Project Gutenberg's Les sentiers dans la montagne, by Maurice Maeterlinck

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Title: Les sentiers dans la montagne

Author: Maurice Maeterlinck

Release Date: September 12, 2020 [EBook #63187]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SENTIERS DANS LA MONTAGNE ***




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  MAURICE MAETERLINCK

  LES SENTIERS
  DANS LA MONTAGNE

  QUINZIME MILLE

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1919
  Tous droits rservs.

  _Copyright in the United States of America by Dodd,
  Mead and Co, Inc., 1919. All rights reserved._




OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK

EUGNE FASQUELLE, diteur

DANS LA BIBLIOTHQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME

  La Sagesse et la Destine (69e mille)                           1 vol.
  La Vie des Abeilles (83e mille)                                 1 vol.
  Le Temple Enseveli (28e mille)                                  1 vol.
  Le Double Jardin (22e mille)                                    1 vol.
  L'Intelligence des Fleurs (36e mille)                           1 vol.
  La Mort (50e mille)                                             1 vol.
  Les Dbris de la Guerre (17e mille)                             1 vol.
  L'Hte Inconnu (23e mille)                                      1 vol.


THTRE

  Thtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse,
    Les Aveugles_                                               3 fr. 50
      Tome II.--_Pellas et Mlisande_ (1892), _Alladine et
    Palomides_ (1894), _Intrieur_ (1894), _La Mort de
    Tintagiles_ (1894)                                          3 fr. 50
      Tome III.--_Aglavaine et Slysette_ (1896), _Ariane
    et Barbe-bleue_ (1901), _Soeur Batrice_ (1901)             3 fr. 50
  Joyzelle, pice en 5 actes (13e mille)                        3 fr. 50
  Monna Vanna, pice en 3 actes (12e mille)                     2 fr.  
  Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,
    livret (musique de Henry Fvrier) (9e mille)                1 fr.  
  L'Oiseau Bleu, ferie en 6 actes et 12 tableaux (40e Mille)   3 fr. 50
  La Tragdie de Macbeth, de W. Shakespeare.
    Traduction nouvelle avec une _Introduction_ et des
    _Notes_ (6e mille)                                          3 fr. 50
  Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille)                 3 fr. 50


CHEZ DIVERS DITEURS

  Le Trsor des Humbles (96e dition). (Mercure de France)      3 fr. 50
  Serres Chaudes (posies). (Lacomblez, dit.)                  3 fr.  
  L'Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l'Admirable,
    traduit du flamand et prcd d'une Introduction.
    (Lacomblez, dit.)                                          5 fr.  
  Les Disciples  Sas et les Fragments de Novalis, traduits
    de l'allemand et prcds d'une Introduction.
   (Lacomblez, dit.)                                           5 fr.  
  Album de douze Chansons. (Stock, dit.)                      _puis._




IL A T TIR DE CET OUVRAGE

_20 exemplaires numrots sur papier du Japon_;

_80 exemplaires numrots sur papier de Hollande_




LES SENTIERS

DANS LA MONTAGNE




I

LA PUISSANCE DES MORTS


Dans un petit livre qui est une sorte d'trange chef-d'oeuvre: _la Ville
enchante_, une romancire anglaise, Mrs Oliphant, nous montre les morts
d'une ville de province qui tout  coup, indigns de la conduite et des
moeurs de ceux qui habitent la cit qu'ils fondrent, se rvoltent,
envahissent les maisons, les rues et les places publiques, et sous la
pression de leur multitude innombrable, toute-puissante quoique
invisible, refoulent les vivants, les poussent hors des portes, et
faisant bonne garde, ne leur permettent de rentrer dans leurs murs
qu'aprs qu'un trait de paix et de pnitence a purifi les coeurs,
rpar les scandales et assur un avenir plus digne.

Il y a sans nul doute sous cette fiction, qui nous semble pousse un peu
loin, parce que nous ne voyons que les ralits matrielles et
phmres, une grande vrit. Les morts vivent et se meuvent parmi nous
beaucoup plus rellement et plus efficacement que ne le saurait peindre
l'imagination la plus aventureuse. Il est fort douteux qu'ils restent
dans leurs tombes. Il parat mme de plus en plus certain qu'ils ne s'y
laissrent jamais renfermer. Il n'y a sous les dalles o nous les
croyons prisonniers qu'un peu de cendres qui ne leur appartiennent plus
qu'ils ont abandonnes sans regrets et dont, probablement, ils ne
daignent plus se souvenir. Tout ce qui fut eux-mmes demeure parmi nous.
Sous quelle forme, de quelle faon? aprs tant de milliers, peut-tre de
millions d'annes, nous ne le savons pas encore, et aucune religion n'a
pu nous le dire avec une certitude satisfaisante, bien que toutes s'y
soient vertues; mais on peut,  de certains indices, esprer de
l'apprendre.

                                   *

                                 *   *

Sans considrer davantage une vrit puissante mais confuse qu'il est
pour l'instant impossible de prciser ou de rendre sensible, tenons-nous
 ce qui n'est pas contestable. Comme je l'ai dit ailleurs, quelle que
soit notre foi religieuse, il est en tout cas un lieu o nos morts ne
peuvent pas prir, o ils continuent d'exister aussi rellement et
parfois, plus activement que lorsqu'ils taient dans la chair: c'est en
nous que se trouve cette vivante demeure et ce lieu consacr qui pour
ceux que nous avons perdus devient le paradis ou l'enfer selon que nous
nous rapprochons ou nous loignons de leurs penses et de leurs voeux.

Et leurs penses et leurs voeux sont toujours plus hauts que les ntres.
C'est donc en nous levant que nous irons  eux. Nous devons faire les
premiers pas; ils ne peuvent plus descendre, tandis qu'il nous est
toujours possible de monter; car les morts, quels qu'ils aient t dans
leur vie, deviennent meilleurs que les meilleurs d'entre nous. Les moins
bons, en dpouillant leur corps, ont dpouill ses vices, ses
petitesses, ses faiblesses qui abandonnent bientt notre mmoire aussi;
et l'esprit seul demeure qui est pur en tout homme et ne peut vouloir
que le bien. Il n'y a pas de mauvais morts, parce qu'il n'y a pas de
mauvaises mes. C'est pourquoi,  mesure que nous nous purifions, nous
redonnons la vie  ceux qui n'taient plus et transformons en ciel notre
souvenir qu'ils habitent.

                                   *

                                 *   *

Et ce qui fut toujours vrai de tous les morts, l'est bien davantage
aujourd'hui que les meilleurs seuls sont choisis pour la tombe. Dans la
rgion que nous croyons souterraine, que nous appelons le royaume des
ombres et qui est en ralit la rgion thre et le royaume de la
lumire, il y a eu des perturbations aussi profondes que celles que nous
avons prouves  la surface de notre terre. Les jeunes morts l'ont
envahie de toutes parts; et, depuis l'origine de ce monde, ne furent
jamais aussi nombreux, aussi pleins de force et d'ardeur. Alors que dans
le cours habituel des annes, le sjour de ceux qui nous quittent ne
recueille que des existences lasses et puises, il n'en est pas un seul
dans cette foule incomparable qui, pour reprendre l'expression de
Pricls, ne soit sorti de la vie au plus fort de la gloire. Il n'en
est pas un seul qui ne soit, non pas descendu mais mont vers la mort,
tout couvert du plus grand sacrifice que l'homme puisse faire  une ide
qui ne peut pas mourir. Il faudrait que tout ce que nous avons cru
jusqu' ce jour, tout ce que nous avons tent d'atteindre par del
nous-mmes, tout ce qui nous a levs au point o nous sommes, tout ce
qui a surmont les mauvais jours et les mauvais instincts de la nature
humaine, n'et t qu'illusions et mensonges, pour que de tels hommes,
un tel amas de mrite et de gloire, fussent rellement anantis, 
jamais disparus,  jamais inutiles et sans voix,  jamais sans action,
sur un monde auquel ils ont donn la vie.

                                   *

                                 *   *

Il est  peine possible qu'il en soit ainsi au point de vue de la
survivance extrieure des morts; mais il est absolument certain qu'il en
est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mmes. Ici rien
ne se perd et personne ne prit. Nos souvenirs sont aujourd'hui peupls
d'une multitude de hros frapps dans la fleur de leur ge et toute
diffrente de la ple cohorte alanguie de nagure, presque uniquement
compose de malades et de vieillards qui dj n'taient plus avant que
de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de
nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais
comme dans la plus sombre chaumire, vit et rgne un jeune mort dans
l'clat de sa force. Il emplit d'une gloire qu'elle n'et jamais os
rver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa prsence constante,
imprieuse et invitable, y rpand et y entretient une religion et des
penses qu'on n'y connaissait point, consacre tout ce qui l'environne,
force les yeux  regarder plus haut et l'esprit  ne plus redescendre,
purifie l'air qu'on y respire, les propos qu'on y tient et les ides
qu'on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n'en avait eu
d'exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relve tout un peuple.

                                   *

                                 *   *

De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi fconde et
moins prcaire que la vie. Il est terrible que cette exprience ait t
faite, car c'est la plus impitoyable et la premire en masses aussi
normes que l'humanit ait subie; mais  prsent que l'preuve est
passe, on en recueillera bientt les fruits les plus inattendus. On ne
tardera pas  voir s'largir les diffrences et diverger les destines
entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et
celles qui en furent prives, et l'on constatera avec tonnement que
celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gard leur richesse et
leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des
gains o se perd l'avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient
remplacer et dont la pense fait des choses que les corps ne peuvent
accomplir. Il est des morts dont l'lan dpasse la mort et retrouve la
vie; et nous sommes presque tous  cette heure les mandataires d'un tre
plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous.
Avec tous ceux qui l'accompagnent, il sera notre juge, s'il est vrai que
les morts psent l'me des vivants et que de leur sentence dpend notre
bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c'est la premire
fois depuis que l'histoire nous rvle ses malheurs que l'homme sent
planer au-dessus de sa tte et parler dans son coeur une telle multitude
de tels morts.




II

MESSAGES D'OUTRE-TOMBE


Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les
plus considrables de ce temps. Il est en outre l'un des chefs les plus
anciens et les plus actifs de la clbre _Society for Psychical
Research_, fonde en 1882, qui depuis trente-sept ans s'applique 
tudier avec une rigueur scientifique irrprochable, tous les phnomnes
merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours
troubl et troublent encore l'humanit. A ct de ses travaux
scientifiques, dont je ne parle pas, n'ayant pas qualit pour les juger,
il est l'auteur de livres extrmement remarquables; entre autres:
_l'Homme et l'Univers_, _l'ther de l'Espace_, _la Survivance humaine_,
o les spculations mtaphysiques les plus hautes et les plus hardies
sont sans cesse contrles par le bon sens le plus prudent, le plus
avis, le plus inbranlable.

Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant
positif et pratique, rompu aux mthodes scientifiques qui ne lui
permettent pas aisment de s'garer, qui est en un mot l'un des cerveaux
les mieux quilibrs qu'on puisse rencontrer, est convaincu que les
morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essay de
nous faire partager cette conviction dans son livre: _la Survivance
humaine_. Je ne crois pas qu'il y ait compltement russi. Il nous
donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui
peuvent,  la rigueur, s'expliquer par l'intervention inconsciente
d'intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la
preuve irrfragable, comme le serait, par exemple, la rvlation d'un
incident, d'un dtail, d'une connaissance  tel point inconnue de tout
tre vivant, qu'elle ne pourrait provenir que d'un esprit qui n'est plus
de ce monde. Accordons du reste qu'une telle preuve est, comme il le
dit, aussi difficile  concevoir qu' fournir.

                   *       *       *       *       *

Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nomm Raymond, n en 1889,
tait ingnieur et s'engagea pour la dure de la guerre en septembre
1914. Il fut envoy en Belgique au commencement du printemps de 1915, et
le 14 septembre de la mme anne, devant Ypres, tandis que la compagnie
qu'il commandait quittait une tranche de premire ligne, un clat
d'obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures aprs.

C'tait, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et
admirables soldats anglais, types parfaits d'une humanit vigoureuse,
frache, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d'autant
plus cruelle et plus incroyable qu'elle anantit plus de force,
d'esprances, de beaut.

Son pre vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: _Raymond,
or Life and Death_; et chose d'abord assez dconcertante, ce n'est pas,
comme on s'y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots;
mais le rapport prcis, volontairement impassible, presque heureux par
moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui,
lutte nergiquement contre l'ide de la mort et regarde se lever l'aube
d'un immense et trs trange espoir.

Je ne m'arrterai pas  la premire partie du volume qui s'attache 
nous faire connatre le jeune homme. On y trouve une quarantaine de
lettres crites dans les tranches, des tmoignages de ses compagnons
d'armes qui l'adoraient, des dtails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit
dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d'un enjouement dlicat
et dlicieux qui ne songe qu' rassurer ceux qui sont en sret. Je n'ai
pas le temps de m'y attarder et ce n'est pas ce qui nous intresse ici.

Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: _Supernormal
Portion_, abandonne la vie qui s'agite  la surface de notre terre, et
nous introduit dans un monde tout diffrent.

Ds les premires lignes, l'auteur nous rappelle sa conviction, 
savoir, et en ses propres termes: que non seulement la personnalit
persiste aprs la mort, mais que son existence continue s'enlace  la
vie quotidienne beaucoup plus troitement qu'on ne se l'imagine; qu'il
n'y a pas de vritable solution de continuit entre le mort et le
vivant; qu'en rponse aux demandes urgentes de l'affection, des moyens
de communication peuvent tre tablis par-dessus ce qui semble tre un
gouffre et qu'en fait, comme Diotime le disait  Socrate, dans le
_Symposium_, _l'amour jette un pont sur l'abme_.

Sir Oliver Lodge est donc persuad que son fils quoique mort n'a pas
cess d'exister et ne s'est pas loign de ceux qui l'aiment. Raymond,
en effet, onze jours aprs son dcs, cherche dj  communiquer avec
son pre. On sait que ces communications, ou soi-disant communications
d'outre-tombe,--ne prjugeons pas pour l'instant,--se font par
l'intermdiaire d'un mdium qui est ou se croit inspir ou possd par
le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte
ce que ce dernier lui rvle, soit de vive voix, soit par l'criture
automatique ou encore, bien que trs rarement dans le cas qui nous
occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces prliminaires
qui nous entraneraient trop loin, pour arriver tout de suite  la
communication qui est, je pense, la plus tonnante de toutes; et
peut-tre la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le
plus difficilement explicable, par l'intervention des vivants.

Vers la fin du mois d'aot 1915, c'est--dire peu de jours avant sa
mort, le jeune hros, qui se trouvait, comme nous l'avons vu, aux
environs d'Ypres, avait t photographi avec les officiers de son
bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au
cours d'une sance avec le mdium Peters, l'esprit qui parlait par la
bouche de celui-ci, dit tout  coup et textuellement: Vous avez
plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son dpart, on a fait
un bon portrait de lui, deux,--non, trois.--Deux o il est seul, et un
o il se trouve au milieu d'un groupe d'autres hommes. Il tient beaucoup
 ce que je vous dise cela. Sur l'une des preuves vous verrez sa
canne.

Or,  ce moment, dans l'entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait
absolument l'existence de ce groupe. On n'attacha du reste pas grande
importance  cette rvlation; mais dans des sances subsquentes,
notamment le 3 dcembre, avant l'arrive des preuves, avant que
personne les et vues, les dtails se prcisent. D'aprs les
dclarations de l'esprit, il s'agit bien d'un groupe d'une douzaine
d'officiers, ou peut-tre plus d'une douzaine, pris en plein air, devant
une sorte de hangar. (Le mdium trace avec le doigt des lignes
verticales dans l'espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans
le fond. Raymond est assis, quelqu'un s'appuie sur lui. Plusieurs
preuves ont t prises.

Le 7 dcembre, les photographies arrivent  Mariemont, rsidence de Sir
Oliver Lodge. Ce sont trois preuves lgrement diffrentes du mme
groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang
debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de
hangar en planches, dont le toit prsente des lignes verticales trs
apparentes. Raymond est assis au premier rang;  ses pieds, se trouve la
canne dont on avait parl dans la premire rvlation, et, dtail
extrmement frappant, _dans tout le groupe, il est le seul sur l'paule
de qui, dans deux preuves, quelqu'un appuie la main, et dans la
troisime, la jambe_.

Cette manifestation est une des plus remarquables qu'on ait obtenues
jusqu'ici, parce qu'elle exclut presque entirement toute ingrence
tlpathique, c'est--dire toute communication de subconscient 
subconscient, parmi les personnes prsentes  la sance, qui toutes
ignoraient absolument l'existence des photographies. Si l'on se refuse 
admettre l'intervention du mort,--qui ne doit, j'en conviens, tre
admise qu' la dernire extrmit,--il faut, pour expliquer la
rvlation, supposer que le subconscient du mdium ou de l'un des
assistants,  travers les ddales et les dserts immenses de l'espace et
parmi des millions d'mes trangres, se soit mis en rapport avec le
subconscient d'un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces
preuves dont rien ne faisait souponner l'existence. C'est possible,
mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et
l'intervention du dfunt, sembleraient presque, en l'occurence, moins
surnaturelles et plus vraisemblables.

                   *       *       *       *       *

Je n'entrerai pas dans le dtail de nombreuses sances qui prcdrent
ou suivirent celle-ci, et n'entreprendrai pas non plus de les rsumer.
Il faut, pour en partager l'motion, lire les procs-verbaux qui
reproduisent fidlement ces tranges dialogues des vivants et des morts.
On a l'impression que l'enfant qui n'est plus se rapproche chaque jour
de la vie et s'entretient de plus en plus aisment, de plus en plus
familirement avec tous ceux qui l'ont aim avant les tnbres de la
tombe. Il rappelle  chacun mille petits incidents oublis. Il demeure
parmi les siens, comme s'il ne les avait jamais quitts. Il est toujours
prsent et prt  leur rpondre. Il se mle si bien  toute leur
existence que personne ne songe  le pleurer. On l'interroge sur sa
situation, on lui demande o il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il ne
se fait pas prier; il se dclare d'abord tonn de l'invraisemblable
ralit de ce monde nouveau. Il y est trs heureux, il se reforme, se
condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu  peu. L'existence de
l'intelligence et de la volont, dbarrasse du corps, est plus libre,
plus lgre, plus tendue, plus diffuse, mais se continue  peu prs
pareille  ce qu'elle tait dans la chair. Le milieu n'est plus physique
mais spirituel; et c'est une transposition sur un autre plan plutt que
la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations
inoues que nous nous plaisons  imaginer. Aprs tout, n'est-ce pas
assez plausible, et n'avons-nous pas tort de croire que la mort change
tout, du jour au lendemain, et qu'il y ait, entre l'heure qui prcde le
dcs et celle qui la suit, un abme subit et inconcevable? Est-ce
conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons
en nous, et qui sans doute ne peut s'teindre, est-il  ce point modifi
et opprim par notre corps, qu'au sortir de celui-ci, il devienne, en un
clin d'oeil, tout  fait diffrent et mconnaissable?

Mais il faut que j'abrge; il faut mme, pour ne pas dpasser les bornes
de cette tude, que je nglige deux ou trois rvlations moins
frappantes que celle de la photographie, mais qui n'en sont pas moins
assez tranges.

videmment, ce n'est pas la premire fois que de telles manifestations
se produisent; mais celles-ci sont vraiment d'une qualit plus haute que
celles qui encombrent plusieurs volumes des _Proceedings_.
Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais
cette preuve premptoire sera-t-on jamais  mme de nous la fournir? Que
peut faire l'esprit dsincarn qui veut tablir qu'il continue
d'exister? S'il nous parle des incidents les plus secrets, les plus
intimes d'un pass commun, nous lui rpondons que c'est nous, en
nous-mmes, qui retrouvons ces souvenirs. S'il entend nous convaincre
par la description de son monde d'outre-tombe, tous les tableaux les
plus sublimes, les plus inattendus qu'il en pourrait tracer, ne valent
rien comme preuve, n'tant pas contrlables. Si nous lui demandons de
s'attester par une prdiction de l'avenir, il nous avoue qu'il ne le
connat pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable,
attendu qu'une telle connaissance supposerait une sorte d'omniscience et
partant d'omnipotence qui ne doit pas pouvoir s'acqurir en un instant.
Il ne lui reste donc que les petites chappes, les prcaires
commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n'est
pas suffisant, j'en conviens, puisque la psychomtrie, c'est--dire une
manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes,
donne des rsultats presque aussi tonnants. Mais ici comme l, ces
rsultats montrent tout au moins qu'il y a autour de nous des
intelligences errantes, dj affranchies des lois troites et pesantes
de l'espace et de la matire, qui parfois savent des choses que nous ne
savons pas ou ne savons plus. manent-elles de nous, ne sont-elles que
des manifestations de facults encore inconnues; ou sont-elles
extrieures, objectives et indpendantes de nous? Sont-elles seulement
vivantes au sens o nous l'entendons pour nos corps, ou
appartiennent-elles  des corps qui ne sont plus? C'est ce que nous ne
pouvons pas encore dcider; mais il faut convenir que ds qu'on admet
leur existence, qui n'est plus gure contestable, il est bien moins
difficile d'accepter qu'elles appartiennent  des morts.

En tout cas, si de telles expriences ne dmontrent pas, de faon
premptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque
matriellement se mler  notre existence et rester en contact avec
nous, elles prouvent qu'ils continuent de vivre en nous beaucoup plus
ardemment, plus profondment, plus personnellement, plus passionnment
qu'on ne l'avait cru jusqu'ici; et c'est dj bien plus qu'on n'osait
esprer.




III

LES MAUVAISES NOUVELLES


Durant plus de quatre ans, sur prs de la moiti de la terre habitable,
ont chemin nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre
monde, on ne les vit jamais se rpandre en foules aussi denses, aussi
affaires, aussi imprieuses. Au temps heureux de la paix, on
rencontrait  et l les sombres visiteuses, s'en allant par monts et
par vaux, presque toujours isoles, quelquefois deux par deux, rarement
trois par trois, discrtes, intimides, s'efforant de passer inaperues
et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur
confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tte haute, elles sont
presque arrogantes; et, enfles de leur importance, ngligent tous les
malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes,
franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient
pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus pres et les plus
rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus
obscur et le plus ignor d'une grande ville, il n'est pas une cabane
dissimule dans le repli du plus misrable village de la plus
inaccessible montagne qui chappe  leurs investigations et vers
laquelle l'une d'elles, dtache de la sinistre troupe, ne se hte de
son petit pas press, assur et impitoyable. Chacune a son but dont rien
ne peut la dtourner. A travers le temps et l'espace,  travers les
rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstines et rapides,
aveugles et sourdes  tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'
remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tt au coeur le plus
sensible et le plus dsarm la plus grande douleur qui le puisse
frapper.

                                   *

                                 *   *

Nous les regardons passer comme les missaires du destin. Elles nous
semblent aussi fatales que le malheur mme dont elles ne sont que les
porte-voix, et nul ne songe  leur barrer la route. Ds que l'une
d'elles arrive inopinment parmi nous, nous quittons tout, nous nous
prcipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de
crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous
ne nous inclinerions pas plus bas en prsence d'un envoy de Dieu. Non
seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la
prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de rpit, de se
cacher dans l'ombre ou de faire un dtour; c'est  qui, au contraire,
lui offrira son zle et ses humbles services. Les plus compatissants,
les plus pitoyables sont les plus empresss, les plus obsquieux, comme
s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charit plus
mritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement
possible, au coeur qu'elle doit atteindre, la noire messagre.

                                   *

                                 *   *

Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec
ce qui nous appartient en propre. Le malheur tait peut-tre invitable;
mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre
pouvoir. C'est  nous de les mnager, de les diriger, de les asservir,
de les dsarmer, de les retarder, de les dtourner et parfois mme de
les arrter net.

En vrit, nous en sommes encore  ignorer presque compltement la
psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne
d'intrt que celle des passions auxquelles nous avons consacr tant de
loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes dtresses, si
elles n'taient pas aussi rares qu'on l'et souhait, taient nanmoins
trop espaces pour qu'il ft facile de les tudier avec suite.
Aujourd'hui, hlas! elles forment tout le fond de nos mditations; et
nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanit,
elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur
casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abmes;
car l'homme, qu'il aime, qu'il se rjouisse ou qu'il pleure, est
toujours semblable  lui-mme.

Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le
malheur devant tre connu tt ou tard, le seul devoir soit de le
divulguer au plus tt; car il y a une grande diffrence entre un malheur
encore flagrant et celui que le temps a dj amorti. Il n'est pas vrai,
comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que
l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lchet  ne
pas annoncer aussitt,  ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise
nouvelle que l'on connat. Il y a lchet, tout au contraire,  s'en
dbarrasser au plus vite et  n'en point porter seul et secrtement tout
le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise
nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empcher de se
rpandre, de s'en rendre matre, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie
contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour
d'elle et de la mettre dans l'impossibilit de sortir et de nuire. Il ne
s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus
prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille prcautions,  petits
pas feutrs, obliques et mesurs, par la porte de derrire, dans la
demeure qu'elle doit dvaster; il s'agit de lui en interdire
formellement l'entre et d'avoir le courage de l'enchaner dans notre
propre demeure qu'elle remplira de reproches et de rcriminations
injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'cho complaisant de
ses cris, ne pensons plus qu' touffer sa voix. Chaque heure que nous
passons ainsi dans un tte--tte impatient et pnible avec l'odieuse
prisonnire est une heure de larmes que nous prenons  notre compte et
que nous pargnons  la victime du destin. Il est presque certain que la
malfaisante recluse finira par chapper  notre vigilance; mais ici les
minutes mmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime
soit-il, que nous ayons le droit de ngliger. L'horloge qui mesure les
phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle
qui marque les tapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un
tre aim et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine
que de jours. Ce qui est  craindre par-dessus tout, c'est le premier
coup du malheur; c'est alors que le coeur se dchire et reoit une
blessure qui ne gurira plus. Mais ce coup n'a sa force clatante et
quelquefois mortelle que s'il frappe  l'instant sa victime et pour
ainsi dire au sortir mme de l'vnement. Toute heure qui s'interpose en
mousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte 
quelques semaines n'a plus le mme aspect que celle qu'on annonce le
jour mme qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est
plus une mort et dj c'est un souvenir. Qu'ils s'coulent avant qu'on
l'apprenne ou aprs qu'on la connat, les jours qui nous en sparent
agissent presque pareillement. Ils loignent d'avance des regards et du
coeur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent prventivement,
hors de porte de la folie, dans un lointain semblable  celui
qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rtroactif qui
opre dans le pass comme le vritable oprera dans l'avenir et apporte
d'emble tout ce que ce dernier et donn peu  peu, heure par heure,
durant les longs mois qui sparent du premier dsespoir, la douleur qui
s'assagit, se rsigne et se reprend  esprer.




IV

L'AME DES PEUPLES


Dans l'admirable et touchant crit o Octave Mirbeau nous lgue sa
dernire pense, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce
monde ont faim et soif de la justice, s'merveille de dcouvrir aux
suprmes moments de sa vie combien l'me collective du peuple franais
diffre de l'me de chacun des individus qui la composent.

Il avait consacr la meilleure partie de son oeuvre  rechercher, 
dissquer,  mettre en aveuglante et parfois insupportable lumire et 
stigmatiser avec une loquence et une virulence qu'on n'a pas gales,
les faiblesses, l'gosme, les mesquineries, la sottise, la vanit, les
bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probit, de charit,
de dignit, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'
l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remu
avec un pre et gnreux dgot, s'lve tout  coup, comme dans une
ferie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel,
le plus total esprit d'hrosme et de sacrifice que la terre ait connu,
non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux
temps mme de ses plus invraisemblables lgendes qui n'taient que de
magnifiques rves qu'elle n'avait jamais espr de raliser.

J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien,
puisqu'il habite le sol o je suis n. Les Belges non plus, tels que
nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous
promettre une grande me. Ils nous paraissaient borns, troits, assez
vulgaires, mesquinement honntes, sans idal, sans penses gnreuses,
uniquement proccups de leur petit bien-tre matriel, de leurs petites
querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la mme
heure du devoir, plus menaante, plus formidable que celles des autres
peuples, parce qu'elle les prcdait toutes dans un effroyable mystre;
ayant tout  gagner et rien  perdre, fors l'honneur, s'ils se
montraient infidles  la parole donne, ds le premier appel de leur
conscience rveille dans un coup de foudre, sans hsitation, sans un
regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un lan unanime et
irrsistible, ils tonnrent l'univers par un choix qu'aucun peuple
n'avait fait et sauvrent le monde tout en sachant qu'eux-mmes ne
pouvaient pas tre sauvs; ce qui est bien le plus beau sacrifice que
les hros et les martyrs qui semblaient jusqu' ce jour les
professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.

D'autre part,  ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de
frquenter des Allemands, avaient sjourn en Allemagne et croyaient en
connatre les moeurs et la littrature, il paraissait incontestable que
le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin,
malgr certaines fautes d'ducation plutt que de caractre, qui nous
choquaient un peu, possdait des qualits, notamment une bonhomie, un
srieux, une application au travail, une constance, une rsignation, une
simplicit familiale, un sentiment du devoir, une faon d'accepter
consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignors ou que nous
achevions de perdre. Aussi, en dpit des avertissements de l'histoire,
fmes-nous frapps de stupeur et d'abord incrdules au rcit des
premires atrocits, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais
voulues, prmdites, systmatiques et allgrement perptres par tout
un peuple qui se mettait dlibrment, avec une sorte d'orgueil sadique,
au ban de l'humanit et se transformait tout  coup en une horde de
dmons plus redoutable et plus dvastatrice que toutes celles que
l'enfer avait jusqu' prsent vomies sur notre plante.

                   *       *       *       *       *

Nous savions dj, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait
curieusement dmontr, que l'me d'une foule ne ressemble en rien aux
mes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la
mnent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus gnreuse, le plus
souvent plus instinctive, plus crdule, plus cruelle, plus barbare, plus
aveugle. Mais une foule n'a qu'une me provisoire et momentane qui ne
survit pas  l'vnement presque toujours violent et bref qui la fit
natre, et sa psychologie alatoire et fugitive ne peut gure clairer
la faon dont se forme l'me profonde, sculaire et pour ainsi dire
immortelle d'un peuple.

                   *       *       *       *       *

Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes
le plongent dans un tonnement dont il ne revient qu'aprs que
l'histoire les lui a plus ou moins expliqus. Chacun des hommes qui le
composent ne se connat pas soi-mme et connat moins encore les autres
hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut rpondre
de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave
que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons
notre vie  nous interroger et  nous explorer; nos actes nous rvlent
 nous-mmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin,
plus s'allonge l'tendue de ce qui nous reste  dcouvrir. Nous ne
possdons que la plus petite partie de nous-mmes; le surplus, qui est
presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le pass et
l'avenir et dans d'autres mystres plus inconnus que le pass et
l'avenir.

Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est  bien plus forte raison d'un
grand peuple compos de millions d'hommes. Il reprsente un avenir et un
pass incomparablement plus tendus que ceux d'une simple vie humaine.
On admet et rpte  satit que ses morts le conduisent. Il est certain
que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on
ne croit et le mnent  son insu; de mme qu' l'autre bout des sicles,
l'avenir, c'est--dire tous ceux qui ne sont pas encore ns et qu'il
porte en soi comme ses morts, prennent  ses rsolutions une part aussi
importante que ces derniers. Mais dans son prsent mme, dans la minute
o il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne
sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de
l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule
de forces et de facults qui n'y ont pas trouv ou n'y ont pas voulu
prendre place, ou qui n'y sjournent pas constamment, et nanmoins lui
appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement
que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps o
nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il
ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que parat
rsider la partie la plus haute et la plus puissante de notre tre.
N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne
mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas
intgralement incarns et que, d'autre part, il y a dans notre chair
beaucoup plus que nous-mmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes,
bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixes
dans le corps et l'esprit, qui composent l'me relle d'un peuple. Elles
ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui
n'intressent que l'troite et chtive enveloppe qui le couvre; mais
elles se runissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et
tragiques o le sort ternel est en jeu. Elles imposent alors des
dcisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la gnrosit et
l'hrosme tonnent ceux-l mmes qui les ont prises plus ou moins 
leur insu et souvent malgr eux et qui se manifestent  leurs yeux comme
une rvlation d'eux-mmes, inattendue, magnifique et incomprhensible.




V

LES MRES


Elles ont port la grande douleur de cette guerre.

Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos glises, dans
nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des
mres qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle
que la certitude de la mort.

Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne
le disent pas aux hommes.

On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au dclin de
la leur. Quand ils meurent en bas ge, il semble que l'me des enfants
ne s'loigne gure et attende, autour de celle qui la mit au monde,
l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les
berceaux n'est pas la mme que celle qui rpand l'pouvante sur la
terre. Mais un fils qui meurt  vingt ans ne revient point et ne laisse
plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir  sa
mre, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines,
les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies
de la jeunesse, la rcompense et les moissons de l'ge mr, l'aide et la
paix de la vieillesse.

Il emporte bien plus que lui-mme: ce n'est pas sa vie seule qui finit,
ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une
ligne qui s'teint, une foule de visages, de petites mains caressantes,
de rires et de jeux qui tombent du mme coup sur le champ de bataille,
disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas
connue. Tout cela, les yeux de nos mres l'aperoivent sans qu'elles
s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut,
 certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.

Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous
leurs fils disparaissent un  un, et on ne les entend pas se plaindre et
gmir comme jadis, o les grandes douleurs, les grands massacres et les
grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations
des femmes.

Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne rcriminent pas,
n'accusent personne, ne se rvoltent point. Elles ravalent leurs
sanglots et crasent leurs larmes, comme si elles obissaient  un mot
d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en
aient eu connaissance.

On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les
restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend
qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus.
Beaucoup n'ont pas perdu ou tchent  retrouver la foi aux promesses
ternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne dsesprent pas, car les
mres des martyrs ne dsespraient pas non plus. Mais tant d'autres,
dont la demeure est  jamais dserte et dont le ciel n'est peupl que de
ples fantmes, gardent le mme espoir que celles qui esprent toujours.
Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui tonne nos regards?

Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous
rencontrent une de ces mres qui vient furtivement de s'essuyer les
yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et
tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vrit de la
plus effroyable douleur qui puisse atteindre un coeur, ne sonnent pas
comme des mensonges odieux ou drisoires, ils ne trouvent presque rien 
lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beaut de la cause pour
laquelle est tomb le hros, du sacrifice immense et ncessaire, de la
mmoire et de la reconnaissance des hommes, du nant de la vie qui ne se
mesure pas  l'tendue des jours, mais  la hauteur du devoir et de la
gloire. Ils ajoutent peut-tre que les morts ne meurent point, qu'il n'y
a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus prs de nos mes
que lorsqu'ils taient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en
eux subsiste dans nos coeurs, tant que notre souvenir l'y visite et que
le ranime notre amour...

Mais  mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent.
Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a
pas prcipits dans l'abme o les mots ne sont plus que des bruits
purils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chre ralit
que l'on touche des mains ou des lvres, que la pense la plus haute ne
vaut pas les alles et venues familires, la prsence aux repas, le
baiser du matin et du soir, les embrassements du dpart et l'ivresse du
retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi
elles ne rpondent pas  nos consolations, elles les coutent en silence
et trouvent en elles-mmes d'autres raisons de vivre et d'esprer que
celles que nous cherchons  leur apporter du dehors en fouillant
vainement tout l'horizon des certitudes et des penses humaines. Elles
reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire o elles puisent
leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur
rsignation et de leur hrosme.




VI

TROIS HROS INCONNUS


Le gouvernement belge a publi l'anne dernire une _Rponse au Livre
Blanc allemand_ du 10 mai 1915.

Cette _Rponse_ rfute de faon premptoire et une  une, toutes les
allgations du _Livre Blanc_, au sujet des francs-tireurs, des
agressions de la population civile et de la cruaut des femmes belges
envers les prisonniers et les blesss allemands. Elle a recueilli sur
les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et
d'Aerschot, un ensemble de tmoignages authentiques et accablants, qui
d'ores et dj permettent  l'histoire de prononcer son verdict, avec
plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours
d'assises.

Des effroyables pisodes que rapportent ces rcits de tmoins oculaires,
je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marqurent le sac
d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les
autres;--au contraire,  ct des assassinats sans excuse et des
excutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne
saurait dpasser l'horreur, ils semblent presque bnins;--mais je les
choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands
excs la psychologie pour ainsi dire normale de l'arme allemande et ce
qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modre et humaine.
Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible
preuve, l'admirable et touchant tat d'me d'une petite cit belge,
innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent  nos
mditations des traits d'hroque et simple sacrifice, dont on n'a pas
parl et qu'il est bon de mettre en lumire, car ils sont aussi beaux
que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.

                                   *

                                 *   *

Aerschot (prononcez: Arschot) tait une humble et heureuse petite ville
du Brabant flamand, une de ces modestes agglomrations inconnues que,
comme Dixmude,  jamais regrettable et ensevelie dans le pass, personne
ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable,
mais qui n'en conservaient et n'en reprsentaient que mieux, du fond de
leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans
ce qu'elle a de plus spcial, de plus intime, de plus calme, de plus
recueilli, de plus amne et de plus traditionnel. Dans ces petites
villes  demi campagnardes, il n'y a gure d'industrie: une ou deux
malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicore. La vie
y est presque agricole; et les gens aiss vivent du produit ou du revenu
de leurs champs, de leurs prs et de leurs bois. Toute la semaine, la
grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et
virginalement blanches,  portes cochres ornes de cuivres tincelants,
toute la semaine la grand'place est presque dserte et ne s'anime que le
jour du march et le dimanche matin,  l'heure de la grand'messe. En un
mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos,
l'existence lente et facile; et peut-tre le bonheur, si le bonheur
consiste  tre heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui
dpassent le clocher, sans passions trop vives et sans rves trop
ardents.

C'est dans ce paisible sjour d'une tranquillit immmoriale, que la
guerre mme n'avait jusqu'ici troubl qu' la surface, que le 19 aot
1914,  9 heures du matin, aprs la retraite des derniers soldats
belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et
intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant
de quinze ans, se hte de fermer les persiennes de la maison paternelle
et est bless  la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient
 tort et  travers dans les fentres,

A 10 heures, le commandant allemand fait appeler  l'htel de ville le
bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reoit grossirement, on le brutalise,
on le traite de Schweinhund, c'est--dire de chien mtin de cochon,
espce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne.

Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d'infanterie, et ses
deux aides de camp s'installent dans la maison du bourgmestre, sur la
grand'place; et, soit dit en passant, cambriolent immdiatement tous les
tiroirs de leurs appartements; aprs quoi, du haut du balcon, ils
assistent au dfil de leurs troupes.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, hants par l'ide fixe d'imaginaires
francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent  tirailler dans
les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et
tombe. Un des aides de camp descend quatre  quatre en hurlant: Le
colonel est mort, il me faut le bourgmestre! Celui-ci se sent perdu et
dit  sa femme: Ceci est grave pour moi. Elle lui serre la main en lui
disant: Du courage! Le bourgmestre est arrt, maltrait par les
soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et
son fils ne peuvent avoir tir puisqu'ils ne possdent aucune arme. a
ne fait rien, rpond le soudard, il est responsable. En outre,
ajoute-t-il, il me faut votre fils. Ce fils est l'enfant de quinze ans
qui vient d'tre bless  la jambe. Comme il marche difficilement, 
cause de sa blessure, il est brutalis sous les yeux de sa mre et
conduit,  coups de pied,  l'htel de ville, prs de son pre.

Cependant, le mme capitaine, soutenant toujours qu'on a tir sur ses
hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux
greniers. Il est oblig de constater que toutes les chambres sont vides
et toutes les fentres fermes. Durant cette perquisition, il tient
constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La
fille de celle-ci se met entre sa mre et le sinistre personnage. Il ne
comprend pas. Arrivs dans le vestibule, la mre lui dit:
Qu'allons-nous devenir?--Froidement, il rpond: Vous serez fusille
ainsi que votre fille et vos domestiques.

Maintenant, commencent le pillage et l'incendie mthodiques de la ville.
Toutes les maisons du ct droit de la place sont en feu. De temps en
temps, les soldats interpellent les femmes en s'criant: On va vous
fusiller, on va vous fusiller!--A ce moment, dit textuellement Mme
Tielemans dans sa dposition, les soldats sortaient de chez nous, les
bras chargs de bouteilles de vin. On ouvrait les fentres de nos
appartements et tout ce qui s'y trouvait tait enlev. Je me dtournai
pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux
rencontrrent mon mari, mon fils et mon beau-frre, accompagns d'autres
messieurs que l'on conduisait au supplice. Jamais je n'oublierai ce
spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernire fois sa maison
et se demandant o taient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui
enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!

Les heures passent. Les femmes sont chasses de la ville et, par une
route jonche de cadavres, menes comme un troupeau, dans une prairie
lointaine o on les parque jusqu'au matin. Les hommes sont arrts. On
leur lie les poignets derrire le dos,  l'aide de fils de cuivre si
cruellement serrs que le sang gicle. On les groupe et on les force de
se coucher sur le sol, de faon que la tte touche terre et qu'ils ne
puissent faire aucun mouvement. La nuit s'coule ainsi, tandis que la
ville se consume et que le pillage et l'orgie continuent.

Entre cinq et six heures du matin, l'autorit militaire dcide de
commencer les excutions, et que l'un des principaux groupes de
prisonniers, compos d'une centaine de civils, assistera  la mise 
mort du bourgmestre, ainsi qu' celle du fils et du frre de celui-ci.
Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant
ces mots, un citoyen d'Aerschot, nomm Claes van Nuffel, s'avance vers
l'officier et le supplie d'pargner la vie du chef de la cit, il offre
de mourir  sa place, ajoutant qu'il est l'adversaire politique du
bourgmestre, mais qu'il estime qu'en ce moment celui-ci est ncessaire 
la ville. L'officier rpond schement: Non, c'est le bourgmestre qu'il
nous faut.--Le bourgmestre se lve, remercie M. van Nuffel, ajoute
qu'il mourra tranquille, qu'il a pass son existence  faire tout le
bien qu'il pouvait, qu'il n'implore pas sa grce, mais demande celle de
ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernire
consolation de sa mre.--L'officier ricane et ne rpond pas. A son tour,
le frre du bourgmestre demande grce, non pour soi, mais pour son frre
et son neveu. On ne l'coute pas. L'enfant se lve alors et va se placer
entre son pre et son oncle. A dix mtres, six soldats les couchent en
joue; l'officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de
l'hroque magistrat, ce qu'il y avait de meilleur en ce monde avait
vcu.

                                   *

                                 *   *

On plaa ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa
dposition M. Gustave Nys, tmoin oculaire de l'horrible drame dont il
faillit tre l'une des victimes. Celui qui avait le numro 3 devait
sortir du rang et s'aligner derrire les cadavres, pour tre fusill.
Tous les civils avaient les mains lies derrire le dos. Mon frre et
moi tions voisins; j'eus le n 2, mon frre Omer, g de vingt ans, eut
le n 3. Je demandai alors  l'officier: Puis-je remplacer mon frre?
Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mre qui est
veuve, mon frre, qui a termin ses tudes, est plus utile que moi.
Encore une fois, il reste insensible  cette prire.--Que le n 3 sorte
du rang!--Nous nous embrassons, et mon frre Omer se joint aux autres.
Ils sont une trentaine, aligns. Alors se passe une scne horrible: les
soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois
 chaque dcharge commande chaque fois par l'officier.

                                   *

                                 *   *

De pareils traits passeraient inaperus si l'on ne prenait la peine de
les rechercher et de les recueillir pieusement dans l'norme amas de
drames qui durant plus de quatre ans a boulevers et ravag les
malheureux pays que torturait l'envahisseur. S'ils se fussent rencontrs
dans l'histoire de la Grce ou de Rome, ils auraient pris place parmi
les grandes actions qui honorent notre terre et mritent de vivre 
jamais dans la mmoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre
un instant en lumire et de graver dans notre souvenir les noms de ceux
qui en furent les hros. Rsums ainsi, simplement, schement, comme il
convient  la vrit historique, d'aprs des dpositions faites sous
serment et qu'un greffier anonyme dpouilla de tout ornement littraire
ou sentimental, ils ne donnent d'abord qu'une bien ple ide de
l'intensit de la tragdie et de la valeur du sacrifice. Il ne s'agit
pas ici d'une glorieuse mort affronte dans l'ivresse de la lutte, sur
un vaste champ de bataille. Il ne s'agit pas non plus d'une menace
imprcise ou  longue chance ou d'un danger incertain, loign et
peut-tre vitable. Il s'agit d'une mort obscure, solitaire, affreuse et
imminente, au fond d'un foss; et les six canons de fusil sont l,
braqus presque  bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte
votre offre, feront de vous, en un clin d'oeil, un tas de chairs
sanglantes et vous enverront dans la rgion inconnue et terrible que
l'homme redoute d'autant plus qu'il est encore plus plein de forces et
de jours. Il n'y a pas une seconde d'intervalle ni d'espoir entre la
question et la rponse, entre la vie et son bonheur et le nant et son
horreur. Il n'y a pas d'encouragements, pas de paroles ou de gestes qui
soulvent ou entranent, pas de rcompense; en un instant tout est donn
pour rien; et c'est le sacrifice dans sa nudit, sa puret si pure qu'on
s'tonne que mme des Allemands n'aient pas t vaincus par sa beaut.

Il n'y avait pour eux qu'une faon de s'en tirer sans se dshonorer;
c'tait de faire grce aux deux victimes: ou bien,-- supposer ce qui
n'tait pas, ce qui n'est jamais le cas,--qu'une mort ft absolument
ncessaire, il y avait une deuxime solution qui tait d'accepter
l'offre et d'excuter le martyr qu'ils eussent d adorer  genoux. De
cette manire ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais
ils en ont trouv une troisime que seuls, avant eux, les Carthaginois
eussent sans doute invente et adopte. Ils ont du reste dpass les
plus barbares des barbares et gal l'abominable morale punique, dans un
autre cas qui rappelle celui de Rgulus et qui sera le troisime trait
d'hrosme civil que je veux rappeler ici.

                                   *

                                 *   *

Quelques jours aprs les scnes que je viens de rapporter, le 23 aot de
la mme anne, avaient lieu  Dinant des massacres en masse qui firent
exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants
au-dessous de cinq ans, vingt-huit gs de dix  quinze ans et soixante
et onze femmes.

Rien ne saurait donner une ide de l'horreur et de l'infamie de ces
massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la
Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles.
Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait
trop  dire. Je n'en veux aujourd'hui dtacher qu'un pisode dont le
hros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place  ct de ses
deux frres d'Aerschot la Flamande.

A l'entre de Dinant, prs du fameux Rocher Bayard, gloire lgendaire de
la jolie et riante petite cit, les Allemands occupent la rive droite de
la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Franais,
dissimuls dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent
sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en
infrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du
reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, exist que
dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de
Dinant, sont  ce moment rassembls et gards  vue, au pied du rocher.
L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au
tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer  l'ennemi que si le feu
continue, tous les otages seront  l'instant fusills. M. Bourdon
traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve,
revient magnanimement se reconstituer prisonnier et dclare  l'officier
qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls
les soldats franais de l'arme rgulire prennent part  la dfense de
l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ,
l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et
d'abord, pour le punir comme il sied de son hroque fidlit  la
parole donne, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux
fils, dont l'un est un enfant de quinze ans.




VII

BEAUTS PERDUES


I

Sous les ciels gris et les pluies dcourageantes de ce juillet d'automne
je songe  la lumire abandonne. Je l'ai laisse l-bas aux rives
maintenant dsertes de la Mditerrane et me demande en vain pourquoi je
m'en suis spar. Pourtant je fus l'un des derniers  lui rester fidle.
Tous les autres la quittent vers les premires journes d'avril,
rappels par les lgendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord,
sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur.

Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacs de nos
hivers, noirs comme des chtiments; mais ces mois, s'ils sont l-bas
plus tides, et surtout plus lumineux que les ntres, ne nous vengent
pas assez des tnbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus
claires, les plus chaudes, y garderont malgr tout un arrire-got de
neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et
effares, se htent vers la nuit. Or, il faut  l'homme n du soleil,
comme toutes choses, sa part hrditaire de chaleur primitive et de
clart totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui
gardent la mmoire des jours blouissants de l'origine et deviennent
malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons.
L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd  la longue le sourire et la
confiance ncessaires. En prsence de nos ts crpusculaires, il
devient indispensable de rtablir l'quilibre entre l'obscurit et la
lumire, et de chasser parfois les froids et les tnbres qui nous
envahissent jusqu' l'me par de magnifiques excs de soleil.


II

Il rgne l,  quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que
nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas
ce qui se passe quand ils ne sont plus l. Comme s'ils avaient attendu
le dpart de tmoins importuns et railleurs, voici que surgissent de
tous cts les vritables acteurs de l'admirable ferie. Durant l'hiver,
devant les htes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempr,
un peu ple, un peu lent, un peu craintif et compass. Mais maintenant
clatent tout  coup sur la terre enivre les grands actes lyriques.

Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernires limites de l'azur,
jusqu'aux extrmes altitudes o s'ploient la gloire et le bonheur de
Dieu, et toutes les fleurs dchirent les jardins, les rochers et les
plaines pour s'lever et se prcipiter vers l'abme de joie qui les
aspire dans l'espace. Les anthmis, devenus fous, tendent durant six
semaines,  d'invisibles fiances, d'normes bouquets ronds comme des
boucliers de neige ardente. L'carlate et tumultueux manteau des
bougainvilles aveugle les maisons dont les fentres blouies clignent
parmi les flammes. Les roses jaunes revtent les collines de voiles
safrans, les roses roses, du beau rose innocent des premires pudeurs,
inondent les valles, comme si les divins rservoirs de l'aurore o
s'labore la chair idale des femmes et des anges avaient dbord sur le
monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les
colonnes, les faades, les portiques, s'lancent et retombent, se
relvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes
d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de ptales passionns. Et
les parfums innombrables, divers et imprieux qui coulent parmi cette
mer d'allgresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on
reconnat la source  chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid
du granium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la
claire et loyale rivire de la lavande, le rsineux bouillonnement de la
pinde et la grande nappe tale et sucre aux douceurs presque
vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense,
illimite et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne.


III

Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et
ces valles de la Provence maritime durant les six ou sept semaines o
le printemps qui s'loigne mle encore ses verdures aux premires
ardeurs de l't qui s'installe. Mais ce qui donne  cette miraculeuse
joie de la nature une mlancolie qu'on ne retrouverait en nul autre
lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse o elle
s'panouit. Il y a l, dans le dsert, dans le silence et pour ainsi
dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux
portiques de mille villas abandonnes, une mulation de beaut qui va
jusqu' la souffrance aigu de l'ardeur, jusqu' l'puisement de toutes
forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a l une sorte de
prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grce et de
splendeur que recle la nature s'taient coalises pour donner  la mme
minute,  un tmoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique
et dcisive de la batitude et des magnificences de la terre. Il y a l
une sorte d'attente inoue, solennelle et insupportable qui, par-dessus
les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu;
un silence d'extase qui exige une prsence surnaturelle, une impatience
exaspre et insense qui de toutes parts s'extravase sur les routes o
ne passe plus que le cortge muet et transparent des heures.


IV

Hlas! que de beauts se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos
yeux jusqu' la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui
soutiendraient nos mes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir  des
milliers de coeurs le suprme aliment de la vie!

Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-mme,
tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre
intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux
spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions
que de pauvres et sinistres images pour vtir nos ides et nos motions
qui priraient de froid et de misre comme celles des aveugles. La
grande route qui s'lve des plaines de l'existence aux sommets clairs
de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si dserte, que nos
penses perdraient bientt la force et le courage d'y passer; et l o
ne passent plus les penses ne tardent point  reparatre les ronces et
l'horreur de la fort barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu
voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons
fui, ne se remplace point. Rien ne crot plus aux lieux o il nous
attendait. Il laisse dans notre me un grand cercle strile o nous ne
trouverons que des pines, le jour o nous aurons besoin de roses. Nos
penses et nos actions puisent leur nergie et leur forme dans ce que
nous avons contempl. Entre le geste hroque, le devoir accompli, le
sacrifice noblement accept et le beau paysage autrefois contempl, il y
a bien souvent des liens plus troits et plus vivants que ceux qu'a
retenus notre mmoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous
devenons aptes  en faire de bonnes. Il faut, pour que prospre notre
vie intrieure, un magnifique amas d'admirables dpouilles.




VIII

LE MONDE DES INSECTES


I

J.-H. Fabre, tout le monde le sait aujourd'hui, est l'auteur d'une
dizaine de volumes bien nourris o, sous le titre de _Souvenirs
entomologiques_, il a consign les rsultats de cinquante ans
d'observations, d'tudes et d'expriences sur les insectes qui nous
semblent le plus connus et le plus familiers: diverses espces de gupes
et d'abeilles sauvages, quelques cousins, mouches, scarabes et
chenilles; en un mot, toutes ces petites vies vagues, inconscientes,
rudimentaires et presque anonymes qui nous entourent de toutes parts et
sur lesquelles nous jetons un regard amus, mais qui dj pense  autre
chose, quand nous ouvrons notre fentre pour accueillir les premires
heures du printemps, ou lorsque, dans les jardins et les plaines, nous
allons nous baigner aux jours bleus de l't.

                                   *

                                 *   *

On prend au hasard l'un des copieux volumes, et l'on s'attend
naturellement  y trouver d'abord les trs savantes et assez arides
nomenclatures, les trs mticuleuses et fort bizarres spcifications de
ces vastes et poudreuses ncropoles que forment presque exclusivement
tous les traits d'entomologie jusqu'ici parcourus. On ouvre donc le
livre, sans ardeur et sans exigence; et voici qu'immdiatement, d'entre
les feuillets dplis, s'lve et se droule, sans hsitation, sans
interruption et presque sans flchissement jusqu'au bout des quatre
mille pages, la plus extraordinaire des feries tragiques qu'il soit
possible  l'imagination humaine, non point de crer ou de concevoir,
mais d'admettre et d'acclimater en elle.

En effet, il ne s'agit pas ici d'imagination humaine. L'insecte
n'appartient pas  notre monde. Les autres animaux, les plantes mme, en
dpit de leur vie muette et des grands secrets qu'ils nourrissent, ne
nous semblent pas totalement trangers. Malgr tout, nous sentons en eux
une certaine fraternit terrestre. Ils surprennent, merveillent
souvent, mais ne bouleversent point de fond en comble notre pense.
L'insecte, lui, apporte quelque chose qui n'a pas l'air d'appartenir aux
habitudes,  la morale et  la psychologie de notre globe. On dirait
qu'il vient d'une autre plante, plus monstrueuse, plus nergique, plus
insense, plus atroce, plus infernale que la ntre. On le croirait n de
quelque comte dsorbite et morte folle dans l'espace. Il a beau
s'emparer de la vie avec une autorit, une fcondit que rien n'gale
ici-bas, nous ne pouvons nous faire  l'ide qu'il est une pense de
cette nature dont nous nous flattons d'tre les enfants privilgis et
probablement l'idal o tendent tous les efforts de la terre. Seul
l'infiniment petit nous dconcerte davantage; mais l'infiniment petit,
qu'est-ce au fond qu'un insecte que nos yeux ne voient point? Il y a
sans doute dans cet tonnement et cette incomprhension je ne sais
quelle instinctive et profonde inquitude que nous inspirent ces
existences incomparablement mieux armes, mieux outilles que la ntre,
ces sortes de comprims d'nergie et d'activit en qui nous pressentons
nos plus mystrieux adversaires, nos rivaux des dernires heures et
peut-tre nos successeurs.


II

Mais il est temps de pntrer, sous la conduite d'un admirable guide,
dans les coulisses de notre ferie, afin d'en voir de prs les acteurs
et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres,
hroques ou pouvantables, gniaux ou stupides, et toujours
invraisemblables et inintelligibles.

Et voici tout d'abord, au hasard des premires rencontres, l'un de ces
personnages, frquents dans le Midi, o l'on peut le voir rder autour
de l'abondante manne que le mulet rpand avec indiffrence le long des
chemins blancs et des sentes pierreuses: c'est le Scarabe Sacr des
gyptiens, ou plus simplement le Bousier, frre de nos Gotrupes du
Nord, et gros Coloptre tout de noir habill, qui a pour mission en ce
monde de faonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en
une norme boule qu'il s'agit ensuite de rouler jusqu' la salle 
manger souterraine o doit s'panouir l'incroyable aventure. Mais le
destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui cder l'accs de ce
lieu de dlices, impose au grave et probablement sententieux scarabe,
des tribulations sans nombre, que complique toujours l'arrive d'un
malencontreux parasite.

A peine donc a-t-il,  grands efforts du chaperon et des pattes
bancales, commenc de rouler  reculons la dlicieuse sphre, qu'un
collgue indlicat, qui guettait la fin du travail, se prsente en
offrant hypocritement ses services. L'autre, sachant fort bien que, ici,
aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientt partage et
expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s'impose. Mais
invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le lgitime
propritaire garde sa place primitive, c'est--dire qu'il pousse du
front la boule, tandis que l'invitable invit, de l'autre ct, la tire
 soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compres, parmi
d'interminables pripties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques,
jusqu'au lieu choisi pour devenir le rceptacle du trsor et la salle du
festin. Arrivs l, le propritaire se met  creuser le rfectoire,
pendant que le pique-assiette a l'air de s'endormir innocemment au
sommet de la pilule. L'excavation s'largit et s'approfondit  vue
d'oeil; et bientt le premier bousier y plonge tout entier. C'est
l'instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de
la bienheureuse minence, et la poussant avec toute l'nergie que donne
une mauvaise conscience, s'efforce de gagner le large. Mais l'autre,
assez mfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde
par-dessus bord, voit le rapt sacrilge et bondit hors du trou. Pris sur
le fait, l'effront et malhonnte associ s'vertue  donner le change,
contourne l'orbe inestimable, et l'embrassant et s'arcboutant en des
efforts fallacieusement hroques, feint de la retenir perdument sur
une pente qui n'existe point. On s'explique en silence, on gesticule
abondamment des tarses et des mandibules; puis d'un commun accord, on
ramne la pelote au terrier.

Il est jug suffisamment spacieux et confortable. On introduit le
trsor, on ferme l'entre du corridor; et maintenant, parmi les tnbres
propices et la tide moiteur o trne seul le magnifique globe
stercoral, s'attablent enfin face  face, les deux convives rconcilis.
Alors, loin des clarts et des soucis du jour, et dans le grand silence
de l'ombre hypogenne, commence solennellement le plus fabuleux des
festins dont l'imagination du ventre ait jamais voqu les absolues
batitudes.

Durant deux mois entiers ils demeurent clotrs, et la panse chancrant
 mesure l'inpuisable sphre, archtypes dfinitifs et souverains
symboles des dlices de la table et des liesses de la bedaine, ils
mangent sans discontinuer, sans s'interrompre une seconde ni de jour ni
de nuit; et tandis qu'ils se gorgent, derrire eux, posment, d'un
mouvement d'horloge saisissable et constant,  raison de trois
millimtres par minute, se droule et s'allonge un interminable cordon
sans rupture qui fixe le souvenir et compute les heures, les jours et
les semaines de la prodigieuse bombance.


III

Aprs le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l'ordre des
Coloptres, le mnage modle du Minotaure Typhe, assez connu et
extrmement dbonnaire malgr son nom terrible. La femelle creuse un
immense terrier qui a souvent plus d'un mtre cinquante de profondeur et
qui se compose d'escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de
nombreuses chambres. Le mle charge les dblais sur la fourche  trois
dents qui surmonte sa tte, et les porte  l'entre de la demeure
conjugale. Ensuite, il va qurir dans la campagne les innocents vestiges
qu'y laissent les brebis, les descend au premier tage de la crypte et,
 l'aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que
la mre, tout au fond, recueille la farine et la ptrit en normes pains
cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois
mois durant, jusqu' ce que les provisions soient juges suffisantes,
sans aucun aliment, le malheureux poux s'puise  cette besogne de
gant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne
pas encombrer la maison d'un dbris misrable, il use ses dernires
forces  sortir du terrier, se trane pniblement et, solitaire et
rsign, se sachant dsormais inutile, s'en va mourir au loin parmi les
pierres.

Voici, d'autre part, d'assez tranges chenilles, les Processionnaires,
qui ne sont pas rares, et dont prcisment un monme long de cinq ou six
mtres, descendu de mes pins parasols, se droule en ce moment dans les
alles de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes
de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils
mtorologiques d'une sensibilit inoue qu'elles portent sur l'chine,
ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu'elles ne voyagent
qu'en bande;  la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la
parabole, chacune d'elles suivant obstinment, indissolublement, celle
qui la prcde; si bien que notre auteur ayant un matin rang la file
sur le rebord d'un grand vase de pierre, le circuit se trouvant ferm,
durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par
la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde
tragique, sans relche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu'
l'arrive de la mort le cercle impitoyable.


IV

Mais je m'aperois que nos hros sont infiniment trop nombreux et qu'il
est impossible de s'attarder  les dcrire. Tout au plus, dans
l'numration des plus considrables et des plus familiers, sera-t-il
permis d'accorder  chacun d'eux une pithte htive,  la faon du
vieil Homre. Citerai-je, par exemple, le Leucospis, parasite de
l'Abeille Maonne, qui, afin de massacrer dans leurs berceaux ses frres
et ses soeurs, s'arme d'un casque de corne et d'une cuirasse barbele,
quitts aussitt aprs l'extermination, sauvegarde d'un affreux droit
d'anesse? Dirai-je la merveilleuse science anatomique du Tachyte, du
Cerceris, de l'Ammophile, du Sphex Languedocien et de tant d'autres,
qui, selon qu'il s'agit de paralyser ou de tuer la proie ou
l'adversaire, savent exactement, sans se tromper jamais, quels ganglions
doivent atteindre le dard ou les mandibules? Parlerai-je de l'art de
l'Eumne qui transforme sa forteresse en un vritable muse orn de
grains de quartz translucide et de coquillages; de la magnifique mue du
Criquet Cendr, de l'instrument de musique du Grillon dont l'archet
compte cent cinquante prismes triangulaires qui branlent  la fois les
quatre tympanons de l'lytre? Faut-il clbrer la ferique naissance de
la nymphe de l'Onthophage, monstre transparent,  mufle de taureau et
qui semble sculpt dans un bloc de cristal? Voulez-vous assister  la
sortie de terre de la Mouche bleue, la vulgaire mouche  viande, fille
de l'asticot?

coutez notre auteur: Elle se disloque la tte en deux moitis mobiles
qui, boursoufles de leur gros oeil rouge, tour  tour s'loignent et se
rapprochent. Dans l'intervalle surgit et disparat, disparat et surgit,
une volumineuse hernie hyaline. Lorsque les deux moitis s'cartent, un
oeil refoul vers la droite et l'autre vers la gauche, on dirait que
l'insecte se fend la bote cranienne pour en expulser le contenu. Alors
la hernie surgit, obtuse au bout et renfle en grosse tte de clou. Puis
le front se renferme, la hernie rentre, ne laissant visible qu'une sorte
de vague mufle. En somme, une sorte de poche frontale,  palpitations
profondes d'instant en instant renouveles, est l'outil de dlivrance,
le pilon  l'aide duquel le diptre nouvellement clos choque le sable
et le fait crouler. A mesure, les pattes refoulent en arrire les
boulis et l'insecte progresse d'autant vers la surface.


V

Et les monstres qui passent, tels que Bosch et Callot n'en conurent
jamais! La larve de la Ctoine qui, bien qu'elle ait des pattes sous le
ventre, marche toujours sur le dos, le Criquet  ailes bleues, plus
malheureux encore que la mouche  viande et ne possdant, pour perforer
le sol, s'vader de la tombe et gagner la lumire, qu'une vessie
cervicale, une ampoule de glaire, et l'Empuse qui, avec son ventre en
volute, ses gros yeux saillants, ses pattes  genouillres armes de
couperets, sa hallebarde, sa mitre interminable, serait bien le plus
diabolique fantme qu'ait port la terre, si  ct d'elle la Mante
Religieuse n'tait si effroyable que son seul aspect immobilise ses
victimes quand devant celles-ci elle prend ce que les entomologistes ont
appel la pose spectrale.

                   *       *       *       *       *

On ne peut mentionner, mme en passant, les industries sans nombre et
presque toutes passionnantes qui s'exercent dans le roc, sous terre,
dans les murs, sur les branches, les herbes, les fleurs, les fruits et
jusque dans le corps des sujets tudis; car on trouve parfois, comme
chez les Mlos, une triple superposition de parasites; et l'on voit
l'Asticot lui-mme, le sinistre convive des suprmes festins, nourrir de
sa substance une trentaine de brigands.

Parmi les Hymnoptres qui, dans le monde que nous tudions,
reprsentent la classe la plus intellectuelle, le gnie btisseur de
notre merveilleuse abeille domestique est certainement gal, en
d'autres ordres d'architectures, par celui de plus d'une abeille sauvage
et solitaire; notamment par le Mgachile Tailleur, petite mouche qui ne
paie pas de mine, et qui fabrique, pour y loger ses oeufs, des pots 
miel forms d'une multitude de disques et d'ellipses taills avec une
prcision mathmatique dans les feuilles de certains arbres. L'espace
faisant dfaut, je ne puis,  mon grand regret, citer les belles et
claires pages que J.-H. Fabre, avec sa conscience habituelle, consacre 
l'tude approfondie de cet admirable travail; nanmoins, puisque
l'occasion s'en prsente, coutons-le lui-mme ne ft-ce qu'un instant
et sur un seul dtail:

Avec les pices ovales, la question change d'aspect. Quel guide a le
Mgachile pour tailler en belles ellipses la fine toffe du robinier?
quel modle idal conduit ses ciseaux? quel mtrique lui dicte les
dimensions? Volontiers, on se figurerait que l'insecte est un compas
vivant, apte  tracer la courbe elliptique par certaine flexion du
corps, de mme que notre bras trace le cercle en pivotant sur l'appui de
l'paule. Un aveugle mcanisme, simple rsultat de l'organisation,
serait seul en cause dans sa gomtrie. Cette explication me tenterait
si les pices ovales de grandes dimensions n'taient accompagnes, pour
en combler les vides, d'autres pices bien moindres, mais pareillement
ovales. Un compas qui de lui-mme change de rayon et modifie le degr de
courbure d'aprs les exigences d'un plan me parat mcanisme sujet 
bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pices rondes du
couvercle nous le disent.

Si par la seule flexion inhrente  sa structure, la tailleuse de
feuilles arrive  dcouper des ovales, comment parvient-elle  dcouper
des ronds? Pour le nouveau trac, si diffrent de configuration et
d'ampleur, admettons-nous d'autres rouages  la machine? Du reste, le
vrai noeud de la difficult n'est pas l. Ces ronds s'adaptent, pour la
plupart,  l'embouchure de l'outre avec une prcision presque
rigoureuse. La cellule termine, l'abeille s'envole  des centaines de
pas plus loin, elle va faonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille
o doit se dcouper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du
pot qu'il s'agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l'a jamais vu; elle
travaille sous terre, dans une profonde obscurit. Tout au plus
peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien
entendu, le pot n'tant plus l, mais passs et sans efficacit dans une
oeuvre de prcision. Cependant la rondelle  dcouper doit tre d'un
diamtre dtermin: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop troite,
elle fermerait mal, elle toufferait l'oeuf en descendant jusqu'au miel.
Comment lui donner, sans modle, les justes dimensions? L'abeille
n'hsite pas un instant. Avec la mme clrit qu'elle mettrait 
dtacher un lobe informe bon pour la clture, elle dcoupe son disque,
et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot.
Explique qui voudra cette gomtrie, inexplicable  mon avis, mme en
admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.

Ajoutons que l'auteur a compt qu'il fallait, pour former les cellules
d'un Mgachile congnre, le Mgachile Soyeux, exactement mille
soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent tre
recueillis et faonns au cours d'une existence qui dure quelques
semaines.

Qui donc imaginerait que le Pentatome, d'autre part, la pauvre et
malodorante Punaise des bois, a invent pour sortir de l'oeuf un
appareil vraiment extraordinaire? Et tout d'abord, constatons que cet
oeuf est une merveilleuse petite bote d'albtre que notre auteur dcrit
ainsi: Le microscope y reconnat une surface burine de fossettes
semblables  celles d'un d  coudre et disposes avec une dlicieuse
rgularit. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d'un noir mat;
sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs
symtriquement distribus. Le couvercle, entour de cils neigeux et
cercl de blanc au bord, se tumfie en calotte noire avec cocarde
centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l'opposition brusque
du noir charbon et du blanc de l'ouate. La vaisselle des funrailles
trusques aurait trouv l superbe modle.

La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever
le couvercle de la bote, d'une mitre forme de trois tringles en
tridre qui se trouve toujours au fond de l'oeuf, au moment de la
dlivrance. Ses membres tant engains comme ceux d'une momie, elle n'a,
pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l'afflux
rythmique de son sang dans son crne et qui agissent  la manire d'un
piston. Les rivets du couvercle cdent peu  peu, et, aussitt libre,
l'insecte se dbarrasse de son casque mcanique.

Une autre espce de punaise, le Rduve Masqu, qui vit surtout dans les
cabinets de dbarras o il se tient  l'afft envelopp d'un flocon de
poussire, a invent un systme d'closion plus tonnant encore. Ici, le
couvercle de l'oeuf n'est pas riv, comme chez les Pentatomes, mais
simplement coll. Au moment de la libration, ce couvercle se soulve et
l'on voit merger de la coquille une vsicule sphrique, qui petit 
petit s'amplifie, pareille  la bulle de savon souffle au bout d'une
paille. De plus en plus refoul par l'extension de cette vessie, le
couvercle tombe.

Alors la bombe clate, c'est--dire que, gonfle au del des limites de
sa rsistance, l'ampoule se dchire au sommet. Cette enveloppe, membrane
d'extrme tnuit, reste ordinairement adhrente au bord de l'orifice,
o elle forme une haute et blanche margelle. D'autres fois l'explosion
la dtache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c'est
une subtile coupe, demi-sphrique,  bords dchirs, qui se prolonge
dans le bas en un dlicat pdicule tortueux.

Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre
suppose que trs lentement,  mesure que l'animalcule prend forme et
grossit, ce rservoir ampullaire reoit les produits du travail
respiratoire accompli sous le couvert de la tunique gnrale. Au lieu de
se dissiper au dehors  travers la coque de l'oeuf, le gaz carbonique,
incessant rsultat de l'oxydation vitale, s'accumule dans cette espce
de gazomtre, le gonfle, le distend et fait pression sur l'opercule.
Lorsque la bestiole est mre, sur le point d'clore, un surcrot
d'activit dans la respiration achve le gonflement, qui se prpare
peut-tre ds la premire volution du germe. Enfin, cdant  la pousse
croissante de l'ampoule gazeuse, l'opercule se descelle. Le poulet dans
sa coque a sa chambre  air; le jeune Rduve a sa bombe de gaz
carbonique; il se libre en respirant.


VI

On ne se lasserait pas de puiser  pleines mains  ces inpuisables
trsors. Pour avoir vu si frquemment leurs toiles s'taler en tous
lieux, nous croyons, par exemple, possder des notions suffisantes sur
le gnie et les mthodes de nos araignes familires. Il n'en est rien;
les ralits d'une observation scientifique exigent un volume entier o
s'accumulent des rvlations dont nous n'avions aucune ide. Je citerai
simplement, au hasard, l'harmonieuse demeure  arcades de l'araigne
Clotho, l'tonnante envole funiculaire des petits de notre araigne des
jardins, la cloche  plongeur de l'Argyronte, le vritable fil
tlphonique qui relie  la toile la patte de l'peire cache dans sa
cabane et l'avertit que l'agitation de ses piges provient de la capture
d'une proie ou d'un caprice de la brise.

Il est donc impossible,  moins de disposer de pages illimites,
d'effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de
l'instinct maternel, qui d'ailleurs se confondent avec ceux de la haute
industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l'insecte.
Il faudrait de mme disposer de plusieurs chapitres pour donner une ide
sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les
plus fabuleux pisodes de ces mille et une nuits inconnues.

Le mle de la Cantharide, entre autres,  l'aide de son abdomen et de
ses poings, commence par battre frntiquement son pouse, aprs quoi,
les bras en croix et frmissants, il se tient longtemps en extase. Les
Osmies fiances claquent effroyablement des mandibules, comme s'il
s'agissait plutt de s'entre-dvorer; par contre, le plus gigantesque de
nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d'une chauve-souris, ivre
d'amour, voit sa bouche si compltement s'atrophier qu'elle n'est plus
qu'un vague simulacre. Mais rien n'gale le mariage de la sauterelle
verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin mme
possde les mots ncessaires pour le dcrire comme il faudrait.

Au rsum, les moeurs conjugales sont pouvantables, et, au rebours de
ce qui se passe dans tous les autres mondes, c'est ici la femelle qui
dans le couple reprsente la force et l'intelligence en mme temps que
la cruaut et la tyrannie qui en sont, parat-il, l'invitable
consquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente
et immdiate de l'poux. Frquemment, la fiance mange d'abord un
certain nombre de prtendants. Le type de ces unions bizarres pourrait
nous tre fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on
sait, des pinces de homard et une longue queue munie d'un aiguillon dont
la piqre est extrmement dangereuse. Ils prludent  la fte par une
promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les
doigts toujours saisis, se contemplent avec batitude, interminablement,
et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu'ils demeurent
face  face, ptrifis d'admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent,
se touchent, les bouches--si l'on peut appeler bouche l'orifice
monstrueux qui s'ouvre entre les pinces--se joignent dans une sorte de
baiser; aprs quoi, l'union s'accomplit, le mle est transperc d'un
aiguillon mortel et la terrible pouse le croque et le dguste avec
satisfaction.

Mais la Mante, l'insecte extatique aux bras toujours levs en attitude
d'invocation suprme, l'horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait
bien mieux: elle mange ses poux (car insatiable elle en consomme
parfois sept ou huit d'affile), pendant que ceux-ci la serrent
passionnment contre leur coeur. Ses inconcevables baisers dvorent, non
pas mtaphoriquement, mais d'une faon pouvantablement relle, le
malheureux lu de son me ou de son estomac. Elle commence par la tte,
descend au thorax et ne s'arrte qu'arrive aux pattes postrieures
juges trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortuns, tandis
qu'un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux
festin, s'avance hroquement pour subir le mme sort.


VII

J.-H. Fabre est vraiment le rvlateur de ce monde nouveau, car, si
trange que paraisse l'aveu  une poque o nous croyons connatre tout
ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement dcrits
dans les nomenclatures, savamment classifis et barbarement baptiss, on
ne les avait presque jamais observs sur le vif, ni interrogs jusqu'au
bout dans toutes les phases de leurs apparitions vasives et brves. Il
a consacr  surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus
grands mystres, cinquante annes d'une existence solitaire, mconnue,
pauvre, souvent voisine de la misre, mais illumine chaque jour de la
joie qu'apporte une vrit, qui est la joie humaine par excellence.
Petites vrits, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une
araigne ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vrits; il n'en
existe qu'une dont le miroir,  nos yeux incertains, semble bris, mais
dont chaque fragment, qu'il reflte l'volution d'un astre ou le vol
d'une abeille, recle la loi suprme.

Et ces vrits ainsi dcouvertes avaient le bonheur de tomber dans une
pense qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu' mots
couverts, interprter ce qu'elles sont obliges de taire et saisir en
mme temps la tremblante beaut, presque invisible  la plupart des
hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout
autour de tout ce qui demeure encore trs prs de la nature et sort 
peine du sanctuaire des origines.

Pour faire de ces longues annales l'abondant et dlicieux chef-d'oeuvre
qu'elles sont et non point le monotone et glacial rpertoire de
minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaaient
d'tre, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la
patience,  la prcision,  la minutie scientifique,  l'ingniosit
multiforme et pratique,  l'nergie d'un Darwin en face de l'inconnu; 
la facult d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clart et certitude, le
vnrable solitaire de Srignan joint plusieurs de ces qualits qui ne
s'acquirent point, certaines de ces vertus innes de bon pote qui font
de sa prose souple, sre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte,
un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses
qui ont leur atmosphre propre, o l'on respire avec reconnaissance,
avec tranquillit et qu'on ne trouve qu'autour des grandes oeuvres.

Il fallait enfin--et ce n'tait pas la moindre exigence de ce
travail--une pense toujours prte  tenir tte  toutes les nigmes
qui, parmi ces petits objets, se dressent  chaque pas, aussi dmesures
que celles qui peuplent les cieux et peut-tre plus imprieuses, plus
nombreuses, plus tranges, comme si la nature avait donn ici plus libre
cours  ses dernires volonts et plus facile issue  ses penses
secrtes. Il n'est ingal  aucune de ces interrogations sans bornes que
nous posent obstinment tous les habitants de ce monde minime o les
mystres se superposent plus compacts, plus dconcertants qu'en nul
autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour  tour, les redoutables
questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espces,
de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodigue aux
abmes de la mort; sans compter les problmes non moins vastes, mais
plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres,
s'inscrivent  la porte, sinon  la disposition, de notre intelligence:
la parthnognse, la prodigieuse gomtrie des gupes et des abeilles,
la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force
miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y
puisse introduire, dcuple sur place le volume de l'oeuf du minotaure et
nourrit, durant sept  neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel,
non point la lthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de
la lycose et de l'araigne Clotho. Il ne tente pas de les expliquer 
l'aide d'un de ces systmes  tout faire, comme le transformisme par
exemple, qui d'ailleurs se borne  dplacer le plan des tnbres, et
qui, pour le dire en passant, sort assez mutil de ces confrontations
svres avec d'incontestables faits.


VIII

En attendant qu'un hasard ou un dieu nous claire, il sait garder en
prsence de l'inconnu le grand silence religieux et attentif qui rgne
seul dans les meilleures mes d'aujourd'hui. A ceux qui lui disent:
Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de dtails, vous devriez
 l'analyse faire succder la synthse, et gnraliser, en une vue
d'ensemble, la gense des instincts. Il rpond, avec l'humble et
magnifique loyaut qui illumine toute son oeuvre: Parce que j'ai remu
quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en tat de connatre les
abmes ocaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain
sera ray des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d'un
moucheron.

Le succs est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est
admis  la condition de faire un peu de bruit. Dpouillons ce travers et
reconnaissons qu'en ralit nous ne savons rien de rien, s'il faut
creuser  fond les choses. Scientifiquement, la nature est une nigme
sans solution dfinitive pour la curiosit de l'homme. A l'hypothse
succde l'hypothse, les dcombres des thories s'amoncellent et la
vrit fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien tre le dernier mot
de la sagesse.

videmment, c'est esprer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans
l'entonnoir sans fond o tourbillonnent tous ces faits contradictoires
qui se rsolvent en obscurit, nous en savons tout juste autant que
notre anctre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons
pas. Nous parcourons toute la face noire des nigmes, nous essayons de
calculer leur nombre, d'ordonner leurs tnbres, d'acqurir une ide de
leur situation et de leur tendue. C'est dj quelque chose en attendant
le jour des premires lueurs. En tout cas, c'est faire en prsence des
mystres tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi
et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue,
l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il
puise sa vie  surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur
prpare dans ses penses et dans les ntres l'espace ncessaire  leurs
volutions. Il grandit  leur taille la conscience de son ignorance et
apprend  comprendre plus profondment qu'ils sont incomprhensibles.




IX

LA MDISANCE


Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal, enseignent les trois
singes sacrs sculpts au-dessus de la porte du temple bouddhique de
Jysyasu  Nikko.

Nous disons tous du mal les uns des autres. Personne, remarque Pascal,
ne parle de nous en notre prsence comme il en parle en notre absence.
L'union qui est entre les hommes n'est fonde que sur cette mutuelle
tromperie; et peu d'amitis subsisteraient, si chacun savait ce que dit
son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincrement et
sans passion.

Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les
uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.

Supprimez la mdisance, vous supprimerez les trois quarts de la
conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les
runions. La mdisance ou la calomnie,--il est bien difficile de sparer
les deux soeurs, et, au fond, toute mdisance est  moiti calomnie,
attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mmes,--la
mdisance qui alimente tout ce qui dsunit les hommes et empoisonne
leurs relations, est nanmoins le principal motif qui les rassemble et
leur fait goter les joies de la socit.

Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont
t trop souvent signals, pour qu'il soit ncessaire d'en retracer la
peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait  celui qui s'y
adonne. Elle l'habitue  ne voir que les petits cts des tres et des
choses; elle lui masque peu  peu les grandes lignes, les grands
ensembles, les hauteurs et les profondeurs o sont les seules vrits
qui comptent et qui demeurent.

En ralit, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons,
c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous
qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les dfauts que nous possdons
ou que nous sommes sur le point d'acqurir. C'est en nous que s'allume
la mauvaise flamme dont nous dcouvrons le reflet sur autrui. Chacun
dpiste dans son entourage le vice ou la faute qui rvle aux
clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-mme. Il n'y a pas
de confession plus intime et plus ingnue; comme il n'y a pas de
meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que
j'impute de prfrence  mon prochain?--Soyez assur que c'est celui que
vous penchez le plus  commettre et que vous voyez d'abord ce qui se
passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-mme. Qui
parle mal des autres ne mdit en somme que de soi; et la mdisance
n'est, au fond, que l'histoire transpose ou anticipe de nos propres
chutes.

                   *       *       *       *       *

Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de
nos bavardages. Il prend corps aux dpens de nous-mmes, il vit et se
nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il
peuple et encombre notre atmosphre de fantmes d'abord falots,
inconsistants, dociles, timides et phmres, qui peu  peu s'affirment,
se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entits
trs relles et bientt imprieuses qui ne tardent pas  donner des
ordres et  s'emparer de la direction de la plupart de nos penses et de
nos actes. Nous sommes de moins en moins matres chez nous, nous sentons
notre caractre s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enferms
dans une sorte de cercle enchant qu'il est presque impossible de
rompre, o nous ne savons plus si nous diffamons nos frres parce que
nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce
que nous les diffamons.

                   *       *       *       *       *

Nous devrions nous accoutumer  juger tous les hommes comme nous jugeons
les hros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le
triste courage de dnigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs
groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en
n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville
ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques
incorrigibles, des dbauchs sans scrupules, des paysans grossiers,
borns et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des
ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employs triqus et
envieux, des fils de famille paresseux, injustes, gostes et vaniteux.
Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y
avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allrent malgr eux braver
une mort  laquelle ils espraient d'chapper, parce qu'ils savaient
bien qu'ils n'chapperaient pas  celle qui les menaait s'ils
refusaient d'affronter la premire. Il pourrait dire tout cela et bien
d'autres choses qui paratraient plus ou moins vraies; mais ce qui est
bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vrit qui enveloppe
et soulve tout le reste, c'est ce qu'ils ont rellement fait, c'est
qu'ils se sont tout de mme offerts  la mort pour accomplir ce qu'ils
considraient comme un devoir. Il n'y a pas  le nier; si tous ceux qui
avaient des vices, des tares et la volont de se soustraire au danger,
avaient refus d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'et pu
les y obliger; car ils reprsentaient une force au moins gale  celle
qui et tent de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces
vices et ces volonts basses taient bien superficiels et, en tout cas,
incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui
a tout emport. Et c'est pourquoi,  juste raison, quand nous pensons 
ces morts ou  ces hros mutils, les petites penses que j'ai dites ne
nous viennent mme pas  l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans
l'ensemble hroque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans
l'ocan. Tout a t transport et galis par le sacrifice, la douleur
et la mort dans la mme beaut sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il
en va  peu prs de mme de tous les hommes; et que ces hros n'taient
pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse.
La mort les a purifis et consacrs; mais nous sommes tous, tous les
jours en prsence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui
nous purifiera et nous consacrera  notre tour. Nous sommes  peu prs
tous soumis aux mmes preuves qui pour tre moins ramasses et moins
clatantes, n'en font pas moins appel aux mmes vertus profondes; et si
tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrs dignes de notre
admiration, c'est qu'aprs tout nous sommes sans doute meilleurs que
nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mls  notre
vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.




X

LE JEU


_Paulo minora._--On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises
avant la guerre et mises en ordre au moment o la victoire permet
d'oublier un instant le grand drame o se jourent les destines du
genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu'il semble d'abord,
touche parfois, ou parat toucher,  des problmes qu'il n'est pas
indcent d'examiner, ne ft-ce que pour reconnatre qu'ils sont
peut-tre illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la
paix rtablie, nos allis visiteront en foules trop nombreuses et trop
confiantes les paradis suspects o nous allons pntrer. Je n'ai pas la
prtention de leur servir de guide ou de leur apprendre  lutter contre
les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d'entre
eux trouvent en ces lignes, sinon d'utiles renseignements ou des
conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d'observations ou de
rflexions qui prcderont ou faciliteront leurs propres expriences.

                   *       *       *       *       *

Approchons-nous donc une dernire fois d'une de ces tables vertes qui
s'talent en ce lieu assez mal fam qu'ailleurs j'ai appel le Temple
du Hasard. Aujourd'hui, je dirais plutt l'Usine du Hasard, car voici
plus d'un demi-sicle que chaque jour, sans rpit, sans connatre de
vacances, de dimanches ni de ftes, de dix heures du matin  minuit, les
croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinment de l'ala,
on y interroge opinitrment le dieu sans forme et sans visage qui
recle dans son ombre la chance et la malchance.

                   *       *       *       *       *

On ne sait pas encore ce qu'il est ni ce qu'il veut; on n'est mme pas
sr qu'il existe, mais ne serait-il pas tonnant que cet immense effort,
le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus mthodique qu'on ait
jamais tent aux bords de cet abme de tnbres, ne serait-il pas
surprenant que tout ce travail forcen, si peu srieux, si malsain et
inutile qu'il paraisse, n'et pas produit un rsultat quelconque et ne
nous et rien appris sur l'nigme irritante  laquelle il s'attache?

                   *       *       *       *       *

En tout cas, comme partout o se rencontrent des passions exaspres, on
peut faire autour de ces tables d'intressantes remarques et, entre
autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et
brutalement clairs, certains aspects de la lutte que l'homme, durant
toute sa vie, mne contre l'inconnu. Le drame qui d'habitude est diffus,
qui se prolonge dans l'espace et le temps et se dissout parmi des
circonstances qui chappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule
et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour tre
prompt, saccad et rduit  l'extrme, demeure aussi complexe, aussi
mystrieux que ceux qui s'tendent  l'infini. Tant que la bille
d'ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n'est pas tombe
dans sa case rouge ou noire, l'inconnu qui voile son choix ou son destin
est aussi impntrable que celui qui nous drobe le choix ou le destin
des astres. Il l'est mme davantage. On calcule  une seconde prs la
marche des plantes; mais nulle opration mathmatique ne peut mesurer
ni prdire la course de la petite boule blanche.

Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renonc. Aucun d'eux ne
compte plus srieusement sur l'intuition, les pressentiments, la double
vue, la tlpathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilits
pour tenter de prvoir ou de dterminer la chute d'un destin qui n'est
pas plus gros qu'une noisette. Toute la partie scientifique du savoir
humain y a chou; et tout le ct occulte et magique de ce mme savoir
y a pareillement failli. Les mathmaticiens, les prophtes, les devins,
les sorciers, les sensitifs, les mdiums, les psychomtres, les spirites
qui appellent  leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et
impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le
hasard rgne en matre, et jusqu' prsent, bien que tout se passe sous
nos yeux, se reproduise  satit et tienne, je le rpte, dans le creux
de la main, on n'a pu fixer une seule de ses lois.

Pourtant, il semble qu'il y en ait, et des milliers de joueurs se sont
ruins  suivre leurs apparitions ou leurs traces vasives et
dcevantes. Prenons une liasse de ces permanences qui se publient 
Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numros sortis 
l'une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que
ces numros y sont aligns en longues colonnes parallles, les noirs 
gauche, les rouges  droite. Quand on considre une de ces feuilles qui
comptent en gnral une dizaine de colonnes dont chacune se compose de
soixante-cinq chiffres,--chiffres morts  prsent et inoffensifs, mais
qui furent si dangereux, ont emport tant d'espoirs et peut-tre
provoqu plus d'un malheur,--on remarque qu'un quilibre assez sensible
tend  se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux
chances s'affrontent, isoles ou par petits groupes: une rouge, une
noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc.
Lorsqu'on rencontre une srie de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf,
dix, onze, douze noires conscutives, on est presque assur de trouver
non loin d'elle une srie compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix
rouges. Il y a l un rythme trs rel, une sorte de respiration ou de
va-et-vient cadenc de la bte nigmatique que nous appelons le hasard.
Ce rythme ou cet quilibre est du reste confirm par les statistiques
finales de la journe, o nous voyons que sur un total de six cents et
quelques boules, l'cart de la noire  la rouge dpasse assez rarement
deux ou trois dizaines; cet cart est encore moindre sur le total de la
semaine, c'est--dire sur prs de cinq mille boules, et se rduit, en
gnral,  quelques units.

                   *       *       *       *       *

La bte monstrueuse a d'autres habitudes tranges. On remarque par
exemple qu'il n'est pas rare qu'un numro sorte deux fois de suite, et
il est incontestable que dans chaque sance, deux ou trois numros sont
manifestement favoriss, en sorte qu'au contraire de ce qui serait
logique, on peut affirmer qu'un numro a d'autant plus de chances de
reparatre qu'il est plus frquemment sorti. Ceci semble aller contre la
loi de l'quilibre que nous avons constate; mais il faut observer que
cet quilibre se retrouvera plus tard, qu' la fin de la semaine les
carts ne seront plus trs grands et deviendront presque nuls 
l'expiration du mois. L'quilibre est plus lent parce qu'il faut
multiplier par dix-huit et demi le nombre des sries pour atteindre les
proportions des chances simples.

Les joueurs notent encore une loi qui du reste n'est qu'un corollaire de
l'habitude prcdente mais a je ne sais quoi d'humain, c'est que les
chances retardataires mettent un plus grand empressement  regagner le
terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immdiatement une
halte, comme si elles avaient repris leur souffle aprs un instant de
repos sur un palier.

Ajoutons tout de suite qu'il est prudent de se mfier de ces habitudes
flottantes et de ces bauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge,
au cours d'une journe, l'emporter de soixante-dix pour cent sur la
noire. La noire, d'autre part, on s'en souvient encore  Monte-Carlo,
est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxime douzaine
vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n'a pas nos nerfs; il n'a
pas hte comme nous de rparer sa perte ou d'emporter son gain. Il prend
son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie
humaine.

                   *       *       *       *       *

Les joueurs, d'ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au
tour de main du croupier. Ce n'est gure dfendable. On sait, au
demeurant, comment se passent les choses. La bille tombe dans sa case,
le croupier annonce, par exemple: 13, noir, impair et manque. On
ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le
tableau, on discute parfois, on change la monnaie, etc.; la dure de
ces oprations est fort ingale, et pendant tout ce temps, le disque qui
porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l'arrte enfin,
saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire  celui qui
l'animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans
de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une
influence quelconque. D'ailleurs, on remarque facilement sur le
graphique des permanences que le changement de croupier n'altre pas
sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine rellement
l'homme auquel on l'attribue.

Ces bauches de lois dans ce qui semble la ngation de toute loi, ces
efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son
chaos, ce dieu qui se nie et cherche  se dtruire de ses mains, ces
balbutiements incomprhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la
parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez
curieux. C'est du reste ces efforts, ces vellits d'quilibre, ce
rythme embryonnaire qui font l'heur et le malheur des joueurs. Si le
hasard tait simplement le hasard tel que nous le concevons _a priori_,
on jouerait n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment. Je
sais bien que d'aprs les plus savants thoriciens de la roulette,
chaque coup est indpendant de tous les autres, commence comme si rien
ne s'tait pass avant, comme si rien ne devait se passer aprs, comme
si la table sortait de la boutique de l'bniste, le cylindre de
l'atelier du mcanicien et le croupier des mains de Dieu. En thorie,
c'est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu'en fait il ne
semble pas qu'il en soit ainsi. Il parat d'ailleurs impossible
d'expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec
une tendance dangereuse mais trs humaine  exagrer la porte et la
certitude de leurs constatations.

Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n'est qu'un amas de
concidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges
et les noires, successivement sorties du nant, se placent quelque part
et se groupent d'une certaine faon; et s'il est assez surprenant qu'
la fin du mois leur nombre s'gale  peu prs, il serait non moins
surprenant que l'une des couleurs l'emportt de beaucoup sur l'autre. Il
est parfaitement vrai qu'au premier coup d'oeil, la rouge et la noire
semblent s'quilibrer sur les feuilles des permanences; mais il est
galement vrai qu' y regarder de plus prs, il n'est pas rare qu'une
srie de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux
noires, recommence une nouvelle carrire; et le malheur voudra que,  ce
moment, le joueur,  la recherche de l'quilibre, pontera sur la noire
et verra disparatre en quelques coups tout le gain lentement et
pniblement arrach au hasard, avare quand on gagne, et trs gnreux,
pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mmes dceptions
s'il joue sur l'cart, c'est--dire contre l'quilibre et prouvera trop
souvent que ces lois, lorsqu'il y met sa confiance, sont crites sur
l'eau, et semblent graves dans l'airain ds qu'elles le trahissent.

                   *       *       *       *       *

Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas
perfides, et pour se prmunir contre leurs trahisons, il a imagin une
foule de systmes ingnieux qui parfois lui permettent de gagner, mais
le plus souvent ne font que retarder sa ruine.

Mais avant de parler de ces systmes, disons d'abord que nous ne nous
occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair,
passe ou manque. Elles sont dj assez compliques et posent des
problmes qui suffiraient  puiser toute la sagacit d'une existence
humaine. Quant aux chances multiples: en plein,  cheval, transversales,
carrs, douzaines, etc., en thorie et en pratique, elles chappent 
tout contrle,  tout calcul,  toute explication.

Quel que soit le systme adopt, le joueur joue toujours  pile ou face
contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle;
mais il a contre lui l'impt du zro qui, trs bnin en
apparence,--puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances,
la banque n'a qu'une demi-chance de plus que le joueur,--finit par
devenir fatalement ruineux. Afin d'chapper  la brutalit d'une
dcision qui, s'il plaait tout son avoir sur la rouge ou la noire,
terminerait la partie d'un seul coup, il subdivise son enjeu, de manire
 pouvoir affronter un grand nombre de chances, esprant que grce  une
progression savamment gradue, il finira par rencontrer une srie
favorable o le gain l'emportera sur la perte. C'est le principe de tous
les systmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins
ingnieuses, prudentes et compliques. Il n'y en a pas, il n'y en aura
jamais d'autres,  moins d'un miracle qui ne s'est pas encore produit,
d'une intuition qui voie d'avance ce que dcidera la bille ou d'une
force inconnue qui l'oblige de faire ce qu'on dsire.

                   *       *       *       *       *

Je n'ai pas l'intention de passer en revue tous ces systmes qui sont
innombrables et de valeur ingale, depuis le paroli pur et simple, naf
et violent, qui mne droit au dsastre, en passant par la d'Alembert et
toutes ses variantes, les progressions descendantes, les mthodes
diffrentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule
de neige, la photographie, le jeu  masse gale sur certains groupes de
chances simples, qui est un casse-tte chinois et demande, avant
l'attaque, plusieurs jours d'observations patientes; et tant d'autres
que j'oublie, depuis les plus classiques jusqu'aux plus mystrieux,
qu'aux joueurs novices et crdules on vend trs cher, sous enveloppes
cachetes qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que
l'obligeance d'un joueur rudit m'a permis de connatre tous, ou peu
s'en faut. On trouvera le dtail des plus usits dans le trait
d'Albigny (les _Martingales modernes_), la _Thorie des systmes
gomtriques_ de Gaston Vessillier, le _Trait des jeux dits de hasard_
d'Hulmann, la _Thorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette,
trente-et-quarante_, etc., de Tho d'Alost, et surtout dans la _Revue de
Monte-Carlo_, qui depuis sa fondation, c'est--dire depuis une quinzaine
d'annes, donne une mthode par numro.

Occultes ou patents, ces systmes offrent  peu prs les mmes dangers,
tant tous fonds sur les sables mouvants de l'quilibre et de l'cart.
S'ils sont trs prudents, la perte est minime, mais le gain est encore
plus petit; s'ils sont tmraires, le gain est gros, mais la perte est
dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entranent, pour continuer
de dfendre une mise modique et ce qu'on lui a dj sacrifi,  risquer
sur le tapis,  un moment donn, tous les gains antrieurs, que suivent
bientt les sommes qu'on tenait en rserve. C'est l'invitable revanche
de la banque, qu'on croyait impunment grignoter, qui soudain ouvre ses
larges mchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit
d'un seul coup bnfices et capital.

                   *       *       *       *       *

Les joueurs, pour se donner du coeur, se disent qu'ils ont sur la banque
un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils attaquent,
comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plat;
au lieu que la banque est force de jouer sans arrt, d'accepter toutes
les mises, de tenir tous les coups jusqu' la limite du maximum, qui
est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet
avantage est rel si le joueur, aprs un gain considrable, s'en va et
ne reparat plus. Mais le ponte heureux, plus ncessairement encore que
celui qui n'a pas de chance, viendra se rasseoir  la table enchante,
et perd ainsi la seule arme efficace qu'il avait contre son ennemie.
Attaquer quand on veut n'est qu'un privilge illusoire, puisque tout, 
n'importe quel moment, est galement mobile et incertain et qu'on ne
sait jamais d'avance quand reparatra la loi prcaire et dcevante de
l'quilibre. Aprs une longue squence de noires, on mise sur une belle
srie de rouges qui s'annonce solide, mais  peine a-t-on attaqu, que
la srie rend l'me et que l'implacable noire reprend son cours
dvastateur; ou l'on fait le contraire, on s'attache  la noire, et
c'est la rouge qui s'installe. Quel que soit l'instant de l'attaque,
c'est toujours rouge contre noire, c'est--dire un contre un qu'on
lutte. Encore une fois, le seul avantage bien rel, c'est qu'on peut
s'en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu'il perde ou qu'il
gagne, qui sache s'en aller et ne plus revenir?

                   *       *       *       *       *

Tous ces systmes, en dernire analyse, ne font donc que couper en
petits morceaux le bloc crasant et brutal de la chance. Ils matelassent
le hasard, ils attnuent la gravit de ses coups. Ils prolongent la vie
ou l'agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter
aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait  doubler
indfiniment ses mises, s'il n'tait arrt par la barrire mortelle du
maximum. Mais toutes les oprations mathmatiques, toutes les
combinaisons de chiffres, s'agitent et s'vertuent comme des captifs
aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge,
la paroi noire demeure inattaquable, inbranlable, et tout se passe 
l'intrieur de la prison.

                   *       *       *       *       *

Est-ce  dire qu'il n'existe pas de mthode qui soit dfendable et que
les plus savants calculs n'aient pas trouv moyen de vaincre le hasard?
Je ne crois pas que, en thorie, les calculs, qui n'ont ici aucun point
d'appui, puissent faire quelque jour ce qu'ils ne firent pas jusqu'
prsent. Il n'en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre
qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis,
un officier anglais, par exemple, en possde une qu'il emploie depuis
longtemps et qui donne des rsultats surprenants. C'est, naturellement,
une progression, dont toute la vertu rside en une clef ingnieuse et
trs simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n'ai trouv
cette mthode dans aucun des traits classiques ou marrons. Elle a ses
dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, o, pour sauver
le bnfice escompt et les mises antrieures, il faut risquer une assez
forte somme. Mais en arrtant prudemment le jeu dans les squences trop
obstinment hostiles, en laissant passer l'orage, comme elle s'tend sur
un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement
ncessaire. En tout cas, elle ne l'a jamais srieusement trahi
jusqu'ici.

Nanmoins, il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait qu' en user
aveuglment, automatiquement. Comme avec les autres systmes, une
certaine science, une certaine exprience, un certain doigt sont
indispensables. Bien que la science et l'exprience soient ici
alatoires, fugitives et vasives, elles ne sont nullement illusoires.
Le joueur exerc et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du
moins ne pas la contrarier. Il devine l'approche et la fin d'une srie
favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s'il ne
parvient pas  saisir leur rythme, aime mieux s'abstenir que de les
prendre  contre-temps. Il se trompe plus d'une fois, mais bien moins
souvent que ceux qui, fidles  la trs scientifique thorie de
l'indpendance absolue des coups, pontent sur n'importe quelle couleur 
n'importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se
bande pas contre le sort, il ne brave pas l'acharnement de la fortune.
Il ne s'obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu' sa
dernire pice contre une squence inique, afin d'acqurir l'amre
satisfaction de connatre le fond de sa malchance et de l'injustice du
destin. Il n'a pas d'amour-propre, il n'a pas d'ide fixe ni de pense
inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en
souriant, il abandonne ses prtentions et courtise la veine. Il revient
sur ses pas et se rtracte quand il sied. Il s'arrte, il repart, il
obit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive  bon port;
alors que le pilote arrogant, tmraire et ttu, s'effondre dans
l'abme.

                   *       *       *       *       *

Avant tout, il tudie le caractre et l'humeur de la table o il
s'asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son
histoire, qui varie de jour  jour, et cependant forme au bout de
l'anne un ensemble homogne o toutes les erreurs passagres, les
anomalies et les injustices se trouvent rpares. Il s'agit de savoir 
quelle page de cette histoire il se dispose  prendre part. Il ne le
saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l'oeil les
notes et les permanences des joueurs qui l'ont prcd. Il faut le
contact immdiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais dj
celui-ci tressaille, s'anime, prend forme et visage, murmure, indique
ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique
s'engage, entre le joueur trs petit et le hasard norme et
tout-puissant.

Maintenant que le combat est commenc, qu'il a fait ce qu'il a pu pour
appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu' l'attendre,
car, en fin de compte, elle demeure la suprme puissance qui juge en
dernier ressort, l'inconnue redoutable et invitable de toute
combinaison. Le meilleur systme ne peut vaincre une dveine anormale et
impitoyable qui sans rmission vous fait ponter sur la couleur perdante.
Une telle dveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais
toujours possible. Elle rpond du reste aux coups de veine
extraordinaires qui ne semblent plus frquents que parce qu'ils attirent
davantage l'attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur,
ou plutt une joueuse,--car ce sont presque toujours les femmes qui ont
ces inspirations,--s'approcher de la table et miser sans hsitation et
d'autorit, en plein ou  cheval, ou sur une transversale, ou sur un
carr et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d'avance le point o
tombera la bille. Ces instants d'intuition sont toujours trs brefs, et
si la joueuse insiste et s'obstine, elle reperd bientt ce qu'elle a
gagn. Il n'en est pas moins vrai qu'en observant ce phnomne si net et
si frappant, on se demande s'il n'y a pas l quelque chose de plus que
de simples concidences. La chance,  tout prendre, peut-elle tre autre
chose qu'une intuition passagre et fulgurante de ce qui aura lieu et
clatera  tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n'a pas
encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la
retenir, n'est-elle pas dj du prsent et mme du pass quelque part?
Mais ce sont l des questions qui nous entraneraient trop loin dans
l'espace et le temps.

                   *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au systme dont nous parlions, il
me serait permis d'en divulguer le secret que je ne le ferais point.
Sans tre un moraliste bien austre, et tout en considrant le jeu comme
un de ces maux profondment humains qu'on ne pourra jamais draciner et
qui, malgr tous les efforts, reparatra toujours sous une forme
nouvelle, le moins qu'on puisse faire, c'est de ne pas l'encourager. Le
joueur, j'entends le joueur invtr, presque professionnel, n'est pas
intressant. C'est d'abord un dsoeuvr et presque toujours une pave
sans excuse. S'il est riche, il fait de son argent l'emploi le plus sot,
le plus morne qu'on puisse imaginer. S'il est pauvre, il est moins
pardonnable encore; il aurait mieux  faire qu' sacrifier  une chimre
son existence et trop souvent le bien-tre et la tranquillit des siens.
Au fond du joueur, il y a d'habitude un paresseux, un impuissant, un
goste sans nergie, avide de jouissances vulgaires et immrites, un
mcontent et un rat. Le jeu est l'aventure sdentaire, abstraite,
mesquine, sche, schmatique et sans beaut de ceux qui ne surent point
rencontrer ou faire natre les aventures relles, ncessaires et
bienfaisantes de la vie. Il est l'activit fbrile et malsaine de
l'oisif. Il est l'effort inutile et dsespr des nervs qui n'ont plus
ou n'eurent jamais le courage et la patience de faire l'effort honnte,
persvrant, sans  coups, sans clat qu'exige toute existence humaine.

Il y a aussi beaucoup de vanit purile dans le cas du joueur. En somme,
c'est un enfant qui cherche encore sa place dans l'univers. Il ne s'est
pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en
face du destin. Infatu de soi, il attend que l'inconnu ou
l'inconnaissable fasse pour lui ce qu'il ne fait pas pour n'importe qui.
Il l'attend d'ailleurs sans raison, uniquement parce qu'il est soi et
que les autres n'ont pas ce privilge. Il est pouss  interroger sans
cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et
prtentieux espoir d'apprendre  se connatre ailleurs qu'en lui-mme.
Quelle que soit la dcision de la fortune, il y trouvera matire  se
faire valoir. S'il n'a pas de chance, il sera flatt d'tre spcialement
perscut par elle; s'il est heureux, il s'estimera davantage  raison
des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n'a nul
besoin de croire qu'il mrite ces dons; au contraire, moins il y aura
droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuit fera
le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu'il en saura tirer.

                   *       *       *       *       *

Il serait bien surprenant, disais-je, en commenant, que cette
infatigable et gigantesque enqute sur le hasard, poursuivie depuis plus
de cinquante ans, n'et pas donn un rsultat quelconque. Je me demande,
 la fin de cette tude, quel est ce rsultat. Au prix d'un gaspillage
insens d'argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et
de fluides peut-tre plus prcieux, elle nous a appris que le hasard est
en somme le hasard, c'est--dire un ensemble d'effets dont nous ignorons
les causes. Nous le savions dj et l'acquisition est assez drisoire.
Nous avons entrevu certains fantmes de lois ou d'habitudes, dont
quelques joueurs semblent tirer un avantage d'ailleurs toujours
prcaire. Mais ces fantmes de lois qui ont l'obscure et inconstante
vellit de mettre un peu d'ordre dans le hasard, ne sont, comme le
hasard lui-mme, que d'inconsistantes et phmres condensations de
causes inconnues. Au total, nous n'avons rien appris, sinon, peut-tre,
que nous avons tort d'attacher  ces manifestations du destin plus
d'importance qu'elles n'en ont. Il n'y a,  y regarder de plus prs, au
fond de tous ces drames et de tous ces mystres de la chance, que les
drames et les mystres que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort
d'une petite bille qui n'en est pas responsable; et parce que nous la
chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuit
que des puissances morales et mystrieuses vont diriger et terminer sa
course au bon ou au mauvais moment. Elle n'en sait rien, et la vie de
milliers d'hommes dpendrait de sa chute  droite ou  gauche de son
point d'arrt qu'elle n'en aurait cure. Elle a ses lois  elle,
auxquelles il faut qu'elle obisse et qui sont si complexes que nous
n'essayons mme pas de les dbrouiller. Elle n'est qu'une petite boule
qui cherche honntement le petit trou rouge ou noir o elle ira dormir
et qui n'a pas grand'chose  nous apprendre sur les secrets d'une chance
ou d'un destin qui ne se trouve qu'en nous-mmes.




MDITATIONS




XI

L'NIGME DU PROGRS


I

Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait
sur notre terre, nous ramne  la grande question de l'avenir de
l'humanit.

Est-il permis d'esprer que celle-ci renonce un jour  d'aussi
monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout  fait impossibles? Je
ne vois  cette interrogation, si l'on veut l'atteindre  sa source,
d'autre rponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je rsume et
complte ici:  savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a
pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus
commenc qu'il ne finira, et qui a derrire lui autant de myriades de
myriades d'annes qu'il en dcouvre devant lui. L'tendue de l'ternit
d'hier et celle de l'ternit de demain sont identiques. Tout ce que
fera cet univers, il doit dj l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant
d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas
fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace
et le temps ne viendra s'ajouter  ce qu'il y possdait. Il a
ncessairement tent dans le pass tous les efforts et toutes les
expriences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a prcd, ayant
eu les mmes chances, est forcment gal  tout ce qui suivra.

                   *       *       *       *       *

Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinit de mondes
semblables au ntre, comme il est vraisemblable qu'il y a prsentement,
l'infini de l'espace tant comparable  celui du temps, une infinit de
mondes pareillement semblables. Ces concidences, quelque peine que nous
ayons  les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire
sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes o nous sommes plongs;
 moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimit
que ceux de l'espace et du temps.

Ici s'arrte ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est
plus facile de nous reprsenter l'infini de l'espace et du temps que
celui des combinaisons. Pour nous faire quelque ide de ce dernier, il
nous faudrait connatre la substance, les lois, les forces, et, en un
mot, toute l'nigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini
possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait
plus rien  attendre d'un univers qui aurait videmment tout tent et
tout puis avant notre venue.

Mais si le nombre des combinaisons est rellement infini, on peut se
dire que la terre est une exprience qui n'avait pas encore t faite;
et une exprience manque, puisque le mal et la douleur l'emportent sur
le bien et le bonheur. Si l'exprience est manque, nous en sommes
victimes; mais il n'est pas interdit d'esprer que nos efforts
changeront quelque chose  des combinaisons qui seront meilleures en
d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'exprience est manque, il
n'en dcoule pas que d'autres n'aient point russi et, en ce moment
mme, ne soient pas plus heureuses en des mondes diffrents. Il est mme
permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces
expriences, les plus heureuses tendent  se fixer,  se cristalliser et
que, vu l'infinit de leur nombre, elles russiront dans l'avenir ce
qu'elles n'ont pu russir dans le pass. C'est une lueur hasardeuse;
mais je doute qu'il s'en dcouvre d'autres qui nous puissent maintenir
au-dessus du dsespoir.


II

Supposons un instant que l'exprience de la terre ne soit pas manque
comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte
pniblement contre la matire et ne remporte que quelques victoires
incertaines, brves et prcaires, soit un million de fois plus puissant
et mieux arm. Il aurait sans doute triomph de tout ce qui nous accable
et nous retient ici et se serait dbarrass des chanes apparemment
illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas draisonnable
d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en
est o se trouvent ralises ces conditions meilleures. Peut-tre, au
demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas
quelque part en ralit, car on peut fort bien soutenir que nos
imaginations ne sauraient tre que des reflets gars de ce qui existe.
Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il
nous serait peut-tre loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment
sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-tre pires et
plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que
nous ne fussions intervenus et n'eussions aid  le rendre meilleur,
plus sage et plus habitable.

                   *       *       *       *       *

Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos
conqutes spirituelles, tout ce qui parat  certaines heures nous
acheminer vers un avenir moins affreux que le pass, tous les bons
courants mystrieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous
attend aprs la mort, ne soit pas d  l'intervention d'un de ces
mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons gure ces
interventions; mais il est galement vrai que ces tres d'un monde
suprieur, tant ncessairement plus dpouills de matire, plus
spiritualiss que nous, nous demeurent forcment invisibles. Dans
l'infini du firmament, nous dcouvrons des myriades de mondes qui sont
des mondes matriels comme le ntre; et nous ne pouvons dcouvrir que
ceux-l, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins  notre
terre, nous chappe invitablement. Mais l'espace qui nous parat vide
entre les toiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent;
et il serait assez trange qu'il ne ft pas peupl de mondes que nous
n'apercevons point; ou plutt ne ft pas lui-mme tout un monde que nos
yeux sont incapables de saisir.

Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres
mondes, ceux-ci, n'tant plus matriels, ne voient plus la matire, et,
par consquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous
pensons, sans doute  tort, qu'tant visibles les uns aux autres, nous
le sommes ncessairement  tous les autres tres. Il est, au contraire,
 prsumer que ces tres spirituels passent  travers nous sans se
douter de notre prsence et que n'tant sensibles et attentifs qu' ce
qui mane de l'esprit, ils ne souponnent et ne dcouvrent notre
existence qu' proportion que nous nous rapprochons de l'tat o ils
sont.


III

Considrez la terre  son origine: d'abord nbuleuse informe qui se
condense peu  peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui
tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'annes, sans autre
but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable,
dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une ide,
strilit essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonait
irrmdiable et ternelle. Qui et dit que de ces torrents de matire en
bullition qui semblaient avoir  jamais dtruit toute vie et tout germe
de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus
normes, les plus robustes, les plus rsistantes, les plus fougueuses et
les plus abondantes, jusqu'aux plus tnues, aux plus invisibles, aux
plus prcaires, aux plus phmres, aux plus subtiles? Qui surtout et
os prvoir qu'allait en natre ce qui parat le plus tranger aux rocs
et mtaux liqufis ou pteux qui formaient seuls la surface, le noyau
et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience
humaine?

                   *       *       *       *       *

Est-il possible de concevoir volution et aboutissement plus inattendus?
Qu'est-ce qui pourrait nous tonner aprs un tel tonnement et que ne
sommes-nous en droit d'esprer d'un monde qui a produit ce que nous
voyons et ce que nous sommes aprs avoir t ce qu'il fut? S'il est
parti d'une sorte de ngation de la vie, de la strilit intgrale et de
pire que le nant pour aboutir  nous, o n'aboutira-t-il pas en partant
de nous? Si sa naissance et sa formation laborrent de tels prodiges,
quels prodiges ne nous rservent pas son existence, sa prolongation
indtermine et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et
des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matire des
premiers jours,  la pense humaine de ce moment; il y aura sans doute
une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la
pense de ce moment  ce qui lui succdera dans l'infini des temps.

Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa
matire et de ses forces qui s'entre-dvoraient. Dans l'immense vide
enflamm o elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but
ou d'une ide; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain
leur existence  les rechercher et sont dbords par le nombre de ses
combinaisons mystrieuses et inpuisables.

Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que
nous connaissions: le feu. Si tout est n du feu, qui lui-mme ne
paraissait n que pour dtruire, que ne natra-t-il pas de ce qui ne
parat n que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su
tirer un tel parti des laves et des cendres ignes qui taient les seuls
lments qu'elle possdt, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce
qu'elle possde enfin?


IV

Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers,
tout au moins une terre qui n'a pas encore puis son avenir et ses
surprises et qui est bien plus prs de son commencement que de sa fin.
Elle est ne d'hier et vient  peine de dbrouiller son chaos. Elle est
au dbut de ses espoirs et de ses expriences. Nous croyons qu'elle va
vers la mort; au contraire, tout son pass nous dmontre qu'il est
beaucoup plus vraisemblable qu'elle s'avance vers la vie. En tout cas, 
mesure que s'coulent ses annes, la quantit et surtout la qualit de
la vie qu'elle engendre et entretient augmente et s'amliore. Elle ne
nous a donn que les prmices de ses miracles; et il n'y a probablement
pas plus de rapport de ce qu'elle est  ce qu'elle fut qu'il n'y en a de
ce qu'elle est  ce qu'elle sera. Sans doute, quand clateront ses plus
grandes merveilles, n'aurons-nous plus notre vie d'aujourd'hui; mais
sous une autre forme, nous serons toujours l, nous existerons toujours
quelque part,  sa surface ou dans ses profondeurs, et il n'est pas tout
 fait invraisemblable qu'un de ses derniers prodiges ne nous atteigne
dans notre poussire, ne nous rveille et ne nous ressuscite pour nous
attribuer enfin la part de bonheur que nous n'avions pas eue et nous
apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intresser, par del
nos tombes, aux destines de cette terre dont nous n'avions pas cess
d'tre les fils immortels.




XII

LES DEUX LOBES


Un soldat m'crit, du front, la lettre que voici:

  Il y a des fondrires et des squelettes dans la fort. J'y ai
  dcouvert et admir des dieux en ruines sous la vgtation toujours
  vivante et admirable: leur me s'est vapore. L'odeur du Christ ne me
  sduit gure; j'aime mieux celle du Bouddha. Ce que j'adore en lui,
  c'est la contradiction fondamentale qui cherche  nous assurer notre
  immortalit en nous dmontrant notre fatal anantissement. Il
  enseignait dans le mme souffle l'illusion du Moi et sa rincarnation
  priodique; absurdit apparente qui implique la connaissance de la
  vrit la plus profonde, de la nature mme de l'tre,  la fois et
  alternativement collective et individuelle. Cette dcouverte, qu'il
  n'a pas formule, aurait d le conduire ailleurs qu'au Nirvna, ce
  paradis des fruits trop verts...

  L'homme est membr de faon  n'apercevoir qu'une moiti de
  l'univers, et l'esprit de structure ordinaire ne peroit gure qu'un
  hmisphre de vrit. Afflige d'une migraine congnitale,
  l'humanit ne pense qu'avec une moiti de son cerveau, avec le lobe
  oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la
  queue; les antinomies s'y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant
  crut dcouvrir, mais que le Bouddha avait tent d'ouvrir. Il possdait
  les vertus complmentaires; il fut religieux et rationnel; en mme
  temps qu'il rsumait le mysticisme oriental, il fut le plus
  scientifique des esprits anciens,  une poque o la science
  n'existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont
  voulu condenser en philosophie l'effort collectif et  peine commenc
  de la science, ont piteusement chou, parce qu'ils pensaient
  seulement en occidentaux, emptrs dans la contradiction d'aspirations
  idalistes et de raisonnements matrialistes; tandis que la formule du
  Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans
  l'entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur,
  jusqu' l'essor de la science contemporaine, la vritable philosophie
  n'a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrtien, et
  son ractif le matrialisme positiviste ou scientifique, sont des
  reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant
  l'extrme pour le suprme, veulent fixer le centre de gravit sur la
  circonfrence de la roue. Les explorateurs d'au-del devront partir du
  carrefour de la synthse religieuse et de l'analyse scientifique, et
  entraner par la main ces soeurs rivales.

  La vrit brille au centre d'un cercle de spectateurs, et il faut
  franchir sa flamme pour reconnatre un frre dans l'adversaire d'en
  face. Il faut s'tendre au centre de l'espace pour percevoir
  l'identit de ses points cardinaux: _Totum_ et _Nihil_, _Alter_ et
  _Ego_. Le souci de convertir autrui doit cder au besoin de complter
  et d'quilibrer notre propre point de vue. Dans la fort sacre o des
  pionniers ont pntr de toutes parts et en tous temps, les plus
  hardis doivent ncessairement se rapprocher les uns des autres. Mme
  s'ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s'entendre et s'encourager
  mutuellement. L'aboi le plus modeste peut tre bienvenu dans la
  solitude et le silence o mrit la vrit de l'avenir...

J'ai tenu  recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci
remarquable, mais peut-tre trop prompt, deux ou trois des grands
problmes, qui au fond n'en sont qu'un, auxquels,  moins de renoncer 
tout, nous devons essayer de rpondre: immortalit ou anantissement,
flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle,
extriorisation et intriorisation, qui forment le grand rythme
cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d'infimes pulsations.

                   *       *       *       *       *

Mais remarquons d'abord que la contradiction fondamentale qui cherche 
assurer notre immortalit en nous dmontrant notre fatal anantissement,
ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu'il n'est pas exact de dire qu'il
enseigne dans le mme souffle l'illusion du moi et sa rincarnation
priodique. La doctrine de la rincarnation n'est point du Bouddha. Il
l'avait trouve toute faite, elle existait avant lui, si profondment
enracine dans son peuple qu'il ne songe mme pas  la contester. Au
point de vue exotrique, il veut seulement la dsarmer, lui enlever son
aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut rduire la vie  tel point
qu'elle ne trouve plus de quoi se rincarner. Selon la doctrine
exotrique, qui n'est qu'une prparation  la vrit sotrique, la vie
n'est que souffrances et son seul but est la rdemption ou l'extinction
de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvna, qui n'est
pas l'annihilation mais l'absorption de l'individu dans le Tout. La mort
ordinaire,  cause de la rincarnation perptuelle du mme individu, ne
peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de
surmort, qui rende impossible toute rincarnation, et cette surmort ne
peut tre obtenue que par l'homme qui se sera efforc de mourir durant
toute sa vie et aura volontairement coup tous les liens qui le
rattachent  l'existence: tout amour, tout espoir, tout dsir, toute
possession. Lorsqu'au terme de cette surmort systmatique et volontaire,
viendra la mort relle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse
se rincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs
sicles ou millnaires la purification, la rdemption finale et
l'absorption en l'unique absolu.

On a dit que c'tait exactement le contre-pied de la doctrine du Christ.
Chez le Bouddha la vie ne serait que l'entre dans la mort; tandis que
chez le Christ, la mort est l'entre dans la vie. Au fond, c'est la mme
chose et tout se termine par l'absorption en la divinit, car la
doctrine du Christ n'est qu'une branche mutile du grand tronc de la
religion mre.

Voil la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le
plus grand sage de l'humanit et qui savait des choses que nous ne
savons plus et ne retrouverons peut-tre jamais. Voil le fond de la
religion d'un demi-milliard d'hommes. Il n'est peut-tre rien qui soit
plus prs de la dernire vrit.

                   *       *       *       *       *

Remarquons cependant que le problme: immortalit ou anantissement, ne
devrait pas tre pos en ces termes, le mot anantissement ne pouvant
s'employer que mtaphoriquement pour dsigner une vie que nous ne
comprenons plus, attendu que le nant est la seule chose dont
l'existence soit absolument impossible et l'inexistence absolument
certaine.

Quant  l'immortalit, ici encore il y a quivoque, puisque le nant ne
pouvant exister, l'immortalit est invitable, et la seule question qui
reste  rsoudre est de savoir si cette immortalit sera ou non
accompagne d'une prolongation quelconque de notre conscience actuelle.

Mais s'il est probable que le problme de l'immortalit plus ou moins
accompagn de conscience restera longtemps en suspens, la rponse  la
question de la migraine, ou plutt de l'hmiplgie congnitale, est
sans doute plus facile  trouver. En tout cas, elle demeure dans un
domaine que nos investigations immdiates sont  mme d'explorer. C'est,
somme toute, une question historique et gographique. Il semble, en
effet, qu'il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe
occidental, qui n'ont jamais fonctionn en mme temps. L'un produit ici
la raison, la science et la conscience; l'autre scrte l-bas
l'intuition, la religion, la subconscience. L'un ne reflte que l'infini
et l'inconnaissable; l'autre ne s'intresse qu' ce qu'il peut limiter,
 ce qu'il peut esprer de comprendre. Ils reprsentent, par une image
peut-tre illusoire, la lutte entre l'idal matriel et l'idal moral de
l'humanit. Ils ont plus d'une fois essay de se pntrer, de se mler
et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur
l'tendue la plus active de notre globe, a jusqu'ici paralys et presque
annihil les efforts de l'autre. Nous lui devons d'extraordinaires
progrs dans toutes les sciences matrielles, mais aussi des
catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd'hui et qui, si
nous n'y prenons garde, ne seront pas les dernires ni les pires. Il est
temps, semble-t-il, de rveiller le lobe paralys, mais nous l'avons
tellement nglig que nous ne savons plus au juste ce qu'il peut faire.




XIII

ESPOIR ET DSESPOIR


I

Le mme soldat, devenu mon filleul de guerre, m'crit encore:

  J'prouve une joie ineffable  rester l'homme moyen et  professer le
  vide. J'ai senti la grande paix descendre en moi, le jour o je me
  suis rsign au sort commun, c'est--dire  l'ignorance et  la mort.
  J'ai trouv la vie en y renonant, et me sens trs riche depuis que je
  ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanit
  spirituelle qui constitue l'un des plus formidables obstacles  la
  dernire libration du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le
  suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de
  nos vices. Avec plus d'ardeur que je n'ai embrass le fantme d'une
  supriorit individuelle, je tends les bras vers l'galit dans
  l'homogne, vers la plnitude du vide...

Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le
lobe asiatique, et la pense de ce lobe ne conseille que l'inaction, le
renoncement, l'enchantement du dsenchant, comme disait Renan, ou
plutt la satisfaction du dsespoir. Il est certain que tout ce que nous
voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage
dans ce dsespoir, que nos mditations--surtout celles de ce mme lobe
asiatique--peuvent du reste rendre trs vaste, aussi beau et presque
aussi habitable que l'espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que
nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous prcde et tout ce
qui nous suit, et, en un mot, le tout de l'univers. Notre dsespoir, qui
parat d'abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est
donc fond sur ce que nous savons, qui n'est rien, tandis que l'espoir
de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous
ignorons, qui est tout.

Encore qu'il s'y mle, si nous voulons tre tout  fait justes, plus
d'une raison d'esprer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc
qu'en ce rien que nous savons ne se trouve que le dsespoir, et que
l'espoir ne soit qu'en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de
n'couter que notre lobe oriental qui nous conseille d'accepter cette
ignorance inactive et d'y ensevelir notre existence, n'est-il pas plus
raisonnable de faire travailler en mme temps notre lobe occidental qui
cherche  dcouvrir ce tout? Il est possible qu'il y trouve aussi, en
fin de compte, le dsespoir, mais c'est peu probable, car on ne saurait
imaginer un univers qui ne serait qu'un acte de dsespoir. Or, si
l'univers n'est pas un acte de dsespoir, rien de ce qui s'y trouve n'a
de raisons de dsesprer. En tout cas et en attendant, cette recherche
nous permettra sans doute d'esprer aussi longtemps qu'existera cet
univers.


II

Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche
sur la nature et qui voit,  mesure qu'il avance, les mystres se
multiplier et s'tendre en tous sens,  l'infini, c'est le dcouragement
devant la tche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les
armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin  se
rsigner,  ne pas aller plus avant,  ne plus faire d'effort, 
s'endormir dans l' quoi bon?,  ne plus rien apprendre, puisqu'il a
appris qu'il ne saura jamais rien.

Il prouve dj ce dsir de se rendre  merci, quand il envisage la plus
humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les
embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande  fermer les
yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse
commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose  faire en cette vie
qu' chercher  savoir o nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre
raison d'tre, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est
qu'un dsagrment; ne plus chercher  savoir est le malheur suprme et
sans remde, la dsertion inexcusable.

Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites
illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vrits qui nous
remettent  notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout,
et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne
savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Vda, que
Dieu lui-mme, ou la cause premire ne sache pas tout. Il est galement
possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris
conscience de soi, ignore d'o il vient et o il va, ce qu'il fut et ce
qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part,
il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais,
attendu, ainsi que je l'ai dj dit, qu'il n'y a aucune raison pour
qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a
pu faire dans l'infini des temps qui nous prcda.

S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il
doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait
ce qu'il a fait, qui ne peut mener  rien; attendu qu'il nous aurait
dj mens o il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas prfr le nant
ou du moins ce que nous appelons le nant, seule forme du bonheur
stable, immuable, incontestable et comprhensible?

Nous comprendrions peut-tre, et encore serait-ce bien difficile, un
univers immobile, immuable, ternel, un univers arriv; nous ne pouvons
comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les
parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en volution 
travers l'espace et le temps, un univers se prcipitant  des vitesses
vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas
encore atteint.

On peut dire, pour se consoler, que tout dsespoir ne vient que de
l'troitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de
mme de tout espoir.




XIV

MACROCOSME ET MICROCOSME


Les biologistes constatent que l'embryon humain rcapitule--trs
rapidement durant les premiers mois de son volution, plus lentement
dans les derniers--toutes les formes de vie qui ont prcd l'homme sur
cette terre.

La tache arrondie qu'est le germe devient une sphre creuse, une sorte
de sac  paroi double, qu'on appelle _Gastrula_ et dont l'orifice
d'invagination resserr prend le nom de _Blastopore_. C'est la vie
protozoaire, le dbut, encore glatineux, de la vie animale,  laquelle
succde,  la suite de transformations qu'il serait trop long
d'numrer, la vie polypenne.

Puis, de chaque ct de la tte, apparaissent les arcs branchiaux, qui
correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les
membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon
est pourvu d'une queue qui, replie, lui touche presque le front. Il a
alors l'aspect d'un ttard et vit d'une vie toute aquatique, baign dans
le liquide amniotique qui reprsente pour lui l'eau dans laquelle
voluent librement les embryons des poissons et des batraciens.

Il s'agit maintenant de prendre une rsolution et de savoir ce qu'on en
fera. Il se trouve  peu prs dans la situation o se trouvait la vie 
l'origine des espces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou
s'humilier elle-mme en se remmorant ses erreurs et ses hsitations,
recommence ses ttonnements, ses impairs, ses repentirs et ses
expriences rates. Des formes bauches, comme la corde dorsale, se
rsorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins
dfinitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de
la cavit pritonale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque
toute la cavit viscrale, gigantesque la tte presque aussi grosse que
le reste du corps; et dans cette gigantesque tte se forment les
vsicules oculaires primitives qui sont galement normes, comme est
norme la vsicule ombilicale. C'est la priode incohrente et
monstrueuse qui correspond  l'poque de dmence et de gigantisme o la
nature, encore inexprimente, bauchait aveuglment des tres
incertains, formidables, htroclites, dsquilibrs,  la fois oiseaux,
crocodiles, lphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris
son parti, opr ses classifications, dgag ses lois et acquis le sens
des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien
de la vie qu'elle crait.

                   *       *       *       *       *

Voil, en gros, la rcapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont,
sans doute, beaucoup d'incidents nous chappent ou ne fixent pas assez
notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que
nous ne connaissons pas, qui n'ont mme pas laiss de traces
gologiques, attendu que le nombre des espces disparues est infiniment
plus grand que celui des espces que nous connaissons.

Le docteur Hlan Jaworski peut donc trs justement affirmer que la
priode embryonnaire correspond  la priode gologique. Et de mme que
dans la grande volution terrestre, nous voyons disparatre peu  peu
les poissons cuirasss, les monstrueux reptiles, les gigantesques
mammifres, dans la petite volution embryonnaire, nous voyons se
dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vsicule ombilicale, le
foie diminuer, la disproportion de la tte au reste du corps
s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnatre ses torts,
profiter de son exprience, rparer de son mieux ses erreurs et, peu 
peu, acqurir le sens de l'quilibre, de l'conomie et de la mesure.

Entre la priode gologique qui correspond  l'apparition de l'homme sur
la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve
d'autres analogies ingnieuses mais un peu plus risques. L'accouchement
est, en effet, prcd d'un dluge en miniature caus par le dchirement
des enveloppes foetales qui laissent chapper le liquide amniotique.
Puis, l'enfant, au moment o il entre dans la vie, connat brusquement
une sorte de priode glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu o rgne
une temprature de plus de trente-sept degrs,  l'air extrieur qui en
compte  peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible
qu'elle arrache au nouveau-n son premier cri de douleur.

                   *       *       *       *       *

Quelle est la signification de cette trange rcapitulation?

Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite volution embryonnaire
qui prpare la naissance de l'homme, rpte la grande volution
terrestre, cette dernire ne serait de son ct qu'une vaste priode
embryonnaire qui prparerait une naissance qu'on ne peut pas encore
imaginer. Je ne sais s'il russira  tayer suffisamment cette
gigantesque hypothse. S'il y parvient, il nous aura rellement fait
faire, ainsi qu'il le promet, un pas dans l'essence des choses. En
attendant, par ses travaux prparatoires, il nous aura toujours fait
faire un autre pas trs utile, vers une vrit, incontestable, cette
fois, qui, pour tre moins inattendue n'a jamais t mise en lumire
avec autant de patience et n'est pas moins grosse de consquences.

                   *       *       *       *       *

Le docteur Jaworski entreprend donc de dmontrer que le corps de l'homme
runit en lui, nettement reconnaissables, tous les tres vivants qui
existent actuellement sur cette terre et qui y ont exist depuis
l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque tre rsume en lui tous
ceux qui l'ont prcd; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre
biologique tout entier,  tel point que si l'on dissociait son corps, si
l'on pouvait sparer chacun de ses organes et les maintenir isolment en
vie, on parviendrait  reconstituer toutes les formes existantes, 
repeupler la terre de toutes les espces qu'elle a portes, depuis le
protoplasme primitif jusqu' cette synthse, cet aboutissement que nous
sommes.

On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes
orientaux, que nous renfermons galement en nous, en germe ou  l'tat
d'bauche, tous les tres, toutes les formes qui viendront aprs nous.
Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous garer
dans une hypothse naturellement invrifiable.

                   *       *       *       *       *

Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figur, comme le pressentait le
langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux
nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie
mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que
notre coeur n'est au fond qu'une mduse, que nos reins sont des ponges,
que nos intestins reprsentent les polypes et notre squelette les
polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des
mollusques, que la colonne vertbrale et la moelle pinire remplacent
les chinodermes, tandis que les brachiopodes et les ctnophores
renatraient de notre oeil, que les reptiles se retrouveraient dans
notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire;
et ainsi de suite.

Je le rpte, il ne s'agit pas ici de mtaphores et de correspondances
plus ou moins approximatives, lastiques et plausibles, mais de
constatations rigoureusement et mticuleusement tablies.

Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les dtails de la
dmonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre
solution de continuit, et,  travers les trois volumes publis
jusqu'ici, nous mne  des conclusions qu'il est bien difficile de
contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop
prs que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouv aujourd'hui
que ce n'est pas seulement littrairement dfendable, mais
scientifiquement exact. Nous sommes une colonie prhistorique, immense
et innombrable, une agglomration vivante de tout ce qui vit, a vcu et
probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils
ou les frres des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des
oiseaux, des mammifres ou de n'importe quel monstre qui a souill ou
pouvant la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne
sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une
occasion pour s'vader de nous, reparatre, se reconstituer, se
dvelopper et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi
justement qu' propos des penses secrtes, des vices et des fantmes
qui nous peuplent, on pourrait rpter le mot que le vieillard d'Emerson
disait  ses enfants affols par une trange figure dans la sombre
entre: Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que
vous-mmes! Si toutes les espces disparaissaient et que seul l'homme
subsistt, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renatre de son
corps, comme si elles sortaient de l'Arche de No, depuis le protozoaire
presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le dluge qui
lcheraient les toits de nos maisons.

Il est donc assez probable que toutes ces espces prennent part  notre
existence,  nos instincts,  tous nos sentiments,  toutes nos penses;
et nous voici une fois de plus ramens aux grandes religions de l'Inde
qui avaient pressenti toutes les vrits que nous dcouvrons peu  peu
et, il y a des milliers d'annes, nous affirmaient dj que l'homme est
tout et doit reconnatre son essence en tout tre vivant.




XV

L'HRDIT ET LA PREXISTENCE


Il y a dans la loi de l'hrdit qui veut que les descendants souffrent
des fautes et profitent des vertus de leurs anctres des vrits qui ne
sont plus contestes. Elles clatent  tous les yeux. Le fils d'un
alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance  sa mort, dans sa
chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par
cet exemple irrcusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec
ostentation le caractre implacable de sa loi; comme pour nous faire
entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de
l'injuste et agit selon le mme principe dans toutes les tnbreuses
circonstances o nous ne pouvons suivre les inextricables dtours de sa
volont.

Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait  marquer d'infamie cette
volont inhumaine. Il n'y a pas de loi qui rpugne davantage  notre
raison,  notre sens des responsabilits, qui altre plus profondment
notre confiance  l'univers et  l'esprit inconnu qui le dirige. De
toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins
comprhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications  la
plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de natre, qui n'a pas
demand  natre, soit, ds la premire gorge d'air qu'il aspire,
frapp d'une dchance irrmdiable, d'une condamnation froce,
irrvocable et de maux qu'il tranera jusqu'au tombeau, il nous semble
qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait
os faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.

Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord,
est-il bien sr que les morts soient rellement morts et ne demeurent
plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes
la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous
subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et
leur caractre, que nous les reprsentons presque tout entiers, qu'ils
continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils
continuent galement de supporter les consquences d'une action ou d'une
faon de vivre que leur dpart n'a pas interrompue.

Mais, dira-t-on, je n'ai pas particip  cette action,  cette habitude,
 ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas t consult, je n'ai pas
eu l'occasion d'lever la voix, de retenir sur la pente fatale mon pre
ou mon aeul qui se perdait. Je n'tais pas n, je n'existais pas
encore.--Qu'en savons-nous?--N'y aurait-il pas, dans l'ide que nous
nous faisons de l'hrdit, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du
flau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hrdit; mais
 l'autre bout pse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle
n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hrdit, qui plonge
dans l'avenir au lieu de sortir du pass et qu'on pourrait appeler la
prexistence ou la prnatalit.

De mme que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons dj dans nos
morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de
vie, soit moins actif et moins puissant que le pass qui est plein de
morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des
ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle faon
ceux qui, jusqu'aux dernires gnrations, natront de nous, vivent dj
en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la
suite des ges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les
transformations que leur fassent subir les lments, les climats, les
terroirs et les sicles, ils garderont intacts,  travers toutes les
vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tir de nous. Ils ne l'ont
pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont rellement
sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y
trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumules?
Est-il permis de prtendre qu'elles y demeuraient absolument inactives?
Quelles taient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les
sparait de nous? O commencions-nous, o finissaient-elles? A quel
point se mlaient aux ntres leurs penses et leur volont?

Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment
pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient
le ntre. Les morts sont galement privs de cerveau; nanmoins personne
ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau
dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de
la pense et de la volont. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de
Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou
qu'y rside le fluide lectrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide,
il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions,
comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le
parcourt; et que peut tre cette vie, sinon le total de toutes les
existences que nous accumulons en nous, qui ne s'teignent pas  notre
mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et
en arrire, dans l'infini du temps?

On a parfois, dans des tudes ou des romans, essay de mettre en scne
ces vies diverses que nous hbergeons; et chacun de nous, s'il
s'interroge sincrement et profondment, dcouvrira en soi deux ou trois
types trs nets, qui n'ont de commun que le corps o ils sjournent, ne
s'entendent gure entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et
s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence
dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable
ou insignifiant, plus ou moins goste ou gnreux, inquiet ou
tranquille, pacifique ou belliqueux, hroque ou pusillanime, hsitant
ou dcid et entreprenant, sauvage ou raffin, fourbe ou loyal, actif ou
paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obsquieux,
ingal ou constant, selon l'autorit que saura prendre sur les autres le
type qui s'emparera des meilleures positions du coeur ou du cerveau.
Mais mme dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la
mieux quilibre, cette autorit ne sera jamais inconteste ni
dfinitive. Le type dominant se verra toujours discut, attaqu,
inquit, circonvenu, harcel, contrari, sollicit, tromp, trahi et
parfois sournoisement dtrn par un des types rivaux ou subalternes,
dont il ne se mfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez
troitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres,
des dfections regrettables, des comptitions, des intrigues
incessantes, de vritables coups d'tat, notamment aux ges critiques et
 chaque vnement important; et toute cette tragdie intime et
prodigieuse ne s'arrte un moment qu' l'instant de la mort.

Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le pass et
parmi les anctres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par
excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y
tiennent tous les rles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis
auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les
premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystres les en
sparent, et leur survivance peut tre mise en doute; les autres
habitent notre chair et leur existence ne saurait tre conteste. Nous
venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau
n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-tre, comment voulez-vous
que, n'ayant pas encore vcu, ils puissent avoir des habitudes, des
vertus et des vices, des prfrences et une exprience, en un mot, tout
ce qui constitue un caractre et ne s'acquiert qu'au contact de la vie?
Mais la mme objection, dans la plupart des cas, pourrait tre faite au
sujet des anctres. En gnral, quand nous sommes sortis d'eux, ils
taient encore jeunes, ils n'taient pas encore ce qu'ils sont devenus
et ce que nous devenons d'aprs eux. Ils n'avaient pas encore pris les
habitudes, la manire de penser ou de sentir, cultiv les vertus ou les
vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, conome,
circonspect et mesquin que nous sentons en nous, tait peut-tre encore
un jeune homme prodigue, ardent et inconsidr; le dbauch tait
peut-tre chaste, le voleur n'avait jamais vol et l'assassin pouvait
avoir horreur du sang. Tout est  peu prs galement immatriel, et
virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de
forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous
passons aux autres, donne une forme.

Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le dbauch, le voleur
ou l'assassin, loin d'tre morts, ne soient pas encore ns et prennent
une part aussi active que nos anctres aux agitations et parfois  la
direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou rvl, le
tenant peut-tre d'une source inconnue et plus haute, les religions les
plus anciennes et les plus vnrables de l'humanit, dont le
christianisme et son dogme du pch originel ne sont qu'une rplique
incomplte. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes
croient  la prexistence des mes, aux vies successives et  la
rincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous
procra, il y a plusieurs sicles, est le mme qui, un peu moins
mesquin, un peu moins born, amlior par sa vie antrieure et le
passage  travers les mystres de la mort, attend en nous le moment de
renatre et, en l'attendant, se mle  nos instincts,  nos sentiments,
 nos penses. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule
des vies qui nous ont prcds et viennent revivre en nous; et toutes
ces vies passes et futures forment l'ensemble de la ntre.

Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et
de la rincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication
la plus haute et, jusqu' ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouve
aux injustices de la nature. En l'tat prsent de nos connaissances,
elle ne peut tre qu'une hypothse magnifique ou une affirmation qu'il
est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable o
se trouvent l'hrdit et la prexistence. L'hrdit est un fait
acquis, une vrit exprimentale, la prexistence est une ncessit
logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui natra de nous,
dj n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou
en puissance; et, ds lors qu'il existe d'une faon probablement plus
spirituelle que matrielle, il est bien moins surprenant qu'il porte
plus ou moins la responsabilit de penses et d'actes auxquels il ne
saurait tre entirement tranger.

En tout cas, l'hrdit incontestable et la prexistence ncessaire nous
rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un tre unique,
isol, permanent, hermtiquement clos, indpendant des autres et spar
de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plong dans
l'infini, une sorte de carrefour o se croisent toutes les routes du
pass, du prsent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins
ternels, o se runissent, pour y passer quelques jours, toutes les
vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent
l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles prissent aussi. Il est plus
vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement
l'htellerie dlabre pour s'installer dans une maison nouvelle et plus
habitable. Elles y emportent leurs crances et leurs dettes, y
emmnagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs ides, leurs
passions, leurs mrites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs
souvenirs. La maison est change, mais les htes sont les mmes et
l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle,
peut-tre un peu plus haute, peut-tre un peu plus belle, peut-tre un
peu plus claire...




XVI

LA GRANDE RVLATION


I

Nous dsesprons de connatre jamais l'origine de l'univers, son but,
ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il
serait plus sage de trs humblement nous dire que nous ne sommes pas 
mme de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la
clef de son nigme, nous serions, autant qu'un chien  qui l'on montre
la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous
rvlant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du
moins cette rvlation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre
vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos esprances. Elle
planerait  de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au
plus dbarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne
laissant,  la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de
l'ther.

                   *       *       *       *       *

Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possdions pas cette rvlation.
Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lmures,
Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en
retrouvions les dbris dans les traditions sotriques parvenues jusqu'
nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu' ct de l'histoire
extrieure et scientifique, existe une histoire secrte de l'humanit
qui tire sa substance de lgendes, de mythes, d'hiroglyphes, de
monuments tranges, d'crits mystrieux, du sens cach des livres
primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprtes de cette
histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est
pas  ddaigner et mriterait d'tre un jour examin plus srieusement
qu'on ne l'a fait jusqu'ici.

L'essentiel de cette rvlation sotrique est fort bien rsum par M.
Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre,
dans son livre: _la Lgende des Symboles_. Les Initis, dit-il, ont
toujours considr chaque continent comme un tre soumis aux mmes lois
que l'homme. Pour eux, les minraux en constituent l'ossature, la flore,
la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la
substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-mme qu'un organe
de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la
totalisation des penses humaines exprimerait la pense. La terre
elle-mme ne serait qu'un organe du systme solaire considr  son tour
comme individu, et notre systme solaire ne serait lui aussi qu'un
organe d'un autre tre de l'infini, dont l'toile Alpha du Blier
manifesterait le coeur. Et enfin, par une dernire synthse, on arrive
au Cosmos qui exprime la totalisation gnrale de tout, en un tre dont
le corps est le monde, et la pense, l'intelligence universelle,
divinise par les religions.

                   *       *       *       *       *

Le fond de leur doctrine est nettement volutionniste. Chaque continent
n'a fait que transformer  son heure, et selon son idal, les germes
issus des terres hyperborennes, et l'homme n'est que le rsultat d'une
volution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux
Hindous et prcdent ainsi de plusieurs milliers d'annes les dernires
hypothses de notre science actuelle.

Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement
aux sources claires et sres. Nous possdons, en effet, dans les livres
sacrs et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une
infime partie, une cosmogonie qu'aucune pense europenne n'a jamais
dpasse. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle
atteignit les dernires limites o l'intelligence de l'homme puisse se
hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'oeuvre de
sicles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable
qu'elle prcde toutes les autres, que sa naissance est antrieure 
tout ce que nous connaissons, et qu' l'origine de tout, elle est alle
au del de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons
imaginer de plus grand.

                   *       *       *       *       *

La premire, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su
nous donner une ide concrte et vertigineuse de l'infini du temps. Le
livre de Manou nous apprend que douze mille annes des mortels ne
reprsentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur anne compose
de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent
mille ans. Mille annes des dieux ne forment  leur tour qu'un seul jour
de Brahma, c'est--dire quatre milliards trois cent vingt millions
d'annes humaines, reprsentant la vie totale de notre globe; et la nuit
de Brahma est d'gale dure. Trois cent soixante de ces jours et nuits
font une anne de ce dieu, et cent de ces annes constituent une de ses
vies, c'est--dire la dure de l'univers reprsente par le chiffre
formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'annes.
Aprs quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas
encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moiti de la vie
de notre globe terrestre.

Pour complter cette esquisse de l'immense chronologie vdique, je
continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de
guerre qui possde  fond cette science trop nglige. On verra du reste
que chronologie et cosmogonie sont ici intimement lies.

La journe de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions
d'annes) se dcompose en quatorze vies de Manou, dont sept
_Manvantaras_ et sept _Pralayas_ alternatifs. Le mot _Manvantara_ veut
dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparat  l'aurore
et l'autre au crpuscule de cette priode d'activit terrestre. Le Manou
matinal donne son nom au _Manvantara_, et le Manou vespral prside au
_Pralaya_, c'est--dire  la priode de dissolution, ou de _statu quo_
ngatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui spare deux vagues
de vie.

L'volution universelle est une chane sans commencement ni fin dont
chaque anneau apparat et disparat tour  tour dans notre champ de
conscience. Brahma lui-mme ne meurt que pour renatre. Mais pour le
souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier
des tres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de
vue individuel. L'obscurit est la ranon de la lumire, le soir
compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort
le revers de la vie. En ralit cependant, toute volution est
continuelle en mme temps que discontinue; les _Manvantaras_ et
_Pralayas_ sont  la fois simultans et successifs; chaque vie
individuelle est engendre par son double lmental et engendre son
double rsidual. Tout dclin de vie dans un lieu donn concide avec une
croissance d'tre dans un lieu correspondant et se poursuit par une
renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie
individuelle. Nous sommes  la fois nous-mme et un autre, nous-mme et
plusieurs autres, nous-mme et tous les autres, nous-mme et l'univers,
nous-mme et l'infini.

L'volution de notre globe terrestre est un cycle infinitsimal de
cette volution universelle, correspondant seulement  un jour et une
nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composs chacun d'un
_Manvantara_ et d'un _Pralaya_. Le cycle de l'volution organique sur
notre globe solidifi reprsente une seule de ces subdivisions,
c'est--dire que le rayon de la sphre organique n'est qu'un quatorzime
du rayon de la sphre minrale. L'volution minrale est videmment
continue, de la formation  la dissolution du globe. Si, entre les
priodes d'activit gologiques, il existe un _Pralaya_ quelconque,
celui-ci, en dpit de l'tymologie du mot, doit tre, non pas une
dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et
scientifique, mais une priode d'inertie ou de ralentissement, dont
l'hypothse est trs admissible, et dont les priodes glaciaires
survenues au cours mme du _Manvantara_ actuel nous offrent un exemple.
Dans les cycles antrieurs de Manou, la terre a pass successivement par
les divers tats de condensation que la science considre comme igns et
qui correspondent  l'volution lmentaire, thre, gazeuse et
liquide. Pendant ces longues priodes, la vie actuelle existait en
potentialit dans l'me de la terre et en ralit sur d'autres globes
que le ntre.

Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication
deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine
de la rincarnation qui,  toutes les questions du juste et de
l'injuste, immortelle torture des mortels, est la rponse la plus
ancienne, la seule dcisive et sans doute la plus plausible; et son
corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, la
plus admirable des dcouvertes morales: elle reprsente la libert
abstraite, et suffit  affranchir la volont humaine de tout tre
suprieur ou mme infini. Nous sommes nos propres crateurs et les seuls
matres de notre destin; nul autre que nous-mme ne nous rcompense ou
ne nous punit; il n'y a pas de pch, mais seulement des consquences;
il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilits. Or, le
Bouddha enseignait qu'en vertu mme de cette loi souveraine, l'individu
doit renatre pour moissonner ce qu'il a sem: cette certitude de
renaissance suffisait  neutraliser l'horreur de la mort.

                   *       *       *       *       *

Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rves de cerveaux plus ardents que les
ntres, hallucinations d'asctes qu'tourdissent le jene et
l'immobilit ou chos de traditions immmoriales laisses par d'autres
races ou des tres antrieurs  l'homme et plus spirituels? Il est
impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il
est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la
base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire,
c'est que nos sciences modernes, notamment l'archologie, la gologie et
la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de
ces rvlations.

                   *       *       *       *       *

Mais l n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une
d'elles, celle des livres sacrs de l'Inde, par exemple, soit vraie,
incontestable et scientifiquement tablie par nos recherches, ou qu'une
communication interplantaire ou une dclaration d'un tre surhumain ne
permette plus de douter de son authenticit: quelle influence une telle
rvlation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel
lment nouveau apportera-t-elle  notre morale,  notre bonheur? Sans
doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas
jusqu' nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son
immensit, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni
plus savants que lorsque nous ne savions rien.

Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voil le grand et
l'ternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vrit
vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement
assez semblable  l'une ou l'autre de ces rvlations qui, ayant l'air
de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le
mme caractre inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimite
dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi trangre  nos sens et
 notre cerveau. Plus la rvlation sera immense et haute, plus elle
aura chance d'tre vraie; mais plus aussi elle s'loignera de nous,
moins elle nous intressera. Nous ne pouvons gure esprer de sortir de
ce dilemme dcourageant: les rvlations, les explications ou les
interprtations trop petites ne nous satisferont point parce que nous
les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes
passeront trop loin de nous pour nous atteindre.


II

Il serait cependant souhaitable que cette rvlation des livres sacrs
de l'Inde ft authentique et que notre science encore si troite, si
petite, si timide et si incohrente, confirmt peu  peu, comme du reste
elle le fait chaque jour  son insu, certains points pars dans
l'immensit sans bornes de cette immmoriale vrit.

Elle aurait en tout cas, mme si elle ne parvenait pas  nous atteindre
directement, l'avantage d'largir  l'infini notre horizon plus born
qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repres magnifiques, de
l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le
rendre vivant, sensible et presque comprhensible.

Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour
nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une
abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne
ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile,
inassist, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonns
dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout
au plus levons-nous parfois les yeux vers les plantes de notre systme
solaire et poussons-nous notre pense, d'avance dcourage, jusqu'aux
poques nbuleuses qui prcdrent l'arrive de l'homme sur notre globe.
De plus en plus, dlibrment, nous tournons sur nous-mmes toute
l'activit de notre intelligence et, par une regrettable illusion
d'optique, plus elle rtrcit son champ d'action, plus nous croyons
qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de
s'garer comme leurs prdcesseurs, ne s'intressent plus qu'aux
aspects, aux problmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils
sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme,
en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs tudes. Les
savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites
observations sous lesquelles ils touffent et qu'ils n'osent plus
soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi gnrale
ou d'une hypothse salutaire, tant celles qu'ils hasardrent jusqu' ce
jour furent successivement et pitoyablement dmenties ou bafoues par
l'exprience.

Nanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs
investigations, selon leurs troites et svres mthodes; mais il est
permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vrit qui
fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur dsarroi, plus les
assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent
prcaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte
de l'incommensurable distance qui les spare encore du moindre secret de
la vie. Il semble, comme l'a prophtis l'un des plus illustres d'entre
eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche
rapidement o l'on confessera que les forces que nous connaissons ne
sont que les manifestations phnomnales de ralits au sujet desquelles
nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles
ils vouaient un culte.


III

Voil, en effet, ce qu'on ne peut s'empcher de penser quand on tudie
quelque peu cette rvlation primitive, la sagesse d'autrefois et ce qui
en a dcoul. L'homme a su plus qu'il ne sait. Il ignorait peut-tre
l'norme masse de petits dtails que nous avons observs et classs et
qui nous ont permis de domestiquer certaines forces dont il ne songeait
pas  tirer parti; mais il est probable qu'il en connaissait mieux que
nous la nature, l'essence et l'origine.

La haute civilisation de l'humanit que l'histoire, en ttonnant,
reporte  cinq ou six mille ans avant Jsus-Christ, est peut-tre
beaucoup plus ancienne, et sans admettre, comme on l'a affirm, que les
gyptiens aient conserv des archives astronomiques durant une priode
de six cent trente mille ans, on peut considrer comme tabli que leurs
observations embrassaient deux cycles de prcession, deux annes
sidrales, soit cinquante et un mille sept cent trente-six ans. Or,
eux-mmes n'taient pas des initiateurs, mais des initis, et tiraient
tout ce qu'ils savaient d'une source plus ancienne. Il en est de mme
des Juifs, en ce qui concerne leurs livres primitifs et leur Kabbale; et
des Grecs, parmi lesquels tous ceux qui rellement nous apprirent
quelque chose sur l'origine, et la constitution de l'univers et de ses
lments, sur la nature de la divinit, de la matire et de l'esprit,
tels qu'Orphe, Hsiode, Pythagore, Anaxagore, Platon et les
No-Platoniciens, taient galement des initis, c'est--dire des hommes
qui, ayant pass par l'gypte ou par l'Inde, avaient puis  la mme
source unique et immmoriale. Nos religions prhistoriques, scandinaves
ou germaniques et le druidisme celte, celles de la Chine et du Japon, du
Mexique et du Prou, malgr de nombreuses dformations, en drivaient
pareillement; de mme que notre grande mtaphysique occidentale, d'avant
le matrialisme actuel, dont la vue est un peu basse, notamment les
mtaphysiques de Leibnitz, de Kant, de Schelling, de Fichte, de Hegel,
s'en rapprochent et s'y abreuvent plus ou moins  leur insu.

                   *       *       *       *       *

Il est donc certain que par les Grecs, par la Bible, par le
Christianisme qui en est un dernier cho, car l'auteur de l'_Apocalypse_
et saint Paul taient des initis, nous sommes tout imprgns de cette
rvlation, qu'il n'y en a pas, qu'il n'y en eut jamais d'autre, qu'elle
est la grande rvlation humaine ou surhumaine, et que par consquent il
serait juste et salutaire de l'tudier plus attentivement et plus
profondment qu'on ne l'a fait jusqu' ce jour.


IV

O est la source de cette rvlation? Nous la situons en Orient parce
que c'est dans les livres sacrs de l'Inde que se trouve presque tout ce
que nous en connaissons. Mais il est  peu prs certain qu'elle est
d'origine occidentale ou plutt hyperborenne et remonte  ces
merveilleux peuples disparus, les Atlantes, dont les dernires colonies
Protosythes florissaient il y a plus de onze mille ans et dont
l'existence n'est plus niable.

On n'a pas oubli la page clbre de Platon: Un jour que Solon
s'entretenait avec les prtres de Sas sur l'histoire des temps reculs,
l'un d'eux lui dit: O Solon, vous autres Grecs, vous tes toujours
enfants. Il n'en est pas un seul parmi vous qui ne soit novice dans la
science de l'antiquit. Vous ignorez ce que fit la gnration de hros
dont vous tes la faible postrit... Ce que je vais vous raconter
remonte  neuf mille ans.

Nos fastes rapportent que votre pays a rsist aux efforts d'une
puissance formidable qui, sortie de la mer Atlantique, avait envahi une
grande partie de l'Europe; car, pour lors, cette mer tait navigable.
Prs de ses bords tait une le, vis--vis de l'embouchure que vous
nommez les colonnes d'Hercule. On dit que de cette le, plus tendue que
la Lydie et que l'Asie, il tait facile de se rendre sur le continent.

Dans cette Atlantide, il y avait des rois clbres par leur puissance
qui s'tendait sur les les adjacentes et sur une partie du continent.
Ils rgnaient, outre cela, d'un ct sur la Lydie jusqu' l'gypte, et
du ct de l'Europe jusqu' la Tyrrhnie... Mais il survint des
tremblements de terre et des inondations; et dans l'espace de
vingt-quatre heures, l'Atlantide disparut.

Ce passage du _Time_ est la premire lueur que l'histoire proprement
dite ait projete sur l'immense chaos des temps antdiluviens. Les
recherches et les dcouvertes modernes l'ont confirm point par point.
Comme le dit Roisel, qui a consacr aux Atlantes un livre remarquable,
moins connu que ceux de Scott Elliot et de Rudolf Steiner, et qui ne
permet plus le moindre doute, il est prouv que bien avant les sicles
historiques, les Atlantes avaient acquis une science merveilleuse dont
l'humanit commence  peine  reconstituer les lments et dont les
puissantes paves se retrouvent dans les Gaules, l'gypte, la Perse, les
Indes et la partie centrale du continent amricain. Plus de dix mille
ans avant notre re, ils connaissaient la prcession des quinoxes, les
modifications si lentes que plusieurs astres prouvent dans leur cours
et les mille secrets de la nature. Ils avaient des procds dont
l'industrie moderne n'a pas encore pntr les mystres.

Il ressort de ces tudes que l'humanit n'prouva jamais dsastre
comparable  la disparition de l'Atlantide. Il lui faudra peut-tre des
milliers d'annes pour rparer cette perte et remonter au niveau d'une
civilisation qui avait sur l'origine et les mouvements de l'univers, sur
l'nergie de la matire, sur les forces inconnues de ce monde et des
autres, sur la vie d'outre-tombe, sur l'organisation sociale et
l'conomie politique, comparables  celle des abeilles, des certitudes
dont nous glanons pniblement les dbris disperss. Rien ne prouverait
mieux l'inutilit de l'effort de l'homme que cette perte ingale, si
l'on ne s'efforait d'esprer malgr tout.

Peuple de mtallurgistes prodigieux qui avaient dcouvert la trempe du
cuivre que nous cherchons encore, peuple d'ingnieurs fabuleux dont la
gomtrie, au dire du professeur Smyth, commenait l o finit celle
d'Euclide, ils soulevaient et transportaient  d'normes distances, par
des moyens mystrieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient
par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appeles pierres
folles, pierres de vrit, blocs de cinq cent mille kilos, si
habilement couches sur un de leurs angles qu'un enfant peut les mouvoir
du doigt, tandis que la pousse de deux cents hommes serait incapable de
les renverser et qui, gologiquement, n'appartiennent jamais au sol sur
lequel elles se trouvent. Peuple d'explorateurs qui avaient parcouru et
colonis toute la surface de la terre, peuple de savants, de
calculateurs, d'astronomes; ils semblent avoir t avant tout des
rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire
mtallique, dont les lobes latraux taient beaucoup plus dvelopps que
les ntres. Ils n'appliquaient leurs aptitudes incomparables qu'
l'tude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts tait la
conqute du vrai. Mais l'tude de l'invisible, et de l'infini, sous
leurs puissants regards devient elle-mme une science exacte; et l'ide
mre de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l'ocan de la
matire cosmique ou des flots sans limites de l'ternel ther pour y
rentrer bientt et pour en ressortir, dfigure et surcharge de mythes
innombrables par l'imagination de leurs descendants ou de leurs colons
dgnrs, est  la base de toutes les religions; et il est peu probable
que l'homme en dcouvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer.


V

C'est dans les livres sacrs de l'Inde que nous trouvons les traces les
plus sres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette
rvlation.

Il y a moins d'un sicle, on ignorait  peu prs totalement l'existence
de ces livres. Leurs interprtes ont pris deux routes diffrentes. D'un
ct, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donn la
traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait galement
qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que
leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initis ou
soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternit occulte,
ont propos, de ces mmes textes ou d'autres plus secrets, une
interprtation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, 
tort ou  raison, quelque mfiance. On doit admettre l'authenticit et
l'antiquit de certaines traditions, de certains crits primitifs et
essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date
approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la prhistoire.
Mais ils sont  peu prs incomprhensibles sans clefs et sans
commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hsitations.
Un grand nombre de ces commentaires sont galement trs anciens et, 
leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus rcents,
d'autres enfin semblent contemporains et le dpart est souvent malais
entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les
interprtes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins
volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas,
le plus clair de la doctrine rside souvent dans les commentaires.

Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs,
intimement lie  la prcdente. Ces clefs sont plus ou moins maniables,
s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimriques ou arbitraires,
ne sont livres qu'avec d'tranges prcautions, une  une et
parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposs. Et tout
cela s'accompagne de rticences bizarres, de secrets soi-disant
dangereux ou terribles, retenus au moment dcisif, de rvlations qu'on
prtend incommunicables avant bien des sicles. Des portes qu'on allait
franchir se referment brusquement  l'instant qu'on entrevoyait enfin un
horizon longtemps promis, et derrire chacune d'elles se cache un initi
suprme, un Matre encore vivant, gardien sacr des derniers arcanes,
qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.

Notez, en outre, qu'une foule d'illumins plus ou moins intelligents, de
jeunes filles et de vieilles dames dsquilibres, de nafs qui adoptent
d'emble et aveuglment ce qu'ils ne comprennent pas, de mcontents, de
rats, de vaniteux, de roublards qui pchent en eau trouble, en un mot
la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomre autour de toute
doctrine, de toute science, de tout phnomne un peu mystrieux, a
discrdit ces premires interprtations sotriques, dont la source
mme n'est pas trs claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse
bibliothque d'Alexandrie, o s'tait entasse toute la science de
l'Orient, l'anantissement, au XVIe sicle, sous le rgne mongol
d'Akbar, de milliers d'oeuvres sanscrites, la destruction systmatique
et impitoyable, surtout aux premiers sicles de l'glise et durant le
Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion  cette
rvlation gnante et redoute, nous ont enlev nos meilleurs moyens de
contrle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les
textes vritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les
rendent comprhensibles, existent encore dans des cryptes secrtes, dans
des bibliothques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres
plus innombrables que tous ceux que nous possdons en Occident, et
qu'ils reparatront dans un ge plus clair. C'est possible, mais en
attendant ils ne nous sont d'aucun secours.


VI

Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit  troubler profondment, et
le contrle que permettent les fragments sauvs de l'antiquit
historique carte absolument, quant aux lments essentiels, tout
soupon de fraude ou de mystification plus ou moins rcente. Au surplus,
une fraude ou une mystification de ce genre ne parat gure possible et
serait tellement gniale qu'il faudrait l'admirer comme un phnomne
presque gal  celui dont elle voudrait donner l'illusion, et convenir
que jamais l'esprit de l'homme ne plongea plus avant dans l'infini du
temps et de l'espace, dans l'origine des choses et ne s'leva  de
pareilles hauteurs. Elle aurait profit, cette rvlation, de tout
l'acquis de la science et de la pense d'aujourd'hui, qu'elle n'aurait
pu, sur le rythme des ternits, sur le va-et-vient du toujours devenir,
sur le cycle sans fin et les existences priodiques du moi, sur la
naissance, le mouvement et l'volution des mondes, sur les souffles
divins de l'intelligence qui les animent, sur Maya, l'ternelle illusion
de l'ignorance, sur la lutte pour la vie, la slection naturelle, le
dveloppement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur
les fonctions et les nergies de l'ther, sur la justice immortelle et
infaillible, sur l'activit intermolculaire et fantastique de la
matire, sur la nature de l'me et sur l'existence de l'immense
puissance innommable qui gouverne l'univers, en un mot sur toutes les
nigmes qui nous assaillent et tous les mystres qui nous accablent,
nous donner des hypothses plus satisfaisantes, plus logiques, plus
cohrentes, plus plausibles, plus synthtiques, plus dignes de l'infini
qu'elles cherchent  embrasser et que bien souvent elles semblent
treindre.

                   *       *       *       *       *

Mais, htons-nous de le rpter, il ne saurait tre srieusement
question de fraude, puisque les textes ou les traditions qu'on pourrait
suspecter se trouvent corrobors par d'autres textes, les inscriptions
sacres de l'gypte, par exemple, que nul ne songe  contester. Tout au
plus, rencontrera-t-on quelques passages antidats par le zle imprudent
d'adeptes ou de commentateurs, quelques interpolations qui ne font
qu'enguirlander les grandes lignes. Il s'agit bien, dans l'ensemble,
d'une rvlation qui remonte infiniment plus haut que tout ce que nous
avons appel la prhistoire, et ds lors il est lgitime que notre
tonnement n'ait plus de bornes.


VII

Fort bien, dira-t-on, cette interprtation de l'univers, cette
anthropo-cosmognse est la plus haute, la plus vaste, la plus
admirable, la plus inattaquable qu'on ait jamais conue; elle dborde de
toutes parts l'imagination et la pense de l'homme; mais sur quoi tout
cela repose-t-il? Il n'y a l, en fin de compte, que de magnifiques
hypothses audacieusement travesties en affirmations magistrales,
premptoires et dogmatiques, mais qui sont toutes invrifiables. C'est
l'objection que j'ai faite moi-mme, un peu htivement, dans un des
premiers chapitres de la _Mort_.

Il est, en effet, incontestable que nous ne connatrons pas de si tt,
que nous ne connatrons peut-tre jamais la vrit sur l'origine et la
fin de l'univers ni sur tous les autres problmes que ces affirmations
rsolvent. Seulement, il est curieux de constater que la science, chaque
jour, se rapproche, malgr elle, de l'une ou l'autre de ces
affirmations, et qu'elle ne peut en carter ou dmentir aucune. Il y a
telle tude du chimiste Crookes, par exemple, sur la gense des lments
qui,  son insu, devient nettement occultiste, tandis que la dcouverte
de la radio-activit de la matire reproduit exactement la thorie des
tourbillons de l'initi Anaxagore. Il en est de mme, _mutatis
mutandis_, du rle attribu  l'ther, dernier et indispensable postulat
de nos savants. Il en est de mme des fonctions souveraines et
essentielles de certaines glandes minuscules dont la mdecine moderne
commence  peine  retrouver l'importance et qui reclent probablement
les secrets primordiaux de la vie: la glande thyrode qui prside  la
croissance et  l'intelligence, la glande surrnale qui rgente ce
muscle inconscient qu'est le coeur et la glande pinale, la plus
mystrieuse de toutes, qui nous met en rapport avec les mondes inconnus.
Il en est encore de mme en astronomie o l'insuffisance manifeste de
nos soi-disant lois cosmiques, notamment celle de la gravitation et de
la formation des nbuleuses, pose une foule de questions auxquelles
rpond seule la cosmogonie orientale. Mais ceci demanderait une longue
tude que je n'ai pas qualit pour entreprendre.

Au demeurant, rien ne nous oblige  accepter ces affirmations comme des
dogmes. Il ne s'agit pas ici d'une religion qui nous impose sa foi
aveugle, son _Credo quia absurdum_. Il nous est parfaitement loisible de
les considrer comme de simples hypothses, d'immenses, d'incomparables
pomes antdiluviens, dont la gense de Mose n'est qu'un fragment
dfigur. Mais, en tant qu'hypothses ou pomes, il faut convenir
qu'elles sont prodigieuses, que nous n'avons rien de meilleur, rien de
plus vraisemblable  leur opposer et, qu'tant donne leur antiquit
indiscutable, leur origine prhistorique, elles semblent rellement
surhumaines.

Faut-il admettre, comme le prtendent les occultistes, qu'elles nous
viennent d'tres suprieurs  l'homme, d'entits plus spirituelles
vivant dans des conditions inconnues, qui occupaient notre terre ou les
plantes voisines, avant notre venue; d'une civilisation
lmuro-atlantenne qui a laiss en la mmoire des peuples et sur le sol
de notre globe, dans ses monuments mgalithiques, des traces
indlbiles? C'est fort possible, mais ici encore nous sommes libres
d'attendre les confirmations de l'archologie hindoue, gyptienne,
chaldenne, assyrienne et persane, qui, sur ce point, comme sur tant
d'autres, n'a pas dit son dernier mot.


VIII

Je sais bien que cette rvlation, comme apparemment toutes celles qu'on
pourra faire dans la suite des temps, remonte et aboutit 
l'inconnaissable,  l'insoluble mystre de la divinit, de l'tre ou de
l'existence, et forcment s'arrte net devant cet inconnaissable aussi
impntrable, aussi inattaquable qu'une falaise de toutes parts infinie
et forme d'un seul bloc de diamant noir. Il n'y a rien  faire, il n'y
a qu' s'arrter; il n'y a pas  essayer de la tourner, de la prendre 
revers; le revers, si l'on pouvait l'atteindre, tant ncessairement
pareil  l'avers, attendu que l'inexistence de tout serait exactement
aussi inexplicable, aussi incomprhensible que son existence. Il est
vrai que dans les replis secrets de la doctrine, l'Univers et tout ce
qu'il renferme est appel Maya, c'est--dire l'illusion ternelle, et
qu'ainsi, les deux mystres inconciliables s'unissent en un mystre plus
haut dont l'intelligence de l'homme ne peut plus approcher.

Au fond, l'nigme primitive, le mystre primordial n'tant pas clairci,
tout le reste n'claire que des degrs qui mnent de la connaissance
relative  l'ignorance absolue. Il est probable qu'il en sera de mme
pour toutes les rvlations qui s'adressent  l'intelligence de l'homme
tant qu'il vivra sur cette plante; car cette intelligence a des limites
qu'aucun effort ne pourra reculer. Mais en attendant, il est certain que
ces degrs, qui ne mnent  rien, l'ont nanmoins, d'emble et ds les
premiers jours, conduite au plus haut point qu'elle ait atteint, qu'elle
puisse esprer d'atteindre. L'explication la plus ancienne embrasse du
premier coup tous les essais d'explications proposs jusqu'ici. Elle
concilie le positivisme scientifique avec l'idalisme le plus
transcendantal, elle admet la matire et l'esprit, elle accorde
l'impulsion mcanique des atomes et des mondes avec leur direction
intelligente. Elle nous donne une divinit inconditionne, cause sans
cause de toutes les causes, digne de l'univers qu'elle est elle-mme et
dont celles qui lui ont succd dans toutes nos religions ne sont que
des membres pars, mutils et mconnaissables. Elle nous offre enfin,
par sa loi de Karma, en vertu de laquelle chaque tre porte dans ses
vies successives les consquences de ses actes et se purifie peu  peu,
le principe moral le plus haut, le plus juste, le plus inattaquable, le
plus fcond, le plus consolant, le plus charg d'espoirs qu'il soit
possible de proposer  l'homme. Il semble que tout cela mrite qu'on
l'examine, qu'on la respecte et qu'on l'admire.


IX

Cette admiration et ce respect n'empchent pas d'ailleurs que nous ne
soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les
rserver en attendant d'autres clarts. Quand on nous dit, par exemple,
que le Cosmos est guid par une srie infinie de hirarchies d'tres
sensibles, ayant chacun une mission  remplir et qui sont les agents des
lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces tres a
t un homme dans un Manvantara prcdent ou se prpare  le devenir
dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu'ils sont des
hommes perfectionns ou des hommes naissants et que dans leurs sphres
suprieures et moins matrielles, ils ne diffrent moralement des tres
humains terrestres qu'en ce qu'ils ne possdent pas le sentiment de la
personnalit et de la nature motionnelle humaine; quand on affirme
enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en ralit,
un ensemble de forces manipules par des tres semi-intelligents
(lmentals), dirigs par les hauts esprits plantaires (Dhyan-Chohans),
dont le total forme le Verbe manifest du Logos non manifest et
constitue, en mme temps, l'intelligence de l'univers et sa loi
immuable; nous pouvons rendre hommage  l'ingniosit de ces
spculations comme  celles de milliers d'autres qui peut-tre serrent
la vrit de plus prs que nos meilleures et nos plus rcentes
hypothses scientifiques; nous sommes libres d'en prendre et d'en
laisser ce qui nous plat. Tout cela, je l'accorde, n'est nullement
prouv, n'est vrifi ou ne sera vrifiable qu'en certains dtails,
tandis que les grandes lignes fondamentales chapperont probablement
toujours au contrle de notre intelligence dsarme. Mais ce que nous
devons, je le rpte, admirer sans rserve, c'est le prodigieux difice
spirituel qu'offre l'ensemble de cette rvlation, l'immense effort
intellectuel qui, ds l'aube de l'humanit, tenta de dbrouiller
l'insondable chaos de l'origine, de la structure, de la marche, de la
direction et de la fin de l'univers, et semble y avoir russi de faon
telle que jusqu'ici on n'a rien trouv qui l'gale, ne s'en inspire ou,
souvent  son insu, n'y retourne.


X

Je disais, dans la premire partie de cette tude, qu'une rvlation
trop haute, ft-elle incontestable, n'aurait gure d'influence sur notre
vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans
l'immensit de l'espace et ne descendrait pas dans notre pense et notre
coeur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule
vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que
nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue o l'on se place. Tout
ce qu'il y a en elle de trop grand, except sa notion de l'ternit, n'a
pas rellement modifi nos ides, n'a pas imprgn nos moeurs. Elle n'a
mme pas atteint profondment les peuples qui nous l'ont transmise et
qui, renonant  la comprendre, l'ont transforme en un polythisme
anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est  peu prs de mme
partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la
Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Prou,
jusqu'au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont
issues; mais toutes n'ont pu vivre et rgner sur les hommes, qu'en la
dfigurant, en la mutilant, en la rapetissant  la plus petite taille
des mes de leur temps, en la rendant mconnaissable. Il est donc assez
probable qu'il en irait pareillement de toute autre plus grande, s'il
tait possible, et-elle tous les caractres d'une rvlation divine,
directe, authentique, indubitable, irrfutable, irrcusable; en un mot,
de celle que nous attendons encore sans oser l'esprer.




XVII

LE SILENCE NCESSAIRE


Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de
l'Himalaya et du Thibet, vivent certains Initis, certains Matres,
hritiers de la sagesse des Fils de la Lumire ou des Sept
Primordiaux, qui possdent les sept clefs qui permettent de comprendre
les textes sacrs prhistoriques. Ils seraient les silencieux
dpositaires du secret de forces intermolculaires ou interthriques, 
l'aide desquelles des races d'tres qui prcdrent l'homme sur cette
terre transportrent  d'normes distances des monolithes de plus de
cinq cent mille kilos, qui n'ont aucun rapport avec les pierres qui les
entourent, et dont la disposition, l'orientation, astronomiquement
rgle, trahit videmment une intervention intelligente et mme trs
savante.

Ces monolithes sont parfois sculpts, comme les fameux colosses de
Bamian, dans l'Asie centrale, dont l'un a 60 mtres de haut; ou comme
les cinq cent cinquante monstres de l'Ile de Pques, dans la Polynsie,
qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des
plus troublantes nigmes de ce monde. Tailles dans le basalte, couches
ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l'une a 29 mtres,
sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu'on puisse
trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une
origine antdiluvienne, tandis que les traditions sotriques y voient
les portraits de gants de la dernire race atlantenne, dgnre et
sombre dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystrieux
continent dont l'Ile de Pques ne serait que l'un des plus hauts sommets
qui mergent aujourd'hui des solitudes du Pacifique.

J'ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces
hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds
cauchemars il soit possible d'imaginer figures plus redoutables, plus
insensibles, plus impassibles, plus ternellement froces, plus
froidement hautaines, plus impitoyablement ddaigneuses, plus
glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Slnites ou Martiens, avec
leur bouche serre et implacable, leurs yeux creux comme des abmes de
maldictions, ou protubrants et cercls de lunettes d'aviateur?
Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils reprsentent
plutt des entits dmoniaques et abstraites, tels que le Mal,
l'Inluctable et la Fatalit. Ils semblent moins inhumains que pr- ou
posthumains et rpondent effroyablement  certains souvenirs ancestraux
endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils
visages ont irrcusablement exist.

                   *       *       *       *       *

Mais revenons  nos grands Initis. Ils seraient, parat-il, dtenteurs
de l'irrsistible et incommensurable force sidrale, qui est celle qui
soutient et dirige les mondes, capable, s'il en tait fait mauvais
usage, de dtruire en un instant toute l'espce humaine, tout ce qui vit
sur cette terre et la terre mme; mais susceptible aussi, si elle tait
sagement domestique, d'assurer  l'homme une royaut dfinitive,
peut-tre l'accs d'autres toiles et, en tout cas, une puissance telle
que l'Age d'Or qui exista jadis, grce  l'asservissement de cette
force, refleurirait sur notre plante.

Il est possible, et, pour l'instant, nous n'avons pas  l'examiner. Mais
que possdant, transmis d'Hirophante  Candidat, ou, comme ils disent,
de bouche  oreille, le secret de cette force et de beaucoup d'autres,
ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l'humanit,
c'est le grand reproche que l'on fait aux occultistes; et pour tous ceux
qui ne savent pas que le but de l'Initiation n'est pas la puissance et
le bonheur matriels, mais la sagesse, l'volution et l'ascension de
l'tre intrieur, c'est la meilleure preuve qu'ils sont des
mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur,
ils se taisent parce qu'ils n'ont rien  dire; mais l'argument n'est pas
aussi premptoire que le croient ceux qui s'en prvalent. On le verra
peut-tre avant peu. Il n'est, en effet, pas impossible que, un jour, un
hasard de la science ne mette l'un ou l'autre de nos savants dans une
situation analogue  celle de ces Matres ou de ces Initis. Pour lui
aussi se posera alors la terrible question du silence ncessaire. Nous
venons de constater dans cette guerre l'usage insens et dmoniaque que
l'homme a fait de certaines inventions. Qu'adviendra-t-il si on lui met
entre les mains d'autres nergies bien plus formidables, qu'on semble
sur le point de dcouvrir et de librer?

Il n'est pas prt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut
de l'espce. L'humanit qui sort  peine de l'enfance ou vient tout
juste d'atteindre l'ge dangereux de l'adolescence (elle aurait  peu
prs seize ou dix-sept ans d'aprs le paralllisme historique trs
document et trs impressionnant du docteur Jaworski), l'humanit a dj
dpass la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter
sans pril de mort. Presque toutes,  partir de la domestication de la
vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'lectricit, lui ont
fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par
exemple, qui l'ont aide  construire quelques routes,--ce que les
Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,-- exploiter quelques
mines,  percer quelques tunnels, lui ont cot des millions de jeunes
vies.

Peut-tre est-il temps, non pas d'arrter les recherches de la science,
mais de contrler ses dcouvertes et de rserver, comme le firent
sagement les occultistes,  une lite d'Initis rigoureusement prouvs
et lis par des serments inviolables, le secret d'nergies trop
dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et
tomber dans le domaine public. Notre volution morale retarde de
plusieurs sicles sur notre volution scientifique; et il est plus que
probable que celle-ci, trop htive et trop intensive, entrave
regrettablement la premire. Il ne servira de rien d'aller en trois
heures de Paris  Pking, de Pking  New-York et de New-York 
Calcutta, si ces voyages ritrs et miraculeux laissent  l'arrive
ceux qui les effectuent dans le mme tat d'me qu'au dpart. Nous nous
trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas
eu l'esprit et le coeur assez solides et assez fermes pour porter ce que
la tte avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasin. Rien
ne se rpand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les rsultats
de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pnible, plus
prcaire que l'volution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en
mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dpendent le bonheur et
l'avenir de l'homme.




XVIII

KARMA


I

Dpouill de ses innombrables et inextricables complications orientales,
qui rpondent peut-tre  des ralits mais sont invrifiables, Karma,
l'infaillible Loi de Rtribution, est en somme ce que nous appelons plus
vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice
immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste frquemment, il
est vrai,  la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands
forfaits, de grandes iniquits; mais nous avons rarement l'occasion de
constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruauts,
dfaillances, malhonntets, infamies de l'existence habituelle, quoique
le poids total de ces mfaits mesquins, mais incessants, puisse tre
plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son
action tant plus parse, plus diffuse, plus lente et plus souvent
morale que matrielle, chappe presque toujours  notre observation; et
comme, d'autre part, elle semble s'arrter  l'instant de la mort, elle
n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est d, et,
gnralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant
qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier.

Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est
plus une desse inconstante, inconsistante, incohrente, impuissante,
erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive,
endormie, vasive, insaisissable et borne par la tombe, mais un Dieu
norme et invitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les
issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les
existences, omniprsent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible
et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est
nous-mmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en
tant encore ce que nous fmes et dj ce que nous deviendrons. Nous
sommes petits, vanescents et phmres; il est grand, imperturbable,
inbranlable, ternel. Rien ne lui chappe de ce qui nous chappe et
sans doute nous chappera toujours par del la tombe. Pas une action,
pas une vellit, pas une pense, pas l'ombre d'une intention, qui ne
soit pese plus rigoureusement qu'elle ne l'tait par les quarante-deux
juges posthumes qui attendaient l'me sur l'autre rivage dont parle l'un
des plus anciens textes de ce monde: le _Livre des Morts_ gyptien. Tout
est enregistr, dat, estim, vrifi, class, mis au compte du doit ou
de l'avoir, de la rcompense ou de l'expiation, au rpertoire immense et
ternel des clichs astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris
part  tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre
ignorance prsente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons
beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre
conscience d'aujourd'hui qui s'veillent  peine et ne comptent plus
leurs erreurs; il est ds maintenant, dj vivantes en nous quoique
inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et
notre conscience  venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite
des sicles, des volutions, des expiations et des ascensions
innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.

A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement
et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-tre des centaines, voire
des milliers d'annes en Dvachan, c'est--dire en l'tat
d'inconscience qui prpare  une incarnation nouvelle; mais au rveil,
nous retrouverons, irrvocablement totaliss, l'actif et le passif; et
notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quitte. Il
continuera d'y tre nous-mmes et d'y assister  l'panouissement des
consquences de nos fautes et de nos mrites et d'y voir ensuite
fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu' la consommation
des temps o toute pense ne sur cette terre finit par le perdre de
vue.


II

Karma, on le voit, est, en somme, l'entit immortelle que l'homme forme
par ses actes et ses penses et qui le suit ou plutt l'enveloppe et
l'absorbe  travers ses vies successives et se modifie comme il se
modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes
antrieures. Les penses, dit trs justement la doctrine, construisent
le caractre, les actions font l'entourage. Ce que l'homme a pens, il
l'est devenu; ses qualits, ses dons naturels s'attachent  lui comme
les rsultats de ses ides. Il est, en toute vrit, cr par lui-mme.
Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce
qu'il est. Il se trouve envelopp dans le filet de tout ce qu'il a fait.
Il ne peut ni dfaire ni dtruire le pass; mais, autant que les effets
en sont encore  venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de
les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu'il
n'ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui tre fait qu'il ne l'ait
mrit. Dans le droulement infini des ternits, il ne rencontrera
jamais d'autre juge que lui-mme.


III

Il est certain que l'ide de ce juge suprme qui est la conscience sans
rupture  travers les sicles et les millnaires, qui est chacun de nous
de plus en plus clair, de plus en plus incorruptible et infaillible,
mne  la morale la plus leve, la plus sincre et la plus pure qu'il
soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et
l'accus ne se trouvent pas face  face, ils sont l'un dans l'autre et
ne forment qu'une seule et mme personne. Ils ne peuvent rien se cacher
et ont tous deux le mme intrt urgent  dcouvrir la moindre faute,
l'ombre la plus lgre et  se purifier le plus promptement, le plus
compltement possible pour mettre un terme aux rincarnations et vivre
enfin dans l'tre unique. Les meilleurs, les plus saints sont prs d'y
parvenir ds cette existence; mais dtachs de tout, il ne cessent
d'agir pour le bien de tous, car dj ils se sentent tout. Ils vont plus
loin que le mystique chrtien qui attend une rcompense du dehors; ils
sont leur propre rcompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurle, le
grand dsenchant, qui continue d'agir sans esprer que son action
puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien
ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils
travaillent avec la plus sereine ardeur.

Au rebours de ce qu'on croit trop gnralement, cette morale, qui
conduit au repos absolu, prconise l'activit. coutez  ce sujet les
grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est
peut-tre, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus
beau, c'est--dire le plus haut livre qui soit actuellement connu:
Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-l sont 
plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en
communion avec le divin, c'est--dire en visant le Soi partout, en
renonant  tout attachement aux choses, galement balanc entre le
succs et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libre
de l'activit ncessaire, ni en renonant simplement  l'action qu'on
s'lve  la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce
que l'action est suprieure  l'inaction et qu'en restant inactif on ne
maintiendrait mme pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par
toute action qui n'a que le sacrifice, c'est--dire le don volontaire de
soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux
formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action 
seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action
et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est
harmonis aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme,
ayant abandonn tout attachement au fruit de l'action, toujours content,
ne dpendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il
n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient,
libr des contraires, sans envie, gal dans le plaisir et dans la
peine, dans le succs et l'insuccs, peut agir sans tre li; parce que
n'tant plus attach  quoi que ce soit, toutes ses penses empreintes
de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme vapors...

N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus
gigantesque pome de la terre, fut crit il y a quatre ou cinq mille
ans.


IV

Quelle que soit la plausibilit de la doctrine ou de la rvlation, il
est incontestable que cette morale et cette justification de la justice
est la plus antique en mme temps que la plus belle et la plus
rassurante que l'homme ait imagine. Mais elle est fonde sur un
postulat que nous sommes peut-tre trop enclins  refuser aveuglment.
Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne
finisse pas  l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital,
qui ne prit point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au
premier moment, le postulat semble norme, inacceptable; mais, 
l'examiner de plus prs, son aspect devient beaucoup moins trange,
moins arbitraire et moins draisonnable. Il est d'abord certain que si
tout se transforme, rien ne prit ou n'est ananti dans un univers qui
n'a pas de nant et o le nant seul demeure absolument inconcevable. Ce
que nous appelons nant ne saurait donc tre qu'un autre mode
d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que
le corps qui n'est que matire, soit ananti dans sa substance, il est
non moins difficile d'accepter que, s'il tait anim par un esprit,--ce
qu'il n'est gure possible de contester,--cet esprit disparaisse sans
laisser aucune trace.

Voil le premier point du postulat, et le plus important, ncessairement
accord. Reste le second: les rincarnations successives. Ici, il est
vrai, nous n'avons que des hypothses et des probabilits. Il faut bien
que cet esprit, cette me, ce principe ou ce souffle de vie, cette
pense, cette substance immatrielle, peu importe le nom qu'on lui
donne, s'en aille ou rside quelque part, fasse ou devienne quelque
chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y
dissoudre, s'y perdre et y disparatre, ou du moins s'y mler, s'y
confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement tre absorb dans
l'immense nergie spirituelle ou vitale qui parat animer l'univers.
Mais de toutes les hypothses, la moins vraisemblable n'est pas celle
qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de
s'vader et s'garer dans l'illimit qui l'pouvante, il cherche autour
de soi un sjour analogue  celui qu'il vient de quitter. videmment, ce
n'est qu'une hypothse; mais, dans notre ignorance totale et terrible,
elle se prsente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la
plus ancienne tradition de l'humanit, une tradition peut-tre
prhumaine et en tout cas tout  fait gnrale; et l'exprience tend 
dmontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements
universels, il y a presque toujours une grande vrit et qu'il convient
de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait
jusqu'ici.


V

Quant aux preuves, ou plutt aux prodromes de commencements de preuve,
on n'a gure que les expriences du colonel de Rochas qui, au moyen de
passes magntiques, est parvenu  faire remonter  quelques mdiums
exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle,
jusqu' leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre
d'existences antrieures. Il est incontestable que ces expriences trs
srieuses, trs scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais
le danger de la suggestion inconsciente ou de la tlpathie n'en est pas
et sans doute n'en sera jamais suffisamment cart pour qu'elles
deviennent rellement probantes.

On trouve encore, dans le mme ordre d'ides, certains cas de
rincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relat
dans le numro de juillet 1913 des _Annales des Sciences psychiques_. Ce
cas, presque indubitable, est trs curieux; mais s'il n'est pas unique,
ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire
tat.

Restent enfin ce qu'on appelle les rminiscences prnatales. Il arrive
assez souvent qu'un homme transport dans un pays inconnu, dans une
ville, un palais, une glise, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais
visits, y prouve l'trange et trs nette impression du dj vu. Il
lui semble tout  coup que ces paysages, ces votes, ces salles,
jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et
qu'il en reconnat tous les atres, tous les recoins, tous les dtails.
Qui de nous, ne ft-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement prouv
une impression analogue? Mais souvent les rminiscences sont si nettes
que celui, en qui elles se rveillent, peut servir de guide dans la
maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et dcrire d'avance ce
qu'on trouvera dans telle pice ou au dtour de telle alle. Est-ce
rellement souvenir d'existences antrieures, phnomne tlpathique ou
mmoire ancestrale et hrditaire? La mme question se pose au sujet de
certaines aptitudes ou facults innes, en vertu desquelles on voit des
enfants de gnie, musiciens, peintres, mathmaticiens ou simples
artisans, connatre d'emble presque tous les secrets de leur art ou de
leur mtier avant de les avoir appris. Qui oserait en dcider?

Voil  peu prs tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la
rincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais
toutes les autres suppositions, thories ou religions, hors le
spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences
successives, ont de moins solides tais et mme,  dire le vrai, n'en
possdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grce de reprocher 
celle que nous examinons la fragilit de ses arguments.

Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela ft vrai! Il n'y
aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquitude de la justice. Et
c'est si beau, si parfait, que c'est peut-tre rel. Un tel rve, fait
depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards
d'hommes et qui, malgr des dformations nombreuses et profondes, fut en
somme l'unique rve de l'humanit, il est bien difficile d'admettre que
d'un bout  l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'tablir qu'il
est fond; mais au rebours de la plupart des religions qui en drivent,
il n'est pas possible non plus de dmontrer qu'il est imaginaire et
fabriqu de toutes pices; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas
permis  la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au coeur
d'esprer et d'agir comme s'il tait vrai, en attendant que la science
le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera
peut-tre jamais  mme d'laborer?

Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'tudient, c'est
l'affirmation trop assure et arbitraire de mille petits dtails,
interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits
infrieurs anims d'un zle troit et maladroit. Mais ces dtails,
regards d'un peu haut, n'altrent en rien les grandes lignes qui
demeurent incommensurables, admirables et pures.


VI

Du reste, que la rincarnation soit admise ou rejete, il y a srement
survivance, puisque la mort et le nant ne se peuvent concevoir: et tout
se rduit une fois de plus au problme de l'identit continue. Mme
dans la rincarnation, cette identit,  notre point de vue actuel et
born, n'aurait qu'un intrt relatif, attendu que toute mmoire des
existences antrieures tant abolie, elle nous chapperait forcment.
Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalit sans
solution de continuit a rellement l'importance que nous y attachons;
et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de
notre gosme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que
nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiter. Il
nous suffit d'tre assur que nous la retrouverons au rveil pour nous
tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on
nous avertisse que nous ne la rcuprerons point, qu'au matin suivant
nous aurons oubli toute notre existence passe et recommencerons une
vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache  l'ancienne.
Aurions-nous la mme pouvante, le mme dsespoir que si nous avions t
prvenu que nous ne nous rveillerions point et serions prcipit dans
la mort? Je ne le crois pas, je pense mme que nous en prendrions assez
allgrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions  perdre
la mmoire d'un pass, ml comme tous les passs, de plus de maux que
de biens, pourvu que la vie continut. Ce ne serait plus notre vie, elle
n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; nanmoins nous ne
croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de
retrouver ou de reconnatre quelque chose de nous-mme dans l'existence
 venir. Nous aurions soin de prparer celle-ci, de la mettre  l'abri
du malheur et de la misre, de la rendre d'avance aussi agrable, aussi
heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en tre de mme, non
seulement si nous croyons  la rincarnation, parce que le cas serait 
peu prs identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une
survivance quelconque est presque certaine et que l'anantissement total
est rellement inconcevable.


VII

Peut-tre, avec un peu de courage et de bonne volont, nous serait-il
possible, ds cette existence, de regarder plus haut et plus loin, de
dpouiller un instant cet troit et morne gosme qui ramne tout  soi,
de nous dire que l'intelligence ou le bien que nos penses et nos
efforts rpandent dans des sphres spirituelles n'est pas entirement
perdu, mme quand il n'est pas certain que le petit noyau de mesquines
habitudes et de mdiocres souvenirs que nous sommes en jouisse
exclusivement. Si les bonnes actions que nous avons faites, les
intentions ou les penses hautes ou simplement honntes que nous avons
eues, s'attachent et profitent  une existence o nous ne reconnatrons
pas la ntre, ce n'est pas une raison suffisante pour les estimer
inutiles et leur dnier toute valeur. Il est bon de nous rappeler
parfois que nous ne sommes rien si nous ne sommes tout, et d'apprendre
ds maintenant  nous intresser  quelque chose qui ne soit pas
uniquement nous-mme et  vivre dj de la vie plus vaste, moins
personnelle, moins goste qui bientt, et sans aucun doute, quelle que
soit notre foi, sera notre vie ternelle, la seule qui compte et la
seule  laquelle il soit sage de nous prparer.


VIII

Si l'on n'admet pas la rincarnation, Karma n'en subsiste pas moins; un
Karma mutil, il est vrai, court, sans ampleur, dont l'horizon est
born par la mort, qui commence sa besogne et fait de son mieux dans le
peu de temps qu'il a devant soi; mais moins ngligeable, moins
impuissant, inactif et dsarm qu'on ne croit. En agissant dans son
troite sphre, il nous donne une ide assez exacte, bien que fort
incomplte de ce qu'il ferait dans la grande que nous lui refusons. Mais
ceci nous ramnerait  la question trs discutable de la justice en ce
monde. Elle est  peu prs insoluble, parce que ses oprations
dcisives, tant intrieures et secrtes, chappent  l'observation.
Aprs bien d'autres qui du reste l'avaient fait mieux que moi, j'en ai
parl ailleurs, notamment dans _Sagesse et Destine_ et dans le _Mystre
de la Justice_; mais, comme dirait la sultane Schhrazade, il n'y a pas
d'utilit  le rpter.


IX

Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idal. Il rcompense le
bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se
demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce
que la pire ou la meilleure de nos petites penses, de nos petites
intentions, de nos petites actions phmres, au regard de l'immensit
sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion
absurde entre l'normit du salaire ou du chtiment et l'exigut de la
faute ou du mrite? Pourquoi mler les mondes, les ternits et les
dieux  des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent
pas, mme dans les drisoires limites de notre vie,  perdre peu  peu
toute l'importance que nous leur accordions,  s'effacer,  disparatre
dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines
en tres humains et  l'chelle humaine. Ce que nous appelons mal ou
bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite 
nous-mme ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, 
peine de disparatre, il nous faudra bien y attacher une importance
qu'en eux-mmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus
altires spculations mtaphysiques, ds qu'il s'agit de morale,
d'volution et d'avenir humains, furent toujours obliges de se rduire
aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a l une
ncessit irrductible, en vertu de laquelle, malgr les horizons qui
tentent de toutes parts, il convient de borner ses penses et ses
regards.


X

Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans
notre sphre, ce qu'est en somme ce mal que punit Karma? Si l'on va tout
au fond des choses, le mal provient toujours d'un dfaut d'intelligence,
d'un jugement erron, incomplet, obscurci ou born de notre gosme qui
ne nous fait voir que les avantages prochains ou immdiats d'un acte
nuisible  nous-mme ou aux autres, en nous cachant les consquences
lointaines mais invitables qu'un tel acte finit toujours par engendrer.
Toute l'thique, en dernire analyse, ne repose que sur l'intelligence;
et ce que nous appelons coeur, sentiments, caractre, n'est en fait que
de l'intelligence accumule, cristallise, acquise ou hrite, devenue
plus ou moins inconsciente et transforme en habitudes ou en instincts.
Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un gosme qui se
trompe, qui voit trop prs de soi les limites de son tre. Ds que
l'intelligence lve le point de vue de cet gosme, les limites
s'tendent, s'largissent, finissent par disparatre. Le terrible,
l'insatiable moi qui nous cache la face de l'abme perd son centre
d'attraction et d'avidit, se reconnat, se retrouve et s'aime en toutes
choses. Ne croyons pas aveuglment  l'intelligence des mchants qui
russissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l'envers,
c'est--dire la ralit souvent affreuse de ces succs; et puis, cette
intelligence, sous forme d'habilet, de ruse, de dloyaut, est de
l'intelligence spcialise, canalise dans un troit circuit et, comme
un jet d'eau trangl, trs puissante sur un point; mais non pas de
l'intelligence vritable et gnrale, large et gnreuse. Ds que
s'ouvre celle-ci, il y a ncessairement honntet, justice, indulgence,
amour et bont, parce qu'il y a horizon, altitude, expansion, plnitude;
parce qu'il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions
humaines, de l'ternit de l'existence et de la brivet de la vie, de
la situation de l'homme dans l'univers, des mystres qui l'enveloppent
et des liens secrets qui le rattachent  tout ce qu'on voit comme  tout
ce qu'on ne voit pas sur la terre et dans les cieux.


XI

Karma punirait donc le dfaut d'intelligence? Et d'abord pourquoi pas?
C'est le seul mal rel sur cette terre; et si tous les hommes taient
souverainement intelligents, il n'y aurait plus de malheureux. Mais o
serait la justice? Nous possdons l'intelligence que la nature nous a
donne; c'est elle et non point nous qui devrait tre responsable.
Entendons-nous. Karma ne punit pas  proprement parler; il nous met
simplement, aprs nos existences et nos sommeils successifs, au plan o
notre intelligence nous avait laisss, entours de nos actes et de nos
penses. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous
sommes faits, nous donne l'occasion de nous refaire, d'acqurir ce qui
nous manque et de nous lever aussi haut que les plus hauts. Nous nous
lverons forcment, mais la lenteur ou la rapidit de notre ascension
ne dpend que de nous. En fin de compte, l'injustice apparente qui
accorde aux uns plus d'intelligence qu'aux autres, n'est qu'une question
de date, une loi de croissance, d'volution, qui est la loi fondamentale
de toutes les vies que nous connaissons, depuis l'infusoire jusqu'aux
astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d'tre venus plus tard que
les autres; mais les autres  leur tour, avec plus de raison, pourraient
se plaindre d'avoir t appels trop tt, de n'avoir pu profiter tout de
suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il et donc
fallu, pour viter nos rcriminations, que d'emble nous fussions tous
sur le mme plan, que nous fussions tous ns en mme temps. Mais alors,
l'univers et t parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier
moment de son existence et de la ntre. C'et peut-tre t prfrable,
mais il n'en est pas, il n'est sans doute pas possible qu'il en soit
ainsi; en tout cas, aucune mtaphysique, aucune religion, pas mme la
premire, la plus grande, la plus haute, mre de toutes les autres, n'a
eu l'ide d'carter l'indiscutable, l'indubitable loi du mouvement
infini, de l'ternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui
donner raison. Il est probable que rien ne serait s'il en tait
autrement; et que quelque chose ne peut tre qu' condition de devenir
meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se
dcomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que
l'tre ou la substance. Il en est ainsi parce qu'il en est ainsi. Il n'y
a rien  faire, rien  dire, il n'y a qu' constater. Nous sommes dans
un monde o la matire prirait et disparatrait plutt que le
mouvement; ou plutt o matire, espace, dure, existence et mouvement
ne sont qu'une seule et mme chose.


XII

Mais nous vivons aussi dans un monde o notre raison ne rencontre que
l'impossible, l'insoluble et l'incomprhensible. Les interprtations
suprmes ne font que dplacer l'nigme, pour nous permettre d'entrevoir
de plus haut l'immensit sans bornes o nous nous dbattons. Donc, 
ct des explications puriles, qu' la suite de dformations
successives toutes les religions ont tires de la religion source, trois
hypothses finales s'offrent  notre choix: d'une part, le nant,
l'inertie et la mort absolus qui sont inconcevables; d'une autre, le
hasard et ses ternels recommencements sans modifications, sans espoir,
sans but et sans fin, ou qui, s'ils mnent  quelque chose, mneraient
soit  l'anantissement inconcevable, soit  la troisime hypothse; le
meilleur devenir infini, jusqu' l'absorption totale dans
l'imperfectible, l'immuable, l'immobile qui, comme je l'ai dit ailleurs,
devrait dj avoir eu lieu dans l'ternit qui nous prcde, attendu
qu'il n'y a aucune raison pour que ce qui n'a pu se faire dans cette
ternit se puisse faire dans l'ternit  venir, laquelle n'est pas
plus infinie, n'a pas plus d'tendue, n'offre pas plus de chances et
n'est pas d'une autre nature que l'ternit passe.

                   *       *       *       *       *

La religion mre elle-mme, la seule qui soit encore acceptable, rende
compte de tout et qui ait tout prvu, ne sort pas de cette dernire
impasse en tendant  des milliards d'annes la dure d'un jour de
Brahma, c'est--dire la priode d'volution, d'expiration,
d'extriorisation et d'activit, et  un nombre gal de milliards
d'annes la dure d'une nuit de ce dieu, c'est--dire la priode
d'involution, d'inspiration, d'intriorisation, de sommeil ou d'inertie,
pendant laquelle tout est rabsorb dans la divinit ou l'unique absolu.
Elle n'en sort pas davantage en multipliant ensuite ces jours et ces
nuits par cent annes qui forment une vie et cette vie par cent vies qui
mnent  des chiffres qui ne sont plus exprimables; aprs quoi, un autre
univers recommence.

Il y aurait donc galement ici ou recommencement ternel sans espoir et
sans but, ou, si progression il y a, perfection finale et immobilit qui
devraient dj tre atteintes. Que chacun tire de tout ceci les
conclusions qu'il voudra, qu'il pourra, ou s'incline, une fois de plus,
en silence, devant l'Inconnaissable.


FIN




TABLE DES MATIRES


                                        Pages.
      I.--La puissance des morts             1
     II.--Messages d'outre-tombe            11
    III.--Les mauvaises nouvelles           27
     IV.--L'me des peuples                 37
      V.--Les mres                         47
     VI.--Trois hros inconnus              53
    VII.--Beauts perdues                   71
   VIII.--Le monde des insectes             81
     IX.--La mdisance                     117
      X.--Le jeu                           125


  MDITATIONS

     XI.--L'nigme du progrs              159
    XII.--Les deux lobes                   173
   XIII.--Espoir et dsespoir              183
    XIV.--Macrocosme et microcosme         191
     XV.--L'hrdit et la prexistence    203
    XVI.--La grande rvlation             217
   XVII.--Le silence ncessaire            263
  XVIII.--Karma                            271


B--1144.--L.-Imp. run., 7, rue St-Benot, Paris.





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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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