiqurent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles  l'heure par une profondeur de cent mtres.

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux tant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submerg.

En effet, le _Nautilus_ rasait  dix mtres du sol seulement la plaine
de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport par le vent au-dessus
des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'taient des rocs
dcoups fantastiquement, des forts d'arbres passs du rgne vgtal
au rgne animal, et dont l'immobile silhouette grimaait sous les
flots. C'taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anmones, hrisses de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves trangement contourns qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
lectriques, je racontais  Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirrent  Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples hroques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'coutait peu, et son indiffrence  traiter
ce point historique me fut bientt explique.

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emport dans les abmes de la
classification, sortait du monde rel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu' le suivre et  reprendre avec lui nos tudes ichtyologiques.

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diffraient pas sensiblement
de ceux que nous avions observs jusqu'ici. C'taient des raies d'une
taille gigantesque, longues de cinq mtres et doues d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'lancer au-dessus des flots, des
squales d'espces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, 
dents triangulaires et aigus, que sa transparence rendait presque
invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
de prismes et cuirasss d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
semblables  leurs congnres de la Mditerrane, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui dfilaient comme
de fins et souples serpents.

Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirtres, longs
de trois mtres et arms  leur mchoire suprieure d'une pe
perante, des vives, aux couleurs animes, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent trs dangereux  saisir, puis, des coryphmes, au dos brun ray
de petites raies bleues et encadr dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques  reflets d'azur,
qui, clairs en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mtres,
marchant par troupes, portant des nageoires jauntres tailles en faux
et de longs glaives de six pieds, intrpides animaux, plutt herbivores
que piscivores, qui obissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien styls.

Mais tout en observant ces divers chantillons de la faune marine, je
ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_  ralentir sa
vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un ctac dans
d'troits tranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
inextricable, l'appareil s'levait alors comme un arostat, et
l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide  quelques mtres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manoeuvres d'une promenade arostatique, avec cette diffrence
toutefois que le _Nautilus_ obissait passivement  la main de son
timonier.

Vers quatre heures du soir, le terrain, gnralement compos d'une vase
paisse et entremle de branches minralises, se modifia peu  peu,
il devint plus rocailleux et parut sem de conglomrats, de tufs
basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la rgion des montagnes allait bientt succder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines volutions du _Nautilus_,
j'aperus l'horizon mridional barr par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dpassait videmment le niveau
de l'Ocan. Ce devait tre un continent, ou tout au moins une le, soit
une des Canaries, soit une des les du cap Vert. Le point n'ayant pas
t fait --  dessein peut-tre -- j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'tais rest seul. Conseil
avait regagn sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantt les effleurant
comme s'il et voulu s'y poser, tantt remontant capricieusement  la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations 
travers le cristal des eaux, et prcisment cinq ou six de ces toiles
zodiacales qui tranent  la queue d'Orion.

Longtemps encore, je serais rest  ma vitre, admirant les beauts de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermrent. A ce moment, le
_Nautilus_ tait arriv  l'aplomb de la haute muraille. Comment
manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me rveiller aprs quelques heures de sommeil.

Mais, le lendemain, il tait huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomtre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait  la
surface de l'Ocan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames suprieures.

Je montai jusqu'au panneau. Il tait ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environn d'une obscurit profonde. O
tions-nous ? M'tais-je tromp ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
une toile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces tnbres absolues.

Je ne savais que penser, quand une voix me dit :

 C'est vous, monsieur le professeur ?

-- Ah ! capitaine Nemo, rpondis-je, o sommes-nous ?

-- Sous terre, monsieur le professeur.

-- Sous terre ! m'criai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?

-- Il flotte toujours.

-- Mais, je ne comprends pas ?

-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait. 

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit tait si
complte que je n'apercevais mme pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au znith, exactement au-dessus de ma tte, je crus saisir
une lueur indcise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif clat
fit vanouir cette vague lumire.

Je regardai, aprs avoir un instant ferm mes yeux blouis par le jet
lectrique. Le _Nautilus_ tait stationnaire. Il flottait auprs d'une
berge dispose comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'tait un lac emprisonn dans un cirque de murailles qui mesurait deux
milles de diamtre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
manomtre l'indiquait -- ne pouvait tre que le niveau extrieur, car
une communication existait ncessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclines sur leur base, s'arrondissaient en vote et
figuraient un immense entonnoir retourn, dont la hauteur comptait cinq
ou six cents mtres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
lequel j'avais surpris cette lgre clart, videmment due au
rayonnement diurne.

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intrieures de
cette norme caverne, avant de me demander si c'tait l l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.

 O sommes-nous ? dis-je.

-- Au centre mme d'un volcan teint, me rpondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intrieur  la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
_Nautilus_ a pntr dans ce lagon par un canal naturel ouvert  dix
mtres au-dessous de la surface de l'Ocan. C'est ici son port
d'attache, un port sr, commode, mystrieux, abrit de tous les rhumbs
du vent ! Trouvez-moi sur les ctes de vos continents ou de vos les
une rade qui vaille ce refuge assur contre la fureur des ouragans.

-- En effet, rpondis-je, ici vous tes en sret, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais,  son sommet,
n'ai-je pas aperu une ouverture ?

-- Oui, son cratre, un cratre empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage  cet air vivifiant que nous
respirons.

-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.

-- Elle appartient  un des nombreux lots dont cette mer est seme.
Simple cueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait dcouvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.

-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratre
du volcan ?

-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu' une centaine de pieds,
la base intrieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient tre franchies.

-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
Vous tes en sret sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
eaux. Mais,  quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.

-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'lectricit pour se
mouvoir, d'lments pour produire son lectricit, de sodium pour
alimenter ses lments, de charbon pour faire son sodium, et de
houillres pour extraire son charbon. Or, prcisment ici, la mer
recouvre des forts entires qui furent enlises dans les temps
gologiques ; minralises maintenant et transformes en houille, elles
sont pour moi une mine inpuisable.

-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le mtier de mineurs ?

-- Prcisment. Ces mines s'tendent sous les flots comme les
houillres de Newcastle. C'est ici que, revtus du scaphandre, le pic
et la pioche  la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
n'ai pas mme demande aux mines de la terre. Lorsque je brle ce
combustible pour la fabrication du sodium, la fume qui s'chappe par
le cratre de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
en activit.

-- Et nous les verrons  l'oeuvre, vos compagnons ?

-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis press de continuer notre
tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
rserves de sodium que je possde. Le temps de les embarquer,
c'est--dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journe, monsieur Aronnax. 

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitt leur cabine. Je les invitai  me suivre
sans leur dire o ils se trouvaient.

Ils montrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'tonnait de rien,
regarda comme une chose trs naturelle de se rveiller sous une
montagne aprs s'tre endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre ide que de chercher si la caverne prsentait quelque issue.

Aprs djeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.

 Nous voici donc encore une fois  terre, dit Conseil.

-- Je n'appelle pas cela  la terre , rpondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. 

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
dveloppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grve, on pouvait faire aisment
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourment, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'normes pierres ponces. Toutes ces masses
dsagrges, recouvertes d'un mail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets lectriques du fanal.
La poussire micace du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nue d'tincelles.

Le sol s'levait sensiblement en s'loignant du relais des flots, et
nous Mmes bientt arrivs  des rampes longues et sinueuses, vritables
raidillons qui permettaient de s'lever peu  peu, mais il fallait
marcher prudemment au milieu de ces -- conglomrats, qu'aucun ciment ne
reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette norme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer  mes compagnons.

 Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait tre cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'levait jusqu' l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?

-- Je me le figure parfaitement, rpondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opration, et
comment il se fait que la fournaise est remplace par les eaux
tranquilles d'un lac ?

-- Trs probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Ocan cette ouverture qui a servi de
passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
prcipites  l'intrieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux lments, lutte qui s'est termine  l'avantage de
Neptune. Mais bien des sicles se sont couls depuis lors, et le
volcan submerg s'est chang en grotte paisible.

-- Trs bien, rpliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intrt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.

-- Mais, ami Ned, rpliqua Conseil, si ce passage n'et pas t
sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pntrer !

-- Et j'ajouterai, matre Land, que les eaux ne se seraient pas
prcipites sous la montagne et que le volcan serait rest volcan. Donc
vos regrets sont superflus. 

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et troites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient tre
tournes. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmonts.

A une hauteur de trente mtres environ, la nature du terrain se
modifia, sans qu'il devnt plus praticable. Aux conglomrats et aux
trachytes succdrent de noirs basaltes ; ceux-ci tendus par nappes
toutes grumeles de soufflures ; ceux-l formant des prismes rguliers,
disposs comme une colonnade qui supportait les retombes de cette
vote immense, admirable spcimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coules de laves refroidies,
incrustes de raies bitumineuses, et, par places, s'tendaient de
larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratre
suprieur, inondait d'une vague clart toutes ces djections
volcaniques,  jamais ensevelies au sein de la montagne teinte.

Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientt arrte,  une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intrieure revenait en surplomb, et la monte
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le rgne
vgtal commenait  lutter avec le rgne minral. Quelques arbustes et
mme certains arbres sortaient des anfractuosits de la paroi. Je
reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
hliotropes, trs inhabiles  justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu' eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums  demi passs.  et l,
quelques chrysanthmes poussaient timidement au pied d'alos  longues
feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coules de laves,
j'aperus de petites violettes, encore parfumes d'une lgre odeur, et
j'avoue que je les respirai avec dlices. Le parfum, c'est l'me de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'me !

Nous tions arrivs au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
cartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'cria :

 Ah ! monsieur, une ruche !

-- Une ruche ! rpliquai-je, en faisant un geste de parfaite
incrdulit.

-- Oui ! une ruche, rpta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. 

Je m'approchai et je dus me rendre  l'vidence. Il y avait l, 
l'orifice d'un trou creus dans le trou d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingnieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulirement estims.

Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grce  m'y opposer. Une certaine quantit de
feuilles sches mlanges de soufre s'allumrent sous l'tincelle de
son briquet, et il commena  enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessrent peu  peu, et la ruche ventre livra plusieurs livres d'un
miel parfum. Ned Land en remplit son havresac.

 Quand j'aurai mlang ce miel avec la pte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gteau succulent.

-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'pice.

-- Va pour le pain d'pice, dis-je, mais reprenons cette intressante
promenade. 

A certains dtours du sentier que nous suivions alots, le lac
apparaissait dans toute son tendue. Le fanal clairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
_Nautilus_ gardait une immobilit parfaite. Sur sa plate-forme et sur
la berge s'agitaient les hommes de son quipage, ombres noires
nettement dcoupes au milieu de cette lumineuse atmosphre.

En ce moment, nous contournions la crte la plus leve de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la vote. Je vis alors que les abeilles
n'taient pas les seuls reprsentants du rgne animal  l'intrieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient  et l dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchs sur des pointes de roc.
C'taient des perviers au ventre blanc, et des crcelles criardes. Sur
les pentes dtalaient aussi, de toute la rapidit de leurs chasses, de
belles et grasses outardes. Je laisse  penser si la convoitise du
Canadien fut allume  la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et aprs plusieurs essais infructueux, il
parvint  blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vrit pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gteaux de
miel.

Nous dmes alors redescendre vers le rivage, car la crte devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratre bant apparaissait comme
une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages chevels
par le vent d'ouest, qui laissaient traner jusqu'au sommet de la
montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
tenaient  une hauteur mdiocre, car le volcan ne s'levait pas  plus
de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Ocan.

Une demi-heure aprs le dernier exploit du Canadien nous avions regagn
le rivage intrieur. Ici, la flore tait reprsente par de larges
tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifre trs bonne 
confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
de fenouil-marin. Conseil en rcolta quelques bottes. Quant  la faune,
elle comptait pas milliers des crustacs de toutes sortes, des homards,
des crabes-tourteaux, des palmons, des mysis, des faucheurs, des
galates et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
et patelles.

En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prmes plaisir  nous tendre sur son sable fin. Le feu avait poli
ses parois mailles et tincelantes, toutes saupoudres de la
poussire du mica. Ned Land en ttait les murailles et cherchait 
sonder leur paisseur. Je ne pus m'empcher de sourire. La conversation
se mit alors sur ses ternels projets d'vasion, et je crus pouvoir,
sans trop m'avancer, lui donner cette esprance : c'est que le
capitaine Nemo n'tait descendu au sud que pour renouveler sa provision
de sodium. J'esprais donc que, maintenant, il rallierait les ctes de
l'Europe et de l'Amrique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
avec plus de succs sa tentative avorte.

Nous tions tendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, anime au dbut, languissait alors. Une certaine
somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
rsister au sommeil, je me laissai aller  un assoupissement profond.
Je rvais -- on ne choisit pas ses rves -- je rvais que mon existence
se rduisait  la vie vgtative d'un simple mollusque. Il me semblait
que cette grotte formait la double valve de ma coquille...

Tout d'un coup, je fus rveill par la voix de Conseil.

 Alerte ! Alerte ! criait ce digne garon.

-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant  demi.

-- L'eau nous gagne ! 

Je me redressai. La mer se prcipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, dcidment, puisque nous n'tions pas des mollusques, il
fallait se sauver.

En quelques instants, nous fmes en sret sur le sommet de la grotte
mme.

 Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phnomne ?

-- Eh non ! mes amis, rpondis-je, c'est la mare, ce n'est que la
mare qui a failli nous surprendre comme le hros de Walter Scott !
L'Ocan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
d'quilibre, le niveau du lac monte galement. Nous en sommes quittes
pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_.  

Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achev notre promenade
circulaire et nous rentrions  bord. Les hommes de l'quipage
achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
_Nautilus_aurait pu partir  l'instant.

Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrtement par son passage sous-marin ? Peut-tre.

Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitt son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et  quelques mtres
au-dessous des flots de l'Atlantique.

                                   XI

                          LA MER DE SARGASSES

La direction du _Nautilus_ ne s'tait pas modifie. Tout espoir de
revenir vers les mers europennes devait donc tre momentanment
rejet. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. O nous
entranait-il ? Je n'osais l'imaginer.

Ce jour-l, le _Nautilus_ traversa une singulire portion de l'Ocan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Aprs tre sorti des canaux de
Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pntrer dans le
golfe du Mexique, vers le quarante-quatrime degr de latitude nord, ce
courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les ctes
d'Irlande et de Norvge, tandis que le second flchit vers le sud  la
hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et dcrivant
un ovale allong, il revient vers les Antilles.

Or, ce second bras -- c'est plutt un collier qu'un bras -- entoure de
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Ocan froide, tranquille,
immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Vritable lac en plein
Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
 en faire le tour.

La mer de Sargasses,  proprement parler, couvre toute la partie
immerge de l'Atlantide. Certains auteurs ont mme admis que ces
nombreuses herbes dont elle est seme sont arraches aux prairies de
cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevs au rivage de l'Europe et de
l'Amrique, sont entrans jusqu' cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut l une des raisons qui amenrent Colomb  supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivrent 
la mer de Sargasses, ils navigurent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrtaient leur marche au grand effroi des quipages, et ils
perdirent trois longues semaines  les traverser.

Telle tait cette rgion que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
prairie vritable, un tapis serr d'algues, de fucus natans, de raisins
du tropique, si pais, si compact, que l'trave d'un btiment ne l'et
pas dchir sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
engager son hlice dans cette masse herbeuse, se tint-il  quelques
mtres de profondeur au-dessous de la surface des flots.

Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol  sargazzo  qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la _Gographie physique du globe_, ces hydrophytes se runissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique :

 L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble rsulter d'une
exprience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime  l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
fragments parpills se runir en groupe au centre de la surface
liquide, c'est--dire au point le moins agit. Dans le phnomne qui
nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central o
viennent se runir les corps flottants. 

Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu tudier le phnomne dans ce
milieu spcial o les navires pntrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entasss au milieu de ces
herbes bruntres, des troncs d'arbres arrachs aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flotts par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses paves, des restes de quilles ou de carnes, des bordages
dfoncs et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter  la surface de l'Ocan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matires, ainsi
accumules pendant des sicles, se minraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inpuisables houillres. Rserve prcieuse
que prpare la prvoyante nature pour ce moment o les hommes auront
puis les mines des continents.

Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stells aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traner leur longue chevelure de tentacules, des mduses
vertes, rouges, bleues, et particulirement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleutre est borde d'un feston violet.

Toute cette journe du 22 fvrier se passa dans la mer de Sargasses, o
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacs, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Ocan avait repris son aspect
accoutume.

Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 fvrier au 12 mars, le
_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait videmment accomplir son programme sous-marin et je ne
doutais pas qu'il ne songet, aprs avoir doubl le cap Horn,  revenir
vers les mers australes du Pacifique.

Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
prives d'les, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volonts du capitaine Nemo. Le seul parti
tait de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais  penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage termin, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
 nous rendre la libert sous serment de ne jamais rvler son
existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette dlicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu  rclamer cette libert ? Lui-mme n'avait-il pas dclar, ds le
dbut et d'une faon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perptuel  bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paratre une acceptation tacite de
cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour rsultat de
donner des soupons qui pourraient nuire  nos projets, si quelque
circonstance favorable se prsentait plus tard de les reprendre ?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais  Conseil qui n'tait pas moins embarrass que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile  dcourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment o le capitaine Nemo courait en tmraire
vers le sud de l'Atlantique !

Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionns plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet par lui,
tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
thories et mes systmes. Mais le capitaine se contentait d'purer
ainsi mon travail, et il tait rare qu'il discutt avec moi.
Quelquefois, j'entendais rsonner les sons mlancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrte obscurit, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
dans les dserts de l'Ocan.

Pendant cette partie du voyage, nous navigumes des journes entires 
la surface des flots. La mer tait comme abandonne. A peine quelques
navires  voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
Bonne-Esprance. Un jour nous fmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque norme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre  ces
braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d
regretter que notre ctac de tle ne pt tre frapp  mort par le
harpon de ces pcheurs.

Les poissons observs par Conseil et par moi, pendant cette priode,
diffraient peu de ceux que nous avions dj tudis sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques chantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divis en trois sous-genres qui ne comptent pas
moins de trente-deux espces : des squales-galonns, longs de cinq
mtres,  tte dprime et plus large que le corps,  nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallles et
longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr, percs de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale place 
peu prs vers le milieu du corps.

Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux rcits des pcheurs, mais voici ce
qu'ils racontent. On a trouv dans le corps de l'un de ces animaux une
tte de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci,  vrai dire, n'est
pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vrifier leur
voracit.

Des troupes lgantes et foltres de dauphins nous accompagnrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'tait, il est vrai un paulard, appartenant  la plus
grande espce connue, et dont la longueur dpasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement troit et quatre fois long comme le crne.
Leur corps, mesurant trois mtres, noir en dessus, tait en dessous
d'un blanc ros sem de petites taches trs rares.

Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux chantillons de ces
poissons de l'ordre des acanthoptrigiens et de la famille des
scinoides. Quelques auteurs -- plus potes que naturalistes --
prtendent que ces poissons chantent mlodieusement, et que leurs voix
runies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
galer. Je ne dis pas non, mais ces scnes ne nous donnrent aucune
srnade  notre passage, et je le regrette.

Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit de poissons
volants. Rien n'tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner
la chasse avec une prcision merveilleuse. Quelle que ft la porte de
son vol, quelque trajectoire qu'il dcrivt, mme au-dessus du
_Nautilus_, l'infortun poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
ouverte pour le recevoir. C'taient ou des pirapdes, ou des
trigles-milans,  bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, aprs avoir
trac des raies de feu dans l'atmosphre, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'toiles filantes.

Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-l, le _Nautilus_ fut employ  des expriences de sondages qui
m'intressrent vivement.

Nous avions fait alors prs de treize mille lieues depuis notre dpart
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45037' de
latitude sud et 37053' de longitude ouest. C'taient ces mmes parages
o le capitaine Denham de l'_Hrald_ fila quatorze mille mtres de
sonde sans trouver de fond. L aussi, le lieutenant Parcker de la
frgate amricaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mtres.

Le capitaine Nemo rsolut d'envoyer son _Nautilus_  la plus extrme
profondeur  fin de contrler ces diffrents sondages. Je me prparai 
noter tous les rsultats de l'exprience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manoeuvres commencrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement recules.

On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
rservoirs. Peut-tre n'eussent-ils pu accrotre suffisamment la
pesanteur spcifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas t assez puissantes pour vaincre la pression extrieure.

Le capitaine Nemo rsolut d'aller chercher le fond ocanique par une
diagonale suffisamment allonge, au moyen de ses plans latraux qui
furent placs sous un angle de quarante-cinq degrs avec les lignes
d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hlice fut porte  son maximum de
vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.

Sous cette pousse puissante, la coque du _Nautilus_ frmit comme une
corde sonore et s'enfona rgulirement sous les eaux. Le capitaine et
moi, posts dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomtre qui
dviait rapidement. Bientt fut dpasse cette zone habitable o
rsident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
peuvent vivre qu' la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
nombreux, se tiennent  des profondeurs assez grandes. Parmi ces
derniers, j'observais l'hexanche, espce de chien de mer muni de six
fentes respiratoires, le tlescope aux yeux normes, le
malarmat-cuirass, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protgeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge ple, puis enfin
le grenadier, qui, vivant par douze cents mtres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphres.

Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observ des poissons  des
profondeurs plus considrables.

 Des poissons ? me rpondit-il, rarement. Mais dans l'tat actuel de
la science, que prsume-t-on, que sait-on ?

-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Ocan, la vie vgtale disparat plus vite que la vie animale. On
sait que, l o se rencontrent encore des tres anims, ne vgte plus
une seule hydrophyte. On sait que les plerines, les hutres vivent par
deux mille mtres d'eau, et que Mac Clintock, le hros des mers
polaires, a retir une toile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cents mtres. On sait que l'quipage du _Bull-Dog_, de la Marine
Royale, a pch une astrie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-tre me
direz-vous qu'on ne sait rien ?

-- Non, monsieur le professeur, rpondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des tres puissent vivre  de telles profondeurs ?

-- Je l'explique par deux raisons, rpondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, dtermins par les diffrences de salure et de
densit des eaux, produisent un mouvement qui suffit  entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astries.

-- Juste, fit le capitaine.

-- Ensuite, parce que, si l'oxygne est la base de la vie, on sait que
la quantit d'oxygne dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
contribue  l'y comprimer.

-- Ah ! on sait cela ? rpondit le capitaine Nemo, d'un ton lgrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
c'est la vrit. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
poissons renferme plus d'azote que d'oxygne, quand ces animaux sont
pchs  la surface des eaux, et plus d'oxygne que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirs des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison  votre systme. Mais continuons nos observations. 

Mes regards se reportrent sur le manomtre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mtres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclins, s'enfonait
toujours. Les eaux dsertes taient admirablement transparentes et
d'une diaphanit que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
tions par treize mille mtres -- trois lieues et quart environ -- et
le fond de l'Ocan ne se laissait pas pressentir.

Cependant, par quatorze mille mtres, j'aperus des pics noirtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
 des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
mme, et la profondeur de ces abmes demeurait invaluable.

Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgr les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tles trembler sous la
jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
gmissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil et cd sans doute, si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'et t capable de rsister comme
un bloc plein.

En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
certains chantillons d'astries.

Mais bientt ces derniers reprsentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dpassa les limites de
l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'lve dans les airs
au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
seize mille mtres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
supportaient alors une pression de seize cents atmosphres,
c'est--dire seize cents kilogrammes par chaque centimtre carr de sa
surface !

 Quelle situation ! m'criai-je. Parcourir dans ces rgions profondes
o l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabites, ces derniers rceptacles du globe,
o la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
faut-il que nous soyons rduits  n'en conserver que le souvenir ?

-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?

-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?

-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette rgions sous-marine ! 

Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
tait apport dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide clair lectriquement, se distribuait avec une clart
parfaite. Nulle ombre, nulle dgradation de notre lumire factice. Le
soleil n'et pas t plus favorable  une opration de cette nature. Le
_Nautilus_, sous la pousse de son hlice, matrise par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu sur ces sites
du fond ocanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
ngatif d'une extrme puret.

C'est l'preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumire des cieux, ces granits
infrieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
profondes vides dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable nettet et dont le trait terminal se dtache en noir,
comme s'il tait d au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-del, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondule qui
compose les arrire-plans du paysage. Je ne puis dcrire cet ensemble
de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes trangement dcoupes et solidement tablies sur ce tapis de
sable qui tincelait sous les jets de la lumire lectrique.

Cependant, le capitaine Nemo, aprs avoir termin son opration,
m'avait dit :

 Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_  de pareilles
pressions.

-- Remontons ! rpondis-je.

-- Tenez-vous bien. 

Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus prcipit sur le tapis.

Son hlice embraye sur un signal du capitaine, ses plans dresss
verticalement, le _Nautilus_, emport comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidit foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frmissement sonore. Aucun dtail n'tait visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le sparaient de la
surface de l'Ocan, et, aprs avoir merg comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots  une prodigieuse hauteur.

                                  XII

                          CACHALOTS ET BALEINES

Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu' la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
 l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les rgions
australes. O voulait-il donc aller ? Au ple ? C'tait insens. Je
commenai  croire que les tmrits du capitaine justifiaient
suffisamment les apprhensions de Ned Land.

Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolong lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colre en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portt  quelque extrmit.

Ce jour-l, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.

 Une simple question  vous poser, monsieur, me rpondit le Canadien.

-- Parlez, Ned.

-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait  bord du _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, mon ami.

-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne ncessite pas un
nombreux quipage.

-- En effet, rpondis-je, dans les conditions o il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire  le manoeuvrer.

-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?

-- Pourquoi ?  rpliquai-je.

Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions taient faciles 
deviner.

 Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
navire. Ce doit tre un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.

-- Peut-tre, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il valuer ce
maximum ?

-- Comment cela, Conseil ?

-- Par le calcul. tant donn la capacit du navire que monsieur
connat, et, par consquent, la quantit d'air qu'il renferme ; sachant
d'autre part ce que chaque homme dpense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces rsultats avec la ncessit o le _Nautilus_ est de
remonter toutes les vingt-quatre heures... 

La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien o il voulait
en venir.

 Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-l, facile  tablir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre trs incertain.

-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.

-- Voici le calcul, rpondis-je. Chaque homme dpense en une heure
l'oxygne contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygne contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
litres d'air.

-- Prcisment, dit Conseil.

-- Or, repris-je, la capacit du _Nautilus_ tant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, diviss par deux mille quatre
cents... 

Je calculai rapidement au crayon :

 ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient  dire
que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire 
six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.

-- Six cent vingt-cinq ! rpta Ned.

-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixime partie de ce chiffre.

-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.

-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.

-- Et mme mieux que la patience, rpondit Conseil, la rsignation. 

Conseil avait employ le mot juste.

 Aprs tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrte, ne ft-ce que devant la
banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilises ! Alors, il
sera temps de reprendre les projets de Ned Land. 

Le Canadien secoua la tte, passa la main sur son front, ne rpondit
pas, et se retira.

 Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense  tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passe. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a  faire ici ? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le mme got
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! 

Il est certain que la monotonie du bord devait paratre insupportable
au Canadien, habitu  une vie libre et active. Les vnements qui
pouvaient le passionner taient rares. Cependant, ce jour-l, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.

Vers onze heures du matin, tant  la surface de l'Ocan, le _Nautilus_
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chasss  outrance, se sont
rfugis dans les bassins des hautes latitudes.

Le rle jou par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les dcouvertes gographiques, ont t considrables. C'est elle, qui,
entranant  sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Ocan
et les conduisit d'une extrmit de la terre  l'autre. Les baleines
aiment  frquenter les mers australes et borales. D'anciennes
lgendes prtendent mme que ces ctacs amenrent les pcheurs jusqu'
sept lieues seulement du ple nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
rgions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.

Nous tions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journes
d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
signala une baleine  l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirtre s'lever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots,  cinq milles du _Nautilus_.

 Ah ! s'cria Ned Land, si j'tais  bord d'un baleinier, voil une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
Voyez avec quelle puissance ses vents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchan sur
ce morceau de tle !

-- Quoi ! Ned, rpondis-je, vous n'tes pas encore revenu de vos
vieilles ides de pche ?

-- Est-ce qu'un pcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
mtier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des motions d'une pareille
chasse ?

-- Vous n'avez jamais pch dans ces mers, Ned ?

-- Jamais, monsieur. Dans les mers borales seulement, et autant dans
le dtroit de Bering que dans celui de Davis.

-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chasse jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
 passer les eaux chaudes de l'quateur.

-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous l ? rpliqua le
Canadien d'un ton passablement incrdule.

-- Je dis ce qui est.

-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil deux ans
et demi, j'ai amarin prs du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinonn d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment aprs avoir t frapp  l'ouest de l'Amrique,
l'animal serait venu se faire tuer  l'est, s'il n'avait, aprs avoir
doubl, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esprance, franchi
l'quateur ?

-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que rpondra
monsieur.

-- Monsieur vous rpondra, mes amis, que les baleines sont localises,
suivant leurs espces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
si l'un de ces animaux est venu du dtroit de Bring dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer 
l'autre, soit sur les ctes de l'Amrique, soit sur celles de l'Asie.

-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.

-- Il faut croire monsieur, rpondit Conseil.

-- Ds lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pch dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les frquentent ?

-- Je vous l'ai dit, Ned.

-- Raison de plus pour faire leur connaissance, rpliqua Conseil.

-- Voyez ! voyez ! s'cria le Canadien la voix mue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
contre elle ! 

Ned frappait du pied. Sa main frmissait en brandissant un harpon
imaginaire.

 Ces ctacs, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
borales ?

-- A peu prs, Ned.

-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu' cent pieds de longueur !

Je me suis mme laiss dire que le Hullamock et l'Umgallick des les
Aloutiennes dpassaient quelquefois cent cinquante pieds.

-- Ceci me parat exagr, rpondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptres, pourvus de nageoires dorsales, et de mme que les
cachalots, ils sont gnralement plus petits que la baleine franche.

-- Ah ! s'cria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
l'Ocan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! 

Puis, reprenant sa conversation :

 Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bte ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des ctacs intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des lots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...

-- On y btit des maisons, dit Conseil.

-- Oui, farceur, rpondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entrane tous ses habitants au fond de l'abme.

-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, rpliquai-je en riant.

-- Ah ! matre Land, il parat que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vtres ! J'espre que vous
n'y croyez pas !

-- Monsieur le naturaliste, rpondit srieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines !

-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se drobe !

-- On prtend que ces animaux-l peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.

-- Je ne dis pas non.

-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.

-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?

-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est--dire que cette queue, comprime verticalement,
frappait l'eau de gauche  droite et de droite  gauche. Mais le
Crateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-l, elles battent les flots de haut en bas au
dtriment de leur rapidit.

-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?

-- Pas trop, rpondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.

-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains ctacs acquirent un dveloppement considrable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu' cent vingt tonnes d'huile.

-- Pour a, je l'ai vu, dit le Canadien.

-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
galent en grosseur cent lphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lance  toute vitesse !

-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?

-- Des navires, je ne le crois pas, rpondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, prcisment dans ces mers du sud, une baleine se prcipita
sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mtres par
seconde. Des lames pntrrent par l'arrire, et l'_Essex_ sombra
presque aussitt. 

Ned me regarda d'un air narquois.

 Pour mon compte, dit-il, j'ai reu un coup de queue de baleine --
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
t lancs  une hauteur de six mtres. Mais auprs de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'tait qu'un baleineau.

-- Est-ce que ces animaux-l vivent longtemps ? demanda Conseil.

-- Mille ans, rpondit le Canadien sans hsiter.

-- Et comment le savez-vous, Ned ?

-- Parce qu'on le dit.

-- Et pourquoi le dit-on ?

-- Parce qu'on le sait.

-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pcheurs chassrent pour la premire fois les baleines, ces animaux
avaient une taille suprieure  celle qu'ils acquirent aujourd'hui. On
suppose donc, assez logiquement, que l'infriorit des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet dveloppement. C'est ce qui a fait dire  Buffon que ces
ctacs pouvaient et devaient mme vivre mille ans. Vous entendez ? 

Ned Land n'entendait pas. Il n'coutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dvorait des yeux.

 Ah ! s'cria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre l
pieds et poings lis !

-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... 

Conseil n'avait pas achev sa phrase, que Ned Land s'tait affal par
le panneau et courait  la recherche du capitaine. Quelques instants
aprs, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.

Le capitaine Nemo observa le troupeau de ctacs qui se jouait sur les
eaux  un mille du _Nautilus_.

 Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a l la fortune d'une
flotte de baleiniers.

-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne ft-ce que pour ne pas oublier mon ancien mtier de
harponneur ?

-- A quoi bon, rpondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
dtruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine  bord.

-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autoriss  poursuivre un dugong !

-- Il s'agissait alors de procurer de la viande frache  mon quipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilge
rserv  l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
dtruisant la baleine australe comme la baleine franche, tres
inoffensifs et bons, vos pareils, matre Land, commettent une action
blmable. C'est ainsi qu'ils ont dj dpeupl toute la baie de Baffin,
et qu'ils anantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux ctacs. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mliez. 

Je laisse  imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons  un chasseur, c'tait perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidr des pcheurs fera
disparatre un jour la dernire baleine de l'Ocan.

Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.

Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de ctacs, et
s'adressant  moi :

 J'avais raison de prtendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire 
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax,  huit milles
sous le vent ces points noirtres qui sont en mouvement ?

-- Oui, capitaine, rpondis-je.

-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrs par troupes de deux ou trois cents ! Quant  ceux-l, btes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. 

Le Canadien se retourna vivement  ces derniers mots.

 Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intrt mme
des baleines...

-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
 disperser ces cachalots. Il est arm d'un peron d'acier qui vaut
bien le harpon de matre Land, j'imagine. 

Le Canadien ne se gna pas pour hausser les paules. Attaquer des
ctacs  coups d'peron ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?

 Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de piti
pour ces froces ctacs. Ils ne sont que bouche et dents ! 

Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocphale,
dont la taille dpasse quelque fois vingt-cinq mtres. La tte norme
de ce ctac occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm que la
baleine, dont la mchoire suprieure est seulement garnie de fanons, il
est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimtres,
cylindriques et coniques  leur sommet, et qui psent deux livres
chacune. C'est  la partie suprieure de cette norme tte et dans de
grandes cavits spares par des cartilages, que se trouvent trois 
quatre cents kilogrammes de cette huile prcieuse, dite  blanc de
baleine . Le cachalot est un animal disgracieux, plutt ttard que
poisson, suivant la remarque de Frdol. Il est mal construit, tant
pour ainsi dire  manqu  dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant gure que de l'oeil droit.

Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperu les baleines et se prparait  les attaquer. On pouvait
prjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux btis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer  leur surface.

Il n'tait que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prmes place devant les
vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit prs du timonier pour
manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientt, je
sentis les battements de l'hlice se prcipiter et notre vitesse
s'accrotre.

Le combat tait dj commenc entre les cachalots et les baleines,
lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manire  couper la
troupe des macrocphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrrent peu mus
 la vue du nouveau monstre qui se mlait  la bataille. Mais bientt
ils durent se garer de ses coups.

Quelle lutte ! Ned Land lui-mme, bientt enthousiasm, finit par
battre des mains. Le _Nautilus_ n'tait plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lanait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant aprs son passage
deux grouillantes moitis d'animal. Les formidables coups de queue qui
frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
produisait, pas davantage. Un cachalot extermin, il courait  un
autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrire, docile  son gouvernail, plongeant quand le
ctac s'enfonait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait  la surface, le frappant de plein ou d'charpe, le
coupant ou le dchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perant de son terrible peron.

Quel carnage ! Quel bruit  la surface des flots ! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers  ces animaux pouvants ! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue crait de
vritables houles.

Pendant une heure se prolongea cet homrique massacre, auquel les
macrocphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
runis essayrent d'craser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, 
la vitre, leur gueule norme pave de dents, leur oeil formidable. Ned
Land, qui ne se possdait plus, les menaait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient  notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forant son
hlice, les emportait, les entranait, ou les ramenait vers le niveau
suprieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids norme, ni de
leurs puissantes treintes.

Enfin la masse des cachalots s'claircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions  la surface de l'Ocan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous prcipitmes sur la plate-forme.

La mer tait couverte de cadavres mutils. Une explosion formidable
n'et pas divis, dchir, dchiquet avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutres sur
le dos, blanchtres sous le ventre, et tout bossus d'normes
protubrances. Quelques cachalots pouvants fuyaient  l'horizon. Les
flots taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.

Le capitaine Nemo nous rejoignit.

 Eh bien, matre Land ? dit-il.

-- Eh bien, monsieur, rpondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'tait calm, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.

-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, rpondit le capitaine, et
le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.

-- J'aime mieux mon harpon, rpliqua le Canadien.

-- Chacun son arme , rpondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.

Je craignais que celui-ci ne se laisst emporter  quelque violence qui
aurait eu des consquences dplorables. Mais sa colre fut dtourne
par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.

L'animal n'avait pu chapper  la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe,  tte dprime, qui est entirement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertbres cervicales, et elle compte
deux ctes de plus que ses congnres. Le malheureux ctac, couch sur
le flanc, le ventre trou de morsures, tait mort. Au bout de sa
nageoire mutile pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac  travers ses fanons.

Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ prs du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
sans tonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est--dire la valeur de deux  trois tonneaux.

Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empcher de lui marquer ma rpugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait tait excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune faon
du lait de vache.

Je le gotai et je fus de son avis. C'tait donc pour nous une rserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre sal ou de fromage, devait
apporter une agrable varit  notre ordinaire.

De ce jour-l, je remarquai avec inquitude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je rsolus de surveiller de prs les faits et gestes du Canadien.

                                  XIII

                              LA BANQUISE

Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantime mridien avec une vitesse considrable.
Voulait-il donc atteindre le ple ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'lever jusqu' ce point du globe avaient
chou. La saison, d'ailleurs, tait dj fort avance, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des rgions
borales, qui commence la priode quinoxiale.

Le 14 mars, j'aperus des glaces flottantes par 55 de latitude,
simples dbris blafards de vingt  vingt-cinq pieds, formant des
cueils sur lesquels la mer dferlait. Le _Nautilus_ se maintenait  la
surface de l'Ocan. Ned Land, ayant dj pch dans les mers arctiques,
tait familiaris avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la premire fois.

Dans l'atmosphre, vers l'horizon du sud, s'tendait une bande blanche
d'un blouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donn le nom de
 ice-blinck . Quelque pais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la prsence d'un pack ou banc de glace.

En effet, bientt apparurent des blocs plus considrables dont l'clat
se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
et trac les lignes ondules. D'autres, semblables  d'normes
amthystes, se laissaient pntrer par la lumire. Celles-ci
rverbraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-l, nuances des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi  la construction de toute une ville de marbre.

Plus nous descendions au sud, plus ces les flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'taient des ptrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tle sonore.

Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonns. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites  l'homme, il tait l
chez lui, matre de ces infranchissables espaces ? Peut-tre. Mais il
ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant  lui que lorsque ses
instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
_Nautilus_ avec une adresse consomme, il vitait habilement le choc de
ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix  quatre-vingts
mtres. Souvent l'horizon paraissait entirement ferm. A la hauteur du
soixantime degr de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientt quelque troite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrire lui.

Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guid par cette main habile, dpassa
toutes ces glaces, classes, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
une prcision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
ou champs briss, nomms palchs quand ils sont circulaires, et streams
lorsqu'ils sont faits de morceaux allongs.

La temprature tait assez basse. Le thermomtre, expos  l'air
extrieur, marquait deux  trois degrs au-dessous de zro. Mais nous
tions chaudement habills de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intrieur du _Nautilus_, rgulirement
chauff par ses appareils lectriques, dfiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui et suffi de s'enfoncer  quelques mtres
au-dessous des flots pour y trouver une temprature supportable.

Deux mois plus tt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perptuel; mais dj la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces rgions
circumpolaires.

Le 15 mars, la latitude des les New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dpasse. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
amricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, l o existait l'animation de la vie, avaient
laiss aprs eux le silence de la mort.

Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
cinquante-cinquime mridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'levait
toujours.

 Mais o va-t-il ? demandai-je.

-- Devant lui, rpondait Conseil. Aprs tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrtera.

-- Je n'en jurerais pas !  rpondis-je.

Et, pour tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
dplaisait point. A quel degr m'merveillaient les beauts de ces
rgions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosques innombrables. L, une cit croule
et comme jete  terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
varis par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
dtonations, des boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
changeaient le dcor comme le paysage d'un diorama.

Lorsque le _Nautilus_ tait immerg au moment o se rompaient ces
quilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
intensit, et la chute de ces masses crait de redoutables remous
jusque dans les couches profondes de l'Ocan. Le _Nautilus_ roulait et
tanguait alors comme un navire abandonne  la furie des lments.

Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous tions
dfinitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
lger indice le capitaine Nemo dcouvrait des passes nouvelles. Il ne
se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleutre qui
sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
n'et aventur dj le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.

Cependant, dans la journe du 16 mars, les champs de glace nous
barrrent absolument la route. Ce n'tait pas encore la banquise, mais
de vastes ice-fields ciments par le froid. Cet obstacle ne pouvait
arrter le capitaine Nemo, et il se lana contre l'ice-field avec une
effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'tait
l'antique blier pouss par une puissance infinie. Les dbris de glace,
haut projets, retombaient en grle autour de nous. Par sa seule force
d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport
par son lan, il montait sur le champ de glace et l'crasait de son
poids, ou par instants, enfourn sous l'ice-field, il le divisait par
un simple mouvement de tangage qui produisait de larges dchirures.

Pendant ces journes, de violents grains nous assaillirent. Par
certaines brumes paisses, on ne se ft pas vu d'une extrmit de la
plate-forme  l'autre. Le vent sautait brusquement  tous les points du
compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
briser  coups de pic. Rien qu' la temprature de cinq degrs
au-dessous de zro, toutes les parties extrieures du _Nautilus_ se
recouvraient de glaces. Un grement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
les garants eussent t engags dans la gorge des poulies. Un btiment
sans voiles et m par un moteur lectrique qui se passait de charbon,
pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.

Dans ces conditions, le baromtre se tint gnralement trs bas. Il
tomba mme  735'. Les indications de la boussole n'offraient plus
aucune garantie. Ses aiguilles affoles marquaient des directions
contradictoires, en s'approchant du ple magntique mridional qui ne
se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce ple
est situ  peu prs par 70 de latitude et 130 de longitude, et
d'aprs les observations de Duperrey, par 135 de longitude et 7030'
de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
compas transports  diffrentes parties du navire et prendre une
moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait  l'estime pour relever la
route parcourue, mthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
sinueuses dont les points de repre changent incessamment.

Enfin, le 18 mars, aprs vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
dfinitivement enray. Ce n'taient plus ni les streams, ni les palks,
ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrire forme de
montagnes soudes entre elles.

 La banquise !  me dit le Canadien.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient prcd, c'tait l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
exacte qui donnait notre situation par 5130' de longitude et 6739' de
latitude mridionale. C'tait dj un point avanc des rgions
antarctiques.

De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
yeux. Sous l'peron du _Nautilus_ s'tendait une vaste plaine
tourmente, enchevtre de blocs confus, avec tout ce ple-mle
capricieux qui caractrise la surface d'un fleuve quelque temps avant
la dbcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques.  et l,
des pics aigus, des aiguilles dlies s'levant  une hauteur de deux
cents pieds; plus loin, une suite de falaises tailles  pic et
revtues de teintes gristres, vastes miroirs qui refltaient quelques
rayons de soleil  demi noys dans les brumes. Puis, sur cette nature
dsole, un silence farouche,  peine rompu par le battement d'ailes
des ptrels ou des puffins. Tout tait gel alors, mme le bruit.

Le _Nautilus_ dut donc s'arrter dans son aventureuse course au milieu
des champs de glace.

 Monsieur, me dit ce jour-l Ned Land, si votre capitaine va plus loin
!

-- Eh bien ?

-- Ce sera un matre homme.

-- Pourquoi, Ned ?

-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
la nature, et l o elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrte
bon gr mal gr.

-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrire cette banquise ! Un mur, voil ce qui m'irrite le plus !

-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont t invents que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.

-- Bon ! fit le Canadien. Derrire cette banquise, on sait bien ce qui
se trouve.

-- Quoi donc ? demandai-je.

-- De la glace, et toujours de la glace !

-- Vous tes certain de ce fait, Ned, rpliquai-je, mais moi je ne le
suis pas. Voil pourquoi je voudrais aller voir.

-- Eh bien, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, renoncez 
cette ide. Vous tes arriv  la banquise, ce qui est dj suffisant,
et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
c'est--dire au pays des honntes gens. 

Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
s'arrter devant la banquise.

En effet, malgr ses efforts, malgr les moyens puissants employs pour
disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut rduit  l'immobilit.
Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
sur ses pas. Mais ici, revenir tait aussi impossible qu'avancer, car
les passes s'taient refermes derrire nous, et pour peu que notre
appareil demeurt stationnaire, il ne tarderait pas  tre bloqu. Ce
fut mme ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
forma sur ses flancs avec une tonnante rapidit. Je dus avouer que la
conduite du capitaine Nemo tait plus qu'imprudente.

J'tais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :

 Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?

-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.

-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?

-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrire, ni
d'aucun ct. C'est, je crois, ce qui s'appelle  pris , du moins sur
les continents habits.

-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
se dgager ?

-- Difficilement, capitaine, car la saison est dj trop avance pour
que vous comptiez sur une dbcle des glaces.

-- Ah ! monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le mme ! Vous ne voyez qu'empchements
et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
dgagera, mais qu'il ira plus loin encore !

-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.

-- Oui, monsieur, il ira au ple.

-- Au ple ! m'criai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrdulit.

-- Oui, rpondit froidement le capitaine, au ple antarctique,  ce
point inconnu o se croisent tous les mridiens du globe. Vous savez si
je fais du _Nautilus_ ce que je veux. 

Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu' la tmrit !
Mais vaincre ces obstacles qui hrissent le ple sud, plus inaccessible
que ce ple nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
n'tait-ce pas une entreprise absolument insense, et que, seul,
l'esprit d'un fou pouvait concevoir !

Il me vint alors  l'ide de demander au capitaine Nemo s'il avait dj
dcouvert ce ple que n'avait jamais foul le pied d'une crature
humaine.

 Non, monsieur, me rpondit-il, et nous le dcouvrirons ensemble. L
o d'autres ont chou, je n'chouerai pas. Jamais je n'ai promen mon
_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le rpte,
il ira plus loin encore.

-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle rsiste, donnons
des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !

-- Par-dessus ? monsieur le professeur, rpondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.

-- Par-dessous !  m'criai-je.

Une subite rvlation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualits du _Nautilus_
allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !

 Je vois que nous commenons  nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant  demi. Vous entrevoyez dj la
possibilit -- moi, je dirai le succs -- de cette tentative. Ce qui
est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
Si un continent merge au ple, il s'arrtera devant ce continent. Mais
si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au ple mme !

-- En effet, dis-je, entran par le raisonnement du capitaine, si la
surface de la mer est solidifie par les glaces, ses couches
infrieures sont libres, par cette raison providentielle qui a plac 
un degr suprieur  celui de la conglation le maximum de densit de
l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immerge de cette
banquise est  la partie mergeante comme quatre est  un ?

-- A peu prs, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
montagnes de glaces ne dpassent pas une hauteur de cent mtres, elles
ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mtres
pour le _Nautilus_?

-- Rien, monsieur.

-- Il pourra mme aller chercher  une profondeur plus grande cette
temprature uniforme des eaux marines, et l nous braverons impunment
les trente ou quarante degrs de froid de la surface.

-- Juste, monsieur, trs juste, rpondis-je en m'animant.

-- La seule difficult, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
plusieurs jours immergs sans renouveler notre provision d'air.

-- N'est-ce que cela ? rpliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
rservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygne
dont nous aurons besoin.

-- Bien imagin, monsieur Aronnax, rpondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de tmrit, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.

-- En avez-vous encore  faire ?

-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au ple sud, que cette
mer soit entirement prise, et, par consquent, que nous ne puissions
revenir  sa surface !

-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est arm d'un
redoutable peron, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?

-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des ides aujourd'hui !

-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au ple sud comme au ple
nord ? Les ples du froid et les ples de la terre ne se confondent ni
dans l'hmisphre austral ni dans l'hmisphre boral, et jusqu'
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un ocan dgag
de glaces  ces deux points du globe.

-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'aprs avoir mis tant d'objections
contre mon projet, maintenant vous m'crasez d'arguments en sa faveur. 

Le capitaine Nemo disait vrai. J'en tais arriv  le vaincre en audace
! C'tait moi qui l'entranais au ple ! Je le devanais, je le
distanais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait  te voir
emport dans les rveries de l'impossible !

Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
incomprhensible langage, et soit que le second et t antrieurement
prvenu, soit qu'il trouvt le projet praticable, il ne laissa voir
aucune surprise.

Mais si impassible qu'il ft il ne montra pas une plus complte
impassibilit que Conseil, lorsque j'annonai  ce digne garon notre
intention de pousser jusqu'au ple sud. Un  comme il plaira  monsieur
 accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant  Ned
Land, si jamais paules se levrent haut, ce furent celles du Canadien.

 Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites piti !

-- Mais nous irons au ple, matre Ned.

-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! 

Et Ned Land rentra dans sa cabine,  pour ne pas faire un malheur ,
dit-il en me quittant.

Cependant, les prparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
les rservoirs et l'emmagasinaient  une haute pression. Vers quatre
heures, le capitaine Nemo m'annona que les panneaux de la plate-forme
allaient tre ferms. Je jetai un dernier regard sur l'paisse banquise
que nous allions franchir. Le temps tait clair, l'atmosphre assez
pure, le froid trs vif, douze degrs au-dessous de zro; mais le vent
s'tant calm, cette temprature ne semblait pas trop insupportable.

Une dizaine d'hommes montrent sur les flancs du _Nautilus_ et, arms
de pics, ils cassrent la glace autour de la carne qui fut bientt
dgage. Opration rapidement pratique, car la jeune glace tait mince
encore. Tous nous rentrmes  l'intrieur. Les rservoirs habituels se
remplirent de cette eau tenue libre  la flottaison. Le _Nautilus_ ne
tarda pas  descendre.

J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches infrieures de l'Ocan austral. Le thermomtre
remontait. L'aiguille du manomtre dviait sur le cadran.

A trois cents mtres environ, ainsi que l'avait prvu le capitaine
Nemo, nous flottions sous la surface ondule de la banquise. Mais le
_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
huit cents mtres. La temprature de l'eau, qui donnait douze degrs 
la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrs taient dj
gagnes. Il va sans dire que la temprature du _Nautilus_, leve par
ses appareils de chauffage, se maintenait  un degr trs suprieur.
Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
prcision.

 On passera, n'en dplaise  monsieur, me dit Conseil.

-- J'y compte bien !  rpondis-je avec le ton d'une profonde
conviction.

Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de
ple, sans s'carter du cinquante-deuxime mridien. De 6730'  90
vingt-deux degrs et demi en latitude restaient  parcourir,
c'est--dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
vitesse moyenne de vingt-six milles  l'heure, la vitesse d'un train
express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
atteindre le ple.

Pendant une partie de la nuit, la nouveaut de la situation nous
retint, Conseil et moi,  la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
l'irradiation lectrique du fanal. Mais elle tait dserte. Les
poissons ne sjournaient pas dans ces eaux prisonnires. Ils ne
trouvaient l qu'un passage pour aller de l'Ocan antarctique  la mer
libre du ple. Notre marche tait rapide. On la sentait telle aux
tressaillements de la longue coque d'acier.

Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.

Le lendemain 19 mars,  cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch lectrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
avait t modre. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
en vidant lentement ses rservoirs.

Mon coeur battait. Allions-nous merger et retrouver l'atmosphre libre
du ple ?

Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurt la surface
infrieure de la banquise, trs paisse encore,  en juger par la
matit du bruit. En effet, nous avions  touch  pour employer
l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
nous, dont mille mergeaient. La banquise prsentait alors une hauteur
suprieure  celle que nous avions releve sur ses bords. Circonstance
peu rassurante.

Pendant cette journe, le _Nautilus_ recommena plusieurs fois cette
mme exprience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
par neuf cents mtres, ce qui accusait douze cents mtres d'paisseur
dont deux cents mtres s'levaient au-dessus de la surface de l'Ocan.
C'tait le double de sa hauteur au moment o le _Nautilus_ s'tait
enfonc sous les flots.

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
profil sous-marin de cette chane qui se dveloppait sous les eaux.

Le soir, aucun changement n'tait survenu dans notre situation.
Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mtres de
profondeur. Diminution vidente, mais quelle paisseur encore entre
nous et la surface de l'Ocan !

Il tait huit heures alors. Depuis quatre heures dj, l'air aurait d
tre renouvel  l'intrieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
capitaine Nemo n'et pas encore demand  ses rservoirs un supplment
d'oxygne.

Mon sommeil fut pnible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assigeaient tour  tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
ttonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
j'observai que la surface infrieure de la banquise se rencontrait
seulement par cinquante mtres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
sparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu 
peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.

Mes yeux ne quittaient plus le manomtre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui tincelait
sous les rayons lectriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
dessous par des rampes allonges. Elle s'amincissait de mille en mille.

Enfin,  six heures du matin, ce jour mmorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.

 La mer libre !  me dit-il.

                                  XIV

                              LE PLE SUD

Je me prcipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
quelques glaons pars, des icebergs mobiles ; au loin une mer tendue
; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
olive. Le thermomtre marquait trois degrs centigrades au-dessus de
zro. C'tait comme un printemps relatif enferm derrire cette
banquise, dont les masses loignes se profilaient sur l'horizon du
nord.

 Sommes-nous au ple ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.

-- Je l'ignore, me rpondit-il. A midi nous ferons le point.

-- Mais le soleil se montrera-t-il  travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel gristre.

-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, rpondit le capitaine. 

A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un lot solitaire s'levait 
une hauteur de deux cents mtres. Nous marchions vers lui, prudemment,
car cette mer pouvait tre seme d'cueils.

Une heure aprs, nous avions atteint l'lot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre  cinq milles de
circonfrence. Un troit canal le sparait d'une terre considrable, un
continent peut-tre, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.

L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothses de
Maury. L'ingnieur amricain a remarqu, en effet, qu'entre le ple sud
et le soixantime parallle, la mer est couverte de glaces flottantes,
de dimensions normes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
nord. De ce fait, il a tir cette conclusion que le cercle antarctique
renferme des terres considrables, puisque les icebergs ne peuvent se
former en pleine mer, mais seulement sur des ctes. Suivant ses
calculs, la masse des glaces qui enveloppent le ple austral forme une
vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomtres.

Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'chouer, s'tait arrt  trois
encablures d'une grve que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lanc  la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqumes. Il tait dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se dsavouer en prsence du ple sud.

Quelques coups d'aviron amenrent le canot sur le sable, o il
s'choua. Au moment o Conseil allait sauter  terre, je le retins.

 Monsieur, dis-je au capitaine Nemo,  vous l'honneur de mettre pied
le premier sur cette terre.

-- Oui, monsieur, rpondit le capitaine, et si je n'hsite pas  fouler
ce sol du ple, c'est que, jusqu'ici, aucun tre humain n'y a laiss la
trace de ses pas. 

Cela dit, il sauta lgrement sur le sable. Une vive motion lui
faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et l, les bras croiss, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces rgions australes. Aprs cinq
minutes passes dans cette extase, il se retourna vers nous.

 Quand vous voudrez, monsieur , me cria-t-il.

Je dbarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.

Le sol sur un long espace prsentait un tuf de couleur rougetre, comme
s'il et t de brique pile. Des scories, des coules de lave, des
pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait mconnatre son origine
volcanique. En de certains endroits, quelques lgres fumerolles,
dgageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intrieurs
conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
milles. On sait que dans ces contres antarctiques, James Ross a trouv
les cratres de l'rbus et du Terror en pleine activit sur le cent
soixante-septime mridien et par 7732' de latitude.

La vgtation de ce continent dsol me parut extrmement restreinte.
Quelques lichens de l'espce _Unsnea melanoxantha_ s'talaient sur les
roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomes
rudimentaires, sortes de cellules disposes entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supports sur de
petites vessies natatoires et que le ressac jetait  la cte,
composaient toute la maigre flore de cette rgion.

Le rivage tait parsem de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulirement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tte est forme de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios borales, longues de
trois centimtres, dont la baleine avale un monde  chaque bouche. Ces
charmants ptropodes, vritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisire du rivage.

Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences corallignes, de celles qui suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu' mille mtres de profondeur ; puis,
de petits alcyons appartenant  l'espce _procellaria pelagica_, ainsi
qu'un grand nombre d'astries particulires  ces climats, et d'toiles
de mer qui constellaient le sol.

Mais o la vie surabondait, c'tait dans les airs. L volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espces varies, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familirement sous nos
pas. C'taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assembles nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.

Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'oeil encadr d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement prpars, forment un mets agrable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mtres, justement appels les vautours de l'Ocan, des ptrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arques,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
srie de ptrels, les uns blanchtres, aux ailes bordes de brun, les
autres bleus et spciaux aux mers antarctiques, ceux-l  si huileux,
dis-je  Conseil, que les habitants des les Fro se contentent d'y
adapter une mche avant de les allumer .

 Un peu plus, rpondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
Aprs a, on ne peut exiger que la nature les ait pralablement munis
d'une mche ! 

Aprs un demi-mille, le sol se montra tout cribl de nids de manchots,
sortes de terriers disposs pour la ponte, et dont s'chappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est trs mangeable. Ils poussaient des
braiements d'ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoiss sur le
corps, blancs en dessous et cravats d'un lisr citron, se laissaient
tuer  coups de pierre sans chercher  s'enfuir.

Cependant, la brume ne se levait pas, et,  onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiter.
Sans lui, pas d'observations possibles. Comment dterminer alors si
nous avions atteint le ple ?

Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoud sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrari. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme  la mer.

Midi arriva sans que l'astre du jour se ft montr un seul instant. On
ne pouvait mme reconnatre la place qu'il occupait derrire le rideau
de brume. Bientt cette brume vint  se rsoudre en neige.

 A demain , me dit simplement le capitaine, et nous regagnmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphre.

Pendant notre absence, les filets avaient t tendus, et j'observai
avec intrt les poissons que l'on venait de haler  bord. Les mers
antarctiques servent de refuge  un trs grand nombre de migrateurs,
qui fuient les temptes des zones moins leves pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un dcimtre, espce de cartilagineux
blanchtres traverss de bandes livides et arms d'aiguillons, puis des
chimres antarctiques, longues de trois pieds, le corps trs allong,
la peau blanche, argente et lisse, la tte arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau termin par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je gotai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.

La tempte de neige dura jusqu'au lendemain. Il tait impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon o je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des ptrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la cte, il s'avana encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.

Le lendemain 20 mars, la neige avait cess. Le froid tait un peu plus
vif. Le thermomtre marquait deux degrs au-dessous de zro. Les
brouillards se levrent, et j'esprai que, ce jour-l, notre
observation pourrait s'effectuer.

Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
et moi, et nous mit  terre. La nature du sol tait la mme,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperusse le cratre qui les avait vomis. Ici comme l-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifres marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'taient
des phoques d'espces diverses, les uns tendus sur le sol, les autres
couchs sur des glaons en drive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas  notre approche, n'ayant jamais eu
affaire  l'homme, et j'en comptais l de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.

 Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagns !

-- Pourquoi cela, Conseil ?

-- Parce que l'enrag chasseur aurait tout tu.

-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques ctacs. Ce qui et dsoblig le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des btes inoffensives.

-- Il a raison.

-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas dj class ces
superbes chantillons de la faune marine ?

-- Monsieur sait bien, rpondit Conseil, que je ne suis pas trs ferr
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...

-- Ce sont des phoques et des morses.

-- Deux genres, qui appartiennent  la famille des pinnipdes, se hta
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculs, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres,
embranchement des vertbrs.

-- Bien, Conseil, rpondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons. 

Il tait huit heures du matin. Quatre heures nous restaient  employer
jusqu'au moment o le soleil pourrait tre utilement observ. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'chancrait dans la falaise
granitique du rivage.

L, je puis dire qu' perte de vue autour de nous, les terres et les
glaons taient encombrs de mammifres marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Prote, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'taient particulirement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mles et femelles, le
pre veillant sur sa famille, la mre allaitant ses petits, quelques
jeunes, dj forts, s'mancipant  quelques pas. Lorsque ces mammifres
voulaient se dplacer, ils allaient par petits sauts dus  la
contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congnre, forme un
vritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur lment par
excellence, ces animaux  l'pine dorsale mobile, au bassin troit, au
poil ras et serr, aux pieds palms, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
velouts et limpides, leurs poses charmantes, et les potisant  leur
manire, mtamorphosrent-ils les mles en tritons, et les femelles en
sirnes.

Je fis remarquer  Conseil le dveloppement considrable des lobes
crbraux chez ces intelligents ctacs. Aucun mammifre, l'homme
except, n'a la matire crbrale plus riche. Aussi, les phoques
sont-ils susceptibles de recevoir une certaine ducation ; ils se
domestiquent aisment, et je pense, avec certains naturalistes, que.
convenablement dresss, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pche.

La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
-- diffrant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
j'observai plusieurs varits de stnorhynques, longs de trois mtres,
blancs de poils,  ttes de bull-dogs, arms de dix dents  chaque
mchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
dcoupes en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
lphants marins, sortes de phoques  trompe courte et mobile, les
gants de l'espce, qui sur une circonfrence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mtres. Ils ne faisaient aucun mouvement  notre
approche.

 Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.

-- Non, rpondis-je,  moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
dfend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pices l'embarcation des pcheurs.

-- Il est dans son droit, rpliqua Conseil.

-- Je ne dis pas non. 

Deux milles plus loin, nous tions arrts par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb  la mer
et cumait sous le ressac. Au-del clataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en et pu produire.

 Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?

-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?

-- Ils se battent ou ils jouent.

-- N'en dplaise  monsieur, il faut voir cela.

-- Il faut le voir, Conseil. 

Et nous voil franchissant les roches noirtres, au milieu
d'boulements imprvus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au dtriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait gure, et me
relevait, disant :

 Si monsieur voulait avoir la bont d'carter les jambes, monsieur
conserverait mieux son quilibre. 

Arriv  l'arte suprieure du promontoire, j'aperus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'taient
des hurlements de joie, non de colre.

Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent  leur mchoire infrieure, et quant aux canines suprieures,
ce sont deux dfenses longues de quatre-vingts centimtres qui en
mesurent trente-trois  la circonfrence de leur alvole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
lphants, et moins prompt  jaunir, sont trs recherches. Aussi les
morses sont-ils en butte  une chasse inconsidre qui les dtruira
bientt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en dtruisent
chaque anne plus de quatre mille.

En passant auprs de ces curieux animaux, je pus les examiner  loisir,
car ils ne se drangeaient pas. Leur peau tait paisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mtres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congnres du nord, ils ne confiaient point 
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.

Aprs avoir examin cette cit des morses, je songeai  revenir sur mes
pas. Il tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais tre prsent  son
opration. Cependant, je n'esprais pas que le soleil se montrt ce
jour-l. Des nuages crass sur l'horizon le drobaient  nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voult pas rvler  des tres humains
ce point inabordable du globe.

Cependant, je songeai  revenir vers le _Nautilus_. Nous suivmes un
troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous tions arrivs au point du dbarquement. Le canot chou
avait dpos le capitaine  terre. Je l'aperus debout sur un bloc ce
basalte. Ses instruments taient prs de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, prs duquel le soleil dcrivait alors sa courbe
allonge.

Je pris place auprs de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.

C'tait une fatalit. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer dfinitivement  relever
notre situation.

En effet, nous tions prcisment au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'quinoxe, rfraction non compte, le soleil disparatrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'quinoxe de septembre, il avait merg de
l'horizon septentrional, s'levant par des spirales allonges jusqu'au
21 dcembre. A cette poque, solstice d't de ces contres borales,
il avait commenc  redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
ses derniers rayons.

Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.

 Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
cette opration. Mais aussi, prcisment parce que les hasards de ma
navigation m'ont amen, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile  relever, si,  midi, le soleil se montre  nos yeux.

-- Pourquoi, capitaine ?

-- Parce que, lorsque l'astre du jour dcrit des spirales si allonges,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposs  commettre de graves
erreurs.

-- Comment procderez-vous donc ?

-- Je n'emploierai que mon chronomtre, me rpondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars,  midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
rfraction, est coup exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au ple sud.

-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathmatiquement rigoureuse, parce que l'quinoxe ne tombe pas
ncessairement  midi.

-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mtres, et
il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. 

Le capitaine Nemo retourna  bord. Conseil et moi, nous restmes
jusqu' cinq heures  arpenter la plage, observant et tudiant. Je ne
rcoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur et pay plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractres qui l'ornaient
comme autant d'hiroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garon, au pied sr, le
tenant comme une prcieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.

L je dposai cet oeuf rare sous une des vitrines du muse. Je soupai
avec apptit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le got
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqu, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.

Le lendemain, 21 mars, ds cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.

 Le temps se dgage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Aprs
djeuner, nous nous rendrons  terre pour choisir un poste
d'observation. 

Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstin Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit
comme sa fcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Aprs tout,
je ne regrettai pas son enttement dans cette circonstance.
Vritablement, il y avait trop de phoques  terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pcheur irrflchi  cette tentation.

Le djeuner termin, je me rendis  terre. Le _Nautilus_ s'tait encore
lev de quelques milles pendant la nuit. Il tait au large,  une
grande lieue d'une cte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
cents mtres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'quipage, et les instruments, c'est--dire un chronomtre, une
lunette et un baromtre.

Pendant notre traverse, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espces particulires aux mers australes, la
baleine franche ou  right-whale  des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptre  ventre pliss, aux vastes
nageoires blanchtres, qui malgr son nom, ne forment pourtant pas des
ailes, et le fin-back, brun-jauntre, le plus vif des ctacs. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette  une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent  des
tourbillons de fume. Ces diffrents mammifres s'battaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du ple
antarctique servait maintenant de refuge aux ctacs trop vivement
traqus par les chasseurs.

Je remarquai galement de longs cordons blanchtres de salpes, sortes
de mollusques agrgs, et des mduses de grande taille qui se
balanaient entre le remous des lames.

A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'claircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pnible sur des
laves aigus et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphre souvent
sature par les manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme dshabitu de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilit que je ne pouvais galer,
et qu'et envie un chasseur d'isards.

Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti
porphyre, moiti basalte. De l, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord traait nettement sa ligne terminale sur le fond du
ciel. A nos pieds, des champs blouissants de blancheur. Sur notre
tte, un ple azur, dgag de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu dj corne par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un ctac endormi. Derrire
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.

Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromtre, car il devait en tenir compte dans
son observation.

A midi moins le quart, le soleil, vu alors par rfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonn,  ces mers que l'homme n'a jamais sillonnes
encore.

Le capitaine Nemo, muni d'une lunette  rticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la rfraction, observa l'astre qui s'enfonait peu 
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale trs allonge. Je
tenais le chronomtre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
demi-disque du soleil concidait avec le midi du chronomtre, nous
tions au ple mme.

 Midi ! m'criai-je.

-- Le ple sud !  rpondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour prcisment coup en
deux portions gales par l'horizon.

Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu  peu sur ses rampes.

En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon paule, me
dit :

 Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghritk, entran par les courants
et les temptes, atteignit 64 de latitude sud et dcouvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitime mridien, arriva par 6730' de latitude, et en 1774, le
30 janvier, sur le cent-neuvime mridien, il atteignit 7115' de
latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvime parallle, et en 1821, sur le soixante-sixime par
111 de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrt sur
le soixante-cinquime degr. La mme anne, l'Amricain Morrel, dont
les rcits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxime mridien,
dcouvrait la mer libre par 7014' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dpasser le soixante-deuxime degr. La mme anne,
un simple pcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'levait jusqu' 7214'
de latitude sur le trente-cinquime mridien, et jusqu' 7415' sur le
trente-sixime. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 6326'
de latitude et 6626' de longitude. En 1831, l'Anglais Bisco, le ler
fvrier, dcouvrait la terre d'Enderby par 6850' de latitude, en 1832,
le 5 fvrier, la terre d'Adlade par 67 de latitude, et le 21
fvrier, la terre de Graham par 6445' de latitude. En 1838, le
Franais Dumont d'Urville, arrt devant la banquise par 6257' de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 6630', le 21 janvier, la
terre Adlie, et huit jours aprs, par 6440', la cte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avanait jusqu'au soixante-neuvime parallle sur le
centime mridien. En 1839, l'Anglais Balleny dcouvrait la terre
Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
James Ross, montant l'_rbus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
7656' de latitude et 1717' de longitude est, trouvait la terre
Victoria ; le 23 du mme mois, il relevait le soixante-quatorzime
parallle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il tait par
768', le 28, par 7732', le 2 fvrier, par 784', et en 1842, il
revenait au soixante-onzime degr qu'il ne put dpasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le ple sud sur le
quatre-vingt-dixime degr, et je prends possession de cette partie du
globe gale au sixime des continents reconnus.

-- Au nom de qui, capitaine ?

-- Au mien, monsieur ! 

Et ce disant, le capitaine Nemo dploya un pavillon noir, portant un N
d'or cartel sur son tamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons lchaient l'horizon de la mer :

 Adieu, soleil ! s'cria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois tendre ses ombres
sur mon nouveau domaine ! 

                                   XV

                         ACCIDENT OU INCIDENT ?

Le lendemain, 22 mars,  six heures du matin, les prparatifs de dpart
furent commencs. Les dernires lueurs du crpuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid tait vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensit. Au znith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'toile polaire des rgions antarctiques.

Le thermomtre marquait douze degrs au-dessous de zro, et quand le
vent frachissait, il causait de piquantes morsures. Les glaons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait  se prendre partout. De
nombreuses plaques noirtres, tales  sa surface, annonaient la
prochaine formation de la jeune glace. videmment, le bassin austral,
gel pendant les six mois de l'hiver, tait absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette priode ? Sans doute, elles
allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitus  vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacs. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est  ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
les oiseaux, chasss par le froid, ont migr vers le nord, ces
mammifres marins demeurent les seuls matres du continent polaire.

Cependant, les rservoirs d'eau s'taient remplis, et le _Nautilus_
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrta. Son
hlice battit les flots, et il s'avana droit au nord avec une vitesse
de quinze milles  l'heure. Vers le soir, il flottait dj sous
l'immense carapace glace de la banquise.

Les panneaux du salon avaient t ferms par prudence, car la coque du
_Nautilus_ pouvait se heurter  quelque bloc immerg. Aussi, je passai
cette journe  mettre mes notes au net. Mon esprit tait tout entier 
ses souvenirs du ple. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant et gliss sur les
rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commenait
vritablement. Me rserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
pensais, tant la srie des merveilles sous-marines est inpuisable !
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jets  ce
bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus tendu que l'quateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
terribles avaient charm notre voyage : la chasse dans les forts de
Crespo, l'chouement du dtroit de Torrs, le cimetire de corail, les
pcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le ple sud ! Pendant la
nuit, tous ces souvenirs, passant de rve en rve, ne laissrent pas
mon cerveau sommeiller un instant.

A trois heures du matin, je fus rveill par un choc violent. Je
m'tais redress sur mon lit et j'coutais au milieu de l'obscurit,
quand je fus prcipit brusquement au milieu de la chambre. videmment,
le _Nautilus_ donnait une bande considrable aprs avoir touch.

Je m'accotai aux parois et je me tranai par les coursives jusqu'au
salon qu'clairait le plafond lumineux. Les meubles taient renverss.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le dplacement de la verticale
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bbord s'en cartaient
d'un pied par leur bordure infrieure. Le _Nautilus_ tait donc couch
sur tribord, et, de plus, compltement immobile,

A l'intrieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment o j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrrent.

 Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitt.

-- Je venais le demander  monsieur, rpondit Conseil.

-- Mille diables ! s'cria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
_Nautilus_a touch, et  en juger par la gte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la premire fois dans le dtroit de Torrs.

-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu  la surface de la mer ?

-- Nous l'ignorons, rpondit Conseil.

-- Il est facile de s'en assurer , rpondis-je.

Je consultai le manomtre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mtres.

 Qu'est-ce que cela veut dire ? m'criai-je.

-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.

-- Mais o le trouver ? demanda Ned Land.

-- Suivez-moi , dis-je  mes deux compagnons.

Nous quittmes le salon. Dans la bibliothque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'quipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait tre post dans la cage du timonier. Le mieux tait
d'attendre. Nous revnmes tous trois au salon.

Je passerai sous silence les rcriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout 
son aise, sans lui rpondre.

Nous tions ainsi depuis vingt minutes, cherchant  surprendre les
moindres bruits qui se produisaient  l'intrieur du _Nautilus_, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, rvlait une certaine inquitude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomtre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphre, dans cette partie qui reprsentait
les mers australes.

Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'tait servi au dtroit de Torrs :

 Un incident, capitaine ?

-- Non, monsieur, rpondit-il, un accident cette fois.

-- Grave ?

-- Peut-tre.

-- Le danger est-il immdiat ?

-- Non.

-- Le _Nautilus_ s'est chou ?

-- Oui.

-- Et cet chouement est venu ?...

-- D'un caprice de la nature, non de l'impritie des hommes. Pas une
faute n'a t commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
empcher l'quilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non rsister aux lois naturelles. 

Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer 
cette rflexion philosophique. En somme, sa rponse ne m'apprenait rien.

 Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?

-- Un norme bloc de glace, une montagne entire s'est retourne, me
rpondit-il. Lorsque les icebergs sont mins  leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs ritrs, leur centre de gravit remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arriv. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurt le _Nautilus_ qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrsistible force, il l'a ramen dans des couches moins
denses, o il se trouve couch sur le flanc.

Mais ne peut-on dgager le _Nautilus_ en vidant ses rservoirs, de
manire  le remettre en quilibre ?

-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomtre. Elle indique que
le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
jusqu' ce qu'un obstacle arrte son mouvement ascensionnel, notre
position ne sera pas change. 

En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la mme bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrterait lui-mme.
Mais  ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurt la partie
suprieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
presss entre les deux surfaces glaces ?

Je rflchissais  toutes les consquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomtre. Le _Nautilus_,
depuis la chute de l'iceberg, avait remont de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le mme angle avec la perpendiculaire.

Soudain un lger mouvement se fit sentir dans la coque. videmment, le
_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalit. Personne de nous ne parlait. Le coeur
mu, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'coulrent.

 Enfin, nous sommes droit ! m'cria-je.

-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.

-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.

-- Certainement, rpondit-il, puisque les rservoirs ne sont pas encore
vids, et que vids, le _Nautilus_ devra remonter  la surface de la
mer. 

Le capitaine sortit, et je vis bientt que, par ses ordres, on avait
arrt la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
bientt heurt la partie infrieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.

 Nous l'avons chapp belle ! dit alors Conseil.

-- Oui. Nous pouvions tre crass entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonns. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
nous l'avons chapp belle !

-- Si c'est fini !  murmura Ned Land.

Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilit,
et je ne rpondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumire extrieure fit irruption  travers la vitre
dgage.

Nous tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais,  une distance
de dix mtres, sur chaque ct du _Nautilus_, s'levait une
blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, mme muraille.
Au-dessus, parce que la surface infrieure de la banquise se
dveloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
culbut, ayant gliss peu  peu, avait trouv sur les murailles
latrales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le _Nautilus_ tait emprisonn dans un vritable tunnel de glace, d'une
largeur de vingt mtres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrire, et de reprendre ensuite,  quelques centaines de mtres plus
bas, un libre passage sous la banquise.

Le plafond lumineux avait t teint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumire intense. C'est que la puissante
rverbration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaques sur ces
grands blocs capricieusement dcoups, dont chaque angle, chaque arte,
chaque facette, jetait une lueur diffrente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine blouissante de gemmes, et
particulirement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des meraudes.  et l des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'oeil ne pouvait soutenir l'clat. La puissance du fanal tait
centuple, comme celle d'une lampe  travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.

 Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'cria Conseil.

-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?

-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'tre forc d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-l pourra nous coter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
de l'homme ! 

Ned avait raison. C'tait trop beau. Tout  coup, un cri de Conseil me
fit retourner.

 Qu'y a-t-il ? demandai-je.

-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! 

Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupires.

 Mais qu'as-tu, mon garon ?

-- Je suis bloui, aveugl ! 

Mes regards se portrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dvorait.

Je compris ce qui s'tait pass. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
marche  grande vitesse. Tous les clats tranquilles des murailles de
glace s'taient alors changs en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emport par son
hlice, voyageait dans un fourreau d'clairs.

Les panneaux du salon se refermrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprgns de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rtine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappe.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.

Enfin, nos mains s'abaissrent.

 Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.

-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.

-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blass sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misrables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
le monde habit n'est plus digne de nous ! 

De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent 
quel degr d'bullition tait mont notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.

 Le monde habit ! dit-il en secouant la tte. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! 

Il tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
 l'avant du _Nautilus_. Je compris que son peron venait de heurter un
bloc de glace. Ce devait tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstru de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosits du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait tre absolument enraye. Toutefois, contre mon
attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rtrograde trs prononc.

 Nous revenons en arrire ? dit Conseil.

-- Oui, rpondis-je. Il faut que, de ce ct, le tunnel soit sans issue.

-- Et alors ?...

-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voil tout. 

En parlant ainsi, je voulais paratre plus rassur que je ne l'tais
rellement. Cependant le mouvement rtrograde du _Nautilus_
s'acclrait, et marchant  contre hlice, il nous entranait avec une
grande rapidit.

 Ce sera un retard, dit Ned.

-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.

-- Oui, rpta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! 

Je me promenai pendant quelques instants du salon  la bibliothque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.

Un quart d'heure aprs, Conseil, s'tant approch de moi, me dit :

 Est-ce bien intressant ce que lit monsieur ?

-- Trs intressant, rpondis-je.

-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !

-- Mon livre ? 

En effet, je tenais  la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
Je ne m'en doutais mme pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levrent pour se retirer.

 Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment o nous serons sortis de cette impasse.

-- Comme il plaira  monsieur , rpondit Conseil.

Quelques heures s'coulrent. J'observais souvent les instruments
suspendus  la paroi du salon. Le manomtre indiquait que le _Nautilus_
se maintenait  une profondeur constante de trois cents mtres, la
boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait 
une vitesse de vingt milles  l'heure, vitesse excessive dans un espace
aussi resserr. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
hter, et qu'alors, les minutes valaient des sicles.

A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrire, cette
fois. Je plis. Mes compagnons s'taient rapprochs de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprt notre pense.

En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai  lui.

 La route est barre au sud ? lui demandai-je.

-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a ferm toute issue.

-- Nous sommes bloqus ?

-- Oui. 

                                  XVI

                              FAUTE D'AIR

Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impntrable mur
de glace. Nous tions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
frapp une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilit
habituelle. Il s'tait crois les bras. Il rflchissait. Le _Nautilus_
ne bougeait plus.

Le capitaine prit alors la parole :

 Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manires de mourir
dans les conditions o nous sommes. 

Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathmatiques qui fait une dmonstration  ses lves.

 La premire, reprit-il, c'est de mourir crass. La seconde, c'est de
mourir asphyxis. Je ne parle pas de la possibilit de mourir de faim,
car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
nous. Proccupons-nous donc des chances d'crasement ou d'asphyxie.

-- Quant  l'asphyxie, capitaine, rpondis-je, elle n'est pas 
craindre, car nos rservoirs sont pleins.

-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
jours d'air. Or, voil trente-six heures que nous sommes enfouis sous
les eaux, et dj l'atmosphre alourdie du _Nautilus_ demande  tre
renouvele. Dans quarante-huit heures, notre rserve sera puise.

-- Eh bien, capitaine, soyons dlivrs avant quarante-huit heures !

-- Nous le tenterons, du moins, en perant la muraille qui nous entoure.

-- De quel ct ? demandai-je.

-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais chouer le _Nautilus_
sur le banc infrieur, et mes hommes, revtus de scaphandres,
attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins paisse.

-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?

-- Sans inconvnient. Nous ne marchons plus. 

Le capitaine Nemo sortit. Bientt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les rservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
cinquante mtres, profondeur  laquelle tait immerg le banc de glace
infrieur.

 Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre nergie.

-- Monsieur, me rpondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes rcriminations. Je suis prt  tout faire pour
le salut commun.

-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.

-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile  manier le pic comme le harpon,
si je puis tre utile au capitaine, il peut disposer de moi.

-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. 

Je conduisis le Canadien  la chambre ou les hommes du _Nautilus_
revtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
proposition de Ned, qui fut accepte. Le Canadien endossa son costume
de mer et fut aussitt prt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les rservoirs avaient
fourni un large continent d'air pur. Emprunt considrable, mais
ncessaire, fait  la rserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
et satures de rayons lectriques.

Lorsque Ned fut habill, je rentrai dans le salon dont les vitres
taient dcouvertes, et, post prs de Conseil, j'examinai les couches
ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.

Quelques instants aprs, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'quipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable  sa haute taille. Le capitaine Nemo tait avec eux.

Avant de procder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
longues sondes furent enfonces dans les parois latrales ; mais aprs
quinze mtres, elles taient encore arrtes par l'paisse muraille. Il
tait inutile de s'attaquer  la surface plafonnante, puisque c'tait
la banquise elle-mme qui mesurait plus de quatre cents mtres de
hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface infrieure. L
dix mtres de parois nous sparaient de l'eau. Telle tait l'paisseur
de cet ice-field. Ds lors, il s'agissait d'en dcouper un morceau gal
en superficie  la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'tait environ
six mille cinq cents mtres cubes  dtacher, afin de creuser un trou
par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.

Le travail fut immdiatement commenc et conduit avec une infatigable
opinitret. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui et
entran de plus grandes difficults, le capitaine Nemo fit dessiner
l'immense fosse  huit mtres de sa hanche de bbord. Puis ses hommes
la taraudrent simultanment sur plusieurs points de sa circonfrence.
Bientt. Le pic attaqua vigoureusement cette matire compacte, et de
gros blocs furent dtachs de la masse. Par un curieux effet de
pesanteur spcifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
pour ainsi dire  la vote du tunnel, qui s'paississait par le haut de
ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
paroi infrieure s'amincissait d'autant.

Aprs deux heures d'un travail nergique, Ned Land rentra puis. Ses
compagnons et lui furent remplacs par de nouveaux travailleurs
auxquels nous nous joignmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
nous dirigeait.

L'eau me parut singulirement froide, mais je me rchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements taient trs libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphres.

Quand je rentrai, aprs deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diffrence entre le
fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphre du
_Nautilus_, dj charg d'acide carbonique. L'air n'avait pas t
renouvel depuis quarante-huit heures, et ses qualits vivifiantes
taient considrablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
heures, nous n'avions enlev qu'une tranche de glace paisse d'un mtre
sur la superficie dessine, soit environ six cents mtres cubes. En
admettant que le mme travail ft accompli par douze heures, il fallait
encore cinq nuits et quatre jours pour mener  bonne fin cette
entreprise.

 Cinq nuits et quatre jours ! dis-je  mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les rservoirs.

-- Sans compter, rpliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damne
prison, nous serons encore emprisonns sous la banquise et sans
communication possible avec l'atmosphre ! 

Rflexion juste. Qui pouvait alors prvoir le minimum de temps
ncessaire  notre dlivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
touffs avant que le _Nautilus_ et pu revenir  la surface des flots
? tait-il destin  prir dans ce tombeau de glace avec tous ceux
qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
l'avait envisage en face, et tous taient dcids  faire leur devoir
jusqu'au bout.

Suivant mes prvisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
mtre fut enleve  l'immense alvole. Mais, le matin, quand, revtu de
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temprature de
six  sept degrs au-dessous de zro, je remarquai que les murailles
latrales se rapprochaient peu  peu. Les couches d'eau loignes de la
fosse, que n'chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
outils, marquaient une tendance  se solidifier. En prsence de ce
nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
comment empcher la solidification de ce milieu liquide, qui et fait
clater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?

Je ne fis point connatre ce nouveau danger  mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette nergie qu'ils employaient au pnible
travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu  bord ? je fis
observer au capitaine Nemo cette grave complication.

 Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voil tout. 

Arriver premiers ! Enfin, j'aurais d tre habitu  ces faons de
parler !

Cette journe, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
opinitret. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'tait
quitter le _Nautilus_, c'tait respirer directement cet air pur
emprunt aux rservoirs et fourni par les appareils, c'tait abandonner
une atmosphre appauvrie et vicie.

Vers le soir, la fosse s'tait encore creuse d'un mtre. Quand je
rentrai  bord, je faillis tre asphyxi par l'acide carbonique dont
l'air tait satur. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
eussent permis de chasser ce gaz dltre ! L'oxygne ne nous manquait
pas. Toute cette eau en contenait une quantit considrable et en la
dcomposant par nos puissantes piles, elle nous et restitu le fluide
vivifiant. J'y avais bien song, mais  quoi bon, puisque l'acide
carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
parties du navire. Pour l'absorber, il et fallu remplir des rcipients
de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matire
manquait  bord, et rien ne la pouvait remplacer

Ce soir-l, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
rservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur  l'intrieur du
_Nautilus_. Sans cette prcaution, nous ne nous serions pas rveills.

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquime mtre. Les parois latrales et la surface infrieure de la
banquise s'paississaient visiblement. Il tait vident qu'elles se
rejoindraient avant que le _Nautilus_ ft parvenu  se dgager. Le
dsespoir me prit un instant. Mon pic fut prs de s'chapper de mes
mains. A quoi bon creuser, si je devais prir touff, cras par cette
eau qui se faisait pierre, un supplice que la frocit des sauvages
n'et pas mme invent. Il me semblait que j'tais entre les
formidables mchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrsistiblement.

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
lui-mme, passa prs de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
les parois de notre prison. La muraille de tribord s'tait avance 
moins de quatre mtres de la coque du _Nautilus_.

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrmes 
bord. Mon scaphandre t, je l'accompagnai dans le salon.

 Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque hroque moyen,
ou nous allons tre scells dans cette eau solidifie comme dans du
ciment.

-- Oui ! dis-je, mais que faire ?

-- Ah ! s'cria-t-il, si mon _Nautilus_ tait assez fort pour supporter
cette pression sans en tre cras ?

-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'ide du capitaine.

-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette conglation de l'eau
nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
elle ferait clater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
elle fait, en se gelant, clater les pierres les plus dures ! Ne
sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'tre un
agent de destruction !

-- Oui, capitaine, peut-tre. Mais quelque rsistance  l'crasement
que possde le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette pouvantable
pression et s'aplatirait comme une feuille de tle.

-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
la nature, mais sur nous-mmes. Il faut s'opposer  cette
solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latrales
se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau  l'avant ou 
l'arrire du _Nautilus_. La conglation nous gagne de tous les cts.

-- Combien de temps, demandai-je, l'air des rservoirs nous
permettra-t-il de respirer  bord ? 

Le capitaine me regarda en face.

 Aprs-demain, dit-il, les rservoirs seront vides ! 

Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'tonner de cette
rponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'tait plong sous les eaux libres
du ple. Nous tions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
rserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
conserver aux travailleurs. Au moment o j'cris ces choses, mon
impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
s'empare de tout mon tre, et que l'air semble manquer  mes poumons !

Cependant, le capitaine Nemo rflchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une ide lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
repousser. Il se rpondait ngativement  lui-mme. Enfin, ces mots
s'chapprent de ses lvres !

 L'eau bouillante ! murmura-t-il.

-- L'eau bouillante ? m'criai-je.

-- Oui, monsieur. Nous sommes renferms dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injecte
par les pompes du _Nautilus_, n'lveraient pas la temprature de ce
milieu et ne retarderaient pas sa conglation ?

-- Il faut l'essayer, dis-je rsolument.

-- Essayons, monsieur le professeur. 

Le thermomtre marquait alors moins sept degrs  l'extrieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
vaporation. Ils se chargrent d'eau, et toute la chaleur lectrique
des piles fut lance  travers les serpentins baigns par le liquide.
En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrs. Elle fut
dirige vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaait au
fur et  mesure. La chaleur dveloppe par les piles tait telle que
l'eau froide, puise  la mer, aprs avoir seulement travers les
appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.

L'injection commena, et trois heures aprs, le thermomtre marquait
extrieurement six degrs au-dessous de zro. C'tait un degr de
gagn. Deux heures plus tard, le thermomtre n'en marquait que quatre.

 Nous russirons, dis-je au capitaine, aprs avoir suivi et contrl
par de nombreuses remarques les progrs de l'opration.

-- Je le pense, me rpondit-il. Nous ne serons pas crass. Nous
n'avons plus que l'asphyxie  craindre. 

Pendant la nuit, la temprature de l'eau remonta a un degr au-dessous
de zro. Les injections ne purent la porter  un point plus lev. Mais
comme la conglation de l'eau de mer ne se produit qu' moins deux
degrs, je fus enfin rassur contre les dangers de la solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mtres de glace avaient t arrachs de
l'alvole. Quatre mtres seulement restaient  enlever. C'taient
encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus tre
renouvel  l'intrieur du _Nautilus_. Aussi, cette journe alla-t-elle
toujours en empirant.

Une lourdeur intolrable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut port en moi  un degr violent. Des
billements me disloquaient les mchoires. Mes poumons haletaient en
cherchant ce fluide comburant, indispensable  la respiration, et qui
se rarfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
J'tais tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
Conseil, pris des mmes symptmes, souffrant des mmes souffrances, ne
me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
l'entendais encore murmurer :

 Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air  monsieur
! 

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.

Si notre situation,  tous, tait intolrable  l'intrieur, avec
quelle hte, avec quel bonheur, nous revtions nos scaphandres pour
travailler  notre tour ! Les pics rsonnaient sur la couche glace.
Les bras se fatiguaient, les mains s'corchaient, mais qu'taient ces
fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
poumons ! On respirait ! On respirait !

Et cependant, personne ne prolongeait au-del du temps voulu son
travail sous les eaux. Sa tche accomplie, chacun remettait  ses
compagnons haletants le rservoir qui devait lui verser la vie. Le
capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier  cette
svre discipline. L'heure arrivait, il cdait son appareil  un autre
et rentrait dans l'atmosphre vicie du bord, toujours calme, sans une
dfaillance, sans un murmure.

Ce jour-l, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
encore. Deux mtres seulement restaient  enlever sur toute la
superficie. Deux mtres seulement nous sparaient de la mer libre. Mais
les rservoirs taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
tre conserv aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !

Lorsque je rentrai  bord, je fus  demi suffoqu. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent tre dcrites. Le
lendemain, ma respiration tait oppresse. Aux douleurs de tte se
mlaient d'tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
Mes compagnons prouvaient les mmes symptmes. Quelques hommes de
l'quipage rlaient.

Ce jour-l, le sixime de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, rsolut d'craser la couche de
glaces qui nous sparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
conserv son sang-froid et son nergie. Il domptait par sa force morale
les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.

D'aprs son ordre, le btiment fut soulag, c'est--dire soulev de la
couche glace par un changement de pesanteur spcifique. Lorsqu'il
flotta on le hala de manire  l'amener au-dessus de l'immense fosse
dessine suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses rservoirs d'eau
s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvole.

En ce moment, tout l'quipage rentra  bord, et la double porte de
communication fut ferme. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
glace qui n'avait pas un mtre d'paisseur et que les sondes avaient
troue en mille endroits.

Les robinets des rservoirs furent alors ouverts en grand et cent
mtres cubes d'eau s'y prcipitrent, accroissant de cent mille
kilogrammes le poids du _Nautilus_.

Nous attendions, nous coutions, oubliant nos souffrances, esprant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.

Malgr les bourdonnements qui emplissaient ma tte, j'entendis bientt
des frmissements sous la coque du _Nautilus_. Un dnivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil  celui du
papier qui se dchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.

 Nous passons !  murmura Conseil a mon oreille.

Je ne pus lui rpondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.

Tout  coup, emport par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
s'enfona comme un boulet sous les eaux, c'est--dire qu'il tomba comme
il et fait dans le vide !

Avec toute la force lectrique fut mise sur les pompes qui aussitt
commencrent  chasser l'eau des rservoirs. Aprs quelques minutes,
notre chute fut enraye. Bientt mme, le manomtre indiqua un
mouvement ascensionnel. L'hlice, marchant  toute vitesse, fit
tressaillir la coque de tle jusque dans ses boulons, et nous entrana
vers le nord.

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu' la mer
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !

A demi tendu sur un divan de la bibliothque, je suffoquais. Ma face
tait violette, mes lvres bleues, mes facults suspendues. Je ne
voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'coulrent ainsi, je ne saurais les valuer. Mais
j'eus la conscience de mon agonie qui commenait. Je compris que
j'allais mourir...

Soudain je revins  moi. Quelques bouffes d'air pntraient dans mes
poumons. tions-nous remonts  la surface des flots ? Avions-nous
franchi la banquise ?

Non ! C'taient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacr pour
moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte 
goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
pendant quelques instants, je respirai avec volupt.

Mes regards se portrent vers l'horloge. Il tait onze heures du matin.
Nous devions tre au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles  l'heure. Il se tordait dans les eaux.

O tait le capitaine Nemo ? Avait-il succomb ? Ses compagnons
taient-ils morts avec lui ?

En ce moment, le manomtre indiqua que nous n'tions plus qu' vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous sparait de
l'atmosphre. Ne pouvait-on le briser ?

Peut-tre ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrire et
relevant son peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
quilibre. Puis, pouss par sa puissante hlice, il attaqua l'ice-field
par en dessous comme un formidable blier. Il le crevait peu  peu, se
retirait, donnait  toute vitesse contre le champ qui se dchirait, et
enfin, emport par un lan suprme, il s'lana sur la surface glace
qu'il crasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arrach, et l'air pur
s'introduisit  flots dans toutes les parties du _Nautilus_.

                                  XVII

                        DU CAP HORN  L'AMAZONE

Comment tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-tre
le Canadien m'y avait-il transport. Mais je respirais, je humais l'air
vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient prs de moi de
ces fraches molcules. Les malheureux, trop longtemps privs de
nourriture, ne peuvent se jeter inconsidrment sur les premiers
aliments qu'on leur prsente. Nous, au contraire, nous n'avions pas 
nous modrer, nous pouvions aspirer  pleins poumons les atomes de
cette atmosphre, et c'tait la brise, la brise elle-mme qui nous
versait cette voluptueuse ivresse !

 Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygne ! Que monsieur ne
craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. 

Quant  Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mchoires 
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien 
tirait  comme un pole en pleine combustion.

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
de moi, je vis que nous tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'quipage. Pas mme le capitaine Nemo. Les tranges marins du
_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait  l'intrieur. Aucun
n'tait venu se dlecter en pleine atmosphre.

Les premires paroles que je prononai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolong mon existence pendant les dernires heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dvouement.

 Bon ! monsieur le professeur, me rpondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mrite avons-nous eu  cela ? Aucun. Ce
n'tait qu'une question d'arithmtique. Votre existence valait plus que
la ntre. Donc il fallait la conserver.

-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
suprieur  un homme gnreux et bon, et vous l'tes !

-- C'est bien ! c'est bien ! rptait le Canadien embarrass

-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.

-- Mais pas trop, pour tout dire  monsieur. Il me manquait bien
quelques gorges d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pmait et cela ne me donnait
pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
respir... 

Conseil, confus de s'tre jet dans la banalit, n'acheva pas.

 Mes amis, rpondis-je vivement mu, nous sommes lis les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...

-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.

-- Hein ? fit Conseil.

-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraner avec moi, quand je
quitterai cet infernal _Nautilus_.

-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon ct ?

-- Oui, rpondis-je, puisque nous allons du ct du soleil, et ici le
soleil, c'est le nord.

-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste  savoir si nous rallions
le Pacifique ou l'Atlantique, c'est--dire les mers frquentes ou
dsertes. 

A cela je ne pouvais rpondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous rament plutt vers ce vaste Ocan qui baigne  la fois les ctes
de l'Asie et de l'Amrique. Il complterait ainsi son tour du monde
sous-marin, et reviendrait vers ces mers o le _Nautilus_ trouvait la
plus entire indpendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
de toute terre habite, que devenaient les projets de Ned Land ?

Nous devions, avant peu, tre fixs sur ce point important. Le
_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientt franchi,
et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous tions par le travers de
la pointe amricaine, le 31 mars,  sept heures du soir.

Alors toutes nos souffrances passes taient oublies. Le souvenir de
cet emprisonnement dans les glaces s'effaait de notre esprit. Nous ne
songions qu' l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point report chaque jour sur le
planisphre et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-l, il devint vident,  ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.

J'appris au Canadien et  Conseil le rsultat de mes observations.

 Bonne nouvelle, rpondit le Canadien, mais o va le _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, Ned.

-- Son capitaine voudrait-il, aprs le ple sud, affronter le ple
nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?

Il ne faudrait pas l'en dfier, rpondit Conseil.

-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.

-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un matre homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.

-- Surtout quand nous l'aurons quitt !  riposta Ned Land.

Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta  la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous emes connaissance d'une
cte  l'ouest. C'tait la Terre du Feu,  laquelle les premiers
navigateurs donnrent ce nom en voyant les fumes nombreuses qui
s'levaient des huttes indignes. Cette Terre du Feu forme une vaste
agglomration d'les qui s'tend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53 et 56 de latitude australe,
et 6750' et 7715' de longitude ouest. La cte me parut basse, mais au
loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus mme entrevoir le mont
Sarmiento, lev de deux mille soixante-dix mtres au-dessus du niveau
de la mer, bloc pyramidal de schiste,  sommet trs aigu, qui, suivant
qu'il est voil ou dgag de vapeurs,  annonce le beau ou le mauvais
temps , me dit Ned Land.

 Un fameux baromtre, mon ami.

-- Oui, monsieur, un baromtre naturel, qui ne m'a jamais tromp quand
je naviguais dans les passes du dtroit de Magellan. 

En ce moment, ce pic nous parut nettement dcoup sur le fond du ciel.
C'tait un prsage de beau temps Il se ralisa.

Le _Nautilus_, rentr sous les eaux, se rapprocha de la cte qu'il
prolongea  quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du ple renfermait quelques chantillons, avec leurs
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu' trois cents mtres
de longueur ; vritables cbles, plus gros que le pouce, trs
rsistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
connue sous le nom de velp,  feuilles longues de quatre pieds,
emptes dans les concrtions corallignes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture  des myriades de crustacs et de
mollusques, des crabes, des seiches. L, les phoques et les loutres se
livraient  de splendides repas, mlangeant la chair du poisson et les
lgumes de la mer, suivant la mthode anglaise.

Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
extrme rapidit. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnatre les pres sommets. La
profondeur de la mer tait mdiocre. Je pensai donc, non sans raison,
que ces deux les, entoures d'un grand nombre d'lots, faisaient
autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
probablement dcouvertes par le clbre John Davis, qui leur imposa le
nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
Maiden-Islands, les de la Vierge. Elles furent ensuite nommes
Malouines, au commencement du dix-huitime sicle, par des pcheurs de
Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.

Sur ces parages, nos filets rapportrent de beaux spcimens d'algues,
et particulirement un certain fucus dont les racines taient charges
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spcialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux dcimtres, tout parsems de taches blanchtres et jaunes.

J'admirai galement de nombreuses mduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulires aux mers des Malouines. Tantt elles
figuraient une ombrelle demi-sphrique trs lisse, raye de lignes d'un
rouge brun et termine par douze festons rguliers ; tantt c'tait une
corbeille renverse d'o s'chappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacs et laissaient pendre  la drive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques chantillons de ces
dlicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'vaporent hors de leur lment natal.

Lorsque les dernires hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mtres et
suivit la cte amricaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.

Jusqu'au 3 avril, nous ne quittmes pas les parages de la Patagonie,
tantt sous l'Ocan, tantt  sa surface. Le _Nautilus_ dpassa le
large estuaire form par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
avril, par le travers de l'Uruguay, mais  cinquante milles au large.
Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosits de l'Amrique mridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.

Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup sur le
trente-septime mridien, et nous passmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand dplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces ctes habites du Brsil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosits naturelles de
ces mers chapprent  toute observation.

Cette rapidit se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amrique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
s'carta de nouveau, et il alla chercher  de plus grandes profondeurs
une valle sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la cte africaine. Cette valle se bifurque  la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une norme dpression de neuf mille mtres.
En cet endroit. La coupe gologique de l'Ocan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomtres, taille  pic, et,  la hauteur
des les du cap Vert, une autre muraille non moins considrable, qui
enferment ainsi tout le continent immerg de l'Atlantide. Le fond de
cette immense valle est accident de quelques montagnes qui mnagent
de pittoresques aspects  ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'aprs les cartes manuscrites que contenait la bibliothque du
_Nautilus_, cartes videmment dues  la main du capitaine Nemo et
leves sur ses observations personnelles.

Pendant deux jours, ces eaux dsertes et profondes furent visites au
moyen des plans inclins. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordes
diagonales qui le portaient  toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
se releva subitement, et la terre nous rapparut  l'ouvert du fleuve
des Amazones, vaste estuaire dont le dbit est si considrable qu'il
dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.

L'quateur tait coup. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre franaise sur laquelle nous eussions trouv un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis  un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon ct, je
ne fis aucune allusion  ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser  quelque tentative qui et infailliblement avort.

Je me ddommageai facilement de ce retard par d'intressantes tudes.
Pendant ces deux journes des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.

Quelques zoophytes avaient t dragues par la chane des chaluts.
C'taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant  la
famille des actinidiens, et entre autres espces, le _phyctalis
protexta_, originaire de cette partie de l'Ocan, petit tronc
cylindrique, agrment de lignes verticales et tachet de points rouges
que couronne un merveilleux panouissement de tentacules. Quant aux
mollusques, ils consistaient en produits que j'avais dj observs, des
turritelles, des olives-porphyres,  lignes rgulirement entrecroises
dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair.
des ptrocres fantaisistes, semblables  des scorpions ptrifis, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes  manger,
et certaines espces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
d'appt pour la pche de la morue.

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'tudier, je notai diverses espces. Parmi les cartilagineux : des
ptromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tte
verdtre, nageoires violettes, dos gris bleutre, ventre brun argent
sem de taches vives, iris des yeux cercl d'or, curieux animaux que le
courant de l'Amazone avait d entraner jusqu'en mer, car ils habitent
les eaux douces ; des raies tubercules,  museau pointu,  queue
longue et dlie, armes d'un long aiguillon dentel ; de petits
squales d'un mtre, gris et blanchtres de peau, dont les dents,
disposes sur plusieurs rangs, se recourbent en arrire, et qui sont
vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocles rougetres, d'un
demi-mtre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
appendice corn, situ prs des narines, a fait surnommer licornes de
mer ; enfin quelques espces de batistes, le curassavien dont les
flancs pointills brillent d'une clatante couleur d'or, et le
caprisque violet clair,  nuances chatoyantes comme la gorge d'un
pigeon.

Je termine l cette nomenclature un peu sche, mais trs exacte, par la
srie des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
genre des aplronotes, dont le museau est trs obtus et blanc de neige,
le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanire charnue
trs longue et trs dlie ; odontagnathes aiguillonns, longues
sardines de trois dcimtres, resplendissant d'un vif clat argent ;
scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-ngres,
 teintes noires, que l'on pche avec des brandons, longs poissons de
deux mtres,  chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le got de
l'anguille, et secs, le got du saumon fum ; labres demi-rouges,
revtus d'cailles seulement  la base des nageoires dorsales et anales
; chrysoptres, sur lesquels l'or et l'argent mlent leur clat  ceux
du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrmement dlicate, et que leurs proprits phosphorescentes
trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs,  langue fine,  teintes
orange ; scines-coro  caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
Surinam, etc.

Cet  et coetera  ne saurait empcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.

Un de nos filets avait rapport une sorte de raie trs aplatie qui, la
queue coupe, et form un disque parfait et qui pesait une vingtaine
de kilogrammes. Elle tait blanche en dessous, rougetre en dessus,
avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc et cercles de noir, trs
lisse de peau, et termine par une nageoire bilobe. tendue sur la
plate-forme, elle se dbattait, essayait de se retourner par des
mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
soubresaut allait la prcipiter  la mer. Mais Conseil, qui tenait 
son poisson, se prcipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
empcher, il le saisit  deux mains.

Aussitt, le voil renvers, les jambes en l'air, paralys d'une moiti
du corps, et criant :

 Ah ! mon matre, mon matre ! Venez  moi. 

C'tait la premire fois que le pauvre garon ne me parlait pas   la
troisime personne .

Le Canadien et moi, nous l'avions relev, nous le frictionnions  bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet ternel classificateur
murmura d'une voix entrecoupe :

 Classe des cartilagineux, ordre des chondroptrygiens,  branchies
fixes, sous-ordre des slaciens, famille des raies, genre des torpilles
! 

-- Oui, mon ami, rpondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
dplorable tat.

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.

Et comment ?

-- En le mangeant. 

Ce qu'il fit le soir mme, mais par pure reprsaille, car franchement
c'tait coriace.

L'infortun Conseil s'tait attaqu  une torpille de la plus
dangereuse espce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons  plusieurs mtres de
distance, tant est grande la puissance de son organe lectrique dont
les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
carrs.

Le lendemain, 12 avril, pendant la journe, le _Nautilus_ s'approcha de
la cte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L vivaient en
famille plusieurs groupes de lamantins. C'taient des manates qui,
comme le dugong et le stellre, appartiennent  l'ordre des syrniens.
Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six  sept
mtres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris 
Ned Land et  Conseil que la prvoyante nature avait assign  ces
mammifres un tle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
phoques, doivent patre les prairies sous-marines et dtruire ainsi les
agglomrations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
tropicaux.

 Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
hommes ont presque entirement ananti, ces races utiles ? C'est que
les herbes putrfies ont empoisonn l'air, et l'air empoisonn, c'est
la fivre jaune qui dsole ces admirables contres. Les vgtations
vnneuses se sont multiplies sous ces mers torrides, et le mal s'est
irrsistiblement dvelopp depuis l'embouchure du Rio de la Plata
jusqu'aux Florides ! 

Et s'il faut en croire Toussenel, ce flau n'est rien encore auprs de
celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dpeuples
de baleines et de phoques. Alors, encombres de poulpes, de mduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
flots ne possderont plus  ces vastes estomacs, que Dieu avait chargs
d'cumer la surface des mers .

Cependant, sans ddaigner ces thories, l'quipage du _Nautilus_
s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, suprieure 
celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intressante. Les
manates se laissaient frapper sans se dfendre. Plusieurs milliers de
kilos de viande, destine  tre sche, furent emmagasins  bord.

Ce jour-l, une pche, singulirement pratique, vint encore accrotre
les rserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
chalut avait rapport dans ses mailles un certain nombre de poissons
dont la tte se terminait par une plaque ovale  rebords charnus.
C'taient des chndes, de la troisime famille des malacoptrygiens
subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut oprer le vide,
ce qui lui permet d'adhrer aux objets  la faon d'une ventouse.

Le rmora, que j'avais observ dans la Mditerrane, appartient  cette
espce. Mais celui dont il s'agit ici, c'tait l'chnlde ostochre,
particulier  cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
dposaient dans des bailles pleines d'eau.

La pche termine, le _Nautilus_ se rapprocha de la cte. En cet
endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient  la surface
des flots. Il et t difficile de s'emparer de ces prcieux reptiles,
car le moindre bruit les veille, et leur solide carapace est 
l'preuve du harpon. Mais l'chnde devait oprer cette capture avec
une sret et une prcision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
un hameon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naf pcheur
a la ligne.

Les hommes du Naulilus attachrent  la queue de ces poissons un anneau
assez large pour ne pas gner leurs mouvements, et  cet anneau, une
longue corde amarre  bord par l'autre bout.

Les chndes, jets  la mer, commencrent aussitt leur rle et
allrent se fixer au plastron des tortues. Leur tnacit tait telle
qu'ils se fussent dchirs plutt que de lcher prise. On les halait 
bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhraient.

On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mtre, qui pesaient
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornes grandes,
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
rendaient trs prcieuses. En outre, elles taient excellentes au point
de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un got
exquis.

Cette pche termina notre sjour sur les parages de l'Amazone, et, la
nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.

                                  XVIII

                              LES POULPES

Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'carta constamment de la cte
amricaine. Il ne voulait pas, videmment, frquenter les flots du
golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'et pas
manqu sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
dix-huit cents mtres ; mais, probablement ces parages, sems d'les et
sillonns de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous emes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe,  une distance de trente milles environ. J'aperus un
instant leurs pitons levs.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets  excution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
qui font le cabotage d'une le  l'autre, fut trs dcontenanc. La
fuite et t trs praticable si Ned Land ft parvenu a s'emparer du
canot  l'insu du capitaine. Mais en plein Ocan, il ne fallait plus y
songer.

La Canadien, Conseil et moi, nous emes une assez longue conversation 
ce sujet. Depuis six mois nous tions prisonniers  bord du _Nautilus_.
Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
il n'y avait pas de raison pour que cela fint. Il me fit donc une
proposition  laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
catgoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
comptait-il nous garder indfiniment  son bord ?

Une semblable dmarche me rpugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien esprer du commandant du _Nautilus_, mais
tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
devenait plus sombre, plus retir, moins sociable. Il paraissait
m'viter. Je ne le rencontrais qu' de rares intervalles. Autrefois, il
se plaisait  m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
m'abandonnait  mes tudes et ne venait plus au salon.

Quel changement s'tait opr en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
rien  me reprocher. Peut-tre notre prsence  bord lui pesait-elle ?
Cependant, je ne devais pas esprer qu'il ft homme  nous rendre la
libert.

Je priai donc Ned de me laisser rflchir avant d'agir. Si cette
dmarche n'obtenait aucun rsultat, elle pouvait raviver ses soupons,
rendre notre situation pnible et nuire aux projets du Canadien.
J'ajouterai que je ne pouvais en aucune faon arguer de notre sant. Si
l'on excepte la rude preuve de la banquise du ple sud, nous ne nous
tions jamais mieux ports, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
nourriture saine, cette atmosphre salubre, cette rgularit
d'existence, cette uniformit de temprature, ne donnaient pas prise
aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
va o il veut, qui par des voies mystrieuses pour les autres, non pour
lui-mme, marche  son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanit. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes tudes si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'crire le vrai livre de la mer, et ce
livre, je voulais que, plus tt que plus tard, il pt voir le jour.

L encore, dans ces eaux des Antilles,  dix mtres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
intressants j'eus  signaler sur mes notes quotidiennes ! C'taient,
entre autres zoophytes, des galres connues sous le nom de physalie
splagiques, sortes de grosses vessies oblongues,  reflets nacrs,
tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
bleues comme des fils de soie ; charmantes mduses  l'oeil, vritables
orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'taient, parmi
les articuls, des annlides longs d'un mtre et demi, arms d'une
trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
spectre solaire. C'taient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, normes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
peu bomb, les yeux fixs aux extrmits de la face antrieure de la
tte, et qui, flottant comme une pave de navire, s'appliquaient
parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'taient des balistes
amricains pour lesquels la nature n'a broy que du blanc et du noir,
des bobies plumiers, allongs et charnus, aux nageoires jaunes,  la
mchoire prominente, des scombres de seize dcimtres,  dents courtes
et aigus, couverts de petites cailles, appartenant  l'espce des
albicores. Puis, par nues, apparaissent des surmulets, corsets de
raies d'or de la tte  la queue, agitant leurs resplendissantes
nageoires ; vritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrs autrefois
 Diane, particulirement recherchs des riches Romains, et dont le
proverbe disait :  Ne les mange pas qui les prend !  Enfin, des
pomacanthes-dors, orns de bandelettes meraude, habills de velours
et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Vronse ;
des sparesperonns se drobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corgones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des slnes argentes, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchtres.

Que d'autres chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observs, si le _Nautilus_ ne se ft peu  peu abaiss vers les couches
profondes ! Ses plans inclins l'entranrent jusqu' des fonds de deux
mille et trois mille cinq cents mtres. Alors la vie animale n'tait
plus reprsente que par des encrines, des toiles de mer, de
charmantes pentacrines tte de mduse, dont la tige droite supportait
un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
fissurelles, mollusques littoraux de grande espce.

Le 20 avril, nous tions remonts  une hauteur moyenne de quinze cents
mtres. La terre la plus rapproche tait alors cet archipel des les
Lucayes, dissmines comme un tas de pavs a la surface des eaux. L
s'levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
de blocs frustes disposs par larges assises, entre lesquels se
creusaient des trous noirs que nos rayons lectriques n'clairaient pas
jusqu'au fond.

Ces roches taient tapisss de grandes herbes, de laminaires gants, de
fucus gigantesques, un vritable espalier d'hydrophytes digne d'un
monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
fmes naturellement amens  citer les animaux gigantesques de la mer.
Les unes sont videmment destines  la nourriture des autres.
Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je
n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
articuls de la division des brachioures, des l'ambres  longues
pattes, des crabes violacs, des clios particuliers aux mers des
Antilles.

Il tait environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
un formidable fourmillement qui se produisait  travers les grandes
algues.

 Eh bien, dis-je, ce sont l de vritables cavernes  poulpes, et je
ne serais pas tonn d'y voir quelques-uns de ces monstres.

-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe
des cphalopodes ?

-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
tromp, sans doute, car je n'aperois rien.

-- Je le regrette rpliqua Conseil. Je voudrais contempler face  face
l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
entraner des navires dans le fond des abmes. Ces btes-l, a se
nomme des krak...

-- Craque suffit, rpondit ironiquement le Canadien.

-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.

-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.

-- Pourquoi pas ? rpondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
monsieur.

-- Nous avons eu tort, Conseil.

-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.

-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien dcid 
n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
dissqus de ma propre main.

-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques ?

-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'cria le Canadien.

-- Beaucoup de gens, ami Ned.

-- Pas des pcheurs. Des savants, peut-tre !

-- Pardon, Ned. Des pcheurs et des savants !

-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus srieux du
monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
entrane sous les flots par les bras d'un cphalopode.

-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.

-- Oui, Ned.

-- De vos propres yeux ?

-- De mes propres yeux.

-- O, s'il vous plat ?

-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.

-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.

-- Non, dans une glise, rpondit Conseil.

-- Dans une glise ! s'cria le Canadien.

-- Oui, ami Ned. C'tait un tableau qui reprsentait le poulpe en
question !

-- Bon ! fit Ned Land, clatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser !

-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;
mais le sujet qu'il reprsente est tir d'une lgende, et vous savez ce
qu'il faut penser des lgendes en matire d'histoire naturelle !
D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'
s'garer.

Non seulement on a prtendu que ces poulpes pouvaient entraner des
navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un cphalopode, long d'un
mille, qui ressemblait plutt  une le qu' un animal. On raconte
aussi que l'vque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher
immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna  la
mer. Le rocher tait un poulpe.

-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.

-- Non, rpondis-je. Un autre vque, Pontoppidan de Berghem, parle
galement d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un rgiment de
cavalerie !

-- Ils allaient bien, les vques d'autrefois ! dit Ned Land.

-- Enfin, les naturalistes de l'antiquit citent des monstres dont la
gueule ressemblait  un golfe, et qui taient trop gros pour passer par
le dtroit de Gibraltar.

-- A la bonne heure ! fit le Canadien.

-- Mais dans tous ces rcits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.

-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu' la fable ou  la lgende. Toutefois,
 l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
prtexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
trs grande espce, mais infrieurs cependant aux ctacs. Aristote a
constat les dimensions d'un calmar de cinq coudes, soit trois mtres
dix. Nos pcheurs en voient frquemment dont la longueur dpasse un
mtre quatre-vingts. Les muses de Trieste et de Montpellier conservent
des squelettes de poulpes qui mesurent deux mtres. D'ailleurs, suivant
le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds
seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit
pour en faire un monstre formidable.

-- En pche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.

-- S'ils n'en pchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirm qu'il avait
rencontr un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
l'Inde. Mais le fait le plus tonnant et qui ne permet plus de nier
l'existence de ces animaux gigantesques, s'est pass il y a quelques
annes, en 1861.

-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.

-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Tnriffe,  peu prs par la
latitude o nous sommes en ce moment, l'quipage de l'aviso l'_Alecton_
aperut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua  coups de harpon et 
coups de fusil, sans grand succs, car balles et harpons traversaient
ces chairs molles comme une gele sans consistance. Aprs plusieurs
tentatives infructueuses, l'quipage parvint  passer un noeud coulant
autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires
caudales et s'y arrta. On essaya alors de haler le monstre  bord,
mais son poids tait si considrable qu'il se spara de sa queue sous
la traction de la corde, et, priv de cet ornement, il disparut sous
les eaux.

-- Enfin, voil un fait, dit Ned Land.

-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on propos de nommer
ce poulpe  calmar de Bouguer .

-- Et quelle tait sa longueur ? demanda le Canadien.

-- Ne mesurait-il pas six mtres environ ? dit Conseil, qui post  la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosits de la falaise.

-- Prcisment, rpondis-je.

-- Sa tte, reprit Conseil, n'tait-elle pas couronne de huit
tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une niche de serpents ?

-- Prcisment.

-- Ses yeux, placs  fleur de tte, n'avaient-ils pas un dveloppement
considrable ?

-- Oui, Conseil.

-- Et sa bouche, n'tait-ce pas un vritable bec de perroquet, mais un
bec formidable ?

-- En effet, Conseil.

-- Eh bien ! n'en dplaise  monsieur, rpondit tranquillement Conseil,
si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
frres. 

Je regardai Conseil. Ned Land se prcipita vers la vitre.

 L'pouvantable bte , s'cria-t-il.

Je regardai  mon tour, et je ne pus rprimer un mouvement de
rpulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
figurer dans les lgendes tratologiques.

C'tait un calmar de dimensions colossales, ayant huit mtres de
longueur. Il marchait  reculons avec une extrme vlocit dans la
direction du _Nautilus_. Il regardait de ses normes yeux fixes 
teintes glauques. Ses huit bras, ou plutt ses huit pieds, implants
sur sa tte, qui ont valu  ces animaux le nom de cphalopodes, avaient
un dveloppement double de son corps et se tordaient comme la chevelure
des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses
disposes sur la face interne des tentacules sous forme de capsules
semisphriques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du
salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne
fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait
verticalement. Sa langue, substance corne, arme elle-mme de
plusieurs ranges de dents aigus, sortait en frmissant de cette
vritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau 
un mollusque ! Son corps, fusiforme et renfl dans sa partie moyenne,
formait une masse charnue qui devait peser vingt  vingt-cinq mille
kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrme
rapidit suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
gris livide au brun rougetre.

De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la prsence de ce
_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que
ces poulpes, quelle vitalit le crateur leur a dpartie, quelle
vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possdent trois coeurs !

Le hasard nous avait mis en prsence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'tudier soigneusement cet chantillon des
cphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,
prenant un crayon, Je commenai  le dessiner.

 C'est peut-tre le mme que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

-- Non, rpondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que
l'autre a perdu sa queue !

-- Ce n'est pas une raison, rpondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rdintgration, et depuis sept ans, la queue
du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-tre
un de ceux-l ! 

En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en
comptai sept. Ils faisaient cortge au _Nautilus_, et j'entendis les
grincements de leur bec sur la coque de tle. Nous tions servis 
souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle prcision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
les dcalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
sous une allure modre.

Tout  coup le _Nautilus_ s'arrta. Un choc le fit tressaillir dans
toute sa membrure.

 Est-ce que nous avons touch ? demandai-je.

-- En tout cas, rpondit le Canadien, nous serions dj dgags, car
nous flottons. 

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
branches de son hlice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
nous parler, sans nous voir peut-tre, il alla au panneau, regarda les
poulpes et dit quelques mots  son second.

Celui-ci sortit. Bientt les panneaux se refermrent. Le plafond
s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

 Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dgag que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

-- En effet, monsieur le naturaliste, me rpondit-il, et nous allons
les combattre corps  corps. 

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

 Corps  corps ? rptai-je.

-- Oui, monsieur. L'hlice est arrte. Je pense que les mandibules
cornes de l'un de ces calmars se sont engages dans ses branches. Ce
qui nous empche de marcher.

-- Et qu'allez-vous faire ?

-- Remonter  la surface et massacrer toute cette vermine.

-- Entreprise difficile.

-- En effet. Les balles lectriques sont impuissantes contre ces chairs
molles o elles ne trouvent pas assez de rsistance pour clater. Mais
nous les attaquerons  la hache.

-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.

-- Je l'accepte, matre Land.

-- Nous vous accompagnerons , dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigemes vers l'escalier central.

L, une dizaine d'hommes, arms de haches d'abordage, se tenaient prts
 l'attaque. Conseil et moi, nous prmes deux haches. Ned Land saisit
un harpon.

Le _Nautilus_ tait alors revenu  la surface des flots. Un des marins,
plac sur les derniers chelons, dvissait les boulons du panneau. Mais
les crous taient  peine dgags, que le panneau se releva avec une
violence extrme, videmment tir par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
l'ouverture, et vingt autres s'agitrent au-dessus. D'un coup de hache,
le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
chelons en se tordant.

Au moment o nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
marin plac devant le capitaine Nemo et l'enlevrent avec une violence
irrsistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'lana au-dehors. Nous nous tions
prcipits  sa suite.

Quelle scne ! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll  ses
ventouses, tait balanc dans l'air au caprice de cette norme trompe.
Il rlait, il touffait, il criait : A moi !  moi ! Ces mots,
_prononcs en franais_, me causrent une profonde stupeur ! J'avais
donc un compatriote  bord, plusieurs, peut-tre ! Cet appel dchirant,
je l'entendrai toute ma vie !

L'infortun tait perdu. Qui pouvait l'arracher  cette puissante
treinte ? Cependant le capitaine Nemo s'tait prcipit sur le poulpe,
et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
du _Nautilus_. L'quipage se battait  coups de hache. Le Canadien,
Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
violente odeur de musc pntrait l'atmosphre. C'tait horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlac par le poulpe, serait
arrach  sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient t coups.
Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
Mais au moment o le capitaine Nemo et son second se prcipitaient sur
lui, l'animal lana une colonne d'un liquide noirtre, scrt par une
bourse situe dans son abdomen. Nous en fmes aveugls. Quand ce nuage
se fut dissip, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun
compatriote !

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possdait
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
du _Nautilus_. Nous roulions ple-mle au milieu de ces tronons de
serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et
d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
comme les ttes de l'hydre. Le harpon de Ned Land,  chaque coup, se
plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon
audacieux compagnon fut soudain renvers par les tentacules d'un
monstre qu'il n'avait pu viter.

Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas bris d'motion et d'horreur !
Le formidable bec du calmar s'tait ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
allait tre coup en deux. Je me prcipitai  son secours. Mais le
capitaine Nemo m'avait devanc. Sa hache disparut entre les deux
normes mandibules, et miraculeusement sauv, le Canadien, se relevant,
plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.

 Je me devais cette revanche !  dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui rpondre.

Ce combat avait dur un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutils,
frapps  mort, nous laissrent enfin la place et disparurent sous les
flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile prs du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.

                                  XIX

                             LE GULF-STREAM

Cette terrible scne du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
l'oublier. Je l'ai crite sous l'impression d'une motion violente.
Depuis, j'en ai revu le rcit. Je l'ai lu  Conseil et au Canadien. Ils
l'ont trouv exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
nos potes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
douleur fut immense. C'tait le second compagnon qu'il perdait depuis
notre arrive  bord. Et quelle mort ! Cet ami, cras, touff, bris
par le formidable bras d'un poulpe, broy sous ses mandibules de fer,
ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
cimetire de corail !

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'tait ce cri de dsespoir pouss
par l'infortun qui m'avait dchir le coeur. Ce pauvre Franais,
oubliant son langage de convention, s'tait repris  parler la langue
de son pays et de sa mre, pour jeter un suprme appel ! Parmi cet
quipage du _Nautilus_, associ de corps et d'me au capitaine Nemo,
fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !
tait-il seul  reprsenter la France dans cette mystrieuse
association, videmment compose d'individus de nationalits diverses ?
C'tait encore un de ces insolubles problmes qui se dressaient sans
cesse devant mon esprit !

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait tre triste, dsespr, irrsolu, si
j'en jugeais par ce navire dont il tait l'me et qui recevait toutes
ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction
dtermine. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr des
lames. Son hlice avait t dgage, et cependant, il s'en servait 
peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du thtre de
sa dernire lutte, de cette mer qui avait dvor l'un des siens !

Dix jours se passrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, aprs avoir eu
connaissance des Lucayes  l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
poissons et sa temprature propres. J'ai nomm le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
l'Atlantique, et dont les eaux ne se mlangent pas aux eaux
ocaniennes. C'est un fleuve sal, plus sal que la mer ambiante. Sa
profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
vitesse de quatre kilomtres  l'heure. L'invariable volume de ses eaux
est plus considrable que celui de tous les fleuves du globe.

La vritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de dpart, si l'on veut, est situ dans le golfe de Gascogne.
L, ses eaux, encore faibles de temprature et de couleur, commencent 
se former. Il descend au sud, longe l'Afrique quatoriale, chauffe ses
flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le
cap San-Roque sur la cte brsilienne, et se bifurque en deux branches
dont l'une va se saturer encore des chaudes molcules de la mer des
Antilles. Alors, le Gulf-Stream, charg de rtablir l'quilibre entre
les tempratures et de mler les eaux des tropiques aux eaux borales,
commence son rle de pondrateur. Chauff  blanc dans le golfe du
Mexique, il s'lve au nord sur les ctes amricaines, s'avance jusqu'
Terre-Neuve, dvie sous la pousse du courant froid du dtroit de
Davis, reprend la route de l'Ocan en suivant sur un des grands cercles
du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
quarante-troisime degr, dont l'un, aid par l'aliz du nord-est,
revient au Golfe de Gascogne et aux Aores, et dont l'autre, aprs
avoir attidi les rivages de l'Irlande et de la Norvge, va
jusqu'au-del du Spitzberg, o sa temprature tombe  quatre degrs,
former la mer libre du ple.

C'est sur ce fleuve de l'Ocan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa
sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
cent cinquante mtres de profondeur, le Gulf-Stream marche  raison de
huit kilomtres  l'heure. Cette rapidit dcrot rgulirement 
mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
rgularit persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
et sa direction viennent  se modifier, les climats europens seront
soumis  des perturbations dont on ne saurait calculer les consquences.

Vers midi, j'tais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
connatre les particularits relatives au Gulf-Stream. Quand mon
explication fut termine, je l'invitai a plonger ses mains dans le
courant.

Conseil obit, et fut trs tonn de n'prouver aucune sensation de
chaud ni de froid.

 Cela vient, lui dis-je, de ce que la temprature des eaux du
Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu diffrente de
celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifre qui permet aux
ctes d'Europe de se parer d'une ternelle verdure. Et, s'il faut en
croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilise, fournirait
assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
grand que l'Amazone ou le Missouri. 

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream tait de deux mtres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
ses eaux comprimes font saillie sur l'Ocan et qu'un dnivellement
s'opre entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et trs
riches en matires salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les
flots verts qui les environnent. Telle est mme la nettet de leur
ligne de dmarcation, que le _Nautilus_,  la hauteur des Carolines,
trancha de son peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son hlice
battait encore ceux de l'Ocan.

Ce courant entranait avec lui tout un monde d'tres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Mditerrane, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables taient des
raies dont la queue trs dlie formait  peu prs le tiers du corps,
et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,
de petits squales d'un mtre,  tte grande,  museau court et arrondi,
 dents pointues disposes sur plusieurs rangs, et dont le corps
paraissait couvert d'cailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers 
ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des
scines longues d'un mtre,  large gueule hrisse de petites dents.
qui faisaient entendre un lger cri des centronotes-ngres dont j'ai
dj parl, des coriphnes bleus, relevs d'or et d'argent, des
perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Ocan, qui peuvent rivaliser de
couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blmies-bosquiens
 tte triangulaire, des rhombes bleutres dpourvus d'cailles, des
batrachodes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un
t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointills de taches
brunes, des diptrodons  tte argente et  queue jaune, divers
chantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
d'un clat doux, que Lacpde a consacrs  l'aimable compagne de sa
vie, enfin un beau poisson, le chevalier-amricain, qui, dcor de tous
les ordres et chamarr de tous les rubans, frquente les rivages de
cette grande nation o les rubans et les ordres sont si mdiocrement
estims.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
Gulf-Stream rivalisaient avec l'clat lectrique de notre fanal,
surtout par ces temps orageux qui nous menaaient frquemment.

Le 8 mai, nous tions encore en travers du cap Hatteras,  la hauteur
de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l de
soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mtres. Le
_Nautilus_ continuait d'errer  l'aventure. Toute surveillance semblait
bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une vasion
pouvait russir. En effet, les rivages habits offraient partout de
faciles refuges. La mer tait incessamment sillonne de nombreux
steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du
Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites golettes charges
du cabotage sur les divers points de la cte amricaine. On pouvait
esprer d'tre recueilli. C'tait donc une occasion favorable, malgr
les trente milles qui sparaient le _Nautilus_ des ctes de l'Union.

Mais une circonstance fcheuse contrariait absolument les projets du
Canadien. Le temps tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages
o les temptes sont frquentes, de cette patrie des trombes et des
cyclones, prcisment engendrs par le courant du Gulf-Stream.
Affronter une mer souvent dmonte sur un frle canot, c'tait courir 
une perte certaine. Ned Land en convenait lui-mme. Aussi rongeait-il
son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule et pu
gurir.

 Monsieur, me dit-il ce jour-l, il faut que cela finisse. Je veux en
avoir le coeur net. Votre Nemo s'carte des terres et remonte vers le
nord. Mais je vous le dclare j'ai assez du ple Sud, et je ne le
suivrai pas au ple Nord.

-- Que faire, Ned, puisqu'une vasion est impraticable en ce moment ?

-- J'en reviens  mon ide. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
rien dit, quand nous tions dans les mers de votre pays. Je veux
parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver  la hauteur
de la Nouvelle-Ecosse, et que l, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large
baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le
Saint-Laurent, c'est mon fleuve  moi le fleuve de Qubec, ma ville
natale ; quand je songe  cela, la fureur me monte au visage, mes
cheveux se hrissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutt  la mer !
Je ne resterai pas ici ! J'y touffe ! 

Le Canadien tait videmment  bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong. Sa physionomie
s'altrait de jour en jour. Son caractre devenait de plus en plus
sombre. Prs de sept mois s'taient couls sans que nous eussions eu
aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,
son humeur modifie, surtout depuis le combat des poulpes, sa
taciturnit, tout me faisait apparatre les choses sous un aspect
diffrent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il
fallait tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,
dans ce milieu rserv aux ctacs et autres habitants de la mer.
Vritablement, si ce brave garon, au lieu de poumons avait eu des
branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu !

 Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne rpondais pas.

-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions  notre gard ?

-- Oui, monsieur.

-- Et cela, quoiqu'il les ait dj fait connatre ?

-- Oui. Je dsire tre fix une dernire fois. Parlez pour moi seul, en
mon seul nom, si vous voulez.

-- Mais je le rencontre rarement. Il m'vite mme.

-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.

-- Je l'interrogerai, Ned.

-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.

-- Quand je le rencontrerai.

-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?

-- Non, laissez-moi faire. Demain...

-- Aujourd'hui, dit Ned Land.

-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai , rpondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-mme, et certainement tout compromis.

Je restai seul. La demande dcide, je rsolus d'en finir
immdiatement. J'aime mieux chose faite que chose  faire.

Je rentrai dans ma chambre. De l, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser chapper cette occasion de le
rencontrer. Je frappai  sa porte. Je n'obtins pas de rponse. Je
frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le capitaine tait l. Courb sur sa table de travail, il ne
m'avait pas entendu. Rsolu  ne pas sortir sans l'avoir interrog, je
m'approchai de lui. Il releva la tte brusquement, frona les sourcils,
et me dit d'un ton assez rude :

 Vous ici ! Que me voulez-vous ?

-- Vous parler, capitaine.

-- Mais je suis occup, monsieur, je travaille. Cette libert que je
vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? 

La rception tait peu encourageante. Mais j'tais dcid  tout
entendre pour tout rpondre.

 Monsieur, dis-je froidement, j'ai  vous parler d'une affaire qu'il
ne m'est pas permis de retarder.

-- Laquelle, monsieur ? rpondit-il ironiquement. Avez-vous fait
quelque dcouverte qui m'ait chapp ? La mer vous a-t-elle livr de
nouveaux secrets ? 

Nous tions loin de compte. Mais avant que j'eusse rpondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :

 Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit crit en plusieurs langues. Il
contient le rsum de mes tudes sur la mer, et, s'il plat  Dieu, il
ne prira pas avec moi. Ce manuscrit, sign de mon nom, complt par
l'histoire de ma vie, sera renferm dans un petit appareil
insubmersible. Le dernier survivant de nous tous  bord du _Nautilus_
jettera cet appareil  la mer, et il ira o les flots le porteront. 

Le nom de cet homme ! Son histoire crite par lui-mme ! Son mystre
serait donc un jour dvoil ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entre en matire.

 Capitaine, rpondis-je, je ne puis qu'approuver la pense qui vous
fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos tudes soit perdu. Mais
le moyen que vous employez me parat primitif. Qui sait o les vents
pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous
trouver mieux ? Vous, ou l'un des vtres ne peut-il... ?

-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.

-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prts  garder ce manuscrit en
rserve, et si vous nous rendez la libert...

-- La libert ! fit le capitaine Nemo se levant.

-- Oui, monsieur, et c'est  ce sujet que je voulais vous interroger.
Depuis sept mois nous sommes  votre bord, et je vous demande
aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
est de nous y garder toujours.

-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous rpondrai
aujourd'hui ce que je vous ai rpondu il y a sept mois : Qui entre dans
le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.

C'est l'esclavage mme que vous nous imposez.

-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa libert !
Quels que soient les moyens qui s'offrent  lui, il peut les croire
bons !

-- Ce droit, rpondit le capitaine Nemo, qui vous le dnie ? Ai-je
jamais pens  vous enchaner par un serment ? 

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

 Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait
ni de votre got ni du mien. Mais puisque nous l'avons entam,
puisons-le. Je vous le rpte, ce n'est pas seulement de ma personne
qu'il s'agit. Pour moi l'tude est un secours, une diversion puissante,
un entranement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
vous, je suis homme  vivre ignor, obscur, dans le fragile espoir de
lguer un jour  l'avenir le rsultat de mes travaux, au moyen d'un
appareil hypothtique confi au hasard des flots et des vents. En un
mot, je puis vous admirer, vous suivre sans dplaisir dans un rle que
je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects
de votre vie qui me la font entrevoir entoure de complications et de
mystres auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
part. Et mme, quand notre coeur a pu battre pour vous, mu par
quelques-unes de vos douleurs ou remu par vos actes de gnie ou de
courage, nous avons d refouler en nous jusqu'au plus petit tmoignage
de cette sympathie que fait natre la vue de ce qui est beau et bon,
que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
que nous sommes trangers  tout ce qui vous touche, qui fait de notre
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, mme pour moi mais
d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est
homme, vaut qu'on songe  lui. Vous tes-vous demand ce que l'amour de
la libert, la haine de l'esclavage, pouvaient faire natre de projets
de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait
penser, tenter, essayer ?... 

Je m'tais tu. Le capitaine Nemo se leva.

 Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe
? Ce n'est pas moi qui l'ai t chercher ! Ce n'est pas pour mon
plaisir que je le garde  mon bord ! Quant  vous, monsieur Aronnax,
vous tes de ceux qui peuvent tout comprendre, mme le silence. Je n'ai
rien de plus  vous rpondre. Que cette premire fois o vous venez de
traiter ce sujet soit aussi la dernire, car une seconde fois, je ne
pourrais mme pas vous couter. 

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut trs tendue.
Je rapportai ma conversation  mes deux compagnons.

 Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien  attendre de cet
homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
que soit le temps. 

Mais le ciel devenait de plus en plus menaant. Des symptmes d'ouragan
se manifestaient. L'atmosphre se faisait blanchtre et laiteuse. Aux
cyrrhus  gerbes dlies succdaient  l'horizon des couches de
nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer
grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
disparaissaient,  l'exception des satanicles, amis des temptes. Le
baromtre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrme
tension des vapeurs. Le mlange du storm-glass se dcomposait sous
l'influence de l'lectricit qui saturait l'atmosphre. La lutte des
lments tait prochaine.

La tempte clata dans la journe du 18 mai, prcisment lorsque le
_Nautilus_ flottait  la hauteur de Long-Island,  quelques milles des
passes de New York. Je puis dcrire cette lutte des lments, car au
lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
un inexplicable caprice, voulut la braver  sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est--dire
avec une vitesse de quinze mtres  la seconde, qui fut porte 
vingt-cinq mtres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
temptes.

Le capitaine Nemo, inbranlable sous les rafales, avait pris place sur
la plate-forme. Il s'tait amarr  mi-corps pour rsister aux vagues
monstrueuses qui dferlaient. Je m'y tais hiss et attach aussi,
partageant mon admiration entre cette tempte et cet homme incomparable
qui lui tenait tte.

La mer dmonte tait balaye par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
lames intermdiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que
de longues ondulations fuligineuses, dont la crte ne dferle pas, tant
elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient
entre elles. Le _Nautilus_, tantt couch sur le ct, tantt dress
comme un mt, roulait et tanguait pouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
vent ni la mer. L'ouragan se dchana avec une vitesse de quarante-cinq
mtres  la seconde, soit prs de quarante lieues  l'heure. C'est dans
ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il dplace
des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingnieur :  Il n'y a
pas de coque bien construite qui ne puisse dfier  la mer !  Ce
n'tait pas un roc rsistant, que ces lames eussent dmoli, c'tait un
fuseau d'acier, obissant et mobile, sans grement, sans mture, qui
bravait impunment leur fureur.

Cependant j'examinais attentivement ces vagues dchanes. Elles
mesuraient jusqu' quinze mtres de hauteur sur une longueur de cent
cinquante a cent soixante-quinze mtres, et leur vitesse de
propagation, moiti de celle du vent, tait de quinze mtres  la
seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
profondeur des eaux. Je compris alors le rle de ces lames qui
emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers
o elles portent la vie avec l'oxygne. Leur extrme force de pression
-- on l'a calcule peut s'lever jusqu' trois mille kilogrammes par
pied carr de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles
lames qui, aux Hbrides, ont dplac un bloc pesant quatre-vingt-quatre
mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempte du 23 dcembre 1864,
aprs avoir renvers une partie de la ville de Yddo, au Japon, faisant
sept cents kilomtres  l'heure, allrent se briser le mme jour sur
les rivages de l'Amrique.

L'intensit de la tempte s'accrut avec la nuit. Le baromtre, comme en
1860,  la Runion, pendant un cyclone, tomba  710 millimtres. A la
chute du jour, je vis passer  l'horizon un grand navire qui luttait
pniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout 
la lame. Ce devait tre un des steamers des lignes de New York 
Liverpool ou au Havre. Il disparut bientt dans l'ombre.

A dix heures du soir, le ciel tait en feu. L'atmosphre fut zbre
d'clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'clat, tandis que le
capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'me de
la tempte. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait
des hurlements des vagues crases, des mugissements du vent, des
clats du tonnerre. Le vent sautait  tous les points de l'horizon, et
le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,
l'ouest et le sud, en sens inverse des temptes tournantes de
l'hmisphre austral.

Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des temptes !
C'est lui qui cre ces formidables cyclones par la diffrence de
temprature des couches d'air superposes a ses courants.

A la pluie avait succd une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On et dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait  se faire foudroyer. Dans un
effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
peron d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
longues tincelles.

Bris,  bout de forces, je me coulai  plat ventre vers le panneau. Je
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son
maximum d'intensit. Il tait impossible de se tenir debout 
l'intrieur du _Nautilus_.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les rservoirs se
remplir peu  peu, et le _Nautilus_ s'enfona doucement au-dessous de
la surface des flots.

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effars qui
passaient comme des fantmes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroys sous mes yeux !

Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
calme  une profondeur de quinze mtres. Non. Les couches suprieures
taient trop violemment agites. Il fallut aller chercher le repos
jusqu' cinquante mtres dans les entrailles de la mer.

Mais l, quelle tranquillit, quel silence, quel milieu paisible ! Qui
et dit qu'un ouragan terrible se dchanait alors  la surface de cet
Ocan ?

                                   XX

            PAR 4724' DE LATITUDE ET DE 1728' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempte, nous avions t rejets dans l'est. Tout
espoir de s'vader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
s'vanouissait. Le pauvre Ned, dsespr, s'isola comme le capitaine
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.

J'ai dit que le _Nautilus_ s'tait cart dans l'est. J'aurais d dire,
plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra
tantt  la surface des flots, tantt au-dessous, au milieu de ces
brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues 
la fonte des glaces, qui entretient une extrme humidit dans
l'atmosphre. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
allaient reconnatre les feux incertains de la cte ! Que de sinistres
dus  ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces cueils dont le
ressac est teint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les
btiments, malgr leurs feux de position, malgr les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !

Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
o gisaient encore tous ces vaincus de l'Ocan ; les uns vieux et
empts dj ; les autres jeunes et rflchissant l'clat de notre
fanal sur leurs ferrures et leurs carnes de cuivre. Parmi eux, que de
btiments perdus corps et biens, avec leurs quipages, leur monde
d'migrants, sur ces points dangereux signals dans les statistiques,
le cap Race, l'le Saint-Paul, le dtroit de Belle-Ile, l'estuaire du
Saint-Laurent ! Et depuis quelques annes seulement que de victimes
fournies  ces funbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
de Montral, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le
_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
chous, l'_Artic_, le _Lyonnais_, couls par abordage, le _Prsident_,
le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignores,
sombres dbris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
et pass une revue des morts !

Le 15 mai, nous tions sur l'extrmit mridionale du banc de
Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
considrable de ces dtritus organiques, amens soit de l'quateur par
le courant du Gulf-Stream, soit du ple boral, par ce contre-courant
d'eau froide qui longe la cte amricaine. L aussi s'amoncellent les
blocs erratiques charris par la dbcle des glaces. L s'est form un
vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y
prissent par milliards.

La profondeur de la mer n'est pas considrable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dpression profonde, un trou de trois mille mtres. L
s'largit le Gulf-Stream. C'est un panouissement de ses eaux. Il perd
de sa vitesse et de sa temprature, mais il devient une mer.

Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha  son passage, je
citerai le cycloptre d'un mtre,  dos noirtre,  ventre orange, qui
donne  ses congnres un exemple peu suivi de fidlit conjugale, un
unernack de grande taille, sorte de murne meraude, d'un got
excellent, des karraks  gros yeux, dont la tte a quelque ressemblance
avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
gobies-boulerots ou goujons noirs de deux dcimtres, des macroures 
longue queue, brillant d'un clat argent, poissons rapides, aventurs
loin des mers hyperborennes.

Les filets ramassrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
bien muscl, arm de piquants  la tte et d'aiguillons aux nageoires,
vritable scorpion de deux  trois mtres, ennemi acharn des blennies,
des gades et des saumons, c'tait le cotte des mers septentrionales, au
corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pcheurs
du _Nautilus_ eurent quelque peine  s'emparer de cet animal, qui,
grce  la conformation de ses opercules, prserve ses organes
respiratoires du contact desschant de l'atmosphre et peut vivre
quelque temps hors de l'eau.

Je cite maintenant -- pour mmoire -- des bosquiens, petits poissons
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers borales, des
ables-oxyrhinques, spciaux  l'Atlantique septentrional, des
rascasses, et j'arrive aux gades, principalement  l'espce morue, que
je surpris dans ses eaux de prdilection, sur cet inpuisable banc de
Terre-Neuve.

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
s'ouvrit un chemin  travers leurs phalanges presses, Conseil ne put
retenir cette observation :

 a ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues taient
plates comme des limandes ou des soles ?

-- Naf ! m'criai-je. Les morues ne sont plates que chez l'picier, o
on les montre ouvertes et tales. Mais dans l'eau, ce sont des
poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conforms pour la
marche.

-- Je veux croire monsieur, rpondit Conseil. Quelle nue, quelle
fourmilire !

-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compt d'oeufs dans une
seule femelle ?

-- Faisons bien les choses, rpondit Conseil. Cinq cent mille.

-- Onze millions, mon ami.

-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais,  moins de les
compter moi-mme.

-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Franais, les Anglais, les
Amricains, les Danois, les Norvgiens, pchent les morues. On les
consomme en quantits prodigieuses, et sans l'tonnante fcondit de
ces poissons, les mers en seraient bientt dpeuples. Ainsi en
Angleterre et en Amrique seulement, cinq mille navires monts par
soixante-quinze mille marins, sont employs  la pche de la morue.
Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
vingt-cinq millions. Sur les ctes de la Norvge, mme rsultat.

-- Bien, rpondit Conseil, je m'en rapporte  monsieur. Je ne les
compterai pas.

-- Quoi donc ?

-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.

-- Laquelle ?

-- C'est que si tous les oeufs closaient, il suffirait de quatre
morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amrique et la Norvge. 

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armes de deux cents hameons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entrane par un bout au
moyen d'un petit grappin, tait retenue a la surface par un orin fix
sur une boue de lige. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au
milieu de ce rseau sous-marin.

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages frquents. Il
s'leva jusque vers le quarante-deuxime degr de latitude. C'tait 
la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, o
aboutit l'extrmit du cble transatlantique.

Le _Nautilus_, au lieu de continuer  marcher au nord prit direction
vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau tlgraphique sur
lequel repose le cble, et dont des sondages multiplis ont donn le
relief avec une extrme exactitude.

Ce fut le 17 mai,  cinq cents milles environ de Heart's Content, par
deux mille huit cents mtres de profondeur, que j'aperus le cble
gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prvenu, le prit d'abord
pour un gigantesque serpent de mer et s'apprtait  le classer suivant
sa mthode ordinaire. Mais je dsabusai le digne garon et pour le
consoler de son dboire, je lui appris diverses particularits de la
pose de ce cble.

Le premier cble fut tabli pendant les annes 1857 et 1 858 ; mais,
aprs avoir transmis quatre cents tlgrammes environ, il cessa de
fonctionner. En 1863, les ingnieurs construisirent un nouveau cble,
mesurant trois mille quatre cents kilomtres et pesant quatre mille
cinq cents tonnes, qui fut embarqu sur le _Great-Eastern_. Cette
tentative choua encore.

Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immerg par trois mille huit cent
trente-six mtres de profondeur, se trouvait prcisment en cet endroit
o se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'tait  six cent
trente-huit milles de la cte d'Irlande. On s'aperut,  deux heures
aprs-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
s'interrompre. Les lectriciens du bord rsolurent de couper le cble
avant de le repcher, et  onze heures du soir, ils avaient ramen la
partie avarie. On refit un joint et une pissure ; puis le cble fut
immerg de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
put tre ressaisi dans les profondeurs de l'Ocan.

Les Amricains ne se dcouragrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
une nouvelle souscription. Elle fut immdiatement couverte. Un autre
cble fut tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils
conducteurs isols dans une enveloppe de gutta-percha, tait protg
par un matelas de matires textiles contenu dans une armature
mtallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.

L'opration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
en droulant le cble, les lectriciens observrent que des clous y
avaient t rcemment enfoncs dans le but d'en dtriorer l'me. Le
capitaine Anderson, ses officiers, ses ingnieurs, se runirent,
dlibrrent, et firent afficher que si le coupable tait surpris 
bord, il serait jet  la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.

Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'tait plus qu' huit cents
kilomtres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui tlgraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche aprs
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise tait heureusement termine, et par sa premire
dpche, la jeune Amrique adressait  la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises :  Gloire  Dieu dans le ciel, et paix
aux hommes de bonne volont sur la terre. 

Je ne m'attendais pas  trouver le cble lectrique dans son tat
primitif, tel qu'il tait en sortant des ateliers de fabrication. Le
long serpent, recouvert de dbris de coquille, hriss de
foraminifres, tait encrot dans un emptement pierreux qui le
protgeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement,  l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable  la transmission de l'tincelle lectrique qui passe de
l'Amrique  l'Europe en trente-deux centimes de seconde. La dure de
ce cble sera infinie sans doute, car on a observ que l'enveloppe de
gutta-percha s'amliore par son sjour dans l'eau de mer.

D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le cble n'est
jamais immerg  des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
_Nautilus_ le suivit jusqu' son fond le plus bas, situ par quatre
mille quatre cent trente et un mtres, et l, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochmes de l'endroit o
avait eu lieu l'accident de 1863.

Le fond ocanique formait alors une valle large de cent vingt
kilomtres, sur laquelle on et pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet merget de la surface des flots. Cette valle est ferme 
l'est par une muraille  pic de deux mille mtres. Nous y arrivions le
28 mai, et le _Nautilus_ n'tait plus qu' cent cinquante kilomtres de
l'Irlande.

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les les
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers europennes. En contournant l'le d'meraude,
j'aperus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui claire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.

Une importante question se posait alors  mon esprit.

Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
Comment lui rpondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Aprs
avoir laiss entrevoir au Canadien les rivages d'Amrique, allait-il
donc me montrer les ctes de France ?

Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrme de l'Angleterre
et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.

S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement 
l'est. Il ne le fit pas.

Pendant toute la journe du 31 mai, le _Nautilus_ dcrivit sur la mer
une srie de cercles qui m'intrigurent vivement. Il semblait chercher
un endroit qu'il avait quelque peine  trouver. A midi, le capitaine
Nemo vint faire son point lui-mme. Il ne m'adressa pas la parole. Il
me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
tait-ce sa proximit des rivages europens ? Sentait-il quelque
ressouvenir de son pays abandonn ? Qu'prouvait-il alors ? des remords
ou des regrets ? Longtemps cette pense occupa mon esprit, et j'eus
comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
capitaine.

Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mmes allures. Il
tait vident qu'il cherchait  reconnatre un point prcis de l'Ocan.
Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
fait la veille. La mer tait belle, le ciel pur. A huit milles dans
l'est, un grand navire  vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
Aucun pavillon ne battait  sa corne, et je ne pus reconnatre sa
nationalit.

Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passt au
mridien, prit son sextant et observa avec une prcision extrme. Le
calme absolu des flots facilitait son opration. Le _Nautilus_ immobile
ne ressentait ni roulis ni tangage.

J'tais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relvement fut
termin, le capitaine pronona ces seuls mots.

 C'est ici ! 

Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le btiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
de l'eau dans les rservoirs. Le _Nautilus_ commena de s'enfoncer,
suivant une ligne verticale, car son hlice entrave ne lui
communiquait plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, il s'arrtait  une profondeur de huit cent
trente-trois mtres et reposait sur le sol.

Le plafond lumineux du salon s'teignit alors, les panneaux
s'ouvrirent, et  travers les vitres, j'aperus la mer vivement
illumine par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.

Je regardait  bbord et je ne vis rien que l'immensit des eaux
tranquilles.

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
attira mon attention. On et dit des ruines ensevelies sous un
emptement de coquilles blanchtres comme sous un manteau de neige. En
examinant attentivement cette masse, je crus reconnatre les formes
paissies d'un navire, ras de ses mts, qui devait avoir coul par
l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une poque recule. Cette
pave, pour tre ainsi encrote dans le calcaire des eaux, comptait
dj bien des annes passes sur ce fond de l'Ocan.

Quel tait ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
tombe ? N'tait-ce donc pas un naufrage qui avait entran ce btiment
sous les eaux ?

Je ne savais que penser, quand, prs de moi, j'entendis le capitaine
Nemo dire d'une voix lente :

 Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
soixante-quatorze canons et fut lanc en 1762. En 1778, le 13 aot,
command par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
l'amiral d'Estaing  la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
En 1794, la rpublique franaise lui changeait son nom. Le 16 avril de
la mme anne, il rejoignait  Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
charg d'escorter un convoi de bl qui venait d'Amrique sous le
commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
soixante-quatorze ans, jour pour jour,  cette place mme, par 4724'
de latitude et 1728' de longitude, ce navire, aprs un combat
hroque, dmt de ses trois mts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
son quipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon  sa
poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la Rpublique !

-- Le _Vengeur_ ! m'criai-je.

-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom !  murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.

                                  XXI

                              UNE HCATOMBE

Cette faon de dire, l'imprvu de cette scne, cet historique du navire
patriote froidement racont d'abord, puis l'motion avec laquelle
l'trange personnage avait prononc ses dernires paroles, ce nom de
_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'chapper, tout se
runissait pour frapper profondment mon esprit. Mes regards ne
quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
considrait d'un oeil ardent la glorieuse pave. Peut-tre ne devais-je
jamais savoir qui il tait, d'o il venait, o il allait, mais je
voyais de plus en plus l'homme se dgager du savant. Ce n'tait pas une
misanthropie commune qui avait enferm dans les flancs du _Nautilus_ le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.

Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
bientt me l'apprendre.

Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
et je vis disparatre peu  peu les formes confuses du _Vengeur_.
Bientt un lger roulis m'indiqua que nous flottions  l'air libre.

En ce moment, une sourde dtonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.

  Capitaine ?  dis-je.

Il ne rpondit pas.

Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient prcd.

  D'o vient cette dtonation ? demandai-je.

-- Un coup de canon , rpondit Ned Land.

Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperu. Il s'tait
rapproch du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forait de vapeur. Six
milles le sparaient de nous.

  Quel est ce btiment, Ned ?

-- A son grement,  la hauteur de ses bas mts, rpondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damn _Nautilus_ !

-- Ami Ned, rpondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
mers ?

-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnatre la nationalit
de ce btiment ? 

Le Canadien, fronant ses sourcils, abaissant ses paupires, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.

  Non, monsieur, rpondit-il. Je ne saurais reconnatre  quelle
nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
droule  l'extrmit de son grand mt. 

Pendant un quart d'heure, nous continumes d'observer le btiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il et
reconnu le _Nautilus_  cette distance, encore moins qu'il st ce
qu'tait cet engin sous-marin.

Bientt le Canadien m'annona que ce btiment tait un grand vaisseau
de guerre,  peron, un deux-ponts cuirass. Une paisse fume noire
s'chappait de ses deux chemines. Ses voiles serres se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.

Il s'avanait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait  nous.

  Monsieur, me dit Ned Land, que ce btiment nous passe  un mille je
me jette  la mer, et je vous engage faire comme moi. 

Je ne rpondis pas  la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait  vue d'oeil. Qu'il ft anglais,
franais, amricain ou russe, il tait certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.

  Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque exprience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. 

J'allais rpondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit  l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troubles par la chute d'un corps pesant, claboussrent l'arrire du
_Nautilus_. Peu aprs, une dtonation frappait mon oreille.

  Comment ? ils tirent sur nous ! m'criai-je.

-- Braves gens ! murmura le Canadien.

-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufrags accrochs  une
pave !

-- N'en dplaise  monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu' lui.- N'en dplaise 
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.

-- Mais ils doivent bien voir, m'criai-je qu'ils ont affaire  des
hommes.

-- C'est peut-tre pour cela !  rpondit Ned Land en me regardant.

Toute une rvlation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait 
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prtendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
narwal tait un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un ctac
surnaturel ?

Oui, cela devait tre ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !

Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le _Nautilus_  une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Ocan Indien,
ne s'tait-il pas attaqu  quelque navire ? Cet homme enterr
maintenant dans le cimetire de corail, n'avait-il pas t victime du
choc provoqu par le _Nautilus_ ? Oui, je le rpte. Il en devait tre
ainsi. Une partie de la mystrieuse existence du capitaine Nemo se
dvoilait. Et si son identit n'tait pas reconnue, du moins, les
nations coalises contre lui, chassaient maintenant, non plus un tre
chimrique, mais un homme qui leur avait vou une haine implacable !

Tout ce pass formidable apparut  mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans piti.

Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre 
des distances considrables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.

Le navire cuirass n'tait plus alors qu' trois milles. Malgr sa
violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du _Nautilus_, lui et t fatal.

Le Canadien me dit alors :

  Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-tre que nous
sommes d'honntes gens ! 

Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait 
peine dploy, que terrass par une main de fer, malgr sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.

  Misrable, s'cria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'peron du _Nautilus_ avant qu'il ne se prcipite contre ce navire ! 

Le capitaine Nemo, terrible  entendre, tait plus terrible encore 
voir. Sa face avait pli sous les spasmes de son coeur, qui avait d
cesser de battre un instant. Ses pupilles s'taient contractes
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
pench en avant, il tordait sous sa main les paules du Canadien.

Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui :

  Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'cria-t-il
de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
te reconnatre ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! 

Et le capitaine Nemo dploya  l'avant de la plate-forme un pavillon
noir, semblable  celui qu'il avait dj plant au ple sud.

A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
sans l'entamer, et passant par ricochet prs du capitaine, alla se
perdre en mer.

Le capitaine Nemo haussa les paules. Puis, s'adressant  moi :

  Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.

-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,

-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !

-- Je le ferai, rpondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalit vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.

-- Ce navire, quel est-il ?

-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalit, du
moins, restera un secret pour vous. Descendez. 

Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obir. Une quinzaine
de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avanait vers eux. On
sentait que le mme souffle de vengeance animait toutes ces mes.

Je descendis au moment o un nouveau projectile raillait encore la
coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'crier :

  Frappe, navire insens ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
n'chapperas pas  l'peron du _Nautilus_. Mais ce n'est pas  cette
place que tu dois prir ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! 

Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second taient rests sur
la plate-forme. L'hlice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
s'loignant avec vitesse se mit hors de la porte des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.

Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquitude qui me dvoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau tait ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agit. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent  cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
comme une bte fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-tre hsitait-il encore
?

Je voulus intervenir une dernire fois. Mais j'avais a peine interpell
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :

  Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprim,
et voil l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chri,
vnr, patrie, femme, enfants, mon pre, ma mre, j'ai vu tout prir !
Tout ce que je hais est l ! Taisez-vous ! 

Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.

  Nous fuirons ! m'criai-je.

-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?

-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coul avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut prir avec lui que de se faire les complices de
reprsailles dont on ne peut pas mesurer l'quit.

-- C'est mon avis, rpondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. 

La nuit arriva. Un profond silence rgnait  bord. La boussole
indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifi sa direction.
J'entendais le battement de son hlice qui frappait les flots avec une
rapide rgularit. Il se tenait  la surface des eaux, et un lger
roulis le portait tantt sur un bord, tantt sur un autre.

Mes compagnons et moi, nous avions rsolu de fuir au moment o le
vaisseau serait assez rapproch, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune, qui devait tre pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois  bord de ce navire, si nous ne
pouvions prvenir le coup qui le menaait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
aprs, il reprenait son allure de fuite.

Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, tant trop mus. Ned Land aurait voulu se
prcipiter  la mer. Je le forai d'attendre. Suivant moi, le
_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts  la surface des flots, et
alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.

A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quitte. Il tait debout,  l'avant, prs
de son pavillon, qu'une lgre brise dployait au-dessus de sa tte. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensit, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraner plus srement
que s'il lui et donn la remorque !

La lune passait alors au mridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Ocan rivalisaient de
tranquillit, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
qui et jamais reflt son image.

Et quand je pensais  ce calme profond des lments, compar  toutes
ces colres qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon tre.

Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'tait rapproch,
marchant toujours vers cet clat phosphorescent qui signalait la
prsence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
son fanal blanc suspendu au grand tai de misaine. Une vague
rverbration clairait son grement et indiquait que les feux taient
pousss  outrance. Des gerbes d'tincelles, des scories de charbons
enflamms, s'chappant de ses chemines, toilaient l'atmosphre.

Je demeurai ainsi jusqu' six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo et paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait  un mille et
demi, et avec les premire, lueurs du jour, sa canonnade recommena. Le
moment ne pouvait tre loign o, le _Nautilus_ attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.

Je me disposais  descendre afin de les prvenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le   branle-bas de
combat  du _Nautilus_. Elles taient trs simples. La filire qui
formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaisse. De mme, les
cages du fanal et du timonier rentrrent dans la coque de manire 
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tle n'offrait plus
une seule saillie qui pt gner sa manoeuvre.

Je revins au salon. Le _Nautilus_ mergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.

A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
modrait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
dtonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.

  Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poigne de main, et que
Dieu nous garde ! 

Ned Land tait rsolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant  peine.

Nous passmes dans la bibliothque. Au moment o je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
suprieur se fermer brusquement.

Le Canadien s'lana sur les marches, mais je l'arrtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pntrait dans les rservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea  quelques mtres
au-dessous de la surface des flots.

Je compris sa manoeuvre. Il tait trop tard pour agir.

Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impntrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, l ou
la carapace mtallique ne protge plus le bord.

Nous tions emprisonns de nouveau, tmoins obligs du sinistre drame
qui se prparait. D'ailleurs, nous emes  peine le temps de rflchir.
Rfugis dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'tait empare de mon esprit. Le
mouvement de la pense s'arrtait en moi.. Je me trouvais dans cet tat
pnible qui prcde l'attente d'une dtonation pouvantable.
J'attendais, j'coutais, je ne vivais que par le sens de l'oue !

Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'tait son
lan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frmissait.

Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement lger.
Je sentis la force pntrante de l'peron d'acier. J'entendis des
raillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emport par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier  travers la toile !

Je ne pus y tenir. Fou, perdu, je m'lanai hors de ma chambre et me
prcipitai dans le salon.

Le capitaine Nemo tait l. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bbord.

Une masse norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abme avec elle. A dix mtres
de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o l'eau s'enfonait avec un
bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
Le pont tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient.

L'eau montait. Les malheureux s'lanaient dans les haubans,
s'accrochaient aux mts, se tordaient sous ls eaux. C'tait une
fourmilire humaine surprise par l'envahissement d'une mer !

Paralys, raidi par l'angoisse, les cheveux hrisss, l'oeil
dmesurment ouvert, la respiration incomplte, sans souffle, sans
voix, je regardais, moi aussi ! Une irrsistible attraction me collait
 la vitre !

L'norme vaisseau s'enfonait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
piait tous ses mouvements. Tout  coup, une explosion se produisit.
L'air comprim fit voler les ponts du btiment comme si le feu et pris
aux soutes. La pousse des eaux fut telle que le _Nautilus_ dvia.

Alors le malheureux navire s'enfona plus rapidement. Ses hunes,
charges de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mt. Puis, la masse
sombre disparut, et avec elle cet quipage de cadavres entrans par un
formidable remous...

Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
vritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.

Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses hros, je vis
le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.

                                  XXII

                LES DERNIRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

Les panneaux s'taient referms sur cette vision effrayante, mais la
lumire n'avait pas t rendue au salon. A l'intrieur du _Nautilus_,
ce n'taient que tnbres et silence. Il quittait ce lieu de
dsolation,  cent pieds sous les eaux, avec une rapidit prodigieuse.
O allait-il ? Au nord ou au sud ? O fuyait cet homme aprs cette
horrible reprsaille ?

J'tais rentr dans ma chambre o Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'prouvais une insurmontable horreur pour le
capitaine Nemo. Quoi qu'il et souffert de la part des hommes, il
n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
complice, du moins le tmoin de ses vengeances ! C'tait dj trop.

A onze heures, la clart lectrique rapparut. Je passai dans le salon.
Il tait dsert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
fuyait dans le nord avec une rapidit de vingt-cinq milles  l'heure,
tantt  la surface de la mer, tantt  trente pieds au-dessous.

Relvement fait sur la carte, je vis que nous passions  l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers borales avec
une incomparable vitesse.

A peine pouvais-je saisir  leur rapide passage des squales au long
nez, des squales-marteaux, des roussettes qui frquentent ces eaux, de
grands aigles de mer, des nues d'hippocampes, semblables aux cavaliers
du jeu d'checs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
d'artifice, des armes de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
luttaient de rapidit avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'tudier,
de classer, il n'tait plus question alors.

Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
se fit, et la mer fut envahie par les tnbres jusqu'au lever de la
lune.

Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'tais assailli de
cauchemars. L'horrible scne de destruction se rptait dans mon esprit.

Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'o nous entrana le
_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
vitesse inapprciable ! Toujours au milieu des brumes hyperborennes !
Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
? Parcourut-il ces mers ignores, la mer Blanche, la mer de Kara, le
golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
cte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'coulait je ne
pouvais plus l'valuer. L'heure avait t suspendue aux horloges du
bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contres
polaires, ne suivaient plus leur cours rgulier. Je me sentais entran
dans ce domaine de l'trange o se mouvait  l'aise l'imagination
surmene d'Edgard Po. A chaque instant, je m'attendais  voir, comme
le fabuleux Gordon Pym,  cette figure humaine voile, de proportion
beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jete en
travers de cette cataracte qui dfend les abords du ple  !

J'estime -- mais je me trompe peut-tre , j'estime que cette course
aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
et je ne sais ce qu'elle aurait dur, sans la catastrophe qui termina
ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'tait plus question. De son second,
pas davantage. Pas un homme de l'quipage ne fut visible un seul
instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
Quand ii remontait  leur surface afin de renouveler son air, les
panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
report sur le planisphre. Je ne savais o nous tions.

Je dirai aussi que le Canadien,  bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
que, dans un accs de dlire et sous l'empire d'une nostalgie
effrayante, il ne se tut. Il le surveillait donc avec un dvouement de
tous les instants.

On comprend que, dans ces conditions, la situation n'tait plus tenable.

Un matin --  quelle date, je ne saurais le dire -- je m'tais assoupi
vers les premires heures du jour, assoupissement pnible et maladif.
Quand je m'veillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
l'entendis me dire  voix basse :

 Nous allons fuir ! 

Je me redressai.

 Quand fuyons-nous ? demandai-je.

-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
_Nautilus_. On dirait que la stupeur rgne  bord. Vous serez prt,
monsieur ?

-- Oui. O sommes-nous ?

-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes,  vingt milles dans l'est.

-- Quelles sont ces terres ?

-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y rfugierons.

-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dt la mer nous engloutir !

-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles  faire dans
cette lgre embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau  l'insu de
l'quipage.

-- Je vous suivrai.

-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me dfends,
je me fais tuer.

-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. 

J'tais dcid  tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
sur laquelle je pouvais  peine me maintenir contre le choc des lames.
Le ciel tait menaant, mais puisque la terre tait l dans ces brumes
paisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
heure.

Je revins au salon, craignant et dsirant tout  la fois de rencontrer
le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face  face avec lui
! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !

Combien fut longue cette journe, la dernire que je dusse passer 
bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil vitaient de
me parler par crainte de se trahir.

A six heures, je dnai, mais je n'avais pas faim. Je me forai 
manger, malgr mes rpugnances, ne voulant pas m'affaiblir.

A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :

 Nous ne nous reverrons pas avant notre dpart. A dix heures, la lune
ne sera pas encore leve. Nous profiterons de l'obscurit. Venez au
canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. 

Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donn le temps de lui rpondre.

Je voulus vrifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
mtres de profondeur.

Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
richesses de l'art entasses dans ce muse, sur cette collection sans
rivale destine  prir un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
forme. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprme. Je
restai une heure ainsi, baign dans les effluves du plafond lumineux,
et passant en revue ces trsors resplendissant sous leurs vitrines.
Puis, je revins  ma chambre.

L, je revtis de solides vtements de mer. Je rassemblai mes notes et
les serrai prcieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne
pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon
agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.

Que faisait-il en ce moment ? J'coutai  la porte de sa chambre.
J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo tait l. Il ne s'tait
pas couch. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait
m'apparatre et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'prouvais des
alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression
devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer
dans la chambre du capitaine, le voir face  face, le braver du geste
et du regard !

C'tait une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je
m'tendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes
nerfs se calmrent un peu, mais, le cerveau surexcit, je revis dans un
rapide souvenir toute mon existence  bord du _Nautilus_, tous les
incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traverse depuis ma
disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le
dtroit de Torrs, les sauvages de la Papouasie, l'chouement, le
cimetire de corail, le passage de Suez, l'le de Santorin, le plongeur
crtois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le ple sud,
l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempte du
Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scne du vaisseau coul
avec son quipage !... Tous ces vnements passrent devant mes yeux,
comme ces toiles de fond qui se droulent  l'arrire-plan d'un
thtre. Alors le capitaine Nemo grandissait dmesurment dans ce
milieu trange. Son type s'accentuait et prenait des proportions
surhumaines. Ce n'tait plus mon semblable, c'tait l'homme des eaux,
le gnie des mers.

Il tait alors neuf heures et demie. Je tenais ma tte  deux mains
pour l'empcher d'clater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus
penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar
qui pouvait me rendre fou !

En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
triste sous un chant indfinissable, vritables plaintes d'une me qui
veut briser ses liens terrestres. J'coutai par tous mes sens  la
fois, respirant  peine, plong comme le capitaine Nemo dans ces
extases musicales qui l'entranaient hors des limites de ce monde.

Puis, une pense soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitt
sa chambre. Il tait dans ce salon que je devais traverser pour fuir.
L, je le rencontrerais une dernire fois. Il me verrait, il me
parlerait peut-tre ! Un geste de lui pouvait m'anantir, un seul mot,
m'enchaner  son bord !

Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment tait venu de quitter
ma chambre et de rejoindre mes compagnons.

Il n'y avait pas  hsiter, dt le capitaine Nemo se dresser devant
moi. J'ouvris ma porte avec prcaution, et cependant, il me sembla
qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant.
Peut-tre ce bruit n'existait-il que dans mon imagination !

Je m'avanai en rampant  travers les coursives obscures du _Nautilus_,
m'arrtant  chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.

J'arrivai  la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le
salon tait plong dans une obscurit profonde. Les accords de l'orgue
raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo tait l. Il ne me voyait
pas. Je crois mme qu'en pleine lumire, il ne m'et pas aperu, tant
son extase l'absorbait tout entier.

Je me tranai sur le tapis, vitant le moindre heurt dont le bruit et
pu trahir ma prsence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte
du fond qui donnait sur la bibliothque.

J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur
place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis mme, car quelques
rayons de la bibliothque claire filtraient jusqu'au salon. Il vint
vers moi, les bras croiss, silencieux, glissant plutt que marchant,
comme un spectre. Sa poitrine oppresse se gonflait de sanglots. Et je
l'entendis murmurer ces paroles -- les dernires qui aient frapp mon
oreille :

 Dieu tout puissant ! assez ! assez ! 

tait-ce l'aveu du remords qui s'chappait ainsi de la conscience de
cet homme ?...

perdu, je me prcipitai dans la bibliothque. Je montai l'escalier
central, et, suivant la coursive suprieure, j'arrivai au canot. J'y
pntrai par l'ouverture qui avait dj livr passage  mes deux
compagnons.

 Partons ! Partons ! m'criai-je.

-- A l'instant !  rpondit le Canadien.

L'orifice vid dans la tle du _Nautilus_ fut pralablement ferm et
boulonn au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'tait muni.
L'ouverture du canot se ferma galement, et le Canadien commena 
dvisser les crous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.

Soudain un bruit intrieur se fit entendre. Des voix se rpondaient
avec vivacit. Qu'y avait-il ? S'tait-on aperu de notre fuite ? Je
sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.

 Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! 

Le Canadien s'tait arrt dans son travail. Mais un mot, vingt fois
rpt, un mot terrible, me rvla la cause de cette agitation qui se
propageait  bord du _Nautilus_. Ce n'tait pas  nous que son quipage
en voulait !

 Maelstrom ! Maelstrom !  s'criait-il.

Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
pouvait-il retentir  notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
dangereux parages de la cte norvgienne ? Le _Nautilus_ tait-il
entran dans ce gouffre, au moment o notre canot allait se dtacher
de ses flancs ?

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserres entre les les Fero
et Loffoden sont prcipites avec une irrsistible violence. Elles
forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous
les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment
ce gouffre justement appel le  Nombril de l'Ocan , dont la
puissance d'attraction s'tend jusqu' une distance de quinze
kilomtres. L sont aspirs non seulement les navires, mais les
baleines, mais aussi les ours blancs des rgions borales.

C'est l que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-tre
-- avait t engag par son capitaine. Il dcrivait une spirale dont le
rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore
accroch  son flanc, tait emport avec une vitesse vertigineuse. Je
le sentais. J'prouvais ce tournoiement maladif qui succde  un
mouvement de giration trop prolong. Nous tions dans l'pouvante, dans
l'horreur porte  son comble, la circulation suspendue, l'influence
nerveuse annihile, traverss de sueurs froides comme les sueurs de
l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frle canot ! Quels
mugissements que l'cho rptait  une distance de plusieurs milles !
Quel fracas que celui de ces eaux brises sur les roches aigus du
fond, l o les corps les plus durs se brisent, l o les troncs
d'arbres s'usent et se font  une fourrure de poils , selon
l'expression norvgienne !

Quelle situation ! Nous tions ballotts affreusement. Le _Nautilus_ se
dfendait comme un tre humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois
il se dressait, et nous avec lui !

 Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les crous ! En restant
attachs au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! 

Il n'avait pas achev de parler, qu'un craquement se produisait. Les
crous manquaient, et le canot, arrach de son alvole, tait lanc
comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.

Ma tte porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je
perdis connaissance.

                                  XXIII

                               CONCLUSION

Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
cette nuit, comment le canot chappa au formidable remous du Maelstrom,
comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortmes du gouffre, je ne
saurai le dire. Mais quand je revins  moi, j'tais couch dans la
cabane d'un pcheur des les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et
saufs taient prs de moi et me pressaient les mains. Nous nous
embrassmes avec effusion.

En ce moment, nous ne pouvons songer  regagner la France. Les moyens
de communications entre la Norvge septentrionale et le sud sont rares.
Je suis donc forc d'attendre le passage du bateau  vapeur qui fait le
service bimensuel du Cap Nord.

C'est donc l, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis,
que je revois le rcit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a
t omis, pas un dtail n'a t exagr. C'est la narration fidle de
cette invraisemblable expdition sous un lment inaccessible 
l'homme, et dont le progrs rendra les routes libres un jour.

Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, aprs tout. Ce que je puis
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous
lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce
tour du monde sous-marin qui m'a rvl tant de merveilles  travers le
Pacifique, l'Ocan Indien, la mer Rouge, la Mditerrane, l'Atlantique,
les mers australes et borales !

Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il rsist aux treintes du
Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Ocan
ses effrayantes reprsailles, ou s'est-il arrt devant cette dernire
hcatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme
toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le
vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit, la nationalit du
capitaine Nemo ?

Je l'espre. J'espre galement que son puissant appareil a vaincu la
mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survcu
l o tant de navires ont pri ! S'il en est ainsi, si le capitaine
Nemo habite toujours cet Ocan, sa patrie d'adoption, puisse la haine
s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de
merveilles teigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier
s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si
sa destine est trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris
par moi-mme ? N'ai-je pas vcu dix mois de cette existence
extranaturelle ? Aussi,  cette demande pose, il y a six mille ans,
par l'ccclsiaste :  Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
l'abme ?  deux hommes entre tous les hommes ont le droit de rpondre
maintenant. Le capitaine Nemo et moi.

                        FIN DE LA SECONDE PARTIE








End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***

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