The Project Gutenberg EBook of Vathek, by William Beckford

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Title: Vathek

Author: William Beckford

Release Date: September 2, 2018 [EBook #57832]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VATHEK.

NOUVELLE DITION.


LONDRES:

RICHARD BENTLEY, NEW BURLINGTON STREET.

1834.




[Illustration: VATHEK.  F. Pickering, pinxt.  J. W. Cook, sculpt.]




LONDRES:

SCHULTZE ET CO. POLAND STREET.




Les ditions de Paris et de Lausanne, tant devenues extrmement rares,
j'ai consenti enfin  ce que l'on republit  Londres ce petit ouvrage
tel que je l'ai compos.

La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort ais
de croire que ce n'tait pas mon intention; des circonstances, peu
intressantes pour le public, en ont t la cause.

J'ai prpar quelques Episodes; ils sont indiqus  la page 200, comme
faisant suite  Vathek; peut-tre paratront-ils un jour.

W. BECKFORD.




VATHEK.


Vathek, neuvime Calife[1] de la race des Abbassides, tait fils de
Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trne  la
fleur de son ge. Les grandes qualits qu'il possdait dj, faisaient
esprer  ses peuples que son rgne serait long et heureux. Sa figure
tait agrable et majestueuse; mais quand il tait en colre, un de ses
yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le
malheureux sur lequel il le fixait tombait  la renverse, et quelquefois
mme expirait  l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dpeupler ses
tats et de faire un dsert de son palais ce prince ne se mettait en
colre que trs-rarement.

Il tait fort adonn aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa
gnrosit tait sans bornes, et ses dbauches sans retenue. Il ne
croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallt se faire un enfer
de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

Il surpassa en magnificence tous ses prdcesseurs. Le palais
d'Alkorremi bti par son pre Motassem sur la colline des chevaux pies,
et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez
vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutt cinq autres palais, et il
destina chacun d'eux  la satisfaction d'un des sens.

Dans le premier de ces palais, les tables taient toujours couvertes des
mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour,  mesure qu'ils
se refroidissaient. Les vins les plus dlicats et les meilleures
liqueurs coulaient  grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient
jamais. Ce palais s'appelait _le Festin ternel_ ou _l'Insatiable_.

On nommait le second palais _le Temple de la Mlodie_ ou _le Nectar de
l'Ame_. Il tait habit par les premiers musiciens et potes de ce
temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux
d'alentour de leurs chants.

Le palais nomm _les Dlices des yeux_, ou _le Support de la mmoire_,
tait un enchantement continuel. Des rarets rassembles de toutes les
parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y
voyait une galerie de tableaux du clbre Mani[5], et des statues qui
paraissaient animes. L, une perspective bien mnage charmait la vue;
ici, la magie de l'optique la trompait agrablement; autre part, on
trouvait tous les trsors de la nature. En un mot, Vathek, le plus
curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait
contenter la curiosit de ceux qui le visitaient.

Le palais des _Parfums_, qu'on appelait aussi _l'Aiguillon de la
Volupt_, tait divis en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes
aromatiques y taient allums, mme en plein jour. Pour dissiper
l'agrable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste
jardin, o l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air
suave et restaurant.

Dans le cinquime palais, nomm _le Rduit de la Joie_ ou _le
Dangereux_, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles
taient belles et prvenantes comme les Houris, et jamais elle ne se
lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur
compagnie.

Malgr les volupts dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en
tait pas moins aim de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se
livre au plaisir, est pour le moins aussi propre  gouverner que celui
qui s'en dclare l'ennemi. Mais son caractre ardent et inquiet ne lui
permit pas d'en rester l. Du vivant de son pre il avait tant tudi
pour se dsennuyer, qu'il savait beaucoup; il voult enfin tout
approfondir, mme les sciences qui n'existent pas. Il aimait  disputer
avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la
contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des prsents; ceux dont
l'opinitret rsistait  sa libralit, taient envoys en prison pour
calmer leur sang: remde qui souvent russissait.

Vathek voulut aussi se mler des querelles thologiques, et ce ne fut
pas pour le parti gnralement regard comme orthodoxe qu'il se dclara.
Il mit par-l tous les dvots contre lui: alors il les perscuta; car 
quelque prix que ce ft, il voulait toujours avoir raison.

Le grand Prophte Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, tait
indign dans le septime Ciel de la conduite irrligieuse d'un de ses
successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux gnies qui sont toujours
prts  recevoir ses ordres: voyons o ira sa folie et son impit; s'il
en fait trop nous saurons bien le chtier. Aidez-lui  btir cette tour
qu' l'imitation de Nembrod, il a commenc d'lever; non comme ce grand
guerrier pour se sauver d'un nouveau dluge, mais par l'insolente
curiosit de pntrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne
devinera jamais le sort qui l'attend.

Les gnies obirent; et quand les ouvriers levaient durant le jour la
tour d'une coude, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidit
avec laquelle cet difice fut construit, flatta la vanit de Vathek. Il
pensait que mme la matire insensible se prtait  ses desseins. Ce
prince ne considrait pas, malgr toute sa science, que les succs de
l'insens et du mchant, sont les premires verges dont ils sont
frapps.

Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant mont, pour la premire fois,
les quinze cents degrs de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui
paraissaient des fourmis, les collines des taupinires, et Samarah une
ruche d'abeilles. L'ide que cette lvation lui donna de sa propre
grandeur, acheva de lui tourner la tte. Il allait s'adorer lui-mme,
lorsqu'en levant les yeux il s'aperut que les astres taient aussi
loigns de lui que lorsqu'il tait au niveau de la terre. Il se consola
cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'ide de
paratre grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumires de son
esprit surpasseraient la porte de ses yeux, et qu'il ferait rendre
compte aux toiles des arrts de sa destine.

Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa
tour, et se croyant initi dans les mystres astrologiques, il s'imagina
que les plantes lui annonaient de merveilleuses aventures. Un homme
extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu
parler, et en tre le hraut. Alors, il redoubla d'attention pour les
trangers, et fit publier  son de trompe dans les rues de Samarah,
qu'aucun de ses sujets n'et  retenir ni  loger les voyageurs; il
voulait qu'on les ament tous dans son palais.

Quelque temps aprs cette proclamation, parut un homme dont la figure
tait si effroyable, que les gardes qui s'en emparrent furent obligs
de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-mme parut
tonn  son horrible aspect; mais la joie succda bientt  cet effroi
involontaire. L'inconnu tala devant le prince des rarets telles qu'il
n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas mme conu la
possibilit.

Rien, en effet, n'tait plus extraordinaire que les marchandises de
l'tranger. La plupart de ses bijoux taient aussi bien travaills que
magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulire, dcrite sur
un rouleau de parchemin attach  chaque pice. Des pantoufles par leurs
mouvements spontans pargnaient la fatigue de marcher; des couteaux
coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup
d'eux-mmes au moindre geste.

Parmi ces curiosits inconcevables les sabres surtout, dont les lames
jetaient un feu blouissant, fixrent l'attention du Calife qui se
promettait de dchiffrer  loisir des caractres inconnus qu'on y avait
gravs. Sans demander au marchand quel en tait le prix, il fit apporter
devant lui tout l'or monnoy du trsor, et lui dit de prendre ce qu'il
voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.

Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne ft caus par le
respect que lui inspirait sa prsence. Il le fit avancer avec bont, et
lui demanda d'un air affable qui il tait, d'o il venait, et o il
avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutt le monstre, au lieu
de rpondre  ces questions, frotta trois fois son front plus noir que
l'bne, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonfrence tait
norme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et
se mit  rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur
d'ambre rayes de vert.

Le Calife, un peu mu, rpta sa demande; mais il ne reut pas d'autre
rponse. Alors, ce prince commena  s'impatienter, et s'cria: Sais-tu
bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant 
ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils
rpondirent qu'il avait parl, mais que ce qu'il avait dit n'tait pas
grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme
il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'o il vient, et d'o il a
apport les tranges curiosits qu'il m'a offertes? Je jure par l'ne de
Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son
obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empcher de lancer
sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas
seulement contenance; l'oeil terrible et meurtrier ne fit aucun effet
sur lui.

On ne saurait exprimer l'tonnement des courtisans, quand ils
s'aperurent que l'incivil marchand soutenait une telle preuve. Ils
s'taient tous jets la face contre terre, et y seraient rests, si le
Calife ne leur et dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et
saisissez ce misrable! qu'il soit tran en prison et gard  vue par
mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens
de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba
sur l'tranger; on le garrotta de fortes chanes, et on le conduisit
dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer,
garnis de pointes aussi longues et aussi acres que des broches,
l'environnaient de tous cts.

Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation;  peine
voulut-il se mettre  table, et ne mangea que de trente-deux plats sur
les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette dite, 
laquelle il n'tait pas accoutum, l'aurait seule empch de dormir.
Quel effet ne dut-elle pas avoir, tant jointe  l'inquitude qui le
tourmentait! Aussi, ds qu'il fut jour, il courut  la prison pour faire
de nouveaux efforts auprs de l'opinitre inconnu. Mais sa rage ne
saurait se dcrire quand il vit qu'il n'y tait plus, que les grilles de
fer taient brises, et les gardes sans vie. Le plus trange dlire
s'empara de lui. Il se mit  donner de grands coups de pied aux cadavres
qui l'entouraient, et continua tout le jour  les frapper de la mme
manire. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour
le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir  bout, ils
s'crirent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est
devenu fou!

Ce cri fut bientt rpt dans toutes les rues de Samarah. Il parvint
enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mre de Vathek. Elle
accourut toute alarme pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur
l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassemens russirent  le
calmer; et cdant bientt  ses instances, il se laissa ramener dans son
palais.

Carathis n'eut garde d'abandonner son fils  lui-mme. Aprs qu'elle
l'eut fait mettre au lit, elle s'assit auprs de lui, et tcha par ses
discours de le consoler et de le tranquilliser. Personne ne pouvait
mieux y parvenir. Vathek l'aimait et la respectait, non-seulement comme
une mre, mais encore comme une femme doue d'un gnie suprieur. Elle
tait Grecque, et lui avait fait adopter tous les systmes et les
sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans.

L'astrologie judiciaire tait une de ces sciences, et Carathis la
possdait parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir
son fils de ce que les toiles lui avaient promis, et elle proposa de
les consulter encore. Hlas! lui dit le Calife, ds qu'il put parler, je
suis un insens, non d'avoir donn quarante mille coups de pied  mes
gardes, qui se sont sottement laiss mourir; mais parce que je n'ai pas
rflchi que cet homme extraordinaire tait celui que les plantes
m'avaient annonc. Au lieu de le maltraiter, j'aurais d essayer de le
gagner par la douceur et les caresses. Le pass ne peut se rappeler,
rpondit Carathis; il faut songer  l'avenir. Peut-tre verrez-vous
encore celui que vous regrettez; peut-tre ces critures qui sont sur
les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et
dormez, mon cher fils; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire.

Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il se
leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitt apporter
les sabres merveilleux. Afin de n'tre pas bloui par leur clat, il les
regarda au travers d'un verre color, et s'effora d'en dchiffrer les
caractres; mais ce fut en vain: il eut beau se frapper le front, il ne
connut pas une seule lettre. Ce contretemps l'aurait fait retomber dans
ses premires fureurs, si Carathis n'tait entre  propos.

Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous possdez assurment toutes
les sciences. Connatre les langues est une bagatelle du ressort des
pdants. Promettez des rcompenses dignes de vous  ceux qui
expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, et qu'il est
au-dessous de vous d'entendre; bientt vous serez satisfait. Cela peut
tre, dit le Calife; mais en attendant je serai excd par une foule de
demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de
bavarder, que pour obtenir la rcompense. Aprs un moment de rflexion
il ajouta: Je veux viter cet inconvnient. Je ferai mourir tous ceux
qui ne me satisferont pas; car, graces au Ciel, j'ai assez de jugement
pour voir si l'on traduit, ou si l'on invente.

Oh! pour cela, je n'en doute pas, rpondit Carathis. Mais faire mourir
les ignorans est une punition un peu svre, et qui peut avoir de
dangereuses consquences. Contentez-vous de leur faire brler la barbe;
les barbes ne sont pas aussi ncessaires dans un tat que les hommes. Le
Calife se rendit encore aux raisons de sa mre, et fit appeler son
premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur
public dans Samarah, et dans toutes les villes de mon empire, que celui
qui dchiffrera des caractres qui paraissent indchiffrables, aura des
preuves de cette libralit connue de tout le monde; mais qu'au dfaut
de succs, on lui brlera la barbe jusqu'au moindre poil. Qu'on publie
aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, et cinquante caisses
d'abricots de l'isle de Kirmith,  qui m'apprendra des nouvelles de cet
homme trange que je veux revoir.

Les sujets du Calife,  l'exemple de leur matre, aimaient beaucoup les
femmes et les caisses d'abricots de l'le de Kirmith. Ces promesses leur
firent venir l'eau  la bouche, mais ils n'en ttrent pas; car personne
ne savait ce qu'tait devenu l'tranger. Il n'en fut pas de mme de la
premire demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux
qui n'taient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient tre tout, vinrent
courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques
ne faisaient autre chose que de brler des barbes; ce qui leur donnait
une odeur de roussi, dont les femmes du srail se trouvrent si
incommodes qu'il fallut donner cet emploi  d'autres.

Enfin, un jour il se prsenta un vieillard dont la barbe surpassait
d'une coude et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du
palais, en l'introduisant, se disaient l'un  l'autre; quel dommage!
quel grand dommage de brler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de
mme; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les
caractres, et les expliqua mot--mot de la manire suivante: Nous
avons t faits l o l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des
merveilles d'une rgion o tout est merveilleux et digne du plus grand
prince de la terre.

Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'cria Vathek; je connais celui
que ces caractres veulent dsigner. Qu'on donne  ce vieillard autant
de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononc de mots:
il a nettoy mon coeur d'une partie du surm qui l'envelopait. Aprs ces
paroles, Vathek l'invita  dner, et mme  passer quelques jours dans
son palais.

Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce
que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent
me promettre le bien aprs lequel je soupire. Aussitt le vieillard
mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombrent du nez, lorsqu'il
s'aperut que les caractres de la veille avaient fait place 
d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques
d'tonnement?--Souverain du monde, les caractres de ces sabres ne sont
plus les mmes.--Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu
peux, explique-m'en la signification.--La voici, Seigneur, dit le
vieillard: malheur au tmraire qui veut savoir ce qu'il devrait
ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir. Malheur 
toi-mme! s'cria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma prsence! On
ne te brlera que la moiti de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien;
quant  mes prsents, je ne reprends jamais ce que j'ai donn. Le
vieillard, assez sage pour penser qu'il tait quitte  bon march de la
sottise qu'il avait faite en disant  son Matre une vrit dsagrable,
se retira aussitt, et ne reparut plus.

Vathek ne tarda point  se repentir de son imptuosit. Comme il ne
cessait d'examiner ces caractres, il s'aperut bien qu'ils changeaient
tous les jours; et personne ne se prsentait pour les expliquer. Cette
inquite occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des
blouissements, et une si grande faiblesse qu' peine il pouvait se
soutenir; dans cet tat, il ne laissait pas de se faire porter  la
tour, esprant lire quelque chose d'agrable dans les astres; mais son
espoir fut tromp. Ses yeux, offusqus par les vapeurs de sa tte le
servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et pais; augure qui
lui semblait des plus funestes.

Harass de tant de soucis, le Calife perdit entirement courage. Une
soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir,
recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux
prince ne pouvant goter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq
sens, cessa de paratre en public, d'y taler sa magnificence, de rendre
justice  ses peuples, et se retira dans l'intrieur du srail. Il avait
toujours t bon mari; ses femmes se dsolrent de son tat, ne se
lassrent point de faire des voeux pour sa sant, et de lui donner 
boire.

Cependant la princesse Carathis tait dans la plus vive douleur. Elle se
renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur
les moyens de gurir, ou du moins de soulager le malade. Persuads qu'il
y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de
magie, et faisaient chercher partout l'horrible tranger qu'ils
accusaient d'tre l'auteur du charme.

A quelques milles de Samarah, tait une haute montagne couverte de thym
et de serpolet; une plaine dlicieuse en couronnait le sommet; on
l'aurait prise pour le paradis destin aux fidles. Cent bosquets
d'arbustes odorifrans, o l'oranger le cdrat et le citronnier
s'entrelaaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi
satisfaire galement le got et l'odorat. La terre y tait jonche de
violettes; des touffes de girofles embaumaient l'air de leurs doux
parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu
dsaltrer dix armes, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux
imiter le jardin d'Eden arros des fleuves sacrs. Sur leurs bords
verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa
bien-aime, et se plaignait du peu de dure de ses charmes; la
tourterelle dplorait la perte de plaisirs plus rels, tandis que
l'alouette saluait par ses chants la lumire qui ranime la nature. L,
plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait
leurs diverses passions; les fruits dlicieux qu'ils bquetaient 
plaisir, semblaient leur donner une double nergie.

On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pt y
respirer un air pur, et boire  son gr des quatre sources. Sa mre, ses
femmes et quelques eunuques taient les seules personnes qui
l'accompagnaient. Chacun s'empressait  remplir de grandes coupes de
cristal de roche, et les lui prsentait  l'envi; mais leur zle ne
rpondait pas  son avidit; souvent il se couchait par terre, pour
lapper l'eau.

Un jour que le dplorable prince tait rest long-temps dans une posture
aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha
ainsi: Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien,  Calife si fier de ta
dignit et de ta puissance? A ces mots, Vathek lve la tte, et voit
l'tranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la
colre enflamme son coeur; il s'crie: Et toi, maudit Giaour![6] que
viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et
dispos, semblable  une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour
avoir trop bu, que du besoin de boire?

Bois donc encore ce trait, lui dit l'tranger, en lui prsentant un
flacon rempli d'une liqueur rougetre; et sache pour tarir la soif de
ton ame, aprs celle du corps, que je suis Indien, mais d'une rgion de
l'Inde qui n'est connue de personne.

Ces mots furent un trait de lumire pour le Calife. C'tait
l'accomplissement d'une partie de ses dsirs; et se flattant qu'ils
allaient tre tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans
hsiter. A l'instant il se trouva rtabli, sa soif fut tanche, et son
corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrme; il saute
au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche bante et
baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lvres de corail
de ses plus belles femmes.

Ces transports n'auraient pas fini, si l'loquence de Carathis n'et
ramen le calme. Elle engagea son fils  retourner  Samarah, et il s'y
fit prcder par un hraut qui criait de toutes ses forces: Le
merveilleux tranger a reparu, il a guri le Calife, il a parl, il a
parl!

Aussitt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs
maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et
l'Indien. Ils ne se lassaient point de rpter: Il a guri notre
Souverain, il a parl, il a parl! Ces mots devinrent ceux du jour, et
ne furent point oublis dans les ftes publiques qu'on donna le soir
mme en signe de rjouissance; les potes en firent le refrain de toutes
les chansons qu'ils composrent sur ce beau sujet.

Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il tait plus
press de visiter celui du got qu'aucun autre, il ordonna qu'on y
servt un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands
officiers furent admis. L'Indien, plac  ct du Calife, feignit de
croire que pour mriter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger,
trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table
aussitt qu'ils taient servis. Tout le monde le regardait avec
tonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait
des rasades  la sant de chacun, chantait  tue-tte, contait des
histoires dont il riait lui-mme  gorge dploye, et faisait des
impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les et pas dclams avec des
grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant
que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire 
proportion.

Malgr qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait
souffert de la voracit de son voisin. Sa prsence lui devenait
insupportable, et il pouvait  peine cacher son humeur en son
inquitude; enfin il trouva le moyen de dire  l'oreille du chef de ses
eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va,
redouble de vigilance, et surtout prends garde  mes Circassiennes.

L'oiseau du matin avait trois fois renouvel son chant, lorsque l'heure
du Divan sonna. Vathek avait promis d'y prsider en personne. Il se lve
de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus tourdi du tapage
de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince
pouvait  peine se soutenir.

Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangrent
autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence;
tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait t 
jen, se plaa sans faon sur une des marches du trne, et riait sous
cape de l'indignation que sa hardiesse causait  tous les spectateurs.

Cependant le Calife, dont la tte tait embarrasse, rendait justice 
tort et  travers. Son premier visir s'en aperut, et s'avisa
tout--coup d'un expdient pour interrompre l'audience et sauver
l'honneur de son matre. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse
Carathis a pass la nuit  consulter les plantes; elle vous fait dire
que vous tes menac d'un danger pressant. Prenez garde que cet tranger
dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'gards, n'ait
attent  votre vie. Sa liqueur a paru vous gurir; ce n'est peut-tre
qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupon;
demandez-lui du moins comme elle est compose, o il l'a prise, et
faites mention des sabres que vous semblez avoir oublis.

Excd des insolences de l'Indien, Vathek rpondit  son visir par un
signe de tte, et s'adressant  ce monstre: Lve-toi, lui dit-il, et
dclare en plein Divan de quelles drogues est compose la liqueur que tu
m'as fait prendre; dbrouille surtout l'nigme des sabres que tu m'as
vendus: et reconnais ainsi les bonts dont je t'ai combl.

Le Calife se tut aprs ces paroles qu'il pronona d'un ton aussi modr
qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans rpondre ni quitter sa
place, renouvella ses clats de rire et ses horribles grimaces. Alors
Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade,
le suit, et le frappe avec une rapidit qui excite tout le Divan 
l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donn un coup
qu'on ne se sente forc de redoubler.

L'Indien prtait beau jeu. Comme il tait court et gros, il s'tait
ramass en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le
suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement
en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait aprs elle tous
ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus
pouvantable bruit. Les sultanes effrayes regardrent  travers leurs
portires; et ds que la boule parut, elles ne purent se contenir. En
vain pour les arrter, les eunuques les pinaient jusqu'au sang; elles
s'chapprent de leurs mains: et ces fidles gardiens, presque morts de
frayeur, ne pouvaient eux-mmes s'empcher de suivre  la piste la boule
fatale.

Aprs avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les
jardins et les curies du palais, l'Indien prit enfin le chemin des
cours. Le Calife, plus acharn que les autres, le suivait de prs, et
lui lanait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zle fut cause
qu'il reut lui-mme quelques ruades adresses  la boule.

Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse
avait jusqu'alors rsist  l'attraction gnrale, voulant empcher le
Calife de se donner en spectacle, se jetrent  ses genoux pour
l'arrter; mais il sauta par dessus leurs ttes, et continua sa course.
Alors, ils ordonnrent aux Muzins d'appeler le peuple  la prire, tant
pour l'ter du chemin, que pour l'engager  dtourner par ses voeux une
telle calamit; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale
boule pour tre attir aprs elle. Les Muzins eux-mmes, quoiqu'ils ne
la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent
 la foule. Elle augmenta au point, que bientt il ne resta dans les
maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des
mourants, et des enfants  la mamelle dont les nourrices s'taient
dbarrasses pour courir plus vte: Carathis elle-mme, Morakanabad et
les autres, s'taient enfin mis de la partie. Les cris des femmes
chappes de leurs srails; ceux des eunuques s'efforant de ne pas les
perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se
menaaient les uns les autres; les coups de pied donns et rendus; les
culbutes  chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable  une ville
prise d'assaut et livre au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette
forme de boule, aprs avoir parcouru les rues, les places publiques,
laissa la ville dserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila
une valle au pied de la montagne des quatre sources.

L'un des cts de cette valle tait bord d'une haute colline; de
l'autre tait un gouffre pouvantable form par la chte des eaux. Le
Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allt
s'y jeter et redoublrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en
vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un clair.

Vathek se serait sans doute prcipit aprs le perfide Giaour, s'il
n'avait t retenu comme par une main invisible. La foule s'arrta
aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air tonn; et malgr le
ridicule de cette scne, personne ne rit. Chacun, les yeux baisss,
l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans
sa maison, sans penser qu'une force irrsistible pouvait seule porter 
l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui
se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent
aussi les sottises qu'ils n'ont pu viter.

Le Calife seul, ne voulut pas quitter la valle. Il ordonna qu'on y
dresst ses tentes; et, malgr les reprsentations de Carathis et de
Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui
reprsenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'bouler, et que
d'ailleurs, il tait trop prs du magicien; leurs remontrances furent
inutiles. Aprs avoir fait allumer mille flambeaux, et command qu'on ne
cesst d'en allumer, il s'tendit sur les bords fangeux du prcipice, et
tcha,  la faveur de ces clarts artificielles, de voir au travers des
tnbres, que tous les feux de l'empire n'auraient pu pntrer. Tantt
il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abme, tantt il
s'imaginait y dmler les accents de l'Indien; mais ce n'tait que le
mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient  gros
bouillons des montagnes.

Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Ds que le jour
commena  poindre, il se retira dans sa tente, et l, sans avoir rien
mang, il s'endormit, et ne se rveilla que lorsque l'obscurit vint
couvrir l'hmisphre. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le
quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher  grands pas et
regarder les toiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de
l'avoir tromp.

Tout--coup, depuis la valle jusqu'au-del de Samarah, l'azur du Ciel
s'entremla de longues raies de sang; cet horrible phnomne semblait
toucher  la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces
l'abandonnrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tte du pan de
sa robe.

Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosit.
Ainsi, au lieu de rentrer en lui-mme, il persista dans le dessein de
rester o l'Indien avait disparu.

Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et
les toiles s'clipsrent subitement; d'paisses tnbres succdrent 
la lumire, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du
Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre: Veux-tu te
donner  moi, adorer les influences terrestres, et renoncer  Mahomet? A
ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. L, sous des
votes immenses, tu verras les trsors que les toiles t'ont promis;
c'est de l que j'ai tir mes sabres; c'est l o Suleman, fils de
Daoud, repose environn des talismans qui subjuguent le monde.

Le Calife tonn rpondit en frmissant, mais pourtant du ton d'un homme
qui se faisait aux aventures surnaturelles: O es-tu? parais  mes yeux!
dissipe ces tnbres dont je suis las! Aprs avoir brl tant de
flambeaux pour te dcouvrir, c'est bien le moins que tu me montres ton
effroyable visage.--Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des
preuves de ta sincrit, ou jamais tu ne me verras.

Le malheureux Calife promit tout. Aussitt le Ciel s'claircit, et  la
lueur des plantes qui semblaient enflammes, Vathek vit la terre
entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'bne. L'Indien tendu
devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait rsonner contre
la serrure.

Ah! s'cria Vathek, comment puis-je descendre jusqu' toi? Viens me
prendre, et ouvre ta porte au plus vte.--Tout beau, rpondit l'Indien:
sache que j'ai grand'soif et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit
tanche. Il me faut le sang de cinquante enfants: prends-les parmi ceux
de tes visirs, et des grands de ta cour. Autrement, ni ma soif ni ta
curiosit ne seront satisfaites. Retourne donc  Samarah; apporte-moi ce
que je dsire; jette-les toi-mme dans ce gouffre; et puis tu verras.

Aprs ces paroles, l'Indien tourna le dos; et le Calife, inspir par les
dmons, se rsolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d'avoir
repris sa tranquillit, et s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un
peuple qui l'aimait encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire
de son ame, que Carathis et Morakanabad y furent tromps comme les
autres. On ne parla plus que de ftes et de rjouissances. On mit mme
sur le tapis l'histoire de la boule, dont personne n'avait encore os
ouvrir la bouche: partout on en riait; cependant tout le monde n'avait
pas sujet d'en rire. Plusieurs taient encore entre les mains des
chirurgiens  la suite des blessures reues dans cette mmorable
aventure.

Vathek tait trs-aise qu'on le prt sur ce ton, parce qu'il voyait que
cela le conduirait  ses abominables fins. Il avait un air affable avec
tout le monde, surtout avec ses visirs et les grands de sa cour. Le
lendemain, il les invita  un repas somptueux. Peu--peu il fit tomber
la conversation sur leurs enfants, et demanda d'un air de bienveillance
qui d'entr'eux avait les plus jolis garons? Aussitt, chaque pre
s'empresse  mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute
s'chauffa; on en serait venu aux mains sans la prsence du Calife qui
feignit de vouloir en juger par lui-mme.

Bientt on vit arriver une bande de ces pauvres enfants. La tendresse
maternelle les avait orns de tout ce qui pouvait rehausser leur beaut.
Mais tandis que cette brillante jeunesse attirait tous les yeux et les
coeurs, Vathek l'examina avec une perfide avidit, et en choisit
cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie
il proposa de donner  ses petits favoris une fte dans la plaine. Ils
devaient, disait-il, se rjouir encore plus que tous les autres du
retour de sa sant. La bont du Calife enchante. Elle est bientt connue
de tout Samarah. On prpare des litires, des chameaux, des chevaux;
femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son
got. Le cortge se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la
ville et des faubourgs; le peuple suit  pied en foule; tout le monde
est dans la joie, et pas un ne se ressouvient de ce qu'il en a cot 
plusieurs, la dernire fois qu'on avait pris ce chemin.

La soire tait belle, l'air frais, le ciel serein; les fleurs
exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se rjouir aux
rayons du soleil couchant. Leur douce lumire dorait la cme de la
montagne aux quatre sources; elle en embellissait la descente et
colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des
fontaines, le son des chalumeaux, et la voix des bergers qui
s'appelaient sur les collines.

Les pauvres enfants qui allaient tre immols rendaient la scne encore
plus intressante. Pleins de scurit, ils s'avanaient vers la plaine
en ne cessant de foltrer; l'un courait aprs des papillons, l'autre
cueillait des fleurs ou ramassait de petites pierres luisantes;
plusieurs s'loignaient d'un pas lger pour avoir le plaisir de se
rejoindre et de se donner mille baisers.

Dj on dcouvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel tait le
portail d'bne. Comme une raie noire, il coupait la plaine par le
milieu. Morakanabad et ses confrres le prirent pour un de ces bizarres
ouvrages que le Calife se plaisait  faire; les malheureux! ils ne
savaient pas  quoi il tait destin. Vathek, qui ne voulait point qu'on
examint de trop prs le lieu fatal, arrte la marche et fait tracer un
grand cercle. La garde des eunuques se dtache pour mesurer la lice
destine aux courses de pied, et pour prparer les anneaux que doivent
enfiler les flches. Les cinquante jeunes garons se dshabillent  la
hte; on admire la souplesse et les agrables contours de leurs membres
dlicats. Leurs yeux ptillent d'une joie qui se rpte dans ceux de
leurs parents. Chacun fait des voeux pour celui des petits combattants
qui l'intresse le plus: tout le monde est attentif aux jeux de ces
tres aimables et innocents.

Le Calife saisit ce moment pour s'loigner de la foule. Il s'avance sur
le bord du gouffre, et entend, non sans frmir, l'Indien qui disait en
grinant des dents: O sont-ils?--Impitoyable Giaour! rpondit Vathek
tout troubl, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que
tu exiges? Ah! si tu voyais la beaut de ces enfants, leurs graces, leur
navet, tu en serais attendri.--La peste de ton attendrissement, bavard
que tu es! s'cria l'Indien; donne, donne-les vte, ou ma porte te sera
ferme  jamais.--Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en
rougissant.--Oh! Pour cela, j'y consens, reprit le Giaour, avec un
sourire d'ogre; tu ne manques pas de prsence d'esprit: j'aurai patience
encore un moment.

Pendant cet affreux dialogue, les jeux taient dans toute leur vivacit.
Ils finirent enfin, lorsque le crpuscule gagna les montagnes. Alors, le
Calife se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses
forces: Que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils
viennent selon l'ordre du succs qu'ils ont eu dans leurs jeux! Au
premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second
mon collier d'meraudes, au troisime ma ceinture de topaze, et  chacun
des autres quelque pice de mon habillement, jusqu' mes pantoufles.

A ces paroles, les acclamations redoublrent; on portait aux nues la
bont d'un Prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et
encourager la jeunesse. Cependant le Calife se dshabillant peu--peu,
et levant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des
prix; mais tandis que d'une main il le donnait  l'enfant qui se htait
de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, o le Giaour
toujours grommelant, rptait sans cesse: Encore! Encore!

Cet horrible mange tait si rapide, que l'enfant qui accourait ne
pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient prcd; et quant
aux spectateurs, l'obscurit et la distance les empchaient de voir.
Enfin, Vathek ayant ainsi prcipit la cinquantime victime, crut que le
Giaour viendrait le prendre et lui prsenter la clef d'or. Dj il
s'imaginait tre aussi grand que Suleman, et n'avoir aucun compte 
rendre, lorsque la crevasse se ferma  sa grande surprise, et qu'il
sentit sous ses pas la terre ferme comme  l'ordinaire. Sa rage et son
dsespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'Indien;
il l'appelait des noms les plus infmes, et frappait du pied comme pour
en tre entendu. Il se dmena ainsi jusqu' ce qu'tant puis, il tomba
par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands
de la cour plus prs de lui que les autres, crurent d'abord qu'il
s'tait assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants; mais une sorte
d'inquitude les ayant saisis, ils s'avancrent et virent le Calife tout
seul, qui leur dit d'un air gar: Que voulez-vous?--Nos enfants! nos
enfants! s'crirent-ils.--Vous tes bien plaisants de vouloir me rendre
responsable des accidents de la vie, leur rpondit-il. Vos enfants sont
tombs en jouant dans le prcipice qui tait ici, et j'y serais tomb
moi-mme, si je n'avais fait un saut en arrire.

A ces mots, les pres des cinquante enfants poussent des cris perants,
que les mres rptrent d'un octave plus haut; tandis que tous les
autres, sans savoir pourquoi l'on criait, enchrissaient sur eux par des
hurlements. Bientt on se dit de tous cts: C'est un tour que le Calife
nous a jou pour plaire  son maudit Giaour; punissons-le de sa
perfidie, vengeons-nous! vengeons le sang innocent! jetons ce cruel
Prince dans la cataracte, et que sa mmoire mme soit anantie.

Carathis, effraye par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir,
lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez tre le
plus dsol des pres; mais vous tes vertueux, sauvez votre matre.
Oui, Madame, rpondit le visir; je vais essayer au pril de ma vie de le
tirer du danger o il est; ensuite, je l'abandonnerai  son funeste
destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous  la tte de vos
eunuques; cartons la foule; ramenons, s'il se peut, ce malheureux
Prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons se flicitrent,
pour la premire fois et tout bas, de ce qu'on les avait privs des
honneurs et des soucis de la paternit. Ils obirent au visir, et
celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin  bout de sa gnreuse
entreprise. Alors, il se retira pour pleurer  son aise.

Ds que le Calife fut rentr, Carathis fit fermer les portes du palais.
Mais voyant que l'meute augmentait, et que de tous cts on vomissait
des imprcations, elle dit  son fils: Que vous ayez tort ou raison,
n'importe; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos
appartements; de l, nous passerons dans le souterrain qui n'est connu
que de vous et de moi, et gagnerons la tour, o, avec le secours des
muets qui n'en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk
nous croira encore dans le palais, et en dfendra l'entre pour son
propre intrt; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur
de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux  faire.

Vathek ne rpondit pas un seul mot  tout ce que sa mre lui disait, et
se laissa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il
rptait: O es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqu ces
enfants? O sont tes sabres, ta clef d'or, tes talismans? Ces paroles
firent deviner  Carathis une partie de la vrit. Quand son fils se fut
un peu tranquillis dans la tour, elle n'eut pas de peine  la tirer
toute entire. Bien loin d'avoir des scrupules, elle tait aussi
mchante qu'une femme peut l'tre, et ce n'est pas peu dire; car ce sexe
se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supriorit. Le
rcit du Calife ne causa donc  Carathis ni surprise ni horreur; elle
fut seulement frappe des promesses du Giaour, et dit  son fils: Il
faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire; cependant les
puissances terrestres doivent tre encore plus terribles; mais les
promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire
quelques petits efforts; nul crime ne doit coter quand de tels trsors
en sont la rcompense. Cessez donc de vous plaindre de l'Indien; il me
semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met  ses
services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux
gnies souterrains, et c'est  quoi il nous faudra penser lorsque
l'meute sera appaise; je vais rtablir le calme, et je ne craindrai
pas d'puiser vos trsors, puisque nous en aurons bien d'autres. Cette
princesse qui possdait merveilleusement l'art de persuader, repassa par
le souterrain, et s'tant rendue au palais, se montra au peuple par la
fentre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or 
pleines mains. Ces deux moyens russirent; l'meute fut appaise: chacun
retourna chez soi, et Carathis reprit le chemin de la tour.

On annonait la prire du point du jour, lorsque Carathis et Vathek
montrent les innombrables degrs qui conduisent au sommet, et quoique
la matine ft triste et pluvieuse, ils y restrent quelque temps. Cette
sombre lueur plaisait  leurs coeurs mchants. Quand ils virent que le
soleil allait percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se
mettre  l'abri de ses rayons. Le Calife, harass de fatigue, ne songea
d'abord qu' se reposer, et dans l'esprance d'avoir des visions
significatives, il se livra au sommeil. De son ct l'active Carathis,
avec une partie de ses muets, descendit pour prparer le sacrifice qui
devait se faire la nuit suivante.

Par de petits degrs pratiqus dans l'paisseur du mur, et qui n'taient
connus que d'elle et de son fils, elle descendit d'abord dans des puits
mystrieux qui reclaient les momies des anciens Pharaons, arraches de
leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De l, elle se rendit
 une galerie o, sous la garde de cinquante ngresses muettes et
borgnes de l'oeil droit, on conservait l'huile des serpents les plus
venimeux, des cornes de rhinocros, et des bois d'une odeur suffocante,
coups par des magiciens dans l'intrieur des Indes; sans parler de
mille autres rarets horribles. Carathis elle-mme avait fait cette
collection, dans l'esprance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque
commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnment, et
dont elle connaissait le got. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle
mditait, elle resta quelque temps avec ses ngresses qui louchaient
d'une manire sduisante du seul oeil qu'elles avaient, et lorgnaient,
avec dlices, les ttes de mort et les squelettes. A mesure qu'on les
armoires, les ngresses faisaient des contorsions pouvantables; et,
tout en admirant la princesse, elles glapissaient  l'tourdir. Enfin,
touffe par la mauvaise odeur, Carathis fut force de quitter la
galerie, aprs l'avoir dpouille d'une partie de ses monstrueux
trsors.

Cependant le Calife n'avait pas eu les visions qu'il attendait; mais il
avait gagn dans ces rgions exhausses un apptit dvorant. Il avait
demand  manger aux muets, et ayant totalement oubli qu'ils taient
sourds, il les battait, les mordait et les pinait de ce qu'ils ne
bougeaient pas. Heureusement pour ces misrables cratures, Carathis
vint mettre le hol  une scne si indcente. Qu'est-ce donc, mon fils?
dit-elle, toute essouffle; j'ai cru entendre les cris de mille
chauve-souris qu'on dniche d'un antre, et ce ne sont que ceux de ces
pauvres muets que vous maltraitez: en vrit, vous ne mritez pas
l'excellente provision que je vous apporte. Donnez, donnez! s'cria le
Calife; je meurs de faim.--Ma foi, vous auriez un bon estomac, dit-elle,
si vous pouviez digrer tout ce que j'ai ici.--Dpchez-vous, repartit
le Calife. Mais,  ciel! quelles horreurs! que voulez-vous faire? je
suis prt  vomir.--Allons, allons, rpliqua Carathis, ne soyez pas si
dlicat, aidez-moi  mettre tout ceci en ordre; vous verrez que les
mmes objets que vous rebutez vous rendront heureux. Prparons le bcher
pour le sacrifice de cette nuit, et ne songez point  manger qu'il ne
soit dress. Ne savez-vous pas que tous les rites solemnels doivent tre
prcds d'un jene rigoureux?

Le Calife, n'osant rien rpliquer, s'abandonna  la douleur et aux vents
qui commenaient  dsoler ses entrailles, tandis que sa mre allait
toujours son train. On eut bientt arrang sur les balustrades de la
tour les phioles d'huile de serpents, les momies et les ossements. Le
bcher s'levait, et en trois heures il eut vingt coudes de haut.
Enfin, les tnbres arrivrent, et Carathis toute joyeuse, se dpouilla
de ses vtements: elle battait des mains et brandissait un flambeau de
graisse humaine; les muets l'imitaient; mais Vathek extnu de faim, ne
put y tenir plus long-temps, et tomba vanoui.

Dj les gouttes brlantes des flambeaux allumaient le bois magique,
l'huile empoisonne jetait mille feux bleutres, les momies se
consumaient et lanaient des tourbillons d'une fume noire et opaque;
enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocros, il se rpandit une
odeur si infecte que le Calife revint  lui en sursaut, et parcourut
d'un oeil gar la scne flamboyante. L'huile enflamme dcoulait 
grands flots, et les ngresses, qui ne cessaient d'en apporter,
joignaient leurs hurlements aux cris de Carathis. Les flammes devinrent
si violentes, et le poli de l'acier les rflchissait avec tant de
vivacit, que le Calife ne pouvant plus en supporter l'ardeur ni
l'clat, se rfugia sous l'tendard imprial.

Frapps de la lumire qui clairait toute la ville, les habitans de
Samarah se levrent  la hte, montrent sur leurs toits, virent la tour
en feu, et descendirent  moiti nus sur la place. Leur amour pour leur
souverain se rveilla encore dans ce moment, et croyant qu'il allait
tre brl dans sa tour, ils ne songrent plus qu' le sauver.
Morakanabad sortit de sa retraite en essuyant ses larmes; il criait au
feu, comme les autres. Bababalouk, dont le nez tait plus accoutum aux
odeurs magiques, se doutait que Carathis travaillait  ses oprations,
et conseillait  tous de rester tranquilles. On le traita de vieux
poltron et de tratre insigne; on fit avancer les chameaux et les
dromadaires chargs d'eau; mais comment entrer dans la tour?

Pendant qu'on s'obstinait  en forcer les portes, un vent furieux
s'leva du nord-est, et rpandit au loin la flamme. D'abord, le peuple
recula, ensuite il redoubla de zle. Les odeurs infernales des cornes et
des momies se rpandant de tous cts, empestrent l'air, et plusieurs
personnes presque suffoques, tombrent  la renverse. Ceux qui taient
rests debout, disaient  leurs voisins; loignez-vous, vous
empoisonnez. Morakanabad, plus malade que les autres, faisait piti;
partout on se bouchait le nez: mais rien n'arrta ceux qui enfonaient
les portes. Cent quarante des plus robustes et des plus dtermins en
vinrent  bout. Ils gagnrent l'escalier, et firent bien du chemin dans
un quart-d'heure.

Carathis, que les signes de ses muets et de ses ngresses alarmaient,
s'avance sur l'escalier, en descend quelques marches, et entend
plusieurs voix qui crient: Voici de l'eau! Comme elle n'tait pas mal
leste pour son ge, elle regagna vte la plateforme, et dit  son fils:
Un moment; suspendez le sacrifice; nous allons avoir de quoi le rendre
encore plus beau. Certaines btes s'imaginant, sans doute, que le feu
tait  la tour, ont eu la tmrit d'en briser les portes, jusqu'
prsent inviolables, et viennent avec de l'eau. Il faut avouer qu'ils
sont bien bons d'avoir oubli tous vos torts; mais n'importe.
Laissons-les monter, nous les sacrifierons au Giaour; nos muets ne
manquent ni de force ni d'exprience: ils auront bientt dpch des
gens fatigus. Soit, rpondit le Calife, pourvu qu'on finisse et que je
dne.

Ces malheureux ne tardrent pas  paratre. Essouffls d'avoir mont si
vte les quinze cents degrs, au dsespoir que leurs seaux taient
presque vides, ils ne furent pas plutt arrivs que l'clat des flammes
et l'odeur des momies offusqurent tous leurs sens  la fois: c'tait
dommage, car ils ne voyaient pas le sourire agrable avec lequel les
muets et les ngresses leur passaient la corde au col; mais tout n'tait
pas perdu, car ces aimables personnes ne se rjouissaient pas moins
d'une telle scne. Jamais on n'trangla avec plus de facilit; chacun
tombait sans rsistance et expirait sans pousser un cri; de sorte que
Vathek se trouva bientt environn des corps de ses plus fidles sujets,
qu'on jeta sur le bcher. Carathis qui pensait  tout, crut en avoir
assez; elle fit tendre les chanes et fermer les portes d'acier qui se
trouvaient sur le passage.

On avait  peine excut ces ordres que la tour trembla; les cadavres
disparurent, et les flammes de sombre cramoisi qu'elles taient,
devinrent d'un beau couleur de rose. Une vapeur suave se fit
dlicieusement sentir; les colonnes de marbre jetrent des sons
harmonieux, et les cornes liqufies exhalrent un parfum ravissant.
Carathis, en extase, jouissait d'avance du succs de ses conjurations;
tandis que les muets et les ngresses,  qui les bonnes odeurs donnaient
la colique, se retirrent dans leurs tanires en grommelant.

Ds qu'ils furent partis la scne changea. Le bcher, les cornes et les
momies firent place  une table magnifiquement servie. On y voyait au
milieu d'une foule de mets exquis des flacons de vin, et des vases de
Fagfouri[7] o un sorbet excellent reposait sur la neige. Le Calife
fondit sur tout cela comme un vautour, et dvorait un agneau aux
pistaches; mais Carathis, occupe de tout autres soins, tirait d'une
urne de filigramme un parchemin roul dont on ne voyait pas la fin, et
que son fils n'avait pas mme aperu. Finissez donc, glouton, lui
dit-elle d'un ton imposant, et coutez les promesses magnifiques qui
vous sont faites; alors elle lut tout haut ce qui suit: Vathek, mon
bien-aim, tu as surpass mes esprances; mes narines ont savour le
fumet de tes momies, de tes excellentes cornes, et surtout de ce sang
Musulman que tu as rpandu sur le bcher. Lorsque la lune sera dans son
plein, sors de ton palais, environn de toutes les marques de ta
puissance; que les choeurs de tes musiciens te prcdent au son des
clairons et au bruit des timbales. Fais-toi suivre de l'lite de tes
esclaves, de tes femmes les plus chries, de mille chameaux
somptueusement chargs, et prends la route d'Istakhar[8]. C'est l que
je t'attends; l, ceint du diadme de Gian Ben Gian[9], et nageant dans
toutes sortes de dlices, les talismans des Suleman, les trsors des
Sultans pradamites[10] te seront livrs; mais malheur  toi si dans ta
route tu acceptes quelque asile.

Le Calife, nonobstant son luxe ordinaire, n'avait jamais si bien dn.
Il se laissa aller  la joie que lui inspiraient de si bonnes nouvelles,
et but de nouveau. Carathis ne hassait pas le vin, et faisait raison 
toutes les rasades qu'il portait par ironie  la sant de Mahomet. Cette
perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Ils
blasphmaient; l'ne de Balaam, le chien des sept Dormans, et les autres
animaux qui sont dans le paradis du saint Prophte, devinrent le sujet
de leurs scandaleuses plaisanteries. En ce bel tat, ils descendirent
gament les quinze cents degrs, se moquant des mines inquites qu'ils
voyaient sur la place,  travers les lucarnes de la tour, gagnrent le
souterrain, et arrivrent dans les appartements royaux. Bababalouk s'y
promenait d'un air tranquille en donnant ses ordres aux eunuques qui
mouchaient les bougies et peignaient les beaux yeux des Circassiennes.
Il n'eut pas plutt aperu le Calife qu'il dit: Ah! je vois bien que
vous n'tes pas brls; je m'en doutais. Que nous importe ce que tu
penses, s'cria Carathis! Va, cours dire  Morakanabad que nous voulons
lui parler, et surtout ne t'arrte pas pour faire tes insipides
rflexions.

Le grand visir arriva sans dlai: Vathek et sa mre le reurent avec
beaucoup de gravit, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du sommet
de la tour tait teint; mais que par malheur il en avait cot la vie
aux braves gens qui taient venus  leur secours.

Encore des malheurs! s'cria Morakanabad en gmissant; ah! Commandeur
des Fidles; notre saint Prophte est sans doute irrit contre nous;
c'est  vous  l'appaiser. Nous l'appaiserons de reste, rpondit le
Calife, avec un sourire qui n'annonait rien de bon. Vous aurez assez de
loisir pour vaquer  vos prires; ce pays m'abme la sant, je veux
changer d'air; la montagne aux quatre sources m'ennuie, il faut que je
boive du ruisseau de Rocnabad[11], et me rafrachisse dans les beaux
vallons qu'il arrose. En mon absence vous gouvernerez mes tats d'aprs
les conseils de ma mre, et aurez soin de lui fournir tout ce qu'elle
dsirera pour ses expriences; car vous savez bien que notre tour est
remplie de choses prcieuses pour les sciences.

La tour n'tait gures du got de Morakanabad; sa construction avait
puis des trsors prodigieux, et il n'y avait vu porter que des
ngresses, des muets et de vilaines drogues. Il ne savait non plus que
penser de Carathis, qui prenait toutes les couleurs comme le camlon.
Sa maudite loquence avait souvent mis le pauvre Musulman aux abois;
mais si elle ne valait pas grand'chose, son fils tait encore pire, et
il se rjouissait d'en tre dlivr. Il alla donc calmer le peuple, et
prparer tout pour le voyage de son matre.

Vathek, dans l'espoir de plaire davantage aux esprits du palais
souterrain, voulait que son voyage ft d'une magnificence inouie. Pour
cet effet il confisqua  droite et  gauche les biens de ses sujets,
pendant que sa digne mre visitait les harems, et les dpouillait de
leurs pierreries. Toutes les couturires, toutes les brodeuses de
Samarah et des autres grandes villes  cinquante lieues  la ronde,
travaillaient sans relche aux palanquins, et aux litires qui devaient
embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de
Masulipatan, et on employa tant de mousseline pour enjoliver Bababalouk
et les autres eunuques noirs, qu'il n'en restait pas une aune dans tout
l'Iraque Babylonien.

Pendant que ces prparatifs se faisaient, Carathis donnait de petits
soupers pour se rendre agrable aux puissances tnbreuses. Les dames
les plus fameuses par leur beaut y taient invites. Elle recherchait
surtout les plus blanches et les plus dlicates. Rien n'tait aussi
lgant que ces soupers; mais lorsque la gat devenait gnrale, ses
eunuques faisaient couler sous la table des vipres, et y vidaient des
pots remplis de scorpions[12]. On pense bien que tout cela mordait 
merveille. Carathis faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, et
personne n'osait bouger. Lorsqu'elle voyait que les convives allaient
expirer, elle s'amusait  panser quelques plaies avec une excellente
thriaque de sa composition; car cette bonne Princesse avait en horreur
l'oisivet.

Vathek n'tait pas aussi laborieux que sa mre. Il passait son temps 
tirer parti des sens dans les palais qui leur taient ddis. On ne le
voyait plus ni au Divan, ni  la Mosque; et pendant qu'une moiti de
Samarah suivait son exemple, l'autre gmissait des progrs de la
corruption.

Sur ces entrefaites revint l'ambassade qu'on avait envoye  la Mecque,
dans des temps plus pieux. Elle tait compose des plus rvrends
Moullahs[13]. Leur mission tait parfaitement remplie, et ils
apportaient un de ces prcieux balais qui avaient nettoy le sacr
Cahaba: c'tait un prsent vraiment digne du plus grand prince de la
terre.

Le Calife se trouvait dans ce moment retenu en un lieu peu convenable
pour recevoir des ambassadeurs. Il entendit la voix de Bababalouk qui
criait derrire les portires; Voici l'excellent Edris Al Shafei et le
sraphique Mouhateddin, qui apportent le balai de la Mecque, et qui avec
des larmes de joie dsirent ardemment de le prsenter  votre
Majest.--Qu'on apporte ici ce balai, dit Vathek; il peut y tre de
quelque utilit.--Comment? rpondit Bababalouk, hors de lui[14].--Obis!
reprit le Calife, car c'est ma volont suprme; c'est ici, et nulle
autre part, que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en
extase.

L'eunuque s'en alla en murmurant, et dit au vnrable cortge de le
suivre. Une sainte joie se rpandit parmi ces respectables vieillards,
et quoique fatigus de leur long voyage, ils suivirent Bababalouk avec
une agilit qui tenait du miracle. Ils enfilrent les augustes
portiques, et trouvaient bien flatteur que le Calife ne les ret pas,
comme des gens ordinaires, dans la salle d'audience. Bientt ils
parvinrent dans l'intrieur du srail, o  travers de riches portires
de soie, ils crurent apercevoir de beaux yeux bleus et noirs qui
allaient et venaient comme des clairs. Pntrs de respect et
d'tonnement, et pleins de leur mission cleste, ils s'avanaient en
procession vers de petits corridors qui semblaient n'aboutir  rien, et
les conduisaient  cette petite cellule, o le Calife les attendait.

Le Commandeur des Fidles serait-il malade, disait tout bas Edris Al
Shafei  son compagnon? Il est, sans doute,  son oratoire, rpondit Al
Mouhateddin. Vathek, qui entendait ce dialogue, leur cria: Que vous
importe o je suis? avancez toujours. Alors il sortit la main  travers
la portire, et demanda le sacr balai. Chacun se prosterna avec
respect, aussi bien que le corridor le permit, et mme dans un assez
beau demi-cercle. Le respectable Edris Al Shafei tira le balai des
linges brochs et parfums qui en dfendaient la vue aux yeux du
vulgaire, se dtacha de ses confrres, et s'avana pompeusement vers le
prtendu oratoire. De quelle surprise, de quelle horreur ne fut-il pas
saisi! Vathek, avec un rire moqueur, lui ta le balai qu'il tenait d'une
main tremblante, et fixant quelques toiles d'araigne suspendues au
plancher azur, il les balaya et n'en laissa pas une seule.

Les vieillards ptrifis n'osaient lever leur barbe de dessus la terre.
Ils voyaient tout; car Vathek avait ngligemment tir le rideau qui les
sparait de lui. Leurs larmes mouillaient le marbre. Al Mouhateddin
s'vanouit de dpit et de fatigue, pendant que le Calife, se laissant
aller  la renverse, riait et battait des mains sans misricorde. Mon
cher noiraut, dit-il enfin  Bababalouk, va rgaler ces bonnes gens de
mon vin de Shiraz[15] Puisqu'ils peuvent se vanter de mieux connatre
mon palais que personne, on ne saurait leur faire trop d'honneur. En
disant ces mots, il leur jeta le balai au nez, et s'en alla rire avec
Carathis. Bababalouk fit son possible pour consoler les vieillards, mais
deux des plus faibles en moururent sur-le-champ; les autres, ne voulant
plus voir la lumire, se firent porter dans leurs lits, d'o ils ne
sortirent jamais.

La nuit suivante, Vathek et sa mre montrent au haut de la tour pour
consulter les astres sur le voyage. Les constellations tant dans un
aspect des plus favorables, le Calife voulut jouir d'un spectacle aussi
flatteur. Il soupa gament sur la plateforme, encore noircie de
l'affreux sacrifice. Pendant le repas on entendit de grands clats de
rire qui retentissaient dans l'atmosphre, et il en tira le plus
favorable augure.

Tout tait en mouvement dans le palais. Les lumires ne s'teignaient
pas de toute la nuit; le bruit des enclumes et des marteaux, la voix des
femmes et de leurs gardiens qui chantaient en brodant; tout cela
interrompait le silence de la nature et plaisait infiniment  Vathek,
qui croyait dj monter en triomphe sur le trne de Suleman.

Le peuple n'tait pas moins content que lui. Chacun mettait la main 
l'oeuvre, pour hter le moment qui devait le dlivrer de la tyrannie
d'un matre si bizarre.

Le jour qui prcda le dpart de ce prince insens, Carathis crut devoir
lui renouveller ses conseils. Elle ne cessait de rpter les dcrets du
parchemin mystrieux qu'elle avait appris par coeur, et recommandait
surtout de n'entrer chez qui que ce ft pendant le voyage. Je sais bien,
lui disait-elle, que tu es friand de bons plats et de minois agrables;
mais contente-toi de tes anciens cuisiniers, qui sont les meilleurs du
monde, et souviens-toi que dans ton srail ambulant, il y a pour le
moins trois douzaines de jolis visages auxquels Bababalouk n'a pas
encore lev le voile. Si ma prsence n'tait pas ncessaire ici, je
veillerais moi-mme  ta conduite. J'aurais grande envie de voir ce
palais souterrain, rempli d'objets intressants pour les gens de notre
espce; il n'est rien que j'aime autant que les cavernes; mon got pour
les cadavres et les momies est dcid, et je gage que tu trouveras la
quintessence de ce genre. Ne m'oublie donc pas, et ds le moment que tu
seras en possession des talismans qui doivent te donner le royaume des
mtaux parfaits, et t'ouvrir le centre de la terre, ne manque pas
d'envoyer ici quelque gnie de confiance pour me prendre avec mon
cabinet. L'huile de ces serpents que j'ai pincs jusqu' la mort, sera
un fort joli prsent pour notre Giaour, qui doit aimer ces sortes de
friandises.

Lorsque Carathis eut fini ce beau discours, le soleil se coucha derrire
la montagne aux quatre sources, et fit place  la lune. Cet astre, alors
dans son plein, paraissait d'une beaut et d'une circonfrence
extraordinaires aux yeux des femmes, des eunuques et des pages qui
brlaient de voyager. La ville retentissait de cris de joie et de
fanfares. On ne voyait que plumes flottantes sur tous les pavillons, et
qu'aigrettes brillant  la douce clart de la lune. La grande place ne
ressemblait pas mal  un parterre maill des plus belles tulipes de
l'Orient.

Le Calife en habits de crmonie, s'appuyant sur son visir et sur
Bababalouk, descendit la grande rampe de la tour. La multitude entire
tait prosterne, et les chameaux magnifiquement chargs
s'agenouillaient devant lui. Ce spectacle tait superbe, et le Calife
lui-mme s'arrta pour l'admirer. Tout tait dans un silence
respectueux: il fut pourtant un peu troubl par les cris des eunuques de
l'arrire-garde. Ces vigilants serviteurs avaient remarqu que quelques
cages  dame penchaient trop d'un ct: certains gaillards s'y taient
adroitement glisss; mais on les en dnicha bien vite, avec de bonnes
recommandations aux chirurgiens du srail.

D'aussi petits vnements n'interrompirent pas la majest de cette
auguste scne. Vathek salua la lune d'un air d'intelligence; et les
docteurs de la loi furent scandaliss de cette idoltrie, ainsi que les
visirs et les grands rassembls pour jouir des derniers regards de leur
Souverain. Enfin, les clairons et les trompettes donnrent, du sommet de
la tour, le signal du dpart. Quoique parfaitement d'accord, on crut
pourtant y remarquer quelque dissonance; c'tait Carathis qui chantait
des hymnes au Giaour, et dont les ngresses et les muets faisaient la
basse-continue. Les bons Musulmans croyant entendre le bourdonnement de
ces insectes nocturnes qui sont de mauvais prsage, supplirent Vathek
d'avoir soin de sa personne sacre.

On arbore le grand tendard du Califat; vingt mille lances brillent  la
suite; et le Calife, foulant majestueusement aux pieds les tissus d'or
tendus sur son passage, monte en litire aux acclamations de ses
sujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, et avec un si
grand silence, qu'on entendait chanter les cigales dans les buissons de
la plaine de Catoul. On fit six bonnes lieues avant l'aurore, et
l'toile du matin tincelait encore dans le firmament quand ce nombreux
cortge arriva au bord du Tigre, o l'on dressa les tentes pour se
reposer le reste de la journe.

Trois jours s'coulrent de la mme manire. Au quatrime, le ciel en
courroux clata de mille feux: la foudre faisait un fracas pouvantable,
et les Circassiennes tremblantes embrassaient leurs vilains gardiens. Le
Calife commenait  regretter les palais des sens; il avait grande envie
de se rfugier dans le gros bourg de Ghulchissar, dont le Gouverneur
tait venu lui offrir des rafrachissements. Mais ayant regard ses
tablettes, il se laissa intrpidement mouiller jusqu'aux os malgr les
instances de ses favorites. Son entreprise lui tenait trop  coeur, et
ses grandes esprances soutenaient son courage. Bientt le cortge
s'gara; on fit venir les gographes pour savoir o l'on tait; mais
leurs cartes trempes taient dans un tat aussi piteux que leurs
personnes; d'ailleurs, on n'avait point fait de long voyage depuis
Haroun Al-Rachid: on ne savait donc plus de quel ct se diriger.
Vathek, qui avait de grandes connaissances de la situation des corps
clestes, ne savait o il en tait sur la terre. Il grondait plus fort
encore que le tonnerre, et lchait quelquefois le mot de potence, qui ne
flattait pas bien agrablement les oreilles littraires. Enfin, ne
voulant plus suivre que ses ides, il ordonna de traverser des rochers
escarps, et de prendre un chemin qu'il croyait devoir le conduire en
quatre jours  Rocnabad: on eut beau faire des remontrances, son parti
tait pris.

Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil,
frmissaient  l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris
pitoyables en voyant les horribles prcipices qui bordaient le sentier
rapide o l'on tait. La nuit tomba avant que le cortge et atteint le
sommet du plus haut rocher. Alors un vent imptueux mit en pices les
rideaux des palanquins et des cages, et laissa les pauvres dames
exposes  toutes les fureurs de l'orage. L'obscurit du ciel augmentait
la terreur de cette nuit dsastreuse; aussi n'tait-ce que miaulement
des pages et pleurs des demoiselles.

Pour surcrot de malheur, on entendit des rugissements effroyables, et
bientt on aperut dans l'paisseur des forts des yeux flamboyants, qui
ne pouvaient tre que ceux de diables ou de tigres. Les pionniers qui
prparaient le chemin du mieux qu'ils pouvaient, et une partie de
l'avant-garde, furent dvors avant que de pouvoir se reconnatre. La
confusion tait extrme; les loups, les tigres et les autres animaux
carnassiers, invits par leurs compagnons, accouraient de toutes parts.
On entendait partout croquer des os, et dans l'air, un pouvantable
battement d'ailes; car les vautours commenaient  se mettre de la
partie.

L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le
Monarque et son srail, et qui tait  deux lieues de distance. Vathek,
choy par ses eunuques, ne s'tait encore aperu de rien; il tait
mollement couch sur des coussins de soie dans son ample litire; et
pendant que deux petits pages, plus blancs que l'mail de Franguistan,
lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait
briller les trsors de Suleman dans ses rves. Les clameurs de ses
femmes le rveillrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef
d'or, il vit Bababalouk tout transi et constern. Sire, s'cria ce
fidle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est  son
comble; les btes froces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un ne
mort, sont tombes sur vos chameaux. Trente des plus richement chargs
ont t dvors avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers,
et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont prouv le mme sort,
et si notre saint Prophte ne nous protge pas, nous ne mangerons plus
de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il
hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son matre
avait tout--fait perdu la tte, se boucha les oreilles pour s'viter au
moins le tintamarre du srail. Et comme les tnbres augmentaient, et
que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti hroque.
Allons, mesdames et mes confrres, cria-t-il de toutes ses forces,
mettons la main  l'oeuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera
pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pture  des
animaux infidles.

Quoiqu'il n'y et pas mal de capricieuses et de revches parmi ces
belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'oeil,
on vit paratre des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux
furent allums sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le
Calife lui-mme en fait autant. Des toupes trempes dans l'huile et
allumes au bout de longues perches, jetaient tant d'clat que les
rochers paraissaient clairs comme en plein jour. L'air tait rempli de
tourbillons d'tincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit 
la fougre et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrs
rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au dsespoir et qui
abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les
chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient
sans quartier.

Une des forts de cdre qu'on ctoyait alors s'embrasa, et les branches
qui pendaient sur le chemin communiqurent les flammes aux fines
mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et
elles furent obliges d'en sortir, au hasard de se rompre le col.
Vathek, vomissant mille blasphmes, fut forc tout comme les autres, de
mettre ses pieds sacrs  terre.

Jamais rien de pareil n'tait arriv: les dames qui ne savaient pas se
tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dpit, de honte et
de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait
l'autre; moi salir mes robes! s'criait une troisime: excrable
Bababalouk! disaient-elles toutes  la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu
besoin de flambeaux? Plutt que les tigres nous eussent dvores, que
d'tre vues dans l'tat o nous sommes! Nous voil perdues pour jamais.
Il n'y aura pas de porte-faix dans l'arme, ni de dcrotteur de chameaux
qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui
pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetrent
la face dans les ornires. Celles qui avaient un peu plus de courage en
voulurent  Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui tait fin,
s'enfuit  toutes jambes avec ses confrres, en secouant leurs torches
et battant des timbales.

L'incendie rpandit une lumire aussi vive que le soleil au plus beau
jour de la canicule, et il faisait chaud  proportion. Oh comble
d'horreur! On voyait le Calife embourb comme un simple mortel! Ses sens
commencrent  s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses
femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande varit) eut piti de
lui, le prit  brasse-corps, le chargea sur ses paules, et voyant que
le feu gagnait de tous cts, elle partit comme un trait, malgr le
poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu
l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes
se mirent  galoper aprs, et les palefreniers faisaient courir les
chameaux en se culbutant les uns sur les autres.

On arriva enfin au lieu o les btes froces avaient commenc le
carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'tre pas retires au
bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soup  merveille.
Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui
s'taient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit 
les corcher proprement; et comme on tait dj assez loign de
l'embrasement pour que la chaleur n'en ft que mdiocre et agrable, on
se dtermina  s'arrter dans l'endroit o l'on tait. On ramassa les
lambeaux des toiles peintes; on enterra les dbris du repas des loups et
des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en
avaient leur saoul; et aprs avoir fait le dnombrement des chameaux qui
prparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal
les dames, et on dressa la tente impriale sur le terrain le moins
raboteux.

Vathek s'tendit sur ses matelas de duvet, et commenait  se refaire
des secousses de l'Ethiopienne; c'tait une rude monture! Le repos
ramena son apptit accoutum; il demanda  manger; mais hlas! ces pains
dlicats qu'on cuisait dans des fours d'argent[16] pour sa bouche
royale, ces gteaux friands, ces confitures ambres, ces flacons de vin
de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui
croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait
 offrir qu'un gros loup rti, des vautours  la daube, des herbes
amres, des champignons vnneux, des chardons et des racines de
mandragore qui ulcraient la gorge et mettaient la langue en pices.
Pour toutes liqueurs, il ne possdait que quelques phioles de mchante
eau-de-vie, que les marmitons avaient caches dans leurs pabouches. On
conoit qu'un repas aussi dtestable dut mettre Vathek au dsespoir; il
se bouchait le nez et mchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il
ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digrer.

Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le
soleil tait ardent, et ses rayons, rflchis par les rochers,
rtissaient le Calife, malgr les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim
de moucherons ftides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang.
N'en pouvant plus, il se rveille en sursaut, et hors de lui; il ne
savait que devenir, et se dbattait de toutes ses forces, tandis que
Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui
lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jet leurs ventails
par terre. Ils taient  moiti morts, et employaient leurs voix
expirantes  faire des reproches amers au Calife, qui, pour la premire
fois de sa vie, entendit la vrit.

Alors, il renouvella ses imprcations contre le Giaour, et commena mme
 dire quelques douceurs  Mahomet. O suis-je? s'criait-il: quels sont
ces affreux rochers! ces valles de tnbres! sommes-nous arrivs 
l'pouvantable Caf! la Simorgue[17] va-t-elle venir me crever les yeux
pour venger mon expdition impie! En parlant ainsi, il mit la tte  une
ouverture du pavillon; mais hlas! quels objets se prsentrent  sa
vue! D'un ct, une plaine de sable noir dont on ne voyait point
l'extrmit; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de
ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il
crut pourtant dcouvrir parmi les ronces et les pines, quelques fleurs
gigantesques; il se trompait: ce n'tait que des morceaux de toiles
peintes, et des lambeaux de son magnifique cortge. Comme il y avait
plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prta l'oreille, dans l'espoir
d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le
sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de
l'eau. Il y en avait mme qui criaient auprs de lui: Pourquoi
avons-nous t conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour 
btir? Ou est-ce que les Afrites[18] impitoyables que Carathis aime
tant, font ici leur demeure?

A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes
qu'elle lui avait donnes, en lui conseillant d'y avoir recours dans les
cas dsesprs. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de
joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et
il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient
deux nains d'une coude de haut, portant une grande corbeille remplie de
melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine
les paroles suivantes: Nous habitons sur la cme de ces rochers, une
cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre
sjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et
jamais un jour ne se passe sans que nous rcitions les prires
prescrites par notre saint Prophte. Nous vous chrissons,  Commandeur
des Fidles! Notre matre, le bon Emir Fakreddin vous chrit aussi; il
rvre en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a
de la confiance en nous; il sait que nos coeurs sont aussi bons que nos
corps paraissent mprisables; et il nous a placs ici pour secourir ceux
qui s'garent dans ces tristes montagnes. Nous tions, la nuit dernire,
occups dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque
les vents imptueux ont teint tout--coup nos lumires, et fait
trembler notre habitation. Deux heures se sont coules dans les plus
profondes tnbres; alors, nous entendmes au loin des sons que nous
avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs.
Bientt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frapp nos
oreilles. Glacs d'effroi, nous avons pens que le Deggial avec ses
anges exterminateurs, venait rpandre ses flaux sur la terre. Au milieu
de ces rflexions, des flammes couleur de sang se sont leves sur
l'horison, et quelques moments aprs, nous fmes tout couverts
d'tincelles. Hors de nous-mmes par ce spectacle effrayant, nous nous
sommes agenouills, nous avons ouvert le livre dict par les
bienheureuses intelligences, et  la clart des feux qui nous
entouraient, nous avons lu le verset qui dit: _On ne doit mettre sa
confiance qu'en la misricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans
le saint Prophte; la montagne de Caf elle-mme peut trembler, la
puissance d'Allah est seule inbranlable._ Aprs avoir prononc ces
paroles, un calme cleste s'est empar de nos ames; il s'est fait un
profond silence, et nos oreilles ont distinctement ou dans l'air une
voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidle, mettez vos
sandales, et descendez dans l'heureuse valle qu'habite Fakreddin;
dites-lui qu'une occasion illustre se prsente pour satisfaire la soif
de son coeur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui
erre lui-mme dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous
avons obi  l'anglique mission; et notre matre plein d'un zle pieux,
a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il
nous suit avec cent dromadaires chargs des eaux les plus limpides de
ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacre, et vous
supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchsse dans ces
dserts arides comme une meraude dans le plomb. Les nains, aprs avoir
ainsi parl restrent debout les mains croises sur l'estomac, et dans
un profond silence.

Pendant cette belle harangue, Vathek s'tait saisi de la corbeille, et
long-temps avant qu'elle ft finie, les fruits s'taient fondus dans sa
bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, rcitait ses
prires, et demandait en mme temps le Koran et du sucre.

Il tait dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait poses
 l'apparition des nains, lui donnrent dans la vue; il les reprit, mais
il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractres rouges,
tracs par la main de Carathis, ces paroles qui taient d'un -propos 
faire trembler: _Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits
messagers qui n'ont qu'une coude; mfie-toi de leurs supercheries
pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mmes 
la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du
palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On
crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton
ventre._

Que signifie ce galimathias pouvantable? s'cria le Calife: faut-il que
j'expire de soif dans ces dserts de sable, pendant que je puis me
rafrachir dans l'heureuse valle des melons et des concombres? Que
maudit soit le Giaour avec son portail d'bne! Il m'a fait assez
morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez
personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne
m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce
soliloque, y applaudissait de tout son coeur, et toutes les dames furent
de son avis; ce qui jusqu'alors n'tait pas arriv.

On fta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de
petits carreaux de satin, on admira la symmtrie de leurs petits corps;
on voulait tout voir; on leur prsenta des breloques et du bonbon; mais
ils refusrent tout avec une gravit admirable. Ils grimprent sur
l'estrade du Calife, et se plaant sur ses paules, ils lui
bourdonnrent des prires dans les deux oreilles. Leurs petites langues
allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek
touchait  sa fin, quand les acclamations des troupes annoncrent
l'arrive de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant
de dromadaires. On se mit vte aux ablutions et  rciter le
Bismillah[19]. Vathek se dbarrassa de ses importuns moniteurs, et en
fit de mme; car il avait les mains brlantes.

Le bon Emir, qui tait religieux  toute outrance, et grand
complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois
moins intressante, que celle de ses petits prcurseurs. Le Calife n'y
pouvant plus tenir, s'cria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon
cher Fakreddin, et allons dans votre verte valle, manger les beaux
fruits dont le ciel vous a fait prsent. Sur ce mot d'allons, on se mit
en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek,
sous-main, avait ordonn aux petits pages d'peronner les dromadaires.
Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs
cavaliers octognaires, taient si plaisants, qu'on n'entendait
qu'clats de rire dans toutes les cages.

On descendit pourtant heureusement dans la valle par de grands
escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et dj on
commenait  entendre le murmure des ruisseaux et le frmissement des
feuilles. Le cortge enfila bientt un sentier bord d'arbustes fleuris,
qui aboutissait  un grand bois de palmier, dont les branches
ombrageaient un vaste btiment de pierre de taille. Cet difice tait
couronn de neuf dmes, et orn d'autant de portails de bronze, sur
lesquels les mots suivants taient gravs en mail: _C'est ici l'asile
des plerins, le refuge des voyageurs, et le dpt des secrets de tous
les pays du monde._

Neuf pages, beaux comme le jour, et dcemment vtus de longues robes de
lin d'Egypte, se tenaient  chaque porte. Ils reurent la procession
d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placrent le
Calife sur un techtravan[20] magnifique; quatre autres un peu moins
gracieux se chargrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant
l'heureux gte qu'il devait avoir: le reste du train fut soign par les
autres pages.

Quand tout ce qui tait mle eut disparu, la porte d'une grande enceinte
qu'on voyait  droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit
une jeune personne d'une taille lgre, et dont la chevelure d'un blond
cendr flottait au gr des zphirs du crpuscule. Une troupe de jeunes
filles, semblables aux Pliades, la suivait sur la pointe des pieds.
Elles accoururent toutes aux pavillons o taient les sultanes, et la
jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses,
on vous attend; nous avons dress les lits de repos, et jonch vos
appartements de jasmin: nul insecte n'cartera le sommeil de vos
paupires, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc,
aimables dames, rafrachir vos pieds dlicats, et vos membres d'ivoire
dans des bains d'eau de rose; et,  la douce lueur des lampes parfumes,
vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptrent avec
grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le
harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au
Calife.

Ce prince avait t conduit sous un grand dme, clair de mille lampes
de crystal de roche. Autant de vases de la mme matire, remplis d'un
sorbet dlicieux, tincelaient sur une grande table o se trouvait une
profusion de mets dlicats. Il y avait entr'autres du riz au lait
d'amandes, des potages au safran, et de l'agneau  la crme que le
Calife aimait beaucoup. Il en mangea avec excs, tmoigna bien de
l'amiti  l'Emir dans la gat de son coeur, et fit danser les nains
malgr eux; car ces petits dvots n'osaient dsobir au Commandeur des
Fidles. Enfin, il s'tendit sur le sopha, et dormit plus tranquillement
qu'il n'avait fait de sa vie.

Il rgnait sous ce dme un silence paisible que rien n'interrompait que
le bruit des mchoires de Bababalouk, qui se refaisait du triste jene
auquel il avait t forc dans les montagnes. Comme il tait de trop
bonne humeur pour dormir, et qu'il n'aimait pas  tre dsoeuvr, il
voulut aller tout de suite au harem pour soigner ses dames, voir si
elles s'taient frottes  propos de baume de la Mecque, si leurs
sourcils et leurs chevelures taient en ordre; en un mot, pour leur
rendre tous les menus services dont elles avaient besoin.

Il chercha long-temps, mais sans succs, la porte qui conduisait au
harem. De peur d'veiller le Calife, il n'osait crier, et personne ne
bougeait dans le palais. Il commenait  dsesprer de venir  bout de
son dessein, lorsqu'il entendit un petit chuchotement; c'taient les
nains qui taient retourns  leur ancienne occupation, et qui, pour la
neuf cent quatre vingt neuvime fois de leur vie, relisaient le Koran.
Ils invitrent trs-poliment Bababalouk  les entendre; mais il avait
bien d'autres choses  faire. Les nains, quoiqu'un peu scandaliss, lui
indiqurent le chemin des appartements qu'il cherchait. Il fallait, pour
y arriver, passer par cent corridors fort obscurs. Il les enfila en
ttonnant, et  la fin au bout d'une longue alle, il commena 
entendre l'agrable caquet des femmes, et son coeur en fut tout rjoui.
Ah! ah! vous n'tes pas encore endormies, s'cria-t-il, en faisant de
grandes enjambes; ne croyez pas que j'aie abdiqu ma charge. Deux
eunuques noirs, entendant parler si haut, se dtachrent des autres  la
hte, le sabre  la main; mais bientt on rpta de tous cts: Ce n'est
que Bababalouk, ce n'est que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien
s'avana vers une portire de soie incarnat,  travers laquelle luisait
une clart agrable, qui lui fit distinguer un grand bain de porphyre
fonc, et d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis,
entouraient ce bain; ils taient  demi-ouverts, et laissaient entrevoir
des groupes de jeunes esclaves, parmi lesquelles Bababalouk reconnut ses
anciennes pupilles tendant mollement les bras, comme pour embrasser
l'eau parfume, et se refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux,
les mots  l'oreille, les sourires enchanteurs qui accompagnaient les
petites confidences, la douce odeur des roses, tout inspirait une
volupt contre laquelle Bababalouk lui-mme avait de la peine  se
dfendre.

Il garda pourtant un grand srieux, et commanda d'un ton magistral de
faire sortir ces belles de l'eau, et de les peigner d'importance. Tandis
qu'il donnait ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille
comme une gazelle, et pleine d'espiglerie, fit signe  une de ses
esclaves de descendre tout doucement la grande escarpolette qui tait
attache au plancher avec des cordons de soie. Pendant qu'on faisait
cette manoeuvre, elle parla des doigts aux femmes qui taient dans le
bain, et qui bien fches d'tre obliges de sortir de ce sjour de
mollesse, emmlrent leurs cheveux pour donner de l'occupation 
Bababalouk, et lui faisaient mille autres niches.

Quand Nouronihar le vit prt  perdre patience, elle s'approcha de lui
avec un respect affect, et lui dit: Seigneur, il n'est pas dcent que
le chef des eunuques du Calife, notre Souverain, se tienne ainsi debout;
daignez reposer votre gentille personne sur ce sopha, qui se rompra de
dpit s'il n'a pas l'honneur de vous recevoir. Charm de ces accents
flatteurs, Bababalouk rpondit galamment: Dlices de mes prunelles,
j'accepte la proposition qui dcoule de vos lvres sucres; et  dire
vrai, mes sens sont affaiblis par l'admiration que m'a cause la
splendeur rayonnante de vos charmes. Reposez-vous donc, reprit la
belle, en le plaant sur le prtendu sopha. Tout--coup, la machine
partit comme un clair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il
s'agissait, sortirent nues du bain, et se mirent follement  donner le
branle  l'escarpolette. Dans peu elle parcourut tout l'espace d'un dme
fort lev, et faisait perdre la respiration  l'infortun Bababalouk.
Quelquefois il rasait l'eau, et quelquefois il allait donner du nez
contre les vitres; en vain, il remplissait l'air de ses cris avec une
voix qui ressemblait au son d'un pot cass, les clats de rire ne
permettaient pas de les entendre.

Nouronihar, ivre de jeunesse et de gaiet, tait bien accoutume aux
eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avait jamais vu d'aussi
dgotant ni d'aussi royal: aussi se divertissait-elle plus que toutes
les autres. Enfin, elle se mit  parodier des vers Persans, et chanta:
Douce et blanche colombe, qui voles dans les airs, donne quelque
oeillade  ta fidle compagne. Gazouillant rossignol, je suis ta rose;
chante-moi donc quelques couplets agrables.

Les sultanes et les esclaves, animes par ces plaisanteries, firent tant
jouer l'escarpolette que la corde cassa, et que le pauvre Bababalouk
tomba comme une tortue au milieu du bain. Il se fit un cri gnral;
douze petites portes qu'on n'apercevait pas s'ouvrirent, et l'on
s'chappa bien vte aprs lui avoir jet tous les linges sur la tte, et
avoir teint les lumires.

Le dplorable animal dans l'eau jusqu'au col et dans l'obscurit, ne
pouvait se dbarrasser du fatras qu'on lui avait jet, et entendait, 
sa grande douleur, des clats de rire de tous cts. C'tait en vain
qu'il se dbattait pour sortir du bain; le bord tout imbib de l'huile
qui avait coul des lampes casses, le faisait glisser et retomber avec
un bruit sourd qui rsonnait dans le dme. A chaque chte, les maudits
clats de rire redoublaient. Croyant ce lieu habit par des dmons
plutt que par des femmes, il prit le parti de ne plus ttonner, et de
rester tristement dans le bain. Son humeur s'exhala en soliloques
remplis d'imprcations, dont ses malicieuses voisines, nonchalamment
couches ensemble, ne perdaient pas un mot. Le matin le surprit dans ce
bel tat; on le tira enfin de dessous le monceau de linge  demi
touff, et tremp jusqu'aux os. Le Calife l'avait fait chercher
partout, et il se prsenta devant son matre en boitant et en claquant
des dents. Vathek s'cria en le voyant dans cet tat: Qu'as-tu donc? Qui
est-ce qui t'a mis  la marinade?--Et vous-mme, qui vous a fait entrer
dans ce maudit gte, demanda Bababalouk  son tour? Est-ce qu'un
Monarque, tel que vous, doit venir se fourrer avec son harem, chez un
barbon d'Emir qui ne sait pas vivre? Les gracieuses demoiselles qu'il
tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont tremp comme une crote de pain,
et m'ont fait danser toute la nuit sur leur maudite escarpolette comme
un saltimbanque. Voil un bel exemple pour vos sultanes,  qui j'avais
inspir tant de biensance!

Vathek, ne comprenant rien  ce discours, se fit expliquer toute
l'histoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hre, il se mit de toute
sa force, de la figure qu'il devait faire sur l'escarpolette. Bababalouk
en fut outr, et peu s'en fallt qu'il ne perdt tout respect. Riez,
riez, Seigneur, disait-il; je voudrais que cette Nouronihar vous jout
aussi quelque tour; elle est assez mchante pour ne pas vous pargner
vous-mme. Ces mots ne firent pas d'abord une grande impression sur le
Calife; mais il s'en ressouvint dans la suite.

Au milieu de cette conversation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek 
des prires solennelles, et aux ablutions qui se faisaient dans une
vaste prairie, arrose par une infinit de ruisseaux. Le Calife trouva
l'eau frache, mais les prires ennuyeuses  la mort. Il se divertissait
pourtant de la multitude de calenders, de santons et de derviches, qui
allaient et venaient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs et
autres cagots venus des grandes Indes, et qui en voyageant s'taient
arrts chez l'Emir, l'amusaient surtout beaucoup. Ils avaient tous
quelque momerie favorite: les uns tranaient une grande chane; les
autres un ourang-outang; d'autres taient arms de disciplines; tous
russissaient  merveille dans leurs diffrents exercices. On en voyait
qui grimpaient sur les arbres, tenaient un pied en l'air, se balanaient
sur un petit feu, et se donnaient des nazardes sans piti. Il y en avait
aussi qui chrissaient la vermine, et celle-ci ne rpondait pas mal 
leurs caresses. Ces cagots ambulants soulevaient le coeur des derviches,
des calenders et des santons. On les avait rassembls, dans l'espoir que
la prsence du Calife les gurirait de leur folie, et les convertirait 
la foi musulmane: mais hlas! on se trompa beaucoup. Au lieu de les
prcher, Vathek les traita comme des bouffons, leur dit de faire ses
compliments  Visnou et  Ixhora, et se prit de fantaisie pour un gros
vieillard de l'le de Serendib, qui tait le plus ridicule de tous. Ah
, lui dit-il, pour l'amour de tes Dieux, fais quelque gambade qui
m'amuse. Le vieillard offens se mit  pleurer; et comme il tait un
vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui suivait le
Calife avec un parasol, lui dit alors: Que votre Majest prenne garde 
cette canaille. Quelle diable d'ide de la rassembler ici! Faut-il qu'un
grand Monarque soit rgal d'un tel spectacle, avec des intermdes de
talapoins plus galeux que des chiens? Si j'tais vous, j'ordonnerais un
grand feu, et je purgerais la terre de l'Emir, de son harem et de toute
sa mnagerie.--Tais-toi, rpondit Vathek. Tout ceci m'amuse infiniment,
et je ne quitterai pas la prairie que je n'aie visit tous les animaux
qui l'habitent.

A mesure que le Calife allait en avant, on lui prsentait toutes sortes
d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans
nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charit
de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait  la ronde les
cataplasmes et les empltres. A midi, il se fit une superbe entre
d'estropis, et bientt on vit dans la plaine les plus jolies socits
d'infirmes. Les aveugles, en ttonnant, allaient avec les aveugles; les
boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras
qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les
sourds; ceux de Pgu avaient les oreilles les plus belles et les plus
larges, et jouissaient de l'agrment d'entendre encore moins que les
autres. Ce lieu tait aussi le rendez-vous des superfluits en tout
genre, comme des gotres, des bosses, et mme des cornes, dont plusieurs
avaient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fte solennelle, et faire tous les honneurs
possibles  son illustre convive; en consquence, il fit tendre sur le
gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de
toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans.
Vathek, qui tait honteusement tolrant, avait eu le soin d'ordonner des
petits plats d'abomination[21] qui scandalisaient les fidles. Bientt,
toute la sainte assemble se mit  manger de son mieux. Le Calife eut
envie d'en faire autant; et malgr toutes les remontrances du chef des
eunuques, il voulut dner sur le lieu mme. Aussitt l'Emir fit dresser
une table  l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson
tir d'une rivire qui coulait sur un sable dor au pied d'une colline
fort haute. On rtissait ce poisson  mesure qu'on le prenait, et on
l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez
l'Emir tout tait aussi pieux qu'excellent.

On tait aux entremets du festin, quand tout--coup un son mlodieux de
luths que rptaient les chos, se fit entendre sur la colline. Le
Calife, saisi d'tonnement et de plaisir, leva la tte, et il lui tomba
sur le visage un bouquet de jasmin. Mille clats de rire succdrent 
cette petite niche, et  travers les buissons on aperut les formes
lgantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des
chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumes parvint jusqu'
Vathek; il suspendit son repas, et comme enchant il dit  Bababalouk:
Les Prises[22] sont-elles descendues de leurs sphres? Vois-tu celle
dont la taille est si dlie, qui court avec tant d'intrpidit sur les
bords des prcipices, et qui en tournant la tte, semble ne faire
attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite
impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a
jet les jasmins?--Oh! c'est bien elle, rpondit Bababalouk, et elle
serait fille  vous jeter vous-mme du rocher en bas; je la reconnais:
c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prt son
escarpolette. Allons, mon cher seigneur et matre, continua-t-il, en
rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour
vous avoir manqu de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf
ce que je dois  sa pit, il a grand tort de tenir un troupeau de
demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activit aux
penses.

Paix, blasphmateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui
entrane mon coeur sur ces montagnes. Fais plutt que mes yeux se fixent
sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle
grace et quelle lgret elle court palpitant dans ces lieux champtres!
En disant ces mots, Vathek tendit ses bras vers la colline, et levant
les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait 
ne pas perdre de vue celle qui l'avait dj captiv. Mais sa course
tait aussi difficile  suivre que le vol d'un de ces beaux papillons
azurs de cachemire, si rares et si semillants.

Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et
prtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il
entendit qu'elle disait  une de ses compagnes, en chuchotant derrire
le petit buisson d'o elle avait jet le bouquet; Il faut avouer qu'un
Calife est une belle chose  voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien
plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la
riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent
malicieusement le doigt que la plus belle bague du trsor imprial. O
l'as-tu laiss, Sutlemm? Pourquoi n'est-il pas ici?

Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle
s'loigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des
yeux jusqu' ce qu'il l'et perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur
gar pendant la nuit,  qui les nuages drobent la constellation qui le
dirige. Un rideau de tnbres semblait s'tre abaiss devant lui; tout
lui paraissait dcolor, tout avait pour lui chang de face. Le bruit du
ruisseau portait la mlancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur
les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brlant. Il ramassa
mme quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit o il avait
senti les premiers lans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait t
inconnue. Mille fois il avait tch de s'en loigner, mais c'tait en
vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau,
il ne cessait de tourner ses regards vers la cme bleutre de la
montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'criait-il:
qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel!
peut-tre en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux
Gulchenrouz!

Cependant le serein commenait  tomber. L'Emir, inquiet pour la sant
du Calife, fit avancer la litire impriale; Vathek s'y laissa porter
sans s'en apercevoir, et fut ramen dans le superbe salon o il avait
t reu la veille.

Mais laissons le Calife livr  sa nouvelle passion, et suivons sur les
rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz.
Ce Gulchenrouz tait le seul enfant d'Ali Hassan, frre de l'Emir, et la
crature de l'univers la plus dlicate, la plus aimable. Depuis dix ans
son pre tait parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait
confi aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait crire en diffrents
caractres avec une prcision merveilleuse, et peignait sur le vlin les
plus jolis arabesques du monde. Sa voix tait douce, et il l'accordait
avec le luth de la manire la plus attendrissante. Quand il chantait les
amours de Meignoun et de Leilah[23], ou de quelqu'autres amants
infortuns de ces sicles antiques, les larmes baignaient les yeux de
ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il tait pote) inspiraient
une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes
l'aimaient  la folie; et quoiqu'il et treize ans, on n'avait pas
encore pu l'arracher du harem. Sa danse tait lgre comme ce duvet que
font voltiger dans l'air les zphirs du printemps. Mais ses bras qui
s'entrelaaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il
dansait, ne pouvaient pas lancer les dards  la chasse, ni dompter les
chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pturages. Il tirait
pourtant de l'arc d'une main sre, et il aurait devanc tous les jeunes
gens  la course, si on avait os rompre les liens de soie qui
l'attachaient  Nouronihar.

Les deux frres avaient mutuellement engag leurs enfants l'un 
l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres
yeux, tout beaux qu'ils taient. Ils avaient tous deux les mmes gots
et les mmes occupations, les mmes regards longs et languissants, la
mme chevelure, la mme blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des
robes de sa cousine, il semblait tre plus femme qu'elle. Si par hasard
il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'tait avec la
timidit du faon qui s'est spar de la biche. Avec tout cela il avait
assez d'espiglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le
tanaient-ils quelquefois sans piti. Alors, il se plongeait avec
transport dans l'intrieur du harem, tirait toutes les portires sur lui
et se rfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait
ses fautes plus qu'on n'a jamais aim les vertus.

Nouronihar, aprs avoir laiss le Calife dans la prairie, courut avec
Gulchenrouz sur les montagnes tapisses de gazon, qui protgeaient la
valle o Fakreddin faisait sa rsidence. Le soleil quittait l'horison;
et ces jeunes gens, dont l'imagination tait vive et exalte, crurent
voir dans les beaux nuages du couchant les dmes de Shaddukian et
d'Ambreabad[24] o les Pris font leur demeure. Nouronihar s'tait
assise sur le penchant de la colline, et tenait la tte parfume de
Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrive imprvue du Calife, et
l'clat qui l'environnait avaient dj troubl son ame ardente.
Entrane par sa vanit, elle n'avait pu s'empcher de se faire
remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins
qu'elle lui avait jets, et son amour-propre en tait flatt. Aussi,
fut-elle toute trouble, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce
qu'tait devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute rponse,
elle le baisa au front, et s'tant leve  la hte, elle se promena 
grands pas dans une agitation et une inquitude qu'on ne saurait
dcrire.

Cependant la nuit avanait: l'or pur du soleil couchant avait fait place
 un rouge sanguin; des couleurs comme celles d'une fournaise ardente,
donnaient sur les joues enflammes de Nouronihar. Le pauvre petit
Gulchenrouz s'en aperut. Il tressaillait jusqu'au fond de son ame de ce
que son amiable cousine tait si agite. Retirons-nous, lui dit-il d'une
voix timide, il y a quelque chose de funeste dans les cieux. Ces
tamarins tremblent plus qu' l'ordinaire, et ce vent me glace le coeur.
Allons, retirons-nous; cette soire est bien lugubre. En disant ces
mots, il avait pris Nouronihar par la main, et l'entranait de toutes
ses forces. Celle-ci le suivait sans savoir ce qu'elle faisait. Mille
ides tranges roulaient dans son esprit. Elle passa un grand rond de
chvre-feuille qu'elle aimait beaucoup, sans y faire aucune attention;
Gulchenrouz seul, quoiqu'il court comme si une bte sauvage et t 
ses trousses, ne put s'empcher d'en arracher quelques tiges.

Les jeunes filles les voyant venir si vte crurent que, selon leur
coutume, ils voulaient danser. Aussitt elles s'assemblrent en cercle
et se prirent par la main; mais Gulchenrouz, hors d'haleine, se laissa
aller sur la mousse. Alors, la consternation se rpandit parmi cette
troupe foltre. Nouronihar, presque hors d'elle-mme, et aussi fatigue
du tumulte de ses penses, que de la course qu'elle venait de faire, se
jeta sur lui. Elle prit ses petites mains glaces, les rchauffa dans
son sein, et frotta ses tempes d'une pommade odorifrante. Enfin, il
revint  lui, et s'enveloppant la tte dans la robe de Nouronihar, la
supplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignait d'tre grond
par Shaban, son gouverneur, vieil eunuque rid et qui n'tait pas des
plus doux. Ce gardien rbarbatif aurait trouv mauvais qu'il et drang
la promenade accoutume de Nouronihar. Toute la bande s'assit donc en
rond sur la pelouse, et on commena mille jeux enfantins. Les eunuques
se placrent  quelque distance, et s'entretinrent ensemble. Tout le
monde tait joyeux, Nouronihar resta pensive et abattue. Sa nourrice
s'en aperut, et se mit  faire des contes plaisants, auxquels
Gulchenrouz, qui avait dj oubli toutes ses inquitudes, prenait grand
plaisir. Il riait, il battait des mains, et faisait cent petites niches
 toute la compagnie, mme aux eunuques, qu'il voulait absolument faire
courir aprs lui, en dpit de leur ge et de leur dcrpitude.

Sur ces entrefaites, la lune se leva; la soire tait dlicieuse, et on
se trouva si bien, qu'on rsolut de souper au grand air. Un des eunuques
courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes
fraches en secouant les arbres qui ombrageaient l'aimable bande.
Sutlemm, qui excellait  faire des salades, remplit des grandes jattes
de porcelaine d'herbes les plus dlicates, d'oeufs de petits oiseaux, de
lait caill, de jus de citron et de tranches de concombres, et en servit
 la ronde, avec une grande cuiller de Cocknos. Mais Gulchenrouz, nich,
 son ordinaire, dans le sein de Nouronihar, fermait ses petites lvres
vermeilles lorsque Sutlemm lui prsentait quelque chose. Il ne voulait
rien recevoir que de la main de sa cousine, et s'attachait  sa bouche
comme une abeille qui s'enivre du suc des fleurs.

Pendant l'allgresse, qui tait gnrale, on vit une lumire sur la cme
de la plus haute montagne. Cette lumire rpandait une clart douce, et
on l'aurait prise pour le lever de la lune en son plein, si cet astre
n'et pas t sur l'horison. Ce spectacle causa une motion gnrale; on
s'puisait en conjectures. Ce ne pouvait pas tre l'effet d'un
embrasement, car la lumire tait claire et bleutre. Jamais on n'avait
vu de mtore d'une teinte pareille, ni de cette grandeur. Un moment,
cette trange clart devenait ple; un instant aprs, elle se ranimait.
D'abord, on la crut fixe sur le pic du rocher; tout--coup, elle le
quitta et tincela dans un bois touffu de palmiers; de l, se portant le
long des torrents, elle s'arrta enfin  l'entre d'un vallon troit et
tnbreux. Gulchenrouz, dont le coeur frissonnait  tout ce qui tait
imprvu et extraordinaire, tremblait de peur. Il tirait Nouronihar par
sa robe, et la suppliait de retourner au harem. Les femmes en firent de
mme; mais la curiosit de la fille de l'Emir tait trop forte, elle
l'emporta. A tout hasard, elle voulut courir aprs le phnomne.

Pendant qu'on disputait ainsi, il partit de la lumire un trait de feu
si blouissant, que tout le monde se sauva en jetant de grands cris.
Nouronihar fit aussi quelques pas en arrire; bientt elle s'arrta, et
s'avana du ct du phnomne. Le globe s'tait fix dans le vallon, et
y brlait dans un majestueux silence. Nouronihar croisant alors les
mains sur sa poitrine, hsita quelques moments. La peur de Gulchenrouz,
la solitude profonde o elle se trouvait pour la premire fois de sa
vie, le calme imposant de la nuit; tout concourait  l'pouvanter. Plus
de mille fois elle fut sur le point de s'en retourner, mais le globe
lumineux se retrouvait toujours devant elle. Pousse par une impulsion
irrsistible, elle s'en approcha au travers des ronces et des pines, et
malgr tous les obstacles qui devaient naturellement arrter ses pas.

Lorsqu'elle fut  l'entre du vallon, d'paisses tnbres
l'environnrent tout--coup, et elle n'aperut plus qu'une faible
tincelle, qui tait fort loigne. Le bruit des chtes d'eau, le
froissement des branches de palmier, et les cris funbres et interrompus
des oiseaux qui habitaient les troncs d'arbres; tout portait la terreur
dans son ame. A chaque instant, elle croyait fouler aux pieds quelque
reptile venimeux. Les histoires qu'on lui avait contes des Dives malins
et des sombres Goules[25], lui revinrent dans l'esprit. Elle s'arrta
pour la seconde fois; mais sa curiosit l'emporta encore, et elle prit
courageusement un sentier tortueux qui conduisait vers l'tincelle.
Jusqu'alors elle avait su o elle tait; elle ne se fut pas plutt
engage dans le sentier qu'elle se perdit. Hlas! disait-elle, que ne
suis-je encore dans ces appartements srs, et si bien illumins, o mes
soires s'coulaient avec Gulchenrouz! Cher enfant; comme tu palpiterais
si tu errais comme moi dans ces profondes solitudes! En parlant ainsi,
elle avana toujours. Soudain, des degrs pratiqus dans le roc, se
prsentrent  ses yeux; la lumire augmentait et paraissait sur sa tte
au plus haut de la montagne. Elle monta audacieusement les degrs.
Lorsqu'elle fut parvenue  une certaine hauteur, la lumire lui parut
sortir d'une espce d'antre; des sons plaintifs et mlodieux s'y
faisaient entendre: c'tait comme des voix qui formaient une sorte de
chant, semblable aux hymnes qu'on chante sur les tombeaux. Un bruit,
comme celui qu'on fait en remplissant des bains, frappa en mme temps
ses oreilles. Elle dcouvrit de grands cierges flamboyants, plants 
et l, dans les crevasses du rocher. Cet appareil la glaa d'pouvante:
cependant elle continua de monter; l'odeur subtile et violente
qu'exhalaient ces cierges la ranima, et elle arriva  l'entre de la
grotte.

Dans cette espce d'extase, elle jeta les yeux dans l'intrieur, et vit
une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la suave vapeur distillait
sur son visage une pluie d'essence de roses. Une douce symphonie
rsonnait dans la caverne; sur les bords de la cuve, se trouvaient des
habillements royaux, des diadmes et des plumes de hron, toutes
tincelantes d'escarboucles[26]. Pendant qu'elle admirait cette
magnificence, la musique cessa, et une voix se fit entendre, disant:
Pour quel Monarque a-t-on allum ces cierges, prpar ce bain et ces
habillements qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-seulement de la
terre, mais mme des puissances talismaniques?--C'est pour la charmante
fille de l'Emir Fakreddin, rpondit une seconde voix.--Quoi! repartit la
premire, pour cette foltre qui consume son temps avec un enfant
volage, noy dans la mollesse, et qui ne sera jamais qu'un mari
pitoyable!--Que me dis-tu! reprit l'autre voix; pourrait-elle s'amuser 
de telles niaiseries, quand le Calife brle d'amour pour elle, le
Souverain du monde, celui qui doit jouir des trsors des Sultans
pradamites, un Prince qui a six pieds de haut, et dont l'oeil pntre
jusqu' la moelle des jeunes filles? Non, elle ne saurait rejeter une
passion qui la comble de gloire, et elle mprisera son joujou enfantin:
alors, toutes les richesses qui sont en ce lieu, ainsi que l'escarboucle
de Giamchid[27], lui appartiendront.--Je crois que tu as raison, dit la
premire voix, et je vais  Istakhar, prparer le palais du feu
souterrain pour recevoir les deux poux.

Les voix cessrent, les flambeaux s'teignirent, l'obscurit la plus
paisse succda  la rayonnante clart, et Nouronihar se trouva tendue
sur un sopha, dans le harem de son pre. Elle frappa des mains, et
aussitt accoururent Gulchenrouz et ses femmes, qui se dsespraient de
l'avoir perdue, et avaient envoy les eunuques pour la chercher partout.
Shaban parut aussi, et la gronda d'importance. Petite impertinente,
disait-il, ou vous avez de fausses clefs, ou vous tes aime de quelque
Ginn, qui vous donne des passes-partout. Je vais voir quelle est votre
puissance; entrez vte dans la chambre aux deux lucarnes, et ne comptez
pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez, Madame, je vais
vous y enfermer  double tour. A ces menaces, Nouronihar leva sa tte
altire, et ouvrit sur Shaban ses yeux noirs, beaucoup agrandis depuis
le dialogue de la grotte merveilleuse; Va, lui dit-elle, parle ainsi 
des esclaves; mais respecte celle qui est ne pour donner des lois, et
soumettre tout  son empire.

Elle allait continuer sur le mme ton, quand on entendit crier: Voici le
Calife! voici le Calife! Aussitt toutes les portires furent tires,
les esclaves se prosternrent en doubles rangs, et le pauvre petit
Gulchenrouz se cacha sous une estrade. D'abord, on vit paratre une file
d'eunuques noirs, tranant aprs eux de longues robes de mousseline
broche d'or; ils tenaient dans leurs mains des cassolettes, qui
rpandaient un doux parfum de bois d'alos. Ensuite marchait gravement
Bababalouk, qui n'tait pas trop content de la visite, et branlait la
tte. Vathek, habill magnifiquement, le suivait de prs. Sa dmarche
tait noble et aise; on aurait admir sa bonne mine, quand mme il
n'et pas t le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, et
lorsqu'il eut fix ses yeux rayonnants, qu'il avait seulement entrevus,
il fut tout hors de lui. Nouronihar, s'en aperut, et elle les baissa
aussitt; mais son trouble augmentait sa beaut, et enflammait davantage
le coeur de Vathek.

Bababalouk, connaisseur en pareilles affaires, vit qu' mauvais jeu il
fallait faire bonne mine, et fit signe  tout le monde de se retirer. Il
parcourut tous les coins de la salle pour voir si personne ne s'y tait
cach, et il vit des pieds qui sortaient du bas de l'estrade. Bababalouk
les tira  lui sans crmonie, et voyant que c'taient ceux de
Gulchenrouz, il le mit sur ses paules, et l'emporta en lui faisant
mille odieuses caresses. Le petit criait et se dbattait, ses joues
devinrent rouges comme la fleur de grenade, et ses yeux humides
tincelaient de dpit. Dans son dsespoir, il jeta un regard si
significatif  Nouronihar, que le Calife s'en aperut, et dit: Serait-ce
l votre Gulchenrouz? Souverain du monde, rpondit-elle, pargnez mon
cousin, dont l'innocence et la douceur ne mritent pas votre colre.
Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant; il est en bonnes mains;
Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans drages ni confitures.
La fille de Fakreddin, toute confondue, laissa emporter Gulchenrouz,
sans dire une parole. Cependant le mouvement du sein de Nouronihar
dcouvrait l'agitation de son coeur. Vathek en tait transport, et se
livrait  tout le dlire de la plus vive passion; on ne lui opposait
plus qu'une faible rsistance, lorsque l'Emir entrant subitement, se
jeta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans,
lui dit-il, ne vous abaissez pas jusqu' votre esclave. Non, Emir,
repartit Vathek, je l'lve plutt jusqu' moi. Je la dclare mon
pouse, et la gloire de votre famille s'tendra de gnration en
gnration. Hlas! Seigneur, rpondit Fakreddin en s'arrachant quelques
poils de la barbe, abrgez les jours de votre fidle serviteur, avant
qu'il manque  sa parole. Nouronihar est solennellement promise 
Gulchenrouz, le fils de mon frre Ali Hassan; leurs coeurs sont unis; la
foi est rciproquement donne: on ne saurait violer des engagements
aussi sacrs. Quoi! repliqua brusquement le Calife, tu veux livrer cette
beaut divine  un mari encore plus femme qu'elle! Tu crois que je
laisserai fltrir ses charmes sous des mains si lches et si faibles!
non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie; tel est mon
plaisir! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au
culte de ses attraits. L'Emir outr tira alors son sabre, le prsenta 
Vathek, et tendant son col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez
votre hte infortun; il a trop vcu puisqu'il a le malheur de voir que
le Vicaire du Prophte viole les saintes lois de l'hospitalit.
Nouronihar, qui tait reste interdite pendant toute cette scne, ne put
soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient
son ame. Elle tomba en dfaillance, et Vathek, aussi effray pour sa
vie, que furieux de trouver de la rsistance, dit  Fakreddin: Secourez
votre fille! et il se retira en lui lanant son terrible regard.--Le
malheureux Emir tomba sur-le-champ  la renverse, baign d'une sueur
mortelle.

Gulchenrouz, de son ct, s'tait chapp des mains de Bababalouk, et
revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille tendus par
terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tchait de
ranimer Nouronihar par ses caresses. Ple et haletant, il ne cessait de
baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lvres la
fit revenir, et bientt elle reprit tous ses sens.

Lorsque Fakreddin fut remis de l'oeillade du Calife, il se mit sur son
sant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince tait
sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemm, et, les tirant  part, il
leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remdes violents. Le
Calife porte l'horreur et la dsolation dans ma famille; je ne saurais
rsister  sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau.
Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de
l'Arracan; j'en ferai prendre  ces deux enfants une dose dont l'effet
dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les
enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vnrable Meimoun, 
l'entre du grand dsert de sable, prs de la cabane de mes nains; et
quand tout le monde sera retir, vous, Shaban, avec quatre eunuques
choisis, vous les transporterez prs du lac o vous aurez fait porter
des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les
pleurs, une quinzaine pour les rflexions, et le reste pour se prparer
 se remettre en marche; voil, selon mon calcul, tout le temps que
Vathek prendra, et j'en serai quitte.

L'ide est bonne, dit Sutlemm; il en faut tirer tout le parti
possible. Nouronihar me parat avoir du got pour le Calife. Soyez sr
qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgr tout son attachement
pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces
montagnes. Persuadons-lui qu'elle est rellement morte, ainsi que
Gulchenrouz, et que tous deux ont t transports dans ces rochers, pour
y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur
dirons que nous nous sommes tus de dsespoir, et vos petits nains,
qu'ils n'ont jamais vus, leur paratront des personnages
extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand
effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde.
J'approuve ton ide, dit Fakreddin; mettons la main  l'oeuvre.

Aussitt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et
Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalrent le mlange.
Une heure aprs, ils sentirent des angoisses et des palpitations de
coeur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levrent, et
montant l'estrade avec peine, ils s'tendirent sur le sopha.
Rchauffe-moi, ma chre Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant
troitement embrasse; mets ta main sur mon coeur: il est de glace. Ah!
tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tu tous les deux
avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix
teinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lvres. Le
tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombrent et ils
n'en dirent pas davantage; tous les deux restrent comme morts.

Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemm
jourent les dsesprs avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fch d'en
venir  ces extrmits, faisait pour la premire fois l'preuve de la
poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'afflig. On avait teint
les lumires,  l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur
sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanes dans le
printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'taient rassembls de
toutes parts, restrent immobiles au spectacle qui s'offrait  leurs
yeux. On apporta les vtements funbres; on lava leurs corps avec de
l'eau rose; on les revtit de simarres plus blanches que l'albtre: et
leurs belles tresses, noues ensemble, furent parfumes des odeurs les
plus exquises.

On allait poser sur leurs ttes deux couronnes de jasmin, leur fleur
favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet vnement
tragique, arriva. Il tait aussi ple et hagard, que les Goules qui
errent la nuit dans les spulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia
lui-mme et le monde entier; il se prcipita au milieu des esclaves, se
prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se
qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprcations contre
lui-mme. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut lev le voile qui
couvrait le visage blme de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba
comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta
sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prvu que Nouronihar lui
jouerait quelque mauvais tour.

Ds que le Calife fut loign, l'Emir commanda les cercueils, et fit
dfendre l'entre du harem. On ferma toutes les fentres; on brisa tous
les instruments de musique, et les Imans commencrent  rciter des
prires. Les pleurs et les lamentations redoublrent dans la soire qui
suivit ce jour lugubre. Quant  Vathek, il gmissait en silence. On
avait t oblig d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur,
en lui donnant des remdes calmants.

A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du
palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre  la montagne. Les
tristes cris de Leillah-Illeilah[28] parvinrent jusqu'au Calife. Il
voulut  toute force se cicatriser et suivre la pompe funbre; jamais on
n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de
marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut oblig de le mettre
au lit, o il resta plusieurs jours dans un tat d'insensibilit qui
faisait piti, mme  l'Emir.

Quand la procession fut arrive  la grotte de Meimoun, Shaban et
Sutlemm congdirent tout le monde. Les quatre eunuques affids
restrent avec eux; et aprs s'tre reposs quelques moments auprs des
cercueils, auxquels on avait laiss de l'air, ils les firent porter sur
les bords d'un petit lac bord d'une mousse gristre. Ce lieu tait le
rendez-vous des hrons et des cigognes qui y pchaient continuellement
des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardrent
pas  s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des
cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils russissaient 
merveille. Ils levrent aussi un magasin pour les provisions, un petit
oratoire pour eux-mmes, et une pyramide de bois. Elle tait faite de
bches arranges avec beaucoup d'exactitude et servait  l'entretien du
feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes.

Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les
deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent poss doucement dans
la mme cabane, sur un lit de feuilles sches. Les deux nains se mirent
 rciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemm
se tenaient debout,  quelque distance, et attendaient avec beaucoup
d'inquitude que la poudre et fait son effet. Enfin, Nouronihar et
Gulchenrouz tendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils
regardrent avec le plus grand tonnement tout ce qui les entourait. Ils
essayrent mme de se lever; mais les forces leur manquant, ils
retombrent sur leur lit de feuilles. Aussitt, Sutlemm leur fit
avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie.

Alors, Gulchenrouz se rveilla tout--fait, ternua bien fort, et se
leva avec un lan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de
la cabane, il huma l'air avec une extrme avidit, et s'cria: Je
respire, j'entends des sons, je vois un firmament sem d'toiles!
j'existe encore. A ces accents chris, Nouronihar se dbarrassa des
feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues
simarres dont ils taient revtus, leurs couronnes de fleurs et leurs
pieds nus, furent les premires choses qui frapprent ses regards. Elle
cacha son visage dans ses mains pour rflchir. La vision du bain
enchant, le dsespoir de son pre, et surtout la figure majestueuse de
Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir t
malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images
taient confuses dans sa tte. Ce lac singulier, ces flammes rflchies
dans les eaux paisibles, les ples couleurs de la terre, ces cabanes
bizarres; ces joncs qui se balanaient tristement d'eux-mmes, ces
cigognes, dont le cri lugubre se mlait aux voix des nains; tout la
convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque
nouvelle existence.

Gulchenrouz, de son ct, dans des transes mortelles, s'tait coll
contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantmes, et
s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, o
sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente?
Seraient-ce Monkir et Nekir[29] qui vont nous y jeter? Le fatal pont[30]
traverserait-il ce lac, dont la tranquillit nous cache peut-tre un
abme d'eau, o nous ne cesserons de tomber pendant des sicles?

Non, mes enfants, leur dit Sutlemm en s'approchant d'eux,
rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames aprs les
vtres, nous a assur que le chtiment de votre vie molle et voluptueuse
sera born  passer une longue suite d'annes dans ce lieu mlancolique,
o le soleil se montre  peine, o la terre ne produit ni fruits ni
fleurs. Voil nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils
pourvoiront  nos besoins: car des ames aussi profanes que les ntres
tiennent encore un peu  leur grossire existence. Pour tous mets vous
ne mangerez que du ris; et votre pain sera tremp dans les brouillards
qui couvrent sans cesse ce lac.

A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils
se prosternrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur
personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien
long, sur le chameau sacr qui devait, dans quelques milliers d'annes,
les porter au paradis des fidles.

Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophte, on
soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sches.
Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les
morts couchaient dans la mme cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils
s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'tait pass, et cela
toujours en s'embrassant de peur des esprits.

Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montrent
sur de longues perches plantes en guise de minarets, et appelrent  la
prire. Toute la congrgation s'assembla; Sutlemm, Shaban, les quatre
eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pche, et les deux
enfants. Ceux-ci s'taient trans languissamment hors de leur cabane,
et comme leurs esprits taient monts sur un ton mlancolique et tendre,
ils firent leurs dvotions avec ferveur. Aprs cela, Gulchenrouz demanda
 Sutlemm et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si 
propos pour eux. Nous nous sommes tus de dsespoir aprs votre mort,
rpondit Sutlemm. Nouronihar, qui malgr tout ce qui s'tait pass,
n'avait pas oubli sa vision, s'cria: Et le Calife! Serait-il mort de
douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et rpondirent
gravement: Vathek est damn sans retour. Je le crois bien, s'cria
Gulchenrouz, et j'en suis charm; car je pense que c'est son horrible
oeillade qui nous a envoys ici manger du riz, et entendre des sermons.

Une semaine s'coula -peu-prs de la mme manire sur les bords du lac.
Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait
perdre; et Gulchenrouz faisait des prires et des paniers de joncs avec
les nains, qui lui plaisaient infiniment.

Pendant que cette scne d'innocence se passait au sein des montagnes, le
Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutt repris
l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il
s'cria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tu ma chre Nouronihar; je
renonce  toi et demande pardon  Mahomet; il me l'aurait conserve si
j'avais t plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes
ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me rconcilie
avec lui et que nous fassions la prire. Aprs cela, nous irons ensemble
visiter le spulcre de l'infortune Nouronihar. Je veux me faire
hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes
crimes. Et que mangerez-vous l, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien,
repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai apptit: ce qui ne
m'arrivera, je crois, de long-temps.

L'arrive de Fakreddin interrompit cette conversation. Ds que Vathek le
vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des
choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se flicitait tout
bas de l'admirable conversion qu'il venait d'oprer. On comprend qu'il
n'osait pas s'opposer au plerinage de la montagne; ils se mirent donc
chacun dans leur litire et partirent.

Malgr l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put
empcher qu'il ne se ft quelques gratignures sur le lieu o l'on
disait que Nouronihar tait enterre. L'on eut grand'peine  l'en
arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours,
ce qui ne plut pas trop  Fakreddin; mais il se flattait que le Calife
ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses
prires dans la caverne de Meimoun; d'ailleurs, le lac tait si cach
dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette
scurit de l'Emir tait augmente par la conduite de Vathek. Il tenait
bien exactement sa rsolution, et revenait de la montagne si dvot et si
contrit, que tous les barbons en taient en extase.

Nouronihar, de son ct, n'tait pas tout--fait aussi contente.
Quoiqu'elle aimt Gulchenrouz, et qu'on la laisst libre avec lui afin
d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui
n'empchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne ft trs-dsirable.
Elle avait mme quelquefois des doutes sur son tat, et ne pouvait pas
comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des
vivants. Un matin, pour s'en claircir, elle se leva doucement d'auprs
de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et aprs lui avoir
donn un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dgorgeait
sous un rocher dont la cme ne lui parut pas inaccessible. Aussitt elle
y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel  dcouvert, elle se
mit  courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautt
avec la lgret de l'antelope, elle fut pourtant oblige de s'asseoir
sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites
rflexions, et croyait reconnatre les lieux, quand tout--coup, Vathek
se prsenta  sa vue. Ce prince inquiet et agit avait devanc l'aurore.
Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de
cette figure tremblante et ple; mais pourtant encore charmante  voir.
Enfin, Nouronihar, d'un air moiti content et moiti afflig, leva ses
beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz
avec moi, et entendre des sermons? Ombre chrie, s'cria Vathek, vous
parlez! vous avez toujours la mme forme lgante, le mme regard
rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse
de toute sa force, en rptant sans cesse; mais voici de la chair, elle
est anime d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?

Nouronihar rpondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la
nuit mme o vous m'honortes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut
d'une de vos oeillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent
pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fmes tous les
deux transports dans un pays bien triste, et o l'on fait trs-maigre
chre; si vous tes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous
plains, car vous serez tourdi par les nains et les cigognes.
D'ailleurs, il est fcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les
trsors du palais souterrain qui nous taient promis.

A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui
avaient dj t assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar
voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie,
et l'histoire de sa prtendue mort; elle lui dpeignit le lieu
d'expiation d'o elle s'tait chappe, d'une manire qui l'aurait fait
rire, s'il n'avait pas t trs-srieusement occup. Elle n'eut pas
plutt cess de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit:
Allons, lumire de mes yeux, tout est dvoil. Nous sommes tous deux
pleins de vie: votre pre est un fripon qui nous a tromps pour nous
sparer; et le Giaour, qui,  ce que je comprends, veut nous faire
voyager ensemble, ne vaut gures mieux. Ce ne sera pas du moins de
long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de
valeur  votre belle personne, qu' tous les trsors des sultans
pradamites; et je veux la possder  mon aise, et en plein air pendant
bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit
sot de Gulchenrouz, et...--Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal,
interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai dj dit de
ne rien craindre pour lui; il est trop ptri de lait et de sucre pour
que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par
parenthse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui
convient mieux que la vtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre
pre; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux
oreilles que je viole les lois de l'hospitalit, comme si ce n'tait pas
un plus grand honneur pour vous d'pouser le Souverain du monde, qu'une
petite fille habille en garon.

Nouronihar n'eut garde de dsapprouver un discours aussi loquent. Elle
aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque et marqu un peu plus
d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela
viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission
la plus engageante.

Quand le Calife le jugea  propos, il appela Bababalouk qui dormait dans
la caverne de Meimoun, et rvait que le fantme de Nouronihar l'avait
remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantt il
planait au-dessus des montagnes, et tantt touchait aux abmes. A la
voix de son matre, il s'veilla en sursaut, courut tout essouffl, et
pensa tomber  la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il
venait de rver. Ah! Seigneur, s'cria-t-il en reculant dix pas, et
mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous dterrez les morts?
Faites-vous aussi le mtier de Goule? Mais n'esprez pas de manger cette
Nouronihar; aprs ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez mchante
pour vous manger vous-mme.

Cesse de faire l'imbcile, dit Vathek; tu seras bientt convaincu que
celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien frache et trs
vivante. Va faire dresser mes tentes dans une valle que j'ai remarque
ici prs; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je
ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il
faut pour mener une vie voluptueuse jusqu' nouvel ordre.

Les nouvelles d'un incident aussi fcheux parvinrent bientt aux
oreilles de l'Emir. Au dsespoir de ce que son stratagme n'avait pas
russi, il s'abandonna  la douleur, et se barbouilla duement le visage
avec de la cendre; ses fidles barbons en firent autant, et son palais
tomba dans un affreux dsordre. Tout tait nglig; on ne recevait plus
les voyageurs, on ne faisait plus d'empltres; et  la place de
l'activit charitable qui rgnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient
n'y montraient plus que des visages d'une coude de long; ce n'tait que
gmissements et barbouillages.

Cependant Gulchenrouz tait rest ptrifi, en ne trouvant plus sa
cousine. Les nains n'taient pas moins surpris que lui. Sutlemm seule,
plus fine qu'eux tous, souponna d'abord ce qui tait arriv. On amusa
Gulchenrouz avec la belle esprance qu'il retrouverait Nouronihar dans
quelque endroit des montagnes, o la terre jonche de fleurs d'orange et
de jasmin, offrirait des lits plus agrables que ceux des cabanes, o
l'on chanterait au son des luths, et o l'on irait  la chasse des
papillons.

Sutlemm tait dans le fort de ses descriptions quand un des quatre
eunuques la tira  part, lui claircit l'histoire de la fuite de
Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitt elle tint
conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une
chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout;
mais lorsqu'on arriva  l'endroit o le lac se perdait sous la vote du
rocher, que la barque y fut entre, et que Gulchenrouz se vit dans une
parfaite obscurit, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris
perants; car il croyait qu'on allait le damner entirement, pour avoir
trop fait le vivant avec sa cousine.

Pendant ce temps, le Calife, et celle qui rgnait sur son coeur,
filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et
fermer les deux entres de la valle avec des paravents magnifiques,
doubls de toile des Indes, et gards par des esclaves Ethiopiens, le
sabre  la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans
une fracheur perptuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire
le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprs du pavillon
imprial, tait sans cesse agit par le mouvement des ventails; un jour
tendre qui passait au travers des mousselines clairait ce lieu de
volupt, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar.
Enivr de dlices, il coutait avec transport sa belle voix, et les
accords de son luth. De son ct, elle tait ravie d'entendre les
descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de
merveilles. Elle se plaisait surtout  lui faire rpter l'aventure de
la boule, et celle de la crevasse o le Giaour se tenait auprs du
portail d'bne.

Le jour s'coulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se
baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait
admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette
belle tait rentre en grace, prenait soin que leurs repas fussent
servis avec la plus grande dlicatesse; c'tait toujours quelques mets
nouveaux; et il fit chercher  Schiraz un vin ptillant et dlicieux,
encav avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours
pratiqus dans le roc, des pains au lait que Nouronihar ptrissait de
ses mains dlicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gr de
Vathek, qu'il en oubliait tous les ragots que ses autres femmes lui
avaient faits; aussi ces pauvres dlaisses se mouraient-elles de
chagrin chez l'Emir.

La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait t la favorite, prenait cette
ngligence  coeur avec une nergie qui tait dans son caractre. Dans
le cours de sa faveur, elle avait t imbue des ides extravagantes de
Vathek, et brlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des
quarante colonnes; leve d'ailleurs parmi les mages, elle se
rjouissait de voir le Calife prt  s'adonner au culte du feu: ainsi la
vie voluptueuse et fainante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait
doublement. La pit passagre de Vathek, lui avait donn de vives
alarmes; ceci tait pis encore. Elle prit donc le parti d'crire  la
princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait
manqu net aux conditions du parchemin, qu'on avait mang, couch et
fait vacarme chez un vieil Emir, dont la saintet tait fort redoutable,
et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on et jamais les trsors
des sultans pradamites. Cette lettre fut confie  deux bcherons, qui
coupaient du bois dans une des grandes forts de la montagne, et qui
connaissant les routes les plus courtes, arrivrent en dix jours 
Samarah.

La princesse Carathis jouait aux checs avec Morakanabad, quand les
messagers arrivrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonn les
hautes rgions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion
parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait
beau rpter ses fumigations, et s'tendre sur les toits, dans
l'esprance d'avoir des visions mystiques; elle ne rvait que pices de
brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jete
dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne
pouvaient la tirer, et sa dernire ressource tait Morakanabad, bon
homme, plein d'une honnte confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se
trouvait pas sur des roses.

Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires
ridicules se rpandaient sur son compte. On conoit donc avec quelle
vivacit Carathis dcacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle
apprit la lche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je prirai, ou
il pntrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et
que Vathek rgne sur le trne de Suleman! En parlant ainsi, elle fit la
pirouette d'une manire si magique et si effroyable que Morakanabad en
recula de terreur; elle commanda de prparer son grand chameau
Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerks et l'impitoyable Cafour:
Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires
pressantes, ainsi trve de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le
bien dans mon absence; car nous dpensons beaucoup, et on ne sait pas ce
qui arrivera.

La nuit tait trs noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent
mal sain, qui aurait rebut le voyageur le plus intrpide; mais Carathis
se plaisait beaucoup  tout ce qui tait funeste: Nerks en pensait de
mme; et Cafour avait un got particulier pour les pestilences. Au
matin, cette gentille caravane, guide par les deux bcherons, s'arrta
sur les bords d'un grand marais d'o s'exhalait une vapeur mortelle, qui
aurait tu tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait
avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplirent les dames de
ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'cria Carathis; la belle ide! Je
ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant  mes suivantes,
elles ont trop d'occupations pour fermer le seul oeil qui leur reste.
Les pauvres gens qui commenaient  ne pas trop se plaire dans cette
compagnie, restrent la gueule bante.

Carathis mit pied  terre, aussi bien que les ngresses qu'elle avait en
croupe; et toutes s'tant mises en chemise et en caleons, elles
coururent  l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vnneuses, dont
il y avait  foison le long du marcage. Cette provision tait destine
pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le
moindre empchement au voyage d'Istakhar. Les bcherons mouraient de
peur, en voyant courir ces trois horribles fantmes, et ne gotaient pas
trop la socit d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur
ordonna de se mettre en route, quoiqu'il ft midi et qu'il ft une
chaleur  calciner les pierres; malgr tout ce qu'ils purent dire, il
fallut obir.

Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait
la moindre habitation, et Carathis le gtant  sa manire, se dtournait
tout de suite. Il arriva de l que les paysans ne purent pas prendre la
moindre nourriture sur la route. Les chvres et les brebis, que la
Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les
rafrachir un peu, s'enfuyaient  la vue de l'hideux animal et de son
trange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments
communs ayant invent depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et
dont elle faisait part  ses chres muettes.

A la nuit tombante, Alboufaki s'arrte tout court, et frappa du pied.
Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait tre dans le
voisinage d'un cimetire. En effet, la lune jetait une ple lueur qui
lui fit bientt entrevoir une longue muraille, et une porte 
demi-ouverte et si leve, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les
misrables guides, qui touchaient  l'extrmit de leurs jours, prirent
alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la
commodit, et rendirent l'ame. Nerks et Cafour plaisantrent  leur
manire sur la sottise de ces gens, trouvrent l'aspect du cimetire
fort  leur gr, et les spulcres bien rjouissans; il y en avait au
moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupe de
ses grandes vues pour s'arrter  ce spectacle, quelque charmant qu'il
ft  ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurment, se
disait-elle, un si beau cimetire est hant par les Goules; cette espce
ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laiss mourir mes btes de
guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour
les amorcer, je les inviterai  se rgaler de ces corps frais. Aprs ce
sage monologue, elle parla des doigts  Nerks et  Cafour, leur disant
d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage.

Les ngresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient
beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air
de conqute, et se mirent  faire toc, toc, contre les spulcres. A
mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre,
les sables se remuaient, et les Goules attirs par la fracheur des
nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous
se rendirent devant un cercueil de marbre o Carathis tait assise entre
les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reut son
monde avec une politesse distingue, et aprs avoir soup, on parla
d'affaires. Elle apprit bientt ce qu'elle desirait savoir, et sans
perdre de temps voulut se remettre en marche: les ngresses qui avaient
commenc des liaisons de coeur avec les Goules, la supplirent de tous
leurs doigts d'attendre au moins jusqu' l'aurore; mais Carathis, qui
tait la vertu mme et ennemie jure des amours et de la mollesse,
rejeta leur prire, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer
au plus vte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son
voyage sans s'arrter. Le cinquime, elle traversa des montagnes et des
forts  demi-brles, et arriva le sixime devant les beaux paravents,
qui drobaient  tous les yeux les voluptueux garements de son fils.

C'tait la pointe du jour: les gardes ronflaient  leurs postes en
pleine scurit; le grand trot d'Alboufaki les rveilla en sursaut; ils
crurent voir des spectres sortis du noir abme, et s'enfuirent sans
autre crmonie. Vathek tait au bain avec Nouronihar: il coutait des
contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarm par les cris
de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vte
lorsqu'il vit paratre Carathis: elle avanait avec ses ngresses et
toujours monte sur Alboufaki, et mettait en pices les mousselines et
les fines portires du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar,
qui n'tait pas toujours sans remords, crut que le moment de la
vengeance cleste tait arriv, et se colla amoureusement contre le
Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et cumante de
rage au spectacle qui s'offrait  sa chaste vue, clata sans mnagement.
Monstre  deux ttes et  quatre jambes, s'cria-t-elle, que signifie
tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au
lieu des sceptres des sultans pradamites? C'est donc pour cette gueuse
que tu as follement manqu aux conditions du Giaour? C'est avec elle que
tu consumes des moments prcieux? Est-ce l le fruit que tu retires des
belles connaissances que je t'ai donnes? Est-ce ici le but de ton
voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-l dans l'eau,
et suis-moi.

Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'ventrer
Alboufaki, et de le farcir des ngresses, et mme de Carathis; mais les
ides du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans,
frapprent son esprit avec la rapidit d'un clair. Il dit donc  sa
mre d'un ton civil, quoique rsolu: Redoutable dame, vous serez obie;
mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan
confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de
Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prtends
qu'elle couche sur les canaps de Suleman; je ne puis plus dormir sans
elle. A la bonne heure, rpondit Carathis, en descendant d'Alboufaki,
qu'elle remit entre les mains des ngresses.

Nouronihar, qui n'avait pas lch prise, se rassura un peu, et dit
tendrement au Calife; Cher souverain de mon coeur, je vous suivrai, s'il
le faut, jusqu'au-del de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai
pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, aprs Madame, est
l'tre le plus respectable qui ait t cr. Voil, dit Carathis, une
jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait
assurment; mais malgr toute sa fermet, elle ne pouvait s'empcher de
penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journes
de tendresse qu'elle avait passes avec lui; quelques larmes mouillrent
ses yeux et n'chapprent pas au Calife; elle dit mme tout haut et par
inadvertance: Hlas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots,
Vathek frona le sourcil, et Carathis s'cria: Que signifient ces
grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife rpondit: Elle donne mal--propos
un soupir  un petit garon aux yeux langoureux et aux douces tresses
qui l'aimait.--O est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse
connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai
dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il
n'y aura rien de plus apptissant pour lui que le coeur d'un enfant
dlicat, qui s'abandonne aux premires impulsions de l'amour.

Vathek, en sortant du bain, donna ordre  Bababalouk de rassembler ses
troupes, ses femmes, et les autres meubles de son srail, et de tout
prparer pour partir dans trois jours. Quant  Carathis, elle se retira
seule dans une tente, o le Giaour l'amusa avec des visions
encourageantes. A son rveil, elle vit  ses pieds Narks et Cafour,
qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant men Alboufaki aux bords
d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vnneuse,
elles avaient vu des poissons bleutres, comme ceux du rservoir au haut
de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux 
l'instant mme; au moyen d'une petite opration, je pourrai rendre ces
poissons oraculaires; ils m'clairciront beaucoup de choses, et
m'apprendront o est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler.
Aussitt elle partit avec son noir cortge.

Comme on va vte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses
ngresses ne tardrent pas d'arriver au lac. Elles brlrent des drogues
magiques dont elles taient toujours munies, et s'tant dshabilles
toutes nues, elles entrrent dans l'eau jusqu'au col. Narks et Cafour
secourent des torches enflammes, tandis que Carathis prononait des
mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tte hors de l'eau,
qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la
puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent
tous  la fois: Nous vous sommes dvous depuis la tte jusqu' la
queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure
par vos brillantes cailles de me dire o est le petit Gulchenrouz?--De
l'autre ct de ce rocher, Madame, rpondirent tous les poissons en
choeur: tes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi
la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien
que vous n'tes pas accoutums  de longs discours, je vous laisserai en
repos, quoique j'aurais bien d'autres questions  vous faire. Sur cela,
l'eau devint calme, et les poissons disparurent.

Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le
rocher, et vit sous une feuille l'aimable Gulchenrouz qui dormait,
tandis que les deux nains veillaient auprs de lui, et marmotaient leurs
oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque
ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis
qui, s'arrtant tout court, se disait  elle-mme: Comme il penche
mollement sa petite tte! comme il est langoureux et blme! c'est
prcisment l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles
rflexions en se jetant sur elle, et en l'gratignant de toutes leurs
forces. Narks et Cafour prirent aussitt la dfense de leur matresse,
et pincrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en
priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette mchante femme, et
sur toute sa famille.

Au bruit que cet trange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz
s'veilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la
cme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort
entre les bras d'un bon vieux Gnie qui chrissait les enfans, et
s'occupait entirement  les protger. Ce Gnie, faisant sa ronde dans
les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son
horrible fente, et lui avait enlev les cinquante petits garons que
Vathek avait eu l'impit de lui sacrifier. Il duquait ces
intressantes cratures dans des nids levs au-dessus des nuages, et
habitait lui-mme un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont
il avait chass les rocs qui l'avaient construit.

Ces srs asiles taient dfendus contre les Dives et les Afrites par des
banderolles flottantes, sur lesquelles taient crits en caractres
d'or, brillants comme l'clair, les noms d'Allah et du Prophte. Alors
Gulchenrouz, qui n'tait pas encore dsabus sur sa prtendue mort, se
crut dans les demeures d'une paix ternelle. Il s'abandonnait sans
crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans
le nid du vnrable Gnie, et  l'envi l'un de l'autre, baisaient le
front uni, et les belles paupires de leur nouveau camarade. C'est l
qu'loign des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems,
de la brutalit des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva
sa vritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les
mois, les annes s'coulrent dans cette socit paisible; car le Gnie,
au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de
prissables richesses les gratifiait du don d'une perptuelle enfance.

Carathis, peu accoutume  voir chapper sa proie, se mit dans une
colre pouvantable contre les ngresses, qu'elle accusait de n'avoir
pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'tre amuses  pincer jusqu'
la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la
valle en murmurant; et, trouvant que son fils n'tait pas encore lev
d'auprs de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur
Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'ide de partir le lendemain
pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis[31] mme, au moyen
des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonn autrement.

Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle
avait fait venir et qui tait fort de son got, Bababalouk vint lui dire
que le ciel paraissait fort embras du ct de Samarah, et semblait
annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses
astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des plantes,
fit ses calculs, et vit,  son grand dplaisir, qu'il y avait l une
rvolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait
son frre, avait soulev le peuple, s'tait empar du palais, et faisait
le sige de la grande tour, o Morakanabad s'tait retir avec un petit
nombre de ceux qui restaient encore fidles. Quoi! s'cria-t-elle, je
perdrais ma tour, mes muets, mes ngresses, mes momies, et surtout mon
cabinet d'expriences qui m'a cot tant de veilles, et cela sans savoir
si mon tourdi de fils viendra  bout de son aventure! Non, je n'en
serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par
mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous
et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de
torpdes, qui sont sous les grandes votes de la tour et que la faim a
rendus enrags, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels
assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut  son fils, qui
banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon
incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne
serais bientt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont reni la
foi qu'ils t'avaient jure; Motavekel, ton frre, rgne dans ce moment
sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites
ressources dans notre tour, il ne lcherait prise de sitt. Mais afin de
ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes,
pars ce soir mme, et ne t'arrte nulle part  baliverner. Quoique tu
aies manqu aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques
esprances; car, il faut avouer que tu as fort joliment viol les lois
de l'hospitalit, en sduisant la fille de l'Emir, aprs avoir mang de
son sel et de son pain. Ces sortes de manires ne peuvent que plaire au
Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout
ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleman. Adieu!
Alboufaki et mes ngresses m'attendent  la porte.

Le Calife n'eut pas le mot  rpondre; il souhaita un bon voyage  sa
mre, et finit son souper. A minuit, on dcampa au bruit des fanfares et
des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empcher
d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui  force de pleurer,
taient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar,
 qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut
plus  porte de l'ouir. Elle tait avec le Calife dans la litire
impriale, et ils s'amusaient  se reprsenter toutes les magnificences
dont ils devaient tre bientt entours. Les autres femmes se tenaient
bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant
qu'elle allait clbrer les rites du feu sur les augustes terrasses
d'Istakhar.

En quatre jours, on se trouva dans la riante valle de Rocnabad. Le
printemps y tait dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des
amandiers en fleurs, se dcoupaient sur l'azur d'un ciel tincelant. La
terre jonche d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur;
des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur
demeure. On voyait alternativement rangs sur les bords du ruisseau, des
ruches et des oratoires, dont la propret et la blancheur taient
releves par le verd brun des hauts cyprs. Ces pieux solitaires
s'amusaient  cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout
de melons musqus les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait
pars dans la prairie, s'amusant  nourrir des paons plus blancs que la
neige, et des tourterelles azures. Ils taient ainsi occups, quand les
avant-coureurs du cortge imprial crirent  haute voix: Habitants de
Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et
rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici
le Commandeur des Croyans qui approche.

Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se htrent
d'allumer des cierges dans tous les oratoires, dployrent leurs Korans
sur des lutrins d'bne, et allrent au-devant du Calife, avec de petits
paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils
s'avanaient en procession et  pas compts, les chevaux, les chameaux
et les gardes, faisaient un horrible dgt parmi les tulipes, et les
autres fleurs de la valle. Les Santons ne pouvaient s'empcher de jeter
un oeil de piti sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient
le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchante de ces beaux lieux qui lui
rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de
s'arrter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires
pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna 
ses pionniers de les abattre. Les Santons restrent ptrifis pendant
qu'on excutait cet ordre barbare; ils pleuraient  chaudes larmes, et
Vathek les fit chasser  coups de pieds par des eunuques. Alors, il
descendit de sa litire avec Nouronihar, et ils se promenrent dans la
prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises;
mais les abeilles, qui taient bonnes musulmanes, se crurent obliges de
venger la querelle de leurs chers matres les Santons, et s'acharnrent
tellement  les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se
trouvassent prtes pour les recevoir.

Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait
pas chapp, en fit mettre tout de suite quelques douzaines  la broche,
et autant en fricasses. On mangeait, on riait, on trinquait, on
blasphmait  plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous
les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment
rencontr les Santons, arrivrent avec des nes pars de guirlandes, de
rubans et de sonnettes d'argent, et chargs de tout ce qu'il y avait de
meilleur dans le pays. Ils prsentrent leurs offrandes au Calife, en le
suppliant d'honorer leur ville et leurs mosques de sa prsence. Oh!
pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos prsents, et
vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas  rsister  la
tentation: mais comme il n'est pas dcent que des gens aussi
respectables que vous s'en retournent  pied, et que vous avez la mine
d'tre d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la prcaution de
vous lier sur vos nes, et prendront surtout bien garde que vous ne me
tourniez pas le dos; car ils savent l'tiquette. Il y avait parmi eux de
vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek tait fou, en disaient tout
haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter  doubles
cordes; et piquant tous les nes avec des pines, ils partirent au grand
galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manire la plus plaisante
du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient  l'envi l'un de
l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands clats de
rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le
ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres
brche-dents, ou pis encore.

On passa deux jours fort dlicieusement  Rocnabad, sans y tre troubl
par de nouvelles ambassades. Le troisime, on se remit en marche; on
laissa Schiraz  la droite, et on gagna une grande plaine d'o l'on
dcouvrait,  l'extrmit de l'horison, les noirs sommets des montagnes
d'Istakhar.

A cette vue, le Calife et Nouronihar ne pouvant contenir les transports
de leur ame, sautrent de la litire en bas, et firent des exclamations
qui tonnrent tous ceux qui taient  porte de les entendre.
Allons-nous dans des palais rayonnants de lumire, se demandaient-ils
l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus dlicieux que ceux de
Sheddad?--Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se rpandaient en
conjectures! l'abme des secrets du Tout-Puissant leur tait cach.

Cependant les bons Gnies qui veillaient encore un peu sur la conduite
de Vathek, se rendirent dans le septime ciel auprs de Mahomet, et lui
dirent: Misricordieux Prophte, tendez vos bras propices  votre
Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piges que les Dives
nos ennemis lui ont dresses; le Giaour l'attend dans l'abominable
palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour.
Mahomet rpondit avec indignation: Il n'a que trop mrit d'tre laiss
 lui-mme; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour
le dtourner de son entreprise.

Soudain un bon Gnie prit la figure d'un berger, plus renomm pour sa
pit, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaa sur la
pente d'une petite colline auprs d'un troupeau de brebis blanches, et
commena  jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante
mlodie pntrait l'ame, rveillait les remords, et chassait toute
pense frivole. A des sons si nergiques, le soleil se couvrit d'un
sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal,
devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux
cortge du Calife furent attirs, comme malgr eux, du ct de la
colline; tous baissrent les yeux, et restrent consterns; chacun se
reprochait le mal qu'il avait fait: le coeur battait  Dilara; et le
chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce
qu'il les avait souvent tourmentes pour sa propre satisfaction.

Vathek et Nouronihar plissaient dans leur litire, et se regardant d'un
oeil hagard, se reprochaient  eux-mmes, l'un, mille crimes des plus
noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la dsolation de
sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans
cette fatale musique, les cris de son pre expirant, et Vathek, les
sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifis au Giaour. Dans ces
angoisses, ils taient toujours entrans vers le berger. Sa physionomie
avait quelque chose de si imposant, que pour la premire fois de sa vie,
Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage
avec les mains. La musique cessa; et le Gnie adressant la parole au
Calife, lui dit: Prince insens,  qui la Providence a confi le soin
des peuples! est-ce ainsi que tu rponds  ta mission? Tu as mis le
comble  tes crimes; te htes-tu  prsent de courir  ton chtiment? Tu
sais qu'au-del de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent
leur funeste empire, et sduit par un malin fantme, tu vas te livrer 
eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donn: abandonne
ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar  son pre
qui a encore quelque reste de vie, dtruis la tour avec toutes ses
abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes
sujets, respecte les Ministres du Prophte, rpare tes impits par une
vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les volupts, va
pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux anctres! Vois-tu ces
nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparatra, si
ton coeur n'est pas chang, le temps de la misricorde sera pass pour
toi.

Vathek, saisi de crainte et chancelant, tait sur le point de se
prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir tre d'une nature
suprieure  l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant
audacieusement la tte, il lui lana un de ses terribles regards. Qui
que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux
me tromper, ou tu te trompes toi-mme: si ce que j'ai fait est aussi
criminel que tu le prtends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de
grace: j'ai nag dans une mer de sang pour arriver  une puissance qui
fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule  la
vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chre que la vie et
que ta misricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il claire ma carrire,
que m'importe o elle finira! En disant ces mots, qui firent frmir le
Gnie lui-mme, Vathek se prcipita dans les bras de Nouronihar, et
commanda de forcer les chevaux  reprendre la grande route.

On n'eut pas de peine  excuter cet ordre; l'attraction n'existait
plus, le soleil avait repris tout l'clat de sa lumire, et le berger
avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la
musique du Gnie tait cependant reste dans le coeur de la plupart des
gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Ds
la nuit mme presque tous s'chapprent, et il ne resta de ce nombreux
cortge que le chef des eunuques, quelques esclaves idoltres, Dilara,
et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion
des Mages.

Le Calife, dvor par l'ambition de donner des lois aux intelligences
tnbreuses, s'embarrassa peu de cette dsertion. Le bouillonnement de
son sang l'empchant de dormir, il ne campa plus comme  l'ordinaire.
Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le
pressait de hter sa marche, et pour l'tourdir, lui prodiguait mille
tendres caresses. Elle se croyait dj plus puissante que Balkis[32], et
s'imaginait voir les Gnies prosterns devant l'estrade de son trne.
Ils s'avancrent ainsi au clair de la lune jusqu' la vue de deux
rochers lancs, qui formaient comme un portail  l'entre du vallon
dont l'extrmit tait termine par les vastes ruines d'Istakhar.
Presqu'au sommet de la montagne, on dcouvrait la faade de plusieurs
spulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On
passa par deux bourgades presque entirement dsertes. Il n'y restait
plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et
les litires, se mirent  genoux, en s'criant: Ciel! est-ce encore de
ces fantmes qui nous tourmentent depuis six mois? Hlas! nos gens
effrays de ces tranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les
montagnes, nous ont abandonns  la merci des esprits malfaisants! Ces
plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses
chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de
la grande terrasse de marbre noir. L, il descendit de sa litire avec
Nouronihar. Le coeur palpitant et portant des regards gars sur tous
les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire,
l'arrive du Giaour; mais rien ne l'annonait encore. Un silence funbre
rgnait dans les airs et sur la montagne. La lune rflchissait sur la
grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'levaient de la
terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre
pouvait  peine se compter, n'taient couverts d'aucun tot; et leurs
chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre,
servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarms  l'approche de
tant de monde, s'enfuirent en croassant.

Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on
allumt du feu, et qu'on prt quelque nourriture. Non, non, rpondit le
Calife, il n'est plus temps de penser  ces sortes de choses; reste o
tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il
prsenta la main  Nouronihar, et montant les degrs d'une vaste rampe,
parvint sur la terrasse qui tait pave de carreaux de marbre, et
semblable  un lac uni, o nulle herbe ne peut crotre. A la droite,
taient les phares rangs devant les ruines d'un palais immense, dont
les murs taient couverts de diverses figures; en face, on voyait les
statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du
lopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait 
la clart de la lune, qui donnait particulirement sur cet endroit, des
caractres semblables  ceux qui taient sur les sabres du Giaour; ils
avaient la mme vertu de changer  chaque instant; enfin, ils se
fixrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as
manqu aux conditions de mon parchemin; tu mriterais d'tre renvoy;
mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour
l'acqurir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le
feu souterrain te compte parmi ses adorateurs.

A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la
terrasse tait adosse trembla, et que les phares semblrent s'crouler
sur leurs ttes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein
un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher  l'abme. Sur
chaque degr taient poss deux grands cierges, semblables  ceux que
Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphre
s'levait en tourbillon sous la vote.

Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un
nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre cong de la lune
et du firmament, et sans hsiter, quitta l'air pur de l'atmosphre, pour
se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies
tait fire et dcide. En descendant  la vive lumire de ces
flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si
resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences clestes. La seule
chose qui leur donnait de l'inquitude, c'tait que les degrs ne
finissaient point. Comme ils se htaient avec une ardente impatience,
leurs pas s'acclrrent  un point, qu'ils semblaient tomber rapidement
dans un prcipice, plutt que marcher;  la fin, ils furent arrts par
un grand portail d'bne que le Calife n'eut pas de peine  reconnatre;
c'tait l que le Giaour l'attendait avec une clef d'or  la main. Soyez
les bien-venus en dpit de Mahomet et de toute sa squelle, leur dit-il
avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, o
vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa
clef la serrure maille, et aussitt les deux battants s'ouvrirent avec
un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermrent
avec le mme bruit ds le moment qu'ils furent entrs.

Le Calife et Nouronihar se regardrent avec tonnement, en se voyant
dans un lieu qui, quoique vot, tait si spacieux et si lev qu'ils le
prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin
 la grandeur des objets, ils dcouvrirent des rangs de colonnes et des
arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux
comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le
pav, sem de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile,
qu'ils en furent comme tourdis. Ils avancrent cependant, et
remarqurent une infinit de cassolettes o brlaient de l'ambre gris et
du bois d'alos. Entre les colonnes, taient des tables couvertes d'une
varit innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui ptillaient
dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets
des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique,
qui rsonnait sous leurs pas.

Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et
de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le coeur, ne faisaient
attention  nul objet, et gardaient un profond silence. Ils taient tous
ples comme des cadavres, et leurs yeux enfoncs dans leurs ttes,
ressemblaient  ces phosphores qu'on aperoit la nuit dans les
cimetires. Les uns taient plongs dans une profonde rverie; les
autres cumaient de rage, et couraient de tous cts comme des tigres
blesss d'un trait empoisonn; tous s'vitaient; et quoiqu'au milieu
d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il et t seul.

A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent
glacs d'effroi. Ils demandrent avec importunit au Giaour, ce que tout
cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'taient
jamais leur main droite de dessus leur coeur? Ne vous embarrassez pas de
tant de choses  l'heure qu'il est, leur rpondit-il brusquement, vous
saurez tout dans peu; htons-nous de nous prsenter devant Eblis. Ils
continurent donc  marcher  travers tout ce monde; mais malgr leur
premire assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux
perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient  droite et 
gauche: elles taient toutes claires par des torches ardentes, et par
des brasiers dont la flamme s'levait en pyramide, jusqu'au centre de la
vote. Ils arrivrent enfin en un lieu, o de longs rideaux de brocard
cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante.
L, on n'entendait plus les choeurs de musique ni les danses; la lumire
qui y pntrait, semblait venir de loin.

Vathek et Nouronihar se firent jour  travers ces draperies, et
entrrent dans un vaste tabernacle tapiss de peaux de lopards. Un
nombre infini de vieillards  longue barbe, d'Afrites en complte
armure, taient prosterns devant les degrs d'une estrade, au haut de
laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa
figure tait celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles
et rguliers, semblaient avoir t fltris par des vapeurs malignes. Le
dsespoir et l'orgueil taient peints dans ses grands yeux, et sa
chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumire.
Dans sa main dlicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre
d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad[33], les Afrites, et
toutes les puissances de l'abme.

A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face
contre terre. Nouronihar, quoiqu'perdue, ne pouvait s'empcher
d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'tait attendu  voir quelque
gant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la
supposer, mais qui portait la noire mlancolie dans l'ame, leur dit:
Cratures d'argile, je vous reois dans mon empire; vous tes du nombre
de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre  votre vue,
des trsors des Sultans pradamites, de leurs sabres foudroyants, et des
talismans qui forceront les Dives  vous ouvrir les souterrains de la
montagne de Caf, qui communiquent  ceux-ci. L, vous trouverez de quoi
contenter votre curiosit insatiable. Il ne tiendra qu' vous de
pntrer dans la forteresse d'Aherman[34], et dans les salles
d'Argenk[35] o sont peintes toutes les cratures raisonnables, et les
animaux qui ont habit la terre, avant la cration de cet tre
mprisable que vous appelez le pre des hommes.

Vathek et Nouronihar se sentirent consols et rassurs par cette
harangue. Ils dirent avec vivacit au Giaour; Conduisez-nous bien vte
au lieu o sont ces talismans prcieux. Venez, rpondit ce mchant Dive,
avec sa grimace perfide, venez, vous possderez tout ce que notre matre
vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue
alle, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier  grands
pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivrent
 une salle spacieuse, couverte d'un dme fort lev, et autour de
laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermes avec des cadenats
d'acier. Il rgnait en ce lieu une obscurit funbre, et sur des lits
d'un cdre incorruptible, taient tendus les corps dcharns des fameux
Rois pradamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient
encore assez de vie pour connatre leur dplorable tat; leurs yeux
conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment
les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur coeur. A
leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraaient les vnements de
leur rgne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad,
Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, aprs avoir enchan
les Dives dans les tnbreuses cavernes de Caf, devinrent si
prsomptueux, qu'ils doutrent de la puissance suprme, tenaient l un
rang distingu; mais non pas comparable  celui du prophte Suleman Ben
Daoud.

Ce Roi si renomm par sa sagesse, tait sur la plus haute estrade, et
immdiatement sous le dme. Il paraissait avoir plus de vie que les
autres; et quoiqu'il pousst de temps en temps de profonds soupirs, et
tnt la main droite sur le coeur comme ses compagnons, son visage tait
plus serein; et il semblait tre attentif au bruit d'une cataracte d'eau
noire, qu'on entrevoyait  travers l'une des portes qui tait grille.
Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une
range de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces
dpts cabalistiques, dit le Giaour  Vathek; prends les talismans qui
briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le matre des
trsors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde.

Le Calife, que cet appareil sinistre avait entirement dconcert,
s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand
il entendit les gmissements de Suleman, que dans son trouble il avait
pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du
prophte, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trne
magnifique. A ma droite taient douze mille siges d'or, o les
patriarches et les prophtes coutaient ma doctrine;  ma gauche, les
sages et les docteurs, sur autant de trnes d'argent, assistaient  mes
jugements. Tandis que je rendais ainsi justice  des multitudes
innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tte me servaient
de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais
s'levaient jusqu'aux nues: je btis un temple au Trs-Haut, qui fut la
merveille de l'univers; mais je me laissai lchement entraner par
l'amour des femmes, et par une curiosit qui ne se bornait pas aux
choses sublunaires. J'coutai les conseils d'Aherman, et de la fille de
Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacre, je
commandai aux Gnies de construire les superbes palais d'Istakhar et la
terrasse des phares, dont chacun tait ddi  une toile. L, pendant
un temps, je jouis en plein de la splendeur du trne et des volupts:
non-seulement les hommes, mais encore les Gnies m'taient soumis. Je
commenais  croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui
m'entourent, que la vengeance cleste tait assoupie, lorsque la foudre
brisa mes difices et me prcipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant
pas, comme tous ceux qui l'habitent, entirement dpourvu d'esprance.
Un ange de lumire m'a fait savoir, qu'en considration de la pit de
mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je
compte les gouttes) cessera de couler: mais hlas! quand arrivera ce
temps si dsir? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dvore mon
coeur.

En disant ces mots, Suleman leva ses deux mains vers le ciel en signe
de supplication, et le Calife vit que son sein tait d'un crystal
transparent, au travers duquel on dcouvrait son coeur brlant dans les
flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme ptrifie dans les
bras de Vathek: O Giaour! s'cria ce malheureux prince, dans quel lieu
nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes
tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de misricorde pour nous? Non,
il n'y en a plus, rpondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le
sjour du dsespoir et de la vengeance; ton coeur sera embras comme
celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donns avant
ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux
d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses
souterrains  ton gr, aucune porte ne te sera ferme; quant  moi j'ai
rempli ma mission, et je te laisse  toi-mme. En disant ces mots, il
disparut.

Le Calife et Nouronihar restrent dans un accablement mortel; leurs
larmes ne pouvaient couler;  peine pouvaient-ils se soutenir; enfin,
ils se prirent tristement par la main, et sortirent en chancelant de
cette salle funeste, sans savoir o ils allaient. Toutes les portes
s'ouvraient  leur approche, les Dives se prosternaient devant leurs
pas, des magasins de richesses se dployaient  leurs yeux; mais ils
n'avaient plus ni curiosit, ni orgueil, ni avarice. Avec la mme
indiffrence, ils entendaient les choeurs des Ginns, et voyaient les
superbes repas qui taient tals de toutes parts. Ils allaient errant
de chambre en chambre, de salle en salle, d'alle en alle, tous autant
de lieux sans bornes et sans limites, tous clairs par une sombre
lueur, tous pars avec la mme triste magnificence, tous parcourus par
des gens qui cherchaient le repos et le soulagement; mais qui le
cherchaient en vain, puisqu'ils portaient partout un coeur tourment
dans les flammes. Evits de tous ces malheureux qui, par leurs regards,
semblaient se dire les uns aux autres, c'est toi qui m'as sduit, c'est
toi qui m'as corrompu, ils se tenaient  l'cart, et attendaient dans
une angoisse effroyable le moment qui devait les rendre semblables  ces
objets de terreur.

Quoi! disait Nouronihar, le temps viendra-t-il que je retirerai ma main
de la tienne? Ah! disait Vathek, mes yeux cesseront-ils jamais de puiser
 longs traits la volupt dans les tiens? Les doux moments que nous
avons passs ensemble me seront-ils en horreur? Non, ce n'est pas toi
qui m'as men dans ce lieu dtestable, ce sont les principes impies par
lesquels Carathis a perverti ma jeunesse, qui ont caus ma perte et la
tienne: ah! que du moins elle souffre avec nous! En disant ces
douloureuses paroles, il appela un Afrite qui attisait un brasier, et
lui ordonna d'enlever la princesse Carathis du palais de Samarah, et de
la lui amener.

Aprs avoir donn cet ordre, le Calife et Nouronihar continurent de
marcher dans la foule silencieuse, jusqu'au moment o ils entendirent
parler au bout d'une galerie. Prsumant que c'taient des malheureux
qui, comme eux, n'avaient pas encore reu leur arrt final, ils se
dirigrent d'aprs le son des voix, et trouvrent qu'elles partaient
d'une petite chambre quarre, o sur des sofas taient assis quatre
jeunes hommes de bonne mine et une belle femme, qui s'entretenaient
tristement  la lueur d'une lampe. Ils avaient tous l'air morne et
abattu, et deux d'entr'eux s'embrassaient avec beaucoup
d'attendrissement. En voyant entrer le Calife et la fille de Fakreddin,
ils se levrent civilement, les salurent et leur firent place. Ensuite,
celui qui paraissait le plus distingu de la compagnie, s'adressant au
Calife, lui dit: Etranger, qui sans doute tes dans la mme horrible
attente que nous, puisque vous ne portez pas encore la main droite sur
votre coeur; si vous venez passer avec nous les affreux moments qui
doivent s'couler jusqu' notre commun chtiment, daignez nous raconter
les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal, et nous vous
apprendrons les ntres, qui ne mritent que trop d'tre entendues. Se
retracer ses crimes, quoiqu'il ne soit plus temps de s'en repentir, est
la seule occupation qui convienne  des malheureux tels que nous.

Le Calife et Nouronihar consentirent  cette proposition, et Vathek
prenant la parole, leur fit, non sans gmir, un sincre rcit de tout ce
qui lui tait arriv. Lorsqu'il eut fini sa pnible narration, le jeune
homme qui lui avait parl, commena la sienne de la manire suivante.

Histoire des deux Princes amis, Alasi et Firouz, enferms dans le palais
du feu souterrain.

Histoire du Prince Barkiarokh enferm dans le palais du feu souterrain.

Histoire du Prince Kalilah et de la Princesse Zulkais enferms dans le
palais du feu souterrain.

Le troisime Prince en tait au milieu de son rcit, quand il fut
interrompu par un bruit qui fit trembler et entr'ouvrir la vote.
Bientt aprs, une vapeur se dissipant peu--peu, laissa voir Carathis
sur le dos de l'Afrite, qui se plaignait horriblement de son fardeau.
Elle sauta  terre, et s'approchant de son fils, lui dit: Que fais-tu
ici dans cette petite chambre? Voyant que les Dives t'obissent, j'ai
cru que tu tais plac sur le trne des Rois pradamites.

Femme excrable, rpondit le Calife, que maudit soit le jour o tu m'as
mis au monde! Va, suis cet Afrite, qu'il te mne dans la salle du
prophte Suleman; l, tu apprendras  quoi est destin ce palais qui
t'a paru si dsirable, et combien je dois abhorrer les connaissances
impies que tu m'as donnes!--La puissance o tu es parvenu, t'a-t-elle
troubl la tte, rpliqua Carathis? Je ne demande pas mieux que de
rendre mes hommages  Suleman le prophte. Il faut pourtant que tu
saches que l'Afrite m'ayant dit que ni toi ni moi ne retournerions 
Samarah, je l'ai pri de me laisser mettre ordre  mes affaires, et
qu'il a eu la politesse d'y consentir. Je n'ai pas manqu de mettre 
profit ces instants; j'ai mis le feu  notre tour, o j'ai brl tout
vif les muets, les ngresses, les torpdes et les serpents, qui pourtant
m'avaient rendu beaucoup de services, et j'en aurais fait autant au
grand visir, s'il ne m'avait pas abandonne pour Motavekel. Quant 
Bababalouk, qui avait eu la sottise de retourner  Samarah, et tout
bonnement d'y trouver des maris pour tes femmes, je l'aurais mis  la
torture, si j'en avais eu le temps; mais comme j'tais presse, je l'ai
seulement fait prendre, aprs lui avoir tendu un pige pour l'attirer
auprs de moi, aussi bien que les femmes; je les ai fait enterrer toutes
vivantes par mes ngresses, qui ont ainsi employ leurs derniers moments
 leur grande satisfaction. Pour Dilara, qui m'a toujours plu, elle a
montr son esprit en se mettant ici-prs au service d'un Mage, et je
pense qu'elle sera bientt des ntres. Vathek tait trop constern pour
exprimer l'indignation que lui causait un tel discours; il ordonna 
l'Afrite d'loigner Carathis de sa prsence, et resta dans une morne
rverie que ses compagnons n'osrent troubler.

Cependant Carathis pntra brusquement jusqu'au dme de Suleman, et
sans faire la moindre attention aux soupirs du Prophte, elle ta
audacieusement les couvercles des vases, et s'empara des talismans.
Alors, levant une voix telle qu'on n'en avait jamais entendue dans ce
funeste Empire, elle fora les Dives  lui montrer les trsors les plus
cachs, les antres les plus mystrieux, que l'Afrite lui-mme n'avait
jamais vus. Elle passa par des descentes rapides qui n'taient connues
que d'Eblis et des plus puissants de ses favoris, et pntra au moyen de
ces talismans jusqu'aux entrailles de la terre d'o souffle le Sansar,
vent glac de la mort: rien n'effrayait son coeur indomptable. Elle
trouvait cependant chez tout ce monde qui portait la main droite sur le
coeur une petite singularit qui ne lui plaisait pas.

Comme elle sortait d'un des abmes, Eblis se prsenta  ses regards.
Mais malgr tout l'imposant de sa majest, elle ne perdit pas
contenance, et lui fit mme son compliment avec beaucoup de prsence
d'esprit: ce superbe Monarque lui rpondit: Princesse, dont les
connaissances et les crimes mritent un sige lev dans mon empire,
vous faites bien d'employer le loisir qui vous reste; car les flammes et
les tourments qui s'empareront bientt de votre coeur, vous donneront
assez d'occupation. En disant ces mots, il disparut dans les draperies
de son tabernacle.

Carathis resta un peu interdite; mais rsolue d'aller jusqu'au bout, et
de suivre le conseil d'Eblis, elle assembla tous les choeurs des Ginns,
et tous les Dives pour en recevoir les hommages. Elle marchait ainsi en
triomphe,  travers une vapeur de parfums, et aux acclamations de tous
les Esprits malins dont la plupart taient de sa connaissance. Elle
allait mme dtrner un des Solimans pour prendre sa place, quand une
voix sortant de l'abme de la mort, cria: Tout est accompli! Aussitt le
front orgueilleux, de l'intrpide Princesse se couvrit des rides de
l'agonie; elle jeta un cri douloureux, et son coeur devint un brasier
ardent: elle y porta la main pour ne l'en retirer jamais.

Dans cet tat de dlire, oubliant ses vues ambitieuses et sa soif des
sciences qui doivent tre caches aux mortels, elle renversa les
offrandes que les Ginns avaient dposes  ses pieds; et maudissant
l'heure de sa naissance et le sein qui l'avait porte, elle se mit 
courir pour ne plus s'arrter, ni goter un moment de repos.

A peu prs dans ce mme temps, la mme voix avait annonc au Calife, 
Nouronihar, aux quatre Princes et  la Princesse, le dcret irrvocable.
Leurs coeurs venaient de s'embraser; et ce fut alors qu'ils perdirent le
plus prcieux des dons du ciel, l'_esprance_! Ces malheureux s'taient
spars en se jetant des regards furieux. Vathek ne voyait plus dans
ceux de Nouronihar que rage et que vengeance; elle ne voyait plus dans
les siens qu'aversion et dsespoir. Les deux Princes amis, qui jusqu'
ce moment s'taient tenus tendrement embrasss, s'loignrent l'un de
l'autre en frmissant. Kalilah et sa soeur se firent mutuellement un
geste d'imprcation. Tous, par des contorsions effroyables et des cris
touffs, tmoignrent l'horreur qu'ils avaient d'eux-mmes: tous se
plongrent dans la foule maudite pour y errer dans une ternit de
peines.

                   *       *       *       *       *

Tel fut, et tel doit tre le chtiment des passions effrnes, et des
actions atroces; telle sera la punition de la curiosit aveugle, qui
veut pntrer au-del des bornes que le Crateur a mises aux
connaissances humaines; de l'ambition, qui, voulant acqurir des
sciences rserves  de plus pures intelligences, n'acquiert qu'un
orgueil insens, et ne voit pas que l'tat de l'homme est d'tre humble
et ignorant.

Ainsi le Calife Vathek, qui, pour parvenir  une pompe vaine, et  une
puissance dfendue, s'tait noirci de mille crimes, se vit en proie 
des remords, et  une douleur sans fin et sans borne; ainsi l'humble, le
mpris Gulchenrouz, passa des sicles dans la douce tranquillit et le
bonheur de l'enfance.


FIN.




NOTES.


PAGE 1.

  [1] _Calife._--Chez les Mahomtans, ce titre comprend  la fois les
    caractres runis de prophte, de prtre et de roi; on l'emploie
    pour signifier le Vicaire de Dieu sur la terre.--_Etat de l'Empire
    Ottoman, par Habesci, pag. 9. d'Herbelot, page 985._

  [2] _Expirait  l'instant._--L'auteur de Nighiaristan nous a conserv
    ce qui vient  l'appui de ce rcit; et il n'y a aucune histoire de
    Vathek, dans laquelle il ne soit fait mention de son oeil terrible.

PAGE 2.

  [3] _Omar Ben Abdalaziz._--Calife distingu de tous les autres par sa
    temprance, et son abngation de lui-mme; au point que l'on croit
    qu'il a t reu dans le sein de Mahomet, en rcompense de son
    abstinence exemplaire dans un sicle de corruption.--_D'Herbelot, p.
    690._

  [4] _Samarah._--Ville de l'Iraque Babylonien, que l'on suppose avoir
    t situe sur le lieu o Nembrod leva sa tour. Khondemir raconte
    dans la vie de Motassem, que ce prince quitta Bagdad pour terminer
    les disputes qui s'levaient continuellement entre les habitants de
    cette ville et ses esclaves Turcs; et qu'il choisit une situation
    dans la plaine de Catoul, o il btit Samarah. On assure qu'il avait
    dans les curies de cette ville cent trente mille chevaux pies, dont
    chacun transporta par son ordre un sac de terre sur la place qu'il
    avait choisie: de cet amas norme, il se forma une lvation qui
    dominait sur toute l'tendue de Samarah, et qui servit de base  son
    magnifique palais.--_D'Herbelot, p. 752. 808. 985. Anecdotes Arabes,
    p. 413._

PAGE 3.

  [5] _Mani._--Cet artiste vivait sous le rgne de Schabur ou Sapor,
    fils d'Ardschir Babegan; il tait peintre et sculpteur de
    profession, et il fut fondateur de la secte des
    Manichens.--_D'Herbelot, p. 548._

PAGE 23.

  [6] _Giaour._--Infidle.

PAGE 56.

  [7] _Vases de Fagfouri._--Les Orientaux donnent le nom de Fagfouri 
    la porcelaine de la Chine, dont l'usage est ancien chez eux. Ils
    appellent l'Empereur de la Chine, le Fagfour.

PAGE 57.

  [8] _Istakhar._--Cette cit tait, sous les Rois des trois premires
    races, l'ancienne Perspolis, la capitale de la Perse. L'auteur du
    Lebtarikh dit que Kischtab tablit son sjour dans cette ville;
    qu'il y rigea plusieurs temples consacrs  l'lment du feu; et
    qu'il fit creuser pour lui-mme et ses successeurs, des spulcres
    dans les rochers de la montagne qui communiquaient  la cit. Les
    ruines qui restent encore des colonnes et des figures mutiles par
    Alexandre et par le temps, prouvent videmment que ces anciens
    potentats avaient choisi cet endroit pour leur
    spulture.--_D'Herbelot, p. 327._

  [9] _Gian Ben Gian._--Par ce nom l'on distinguait le Monarque de cette
    espce d'tres appels par les Arabes, _Gian_, ou _Ginn_ qui
    signifie Gnie, et par les Tarikhs _Thabari_, Feez ou Fes. Gian Ben
    Gian tait fameux par ses expditions guerrires et par ses difices
    prodigieux; suivant les crivains Orientaux, les pyramides d'Egypte
    taient au nombre des monuments de sa puissance.--_D'Herbelot, p.
    396. Bailly, sur l'Atlantide, p. 147._

  [10] _Sultans pradamites._--Ces Monarques, qui taient au nombre de
    soixante-douze, avaient chacun le gouvernement d'une espce
    distincte d'tres raisonnables, antrieurs  l'existence
    d'Adam.--_D'Herbelot, p. 820._

PAGE 59.

  [11] _Rocnabad._--Le ruisseau de ce nom coule prs de la cit de
    Schiraz. Ses eaux sont extraordinairement claires et limpides, et
    ses bords couverts de la plus belle verdure.

PAGE 62.

  [12] _Pots remplis de scorpions._--C'tait un got de famille.
    Motavekel, frre de Vathek, rgalait ses convives de la mme manire
    et s'amusait aussi quelquefois  les gurir avec une thriaque
    admirable.--_D'Herbelot, p. 641._

  [13] _Moullahs._--Titre de ceux qui, chez les Mahomtans, taient
    levs dans la science des lois: de leur classe on tirait les Juges
    des villes et des provinces.

PAGE 63.

  [14] _Bababalouk, hors de lui._--L'normit de la profanation de
    Vathek ne peut tre sentie que par un Musulman orthodoxe, ou par
    quelqu'un qui se rappelle l'ablution et la prire indispensablement
    requises en pareil cas.--_Disc. prl. de Sale, p. 139. Alcoran,
    chap. iv. Etat de l'Empire Ottoman, par Habetei, p. 93._

PAGE 65.

  [15] _Vin de Schiraz._--Schiraz tait fameuse dans l'Orient pour les
    vins de diffrentes sortes qu'elle produisait, mais particulirement
    pour son vin rouge, qui tait mme plus estim que le vin blanc de
    Kirmith.

PAGE 80.

  [16] _Des fours d'argent._--Les fours portatifs taient une partie des
    meubles des voyageurs Orientaux. S. Jrme (_Compl. 8. 10._) les a
    dcrits en dtail. Ceux des Califes taient de la mme espce,
    except qu'ils taient d'argent au lieu de cuivre.

PAGE 81.

  [17] _La Simorgue._--C'est cet oiseau chimrique de l'Orient dont on
    dit tant de merveilles. Il avait non-seulement le don de la raison,
    mais encore la connaissance de toutes les langues; d'o l'on peut
    conclure que c'tait un gnie sous une forme emprunte. Cette
    crature rapporte d'elle-mme qu'elle avait vu douze fois commencer
    et finir la grande rvolution de sept mille ans, et que dans sa
    dure, le monde avait t sept fois dpeupl, et sept fois repeupl
    d'habitants. Elle est reprsente comme la grande amie de la race
    d'Adam et l'ennemie la plus dcide des Dives. Tahamurath et Aherman
    apprirent par ses prdictions tout ce qui devait leur arriver, et
    ils obtinrent qu'elle les seconderait dans toutes leurs entreprises.
    Tahamurath, arm du bouclier de Gian Ben Gian, fut port dans l'air
    par la Simorgue, au-dessus du noir dsert jusqu' la montagne de
    Caf; le panache de son casque tait de plumes tires du sein de cet
    oiseau. La Simorgue tait invulnrable dans les combats, et les
    hros qu'elle favorisait, ne manquaient jamais de russir.
    Quoiqu'elle ft assez puissante pour exterminer ses ennemis,
    cependant on supposait qu'il lui tait interdit d'exercer ce fatal
    pouvoir. Pour prouver combien la Providence est universelle dans le
    soin qu'elle prend des tres crs, Sadi prtend que la Simorgue,
    malgr sa masse immense, n'est pas embarrasse de trouver sa
    nourriture sur la montagne de Caf.

PAGE 82.

  [18] _Afrites._--C'tait une espce de Mduse ou Lamie, le plus
    terrible et le plus cruel de tous les ordres des Dives.

PAGE 88.

  [19] _Le Bismillah._--Ce mot qui est  la tte de tous les chapitres
    de l'Alcoran, except le dix-neuvime, signifie Au nom du Dieu
    trs-misricordieux.

PAGE 90.

  [20] _Tecthravan._--Cette espce de trne ambulant, quoique plus
    commun  prsent que dans le temps de Vathek, est encore rserv aux
    personnes du premier rang.

PAGE 103.

  [21] _Des petits plats d'abomination._--Le Koran a tabli diverses
    distinctions, relativement  diffrentes sortes de nourritures; et
    beaucoup de Mahomtans sont assez scrupuleux pour ne pas toucher 
    la viande de certains animaux, sur lesquels on a oubli de
    prononcer,  l'instant de leur mort, le mot de Bismillah.--_Crm.
    Relig. vol. vii. p. 110._

PAGE 104.

  [22] _Prises._--Le mot _Pri_, dans le langage Persan, signifie cette
    belle race de cratures qui tient le milieu entre les anges et les
    hommes. Les Arabes lui donnent le nom de Ginn ou Gnie; et nous,
    d'aprs les Persans, peut-tre, nous les appelons, Fes.

PAGE 109.

  [23] _Meignoun et Leilah._--Ces personnages sont considrs par les
    Arabes comme les amants les plus beaux et les plus fidles. Leurs
    amours ont t clbres avec tous les charmes de la posie dans les
    diffrentes langues de l'Orient.

PAGE 111.

  [24] _Shaddukian et Ambreabad._--Deux villes des Pries dans la rgion
    imaginaire du Ginnistan. La premire signifie _plaisir_ et _dsir_,
    l'autre la _cit de l'ambre gris_.--Voyez _Richardson, Dissert. p.
    169._

PAGE 118.

  [25] _Sombres Goules._--_Goul_ ou _Ghul_ en Arabe, signifie un objet
    pouvantable qui te l'usage des sens. De l drive le nom de ces
    espces de monstres qui passent pour habiter les forts, les
    cimetires et les autres places dsertes. On raconte que
    non-seulement ils dchirent les vivants, mais encore dterrent les
    morts pour les dvorer.--_Richardson, dissert. p. 174, 274._ _Voyez
    aussi_ l'histoire d'Amine dans les Mille et une Nuits.

PAGE 119

  [26] _Plumes de hron toutes tincelantes d'escarboucles._--Les
    panaches de cette sorte font partie des attributs de la royaut
    Orientale.

PAGE 120.

  [27] _L'escarboucle de Giamchid._--Ce puissant Potentat tait le
    quatrime souverain de la Dynastie des Pischadians, et frre ou
    neveu de Tahamurath. Son vrai nom tait Giam ou Gem et Shilo,
    lequel, dans l'ancien langage Persan, signifie le soleil, allusion
    faite  la majest de sa personne, ou  la splendeur de ses actions.

PAGE 132.

  [28] _Les cris de Leillah-Illeilah._--Ces exclamations qui signifient,
    Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, taient ordinairement
    prononces avec une violente motion.

PAGE 135.

  [29] _Monkir et Nekir._--Deux Anges noirs, dont la fonction est
    d'examiner tous les objets concernant la foi. Quiconque ne leur rend
    pas un compte satisfaisant est certain d'tre assomm avec des
    massues de fer rouge, et d'tre tourment au-del de toute
    expression.--_Crm. Relig. vol. V. p. 101, vol. VII. p. 59, 68,
    118._

  [30] _Le pont fatal._--Ce pont, nomm Al Siral en Arabe, est suppos
    s'tendre sur le gouffre infernal. On le reprsente aussi mince que
    le fil d'une toile d'araigne et aussi troit que le tranchant de la
    lame d'un sabre.

PAGE 166.

  [31] _Eblis._--D'Herbelot prtend que ce mot est une corruption du
    grec _diabolos_. C'est une qualification confre par les Arabes au
    premier des Anges apostats. Il est reprsent comme exil dans les
    rgions infernales, pour avoir refus  Adam l'hommage que Dieu
    lui-mme avait ordonn de lui rendre.

PAGE 180.

  [32] _Balkis._--Nom de la reine de Saba, venue du Midi pour admirer la
    sagesse et la gloire de Salomon. Le Koran reprsente cette reine,
    comme une adoratrice du feu. Salomon a la rputation de l'avoir
    non-seulement traite avec magnificence, mais encore de l'avoir
    honore de son trne et de son lit.--_Alcoran chap. XXVII. et les
    notes de Sale. D'Herbelot, p. 182._

PAGE 189.

  [33] _Ouranbad._--Ce monstre est reprsent sous la figure d'une hydre
    aile, trs-froce, et tient de la classe des Rakshes, qui font leur
    nourriture ordinaire de serpents et de dragons; du Soham, qui a la
    tte d'un cheval, avec quatre yeux, et le corps d'un dragon couleur
    de feu; du Syl, espce de basilic, avec une face humaine si
    effroyable, qu'aucun mortel ne peut supporter son aspect; et ainsi
    des autres.--_Voyez les titres respectifs dans le_ Dictionnaire
    Persan, Arabe et Anglais de Richardson.

PAGE 190.

  [34] _La forteresse d'Aherman._--Dans la mythologie Orientale, Aherman
    est rput le dmon de la discorde. Les anciens romans de la Perse
    abondent en descriptions de cette forteresse, dans laquelle les
    dmons subalternes s'assemblent pour recevoir les lois de leurs
    princes; et c'est de l qu'ils partent pour aller exercer leur
    malice sur toute la terre.--_D'Herbelot, p. 71._

  [35] _Les salles d'Argenk._--Les salles de ce puissant Dive qui
    rgnait dans les montagnes de Caf, contenaient les statues des
    soixante-douze Solimans, et les portraits des diffrentes cratures
    qui leur taient attaches. Aucune d'entr'elles n'avait rien qui
    ressemblt  la figure humaine.


FIN DES NOTES.


LONDRES:

SCHULZE ET CO. POLAND STREET.






End of the Project Gutenberg EBook of Vathek, by William Beckford

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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