The Project Gutenberg EBook of La mort de Phil, by Pierre Loti

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Title: La mort de Phil

Author: Pierre Loti

Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHIL ***




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  PIERRE LOTI
  DE L'ACADMIE FRANAISE

  LA
  MORT DE PHIL

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

  AU MAROC                                                 1 vol.
  AZIYAD                                                  1 --
  LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT                   1 --
  LES DERNIERS JOURS DE PKIN                              1 --
  LES DSENCHANTES                                        1 --
  LE DSERT                                                1 --
  L'EXILE                                                 1 --
  FANTME D'ORIENT                                         1 --
  FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT                          1 --
  FILLE DU CIEL                                            1 --
  FLEURS D'ENNUI                                           1 --
  LA GALILE                                               1 --
  L'HORREUR ALLEMANDE                                      1 --
  LA HYNE ENRAGE                                         1 --
  L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                                1 --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                                     1 --
  JRUSALEM                                                1 --
  LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT                       1 --
  MADAME CHRYSANTHME                                      1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                                       1 --
  MATELOT                                                  1 --
  MON FRRE YVES                                           1 --
  LA MORT DE PHIL                                         1 --
  PAGES CHOISIES                                           1 --
  PCHEUR D'ISLANDE                                        1 --
  UN PLERIN d'ANGKOR                                      1 --
  PROPOS D'EXIL                                            1 --
  RAMUNTCHO                                                1 --
  RAMUNTCHO, pice en cinq actes                           1 --
  REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                              1 --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                                     1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                                      1 --
  LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE                    1 --
  LA TURQUIE AGONISANTE                                    1 --
  VERS ISPAHAN                                             1 --


Format in-8 cavalier.

  OEUVRES COMPLTES, tomes I  XI                         11 vol.


ditions illustres.

  PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, nombreuses
    compositions de E. Rudaux                              1 vol.

  LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
    illustrations de Gervais-Courtellemont                 1 --

  LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
    de l'auteur et de A. Robaudi                           1 --


Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.




Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.




  A LA MMOIRE
  DE
  MON NOBLE ET CHER AMI

  MOUSTAFA KAMEL PACHA

  qui succomba le 10 fvrier 1908  l'admirable tche
  de relever en gypte
  la dignit de la Patrie et de l'Islam.

  PIERRE LOTI




I

MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX


Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue  nos climats, dans un
lieu d'aspect chimrique o le mystre plane. La lune, d'un argent qui
brille trop et qui blouit, claire un monde qui sans doute n'est plus
le ntre, car il ne ressemble  rien de ce que l'on a pu voir ailleurs
sur terre; un monde o tout est uniformment rose sous les toiles de
minuit et o se dressent, dans une immobilit spectrale, des symboles
gants.

Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela
n'a pour ainsi dire pas de contours; plutt cela donne l'impression
d'une grande nue rose, d'une grande vague d'eau  peine consistante,
qui dans les temps se serait souleve l, pour ensuite s'immobiliser 
jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom
et comme fuyant, merge de cette sorte de houle momifie, lve la tte,
regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour tre si grande, elle est
irrelle probablement, projete peut-tre par quelque rflecteur cach
dans la lune... Et, derrire le visage monstre, beaucoup plus en recul,
au sommet de ces dunes imprcises et mollement ondules, trois signes
apocalyptiques s'rigent dans le ciel, trois triangles roses, rguliers
comme les dessins de la gomtrie, mais si normes dans le lointain
qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mmes, tant ils se
dtachent en rose clair sur le bleu sombre du vide toil, et
l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intrieur les rend plus
terribles.

Alentour, le dsert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre
nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent l dresses,
l'effigie humaine dmesurment agrandie et les trois montagnes
gomtriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec
cependant  et l, dans les traits surtout de la grande figure muette,
des nettets d'ombre indiquant que _cela existe_, rigide et
inbranlable, que c'est de la pierre ternelle.

Mme si l'on n'tait pas prvenu, aussitt on devinerait, car c'est
unique au monde, et l'imagerie de toutes les poques en a vulgaris la
connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce
ft si inquitant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune
bleuit ce qu'elle claire? On ne prvoyait pas non plus cette
couleur-l--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les
granits de l'gypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en
avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais tre que
des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glac par l'immobilit
de ce regard du Sphinx, en mme temps que vous obsde le sourire de ses
lvres fermes qui semblent garder le mot de l'nigme suprme?...

Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de
janvier, et une bue hivernale trane au fond des vallons de sable. A
cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce
pays ont apport sans doute l'humidit de leur le brumeuse, en
changeant le rgime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus
mouille et plus productive. Et ce froid inusit, ce brouillard, si
lger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font
plus rvolu et plus lointain tout ce pass, qui dort ici, en dessous,
dans le ddale des souterrains hants par mille momies.

Mais la brume, qui s'paissit dans les rgions basses  mesure que
l'heure avance, hsite  monter jusqu' la grande figure intimidante,
l'enveloppe  peine d'une gaze trs diaphane,--qui est une gaze rose,
puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se drouler toute
l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de
l'gypte, reste abm dans une contemplation mystique de la lune, son
amie depuis cinq mille ans.

Sur la molle coule des dunes, il y a par places des pygmes humains qui
s'agitent, ou se tiennent accroupis comme  l'afft; si petits, si
infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent rvle leurs
moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux
noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables;
parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis
se mettent  courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envol, pareils 
des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui
arrivent de temps  autre, et ils s'accrochent  eux. Les grands
symboles, depuis des sicles et des millnaires que l'on a cess de les
vnrer, n'ont cependant presque jamais t seuls, surtout par les nuits
de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont
venus rder autour, vaguement attirs par leur normit et leur mystre.
A l'poque des Romains, ils taient dj des symboles au sens perdu,
legs d'une antiquit fabuleuse, mais on venait curieusement les
contempler; des touristes en toge, en pplum, gravaient pour mmoire
leur nom sur le granit des bases.

Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les
guides bdouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot
fourr; leur intrusion est ici comme une offense, mais hlas! de tels
visiteurs se multiplient chaque anne davantage, car la grande ville
toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa
dignit et son me--devient un lieu de rendez-vous et de fte pour les
dsoeuvrs, les parvenus du monde entier. Et ce dsert du Sphinx, le
modernisme commence  l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne
jusqu' prsent n'a os le profaner en btissant dans le voisinage
immdiat de la grande figure, dont la fixit et le ddain imposent
peut-tre encore. Mais,  une demi-lieue  peine, aboutit une route o
circulent des fiacres, des tramways, o des automobiles de bonne marque
viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et l, derrire la
pyramide de Chops, un vaste htel s'est blotti, o fourmillent des
snobs, des lgantes follement emplumes comme des Peaux-Rouges pour la
danse du scalp; des malades en qute d'air pur: jeunes Anglaises
phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gteuses, traitant
leurs rhumatismes par les vents secs.

Cette route, cet htel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux
feux des lampes lectriques, et un orchestre qu'ils coutaient vous a
jet la phrase inepte de quelque rengaine de caf-concert; mais, sitt
que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti
tellement dlivr, tellement loin! Ds que l'on a commenc de marcher
sur ce sable des sicles, o les pas tout  coup ne faisaient plus de
bruit, rien n'a exist, hors le calme et le religieux effroi mans de
ce monde que l'on abordait, de ce monde si crasant pour le ntre, o
tout apparaissait silencieux, imprcis, gigantesque et rose.

D'abord la pyramide de Chops, dont il a fallu contourner de prs les
soubassements immuables; la lune dtaillait tous les blocs normes, les
blocs rguliers et pareils de ses assises qui se superposent  l'infini,
toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives
fuyantes, pour former l-haut la pointe du vertigineux triangle; on
l'et dite claire, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de
monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en
laissant plus effroyablement noir le ciel ponctu d'toiles.--Combien
inconcevable pour nous, la mentalit de ce roi qui pendant un
demi-sicle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves 
construire ce tombeau, dans l'obsdant et fol espoir de prolonger sans
fin la dure de sa momie!...

La pyramide une fois dpasse, un peu de chemin restait  faire encore
pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains
lui ont laiss de son dsert; il y avait  descendre la pente de cette
dune aux aspects de nuage, qui semblait feutre comme  dessein pour
maintenir en un tel lieu plus de silence. Et  et l s'ouvrait quelque
trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, trs
peupl encore, malgr l'acharnement des dterreurs.

Descendant toujours sur la coule de sable, on n'a pas tard 
l'apercevoir, lui, le Sphinx, moiti colline et moiti bte couche,
vous tournant le dos, dans la pose d'un chien gant qui voudrait aboyer
 la lune; sa tte se dressait en silhouette d'ombre, en cran contre la
lumire qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui
faisaient des oreilles tombantes. Ensuite,  mesure que l'on cheminait,
peu  peu, il s'est prsent de profil, sans nez, tout camus comme la
mort, mais ayant dj une expression, mme vu de loin et par ct; dj
ddaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystre.
Et, quand enfin on s'est trouv devant le colossal visage, l bien en
face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le
ntre,--on a subi l'immdiate obsession de tout ce que les hommes de
jadis ont su emmagasiner et terniser de secrte pense derrire ce
masque mutil!

En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx;
si dtruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqu, tass,
rapetiss, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en
miettes dans le sarcophage et qui ne font mme plus grimace humaine.
Mais,  la manire de tous les fantmes, c'est la nuit qu'il revit, sous
les enchantements de la lune.

Pour les hommes de son temps, que reprsentait-il? Le roi Amnemeth? le
Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiroglyphiques, il
reste la moins bien dchiffre. Les insondables penseurs de l'gypte
symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux,  l'usage du
peuple non initi; peut-tre donc, aprs avoir tant mdit dans l'ombre
des temples, tant cherch l'introuvable pourquoi de la vie et de la
mort, avaient-ils simplement voulu rsumer par le sourire de ces lvres
fermes l'inanit de nos plus profondes conjectures humaines... On dit
qu'il fut jadis d'une surprenante beaut, le Sphinx, alors que des
enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il
trnait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dalle de longues
pierres. Mais tait-il en ces temps-l plus souverain que cette nuit,
dans sa dcrpitude finale? Presque enseveli par ces sables du dsert
Libyque, sous lesquels sa base ne se dfinit plus, il surgit  cette
heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans
l'air.

                                   *

                                 *   *

Pass minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de
disparatre pour regagner l'htel proche dont l'orchestre sans doute n'a
pas fini de svir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans
quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge o se complaisent
de nos jours les intelligences vraiment suprieures; les uns (esprits
forts) s'en sont alls le verbe haut et le cigare au bec; les autres,
intimids pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les
temples. Les guides bdouins, qui tout  l'heure semblaient voltiger
autour de la grande effigie comme des phalnes noires, ont aussi vid la
place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La
reprsentation pour cette fois est finie, et partout s'tablit le
silence.

Les tons roses commencent  plir sur le Sphinx et les Pyramides; tout
blmit  vue d'oeil, dans le surnaturel dcor, parce que la lune,
s'levant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus
glace. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs
artificiellement mouills, continue de monter, s'enhardit  envelopper
le grand visage muet, lequel persiste  regarder cette lune morte et 
lui adresser son mme dconcertant sourire. De moins en moins l'on
croirait avoir devant soi un colosse rel, mais dcidment rien que le
reflet dilat d'une chose qui serait _ailleurs_, dans un autre monde. Et
derrire lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument
aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions
d'Apocalypse.

Or, peu  peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dgage des trop
larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a
l'air de savoir depuis tant de sicles, comme ultime secret, mais de
taire avec une mlancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse
ncropole, l en dessous, tout le peuple des morts aurait t leurr,
malgr la pit et les prires, le rveil n'ayant encore jamais sonn
pour personne; et c'est que la cration d'une humanit pensante et
souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres
espoirs seraient vains, mais vains  faire piti!




II

LA MORT DU CAIRE


Janvier 1907.

Des nuages chevels et mauvais, comme ceux de nos giboules de mars,
courent dans un ple ciel de soir, qui donne froid  regarder; un vent
pre, humide, tout  fait hivernal, souffle sans trve et fait passer
sur nous de temps  autre le furtif arrosage d'une pluie.

Une voiture m'emmne vers ce qui fut la rsidence du grand Mehemet Ali;
par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables--qui
sentent dj le dsert, l tout de suite, au sortir  peine des
dernires maisons d'un quartier arabe o des gens en longue robe, l'air
gel, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux... Y avait-il autrefois
des temps pareils, en ce pays rput pour son climat d'inaltrable
tideur?

Cette rsidence du grand souverain de l'gypte, la citadelle, la mosque
qu'il fit construire pour y reposer, sont perches comme nids d'aigle
sur un contrefort de la chane d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en
promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout prs du Caire, et
jusqu' le surplomber, un peu des solitudes dsertiques. Du reste, on la
voit de loin et de partout, la mosque de Mehemet Ali, inattendue
l-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphre, ses minarets aigus,
sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe
qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblt
 celles de sa premire patrie, et on la croirait rapporte de Stamboul.

En un temps de trot, nous voici monts jusqu' la porte infrieure de la
vieille forteresse--et, naturellement, tout le Caire, qui est l proche,
semble monter en mme temps que nous; pas encore l'amas sans fin des
maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui,
en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant dj
l'impression qu'une ville immense ne tardera pas  se dployer sous nos
yeux.

Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les
citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous
pntrons dans une grande cour fortifie o des murs  crneaux nous
masquent soudain la vue. Un poste de soldats est l de garde,--et
combien imprvus, de tels soldats, dans ce lieu sacr pour l'gypte! Des
uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installs
 demeure chez le grand Mehemet Ali!...

La mosque se prsente d'abord, prcde le palais. Ds qu'on s'en
approche, c'est bien Stamboul--pour moi, le cher Stamboul,--qui s'voque
en la mmoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les dtails
d'ornementation, rien de l'art arabe,--plus pur peut-tre que celui-ci,
et dont les autres mosques du Caire offrent des modles admirables;
non, c'est un coin de la Turquie, o l'on vient d'arriver tout  coup.

Aprs une cour dalle de marbre, silencieuse et trs enclose, qui sert
de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence
encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zad: mme pnombre sainte, o
chaque troite fentre jette par son vitrail un clat de pierreries;
entre les normes piliers, mme cartement excessif laissant plus
d'espace libre que dans nos glises, sous des dmes qui ont l'air de
tenir un peu par enchantement.

Des parois en trange marbre blanc zbr de jaune. A terre, des tapis
d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux votes, trs ouvrages, rien que
des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or,
et puis des arabesques, comme des dentelles d'or poses en bordure. Et
d'en haut descendent des milliers de chanettes dores, soutenant les
innombrables veilleuses pour les prires des soirs.  et l, des gens
sont  genoux, petits groupes en robe et turban, disperss au hasard sur
le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude
somptueuse.

Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et
chevaleresque autant qu'un hros de lgende, et l'un des plus grands
souverains de l'histoire contemporaine; il est l derrire de hautes
grilles d'or, d'un dessin compliqu, en ce style turc dj dcadent,
mais encore si joli, qui fut celui de son poque.

Entre les barreaux dors, on aperoit dans l'ombre le catafalque
d'apparat,  trois tages, que recouvrent des brocarts bleus, fans
dlicieusement, brods et rebrods d'or teint. Devant la porte ferme
de cette sorte d'enclos funraire, se croisent deux longues palmes
vertes, coupes frachement  quelque dattier du voisinage. Et il semble
que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse...

Mais tout  coup, tapage de conversations en langue teutonne,--et des
clats de voix, et des rires!... Comment est-ce possible, si prs du
grand mort?... Entre d'une bande de touristes, habills en gens chics
ou  peu prs. Un guide  visage de drle leur fait la nomenclature des
beauts du lieu, parlant  tue-tte, comme s'il tait charg du boniment
dans une mnagerie. Et l'une des voyageuses,  cause de sandales trop
larges qui la font trbucher, rit d'un petit rire bte et continu, comme
glousserait une dinde...

Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosque sainte? Et
parmi les fervents prosterns en prire, pas un qui se lve et
s'indigne!... Qui donc, aprs cela, vient nous parler du fanatisme des
gyptiens?... Trop dbonnaires plutt, ils me sont apparus partout. Dans
n'importe quelle glise d'Europe, o des hommes prieraient agenouills,
je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans
qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-l.

                                   *

                                 *   *

Derrire la mosque, une esplanade, et puis le palais.

Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une
caserne pour les troupes d'occupation. Et ils sont tous alentour, les
soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flnerie du soir;
l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime  graver son nom au couteau sur
l'une des assises de marbre,  la base du sanctuaire.

Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'o l'on dcouvre
brusquement toute la ville, avec une tendue infinie de plaines vertes
ou de jaunes dserts. Un point de vue classique pour voyageurs des
agences; nous y retrouvons ceux de la mosque, qui nous y ont prcds,
les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse.
Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe  la
bouche.--Malgr tout ce monde, et malgr ce ciel d'hiver, on est saisi
quand mme, en arrivant, et c'est encore admirable.

Ferie bien diffrente de celle de Stamboul, qui s'rige, lui, en
amphithtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville
immense est uniment dploye dans une plaine qu'environnent des
solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets
par milliers se lvent de partout comme les pis de bl dans un champ;
jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes
fuseles;--mais, au lieu d'tre simplement, comme  Stamboul, des
flches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de
clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunt la couleur fauve
des proches dserts.

Les toits en terrasses disent une rgion qui fut autrefois sans pluie,
et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet ocan de
mosques et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui tonnent
sous ces nuages chargs d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest,
aux dernires limites de la vue, des triangles gants apparaissent,
comme poss sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est
Memphis, ce sont les Pyramides ternelles.

Et au nord de la ville, s'avance un coin trs particulier du dsert,
couleur de bistre et de momie, o toute une peuplade de hautes coupoles
 l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches
dsoles: l'orgueilleux cimetire de ces sultans mamelouks, qui finirent
ici avec le moyen ge.

Si l'on regarde bien, quel dlabrement, quel amas de ruines dans cette
ville encore un peu ferique, battue ce soir par les rafales d'hiver!
Les dmes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est
croulant, tout va mourir. Mais l-bas, trs au loin, prs de cette
trane d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les
temps nouveaux s'indiquent par des chemines d'usines, effrontment
hautes, enlaidissant tout et lanant au milieu du crpuscule d'paisses
fumes noires...

                                   *

                                 *   *

La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer
au logis.

D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le ddale encore
charmant o les mille petites lampes des boutiques arabes allument dj
leurs flammes discrtes. Dans des rues qui se contournent  leur
caprice, et sous tant de balcons qui dbordent, grillags de trs fines
menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serre
des gens et des btes. Prs de nous passent les fellahines voiles de
noir, gentiment mystrieuses comme aux vieux temps, et les hommes rests
graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les
petits nes, trs pompeusement pars de colliers en perles bleues, et
les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent
la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurit, qui masque les
dcrpitudes, c'est parfois de l'Orient rest adorable, quand, au-dessus
des maisonnettes si agrmentes de moucharabiehs et d'arabesques, on
voit tout  coup quelques-uns des grands minarets ariens, qui
s'lancent prodigieusement haut dans le ciel crpusculaire.

Cependant, que de ruines, d'immondices, de dcombres! Comme on sent que
tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue!
On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la
valle du Nil est artificiellement inonde; mais c'est invraisemblable
quand mme, toute cette eau noire o notre voiture s'enfonce jusqu'aux
essieux, car il y a _huit jours_ que n'est tombe une averse un peu
srieuse. Alors les nouveaux matres n'ont pas song au drainage, dans
ce pays dont le budget d'entretien annuel a t port par leurs soins 
quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans
murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour
cheminer au milieu de cette eau dj pestilentielle, qui doit couver
pour eux des fivres et de la mort.

Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu  peu le dcor
change, hlas! Les rues se banalisent; les maisons de Mille et une
Nuits font place  d'insipides btisses levantines; les lampes
lectriques commencent  piquer l'obscurit de leurs fatigants clats
blmes; et,  un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparat.

Qu'est-ce que c'est que a, et o sommes-nous tombs? En moins comme il
faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une
quelconque de ces villes carnavalesques o le mauvais got du monde
entier vient s'battre aux saisons dites lgantes.--Mais, dans ces
quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux trangers ou aux
gyptiens rallis franchement, tout est assch, soign, bien tenu; plus
de cloaques ni d'ornires; les quinze millions de livres ont fait
consciencieusement leur office.

Partout de l'lectricit aveuglante; des htels monstres, talant le
faux luxe de leurs faades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du
toc, badigeon sur pltre en torchis; sarabande de tous les styles, le
rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et
surtout le prtentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui
regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident,
dverss sur l'gypte  bouche-que-veux-tu.

Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les
trottoirs, des filles levantines, qui visent  s'attifer comme celles de
Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez
quelque habilleuse pour chiens savants.

Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon
Dieu, quand donc se reprendront-ils, les gyptiens, quand
comprendront-ils que les anctres leur avaient laiss un patrimoine
inalinable d'art, d'architecture, de fine lgance, et que, par leur
abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre
s'croule et se meurt?

Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des coles, il est tant
d'esprits distingus cependant et d'intelligences suprieures! Tandis
que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'tranger
dbarqu hier sur ce sol imprgn d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir
leur crier, avec une franchise brutale peut-tre, mais avec une si
profonde sympathie:

Ragissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante,
dfendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par
l'inhospitalit ni la mauvaise humeur,--mais en ddaignant cette
camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est dmode chez
nous. Essayez de prserver non seulement vos traditions et votre
admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grce et le
mystre de votre ville, le luxe affin de vos demeures. Il ne s'agit pas
l que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignit nationale.
Vous tiez des _Orientaux_ (je prononce avec respect ce mot qui implique
tout un pass de prcoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore
quelques annes, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de
simples courtiers levantins, uniquement occups de la plus-value des
terres et de la hausse des cotons.




III

MOSQUES DU CAIRE


Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si
grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville
de mosques. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le
Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des lgances en toc
et des Smiramis-Htel ne mritant d'tre mentionn qu'avec un
sourire.)

Donc, une ville de mosques, disais-je. Le long des rues, parfois elles
se suivent, deux, trois, quatre  la file, s'appuyant les unes aux
autres et s'enchevtrant. Partout dans l'air s'lancent leurs minarets
brods d'arabesques, cisels, compliqus avec la plus changeante
fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si
dcoups qu'on aperoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y
en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tte;
n'importe o l'on regarde on en dcouvre d'autres,  perte de vue; tous
de la mme couleur bise et tournant au rose. Les plus archaques, ceux
des vieux temps dbonnaires, se hrissent de morceaux de bois qui sont
des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours
quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent l posts,
contemplant  l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.

Trois mille mosques. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent
leurs murailles droites, un peu svres, perces  peine de minuscules
fentres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et
peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fan au
soleil; murailles couronnes toujours de sries de trfles imitant des
crneaux, mais de trfles d'un dessin chaque fois diffrent et imprvu.

Pour y accder, toujours quelques marches et une rampe de marbre
blanc,--car elles sont surleves comme des autels. Et ds la porte on
entrevoit de calmes profondeurs trs en pnombre. D'abord des couloirs,
tonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitt qu'on y est
entr, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous
prparent, on commence  s'y imprgner de recueillement et dj on y
parle bas. Dans la rue trop troite que l'on vient de quitter, il y
avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles
mtiers anciens; des gens, des btes vous frlaient; on manquait d'air,
sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence
avec de vagues murmures de prires et des chants flts d'oiseaux; c'est
le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin
enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une
discrte et reposante magnificence. Peu de monde en gnral, dans ces
mosques,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du
jour. En quelques coins d'lection, particulirement ombreux et frais,
des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et
regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et
visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hres sans gte, qui
sont venus chercher l'hospitalit d'Allah, et qui dorment sans souci de
demain, tendus de tout leur long sur une natte.

Le charme rare de ces jardins de mosque, souvent trs vastes, est
d'tre si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronns
de trfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du
dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, sparment ou en
bouquets superbes, et y tamisent la lumire d'un toujours chaud soleil,
sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de
bruit non plus que dans des clotres, car les gens y marchent d'une
allure lente, chausss de babouches. Et ce sont aussi des dens pour les
oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute scurit, mme pendant les
offices, attirs par de petites auges que les imans emplissent d'eau du
Nil,  leur intention, chaque matin.

Quant  la mosque elle-mme, rarement elle est un lieu ferm de tous
cts, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en gypte,
non; puisqu'il n'y a pas de vritable hiver et presque jamais de pluie,
on a pu laisser une des faces compltement ouverte sur le jardin, et le
sanctuaire n'est spar de la verdure et des roses que par une simple
colonnade; cela permet aux fidles, groups sous les palmiers, de prier
l tout aussi bien qu' l'intrieur, puisqu'ils aperoivent, entre les
arceaux, le saint mihrab[1].

  [1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la
    direction de la Mecque; il est plac au fond de chaque mosque,
    comme dans nos glises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on
    prie.

Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire o des ors
plis brillent aux vieux plafonds de cdre, o des mosaques de nacre
brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait
tendues!

Point de faences, comme dans les mosques de la Turquie ou de l'Iran.
Ici, c'est le triomphe des patientes mosaques: les nacres de toutes les
couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, dcoups en
myriades de petits morceaux prcis et pareils, assembls ensuite pour
composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien  la forme
humaine, non plus qu' aucune forme animale, mais rappellent plutt ces
cristallisations varies  l'infini que l'on dcouvre au microscope dans
les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orn avec la
plus minutieuse richesse; en gnral des colonnettes de lapis,
intensment bleues, s'y dtachent en relief, encadrant des mosaques si
dlicates qu'elles ressemblent  des brocarts ou  des dentelles. Aux
vieux plafonds de cdre--o les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs
nids--les ors se mlent  de prcieuses enluminures, que les sicles ont
pris soin d'attnuer, de fondre ensemble; et  et l de trs fines et
longues consoles en bois sculpt ont l'air de retomber des matresses
poutres, de s'taler sur les murailles comme des coules de
stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement
peintes et dores. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de
marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre
rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin,
de la nuit des ges, des tourmentes religieuses antrieures et attestent
les prodigieux passs que connut cette valle du Nil, pourtant si
troite et enserre par les dserts; elles ont t jadis dans des
temples paens, o elles ont connu les tranges visages des dieux de
l'gypte, de la Grce et de Rome; elles ont t dans des glises
chrtiennes primitives, o elles ont vu des statues de martyrs
contorsionns et des images de Christs en extase couronns de l'aurole
byzantine; elles ont assist  des batailles, des croulements, des
hcatombes et des sacrilges;  prsent, runies au hasard dans ces
mosques, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les
mille petits dessins idalement purs de cet Islam qui veut que les
hommes, lorsqu'ils prient, conoivent Allah immatriel, Esprit sans
contours et sans visage.

Chacune de ces mosques a son saint dfunt, dont elle porte le nom, et
qui dort  ct, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque
prtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khdive
d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausole, qui communique
avec le sanctuaire par une baie tantt ouverte tantt garnie de
grillages, est surmont toujours d'une coupole spciale, une haute,
haute et trange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque
bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et mme dans les sables
du dsert voisin, partout ces dmes funraires s'lvent auprs des
vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort
lui-mme, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu
colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la
mosque; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pnombre. C'est
plus simple aussi, au moins  hauteur d'homme: sur une estrade de marbre
blanc, plus ou moins use et jaunie par le toucher des mains pieuses,
rien qu'un austre catafalque en marbre pareil, orn seulement d'une
inscription coufique. Mais, si on lve la tte pour regarder l'intrieur
du dme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit
briller, entre des grappes de stalactites peintes et dores, quantit de
petits vitraux exquis, de petites fentres qui ont l'air constelles
d'meraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont
aussi leurs entres, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est
vrai, les nattes o l'on s'agenouille et leurs nids font des taches
l-haut parmi les dorures du cdre cisel; mais leur chanson, leur
symphonie de volire est si douce aux vivants qui prient et aux morts
qui rvent...

                                   *

                                 *   *

Cependant, qu'est-ce donc qui manque  ces mosques pour vous prendre
tout  fait?... C'est sans doute que l'accs en est trop facile, que
l'on s'y sent trop prs des quartiers moderniss des htels bonds de
touristes--et que l'on y prvoit  tout instant l'intrusion bruyante
d'une bande Cook, le Bdeker  la main. Hlas! elles sont mosques du
Caire, du pauvre Caire envahi et profan... Oh! celles du Maroc, fermes
si jalousement! Celles de la Perse, ou mme celles du Vieux-Stamboul, o
le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pse doucement
aux paules ds qu'on en franchit le seuil!...

                                   *

                                 *   *

Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire
survivre, ces mosques-l, qui ont d tre jadis des refuges adorables!
Pendant des sicles, jamais entretenues, jamais rpares, malgr la
vnration des insouciants fidles, la plupart tombaient en ruine; les
fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles taient
creves, les mosaques jonchaient le sol comme d'une grle de nacre, de
porphyre et de marbre. Et il semblait que rparer tout cela ft une
besogne absolument irralisable; c'tait mme folie, disait-on, d'en
concevoir le projet.

Eh bien! depuis vingt ans bientt, une arme de travailleurs est 
l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosastes. Dj certains sanctuaires,
les plus vnrables, sont entirement reconstitus; aprs avoir retenti
pendant quelques annes du tapage des marteaux et des cisailles pour de
prodigieuses restaurations, ils viennent d'tre rendus  la paix,  la
prire, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du
rgne actuel d'avoir prserv, avant qu'il ft trop tard, tout ce legs
magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui
tait ici autrefois aura fini de disparatre pour faire place  un banal
entrept de commerce et de plaisir, o la ploutocratie du monde entier
viendra s'battre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour
tmoigner combien fut magnifiquement rveuse la vie arabe antrieure. Il
restera ces mosques longtemps encore, mme quand on n'y priera plus,
mme quand les htes ails en seront partis, faute des auges d'eau du
Nil,--emplies  leur intention par ces bons imans, dont ils payent
l'hospitalit en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de
cdre, sous les votes, leur discrte petite musique d'oiseaux...




IV

LE CNACLE DES MOMIES


On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne
dans l'obscurit de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous
 double tour la porte par laquelle nous tions entrs l, et nous avons
conscience d'tre rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant
et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges
escaliers,--mathmatiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est
ici un palais trs spcial, o sur toutes les issues on avait mis les
scells  la tombe du jour, comme on fait du reste chaque soir,  cause
des reliques sans prix qui y sont amasses; la rencontre d'aucun tre
vivant n'est donc possible, malgr tant d'espace libre, et tant de
dtours, et tant de grandes choses tranges que nous voyons se dresser
l-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.

Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chausse, sur des dalles que font
sonner nos pas. Il est environ dix heures.  et l, par quelque vitre,
se glisse un peu de bleutre, grce aux toiles qui, pour les gens du
dehors, doivent donner des transparences  la nuit; mais c'est gal, il
fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans
doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de
morts.

Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi
presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en
granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant
forme de gigantesque bote, ont t aligns sur des socles,--et il en
est parmi ceux-l qui reprsentent les premires conceptions humaines,
des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres
ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent
d'normes visages, d'normes coiffures, et se tiennent ramasss comme
des gants qui porteraient de trop grosses ttes sur des cous trop dans
les paules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples
statues et n'ont jamais recel de cadavre dans leurs flancs; tous
gardent aux lvres le mme imperceptible sourire; ils avoisinent le
plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut
pour nous voir. Il y a enfin,  et l, des tres pas plus grands que
nous, ou mme des tres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois
une paire d'yeux d'mail, grands ouverts et imprvus  quelque tournant,
plongent tout droit au fond des ntres, ont l'air de nous suivre, nous
font frissonner en nous jetant soudain comme l'tincelle d'une pense
qui viendrait de l'abme des ges.

Cependant nous marchons vite et plutt distraits, car ce n'est pas pour
ces simulacres du rez-de-chausse que nous sommes venus, mais pour de
plus redoutables htes. Elle claire d'ailleurs si peu, notre lanterne,
dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grs, en
marbre, tout ce monde n'apparat bien qu' l'instant prcis de notre
passage, mais change aussitt, dploie sur les murs des ombres
fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus
nombreuse derrire nous.

De place en place, il y a des manches  incendie enroules sur
elles-mmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un clat de cuivre
rouge. Et je demande  mon compagnon de ronde: Qu'est-ce qui pourrait
bien brler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me
rpondit-il; mais _ce qu'il y a l-haut_, reprsentez-vous comme cela
flamberait!--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a l-haut_, et qui est
justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu
prenant dans une assemble de momies: les vieilles chairs, les vieilles
chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibes de
natrum et d'huiles, crpitant comme paquets d'allumettes!... C'est
surtout  cause de ce danger-l, du reste, que les scells sont mis aux
portes ds que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulire pour
tre admis  pntrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.

En plein jour, rien de banal comme ce muse des Antiquits
gyptiennes, compos pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus
pompeuse et la plus outrageante de ces btisses dpourvues de style dont
s'enrichit chaque anne le Caire nouveau; entre qui veut, pour y
dvisager de prs, sous un trop brutal clairage, des morts et des
mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'ternit.

Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du
cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui
n'entreraient pas  prix d'or, mme aprs avoir fait leur prire, des
Formes affreuses s'chappent, non seulement de tous les personnages
embaums qui habitent l-haut dans les vitrines, mais aussi des statues
funraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se
sont longuement imprgnes d'essence humaine; les Formes ressemblent 
des cadavres, ou parfois  de vagues btes, mme rampantes; aprs avoir
err dans les salles, elles finissent par se runir, pour des
conciliabules, sur les toits...

Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute
sa largeur, et o nous voici dlivrs pour un temps de l'obsession de
ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en
pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et
les vestibules du rez-de-chausse. Aucun d'eux sans doute ne montera
derrire nous; mais c'est gal, ils gardent en foule et embrouillent de
leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en
retraite si les htes plus inquitants de l-haut nous rservaient un
trop sinistre accueil...

Celui qui a bien voulu faire flchir pour moi les consignes de nuit est
l'illustre savant auquel on a confi la direction des fouilles dans le
sol d'gypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux muse, et c'est
lui-mme qui a la bont de me guider ce soir dans ce labyrinthe.

A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons
maintenant tout droit vers ceux et celles  qui j'ai demand audience
nocturne.

La nuit, cela parat sans fin, l'enfilade de ces chambres  vitrines
dont le dploiement est de plus de quatre cents mtres sur les quatre
faces de l'difice. Aprs avoir pass devant les papyrus, les maux, les
vases canopes recleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les
momies de btes sacres: des chats, des ibis, des chiens, des perviers,
ayant bandelettes et sarcophage; mme des singes, rests grotesques
jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout
dans les armoires, les cartonnages de momie, qui moulaient le corps
par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la
figure dfunte. Tout un lot de courtisanes de l'poque grco-romaine,
ainsi moules en pte d'aprs cadavre, et couronnes de roses, nous font
des sourires d'appel derrire leurs vitres. Des masques couleur de chair
morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant
vite, fait briller d'un clair. Toujours des yeux trop larges, aux
paupires trop ouvertes, aux prunelles trop dilates qui regardent comme
avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil 
figure, il en est que l'on dirait taills pour personnes gantes; la
tte surtout, sous la lourde coiffure, la tte rentre comme par farce
dans des paules de bossu, s'indique norme, tout  fait
disproportionne avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.

Bien que notre petite lanterne cependant ne s'teigne pas, il semble que
nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurit autour de nous, dans
des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent,
facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dgagent et
rdent...

Sur une table de milieu, une chose  donner le frisson brille dans une
bote en verre, une frle chose qui faillit vivre il y a quelque deux
mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les
temps orn le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de
mort-n,--car, d'aprs la croyance gyptienne, ces petits avortons
devenaient de mauvais gnies dans les familles lorsqu'on ngligeait de
leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tte
dore, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur
souffrante, d'expression due et froce.

Dans les salles o nous pntrons aprs, ce sont des cadavres pour tout
de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des tagres, les
cercueils s'talent en rangs superposs; on respire l'odeur fade des
momies, et, par terre, lovs toujours comme de gros serpents, les tuyaux
de cuir se tiennent prts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.

--Nous arrivons, me dit le matre de cans; tenez, l-bas, _les voil!_

En effet, je reconnais la place, tant venu maintes fois en plein jour
comme tout le monde. Malgr ces demi-tnbres, qui commencent  dix pas
de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je
puis distinguer dj le double alignement des grands cercueils royaux,
ouverts sans pudeur sous des cages vitres et dont les couvercles 
figure sont poss debout, en sentinelle, contre les murailles.

Nous y sommes enfin, admis  cette heure indue dans le cnacle des rois
et des reines, pour une audience vraiment prive.

D'abord la dame au bb, sur laquelle nous projetons sans nous arrter
la lueur de notre lanterne: une dame qui trpassa en mettant au monde un
petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a
revu son visage,  cette reine Makri; dans le cercueil, ce n'est qu'une
longue forme fminine, dessine sous l'emmaillotage serr des
bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bb fatal,
recroquevill drlement, voil et mystrieux comme elle, sorte de poupe
mise l, dirait-on, pour lui tenir ternelle compagnie pendant que se
traneraient les sicles et les millnaires.

Ensuite se droule, plus intimidante  aborder, la srie des momies
dmaillotes. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons,
il y a une tte qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous
voir, et il y a des paules maigres, de maigres bras et des mains aux
ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle
momie royale que notre lanterne claire nous rserve une surprise et le
frisson d'un effroi diffrent; elles se ressemblent si peu! Les unes
rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de
tristesse ou de souffrance infinie. Tantt les visages sont minces, trs
fins, rests jolis malgr le pincement des narines. Tantt ils sont
dmesurment largis de bouffissure putride, avec le bout du nez mang:
les embaumeurs, comme on sait, n'taient pas srs de leurs moyens; les
momies ne russissaient pas toujours; chez quelques-unes il se
produisait des tumfactions, des pourritures, mme des closions
soudaines de larves, de compagnons sans oreilles et sans yeux, qui
finissaient bien par mourir avec le temps, mais aprs avoir perfor
toutes les chairs.

A peu prs par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux
Pharaons sont l piteusement rangs, le pre, le fils, le petit-fils,
l'arrire-petit-fils. Et de vulgaires tiquettes de papier disent seules
leurs noms crasants: Sethos Ier, Ramss II, Sethos II, Ramss III,
Ramss IV, etc. Il n'en manque bientt plus  l'appel, tant on a fouill
au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de
muse seront sans doute leur rsidence dernire. Dans l'antiquit, ils
ont cependant prgrin souvent depuis leur mort, car aux poques
troubles de l'histoire d'gypte, c'tait une des lourdes proccupations
du souverain rgnant: cacher, cacher ces momies d'anctres, dont la
terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de spultures
taient si habiles  dpister; alors on les promenait clandestinement
d'un trou  un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain
personnel, pour  la fin les murer de compagnie dans quelque humble
caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientt leur
retour  la poussire, diffr comme par miracle pendant tant de
sicles; aujourd'hui, dpouilles de leurs bandelettes, elles ne
dureront plus, et il faudrait se hter de graver ces physionomies de
trois ou quatre mille ans qui vont s'vanouir.

Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la range de gauche,--c'est le
grand Ssostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs
de longue date son visage de nonagnaire, son nez en bec de faucon, les
brches entre ses dents de vieillard, son cou dcharn d'oiseau et sa
main qui se lve en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la
lumire, ce matre du monde. Il tait enroul, _des milliers de fois_,
dans un merveilleux linceul en fibres d'alos, plus fin qu'une
mousseline des Indes, qui avait d coter des annes de travail et
mesurait quatre cents mtres de long; le dmaillotage, en prsence du
khdive Tewfik et des grands personnages de l'gypte, dura deux heures,
et aprs le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'motion
fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculrent comme un troupeau,
et le pharaon fut renvers. Il a du reste beaucoup fait parler de lui,
le grand Ssostris, depuis son installation au muse. Un jour, tout 
coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en
hurlant de peur, il a lev cette main[2], qui est encore en l'air et
qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux
cheveux d'un blanc jauntre et le long de tous ses membres l'closion
d'une faune cadavrique trs fourmillante qui a ncessit un bain
complet, au mercure.--Lui aussi a son tiquette, en papier colier,
colle sur le bord de sa bote, et on y lit, trac d'une criture
nglige, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la
terre: Ramss II (Ssostris)!... Il n'y a pas  dire, il a beaucoup
dclin et noirci depuis seulement une quinzaine d'annes que je le
connais. C'est un fantme qui s'en va; malgr les soins dont on
l'entoure, c'est un pauvre fantme tout prs de se dsagrger, de
s'anantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour
mieux dchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore
autoritaire... Ainsi les destines du monde se rglaient jadis, sans
appel, au fond de ce crne, qui semble plutt troit sous la peau sche
et les horribles cheveux blanchtres! Et tout ce qui a d tenir de
volont l dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter
ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout  son
poque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilit de la
spulture... Ainsi cet pouvantail dent et snile, qui s'exhibe l
dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main leve pour une
impuissante menace, a t autrefois l'tincelant Ssostris, qui connut
l'excs presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le matre des
rois, et aussi, par sa force et sa beaut, le demi-dieu, dont maints
colosses de granit ou de marbre,  Memphis,  Thbes,  Louxor,
reproduisent et essayent d'terniser les jarrets musculeux, la poitrine
d'athlte...

  [2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur
    son bras dshabill, aurait fait dilater et jouer les os du coude.

Dans le cercueil tout proche est couch son pre, Sethos Ier, qui rgna
moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette
jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints
d'ailleurs de beaut persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la
statue du Calme et de la Rverie sereine; aucun effroi ne se dgage de
ce mort aux longs yeux ferms, aux lvres dlicates, au menton noble et
au profil pur; il est apaisant et agrable  regarder dormir, les mains
croises sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le
voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard
presque centenaire.

En passant, nous avons dvisag quantit d'autres momies royales,
tranquilles ou grimaantes. Mais, pour finir, il en est une (troisime
cercueil, l, dans la range d'en face), une certaine reine
Nsitanbashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule
peut-tre, j'aie souhait faire cette ronde macabre. Mme en plein jour,
elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre;
qu'est-ce que cela va tre la nuit sous le vacillement de notre petite
lanterne?...

La voil donc, la vampiresse chevele, bien  son poste, tendue, mais
toujours comme prte  bondir, et du premier coup je croise le regard en
coulisse de ses prunelles d'mail, qui brillent sous les paupires
entr'ouvertes, aux cils  peine mangs. Oh! la terrifiante personne!...
Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle tait plutt jolie
et qu'elle fut momifie jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout,
c'est son air du et furieux d'tre morte... Les embaumeurs l'avaient
du reste trs pieusement farde; mais le rose, sous l'action des sels de
la peau, s'est dcompos par places pour donner des macules vertes. Ses
paules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son
linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont
tachs aussi de zbrures verdtres ou noires comme on en voit sur les
serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gard
cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable frocit;
sa bouche est tordue par un petit rire de dfi, ses narines se pincent
comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux
disent  qui s'approche: Je suis couche dans ma bote, oui; mais tu
verras tout  l'heure comme je saurai en sortir!--Cela droute de
songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal
contenue duraient dj depuis des sicles quand dbuta notre re, et
duraient pour rien, dans les tnbres secrtes d'un cercueil ferm, au
fond d'un caveau sans porte.

                                   *

                                 *   *

Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici,
avec la complicit du silence, aux heures plus profondes de la nuit?
Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrs 
eux-mmes, tous ces embaums qui faisaient mine d'tre sages parce que
nous tions l? Quels changes de vieux fluide humain vont se continuer,
comme sans doute chaque soir, d'un cercueil  un autre? Jadis, ces rois,
ces reines, dans leur obsdante inquitude sur l'avenir de leur momie,
avaient pu imaginer des violations, des pillages, des miettements parmi
le sable du dsert, mais jamais cela: tre runis un jour, et presque
tous  visage dvoil, si prs les uns des autres, en rang sous des
glaces. Eux qui gouvernrent l'gypte  des sicles d'intervalle et ne
s'taient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits
d'hiroglyphes, ainsi mis en prsence, tant de choses ils ont  se dire,
tant de questions ardentes  se poser, sur des amours, sur des crimes!
Ds que nous serons presque loin, seulement ds que notre lanterne, au
bout des longues galeries, ne paratra plus que comme un feu follet qui
s'chappe, est-ce que les Formes, dont les gardiens s'pouvantent, ne
vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies
chuchoter des mots, avec effort?...

Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'teint pas,
non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit,
tout ferm, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibs les
linceuls, et, plus intolrablement, la demi-puanteur fade et sournoise
de tous ces morts!...

En m'en allant  travers cette obscurit des salles trop longues, un
vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de mme un
peu, pour regarder derrire moi. Il me semble que la dame au bb lve
dj lentement, avec mille prcautions et ruses, sa tte encore tout
enveloppe... Tandis qu'au contraire, plus l-bas, les cheveux pars, je
la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son sant, la
goule aux yeux d'mail, la dame Nsitanbashrou...




V

UN CENTRE D'ISLAM


        S'instruire est le devoir de tout musulman.

        (Un verset des _Hadices_ ou _Paroles du Prophte_.)

Dans une rue troite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes
du Caire, en plein ddale encore serr et mystrieusement ombreux, une
porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle
est  deux arceaux ouvrags; elle est surmonte d'un haut fronton o des
arabesques s'enchevtrent pour former des rosaces inconnues, et o de
saintes critures s'enroulent avec des complications trs savantes.

C'est l'entre d'Al-Azhar, un lieu vnrable en Islam, d'o sont
parties, pendant prs de mille ans, les gnrations de prtres et de
docteurs chargs de rpandre la parole du Prophte sur les peuples,
depuis le Moghreb jusqu' la mer d'Arabie, en passant par les grands
dserts. Vers la fin de notre Xe sicle, les glorieux khalifes Fatimides
avaient difi cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui
devint le sige de l'universit musulmane la plus renomme du monde, et
que, depuis lors, tous les souverains de l'gypte ne cessrent de
complter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des
minarets, jusqu' faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la
ville.

                                   *

                                 *   *

        Celui qui recherche l'instruction est plus aim de Dieu que
        celui qui combat dans une guerre sainte.

        (Un verset des _Hadices_.)

Onze heures, par une journe d'ardent soleil et de pure lumire;
Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les
leons du matin soient prs de finir.

Une fois franchi le seuil de la double porte ouvrage, voici d'abord la
cour, en ce moment vide comme un dsert, et blouissante de soleil. Au
del, tout ouverte, la mosque dploie ses arcades sans fin, qui se
continuent, se rptent, se perdent trs loin sous l'obscurit des
plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses,
d'innombrables personnages coiffs du turban, accroupis en foule
presse, rcitent ou psalmodient tout bas, avec un lger balancement des
reins comme pour scander leur dclamation chantante: ce sont les dix
mille tudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprgner de
l'immuable doctrine d'Al-Azhar.

A premire vue, on les aperoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et
ici on est aveugl de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de
vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils rptent
docilement leurs leons, qui depuis des sicles ont vieilli sans changer
comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout  fait l-bas, dans les
nefs du fond o le jour arrive  peine, comment donc y voient-ils pour
dchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles
critures?

En tout cas, gardons-nous de les troubler,--comme tant de touristes, de
nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus
tard, quand l'tude du matin sera termine.

Cette cour, o le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un
enclos svrement et magnifiquement arabe; il nous a isols soudain du
temps et des choses; il doit porter  la prire musulmane, de mme que
jadis nos clotres gothiques portaient  la prire chrtienne. Il est
vaste comme un carrousel. D'un ct, il confine  la mosque mme, et
partout ailleurs on l'a mur si haut que rien du dehors ne s'y devine
plus: des murailles de couleur fauve, o tant de sicles de soleil ont
mis des tons ardents, ont prodigu la terre de Sienne et la sanguine;
des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austrit un
peu farouche, mais dont la crte, ornemente minutieusement et toute
couronne de crneaux  jours, profile sur le ciel des sries de fines
dcoupures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougetre
du fate, qui est l comme pour encadrer le vide si profond et si bleu
au-dessus de nous, on voit pointer perdument tous les minarets
d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et
brods d'arabesques, ajours, compliqus de galeries ariennes; les uns
presque lointains, les autres effrayants d'tre si proches et
d'escalader le znith; tous saisissants et tranges, avec leurs
croissants qui brillent et avec leurs btons tendus pour appeler les
grands oiseaux de l'espace. Malgr soi on lve la tte, fascin par
toute cette beaut qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carr
de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchss dans les
crnelures d'Al-Azhar, et o montent se perdre les si audacieuses tours
fuseles. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent
combien, sur l'imagination des jeunes prtres qui se forment ici, doit
influer le mystre de cette cour grandiose, o tout le luxe
architectural ne consiste qu'en de purs dessins gomtriques rpts 
l'infini, et ne commence d'ailleurs que trs haut, sur les couronnements
et les minarets en contact avec le bleu ternel.

                                   *

                                 *   *

        Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des
        morts.

        Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui
        m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bnie.

        (Versets des _Hadices_.)

Celui qui m'amne aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel
pacha[3], le tribun de l'gypte, et je dois  sa prsence de n'tre pas
trait comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand
matre de l'universit d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont
Moustafa fut jadis l'lve, et qui, sans doute, voudra nous accueillir
lui-mme.

  [3] Ceci se passait une anne avant la mort du pacha auquel ce livre
    est ddi.

C'est dans une salle trs arabe, meuble seulement de divans, que nous
reoit ce grand matre aux simplicits d'ascte et aux lgantes
manires de prlat. Son regard et mme tout son visage disent combien
doit tre lourd le sacerdoce qu'il exerce: prsider  l'instruction de
tant et tant de jeunes prtres qui iront ensuite porter la foi, la paix
et l'immobilit  plus de trois cents millions d'hommes.

Et les voici bientt, Moustafa pacha et lui, dissertant--comme s'il
s'agissait d'un fait d'intrt actuel--sur un point controvers des
vnements qui suivirent la mort du prophte, et sur le rle d'Ali...
Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Franais en France,
m'apparat tout  coup musulman jusqu'au fond de l'me! Du reste il en
est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrs chez nous,
semblent les plus parisianiss: leur modernisme n'est qu' la surface;
en eux-mmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique
sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos dsespoirs, de nos
misres, dans ces voies nouvelles o le sort nous jette, les fasse
rflchir et se replier plutt vers le tranquille rve des anctres...

En attendant que finissent les cours du matin, on nous promne dans les
dpendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les poques, annexes les
unes aprs les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs
contiennent des _mihrabs_, qui sont, comme on sait, des espces de
portiques toujours festonns et dentels comme s'ils taient ruisselants
de gouttes de givre. Des bibliothques et des bibliothques, dont les
plafonds de cdre ont t sculpts aux temps o l'on avait le loisir et
la patience. Par milliers, de prcieux manuscrits d'rudition, qui
datent bien de quelques sicles, mais qui, en ce pays, ne se dmodent
point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui
furent jadis calligraphis et enlumins sur parchemin par de pieux
khdives. Et,  une place d'honneur, une grande lunette astronomique
pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup
le pass. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille
tudiants d'Al-Azhar diffre  peine de ce qu'on leur enseignait sous le
rgne glorieux des Fatimides,--et qui tait alors transcendant ou mme
nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilits de la syntaxe
et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est
reste chre aux Orientaux; la versification; enfin ces mathmatiques
dont les Arabes furent les inventeurs.

Oui, tout cela sent le pass, la poussire des ges rvolus. Et certes
les prtres forms dans cette universit de mille ans pourront devenir
des esprits d'lite, de nobles et calmes rveurs, mais ne seront jamais
que des retardataires, ancrs bien  l'abri du tourbillon qui nous
emporte.

                                   *

                                 *   *

        C'est un sacrilge que de prohiber la science. Demander la
        science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner,
        c'est faire acte de charit.

        La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.

        (Versets des _Hadices_.)

La leon du matin est finie, nous pouvons, sans dranger personne,
visiter la mosque.

Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crnels de dentelles,
c'est l'heure o s'y dverse le flot des jeunes hommes en robe et turban
qui sortent de la pnombre du sanctuaire. Aprs tre rests depuis le
lever du jour accroupis sur des nattes pour tudier ou prier, au
bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se rpandre un
instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent
les leons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme
des enfants, ils marchent pour la plupart la tte haute et levant les
yeux, bien qu'un peu blouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les
crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages
trs divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de
Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz;
ceux du Nord ont des prunelles claires et ples, et, parmi ceux du
Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir.
Mais leur expression  tous se ressemble: quelque chose d'extatique et
de lointain, le mme dtachement, l'obstination dans le mme rve. En
l'air, o se portent leurs yeux levs, c'est--toujours dans ce cadre des
crneaux d'Al-Azhar--le ciel presque blanchi par excs de lumire, avec
l'lancement des grands minarets rougetres, que l'on dirait empourprs
par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer l cette masse de
jeunes prtres ou de jeunes lgistes,  la fois si diffrents et si
semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil
Islam, garde encore de cohsion et de puissance.

La mosque o ils font leurs tudes est maintenant presque vide. Nous y
trouvons, en mme temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des
musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couves et,
dans les plafonds de bois cisel, il y a quantit de nids que personne
ne drange.

Un monde, cette mosque, o des milliers d'hommes peuvent trouver place
 l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de
temples antiques, soutiennent les sries d'arceaux des sept nefs
parallles. La lumire ne pntre que par l'arcade ouverte sur la cour
et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidles y
voient-ils pour lire, quand le soleil d'gypte par hasard se voile?

Quelques tudiants sont l encore, rests pendant l'heure du repos, une
vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant 
faire la propret par terre avec de longues palmes en guise de balai:
les tudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont  manger que du pain sec et
s'tendent la nuit pour dormir sur la mme natte o ils s'taient tenus
assis  travailler toute la journe.

Le sjour de cette universit est gratuit pour tous les lves; les
frais de leur nourriture et de leur entretien, assurs par des donations
pieuses. Mais, comme ces legs demeurent spars par nation, il y a
ingalit dans les traitements: les jeunes hommes de telle contre sont
presque riches, possdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays
voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun
d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4].

  [4] La dure des tudes  Al-Azhar varie entre trois et six ans.

Prs de nous, un des tudiants pauvres mange sans fausse honte son pain
sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits
voleurs ails qui descendent des beaux plafonds de cdre pour lui
disputer les miettes de son repas.

Plus loin, dans les nefs du fond peu clair, un autre qui ddaigne de
manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois
termin son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour
s'exercer seul  le lire avec l'intonation consacre. Sa voix facile et
chaude, qu'il modre par discrtion, est d'un charme irrsistible dans
la sonorit de cette mosque immense, o l'on n'entendait plus  cette
heure que le gazouillis  peine saisissable des couves, l-haut parmi
les poutres aux dorures teintes. Tous ceux  qui les sanctuaires de
l'Islam ont t familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus
dlicieusement rythm que celui du Prophte; mme si le sens des versets
vous chappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains
offices, agit sur vous par la seule magie des sons,  la manire de ces
oratorios qui, dans les glises du Christ, amnent les larmes. La
dclamation tristement berceuse de ce jeune prtre au visage d'illumin,
aux vtements de dcente misre, a beau tre contenue, il semble que peu
 peu elle emplisse les sept nefs dsertes d'Al-Azhar. On s'arrte
malgr soi et on se tait pour l'couter, au milieu du silence de midi.
Et--dans ce lieu si vnrable, o le dlabrement, l'usure des sicles
s'indiquent partout, mme aux colonnes de marbre ronges par le
frottement des mains--cette voix d'or qui s'lve solitaire, on dirait
qu'elle entonne le lamento suprme sur l'agonie du vieil Islam et sur la
fin des temps, l'lgie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur
des hommes...

                                   *

                                 *   *

        La science est une religion, la prire en est une autre.
        L'tude est prfrable  l'adoration.

        Allez demander partout l'instruction, mme, s'il le fallait,
        jusqu'en Chine.

        (Versets des _Hadices_.)

Chez nous autres, Europens, on considre comme vrit acquise que
l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des
peuples et les entravant dans cette course  l'inconnu que nous nommons
le progrs. Cela dnote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement
du Prophte, et de plus un stupfiant oubli des tmoignages de
l'histoire. L'Islam des premiers sicles voluait et progressait avec
les races, et on sait quel rapide essor il a donn aux hommes sous le
rgne des anciens khalifes; lui imputer la dcadence actuelle du monde
musulman est par trop puril. Non, les peuples tour  tour s'endorment,
par lassitude peut-tre, aprs avoir jet leur grand clat: c'est une
loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils
se rveillent.

Cette immobilit des pays du Croissant m'tait chre. Si le but est de
passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en ddaignant
l'agitation vaine, et de mourir anesthsi par de radieux espoirs, les
Orientaux taient les seuls sages. Mais leur rve n'est plus possible,
maintenant que des nations de proie les guettent de tous cts. Donc,
hlas! il faut se rveiller.

Il faut se rveiller, et cela commence. Alors, en gypte, o l'on sent
la ncessit de changer tant de choses, on songe  rformer aussi la
vieille universit d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y
songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des
institutions millnaires; la rforme, cependant, est en principe
dcide. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pntrer
dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophte n'a-t-il pas dit: Allez
partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine? Qu'en
adviendra-t-il? Qui saurait le prsager?... Mais ceci, en tous cas, est
certain: aux heures blouissantes de midi, ou aux heures dores du soir,
quand le flot des tudiants ainsi moderniss se rpandra dans la grande
cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces
regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus
l'inbranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si
profonde qu'ils iront porter, ces messagers,  tous les bouts de la
terre musulmane...




VI

CHEZ LES APIS


Les demeures des Apis, dans l'obscurit lourde, en dessous du dsert
Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit
noir rangs le long de catacombes toujours chaudes et touffantes ainsi
que d'ternelles tuves.

Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord
la rgion basse que les inondations du vieux fleuve, rgulires depuis
le commencement des temps, ont fini par rendre propice  l'closion des
plantes et au dveloppement des hommes: une ou deux heures de route, le
soir,  travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent
sur nos ttes la lumire d'un soleil de mars  demi voil par des nuages
et dj dclinant. De loin en loin des troupeaux paissent  cette ombre
lgre. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramnent des champs,
vers les villages de la rive, leurs petits nes chargs de gerbes. Il
fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes
indfiniment rpts, qu'un vent tide remue presque sans bruit. On a
l'impression d'tre dans une zone heureuse, o la vie pastorale doit
tre facile, mme un peu paradisiaque.

Mais l-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus
se rvle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il
terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce
monde, c'est le dsert, le dsert dominateur, au milieu duquel l'gypte
habite, les verdures du Nil tracent  peine un troit ruban, et, ici
plus qu'autre part, il est saisissant  regarder surgir, ce dsert
souverain, tant il se tient surlev et nous laisse en contre-bas de
lui, dans la valle dnique o les palmiers nous ombragent. Avec ses
tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des
aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une
espce de muraille molle ou de grande nue  faire peur,--plutt comme
une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui
pourrait bien se dverser et engloutir. De plus, il est le _dsert
Memphite_, c'est--dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur
terre, une ncropole fabuleuse o les hommes d'autrefois ont durant
trois mille ans amoncel des morts embaums, exagrant de sicle en
sicle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables
qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrt dans sa
marche, nous voyons se lever de tous cts, jusqu'au fond des lointains,
des triangles aux proportions surhumaines, qui taient en leur temps des
couvercles  momie: les pyramides, encore debout l toutes, sur le
sinistre pidestal que leur fait le dsert; les unes assez proches, les
autres plus perdues dans l'arrire-plan des solitudes,--et peut-tre
plus terribles pour n'tre ainsi qu'esquisses en grisailles, trop haut
devant les nuages.

                                   *

                                 *   *

Ces petites voitures qui nous ont amens  la ncropole de Memphis 
travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de
larges patins pour affronter les sables.

Et maintenant, arrivs au pied de la rgion effrayante, nous commenons
de gravir une cte o tout  coup le trot de nos chevaux ne s'entend
plus; le feutrage mouvant du sol tablit autour de nous un silence
soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces dserts-l, et on dirait un
silence de respect qui de lui-mme s'imposerait.

La valle de la vie s'abaisse et fuit derrire nous, achve bientt de
disparatre, cache par une ligne de dunes--par une premire volute de
la mer sans eau, pourrait-on dire,--et nous voici monts au royaume
des morts o souffle un vent desschant et presque glac que d'en bas
nous n'avions pas prvu.

On n'a pas profan encore ce dsert Memphite par des htels et des
routes  autos, comme on a dj fait au petit dsert du Sphinx,--dont
nous apercevons du reste, aux extrmes limites de la vue, les trois
pyramides, prolongeant presque  l'infini pour nos yeux ce domaine des
momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels,
parmi ces mornes ondulations jaunes ou plement grises o nous semblons
perdus comme dans la houle d'un ocan. Un ciel sombre, tel que l'on
n'imagine gure le ciel d'gypte. Et, dans cet immense nant des sables
et des pierrailles dont le cercle d'horizon se dtache en plus clair sur
les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles
ternels: les pyramides, choses gantes qui se lvent de place en place,
au hasard, en diffrents points de l'tendue, celles-ci  moiti
boules, celles-l presque intactes et gardant leur pointe vive.
Aujourd'hui elles jalonnent seules cette ncropole qui a plus de deux
lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une
normit inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, l
tout prs (l'aeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui
mourut il y aura bientt cinq mille ans),  part une qui est faite de
six colossales terrasses superposes, toutes ont t bties d'aprs
cette mme conception du _triangle_, qui est  la fois la figure la plus
mystrieusement simple de la gomtrie et la forme la plus assise, la
plus indfiniment stable de l'architecture. Et,  prsent qu'il ne reste
aucune trace de leurs fresques  personnages, de leurs enduits
multicolores,  prsent qu'elles ont pris la mme couleur morte que le
dsert, elles sont l comme de grands ossements, comme de grands
fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En
dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des
hommes, et mme beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs
yeux, les ont vu btir, et qui dorment intacts, emmaillots de
bandelettes, dans l'obscurit des syringes; _nous savons_, pour y avoir
pntr jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux dsert sur
lequel s'paissit de sicle en sicle le linceul jaune des sables: tout
le roc profond a t perfor patiemment, pour des hypoges, pour de
grandes ou de petites chambres spulcrales, ou pour de vrais palais
mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans dj
que les dterreurs s'acharnent  exhumer d'ici des sarcophages et des
trsors, on n'a pas puis les rserves souterraines; il y reste sans
nul doute des pliades de dormeurs non drangs que l'on ne dcouvrira
jamais.

A mesure que nous avanons, le vent plus fort et plus froid souffle sous
un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le
souverain incontest de cette ncropole; s'il ne roule point en volute
norme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le
regardait d'en bas, de la valle verte, du moins il s'amasse sur toutes
choses avec une persistance obstine depuis les plus vieux ges, et il a
dj enseveli  Memphis tant de statues, de colosses, de temples et
d'alles de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du
grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il
s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment
d'immuables cueils sur son tendue toujours en mouvement, et, si l'on y
songe, il donne encore plus l'effroi des ternits antrieures que ne le
font toutes ces ruines gyptiennes, nes d'hier en comparaison de lui:
le _Sable_,--le sable des mers primitives qui reprsente un travail
d'miettement d'une dure impossible  concevoir, qui tmoigne d'une
continuit de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commenc...

Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et  moiti
ensable, o nous devons nous arrter. Ce fut la maison de l'gyptologue
Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous
donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie 
la chaux o il nous reoit est encombre des dbris millnaires qu'il ne
cesse d'exhumer. Par l'une des fentres ouvertes sur les dsolations
d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparatre, dj
bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envoles du
sable et par le soir.

Le matre du logis, pendant que ses bdouins vont ouvrir et illuminer
pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernire tonnante
trouvaille, faite ce matin dans un hypoge des dynasties les plus
anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille
 peu prs de nos marionnettes  guignol. Puisque c'tait l'usage de ne
mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agrables
 celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les
danseuses, l'homme momifi auquel on avait offert ce joujou, en des
temps antrieurs  toute prcise chronologie. Au milieu du groupe, il
est reprsent lui-mme dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa
danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de
leur poque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des
tambourins et des harpes tranges; toutes sont coiffes de cette longue
tresse tombant sur les paules comme la queue des Chinois, qui tait la
marque distinctive de ces sortes d'htares.--Or il y avait dj trois
mille ans que ces petites personnes gardaient la pose dans les
tnbres quand dbuta l're chrtienne!... Pour mieux nous les montrer
on apporte le groupe prs de la fentre, dans le triste rayon qui entre
ici aprs avoir gliss sur l'infini du dsert, et qui se met  les
clairer jaune,  dtailler pour nous leurs attitudes de petites poupes
cocasses et effarantes, effarantes d'tre si vieilles et de sortir d'une
telle nuit.--Or ce dclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec
leurs drles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus
vu depuis cinq mille ans!...

L'habitation des Apis, seigneurs de la ncropole, est  peine  deux
cents mtres d'ici. On nous annonce que c'est clair chez eux et que
nous pouvons nous y rendre.

Descente par un troit couloir en pente rapide, creus dans le sol,
entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes
abrits, l dedans, contre le vent si pre qui souffle sur le dsert, et
mme, de la porte d'ombre, bante devant nous, vient comme une haleine
de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funraires
de l'gypte, qui sont de merveilleuses tuves  momies. Le seuil
franchi, c'est l'obscurit d'abord. Prcds d'une lanterne, tours et
dtours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stles, des
blocs bouls, de gigantesques dbris, dans une chaleur toujours
croissante.

Enfin nous apparat la principale artre de l'hypoge, l'artre de cent
cinquante mtres de long, taille dans le roc, o les bdouins ont
prpar pour nous leur grle illumination d'usage.

Et c'est un lieu d'aspect terrible, o vous saisit ds l'entre le
sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop crasant,
du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de
pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trpieds de bois,
en enfilade d'un bout  l'autre du parcours, nous montrent,  droite et
 gauche de l'immense avenue, des cavernes spulcrales carres contenant
chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils
sont carrs aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de
caisses svrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare,
aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de prs
pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions
hiroglyphiques, les ranges de petits personnages, de petits hiboux, de
petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des
antiques humanits; ici, la signature du roi Amasis; l, celle du roi
Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de sicle en sicle, ces
cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et
ensuite les amener sous terre (ils psent de soixante  soixante-dix
mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces
espces de chambres, o ils sont l tous comme embusqus sur notre
passage?... Chacun, en son temps, a contenu trs  l'aise sa momie de
boeuf Apis, cuirasse de plaques d'or; mais malgr leur pesanteur,
malgr leur solidit  dfier toute destruction, ils ont t spolis[5]
 des poques mal dfinies, sans doute par des soldats du roi de Perse.
Rien que les avoir ouverts reprsente dj un travail tonnant de
patience et de force; pour certains, les voleurs ont russi, avec des
leviers,  faire glisser de quelques centimtres le formidable
couvercle; pour d'autres, en s'obstinant  coups de pioche, ils ont
perc dans l'paisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se
faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager  ttons autour de la
momie sacre.

  [5] L'un pourtant tait rest intact dans sa caverne mure, nous
    conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu' nos jours. Et on
    se rappelle l'motion de Mariette lorsque en entrant l il vit par
    terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier gyptien qui
    en tait sorti trente-sept sicles auparavant.

Dans l'hypoge colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la
rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre
cercueil noir rest l en travers du chemin comme pour le barrer. Il est
aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses ans, qui,
plusieurs sicles avant sa venue, avaient commenc de s'aligner le long
de la grande voie droite,  mesure que mouraient les taureaux difis;
mais il n'est jamais arriv jusqu' sa place, lui, et n'a jamais reu sa
momie. Il a t le _dernier_. Pendant la priode o on le roulait avec
lenteur,  grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa
chambre quasi-ternelle, d'autres dieux taient ns et le culte des Apis
avait pris fin,--l tout  coup, ainsi qu'il peut arriver pour les
religions ou les institutions des hommes, mme les plus solidement
enracines dans leurs mes et dans leur pass ancestral... C'est
peut-tre cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos
notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non
seulement un dernier temple, un dernier prtre, mais aussi une dernire
naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier
jour...

                                   *

                                 *   *

Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oubli le vent froid qui
soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du dsert Memphite, les
aspects d'horreur qui nous attendaient l-haut. Dj sinistre sous le
ciel bleu, ce dsert vraiment devient intolrable  regarder si par
hasard le ciel y est sombre  l'heure o le jour s'en va. Quand nous le
retrouvons, au sortir de l'obscurit souterraine, tout commence  bleuir
pour la nuit dans son immensit morte. Sur la crte des dunes, dont le
jaune a beaucoup blmi pendant que nous tions en bas, le vent s'amuse 
soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer
mauvaise. De tous cts tranent les nuages obscurs, les mmes qu'au
moment de notre descente. L'horizon continue de s'y dtacher en clair,
et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes
vagues de la mer sans eau, un amoncellement de sable dont les contours
flous trompent sur la distance, le fait paratre inclin, cet
horizon-l, et c'est presque  donner le vertige. Quant au soleil, il a
voulu rester en scne pour quelques secondes, maintenu aprs l'heure par
le mirage, mais si chang derrire d'pais voiles que l'on prfrerait
qu'il n'y ft pas; couleur de braise qui s'teint, il semble beaucoup
trop prs et trop gros; il n'claire plus rien, il n'est qu'un globe
tristement rose qui se dforme et s'ovalise; non plus dans l'espace,
mais chou l-bas sur le bord extrme du dsert, il regarde les choses
comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les
mystrieux triangles surhumains, ils sont l aussi, bien entendu, qui
nous guettaient  notre sortie de dessous terre, les uns prs, les
autres loin, toujours posts  leurs mmes places d'ternit; mais
certainement ils viennent encore de grandir, dans le crpuscule de plus
en plus bleuissant...

Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir.




VII

BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT


La nuit. Une longue rue droite, artre de quelque capitale, o notre
voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavs.
Lumire lectrique partout. Magasins qui se ferment; il doit tre tard.

C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous mme pas la
notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans
notre course trs bruyante: les gens portent la longue robe et le
tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques  l'europenne,
nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette lectricit
aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien srs d'tre en
Orient?

La rue finit, bante sur des tnbres. Tout  coup, l, sans crier gare,
elle aboutit  du vide o l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol
mou, feutr, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le
_dsert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des
banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le
seuil des grandes dsolations d'Arabie: le _dsert_, et, mme si nous
n'avions point su qu'il nous guettait l, nous l'aurions reconnu  un je
ne sais quoi d'pre et de spcial qui, malgr l'obscurit, ne trompe
pas.

Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait
sembl, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la
rue.

Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune,
l-haut, dans le ciel voil d'un brouillard diaphane, claire
discrtement, et, comme c'est une lune gyptienne plus subtile que la
ntre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons
maintenant le reconnatre avec nos yeux, ce dsert qui vient de s'ouvrir
et de nous imposer son silence. Donc saluons la pleur de ses sables et
le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que
l'gypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue borde de
magasins et d'talages, sans transition, trouver cela!...

Nos chevaux, invitablement, ont ralenti l'allure,  cause de ce terrain
o les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rdeurs, qui
prennent aussitt des airs de revenants, avec leurs longues draperies
blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus
personne, fini; rien que les sables et la lune.

Mais voici presque tout de suite, aprs le court intermde de nant, une
ville nouvelle o nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses,
des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables
blanchtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'lectricit, par
exemple, dans cette ville-l, pas de lumires et pas de promeneurs;
portes et fentres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence
est, de premier abord, pareil  celui du dsert alentour. Ville o le
demi-clairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse
tellement qu'il a l'air de venir de partout  la fois, et que les choses
ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les
prcise. Ville au sol trop ouat, o la marche est amollie et retarde,
comme dans les rves. Elle n'a pas l'air vritable;  y pntrer plus
avant, une timidit vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni dfinir.

Pour sr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons
cependant, avec leurs fentres grillages comme celles des harems, n'ont
rien de particulier,--rien que d'tre closes, et d'tre muettes... C'est
toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vrit,
ce silence, non, il n'est plus comme celui du dsert, qui au moins
paraissait un silence naturel puisque l il n'y avait rien; ici, par
contre, on prend comme la notion de prsences innombrables, qui se
figeraient quand on passe, mais continueraient d'pier attentivement...
Nous rencontrons des mosques, qui n'ont point de lumires, et sont,
elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleutre que leur jette
la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme
seraient d'troits jardins sans verdure possible, et o quantit de
petites stles se lvent de compagnie dans le sable, stles blanches, il
va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume
absolu du blanc... Qu'est-ce que a peut tre, ces jardinets-l?... Et
le sable, qui en couches paisses envahit les rues, continue de mettre
une sourdine  notre marche, sans doute pour complaire  toutes ces
choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.

Aux carrefours maintenant et sur les places les stles se multiplient,
toujours riges par paires, aux deux extrmits d'une dalle qui est de
longueur humaine. Leurs groupes immobiles, posts comme au guet,
paraissent si peu rels, dans leur imprcision blanche, qu'on voudrait
les vrifier en touchant,--et du reste on ne s'tonnerait pas trop que
la main passt au travers comme il arrive pour les fantmes. Et enfin
voici une vaste tendue sans maisons, o elles foisonnent sur le sable
comme les pis d'un champ, ces stles obsdantes; il n'y a plus 
s'illusionner: a, c'est un cimetire--et nous venons de passer au
milieu de maisons de morts, de mosques de morts, dans une ville de
morts!...

Plus loin, une fois franchi ce cimetire-l, qui au moins s'indiquait
sans quivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambigu, elle nous
reprend dans ses rseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais
ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour spultures,--tout
cela plus que jamais indcis, sous cette lumire si douce, qui par
degrs se voile davantage, comme si l'on avait mis  la lune des globes
dpolis, qui bientt ne serait mme plus de la lumire, sans les
transparences de l'air d'gypte et sans la blancheur gnrale des
choses. Une fois,  une fentre, parat une lueur de lampe, et c'est
quelque veille de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant
des voix d'hommes chanter une prire, et c'est la prire pour les
dfunts.

Ces maisons vides, on ne les a point bties pour les habiter, mais
seulement pour s'y assembler  certains jours de souvenir; chaque
famille musulmane un peu notable possde ainsi son pied--terre, tout
prs de ses morts, afin de venir l prier pour eux. Or, il y en a tant
et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le
dsert, c'est--dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage,
dans un lieu sr, o l'on sait bien que jamais, mme quand surgiront les
temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas
d'tre convoite.--Non, c'est de l'autre ct du Caire, sur l'autre rive
du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de
transformation, avec les villas des trangers envahisseurs et les flots
d'lectricit pandus sur leurs routes  autos. De ce ct-ci, rien 
craindre, paix et dsutude ternelles, et le linceul des sables
arabiques toujours prt  s'avancer pour ensevelir.

Au sortir de la ville des morts, le dsert s'ouvre de nouveau devant
nous, le morne dploiement blanchtre, qui ferait songer  un steppe
sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid
et quand la lune embrume se met  ressembler  une triste opale.

Mais c'est un dsert plant de ruines, plant de spectres de mosques:
toute une peuplade de grands dmes croulants y est dissmine au hasard
et  l'abandon, sur l'tendue inconsistante des sables. Oh! de si
tranges dmes, d'une forme si vieille! L'archasme de leurs silhouettes
frappe ds l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils
ressemblent  des cloches, ou  de gigantesques bonnets de derviche
poss sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de
personnages trapus,  grosse tte, en sentinelle avance, surveillant
l-bas le vague horizon d'Arabie.

Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe sicle, o dorment dans
un dlaissement suprme ces sultans mameluks qui opprimrent l'gypte
pendant prs de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques
visites recommencent  leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver,
alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes
ombres; par ces clairages-l, jugs favorables, ils sont au rang des
curiosits qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui
s'obstinent  les appeler les tombeaux des khalifes) s'y rendent le
soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la
lune est trop incertaine et ple; sans doute nous serons seuls  les
troubler dans leur mystrieux concert.

La lumire de cette nuit est vraiment inusite; comme tout  l'heure
dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, mme aux
choses les plus massives, des transparences d'irralit; mais aussi elle
les dtaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi,
tous ces dmes funraires, sur toutes ces ruines de mosques qui leur
servent de pidestal, ont gard leurs tons fauves ou bruns; tandis
qu'ils restent blmes, les sables qui les sparent, les sables
souverains qui font entre les demeures de ces diffrents sultans de
petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans
bruit, trace de lgers sillons que le vent effacera demain. Point de
routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on
passe o l'on a envie de passer; on peut se croire trs loin de tout
lieu habit par les vivants, et c'est  peine si la grande ville, que
l'on sait cependant proche, laisse voir de temps  autre sur l'horizon,
au gr des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un
reflet de ses milliers de lampes lectriques. On est bien dans le dsert
des morts, en la seule socit de la lune, qui, par la fantaisie de
l'tonnant ciel d'gypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait
presque une lune de nacre.

Chacune de ces mosques funraires se rvle magnifique, si l'on va de
prs la regarder dans sa solitude. Ces tranges dmes surlevs, qui de
loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brods
d'arabesques, et des trfles aux dentelures exquises couronnent toutes
les murailles.

Personne cependant ne les vnre ni ne les entretient, les tombeaux des
oppresseurs mameluks; l dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers
Allah; chaque nuit, un infini de silence. La pit se borne  ne pas les
dtruire, les laissant aux prises avec les sicles, avec le soleil, avec
le vent d'ici qui dessche et miette. Et l'croulement est commenc de
toutes parts. Des coupoles qui ont chancel nous montrent d'irrparables
lzardes; des moitis d'arceaux briss se profilent ce soir en ombre sur
la lueur nacre du ciel, et des boulis de pierres sculptes jonchent
les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces
tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent
en silhouettes de gants difformes  trop grands bonnets, sombres sur la
nappe claire des sables, et qui se tiennent groups, ou pars comme en
droute,  cette entre des si profondes rgions vides...

                                   *

                                 *   *

Nous avions choisi un temps d'clairage douteux, pour ne point
rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande
demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir
toute une bande, une vingtaine  la file, qui mergent de la pnombre
des murs abandonns,--chacun trottinant sur son petit ne, et chacun
suivi de l'invitable nier bdouin qui tapote avec un bton la croupe
de la bte. Ils rentrent au Caire, leur tourne finie, et changent 
haute voix, d'un bourricot  un autre, des impressions plutt ineptes,
en diffrentes langues occidentales... Tiens! Il y a mme dans la troupe
la presque traditionnelle dame attarde, qui, pour des motifs d'ordre
priv, ne suit qu' bonne distance; elle est un peu mre celle-ci,
autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique  son
nier, qui, des deux mains, la soutient par derrire sur sa selle avec
une sollicitude touchante et localise... Oh! ces petits nes d'gypte,
si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils crire
leurs mmoires! Tant et tant de drles de choses ils ont vues, dans les
banlieues du Caire, la nuit!

Cette dame videmment appartient  la catgorie si rpandue des hardies
exploratrices qui, malgr une haute _respectability at home_, ne
craignent pas, une fois lances sur les rives du Nil, de complter leur
cure de soleil et de vent sec par un peu de bdouinothrapie.




VIII

CHRTIENS ARCHAQUES


A peine clair aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui
tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un
grouillement compact de formes humaines voiles de noir, en un lieu
cras, touffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de
l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque mchante allure qui
inquite: plaintes de nouveau-ns, cris de dtresse de tout petits
enfants dont les voix sont couvertes comme  dessein par un cliquetis de
cymbales...

Qu'est-ce que c'est que a? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou
sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fume, tenus par ces
fantmes en deuil? En entrant, si l'on n'tait prvenu, ne dirait-on pas
un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?

Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe
copte d'un matin de Pques!--En effet, aprs la surprise d'arrive, si
l'on regarde ces fantmes, ce sont pour la plupart de jeunes mres au
fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles
les bbs pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui
joue des cymbales, c'est un bon vieux prtre, ou sacristain, qui sourit
paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs trs
gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fter la rsurrection du
Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se
dsolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurit, des
parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'preuve: le
temps seulement d'une apparition dans ce lieu vnrable, qui leur
portera bonheur, pendant que la messe se dit  l'glise au-dessus, et on
les emmne,--et on en apporte d'autres, par l'troit escalier obscur o
l'on se cogne la tte aux pierres de vote; la crypte ne dsemplit pas.

Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce rduit o l'air est
irrespirable, et o vous assourdit cette barbare musique mle de ces
vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vtust extrme ont ici
les choses! Les murs frustes, la vote si basse que l'on pourrait la
toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux
informes, tout cela est crass par la fume des cires, et patin, rong
par le frottement des mains humaines.

Au fond de la crypte il y a le recoin trs sacr, devant lequel on se
presse: une niche grossire, un peu plus grande que celles creuses dans
le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle
o, d'aprs la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant
Jsus, lors de la fuite en gypte. Oh! elle est bien use aujourd'hui,
cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux
attouchements, et la croix byzantine qui y fut grave jadis achve de
s'effacer.

Si la Vierge ne s'est point assise l, l'humble crypte de Saint-Sergius
n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrtiens les plus vieux du
monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vnration, ont
prcd de beaucoup d'annes la plupart de nos races occidentales dans
la religion vanglique.

Bien que l'histoire de l'gypte s'enveloppe tout  coup d'une sorte de
nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de
la foi nouvelle y fut rapide et imptueux, comme la germination des
plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgams en
ce temps-l avec ceux de la Grce, s'obscurcissaient tellement sous
l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et
pourtant, ici comme dans la Rome impriale, couvaient les ferments d'un
mysticisme passionn. D'ailleurs ce peuple gyptien tait plus qu'aucun
autre hant par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des
embaumements; il devait donc avec avidit recevoir la Parole de
fraternel amour et d'immdiate rsurrection.

En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette gypte
que les sicles de perscution n'arrivrent pas  le dtruire; lorsqu'on
remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements
humains, aux maisons de boue sche, o le dme blanchi de la modeste
maison de prire est surmont d'une croix et non d'un croissant:
villages de ces Coptes, de ces gyptiens qui de pre en fils ont gard
la foi chrtienne depuis les temps nbuleux des premiers martyrs.

                                   *

                                 *   *

La nave glise de Saint-Sergius est une relique trs cache, presque
enfouie au milieu d'un ddale de ruines; sans un guide, rien n'est plus
difficile que de s'orienter pour la dcouvrir. Le quartier qui la
contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle
romaine, et cette citadelle  son tour s'enveloppe des tranquilles
dsutudes du Vieux-Caire,--qui est au Caire des mameluks et des
khdives un peu ce que Versailles est  Paris.

Ce matin de Pques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre 
cette messe, nous avons  traverser d'abord une banlieue en voie de
transformation, o du sol antique vont bientt sortir quantit de ces
modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands htels, qui
pullulent dans ce pauvre pays avec une stupfiante vitesse. Puis
viennent un ou deux kilomtres de terrains vagues, mls  des sables et
dj presque un peu dsertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire,
aprs lesquels commence la paix des maisonnettes  l'abandon, des
jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussire font
rage contre nous pendant toute la route, le presque ternel vent et
l'ternelle poussire d'ici, par lesquels, depuis le commencement des
ges, tant d'yeux humains ont t brls sans recours; ils nous
maintiennent dans d'aveuglants tourbillons o foisonnent des mouches. La
saison du reste est dj finie, les trangers envahisseurs ont fui
jusqu'au prochain automne, et l'gypte se retrouve plus gyptienne, sous
un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pques chauffe comme
notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de
scheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans
pluie; les arbres, qui avaient gard leurs feuilles pendant l'hiver, se
dpouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle
part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas 
s'inquiter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que
notre priode gologique a commenc d'tre; encore quelques semaines et
le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va pandre le long de
ses rives une vie htive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les
jasmins, les chvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser
d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les
jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce
continuel nuage de poussire blanche o nous touffons s'emplit tout 
coup de leur suave odeur; malgr cette scheresse, malgr cet
effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfivr
sont dj dans l'air.

Arrivs aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut
descendre de voiture, franchir une porte basse et pntrer  pied dans
le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussire et de
vtust. Maisons dlaisses, servant de refuge  des misreux;
moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricire, qui
parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen ge, ou bien qui
se referment au-dessus de nos ttes par la fantaisie des vieilles
masures penches... Et c'est cela, le chemin qui conduit  une basilique
fameuse? Nous croirions nous tre gars, n'taient ces groupes de
Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous  la messe pascale
 travers les ruines.

Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapes en fantmes dans des
soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des
musulmanes; il est seulement pos sur leurs cheveux et dcouvre leur fin
visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet
de grosses torsades en or vierge. Pures gyptiennes, elles ont gard ce
mme profil dlicat et ces mmes yeux si allongs qu'avaient les desses
de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais dj
quelques-unes, hlas! parmi les jeunes, ont reni le traditionnel
costume pour s'habiller _ la franque_, porter robe et chapeau.--Et
quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus
les paysannes de nos derniers villages!--Hlas! hlas! ces pauvres
petites, qui pourraient tre adorables, comment les avertir que les
beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de
race, tandis qu'elles font piti sous leurs oripeaux qui rappellent la
mi-carme?...

Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous
enserrent, voici la perce d'une porte basse et comme craintive: cela,
l'entre de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant
quelques-unes de ces jolies cratures, aux voiles noirs et aux bracelets
d'or, qui nous prcdaient viennent de s'y engouffrer, et dj le parfum
des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, tonnant
de pauvret et de vieillesse, se contourne avec des airs de mfiance,
puis nous mne  une cour troite, qui a bien mille ans, et o des
loqueteux, assis sur des banquettes  l'orientale, rclament nos
aumnes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernire porte,
au fond de ce rduit, cache en pleine ombre, nous donne accs enfin
dans la vnrable glise.

L'glise! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosque et du
gourbi de dsert. En entrant on a l'impression d'tre initi d'une faon
soudaine  l'enfance nave du christianisme, de le surprendre, si l'on
peut dire, dans son berceau--qui fut en ralit tout oriental. La triple
nef est pleine de petits enfants (c'est aussi l ce qui frappe ds
l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent,
et beaucoup de mres allaitent leurs nouveau-ns--pendant l'invisible
messe, qui doit se clbrer l-bas, derrire l'_iconostase_. Par terre,
des nattes, o des familles sont assises en cercle et semblent chez
elles. Sur les murailles frustes et djetes, une paisseur de chaux
blanche attestant des annes sans nombre. Et au-dessus de tout cela un
trange vieux plafond en bois de cdre, avec de grosses poutres
barbares.

Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enleves jadis 
des temples paens, il y a, comme dans toutes les antiques glises
coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travailles 
la faon arabe, la divisant en trois sections: la premire, par o l'on
arrive, est celle o doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour
le baptistre; la troisime, plus au fond et confinant  l'_iconostase_,
appartient aux hommes.

Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois,
ces femmes qui encombrent ce matin, si familirement et avec tant de
petits nourrissons, la zone  elles rserve; dans leurs groupes
harmonieux et sans cesse mouvements, les robes _ la franque_, les
pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble
conserve,  peu prs intactes, sa grce d'archasme et sa candeur.

Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes,
limit au fond par l'_iconostase_ (un mur millnaire que dcorent des
marqueteries en cdre et en ivoire d'un prcieux travail ancien, et o
sont accroches d'tranges vieilles icones noircies par les ans). C'est
derrire ce mur, perc de portes, que se dit la messe. On entend
vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est l, ferm au peuple;
de temps  autre, un prtre fait mine d'en sortir, en soulevant une
portire de soie fane, et sur le seuil esquisse un geste bnisseur; il
a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidles lui parlent
librement et touchent mme ses beaux atours de roi mage; il sourit, et
puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entre du tabernacle,
il redisparat dans son innocent mystre.

Combien ici les moindres choses disent la dcrpitude! Les dalles sont
dniveles par le tassement du sol, uses par les pas de quelques
milliers de gnrations mortes. Tout est de travers, pench, poussireux
et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'troites fentres
grillages. On manque d'air, on touffe un peu; mais, bien que le soleil
ne pntre point, je ne sais quelle rverbration indcise de la chaux
sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps
oriental qui resplendit et brle.

Dans cette glise, aeule des glises, au milieu du nuage de fume
odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe,
c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidles; et plus encore,
c'est l'tonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou
de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces
vagissements, comme des plaintes de jeunes chats...

Mais loin de moi les penses d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident,
certains offices me semblent antichrtiens--comme, par exemple, en la
trop fastueuse cathdrale de Cologne, une de ces messes  grand
spectacle o des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici,
par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de
ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur glise comme
chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bbs
pleureurs, ont,  leur manire, bien entendu la parole de Celui qui a
dit: Laissez venir  moi les petits enfants et ne les empchez point,
car le royaume des cieux est  ceux qui leur ressemblent.




IX

LA RACE DE BRONZE


Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons,
de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'
la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commenant leur
ternel travail, l'entonnent ds le matin, de proche en proche, avec des
voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.

Tous ceux qui ont vcu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent
bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mmes grincements de bois
mouill accompagnent en cadence lente.

C'est la mlope du chdouf. Et le chdouf est un primitif agrs,
rest immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose
d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en
bascule sur une traverse et porte  sa pointe un seau en bois; un homme,
avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne,
puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme
attrape au vol pour le dverser plus haut, dans un bassin creus  mme
la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins
superposs, comme seraient trois tapes pour la monte de l'eau
prcieuse jusqu'aux champs de bl ou de luzerne, et alors trois chdoufs
les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au
rythme de la mme chanson leurs grandes cornes de scarabe.

Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes
du chdouf, qui a commenc dans les plus vieux ges et qui est l'une des
manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait
trve que l't, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique
quatoriale, vient inonder cette terre d'gypte qu'il a cre lui-mme
au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois
d'hiver, qui sont l-bas une priode de lumineuse scheresse, sous un
ciel inaltrablement bleu; en cette saison-l, tous les jours, depuis
l'aube jusqu' la prire du soir, les hommes sont  l'arrosage,
transforms en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des
lames de mtal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et
sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se
perdre en quelque rve, voisin de celui que faisaient les anctres,
attels aux mmes agrs il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses,
inonds  chaque monte du seau qui dborde, ruissellent constamment
d'eau froide; quelquefois le vent est glac en mme temps que le soleil
brle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perptuels travailleurs de
plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.

Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la valle du Nil, les purs
gyptiens dont le type n'a pas chang au cours des sicles: dans les
plus antiques bas-reliefs de Thbes ou de Memphis, on les retrouve tels,
avec leur profil noble aux lvres un peu paisses, leurs yeux allongs
aux paupires lourdes, leur taille mince et leurs paules larges.

Leurs femmes, qui de temps  autre descendent au fleuve, prs d'eux,
pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles
emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricire:
occupation primordiale, dans cette gypte sans pluie ni source vive, qui
n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou
se posent avec une grce inimitable, drapes de voiles noirs, que mme
les plus pauvres laissent traner sur la poussire ou le sable,  la
faon des robes de Cour. En ce pays de la clart et des lointains roses,
elles sont tranges, toutes si sombrement vtues, taches de deuil parmi
les champs ou le dsert illumins en fte; trs machinales cratures, 
qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possdent par instinct, comme
sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans
l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse
harmonie, s'habiller de grossires toffes noires, ni surtout lever des
bras nus pour poser sur la tte la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et
s'en aller ensuite, fire et cambre, ondulant malgr la charge. Les
tuniques de mousseline dont elles sont vtues restent invariablement
noires comme les voiles,  peine rehausses de quelques lisrs rouges
ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine
et, par une troite fente qui descend jusqu' la ceinture, elles
laissent voir la chair ambre, la naissance mdiane des seins couleur de
bronze ple, qui sont, au moins pendant l'phmre jeunesse, d'un
contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le
temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent
vous dsenchantent, parce que des travaux rudes, des maternits htives,
des allaitements les ont dj fltris; mais si l'on a la chance
d'apercevoir une jeune femme, c'est en gnral une apparition de beaut,
 la fois vigoureuse et fine.

Quant aux bbs fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les
mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables
figures, avec leurs yeux nafs de cabri, sans la malpropret qui est, en
ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord
de leurs paupires, de leurs lvres humides, restent colles en grappes
ces mouches d'gypte, que l'on considre ici comme bienfaisantes aux
enfants, et qu'ils n'ont mme plus l'ide de chasser, tant ils sont
hrditairement rsigns  les subir,--avec la mme passivit du reste
que montrent leurs pres vis--vis des trangers envahisseurs.

La passivit, la douce endurance semblent les caractristiques de cette
race inoffensive, lgante d'allure sous ses haillons, mystrieuse dans
son immobilit millnaire, et capable d'accepter avec la mme
indiffrence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles
infatigables, o les hommes, qui remurent jadis les grandes pierres des
temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; o les femmes,
avec leurs bras graciles, plement basans, avec leurs mains toutes
petites, dpassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes.
Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop prcoce et donna
trop jeune son tonnante fleur, en des temps o, sur la terre, les
autres humanits vgtaient obscurment encore; sans doute sa
rsignation prsente lui est venue comme une lassitude, aprs tant de
sicles d'effort et d'expansive puissance. Elle dtenait jadis la
lumire du monde, et la voici tombe depuis plus de deux mille ans 
cette sorte de sommeil fatigu, qui a rendu la tche facile aux
conqurants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui...

Un autre trait qui,  ct de la patience, domine chez ces purs
gyptiens de la campagne, est leur attachement  la terre,  la terre
qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Possder de la
terre, en accaparer  tout prix les moindres morceaux, en conqurir des
bribes sur le dsert mouvant, tel est le seul but, ou  peu prs, que
les fellahs poursuivent en ce monde; possder un champ, si petit
soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus
anciennement invente par l'homme, celle dont le dessin exact se
retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.

Et ce mme peuple, qui fut le premier de tous  concevoir la
magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entours d'une
crasante splendeur, peut vivre aujourd'hui ple-mle avec ses moutons,
ses chvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au
soleil! Au milieu de ces villages d'gypte, qui ont tous la couleur
neutre du sol, c'est  peine si un peu de chaux blanche vient gayer le
minaret ou la coupole de la mosque; en dehors de ce petit refuge o
l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans
s'tre prostern devant la majest d'Allah,--tout est en mornes
grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne,
d'apparence presque misreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait
appauvri et teint, sous un ciel pourtant rest merveilleux.

Mais tant de grandeur passe laisse encore aux fellahs son empreinte: un
affinement d'aspect et de manires bien inconnu chez la plupart des
bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent
 la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance
pratiquer l'hospitalit comme des seigneurs.

Mme l'hospitalit des plus humbles garde en ce pays quelque chose de
courtois et d'ais qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides
soirs o j'arrtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, aprs la
navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non
gangrens encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au
crpuscule,  l'heure o des toiles s'allumaient dans le ciel d'or
vert, ds que j'avais mis le pied sur la rive, signal par les
aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau
venait  ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie raye ou de
modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout 
fait grand sicle. Force m'tait de le suivre jusque dans sa maison en
terre sche, o d'autres compliments s'changeaient encore, et
d'accepter la traditionnelle tasse de caf arabe, aprs m'tre assis 
la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.

                                   *

                                 *   *

Rveiller les fellahs de leur trange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux,
les transformer par l'ducation moderne, est la tche que veut
entreprendre de nos jours une lite de patriotes gyptiens. Nagure,
cela m'et sembl un crime, car ces paysans obstins vivaient dans des
conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de
dsirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que
celles de tant de conqurants qui tuaient par les armes et par le feu:
les Occidentaux sont l, partout, chez eux, profitant de leur passivit
douce pour en faire des valets  l'usage de leurs trafics ou de leurs
plaisirs. L'oeuvre de dgradation est si facile sur ces simples sans
dfense,  qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les
apritifs,--et  qui on enlve la prire!...

Alors, oui, il serait peut-tre temps de les rveiller, ces dormeurs
depuis plus de vingt sicles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils
pourraient donner encore, quelles surprises ils nous rserveraient aprs
cette longue lthargie, sans doute rparatrice. En tout cas, l'espce
humaine, en voie de dcliner par surmenage, trouverait, chez ces
chanteurs du chdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des
cerveaux  peine touchs par l'alcool, et toute une rserve de beaut
tranquille, de bon quilibre physique, de vigueur sans bestialit.




X

LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON


Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les
champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de plerins
antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au del
des vertes plaines,  l'ore du dsert.

Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc,
parmi des bls ou des luzernes dont le vert admirable est piqu de
fleurettes pareilles  celles de nos climats. Des centaines de petits
oiseaux nous chantent perdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et
chauffe avec magnificence; ces bls fougueux ont dj des pis; on
dirait la grande fte de nos jours de mai; on oublie que c'est fvrier,
que c'est encore l'hiver,--l'hiver lumineux de l'gypte.  et l, dans
le dploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis
sous des arbres trs feuillus, sous des acacias qui, de loin,
ressemblent aux ntres; il y a bien l-bas, murant les fertiles
campagnes, la chane de Libye, trop rose peut-tre et trop dsole; mais
c'est gal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la
gaie musique champtre, on est  peine dpays; rien ne prpare l'esprit
 ces vieux temples osiriens qui, parat-il, vont tout  l'heure surgir.

Tout ce qu'il voque pourtant, ce nom seul d'Abydos!... Rien que se
dire: Abydos est l tout prs et j'y arriverai dans un moment, rien
que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend
presque imposante cette rgion d'herbages,--o le bourdonnement des
mouches va croissant dans l'air surchauff, tandis que le chant des
oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.

Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces
jeunes bls tendus en tapis, quand, aprs les maisonnettes et les
arbres d'un village, un monde tout autre se dmasque soudain; toujours
ce monde d'blouissement et de mort qui enveloppe si troitement
l'gypte habite: le dsert!

Il est l, le dsert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons
abord venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de
lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitt que finit
le velours touffu du dernier champ, l'ombre frache du dernier acacia;
ses sables ont l'air de dvaler jusqu' nous, en une coule immense,
depuis ces montagnes trop tranges que nous apercevions de la plaine
heureuse et qui trnent l-bas en souveraines sur tout ce nant.

La ville d'Abydos, aujourd'hui anantie sans avoir laiss de vestiges,
s'levait jadis o nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses
ncropoles plus vnres que celles de Memphis, ses temples trois fois
saints taient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement
conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes,
pour en garder de presque intacts jusqu' nos jours.

Le dsert! Ds qu'on a pos le pied sur ce sol un peu mouvant, qui
touffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphre aussi vient de
subitement changer; elle se fait brlante et altrante, comme si des
brasiers s'taient allums dans les entours.

Et tout ce domaine de la clart et de la scheresse est, jusqu'en ses
lointains, nuanc, zbr de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes.
La morne rverbration des choses proches augmente jusqu' l'excs la
chaleur et la lumire; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de
mirage qui simulent de l'eau remue par des souffles. Dans les
arrire-plans, qui montent par degrs jusqu'aux pieds de la chane
Libyenne, partout s'tagent des boulis de pierres ou de briques; des
ruines, presque sans forme, mergent  peine des sables, mais indiquent
leurs prsences sans nombre, suffisent  donner le sentiment que c'est
ici un trs vieux sol, travaill jadis par les hommes pendant des
sicles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'oeil, on les devine
si bien l-dessous, les catacombes, les hypoges, les momies!

Ces ncropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exerce, et
pendant des millnaires, sur ce peuple, prcurseur des peuples, qui
habitait la valle du Nil! C'est que, d'aprs l'une des plus antiques
traditions humaines, la tte d'Osiris, seigneur de l'_autre monde_,
reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui crouls sous
les sables. Or les hommes, ds que leur pense a commenc de sortir de
la nuit originelle, ont t hants par cette conception qu'il y a des
_voisinages_ secourables aux pauvres cadavres couchs sous terre, qu'il
y a des lieux sacrs o il est plus prudent de se faire enfouir si l'on
veut tre prt quand sonnera le rveil. Donc, en la vieille gypte,
chacun  l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces
sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir prs du dbris de son
Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours
taient dj encombrs de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins
planter une humble stle rappelant leur nom, ou bien recommandaient
qu'on y dpost pour quelques semaines leur momie, sauf  la remporter
aprs,--et des cortges funbres d'aller et retour traversaient sans
cesse les bls qui sparent le Nil du dsert. Abydos, dans le triste
rve humain o domine l'attente de la destruction, Abydos a prcd de
beaucoup de sicles la valle de Josaphat des Hbreux, les cimetires
autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus
vieilles cathdrales... Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec
mlancolie et en silence,  cause de tant de milliers d'mes qui jadis
se sont orientes vers ce lieu, les mains tendues,  l'heure
d'pouvante...

Il est tout prs, le premier grand temple, celui que le roi Sethos leva
pour cet inconnaissable prince de l'_autre monde_ qui en son temps
s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mtres, dans
l'blouissement de ce dsert, et on y arrive; on est saisi d'y tre, car
rien n'en dnonait l'approche, les sables d'o il a t exhum, et qui
l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'levant encore alentour
jusqu'aux frises. Une grille de fer, o veillent deux grands bdouins en
robe noire, et aussitt aprs, l'ombre des pierres normes: on est chez
le dieu, dans la fort des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un
monde de personnages  haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief
sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler
de la main les uns les autres, changer entre eux mille signes de
mystre, de silence et d'ternit...

Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est
plein de monde l-bas... Derrire la seconde range de colonnes, des
gens parlent  tue-tte, avec l'accent britannique; je crois mme qu'on
entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la
vaisselle...

Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!... Non, c'est plus
insultant qu'tre mis  sac par les barbares: subir cet excs de
grotesque dans la profanation! Il y a l joyeuse et gaillarde table
d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes
appartiennent  cette humanit spciale qui frquente chez Thos Cook and
Son (Egypt limited). Des casques de lige et de classiques lunettes
vertes. On boit du soda, du whisky; on mange  longues dents des
viandes, qu'envelopprent des papiers graisseux dont les dalles restent
jonches. Et les dames surtout, oh! les dames, quels pouvantails 
moineaux.--Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la season,
nous apprennent les gardes bdouins en robe noire. Un luncheon chez
Osiris fait partie du programme _of pleasure trips_. Chaque midi, une
bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortuns bourricots;
quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent  demeure dans le
vieux temple!

Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqu
dans notre mmoire.

Mais hlas! mme quand nous sommes dehors, isols de nouveau sur
l'tendue des sables tincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au
srieux: Abydos, le dsert, tout a cess d'exister; le visage de ces
dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont
jets par-dessus leurs lunettes solaires... La laideur Cook, on m'en
avait donn une fois cette raison, satisfaisante  premire vue: Le
Royaume-Uni, jaloux  juste titre de la beaut de ses filles, les
soumettrait  un jury lorsque leur vient l'ge de pubert;  celles qui
sont classes trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse
sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi  un perptuel
voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer  certaines
bagatelles de la vie. L'explication m'avait sduit d'abord. Mais un
examen plus attentif des bandes qui infestent la valle du Nil m'a
permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un ge notoirement
canonique; donc la catastrophe de la procration, si tant est qu'elle
ait pu se produire chez elles, doit remonter  des poques bien
antrieures  leur enrlement. Et je demeure perplexe...

Sans conviction maintenant, nous nous sommes achemins vers un autre
temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement
seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'gypte, le pass
commencent  nous ressaisir.

Toujours pour Osiris, dieu du cleste rveil dans les ncropoles
d'Abydos, Ramss II avait rig ce sanctuaire. Mais les sables ont eu
beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la
base plus enfouie, les hommes s'tant acharns  le dtruire par le
fate[6]; ses ruines, aujourd'hui protges pourtant et dblayes, ne
s'lvent plus qu' trois ou quatre mtres du sol. Dans les bas-reliefs,
la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moiti du torse;
avec le haut des murailles s'en sont alles leurs ttes et leurs
paules; mais il semble qu'ils aient gard la vie: leurs gesticulements,
la mimique excessive de leurs attitudes de dcapits sont plus tranges
et plus saisissants peut-tre que s'ils avaient encore un visage. Ce
qu'ils ont gard surtout de prodigieux, c'est l'clat de leurs antiques
peintures, les teintes fraches de leurs costumes, leurs robes d'un
bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-meraude, ou d'un jaune d'or; un
badigeon naf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas
bronch depuis trente-cinq sicles: tout ce que faisaient ces gens-l
risquait d'tre ternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se
retrouvent gure dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles
frappent d'autant plus que les fonds sont demeurs blancs; malgr ses
portiques en granit bleut, en granit noir, en granit rose, le temple a
toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur
albtre pour le saint des saints.

  [6] Nagure un industriel, tabli aux environs pour fabriquer de la
    chaux, ayant jug friables  point les calcaires si fins des
    murailles, usa de ce temple comme d'une carrire et, pendant des
    annes, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de
    son usine.

Par-dessus ces murs tronqus, aux si belles, si gaies et claires
couleurs, le dsert apparat, et il est tout bruni par le contraste;
par-dessus ces tableaux, o les personnages n'ont plus de tte, on voit
la grande monte fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme
d'un colossal balancement de houle, baigner l-bas les pieds de la
chane libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes
boulements de blocs couleur basane se succdent dans les sables,
jusqu'o finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'blouissant lointain. A
part ce temple de Ramss o nous sommes, et, dans notre voisinage, celui
de Sethos o svit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des
ruines miettes, pulvrises sans recours possible; mais elles imposent
pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les
dbris du temple sans ge o dormait la tte du dieu, les dbris des
spultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout
le dveloppement des ncropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent
comme pris de vertige ds que l'on veut songer  leurs origines...

Ici, comme  Thbes, comme  Memphis, on ne les rencontre que parmi le
sable et les roches dessches, ces tombeaux des gyptiens: le grand
peuple anctre, qui et frmi de l'ombre de nos arbres noirs et de la
pourriture de nos humides caveaux, tenait  dposer magnifiquement ses
embaums au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui
s'appelle le dsert.

                                   *

                                 *   *

Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux
Osiris? Voici que des bdouins amnent  coups de bton, vers la demeure
voisine que lui ddia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le
lunch est achev, et la bande va repartir,  l'heure militaire du
programme. Observons, en gardant une distance prudente.

En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et
dployant, non sans quelque intention de majest, des parasols en coton
blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place
nous appartient.

Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, o ils
avaient abondamment lunch  l'ombre, les gardiens sont l, qui
s'empressent  balayer les pluchures, les papiers sales. Et, pour le
luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres 
demeure, o se lisent en grosses lettres de gloire les noms des
vritables souverains de l'gypte moderne: Thos Cook and Son (Egypt
limited).

Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne
dshonore les salles profondes, o le silence vient de retomber, le
grand silence des midis du dsert.

                                   *

                                 *   *

De ce temple, on s'merveillait dj, sous l'empereur Tibre, comme
d'une relique du pass le plus lointain et nbuleux. Le gographe
Strabon crivait  cette poque: C'est un palais admirable bti  la
faon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries. Il en a pourtant
dj beaucoup, de galeries, et on s'y promne en s'garant comme dans un
ddale. Sept chapelles, consacres  Osiris et  diffrents dieux ou
desses de sa suite; sept traves, sept portes pour les processions des
rois et des foules; et, sur les cts, tant d'autres salles, couloirs,
chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La trs
primitive colonne, inspire des roseaux, que l'on a nomme en
architecture la _colonne-plante_ et qui imite une monstrueuse tige de
papyrus, a pouss ici en futaie serre, pour soutenir les pierres des
plafonds bleus, sems d'toiles  l'image du ciel de ce pays. En
plusieurs places, elles manquent, ces pierres-l, et laissent des vides
largement ouverts sur le ciel vritable d'en haut; en vain elles taient
massives comme pour des dures infinies, les soleils de tant de sicles
les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a
prcipites; la lumire maintenant, par ces brches, entre donc  flots
jusque dans les chapelles o les hommes de jadis avaient voulu de
saintes tnbres.

Malgr ce dsastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus
intacts de la vieille gypte; les sables, toujours si doucement
ensevelisseurs, y ont russi  miracle leur oeuvre conservatrice. On
dirait sculpts d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs,
autour des colonnes plantes en fort, partout, gesticulent, continuent
avec animation leur causerie ternelle,  la muette, par signes de leurs
bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces troues qui
l'clairent, est plus beau peut-tre qu'au temps des Pharaons. Au lieu
de l'obscurit d'autrefois, une transparente pnombre alterne  prsent
avec de grands rayons en gerbes, qui inondent  et l de lumire
frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, dtaillent
leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs  peine altres, les
retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu
immense, qui ne soit couvert de divinits, surcharg d'hiroglyphes et
d'emblmes. Osiris  haute coiffure, la belle Isis casque d'un oiseau,
Anubis  tte de loup-de-dsert, Horus  tte d'pervier et Thoout
ibiocphale sont l mille fois rpts, toujours accueillant avec des
gestes tranges les rois et les prtres qui leur rendent hommage.

Les corps presque nus,  larges paules et  fine taille, ont une
sveltesse, une grce infiniment chastes, et les traits des visages sont
d'une puret exquise. C'taient dj des artistes trs prpars, ceux
qui ciselaient ces ttes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique
rve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les
inscrire que de _profil_; de profil aussi, toutes les jambes, tous les
pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face:
il a donc fallu aux hommes bien des sicles d'tude avant de comprendre
la perspective qui nous parat si simple, le raccourci des figures, et
d'tre capables d'en donner l'impression sur une surface plane!...

Plusieurs de ces tableaux reprsentent le roi Sethos, dessin sans doute
d'aprs nature, car on retrouve l presque les traits de sa momie, si
calme et si belle, exhibe de nos jours au muse du Caire. A ses cts
se tient dvotement son fils, le prince royal Ramss (plus tard Ramss
II, le grand Ssostris des Grecs); on lui a donn l'air tout candide, et
il porte cette boucle de cheveux sur le ct qui tait la coiffure de
l'enfance;--lui aussi a sa momie sous les vitrines du muse, et quand on
a vu ce dbris dent, sinistre, qui atteignait dj prs de cent ans
d'ge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thbes, on n'arrive pas
 se persuader qu'il ait pu tre jeune, coiff d'une boucle noire, qu'il
ait pu jouer, tre un enfant...

                                   *

                                 *   *

Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon.
Mais hlas! nos chevaux, plus rapides que leurs nes, les rattrapent au
retour, parmi les bls verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin
troit, une rencontre de chameaux chargs de luzerne, nous immobilise un
instant, tous ple-mle. A me toucher, il y a un amour de petit ne
blanc qui me regarde, et d'emble nous nous comprenons, la sympathie
jaillit rciproque. Une cookesse  lunettes le surmonte, oh! la plus
effroyable de toutes, osseuse et svre; par-dessus son complet de
voyage, dj rbarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue
les angles, et sa personne semble incarner la _respectability_ mme du
Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus quitable--tant sont longues
ses jambes dnues de tout intrt pour le touriste--que ce ft elle qui
portt l'ne.

Il me regarde avec mlancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles
sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes
choses, me disent  n'en pas douter:

--Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?

--Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixe 
ton dos comme elle est l, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus
la voir.

Pourtant ma rflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son
regard me rpond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme
beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes  sucre.




XI

LA DCHANCE DU NIL


Au dbut de notre priode gologique, il y a quelques milliers de
sicles, quand les continents eurent pris, dans la dernire tourmente
mondiale,  peu prs les formes que nous leur connaissons, et quand les
fleuves se mirent  tracer leurs lignes hsitantes, il se trouva que les
pluies de tout un versant de l'Afrique furent prcipites, en une gerbe
d'eau formidable,  travers la rgion impropre  la vie qui s'tend
depuis l'Atlantique jusqu' la mer des Indes, et que nous appelons la
rgion des Dserts. A la longue, elle rgla son cours, cette norme
coule d'eau gare dans les sables, elle devint _le Nil_, et, avec une
patience inlassable, elle se mit  son travail de fleuve, qui pourtant
ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous
les blocs de granit pars sur son chemin dans les hautes plaines de
Nubie, et puis surtout dposer peu  peu, peu  peu du limon par
couches, former une artre vivante, crer comme un long ruban vert au
milieu de ce domaine infini de la mort.

Il y a combien de temps qu'il est commenc, ce travail du grand
fleuve?--Y penser fait peur... Depuis cinq mille ans que nous pouvons
contrler, c'est  peine si l'apport incessant des limons a pu largir
ce ruban de l'gypte habitable qui, aux plus anciennes priodes de
l'histoire, tait  peu prs comme de nos jours. Quant aux blocs
granitiques des plaines de Nubie, combien de millnaires a-t-il fallu
pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient
exactement dj leurs formes de boules uses par le frottement de
l'eau,--et tant d'inscriptions hiroglyphiques sur leurs faces rondes ne
sont mme pas sensiblement estompes pour avoir subi le passage de
l'inondation priodique des ts durant quarante ou cinquante
sicles!...

Elle fut un pays d'exception, cette valle du Nil; elle fut merveilleuse
et unique, fertile sans pluie, arrose  souhait par son fleuve sans le
secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidits qui
nous oppressent, gardant le ciel inaltrable de ces immenses dserts
d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer
l'horizon. C'est sans doute cette ternelle splendeur de la lumire, et
cette facilit de la vie qui firent clore ici les primeurs de la pense
humaine. Ce mme Nil, aprs avoir si patiemment cr le sol d'gypte,
fut aussi le pre de la race qui partit en avant de toutes les autres,
comme ces branches htives que l'on voit, au printemps, jaillir les
premires d'une souche, mais qui parfois meurent avant l't. Il enfanta
ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec
stupeur et admiration; un peuple qui, ds l'aube, au milieu des
originelles barbaries, conut magnifiquement l'infini et le divin, posa
avec tant de sret et de grandeur les premires lignes architecturales
d'o devaient driver ensuite nos architectures, jeta les bases de
l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Plus tard, quand cette belle fleur d'humanit se fut fane, le Nil,
coulant toujours au milieu de ses dserts, semble avoir eu pour mission,
pendant prs de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte
d'immobilit et de dsutude qui taient comme un hommage de respect 
ces crasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les
ruines des temples et les colosses au visage bris, rien ne changeait
ici, sous le ciel immuablement bleu; les mmes cultures le long des
rives se faisaient de la mme manire qu'aux vieux ges, les mmes
barques pareillement voiles suivaient ou remontaient le fil de l'eau,
les mmes chansons rythmaient l'ternel travail humain; la race fellah,
gardienne inconsciente du prodigieux pass, somnolait sans dsirs
nouveaux et  peu prs sans souffrance; le temps coulait pour l'gypte
dans une grande paix de soleil et de mort.

Mais des trangers  prsent sont matres, et viennent de rveiller le
vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont dfigur sa
valle, qui jusque-l se gardait comme un sanctuaire; ils ont impos
silence  ses cataractes, capt son eau prcieuse par des barrages, pour
l'pandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui
dj ternissent de leurs bues le cristal du ciel. Les anciens agrs ne
suffisant plus  arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines 
vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des
berges,  ct des usines nouvelles, et bientt il n'y aura gure de
fleuve plus dshonor que celui-l par des tuyaux de fer et des fumes
noires. Cela se fait du reste avec hte, comme  la cure, cette mise en
exploitation du Nil,--et ainsi s'en va toute sa beaut, car son cours
uniforme,  travers des rgions indfiniment pareilles, ne valait que
par le calme et l'antique mystre.

Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant;
des coins sont rests intacts; il y a des jours de clart, il y a
d'incomparables soirs o l'on peut s'abstraire des fumes et des
laideurs. Mais la classique expdition en dahabieh, la remonte du
fleuve depuis le Caire jusqu' la Nubie, ne mritera bientt plus d'tre
faite.

D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-l, afin de se
rapprocher toujours du soleil  mesure qu'il s'enfuit vers l'hmisphre
austral; l'hiver, la saison o les eaux baissent et o la valle se
dessche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire
d'aujourd'hui, aprs les ponts en ferraille, aprs les prtentieux
htels zbrs d'inscriptions raccrocheuses, on prouve une paix soudaine
 s'loigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux
de palmiers des bords, emport par la dahabieh o l'on est matre, et o
si l'on veut, l'on est seul.

D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles
obsdants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah
succdant  celles de Gizeh, l'horizon est inquit longtemps par leurs
silhouettes gantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles
semblent plus hautes  mesure que l'on s'en va et qu'elles se dgagent
mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant
soi, avant d'atteindre la premire cataracte, environ deux cents lieues
de fleuve  remonter lentement par tapes,  travers de monotones
rgions dsertiques, o les heures et les jours seront marqus surtout
par le jeu de l'admirable lumire; en dehors de cette fantasmagorie des
matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque
toujours grises, o se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie
pastorale des fellahs. Le soleil est brlant, les nuits toiles sont
claires et froides; un vent desschant, qui souffle du nord  peu prs
sans trve, fait frissonner ds que le crpuscule tombe.

On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on
a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse
le long de la dahabieh en petites ondes presses, on ne voit dcrotre
ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tideurs fcondantes, prs
duquel nos fleuves de France sembleraient de ngligeables ruisseaux. Et
indfiniment se droulent,  droite et  gauche, les deux parallles
chanes de calcaire dnud qui emprisonnent si troitement l'gypte des
moissons:  l'ouest, celle des dserts libyques o chaque matin les
premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail
toujours aussi frais;  l'est, celle des dserts de l'Arabie qui ne
manque jamais le soir de retenir toute la lumire du couchant pour
ressembler  une triste ceinture de braise rouge. Tantt elles
s'loignent, les deux murailles parallles, et donnent plus d'espace aux
champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis spares par des
marbrures de sable d'or. Tantt elles se rapprochent tellement du Nil
que l'gypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres
sillons de bl, tout au bord de l'eau, aprs quoi tout de suite
commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois mme
c'est jusqu' surplomber le fleuve que s'avance la chane dsertique,
sorte de falaise calcine, d'un blanc rougetre, qu'aucune pluie ne
vient jamais rafrachir, et o l'on voit,  diffrentes hauteurs,
biller les trous carrs qui mnent chez les momies. Pendant cinq mille
ans, on les a perfores pour y introduire des sarcophages, et elles
fourmillent intrieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin
sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond 
tout ce qui se passe le long de ces rives.

Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe l.
D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le mme, des
femmes aux longs vtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur
jarre  long col, et l'emportent en quilibre sur leur tte voile.
Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapes de deuil mnent se
dsaltrer, chvres, brebis et nons ple-mle. Aussi les buffles
lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance.
Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que
fait tourner un petit boeuf les yeux bands, et surtout le chdouf 
bascule, actionn par des hommes dont le torse nu ruisselle.

Ils se succdent, les chdoufs, parfois jusqu' perte de vue, et c'est
trange  regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces
longues perches qui pompent l'eau sans trve, avec un balancement
d'antenne vivante.--Or il en allait de mme le long de ce fleuve au
temps des Ramss.--Mais soudain,  quelque tournant de la rive, le vieil
agrs pharaonique disparat pour faire place  des sries de machines 
vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au
puisage, et qui bientt feront au Nil domestiqu une bordure de leurs
tuyaux noirtres.

Les grandes ruines de cette gypte, si on ignorait leur gisement, on
passerait sans les voir. A de rares exceptions prs, elles sont au del
des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond
rose de ces falaises du dsert, qui vous suivent pendant toute cette
tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit dfiler que les
humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de
la terre. Quelques minarets ajours les dominent, bien blancs au-dessus
de leurs grisailles. Des nues de pigeons tourbillonnent alentour. Et,
parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au
soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isols ou en touffes
puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gtes humains l'ombre
de leurs plumets que le vent balance. Nagure, bien que tout cela ft
stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrter,
attir par cette paix sans nom qui tait celle de l'Orient lointain et
de l'Islam. Mais  prsent, devant la moindre bourgade--parmi les belles
barques primitives qui sont encore l nombreuses et pointant vers le
ciel bleu leurs vergues comme de trs longs roseaux,--il y a toujours,
pour l'accostage des bateaux touristes, un norme ponton noir qui
dfigure tout par sa prsence et par son inscription-rclame: Thos Cook
and Son, (Egypt limited). De plus, on entend siffler le chemin de fer
qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au
Soudan des hordes d'Europens envahisseurs. Et enfin, aux abords des
gares, invitablement quelque moderne usine trne avec ironie, dominant
de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore
l'gypte et le mystre.

Alors, non, les villes, les villages,  moins qu'ils ne mnent  des
ruines clbres, on ne s'y arrte plus; il faut passer outre et, pour
l'tape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, o
amarrer sa dahabieh contre la vnrable terre grise de la berge.

Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces
deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypoges et de
momies, qui sont les murailles de la valle du Nil et doivent vous
suivre jusqu' la premire cataracte, jusqu' l'entre de la Nubie. L
seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des
dserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les
Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs oblisques.

On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant ternel, et, pour
faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la
rgularit du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du
grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si du que l'on soit de
voir tout profan sur les bords, on n'chappe point  cette paix d'tre
nomade et isol sur l'eau, tranger parmi un quipage d'Arabes
silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prires.

D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la
clart se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en mme temps que
brunit davantage le bronze des figures perues en route.

Et puis on est intimement ml  cette vie fluviale, reste si intense,
et qui,  certaines heures, quand aucune fume de houille ne salit
l'horizon, vous ramne aux poques du travail naf et de la saine
beaut. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, griss
de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces
chansons du Nil qui sont vieilles comme Thbes ou Memphis. Lorsque le
grand vent se lve, alors c'est le dploiement fou des voilures,
envergues sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs
ressemblent  des oiseaux de haut vol. Trs penches aussitt, elles
entranent d'un lan plus vif leurs cargaisons de gens, de btes ou de
primitives choses: femmes encore drapes  l'antique, moutons et
chvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines.
Beaucoup sont charges  couler bas de ces jarres en terre, invariables
depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tte
avec tant de grce,--et on voit ces entassements de poteries fragiles
prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevs par des ailes
gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculs et presque fabuleux,
cette vie des mariniers du Nil avait les mmes aspects, ainsi qu'en
tmoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le
mme jeu des muscles et des voiles, rgl sans doute par les mmes
chansons, et c'tait sous la caresse desschante de ce mme vent des
dserts, tandis que le mme rose inchangeable colorait au loin ces
continuels rideaux de montagnes...

Mais tout  coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui tait
si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui
viennent jeter le dsarroi dans ces flottilles du pass; avec de grands
remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux
 trois tages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant
le fleuve, et sont bonds en majeure partie de laiderons, de snobs ou
d'imbciles.

Pauvre, pauvre Nil, qui reflta jadis sur ses chauds miroirs le summum
des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de
desses en cortge derrire la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut 
l'aube des ges que d'impeccables purets, aussi bien dans les formes
humaines que dans les conceptions architecturales!... Pour lui quelle
dchance! Aprs son ddaigneux sommeil de vingt sicles, promener
aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des
usines  sucre, et s'puiser  nourrir avec son limon de la matire
premire pour cotonnades anglaises!...




XII

CHEZ LA DESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE


On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On
est parmi les sillons des bls verts, les luzernes, les fves en
fleur,--tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui
dlirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des
couves. On chemine sur une terre grasse, sature de substances vitales.
Sans doute on traverse quelque den pour les btes, car elles pullulent
de tous cts: des troupeaux de chvres avec mille chevreaux blants;
des nesses avec leurs jeunes nons qui bondissent; des vaches et des
vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laiss libre au
milieu des rcoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait
surabondance...

Quel est ce pays que ne prcise aucune habitation, aucun village, ni
clocher en vue? Cultures de chez nous, ces bls, ces luzernes, ces fves
qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excs de
lumire au ciel, et, dans les lointains, excs de limpidit profonde. Et
puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque Terre promise,
sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallles
murailles de pierre, par deux chanes de montagnes roses, d'un aspect
notoirement dsertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de btes de nos
climats, des chamelles, allaitant aussi leurs tranges nourrissons
pareils  des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des
paysannes apparaissent l-bas dans les bls; elles sont voiles de
longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contre
africaine ou quelque oasis d'Arabie?

Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages,
qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos ttes, comme si,
d'un bout  l'autre du ciel, un long cheveau de laine blanche se ft
dploy; cela fait plus calme et presque un peu mystrieux le grand
clairage de ces champs o nous cheminons, de ces plaines ivres de vie
et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les
lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une nettet plus
incisive, et que les montagnes des dserts l-bas semblent plus inondes
de rayons.

Le sentier que nous continuons de suivre, mal dfini dans les sillons et
les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en
ruine,--quelque dbris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse
encore l, bien isol, bien imprvu au milieu de l'tendue si verte des
pturages ou des labours. On le voyait de trs loin, ce portique, tant
l'air est pur; en s'approchant, on s'aperoit qu'il est colossal. Et, en
relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues
ailes symtriquement ployes...

Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque
ail est enfin un symbole qui donne une indication immdiate et absolue;
ce pays, c'est donc l'gypte, l'gypte notre antique mre. Un temple
vnr des peuples devait tre par l, ou une grande ville disparue, car
maintenant, devant nous, des tronons de colonnes, des chapiteaux
sculpts gisent dans les luzernes comme une jonche... Combien c'est
inexplicable, qu'elle soit depuis des sicles redescendue  l'humble vie
pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais
cess d'tre nourricire et prodigieusement fconde!

A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre
sentier parat conduire  une sorte de colline, pose seule au milieu
des plaines, et qui n'est ni de mme couleur ni de mme nature que les
montagnes des dserts alentour. Derrire nous, le portique recule peu 
peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et
solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui
tend son calme l o fut jadis un centre de magnificence.

Et  prsent le vent se lve en coup de fouet, ce vent presque sans
trve de l'gypte, qui est pre et rappelle l'hiver malgr le soleil de
feu; alors tous les bls s'inclinent, montrent les luisants de leurs
jeunes feuilles agites, et toutes les btes des troupeaux, se serrant
les unes aux autres, se tournent  contre de la rafale.

De plus prs, la colline singulire que nous allons atteindre se rvle
un amas de dcombres. Toujours les pareils dcombres, d'un brun rouge,
laisss de place en place par ces villes coloniales romaines, qui
vcurent ici deux ou trois sicles (un rien de temps presque ngligeable
dans l'histoire si longue d'gypte) et puis qui s'miettrent, pour
n'tre plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous
les sables ensevelisseurs.

Amoncellement de petites briques rougetres, qui jadis s'rigeaient en
maisons; amoncellement de ces dbris de jarres ou d'amphores, par
myriades, qui servirent  transporter l'eau du vieux fleuve nourricier.
Et des restes de murs, remanis  toutes les poques, o des pierres
inscrites d'hiroglyphes voisinent la tte en bas avec des fragments de
stles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans
nos pays, dont le pass est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble  de
tels chaos de choses mortes.

De nos jours, on arrive au sanctuaire de la desse par une large
tranche dans cette colline de dcombres; les incroyables monceaux de
briques et de poteries en droute l'enferment de tous cts comme un
rempart jaloux, et dernirement encore il tait enfoui l dedans
jusqu'aux toits. Il dconcerte ds qu'il apparat, tant il est
grandiose, austre, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, 
l'Aphrodite gyptienne, desse de l'Amour et de la Joie! Plutt ne
dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Tnbres
et de la Mort?... Un portique svre, bti en pierres gantes et
surmont du disque  grandes ailes, laisse entrevoir un asile de
religieux effroi, des profondeurs o de massives colonnades vont se
perdre en pleine nuit.

On entre, et ds les premiers pas, c'est une fracheur et une sonorit
de spulcre. D'abord le pronaos, o l'on y voit encore  peu prs clair,
entre des piliers chargs d'hiroglyphes. N'taient les grandes figures
humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont
l'image de la belle Hathor, desse du lieu, ce temple d'poque dcadente
diffrerait  peine de ceux que l'on btissait en ce pays deux
millnaires auparavant. Mme rectitude et mme lourdeur.

Aux plafonds bleu sombre, mmes fresques reprsentant des astres, des
gnies du ciel et des sries de disques ails. En bas-reliefs sur toutes
les parois, mmes peuplades obsdantes de personnages qui gesticulent,
qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,--ternellement
ces mmes signes mystrieux, rpts  l'infini partout, dans les
palais, les hypoges, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus
des momies.

Les temples memphites ou thbains, qui prcdrent celui-ci de tant de
sicles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par
suite de l'croulement des normes granits des toitures, leur obscurit
voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au
contraire,  part quelques figures mutiles jadis  coups de marteau par
les chrtiens ou les musulmans, tout est demeur intact, et les hauts
plafonds n'ont pas cess de jeter sur les choses leur ombre propice aux
frayeurs.

Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis
viennent l'une aprs l'autre deux salles de plus en plus saintes, o un
peu de jour tombe  regret par d'troites meurtrires, clairant  peine
les rangs superposs des innombrables figures qui gesticulent sur les
murailles. Et, aprs de majestueux couloirs encore, voici enfin le coeur
de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, envelopp
d'paisses tnbres; les inscriptions hiroglyphiques dnomment ce lieu
la salle occulte, et jadis le grand prtre avait _seul et une seule
fois chaque anne_ le droit d'y pntrer pour l'accomplissement de rites
que l'on ne sait plus.

Elle est vide aujourd'hui, la salle occulte depuis longtemps spolie
des emblmes d'or ou de pierre prcieuse qui l'emplissaient jadis. Les
grles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer
n'arrivent pas  percer l'obscurit qui, au-dessus de nos ttes, se
condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent
de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les
phalanges de personnages qui, sur les murs, changent entre eux, par
signes, leurs intimidantes causeries muettes.

Vers la fin de l're antique et au dbut de l're chrtienne, l'gypte,
on le sait, exerait encore sur le monde une telle fascination, par son
prestige d'aeule, par le souvenir de son pass dominateur et par
l'immuabilit souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux
conqurants, son criture, son art architectural, et jusqu' ses rites
et  ses momies. Les Ptolmes y btirent des temples qui reproduisaient
ceux de Thbes ou d'Abydos. De mme les Romains, qui pourtant
connaissaient dj la _vote_, suivirent ici les modles primitifs et
continurent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles poses
 plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps
de Cloptre et d'Auguste, sur un emplacement vnr de toute antiquit,
rappelle  premire vue quelque conception des Ramss.

Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le dtail surtout des
milliers de figures en bas-relief que l'cart se montre considrable.
Mmes poses, mmes gestes traditionnels; mais la grce exquise des
lignes est perdue, ainsi que le calme hiratique des regards et des
sourires. Dans l'art gyptien des belles poques, les personnages  fine
taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent  la main;
leurs muscles peuvent tre indiqus d'une faon prcise et savante,
n'importe, ils demeurent quand mme immatriels. Le dieu Amon en
personne, le procrateur dessin souvent avec une crudit absolue,
paratrait chaste  ct des htes de ce temple. Ici, au contraire, on
dirait des tres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient pos par
jeu dans ces attitudes consacres. La gorge de la belle desse, ses
hanches, ses nudits intimes sont traites avec un ralisme chercheur et
caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son poux, le bel
Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs
yeux rieurs sont ivres d'amour.

Autour du saint des saints, quantit de salles pleines d'ombre, massives
comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqus,
pour des mystres. L, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit
surcharg de personnages et d'hiroglyphes. Aux plafonds bleus, o les
disques ails sont peints en fresque et simulent des envoles d'oiseaux,
il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs
d'alentour ont accroch par centaines leurs nids qui pendent comme des
stalactites.

Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les
toits plats du temple; escaliers troits, touffants, mal clairs par
des meurtrires qui rvlent l'angoissante paisseur des murailles. L
encore, d'invitables sries de personnages, inscrits sur toutes les
parois dans les toujours mmes poses vous suivent, montent en votre
compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils
signes.

A l'arrive sur ces hautes toitures, en mme temps que vous ressaisit le
soleil d'gypte et l'pre vent froid, on est accueilli par un tapage de
volire: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers
chez la complaisante desse, et crient tous ensemble,  plein gosier,
dans la joie de vivre. Une esplanade, ce fate de temple; une solitude
pave de gigantesques dalles. On dcouvre de l, par-dessus les monceaux
de dcombres, ces plaines qui s'tendent avec une si parfaite srnit
l mme o fut jadis la grande ville de Dendra, aime d'Hathor, l'une
des plus fameuses de la Haute-gypte.

Des plaines qui,  l'infini, sont vertes de la pousse nouvelle des
bls, des luzernes et des fves. Les troupeaux,  et l masss,
semblent des taches sombres sur cette verdure si frache des nappes
d'herbage que le vent agite et fait onduler. Et les deux chanes de
montagnes en pierres roses, qui courent paralllement-- l'est celle du
dsert d'Arabie,  l'ouest celle du dsert Libyque,--ferment dans le
lointain cette valle du Nil, cette terre d'abondance qui fut depuis
l'antiquit jusqu' nos jours un objet de convoitise pour tous les
peuples de proie...

Le temple a aussi des dpendances souterraines, des cryptes o l'on
descend par des escaliers d'oubliettes, ou bien o l'on se faufile par
des trous. Longues galeries superposes, qui devaient servir  cacher
des trsors; longs couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais rves,
pourraient bien se resserrer pour vous ensevelir. Il y fait une lourde
chaleur. Et les innombrables personnages, bien entendu, sont l aussi,
gesticulant sur toutes les parois; les mille reprsentations de la belle
desse, bombant ses seins que l'on est oblig de frler quand on passe,
et qui ont gard presque intactes les couleurs de chair appliques du
temps des Ptolmes.

                                   *

                                 *   *

Dans l'un des vestibules que nous retraversons pour sortir enfin du
sanctuaire, parmi tant de bas-reliefs qui reprsentent l des souverains
rendant hommage  la voluptueuse Hathor, un jeune homme, coiff de la
tiare royale  tte d'urus, est assis dans la pose pharaonique:
l'empereur Nron!...

Les hiroglyphes du cartouche sont l pour affirmer son identit, bien
que le sculpteur, ignorant son vrai visage, lui ait donn des traits
conventionnels, rguliers comme ceux du dieu Horus. Durant les sicles
de la domination romaine, les empereurs d'Occident envoyaient de l-bas
des ordres pour qu'ici leur image ft place sur les murs des temples et
pour que l'on ft en leur nom des offrandes aux divinits de cette
gypte--qui tait cependant,  leurs yeux, un pays si lointain, une
colonie presque au bout du monde. (Or une telle desse, de rang
secondaire au temps des Pharaons, se trouvait tout indique comme
favorite des Romains de la dcadence.)

L'empereur Nron!... En effet, lorsque s'inscrivaient ces presque
derniers bas-reliefs et ces hiroglyphes agonisants, les inextricables
thogonies primitives touchaient  leur fin, et les desses de joie
avaient bientt fait leur temps. On venait de concevoir en Jude de plus
hauts et plus purs symboles, qui devaient rgir la moiti du monde
pendant deux millnaires,--pour ensuite, hlas! dcliner  leur tour;
les peuples allaient donc essayer de se jeter  coeur perdu dans le
renoncement, l'asctisme, la fraternelle piti.

Combien c'est trange  se dire! pendant qu'on ciselait ici mme cet
archaque bas-relief d'empereur et que l'on se servait encore, pour
graver son nom, de cette criture remontant  la nuit des ges, il y
avait dj des chrtiens qui s'assemblaient  Rome dans les catacombes
et mouraient en extase dans le cirque!...




XIII

LOUXOR MODERNIS


Les eaux du Nil tant dj basses, ma dahabieh, retarde par des
chouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarre en un
point quelconque de la berge, ds que l'obscurit avait commenc de nous
prendre.

--Nous sommes tout prs, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa
prire du soir; en une heure, demain, nous arriverons.

Et la nuit douce tait tombe sur nous, en ce lieu que rien ne semblait
distinguer de tant d'autres o, depuis un mois, nous nous tions de mme
amarrs un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures
confuses groupes en masses sombres au-dessus desquelles,  et l, un
plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de
grillons, de ces heureux grillons de la Haute-gypte, qui peuvent
chanter presque toute l'anne dans la tideur odorante des herbes. Et
puis bientt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de
lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,--si ce n'est toujours,
dominant tout, bien que devin  peine et comme latent, le calme infini
des dserts.

                                   *

                                 *   *

Et ce matin, au lever du soleil, puret et splendeur ainsi que chaque
matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu  peu l-bas au sommet de la
chane libyque, en avant des dernires ombres gris-de-lin qui dans le
ciel taient les restes de la nuit.

Cependant mes yeux, habitus depuis des semaines  ce toujours pareil
grand spectacle de l'aube, se tournrent d'eux-mmes, comme si on les
et appels par l, vers quelque chose d'inusit qui,  un quart de
lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la
plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord;  cette
heure de discrte magie, ils affectaient d'tre plement violets,
presque transparents, et le soleil,  peine merg des dserts, les
clairait de biais, s'amusait  border leurs contours d'un frais lisr
rose... Des rochers, non, car  mieux regarder, leurs lignes aussitt
s'indiquaient symtriques et droites... Pas des rochers, mais bien des
masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des
attitudes de stabilit quasi-ternelles et d'o sortaient deux pointes
d'oblisque aigus comme des fers de lance... Ah! oui, j'avais compris 
prsent: Thbes!

Thbes!... Hier au soir, elle tait reste perdue dans la pnombre, je
ne m'en croyais pas si prs. Mais videmment c'tait cela, car rien
d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai
avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait
depuis nombre d'annes, sans que la vie m'et jamais laiss le temps d'y
venir...

En route maintenant pour ce Louxor, qui tait,  l'poque des Pharaons,
un faubourg de la ville royale et qui en est rest le port aujourd'hui;
c'est l, parat-il, que l'on doit arrter sa dahabieh, pour se rendre
aux palais fabuleux que vient d'clairer le soleil levant.

Et pendant que mon quipage de bronze--entonnant cette toujours mme
chanson, vieille comme l'gypte, qui aide aux manoeuvres de
force--s'empresse  rentrer les chanes qui nous tenaient  la rive, je
continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dgage des lgres
bues matinales, qui peut-tre me l'avaient encore magnifie; le soleil
qui monte la dtaille maintenant sous sa prcise lumire; elle se rvle
ainsi toute meurtrie, djete, croulante, au milieu de sa plaine
silencieuse, sur le tapis jaune de son dsert. Et ce soleil qui s'lve
dans une si pure splendeur, comme il l'crase de sa jeunesse et de sa
terrifiante dure! Lui, depuis dj d'incalculables sicles de sicles,
il avait pris sa mme forme ronde, acquis la nettet de son disque et
commenc sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables,
lorsqu'il vit hier surgir cette Thbes, une tentative de magnificence
qui semblait prsager pour les pygmes humains un assez curieux essor,
mais que nous n'avons mme pas su galer dans la suite,--et qui tait du
reste une chose bien frle et drisoire, puisque la voil qui tombe,
pour avoir dur  peine quatre ngligeables millnaires.

                                   *

                                 *   *

Une heure aprs, l'arrive  Louxor. Et l, quelle mystification!

Ce que l'on aperoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter
Palace, un htif produit du modernisme qui a germ au bord du Nil depuis
l'anne dernire, un colossal htel, visiblement construit en toc,
pltre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que
l'admirable temple pharaonique, son impudente faade se dresse,
badigeonne d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien
entendu, pour dfigurer pitoyablement tous les entours; la vieille
petite ville arabe a beau tre encore debout, avec ses maisonnettes
blanches, son minaret et ses palmiers; le clbre temple, la fort des
lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les
eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor!

Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face
semble reste si absolument dsertique, avec ses tendues en sable d'or
et,  l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait
pleines de momies.

Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une range de ces bateaux
touristes, espces de casernes  deux ou trois tages, qui de nos jours
infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,--et ils sifflent,
et leurs dynamos font un intolrable vacarme trpidant... O trouver
pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de
l'agence Cook ne viennent pas me disputer?

On n'aperoit du reste plus rien des palais de Thbes, o je me rendrai
au dclin du jour. Nous en sommes moins prs que cette nuit;
l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu  peu recul dans les
plaines dvores de lumire. Et puis Winter Palace et toutes les
btisses neuves du quai sont l, qui bornent la vue.

                                   *

                                 *   *

Il est tout de mme amusant, il n'y a pas  dire, ce quai modernis de
Louxor, o je dbarque,  dix heures du matin, sous le clair et flambant
soleil!

Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succdent.
On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: ventails,
chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les
photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux
couteaux de ngre, peaux de panthre et cornes de gazelle. Mme des
Indiens sont venus en foule  cette foire improvise, apporter les
toffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de
momies, exhibant des cercueils  mystrieuse figure, des bandelettes,
des mains de mort, des dieux, des scarabes,--les mille choses
inquitantes que ce vieux sol sacr fournit depuis des sicles comme une
mine inpuisable.

Le long des talages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares
palmiers, circulent des spcimens de la ploutocratie du monde entier:
habilles par les mmes couturiers, coiffes des mmes plumets, ayant
sur le nez les mmes coups de soleil, les filles richissimes des
marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de
jeunes bdouins effronts proposent aux belles voyageuses leurs
bourricots sells pour dames. Et, chargs de jeter au milieu de cette
Babel la note de la grce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe,
ternellement empresss, dfilent  longues enjambes.

Aprs les boutiques, continuant le quai, de grands htels encore, moins
agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrtion de ne pas
s'riger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche  la mode
arabe, mme de se dissimuler dans des fouillis de palmiers.

Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dpays
maintenant que peut l'tre, au milieu de la place de la Concorde, le
pauvre oblisque dont l'gypte nous fit cadeau.

Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mtres, un
prodigieux bocage de pierre. Aux poques d'inconcevable magnificence,
cette futaie de colonnes a pouss haute et serre, a jailli du sol avec
fougue, de par la volont d'Amnophis et du grand Ramss. Et comme cela
devait tre beau, hier encore, dominant de son dsarroi superbe les
lointains de ce pays vou depuis des sicles  l'abandon et au silence!

Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bti alentour, autant dire que
cela n'existe plus.

Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut prsenter son
permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la
solitude! Mais non, sous les colonnades profanes un tas de gens
circulent, le Bdeker en main, de ces gens qu'on a dj vus partout, le
mme monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de drision,
le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook
sont l, amarrs aux berges proches.

Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antrieures de
plusieurs sicles  celles de la Grce et qui reprsentent, dans leur
normit nave, les premires conceptions du cerveau humain; les unes,
canneles, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les
autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent
en guise de chapiteau son trange fleur.--Les touristes, comme les
mouches, rentrent  certains moments de la journe qu'il suffit de
connatre; bientt les clochettes des htels vont m'en dbarrasser et
l'heure mridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos,
mon Dieu, qui m'en dlivrera?--Oh! l-bas au fond des sanctuaires, dans
la partie qui devait tre le saint des saints, cette grande fresque 
demi teinte, encore  peu prs visible sur le mur, combien elle est
imprvue et saisissante: un Christ! un Christ nimb de l'aurole
byzantine. Il a t peint sur un grossier enduit, qui semble ajout par
des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparatre les
hiroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque
indestructible  force de lourdeur, a vu passer diffrents matres; il
tait dj d'une antiquit lgendaire  l'poque d'Alexandre le Grand,
pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers ges du
christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une
cathdrale.--Les touristes commencent  fuir, car la sonnette du lunch
les appelle aux tables d'hte d'alentour.--En attendant qu'ils aient
vid la place, je m'occupe  suivre des bas-reliefs qui se droulent sur
une longueur de plus de cent mtres,  la base des murailles; c'est une
srie de petits personnages dfilant tous dans le mme sens, et par
milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient
les gyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les
terniser, on retrouve ici les moindres dtails d'une journe de liesse
il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait dj aux
rjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortge, des
bateleurs taient rangs, des marchands de boissons, des marchands de
fruits, des rtisseurs d'oies ou de canards, et des ngres acrobates
marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au dfil lui-mme,
il tait videmment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh!
tout ce qu'il y avait l de musiciens et de prtres, de corporations,
d'emblmes et de bannires! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le
fleuve, dans sa grande nef d'or  proue releve, que suivaient les
barques de tous les autres dieux ou desses de son ciel. La pierre
rougetre, cisele avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a dj
cont  tant de gnrations mortes, et je crois le voir.

Plus personne bientt, sous les colonnades, et le bruit obsdant des
dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le
temple est comme brl de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol
les ombres nettes projetes par cette fort de pierres. Mais le soleil,
qui tout  l'heure pandait de la gaiet et du sourire le long du quai
de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des niers et
des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement
dvorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de mme tous les
jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais,
tous les jours depuis trente-cinq sicles, ces colonnes, ces frises, ce
temple entier, comme un mystrieux et solennel cadran, dessine avec
patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour
nous les phmres de la pense, cette continuit inaltrable du soleil
d'gypte a plus de mlancolie encore que les clairages changeants et
obscurcis de nos climats...

                                   *

                                 *   *

Voici enfin le temple rendu  sa solitude, et tout bruit a cess aux
alentours.

Une avenue borde de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent
dans l'air des fleurs panouies de papyrus, m'a conduit  un lieu ferm,
presque un lieu d'pouvante, o se tient une assemble de colosses.
Deux, qui auraient bien dix mtres de haut s'ils se levaient, sont de
chaque ct de l'entre, assis sur des trnes. Les autres, rangs aux
trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais
font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi.
Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que
l'attitude. Ceux qui sont rests intacts--figure blanche sous le large
bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient.

C'tait par ici jadis l'entre principale, et ces colosses avaient
mission d'accueillir les foules. Mais des dcombres, d'normes boulis
ont obstru les grandes portes d'honneur, flanques d'oblisques en
granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement
clos, o l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de
silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et
oublier la date, l'anne, le sicle au milieu de ces figures gantes
dont le sourire ddaigne la fuite des ges. Les granits entre lesquels
on est emmur ici--et en terrible compagnie--ne laissent paratre sur le
bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble
greffe d'Islam, qui a pouss il y a quelques sicles parmi ces ruines,
alors qu'elles dpassaient dj leurs trois mille ans; une petite
mosque btie sur des amas de dbris et les protgeant de son
inviolabilit. Oh! que de trsors, sans doute, de reliques, de documents
elle recouvre et garde, cette mosque du pristyle!--car nul n'oserait
fouiller la terre sous ses saintes murailles...

De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes
indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire  quel millnaire
rattacher cette heure-l: les silences et les midis pareils qu'ont vus
passer les gants embusqus sous ces colonnades, qui donc les
compterait?

Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de
proie qui planent.--Or il y avait les mmes  l'poque des Pharaons,
talant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mmes cris; les
btes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement
que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres dtails.

Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant
comme pour une marche pesante et sre que rien n'arrtera plus, serre
avec passion dans l'un de ses poings crisps, au bout du bras musculeux,
cette sorte de croix boucle qui tait en gypte l'emblme de la vie
ternelle. Et voici ce que symbolise la dcision de leur allure:
confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils
franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La vie
ternelle, le rve de ne jamais s'anantir, combien l'me humaine,
depuis ses origines, en aura t obsde, surtout aux priodes o son
essor eut de la grandeur! La soumission sans rvolte  l'attente d'une
simple pourriture finale est la caractristique des phases de dcadence
et de mdiocrit.

Les trois gants pareils,  peine meurtris, qui s'alignent sur le ct
Est de cette cour jonche de blocs, reprsentent, comme tous les autres,
le grand Ramss II, dont l'effigie fut multiplie follement  Thbes et
 Memphis. Mais ils ont gard, ces trois-l, une vie puissante et
fougueuse. Figures aussi jeunes que si on et achev hier de les ciseler
et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers
rougetres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de
colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et
le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tte et leur bonnet
trange, dtaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs
paules et leur torse nu, exagrant leurs musculatures d'athlte. Chacun
serrant en main sa croix symbolique, ils s'lancent d'un pas formidable,
les trois Ramss, tte leve, souriants, en marche radieuse vers
l'ternit.

Oh! le rayon mridien, qui effleure ces fronts blancs, et dplace
lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la
barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du mme
silence, il tombe ainsi, ce mme rayon, il tombe du mme immuable ciel,
pour se livrer au mme jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes,
les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes
et moins terrifiantes que le calme d'un si ternel soleil.

                                   *

                                 *   *

Tout  coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les
dynamos des agences ont t remises en marche. Et des dames  lunettes
vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des
appareils  films: les touristes sont ressortis des htels,  l'heure
o se rveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin
 Louxor.




XIV

SOIR DE VINGTIME SICLE A THBES


Dans un ciel o ne passent presque jamais de nuages, flotte une
poussire si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences,
tout en le poudrant d'or: poussire des ges rvolus, poussire des
choses dtruites; ici, continuelle poussire,--dont l'or en ce moment
verdit au znith, mais flambloie du ct de l'ouest, car c'est l'heure
magnifique o le jour va finir, et le globe encore brlant du soleil,
dj descendu trs bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs.

Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui
n'est pas celui des boulements de montagnes, mais celui des ruines. Et
de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux hrditairement
dshabitus de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de
blocs taills--des pylnes--restent encore debout, s'lvent comme des
collines; d'autres ont croul de tous cts, en stupfiantes cataractes
de pierres, et on ne s'explique pas la droute de ces choses,  ce point
massives qu'elles auraient d tre ternelles. Tronons de colonnes,
tronons d'oblisques briss par des chutes effroyables, ttes ou
coiffures de divinits gantes, tout gt ple-mle en un dsarroi sans
recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade
tournante, ne rencontre de pareils dbris  clairer, une pareille
jonche de palais vanouis, de colosses morts.

C'est qu'ici mme, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme
le cristal, commena le premier veil de la pense humaine, tandis que
notre Europe sommeillait encore, et pour des millnaires, enveloppe du
manteau de ses humides forts. Ici, une prcoce humanit, encore presque
frachement vade de la pierre, forme antrieure de tout, une humanit
enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matire
originelle, imagina de btir des sanctuaires terribles, pour des dieux
d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les
concevoir; alors les premiers blocs mgalithiques s'rigrent, alors
dbuta cette folie d'amoncellement qui devait durer prs de cinquante
sicles, et les temples s'levrent au-dessus des temples, les palais
au-dessus des palais, chaque gnration voulant surpasser la prcdente
par une plus titanesque grandeur.

Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thbes en pleine gloire, Thbes
encombre de dieux et de magnificence, foyer de lumire du monde aux
plus anciennes priodes historiques, tandis que notre Occident
septentrional dormait toujours, que la Grce et l'Assyrie  peine
s'veillaient, et que seule, l-bas vers l'Orient extrme, une humanit
d'autre espce, la Jaune, appele  suivre en tout des voies
diffrentes, venait de fixer pour jusqu' nos jours les lignes obliques
de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.

Eux, les hommes de Thbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop
colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en mme temps
qu'ils voyaient ternel; leurs conceptions, qui avaient commenc
d'inspirer celles de la Grce, devaient ensuite inspirer un peu les
ntres; en religion, en art, en beaut sous tous ses aspects, ils furent
autant que les Ariens nos grands anctres.

Plus tard encore, seize cents ans avant Jsus-Christ,  l'une des
apoges de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son
interminable dure, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol,
dj charg de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus
saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, ddie au dieu
Amon, avec sa fort de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab
et hautes comme des tours, auprs desquelles les piliers de nos
cathdrales semblent ne plus compter. En ces temps-l, les mmes dieux
rgnaient  Thbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu 
peu suivant l'essor progressif de la pense humaine, et Amon, l'hte de
cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme matre
souverain de la Vie et de l'ternit. L'gypte pharaonique s'acheminait
vraiment, malgr les rvoltes, vers la notion de l'unit divine, on
pourrait mme dire vers la notion d'une piti suprme, puisqu'elle avait
dj son Apis, man du Tout-Puissant, n d'une mre vierge et venu
humblement ici-bas pour connatre la souffrance.

Aprs que Sthos Ier et les Ramss, en l'honneur d'Amon, eurent achev
ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on
continua encore pendant une quinzaine de sicles, avec une persistance
qui ne se lassait point,  entasser alentour ces blocs de granit, de
marbre, de calcaire dont l'normit nous confond. Mme pour les
envahisseurs de l'gypte, Grecs ou Romains, la ville aeule des villes
demeurait imposante et unique; ils rparaient ses ruines, ils y
btissaient toujours des temples et des temples en un style presque
immuable; jusqu'en ces poques de dcadence, tout ce qui surgissait de
ce vieux sol sacr s'imprgnait un peu, semblait-il, de l'antique
grandeur.

Et c'est seulement quand dominrent ici les premiers chrtiens, puis
aprs eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut dcide.
Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur navet, se figuraient
possder l'ultime formule religieuse et connatre par son vrai nom le
grand Inconnaissable, Thbes devint le repaire des faux dieux,
l'abomination des abominations, qu'il fallait anantir.

On se mit donc  l'oeuvre, pntrant avec crainte toutefois dans les
sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers
de visages dont le sourire faisait peur et s'puisant  draciner des
colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient mme pas. Il y
avait fort  faire, car tout cela tait aussi solide que les amas
gologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans
la ville resta livre  la fantaisie des profanateurs.

Ensuite vinrent des sicles de silence et d'oubli, sous ce linceul des
sables du dsert qui s'paississait chaque anne pour ensevelir, et
comme pour nous conserver, ce reliquaire sans gal.

Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thbes, son retour  un
semblant de vie,--maintenant que notre humanit occidentale, aprs un
cycle de sept ou huit millnaires, partie des dieux primitifs d'ici pour
aboutir  la conception chrtienne qui, hier encore, la faisait vivre,
est en voie de tout renier, et se dbat, devant l'nigme de la mort,
dans une obscurit plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des
ges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des
inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent  Thbes, la
ville mre; on dblaye pieusement ses restes, on s'ingnie  retarder
ses croulements normes, on fouille son vieux sol recleur de trsors.

Et ce soir, sur une de ces portes o je viens de monter,--celle qui
s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artre de temples et
de palais,--plusieurs groupes trs divers ont dj choisi leur place,
aprs le plerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se htent
vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand
spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa mme srnit, sa
magnificence inaltrable, sur la ville qui lui fut jadis consacre.

Des Franais, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir
comme des pygmes de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien
mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe sicle, dans
l'avenue o dfilrent tant de cortges de dieux et de desses. C'est
pourtant la seule fois peut-tre o l'un de ces attroupements de
touristes, dont l'gypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas
trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit
recueilli ou ne fasse mine de l'tre, et il y a quelque bonne grce,
mme quelque grandeur d'humilit dans le sentiment qui les a conduits
vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence.

Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutt sur une
tour, et les pierres frustes dont elle fut btie sont dmesurment
grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,--par
consquent face aux lointains des champs et du dsert.

Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la
campagne le faste de la ville morte, une avenue borde de bliers
monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux ranges
parallles, dans la mme pose hiratique sur leur socle; elle finit
l-bas, l'avenue,  une sorte d'embarcadre qui jadis donnait sur le
Nil, et o le dieu Amon, port et suivi par de longues thories de
prtres, venait chaque anne prendre sa barque d'or pour une solennelle
promenade; mais elle ne mne plus aujourd'hui qu' des champs de bl,
car le fleuve a fui peu  peu, depuis des sicles et des sicles, pour
aller passer  mille mtres plus loin, vers la Libye.

On l'aperoit l-bas, le vieux Nil sacr, entre les bouquets de palmiers
de ses bords, serpentant comme une coule de vermeil, qui reste
tonnamment ple, avec mme des luisants bleutres,  cette heure
d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout  l'autre
de l'horizon occidental, s'tend la chane Libyque, derrire laquelle
est prs de plonger le soleil: chane de calcaire rose, dessche depuis
les origines du monde,--sans rivale pour la conservation  perptuit
des morts, et que les Thbains perforrent jusqu'en ses extrmes
profondeurs pour l'emplir de sarcophages.

On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir,
derrire soi, les ruines,  cet instant traditionnel de leur apothose.
Thbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'tre tout 
coup incendie,--comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brler;
tous ses blocs, effondrs ou debout, ont l'air d'avoir t soudain
rougis au feu...

De ce ct, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au del
des derniers pylnes, en dehors des remparts croulants, la campagne,
l-bas derrire la ville, se dploie pareille  celle d'en face; les
mmes champs de bl, les mmes bois de dattiers faisant aux ruines une
ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chane de montagnes
s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chane du dsert
arabique, oriente paralllement  celle du dsert de Libye tout le long
de la valle du Nil,--qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous
la garde des pierres et du sable tendus en solitudes profondes.

Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne prcise nos temps
modernes.  et l, parmi les palmiers, seulement quelques villages de
laboureurs, dont les maisons en terre sche doivent tre les mmes
qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici
respect la dsutude infinie de ce lieu; pour les touristes qui
commencent  le hanter, on n'a pas os encore btir d'htel.

Le soleil descend, descend, et derrire nous les granits de la
ville-momie semblent de plus en plus brlants; il est vrai, un peu
d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases,
s'pand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte
dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes
aigus des oblisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de
lumire, pour continuer de resplendir encore et d'_clairer rose_
jusqu' la fin du crpuscule.

C'est l'heure glorieuse mme pour cette vieille poussire d'gypte, qui
imprgne ternellement l'air tout en le gardant limpide,--et qui sent
l'aromate, le bdouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer
le rle de ces poudres en diffrentes couleurs d'or, dont les Japonais
se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se rvle
partout, auprs et sur l'horizon, modifiant  son gr et mtallisant la
teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable;
jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse  indiquer, par
de petits nuages d'or en trane, les moindres sentiers o cheminent des
troupeaux.

Et maintenant le disque du Dieu de Thbes achve de disparatre sous les
montagnes de Libye, aprs avoir pass du rouge au jaune et du jaune au
vert des phosphorescences.

Les touristes alors, jugeant que la ferie a pris fin pour cette fois,
redescendent, s'apprtent  partir; les uns en voiture, les autres 
ne, ils vont aller se retremper d'lectricit et d'lgance dans les
htels de Louxor, la ville proche. (_Wines and spirits are paid for as
extras_, et l'on dne en habit.) Et la poussire daigne aussi marquer
leur exode par une dernire envole d'or sous les palmiers du chemin.

Un recueillement immdiat succde  leur dpart. Au-dessus des villages
fellahs aux maisons de terre, on voit s'lever de minces fumes, qui
sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent
l'humble vie de ces foyers, l mme o, dans le recul des ges, furent
tant de palais et de splendeurs.

Et les premiers aboiements des chiens de garde annoncent dj
l'imprcise inquitude des soirs autour des ruines. Donc, plus personne
dans la ville-momie, qui, semble-t-il, vient tout  coup de grandir
encore sous le silence; trs vite elle se drape de son ombre violette,
bien que l'extrme pointe de ses oblisques conserve encore un peu de
rose incandescent. On a l'impression que le souverain mystre l'envahit,
comme si de vagues choses-fantmes allaient essayer de s'y passer...




XV

A THBES, LA NUIT


Presque le sentiment d'avoir t soudain rapetiss pour entrer l, mais
rapetiss au-dessous de la taille humaine,--tant les proportions de ces
ruines vous crasent,--et l'illusion aussi que la lumire, au lieu de
s'teindre avec le soir, a seulement chang de couleur pour devenir
bleue: c'est ce que l'on prouve, par une claire nuit d'gypte, en se
promenant  Thbes entre les colonnades du grand Temple.

Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, que son nom
s'imposerait tout de suite  l'esprit, mme si l'on ne savait pas:
l'hypostyle chez le dieu Amon, cela ne pourrait tre autre chose. Elle
reste unique au monde, cette salle, comme sont uniques la grotte de
Fingal ou l'Himalaya.

                                   *

                                 *   *

Errer absolument seul, la nuit, dans Thbes, ncessite, durant la saison
d'hiver, un peu de ruse et la connaissance de la routine des touristes.
Il faut d'abord choisir un soir qui ait des heures sans lune, et puis
entrer avant la tombe du jour et se faire oublier des gardes bdouins
qui ferment les portes au crpuscule. Ainsi ai-je manoeuvr aujourd'hui,
et tranquille, observant de haut, dans une cachette, j'ai attendu, avec
la patience d'un Osiris de pierre, que la grande ferie des couchers de
soleil ait t joue une fois de plus sur les ruines. Thbes, presque
anime dans le jour par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs qui
travaillent avec des chansons aux dblayements et aux fouilles, s'est
vide peu  peu,  mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient
par la base. On apercevait les gens,  la file comme des tranes de
fourmis, s'en allant tous par la porte Occidentale, entre les pylnes
des Ptolmes, et les derniers avaient disparu avant que les lueurs
rouges eussent fini de mourir  l'extrme pointe des oblisques.

Il semblait voir le silence et la nuit arriver ensemble, du fond du
dsert arabique, s'avancer de pair dans la plaine, s'taler comme une
rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est  l'ouest, pour l'envahir
trs vite depuis le sol jusqu'au fate des temples. Et cette marche de
l'ombre tait infiniment solennelle.

Aux premiers moments, oui, on pouvait croire que ce serait de la vraie
nuit comme dans nos climats, et on se sentait inquiet au milieu de ce
fouillis de trop grandes pierres, qui aurait pu devenir inextricable
dans l'obscurit. Oh! l'horreur de ces boulements de Thbes, si l'on
s'y garait, n'y voyant plus!... Mais non, l'air conservait de telles
transparences et les toiles bientt scintillaient si vives que l'on
continuait de distinguer presque aussi bien toutes choses.

Et mme,  prsent qu'est passe la transition entre le jour et la nuit,
les yeux s'habituent  l'trange clart bleue qui persiste,  tel point
que l'on croirait tout  coup avoir acquis les prunelles d'un chat; il
semble seulement que l'on regarde  travers une vitre fume qui
changerait en un bleutre uniforme toutes les nuances de ce pays fauve.

Donc, me voici seul chez les Pharaons pour deux ou trois heures, car les
touristes, que des voitures ou des bourricots ramnent en ce moment vers
les htels de Louxor, ne reviendront que trs tard, quand la pleine lune
sera leve et donnera son grand clairage sur les ruines. Mon poste pour
attendre tait en haut des boulis, au bord de ce lac sacr d'Osiris
dont l'eau morte et si enclose est tonnante de rester toujours l
depuis tant de sicles,--et continue sans doute de receler des trsors
qu'on lui a confis les jours de tueries et de pillages, quand les
armes des rois perses ou nubiens foraient les paisses murailles
alentour.

En quelques minutes, au fond de cette eau, des semblants d'toiles
viennent de s'allumer par milliers, symtriquement aux vritables qui
palpitent dj partout dans le ciel. Un froid subit se rpand sur la
ville-momie, dont les pierres restent encore chaudes,  force de s'tre
imprgnes de soleil, mais vont se refroidir aussi trs vite dans tout
ce bleu nocturne qui les enveloppe comme un linceul. Je suis maintenant
libre d'errer o je veux, sans risquer de rencontres, et je vais
descendre, par ces marches que me font les granits, bouls de toutes
parts en escaliers comme pour gants. Sur les surfaces chavires, mes
mains rencontrent les creux profonds et nets des hiroglyphes, ou bien
ces invitables personnages inscrits de profil, qui tous lvent les bras
pour se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, je suis
accueilli par une range de statues au visage bris, assises sur des
trnes, et, sans encombre, reconnaissant tout  travers les
transparences bleutes qui tiennent lieu de jour, je parviens  la
grande avenue des palais d'Amon.

Nous n'avons rien sur terre d'un peu comparable  cette avenue-l, que
des multitudes passives ont mis prs de trois mille ans  construire,
puisant de sicle en sicle leurs forces innombrables pour charrier des
pierres que nos machines ne remueraient plus, et toujours, toujours
allongeant ces perspectives de pylnes, de colosses, d'oblisques;
toujours, toujours continuant cette mme artre de temples et de palais
dans la direction du vieux Nil,--qui, lui, par contre, reculait
lentement de sicle en sicle vers la Libye. C'est ici, et la nuit
surtout, que l'on subit cette impression d'avoir t rapetiss  une
taille de pygme: de tous cts se dressent des monolithes, puissants
comme des roches, et il faut faire vingt pas pour longer une seule
pierre de base. Et puis ces blocs sont vraiment trop resserrs pour
l'normit de leur masse, ils ne laissent pas entre eux assez d'air, ils
vous troublent par leur rapprochement, peut-tre plus encore que par
leur lourdeur.

L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit  l'un des chaos de granit
les plus dconcertants qui soient  Thbes: la salle des ftes de
Thoutmosis III. Comment taient les ftes qu'il donnait l, ce roi, dans
cette fort de piliers trapus, sous ces plafonds dont la moindre pierre
si elle tombait, craserait vingt hommes! Par places, des frises, des
colonnades, qui semblent presque diaphanes dans l'air, se dessinent
encore en haute magnificence, bien alignes sur le ciel plein d'toiles.
Ailleurs la destruction est stupfiante: ple-mle gisent les tronons,
les entablements, les bas-reliefs, comme un semis d'paves aprs la
fureur de quelque tempte mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main
des hommes pour culbuter ces choses; les tremblements de terre, 
plusieurs reprises, ont aussi secou ce palais de cyclope qui menaait
d'tre ternel. Et tout cela--qui reprsente une telle dbauche de
force, de mouvement, d'impulsion, pour avoir t rig et pour avoir t
dtruit,--tout cela reste tranquille ce soir, oh! si tranquille, bien
que djet comme pour des chutes imminentes, tranquille  jamais,
dirait-on, fig dans le froid et dans la nuit.

Le silence d'un tel lieu, je l'avais prvu, mais pas les bruits que je
commence d'y entendre... C'est d'abord une orfraie qui prlude au-dessus
de ma tte, si prs de moi qu'elle me tient frmissant toute la dure de
son long cri. Ensuite d'autres voix rpondent du fond des ruines, voix
trs varies, mais toutes sinistres; les unes ne savent que miauler sur
deux notes tranantes; il y en a qui glapissent comme font les chacals
autour des cimetires, et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort
d'acier qui lentement se dtendrait. C'est d'en haut toujours que vient
le concert; hiboux, orfraies ou chouettes, toutes les espces d'oiseaux
qui ont le bec crochu, l'oeil rond, l'aile de soie pour voler sans
bruit, habitent parmi les granits lourdement soutenus en l'air, et
clbrent, chacun  sa guise, la fte nocturne: appels intermittents,
longues plaintes si tristes, qui s'enflent ou bien qui s'tranglent et
frissonnent... Et puis, malgr la sonorit des grandes parois droites,
malgr les chos qui prolongent, le silence s'obstine  revenir, et
c'est dcidment lui, le silence, qui reste le vrai matre,  cette
heure, dans ce royaume du colossal, de l'immobile et du bleutre,--un
silence que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il n'y a rien autour
de ces ruines, rien que le dploiement des sables morts, le seuil des
dserts.

                                   *

                                 *   *

Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers l'hypostyle, toujours par
l'avenue des monstrueuses splendeurs, prisonnier et comme amoindri entre
les ranges des souveraines pierres. Des oblisques sont l, renverss
ou debout; l'un pareil  ceux de Louxor, mais de beaucoup plus haute
taille, est demeur intact et dresse vers le ciel sa pointe vive;
d'autres, plus inconnus dans leur simplicit exquise, sont tout unis et
droits de la base au sommet, avec seulement, en relief, des fleurs
gigantesques de lotus qui montent au bout de longues tiges pour aller en
haut s'panouir dans la demi-lueur verse par les toiles. Quand le
passage se resserre et devient plus obscur, parfois il faut marcher 
ttons; alors mes mains rencontrent  nouveau les ternels hiroglyphes
partout inscrits, ou bien les jambes de quelque colosse assis sur un
trne. Elles sont encore presque chaudes, les pierres, tant le soleil a
dard ici tout le jour. Et certains granits, tellement durs que nos
ciseaux en acier ne les tailleraient plus, ont gard leur poli malgr
les sicles,  ce point que les doigts glissent en les touchant.

On n'entend plus rien; finie, la musique des oiseaux de nuit. En vain on
coute, attentif jusqu' pouvoir compter les pulsations de ses propres
artres: rien, pas mme un bruissement d'insecte. Tout est muet, tout
est spectral, et, malgr cette tideur persistante des pierres, l'air de
plus en plus froid donne l'impression que tout se glace dfinitivement
comme dans la mort.

Tant de silence, ici, tant de silence depuis des sicles, aprs tant de
bruit que les hommes y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant trois
ou quatre millnaires, tant de clameurs que les multitudes y ont jetes,
tant de cris de triomphe ou d'angoisse, tant de rles d'agonie...
D'abord le haltement de ces travailleurs attels par milliers,
s'puisant de gnration en gnration, sous les ardents soleils, 
traner et  superposer ces pierres dont l'normit nous confond. Et
puis les prodigieuses ftes, le chant des longues harpes, la sonnerie
des trompettes d'airain. Ou encore les gorgements, les batailles, quand
Thbes tait la grande et unique capitale du monde, objet d'pouvante et
de convoitise pour les rois des peuples barbares qui commenaient de
s'veiller alentour; les symphonies des siges et des pillages, en ces
jours o les primitifs soldats hurlaient comme avec des gosiers de
btes... Se rappeler cela ici mme, et par une si calme nuit bleue!...
Les parois en granit de Syne, sur lesquelles se posent mes mains d'un
jour, songer  tous les tres qui en passant les ont touches, s'y sont
meurtris dans les luttes suprmes, sans railler seulement le poli de
ces surfaces immuables!...

                                   *

                                 *   *

Maintenant j'arrive  l'hypostyle du temple d'Amon, et un peu de terreur
m'arrte d'abord au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant soi, il y
a de quoi reculer... Sans doute c'est quelque salle pour Titans, reste
depuis les ges fabuleux, maintenue debout  travers les dures par sa
lourdeur mme, comme les montagnes. Rien d'humain n'est aussi grand.
Nulle part sur terre les hommes n'ont conu des demeures pareilles. Des
colonnes, des colonnes, plus hautes et plus grosses que des tours, par
trop accumules, sont voisines les unes des autres jusqu'
l'touffement, et montent pour soutenir en plein ciel des traverses de
pierre que l'on n'ose pas regarder. Avancer l dedans, on hsite; on se
croit devenu infime et facile  craser comme un insecte. Le silence
tout  coup est trop solennel. Les toiles, par toutes les troues des
effroyables plafonds, semblent vous envoyer leurs scintillements dans un
abme. Il fait froid, il fait clair et il fait bleu...

La trave centrale de cette hypostyle est dans l'axe mme de la voie que
je suivais depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, elle
magnifie comme en apothose cette toujours mme avenue, pour les dieux
et les rois, qui fut la gloire de Thbes et qui n'a pu tre gale dans
la suite des ges; les colonnes qui la bordent sont tellement gantes[7]
que leurs ttes, formes de mystrieux ptales panouis, si loin
au-dessus du sol o l'on va rampant, baignent en plein dans la diffuse
clart de l-haut. Et, entourant comme une fort terrible cette sorte de
nef, un amas de colonnes encore s'enchevtre des deux cts; des
colonnes monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux se ferment
au lieu de s'ouvrir, imitant les boutons de quelque fleur qui ne
s'panouira jamais; soixante  droite, soixante  gauche, trop
rapproches pour leur grosseur, elles se serrent comme une futaie de
baobabs qui manquerait d'espace, elles donnent un sentiment d'oppression
sans possible dlivrance, de lourde et morne ternit.

  [7] Dix mtres de tour et environ vingt-cinq mtres de hauteur
    chapiteau compris.

Et c'tait dans ce lieu surtout que j'avais souhait me promener seul,
sans mme le garde bdouin qui la nuit se croit oblig de suivre les
visiteurs.--Mais voici que de plus en plus il y fait clair. Trop clair,
car des phosphorescences bleues, venues de l'horizon oriental,
commencent de se glisser  travers les opacits des colonnades de
droite, contournant les fts massifs et les dtaillant par de vagues
luisances des bords: donc, c'est dj la pleine lune qui se lve, hlas!
et mes heures de solitude vont finir...

                                   *

                                 *   *

La lune! Soudain les pierres du fate, les couronnements, les
formidables frises s'clairent de rayons bien nets, et  et l, sur les
bas-reliefs circulaires des piliers, apparaissent des tranes
lumineuses qui rvlent les dieux et les desses inscrits en creux dans
la pierre. Ils veillaient par myriades autour de moi, ces personnages,
et je le savais.--Coiffs tous de disques ou de grandes cornes, ils se
regardent les uns les autres, tenant les bras levs, ployant leurs
longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans nombre, ces dieux aux
gesticulations ternelles; on est obsd d'en voir se dessiner tant et
tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le
silence, et dont les mains ont des attitudes si agites mais ne remuent
pas. Et des hiroglyphes rpts  l'infini vous enveloppent de tous
cts comme d'une multiple trame de mystre.

De minute en minute, tout se prcise dans des rigidits plus mortes. Les
rayons froids et durs pntrent maintenant de part en part l'immense
ruine, sparant d'un trait incisif les lumires et les ombres. Moins que
tout  l'heure, bien moins que pendant l'incertaine fantasmagorie bleue,
on sent que ces pierres, lasses des dures, peuvent tre pensives encore
et se souvenir. Sous cet clairage prcis et ple, Thbes, de mme que
le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanment ce qui lui restait
d'me, elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous
apparat plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement tonne
et pouvante.

                                   *

                                 *   *

Du reste, des gens vont venir, attirs par cette lune. A une lieue
d'ici,  Louxor, dans les htels, je devine bien qu'ils ont quitt les
tables en hte, de peur de manquer le spectacle clbre. Pour moi donc,
c'est le temps de battre en retraite, et par la grande avenue toujours,
je me dirige vers les pylnes des Ptolmes, o les gardiens de nuit se
tiennent.

Ils sont dj occups, ces bdouins,  ouvrir les grilles pour des
touristes qui ont montr leurs permis et qui apportent des kodaks, du
magnsium pour faire des clairs dans les temples, tout un attirail.

Plus loin, quand j'ai repris le chemin de Louxor, je ne tarde pas 
croiser, sous des palmiers qui sont l et sur des sables, la foule, le
gros des arrivants; une suite de voitures, du monde  cheval, du monde 
bourricot; des clats de voix en toutes sortes de langues non
gyptiennes. C'est  se demander: Que se passe-t-il? Un bal, une fte,
un grand mariage?--Non. Tout simplement il y a pleine lune cette nuit, 
Thbes, sur les ruines.




XVI

THBES AU SOLEIL


Deux heures de l'aprs-midi. Un feu blanc, un feu mauvais tombe du ciel
que plit un excs de lumire. Un soleil hostile aux hommes de nos
climats surchauffe l'norme ossature rougetre, miette par places, qui
reste de Thbes,--et qui gt l comme la carcasse d'une bte gante,
morte sur le sable du dsert depuis dj des milliers d'annes, mais
trop massive pour jamais compltement s'anantir.

Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrire les monstrueux piliers,
mais de l'ombre poussireuse, de l'ombre chaude. Elles sont chaudes, les
colonnes; tous les blocs sont chauds,--et cependant c'est l'hiver, avec
des nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur et poussire;
poussire rousse, qui sur les ruines de la Haute-gypte pse en nuage
ternel, exhalant une odeur d'aromate et de momie.

Avoir si chaud, cela augmente la sensation rtrospective de fatigue, qui
vous prend  regarder ces pierres trop lourdes pour les forces humaines
et accumules en montagnes; presque il semble que l'on soit de part dans
les efforts, les puisements, les sueurs de ce peuple aux muscles
d'acier tout neuf, qui pour charrier et entasser de telles masses dut
s'asservir durant trente sicles.

Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la fatigue de s'accabler
les unes sous le poids des autres depuis des millnaires; la souffrance
d'avoir t tailles trop exactement, et trop bien juxtaposes, au point
d'tre comme rives ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d'en
bas, qui soutiennent la charge des empilements formidables!...

Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; elle a persist. Sur
les grs rouges de l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de trois
mille ans se voient encore; en haut surtout de la trave milieu, presque
dans le ciel, les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont gard les
bleus de lapis, les verts, les jaunes dont furent bariols jadis leurs
tranges ptales.

Dcrpitude, miettement, poussire... Au plein soleil, sous le
magnifique clairage de la vie, on voit bien que tout cela est mort,
mais mort depuis des temps que l'imagination ne peut pas se reprsenter.
Et le dlabrement apparat plus irrmdiable;  et l des rparations
impuissantes et comme enfantines, faites aux poques anciennes de
l'histoire, par les Grecs, par les Romains; des colonnes rapices, des
trous bouchs avec du ciment; mais les grands blocs sont en dsarroi, et
on sent, jusqu' en tre obsd, l'impossibilit  jamais de remettre en
ordre ce chaos d'crasantes choses boules, et-on mme  son service
des lgions de travailleurs, et des machines,--et des sicles devant soi
pour accomplir la besogne.

Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est le peu d'espace libre, le
peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant
immenses: entre les murailles, tout tait encombr par les piliers; les
temples taient  moiti remplis par leurs colossales futaies de
pierres. C'est que les hommes qui btirent Thbes vivaient au
commencement des temps et n'avaient pas encore trouv cette chose qui
nous parat aujourd'hui si simple: la vote. Ils taient cependant de
merveilleux prcurseurs, ces architectes; dj ils avaient su dgager de
la nuit quantit de conceptions qui sans doute, depuis les origines,
sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain: la
rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, dont la nature
ne fournit nul exemple; mme la symtrie, qui  bien rflchir
s'explique moins encore, la symtrie, qu'ils employaient avec matrise,
sachant aussi bien que nous tout l'effet qu'on peut obtenir par la
rptition d'objets semblables placs en _pendant_ de chaque ct d'un
portique ou d'une avenue. Mais la vote, non, ils n'avaient pas invent
cela; alors, comme il y avait pourtant une limite  la grandeur des
dalles qu'ils pouvaient poser  plat comme des poutres, il leur fallait
ces profusions de colonnes pour soutenir l-haut leurs plafonds
effroyables;--c'est pourquoi il semble que l'air manque, il semble que
l'on touffe au milieu de leurs temples, domins, obstrus par la rigide
prsence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd'hui l
dedans; depuis que sont tombes les roches suspendues qui servaient de
toiture, la lumire descend  flots partout. Mais jadis, quand une
demi-nuit rgnait  demeure dans les salles profondes, sous les
immobiles carapaces de grs ou de granit, tout cela devait paratre si
lourdement spulcral, dfinitif et sans merci comme un gigantesque
palais de la Mort!--Un jour par anne cependant, ici  Thbes, un
clairage d'incendie pntrait de part en part les sanctuaires d'Amon,
car l'artre milieu est ouverte au nord-ouest, oriente de telle faon
qu'une fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d't, le soleil 
son coucher y peut plonger ses rayons rouges; au moment o il largit
son disque sanglant pour descendre l-bas derrire les dsolations du
dsert de Libye, il arrive dans l'axe mme de cette avenue, de cette
suite de nefs, qui a huit cents mtres de longueur. Jadis donc, ces
soirs-l, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles--entre
ces piliers aligns qui sont hauts comme notre colonne Vendme,--puis
venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion
jusque dans l'obscurit du saint des saints. Et alors tout le temple
retentissait d'un fracas de musique; au fond des salles interdites, on
clbrait la gloire du dieu de Thbes...

                                   *

                                 *   *

Comme un nuage, comme un voile, la continuelle poussire rousse flotte
partout sur les ruines, et, au travers, le soleil  et l dessine de
longues rayures blanches. La poussire d'gypte, on dirait mme qu'en un
point de la grande avenue, derrire les oblisques, elle se lve en
tourbillons, comme ferait une fume.--C'est que l sont assembls
aujourd'hui les travailleurs de bronze qui chaque jour, sans trve,
fouillent ce vieux sol sacr; bien infimes, presque ngligeables auprs
de tels monolithes, ils creusent, ils creusent; patiemment ils
dblayent, et la terre s'en va par petits paquets, dans des sries de
paniers que des enfants emportent en formant la chane. Les alluvions
priodiques du Nil et les sables charris par le vent du dsert avaient
lev le sol d'environ six mtres depuis les temps o Thbes a cess de
vivre; mais de nos jours on a entrepris la tche de rtablir l'antique
niveau. A premire vue, cela semblait infaisable, et cependant ils en
viendront  bout, mme avec leurs moyens nafs, ces travailleurs fellahs
qui accomplissent en chantant leur incessante besogne de fourmis. Voici
bientt le grand hypostyle dblay--et ses colonnes, qui paraissaient
dj effrayantes, dcouvertes  prsent jusqu' la base, ont gagn
encore vingt pieds de hauteur; quantit de colosses, qui gisaient
endormis sous ce linceul de terre et de sable, ont t retrouvs, remis
debout, et viennent de reprendre, pour une nouvelle priode de
quasi-ternit, leur faction aux intimidants carrefours; d'anne en
anne, la ville-momie s'exhume un peu plus,  grand effort, se repeuple
de dieux et de rois longtemps cachs[8]... On creuse toujours,--et 
peine sait-on  quelle profondeur descendent les dbris et les ruines:
Thbes avait dur tant de sicles, la terre ici est tellement pntre
de pass humain que, sous les plus vieux temples connus, on constate
qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on
ne souponnait pas et dont l'ge dpasserait huit mille ans...

  [8] On sait que l'entretien des monuments antiques de l'gypte et leur
    restauration dans la mesure du possible restent confis aux soins
    des Franais. M. Maspero a dlgu  Thbes un artiste et un rudit,
    M. Legrain, qui y consacre passionnment sa vie.

Malgr l'ardent soleil, malgr les tourbillons de poussire soulevs par
les coups de pioche, on s'attarderait des heures, parmi les fellahs
poudreux et maigres,  suivre des yeux les fouilles dans ce sol unique
au monde, o tout ce que l'on voit reparatre est surprise et
trouvaille, o la moindre pierre taille eut un pass de gloire, fit
partie des premires splendeurs architecturales, fut _une pierre de
Thbes_! Au fond des tranches qui s'largissent,  chaque instant
quelque chose brille: c'est le flanc poli d'un colosse en granit de
Syne, ou bien un petit Osiris de cuivre, les dbris d'un vase, un bijou
d'or sans prix, ou mme une simple perle bleue qui tomba du collier de
quelque suivante des reines.

Cette activit de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers
pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs
maigres reoivent la solde de leur travail, s'en vont gter aux
silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrire
eux les grilles des portes. La nuit,  part les gardiens de l'entre,
personne n'habite les ruines.

                                   *

                                 *   *

miettement, poussire... Autour de ces palais et de ces temples de
l'artre centrale, qui sont les plus conservs et se tiennent
orgueilleusement debout, trs loin de tous cts des espaces mornes
s'tendent, o, du matin au soir, darde une lumire implacable. L,
parmi les grles plantes dsertiques, des blocs gisent au hasard, restes
de sanctuaires dont jamais plus on ne dmlera le plan ni la forme; mais
sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore,
en hiroglyphes prcis.

Dans l'ouest de la salle hypostyle, une rgion est seme de disques tous
gaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui
auraient dix mtres de tour,--et ce sont les morceaux pars, les
tranches d'une colonnade des Ramss. Plus loin, la terre semble avoir
t passe au feu; on marche sur des scories noirtres o restent
incrusts des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est
le quartier qu'incendirent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste
grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anantir
les oblisques et les immuables colosses, ils avaient imagin de les
flamber en allumant des bchers alentour, et puis, quand ils les
voyaient brlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas
les granits se fendaient.

On sait combien Thbes s'tendait largement, ici sur cette rive droite
du Nil o rsidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque
consacre aux faiseurs de momies et aux temples funraires. Aujourd'hui,
 part ces grands palais du centre, ce n'est plus gure qu'une jonche
de dbris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de
sphinx ou de bliers, vont se perdre on ne sait o, ensevelies sous les
sables.

De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetires de choses, un
temple reste debout, conservant mme ses saintes tnbres sous
l'paisseur de sa carapace de caverne. L'un, o se rendaient de clbres
oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et spulcral dans
son ternelle pnombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir
d'une espce de grotte,  laquelle conduisait un couloir secret venant
des profondeurs; c'est par l qu'apparaissait le visage du prtre charg
de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout
enfum encore par la flamme de sa lampe, teinte depuis plus de deux
mille ans!...

                                   *

                                 *   *

Tant de ruines qui mergent  peine des sables de ce dsert, et, dans ce
vieux sol dessch, tant d'tranges trsors qui dorment! Quand le soleil
claire ainsi les tristes lointains, quand on aperoit jusqu'aux
horizons le dploiement de ces champs de la mort que les sicles ne
parviennent pas  niveler, c'est l'heure o l'on imagine un peu mieux,
par la vue d'ensemble, ce que fut Thbes: reconstitue en songe, elle
apparat excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde
antdiluvien que des fossiles nous rvlent. A ct de cela, combien
s'amoindrissent nos villes modernes, nos htifs petits palais, nos stucs
et nos ferrailles!

Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les tnbres de ses sanctuaires
qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime lan
primesautier de l'me humaine vers l'Inconnaissable s'est comme ptrifi
dans ces ruines, en des formes dmesures et diverses, pour venir
jusqu' nous et nous confondre. Compars  ce peuple, qui ne rvait que
d'ternit, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que
bientt n'inquitera mme plus le pourquoi de la vie, de la pense et de
la mort. De tels dbuts prsageaient quelque chose de plus grand certes
que nos humanits d'aujourd'hui, voues aux dsesprances, aux alcools
et aux explosifs.

                                   *

                                 *   *

miettement, poussire... Ce mme soleil sur Thbes est l chaque jour,
qui dessche, effrite, fendille et pulvrise.

A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de bl, en
nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y
a les sables, qui viennent  prsent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a
le jaune dsert, il y a le monde des miroitements et du silence qui
s'approche comme une lente mare pour engloutir. Dans ces lointains, o
du matin au soir tremblent des mirages, l-bas vers la chane d'Arabie,
l'ensevelissement est dj presque achev; les pauvres pierres
croulantes que l'on voit encore un peu partout, mergeant  peine des
dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs
rvoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus
lourdement indestructible.

Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promne sur Thbes l'ironie de sa
dure,--pour nous si impossible  calculer et  concevoir!... Nulle part
autant qu'ici on ne souffre de l'pouvante de connatre que toute notre
misrable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure
autour d'un atome man de cette sinistre boule de feu, et que lui-mme,
ce soleil, n'aura t qu'un mtore phmre, qu'une furtive tincelle
jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au
cours des temps sans fin ni commencement.




XVII

UNE AUDIENCE D'AMNOPHIS II


Le roi Amnophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'tait vu
oblig de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques annes
pour cause de dcs. Elles sont trs suivies; le costume de cour n'y est
pas exig et le Grand Matre des Crmonies accepte volontiers le
pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver  partir de huit heures,
aux entrailles d'une montagne du dsert de Libye, et, s'il se repose
ensuite dans la journe, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, ds
midi sonnant, sa lumire lectrique.

Heureux Amnophis II! De tant de rois qui s'taient vertus  cacher
pour jamais leur momie au fond d'impntrables retraites, il est le seul
que l'on ait laiss dans son tombeau; aussi fait-il le maximum chaque
fois qu'il ouvre ses salons funraires.

                                   *

                                 *   *

Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, ds huit heures,
un clair matin de fvrier, je pars de Louxor o depuis quelques jours ma
dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le
fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thbains du Moyen Empire
avaient tous tabli leurs demeures d'ternit; bien au del des plaines
du rivage, c'est l-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme
un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi,
glissent  ct du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent
appartenir  cette varit d'Anglo-Saxons qui s'quipe chez Thos Cook
and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent 
l'audience royale.

Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque dserte,
mais o s'tendait jadis tout un quartier de Thbes, celui des faiseurs
de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les
huiles qui empchent les pourritures. Dans cette Thbes o, durant une
quarantaine de sicles, tout ce qui mourut, hommes ou btes, fut
minutieusement prpar sous des bandelettes, on se reprsente
l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est
dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de
soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et
les immondices de leurs viscres; devant nous, cette chane de roches
vives, colore chaque matin de ce mme rose de fleur tendre, est
intrieurement toute farcie de morts.

Nous avons une large plaine  franchir avant d'atteindre ces
montagnes-l, et ce sont des champs de bl, alternant avec des sables
dj dsertiques. Derrire nous s'loignent le vieux Nil et son autre
rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques
colonnades pharaoniques sont comme allonges en dessous par leur propre
reflet sur le miroir du fleuve,--et, dans ce matin rayonnant, dans cette
pure lumire, ce serait admirable, ce temple ternel avec son image
renverse au fond de l'eau bleue, si tout  ct et deux fois plus haut
ne surgissait impudemment Winter Palace, l'htel monstre construit
l'anne dernire pour les touristes au got subtil... Qui sait pourtant,
les cynocphales, qui sur le sol sacr d'gypte ont dpos cette ordure,
s'imaginent peut-tre galer le mrite de l'artiste qui restaure en ce
moment les sanctuaires de Thbes, ou mme la gloire des Pharaons qui les
btirent.

Pour nous rapprocher toujours de la chane Libyque, o nous attend ce
roi, nous traversons maintenant des bls encore en herbe,--et les
moineaux, les alouettes chantent autour de nous le htif printemps de la
Thbade.

Voici l-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se
prciser; de mme taille et de mmes contours, ils se lvent tout
pareils  ct l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de
ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France... Ah! ils
ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines,
pesamment assises sur des trnes: les colosses de Memnon! Aussitt on
les reconnat, car l'imagerie de tous les temps en a vulgaris l'aspect,
comme pour les pyramides. Mais on ne prvoyait pas qu'ils apparatraient
comme cela, poss si simplement au milieu de ces jeunes bls qui
poussent  toucher leurs pieds, et entours de ces humbles oiseaux de
chez nous qui chantent sans faon sur leurs paules.

Ils n'ont mme pas eu l'air scandaliss de voir  l'instant passer prs
d'eux une kyrielle de choses enfumes, les wagons d'un aimable petit
chemin de fer d'intrt local, charroyant des cannes  sucre et des
courges.

La chane de Libye, depuis une heure, n'a cess de grandir pour nous
dans le profond ciel trop bleu. A prsent qu'elle se dresse l tout
prs, surchauffe par le soleil de dix heures et comme incandescente,
nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux,
des dbris de palais, colonnades, escaliers, pylnes; et des gants sans
visage, emmaillots comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les
mains croises sous leur suaire de grs: temples et statues pour les
mnes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille
ans leur momie embusque l tout prs, au coeur de ces montagnes, au
plus profond des galeries mures et secrtes.

Maintenant, plus de champs de bl, plus d'herbages, plus rien; nous
venons de franchir le seuil dsol, nous sommes dans le dsert. Tout de
suite un sol inquitant, funbre, moiti sable, moiti cendres, o
billent partout des fosses. On dirait une rgion que des btes
fouisseuses auraient longtemps mine; mais ce sont les hommes qui ont
durant plus de cinquante sicles tourment ce terrain, d'abord pour y
cacher des momies, ensuite et jusqu' nos jours pour en exhumer. Chaque
trou a recl son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles
jauntres y tranent encore, des bandelettes, ou des jambes, des
vertbres millnaires. Quelques bdouins maigres, qui exercent le mtier
de dterreur et qui gtent par l dans des creux comme des chacals,
s'avancent pour nous vendre des scarabes, des verroteries bleues  demi
fossiles, des pieds ou des mains de mort.

C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur
s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semes en
chapelet, tourne enfin et pntre au milieu de la montagne par un
couloir tragique: nous entrons dans cette Valle des Rois qui fut le
lieu du suprme rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces
roches, tout  coup les souffles sont devenus brlants, et le site
semble appartenir, non plus  la Terre, mais  quelque plante calcine
qui aurait  jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chane
Libyque, de loin si dlicatement rose, se rvle effroyable maintenant
qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un norme
et fantastique tombeau, une ncropole naturelle dont rien d'humain n'et
gal le faste ni l'horreur, une tuve rve pour cadavres qui veulent
s'terniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe
de ce ciel immuable, semblent d'une seule pice du haut en bas, sans une
lzarde qui amnerait un suintement dans les spulcres; on peut donc
dormir, au coeur de ces monstrueux blocs,  l'abri comme sous des votes
de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les sicles en ont pris
soin; le continuel passage des vents chargs de sable a dpouill, us
tout cela, au point de ne laisser  la pierre extrieure que ses filons
les plus denses, et ainsi ont reparu d'tranges fantaisies
architecturales, telles que la Matire, aux origines, les avait
obscurment conues. Plus tard, le soleil d'gypte a prodigu sur
l'ensemble ses ardentes patines rougetres. Et les montagnes imitent par
places de grands tuyaux d'orgue badigeonns de jaune et de carmin, ou
ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs
mortes.

Devant le ciel follement bleu, les cimes claires jusqu' blouir
s'enlvent en lumire: rouges cendrs d'incendie qui couve, clats de
braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On
croirait cheminer dans quelque valle d'Apocalypse, aux parois
brlantes. Du silence et de la mort, sous un excs de clart, dans le
rayonnement continu d'une sorte de morne apothose: c'est ainsi
d'ailleurs que les gyptiens entendaient le dcor de toutes leurs
ncropoles.

Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges touffantes,--et au bout
de cette Valle des Rois nous n'attendions qu'un silence plus
peurant, sous ce soleil bientt mridien, qui se fait de minute en
minute plus tristement terrible... Mais qu'est-ce que c'est que a?...

A un dtour, l-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce
tapage?... Un meeting, une foire?... Sous des tendelets, pour les
protger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent,
sells  l'anglaise. Dans un coin, une petite usine  lectricit, en
briques neuves, lance sa fume noire. Et un peu partout, entre les hauts
rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes
Cook des deux sexes, d'autres mme qui semblent vraiment n'en plus avoir
aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu  ne, ou dans des
carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en
chaise par des bdouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont
runis dans ce ravin de dsert, pour voir un pauvre cadavre qui se
dessche au fond d'un trou.

Les palais cachs montrent  et l leur entre d'ombre, qui est creuse
en carr dans la roche massive, et sur laquelle un criteau indique le
nom d'une souveraine momie: Ramss IV, Sethos Ier, Thoutmosis III,
Ramss IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Amnophis II, aient
dmnag rcemment pour aller dans la basse gypte peupler les vitrines
du muse du Caire, leurs suprmes demeures n'ont pas cess d'attirer les
foules. De chaque souterrain mergent en ce moment des Cooks et des
Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Amnophis que l'on sort 
pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que
l'audience ne soit pas close!

Et songer que ces entres-l avaient t mures, dissimules avec tant
de soin, et perdues pendant des sicles! Tout ce qu'il a fallu ensuite
de persvrance pour les retrouver, d'observation, de ttonnements, de
sondages et d'heureux hasards!

En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop fln ce matin autour des
colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un
midi dvorant et funbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et
vient brler jusqu'en ses derniers replis la valle de pierre.

A la porte d'Amnophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire,
le bdouin Grand Matre des Crmonies se laisse flchir. Descendons
avec lui, mais vite, vite, car l'lectricit va s'teindre. Ce sera une
audience courte, mais au moins ce sera une audience prive; nous serons
seuls avec le Roi.

Dans ces tnbres, o d'abord, aprs tant de soleil, les petites lampes
lectriques nous semblent  peine des vers luisants, nous attendions un
peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une
pire chaleur, enferme, desschante, et on voudrait retourner au grand
air, qui brlait aussi, mais qui au moins tait l'air de la vie.

En hte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si
rapide qu'ils vous entranent d'eux-mmes comme des glissires, et il
semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y
passa jadis, se rendant  sa chambre ternelle. Tout cela d'abord vous
entrane  un puits profond, creus pour happer les profanateurs au
passage,--et c'est sur l'un des cts de cette oubliette, derrire un
bloc quelconque soigneusement scell, que fut dcouverte la continuation
des galeries funraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle
qu'on y a jete, les escaliers recommencent devant nous, et les
corridors inclins qui presque font courir; seulement, par un coude
brusque, ils ont chang de direction. Encore descendre, descendre! Mon
Dieu, il habite bien bas, ce roi-l, et  chaque marche descendue on se
sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de
toute cette paisseur compacte et muette.

Les petits globes lectriques espacs en guirlande suffisent maintenant
 nos yeux qui ont oubli le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair,
autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au
silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculs,
d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se rptent
obstinment en ranges pareilles comme pour mieux imposer  notre
esprit, par les toujours mmes gestes, les toujours mmes choses. Les
dieux et les dmons, les Anubis  tte noire de chacal et  grandes
oreilles dresses, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs
doigts, de nous faire signe: Pas de bruit! Attention, il y a des
momies! La conservation de tout cela, les couleurs vives, la nettet
des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble;
vraiment, on croirait qu'ils ont  peine quitt l'hypoge, les peintres
de ces figures des Tnbres. Tout ce pass vous attire  lui comme un
abme que l'on serait venu regarder de trop prs; il vous cerne et peu 
peu vous matrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il _est
rest le prsent_; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de
la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on
n'avait pas prvu et qui vous a replong trs loin au fond des ges...

Ils aboutissent enfin  quelque chose de vaste, ces couloirs
d'interminable oppression par lesquels nous nous tions faufils
jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se
desserrent, la vote s'lve, et voici la grande salle funraire dont le
plafond bleu, tout sem d'toiles comme un ciel, est soutenu par six
piliers taills  mme le roc; sur les cts s'ouvrent d'autres chambres
o l'lectricit permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas
une large crypte  demi obscure, o l'on devine que le Pharaon doit se
tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et
cet hypoge n'est pas unique; tout le long de la Valle des Rois, des
petites portes--qui n'ont l'air de rien, mais que dnonce aux initis le
Signe de l'Ombre inscrit sur le linteau--conduisent  d'autres
souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs
embches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante
multiplicit de leurs figures murales.--Or, tous ces tombeaux ce matin
taient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver
aprs l'heure, nous rencontrions ici mme, chez Amnophis, un bataillon
Cook!

Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs
nigmes: des scnes du Livre de l'Hads; tout le rituel funraire mis en
images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les diffrents
dmons qu'une me gyptienne risquait de rencontrer en cheminant 
travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe,
qu'il convenait de lui dire, sont rsums en mmento.

Car elle s'en allait, l'me, sous les deux formes simultanes d'une
flamme[9] et d'un pervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appel
Occident, o elle devait se rendre, tait celui o va tomber la lune, o
chaque soir le soleil lui-mme s'abme et s'teint; pays que les vivants
n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils
s'avancent par les sables ou par les mers. Arrive l, dans les
tnbres, l'me effare avait donc  parlementer successivement avec ces
formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle tait juge
digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui
pour rapparatre brillante sur le monde, le matin suivant et les autres
matins jusqu' la consommation des ges: vague survivance dans la
splendeur solaire, continuation sans personnalit, dont on ne saurait
trop dire si elle tait plus dsirable que le non-tre ternel.

  [9] Le Khou, qui s'enfuyait  jamais de notre monde.

  [10] Le Ba, qui pouvait  son gr revenir dans le tombeau.

Ce que, par exemple, il fallait faire durer cote que cote, c'tait le
cadavre, car un certain _double_ du mort continuait d'habiter dans sa
chair sche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, pniblement
consciente. Couch au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces
deux yeux qui taient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe mme
des yeux vides. Parfois aussi, dgag de la momie et de sa bote, il
errait comme fantme dans l'hypoge; pour qu'il pt se nourrir alors,
des amas de viandes momifies sous bandelettes taient au nombre des
mille choses ensevelies  ses cts; on lui laissait aussi du natrum et
des huiles, afin qu'il essayt de se rembaumer si des vers naissaient
dans ses membres. Oh! la persistance de ce _double_, qui tait scell
dans le tombeau, qui avait  s'inquiter de la pourriture, et subissait
sa dure, l, dans l'touffement, l'obscurit et l'absolu silence, sans
rien qui marqut les jours et les nuits, ni les saisons, ni les sicles,
ni les dizaines de sicles indfiniment! Avec une si horrible conception
de la mort, chacun donc en ce temps-l s'absorbait dans la prparation
de sa chambre ternelle.

Or, pour cet Amnophis II, voici  peu prs ce qui advint  son
_double_. Dshabitu de tout bruit, aprs trois ou quatre cents ans de
silence passs l en compagnie de quelques familiers endormis du mme
pesant sommeil, il entendit des coups sourds, l-bas, du ct du puits
perdu: on avait dcouvert l'entre clandestine, on la dmurait! Des
vivants allaient paratre, sans doute des pillards de spultures, venus
pour les dmailloter tous!--Non, mais des prtres d'Osiris, s'avanant
craintifs, en cortge de funrailles. Ils apportaient neuf grands
cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et
autres successeurs inconnus, jusqu' ce roi Setnakht qui gouverna
l'gypte deux sicles et demi aprs lui. Et c'tait pour les mieux
cacher, l, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitt mure.
Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scelles de
nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes tnbres.

Des sicles encore coulrent goutte  goutte,--peut-tre dix, peut-tre
vingt,--avec un silence que ne troublait mme plus le petit grattement
des vers depuis longtemps desschs. Et un jour vint o, du ct de
l'entre, les mmes coups retentirent.--Les voleurs, cette fois! Tenant
des torches, ils se prcipitrent avec des cris, et, sauf dans la bonne
cachette aux neuf cercueils, tout fut saccag, les bandelettes
dchires, les bijoux d'or arrachs du cou des momies. Puis, quand ils
eurent tri leur butin, ils murrent l'entre comme avant, et
repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps
humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblmes
briss.

Encore le silence pendant de longs sicles. Et, de nos jours enfin, le
_double_ plus affaibli, presque inexistant, perut le mme bruit de
pierres descelles  coups de pioche. Cette troisime fois, les vivants
qui entrrent taient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des
hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'tait pour
tout drober, tout, mme les neuf cercueils royaux de la cachette
jusqu'alors inviole. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec
une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient
jusqu' tamiser les balayures et la poussire. Pourtant lui, Amnophis,
qui n'tait dj plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni
bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage de grs. Et depuis ce
jour, condamn  recevoir chaque matin des personnages d'un aspect
trange, il habite seul dans l'hypoge vid, o ne reste plus un tre ni
une chose de son temps.

Ah! cependant si! Nous n'avions pas regard partout. L, dans une des
chambres latrales, des gens couchs, des morts!... Trois cadavres
(momies dmaillotes lors du pillage) gisent cte  cte sur des
guenilles. D'abord une femme--la Reine probablement--dont la chevelure
est dnoue; son profil a gard une ligne exquise; combien elle est
encore jolie! Ensuite, un jeune garon, au tout petit visage de poupe
gristre; il est tondu ras, lui, sauf, du ct droit, cette longue mche
qui dnote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible,
celui-l, avec son air de trouver que la mort est une chose
irrsistiblement drle... Mme il en rit  se tordre, en mordant un coin
de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort.

Oh!... soudain, nuit noire!--et nous restons figs sur place.
L'lectricit partout  la fois vient de s'teindre: en haut, sur terre,
midi a d sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les
heures.

Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amens pousse des
cris, en son fausset de bdouin; mais les matits infinies des parois,
au lieu d'en prolonger les vibrations, les teignent, et d'ailleurs qui
donc pourrait les entendre, des profondeurs o nous sommes? Alors 
ttons, dans cette obscurit absolue il prend sa course, par le couloir
qui remonte. Bruit prcipit de ses sandales, flottement de son burnous,
tout s'loigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la
percevons bientt aussi touffe que si nous tions nous-mmes des
ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas... Mais comment se peut-il
qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux
allums tout prs dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; les
couloirs, aprs notre passage, peut-tre se sont-ils contracts, comme
il arrive pendant l'angoisse des rves; la longue fissure par laquelle
nous nous sommes glisss jusqu'ici, peut-tre s'est-elle referme sur
nous...

Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumire a jailli. Eux, les
trois cadavres n'ont pas profit de ces minutes non surveilles pour
tenter un mouvement agressif: mmes poses et mmes expressions; la
Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son bout de
guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois sicles.

Maintenant le bdouin est redescendu; haletant de sa course, il nous
presse d'aller voir le Roi avant que la lumire s'teigne encore, et
cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte
en pnombre, nous voici donc accouds  regarder. C'est un lieu de forme
ovale, avec une vote d'un noir mortuaire sur laquelle se dtachent des
fresques blanches ou couleur de cendre reprsentant tout un nouveau
registre de dieux et de dmons, les uns sveltes et gains troitement
comme des momies, les autres ayant de grosses ttes et de gros ventres
d'hippopotame. Pos sur le sol, et veill de haut par tant de figures,
un norme sarcophage de pierre est l, tout ouvert, et vaguement on y
distingue un corps humain: le Pharaon!

Au moins nous aurions voulu mieux le voir.--Qu' cela ne tienne: le
bdouin Grand Matre des Crmonies fait jouer un bouton lectrique, et
une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Amnophis, dtaillant avec
une nettet  faire peur les yeux ferms, la grimace du visage et toute
la triste momie. Cet effet de thtre, nous ne nous y attendions pas.

On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant
tout pris, mme sa belle cuirasse  cailles qui lui venait d'un
lointain pays oriental, depuis dj beaucoup de sicles il dort demi-nu
sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est rest,--du mimosa,
reconnaissable encore... Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou
amoureuse peut-tre, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a
plus de trois mille ans...

On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pse toute la
masse crasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire o l'on s'est
faufil par des trous relativement imperceptibles,  la faon des
termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites
partout, et ce mystre des hiroglyphes et des symboles, vous causent
une gne croissante. On en est trop prs et ils sont trop les matres
des issues, ces dieux  tte d'pervier,  tte d'ibis ou de
loup-de-dsert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle
mimique exalte. Et puis on prend conscience d'tre sacrilge devant ce
cercueil sans couvercle, clair si insolemment; le douloureux visage
noirtre,  moiti rong, a l'air de demander grce: Eh bien! oui, l,
ma spulture a t viole et je tombe en poussire. Mais,  prsent que
vous m'avez vu, laissez-moi, teignez cette lampe, ayez piti de mon
nant.

En effet, quelle drision! Avoir mis tant de soins, tant de ruses 
cacher son cadavre, avoir puis des milliers d'hommes au creusement de
ce ddale souterrain, et finir ainsi, la tte sous une lampe lectrique,
pour amuser qui passe!

La piti, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque
veille, et je dis au bdouin: Va, tourne le bouton l-bas, teins,
c'est assez! Alors l'ombre revient au-dessus du front royal, qui
brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage; le fantme du
Pharaon s'vanouit, comme replong aux passs insondables: l'audience
est close.

Et nous, qui pouvons chapper  l'horreur des hypoges, vite remontons
vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque
nous y avons encore droit, pour quelques jours compts!




XVIII

A THBES CHEZ L'OGRESSE


Ce soir, dans le vaste chaos des ruines,  l'heure o le soleil
commenait d'clairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la
ville-momie, celle qui part  angle droit de la ligne des temples
d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin  un lac
sacr, au bord duquel des desses  tte de chatte sont assises en
cnacle, regardant l'eau morte et les lointains du dsert. Elle fut
commence il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-l, par une
belle reine appele Makri[11], et nombre de rois en continurent la
construction pendant une suite de sicles. Des pylnes--qui sont, comme
on sait, les monumentales murailles, en forme de trapze  large base et
toutes couvertes d'hiroglyphes, que les gyptiens plaaient de chaque
ct de leurs portiques ou de leurs avenues--des pylnes la dcoraient
avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables
files de bliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles.

  [11] Aujourd'hui, la momie du bb, du muse du Caire.

Premiers pylnes, qui m'obligent  faire un dtour; ils sont tellement
en ruine que leurs blocs, bouls de toutes parts, ont ferm le passage.
Ici veillaient debout,  droite et  gauche, deux gants en granit rouge
de Syne. Jadis, dans des temps que l'histoire ne prcise plus, on les a
briss l'un et l'autre  hauteur des reins; mais leurs jambes
musculeuses ont gard firement l'attitude de la marche, et chacun, dans
une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec
passion l'emblme de la vie ternelle. Ce granit de Syne est d'ailleurs
si dur que les sicles ne l'altrent point, et, au milieu de cette
droute des pierres, les jarrets des colosses mutils luisent encore
comme si on venait de les polir.

Plus loin, deuximes pylnes, effondrs aussi, et devant lesquels se
tient une range de pharaons.

De tous cts les blocs chavirs ple-mle talent leur dsordre de
choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience 
les ensevelir. Maintenant voici les troisimes pylnes, flanqus de
leurs deux gants en marche, qui n'ont plus ni tte ni paules. Et la
voie, jalonne majestueusement encore par les dbris, continue de s'en
aller vers le dsert.

Quatrimes et derniers pylnes, qui semblent  premire vue marquer
l'extrmit des ruines, l'ore du nant dsertique; effrits,
dcouronns, mais raides et debout, ils ont l'air d'tre poss l si
solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux
colosses qui les gardaient de droite et de gauche sigent sur des
trnes. L'un, celui de l'est, est presque ananti. Mais l'autre, au
contraire, se dtache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de
marbre, sur le fond couleur bise de l'norme pan de mur cribl
d'hiroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve
encore son menton imprieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on
pourrait presque dire son _expression_ mditative devant ce dploiement
de la grande solitude qui parat commencer juste  ses pieds.

Ici pourtant n'tait que la limite des quartiers du dieu Amon; les
enceintes de Thbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me
conduira tout  l'heure chez les desses  tte de chatte se prolonge
beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue  peine
entre sa double range de bliers-sphinx, tout briss et presque
enfouis.

Le jour tombe, et la poussire d'gypte, comme invariablement chaque
soir, commence  ressembler dans les lointains  de la poudre d'or. Je
regarde derrire moi de temps  autre le gant qui m'observe, assis au
pied de son pylne o l'histoire d'un pharaon est grave en un immense
tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute
plus rose, je vois monter davantage,  mesure que je m'loigne, tout
l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de
Thoutmosis et les oblisques, tout le groupement enchevtr de ces
choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais t gales sur
terre.

Les voil qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothose du
soir, ces restes bientt aussi dsagrgs que de vieux ossements, et on
dirait qu'ils demandent grce  la fin, qu'ils sont las d'tre ainsi
sans trve, sans trve,  chaque couchant, colors en fte, comme par
une drision de cet ternel soleil.

C'est dj presque loin derrire moi tout cela; mais l'air est si
limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutt, en
s'loignant, que les temples et les pylnes diminuent, s'abaissent,
rentrent dans la terre. Quant au gant blanc, qui me suit toujours de
son regard sans yeux, le voil rduit aux proportions d'un simple rveur
humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiratique des autres
statues thbaines: les mains sur les genoux, il est l comme un homme
ordinaire qui se serait arrt pour rflchir[12]. Je le connais depuis
des jours,--des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la
transparence de ces nuits d'gypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner
de loin sous la vague lumire des toiles, grand fantme, dans sa pose
contemplative! Et je me sens dj obsd par la continuit de son
attitude  cette entre des ruines, moi qui,  Thbes et mme sur la
terre, aurai pass sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que
la vie consciente m'et t donne, il tait l depuis des temps qui
font frmir; pendant trente-trois sicles environ, les yeux des myriades
d'inconnus qui m'ont prcd le voyaient tout comme le voient mes yeux,
tranquille et blanc  cette mme place, assis devant ce mme seuil, avec
sa tte un peu incline, et son air de penser.

  [12] Statue d'Amnophis III.

Je chemine sans hte, ayant toujours une tendance  m'attarder pour
regarder derrire moi, regarder l'entassement silencieux des palais et
le rveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale,
 la mort quotidienne du soleil.

Et l'heure est dj crpusculaire quand j'arrive chez les desses.

Leur domaine est d'ailleurs tellement dtruit que les sables avaient pu
le recouvrir et le cacher durant vingt sicles; mais on vient de
l'exhumer.

Il n'en reste que des tronons de colonnes, aligns en rangs multiples
sur une vaste tendue de dsert[13]. Pierrailles, boulements et dbris;
je traverse sans m'arrter, et enfin voici le lac sacr, au bord duquel
les grandes chattes sont assises en conciliabule ternel, chacune sur
son trne. Le lac, creus par ordre des Pharaons, se dploie en forme
arque, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se
coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords,
qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de
dcombres o rien ne verdit, et ce qu'on aperoit au del, ce que les
desses attentives regardent, c'est la plaine vide et dsole, o
quelques champs de bl se fondent,  cette heure de crpuscule, avec le
morne infini des sables; le tout ferm  l'horizon par la chane encore
un peu rose des calcaires d'Arabie.

  [13] Le temple de la desse Mout.

Elles sont l, les chattes,--ou, pour plus exactement dire, les lionnes,
car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel
paissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui
fut desse de la guerre et  ses heures desse de la luxure), elles ont
des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses ttes
flines coiffes d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-tre,
elles sont plus inquitantes d'tre ainsi nombreuses et d'tre
pareilles. Elles ne sont pas gantes, comme on aurait pu s'y attendre,
mais de grandeur humaine, faciles donc  emporter ou  dtruire, et cela
encore, si l'on rflchit, augmente l'impression spciale qu'elles
causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol,
comment ont-elles pu rester l, elles, petites personnes si
tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces
trente-trois sicles de l'histoire du monde?...

Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient
troubl le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus
et l'infini silence coutumier les enveloppe comme  la tombe de chaque
nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si dlaiss! Qui
donc, mme en plein jour, songe  venir les voir?

L-bas, dans l'ouest, une envole de poussire, comme un long nuage qui
tranerait, indique le dpart des touristes qui taient accourus en
foule au temple d'Amon, mais qui se htent de rentrer  Louxor pour
dner en smoking autour des tables d'hte. On n'entend mme pas dans le
lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutre de
sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces
desses nombreuses et pareilles, qui peu  peu se sont drapes d'ombre.
Leurs siges tournent le dos aux palais de Thbes, qui commencent d'tre
comme baigns dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser
encore plus  l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance
devant la souverainet de la nuit.

Elles, les desses noires  tte de lionne et  haute coiffure, toujours
assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le
commencement des ges et un gnant sourire aux coins de leurs grosses
lvres de fauves, continuent de regarder, au del du petit lac mort, ce
dsert, qui n'est plus  prsent que de l'immensit confuse, d'un bleu
gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une me, qui
leur serait venue  la longue,  force d'avoir eu si longtemps, si
longtemps, une _expression_ sur le visage...

                                   *

                                 *   *

Il y a l-bas,  l'autre extrmit des ruines, une de leurs soeurs de
plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle
l'ogresse et qui habite seule, embusque debout dans un temple troit.
Parmi les fellahs ou bdouins d'alentour, elle est trs mal fame, ayant
l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se
risquerait volontiers chez elle  cette heure tardive. Au lieu de
rentrer  Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir,
j'irai plutt lui faire visite.

C'est un peu loin, et j'arriverai  nuit close.

D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des
bliers, de nouveau passer aux pieds du gant blanc, qui a pris dj son
air de fantme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la
ville-momie s'paississent et tournent au bleu gristre; puis, franchir
les pylnes que gardent les colosses briss, et pntrer dans les palais
du centre.

C'est l, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec
les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tide encore, 
cause de la chaleur emmagasine dans le jour par les pierres, mais on
sent que l'air se glace.

A un carrefour, surgit une grande forme humaine drape de noir et arme
d'un bton: un bdouin qui rde, un des gardes. Et voici  peu prs le
dialogue chang (traduction libre et concentre):

--Montre-moi ton permis, monsieur.

--Voil!

(Ici nous combinons nos efforts pour clairer le dit permis  la flamme
d'une allumette.)

--C'est bien, je vais t'accompagner.

--Non, je t'en prie.

--Si, ce sera mieux. O vas-tu?

--L-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une
figure de lionne.

--Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu prfres te promener seul.
(Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu
me donneras bien une petite pice quand mme.

Il s'en va. Au sortir des palais, me reste  traverser une tendue de
terrains vagues, o du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tte, plus
de lourdes pierres suspendues, mais le dploiement si lointain d'un ciel
bleu-nuit--o s'allument ce soir par trop de milliers de milliers
d'toiles... Pour les Thbains d'autrefois, cette belle vote, toujours
scintillante de poudre de diamant, n'pandait sans doute que de la
srnit dans les mes. Et pour nous, _qui savons, hlas!_ c'est au
contraire le champ de la grande pouvante, c'est ce que, par piti, il
et mieux valu ne pas laisser  porte de nos yeux: l'incommensurable
vide noir o les univers, en frnsie de tourbillonnement, tombent comme
une pluie, se heurtent, s'anantissent, et se recommencent pour les
ternits nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus
tolrable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de
silence tout jonch de ruines... De plus en plus le froid vous
pntre,--ce lugubre froid des tendues sidrales dont rien, dirait-on,
ne vous garantit plus, tant cette atmosphre limpide semble rarfie,
presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes
dessches qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit
crpitant que fait chez nous le sol un peu gel pendant les nuits
d'hiver.

J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent,
blanchtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin prs de
l'enceinte de Thbes, c'est l, et vraiment,  une heure pareille, on a
l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolmaques, de petits
vestibules, de petites cours, o une vague lueur bleue permet de se
conduire. Rien ne bouge; pas mme l'envole d'un oiseau de nuit; un
absolu silence, amplifi terriblement par la prsence du dsert que l'on
sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres
massives, ayant chacune son entre  part; je sais que les deux
premires sont vides. C'est dans la troisime que l'ogresse habite;
pourvu qu'elle ne soit pas dj partie pour ses chasses nocturnes  la
chair humaine!... Nuit noire chez elle, o j'entre  ttons. Vite, la
flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien l, seule, et debout,
presque plaque contre la paroi du fond, o la petite lueur fait danser
l'ombre affreuse de sa tte. L'allumette teinte, je lui en brle
irrvrencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde
mchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas  dire, elle est terrifiante.
En granit noir, comme ses soeurs assises au bord du triste lac, mais
bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme
dlicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Trs chaste
d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus  longue tige, mais
par un contre sens qui droute et qui glace, ses paules dlicates
supportent la monstruosit d'une grosse tte de lionne. Les pans de son
bonnet retombent de chaque ct de ses oreilles jusque sur sa gorge, et
un large disque de lune le surmonte, pour surcrot de mystrieux
apparat. Son regard mort donne  la frocit de son visage quelque chose
d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans piti comme sans
plaisir, dvorante  la manire de la Nature et  la manire du Temps;
ainsi peut-tre l'entendaient ces initis de l'antique gypte qui, pour
le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.

Dans le rduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple
isol o elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tte trop
norme, son menton qui avance et sa haute coiffure de desse,--on est
forcment tout prs d'elle. En la touchant, la nuit, on s'tonne de la
trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser
sur soi l'insoutenable regard mort.

Pendant le tte--tte, involontairement, on songe aussi aux alentours,
 ces ruines dans ce dsert,  ce nant partout,  ce froid sous ces
toiles... Or, ce summum du doute, de la dsesprance et de la terreur,
que dgage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve
confirm, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette
divinit-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour
recevoir ironiquement toute humaine prire: un rigide pouvantail de
granit au sourire implacable, au masque dvorateur.




XIX

LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE


Huit annes et une ligne de chemin de fer ont suffi  accomplir sa
mtamorphose.

C'tait, dans la Haute-gypte, aux confins de la Nubie, une humble
petite ville o l'on frquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer,
d'lgance, mme de confort.

Non qu'elle ft dnue de pittoresque ou d'intrt historique, bien au
contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique quatoriale, se
dversait auprs, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse
cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain,
pour se diviser entre des lots de frache verdure o des bois de
palmiers balanaient leurs plumets au vent.

Il y avait alentour quantit de temples antiques, d'hypoges, de ruines
romaines, de ruines d'glises des premiers sicles chrtiens; la terre
tait pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce
lieu--dlaiss depuis des ges et endormi en Islam sous la garde de sa
mosque blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde.

Et enfin, dans le dsert tout proche, l'histoire ancienne avait t
crite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en
hiroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'tranges
blocs de granit bleu, de granit rose, pars au milieu des sables et
affectant des formes de monstres antdiluviens.

                                   *

                                 *   *

Oui, mais il fallait que tout cela ft coordonn, mis au point, et
surtout rendu accessible aux dlicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui
donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de dcembre  mars, Assouan
(c'est le nom de l'heureuse localit dont il s'agit) a une season
presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.

Ds que l'on approche, les grands htels rigs de tous cts, mme dans
les lots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de
leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions
un peu rapides, il est vrai, pltre et torchis, mais rappelant toutefois
ces gracieux palaces dont la Compagnie des Wagons-Lits a dot
l'univers. Et combien ngligeable maintenant, combien crase par la
hauteur de leurs faades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses
maisonnettes blanchies  la chaux et son minaret enfantin.

De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus  Assouan; la
tutlaire Albion a sainement jug qu'il valait mieux faire le sacrifice
de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrter
les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maonnerie
qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of
very different nature and degree_ (_sic_).

De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frotts de
posie, comme chacun sait--ont dsir perptuer le souvenir en donnant
son nom  un htel de cinq cents chambres tabli par leurs soins en face
de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil
a bouillonn durant tant de sicles. Cataract Hotel, cela fait encore
illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tte de
papier  lettres.

Cook and Son (Egypt Limited) ont mme compris qu'il serait original de
donner  leur tablissement un certain cachet d'Islam, et la salle 
manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander
l'impossible) l'intrieur d'une des mosques de Stamboul;  l'heure du
luncheon rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes
coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des
deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimul entonne la Mattchiche.

Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a lev d'une
dizaine de mtres le niveau des eaux en amont, et noy du mme coup une
certaine le de Phil qui passait  tort pour une des merveilles du
monde,  cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre
nous, on peut dire que la Bonne Desse tait bien un peu suranne de nos
jours; elle et ses mystres avaient fait leur temps. Du reste, pour les
personnages au caractre chagrin qui regretteraient la disparition de ce
lieu, on a song  en perptuer le souvenir comme celui de la cataracte:
de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de
l'le et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.

Oh! ce quai d'Assouan, dj si britannique par le bon ordre, par la
correction, rien de plus soign ni de plus aimable! Il y a d'abord le
chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en
vert-feuillage, y jette son bruit entranant et sa joyeuse fume.
D'un ct s'alignent les htels; les boutiques, toutes 
l'europenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses dark rooms 
l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent  emporter d'ici
les portraits de leurs compagnons de voyage groups avec esprit devant
quelque clbre hypoge.

Et puis beaucoup de cafs, o le whisky est d'excellente marque; je dois
dire, pour rendre justice au rsultat de _l'entente cordiale_, que l'on
y voit aussi, aligns en quantits notables sur les tagres, les
produits de ces grands philanthropes franais auxquels notre gnration
ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront
fait  son estomac et  son cerveau: le lecteur le devine sans doute,
j'ai nomm Pernod, Picon et Cusenier.

Peut-tre les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres nagure,
en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la
nouveaut, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer,
entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement
tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire  la propagation de nos
ides, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale,
un prcieux pionnier d'avant-garde: toute race lgrement dprime par
l'abus de nos apritifs devient plus souple, plus facile  pousser
ensuite dans la vritable voie du progrs et des liberts...

Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, dfilent avec
animation de continuelles thories de voyageuses, habilles  ravir,
comme on ne sait vraiment le faire qu'aprs un stage chez Cook and Son
(Egypt Limited). Et, le long du Nil,  l'ombre de jeunes arbres plants
en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirs au cordeau
se dfendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis
dont les chiens, hlas! ne sont que trop coutumiers.

L, du reste, tout est numrot, tiquet, les nes, les niers, les
stations o ils ont le droit de se tenir: _Stand for six
donkeys._--_Stand for ten_, etc. De trs avenants chameaux, munis de
selles d'amazone, attendent aussi  leurs places respectives, et nombre
de dames Cook, mticuleuses sur la question couleur locale mme
lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se
superposent volontiers quelques instants  l'un de ces vaisseaux du
dsert.

Et, tous les cinquante mtres, un agent de police, rest gyptien par le
visage, bien que dj Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son
oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple,
qu'un onzime bourricot ost prendre place dans un stand pour dix qui
serait dj au complet.

Certains esprits enclins  la critique pourraient les juger un peu
prompts  malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au
contraire et si prts  se dpenser en indications obligeantes ds que
s'adresse  eux quelque voyageur coiff d'un casque de lige; mais c'est
en vertu de ce principe logique, quitable, descendu tacitement jusqu'
eux des hauteurs de l'administration nouvelle,  savoir que l'gypte
d'aujourd'hui est bien moins aux gyptiens qu'aux nobles trangers venus
pour y brandir le flambeau de la civilisation.

Le soir, aprs la nuit tombe, les voyageurs de vritable
respectability ne quittent pas les brillants dining-saloons des
htels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les toiles. C'est 
ce moment que l'on peut apprcier combien sont devenus hospitaliers
certains indignes: si, dans une minute de mlancolie, on se promne
seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accost par
quelqu'un d'entre eux qui, se mprenant sur la cause de ce vague 
l'me, s'empresse  vous offrir, avec une touchante ingnuit, de vous
prsenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.

Dans les autres villes, restes purement gyptiennes, les gens ne
pratiqueraient jamais cet excs d'affabilit et de belles manires, d
sans nul doute  notre bienfaisant contact.

Assouan possde aussi son petit bazar oriental, un peu improvis, un peu
neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manqut
aux touristes.

Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mres, sous les
arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon got, et les
dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des
trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaills et
naturaliss avec art, les derniers crocodiles d'gypte qui, surtout en
fin de saison, restent  des prix avantageux.

                                   *

                                 *   *

Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par
l'volution.

D'abord les fellahines, drapes de voiles noirs, qui tout le jour
viennent y puiser l'eau prcieuse, renonant  ces fragiles amphores de
terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes
avaient fort abus dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par
d'ex-bidons  ptrole en fer-blanc, mis  leur disposition par la
bienveillance des grands htels; elles les portent d'ailleurs sur la
tte avec dsinvolture, comme autrefois ces poteries dmodes, et sans
perdre en rien leur galbe de tanagra.

Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent
ici, car Assouan a le privilge d'tre tte de ligne, et leurs sifflets,
leurs moteurs  roue, leurs dynamos pour l'lectricit mnent du matin
au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher  ces btiments
de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses
de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donn des
appellations si notoirement gyptiennes, qu'il n'y a plus rien  dire:
ils se nomment _Sesostris_, _Amnophis_, ou _Ramss The Great_.

Ce sont enfin les barques  l'aviron qui promnent sans trve les
voyageurs de l'une  l'autre rive. Tant que la season bat son plein,
on les pavoise d'une quantit de petits drapeaux en cotonnade rouge ou
mme en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter
tout le temps des chansons indignes, que rythme un joueur de derboucca
assis  la proue; de plus ils ont appris  pousser ce cri, d'une si
noble envole, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur
enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce
que cela fait bien, pour couper ces mlopes arabes qui risqueraient
sans cela de verser dans la monotonie.

                                   *

                                 *   *

Mais le triomphe d'Assouan, c'est son dsert, qui commence l tout de
suite, ds que finit le gazon bien ratiss de son dernier square; un
dsert qui,  part les voies ferres et les poteaux tlgraphiques, a
tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleverses en chaos,
les horizons vides,--tout, moins l'immensit et l'infinie solitude,
moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu dsirable. On
s'tonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement
numrotes  la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou
bien marques de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore
(_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.

Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le
_luncheon_, toutes les dames en casque de lige et lunettes bleues
(_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_)
s'grnent dans ces solitudes apprivoises  leur usage, avec autant de
scurit qu' Trafalgar Square ou  Kensington Garden. Et il n'est pas
rare de voir l'une d'elles se diriger isolment, un livre  la main,
vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le
grand 364 si l'on prfre--qui semblait lui faire signe avec son
tiquette blanche, d'une faon presque malsante mme, dirait un
observateur non initi...

Que les familles se rassurent toutefois: malgr ces gros numros d'un
premier aspect un peu quivoque, rien de rprhensible ne saurait se
passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pice, sans la
moindre lzarde par o l'inconduite trouverait  se faufiler. Non, tout
simplement les chiffres et les croix dsignent les blocs dcors
d'hiroglyphes et correspondent  un chaste catalogue o chaque
inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus dcents.

Cet ingnieux tiquetage des cailloux du dsert est d  l'initiative
d'un gyptologue anglais.




XX

LA MORT DE PHIL


Au sortir d'Assouan, la dernire maison tourne, voici tout de suite le
dsert. Et le soir tombe, un soir de fvrier qui s'annonce trs froid
sous un trange ciel couleur de cuivre.

C'est incontestablement le dsert, oui, avec son chaos de granit et de
sable, avec ses tons roux, sa couleur de bte fauve. Mais il y a les
poteaux d'un tlgraphe et les rails d'une ligne ferre qui le
traversent de compagnie, pour aller se perdre  l'horizon vide. Et puis,
combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener l en toute
scurit, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai
pris  l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Dsert qui garde encore les
aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqu, apprivois 
l'usage des touristes et des dames.

D'abord d'immenses cimetires, en plein sable,  l'ore de ces
quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetires, de toutes les poques de
l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les
stles chrtiennes des premiers sicles s'y miettent cte  cte,
au-dessus des hypoges pharaoniques. Le crpuscule aidant, toutes ces
ruines des morts et tous les blocs des granits pars se mlent en
groupements tristes, dtachant de fantastiques silhouettes brunes sur le
cuivre ple du ciel: arceaux briss, dmes qui penchent, rochers qui se
dressent comme de hauts fantmes...

Ensuite, cette rgion des tombes une fois franchie, les granits seuls
jonchent l'tendue, des granits auxquels l'usure des sicles a donn des
formes de grosses btes rondes; par places, ils ont t jets les uns
sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils
gisent isols parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de
quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le tlgraphe; par la
magie du crpuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des
soirs d'gypte, qui, l'hiver, ressemblent  de froides coupoles de
mtal; voici que l'on a conscience enfin d'tre vraiment au seuil de ces
profondes dsolations arabiques dont aucune barrire, aprs tout, ne
vous spare; n'tait toujours l'invraisemblance de cette voiture qui
vous emmne, on prendrait maintenant au srieux ce dsert-l, car en
somme il n'a point de limites.

Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous l-bas,
apparaissent des feux, qui dj s'allument dans le jour mourant. Bien
clatantes, ces lumires pour tre celles de quelque campement
d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt:
Chlal! dit-il.

Chlal, le nom de ce village, au bord de l'eau, o l'on prend une barque
pour aller  Phil.--Horreur! ce sont des lampes lectriques!... Et
Chlal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis
d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
lesquels, parat-il, la civilisation europenne ne saurait dcemment
s'implanter dans un pays neuf.

L'embarcadre pour Phil. Quantit de barques sont l prtes, car les
touristes, allchs par maintes rclames, affluent maintenant chaque
hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrmentes 
profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque rgate sur la
Tamise; il faut donc subir ces pavois de fte foraine,--et nous partons
avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent  la
cadence des rames.

On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprgn de froide
lumire. Nous sommes dans un grand dcor tragique, sur un lac environn
d'une sorte d'amphithtre terrible que dessinent de tous cts les
montagnes du dsert.

C'tait au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait
jadis, formant des lots frais, o l'ternelle verdure des palmiers
contrastait avec ces hautes dsolations riges alentour comme une
muraille. Aujourd'hui,  cause du barrage tabli par les Anglais,
l'eau a mont, mont, ainsi qu'une mare qui ne redescendrait plus; ce
lac, presque une petite mer, remplace les mandres du fleuve et achve
d'engloutir les lots sacrs. Le sanctuaire d'Isis,--qui trnait l
depuis des millnaires au sommet d'une colline charge de temples, de
colonnades et de statues--merge encore  demi, seul et bientt noy
lui-mme; c'est lui qui apparat l-bas, pareil  un grand cueil, 
cette heure o la nuit commence de confondre toutes choses.

Nulle part ailleurs que dans la Haute-gypte les soirs d'hiver n'ont ces
transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres;  mesure que la
lumire s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant
mtallique; le znith devient brun comme un gigantesque bouclier
d'airain, tandis que le couchant seul persiste  rester jaune, en
plissant jusqu' une presque blancheur de laiton, et l-dessus les
montagnes du dsert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une
nuance de sienne brle. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie
contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avanons pniblement
sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maonnerie
anglaise, invisible au lointain, mais devine et rvoltante; lac
sacrilge, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles
des ruines sans prix: temples des dieux de l'gypte, glises des
premiers sicles chrtiens, stles, inscriptions et emblmes. C'est
au-dessus de ces choses que nous passons, fouetts au visage par des
embruns, par l'cume de mille petites lames mchantes.

Nous approchons de ce qui fut l'le sainte. Par places, des palmiers,
dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir,
montrent encore leur tte, leurs plumets mouills, donnant des aspects
d'inondation, presque de cataclysme.

Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons  ce kiosque de
Phil, reproduit par les images de tous les temps, clbre  l'gal du
Sphinx ou des Pyramides. Il s'levait jadis sur un pidestal de hauts
rochers, et les dattiers balanaient alentour leurs bouquets de palmes
ariennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent
isolment de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans
l'eau  l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec
notre barque,--et c'est un port bien trange, dans sa somptuosit
antique; un port d'une mlancolie sans nom, surtout  cette heure jaune
du crpuscule extrme, et sous ces rafales glaces que nous envoient
sans merci les proches dserts. Mais combien il est adorable ainsi, le
kiosque de Phil, dans ce dsarroi prcurseur de son boulement! Ses
colonnes, comme poses sur de l'instable, en deviennent plus sveltes,
semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de
pierre: tout  fait kiosque de rve maintenant, et que l'on sent si prs
de disparatre  jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...

Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque
jour, et que des teintes de cuivre moins ples se rallument au ciel.
Aprs le coucher des soleils d'gypte, quand on croit que c'est fini,
souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de
l'air, avant que tout s'teigne. Prs de nous, sur ces fts lancs qui
nous environnent, les nuances rougetres font semblant de revenir, et de
mme l-bas, sur ce temple de la desse, dress en cueil au milieu de
la petite mer que le vent couvre d'cume.

Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et
envahissante, parmi les palmiers noys, fait un dtour, afin de nous
conduire au temple par le chemin que prenaient  pied les plerins du
vieux temps, par la voie nagure encore magnifique, borde de colonnades
et de statues. Entirement engloutie aujourd'hui, cette voie-l, que
l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles ranges de colonnes,
l'eau nous porte  la hauteur des chapiteaux, qui mergent seuls et que
nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps,
semble-t-il, dans cette sorte de Venise dserte, qui va s'crouler,
plonger et tre oublie.

Le temple. Nous sommes arrivs. Au-dessus de nos ttes se dressent les
normes pylnes, orns de personnages en bas-relief: une Isis gante qui
tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinits au geste
de mystre. La porte, qui s'ouvre dans l'paisseur de ces murailles, est
basse, d'ailleurs  demi noye, et donne sur des profondeurs dj trs
en pnombre. Nous entrons  l'aviron dans le sanctuaire. Et, ds que
notre barque a pass au-dessus du seuil sacr, les bateliers
interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on
leur a appris  l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh!
l'effet de profanation grossire et imbcile que cause ce hurlement de
la joie anglaise,  l'instant o nous pntrions l, le coeur serr par
tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont
t dplacs et ne recommenceront pas; peut-tre mme, au fond de leur
me nubienne, nous savent-ils gr de leur avoir impos silence. Il fait
plus sombre l dedans bien que ce soit  ciel ouvert, et le vent glac
siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidit
pntrante,--humidit d'importation, bien inconnue autrefois dans ce
pays avant qu'on l'et inond. Nous sommes dans la partie du temple non
couverte, celle o venaient s'agenouiller les fidles. La sonorit des
granits alentour exagre le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et
c'est si droutant de ramer et de flotter entre ces deux murs o jadis
pendant des sicles les hommes se sont prosterns le front contre les
dalles!...

L'obscurit dcidment nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut
pousser la barque  toucher les murailles pour distinguer encore les
hiroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravs finement comme au
burin. Tout cela, min depuis quatre ans bientt par l'inondation, a
dj pris  la base cette triste teinte noirtre que l'on voit aux vieux
palais vnitiens.

Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant
plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les
colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout  coup le bruit d'une chute
pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculpte qui
vient de plonger  son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en
dessous celles dj disparues, et les temples dj engloutis, et les
vieilles glises coptes, et la ville des premiers sicles
chrtiens,--tout ce qui fut jadis l'le de Phil, la perle de
l'gypte, l'une des merveilles du monde.

On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe o pour attendre la
lune. Au fond de cette premire salle  air libre, s'ouvre une porte qui
donne dans de la nuit paisse: c'est le saint des saints, lourdement
plafonn de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que
l'eau n'ait pas atteinte, et l nous pouvons mettre pied  terre. Nos
pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux
s'envolent. Profondes tnbres; le vent et l'humidit nous glacent.
Trois heures  passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu
serait mortel; plutt retournons  Chlal, nous mettre  l'abri dans un
bouge quelconque.

                                   *

                                 *   *

Un cabaret de l'horrible village,  la lueur d'une lampe lectrique. Il
empeste l'absinthe, ce cabaret du dsert. On s'y chauffe  un brasero
fumeux. Il a t bti htivement avec du zinc de botes  conserves,
avec des dbris de caisses  whisky, et, pour orner les murs, le patron,
qui est un vague Maltais, a coll partout des images dcoupes dans nos
journaux europens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des
Nubiens, des Arabes s'y succdent sans trve, demandant  boire, et on
leur vend nos alcools  pleines verres: ouvriers des usines nouvelles,
qui taient jadis des tres de sant et de plein air, mais qui ont dj
la figure fltrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec
une expression malheureuse et mauvaise.

                                   *

                                 *   *

Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans
notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste cueil
qu'est aujourd'hui Phil. Le vent est tomb avec la nuit, comme il
arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au
lugubre ciel jaune a succd un ciel bleu-noir, infiniment lointain, o
scintillent par myriades les toiles d'gypte.

Une grande lueur  l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas
sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite trs lumineuse, au
milieu de cette sorte de bue en aurole que lui fait ici l'ternelle
poussire des sables.

Bercs toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes
revenus dans le kiosque sans base, un grand disque claire dj toutes
choses, en discrte splendeur; au gr des alles et venues de notre
barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil,
entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archasme, dont l'image se
ddouble dans l'eau maintenant calme.--Plus que jamais, kiosque de
rve, kiosque d'antique magie...

Pour retourner chez la desse, nous suivons une seconde fois la voie
noye entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui mergent
comme une srie de petits rcifs. Dans la salle  ciel ouvert qui est
l'avant-temple, l'obscurit persiste encore entre les granits
souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon
plaisir de la lune; sitt qu'elle sera assez haute pour plonger ici,
nous y verrons clair.

Cela dbute par une lueur rose, au sommet des pylnes. Et puis cela
devient comme un triangle lumineux, trs nettement coup, qui grandit
peu  peu sur l'immense paroi et tend  descendre vers la base du
temple, nous rvlant par degrs la prsence intimidante des
bas-reliefs, les dieux, les desses, les hiroglyphes, les cnacles de
personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls;
tout un monde de fantmes vient d'tre voqu autour de nous par la
lune, fantmes petits ou trs grands, qui se dissimulaient l dans
l'ombre, et qui tout  coup se sont mis  causer  la muette, sans
troubler le profond silence, rien qu' l'aide de mains expressives et de
doigts levs. Maintenant commence  paratre aussi l'Isis
colossale,--celle qui est inscrite  gauche du portique par o l'on
entre: d'abord sa tte fine, casque d'un oiseau et surmonte d'un
disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras
qui se lve pour faire on ne sait quel mystrieux geste indicateur;
enfin la nudit svelte de son torse, et ses hanches serres dans une
gaine... La voil bientt tout entire sortie de l'ombre, la desse...
Mais il semble qu'elle s'tonne et s'inquite de voir  ses pieds--au
lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans--sa propre
image, un reflet d'elle-mme qui s'allonge, qui s'allonge, renvers dans
de l'eau...

Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isol dans
un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funbre, encore des
choses qui s'boulent, de prcieuses pierres qui se dsagrgent, qui
tombent,--et alors,  la surface de l'eau, mille cernes concentriques se
forment et se dforment, jouent  se poursuivre, ne finissent plus de
troubler ce miroir, encaiss dans les granits terribles, o l'Isis se
regardait tristement...

                   *       *       *       *       *

_P.S._--La noyade de Phil vient, comme on sait, d'augmenter de
soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres
environnantes. Encourags par ce succs, les Anglais vont, l'anne
prochaine, lever encore de six mtres le barrage du Nil; du coup, le
sanctuaire d'Isis aura compltement plong, la plupart des temples
antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fivres infecteront
le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de
coton!...




TABLE


                                                    Pages
      I.--MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX        1
     II.--LA MORT DU CAIRE                             15
    III.--MOSQUES DU CAIRE                            31
     IV.--LE CNACLE DES MOMIES                        45
      V.--UN CENTRE D'ISLAM                            67
     VI.--CHEZ LES APIS                                85
    VII.--BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT                 103
   VIII.--CHRTIENS ARCHAQUES                        119
     IX.--LA RACE DE BRONZE                           135
      X.--LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON                   149
     XI.--LA DCHANCE DU NIL                         171
    XII.--CHEZ LA DESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE     189
   XIII.--LOUXOR MODERNIS                            207
    XIV.--SOIR DE VINGTIME SICLE A THBES           227
     XV.--A THBES, LA NUIT                           243
    XVI.--THBES AU SOLEIL                            261
   XVII.--UNE AUDIENCE D'AMNOPHIS II                 277
  XVIII.--A THBES CHEZ L'OGRESSE                     305
    XIX.--LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE               323
     XX.--LA MORT DE PHIL                            339




IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.

10734-1-21






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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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