The Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet

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Title: Le Diable au Corps

Author: Raymond Radiguet

Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***




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RAYMOND RADIGUET



LE

DIABLE

AU CORPS

Roman

BERNARD GRASSET DITEUR

61, RUE DES SAINTS-PRES
PARIS-VIe




Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce
ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la dclaration
de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette
priode extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'prouve jamais
 cet ge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
vieillir malgr les apparences, c'est en enfant que je devais
me conduire dans une aventure o dj un homme et prouv de
l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont
de cette poque un souvenir qui n'est pas celui de leurs ans.
Que dj ceux qui m'en veulent se reprsentent ce que fut la
guerre pour tant de trs jeunes garons: quatre ans de grandes
vacances.


Nous habitions  F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient
plutt la camaraderie mixte. La sensualit, qui nat avec nous
et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.

Je n'ai jamais t un rveur. Ce qui semble rve aux autres,
plus crdules, me paraissait  moi aussi rel que le fromage
au chat, malgr la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.

La cloche se cassant, le chat en profite, mme si ce sont ses
matres qui la cassent et s'y coupent les mains.


Jusqu' douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour
une petite fille, nomme Carmen,  qui je fis tenir, par un
gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais
mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
Ma lettre lui avait t remise le matin avant qu'elle se rendt
en classe. J'avais distingu la seule fillette qui me ressemblt,
parce qu'elle tait propre, et allait  l'cole accompagne
d'une petite soeur, comme moi de mon petit frre. Afin que ces
deux tmoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque
sorte.  ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon
frre, qui ne savait pas crire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai
 mon frre mon entremise, et notre chance de tomber juste sur
deux soeurs de nos ges et doues de noms de baptme aussi exceptionnels.
J'eus la tristesse de voir que je ne m'tais pas mpris sur le bon
genre de Carmen, lorsque, aprs avoir djeun avec mes parents
qui me gtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.

 peine mes camarades  leurs pupitres--moi en haut de la classe,
accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualit de premier,
les volumes de la lecture  haute voix,--le directeur entra.
Les lves se levrent. Il tenait une lettre  la main. Mes
jambes flchirent, les volumes tombrent, et je les ramassai,
tandis que le directeur s'entretenait avec le matre. Dj,
les lves des premiers bancs se tournaient vers moi, carlate,
au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.
Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
en n'veillant, croyait-il, aucune mauvaise ide chez les lves,
me flicita d'avoir crit une lettre de douze lignes sans aucune
faute. Il me demanda si je l'avais bien crite seul, puis il
me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allmes point.
Il me morigna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
mes notions de morale fut qu'il considrait comme aussi grave
d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient
communiqu ma dclaration), que d'avoir drob une feuille de
papier  lettres. Il me menaa d'envoyer cette feuille chez moi.
Je le suppliai de n'en rien faire. Il cda, mais me dit qu'il
conservait la lettre, et qu' la premire rcidive il ne pourrait
plus cacher ma mauvaise conduite.

Ce mlange d'effronterie et de timidit droutait les miens et
les trompait, comme  l'cole ma facilit, vritable paresse,
me faisait prendre pour un bon lve.

Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don
Juan. J'en fus extrmement flatt, surtout de ce qu'il me cita
le nom d'une oeuvre que je connaissais et que ne connaissaient
pas mes camarades. Son Bonjour, Don Juan et mon sourire entendu
transformrent la classe  mon gard. Peut-tre avait-elle dj
su que j'avais charg un enfant des petites classes de porter
une lettre  une fille, comme disent les coliers dans leur
dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas
lu d'aprs son nom, mais, quand mme, ce nom m'avait inspir
confiance.

 une heure, j'avais suppli le directeur de ne rien dire 
mon pre;  quatre, je brlais de lui raconter tout. Rien ne
m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise.
Sachant que mon pre ne se fcherait pas, j'tais, somme toute,
ravi qu'il connt ma prouesse.

J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait
promis une discrtion absolue (comme  une grande personne). Mon
pre voulait savoir si je n'avais pas forg de toutes pices
ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette
visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait tre une farce.--Quoi?
dit alors le directeur surpris et trs ennuy; il vous a racont
cela? Il m'avait suppli de me taire, disant que vous le tueriez.

Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore  mon
ivresse d'homme. J'y gagnai sance tenante l'estime de mes camarades
et des clignements d'yeux du matre. Le directeur cachait sa
rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais dj: mon pre,
choqu par sa conduite, avait dcid de me laisser finir mon
anne scolaire, et de me reprendre. Nous tions alors au commencement
de juin. Ma mre ne voulant pas que cela influt sur mes prix,
mes couronnes, se rservait de dire la chose, aprs la distribution.
Ce jour venu, grce  une injustice du directeur qui craignait
confusment les suites de son mensonge, seul de la classe, je
reus la couronne d'or que mritait aussi le prix d'excellence.
Mauvais calcul: l'cole y perdit ses deux meilleurs lves, car
le pre du prix d'excellence retira son fils.

Des lves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.


Ma mre me jugeait trop jeune pour aller  Henri-IV. Dans son
esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux
ans  la maison et travaillai seul.

Je me promettais des joies sans borne, car, russissant  faire
en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux
jours mes anciens condisciples, j'tais libre plus de la moiti
du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui tait
tellement notre rivire que mes soeurs disaient, en parlant de
la Seine, une Marne. J'allais mme dans le bateau de mon pre,
malgr sa dfense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que
ma peur n'tait pas celle de lui dsobir, mais la peur tout
court. Je lisais, couch dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux
cents livres y passrent. Point ce que l'on nomme de mauvais
livres, mais plutt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins
pour le mrite. Aussi, bien plus tard,  l'ge o l'adolescence
mprise les livres de la Bibliothque rose, je pris got  leur
charme enfantin, alors qu' cette poque je ne les aurais voulu
lire pour rien au monde.

Le dsavantage de ces rcrations alternant avec le travail
tait de transformer pour moi toute l'anne en fausses vacances.
Ainsi, mon travail de chaque jour tait-il peu de chose, mais,
comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais
en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose tait le bouchon
de lige qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors
qu'il prfrerait sans doute un mois de casserole.

Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu
puisque c'tait pour moi le mme rgime. Le chat regardait toujours
le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la
cloche. Les matres eurent d'autres chats  fouetter et le chat
se rjouit.

 vrai dire, chacun se rjouissait en France. Les enfants, leurs
livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches.
Les mauvais lves profitaient du dsarroi des familles.

Nous allions chaque jour, aprs dner,  la gare de J..., 
deux kilomtres de chez nous, voir passer les trains militaires.
Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats.
Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et
en rpandaient des litres sur le quai jonch de fleurs. Tout cet
ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant
de vin gaspill, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fentres
de notre maison.

Bientt, nous n'allmes plus  J... Mes frres et mes soeurs
commenaient d'en vouloir  la guerre; ils la trouvaient longue.
Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitus  se lever tard,
il leur fallait acheter les journaux  six heures. Pauvre distraction!
Mais vers le vingt aot, ces jeunes monstres reprennent espoir.
Au lieu de quitter la table o les grandes personnes s'attardent,
il y restent pour entendre mon pre parler de dpart. Sans doute
n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager
trs loin  bicyclette. Mes frres plaisantent ma petite soeur.
Les roues de sa bicyclette ont  peine quarante centimtres de
diamtre: On te laissera seule sur la route. Ma soeur sanglote.
Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse.
Ils proposent de rparer la mienne. Ils se lvent ds l'aube
pour connatre les nouvelles. Tandis que chacun s'tonne, je
dcouvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage  bicyclette!
jusqu' la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
Ils eussent brl Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait
l'Europe tait devenu leur unique espoir.

L'gosme des enfants est-il si diffrent du ntre? L't, 
la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs
la rclament.




Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phnomnes avant-coureurs.
L'attentat autrichien, l'orage du procs Caillaux rpandaient une
atmosphre irrespirable, propice  l'extravagance. Ainsi, mon vrai
souvenir de guerre prcde la guerre.

Voici comment:

Nous nous moquions, mes frres et moi, d'un de nos voisins,
bonhomme grotesque, nain  barbiche blanche et  capuchon, conseiller
municipal, nomm Marchaud. Tout le monde l'appelait le pre
Marchaud. Bien que porte  porte, nous nous dfendions de le
saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus,
il nous aborda sur la route et nous dit: Eh bien! on ne salue
pas un conseiller municipal? Nous nous sauvmes.  partir de
cette impertinence, les hostilits furent dclares. Mais que
pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de
l'cole, et en y allant, mes frres tiraient sa sonnette, avec
d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon ge,
n'tait pas  craindre.

La veille du 14 juillet 1914, en allant  la rencontre de mes
frres, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement
devant la grille des Marchaud! Quelques tilleuls lagus cachaient
mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'aprs-midi,
leur jeune bonne, tant devenue folle, se rfugiait sur le toit
et refusait de descendre. Dj les Marchaud, pouvants par le
scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de
cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison part
abandonne. Des gens criaient, s'indignaient que ses matres
ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait
sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
J'eusse voulu pouvoir rester l toujours, mais notre bonne,
envoye par ma mre, vint nous rappeler au travail. Sans cela,
je serais priv de fte. Je partis la mort dans l'me, et priant
Dieu que la bonne ft encore sur le toit, lorsque j'irais chercher
mon pre  la gare.

Elle tait  son poste, mais les rares passants revenaient de
Paris, se dpchaient pour rentrer dner, et ne pas manquer le
bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.

Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que
de rptition plus ou moins publique. Elle devait dbuter le soir,
selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une vritable
rampe. Il y avait  la fois celles de l'avenue et celles du jardin,
car les Marchaud, malgr leur absence feinte, n'avaient os se
dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur
un pont de navire pavois, une femme aux cheveux flottants,
contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale,
d'une douceur qui donnait la chair de poule.

Les pompiers d'une petite commune tant des volontaires, ils
s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le
laitier, le ptissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
viendront teindre l'incendie, s'il ne s'est pas teint de lui-mme.
Ds la mobilisation, nos pompiers formrent en outre une sorte de
milice mystrieuse faisant des patrouilles, des manoeuvres et
des rondes de nuit. Ces braves arrivrent enfin et fendirent
la foule.

Une femme s'avana. C'tait l'pouse d'un conseiller municipal,
adversaire de Marchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait
bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine:
Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement prive,
la pauvre petite, dans cette maison o on la bat. Surtout, si c'est
la crainte d'tre renvoye, de se trouver sans place, qui la fait
agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses
gages.

Cette charit bruyante produisit un effet mdiocre sur la foule.
La dame l'ennuyait. On ne pensait qu' la capture. Les pompiers,
au nombre de six, escaladrent la grille, cernrent la maison,
grimpant de tous les cts. Mais  peine l'un d'eux apparut-il
sur le toit, que la foule, comme les enfants  Guignol, se mit
 vocifrer,  prvenir la victime.

--Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les En
voil un! En voil un! du public.  ces cris, la folle, s'armant
de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au
faite. Les cinq autres redescendirent aussitt.

Tandis que les tirs, les manges, les baraques, place de la
Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientle, une nuit
o la recette devait tre fructueuse, les plus hardis voyous
escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre
la chasse. La folle disait des choses que j'ai oublies, avec
cette profonde mlancolie rsigne que donne aux voix la certitude
qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui
prfraient ce spectacle  la foire, voulaient cependant combiner
les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle ft prise en leur
absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
D'autres, plus sages, installs sur les branches des tilleuls,
comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer
des feux de Bengale, des ptards.

On imagine l'angoisse du couple Marchaud, chez soi, enferm
au milieu de ce bruit et de ces lueurs.

Le conseiller municipal, poux de la dame charitable, grimp
sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la
couardise des propritaires. On l'applaudit.

Croyant que c'tait elle qu'on applaudissait, la folle saluait,
un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une
chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
remerciait qu'on l'et enfin comprise. Je pensai  quelque fille,
capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.

La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec
mon pre, tandis que ma mre, pour assouvir ce besoin de mal au
coeur qu'ont les enfants, conduisait les siens de mange en montagnes
russes. Certes, j'prouvais cet trange besoin plus vivement que
mes frres. J'aimais-que mon coeur batte vite et irrgulirement.
Ce spectacle, d'une posie profonde, me satisfaisait davantage.
Comme tu es ple, avait dit ma mre. Je trouvai le prtexte
des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.

--Je crains tout de mme que cela l'impressionne trop, dit-elle
 mon pre.

--Oh! rpondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder
n'importe quoi, sauf un lapin qu'on corche.

Mon pre disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce
spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi.
Je lui demandai de me prendre sur ses paules pour mieux voir. En
ralit, j'allais m'vanouir, mes jambes ne me portaient plus.

Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous
entendmes les clairons. C'tait la retraite aux flambeaux.

Cent torches clairaient soudain la folle, comme, aprs la lumire
douce des rampes, le magnsium clate pour photographier une
nouvelle toile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et
croyant  la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
fracas pouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de
pierre. Jusqu'ici j'avais essay de supporter tout, bien que
mes oreilles tintassent et que le coeur me manqut. Mais quand
j'entendis des gens crier: Elle vit encore, je tombai, sans
connaissance, des paules de mon pre.

Revenu  moi, il m'entrana au bord de la Marne. Nous y restmes
trs tard, en silence, allongs dans l'herbe.

Au retour, je crus voir derrire la grille une silhouette blanche,
le fantme de la bonne! C'tait le pre Marchaud en bonnet de
coton, contemplant les dgts, sa marquise, ses tuiles, ses
pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
dtruit.

Si j'insiste sur un tel pisode, c'est qu'il fait comprendre mieux
que tout autre l'trange priode de la guerre, et combien, plus
que le pittoresque, me frappait la posie des choses.




Nous entendmes le canon. On se battait prs de Meaux. On racontait
que des uhlans avaient t capturs prs de Lagny,  quinze kilomtres
de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie ds
les premiers jours, aprs avoir enterr dans son jardin des
pendules, des botes de sardines, je demandai  mon pre le moyen
d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me cotait le plus
de perdre.

Enfin, au moment o nous nous apprtions  la fuite, les journaux
nous apprirent que c'tait inutile.

Mes soeurs, maintenant, allaient  J... porter des paniers de poires
aux blesss. Elles avaient dcouvert un ddommagement, mdiocre, il
est vrai,  tous leurs beaux projets crouls. Quand elles arrivaient
 J..., les paniers taient presque vides!

Je devais entrer au Lyce Henri-IV; mais mon pre prfra me garder
encore un an  la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver
fut de courir chez notre marchande journaux, pour tre sr d'avoir
un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait
le samedi. Ce jour-l, je n'tais jamais lev tard.

Mais le printemps arriva, qu'gayrent mes premires incartades.
Sous prtexte de qutes, ce printemps, plusieurs fois, je me
promenai, endimanch, une jeune personne  ma droite. Je tenais
le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Ds la seconde qute,
des confrres m'apprirent  profiter de ces journes libres o
l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Ds lors, nous
nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible,
remettions  midi notre rcolte  la dame patronnesse et allions
toute la journe polissonner sur les coteaux de Chennevires.
Pour la premire fois, j'eus un ami. J'aimais  quter avec sa
soeur. Pour la premire fois, je m'entendais avec un garon aussi
prcoce que moi, admirant mme sa beaut, son effronterie. Notre
mpris commun pour ceux de notre ge nous rapprochait encore. Nous
seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin,
nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions
des hommes. Par chance, nous n'allions pas tre spars. Ren allait
dj au Lyce Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisime.
Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrme sacrifice
de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous
serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa premire
anne, c'tait s'obliger  des rptitions particulires. Les
parents de Ren n'y comprirent rien, qui, l'anne prcdente,
devant ses supplications, avaient consenti  ce qu'il n'tudit
pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils
supportaient ses autres camarades, j'tais, du moins, le seul ami
qu'ils approuvassent.

Pour la premire fois, nul jour des vacances de cette anne ne
me fut pesant. Je connus donc que personne n'chappe  son ge,
et que mon dangereux mpris s'tait fondu comme glace ds que
quelqu'un avait bien voulu prendre garde  moi, de la faon qui
me convenait. Nos commmes avances raccourcirent de moiti la
route que l'orgueil de chacun de nous avait  faire.


Le jour de la rentre des classes, Ren me fut un guide prcieux.

Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais
avancer d'un pas, j'aimais faire  pied, deux fois par jour, le
trajet qui spare Henri-IV de la gare de la Bastille, o nous
prenions notre train.

Trois ans passrent ainsi, sans autre amiti et sans autre espoir
que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les
parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble
 goter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues
faveurs que nous drobions, et qu'elles nous drobaient, sous
prtexte de jeux  gages.




La belle saison venue, mon pre aimait  nous emmener, mes frres
et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris tait
Ormesson, et de suivre le Morbras, rivire large d'un mtre,
traversant, des prairies o poussent des fleurs qu'on ne rencontre
nulle part ailleurs, et dont j'ai oubli le nom. Des touffes de
cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit o
commence l'eau. La rivire charrie au printemps des milliers de
ptales blancs et roses. Ce sont les aubpines.

Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous
prmes le train pour La Varenne, d'o nous devions nous rendre
 pied  Ormesson. Mon pre me dit que nous retrouverions  La
Varenne des gens agrables, les Grangier. Je les connaissais
pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue
d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents
parler de la visite d'un M. Grangier. Il tait venu, avec un carton
empli des oeuvres de sa fille, ge de dix-huit ans. Marthe tait
malade. Son pre aurait voulu lui faire une surprise: que ses
aquarelles figurassent dans une exposition de charit dont ma
mre tait prsidente. Ces aquarelles taient sans nulle recherche;
on y sentait la bonne lve du cours de dessin, tirant la langue,
lchant les pinceaux.

Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient.
M. et Mme Grangier devaient tre du mme ge, approchant de la
cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'ane de son mari;
son inlgance, sa taille courte, firent qu'elle me dplut au
premier coup d'oeil.

Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronait
souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles
il fallait une minute pour disparatre. Afin qu'elle et tous les
motifs de me dplaire, sans que je me reprochasse d'tre injuste,
je souhaitais qu'elle employt des faons de parler assez communes.
Sur ce point, elle me dut.

Le pre, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier,
ador de ses soldats. Mais o tait Marthe? Je tremblais  la
perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de
ses parents. Elle devait venir par le prochain train, dans un
quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu tre prte
 temps. Son frre arriverait avec elle.

Quand le train entra en gare, Marthe tait debout sur le marchepied
du wagon. Attends bien que le train s'arrte, lui cria sa mre...
Cette imprudente me charma.

Sa robe, son chapeau, trs simples, prouvaient son peu d'estime
pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main  un petit
garon qui paraissait avoir onze ans. C'tait son frre, enfant
ple, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
la maladie.

Sur la route, Marthe et moi marchions en tte. Mon pre marchait
derrire, entre les Grangier.

Mes frres, eux, billaient, avec ce nouveau petit camarade
chtif,  qui l'on dfendait de courir.

Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me rpondit
modestement que c'taient des tudes. Elle n'y attachait aucune
importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs stylises. Je
jugeai bon, pour la premire fois, de ne pas lui dire que je
trouvais ces sortes de fleurs ridicules.

Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.

--Vous ressemblez peu  madame votre mre, lui dis-je.

C'tait un madrigal.

--On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez  la maison,
je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle tait
jeune; je lui ressemble beaucoup.

Je fus attrist de cette rponse, et je priai Dieu de ne point
voir Marthe quand elle aurait l'ge de sa mre.

Voulant dissiper le malaise de cette rponse pnible, et ne
comprenant pas que, pnible, elle ne pouvait l'tre que pour
moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mre avec
mes yeux, je lui dis:

--Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses
vous iraient mieux.

Je restai terrifi, n'ayant jamais dit pareille chose  une
femme. Je pensais  la faon dont j'tais coiff, moi.

--Vous pourrez le demander  maman (comme si elle avait besoin
de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais
j'tais dj en retard et je craignais de manquer le second
train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ter mon chapeau.

Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin
la querelle  propos de ses mches?

J'essayai de deviner ses gots en littrature; je fus heureux
qu'elle connt Baudelaire et Verlaine, charm de la faon dont
elle aimait Baudelaire, qui n'tait pourtant pas la mienne.
J'y discernais une rvolte. Ses parents avaient fini par admettre
ses gots. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son
fianc, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et
s'il lui conseillait certains livres, il lui en dfendait d'autres.
Il lui avait dfendu _Les Fleurs du Mal._ Dsagrablement surpris
d'apprendre qu'elle tait fiance, je me rjouis de savoir qu'elle
dsobissait  un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe.
Aprs la premire surprise dsagrable, je me flicitai de son
troitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui
aussi got _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblt
 celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que
cela pouvait bien me faire.

Son fianc lui avait aussi dfendu les acadmies de dessin. Moi
qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant
que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge
ne ft dcouvert, je la priai de n'en point parler  mon pre. Il
ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
rendre  la Grande-Chaumire. Car je ne voulais pas qu'elle pt se
figurer que je cachais l'acadmie  mes parents, parce qu'ils me
dfendaient de voir des femmes nues. J'tais heureux qu'il se ft
un secret entre nous, et moi, timide, me sentais dj tyrannique
avec elle.

J'tais fier aussi d'tre prfr  la campagne, car nous n'avions
pas encore fait allusion au dcor de notre promenade. Quelquefois
ses parents l'appelaient: Regarde, Marthe,  ta droite, comme les
coteaux de Chennevires sont jolis, ou bien, son frre s'approchait
d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir.
Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils
ne se fchassent point.

Nous nous assmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur,
je regrettais d'avoir t si loin, et d'avoir tellement prcipit
les choses. Aprs une conversation moins sentimentale, plus
naturelle, pensai-je, je pourrais blouir Marthe, et m'attirer
la bienveillance de ses parents, en racontant le pass de ce
village. Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes,
et pensais qu'aprs tout ce qui s'tait pass, une conversation
tellement en dehors de nos inquitudes communes ne pourrait que
rompre le charme. Je croyais qu'il s'tait pass des choses graves.
C'tait d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite,
parce que Marthe avait fauss notre conversation dans le mme
sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me
figurais lui avoir adress des paroles significatives. Je croyais
avoir dclar mon amour  une personne insensible. J'oubliais
que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvnient
tout ce que j'avais dit  leur fille; mais, moi, aurais-je pu le
lui dire en leur prsence?

--Marthe ne m'intimide pas, me rptais-je. Donc, seuls, ses
parents et mon pre m'empchent de me pencher sur son cou et de
l'embrasser.

Profondment en moi, un autre garon se flicitait de ces trouble-ftes.
Celui-ci pensait:

--Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je
n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.

Ainsi triche le timide.


Nous reprenions le train  la gare de Sucy. Ayant une bonne
demi-heure  l'attendre, nous nous assmes  la terrasse d'un
caf. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient.
Ils rappelaient  sa fille que je n'tais encore qu'un lycen,
qui passerait son baccalaurat dans un an. Marthe voulut boire
de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me
serais cru dshonor en buvant de la grenadine. Mon pre n'y
comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apritifs.
Je tremblai qu'il me plaisantt sur ma sagesse. Il le fit, mais
 mots couverts, de faon que Marthe ne devint pas que je buvais
de la grenadine pour faire comme elle.

Arrivs  F..., nous dmes adieu aux Grangier. Je promis  Marthe
de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le
Mot_ et _Une Saison en enfer._

--Encore un titre qui plairait  mon fianc!

Elle riait.

--Voyons, Marthe! dit, fronant les sourcils, sa mre qu'un tel
manque de soumission choquait toujours.

Mon pre et mes frres s'taient ennuys, qu'importe! Le bonheur
est goste.




Le lendemain, au lyce, je n'prouvai pas le besoin de raconter
 Ren,  qui je disais tout, ma journe du dimanche. Mais je
n'tais pas d'humeur  supporter qu'il me raillt de n'avoir pas
embrass Marthe en cachette. Autre chose m'tonnait; c'est qu'aujourd'hui
je trouvai Ren moins diffrent de mes camarades.


Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en tais  Ren,  mes parents,
 mes soeurs.


Je me promettais bien cet effort de volont de ne pas venir la
voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir,
ne pouvant attendre, je sus trouver  ma faiblesse de bonnes
excuses qui me permissent de porter aprs dner le livre et les
journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de
mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai
bien l'y contraindre.

Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu' sa
maison. Alors, craignant de la dranger pendant son repas, j'attendis,
en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant
ce temps mes palpitations de coeur s'arrteraient. Elles augmentaient,
au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
minutes, d'une fentre voisine, une femme me regardait curieusement,
voulant savoir ce que je faisais, rfugi contre cette porte. Elle
me dcida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai  la
domestique si Madame tait chez elle. Presque aussitt, Mme Grangier
parut dans la petite pice o l'on m'avait introduit. Je sursautai,
comme si la domestique et d comprendre que j'avais demand
Madame par convenance et que je voulais voir Mademoiselle.
Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la dranger 
pareille heure, comme s'il et t une heure du matin: ne pouvant
venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux  sa fille.

--Cela tombe  merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait
pu vous recevoir. Son fianc a obtenu une permission, quinze
jours plus tt qu'il ne pensait. Il est arriv hier, et Marthe
dne ce soir chez ses futurs beaux-parents.

Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la
revoir jamais, croyais-je, m'efforai de ne plus penser  Marthe,
et, par cela mme, ne pensant qu' elle.


Pourtant, un mois aprs, un matin, sautant de mon wagon  la
gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle
allait choisir dans des magasins diffrentes choses, en vue de
son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu' Henri-IV.

--Tiens! dit-elle, l'anne prochaine, quand vous serez en seconde,
vous aurez mon beau-pre pour professeur de gographie.

Vex qu'elle me parlt tudes, comme si aucune autre conversation
n'et t de mon ge, je lui rpondis aigrement que ce serait
assez drle.

Elle frona les sourcils. Je pensai  sa mre.

Nous arrivions  Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces
paroles que je croyais blessantes, je dcidai d'entrer en classe
une heure plus tard, aprs le cours de dessin. Je fus heureux
qu'en cette circonstance Marthe ne montrt pas de sagesse, ne me
ft aucun reproche, et, plutt, semblt me remercier d'un tel
sacrifice, en ralit nul. Je lui fus reconnaissant qu'en change
elle ne me propost point de l'accompagner dans ses courses,
mais qu'elle me donnt son temps comme je lui donnais le mien.

Nous tions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures
sonnrent  l'horloge du Snat. Je renonai au lyce. J'avais
dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude
un collgien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste
les plus rares  la Bourse aux timbres, qui se tient derrire
le Guignol des Champs-lyses.

Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle djeunait
chez ses beaux-parents, je dcidai de la rsoudre  rester avec moi.
La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore
habitue  ce qu'on abandonnt pour elle tous ses devoirs de classe.
Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas
le courage de me rappeler que j'aurais d tre assis sur les bancs de
Henri-IV.

Nous restions immobiles. Ainsi doit tre le bonheur. Un chien sauta
du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, aprs
la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rves.
Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en
augurai mal pour notre entente.

--Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser
d'tre debout.

Elle portait une robe de foulard, chiffonne depuis qu'elle s'tait
assise. Je ne pus m'empcher d'imaginer les dessins que le cannage
imprime sur la peau.

--Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous tes
dcid  ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la premire
fois allusion  ce que je ngligeais pour elle.

Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empchant
de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple,
vitant le rose, qui m'importune, et qui tait sa couleur favorite.

Aprs ces premires victoires, il fallait obtenir de Marthe
qu'elle ne djeunt pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas
qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en
ma compagnie, je cherchai ce qui la dterminerait  me suivre
dans l'cole buissonnire. Elle rvait de connatre un bar amricain.
Elle n'avait jamais os demander  son fianc de l'y conduire.
D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prtexte.  son
refus, empreint d'une vritable dception, je pensai qu'elle
viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant us de tout pour la
convaincre, et n'insistant mme plus, je l'accompagnai chez ses
beaux-parents, dans l'tat d'esprit d'un condamn  mort esprant
jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route
du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se
produist. Mais soudain, Marthe, frappant  la vitre, arrta
le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.

Elle me dit:

--Attendez-moi une seconde. Je vais tlphoner  ma belle-mre
que je suis dans un quartier trop loign pour arriver  temps.

Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience,
j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une  une des
roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas
tant au plaisir de Marthe qu' la ncessit pour elle de mentir
encore ce soir pour expliquer  ses parents d'o venaient les
roses. Notre projet, lors de la premire rencontre, d'aller 
une acadmie de dessin; le mensonge du tlphone qu'elle rpterait,
ce soir,  ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des
roses, m'taient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant
souvent embrass, sans grand plaisir, des lvres de petites filles,
et oubliant que c'tait parce que je ne les aimais pas, je dsirais
peu les lvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicit m'tait
reste, jusqu' ce jour, inconnue.

Marthe sortait de la poste, rayonnante, aprs le premier mensonge.
Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.

Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche
du barman, la grce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent,
les noms bizarres ou potiques des mlanges. Elle respirait de
temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire
une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journe.
Je lui demandai de me montrer une photographie de son fianc. Je le
trouvai beau. Sentant dj quelle importance elle attachait  mes
opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu' lui dire qu'il tait trs
beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner  penser
que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait
jeter le trouble dans l'me de Marthe, et, de plus, m'attirer sa
reconnaissance.

Mais, l'aprs-midi, il fallut songer au motif de son voyage.
Son fianc, dont elle savait les gots, s'en tait remis compltement
 elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mre voulait 
toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce
jour-l, choisir quelques meubles pour leur chambre  coucher.
Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrme plaisir ou
dplaisir  aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un
effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille
qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon coeur.

Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance.
Il fallait donc l'aider  choisir une chambre pour elle et un autre!
Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour
moi.

J'oubliais si vite son fianc, qu'au bout d'un quart d'heure de
marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre,
un autre dormirait auprs d'elle.

Son fianc gotait le style Louis XV.

Le mauvais got de Marthe tait autre; elle aurait plutt vers
dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'tait
 qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant
ce qui la tentait, il me fallait lui dsigner le contraire, qui ne
me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de cder
 ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
drangeait moins son oeil.

Elle murmurait: Lui qui voulait une chambre rose. N'osant mme
plus m'avouer ses propres gots, elle les attribuait  son fianc.
Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.

Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. Si elle ne
m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me cder, de
sacrifier ses prfrences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?
Je n'en trouvai aucune. La plus modeste et t encore de me dire
que Marthe m'aimait. Pourtant j'tais sr du contraire.

Marthe m'avait dit: Au moins laissons-lui l'toffe
rose.--Laissons-lui! Rien que pour ce mot, je me sentais
prs de lcher prise. Mais lui laisser l'toffe rose quivalait
 tout abandonner. Je reprsentai  Marthe combien ces murs
roses gcheraient les meubles simples que nous avions choisis,
et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire
peindre les murs de sa chambre  la chaux!

C'tait le coup de grce. Toute la journe Marthe avait t
tellement harcele qu'elle le reut sans rvolte. Elle se contenta
de me dire: En effet, vous avez raison.

 la fin de cette journe reintante, je me flicitai du pas
que j'avais fait. J'tais parvenu  transformer, meuble  meuble,
ce mariage d'amour, ou plutt d'amourette, en un mariage de
raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place,
chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
mariage d'amour.

En me quittant, ce soir-l, au lieu d'viter dsormais mes conseils,
elle m'avait pri de l'aider les jours suivants dans le choix de ses
autres meubles. Je le lui promis, mais  condition qu'elle me
jurt de ne jamais le dire  son fianc, puisque la seule raison
qui pt  la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de
l'amour pour Marthe, c'tait de penser que tout sortait d'elle,
de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.

Quand je rentrai  la maison, je crus lire dans le regard de
mon pre qu'il avait dj appris mon escapade. Naturellement
il ne savait rien; comment et-il pu le savoir?

Bah! Jacques s'habituera bien  cette chambre, avait dit Marthe.
En me couchant, je me rptai que, si elle songeait  son mariage
avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre
sorte qu'elle ne l'avait fait les jours prcdents. Pour moi,
quelle que ft l'issue de cette idylle, j'tais, d'avance, bien
veng de son Jacques: je pensais  la nuit de noces dans cette
chambre austre, dans ma chambre!

Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait
apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai,
jetant les autres dans la bote de notre grille. Procd trop
simple pour ne pas en user toujours.

Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'tais amoureux
de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'tait que le prtexte de
cette cole buissonnire. Et la preuve, c'est qu'aprs avoir got
en compagnie de Marthe aux charmes de la libert, je voulus y goter
seul, puis faire des adeptes. La libert me devint vite une drogue.

L'anne scolaire touchait  sa fin, et je voyais avec terreur
que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais
le renvoi du collge, un drame enfin, qui clturt cette priode.

 force de vivre dans les mmes ides, de ne voir qu'une chose,
si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses
dsirs. Certes, je ne cherchais pas  faire de la peine  mon
pre; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire
le plus. Lesclasses m'avaient toujours t un supplice; Marthe et
la libert avaient achev de me les rendre intolrables. Je me
rendais bien compte que, si j'aimais moins Ren, c'tait simplement
parce qu'il me rappelait quelque chose du collge. Je souffrais,
et cette crainte me rendait mme physiquement malade,  l'ide de me
retrouver, l'anne suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.

Pour le malheur de Ren, je lui avais trop bien fait partager mon
vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annona qu'il tait
renvoy de Henri-IV, je crus l'tre moi-mme. Il fallait l'apprendre
 mon pre, car il me saurait gr de le lui dire moi-mme, avant la
lettre du censeur, lettre trop grave  subtiliser.

Nous tions un mercredi. Le lendemain, jour de cong, j'attendis
que mon pre ft  Paris pour prvenir ma mre. La perspective de
quatre jours de trouble dans son mnage l'alarma plus que la nouvelle.
Puis, je partis au bord de la Marne, o Marthe m'avait dit qu'elle
me rejoindrait peut-tre. Elle n'y tait pas. Ce fut une chance.
Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise nergie, j'aurais
pu, ensuite, lutter contre mon pre; tandis que, l'orage clatant
aprs une journe de vide, de tristesse, je rentrai le front bas,
comme il convenait. Je revins chez nous un peu aprs l'heure o
je savais que mon pre avait coutume d'y tre. Il savait donc.
Je me promenai dans le jardin, attendant que mon pre me ft venir.
Mes soeurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un
de mes frres, assez excit par l'orage, me dit de me rendre dans
la chambre o mon pre s'tait rendu.

Des clats de voix, des menaces, m'eussent permis la rvolte. Ce
fut pire. Mon pre se taisait; ensuite, sans aucune colre, avec
une voix mme plus douce que de coutume, il me dit:

--Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?

Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim
d'abeilles, bourdonnaient dans ma tte.  une volont, j'eusse pu
opposer la mienne, mme impuissante. Mais devant une telle douceur,
je ne pensais qu' me soumettre.

--Ce que tu m'ordonneras de faire.

--Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laiss agir comme tu
voulais; continue. Sans doute auras-tu  coeur de m'en faire repentir.

Dans l'extrme jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, 
croire que les larmes ddommagent de tout. Mon pre ne me demandait
mme pas de larmes. Devant sa gnrosit, j'avais honte du prsent
et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais.
Au moins que ce mensonge le rconforte, pensai-je, en attendant
de lui tre une source de nouvelles peines. Ou plutt non, je cherche
encore  me mentir  moi-mme. Ce que je voulais, c'tait faire un
travail, gure plus fatigant qu'une promenade, et qui laisst comme
elle,  mon esprit, la libert de ne pas se dtacher de Marthe une
minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais os le
dire. Encore une fois, mon pre ne dit pas non,  condition que je
continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais d apprendre au
collge, mais avec la libert de peindre.

Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un
de vue, il sufft de manquer une fois un rendez-vous.  force
de penser  Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit
agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de
notre chambre.  force de le voir, ils ne le voient plus.

Chose incroyable! J'avais mme pris got au travail. Je n'avais
pas menti comme je le craignais.

Lorsque quelque chose, venu de l'extrieur, m'obligeait  penser
moins paresseusement  Marthe, j'y pensais sans amour, avec la
mlancolie que l'on prouve pour ce qui aurait pu tre. Bah!
me disais-je, c'et t trop beau. On ne peut  la fois choisir
le lit et coucher dedans.




Une chose tonnait mon pre. La lettre du censeur n'arrivait
pas. Il me fit  ce sujet sa premire scne, croyant que j'avais
soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer
gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence.
En ralit, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoy
du collge, mais je me trompais. Aussi, mon pre ne comprit-il
rien lorsque, au dbut des vacances, nous remes une lettre du
proviseur.

Il demandait si j'tais malade et s'il fallait m'inscrire pour
l'anne suivante.




La joie de donner enfin satisfaction  mon pre comblait un peu
le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais
ne plus aimer Marthe, je la considrais du moins comme le seul
amour qui et t digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.


J'tais dans ces dispositions de coeur quand,  la fin de novembre,
un mois aprs avoir reu une lettre de faire-part de son mariage,
je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui
commenait par ces lignes: Je ne comprends rien  votre silence.
Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oubli
que vous avez choisi mes meubles?...

Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu' la Marne. Chaque
trottoir runissait au plus une douzaine de villas. Je m'tonnai
que la sienne ft si grande. En ralit, Marthe habitait seulement
le haut, les propritaires et un vieux mnage se partageant le bas.

Quand j'arrivai pour goter, il faisait dj nuit. Seule une
fentre,  dfaut d'une prsence humaine, rvlait celle du feu. 
voir cette fentre illumine par des flammes ingales, comme des
vagues, je crus  un commencement d'incendie. La porte de fer
du jardin tait entrouverte. Je m'tonnai d'une semblable ngligence.
Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant
les trois marches du perron, je me dcidai  frapper contre les
vitres du rez-de-chausse de droite, derrire lesquelles j'entendais
des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai o
demeurait Mme Lacombe (tel tait le nouveau nom de Marthe): C'est
au-dessus. Je montai l'escalier dans le noir, trbuchant, me
cognant, et mourant de crainte qu'il ft arriv quelque malheur.
Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter
au cou, comme les gens qui se connaissent  peine, aprs avoir
chapp au naufrage. Elle n'y et rien compris. Sans doute me
trouva-t-elle l'air gar, car, avant toute chose, je lui demandai
pourquoi il y avait le feu.

--C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la chemine du
salon un feu de bois d'olivier,  la lueur duquel je lisais.

En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu
encombre de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux
comme un poil de bte, rtrcissaient jusqu' lui donner l'aspect
d'une bote, je fus  la fois heureux et malheureux comme un
dramaturge qui, voyant sa pice, y dcouvre trop tard des fautes.

Marthe s'tait de nouveau tendue le long de la chemine, tisonnant
la braise, et prenant garde  ne pas mler quelque parcelle noire
aux cendres.

--Vous n'aimez peut-tre pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes
beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur
proprit du Midi.

Marthe semblait s'excuser d'un dtail de son cru, dans cette
chambre qui tait mon oeuvre. Peut-tre cet lment dtruisait-il
un tout, qu'elle comprenait mal.

Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait
comme moi de se sentir brlante d'un ct, pour se retourner de
l'autre. Son visage calme et srieux ne m'avait jamais paru plus
beau que dans cette lumire sauvage. A ne pas se rpandre dans
la pice, cette lumire gardait toute sa force. Ds qu'on s'en
loignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.


Marthe ignorait ce que c'est que d'tre mutine. Dans son enjouement,
elle restait grave.

Mon esprit s'engourdissait peu  peu auprs d'elle, je la trouvai
diffrente. C'est que, maintenant que j'tais sr de ne plus
l'aimer, je commenais  l'aimer. Je me sentais incapable de
calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore
 ce moment-l, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout 
coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert
les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'tais amoureux de Marthe.
Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour tait mort, et qu'une
belle amiti le remplacerait. Cette longue perspective d'amiti
me fit admettre soudain combien un autre sentiment et t criminel,
lsant un homme qui l'aimait,  qui elle devait appartenir, et qui
ne pouvait la voir.

Pourtant, autre chose m'aurait d renseigner sur mes vritables
sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe,
mon prtendu amour ne m'empchait pas de la juger, de trouver
laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart
des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne
pensais pas comme elle, je me donnais tort. Aprs la grossiret
de mes premiers dsirs, c'tait la douceur d'un sentiment plus
profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien
entreprendre de ce que je m'tais promis. Je commenais  respecter
Marthe, parce que je commenais  l'aimer.

Je revins tous les soirs; je ne pensai mme pas  la prier de me
montrer sa chambre, encore moins  lui demander comment Jacques
trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces
fianailles ternelles, nos corps tendus prs de la chemine,
se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un
seul de mes gestes ne sufft  chasser le bonheur.

Mais Marthe, qui gotait le mme charme, croyait le goter seule.
Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indiffrence. Pensant que
je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce
salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher  elle.

Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.

Je me sentais tellement prs de Marthe, avec la certitude que
nous pensions en mme temps aux mmes choses, que lui parler
m'et sembl absurde, comme de parler haut quand on est seul.
Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse et t de
me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole
ou le geste, tout en dplorant qu'il n'en existt point de plus
subtils.

 me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce
mutisme dlicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus
en plus. Elle se sentait prte  tout pour me distraire.

Sa chevelure dnoue, elle aimait dormir prs du feu. Ou plutt
je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui tait prtexte, pour
mettre ses bras autour de mon cou, et une fois rveille, les
yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rve triste. Elle
ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil
pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brlantes, et en les
effleurant  peine pour qu'elle ne se rveillt point; toutes
caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour,
mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion
puisse recourir. Moi, je les croyais permises  mon amiti. Pourtant,
je commenais  me dsesprer srieusement de ce que seul l'amour
nous donnt des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,
pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour
en avoir, j'tais mme dcid  l'amour, tout en croyant le dplorer.
Je dsirais Marthe et ne le comprenais pas.


Quand elle dormait ainsi, sa tte appuye contre un de mes bras,
je me penchais sur elle pour voir son visage entour de flammes.
C'tait jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans
pourtant que mon visage toucht le sien, je fus comme l'aiguille
qui dpasse d'un millimtre la zone interdite et appartient 
l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi
que je sentis mes lvres contre les siennes. Elle fermait encore
les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je
l'embrassai, stupfait de mon audace, alors qu'en ralit c'tait
elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attir ma
tte contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient  mon cou;
elles ne se seraient pas accroches plus furieusement dans un
naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve,
ou bien que je me noie avec elle.

Maintenant, elle s'tait assise, elle tenait ma tte sur ses
genoux, caressant mes cheveux, et me rptant doucement: Il faut
que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir. Je n'osais
pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais
longuement mes mots, construisant mes phrases de faon  ne pas
lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je
sentais combien il tait encore plus impossible de lui dire vous.
Mes larmes me brlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe,
je m'attendais toujours  l'entendre pousser un cri. Je m'accusais
d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais t fou
de poser mes lvres contre les siennes, oubliant que c'tait elle
qui m'avait embrass. Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais
revenir. Mes larmes de rage se mlaient  mes larmes de peine.
Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le pige.
Si j'avais parl, 'aurait t pour injurier Marthe. Mon silence
l'inquita; elle y voyait de la rsignation. Puisqu'il est trop
tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-tre clairvoyante,
aprs tout, j'aime autant qu'il souffre. Dans ce feu, je grelottais,
je claquais des dents.  ma vritable peine qui me sortait de
l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'tais le
spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dnouement
lui dplat. Je lui dis: Je ne m'en irai pas. Vous vous tes
moque de moi. Je ne veux plus vous voir.

Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais
pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutt chasse de chez
elle!

Mais elle sanglotait: Tu es un enfant. Tu ne comprends donc
pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.

Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle
avait des devoirs et que son mari tait  la guerre.

Elle secouait la tte: Avant toi, j'tais heureuse, je croyais
aimer mon fianc. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre.
C'est toi qui m'as montr que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est
pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir  mon mari,
mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas mchante;
bientt tu m'auras oublie. Mais je ne veux pas causer le malheur
de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!


Ce mot d'amour tait sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient
les passions que j'prouve dans la suite, jamais ne sera plus
possible l'motion adorable de voir une fille de dix-neuf ans
pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.


La saveur du premier baiser m'avait du comme un fruit que
l'on gote pour la premire fois. Ce n'est pas dans la nouveaut,
c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.
Quelques minutes aprs, non seulement j'tais habitu  la bouche
de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est
alors qu'elle parlait de m'en priver  tout jamais.

Ce soir-l, Marthe me reconduisit jusqu' la maison. Pour me
sentir plus prs d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je
la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait
pas nous revoir; au contraire, elle tait triste  la pense que
nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait
lui jurer mille folies.

Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe
repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces
enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait
m'accompagner encore. J'acceptai,  condition qu'elle me laisserait
 moiti route.

J'arrivai une demi-heure en retard pour le dner. C'tait la
premire fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon pre
fit semblant de le croire.


Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi lgrement
que dans mes rves.

Jusqu'ici tout ce que j'avais convoit, enfant, il en avait fallu
faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gtait les jouets
offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne
lui-mme! J'tais ivre de passion. Marthe tait  moi; ce n'est pas
moi qui l'avais dit, c'tait elle. Je pouvais toucher sa figure,
embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abmer,  ma guise.
Dans mon dlire, je la mordais aux endroits o sa peau tait nue,
pour que sa mre la souponnt d'avoir un amant. J'aurais voulu
pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait
le vieux sens des tatouages. Marthe disait: Oui, mords-moi,
marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...

J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le
lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-mme, comme
ses lvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses
lvres tant venue, je n'envisageai pas d'autre dlice.




Nous lisions ensemble  la lueur du feu. Elle y jetait souvent
des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. 
leur inquitude, on devinait que celles de Marthe se faisaient
de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais
pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une
seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.


Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il tait vrai que
je l'avais aime ds notre premire rencontre, me reprochait de
ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas
marie, prtendait-elle; car, si elle avait prouv pour Jacques
une sorte d'amour au dbut de leurs fianailles, celles-ci, trop
longues, par la faute de la guerre, avaient peu  peu effac
l'amour de son coeur. Elle n'aimait dj plus Jacques quand elle
l'pousa. Elle esprait que ces quinze jours de permission accords
 Jacques transformeraient peut-tre ses sentiments.

Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime
pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres taient
de quelqu'un qui souffre, mais plaant trop haut sa Marthe pour
la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la
suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui
faire: Je me trouve si grossier  ct de toi, je sens que chacune
de mes paroles te blesse. Marthe lui rpondait seulement qu'il
se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.

Nous tions alors au dbut de mars. Le printemps tait prcoce.
Les jours o elle ne m'accompagnait pas  Paris, Marthe, nue sous
un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin,
tendue devant la chemine o brlait toujours l'olivier de ses
beaux-parents. Elle leur avait demand de renouveler sa provision.
Je ne sais quelle timidit, si ce n'est celle que l'on prouve
en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais 
Daphnis. Ici c'est Chlo qui avait reu quelques leons, et
Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne
considrais-je pas Marthe plutt comme une vierge, livre, la
premire quinzaine de ses noces,  un inconnu et plusieurs fois
prise par lui de force.

Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi
qui me croyais un homme, de ne l'tre pas assez pour finir d'en
faire ma matresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais
de ne pas sortir qu'elle ne le ft.

Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918,
tout en me suppliant de ne pas me fcher, elle me fit cadeau d'un
peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez
elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en
faisais jamais. Ma robe prtexte! Car il me semblait que ce qui
jusqu'ici avait entrav mes dsirs, c'tait la peur du ridicule,
de me sentir habill, lorsqu'elle ne l'tait pas. D'abord je
pensai  mettre cette robe le jour mme. Puis, je rougis, comprenant
ce que son cadeau contenait de reproches.




Ds le dbut de notre amour, Marthe m'avait donn une clef de son
appartement, afin que je n'eusse pas  l'attendre dans le jardin,
si, par hasard, elle tait en ville. Je pouvais me servir moins
innocemment de cette clef. Nous tions un samedi. Je quittai Marthe
en lui promettant de venir djeuner le lendemain avec elle. Mais
j'tais dcid  revenir le soir aussitt que possible.

 dner, j'annonai  mes parents que j'entreprendrais le lendemain
avec Ren une longue promenade dans la fort de Snart. Je devais
pour cela partir  cinq heures du matin. Comme toute la maison
dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure  laquelle
j'tais parti, et si j'avais dcouch.

 peine avais-je fait part de ce projet  ma mre, qu'elle voulut
prparer elle-mme un panier rempli de provisions, pour la route.
J'tais constern, ce panier dtruisait tout le romanesque et le
sublime de mon acte. Moi qui gotais d'avance l'effroi de Marthe
quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant  ses
clats de rire en voyant paratre ce prince Charmant, un panier
de mnagre  son bras. J'eus beau dire  ma mre que Ren s'tait
muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Rsister davantage,
c'tait veiller les soupons.

Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres.
Tandis que ma mre emplissait le panier qui me gtait d'avance
ma premire nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise
de mes frres. Je pensai bien  le leur offrir en cachette, mais
une fois tout mang, au risque de se faire fouetter, et pour le
plaisir de me perdre, ils eussent tout racont.

Il fallait donc me rsigner, puisque nulle cachette ne semblait
assez sre.

Je m'tais jur de ne pas partir avant minuit pour tre sr que
mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures
sonnaient  la mairie, et que mes parents taient couchs depuis
quelque temps dj, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier
tage, moi au rez-de-chausse. Je n'avais pas mis mes bottines
afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les
tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile  cause
des bouteilles, j'ouvris avec prcaution une petite porte d'office.
Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant
que la lumire n'tait pas encore teinte dans la chambre de mes
parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'tais en
route. Dj la prcaution des bottines tait impossible;  cause
de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader
le mur pour ne point branler la cloche de la grille. Je m'approchai
du mur, contre lequel j'avais pris soin, aprs le dner, de poser
une chaise de jardin pour faciliter mon vasion. Ce mur tait garni
de tuiles  son fate. La pluie les rendait glissantes. Comme je
m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse dcupla le bruit
de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais
le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue
minute, je restai debout, les yeux levs vers la fentre de mes
parents, pour voir s'ils bougeaient, s'tant aperus de quelque
chose. La fentre resta vide. J'tais sauf!

Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais
cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain.
La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit
o il y et des buissons et o il tait possible de cacher le
panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hsitai
longtemps, plus ple qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite.
Je cachai tout de mme mes victuailles.

La grille de Marthe tait ferme. Je pris la clef qu'on laissait
toujours dans la bote aux lettres. Je traversai le petit jardin
sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'tai
encore mes bottines avant de prendre l'escalier.

Marthe tait si nerveuse! Peut-tre s'vanouirait-elle en me voyant
dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la
serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne rveiller
personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies.
Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai
 ttons jusqu' la chambre. Je m'arrtai avec, encore, l'envie de
fuir. Peut-tre Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais
tout  coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!

J'ouvris. Je murmurai:

--Marthe?

Elle rpondit:

--Plutt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu
ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours
plus tt?

Elle me prenait pour Jacques!

Or, si je voyais de quelle faon elle l'et accueilli, j'apprenais
du mme coup qu'elle me cachait dj quelque chose. Jacques devait
donc venir dans huit jours!

J'allumai. Elle restait tourne contre le mur. Il tait simple de
dire: C'est moi, et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai
dans le cou.

--Ta figure est toute mouille. Essuie-toi donc.

Alors, elle se retourna et poussa un cri.

D'une seconde  l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre
la peine de s'expliquer ma prsence nocturne:

--Mais mon pauvre chri, tu vas prendre mal! Dshabille-toi vite.

Elle courut ranimer le feu dans le salon.  son retour dans la
chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:

--Veux-tu que je t'aide?

Moi qui redoutais par-dessus tout le moment o je devrais me
dshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bnissais la
pluie grce  quoi ce dshabillage prenait un sens maternel.
Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour
voir si l'eau de mon grog tait chaude. Enfin, elle me trouva nu
sur le lit, me cachant  moiti sous l'dredon. Elle me gronda:
C'tait fou de rester nu; il fallait me frictionner  l'eau de
Cologne.

Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit.
Il devait tre de ma taille. Un costume de Jacques! Et je pensais
 l'arrive, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.

J'tais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'teindre.
Car, mme en ses bras, je me mfiais de ma timidit. Les tnbres
me donneraient du courage. Marthe me rpondit doucement:

--Non. Je veux te voir t'endormir.

 cette parole pleine de grce, je sentis quelque gne. J'y voyais
la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir
ma matresse et, ne pouvant deviner ma timidit maladive, admettait
que je m'endormisse auprs d'elle. Depuis quatre mois, je disais
l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes
sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'teignis
de force.

Je me retrouvai avec le trouble de tout  l'heure, avant d'entrer
chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant
l'amour ne pouvait tre bien longue. Du reste, mon imagination
se promettait de telles volupts qu'elle n'arrivait plus  les
concevoir. Pour la premire fois aussi, je redoutai de ressembler
au mari et de laisser  Marthe un mauvais souvenir de nos premiers
moments d'amour.

Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute o nous nous
dsenlames, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.

Son visage s'tait transfigur. Je m'tonnai mme de ne pas pouvoir
toucher l'aurole qui entourait vraiment sa figure, comme dans
les tableaux religieux.

Soulag de mes craintes, il m'en venait d'autres.

C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidit
n'avait oss jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartnt  son
mari plus qu'elle ne voulait le prtendre.

Comme il m'est impossible de comprendre ce que je gote la premire
fois, je devais connatre ces jouissances de l'amour chaque jour
davantage.

En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme:
la jalousie.

J'en voulais  Marthe, parce que je comprenais,  son visage
reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je
maudissais l'homme qui avait avant moi veill son corps. Je
considrai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge.  toute
autre poque, souhaiter la mort de son mari, c'et t chimre
enfantine; mais ce voeu devenait presque aussi criminel que si
j'eusse tu. Je devais  la guerre mon bonheur naissant; j'en
attendais l'apothose. J'esprais qu'elle servirait ma haine
comme un anonyme commet le crime  notre place.

Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur.
Marthe me reproche de n'avoir pas empch son mariage. Mais
alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez
ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais
appartenu  Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui,
et ne pouvant comparer, peut-tre regretterait-elle encore,
esprant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de
tout devoir  cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe
pour trouver notre bonheur criminel.

Nous pleurons ensemble de n'tre que des enfants, disposant de
peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient  personne, qu' moi,
ce serait me l'enlever, puisqu'on nous sparerait. Dj, nous
envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour.
Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature porte  la rvolte,
et, me mettant  la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle
rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille.
Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des
femmes m'aimeront, qui auront l'ge qu'elle a. Je ne pourrai que
souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes,
ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
bonheur.

Malgr mon indignation, je m'en voulais de ne point paratre assez
convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu' l'tre,
et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle rpondait:
Oui, je n'ai pas pens  cela. Je sens bien que tu ne mens pas.
Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins
solide. Alors mes consolations taient molles. J'avais l'air de
ne la dtromper que par politesse. Je lui disais: Mais non, mais
non, tu es folle. Hlas! j'tais trop sensible  la jeunesse pour
ne pas envisager que je me dtacherais de Marthe, le jour o sa
jeunesse se fanerait, et que s'panouirait la mienne.


Bien que mon amour me part avoir atteint sa forme dfinitive, il
tait  l'tat d'bauche. Il faiblissait au moindre obstacle.

Donc, les folies que cette nuit-l firent nos mes, nous fatigurent
davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer
des autres; en ralit, elles nous achevaient. Les coqs, plus
nombreux, chantaient. Ils avaient chant toute la nuit. Je m'aperus
de ce mensonge potique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce
n'tait pas extraordinaire. Mon ge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait tre que
la premire fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je
la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle
n'avait pas encore pass une nuit blanche avec Jacques.

Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel.
Nous croyons tre les premiers  ressentir certains troubles, ne
sachant pas que l'amour est comme la posie, et que tous les amants,
mme les plus mdiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je 
Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
partageais ses inquitudes: Tu me dlaisseras, d'autres hommes te
plairont, elle m'affirmait tre sre d'elle. Moi, de mon ct, je
me persuadais peu  peu que je lui resterais, mme quand elle serait
moins jeune, ma paresse finissant par faire dpendre notre ternel
bonheur de son nergie.

Le sommeil nous avait surpris dans notre nudit.  mon rveil, la
voyant dcouverte, je craignis qu'elle n'et froid. Je ttai son
corps. Il tait brlant. La voir dormir me procurait une volupt
sans gale. Au bout de dix minutes, cette volupt me parut insupportable.
J'embrassai Marthe sur l'paule. Elle ne s'veilla pas. Un second
baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un rveille-matin.
Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers,
comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit aprs avoir
rv qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rver ce qui
tait vrai, et me retrouvait au rveil.

Il tait dj onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand
nous entendmes la sonnette. Je pensai  Jacques: Pourvu qu'il
ait une arme. Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais
pas. Au contraire, j'aurais accept que ce fut Jacques,  condition
qu'il nous tut. Toute autre solution me semblait ridicule.

Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons
seul. La mort  deux n'est plus la mort, mme pour les incrdules.
Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter
ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
diffrence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?

Je n'eus pas le temps de me croire un hros, car, pensant que
peut-tre Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon
gosme. Savais-je mme, de ces deux drames, lequel tait le pire?

Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'tre tromp, et qu'on avait
sonn chez les propritaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.

--Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit tre ma mre.
J'avais compltement oubli qu'elle passerait aprs la messe.

J'tais heureux d'tre tmoin d'un de ses sacrifices. Ds qu'une
matresse, un ami, sont en retard de quelques minutes  un rendez-vous,
je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse  sa mre, je
savourais sa crainte, et que ce ft par ma faute qu'elle l'prouvt.

Nous entendmes la grille du jardin se refermer, aprs un conciliabule
(videmment, Mme Grangier demandait au rez-de-chausse si on avait
vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrire les volets et me
dit: C'tait bien elle. Je ne pus rsister au plaisir de voir,
moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe  la main,
inquite de l'absence incomprhensible de sa fille. Elle se retourna
encore vers les volets clos.




Maintenant qu'il ne me restait plus rien  dsirer, je me sentais
devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pt mentir sans
scrupules  sa mre, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir
mentir. Pourtant l'amour, qui est l'gosme  deux, sacrifie tout
 soi, et vit de mensonges. Pouss par le mme dmon, je lui fis
encore le reproche de m'avoir cach l'arrive de son mari. Jusqu'alors,
j'avais mat mon despotisme, ne me sentant pas le droit de rgner
sur Marthe. Ma duret avait des accalmies. Je gmissais: Bientt
tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il
n'est pas brutal, disait-elle. Je reprenais de plus belle: Alors
tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente:
dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.

Elle se mordait les lvres, pleurait: Qu'ai-je donc fait qui te
rende aussi mchant? Je t'en supplie, n'abme pas notre premier
jour de bonheur.

--Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton
premier jour de bonheur.

Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais
rien de ce que je disais, et pourtant j'prouvais le besoin de le
dire. Il m'tait impossible d'expliquer  Marthe que mon amour
grandissait. Sans doute atteignait-il l'ge ingrat, et cette
taquinerie froce, c'tait la mue de l'amour devenant passion.
Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.




La bonne des propritaires glissa des lettres sous la porte. Marthe
les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme rponse  mes doutes:
Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble. J'eus honte. Je lui
demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un
de ces rflexes qui nous poussent aux pires bravades, dchira une
des enveloppes. Difficile  dchirer, la lettre devait tre longue.
Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je dtestais
cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir.
Je fis, malgr tout, un effort et, voulant qu'elle ne dchirt point
la seconde lettre, je gardai pour moi que d'aprs cette scne il
tait impossible que Marthe ne ft pas mchante. Sur ma demande,
elle la lut. Un rflexe pouvait lui faire dchirer la premire
lettre, mais non lui faire dire, aprs avoir parcouru la seconde:
Le ciel nous rcompense de n'avoir pas dchir la lettre. Jacques
m'y annonce que les permissions viennent d'tre suspendues dans
son secteur, il ne viendra pas avant un mois.

L'amour seul excuse de telles fautes de got.


Ce mari commenait  me gner, plus que s'il avait t l et que
s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain
l'importance d'un spectre. Nous djeunmes tard. Vers cinq heures,
nous allmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupfaite
lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'oeil de
la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de
l'indcence de notre tenue, nos corps colls l'un contre l'autre.
Nos doigts s'enlaaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait
pousser les promeneurs  chapeau de paille, comme la pluie les
champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait
bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
m'interrogeait pour savoir comment je m'tais enfui de la maison.
Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait,
en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant
de risques. Nous repassmes chez elle pour y dposer le panier.
 vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux
armes, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin tait si
choquante que je la gardai pour moi.

Marthe voulait suivre la Marne jusqu' La Varenne. Nous dnerions
en face de l'le d'Amour. Je lui promis de lui montrer le muse
de l'cu de France, le premier muse que j'avais vu, tout enfant,
et qui m'avait bloui. J'en parlais  Marthe comme d'une chose
trs intressante. Mais quand nous constatmes que ce muse tait
une farce, je ne voulus pas admettre que je m'tais tromp  ce
point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prtendis
avoir fait  Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait
pas, car il tait peu dans mes habitudes de plaisanter.  vrai dire,
cette dconvenue me rendait mlancolique. Je me disais: Peut-tre moi
qui, aujourd'hui, crois tellement  l'amour de Marthe, y verrai-je
un attrape-nigaud, comme le muse de l'cu de France!

Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais
si je n'tais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle
pourrait se dtacher du jour au lendemain, la paix la rappelant
 ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments o une
bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres,
les hommes les moins gnreux se fchent si l'on n'accepte pas leur
montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincres
que s'ils se trouvent en tat normal. Les moments o on ne peut pas
mentir sont prcisment ceux o l'on ment le plus, et surtout 
soi-mme. Croire une femme au moment o elle ne peut mentir, c'est
croire a la fausse gnrosit d'un avare.

Ma clairvoyance n'tait qu'une forme plus dangereuse de ma navet.
Je me jugeais moins naf, je l'tais sous une autre forme, puisque
aucun ge n'chappe  la navet. Celle de la vieillesse n'est pas
la moindre. Cette prtendue clairvoyance m'assombrissait tout, me
faisait douter de Marthe. Plutt, je doutais de moi-mme, ne me
trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves
de son amour, je n'aurais pas t moins malheureux.

Je savais trop le trsor de ce qu'on n'exprime jamais  ceux qu'on
aime, par la crainte de paratre puril, pour ne pas redouter chez
Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pntrer
son esprit.


Je revins  la maison  neuf heures et demie du soir. Mes parents
m'interrogrent sur ma promenade. Je leur dcrivis avec enthousiasme
la fort de Snart et ses fougres deux fois hautes comme moi. Je
parlai aussi de Brunoy, charmant village o nous avions djeun.
Tout  coup, ma mre, moqueuse, m'interrompant:

-- propos, Ren est venu cet aprs-midi  quatre heures, trs
tonn en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.

J'tais rouge de dpit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent
que, malgr certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le
mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutrent rien
d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.




Mon pre, d'ailleurs, tait inconsciemment complice de mon premier
amour. Il l'encourageaitplutt, ravi que ma prcocit s'affirmt
d'une faon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que
je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il tait content
de me savoir aim d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le
jour o il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.

Ma mre, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon oeil. Elle
tait jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle
trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute
femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle
se proccupait plus que mon pre du qu'en-dira-t-on. Elle s'tonnait
que Marthe pt se compromettre avec un gamin de mon ge. Puis, elle
avait t leve  F... Dans toutes ces petites villes de banlieue,
du moment qu'elles s'loignent de la banlieue ouvrire, svissent
les mmes passions, la mme soif de racontars qu'en province. Mais,
en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions
plus dlurs. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour
avoir une matresse, dont le mari tait soldat, je vis peu  peu,
et sur l'injonction de leurs parents, s'loigner mes camarades.
Ils disparurent par ordre hirarchique: depuis le fils du notaire,
jusqu' celui de notre jardinier. Ma mre tait atteinte par ces
mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une
folle. Elle reprochait certainement  mon pre de me l'avoir fait
connatre, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'tait  mon
pre d'agir, et mon pre se taisant, elle gardait le silence.




Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais  dix heures
et demie, j'en repartais le matin  cinq ou six. Je ne sautais plus
par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma
clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la
cloche ne donnt pas l'veil, j'enveloppais le soir son battant
avec de l'ouate. Je l'tais le lendemain en rentrant.

 la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait
pas de mme  J... Depuis quelque temps dj, les propritaires
et le vieux mnage me voyaient d'un assez mauvais oeil, rpondant
 peine  mes saluts.

Le matin,  cinq heures, pour faire le moins de bruit possible,
je descendais, mes souliers  la main. Je les remettais en bas.
Un matin, je croisai dans l'escalier le garon laitier. Il tenait
ses botes de lait  la main; je tenais, moi, mes souliers. Il
me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe tait
perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait
encore le plus tait mon ridicule. Je pouvais acheter le silence
du garon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment
m'y prendre.

L'aprs-midi, je n'osai rien en dire  Marthe. D'ailleurs, cet
pisode tait inutile pour que Marthe ft compromise. C'tait depuis
longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua mme comme matresse
bien avant la ralit. Nous ne nous tions rendu compte de rien.
Nous allions bientt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai
Marthe sans forces. Le propritaire venait de lui dire que depuis
quatre jours, il guettait mon dpart  l'aube. Il avait d'abord
refus de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux
mnage dont la chambre tait sous celle de Marthe se plaignait du
bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe tait atterre, voulait
partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans
nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli tait
pris. Alors Marthe commena de comprendre bien des choses qui
l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chrt vraiment, une
jeune fille sudoise, ne rpondait pas  ses lettres. J'appris
que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
aperus dans le train, enlacs, il lui avait conseill de ne
pas revoir Marthe.

Je fis promettre  Marthe que s'il clatait un drame, o que ce
ft, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait
de la fermet. Les menaces du propritaire, quelques rumeurs, me
donnaient tout lieu de craindre, et d'esprer  la fois, une
explication entre Marthe et Jacques.

Marthe m'avait suppli de venir la voir souvent, pendant la
permission de Jacques,  qui elle avait dj parl de moi. Je
refusai, redoutant de jouer mal mon rle et de voir Marthe avec
un homme empress auprs d'elle. La permission devait tre de
onze jours. Peut-tre tricherait-il et trouverait-il le moyen de
rester deux jours de plus. Je fis jurer  Marthe de m'crire
chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre  la poste
restante, pour tre sr de trouver une lettre. Il y en avait
dj quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers
d'identit ncessaires. J'tais d'autant moins  l'aise que
j'avais falsifi mon bulletin de naissance, l'usage de la poste
restante n'tant permis qu' partir de dix-huit ans. J'insistais,
au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de
la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait
et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'tais connu  la poste,
j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyt le lendemain chez
mes parents.

Dcidment, j'avais encore fort  faire pour devenir un homme.
En ouvrant la premire lettre de Marthe, je me demandai comment
elle excuterait ce tour de force: crire une lettre d'amour.
J'oubliais qu'aucun genre pistolaire n'est moins difficile: il
n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe
admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant,
Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de
vivre loin de moi.

Il m'tonnait que ma jalousie ne ft pas plus mordante. Je commenais
 considrer Jacques comme le mari. Peu  peu, j'oubliais sa
jeunesse, je voyais en lui un barbon.

Je n'crivais pas  Marthe; il y avait tout de mme trop de
risques. Au fond, je me trouvais plutt heureux d'tre tenu  ne
pas lui crire, prouvant, comme devant toute nouveaut, la crainte
vague de n'tre pas capable, et que mes lettres la choquassent
ou lui parussent naves.

Ma ngligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laiss traner
sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le
lendemain, elle reparut sur la table. La dcouverte de cette lettre
drangeait mes plans: j'avais profit de la permission de Jacques,
de mes longues heures de prsence, pour faire croire chez moi que
je me dtachais de Marthe. Car, si je m'tais d'abord montr fanfaron
pour que mes parents apprissent que j'avais une matresse, je
commenais  souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que
mon pre apprenait la vritable cause de ma sagesse.

Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre  l'acadmie
de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'aprs Marthe.
Je ne sais pas si mon pre le devinait; du moins s'tonnait-il
malicieusement, et d'une manire qui me faisait rougir, de la
monotonie des modles. Je retournai donc  la Grande-Chaumire,
travaillai beaucoup, afin de runir une provision d'tudes pour le
reste de l'anne, provision que je renouvellerais  la prochaine
visite du mari.

Je revis aussi Ren, renvoy de Henri-IV. Il allait  Louis-le-Grand.
Je l'y cherchais tous les soirs, aprs la Grande-Chaumire. Nous
nous frquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV,
et surtout depuis Marthe, ses parents, qui nagure me considraient
comme un bon exemple, lui avaient dfendu ma compagnie.

Ren, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant,
me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses
pointes, je lui dis lchement que je n'avais pas de vritable amour.
Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli,
s'en accrut sance tenante.

Je commenais  m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me
tourmentait le plus, c'tait le jene inflig  mes sens. Mon
nervement tait celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans
cigarettes.

Ren, qui se moquait de mon coeur, tait pourtant pris d'une femme
qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole
blonde, se dsarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque.
Ren, qui feignait la dsinvolture, tait fort jaloux. Il me supplia,
mi-riant, mi-plissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service,
pour qui connat le collge, tait l'ide-type du collgien. Il
dsirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
de lui faire des avances, pour se rendre compte.

Ce service m'embarrassa. Ma timidit reprenait le dessus. Mais pour
rien au monde je n'aurais voulu paratre timide et, du reste, la dame
vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la
timidit, qui empche certaines choses et oblige  d'autres, m'empcha
de respecter Ren et Marthe. Du moins esprais-je y trouver du plaisir,
mais j'tais comme le fumeur habitu  une seule marque. Il ne me
resta donc que le remords d'avoir tromp Ren,  qui je jurai que sa
matresse repoussait toute avance.

Vis--vis de Marthe, je n'prouvais aucun remords. Je m'y forais.
J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me
trompait, je n'y pus rien. Ce n'est pas pareil, me donnai-je comme
excuse avec la remarquable platitude que l'gosme apporte dans ses
rponses. De mme, j'admettais fort bien de ne pas crire  Marthe,
mais, si elle ne m'avait pas crit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
pas. Pourtant, cette lgre infidlit renfora mon amour.




Jacques ne comprenait rien  l'attitude de sa femme. Marthe, plutt
bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait:
Qu'as-tu? elle rpondait: Rien.

Mme Grangier eut diffrentes scnes avec le pauvre Jacques. Elle
l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui
avoir donne. Elle attribuait  cette maladresse de Jacques le brusque
changement survenu dans le caractre de sa fille. Elle voulut la
reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours aprs son
arrive, il accompagna Marthe chez sa mre, qui, flattant ses moindres
caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi.
Marthe tait ne dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle
 Jacques, lui rappelait le temps heureux o elle s'appartenait.
Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut
que tout au moins on y dresst un lit pour lui. Il provoqua une
crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.

M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita
pour dire  son mari et  son gendre qu'ils ne comprenaient rien
 la dlicatesse fminine. Elle se sentait flatte que l'me de sa
fille appartnt si peu  Jacques. Car tout ce que Marthe tait  son
mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
Sublimes, ils l'taient, mais pour moi.

Les jours o Marthe se prtendait le plus malade, elle exigeait de
sortir. Jacques savait bien que ce n'tait pas pour le plaisir de
l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier  personne les lettres
 mon adresse, les mettait elle-mme  la poste.

Je me flicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu
lui crire, en rponse au rcit des tortures qu'elle infligeait,
je fusse intervenu en faveur de la victime.  certains moments,
je m'pouvantais du mal dont j'tais l'auteur;  d'autres, je me
disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime
de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins
sentimental que la passion, j'tais, somme toute, ravi de ne
pouvoir crire et qu'ainsi Marthe continut de dsesprer Jacques.

Il repartit sans courage.

Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude nervante
dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari taient
les seuls  ignorer notre liaison, les propritaires n'osant rien
apprendre  Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
flicitait dj de retrouver sa fille, et qu'elle vct comme avant
son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque
Marthe, le lendemain du dpart de Jacques, annona qu'elle retournait
 J...

Je l'y revis le jour mme. D'abord, je la grondai mollement d'avoir
t si mchante. Mais quand je lus la premire lettre de Jacques,
je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour
de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.

Je ne dmlai pas le chantage. Je me vis responsable d'une mort,
oubliant que je l'avais souhaite. Je devins encore plus incomprhensible
et plus injuste. De quelque ct que nous nous tournions s'ouvrait
une blessure. Marthe avait beau me rpter qu'il tait moins inhumain
de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais
de rpondre avec douceur. C'est moi qui dictais  sa femme les seules
lettres tendres qu'il en ait jamais reues. Elle les crivait en se
cabrant, en pleurant, mais je la menaais de ne jamais revenir, si
elle n'obissait pas. Que Jacques me dt ses seules joies attnuait
mes remords.

Je vis combien son dsir de suicide tait superficiel,  l'espoir
qui dbordait de ses lettres, en rponse aux ntres.

J'admirais mon attitude, vis--vis du pauvre Jacques, alors que
j'agissais par gosme et par crainte d'avoir un crime sur la
conscience.




Une priode heureuse succda au drame. Hlas! un sentiment de
provisoire subsistait. Il tenait  mon ge et  ma nature veule.
Je n'avais de volont pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-tre
m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques
dans la mort. Notre union tait donc  la merci de la paix, du
retour dfinitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me
resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui
reprendre de force. Notre bonheur tait un chteau de sable. Mais
ici la mare n'tant pas  heure fixe, j'esprais qu'elle monterait
le plus tard possible.

Maintenant, c'est Jacques, charm, qui dfendait Marthe contre
sa mre, mcontente du retour  J... Ce retour, l'aigreur aidant,
avait du reste veill chez Mme Grangier quelques soupons. Autre
chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques,
au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille.
Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu
notre alli, grce aux raisons que je lui donnais par l'intermdiaire
de Marthe?

C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.

Les propritaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la
saluait. Seuls les fournisseurs taient professionnellement tenus 
moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'changer
des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'tais chez
elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gteaux, et
qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant
sous un tramway, je courais  toutes jambes jusque chez la crmire
ou le ptissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'tre
laiss prendre  mes angoisses nerveuses, aussitt dehors, je
m'emportais. Je l'accusais d'avoir des gots vulgaires, de trouver
un charme  la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont
j'interrojnpais les propos, me dtestaient.

L'tiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est
noble. Mais rien n'gale en nigmes le protocole des petites
gens. Leur folie des prsances se fonde, d'abord, sur l'ge.
Rien ne les choquerait plus que la rvrence d'une vieille duchesse
 quelque jeune prince. On devine la haine du ptissier, de la
crmire,  voir un gamin interrompre leurs rapports familiers
avec Marthe. Ils lui eussent  elle trouv mille excuses,  cause
de ces conversations.


Les propritaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en
permission. Marthe l'invita  prendre le th.

Le soir, nous entendmes des clats de voix: on lui dfendait de
revoir la locataire. Habitu  ce que mon pre ne mt son veto 
aucun de mes actes, rien ne m'tonna plus que l'obissance du dadais.

Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bchait. Sans
doute tait-ce un pensum. Un peu gn, malgr tout, il dtourna
la tte pour ne pas avoir  dire bonjour.

Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez
amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne rside pas dans
la considration des voisins, elle tait comme ces potes qui savent
que la vraie posie est chose maudite, mais qui, malgr leur
certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils
mprisent.




Les conseillers municipaux jouent toujours un rle dans mes
aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe,
vieillard  barbe grise et de stature noble, tait un ancien
conseiller municipal de J... Retir ds avant la guerre, il aimait
servir la patrie, lorsque l'occasion se prsentait  porte de sa
main. Se contentant de dsapprouver la politique communale, il
vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux
approches de la nouvelle anne.

Depuis quelques jours, un remue-mnage se faisait au-dessous,
d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les
moindres bruits du rez-de-chausse. Des frotteurs vinrent. La bonne,
aide par celle du propritaire, astiquait l'argenterie dans le
jardin, tait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous
smes par la crmire qu'un raout-surprise se prparait chez les
Marin, sous un mystrieux prtexte. Mme Marin tait alle inviter
le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait.
Autoriserait-il aussi la marchande  faire de la crme?

Les permis accords, le jour venu (un vendredi), une quinzaine
de notables parurent  l'heure dite avec leurs femmes, chacune
fondatrice d'une socit d'allaitement maternel ou de secours aux
blesss, dont elle tait prsidente, et, les autres, socitaires.
La matresse de cette maison, pour faire genre, recevait devant
la porte. Elle avait profit de l'attraction mystrieuse pour
transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prchaient
l'conomie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs
taient-elles des gteaux sans farine, des crmes au lichen, etc.
Chaque nouvelle arrivante disait  Mme Marin: Oh! a ne paye pas
de mine, mais je crois que ce sera bon tout de mme.

M. Marin, lui, profitait de ce raout pour prparer sa rentre
politique.

Or, la surprise, c'tait Marthe et moi. La charitable indiscrtion
d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables,
me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction
des Marin tait de se tenir sous notre chambre vers la fin de
l'aprs-midi et de surprendre nos caresses.

Sans doute y avaient-ils pris got et voulaient-ils publier leurs
plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce
dvergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager
leur rvolte par tout ce que la commune comptait de gens comme
il faut.

Les invits taient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et
avait dress la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle et
voulu la canne du rgisseur pour annoncer le spectacle. Grce 
l'indiscrtion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa
famille et, par solidarit d'ge, nous gardmes le silence. Je
n'avais pas os dire  Marthe le motif du pique-nique. Je pensais
au visage dcompos de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de
l'horloge, et  l'impatience de ses htes. Enfin, vers sept heures,
les couples se retirrent bredouilles, traitant tout bas les Marin
d'imposteurs et le pauvre M. Marin, g de soixante-dix ans,
d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles,
et n'attendait mme pas d'tre lu pour manquer  ses promesses.
En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un
moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en
personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes
et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il tait du dernier
bien avec la fille des Marin, institutrice  l'cole. Le mariage de
Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une
institutrice, car elle avait pous un sergent de ville.

Je poussai la malice jusqu' leur faire entendre ce qu'ils eussent
souhait faire entendre aux autres. Marthe s'tonna de cette tardive
ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je
lui dis quel tait le but du raout. Nous en rmes ensemble aux
larmes.

Mme Marin, peut-tre indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous
pardonna pas son dsastre. Il lui donna de la haine. Mais elle
ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant
user de lettres anonymes.




Nous tions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle
et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge
pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine.
La perptuelle russite de mon mensonge me surprenait. En ralit,
mon pre ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait
les yeux,  la seule condition que ni mes frres ni les domestiques
ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais  cinq
heures du matin, comme le jour de ma promenade  la fort de Snart.
Mais ma mre ne prparait plus de panier.

Mon pre supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me
reprochait ma paresse. Ces scnes se dchanaient et se calmaient
vite, comme les vagues.

Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que,
tant amoureux, on paresse. L'amour sent confusment que son seul
drivatif rel est le travail. Aussi le considre-t-il comme un
rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante,
comme la molle pluie qui fconde.

Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir t paresseuse. Ce
qui infirme nos systmes d'ducation, c'est qu'ils s'adressent aux
mdiocres,  cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse
n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journes
qui, pour un tmoin, eussent sembl vides, et o j'observais mon
coeur novice comme un parvenu observe ses gestes  table.

Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est--dire presque tous les
jours, nous nous promenions aprs dner, le long de la Marne,
jusqu' onze heures. Je dtachais le canot de mon pre. Marthe
ramait; moi, tendu, j'appuyais ma tte sur ses genoux. Je la
gnais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que
cette promenade ne durerait pas toute la vie.

L'amour veut faire partager sa batitude. Ainsi, une matresse de
nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou,
invente mille agaceries, si nous sommes en train d'crire une lettre.
Je n'avais jamais tel dsir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail
la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher  ses cheveux,
de la dcoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me
prcipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lcht
ses rames, et que le canot drivt, prisonnier des herbes, des nnufars
blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion
incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de
dranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrire les hautes
touffes. La crainte d'tre visibles ou de chavirer, me rendait nos
bats mille fois plus voluptueux.

Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilit des propritaires qui
rendait ma prsence chez Marthe trs difficile.

Ma prtendue ide fixe de la possder comme ne l'avait pu possder
Jacques, d'embrasser un coin de sa peau aprs lui avoir fait jurer
que jamais d'autres lvres que les miennes ne s'y taient mises,
n'tait que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte
sa jeunesse, son ge mr, sa vieillesse. tais-je  ce dernier stade
o dj l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches?
Car si ma volupt s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces
mille riens, de ces lgres corrections infliges  l'habitude.
Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui
vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqu trouve l'extase, mais
dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit
en usant de supercheries pour drouter l'organisme.

J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je frquentais
l'autre, si diffrente, afin de pouvoir contempler celle que
j'aimais. La rive droite est moins molle, consacre aux marachers,
aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions
le canot  un arbre, allions nous tendre au milieu du bl. Le champ,
sous la brise du soir, frissonnait. Notre gosme, dans sa cachette,
oubliait le prjudice, sacrifiant le bl au confort de notre amour,
comme nous y sacrifiions Jacques.




Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir got  des
joies plus brutales, plus ressemblantes  celles qu'on prouve sans
amour avec la premire venue, affadissait les autres.

J'apprciais dj le sommeil chaste, libre, le bien-tre de se
sentir seul dans un lit aux draps frais. J'allguais des raisons
de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait
ma force de caractre. Je redoutais aussi l'agacement que donne
une certaine voix anglique des femmes qui s'veillent et qui,
comdiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-del.

Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journes
 me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que nagure. Mon
amour sophistiquait tout. De mme que je traduisais faussement
les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond,
j'interprtais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain
choc, qui ne se peut dcrire, nous prvenant que nous avons touch
juste. Mes jouissances, mes angoisses taient plus fortes. Couch
auprs d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde  l'autre,
d'tre couch seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable
d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre
sans Marthe. Je commenais  connatre le chtiment de l'adultre.

J'en voulais  Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti  meubler
la maison de Jacques  ma guise. Ces meubles me devinrent odieux,
que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de dplaire
 Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir
pas laiss Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord
dplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour
elle! J'tais jaloux que le bnfice de cette habitude revnt 
Jacques.

Marthe me regardait avec de grands yeux nafs lorsque je lui disais
amrement: J'espre que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons
pas ces meubles. Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que
j'avais oubli que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le
rappeler. Elle se lamentait intrieurement de ma mauvaise mmoire.




Dans les premiers jours de juin, Marthe reut une lettre de Jacques
o, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il tait malade.
On l'vacuait  l'hpital de Bourges. Je ne me rjouissais pas de
le savoir malade, mais qu'il et quelque chose  dire me soulageait.
Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe
qu'elle guettt son train sur le quai de la gare. Marthe me montra
cette lettre. Elle attendait un ordre.

L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle
servitude prambulaire, avais-je du mal  ordonner ou dfendre. Selon
moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empcher
d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le mme
silence. Donc, par une espce de convention tacite, je n'allai pas chez
elle le lendemain.

Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents
un mot qu'il ne devait remettre qu' moi. Il tait de Marthe. Elle
m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais
encore de l'amour pour elle.

Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour,
si peu en rapport avec le style de son billet, me glaa. Je crus
son coeur chang.

Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour
un silence hostile. Elle n'avait pas imagin la moindre convention
tacite.  des heures d'angoisse succdait le grief de me voir en vie,
puisque seule la mort et d m'empcher de venir hier. Ma stupeur
ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma rserve, mon respect pour
ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut  demi. J'tais
irrit. Je faillis lui dire: Pour une fois que je ne mens pas...
Nous pleurmes.

Mais ces confuses parties d'checs sont interminables, puisantes,
si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe
envers Jacques n'tait pas flatteuse. Je l'embrassai, la berai.
Le silence, dis-je, ne nous russit pas. Nous nous prommes de
ne rien nous celer de nos penses secrtes, moi la plaignant un peu
de croire que c'est chose possible.

 J..., Jacques avait cherch des yeux Marthe, puis le train passant
devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la
suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir  Bourges. Il
faut que tu partes, dis-je, de faon que cette simple phrase ne
sentt pas le reproche.

--J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.

C'tait pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient
d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait
vite de la colre  la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je
lui parlai doucement, mu par sa navet. Je la traitais comme
un enfant qui demande la lune.

Je lui reprsentai combien il tait immoral qu'elle se ft accompagner
par moi. Que ma rponse ne ft pas orageuse, comme celle d'un
amant outrag, sa porte s'en accrut. Pour la premire fois, elle
m'entendait prononcer le mot de morale. Ce mot vint  merveille,
car, si peu mchante, elle devait bien connatre des crises de doute,
comme moi, sur la moralit de notre amour. Sans ce mot, elle et pu
me croire amoral, tant fort bourgeoise, malgr sa rvolte contre les
excellents prjugs bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la
premire fois, je la mettais en garde, c'tait une preuve que
jusqu'alors je considrais que nous n'avions rien fait de mal.

Marthe regrettait cette espce de voyage de noces scabreux. Elle
comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.

--Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.

Ce mot de morale prononc  la lgre m'instituait son directeur
de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un
pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec
injustice. Je rpondis donc que je ne voyais aucun crime  ce qu'elle
n'allt pas  Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadrent:
fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs
l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis--vis de
sa belle-famille.

 force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la
faonnais peu  peu  mon image. C'est de quoi je m'accusais, et
de dtruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblt, et que
ce ft mon oeuvre, me ravissait et me fchait. J'y voyais une raison
de notre entente. J'y discernais aussi la cause de dsastres futurs.
En effet, je lui avais peu  peu communiqu mon incertitude, qui, le
jour des dcisions, l'empcherait d'en prendre aucune. Je la sentais
comme moi les mains molles, esprant que la mer pargnerait le
chteau de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de btir
plus loin.

Il arrive que cette ressemblance morale dborde sur le physique.
Regard, dmarche: plusieurs fois, des trangers nous prirent pour
frre et soeur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance
que dveloppe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tt ou tard,
trahissent les amants les plus prudents.

Il faut admettre que, si le coeur a ses raisons que la raison ne
connat pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre coeur.
Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et dtestant leur
image, mais  qui toute autre est indiffrente. C'est cet instinct
de ressemblance qui nous mne dans la vie, nous criant halte!
devant un paysage, une femme, un pome. Nous pouvons en admirer
d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est
la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans
la socit, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pcher
contre la morale, poursuivant toujours le mme type. Ainsi certains
hommes s'acharnent sur les blondes, ignorant que souvent les
ressemblances les plus profondes sont les plus secrtes.




Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse.
Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa proccupation
par l'approche du quinze juillet, date  laquelle il lui faudrait
rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur
une plage de la Manche.  son tour, Marthe se taisait, sursautant
au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de
famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mre, bonhommes de
son pre, qui lui supposait un amant, sans y croire.

Pourquoi supportait-elle tout? tait-ce la suite de mes leons
lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter
des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier,
dont elle ressentait de la gne, et qui m'tait dsagrable, puisque
je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe dcouvrit
dans mon mutisme une preuve d'indiffrence,  mon tour, je l'accusais
de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.


Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle tait enceinte.




J'eusse voulu paratre heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle
me stupfia. N'ayant jamais pens que je pouvais devenir responsable
de quoi que ce ft, je l'tais du pire. J'enrageais aussi de n'tre
pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parl
que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher
nous spart. Je mimai si bien l'allgresse que ses craintes se
dissiprent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise,
et cet enfant signifiait pour elle que Dieu rcompenserait notre
amour, qu'il ne punissait aucun crime.

Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison
pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. 
notre ge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions
un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la premire fois,
je me rendais  des craintes d'ordre matriel: nous serions
abandonns de nos familles.

Aimant dj cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je
ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse
t moi-mme incapable de la vivre.

L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit  notre perte.
Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous loignt l'un de l'autre.
Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aim, elle croyait que
mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet
enfant, je commenais aujourd'hui  l'aimer et j'tais de l'amour
 Marthe, de mme qu'au dbut de notre liaison mon coeur lui donnait
ce qu'il retirait aux autres.

Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'tait
plus elle que j'embrassais, c'tait mon enfant. Hlas! Marthe
n'tait plus ma matresse, mais une mre.

Je n'agissais plus jamais comme si nous tions seuls. Il y avait
toujours un tmoin prs de nous,  qui nous devions rendre compte
de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais
Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais
moins encore pardonn si elle m'avait menti.  certaines secondes,
je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre
amour, mais que son fils n'tait pas le mien.

Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel ct
me tourner. Je sentais ne plus aimer la mme Marthe et que mon fils
ne serait heureux qu' la condition de se croire celui de Jacques.
Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer  Marthe.
D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel tait
trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu' croire possible une
aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.




Car, enfin, Jacques reviendrait. Aprs cette priode extraordinaire,
il retrouverait, comme tant d'autres soldats tromps  cause des
circonstances exceptionnelles, une pouse triste, docile, dont rien
ne dclerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer
pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma
lchet l'en supplia.

De toutes nos scnes, celle-ci ne fut ni la moins trange ni la moins
pnible. Je m'tonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en
eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de
Jacques  sa dernire permission et comptait, feignant de m'obir,
se refuser au contraire  lui,  Granville, sous prtexte des
malaises de son tat. Tout cet chafaudage se compliquait de dates
dont la fausse concidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de
doutes  personne. Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous.
Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmneront  la
campagne et retarderont la nouvelle.


La date du dpart de Marthe approchait. Je ne pouvais que bnficier
de cette absence. Ce serait un essai. J'esprais me gurir de Marthe.
Si je n'y parvenais pas, si mon amour tait trop vert pour se dtacher
de lui-mme, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidle.

Elle partit le douze juillet,  sept heures du matin. Je restai  J...
la nuit prcdente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer
l'oeil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je
n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.

Un quart d'heure aprs m'tre couch, je m'endormis.

En gnral, la prsence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la
premire fois,  ct d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse
t seul.

 mon rveil, elle tait dj debout. Elle n'avait pas os me
rveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train.
J'enrageais d'avoir laiss perdre par le sommeil les dernires
heures que nous avions  passer ensemble. Elle pleurait aussi de
partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernires minutes 
autre chose qu' boire nos larmes.

Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser  nous,
et de lui crire sur sa table.


Je m'tais jur de ne pas l'accompagner jusqu' Paris. Mais, je ne
pouvais vaincre mon dsir de ses lvres et, comme je souhaitais
lchement l'aimer moins, je mettais ce dsir sur le compte du dpart,
de cette dernire fois si fausse, puisque je sentais bien qu'il
n'y aurait de dernire fois sans qu'elle le voult.

 la gare Montparnasse, o elle devait rejoindre ses beaux-parents,
je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le
fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame
dcisif.

Revenu  F..., accoutum  n'y vivre qu'en attendant de me rendre
chez Marthe, je tchai de me distraire. Je bchai le jardin, j'essayai
de lire, je jouai  cache-cache avec mes soeurs, ce qui ne m'tait
pas arriv depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas veiller de soupons,
il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu' la Marne,
la route m'tait lgre. Ce soir-l, je me tranai, les cailloux me
tordant le pied et prcipitant mes battements de coeur. tendu dans
la barque, je souhaitai la mort, pour la premire fois. Mais aussi
incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin
charitable. Je regrettais qu'on ne pt mourir d'ennui, ni de peine.
Peu  peu, ma tte se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernire
succion, plus longue, la tte est vide. Je m'endormis.

Le froid d'une aube de juillet me rveilla. Je rentrai, transi, chez
nous. La maison tait grande ouverte. Dans l'antichambre mon pre
me reut avec duret. Ma mre avait t un peu malade: on avait
envoy la femme de chambre me rveiller pour que j'allasse chercher
le docteur. Mon absence tait donc officielle.

Je supportai la scne en admirant la dlicatesse instinctive du
bon juge qui, entre mille actions d'aspect blmable, choisit la seule
innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me
justifiai d'ailleurs pas, c'tait trop difficile. Je laissai croire
 mon pre que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de
sortir aprs le dner, je le remerciai  part moi d'tre encore mon
complice et de me fournir une excuse pour ne plus traner seul dehors.


J'attendais le facteur. C'tait ma vie. J'tais incapable du moindre
effort pour oublier.

Marthe m'avait donn un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse
que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais
trop de hte. Je dchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux,
je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte.
J'esprais, par cette mthode, pouvoir  la longue reprendre de
l'empire sur moi-mme, garder les lettres fermes dans ma poche. Je
remettais toujours ce rgime au lendemain.

Un jour, impatient par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage,
je dchirai une lettre sans la lire. Ds que les morceaux de papier
eurent jonch le jardin, je me prcipitai,  quatre pattes. La lettre
contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui
interprtais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais
dchir ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes
ne se calmrent qu'aprs avoir pass quatre heures  recoller la
lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La
crainte qu'il n'arrivt malheur  Marthe me soutint pendant ce travail
absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.

Un spcialiste avait recommand les bains de mer  Marthe. Tout
en m'accusant de mchancet, je les lui dfendis, ne voulant pas
que d'autres que moi pussent voir son corps.

Du reste, puisque de toute manire Marthe devait passer un mois
 Granville, je me flicitais de la prsence de Jacques. Je me
rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montre
le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes
hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus
forts, plus lgants que moi.

Son mari la protgerait contre eux.

 certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse
tout le monde, je rvassais d'crire  Jacques, de lui avouer que
j'tais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui
recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adore par Jacques et par
moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble  faire son bonheur?
Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu
connatre Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne
devions pas tre jaloux l'un de l'autre. Puis, tout  coup, la
haine redressait cette pente douce.




Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son
insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dvote, me
reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mre. Je
n'ai pas l'instinct du plerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent
la mort, l'amour.

Ne peut-on penser  une morte, ou  sa matresse absente, ailleurs
qu'en un cimetire, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas
de l'expliquer  Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle;
de mme,  ma tante, que j'tais all au cimetire. Pourtant, je
devais aller chez Marthe; mais dans de singulires circonstances.

Je rencontrai un jour sur le rseau cette jeune fille sudoise 
laquelle ses correspondants dfendaient de voir Marthe. Mon isolement
me fit prendre got aux enfantillages de cette petite personne. Je
lui proposai de venir goter  J..., en cachette, le lendemain.
Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effaroucht
pas, et ajoutai mme combien elle serait heureuse de la revoir.
J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire.
J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent
 s'tonner entre eux. Je ne rsistais pas  voir surprise ou colre
sur la figure d'ange de Sva, quand je serais tenu de lui apprendre
l'absence de Marthe.

Oui, c'tait sans doute ce plaisir puril d'tonner, parce que
je ne trouvais rien  lui dire de surprenant, tandis qu'elle bnficiait
d'une sorte d'exotisme et me surprenait  chaque phrase. Rien de
plus dlicieux que cette soudaine intimit entre personnes qui se
comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, maille
de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je rinventais
 mon got. Une vritable poupe vivante. Je sentais crotre mon
dsir de renouveler ce tte--tte ailleurs qu'en un wagon.

Ce qui gtait un peu son air de couventine, c'tait l'allure
d'une lve de l'cole Pigier, o d'ailleurs elle tudiait une
heure par jour, sans grand profit, le franais et la machine 
crire. Elle me montra ses devoirs dactylographis. Chaque lettre
tait une faute, corrige en marge par le professeur. Elle sortit d'un
sac  main affreux, videmment son oeuvre, un tui  cigarettes orn
d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait
pas, mais portait toujours cet tui, parce que ses amies fumaient.
Elle me parlait de coutumes sudoises que je feignais de connatre:
nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira
de son sac une photographie de sa soeur jumelle, envoye de Sude
la veille:  cheval, toute nue, avec sur la tte un chapeau haut de
forme de leur grand-pre. Je devins carlate. Sa soeur lui ressemblait
tellement que je la souponnais de rire de moi, et de montrer sa
propre image. Je me mordais les lvres, pour calmer leur envie
d'embrasser cette espigle nave. Je dus avoir une expression bien
bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal
d'alarme.


Le lendemain, elle arriva chez Marthe  quatre heures. Je lui dis
que Marthe tait  Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: Elle
m'a dfendu de vous laisser partir avant son retour. Je comptais ne
lui avouer mon stratagme que trop tard.

Heureusement, elle tait gourmande. Ma gourmandise  moi prenait
une forme indite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace
 la framboise, mais souhaitais tre tarte et glace dont elle
approcht la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
involontaires.

Ce n'est pas par vice que je convoitais Sva, mais par gourmandise.
Ses joues m'eussent suffi,  dfaut de ses lvres.

Je parlais en prononant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien.
Excit par cette amusante dnette, je m'nervais, moi toujours
silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'prouvais un besoin de
bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa
bouche. Je buvais ses petites paroles.

Je l'avais contrainte  prendre une liqueur. Aprs, j'eus piti d'elle
comme d'un oiseau qu'on grise.

J'esprais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait
qu'elle me donnt ses lvres de bon coeur ou non. Je pensai 
l'inconvenance de cette scne chez Marthe, mais, me rptai-je, en
somme, je ne retire rien  notre amour. Je dsirais Sva comme un fruit,
ce dont une matresse ne peut tre jalouse.

Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais
voulu la dshabiller, la bercer. Elle s'tendit sur le divan. Je me
levai, me penchai  l'endroit o commenaient ses cheveux, duvet
encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent
plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune faon
polie de me repousser en franais. Je mordillais ses joues, m'attendant
 ce qu'un jus sucr jaillisse, comme des pches.

Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente
victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus
consistait  remuer faiblement la tte de droite  gauche, et de
gauche  droite. Je ne me mprenais pas, mais ma bouche y trouvait
l'illusion d'une rponse. Je restais auprs d'elle comme je n'avais
jamais t auprs de Marthe. Cette rsistance qui n'en tait pas
une flattait mon audace et ma paresse. J'tais assez naf pour
croire qu'il en irait de mme ensuite et que je bnficierais d'un
viol facile.

Je n'avais jamais dshabill de femmes; j'avais plutt t dshabill
par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commenant par ter ses
souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand
je voulus dgrafer son corsage, Sva se dbattit comme un petit diable
qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dvt de force. Elle me rouait
de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais,
les baisais. Enfin, la satit arriva, comme la gourmandise s'arrte
aprs trop de crme et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse
ma supercherie, et que Marthe tait en voyage. Je lui fis promettre,
si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.
Je ne lui avouai pas que j'tais son amant, mais le lui laissai
entendre. Le plaisir du mystre lui fit rpondre  demain quand,
rassasi d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions
un jour.


Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-tre Sva ne vint-elle pas
sonner  la porte close. Je sentais combien blmable pour la morale
courante tait ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances
qui m'avaient fait paratre Sva si prcieuse. Ailleurs que dans la
chambre de Marthe, l'eusse-je dsire?

Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant  Marthe
que je dlaissai la petite Sudoise, mais parce que j'avais tir
d'elle tout le sucre.


Quelques jours aprs, je reus une lettre de Marthe. Elle en contenait
une de son propritaire, lui disant que sa maison n'tait pas une maison
de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, o
j'avais emmen une femme. J'ai une preuve de ta tratrise, ajoutait
Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle,
mais elle prfrait souffrir qu'tre dupe.

Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge,
ou mme au besoin de la vrit, pour les anantir. Mais il me
vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlt pas de
suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une
explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au
suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace
indlbile de l'ge et du collge: je croyais certains mensonges
commands par le code passionnel.

Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se prsentait:
m'innocenter vis--vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de
confiance en moi qu'en son propritaire. Je lui expliquai combien
habile tait cette manoeuvre de la coterie Marin. En effet, Sva
tait venue la voir un jour o j'crivais chez elle, et si j'avais
ouvert, c'est parce que, ayant aperu la jeune fille par la fentre,
et sachant qu'on l'loignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser
croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pnible sparation. Sans
doute, venait-elle en cachette et au prix de difficults sans nombre.

Ainsi pou vais-je annoncer  Marthe que le coeur de Sva lui demeurait
intact. Et je terminais en exprimant le rconfort d'avoir pu parler
de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.


Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force  rendre compte
de nos actes, alors que j'eusse tant aim n'en jamais rendre
compte,  moi pas plus qu'aux autres.

Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands
avantages puisque tous les hommes remettent leur libert entre
ses mains. Je souhaitais d'tre vite assez fort pour me passer
d'amour et, ainsi, n'avoir  sacrifier aucun de mes dsirs. J'ignorais
que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux tre asservi
par son coeur que l'esclave de ses sens.


Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses dsirs
qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il
en fait bnficier sa matresse. Je n'avais pas encore dcouvert
cette discipline qui donne aux natures infidles, la fidlit.
Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la
femme qu'il aime, son dsir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera
croire  cette femme qu'elle n'a jamais t mieux aime. On la trompe,
mais la morale, selon les gens, est sauve.  de tels calculs commence
le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes
capables de tromper leur matresse au plus fort de leur amour; qu'on
ne les accuse pas d'tre frivoles. Ils rpugnent  ce subterfuge et
ne songent mme pas  confondre leur bonheur et leurs plaisirs.

Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui
pardonner ses reproches. Je le fis, non sans faons. Elle crivit
au propritaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence
j'ouvrisse  une de ses amies.




Quand Marthe revint, aux derniers joursd'aot, elle n'habita pas
J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur
villgiature. Ce nouveau dcor o Marthe avait toujours vcu me
servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le dsir secret du
sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes
parents. Je flambais, je me htais, comme les gens qui doivent mourir
jeunes et qui mettent les bouches doubles. Je voulais profiter
de Marthe avant que l'abmt sa maternit.

Cette chambre de jeune fille, o elle avait refus la prsence
de Jacques, tait notre chambre. Au-dessus de son lit troit, j'aimais
que les yeux la rencontrassent en premire communiante. Je l'obligeais
 regarder fixement une autre image d'elle, bb, pour que notre
enfant lui ressemblt. Je rdais, ravi, dans cette maison qui l'avait
vue natre et s'panouir. Dans une chambre de dbarras, je touchais
son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais
sortir ses brassires, ses petites culottes, reliques des Grangier.

Je ne regrettais pas l'appartement de J..., o les meubles n'avaient
pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient
rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces
meubles auxquels, petite, elle avait d se cogner la tte. Et puis,
nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propritaire.
Nous ne nous gnions pas plus que des sauvages, nous promenant
presque nus dans le jardin, vritable le dserte. Nous nous
couchions sur la pelouse, nous gotions sous une tonnelle d'aristoloche,
de chvrefeuille, de vigne vierge. Bouche  bouche, nous nous
disputions les prunes que je ramassais, toutes blesses, tides
de soleil. Mon pre n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse
de mon jardin, comme mes frres, mais je soignais celui de Marthe.
Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une
journe chaude, je ressentais le mme orgueil d'homme, si enivrant,
 tancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu' satisfaire
le dsir d'une femme. J'avais toujours trouv la bont un peu niaise: je
comprenais toute sa force. Les fleurs s'panouissant grce  mes
soins, les poules dormant  l'ombre aprs que je leur avais jet des
graines: que de bont!--Que d'gosme! Des fleurs mortes, des poules
maigres eussent mis de la tristesse dans notre le d'amour. Eau et
graines venant de moi s'adressaient plus  moi qu'aux fleurs et
qu'aux poules.

Dans ce renouveau du coeur, j'oubliais ou je mprisais mes rcentes
dcouvertes. Je prenais le libertinage provoqu par le contact
avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi,
cette dernire semaine d'aot et ce mois de septembre furent-ils ma
seule poque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni
ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais 
seize ans un genre de vie qu'on souhaite  l'ge mr. Nous vivrions
 la campagne; nous y resterions ternellement jeunes.


tendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un
brin d'herbe, j'expliquais lentement, posment,  Marthe, quelle
serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement
pour nous  Paris. Ses yeux se mouillrent, quand je lui dclarai
que je dsirais vivre  la campagne: Je n'aurais jamais os te
l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi,
que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!
rpondais-je. J'aurais voulu habiter prs de Mandres, o nous tions
alls nous promener un jour, et o on cultive les roses. Depuis,
quand par hasard, ayant dn  Paris avec Marthe, nous reprenions
le dernier train, j'avais respir ces roses. Dans la cour de la
gare, les manoeuvres dchargent d'immenses caisses qui embaument.
J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystrieux train
des roses qui passe  une heure o les enfants dorment.

Marthe disait: Les roses n'ont qu'une saison. Aprs, ne crains-tu
pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu
moins beau, mais d'un charme plus gal?

Je me reconnaissais bien l. L'envie de jouir pendant deux mois des
roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir
Mandres m'apportait encore une preuve de la nature phmre de
notre amour.


Souvent, ne dnant pas  F... sous prtexte de promenades ou
d'invitations, je restais avec Marthe.

Un aprs-midi, je trouvai auprs d'elle un jeune homme en uniforme
d'aviateur. C'tait son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se
leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gne.
Devant Paul, rien  craindre, mon chri, dit-elle. Je lui ai
tout racont. J'tais gn, mais enchant que Marthe et avou  son
cousin qu'elle m'aimait. Ce garon, charmant et superficiel, et qui
ne songeait qu' ce que son uniforme ne ft pas rglementaire, parut
ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite  Jacques qu'il
mprisait pour n'tre ni aviateur ni habitu des bars.

Paul voquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait
t le thtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me
montrait Marthe sous un jour inattendu. En mme temps, je ressentais
de la tristesse. Car j'tais trop prs de l'enfance pour en oublier
les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne
gardent aucune mmoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent
comme un mal invitable. J'tais jaloux du pass de Marthe.

Comme nous racontions  Paul, en riant, la haine du propritaire,
et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garonnire
de Paris.

Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet
de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant
que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour
d'un scandale.

Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient
suivi Mme Grangier  la campagne, car, toujours par prudence,
Marthe prtendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents,
croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils
aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.

Nous restmes longtemps  table. Paul montait les meilleures
bouteilles. Nous tions gais, d'une gaiet que nous regretterions
sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultre quelconque.
Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son
manque de tact; je prfrai me joindre au jeu plutt qu'humilier
ce cousin facile.

Lorsque nous regardmes l'heure, le dernier train pour Paris tait
pass. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un
tel oeil, qu'elle ajouta: Bien entendu, mon chri, tu restes. J'eus
l'illusion d'tre chezmoi, poux de Marthe, et de recevoir un cousin
de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit
bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement
du monde.




 la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison
c'tait quitter le bonheur. Encore quelques mois de grce, et il
nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vrit,
pas plus  l'aise ici que l. Comme il importait que Marthe ne ft
pas abandonne de ses parents, avant la naissance de notre enfant,
j'osai enfin m'enqurir si elle avait prvenu Mme Grangier de sa
grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prvenu Jacques.
J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois;
car, au mois de mai, aprs le sjour de Jacques, elle m'avait jur
qu'il ne l'avait pas approche.




La nuit descendait de plus en plus tt; et la fracheur des soirs
empchait nos promenades. Il nous tait difficile de nous voir 
J... Pour qu'un scandale n'clatt pas, il nous fallait prendre des
prcautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du
propritaire.

La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soires fraches, mais
pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit ds
cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: tre
malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que
d'autres y fussent. J'tais seul avec Marthe, couch, arrt, au
milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais  peine la regarder.
Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble
emploi de l'homme. D'avoir abm la grce de Marthe, de voir son
ventre saillir, je me considrais comme un vandale. Au dbut de
notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: Marque-moi?
Ne l'avais-je pas marque de la pire faon?

Maintenant Marthe ne m'tait pas seulement la plus aime, ce qui
ne veut pas dire la mieux aime des matresses, mais elle me
tenait lieu de tout. Je ne pensais mme pas  mes amis; je les
redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service
en nous dtournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
matresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule
sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir
les leurs.




Mon pre commenait  s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma dfense
contre sa soeur et ma mre, il ne voulait pas avoir l'air de se rtracter,
et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait  elles. Avec moi,
il se dclarait prt  tout pour me sparer de Marthe. Il prviendrait
ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.

Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais rpondre. Je
l'accablais dans le mme sens que ma mre et ma tante, lui reprochant
de mettre trop tard en oeuvre son autorit. N'avait-il pas voulu que
je connusse Marthe? Il s'accablait  son tour. Une atmosphre tragique
circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frres! Mon pre
prvoyait dj ne rien pouvoir leur rpondre un jour, lorsqu'ils
justifieraient leur indiscipline par la mienne.

Jusqu'alors, il croyait  une amourette, mais, de nouveau, ma mre
surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pices
de son procs. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!

Ma mre me considrait trop encore comme un bb, pour me devoir
raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait
impossible d'tre grand-mre  son ge. Au fond, c'tait pour elle
la meilleure preuve que cet enfant n'tait pas le mien.

L'honntet peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mre,
avec sa profonde honntet, ne pouvait admettre qu'une femme trompt
son mari. Cet acte lui reprsentait un tel dvergondage qu'il ne pouvait
s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mre
qu'elle en avait d'autres. Mon pre savait combien faux peut tre
un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
me, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'tais le seul  ne
pas savoir. Je rpliquai qu'on la calomniait de la sorte  cause
de son amour pour moi. Mon pre, qui ne voulait pas que je bnficiasse
de ces bruits, me certifia qu'ils prcdaient notre liaison, et mme
son mariage.


Aprs avoir conserv  notre maison une faade digne, il perdait toute
retenue, et, quand je n'tais pas rentr depuis plusieurs jours,
envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot  mon adresse,
m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il dclarerait ma fuite  la
prfecture de police et poursuivrait Mme L. pour dtournement de mineur.

Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait 
la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe  ma premire
visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon ge. Il m'empchait
de m'appartenir. Mon pre n'ouvrait pas la bouche, ni ma mre. Je
fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les
mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma
conduite me pt mener en maison de correction. Enfin, aprs avoir puis
vainement le code, j'en revins au grand Larousse, o je relus dix fois
l'article: mineur, sans dcouvrir rien qui nous concernt.

Le lendemain, mon pre me laissait libre encore.

Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son trange conduite,
je les rsume en trois lignes: il me laissait agir  ma guise.
Puis, il en avait honte. Il menaait, plus furieux contre lui que
contre moi. Ensuite, la honte de s'tre mis en colre le poussait 
lcher les brides.


Mme Grangier, elle, avait t mise en veil,  son retour de la
campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de
croire que j'tais un frre de Jacques, ils lui apprenaient notre
vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
de prononcer mon nom  propos de rien, de rapporter quelque chose
que j'avais fait ou dit, sa mre ne resta pas longtemps dans le
doute sur la personnalit du frre de Jacques.

Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de
Jacques, mettrait un terme  l'aventure. Elle ne raconta rien 
M. Grangier, par crainte d'un clat. Mais elle mettait cette
discrtion sur le compte d'une grandeur d'me dont il importait
d'avertir Marthe pour qu'elle lui en st gr. Afin de prouver 
sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait
par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul
avec sa femme, la priait de mnager leur pauvre petite, innocente,
 qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tte. 
quoi Mme Grangier rpondait quelquefois par un simple sourire, de
faon  lui laisser entendre que leur fille avait avou.

Cette attitude, et son attitude prcdente, lors du premier sjour
de Jacques, m'incitent  croire que Mme Grangier, et-elle dsapprouv
compltement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort 
son mari et  son gendre, lui aurait, devant eux, donn raison. Au
fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-mme
n'avait jamais os faire, soit par scrupules, soit par manque
d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir t, croyait-elle, incomprise.
Niaisement idaliste, elle se bornait  lui en vouloir d'aimer un garon
aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui  comprendre la
dlicatesse fminine.

Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,
habitant Paris, rien souponner. Simplement, Marthe, leur apparaissant
toujours plus bizarre, leur dplaisait de plus en plus. Ils taient
inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce mnage dans
quelques annes. Toutes les mres, par principe, ne souhaitent rien
tant pour leur fils que le mariage, mais dsapprouvent la femme qu'ils
choisissent. La mre de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle
femme. Quant  Mlle Lacombe, la principale raison de ses mdisances
venait de ce que Marthe dtenait, seule, le secret d'une idylle
pousse assez loin, l't o elle avait connu Jacques au bord de la mer.
Cette soeur prdisait le plus sombre avenir au mnage, disant que Marthe
tromperait Jacques, si par hasard ce n'tait dj chose faite.

L'acharnement de son pouse et de sa fille foraient parfois  sortir
de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mre et
fille changeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe
exprimait: Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
ensorceler nos hommes. Celui de Mlle Lacombe: C'est parce que je ne
suis pas une Marthe que je ne trouve pas  me marier. En ralit,
la malheureuse, sous prtexte qu'autre temps autres moeurs et que
le mariage ne se concluait plus  l'ancienne mode, faisait fuir les
maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage
duraient ce que dure une saison balnaire. Les jeunes gens promettaient
de venir, sitt  Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne
donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
qui allait coiffer Sainte-Catherine, tait peut-tre que Marthe et
trouv si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul
un nigaud comme son frre avait pu se laisser prendre.




Pourtant, quels que fussent les soupons des familles, personne ne
pensait que l'enfant de Marthe pt avoir un autre pre que Jacques.
J'en tais assez vex. Il fut mme des jours o j'accusais Marthe
d'tre lche, pour n'avoir pas encore dit la vrit. Enclin  voir
partout une faiblesse qui n'tait qu' moi, je pensais, puisque Mme
Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait
les yeux jusqu'au bout.


L'orage approchait. Mon pre menaait d'envoyer certaines lettres 
Mme Grangier. Je souhaitais qu'il excutt ses menaces. Puis, je
rflchissais. Mme Grangier cacherait les lettres  son mari. Du reste,
l'un et l'autre avaient intrt  ce qu'un orage n'clatt point. Et
j'touffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est  Jacques,
directement, qu'il fallait que mon pre les communiqut.

Le jour de colre o il me dit que c'tait chose faite, je lui eusse
saut au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre 
Jacques ce qui importait qu'il st. Je plaignais mon pre de croire
mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme 
celles o Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fivre m'empchait
de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commenais
seulement  voir juste lorsque mon pre, plus calme, le lendemain, me
rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.
Certes. Mais o se trouvent l'humain et l'inhumain?

J'puisais ma force nerveuse en lchet, en audace, reint par
les mille contradictions de mon ge aux prises avec une aventure
d'homme.




L'amour anesthsiait en moi tout ce qui n'tait pas Marthe. Je ne
pensais pas que mon pre pt souffrir. Je jugeais de tout si
faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre
dclare entre lui et moi. Aussi, n'tait-ce plus seulement par amour
pour Marthe que je pitinais mes devoirs filiaux, mais parfois,
oserai-je l'avouer, par esprit de reprsailles!

Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon pre
faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer
plus souvent  la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je
m'criais: Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi? Je serrais
les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un tat pareil, 
la pense que j'allais tre loign d'elle pour quelques heures,
Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'tre aime
lui donnait une fermet que je ne lui avais jamais vue. Sre que je
penserais  elle, elle insistait pour que je rentrasse.

Je m'aperus vite d'o venait son courage. Je commenai  changer
de tactique. Je feignais de me rendre  ses raisons. Alors, tout
 coup, elle avait une autre figure.  me voir si sage (ou si lger),
la peur la prenait que je ne l'aimasse moins.  son tour, elle me
suppliait de rester, tant elle avait besoin d'tre rassure.

Pourtant, une fois, rien ne russit. Depuis dj trois jours, je
n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai  Marthe mon
intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour
me dtourner de cette dcision: caresses, menaces. Elle sut mme
feindre  son tour. Elle finit par dclarer que, si je ne rentrais
pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.

Je rpondis que mon pre ne lui tiendrait aucun compte de ce beau
geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mre. Elle irait au bord de
la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin
dlivre de moi: Aie au moins piti de notre enfant, disait
Marthe. Ne compromets pas son existence  plaisir. Elle m'accusait
de m'amuser de son amour, d'en vouloir connatre les limites. En
face d'une telle insistance, je lui rptais les propos de mon pre:
elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. Une seule
raison, lui dis-je, t'empche de cder. Tu reois ce soir un de tes
amants. Que rpondre  d'aussi folles injustices? Elle se dtourna.
Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais
si bien qu'elle consentit  passer la nuit avec moi.  condition que ce
ne ft pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses
propritaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents
qu'elle tait l.


O dormir?


Nous tions des enfants debout sur une chaise, fiers de dpasser
d'une tte les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,
mais nous restions incapables. Et si, du fait mme de notre inexprience,
certaines choses compliques nous paraissaient toutes simples, des
choses trs simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions
jamais os nous servir de la garonnire de Paul. Je ne pensais pas qu'il
ft possible d'expliquer  la concierge, en lui glissant une pice, que
nous viendrions quelquefois.

Il nous fallait donc coucher  l'htel. Je n'y tais jamais all. Je
tremblais  la perspective d'en franchir le seuil.

L'enfance cherche des prtextes. Toujours appele  se justifier
devant les parents, il est fatal qu'elle mente.

Vis--vis mme d'un garon d'htel borgne, je pensais devoir me
justifier. C'est pourquoi, prtextant qu'il nous faudrait du linge
et quelques objets de toilette, je forais Marthe  faire une valise.
Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frre et soeur. Jamais
je n'oserais demander une seule chambre, mon ge (l'ge o l'on se fait
expulser des casinos) m'exposant  des mortifications.

Le voyage,  onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux
personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,
 la gare de l'Est. Le wagon n'tait ni chauff ni clair. Marthe
appuyait sa tte contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un
jeune garon cruel. J'tais assez honteux, et je souffrais, pensant
combien Jacques, toujours si tendre avec elle, mritait mieux que moi
d'tre aim.

Je ne pus m'empcher de me justifier,  voix basse. Elle secoua la
tte: J'aime mieux, murmura-t-elle, tre malheureuse avec toi
qu'heureuse avec lui. Voil de ces mots d'amour qui ne veulent rien
dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcs par
la bouche aime, vous enivrent. Je crus mme comprendre la phrase de
Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on tre heureux
avec quelqu'un qu'on n'aime pas?

Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne
le droit d'arracher une femme  une destine, peut-tre mdiocre,
mais pleine de quitude. J'aime mieux tre malheureuse avec toi...;
ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,
parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec
Jacques, elle n'avait pas ide, mais ces moments heureux me donnaient-ils
le droit d'tre cruel?

Nous descendmes  la Bastille. Le froid, que je supporte parce que
je l'imagine la chose la plus propre du monde, tait, dans ce hall
de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans
la gaiet qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle
s'accrochait  mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beaut, sa
jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!

Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux
baisss. J'tais bien loin de l'orgueil paternel.

Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare
de Lyon.  chaque htel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise
excuse. Je disais  Marthe que je cherchais un htel convenable, un
htel de voyageurs, rien que de voyageurs.

Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me drober. Marthe
m'enjoignit d'interrompre ce supplice.

Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, esprant
je ne sais trop quoi. Le garon me demanda si je dsirais une chambre.
Il tait facile de rpondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant
une excuse comme un rat d'htel pris sur le fait, je lui demandais
Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne
me rpondt: Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.
Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
expliquant  Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en
trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me htai comme un
voleur qui s'chappe.

Tout  l'heure, mon ide fixe de fuir ces htels o je menais Marthe
de force m'empchait de penser  elle. Maintenant, je la regardais,
la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda o
nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir  un
malade, et de retourner sagement elle  J..., moi chez mes parents.
Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots
dplacs.


Ma honte dramatisa le retour. Quand, aprs les cruauts de ce genre,
Marthe avait le malheur de me dire: Tout de mme, comme tu as t
mchant! je m'emportais, la trouvais sans gnrosit. Si, au contraire,
elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle
n'agt ainsi, parce qu'elle me considrait comme un malade, un dment.
Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle
n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
cependant que je profitasse de sa clmence; qu'un jour, lasse de mes
mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et
qu'elle me laisserait seul. Quand je la forais  me parler avec
cette nergie et, bien que je ne crusse pas  ses menaces, j'prouvais
une douleur dlicieuse, comparable, en plus fort,  l'moi que me
donnent les montagnes russes. Alors, je me prcipitais sur Marthe,
l'embrassais plus passionnment que jamais.

--Rpte-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la
serrant dans mes bras, jusqu' la casser. Soumise, comme ne peut
mme pas l'tre une esclave, mais seul un mdium, elle rptait,
pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.




Cette nuit des htels fut dcisive, ce dont je me rendis mal compte
aprs tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une
vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de
retour, puise, atterre, claquant des dents, comprit tout. Peut-tre
mme vit-elle qu'au bout de cette course d'une anne, dans une voiture,
follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.




Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus
l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. Je ne me sens pas bien,
disait-elle, va-t'en, ne reste pas prs de moi. Tu prendrais mon
rhume. Elle toussait, avait la fivre. Elle me dit, en souriant,
pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'tait la
veille qu'elle avait d prendre froid. Malgr son affolement, elle
m'empcha d'aller chercher le docteur. Ce n'est rien, disait-elle.
Je n'ai besoin que de rester au chaud. En ralit, elle ne voulait
pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux
de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'tre rassur
que le refus de Marthe m'ta mes inquitudes. Elles ressuscitrent,
et plus fortes que tout  l'heure, quand, lorsque je partis pour dner
chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un dtour,
et dposer une lettre chez le docteur.

Le lendemain, en arrivant  la maison de Marthe, je croisai celui-ci
dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.
Son air calme me fit du bien: ce n'tait qu'une attitude
professionnelle.

J'entrai chez Marthe. O tait-elle? La chambre tait vide. Marthe
pleurait, la tte cache sous les couvertures. Le mdecin la
condamnait  garder la chambre, jusqu' la dlivrance. De plus, son
tat exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurt chez ses
parents. On nous sparait.

Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble d. En
admettant cette sparation sans rvolte, je ne montrais pas de
courage. Simplement, je ne comprenais point. J'coutais, stupide,
l'arrt du mdecin, comme un condamn sa sentence. S'il ne plit
point: Quel courage! dit-on. Pas du tout: c'est plutt manque
d'imagination. Lorsqu'on le rveille pour l'excution, alors, il
entend la sentence. De mme, je ne compris que nous n'allions plus
nous voir, que lorsqu'on vint annoncer  Marthe la voiture envoye
par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe
exigeant d'arriver chez sa mre  l'improviste.

Je fis arrter  quelque distance de la maison des Grangier. La
troisime fois que le cocher se retourna, nous descendmes. Cet homme
croyait surprendre notre troisime baiser, il surprenait le mme.
Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour
correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne
qu'on doit rejoindre une heure aprs. Dj, des voisines curieuses se
montraient aux fentres.


Ma mre remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes soeurs rirent
parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillre 
soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour
la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal
de mer ces vertiges du coeur et de l'me. La vie sans Marthe, c'tait
une longue traverse. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptmes
du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
sur place, je me proccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,
le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser  la terre ferme.

Les parents de Marthe n'avaient plus  deviner grand-chose. Ils ne
se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brlaient devant
elle, dans la chemine de sa chambre. Les siennes taient crites au
crayon,  peine lisibles. Son frre les mettait  la poste.

Je n'avais plus  essuyer de scnes de famille. Je reprenais les
bonnes conversations avec mon pre, le soir, devant le feu. En un
an, j'tais devenu un tranger pour mes soeurs. Elles se rapprivoisaient,
se rhabituaient  moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,
profitant de la pnombre, la serrais avec une telle violence qu'elle
se dbattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais  mon enfant, mais
j'tais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse
plus forte. tais-je mr pour qu'un bb me fut autre chose que frre
ou soeur?

Mon pre me conseillait des distractions. Ces conseils-l sont
engendrs par le calme. Qu'avais-je  faire, sauf ce que je ne ferais
plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.
Je guettais dans ma prison les moindres signes de dlivrance.

 force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,
mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'taient celles de
l'armistice.


Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Dj, je le
voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me ft possible d'agir.
J'tais perdu.

Mon pre revint  Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:
On ne manque pas une fte pareille. Je n'osais refuser. Je
craignais de paratre un monstre. Puis, somme toute, dans ma frnsie
de malheur, il ne me dplaisait pas d'aller voir la joie des autres.

Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul
capable d'prouver les sentiments qu'on prte  la foule. Je cherchais
le patriotisme. Mon injustice, peut-tre, ne me montrait que l'allgresse
d'un cong inattendu: les cafs ouverts plus tard, le droit pour les
militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
pens qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou mme qu'il me
distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
Sainte-Catherine.




Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares
aprs-midi o il tomba de la neige, mes frres me remirent un message
du petit Grangier. C'tait une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle
me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La
chance d'tre en contact, mme indirect, avec Marthe, touffa mes
inquitudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa
fille, de correspondre avec elle, et moi, l'coutant, tte basse,
comme un mauvais lve. Incapable d'clater, de me mettre en colre,
aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse,
et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les
rponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent
pu laisser  Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins
piteuse que celle d'un collgien pris en faute. Je prvoyais la scne,
seconde par seconde.


Lorsque je pntrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma
premire visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais
peut-tre plus Marthe.

Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car
elle s'efforait d'tre hautaine. Elle s'excusa de m'avoir drang
pour rien. Elle prtendit qu'elle m'avait envoy ce message pour
obtenir un renseignement trop compliqu  demander par crit, mais
qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystre
me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.

Prs de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuy contre
une grille. Il avait reu une boule de neige en pleine figure. Il
pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa soeur
m'appelait, me dit-il. Leur mre ne voulait rien entendre, mais
leur pre avait dit: Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obisse.

Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si trange,
de Mme Grangier. Elle m'avait appel, par respect pour son poux,
et la volont d'une mourante. Mais l'alerte passe, Marthe saine
et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais d me rjouir. Je
regrettai que la crise n'et pas dur le temps de me laisser voir
la malade.

Deux jours aprs, Marthe m'crivit. Elle ne faisait aucune allusion
 ma visite. Sans doute la lui avait-on escamote. Marthe parlait
de notre avenir, sur un ton spcial, serein, cleste, qui me troublait
un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de
l'gosme, car, cherchant une raison  mon trouble, je me dis que
j'tais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait
plus que de moi-mme.


Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frres,
tout essouffls, nous annoncrent que le petit Grangier avait un
neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient
tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle
pouvait avoir d'extraordinaire  mes yeux. Mais un oncle tait pour
mes frres une personne d'ge. Que le petit Grangier ft oncle tenait
donc du prodige, et ils taient accourus pour nous faire partager leur
merveillement.

C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous
reconnaissons avec le plus de difficult, si on le change un peu de
place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de
suite l'enfant de Marthe--mon enfant.

L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en
fus le thtre. Tout  coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit,
mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais  ttons
des dates, des prcisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais
vu faire quelquefois  Marthe, sans alors la souponner de trahison.
Cet exercice ne servait d'ailleurs  rien. Je ne savais plus compter.
Qu'tait-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui
naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais  cette
anormalit, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma
certitude fut faite. Cet enfant tait celui de Jacques. N'tait-il
pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps,
Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas dj menti au sujet
de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord jur s'tre pendant
ces quinze jours maudits refuse  Jacques, pour m'avouer, longtemps
aprs, qu'il l'avait plusieurs fois possde!


Je n'avais jamais pens bien profondment que cet enfant pt tre
celui de Jacques. Et si, au dbut de la grossesse de Marthe, j'avais
pu souhaiter lchement qu'il en ft ainsi, il me fallait bien avouer,
aujourd'hui, que je croyais tre en face de l'irrparable, que,
berc pendant des mois par la certitude de ma paternit, j'aimais
cet enfant, cet enfant qui n'tait pas le mien. Pourquoi fallait-il
que je ne me sentisse le coeur d'un pre qu'au moment o j'apprenais
que je ne l'tais pas!

On le voit, je me trouvais dans un dsordre incroyable, et comme
jet  l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais
plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'tait
l'audace de Marthe, d'avoir donn mon nom  ce fils lgitime.  certains
moments, j'y voyais un dfi jet au sort qui n'avait pas voulu que
cet enfant ft le mien;  d'autres moments, je n'y voulais plus voir
qu'un manque de tact, une de ces fautes de got qui m'avaient plusieurs
fois choqu chez Marthe, et qui n'taient que son excs d'amour.

J'avais commenc une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par
dignit! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit tait
ailleurs, dans des rgions plus nobles.

Je dchirai la lettre. J'en crivis une autre, o je laissai parler
mon coeur. Je demandais pardon  Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que
ce fils ft celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand mme.

L'homme trs jeune est un animal rebelle  la douleur. Dj,
j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de
l'autre. Mais, avant mme que j'eusse fini ma lettre, j'en reus une
de Marthe, dbordante de joie.--Ce fils tait le ntre, n deux mois
avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. J'ai failli mourir,
disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.

Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de
cette naissance au monde entier, dire  mes frres qu'eux aussi taient
oncles. Avec joie, je me mprisais: comment avoir pu douter de Marthe?
Ces remords, mls  mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que
jamais, mon fils aussi. Dans mon incohrence, je bnissais la mprise.
Somme toute, j'tais content d'avoir fait connaissance, pour quelques
instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne
ressemble moins aux choses elles-mmes que ce qui en est tout prs.
Un homme qui a failli mourir croit connatre la mort. Le jour o elle
se prsente enfin  lui, il ne la reconnat pas: Ce n'est pas elle,
dit-il en mourant.


Dans sa lettre, Marthe me disait encore: Il te ressemble. J'avais
vu des nouveau-ns, mes frres et mes soeurs, et je savais que seul
l'amour d'une femme peut leur dcouvrir la ressemblance qu'elle
souhaite. Il a mes yeux, ajoutait-elle. Et seul aussi son
dsir de nous voir runis en un seul tre pouvait lui faire
reconnatre ses yeux.

Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient
Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale
ne rejaillit pas sur la famille. Le mdecin, autre complice de
l'ordre, cachant que cette naissance tait prmature, se chargerait
d'expliquer au mari, par quelque fable, la ncessit d'une couveuse.

Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques
devait tre auprs d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu
atteint que celle-ci, accorde au malheureux pour la naissance de son
fils. Dans un dernier sursaut de purilit, je souriais mme  la
pense que ces jours de cong, il me les devait.




Notre maison respirait le calme.

Les vrais pressentiments se forment  des profondeurs que notre esprit
ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que
nous interprtons tout de travers.

Je me croyais plus tendre  cause de mon bonheur et je me flicitais
de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient
en ftiche.

Un homme dsordonn qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain
de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers.
Il se lve tt, il se couche de bonne heure. Il renonce  ses vices.
Son entourage se flicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant
plus injuste. _Il allait vivre heureux._

De mme, le calme nouveau de mon existence tait ma toilette du
condamn. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma
tendresse me rapprochait de mon pre, de ma mre parce que quelque
chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.


Un jour,  midi, mes frres revinrent de l'cole en nous criant
que Marthe tait morte.


La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas.
Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que
je ne ressentais rien, le visage de mon pre se dcomposait. Il poussa
mes frres. Sortez, bgaya-t-il. Vous tes fous, vous tes fous. Moi,
j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me ptrifier. Ensuite,
comme une seconde droule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une
existence, la certitude me dvoila mon amour avec tout ce qu'il avait
de monstrueux. Parce que mon pre pleurait, je sanglotais. Alors, ma
mre me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement,
tendrement, comme s'il se ft agi d'une scarlatine.

Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours,
 mes frres. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne
leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient.
Mais,  midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient
perdre connaissance comme s'ils eussent d chaque fois m'annoncer
la mort de Marthe.

Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais
qu'il n'y et rien, aprs la mort. Ainsi, est-il insupportable que
la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans
une fte o nous ne sommes pas. Mon coeur tait  l'ge o l'on ne
pense pas encore  l'avenir. Oui, c'est bien le nant que je dsirais
pour Marthe, plutt qu'un monde nouveau o la rejoindre un jour.




La seule fois que j'aperus Jacques, ce fut quelques mois aprs.
Sachant que mon pre possdait des aquarelles de Marthe, il dsirait
les connatre. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche
aux tres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait
accord sa main.

Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me
dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:

--Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma
seule raison de vivre?

En voyant ce veuf si digne et dominant son dsespoir, je compris que
l'ordre,  la longue, se met de lui-mme autour des choses. Ne venais-je
pas d'apprendre que Marthe tait morte en m'appelant, et que mon fils
aurait une existence raisonnable?






End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***

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Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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