The Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont

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Title: La petite Ville
       Paysages

Author: Remy de Gourmont

Release Date: November 27, 2019 [EBook #60798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  REMY DE GOURMONT

  La petite Ville
  Paysages

  PARIS
  MERCVRE DE FRANCE
  MCMXIII




Tir  petit nombre, dont cent vingt exemplaires sont mis en vente.

Ex. N 130




LA PETITE VILLE


_La petite ville est agrable  contempler. On la voit de partout et
c'est toujours la mme le de pierres accumules mergeant d'une mer de
verdure. D'entre les pierres il surgit quelques rocs sveltes et
dentels, ce sont les flches de ses glises, jadis phares des mes. De
toutes ces pierres,  des heures, tombe la voix des cloches, l'air
limpide se rsout en musique, comme, l'hiver, l'air gris se fond en
pluie. Les ondes se sont disperses; rassur, le silence recommence sa
promenade ternelle le long des rues mortes._


LES COQUELICOTS

Depuis Paris jusqu' la mer, au fond de la Normandie, le fleuve rouge
des coquelicots vous accompagne. Il dborde  et l et s'tend comme un
lac sur les champs de bl. On se demande si les cultivateurs ne vont pas
rcolter autant de gerbes de coquelicots que de gerbes de bl. Au moins
ce sera trs ml. En certains champs, c'est mme le rouge qui domine et
l'emporte sur l'or. C'est  croire que la fleurette a t seme
intentionnellement avec le grain. Non, car je ne pense pas que le
charmant mlange de la couleur des bls mrissants et du coquelicot ait
beaucoup de charme pour les paysans. Ils ne voient pas les choses comme
nous, qui passons, et je crains que, pour eux, la fleur qui amuse notre
oeil ne soit que de la mauvaise herbe. Hlas! dans la nature, presque
tout ce qui est joli, clatant ou doux, n'est que de la mauvaise herbe,
et si rien n'est plus utile, rien n'est plus monotone et plus terne
qu'un champ de betteraves. Nous n'avons gure de ces cultures du Midi ou
de l'Orient aux belles couleurs et mme dans le Midi les champs
orgueilleux de garance ont disparu. Autrefois, la Normandie ne se
fleurissait pas seulement des pavots, mais du lin bleu de ciel et du
sarrasin tout blanc, cher aux abeilles. Le lin a presque disparu. C'est
dommage pour l'oeil; car c'tait une fte que ces champs d'azur, et le
sarrasin devient plus rare. Il reste en t le coquelicot, et au
printemps le bleuet, plus timide et assez vite touff par la vgtation
des crales. Aussi je souhaite que la petite graine noire, qui
ressemble  des grains de poudre, continue de se mler follement au bl
et  prosprer. Au fond cela ne lui fait pas grand mal et c'est une
parure.


LA GARE

Je ne sais quel tait autrefois le centre de la petite ville, le centre
social, ni s'il y en avait un; aujourd'hui, c'est la gare, bien qu'elle
soit assez loin et que cela soit une corve d'en remonter vers la haute
ville. On y va en promenade, on s'y rencontre, les diverses classes s'y
mlent, c'est un endroit neutre et presque le seul lieu de
divertissement. C'est par l qu'arrivent les journaux et le peu de
littrature dont la ville a besoin, et ni les feuilles ni les livres ne
remontent dans l'ancienne petite cit. On va les chercher  la gare. La
bibliothque de la gare a tu les autres libraires. Il y en avait trois
autrefois: une librairie gnrale, o on trouvait toutes les nouveauts,
avec un fonds assez solide de classiques anciens et modernes; une
librairie pieuse o se dbitait la littrature difiante ou modre;
enfin une bouquinerie, o je me souviens d'avoir achet mes premiers
livres curieux. Seule, la librairie pieuse subsiste, mais on y vend
peut-tre plus de chapelets et d'eucologes que d'ouvrages acadmiques.
La petite ville est dans une profonde dcadence intellectuelle. On s'y
intresse de moins en moins aux questions stables et c'est la gare qui
lui fournit la littrature passagre. Il y a d'autres causes  cette
dchance qui est gnrale dans les petites villes de province, mais je
ne veux noter ici que les observations extrieures. Bien que la ville
n'ait tous les jours aucun commerce apparent, la gare est assez anime.
C'est le seul organe par o elle remue et manifeste quelque vie. Il est
curieux qu'on ne rencontre presque personne dans ses rues et qu'on en
rencontre beaucoup  la gare. C'est que c'est un point de concentration:
la petite ville ne retrouve que hors d'elle-mme des motifs d'activit.


LE PETIT CHEMIN DE FER

Il dvale de la gare, passe entre les jambes du viaduc et s'en va en
titubant du ct de la mer. Il ne va pas vite et il souffle beaucoup,
quoique tout jeune. D'abord, il longe un vieux canal o il pousse maints
roseaux et o fleurissent  foison les reines des prs. Autrefois, ce
canal charriait les charbons de Hull et les sapins de Norvge vers la
ville qui en tait fire, mais on se lasse de tout. Cependant le petit
chemin de fer divague maintenant parmi les campagnes et s'enfonce
rsolument  travers les avoines, les coquelicots et les pommes de
terre. Voici les sables, voici la mer. Des gens descendent et gagnent la
petite plage o les vagues dferlent aux sons du piano. Deux hommes se
baignent, un enfant joue avec un chien, deux dames se promnent. Tout
est lou, me dit avec fiert la servante du petit caf en bois dcoup.
Dame! Depuis que nous avons le chemin de fer! Cependant le petit chemin
de fer a eu le temps de faire un tour vers des rgions plus lointaines.
Il revient. On le voit traverser les dunes comme une grosse chenille
noire, il s'arrte et nous repartons vers la vieille petite ville tasse
sur son rocher autour de ses glises. On y est moins isol, depuis que
l'on sent la mer si prs de soi, grce au petit chemin de fer. La mer
est une compagne qui ne vous lasse jamais, et quoique sa voix soit
monotone, on y trouve une diversit singulire. Elle se plie si bien 
la qualit de la rverie, elle se fait si bien plaisante ou triste selon
les mouvements de votre me! Malgr leurs chalets suisses, leurs casinos
et leur musique ridicule, les hommes n'ont pu encore en dtruire le
charme. La mer est invincible. C'est pourquoi il faut bnir les petits
et les grands chemins de fer qui nous permettent d'aller  elle
directement, nous jeter, d'un bond, dans ses bras.


LA CATHDRALE

La cathdrale domine, crase, dvore la petite ville niche  ses pieds
et qui semble en dcouler comme une source de pierre. Cet amas
harmonieux de sculptures, de flches, de dmes, de porches, n'a pas
suffi  rassasier l'activit constructive des sicles qui prcdrent la
Renaissance et dont le nom ici ne se comprend plus, car ce fut une mort
et non un renouveau: deux autres glises, encore vastes et belles
s'levrent  ses cts et plus loin dans les campagnes, au bord des
rivires,  la lisire des landes, des abbayes surgissaient riches et
fleuries, et l'on se demande comment purent tre conues et cres, en
un temps assez bref, tant de prodigieuses architectures. Il y a une
telle disproportion entre les ressources artistiques actuelles du pays
et les anciennes ralisations! Aujourd'hui, non seulement il ne pourrait
achever ces merveilles, mais  peine pourrait-il en avoir l'ide et il
serait mme embarrass pour les maintenir en bon tat. Il faut que cela
soit un gouvernement sans religion qui veille sur l'intgrit de ces
monuments religieux. Abandonns aux mains des fidles, ils seraient
depuis longtemps de belles ruines. La foi qui les construisit n'a plus
assez de force pour les soutenir. Ceux-mme qui les admirent sont
devenus incapables d'une admiration active et ceux qui y prient ne
voudraient pas se priver d'un djeuner pour contribuer  la rfection
d'une seule de ces pierres sculptes. Ils sauraient pleurer, ils ne
sauraient faire que cela. Dans le petit pome qui raconte la
construction de la cathdrale de Chartres, on voit la population tout
entire travailler matriellement au charroi et  la pose des matriaux.
Elle est, et toutes les autres, le fruit de l'lan de tout le peuple qui
voulait, qui savait vouloir. Les catholiques d'aujourd'hui ne sont mme
plus capables de nourrir leur clerg et de lui acheter des surplis.


LE COLIMAON

Ce n'est pas un mollusque, c'est une sorte d'difice en verdure, un
labyrinthe de charmille qui s'lve dans un coin du jardin des plantes.
On en voit parfois de tels dans les vieilles estampes. Celui-l, qui
date du XVIIIe sicle, est fort beau. Les Anglais viennent le voir. Il
figure dans les guides et sur les cartes postales. Ce n'est d'ailleurs
qu'une des curiosits du jardin des plantes, clbre dans le monde
touriste. Il se glorifie aussi d'un cdre gigantesque, d'un tas d'arbres
de la plus belle venue, d'un _menneken-piss_  peine plus dcent que
celui de Bruxelles et d'un choix de palmiers, cdratiers, orangers avec
leurs oranges, camlias en pleine terre et autres arbustes rares qui
s'accommodent d'un climat extrmement doux. Mais la verdure y vient si
bien qu'elle est comme une prison pour les fleurs. C'est le paradis des
arbres. Une branche plante en terre y prend aussitt racine et devient
en quelques saisons arbre  son tour. Toutes les nuances du vert s'y
rencontrent et brodent sur le ciel les plus belles tapisseries. J'cris
prs d'une fentre donnant sur cette tapisserie mouvante que le vent
fait vaciller avec un bruit trs doux de vagues. Comme ces constructions
d'arbres sont mouvantes, mais aussi, comme elles sont accablantes! Au
temps de ma jeunesse on dcouvrait du haut du colimaon, un horizon
assez vaste et assez plaisant vers de proches collines pleines de
moissons. Maintenant les arbres ont envahi tout le champ de la vision:
on est un peu plus prs de leur cime, voil tout. Ils tmoignent du
moins de la fcondit de cette terre et rappellent les temps anciens, o
tout ce pays n'tait qu'une vaste fort,  peine pntrable. Et puis,
vraiment, rien n'est plus beau. Ah! que je plains les rgions sans
arbres.


MUSES

M. Uzanne appelait l'autre jour les muses des coles de simulation et
de pastiche, et cela m'a sembl bien prs de la vrit, sinon la vrit
mme. Il n'est pas douteux que les muses, rpandus maintenant partout,
ont dvelopp outre mesure cette manie de l'imitation, qui est presque
tout le gnie humain. Mais il est des muses innocents, ceux des petites
villes. La petite ville a son muse. C'est,  l'entre du jardin des
plantes, une vieille maison du dix-huitime sicle, dont une moiti est
pleine de mauvaise peinture et dont le reste abrite des plantes
dlicates. Du dehors, on ne sait o commence la peinture, car la faade
est tapisse par une magnifique glycine qui mle ses grappes violettes
aux fleurs charnelles d'un rosier grimpant. Rien n'est plus charmant que
ces roses qui pendent de toutes parts et s'effeuillent en pluie
odorante, cependant que se gonfle de l'autre ct de la cour un norme
massif de camlias qui proclame la douceur un peu humide du climat.
Avant que les roses ne soient ouvertes, les rouges camlias dcorent 
merveille la sombre verdure. Quelle opulente entre de muse! Il n'en
est pas peut-tre derrire laquelle on rve un art plus dlicat, plus
intime, plus provincial, plus traditionnel, mais il en est bien peu qui
mnent vers un tel nant! Muse, pourquoi faire? Est-ce que toute la
ville n'est pas un muse vivant, avec ses glises aux pierres sculptes,
ses vieilles rues dsertes, ses vieux htels resserrs entre ses vieux
jardins? Un muse spcial, quelle drision! Comme une fausse notion de
l'art a dform les esprits! Mais ce muse du moins a ce mrite de ne
pousser ni  la copie, ni  l'imitation. Plus heureux que le Louvre, il
ne contient aucun chevalet et on n'y a jamais vu deux fois le mme
visiteur. Il n'est coupable d'aucune fausse vocation. Il jette mme un
certain ridicule sur l'art et sur les artistes. Mais il enchante le
promeneur solitaire. C'est un muse innocent.


LE LYCE

Il n'est pas douteux que, dans la plupart des petites villes de cette
rgion, o d'ailleurs il n'y en a pas de grandes, l'Universit ne soit
en profonde dcadence. Non pas que le corps des professeurs ait diminu
de valeur, mais ce sont les lves qui ont diminu en nombre. Ici, le
lyce, o il y eut, de mon temps, jusqu' trois cents lves internes,
n'en compte plus gure qu'une soixantaine. Cependant, la population
colire est abondante dans la rgion. On n'migre vers Paris qu'aprs
les tudes faites. Les hommes sont moins nombreux, mais les enfants et
les adolescents pullulent, les familles y tant toujours fort fcondes.
O donc toute cette jeune population fait-elle son ducation? Dans les
tablissements ecclsiastiques qui, jadis assez ddaigns, ont retrouv
depuis quelques annes une belle clientle. Je n'en rechercherai pas les
causes, je constate le fait, qui est patent; l'enseignement de l'Etat
subit en province une crise dont il se relvera difficilement. C'est en
vain que toutes sortes d'amliorations y ont t apportes. Sans les
boursiers que l'administration envoie de tous cts, le lyce serait
presque vide; le personnel est sans proportion avec la population
scolaire, les btiments de l'internat s'y font de plus en plus dserts;
on dirait qu'une pidmie a pass par l. Ce n'est pas que les habitants
soient devenus plus ractionnaires, plus clricaux, mais il semble que
les mthodes universitaires leur plaisent de moins en moins. S'il y a eu
campagne contre l'Universit, nulle part elle n'a mieux russi.
Pourtant, la petite ville est encore un centre d'tudes, mais surtout
primaires et fminines. Il y a un lyce o on fait des cours pour les
jeunes filles, mais ce gain compense assez mal la dsertion du grand
lyce, o l'on formait les hommes.


LE CIRQUE

_Australian Circus_! Et d'immenses affiches illustres ont couvert les
murs de la petite ville. Tous les ans, pendant les mois d't, de
pareilles troupes la visitent. C'est mme  peu prs le seul spectacle
qu'elle connaisse, car son petit thtre est fort dlaiss et les
tournes l'ignorent; elle les bouderait d'ailleurs, la coutume dfendant
 la socit de frquenter ce bouis-bouis. Le cirque, au contraire,
fait ce miracle de runir tout le monde. Ds quatre heures, tous les
enfants de la ville sont runis sur la place et surveillent le montage
de la salle de toile, jettent des regards curieux vers les voitures o
grouillent les animaux, o les paillettes luisent comme des poissons
dans un filet. Quelquefois, pour allumer la curiosit, le cirque fait
par les rues troites une promenade de parade. L'_Australian Circus_ n'a
pas suivi cet usage, confiant dans l'extravagance de ses affiches. Il a
eu raison, car, ds huit heures, on se presse sur les banquettes de la
vaste tente. C'est un cirque pareil  tous les cirques ambulants, d'une
bonne tenue et d'une suffisante varit: aussi son succs est-il
considrable. Je pense qu'il n'a d'australien que le nom; son personnel
est anglais, franais et japonais. Ses acrobates japonais sont
admirables et ralisent des prodiges d'quilibre dangereux. Je ne
regrette pas d'avoir vu la petite Japonaise, menue et gentille comme une
poupe, qui grimpait si gaillardement  une chelle sans appui. Ces
Japonais, sans lesquels il n'y a plus de fte de ce genre, sont d'une
adresse admirable, mesure et calme, prudente quoique trs hardie. Ils
rsolvent moins des tours de force que des problmes de mcanique. La
municipalit fait d'autres prodiges, qui sont des prodiges d'conomie,
et c'est dans l'obscurit absolue d'une nuit sans lune qu'il nous faut
regagner notre domicile, en butant sur les mauvais pavs. Mais les
habitants ne murmurent pas. Ils sont heureux. Ils sortent de
l'_Australian Circus_!


LES RUINES

La maison que j'habite ici a des parties du XVe sicle. Elle a un grand
escalier de pierre,  votes et  pilastres de granit. Il y en a
beaucoup d'autres dans la ville, qui a gard aussi plusieurs ruelles et
des tourelles de cette poque. C'est trs inconfortable, mais cela a une
allure assez belle dans le silence. On sent qu'aux sicles passs la vie
y tait assez semblable  ce qu'elle est maintenant, seulement plus
ramasse encore, plus tasse sur elle-mme. C'tait une ville
ecclsiastique. Moines et prtres y abondaient et il est probable qu'une
partie des maisons leur appartenait. Les prtres y ont laiss la
cathdrale et les deux glises dont j'ai parl. Les moines ont disparu
sans autres traces de leur domination qu'un aqueduc. Sise sur une
hauteur, la ville fait venir son eau d'assez loin. Au temps jadis il y
en avait grande pnurie, et un capucin rudit, ayant connu les
merveilleux travaux d'eau des anciens Romains, engagea son couvent 
imiter leur exemple. Cela fait qu'ils construisirent un aqueduc, dont on
voit encore quelques traves enfonces sous les lierres, dans le bas de
la ville. Comme c'tait une oeuvre considrable, ds le dix-septime
sicle, on l'attribuait aux Romains et c'est sans doute grce  cette
antiquit lgendaire qu'on en a respect les ruines. Ce n'est mme que
tout rcemment que j'ai appris la vritable origine de cet aqueduc
romain. Ses arcades sont d'ailleurs de forme ogivale et un peu de
rflexion aurait d nous renseigner plus vite. Mais la manie romaine
svit si durement dans le pays! C'est au dix-septime sicle qu'elle
commena  rgner. On dcouvrit partout des camps de Csar. Il y en a un
dans les environs, naturellement, et comme on y a dcouvert des
hachettes de pierre, l'attribution a paru longtemps certaine. C'est une
noblesse qu'il a fallu abandonner. Csar n'a point camp l et il n'a
point construit un aqueduc pour une cit qui n'existait pas encore.


LE MARCH

J'aurais encore bien des tableaux  esquisser pour indiquer seulement le
plan de la petite ville en me bornant aux traits gnraux: le march est
de ceux-l. C'est le seul jour o la moiti de ses rues prsentent une
vritable animation. Les paysans des environs l'ont envahie, venus les
uns  pied, les autres par le chemin de fer, la plupart dans leur
carriole, souvent conduite par une femme. Elles mnent fort mal, quoique
avec beaucoup d'aplomb. D'ailleurs, leurs chevaux sont dociles.
Surveillant les menus produits de la ferme, elles tiennent  venir les
vendre elles-mmes et on les voit le long des rues, alignes avec le
panier de beurre, d'oeufs, l'ventaire de lgumes, la cage  poules ou 
lapins. Aprs les premires transactions, un bruit continu monte de cet
amas de femmes et les exclamations patoises s'entrecroisent par-dessus
la tte des acheteurs. Le dialecte bas-normand se parle l selon cinq ou
six nuances diffrentes. L'expression _chez nous_, par exemple, s'y
prononce: _c nous_, _ci nous_, _ceux nous_, _cheuz nous_, _u nous_, et
peut-tre encore d'autre faon. C'est une vritable carte linguistique
en miniature, que la frquentation des coles n'a nullement entame. La
lecture des journaux n'a fait qu'introduire dans le parler d'tranges
dformations. Si un paysan vous dit que tous ses chnes sont _juifs_,
entendez _glifs_, sorte de pourriture que l'on attribuait  la gele.
Je note cela pour obliger les linguistes, car le mot est d'usage rcent.
Le march s'achve dans les cabarets et vers quatre heures tout le monde
a disparu. Cependant on a bu force cafs, boisson plus nationale encore,
dirait-on, que le cidre. A ce propos, voici encore une curieuse
expression assez droutante. La tasse de caf s'appelle un sou de caf,
et elle ne change pas de nom en s'adjoignant plus ou moins d'eau-de-vie.
De l l'expression: un sou de caf de deux sous, un sou de caf de cinq
sous. Aprs cette dernire mixture, la bonne femme et son cheval ont
chance de finir la journe dans un des fosss de la route. Tel est le
revers de ces ftes, que les femmes en reviennent avec un got de
l'alcool, qui les fait semblables  des hommes, oui, trop semblables 
des hommes ivres.


UNE VIEILLE ABBAYE

C'est un pays de landes et de marais, un pays pauvre et qui le fut
encore plus avant qu'on n'et trouv le moyen de l'adapter  la culture.
Jadis, il ne produisait gure que d'un ct des ajoncs et de l'autre des
sables;  et l, de maigres pturages mal dfendus du vent et de la
mer, de ce vent qui dessche tout. Heureusement qu'il y pleut souvent,
car c'est la seule ressource contre la duret de son sol. Cependant au
milieu de ce pays sans richesse et sans beaut, sur le bord d'une petite
rivire qui trace comme un sillon troit de fcondit, s'lve une des
plus anciennes et des plus majestueuses abbayes de l'ancienne France.
Elle date du XIe sicle et ressemble beaucoup, mais avec plus de
svrit, plus de pauvret aussi  Saint-Germain-des-Prs, qui doit tre
de la mme poque. Mais on y voit mieux qu' la noble glise de Paris
toute la scheresse orgueilleuse du style roman. Partout, c'est la
pierre nue sans aucun dcor, sans aucun enjolivement, mme sculptural,
une pierre grise, comme mouille, qui donne une grande sensation
d'accablement. C'est un immense spulcre o les trs rares ornements
modernes font comme des taches de moisissures et, par consquent, n'en
gtent pas l'ensemble. Il y a bien sur les murs les tableautins d'un
chemin de croix issu de la rue Saint-Sulpice, mais il est comme dvor
par l'immensit des nefs. On a la sensation que ce sont des toiles
d'araignes oublies l. Il faut la voir ainsi, cette belle architecture
romane, rduite  ses svres lignes de pierre, pour se rendre compte
combien elle surpasse le gothique par le gnie de l'expression. Ce n'est
que de la maonnerie, mais qui parle plus haut que l'art le plus
dlicat. C'est barbare et c'est grand.


LE SAVANT DE PROVINCE

C'est un homme considrable dans sa petite ville et souvent un homme qui
ferait bonne figure dans les milieux parisiens. Tout ce qui concerne sa
province, ou du moins sa rgion, lui est familier, histoire,
archologie, biographie, gnalogie. Il dchiffre les chartes anciennes,
connat les fastes de chaque famille et sait ce que raconte chaque
pierre des vieux monuments. Il est prcieux d'tre son ami quand on
sjourne ou seulement quand on passe dans le pays. Les choses lui
parlent et il traduit leurs paroles en des discours passionns. S'il est
un peu partial, c'est qu' force d'tudier les choses de son petit pays,
il a t naturellement amen  leur attribuer une grande importance. Il
connat l'origine lointaine des institutions locales et des coutumes. Il
sait  qui appartenait une seigneurie avant la guerre de Cent Ans et en
quelles mains elle passa sous la domination anglaise. Ses recherches
gnalogiques ne sont pas du got de tout le monde, parce qu'il dvoile
avec svrit les mystres de la transmission des proprits et qu'il
sait que telle fortune a eu des dbuts frauduleux, que tel titre de
noblesse est purement fantaisiste. Vivant  l'cart des partis,
connaissant mieux le maniement des archives que celui des intrigues, il
ne sollicite nulle faveur et n'en reoit aucune. Sa maison, son jardin,
ses livres et ses savantes recherches emplissent sa vie. Sa parole fait
autorit dans la discussion historique et, quoique traditionnaliste par
instinct historique, il ne la mle pas aux querelles locales, ce qui le
fait un peu mpriser par les ambitieux. Il s'en console, car la science
historique lui suffit, et les comptitions politiques ne le tentent pas.
Il connat trop les dessous de l'histoire pour tre tent de s'y mler.


LES PETITS SUJETS

Voici cinq ou six articulets sur un petit sujet qui n'intresse gure
les Parisiens, sur une petite ville que je ne veux mme pas nommer, mais
si je devais m'en excuser, ce serait pour dire que je n'aime  crire
que sur ce qui frappe directement mes yeux. J'ajouterais aussi qu'il ne
doit pas y avoir pour l'crivain, ni non plus pour le lecteur habitu 
sa manire, de petits sujets. Les choses au milieu desquelles on vit et
auxquelles on participe, prennent aussitt une importance qui les
rendrait presque dignes de l'histoire. Je passerais une saison dans le
dsert que je dcrirais les choses du dsert, mme si ces choses
n'taient rien du tout. J'aimerais  raconter le nant. Mais je ne puis
me persuader, philosophiquement, que l o je vis, puisse rgner le
nant. Les choses sont ce qu'un esprit les considre. Elles ont de
l'importance, puisqu'elles l'occupent prsentement,  l'exclusion du
reste du monde. Il n'y a que les imbciles, et tout de mme je ne me
range pas parmi eux, qui croient que les grands sujets font la grande
littrature ou la grande peinture. Qu'ils se dtrompent. Il vaut mieux
tre le Chardin d'un chaudron, que le rat d'une pope. Un homme qui
dit sincrement ce qu'il voit, et seulement les choses qu'il voit, n'est
jamais ridicule. C'est pourtant cette sincrit qui semble si facile et
si engageante o il semble que nos contemporains rpugnent le plus. Cela
s'est toujours pass ainsi d'ailleurs, ce qui fait qu' peine crite, la
littrature tombe en poussire. Il avait bien raison celui qui prenait
pour devise: l'humble vrit. Je ne sais plus qui. Mais j'espre qu'il
ne croyait pas  _la_ vrit, mais  _sa_ vrit. Dire _sa_ vrit,
humble ou orgueilleuse, il n'y a que cela de digne.


RITES FUNRAIRES

Au retour, le hasard m'a fait dcouvrir, dans la banlieue d'une cit
quasi maritime, un extraordinaire cimetire. D'abord, en entrant, des
deux cts de la grande alle, ce ne sont que des tombes d'enfants; on
dirait que la population de ce faubourg ne meurt pas, mais qu'elle
dverse l une progniture innombrable. Ensuite, ces tombeaux minuscules
sont ainsi ordonns par les inconsolables parents: figurez-vous une
sorte d'armoire en bois dcoup dont trois panneaux sont vitrs, une
vitrine conomique dans laquelle sont entasses, sur des tagres en
forme d'autel, des figurines en porcelaine peinte, reprsentant des
enfants au berceau, des anges, des saints, des bonnes Vierges, des
fleurs, une quantit de bibelots. Au milieu de tout cela pend  un fil
de fer un angelot, partout le mme, la cuisse ceinte d'un brassard rose
et qui sourit. Sur le devant de la vitrine, il y a gnralement la
photographie du gosse en grande toilette et dans le fond, si c'tait une
fillette, sa poupe. La profusion des bibelots de tout genre est
incroyable et quelques-uns sont inattendus, ainsi, par exemple, une
bote oblongue  poudre dentifrice! Les angelots suspendus dans
l'armoire reprsentent certainement l'me en route vers le ciel; les
bibelots reclent des intentions pieuses, quoique nigmatiques, et leur
profusion atteste probablement la gnrosit des parents. Au reste, la
plupart de ces monuments sont dans un tat de vtust absolu et
quelques-uns commencent  tomber en poussire, laissant parses les
petites figurines. L'me sur le chemin du ciel est retombe sur la
terre, o l'a laisse choir l'oubli. On dirait, en somme, le cimetire
d'une tribu barbare, ayant quelques notions de cramique et de
menuiserie.


AU PAYS DE FLAUBERT

Pour la premire fois, depuis que je passe en bateau devant le village
de Croisset, j'ai vu un passager se souvenir qu'un homme, nomm Gustave
Flaubert, vcut l. En voyant le pavillon, les tilleuls, restes d'un
jardin, quelqu'un s'est cri prs de moi: Le gueuloir! Mais c'tait
un enfant d'une douzaine d'annes qui s'adressait  sa mre. La mre a
fait rpter le mot et, ne comprenant pas, a pris tout de mme un air
scandalis. Cette alle de tilleuls, o Flaubert essayait  haute voix
la cadence de ses phrases, semble bien avoir t plante depuis la mort
de l'crivain, mais son verbe lgendaire ne continue pas moins d'y
retentir entre la Seine et les collines de Canteleu. La Seine! Qu'elle a
chang sur cette rive et sur l'autre! Les quais de Rouen, qui s'avancent
comme un long serpent de pierre, sont en train d'atteindre Croisset,
comme, de l'autre bord, le bruyant Quevilly. Flaubert aurait beau
gueuler maintenant les lamentations de saint Antoine, on ne
l'entendrait plus, il ne s'entendrait plus lui-mme. Le ronronnement de
la papeterie de Croisset, le vacarme des marteaux de Quevilly
couvriraient sa voix. Il n'y a pas bien des annes, ce coin de terre
tait encore paisible comme une thbade et la Seine coulait l dans un
silence de Nil. De grands vapeurs o s'entassent les forts de Norvge
et de noirs ptroliers jettent l'ancre devant le pavillon, o rgnait la
solitude et d'o montait la mditation. C'est bien ainsi. Ce contraste
ne laisse pas que d'tre saisissant entre le souvenir d'une pense qui
ne pourrait plus vivre l et le spectacle d'une activit d'o s'lvera
peut-tre quelque jour une autre pense galement riche et fconde.




PAYSAGES


MUSIQUE DES SAISONS

Je vis hier un caf du bois de Boulogne fermer faute de clients. Nous
tions dans le jardin. A sept heures et demie, on nous prvint qu'on
allait teindre le gaz. Il faisait froid, l'automne se glissait dj
sous les arbres. Il aurait fallu des fourrures pour s'y tenir avec
agrment. Et ce dsaccord entre la saison vraie et la saison
traditionnelle mettait dans l'me comme une dsharmonie. Il y avait
quelque chose de rompu entre les dsirs naturels de plein air et la
rigueur du moment. Nous en tions  l't finissant et la saison
chantait  l'unisson du frais automne. Qui est-ce qui nous a enseign,
qui a inscrit dans nos nerfs qu'il doit faire chaud en t, froid en
hiver, frais aux deux autres saisons? Ce n'est pas assurment la nature
de notre pays qui est fort incertaine: ou du moins, malgr quelques
essais de rgularit, elle n'y aurait pas suffi. C'est sans doute que
nous associons certains tats de temprature avec certains mots, et
c'est moins notre sensation qui proteste que notre raison, quand juillet
est pluvieux ou janvier trs doux. Presque  notre insu, nous disposons
notre vie  tel moment pour la chaleur,  tel autre pour le froid et
nous sommes rgulirement trs surpris, quand les saisons relles ne
rpondent pas  ce que nous en attendons. Mme, quand nous nous
reportons vers le pass, nous croyons trs sincrement que les
incertaines saisons s'y succdaient avec une rgularit parfaite et que
le dsordre n'est que dans le prsent. Cela tient  ce que la vie
s'coule beaucoup moins selon la ralit, si difficile  percevoir, que
selon la reprsentation que nous nous en faisons. Et cette
reprsentation, pour tre perue  son tour, doit se construire
logiquement. Sans cela, nous n'y reconnatrions plus rien et cela serait
pour nous un grand dsarroi. Les saisons doivent donc s'couler selon
une musique nettement rythme et qui les diffrencie absolument l'une de
l'autre. L'homme est toujours l'enfant qui va se promener et que la
pluie surprend. Oh! il pleut! Ce n'est pas juste!


L'AUTOMNE

Nous voici encore une fois entrs dans l'Automne, saison des nuances et
des dsirs discrets, saison des violettes ples et des chrysanthmes
couleur de feuilles mortes. Il y a une posie dans ce mot d'une sonorit
mlancolique, par ce qu'elle voque de choses finissantes, de sourires
derniers, qu'on l'applique  l'anne, qu'on l'applique  la vie. Il y en
a mme trop, et qui s'panche trop facilement. L'automne marche dans les
esprits, entour d'un cortge de lieux communs, dont il est bien
difficile de le dbarrasser. Mais peut-tre ce serait-il dommage, car
c'est de cela qu'est faite sa beaut sensible. Il faut longtemps pour
que les hommes aperoivent, pour qu'ils sentent surtout le charme de
certains vocables. Lentement, les gnrations les ont entours de leurs
rves, et ils ne nous arrivent que serrs dans des bandelettes
aromatiques, telles des momies qu'il ne faut pas dmailloter. Comme la
petite chose, lorsqu'on l'ose, apparat sche, noire et ride! L'automne
tout nu, c'est un orme  moiti chauve qui tremble au bord d'une route
que le vent bat. C'est l'herbe qui a dj des pointes jaunes, c'est la
rudesse des chaumes o divaguent les oies, la haie  demi transparente,
les taches rousses et rouges sur le vert piqu des forts. C'est la
fougre couleur d'amadou et les vignes couleur de rouille. L'automne nu
c'est la dcomposition de la vie qui commence, ce sont nos amours qui se
putrfient et dont la phosphorescence nous fait croire qu'ils sont plus
vivants que jamais. N'importe, je l'aime ainsi, l'automne dpouill de
tout ce qui ne lui est pas essentiel. Il me plat par un air plor
d'agonie. Dis, mon amie, nous irons le voir l'automne nu, dans les
grands bois o il dploie la soie mourante de ses ailes,  l'heure o le
soleil amer sourit, glisse et tombe?


JARDINS ET PAYSAGES

Est-ce qu'il ne va plus tre permis d'aimer la nature, de l'treindre,
de l'emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux? Je connais
peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondment et ils me
sont toujours prsents. Les jardins, au contraire, ne m'ont jamais
beaucoup enivr, qu'ils soient  l'anglaise, qu'ils soient  la
franaise. Le mur qui les emprisonne m'emprisonne aussi. Un jardin n'est
agrable que par contraste avec la rue. A Paris, c'est un peu de
bonheur. Dans les pays qui sont eux-mmes un vaste et libre jardin, ils
sont peut-tre un non sens de n'tre pas potagers, fruitiers et
fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d'arbres rares
et dcoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chnes, ormes,
htres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la
querelle des jardins franais, qui sont des jardins d'architecture et
des jardins anglais qui sont des jardins d'imitation. A une grande
chelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand
on se plat au bois de Boulogne on se dplairait  Versailles: les deux
sites sont pareillement ordonns et pareillement factices, et pour la
gomtrie, il n'y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les
lignes droites. Il y en a mme davantage et de moins lmentaire. Elle y
est mme assez complique pour drouter au premier abord et faire croire
 une draison, mais il est impossible  l'homme d'imiter la nature sans
la soumettre  des rgles qui mme caches n'en restent pas moins des
rgles. L'auteur de ce parc n'est pas clbre, mais il n'en eut pas
moins du mrite et un mrite fort analogue  celui de Le Ntre. Ni l'une
ni l'autre oeuvre ne sont la libert spontane de la nature, mais il est
vrai que l'une a voulu l'imiter et l'a dforme, et que l'autre a voulu
ne pas l'imiter et elle l'a rforme. Au risque de paratre rousseauiste
ou mme roussiste, ce qui est le comble du mpris prs de M. Maurras et
prs de ses disciples, j'avouerai que les bords sauvages de l'Orne ou de
la Seine m'ont donn plus d'motion que ceux du canal de Versailles ou
ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises  part.
Mais, c'est une opinion draisonnable. Je le sais et j'y persiste.


SAISON PERDUE

Diffrentes causes ont fait que, cette anne, je n'ai pas du tout joui
de l'automne. J'ai vu par mes fentres le reflet de son ple soleil,
mais je n'ai pu aller en respirer directement la lumire. On m'a apport
des branches de feuillages roux, mais je n'ai pas foul aux pieds ces
feuilles-fleurs parses aux pieds des arbres. Et c'est une saison de
perdue pour la sensibilit. Perdre une saison de sa vie, c'est vraiment
sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais  un
autre automne, ni un t  un autre t. La vision des choses dpend de
notre tat d'esprit, et nous ne l'avons jamais eu pareil au cours de ces
saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l'est qu'en apparence.
C'est notre esprit, ou plutt notre sensibilit, qui colore les choses,
les saisons et les roses. Nous serions capables de les crer si elles
n'existaient pas. Pourquoi pas? Nous crons bien les tres  mesure que
nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mmes, nous les sculptons
selon le creux de notre coeur, pour qu'ils y dorment mieux. Les pauvres
choses vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne sont que des prtextes que
la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit
de son motion tout un jardin et le submerge sous une prsence plus
dominatrice, et la mme joie, non absolument la mme, hlas! le fait
resurgir et nous en signale la beaut. La grande peine a des effets
semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de
leur prsence comme d'une consolation. Les saisons subissent les mmes
apparences de vie et de mort, selon que nous les dsirons ou que nous
sommes assez forts pour nous passer d'elles. Je me suis pass de cet
automne, mais je le dsirais, et peut-tre que je le regretterai
longtemps. Je l'ai bien rcr un peu en moi, mais c'tait un fantme.
Les fantmes n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la prsence relle.


LES OISEAUX

On croit gnralement que les oiseaux jouissent de l'infinie libert de
l'air, qu'ils font des voyages de plaisance au-dessus des nuages, qu'ils
vont et qu'ils viennent selon leur fantaisie, et que leur fantaisie est
sans limite. Rien n'est plus faux. Les oiseaux sont les plus casaniers
des tres et la licence qu'ils ont de voler partout est plutt une
charge qu'un agrment. Ils y sont contraints par la ncessit o ils
sont de manger presque constamment ou de prir. Les oiseaux sont les
esclaves troits de leur estomac ou plutt de leur gsier. Tous ceux qui
ont des oiseaux privs savent quels soins ncessite l'alimentation de
ces petites btes ailes. Il y a bien les oiseaux migrateurs, mais ils
n'entreprennent pas pour leur plaisir ces vastes voyages, qui leur sont,
au contraire, trs pnibles et, arrivs  leur nouveau domicile, ils
sont gnralement encore plus casaniers que les autres. Toutes les btes
ont un gte qu'elles cherchent  rendre invisible ou inaccessible aux
autres btes dont elles craignent d'tre la proie. Les oiseaux trs mal
arms pour la lutte, ne savent pas se cacher. Nuit et jour, ils sont
gibier pour d'autres oiseaux et pour quelques quadrupdes. Ramens 
chaque instant vers la terre par la ncessit de manger, ils y sont
mangs avec une facilit extraordinaire. Un seul chat suffit  dpeupler
d'oiseaux un vaste jardin, car l'oiseau, malgr toutes les menaces,
revient toujours  l'endroit o il a trouv une fois quelques graines ou
quelques vermisseaux. La nuit venue, avec leur manie de percher toujours
au mme endroit, de revenir mme de trs loin  leur branche favorite,
ils se font dvorer par les chouettes. Finalement on peut dire que ses
ailes ne servent pas  grand'chose  l'oiseau et qu'elles ne servent 
rien pour son plaisir. Elle les empchent, et encore! de mourir de faim,
mais s'ils savaient courir, leurs pattes feraient le mme office. Nous
admirons l'aile de l'oiseau. Pour lui, c'est un pauvre appendice qui
parfois le fait vivre et parfois le fait mourir.


A LA RAME

Quel hasard, non, quelle volont a fait que je me suis trouv, l'autre
soir  la tombe de la nuit, en bateau sur le lac du bois de Boulogne?
Je ne puis le dire, mais cette volont m'tait extrieure et je n'y
participai d'abord que trs faiblement. Cela n'empcha pas la promenade
de s'accomplir et mon imagination d'y prendre du plaisir. Comme il fit
bientt nuit, que l'eau et les bords se confondaient, on pouvait se
croire gar,  la recherche d'une crique favorable, sur des eaux
lointaines, habites, il est vrai, par l'ombre docile des cygnes. Mais
pourquoi rver d'autres patries? Y en a-t-il de lointaines, quand on s'y
trouve? Je savais trs bien qu'on me promenait sur le grand lac factice
du bois de Boulogne et je n'en demandais pas plus. Mon got pour les
aventures est modr et d'ailleurs je sais jouir de l'heure prsente,
tout en voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi me souvenir des plus
humbles choses qui me furent en quelque partie charmantes, et mme ne me
souvenir que de celles-l. On a tir des romans de sources encore plus
humbles, mais peut-tre que pour certains esprits rien n'est humble et
rien n'est banal, ni ton eau morte,  lac! qui n'est qu'un tang sous
les arbres, ni tes cygnes blancs, qui sont aussi des canards. Les cygnes
blancs y poursuivent de leur haine un cygne noir gar parmi leur
troupe. On peut toujours s'imaginer qu'on est ce cygne noir et que les
choses ont t combines pour vous en faire comprendre le symbole. Je
rvai un peu  cela, pendant que la barque glissait sous les rames, mais
peu, car les mouvements du rameur m'intressaient bien davantage. J'y
vois particulirement mal la nuit comme tous les myopes, mais je ne
dsirais pas de plus longues perspectives ni plus de lumire que n'en
faisaient ses bras dans leur lent va-et-vient. C'est ainsi que nous
arrivmes  la rive, aprs avoir fait le tour du lac et le tour d'une
pense.


LA MAISON DES CHEVAUX

Si on n'tait pas prvenu, dcouvrirait-on que l'aspect des monumentales
curies de Chantilly est prcisment celui qui convient  la maison des
chevaux? Je n'oserais l'affirmer et cependant c'est l'impression que
j'eus hier en revoyant cette architecture. Mais j'tais prvenu depuis
longtemps et j'avais pu mditer inconsciemment sur la logique de cette
oeuvre. La srnit d'une journe dclinante sans soleil et cependant
limpide encore faisait clairement apparatre la disproportion entre la
demeure des hommes et celles des chevaux, et si le chteau n'avait pas
parl par lui-mme il n'y aurait encore eu aucune hsitation sur la race
 laquelle tait destin l'autre palais. Jonathan Swift et t content,
car il n'aurait pu rver une maison plus digne de ses nobles Houynhmums
(je n'aime pas  crire ce mot, car il faut, chaque fois que je me lve
pour aller  ma bibliothque en vrifier l'orthographe). Et en vrit,
ce domaine de Chantilly a presque l'air d'une illustration de
l'avant-dernier voyage du capitaine Gulliver, en ce sens que c'est
probablement le seul o l'on ait compris l'importance respective des
chevaux et des yahous, c'est--dire des hommes. Car si les curies
paraissent toutes grandes, le chteau parat tout petit, perdu au milieu
des eaux derrire l'immense perspective de la fort. Nous y allions
enfin voir l'automne, mais la nuit vient dj trop vite et nous ne vmes
gure que ces constrastes qui allaient s'attnuant dans l'ombre.
Cependant l'humidit exasprait l'odeur des feuilles mortes et sur la
route, aux environs d'Epinay, un faisan se promenait ddaigneux. J'ai
peur de me figurer jusqu' l'anne prochaine l'automne sous les espces
d'un faisan. Et pourquoi pas? N'est-ce pas un oiseau automnal par son
plumage couleur de feuilles fauves? Oui, ce faisan domine la vision que
nous avons rapporte de cette excursion. Pourtant je me souviendrai
aussi de mes rflexions sur la maison des chevaux.


LE CIEL

Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les
Champs-Elyses, le ciel tait si beau vers l'occident, d'un rouge si
doux, si riche et si profond, que je me retournais  chaque instant, au
risque de scandaliser les passants, tout entiers  leurs petites
affaires. Mais je ne suis pas indiffrent aux spectacles du ciel. C'est
mme une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur
la terre et dans nos climats. A l'automne, quand l'air est humide, et il
en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la
valle de la Seine, sont admirables. Je n'en ai vu de plus somptueux
qu' l'extrme pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-tre la
peine de vivre. Tout l'occident donc tait rouge, mais rouge comme du
cuivre rouge, et sur ce fond de plnitude et de srnit, les ramilles
des branches faisaient de si fins dessins! On a vu cela bien souvent, on
l'a dcrit, on l'a peint et l'impression qu'on retire du spectacle est
toujours aussi frache et aussi mouvante. Alors je me demandais si la
peinture tait un art bien ncessaire et s'il tait bien sens d'aller
voir,  l'intrieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont
une pauvre imitation de la nature qui resplendit  l'extrieur. Jamais
un tableau ne m'a donn le centime de l'motion que j'ai ressentie
devant le paysage d'automne le plus coutumier. Et il en est de mme pour
la reprsentation de la figure humaine et de la beaut fminine. L'art,
quelles que soient sa perfection relative et la bonne volont de nos
admirations, y est  peu prs impuissant, d'autant plus qu'il ne peut
nous offrir qu'une image immobile de choses dont la mobilit, le
changement perptuel et insensible, est le plus puissant charme. La
conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se
constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conqute de
l'homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n'a peut-tre pas
besoin que l'on refasse ternellement son portrait. Mais est-ce
possible? C'est toute la question du cubisme. Elle va loin.


LE CHAT ENDORMI

L'autre jour, en sortant de chez moi, je me suis arrt, aussi longtemps
que la dcence le permettait, devant une femme et devant un chat
endormi. C'est un tableau que je connais bien, mais jamais il ne m'avait
requis comme ce soir-l. Le chat est gros, d'ample fourrure et
appartient  quelqu'une de nos varits indignes, il n'a rien de
singulier. Il n'est ni japonais ni siamois. Sa beaut n'en est donc que
plus simple et plus frappante, pour celui qui sait distinguer la beaut
de la singularit. La femme est une de ces patientes ouvrires qui
tmoignent  la vitrine des petits tailleurs de l'habilet de la maison
aux reprises invisibles. Le chat tait presque couch sur son ouvrage,
ses oreilles touchaient sa main, effleures toutes les secondes par le
passage de l'aiguille, et on sentait en ces deux tres une si profonde
confiance et un tel bonheur d'tre, l'une  coudre prs de son ami,
l'autre  dormir prs de son amie, que c'en tait presque mouvant.
Comme tout spectacle d'amour, car c'tait de l'amour, videmment, de cet
amour qui prend tant de formes et qui ne se manifeste peut-tre jamais
plus purement qu'entre un tre humain et un animal. La place n'est pas
trs favorable pour le chat. Elle est troite et la table est dure. Elle
est claire intensment et le chat n'aime pas la lumire vive.
N'importe, il faut qu'il soit l, il n'est bien qu' cet endroit
inconfortable, il ne se plat pas ailleurs. Dans ce coin, il sent la
chaleur de son amie et peroit sa respiration. Parfois il ouvre les yeux
et sans faire un autre mouvement, la regarde. Elle est l. Rassur, il
reprend son somme. C'est, parmi les mystres de la sympathie, un des
plus curieux, que cette lection d'un tre humain par un animal, qui en
prend possession, qui le veut pour soi, qui le surveille, qui aime sa
prsence et rien que sa prsence. Le chien en donne des exemples
indiscrets, maladifs. Le chat porte son amour avec srnit.


LA LECTURE

Je connais une femme qui ne lit rien, ou plutt qui ne lit que ce qui
est exquis, mais comme l'exquis est rare, cela revient au mme, ou
quasi. Cinq ou six potes franais ou anglais, quelques crivains d'hier
et d'aujourd'hui dont elle aime presque tout, et cela lui suffit comme
nourriture spirituelle. Qu'elle a d'esprit et que ne faisons-nous comme
elle! Pour moi qui ai la manie de lire souvent n'importe quoi, tout ce
qui me tombe sous la main, que j'en ai t puni! Il m'arrive de
m'embarquer dans un livre nouveau si plat ou si nauseux que mon esprit
en ressent comme un dgot et, comme on se lave les mains aprs avoir
touch quelque chose de sale, je suis forc de lire quelques belles
pages pour me remettre le coeur. Il y a des lectures qui sont vraiment
purificatrices et, par le jeu des concordances, on pourrait leur
attribuer un parfum. Mais mieux encore, je les considrais comme des
cordiaux. Il faut toujours avoir quelqu'un de ces livres sous la main
quand une triste curiosit, presque toujours due, vous pousse  ce
prilleux exercice de la lecture sans choix. On peut aussi les prendre
comme antidote. Quelques pages de Spinoza, le commerce habituel de
Flaubert, de Mallarm, neutralisent admirablement les effets de la
sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvnient de ce procd est qu'il
vous rend de plus en plus difficile pour les lectures nouvelles, et de
tel livre qu'on aurait lu jusqu' la moiti, les premires pages
suffisent  vous dgoter compltement. Mais aussi quelle joie lorsque,
l'esprit muni de cet antidote, qui est aussi une pierre de touche, on se
sent entrer sans rpugnance, mme avec un certain plaisir, dans la
connaissance d'une oeuvre nouvelle. On s'aperoit alors que l'art n'est
pas tant de faire du nouveau (il n'y en a peut-tre pas) que de faire
une oeuvre qui se soutienne auprs des belles oeuvres anciennes.




TABLE


  La petite ville.                              7
    Les coquelicots                             9
    La gare                                    13
    Le petit chemin de fer                     17
    La cathdrale                              21
    Le colimaon                               25
    Muses                                     29
    Le lyce                                   34
    Le cirque                                  38
    Les ruines                                 43
    Le march                                  48
    Une vieille abbaye                         53
    Le savant de province                      57
    Les petits sujets                          61
    Rites funraires                           65
    Au pays de Flaubert                        69

  Paysages                                     73
    Musique des saisons                        75
    L'automne                                  80
    Jardins et paysages                        84
    Saison perdue                              89
    Les oiseaux                                94
    A la rame                                  99
    La maison des chevaux                     104
    Le ciel                                   109
    Le chat endormi                           114
    La lecture                                119


POITIERS

IMPRIMERIE G. ROY

7, rue Victor-Hugo.














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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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