The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
#29 in our series by Jules Verne

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Title: Keraban Le Tetu, Vol. I

Author: Jules Verne

Release Date: May, 2005 [EBook #8174]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 25, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team





KERABAN-LE-TETU par JULES VERNE





PREMIERE PARTIE




I


DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMENENT, REGARDENT,
CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE.

Ce jour-la, 16 aout, a six heures du soir, la place de Top-Hane,
a Constantinople, si animee d'ordinaire par le va-et-vient et le
brouhaha de la foule, etait silencieuse, morne, presque deserte. En le
regardant du haut de l'echelle qui descend au Bosphore, on eut encore
trouve le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine
quelques etrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les
ruelles etroites, sordides, boueuses, embarrassees de chiens
jaunes, qui conduisent au faubourg de Pera. La est le quartier plus
specialement reserve aux Europeens, dont les maisons de pierre se
detachent en blanc sur le rideau noir des cypres de la colline.

C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--meme sans le
bariolage de costumes qui en releve les premiers plans,--pittoresque
et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquee de Mahmoud,
aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant
veuve de son petit toit d'architecture celestienne, ses boutiques ou
se debitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses etalages,
encombres de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari,
qui contrastent avec les eventaires des marchands de parfums et des
vendeurs de chapelets, son echelle a laquelle accostent des centaines
de caiques peinturlures, dont la double rame, sous les mains croisees
des caidjis, caressent plutot qu'elles ne frappent les eaux bleues de
la Corne-d'Or et du Bosphore.

Mais ou etaient donc, a cette heure, ces flaneurs habitues de la place
de Top-Hane; ces Persans, coquettement coiffes du bonnet d'astracan;
ces Grecs balancant, non sans elegance, leur fustanelle a mille plis;
ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Georgiens,
restes Russes par le costume, meme au dela de leur frontiere; ces
Arnautes, dont la peau, gratinee au soleil, apparait sous les
echancrures de leurs vestes brodees, et ces Turcs, enfin, ces Turcs,
ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui!
ou etaient-ils?

A coup sur, il n'aurait pas fallu le demander a deux etrangers, deux
Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indecis,
se promenaient, a cette heure, presque solitairement sur la place: ils
n'auraient su que repondre.

Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au dela du port,
un touriste eut observe ce meme caractere de silence et d'abandon. De
l'autre cote de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le
vieux Serail et le debarcadere de Top-Hane,--sur la rive droite unie
a la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphitheatre de
Constantinople paraissait etre endormi. Est-ce que personne ne
veillait alors au palais de Serai-Bournou? N'y avait-il plus de
croyants, d'hadjis, de pelerins, aux mosquees d'Ahmed, de Bayezidieh,
de Sainte-Sophie, de la Suleimanieh? Faisait-il donc sa sieste, le
nonchalant gardien de la tour du Seraskierat, a l'exemple de son
collegue de la tour de Galata, tous deux charges d'epier les debuts
d'incendie si frequents dans la ville? En verite, il n'etait pas
jusqu'au mouvement perpetuel du port, qui ne parut quelque peu enraye,
malgre la flottille de steamers autrichiens, francais, anglais, de
mouches, de caiques, de chaloupes a vapeur, qui se pressent aux abords
des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or
baignent la base.

Etait-ce donc la cette Constantinople tant vantee, ce reve de l'Orient
realise par la volonte des Constantin et des Mahomet II? Voila ce que
se demandaient les deux etrangers qui erraient sur la place; et, s'ils
ne repondaient pas a cette question, ce n'etait pas faute de connaitre
la langue du pays. Ils savaient le turc tres suffisamment: l'un, parce
qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale;
l'autre, pour avoir souvent servi de secretaire a son maitre, bien
qu'il ne fut pres de lui qu'en qualite de domestique.

C'etaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten
et son valet Bruno, qu'une singuliere destinee venait de pousser
jusqu'aux confins de l'extreme Europe.

Van Mitten,--tout le monde le connait,--un homme de quarante-cinq a
quarante-six ans, reste blond, oeil bleu celeste, favoris et barbiche
jaunes, sans moustaches, joues colorees, nez un peu trop court par
rapport a l'echelle du visage, tete assez forte, epaules larges,
taille au-dessus de la moyenne, ventre au debut du bedonnement, pieds
mieux compris au point de vue de la solidite que de l'elegance,--en
realite, l'air d'un brave homme, qui etait bien de son pays.

Peut-etre Van Mitten, au moral, semblait-il etre un peu mou de
temperament. Il appartenait, sans conteste, a cette categorie de gens
d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prets a ceder
sur tous les points, moins faits pour commander que pour obeir,
personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communement qu'ils
n'ont pas de volonte, meme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en
sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa
vie, Van Mitten, pousse a bout, s'etait engage dans une discussion
dont les consequences avaient ete des plus graves. Ce jour-la, il
etait radicalement sorti de son caractere; mais depuis lors, il y
etait rentre, comme on rentre chez soi. En realite, peut-etre eut-il
mieux fait de ceder, et il n'aurait pas hesite, sans doute, s'il avait
su ce que lui reservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper
sur les evenements, qui seront l'enseignement de cette histoire.

"Eh bien, mon maitre? lui dit Bruno, quand tous deux arriverent sur la
place de Top-Hane.

--Eh bien, Bruno?

--Nous voila donc a Constantinople!

--Oui, Bruno, a Constantinople, c'est-a-dire a quelque mille lieues de
Rotterdam!

--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de
la Hollande?

--Je ne saurais jamais en etre trop loin!" repondit Van Mitten, en
parlant a mi-voix, comme si la Hollande eut ete assez pres pour
l'entendre.

Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument devoue. Ce brave
homme, au physique, ressemblait quelque peu a son maitre,--autant, du
moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble
depuis de longues annees. En vingt ans, ils ne s'etaient peut-etre pas
separes un seul jour. Si Bruno etait moins qu'un ami, dans la maison,
il etait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment,
methodiquement, et ne se genait pas de donner des conseils, dont Van
Mitten aurait pu faire son profit, ou meme de faire entendre des
reproches, que son maitre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait,
c'etait que celui-ci fut aux ordres de tout le monde, qu'il ne sut
pas resister aux volontes des autres, en un mot, qu'il manquat de
caractere.

"Cela vous portera malheur! lui repetait-il souvent, et a moi, par la
meme occasion!"

Il faut ajouter que Bruno, alors age de quarante ans, etait sedentaire
par nature, qu'il ne pouvait souffrir les deplacements. A se fatiguer
de la sorte, on compromet l'equilibre de son organisme, on s'ereinte,
on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les
semaines, tenait a ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il
etait entre au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent
livres. Il etait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais.
Or, en moins d'un an, grace a l'excellent regime de la maison, il
avait gagne trente livres et pouvait deja se presenter partout. Il
devait donc a son maitre, avec cette honorable bonne mine, les cent
soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la
bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut etre modeste, d'ailleurs,
et il se reservait, pour ses vieux jours, d'arriver a deux cents
livres.

En somme, attache a sa maison, a sa ville natale, a son pays,--ce pays
conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances,
Bruno ne se fut resigne a quitter l'habitation du canal de
Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, a ses yeux, etait
la premiere cite de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien etre
le plus beau royaume du monde.

Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-la,
Bruno etait a Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
Turcs, la capitale de l'empire ottoman.

En fin de compte, qu'etait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche
commercant de Rotterdam, un negociant en tabacs, un consignataire
des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de
Varinas, de Porto-Rico, et plus specialement de la Macedoine, de la
Syrie, de l'Asie Mineure.

Depuis vingt ans deja, Van Mitten faisait des affaires considerables
en ce genre avec la maison Keraban de Constantinople, qui expediait
ses tabacs renommes et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un
si bon echange de correspondances avec cet important comptoir, il
etait arrive que le negociant hollandais connaissait a fond la langue
turque, c'est-a-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il
le parlait comme un veritable sujet du Padichah ou un ministre de l'
"Emir-el-Moumenin", le Commandeur des Croyants. De la, par sympathie,
Bruno, ainsi qu'il a ete dit plus haut, tres au courant des affaires
de son maitre, ne le parlait pas moins bien que lui.

Il avait ete meme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils
n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation
personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur
costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race.
Cela, d'ailleurs, plaisait a Van Mitten, bien que cela deplut a Bruno.

Et cependant, cet obeissant serviteur se resignait a dire chaque matin
a son maitre.

"_Efendum, emriniz ne dir?_"

Ce qui signifie: "Monsieur, que desirez-vous?" Et celui-ci de lui
repondre en bon turc:

"_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._"

Ce qui signifie: "Brosse ma redingote et mon pantalon!"

Par ce qui precede, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne
devaient point etre embarrasses d'aller et de venir dans cette vaste
metropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient tres
suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient
manquer d'etre amicalement accueillis dans la maison Keraban, dont le
chef avait deja fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des
contrastes, s'etait lie d'amitie avec son correspondant de Rotterdam.
C'etait meme la principale raison pour laquelle Van Mitten, apres
avoir quitte son pays, avait eu la pensee de venir s'installer a
Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eut, s'etait resigne
a l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de
Top-Hane.

Cependant, a cette heure avancee, quelques passants commencaient a se
montrer, mais plutot des etrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou
trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maitre d'un
cafe, etabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hater, ses
tables desertes jusqu'alors.

"Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couche dans
les eaux du Bosphore, et alors....

--Et alors, repondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout
fumer a notre aise!

--C'est un peu long, ce jeune du Ramadan!

--Comme tous les jeunes!"

D'autre part, deux etrangers echangeaient les propos suivants en se
promenant devant le cafe:

"Ils sont etonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur
qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux
careme, emporterait une triste idee de la capitale de Mahomet II!

--Bah! repliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si
les Turcs jeunent pendant le jour, ils se dedommagent pendant la nuit,
et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur
des viandes roties, le parfum des boissons, la fumee des chibouks et
des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!"

Il fallait que ces deux etrangers eussent raison, car, au meme moment,
le cafetier appelait son garcon et lui criait:

"Que tout soit pret! Dans une heure, les jeuneurs afflueront, et on ne
saura a qui entendre!"

Puis les deux etrangers reprenaient leur conversation, en disant:

"Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse a
observer pendant cette periode du Ramadan! Si la journee y est triste,
maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont
gaies, bruyantes, echevelees, comme un mardi de carnaval!

--En effet, c'est un contraste."

Et pendant que tous deux echangeaient leurs observations, les Turcs
les regardaient, non sans envie.

"Sont-ils heureux, ces etrangers! disait l'un. Ils peuvent boire,
manger et fumer, s'il leur plait!

--Sans doute, repondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce
moment, ni un kebal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni
une galette de baklava, pas meme une tranche de pasteque ou de
concombre....

--Parce qu'ils ignorent ou sont les bons endroits! Avec quelques
piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont recu
des dispenses de Mahomet!

--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessechent
dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai benevolement
quelques paras de latakie!"

Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gene par ses
croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois
bouffees rapides.

"Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulema peu
endurant, tu....

--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumee, et il n'y verra rien!"
repondit l'autre.

Et tous deux continuerent leur promenade, en flanant sur la place,
puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de
Pera et de Galata.

"Decidement, mon maitre, s'ecria Bruno, en regardant a droite et a
gauche, c'est la une singuliere ville! Depuis que nous avons quitte
notre hotel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantomes de
Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les
places, jusqu'a ces chiens jaunes et efflanques, qui ne se relevent
meme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en depit de ce
que racontent les voyageurs, on ne gagne rien a voyager! J'aime encore
mieux notre bonne cite de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille
Hollande!

--Patience, Bruno, patience! repondit le calme Van Mitten. Nous ne
sommes encore arrives que depuis quelques heures! Cependant, je
l'avoue, ce n'est point la cette Constantinople que j'avais revee! On
s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des
_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonne au fond....

--D'un immense couvent, repondit Bruno, au milieu de gens tristes
comme des moines cloitres!

--Mon ami Keraban nous expliquera ce que tout cela signifie! repondit
Van Mitten.

--Mais ou sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette
place? Quel est ce quai?

--Si je ne me trompe, repondit Van Mitten, nous sommes sur la place de
Top-Hane, a l'extremite meme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui
baigne la cote d'Asie, et de l'autre cote du port, tu peux apercevoir
la pointe du Serail et la ville turque qui s'etage au-dessus.

--Le serail! s'ecria Bruno. Quoi! c'est la le palais du Sultan, ou il
demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!

--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est
trop,--meme pour un Turc! En Hollande, ou l'on n'a qu'une femme, il
est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son menage!

--Bon! bon! mon maitre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins
possible!"

Puis, Bruno, se retournant vers le cafe toujours desert:

"Eh! mais il me semble que voila un cafe, dit-il. Nous nous sommes
extenues a descendre ce faubourg de Pera! Le soleil du la Turquie
chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas etonne que mon
maitre eprouvat le besoin de se rafraichir!

--Une facon de dire que tu as soif! repondit Van Mitten.--Eh bien,
entrons dans ce cafe."

Et tous deux allerent s'asseoir a une petite table, devant la facade
de l'etablissement.

"Cawadji?" cria Bruno, en frappant a l'europeenne.

Personne ne parut.

Bruno appela d'une voix forte.

Le proprietaire du cafe se montra au fond de sa boutique, mais ne mit
aucun empressement a venir.

"Des etrangers! murmura-t-il, des qu'il apercut les deux clients
installes devant la table! Croient-ils donc vraiment que...."

Enfin, il s'approcha.

--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraiche!
demanda Van Mitten.

--Au coup de canon! repondit le cafetier.

--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'ecria Bruno! Mais
non a la menthe, cawadji, a la menthe!

--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous
un verre de rahtlokoum rose! Il parait que c'est excellent, si je m'en
rapporte a mon guide!

--Au coup de canon! repondit une seconde fois le cafetier, en haussant
les epaules.

--Mais a qui en a-t-il, avec son coup de canon? repliqua Bruno en
interrogeant son maitre.

--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de
rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il
vous plaira, mon ami!

--Au coup de canon!

--Au coup de canon? repeta Van Mitten.

--Pas avant!" dit le cafetier.

Et, sans plus de facons, il rentra dans son etablissement.

"Allons, mon maitre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien
a faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous repond par des
coups de canon!

--Viens, Bruno, repondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute,
quelque autre cafetier de meilleure composition!"

Et tous deux revinrent sur la place.

"Decidement, mon maitre, dit Bruno, il n'est pas trop tot que nous
rencontrions votre ami le seigneur Keraban. Nous saurions maintenant a
quoi nous en tenir, s'il eut ete a son comptoir!

--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le
trouverions sur cette place....

--Pas avant sept heures, mon maitre! C'est ici, a l'echelle de
Top-Hane, que son caique doit venir le prendre pour le transporter, de
l'autre cote du Bosphore, a sa villa de Scutari.

--En effet, Bruno, et cet estimable negociant saura bien nous mettre
au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-la, c'est un veritable
Osmanli, un fidele de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien
admettre des choses actuelles, pas plus dans les idees que dans les
usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie
moderne, qui prennent une diligence de preference a un chemin de fer,
et une tartane de preference a un bateau a vapeur! Depuis vingt ans
que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais apercu
que les idees de mon ami Keraban aient varie, si peu que ce soit.
Quand, voila trois ans, il est venu me voir a Rotterdam, il est arrive
en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois a s'y
rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entetes dans ma vie, mais
d'un entetement comparable au sien, jamais!

--Il sera singulierement surpris de vous rencontrer ici, a
Constantinople! dit Bruno.

--Je le crois, repondit Van Mitten, et j'ai prefere lui faire cette
surprise! Mais, au moins, dans sa societe, nous serons en pleine
Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Keraban qui consentira jamais a
revetir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces
nouveaux Turcs!...

--Lorsqu'ils otent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de
bouteilles qui se debouchent.

--Ah! ce cher et immutable Keraban! reprit Van Mitten. Il sera vetu
comme il l'etait lorsqu'il est venu me voir la-bas, a l'autre bout de
l'Europe, turban evase, cafetan jonquille ou cannelle....

--Un marchand de dattes, quoi! s'ecria Bruno.

--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or
... et meme en manger a tous ses repas! Voila! Il a fait le vrai
commerce qui convienne a ce pays! Negociant en tabac! Et comment ne
pas faire fortune dans une ville ou tout le monde fume du matin au
soir, et meme du soir au matin?

--Comment, on fume? s'ecria Bruno. Mais ou voyez-vous donc ces gens
qui fument, mon maitre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et
moi qui m'attendais a rencontrer devant leur porte des groupes de
Turcs, enroules dans les serpentins de leurs narghiles, ou le long
tuyau de cerisier a la main et le bouquin d'ambre a la bouche! Mais
non! Pas meme un cigare! pas meme une cigarette!

--C'est a n'y rien comprendre, Bruno, repondit Van Mitten, et, en
verite, les rues de Rotterdam sont plus enfumees de tabac que les rues
de Constantinople!

--Ah ca! mon maitre, dit Bruno, etes-vous sur que nous ne nous soyons
pas trompes de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie?
Gageons que nous sommes alles a l'oppose, que ceci n'est point la
Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux a vapeur! Tenez,
cette mosquee la-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul!
Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres!

--Modere-toi, Bruno, repondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup
trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient,
flegmatique, comme ton maitre, et ne t'etonne de rien. Nous avons
quitte Rotterdam a la suite ... de ce que tu sais....

--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tete.

--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi,
la Mediterranee, et tu aurais mauvaise grace a croire que le paquebot
des Messageries nous a deposes a London-Bridge, apres huit jours de
traversee, et non au pont de Galata!

--Cependant... dit Bruno.

--Je t'engage meme, en presence de mon ami Keraban, a ne point faire
de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal,
discuter, s'enteter....

--On y veillera, mon maitre, repondit Bruno. Mais, puisqu'on ne
peut se rafraichir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa
pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvenient?

--Aucun, Bruno. En ma qualite de marchand de tabac, rien ne m'est plus
agreable que de voir fumer les gens! Je regrette meme que la nature
ne nous ait donne qu'une bouche! Il est vrai que le nez est la pour
priser le tabac....

--Et les dents pour le macher!" repondit Bruno.

Et tout en parlant, il bourrait son enorme pipe de porcelaine
peinturluree; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques
bouffees, non sans une evidente satisfaction.

Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulierement
proteste contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place.
Precisement, celui qui ne se genait point de fumer sa cigarette
apercut Bruno, flanant, la pipe a la bouche.

"Par Allah! dit-il a son compagnon, voila encore un de ces maudits
etrangers qui ose braver la defense du Koran! Je ne le souffrirai
pas....

--Eteins au moins ta cigarette! lui repondit l'autre.

--Oui!"

Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne
s'attendait point a etre interpelle de la sorte:

"Au coup de canon," dit-il!

Et il lui arracha brusquement sa pipe.

"Eh! ma pipe! s'ecria Bruno, que son maitre cherchait vainement a
contenir.

--Au coup de canon, chien de chretien!

--Chien de Turc toi-meme!

--Du calme, Bruno, dit Van Mitten.

--Qu'il me rende ma pipe, au moins! repliqua Bruno.

--Au coup de canon! repeta une derniere fois le Turc, en faisant
disparaitre la pipe dans les plis de son cafetan.

--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les
usages des pays que l'on visite!

--Des usages de voleurs!

--Viens, te dis-je. Mon ami Keraban ne doit pas se trouver sur cette
place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le
rejoindrons quand il en sera temps!"

Van Mitten entraina Bruno, tout depite d'avoir ete si violemment
separe d'une pipe, a laquelle il tenait en veritable fumeur.

Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:

"En verite, ces etrangers se croient tout permis!...

--Meme de fumer avant le coucher du soleil!

--Veux-tu du feu? ajouta l'un.

--Volontiers!" repondit l'autre, en allumant une autre cigarette.




II


OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE
PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE.

Au moment ou Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hane, du
cote de ce premier pont de bateaux de la Valideh-Sultane, qui
met Galata en communication avec l'antique Stamboul a travers la
Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquee de
Mahmoud et s'arretait sur la place.

Il etait six heures alors. Pour la quatrieme fois de la journee, les
muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre
n'est jamais inferieur a quatre pour les mosquees de fondation
imperiale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville,
appelant les fideles a la priere, et lancant dans l'espace cette
formule consacree: "_La Ilah il Allah ve Mohammed recoul Allah!_"
(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophete de Dieu!)

Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la
place, s'avanca dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent,
cherchant a voir, non sans quelques symptomes d'impatience, s'il ne
venait pas une personne qu'il attendait.

"Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il
doit etre ici a l'heure convenue!"

Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avanca meme
jusqu'a l'angle nord de la caserne de Top-Hane, regarda dans la
direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime
pas a attendre et revint devant le cafe, ou Van Mitten et son valet
avaient demande vainement a se rafraichir.

Alors le Turc alla se placer a une des tables desertes et s'assit,
sans rien reclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeunes
du Ramadan, il savait que l'heure n'etait pas venue de debiter les
boissons si variees des distilleries ottomanes.

Ce Turc n'etait rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur
Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trebizonde, dans cette partie de
la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire.

En ce moment, le seigneur Saffar voyageait a travers les provinces
meridionales de la Russie; puis, apres avoir visite les districts
du Caucase, il devait regagner Trebizonde, ne doutant pas que son
intendant n'eut obtenu entier succes dans une entreprise dont il
l'avait specialement charge. C'etait en son palais, ou s'etalait tout
le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville ou ses
equipages etaient cites pour leur luxe, que Scarpante devait le
rejoindre, apres avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'eut
jamais admis qu'un homme a lui eut echoue, quand il lui avait ordonne
de reussir. Il aimait a faire montre de la puissance que lui donnait
l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est
assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure.

Cet intendant etait un homme audacieux, propre a tous les coups de
main, ne reculant devant aucun obstacle, decide a satisfaire, _per fas
et nefas_, les moindres desirs de son maitre. C'est a ce propos qu'il
venait d'arriver ce jour meme a Constantinople, et qu'il attendait au
rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas
mieux que lui.

Ce capitaine, nomme Yarhud, commandait la tartane _Guidare_, et
faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce
de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable
d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'Ethiopie ou de l'Egypte, et de
Circassiennes ou de Georgiennes, dont le marche se tient precisement
dans ce quartier de Top-Hane,--marche sur lequel le gouvernement ferme
trop volontiers les yeux.

Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que
l'intendant restat impassible, que rien au dehors ne trahit ses
pensees, une sorte de colere interieure lui faisait bouillir le sang.

"Ou est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque
contre-temps? Il a du quitter Odessa avant-hier! Il devrait etre
ici, sur cette place, a ce cafe, a cette heure, ou je lui ai donne
rendez-vous!..."

En ce moment, un marin maltais parut a l'angle du quai. C'etait
Yarhud. Il regarda a droite, a gauche, et apercut Scarpante. Celui-ci
se leva aussitot, quitta le cafe, et vint rejoindre le capitaine de la
_Guidare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours
silencieux, allaient et venaient au fond de la place.

"Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton
auquel le Maltais ne pouvait se meprendre.

--Que Scarpante me pardonne, repondit Yarhud, mais j'ai fait toute la
diligence possible pour etre exact a ce rendez-vous.

--Tu arrives a l'instant?

--A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli a Andrinople, et, sans
un retard du train....

--Quand as-tu quitte Odessa?

--Avant-hier.

--Et ton navire?

--Il m'attend a Odessa, dans le port.

--Ton equipage, tu en es sur?

--Absolument sur! Des Maltais, comme moi, devoues a qui les paye
genereusement.

--Ils t'obeiront?...

--En cela, comme en tout.

--Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud?

--Des nouvelles a la fois bonnes et mauvaises, repondit le capitaine,
en baissant un peu la voix.

--Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante.

--Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier
Selim, d'Odessa, doit bientot se marier! C'est que son enlevement
presentera plus de difficultes et demandera plus de hate que si son
mariage n'etait ni decide ni prochain!

--Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'ecria Scarpante un peu plus
haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas!

--Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, repondit Yarhud, j'ai
dit qu'il devait se faire.

--Soit, repliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur
Saffar entend que cette jeune fille soit embarquee pour Trebizonde;
et, si tu le jugeais impossible....

--Je n'ai pas dit que c'etait impossible, Scarpante. Rien n'est
impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce
serait plus difficile, voila tout.

--Difficile! repondit Scarpante. Ce ne sera pas la premiere fois
qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera
au logis paternel!

--Et ce ne sera pas la derniere, repondit

Yarhud, ou le capitaine de la _Guidare_ ne saurait plus son metier!

--Quel est l'homme que doit prochainement epouser la jeune Amasia?
demanda Scarpante.

--Un jeune Turc, de meme race qu'elle.

--Un Turc d'Odessa?

--Non, de Constantinople.

--Et il se nomme?...

--Ahmet.

--Qu'est-ce que cet Ahmet?

--Le neveu et l'unique heritier d'un riche negociant de Galata, le
seigneur Keraban.

--Que fait ce Keraban?

--Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagne une grande fortune.
Il a pour correspondant a Odessa le banquier Selim. Ils font ensemble
d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces
circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette facon que le
mariage a ete decide entre le pere de la jeune fille et l'oncle du
jeune homme.

--Ou le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, a
Constantinople?

--Non, a Odessa.

--A quelle epoque?

--Je ne sais, mais il est a craindre que, sur les instances du jeune
Ahmet, il ne se fasse d'un jour a l'autre.

--Il n'y a donc pas un instant a perdre?

--Pas un!

--Ou est maintenant cet Ahmet?

--A Odessa.

--Et ce Keraban?

--A Constantinople.

--As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est ecoule
entre ton arrivee a Odessa et ton depart?

--J'avais interet a le voir, a le connaitre, Scarpante... Je l'ai vu
et je le connais.

--Comment est-il?

--C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plait a la fille du
banquier Selim.

--Est-il a redouter?

--On le dit tres brave, tres resolu, et, dans cette affaire, il faudra
compter avec lui!

--Est-il independant par sa position, par sa fortune? demanda
Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractere de ce jeune
Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquieter.

--Non, Scarpante, repondit Yarhud. Ahmet depend de son oncle et
tuteur, le seigneur Keraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientot
sans doute, doit se rendre a Odessa pour la conclusion de ce mariage.

--Ne pourrait-on retarder le depart de ce Keraban?

--Ce serait ce qu'il y aurait de mieux a faire, et cela nous donnerait
plus de temps pour agir. Quant a la maniere de s'y prendre?...

--C'est a toi de l'imaginer, Yarhud, repondit Scarpante, mais il faut
que les volontes du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune
Amasia soit transportee a Trebizonde. Ce ne sera pas la premiere fois
que la tartane la _Guidare_ aura visite, pour son compte, le littoral
de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services...

--Je le sais, Scarpante.

--Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant,
dans son habitation d'Odessa, sa beaute l'a seduit, et elle ne sera
pas a plaindre d'avoir echange la maison du banquier Selim pour son
palais de Trebizonde! Amasia sera donc enlevee, et si ce n'est pas par
toi, Yarhud, ce sera par un autre!

--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! repondit simplement le
capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici
maintenant quelles sont les bonnes.

--Parle, repondit Scarpante, qui, apres avoir fait quelques pas en
reflechissant, revint pres de Yarhud.

--Si le mariage projete, reprit le Maltais, rend plus difficile
d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me
fournit l'occasion de penetrer dans la maison du banquier Selim. En
effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La
_Guidare_ a une riche cargaison, etoffes de soie de Brousse, pelisses
de martre et de zibeline, brocarts diamantes, passementeries
travaillees par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et
cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiancee. Au
moment de son mariage, elle se laissera aisement tenter. Je pourrai
sans doute l'attirer a bord, profiter d'un vent favorable et prendre
la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlevement.

--Cela me parait bien imagine, Yarhud, repondit Scarpante, et je ne
doute pas que tu ne reussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa
fasse dans le plus grand secret!

--Soyez sans inquietude, Scarpante, repondit Yarhud.

--L'argent ne te manque pas?

--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi genereux que
votre maitre.

--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet,
repondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur
Saffar compte trouver a Trebizonde!

--Cela est compris.

--Ainsi donc, des que la fille du banquier Selim sera a bord de la
_Guidare_, tu feras route?...

--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise
d'ouest bien etablie.

--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement
d'Odessa a Trebizonde?

--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'ete ou les
vents qui changent frequemment sur la mer Noire, la traversee peut
durer trois semaines.

--Bien! repondit Scarpante. Je serai de retour a Trebizonde vers cette
epoque, et mon maitre ne tardera pas a y arriver.

--J'espere y etre avant vous.

--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir
tous les egards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalite, ni
violence, quand elle sera a ton bord!...

--Elle sera respectee comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le
serait lui-meme!

--Je compte sur ton zele, Yarhud!

--Il vous est tout acquis, Scarpante.

--Et sur ton adresse!

--En verite, dit Yarhud, je serais plus certain de reussir si ce
mariage etait retarde, et il pourrait l'etre au cas ou quelque
obstacle empecherait le depart immediat du seigneur Keraban!...

--Le connais-tu, ce negociant?

--Il faut toujours connaitre ses ennemis, ou ceux qui doivent le
devenir, repondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant
ici, a-t-il ete de me presenter a son comptoir de Galata sous pretexte
d'affaires.

--Tu l'as vu?...

--Un instant, mais cela a suffi, et...."

En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui
parlant a voix basse:

"Eh! Scarpante, dit-il, voila au moins un hasard singulier, et
peut-etre une heureuse rencontre!

--Qu'est-ce donc?

--Ce gros homme qui descend la rue de Pera, en compagnie de son
serviteur...

--Ce serait lui?

--Lui-meme, Scarpante, repondit le capitaine. Tenons-nous a l'ecart,
et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne a
son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir
s'il compte bientot partir, je le suivrai de l'autre cote du
Bosphore!"

Scarpante et Yarhud, se melant aux passants, dont le nombre
s'accroissait sur la place de Top-Hane, se tinrent donc a portee de
voir et d'entendre, chose facile, car le "seigneur Keraban",--ainsi
l'appelait-on le plus communement dans le quartier de Galata,--parlait
volontiers a haute voix et ne cherchait jamais a dissimuler son
importante personne.




III


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC
SON AMI VAN MITTEN.

Le seigneur Keraban, pour employer une expression moderne, etait un
"homme de surface", au physique comme au moral,--quarante ans par
sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en realite
quarante-cinq; mais sa figure etait intelligente, son corps
majestueux. Une barbe, deja grisonnante, a deux pointes, qu'il tenait
plutot courte que longue, des yeux noirs, fins, aceres, d'un regard
tres vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le
plateau d'une balance de precision a des differences d'un dixieme
de carat, un menton carre, un nez en bec de perroquet, mais sans
exageration, qui allait bien avec l'acuite des yeux, une bouche aux
levres serrees, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une
eclatante blancheur, un front haut, bien encadre, avec un pli
vertical, un vrai pli d'entetement entre les deux sourcils d'un noir
de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particuliere,
la physionomie d'un homme original, personnel, tres en dehors, qu'on
ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne fut-ce qu'une fois, attire
l'attention.

Quant au costume du seigneur Keraban, c'etait celui des Vieux Turcs,
restes fideles a l'ancien habillement du temps des Janissaires: le
large turban evase, la vaste culotte flottante, tombant sur les
paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons
coupes a facettes et passemente de soie, la ceinture de chale
contenant l'expansion d'un ventre bien porte d'ailleurs, et enfin le
cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc,
rien d'europeanisant dans cette antique facon de s'habiller, qui
contrastait avec le vetement des Orientaux de la nouvelle epoque.
C'etait une maniere de repousser les invasions de l'industrialisme,
une protestation en faveur de la couleur locale qui tend a
disparaitre, un defi porte aux arretes du sultan Mahmoud, dont la
toute-puissance a decrete le moderne costume des Osmanlis.

Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Keraban, un garcon de
vingt-cinq ans, nomme Nizib, maigre a desesperer le Hollandais Bruno,
avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien
son maitre, le plus entete des hommes, il ne l'eut point contrarie en
cela. C'etait un valet devoue, mais absolument depourvu d'idees
personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un echo,
repetait inconsciemment les fins de phrase du redoutable negociant.
C'etait le plus sur moyen d'etre toujours de son avis, et de ne pas
s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Keraban se montrait
volontiers prodigue.

Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hane par une des rues
etroites et ravinees qui descendent du faubourg de Pera. Suivant son
habitude, le seigneur Keraban parlait a haute voix, sans se soucier
aucunement d'etre ou de ne pas etre entendu.

"Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protege, mais du temps des
Janissaires, chacun avait le droit d'agir a sa guise, lorsque le soir
etait venu! Non! je ne me soumettrai pas a leurs nouveaux reglements
de police, et j'irai par les rues, sans lanterne a la main, si cela me
plait, quand je devrais tomber dans une fondriere, ou me faire happer
aux mollets par quelque chien errant!

--Chien errant!... repondit Nizib.

--Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes
remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes a rendre
jaloux un ane et son anier!

--Et son anier!... repondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait
aucune remontrance, comme bien l'on pense.

--Et si le maitre de police me met a l'amende, reprit le tetu
personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en
prison! Mais je ne cederai ni sur ce point ni sur aucun autre!"

Nizib fit un signe d'assentiment. Il etait pret a suivre son maitre en
prison si les choses en arrivaient la.

"Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'ecria le seigneur Keraban, en
voyant passer quelques Constantinopolitains, vetus de la redingote
droite et coiffes du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi,
rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais etre le
dernier a protester!... Nizib, as-tu bien dit a mon caidji de se
trouver avec son caique a l'echelle de Top-Hane des sept heures?

--Des sept heures!

--Pourquoi n'est-il pas la?

--Pourquoi n'est-il pas la? repondit Nizib.

--En verite, c'est qu'il n'est pas encore sept heures.

--Il n'est pas sept heures.

--Et qu'en sais-tu?

--Je le sais, parce que vous le dites, mon maitre.

--Et si je disais qu'il est cinq heures?

--Il serait cinq heures, repondit Nizib.

--On n'est pas plus stupide!

--Non, pas plus stupide.

--Ce garcon-la, murmura Keraban, a force de ne pas me contredire,
finira par me contrarier!"

En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et
Bruno repetait du ton d'un homme desappointe:

"Allons-nous-en, mon maitre, allons-nous-en, et repartons par le
premier train! Ca, Constantinople! Ca, la capitale du Commandeur des
Croyants?... Jamais!

--Du calme, Bruno, du calme!" repondait Van Mitten.

Le soir commencait a se faire. Le soleil, cache derriere les hauteurs
de l'antique Stamboul, laissait deja la place de Top-Hane dans une
sorte de penombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur
Keraban, qui se croisait avec lui, au moment ou il se dirigeait
vers les quais de Galata. Il arriva meme que, suivant une direction
inverse, tous deux se heurterent, cherchant en meme temps a passer
a droite, puis a passer a gauche. De cette contrariete de leurs
mouvements, il se produisit la une demi-minute de balancements quelque
peu ridicules.

"Eh! monsieur, je passerai! dit Keraban, qui n'etait point homme a
ceder le pas.

--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment,
sans y parvenir.

--Je passerai quand meme!.,.

--Mais...." repeta Van Mitten.

Puis, tout a coup, reconnaissant a qui il avait affaire:

"Eh! mon ami Keraban! s'ecria-t-il.

--Vous!... vous!... Van Mitten!... repondit Keraban, au comble de la
surprise. Vous!... ici?... a Constantinople?

--Moi-meme!

--Depuis quand?

--Depuis ce matin!

--Et votre premiere visite n'a pas ete pour moi ... moi?

--Elle a ete pour vous, au contraire, repondit le Hollandais. Je me
suis rendu a votre comptoir, mais vous n'y etiez plus, et l'on m'a dit
qu'a sept heures je vous trouverais sur cette place....

--Et on a eu raison, Van Mitten! s'ecria Keraban, en serrant, avec une
vigueur qui touchait a la violence, la main de son correspondant de
Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me
serais attendu a vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas
m'avoir ecrit?

--J'ai quitte si precipitamment la Hollande!

--Un voyage d'affaires?

--Non ... un voyage ... d'agrement! Je ne connaissais ni
Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite
que vous m'aviez faite a Rotterdam.

--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous
madame Van Mitten?

--En effet ... je ne l'ai point amenee! repondit le Hollandais, non
sans une certaine hesitation. Madame Van Mitten ne se deplace pas
facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.

--Ah! ce garcon? dit le seigneur Keraban, en faisant un petit signe a
Bruno, qui crut devoir s'incliner a la turque, et ramener ses bras a
son chapeau, comme les deux anses d'une amphore.

--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garcon, qui voulait deja
m'abandonner et repartir pour....

--Repartir! s'ecria Keraban. Repartir, sans que je lui en aie donne la
permission!

--Oui, ami Keraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni tres vivante,
cette capitale de l'empire ottoman!

--Un mausolee! repondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une
voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et
qui vous volent votre pipe!

--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! repondit le seigneur Keraban.
Nous sommes en plein Ramadan!

--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il
vous plait, qu'est-ce que cela, le Ramadan?

--Un temps de jeune et d'abstinence, repondit Keraban. Pendant toute
sa duree, il est defendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever
et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon
qui annoncera la fin du jour....

--Ah! voila donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon!
s'ecria Bruno.

--On se dedommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de
la journee!

--Ainsi, demanda Bruno a Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce
matin, parce que c'est le Ramadan?

--Parce que c'est le Ramadan, repondit Nizib.

--Eh bien, voila qui me ferait maigrir! s'ecria Bruno. Voila qui me
couterait une livre par jour ... au moins!

--Au moins! repondit Nizib.

--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit
Keraban, et vous serez emerveille! Ce sera comme une transformation
magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs
les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux
usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre
vos sottises! Que Mahomet vous etrangle!

--Bon! ami Keraban, repondit Van Mitten, je vois que vous etes
toujours fidele aux anciennes coutumes?

--C'est plus que de la fidelite, Van Mitten, c'est de
l'entetement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques
jours a Constantinople, n'est-ce pas?

--Oui... et meme...

--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne
me quitterez plus!

--Soit!... Je vous appartiens!

--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garcon-la, ajouta Keraban, en
montrant Bruno. Je te charge specialement de modifier ses idees sur
notre merveilleuse capitale!"

Nizib fit un signe d'assentiment et entraina Bruno au milieu de la
foule, qui devenait plus compacte.

"Mais, j'y pense! s'ecria tout a coup le seigneur Keraban. Vous
arrivez a propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne
m'eussiez plus trouve a Constantinople.

--Vous, Keraban?

--Moi! j'aurais ete parti pour Odessa!

--Pour Odessa?

--Eh bien, si vous etes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait,
pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?

--C'est que... repondit Van Mitten.

--Vous m'accompagnerez, vous dis-je!

--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a ete
quelque peu rapide!...

--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez a
Odessa, pendant trois bonnes semaines!

--Ami Keraban....

--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, des votre arrivee,
me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne
cede pas facilement!

--Oui ... je sais!... repondit Van Mitten.

--D'ailleurs, reprit Keraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet,
el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!

--Vous m'avez, en effet, parle de votre neveu....

--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous
savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouve cinq
minutes pour me marier!

--Une minute suffit! repondit gravement Van Mitten, et souvent meme
... une minute, c'est trop!

--Vous rencontrerez donc Ahmet a Odessa! reprit Keraban. Un charmant
garcon!... Il deteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un
peu poete, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point a son
oncle et lui obeit sans broncher.

--Ami Keraban....

--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous
irons a Odessa.

--Son mariage?...

--Sans doute! Ahmet epouse une jolie personne...la jeune Amasia... la
fille de mon banquier Selim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des
fetes! Ce sera superbe! Vous en serez!

--Mais... j'aurais prefere... dit Van Mitten, qui voulut encore
soulever une derniere objection.

--C'est convenu! repondit Keraban. Vous n'avez pas la pretention de me
resister, n'est-ce pas?

--Je le voudrais... repondit Van Mitten.

--Que vous ne le pourriez pas!"

En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au
fond de la place, s'approcherent. Le seigneur Keraban disait alors a
son compagnon:

"C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous
les deux pour Odessa!

--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.

--Aussitot notre arrivee," repondit Keraban.

Yarhud s'etait penche a l'oreille de Scarpante:

"Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!"

--Oui, mais le plus tot sera le mieux! repondit Scarpante. N'oublie
pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour
a Trebizonde!"

Et tous deux continuerent a aller et venir, l'oeil aux aguets,
l'oreille aux ecoutes.

Pendant ce temps, le seigneur Keraban continuait de causer avec Van
Mitten et disait:

"Mon ami Selim, toujours presse, et mon neveu Ahmet, plus impatient
encore, voulaient conclure le mariage immediatement. Ils ont un motif
pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Selim soit mariee
avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose
comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs]
qu'une vieille folle de tante lui a leguees a cette condition. Mais
ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je
leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou
non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.

--Et votre ami Selim s'est rendu?... demanda Van Mitten.

--Naturellement!

--Et le jeune Ahmet?

--Moins facilement, repondit Keraban. Il adore cette jolie Amasia, et
je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires,
lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez
epouse la belle madame Van....

--Oui, ami Keraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps deja ...
que c'est a peine si je me souviens!

--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malseant de
demander a un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas
defendu vis-a-vis d'un etranger.... Madame Van Mitten se porte?...

--Oh! tres bien ... tres bien!... repondit Van Mitten, que ces
politesses de son ami semblaient mettre mal a son aise. Oui ... tres
bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les
femmes....

--Mais non, je ne sais pas! s'ecria le seigneur Keraban en riant d'un
bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs
de Macedoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos
fumeurs de narghiles! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum,
de Latakie, de Bafra, de Trebizonde, sans oublier mon ami Van Mitten,
de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expedie de ces ballots de
tabac aux quatre coins de l'Europe!

--Et fume! dit Van Mitten.

--Oui, fume... comme une cheminee d'usine! Et je vous demande s'il est
quelque chose de meilleur au monde?

--Non, certes, ami Keraban.

--Voila quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidele a mon
chibouk, fidele a mon narghile! C'est la tout mon harem, et il n'y a
pas de femme qui vaille une pipe de tombeki!

--Je suis bien de votre avis! repondit le Hollandais.

--A propos, reprit Keraban, puisque je vous tiens, je ne vous
abandonne plus! Mon caique va venir me prendre pour traverser le
Bosphore. Je dine a ma villa de Scutari, et je vous emmene...

--C'est que...

--Je vous emmene, vous dis-je! Allez-vous faire des facons,
maintenant... avec moi?

--Non, j'accepte, ami Keraban! repondit Van Mitten. Je vous appartiens
corps et ame!

--Vous verrez, reprit le seigneur Keraban, vous verrez quelle
charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cypres, a
mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama
de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette cote
asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais la-bas, c'est l'Asie, et nos
progressistes en redingote ne sont pas pres d'y faire passer leurs
idees! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous
dinons ensemble!

--Vous faites de moi ce que vous voulez!

--Et il faut vous laisser faire!" repondit Keraban.

Puis, se retournant:

"Ou donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!..."

Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maitre, et
tous deux accoururent.

"Eh bien, demanda Keraban, ce caidji, il n'arrivera donc pas avec son
caique?

--Avec son caique?... repondit Nizib.

--Je le ferai bastonner, bien sur! s'ecria Keraban! Oui, cent coups de
baton!

--Oh! fit Van Milieu.

--Cinq cents!

--Oh! fit Bruno.

--Mille!... si l'on me contrarie!

--Seigneur Keraban, repondit Nizib, je l'apercois, votre caidji. Il
vient de quitter la pointe du Serail, et, avant dix minutes, il aura
accoste l'echelle de Top-Hane."

Et, pendant que le seigneur Keraban pietinait d'impatience au bras de
Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.




IV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN, ENCORE PLUS ENTETE QUE JAMAIS, TIENT
TETE AUX AUTORITES OTTOMANES.

Cependant, le caidji etait arrive et venait prevenir le seigneur
Keraban que son caique l'attendait a l'echelle.

Les caidjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de
la Corne-d'Or. Leurs barques, a deux rames, pareillement effilees de
l'avant et de l'arriere, de maniere a pouvoir se diriger dans les deux
sens, ont la forme de patins de quinze a vingt pieds de longueur,
faits de quelques planches de hetre ou de cypres, sculptees ou peintes
a l'interieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidite ces
sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans
ce magnifique detroit, qui separe le littoral des deux continents.
L'importante corporation des caidjis est chargee de ce service depuis
la mer de Marmara jusqu'au dela du chateau d'Europe et du chateau
d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus generalement vetus du burudjuk, sorte
de chemise de soie, d'un yelek a couleurs vives, soutache de broderies
d'or, d'un calecon de coton blanc, coiffes d'un fez, chausses de
yemenis, jambes nues, bras nus.

Si le caidji du seigneur Keraban,--c'etait celui qui le conduisait a
Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caidji fut
mal recu pour avoir tarde de quelques minutes, il est inutile d'y
insister. Le flegmatique marinier ne s'en emut pas autrement,
d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente
pratique, et il ne repondit qu'en montrant le caique amarre a
l'echelle.

Donc, le seigneur Keraban, accompagne de Van Mitten, suivi de Bruno et
de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain
mouvement dans la foule sur la place de Top-Hane.

Le seigneur Keraban s'arreta.

"Qu'y a-t-il donc?" demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entoure de gardes qui
faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.
Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,
l'autre un appel, et le silence s'etablit peu a peu parmi cette foule,
composee d'elements assez heterogenes, asiatiques et europeens.

"Encore quelque proclamation inique, sans doute!" murmura le seigneur
Keraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,
partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revetu des sceaux
reglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrete suivant:

"Par ordre du Muchir, presidant le Conseil de police, un impot de dix
paras, a partir de ce jour, est etabli sur toute personne qui voudra
traverser le Bosphore pour aller de Constantinople a Scutari ou de
Scutari a Constantinople, aussi bien par les caiques que par toute
autre embarcation a voile ou a vapeur. Quiconque refusera d'acquitter
cet impot sera passible de prison et d'amende.

"Fait au palais, ce 16 present mois

"Signe: LE MUCHIR."

Des murmures de mecontentement accueillirent cette nouvelle taxe,
equivalant environ a cinq centimes de France par tete.

"Bon! un nouvel impot! s'ecria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait
du etre bien habitue a ces caprices financiers du Padischah.

--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de cafe!" repondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on
payerait apres avoir murmure, allait quitter la place, lorsque le
seigneur Keraban s'avanca vers lui.

"Ainsi, dit-il, voila une nouvelle taxe a l'adresse de tous ceux qui
voudront traverser le Bosphore?

--Par arrete du Muchir", repondit le chef de police.

Puis, il ajouta:

"Quoi! C'est le riche Keraban qui reclame?...

--Oui, le riche Keraban!

--Et vous allez bien, seigneur Keraban!

--Tres bien... aussi bien que les impots!--Ainsi, cet arrete est
executoire?...

--Sans doute... depuis sa proclamation.

--Et si je veux me rendre ce soir ... a Scutari ... dans mon caique,
ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...

--Vous payerez dix paras.

--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...

--Cela vous fera vingt paras par jour, repondit le chef de police. Une
bagatelle pour le riche Keraban!

--Vraiment?

--Mon maitre va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura
Nizib a Bruno.

--Il faudra bien qu'il cede!

--Lui! Vous ne le connaissez guere!"

Le seigneur Keraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien
en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix
sifflante, ou l'irritation commencait a percer:

"Eh bien, voici mon caidji qui vient m'avertir que son caique est a ma
disposition, dit-il, et comme j'emmene avec moi mon ami, monsieur Van
Mitten, son domestique et le mien....

--Cela fera quarante paras, repondit le maitre de police. Je repete
que vous avez le moyen de payer!

--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Keraban, et cent,
et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je
ne payerai rien et je passerai tout de meme!

--Je suis fache de contrarier le seigneur Keraban, repondit le chef de
police, mais il ne passera pas sans payer!

--Il passera sans payer!

--Non!

--Si!

--Ami Keraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire
entendre raison au plus intraitable des hommes.

--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! repondit Keraban avec l'accent
de la colere. L'impot est inique, il est vexatoire! On ne doit pas
s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs
n'aurait ose frapper d'une taxe les caiques du Bosphore!

--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,
n'a pas hesite a le faire! repondit le chef de police.

--Nous allons voir! s'ecria Keraban.

--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui
l'accompagnaient, vous veillerez a l'execution du nouvel arrete.

--Venez, Van Mitten, repliqua Keraban, en frappant le sol du pied,
venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!

--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.

--Quarante coups de baton!" s'ecria le seigneur Keraban, dont
l'irritation etait au comble.

Mais, au moment ou il se dirigeait vers l'echelle de Top-Hane, les
gardes l'entourerent, et il dut revenir sur ses pas.

"Laissez-moi! criait-il, en se debattant. Que pas un de vous ne me
touche, meme du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai
sans qu'un seul para sorte de ma poche!

--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,
repondit le chef de police, qui s'animait a son tour, et vous payerez
une belle amende pour en sortir!

--J'irai a Scutari!

--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible
de s'y rendre autrement... .

--Vous croyez? repondit le seigneur Keraban, les poings serres, le
visage porte au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai
a Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai
pas....

--Vraiment!

--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la
mer Noire.

--Sept cents lieues pour economiser dix paras! s'ecria le chef de
police, en haussant les epaules.

--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, repondit
Keraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul
para!

--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.

--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... repondit Keraban, en
repoussant son intervention.

--Bon! Le voila emballe! se dit Bruno.

--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonese, je
franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai a
Scutari, sans avoir paye un seul para de votre inique impot!

--Nous verrons bien! riposta le chef de police.

--C'est tout vu! s'ecria le seigneur Keraban, au comble de la fureur,
et je partirai des ce soir!

--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant a Scarpante, qui
n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voila qui
pourrait deranger notre plan!

--En effet, repondit Scarpante. Pour peu que cet entete persiste dans
son projet, il va passer par Odessa, et s'il se decide a conclure le
mariage en passant!...

--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empecher son ami
Keraban du faire une telle folie.

--Laissez-moi, vous dis-je!

--Et le mariage de votre neveu Ahmet?

--Il s'agit bien de mariage!"

Scarpante, prenant alors Yarhud a part:

"Il n'y a pas une heure a perdre!

--En effet, repondit le capitaine maltais, et, des demain matin, je
pars pour Odessa par le railway d'Andrinople."

Puis tous deux se retirerent.

En ce moment, le seigneur Keraban s'etait brusquement retourne vers
son serviteur.

"Nizib? dit-il.

--Mon maitre?

--Suis-moi au comptoir!

--Au comptoir! repondit Nizib.

--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Keraban.

--Moi?

--Et vous egalement, Bruno.

--Que je....

--Nous partirons tous ensemble.

--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

--Oui! Je vous ai invites a diner a Scutari, dit le seigneur Keraban a
Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez a Scutari ... a notre retour!

--Mais ce ne sera pas avant?... repondit le Hollandais, tout
interloque de la proposition.

--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! repliqua
Keraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais
vous avez accepte mon diner, et vous mangerez mon diner!

--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.

--Permettez, ami Keraban....

--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!"

Et le seigneur Keraban fit quelques pas vers le fond de la place.

"Il n'y a pas moyen de resister a ce diable d'homme! dit Van Mitten a
Bruno.

--Comment, mon maitre, vous allez ceder a un pareil caprice?

--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus a
Rotterdam!

--Mais....

--Et, puisque je suis mon ami Keraban, tu ne peux faire autrement que
de me suivre!

--Voila une complication!

--Partons," dit le seigneur Keraban.

Puis, s'adressant une derniere fois au chef de police, dont le sourire
narquois etait bien fait pour l'exasperer:

"Je pars, dit-il, et, en depit de tous vos arretes, j'irai a Scutari,
sans avoir traverse le Bosphore!

--Je me ferai un plaisir d'assister a votre arrivee, apres un si
curieux voyage! repondit le chef de police.

--Et ce sera pour moi une joie veritable de vous trouver a mon retour!
repondit le seigneur Keraban.

--Mais je vous previens, ajouta le chef de police, que si la taxe est
encore en vigueur....

--Eh bien?...

--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir a
Constantinople, a moins de dix paras par tete!

--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, repondit le seigneur
Keraban sur le meme ton, je saurai bien revenir a Constantinople, sans
qu'il vous tombe un para de ma poche!"

La-dessus, le seigneur Keraban, prenant Van Mitten par le bras, fit
signe a Bruno et a Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu
de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti
turc, si tenace dans la defense de ses droits.

A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de
se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeune du Ramadan
etait fini, et les fideles sujets du Padischah pouvaient se dedommager
des abstinences de cette longue journee.

Soudain, comme au coup de baguette de quelque genie, Constantinople se
transforma. Au silence de la place de Top-Hane succederent des cris
de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les
narghiles s'allumerent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.
Les cafes regorgerent bientot de consommateurs, assoiffes et affames.
Rotisseries de toute espece, yaourth, de lait caille, kaimak, sorte de
creme bouillie, kebab, tranches de mouton coupees en petits morceaux,
galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppees de
feuilles de vigne, rapes de mais bouilli, barils d'olives noires,
caques de caviar, pilaws de poulet, crepes au miel, sirops, sorbets,
glaces, cafe, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,
apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,
accrochees a une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le
coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminerent comme par
magie. Les mosquees, Sainte-Sophie, la Suleimanieh, Sultan-Ahmed,
tous les edifices religieux ou civils, depuis Serai-Burnou jusqu'aux
collines d'Eyoub, se couronnerent de feux multicolores. Des versets
lumineux, tendus d'un minaret a l'autre, tracerent les preceptes du
Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonne de caiques aux
lanternes capricieusement balancees par les lames, scintilla comme si,
en verite, les etoiles du firmament fussent tombees dans son lit. Les
palais, dresses sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la
rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons etagees
en amphitheatre, ne presentaient plus que des lignes de feux, doublees
par la reverberation des eaux.

Au loin, resonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le
tabourka, le rebel et la flute, melanges aux chants des prieres
psalmodiees a la chute du jour. Et, du haut des minarets, les
muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jeterent a la
ville en fete le dernier appel de la priere du soir, formee d'un mot
turc et de deux mots arabes: "_Allah, hoekk kebir!_" (Dieu, Dieu
grand!)




V


OU LE SEIGNEUR KERABAN DISCUTE A SA FACON LA MANIERE DONT IL ENTEND
LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.

La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:
la Roumelie (Thrace et Macedoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une
province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traite de 1878
que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc
les principautes de Serbie et de Montenegro), ont ete declares
independants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de
Novi-Bazar.

Du moment que le seigneur Keraban pretendait suivre le perimetre de la
mer Noire, son itineraire allait d'abord se developper sur le littoral
de la Roumelie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la
frontiere russe.

De la, a travers la Bessarabie, la Chersonese, la Tauride ou bien le
pays des Tcherkesses, a travers le Caucase et la Transcaucasie, cet
itineraire contournerait la cote septentrionale et orientale de
l'ancien Pont-Euxin jusqu'a la limite qui separe la Russie de l'empire
ottoman.

Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,
le plus tetu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore a Scutari, sans
avoir rien paye de la taxe nouvelle.

En realite, c'etait un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,
qui valent environ deux mille huit cents kilometres, ou,--pour compter
par lieue ottomane, c'est-a-dire la distance qu'un cheval de charge
fait en une heure au pas ordinaire,--c'etait un parcours de sept cents
lieues de vingt-cinq au degre. Or, du 17 aout au 30 septembre, il y
a quarante-cinq jours. Donc, c'etait quinze lieues a faire par
vingt-quatre heures, si l'on voulait etre de retour le 30 septembre,
date extreme a laquelle avait ete fixe le mariage d'Amasia; sinon elle
ne serait plus dans les conditions determinees pour toucher les cent
mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivat, son invite
et lui ne s'asseoiraient pas a la table de la villa, ou le diner les
attendait, avant quarante-cinq jours.

Cependant, a employer des moyens de transport rapides, tels que les
offrent divers troncons de railways, il eut ete facile de gagner du
temps et d'abreger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant
de Constantinople, un chemin de fer conduit a Andrinople et, par
embranchement, a Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna a
Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en
prolongeant l'itineraire a travers la Russie meridionale, par Iassi,
Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre
la chaine du Caucase. Enfin un troncon de Tinis a Poti se dessine
jusqu'au littoral de la mer Noire, presque a la frontiere turco-russe.
Ensuite, il est vrai, a travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve
plus aucune voie ferree avant Brousse; mais la, encore, un dernier
troncon vient aboutir a Scutari.

Or, de faire entendre raison la-dessus au seigneur Keraban, il n'y
fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de
fer, sacrifier ainsi aux progres de l'industrie moderne, lui un Vieux
Turc, qui, depuis quarante ans, resistait de tout son pouvoir a cet
envahissement des inventions europeennes? Jamais! Il eut fait le
voyage a pied plutot que de ceder sur ce point.

Aussi, le soir meme, lorsque Van Mitten et lui furent arrives
au comptoir de Galata, y eut-il a ce propos un commencement de
discussion.

Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et
russes, le seigneur Keraban repondit d'abord par un haussement
d'epaules, puis par un refus categorique.

"Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la
forme, mais sans espoir de convaincre son hote.

--Quand j'ai dit non, c'est non! repliqua le seigneur Keraban. Vous
m'appartenez, d'ailleurs, vous etes mon invite, je me charge de vous,
et vous n'avez qu'a vous laisser faire!

--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, a defaut de railways, peut-etre
y aurait-il un moyen tres simple de nous rendre a Scutari sans
franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

--Et lequel? demanda Keraban, en froncant le sourcil. Si ce moyen est
bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.

--Il est excellent, repondit Van Mitten.

--Parlez vite! Nous avons a faire nos preparatifs de depart! Il n'y a
pas une heure a perdre!

--Voici, ami Keraban: Gagnons un des ports les plus rapproches de
Constantinople sur la mer Noire, fretons un bateau a vapeur....

--Un bateau a vapeur! s'ecria le seigneur Keraban, que ce mot "vapeur"
avait le don de mettre hors de lui.

--Non ... un bateau ... un simple bateau a voile, s'empressa d'ajouter
Van Mitten, un chebec, une tartane, une caravelle, et faisons route
pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur
ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par
terre a Scutari, ou nous boirons ironiquement a la sante du Muchir!"

Le seigneur Keraban avait laisse parler son ami sans l'interrompre.
Peut-etre celui-ci se figurait-il deja qu'on allait faire bon accueil
a sa proposition, tres acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait
toutes les questions d'amour-propre.

Mais, a l'enonce de cette proposition, l'oeil du seigneur Keraban
s'anima, ses doigts se replierent et se deplierent successivement, et,
de ses deux mains tout a l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un
aspect que Nizib aurait trouve peu rassurant.

"Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est
de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?

--Ce serait bien joue, a mon avis, repondit Van Mitten.

--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Keraban, d'un certain
genre de mal qu'on appelle le mal de mer?

--Sans doute, ami Keraban.

--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?

--Jamais! D'ailleurs, pour une traversee aussi courte....

--Aussi courte! reprit Keraban. Vous dites, je crois, une traversee
"aussi courte!"

--A peine soixante lieues!

--Mais n'y en eut-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!
s'ecria le seigneur Keraban, que la contradiction commencait, comme
toujours, a surexciter, n'y en eut-il que deux, n'y en eut-il qu'une,
ce serait encore trop pour moi!

--Veuillez pourtant reflechir....

--Vous connaissez le Bosphore?

--Oui!

--Il a a peine une demi-lieue de large devant Scutari?...

--En effet.

--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une legere brise, j'ai le
mal de mer quand je le traverse dans mon caique!

--Le mal de mer?

--Je l'aurais sur un etang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,
maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de
freter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine
ecoeurante de cette espece! Osez-le!"

Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la
question d'une traversee par mer fut abandonnee.

Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez
difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles
ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des
relais de poste, et rien n'empeche de voyager a cheval, avec ses
provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, a
moins qu'on ne se mette a la suite du tatar, c'est-a-dire du courrier
charge du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer
qu'un temps limite pour aller d'un point a un autre, le suivre est
tres fatigant, pour ne pas dire impraticable, a qui n'a pas l'habitude
de ces longues traites.

Il va de soi que le seigneur Keraban ne comptait point faire de cette
facon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait
confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette
question n'etait pas pour arreter le riche negociant du faubourg de
Galata.

"Eh bien, dit Van Mitten, tout resigne, d'ailleurs, puisque nous ne
voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,
ami Keraban?

--En chaise de poste.

--Avec vos chevaux?

--Avec des chevaux de relais.

--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...

--On en trouvera.

--Cela vous coutera cher!

--Cela me coutera ce que cela me coutera! repondit le seigneur
Keraban, qui recommencait a s'animer.

--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:
La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ
100 piastres, dont chacune equivaut a 22 centimes.], et peut-etre
quinze cents!

--Soit! Des milliers, des millions! s'ecria Keraban, oui! des
millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?

--Oui! repondit le Hollandais.

--Il etait temps!"

Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le
parti de se taire.

Toutefois, il fit observer a son imperieux hote, qu'un tel voyage
necessiterait des depenses assez considerables; qu'il attendait de
Rotterdam une somme tres importante, dont il comptait faire le depot
a la banque de Constantinople; que, momentanement, il n'avait plus
d'argent, et que....

A cela, le seigneur Keraban lui ferma la bouche, en lui disant que
toutes les depenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten etait
son invite; que le riche negociant du quartier de Galata n'avait pas
l'habitude de faire payer a ses hotes, et que ... etc.

Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.

Si le seigneur Keraban n'eut pas ete possesseur d'une antique voiture
de fabrication anglaise, qu'il avait deja mise a l'epreuve, il aurait
ete reduit, pour ce long et difficile parcours, a l'araba turque,
attelee le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de
poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, etait
toujours la, sous la remise, et dans un parfait etat.

Cette chaise etait confortablement disposee pour trois voyageurs. En
avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait
un enorme coffre a provisions et a bagages; derriere la caisse
principale etait egalement etabli un second coffre, que surmontait un
cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient etre fort a l'aise.
Cette voiture devant etre conduite en poste, il n'y avait point de
siege pour un cocher.

Tout cela eut paru quelque peu vieux de forme et aurait prete a rire,
sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais
le vehicule etait solide; porte par de bons essieux, des roues a
larges jantes et a rayons epais, suspendu sur des ressorts d'acier
de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait defier les
cahots de routes a peine tracees a travers champs.

Donc, Van Mitten et son ami Keraban, occupant le fond du confortable
coupe, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juches clans le
cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un chassis vitre, tous
quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en
Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'etendait pas jusqu'au
littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire
connaissance avec le Celeste-Empire.

Les preparatifs commencerent immediatement. Si le seigneur Keraban ne
pouvait partir le soir meme, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur
de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain
matin, des l'aube naissante.

Or, ce n'etait pas trop d'une nuit pour toutes les mesures a prendre,
les affaires a regler. Aussi les employes du comptoir furent-ils
requisitionnes, au moment ou ils allaient se remettre en quelque
cabaret des abstinences de cette longue journee de jeune. En outre,
Nizib etait la, tres expeditif en ces occasions.

Quant a Bruno, il dut retourner a l'_Hotel de Pesth_, Grande rue de
Pera, ou son maitre et lui etaient descendus dans la matinee, afin
de faire transporter immediatement au comptoir tout le bagage de Van
Mitten et le sien. L'obeissant Hollandais, que son ami ne perdait pas
de vue, n'aurait point ose le quitter un seul instant.

"Ainsi, c'est bien decide, mon maitre? dit Bruno, au moment ou il
allait quitter le comptoir.

--Comment pourrait-il en etre autrement avec ce diable d'homme!
repondit Van Mitten.

--Nous allons faire le tour de la mer Noire?

--A moins que mon ami Keraban ne change d'avis en route, ce qui n'est
guere probable!

--De toutes les tetes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,
repondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une
aussi dure que celle-la!

--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est tres juste,
Bruno, repliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur
cette tete, je me dispenserai, a l'avenir, de frapper dessus!

--J'esperais pourtant me reposer a Constantinople, mon maitre! reprit
Bruno! Les voyages et moi....

--Ce n'est point un voyage, Bruno, repondit Van Mitten, c'est tout
simplement un autre chemin que prend mon ami Keraban pour rentrer
diner chez lui!"

Cette facon d'envisager les choses ne rendit pas le calme a Bruno. Il
n'aimait pas les deplacements, et il allait se deplacer pendant des
semaines, des mois peut-etre, a travers quelques pays varies, ce qui
l'interessait assez peu, mais difficiles et meme dangereux, ce dont il
se preoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inherentes a ces
longs parcours, il arriverait a maigrir et, par consequent, a perdre
de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait
tant.

Et alors son eternel et lamentable refrain de revenir a l'oreille de
son maitre:

"Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le repete, il vous
arrivera malheur!

--Nous le verrons bien, repondit le Hollandais; mais va toujours
chercher mes bagages, pendant que j'acheterai un guide pour etudier
ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu
reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....

--Quand?...

--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans
notre destinee de le faire!"

Sur cette reflexion fataliste, qu'un Musulman n'eut pas desavouee,
Bruno, hochant la tete, quitta le comptoir et se rendit a l'hotel. En
verite, ce voyage ne lui disait rien de bon!

Deux heures apres, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de
leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.
C'etaient de ces indigenes, vetus d'une etoffe feutree, de bas de
laine a cotes, coiffes d'un kalah brode de soies multicolores,
et chausses de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que
Theophile Gautier a si justement appeles "chameaux a deux pieds sans
bosses".

La gibbosite, cependant, ne manquait point a ceux-ci, grace aux
nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut depose
dans la cour du comptoir, et on commenca a charger la chaise de poste,
qui avait ete tiree de sa remise.

Pendant ce temps, le seigneur Keraban, en negociant soigneux, mettait
ordre a ses affaires. Il visitait l'etat de sa caisse, il verifiait
son journal, il donnait ses instructions au chef des employes, il
ecrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le
papier-monnaie, demonetise en 1862, n'ayant plus cours. Keraban ayant
besoin d'une certaine quantite de monnaie russe pour la partie du
parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention
etait de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Selim,
puisque cet itineraire l'obligeait a passer par Odessa.

Les preparatifs furent rapidement acheves. Des provisions
s'entasserent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent
deposees a l'interieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et
il fallait etre pret a tout evenement. En outre, le seigneur Keraban
n'eut garde d'oublier deux narghiles, l'un pour Van Mitten, l'autre
pour lui, ustensiles indispensables a un Turc, qui est en meme temps
un negociant en tabacs.

Quant aux chevaux, ils avaient ete commandes le soir meme et devaient
etre amenes des l'aube. De minuit au lever du jour, il restait
quelques heures qui furent consacrees d'abord au souper, puis au
repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Keraban donna le signal du
reveil, tous, sautant hors du lit, endosserent leurs habits de
voyage. La chaise de poste attellee, chargee, le postillon en selle,
n'attendait plus que les voyageurs.

Le seigneur Keraban renouvela ses dernieres instructions aux employes
du comptoir. Il n'y avait plus qu'a partir.

Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste
cour du comptoir.

"Ainsi, c'est bien decide!" dit une derniere fois Van Mitten a son ami
Keraban.

Pour toute reponse, celui-ci montra la voiture, dont la portiere etait
ouverte.

Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond
du coupe a gauche. Le seigneur Keraban prit place aupres de lui. Nizib
et Bruno grimperent dans le cabriolet.

"Ah! ma lettre!" dit Keraban, au moment ou le bruyant equipage allait
quitter le comptoir.

Et, baissant la vitre, il tendit a l'un des employes une lettre qu'il
lui ordonna de mettre, ce matin meme, a la poste.

Cette lettre etait adressee au cuisinier de la villa de Scutari et ne
contenait que ces mots;

"Diner remis a mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caille,
epaule de mouton aux epices. Surtout pas trop cuit."

Puis, la chaise s'ebranla, descendit les rues du faubourg, traversa la
Corne-d'Or sur le pont de la Valideh-Sultane, et sortit de la ville
par Ieni-Kapoussi, la "porte nouvelle".

Le seigneur Keraban est parti! Qu'Allah le protege!




VI


OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A EPROUVER QUELQUES DIFFICULTES,
PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.

Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisee en
vilayets, gouvernements ou departements, administres par un vali,
gouverneur general, sorte de prefet nomme par le Sultan. Les
vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, regis par un
moustesarif; en kazas ou cantons, administres par un caimacan; en
nahies ou communes, avec un moudir ou maire elu. C'est donc, a peu
pres, le systeme administratif tel qu'il est institue en France.

En somme, le seigneur Keraban ne devait avoir que peu ou point de
rapport avec les autorites des vilayets de la Roumelie, que traverse
la route de Constantinople a la frontiere. Cette route etait celle
qui s'ecartait moins du littoral de la mer Noire et elle abregeait le
parcours autant que possible.

Il faisait un beau temps de voyage, une temperature rafraichie par la
brise de mer, qui courait sans obstacles a travers ce pays assez
plat. C'etaient des champs de mais, d'orge et de seigle, et de ces
vignobles, qui prosperent dans les parties meridionales de l'empire
ottoman; puis, des forets de chenes, de sapins, de hetres, de
bouleaux; puis, groupes ca et la, des platanes, des arbres de Judee,
des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulierement,
dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers,
identiques a ceux des memes latitudes de la basse Europe.

En sortant par la porte d'Ieni, la chaise prit la route de
Constantinople a Choumla, d'ou se detache un embranchement sur
Andrinople par Kirk-Kilisse. Cette route suit lateralement et croise
meme, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette
seconde capitale de la Turquie europeenne, en communication avec la
metropole de l'empire ottoman.

Precisement, au moment ou la chaise longeait le chemin de fer, le
train vint a passer. Un voyageur mit rapidement la tete a la portiere
de son wagon, et put apercevoir l'equipage du seigneur Keraban,
rapidement enleve par son vigoureux attelage.

Ce voyageur n'etait autre que le capitaine maltais Yarhud, en route
pour Odessa, ou, grace a la rapidite des trains, il allait arriver
beaucoup plus tot que l'oncle du jeune Ahmet.

Van Mitten ne put se retenir de montrer a son ami le convoi filant a
toute vapeur.

Celui-ci, suivant son habitude, haussa les epaules.

"Eh! ami Keraban, on arrive vite! dit Van Mitten.

--Quand on arrive!" repondit le seigneur Keraban.

Pendant cette premiere journee de voyage, il faut dire que pas une
heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune
difficulte aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus
prier pour se laisser atteler que les postillons pour vehiculer un
seigneur qui payait si genereusement.

On passa par Tchalaldje, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes
d'ecoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallee
de Tchorlou, par le village de Yeni-Keui, puis par la vallee de
Galata, a travers laquelle, si l'on en croit la legende, sont fores
des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau a la capitale.

Le soir venu, la chaise s'arretait une heure seulement a la bourgade
de Serai. Comme les provisions, emportees dans les coffres, etaient
destinees plus specialement aux regions dans lesquelles il serait
difficile de se procurer les elements d'un repas, meme mediocre, il
convenait de les reserver. On dina donc a Serai, passablement meme, et
la route fut reprise.

Peut-etre Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son
cabriolet; mais Nizib regarda cette eventualite comme toute naturelle,
et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.

La nuit s'acheva sans incidents, grace a un long et sinueux lacet que
faisait la route aux approches de Viza, pour eviter les rudes pentes
et les terrains marecageux de la vallee. A son grand regret, Van
Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants,
presque entierement occupee par une population grecque, et qui est
la residence d'un eveque orthodoxe. Il n'etait pas venu pour voir,
d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'imperieux seigneur Keraban,
lequel se souciait mediocrement de recueillir des impressions de
voyage.

Le soir, vers cinq heures, apres avoir traverse les villages de
Bounar-Hissan, d'Iena, d'Uskup, les voyageurs contournerent un petit
bois seme de tombes, ou reposent les restes des victimes egorgees par
une bande de brigands qui jadis operaient en cet endroit; puis elle
atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants,
Kirk-Kilisse. Son nom "Quarante Eglises" est justifie par le grand
nombre de ses monuments religieux. C'est, a vrai dire, une sorte de
petite vallee, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que
Van Mitten, suivi du fidele Bruno, explora en quelques heures.

La chaise fut remisee dans la cour d'un hotel assez bien tenu, ou le
seigneur Keraban et ses compagnons passerent la nuit, et d'ou ils
repartirent au point du jour.

Pendant la journee du 19 aout, les postillons depasserent le village
de Karabounar, et arriverent le soir tres tard au village de Bourgaz,
bati sur le golfe de ce nom. Les voyageurs coucherent, cette nuit-la,
dans un "khani", espece d'auberge fort rudimentaire, qui certainement
ne valait pas leur chaise de poste.

Le lendemain au matin, la route, qui s'ecarte du littoral de la
mer Noire, les ramena vers Aidos, et, le soir, a Paravadi, une des
stations du petit railway de Choumla a Varna. Ils traversaient alors
la province de Bulgarie, a l'extremite sud de la Dobroutcha, au pied
des derniers contreforts de la chaine des Balkans.

La, les difficultes furent grandes, pendant ce difficile passage,
tantot au milieu de vallees marecageuses, tantot a travers des forets
de plantes aquatiques, d'un developpement extraordinaire, dans
lesquelles la chaise avait bien de la peine a se glisser, troublant
dans leurs retraites des milliers de pilets, de becasses, de
becassines, remises sur le sol de cette region si accidentee.

On sait que les Balkans forment une chaine importante. En courant
entre la Roumelie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle detache de
son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement
se fait sentir presque jusqu'au Danube.

Le seigneur Keraban eut la l'occasion de voir sa patience mise a une
rude epreuve.

Lorsqu'il fallut franchir l'extremite de la chaine, afin de
redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque
inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas
a l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins etroits, bordes de
precipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela
prit du temps et ne se fit pas sans une grande depense de mauvaise
humeur et de recriminations. Plusieurs fois, on dut deteler, et il
fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et
les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans
la poche des postillons, menacant de revenir sur leurs pas.

Ah! le seigneur Keraban eut beau jeu pour pester contre le
gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire,
et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilite a travers les
provinces! Le Divan ne se genait pas, pourtant, quand il s'agissait
d'impots, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur
Keraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il
en revenait toujours la, comme obsede par une idee fixe! Dix paras!
dix paras!

Van Mitten se gardait bien de repondre quoi que ce soit a son
compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eut amene quelque
scene.

Aussi, pour l'apaiser, daubait-il a son tour le gouvernement turc en
particulier, et tous les gouvernements en general.

"Mais il n'est pas possible, disait Keraban, qu'en Hollande, il y ait
de pareils abus!

--Il y en a, au contraire, ami Keraban, repondait Van Mitten, qui
voulait, avant tout, calmer son compagnon.

--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que
Constantinople ou de pareilles iniquites soient possibles! Est-ce qu'a
Rotterdam on a jamais songe a mettre un impot sur les caiques?

--Nous n'avons pas de caiques!

--Peu importe!

--Comment, peu importe?

--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eut ose les taxer!
Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux
Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?

--Le pire, a coup sur!" repondait Van Mitten, pour couper court a une
discussion qu'il sentait poindre.

Et, pour mieux clore ce qui n'etait encore qu'une simple conversation,
il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Keraban
l'envie de s'etourdir, lui aussi, dans les fumees du narghile. Le
coupe ne tarda donc pas a s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser
les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement
narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entete voyageur
redevenait muet et calme jusqu'au moment ou quelque incident le
rappelait a la realite.

Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on
passa la nuit du 20 au 2l aout en chaise de poste. Ce fut vers
le matin seulement que, les dernieres ramifications des Balkans
depassees, on se retrouva, au dela de la frontiere roumaine, sur les
terrains plus carrossables de la Dobroutcha.

Cette region est comme une presqu'ile, formee par un large coude du
Danube, qui, apres s'etre eleve au nord vers Galatz, revient a l'est
sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches.
Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'ile a la
peninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la
province situee entre Tchernavoda et Kustendje, ou court la ligne
d'un petit railway de quinze a seize lieues au plus, qui part de
Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contree etant
sensiblement la meme qu'au nord, au point de vue topographique, on
peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance a la
base des derniers chainons des Balkans.

"Le bon pays", c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche
fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle
est, sinon habitee, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et
peuplee de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire
ottoman possede la une immense contree, dont les vallees creusent a
peine le sol, presque sans relief. Elle presente plutot une succession
de plateaux, qui s'etendent jusqu'aux forets semees aux embouchures du
Danube.

Sur ce sol, les routes, sans cotes abruptes ni pentes brusques,
permirent a la chaise de rouler plus rapidement. Les maitres de poste
n'avaient plus le droit de maugreer en voyant atteler leurs chevaux,
ou, s'ils le faisaient, c'etait pour ne point en perdre l'habitude.

On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l aout, a midi, la chaise
relayait a Koslidcha, et, le soir meme a Bazardjik.

La, le seigneur Keraban se decida a passer la nuit, pour donner
quelque repos a tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gre, sans en
rien dire, par prudence.

Le lendemain, des la premiere aube, la chaise, attelee de chevaux
frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste
entonnoir, dont le contenu, alimente par des sources de fond, se
deverse dans le Danube, a l'epoque des basses eaux. Vingt-quatre
lieues environ etaient enlevees en douze heures, et, vers huit heures
du soir, les voyageurs s'arretaient devant le railway de Kustendje a
Tchernavoda, en face de la station de Medjidie, une ville toute neuve,
qui compte deja vingt mille ames et promet de devenir plus importante.

La, a son grand deplaisir, le seigneur Keraban ne put immediatement
franchir la voie pour rejoindre le khan, ou il devait passer la nuit.
La voie etait occupee par un train, et il fallut attendre pendant un
grand quart d'heure que le passage fut libre.

De la, des plaintes, des recriminations contre ces administrations de
chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'ecraser
les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs vehicules, mais
de retarder ceux qui se refusent a y prendre place.

"En tout cas, dit-il a Van Mitten, ce n'est pas a moi qu'il arrivera
jamais un accident de chemin de fer!

--On ne sait! repondit, peut-etre imprudemment, le digne Hollandais.

--Je le sais, moi!" repliqua le seigneur Keraban d'un ton qui coupa
court a toute discussion.

Enfin, le train quitta la station de Modjidie, les barrieres
s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposerent dans un
khan assez confortablement etabli en cette ville, dont le nom fut
choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid.

Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, a travers une sorte de
plaine deserte, a Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus
convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq
heures, on s'arretait a Toultcha, l'une des plus importantes villes de
la Moldavie.

En cette cite de trente a quarante mille ames, ou se confondent
Tcherkesses, Nogais, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs,
Armeniens,

Turcs et Juifs, le seigneur Keraban ne pouvait etre embarrasse pour
trouver un hotel a peu pres confortable. C'est ce qui fut fait. Van
Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter
Toultcha, dont l'amphitheatre, tres pittoresque, se deploie sur le
versant nord d'une petite chaine, au fond d'un golfe forme par un
elargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismail.

Le lendemain, 24 aout, la chaise traversait le Danube, devant
Toultcha, et s'aventurait a travers le delta du fleuve, forme par deux
grandes branches. La premiere, celle que suivent les bateaux a vapeur
est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe a
Ismail, puis a Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, apres s'etre
ramifiee en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du
Danube.

Au dela de Kilia et de la frontiere, se developpe la Bessarabie,
qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et
emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.

Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donne lieu a
nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement
geographique entre le seigneur Keraban et Van Mitten.

Que les Grecs, au temps d'Hesiode, l'aient connu sous le nom d'Istor
ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait ete importe par les armees
romaines, et que Cesar, le premier, l'ait fait connaitre sous ce nom;
que dans la langue des Thraces, il signifie "nuageux"; qu'il vienne du
celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait
raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils
disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Keraban qui, comme
toujours, reduisit finalement son adversaire au silence, en faisant
venir le mot Danube, du mot zend "asdanu", qui signifie: la riviere
rapide.

Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas a entrainer la
masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est
creuses, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve.
Or, par entetement, le seigneur Keraban ne compta pas, en depit des
observations qui lui furent faites, et il lanca sa chaise a travers le
vaste delta.

Il n'etait pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de
canards, d'oies sauvages, d'ibis, de herons, de cygnes, de pelicans,
semblaient lui faire cortege. Mais, il oubliait que, si la nature a
fait de ces oiseaux aquatiques des echassiers ou des palmipedes, c'est
qu'il faut des palmes ou des echasses pour frequenter cette region
trop souvent submergee, a l'epoque des grandes crues, apres la saison
pluvieuse.

Or, les chevaux de la chaise etaient insuffisamment conformes, on
en conviendra, pour fouler du pied ces terrains detrempes par les
dernieres inondations. Au dela de cette branche du Danube, qui va se
jeter dans la mer Noire a Sulina, ce n'etait plus qu'un vaste marecage
au travers duquel se dessinait une route a peu pres impraticable.
Malgre les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten,
le seigneur Keraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut
bien lui obeir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la
chaise fut bien et dument embourbee, sans qu'il fut possible aux
chevaux de la tirer de la.

"Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contree!
crut devoir faire observer Van Mitten.

--Elles sont ce qu'elles sont! repondit Keraban. Elles sont ce
qu'elles peuvent etre sous un pareil gouvernement!

--Nous ferions peut-etre mieux de revenir en arriere et de prendre un
autre chemin?

--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer a marcher en avant et
de ne rien changer a notre itineraire!

--Mais le moyen?...

--Le moyen, repondit le tetu personnage, consiste a envoyer chercher
des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions
dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!"

Il n'y avait rien a repliquer. Le postillon et Nizib furent detaches
a la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'etre
assez eloigne. Tres probablement, ils ne pourraient etre de retour
qu'au lever du soleil. Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno durent
donc se resigner a passer la nuit au milieu de cette vaste steppe,
aussi abandonnes qu'ils l'eussent ete au plus profond des deserts de
l'Australie centrale. Tres heureusement, la chaise, enfoncee dans
les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menacait pas de s'enliser
davantage.

Cependant, la nuit etait fort obscure. De gros nuages, tres bas, en
voie de condensation, chasses par les vents de la mer Noire, couraient
a travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidite montait
du sol impregne d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire.
A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture
projetaient seules une lueur douteuse sous l'epaisse buee evaporee du
marecage, et peut-etre eut-il mieux valu les eteindre.

En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais
Van Mitten ayant emis cette observation, son intraitable ami crut
devoir la discuter, et de la discussion il resulta qu'il ne fut point
donne suite a la proposition de Van Mitten.

Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de
finesse, il aurait propose e son compagnon de laisser les lanternes
allumees: tres vraisemblablement, le seigneur Keraban les eut fait
eteindre.




VII


DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU
FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.

Il etait dix heures du soir. Keraban, Van Mitten et Bruno, apres
un souper preleve sur les provisions serrees dans le coffre de la
voiture, se promenerent en fumant, pendant une demi-heure environ, le
long d'une etroite sente, dont le sol ne cedait pas sous le pied.

"Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Keraban, que vous ne
voyez aucune objection a ce que nous allions dormir jusqu'au moment ou
arriveront les chevaux de renfort?

--Je n'en vois aucune, repondit Keraban, apres avoir reflechi, avant
de faire cette reponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui
n'etait jamais a court d'objections.

--Je veux croire que nous n'avons rien a craindre? ajouta le
Hollandais, au milieu de cette plaine absolument deserte?

--Je veux le croire aussi.

--Aucune attaque n'est a redouter?

--Aucune.

--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!" repondit Bruno,
qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour
ecraser une demi-douzaine de ces importuns dipteres.

Et, en effet, des nuees d'insectes tres voraces, qu'attirait peut-etre
la lueur des lanternes, commencaient a tourbillonner effrontement
autour de la chaise.

"Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fiere quantite de ces moustiques,
et une moustiquaire n'eut pas ete de trop!

--Ce ne sont point des moustiques, repondit le seigneur Keraban, en se
grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui
nous manque!

--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.

--Une cousiniaire, repondit Keraban, car ces pretendus moustiques sont
des cousins!

--Du diable si j'en ferais la difference! pensa Van Mitten, qui
ne jugea pas a propos d'entamer une discussion sur cette question
purement entomologique.

--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Keraban; c'est que ce sont
uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent a l'homme.

--Je les reconnais bien la, ces representants du beau sexe! repondit
Bruno, en se frottant les mollets.

--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit
alors Van Mitten, car nous allons etre devores!

--En effet, repondit Keraban, les contrees que traverse le bas Danube
sont particulierement infestees par ces cousins, et on ne les combat
qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le
jour, de poudre du pyrethre....

--Dont nous sommes absolument et malheureusement depourvus! ajouta le
Hollandais.

--Absolument, repondit Keraban. Mais qui pouvait prevoir que nous
resterions en detresse dans les marecages de la Dobroutcha?

--Personne, ami Keraban.

--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars
crimeens, auxquels le gouvernement turc avait accorde une vaste
concession dans ce delta du fleuve, et que des legions de ces cousins
forcerent a s'expatrier.

--D'apres ce que nous voyons, ami Keraban, l'histoire n'est point
invraisemblable!

--Rentrons donc dans la chaise!

--Nous n'avons que trop tarde! repondit Van Mitten, qui s'agitait au
milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les fremissements se chiffrent
par millions a la seconde.

Au moment ou le seigneur Keraban et son compagnon allaient remonter
dans la voiture, le premier s'arreta.

"Bien qu'il n'y ait rien a craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
veillat jusqu'au retour du postillon.

--Il ne s'y refusera pas, repondit Van Mitten.

--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne
pas m'y refuser, mais je vais etre devore vivant!

--Non! repliqua Keraban. Je me suis laisse dire que les cousins ne
piquaient pas deux fois a la meme place, de sorte que Bruno sera
bientot a l'abri de leurs attaques.

--Oui!... lorsque j'aurai ete crible de mille piqures!

--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.

--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?

--Parfaitement, a la condition de ne point vous y endormir!

--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de
moustiques?

--De cousins, Bruno, repondit Keraban, de simples cousins!... Ne
l'oubliez pas!"

Sur cette observation, le seigneur Keraban et Van Mitten remonterent
dans le coupe, laissant a Bruno le soin de veiller a la garde de son
maitre, ou mieux de ses maitres. Depuis la rencontre de Keraban et de
Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?

Apres s'etre assure que les portieres de la chaise etaient bien
fermees, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, epuises de fatigue,
etaient etendus sur le sol, respirant avec bruit, melant leur chaude
haleine au brouillard de cette plaine marecageuse.

"Le diable ne les tirerait pas de cette orniere! se dit Bruno. Il faut
convenir que le seigneur Keraban a eu la une fiere idee de prendre
cette route! Apres tout, cela le regarde!"

Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le chassis vitre,
a travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux
projete par les lanternes.

Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de
rever, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en reflechissant
a la serie d'aventures, dans lesquelles l'entrainait son maitre, a la
suite du plus tetu des Osmanlis?

Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traineur du pave de
Rotterdam, un habitue des quais de la Meuse, un pecheur a la ligne
emerite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait
ete transporte a l'autre extremite de l'Europe! De la Hollande a
l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambee! Et a peine
debarque a Constantinople, la fatalite venait de le jeter a travers
les steppes du bas Danube! Et il se voyait la, juche dans le cabriolet
d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu
dans une nuit profonde, et plus enracine a ce sol que la tour gothique
de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il etait tenu d'obeir a son
maitre, lequel, sans y etre force, n'en obeissait pas moins au
seigneur Keraban.

"Oh! bizarrerie des complications humaines!

se repetait Bruno. Me voila, en train de faire le tour de la mer
Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour epargner dix paras que
j'eusse volontiers payes de ma poche, si j'avais ete assez avise pour
le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le tetu! le
tetu! Je suis sur que, depuis le depart, j'ai deja maigri de
deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre
semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!".

Et, si hermetiquement que Bruno eut ferme le chassis du cabriolet,
quelques douzaines de cousins avaient pu y penetrer et s'acharnaient
contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et
comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le
seigneur Keraban ne pouvait l'entendre!

Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-etre, sans
l'agacante attaque de ces insectes, Bruno, succombant a la fatigue,
se serait-il enfin laisse aller au sommeil? Mais dormir dans ces
conditions eut ete impossible.

Il devait etre un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idee. Elle
eut meme du lui venir plus tot, a lui, un de ces Hollandais pur sang,
qui, en venant au monde, cherchent plutot le tuyau d'une pipe que
le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre a fumer, de combattre
l'envahissement des cousins a coups de bouffees de tabac. Comment n'y
avait-il pas deja songe? S'ils resistaient a l'atmosphere nicotique
qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes
ont la vie dure au milieu des marecages du bas Danube!

Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine a fleurs
emaillees,--une soeur de celle qui lui avait ete si impudemment volee
a Constantinople. Il la bourra comme il eut fait d'une arme a feu
qu'il comptait decharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le
briquet, alluma le fourneau, aspira a pleins poumons la fumee d'un
excellent tabac de Hollande, et la rejeta en enormes volutes.

L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups
d'ailes, et se dispersa peu a peu dans les angles les plus obscurs du
cabriolet.

Bruno ne put que se feliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il
venait de demasquer faisait merveille, les assaillants se
repliaient en desordre; mais, comme il ne cherchait pas a faire de
prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le chassis,
afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses
bordees de fumee interdiraient tout acces aux insectes du dehors.

Ainsi fut-il fait. Bruno, debarrasse de cette importune legion de
dipteres, put meme se hasarder a regarder a droite et a gauche. La
nuit etait toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,
qui ebranlaient parfois la voiture; mais elle adherait fortement au
sol, trop fortement meme. Donc, nulle crainte qu'elle fut renversee.

Bruno chercha a voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque
lumiere ne se montrait pas, qui eut annonce le retour du postillon et
des chevaux de renfort. Obscurite complete, tenebres d'autant plus
profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se
decoupait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en
portant ses regards sur les cotes, a une distance de soixante pas
environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
deplacaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantot au ras du
sol, tantot a deux ou trois pieds au-dessus.

Bruno se demanda tout d'abord si ce n'etaient pas la quelques
phosphorescences de feux follets, dont le degagement se produisait a
la surface d'un marais ou ne manque pas l'hydrogene sulfure.

Mais si, en sa qualite d'etre raisonnant, sa raison risquait de
l'induire en erreur, il ne pouvait en etre ainsi des chevaux de
la chaise, que leur instinct n'eut pas trompes sur la cause de ce
phenomene. En effet, ils commencerent a donner quelques signes
d'agitation, les naseaux eventes, renaclant d'une facon insolite.

"Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans
doute! Seraient-ce des loups?".

Que ce fut la une bande de loups, attiree par l'odeur de l'attelage, a
cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affames, sont nombreux
dans le delta du Danube.

"Diable! murmura Bruno, voila qui serait encore plus malfaisant que
les moustiques ou les cousins de notre entete! La fumee de tabac n'y
ferait rien, cette fois!"

Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquietude, a laquelle on
ne pouvait se meprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue epaisse,
ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses a la voiture.
Les points lumineux semblaient s'etre rapproches. Une sorte de
grognement sourd se melait aux sifflements de la brise.

"Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prevenir le seigneur
Keraban et mon maitre!"

Cela etait urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser
sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portiere,
puis la referma, apres s'etre introduit dans le coupe, ou les deux
amis dormaient tranquillement l'un pres de l'autre.

"Mon maitre?... dit Bruno a voix basse, en appuyant sa main sur
l'epaule de Van Mitten.

--Au diable l'importun qui me reveille! murmura le Hollandais en se
frottant les yeux.

--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le
diable est peut-etre la! repondit Bruno.

--Mais qui donc me parle?...

--Moi, votre serviteur.

--Ah! Bruno!... c'est toi?... Apres tout, tu as bien fait de me
reveiller! Je revais que madame Van Mitten....

--Vous cherchait querelle!... repondit Bruno. Il est bien question de
cela maintenant!

--Qu'y a-t-il donc?


--Voudriez-vous, s'il vous plait, reveiller le seigneur Keraban?

--Que je reveille?...

--Oui! Il n'est que temps!"

Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore a moitie,
secoua son compagnon.

Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et
une conscience nette. C'etait le cas du compagnon de Van Mitten. Il
fallut s'y prendre a plusieurs reprises.

Le seigneur Keraban, sans relever ses paupieres, grommelait et
grognait, en homme qui n'est pas d'humeur a se rendre. Pour peu qu'il
fut aussi tetu dans l'etat de sommeil que dans l'etat de veille, bien
certainement il faudrait le laisser dormir.

Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que
le seigneur Keraban se reveilla, detira ses bras, ouvrit les yeux, et
d'une voix encore brouillee d'assoupissement:

"Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrives avec le
postillon et Nizib?

--Pas encore, repondit Van Mitten.

--Alors pourquoi me reveiller?

--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrives, repondit Bruno,
d'autres animaux tres suspects sont la, qui entourent la voiture et se
preparent a l'attaquer!

--Quels sont ces animaux?

--Voyez!"

La vitre de la portiere fut abaissee, et Keraban se pencha au dehors.

"Allah nous protege! s'ecria-t-il. Voila toute une bande de sangliers
sauvages!"

Il n'y avait pas a s'y tromper. C'etaient bien des sangliers. Ces
animaux sont tres nombreux dans toute la contree qui confine a
l'estuaire danubien; leur attaque est fort a redouter, et ils peuvent
etre ranges dans la categorie des betes feroces.

"Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.

--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, repondit Keraban. Nous
defendre, s'ils attaquent!

--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,
Ils ne sont point carnassiers, que je sache!

--Soit, repondit Keraban, mais si nous ne courons pas la chance d'etre
devores, nous courons la chance d'etre eventres!

--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.

--Aussi, tenons-nous prets a tout evenement!"

Cela dit, le seigneur Keraban fit mettre les armes en etat. Van Mitten
et Bruno avaient chacun un revolver a six coups et un certain nombre
de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi declare de toute invention
moderne, ne possedait que deux pistolets de fabrication ottomane,
au canon damasquine, a la crosse incrustee d'ecaille et de pierres
precieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour
detonner dans une attaque serieuse. Van Mitten, Keraban et Bruno
devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer
qu'a coup sur.

Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'etaient
rapproches peu a peu et entouraient la voiture. A la lueur des
lanternes, qui les avait sans doute attires, on pouvait les voir se
demener violemment et fouiller le sol a coups de defenses. C'etaient
d'enormes suiliens, de la taille d'un ane, d'une force prodigieuse,
capables de decoudre chacun toute une meute. La situation des
voyageurs, emprisonnes dans leur coupe, ne laissait donc pas d'etre
tres inquietante, s'ils venaient a etre assaillis de part et d'autre,
avant le lever du jour.

Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements
de la bande, ils s'ebrouaient, ils se jetaient de cote, a faire
craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la
chaise.

Soudain, plusieurs detonations eclaterent. Van Mitten et Bruno
venaient de decharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des
sangliers qui se lancaient a l'assaut. Ces animaux, plus ou moins
blesses, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur
le sol. Mais les autres, rendus furieux, se precipiterent sur la
voiture et l'attaquerent a coups de defenses. Les panneaux furent
perces en maints endroits, et il devint evident qu'avant peu ils
seraient defonces.

"Diable! diable! murmurait Bruno.

--Feu! feu!" repetait le seigneur Keraban, en dechargeant ses
pistolets, qui rataient generalement une fois sur quatre,--bien qu'il
n'en voulut pas convenir.

Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blesserent encore un certain
nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncerent
directement sur l'attelage.

De la, epouvante bien naturelle des chevaux que menacaient les
defenses des sangliers, et qui ne pouvaient repondre qu'a coups de
pied, sans avoir la liberte de leurs mouvements. S'ils eussent ete
libres, ils se seraient jetes a travers la campagne, et ce n'aurait
plus ete qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils
essayerent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,
afin de s'echapper. Mais les traits, faits d'une corde a torons
serres, resisterent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise
se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachat du sol sous ces
terribles coups de collier.

Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui
leur paraissait le plus a craindre, c'etait que leur voiture ne vint a
chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus
en respect, se seraient jetes dessus, et c'en eut ete fait de ceux
qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
eventualite? N'etaient-ils pas a la merci de cette troupe furieuse?
Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'epargnerent
point les coups de revolver.

Tout a coup, une secousse plus violente ebranla la chaise, comme si
l'avant-train s'en fut detache.

"Eh! tant mieux! s'ecria Keraban. Que nos chevaux s'emportent a
travers la steppe! Les sangliers se mettront a leur poursuite, et ils
nous laisseront en repos!"

Mais l'avant-train tenait bon et resistait avec une solidite qui
faisait honneur a cet antique produit de la carrosserie anglaise.
Donc, il ne ceda pas. Ce fut la chaise qui ceda. Les secousses
devinrent telles, qu'elle fut arrachee aux profondes ornieres ou elle
plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,
fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voila roulant au
galop de ses chevaux emportes, que rien ne guidait au milieu de cette
nuit profonde.

Cependant, les sangliers n'avaient point abandonne la partie. Ils
couraient sur les cotes, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres
a la voiture, qui ne parvenait pas a les distancer.

Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno s'etaient rejetes dans le
fond du coupe.

"Ou nous verserons... dit Van Mitten.

--Ou nous ne verserons pas, repondit Keraban.

--Il faudrait tacher de ressaisir les guides!", fit judicieusement
observer Bruno.

Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les
guides etaient a sa portee; mais les chevaux, en se debattant, les
avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au
hasard de cette course folle a travers une contree marecageuse. Pour
arreter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arreter, en meme
temps, la bande enragee qui le poursuivait. Or, les armes a feu, dont
les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu
suffire. Les voyageurs, projetes les uns sur les autres, ou lances
d'un coin a l'autre du coupe a chaque cahot de la route,--celui-ci
resigne a son sort comme tout bon musulman, ceux-la, flegmatiques
comme des Hollandais,--n'echangerent plus une parole.

Une grande heure s'ecoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les
sangliers ne l'abandonnaient pas.

"Ami Van Mitten, dit enfin Keraban, je me suis laisse raconter qu'en
pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups a
travers les steppes de la Russie, avait ete sauve, grace au sublime
devouement de son domestique.

--Et comment? demanda Van Mitten.

--Oh! rien de plus simple, reprit Keraban. Le domestique embrassa son
maitre, recommanda son ame a Dieu, se jeta hors de la voiture et,
pendant que les loups s'arretaient a le devorer, son maitre parvint a
les distancer et il fut sauve.

--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas la!" repondit
tranquillement Bruno.

Puis, sur cette reflexion, tous trois retomberent dans le plus profond
silence.

Cependant la nuit s'avancait. L'attelage ne perdait rien de son
effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour
pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,
si une roue brisee, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la
chaise, le seigneur Keraban et Van Mitten gardaient quelque chance
d'etre sauves,--meme sans un devouement dont Bruno se sentait
incapable.

Il faut dire, en outre, que les chevaux, guides par leur instinct,
s'etaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient
l'habitude de parcourir. C'etait en droite ligne, vers le relais de
poste qu'ils s'etaient imperturbablement diriges.

Aussi, lorsque les premieres lueurs du jour commencerent a dessiner
la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en etaient plus eloignes que de
quelques verstes.

La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu a
peu, elle resta en arriere; mais l'attelage ne ralentit pas sa course
un seul instant, et il ne s'arreta que pour tomber, absolument fourbu,
a quelque centaine de pas de la maison de poste.

Le seigneur Keraban et ses deux compagnons etaient sauves. Aussi
le Dieu des chretiens ne fut-il pas moins remercie que le Dieu des
infideles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs
hollandais et turc pendant cette nuit perilleuse.

Au moment ou la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
n'avaient pu s'aventurer a travers ces profondes tenebres, allaient
en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacerent donc
l'attelage que le seigneur Keraban dut payer un bon prix; puis, sans
se donner meme une heure de repos, la chaise, dont les traits et le
timon avaient ete repares, reprenait son train habituel et s'elancait
sur la route de Kilia.

Cette petite ville, dont les Russes ont detruit les fortifications
avant de la rendre a la Roumanie, est aussi un port du Danube, situe
sur le bras qui porte son nom.

La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soiree du 25
aout. Les voyageurs, extenues, descendirent a l'un des principaux
hotels de la ville, et se rattraperent, pendant douze heures d'un bon
sommeil, des fatigues de la nuit precedente.

Le lendemain, ils repartirent des l'aube, et ils arriverent rapidement
a la frontiere russe.

La, il y eut encore quelques difficultes. Les formalites assez
vexatoires de la douane moscovite ne laisserent pas de mettre a
une rude epreuve la patience du seigneur Keraban, qui, grace a ses
relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on
voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un
instant, on put croire que son entetement a contester les agissements
des douaniers l'empecherait de passer la frontiere.

Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint a le calmer. Keraban
consentit donc a se soumettre aux exigences de la visite, a laisser
fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans
avoir a plusieurs reprises emis cette reflexion absolument juste:

"Decidement, les gouvernements sont tous les memes et ne valent pas
l'ecorce d'une pasteque!"

Enfin la frontiere roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise
se lancait a travers cette portion de la Bessarabie que dessine le
littoral de la mer Noire vers le nord-est.

Le seigneur Keraban et Van Mitten n'etaient plus qu'a une vingtaine de
lieues d'Odessa.




VIII


OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON
FIANCE AHMET.

La jeune Amasia, fille unique du banquier Selim, d'origine turque, et
sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une
habitation charmante, dont les jardins s'etendaient en terrasses
jusqu'au bord de la mer Noire.

De la derniere terrasse, dont les marches se baignaient dans les
eaux, calmes ce jour-la, mais souvent battues par les vents d'est de
l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, a une demi-lieue vers le
sud, dans toute sa splendeur.

Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui
l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'eglises,
d'hotels, de maisons, batis sur la falaise escarpee, dont la base
se plonge a pic dans la mer. De l'habitation du banquier Selim, on
pouvait meme apercevoir la grande place ornee d'arbres, et l'escalier
monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme
d'Etat fut le fondateur de cette cite et en resta l'administrateur
jusqu'a l'heure ou il dut venir travailler a la liberation du
territoire francais, envahi par l'Europe coalisee.

Si le climat de la ville est dessechant, sous l'influence des vents
du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la
nouvelle Russie sont forces, pendant la saison brulante, d'aller
chercher la fraicheur a l'ombrage des khoutors, cela suffit a
expliquer pourquoi ces villas se sont multipliees sur le littoral,
pour l'agrement de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques
mois de villegiature sous le ciel de la Crimee meridionale. Entre
ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Selim, a
laquelle son orientation epargnait les inconvenients d'une secheresse
excessive.

Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est-a-dire "la ville
d'Ulysse" a ete donne a une bourgade qui, au temps de Potemkin,
s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les
colons, attires par les privileges octroyes a la nouvelle cite,
demanderent un nom a l'imperatrice Catherine II. L'imperatrice
consulta l'Academie de Saint-Petersbourg; les academiciens fouillerent
l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent a nu l'existence
plus ou moins problematique d'une ville d'Odyssos, qui aurait
jadis existe sur cette partie du littoral: d'ou ce nom d'Odessa,
apparaissant dans le second tiers du dix-huitieme siecle.

Odessa etait une ville commercante, elle l'est restee, on peut croire
qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants
se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de
Grecs, d'Armeniens,--enfin une agglomeration cosmopolite de gens qui
ont le gout des affaires. Or, si le commerce, et principalement le
commerce d'exportation, ne se fait pas sans commercants, il ne se fait
pas sans banquiers non plus. De la, la creation de maisons de banque,
des l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste a ses
debuts, maintenant classee a un rang estimable sur la place, celle du
banquier Selim.

On le connaitra suffisamment, lorsqu'il aura ete dit que Selim
appartenait a la categorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs
monogames; qu'il etait veuf de la seule femme qu'il eut eue: qu'il
avait pour fille unique Amasia, la fiancee du jeune Ahmet, neveu du
seigneur Keraban; enfin qu'il etait le correspondant et l'ami du plus
entete Osmanli dont la tete se soit jamais cachee sous les plis du
turban traditionnel.

Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait etre celebre a
Odessa. La fille du banquier Selim n'etait point destinee a devenir la
premiere femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses
rivales le gynecee d'un Turc egoiste et capricieux. Non! Elle devait,
seule avec Ahmet, revenir a Constantinople, dans la maison de son
oncle Keraban. Seule et sans partage, elle etait destinee a vivre pres
de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dut cet
avenir paraitre singulier pour une jeune femme turque dans le pays de
Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'etait point homme a
faire exception aux usages de sa famille.

On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son pere, lui
avait legue en mourant l'enorme somme de cent mille livres turques, a
la condition qu'elle fut mariee avant seize ans revolus,--un caprice
de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'etait dit
que sa niece n'en trouverait jamais assez tot,--et l'on sait aussi que
ce delai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'heritage, qui
constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille,
s'en irait a des collateraux.

Au reste, Amasia eut ete charmante, meme pour les yeux d'un Europeen.
Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en
etoffe tissee d'or qui lui couvrait la tete, si le triple rang de
sequins de son front se fussent deranges, on aurait vu flotter les
tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point
aux modes de son pays de quoi rehausser sa beaute. Ni le hanum ne
dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henne
n'estompait ses paupieres. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour
peindre son visage. Pas de kermes liquide pour rougir ses levres. Une
femme d'Occident, arrangee a la deplorable mode du jour, eut ete plus
peinte qu'elle. Mais son elegance naturelle, la flexibilite de sa
taille, la grace de sa demarche, se devinaient sous le feredje, large
manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une
dalmatique.

Ce jour-la, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation,
Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait
l'ample chalwar, se rattachant a une petite veste brodee, et une
entari a longue traine de soie, tailladee aux manches et garnie d'une
passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquee en
Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la
traine, de maniere a faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et
une bague etaient ses seuls bijoux. D'elegants padjoubs de velours
cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans
une chaussure soutachee d'or.

Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouee, sa devouee
compagne,--on pourrait dire presque son amie,--etait alors pres
d'elle, allant, venant, causant, riant, egayant cet interieur par sa
belle humeur franche et communicative.

Nedjeb, d'origine zingare, n'etait point une esclave. Si l'on voit
encore des Ethiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques
marches de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en
principe. Bien que le nombre des domestiques soit considerable
pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, a
Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces
domestiques ne sont point reduits a l'etat de servitude, et il faut
dire que, limites chacun dans sa specialite, ils n'ont pas grand'chose
a faire.

C'etait un peu sur ce pied qu'etait montee la maison du banquier
Selim; mais Nedjeb, uniquement attachee au service d'Amasia, apres
avoir ete recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une
situation speciale, qui ne la soumettait a aucun des services de la
domesticite.

Amasia, a demi etendue sur un divan recouvert d'une riche etoffe
persane, laissait son regard parcourir la baie du cote d'Odessa.

"Chere maitresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux
pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que
fait donc le seigneur Ahmet?

--Il est alle a la ville, repondit Amasia, et peut-etre nous
rapportera-t-il une lettre de son oncle Keraban?

--Une lettre! une lettre! s'ecria la jeune suivante. Ce n'est pas une
lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-meme, et, en verite, l'oncle
se fait bien attendre!

--Un peu de patience, Nedjeb!

--Vous en parlez a votre aise, ma chere maitresse! Si vous etiez a ma
place, vous ne seriez pas si patiente!

--Folle! repondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton
mariage, non du mien!

--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au
service d'une dame, apres avoir ete au service d'une jeune fille?

--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb!

--Ni moi, ma chere maitresse! Mais, en verite, je vous verrai si
heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet,
qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!

--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilerent
un instant, pendant qu'elle evoquait le souvenir de son fiance.

--Allons! vous voila forcee de fermer les yeux pour le voir, ma
bien-aimee maitresse! s'ecria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il
etait ici, il suffirait de les ouvrir!

--Je te repete, Nedjeb, qu'il est alle prendre connaissance du
courrier a la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera
une lettre de son oncle.

--Oui!... une lettre du seigneur Keraban, ou le seigneur Keraban
repetera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent a
Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les
tabacs sont en hausse, a moins qu'ils ne soient en baisse qu'il
arrivera dans huit jours, sans faute, a moins que ce ne soit dans
quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il
faut que vous soyez mariee, sinon toute votre fortune...

--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aimee d'Ahmet!

--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce
seigneur Keraban... si c'etait mon oncle!

--Et que ferais-tu, si c'etait ton oncle?

--Je n'en ferais rien, chere maitresse, puisqu'il parait qu'on n'en
peut rien faire!... Et cependant, s'il etait ici, s'il arrivait
aujourd'hui meme... demain, au plus tard, nous irions faire
enregistrer le contrat chez le juge, et, apres-demain, une fois la
priere dite par l'imam, nous serions maries, et bien maries, et
les fetes se prolongeraient pendant quinze jours a la villa, et le
seigneur Keraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir
de s'en retourner la-bas!"

Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, a la
condition que l'oncle Keraban ne tarderait pas davantage a quitter
Constantinople. Le contrat enregistre chez le mollah, qui remplit la
fonction d'officier ministeriel,--contrat par lequel, en principe, le
futur s'oblige a donner a sa femme l'ameublement, l'habillement et
la batterie de cuisine,--puis, la ceremonie religieuse, toutes ces
formalites, rien n'empecherait de les accomplir en aussi peu de temps
que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Keraban,
dont la presence etait indispensable pour la validation du mariage,
en sa qualite de tuteur du fiance, put prendre sur ses affai
les quelques jours que reclamait, au nom de sa jolie maitresse,
l'impatiente Zingare.

En ce moment, la jeune suivante s'ecria:

"Ah! voyez!... voyez donc ce petit batiment qui vient de jeter l'ancre
au pied des jardins!

--En effet!" repondit Amasia.

Et les deux jeunes filles se dirigerent vers l'escalier qui descendait
a la mer, afin de mieux apercevoir le leger navire, gracieusement
mouille en cet endroit.

C'etait une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues.
Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa
chaine la maintenait a moins d'une encablure du rivage, et elle se
balancait doucement sur les dernieres lames, qui venaient mourir au
pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une etamine rouge avec un
croissant d'argent,--flottait a l'extremite de son antenne.

"Peux-tu lire son nom? demanda Amasia a Nedjeb.

--Oui, repondit la jeune fille. Voyez! Elle se presente par l'arriere.
Son nom est _Guidare_."

La _Guidare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette
partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dut y sejourner
longtemps, car ses voiles ne furent point serrees, et un marin aurait
reconnu qu'elle restait en appareillage.

"Vraiment, dit Nedjeb, ce serait delicieux de se promener sur cette
jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la
ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!"

Puis, grace a la mobilite de son imagination, la jeune Zingare,
apercevant un coffret, depose sur une petite table en laque de Chine,
pres du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux.

"Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous,
s'ecria-t-elle. Il me semble que voila bien une grande heure que nous
ne les avons regardees!

--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des
bracelets, qui scintillerent sous ses doigts.

--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espere vous rendre encore plus
belle, mais il n'y reussira pas!

--Que dis-tu, Nedjeb? repondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas a
s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce
sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux
yeux de mon fiance!

--Eh! chere maitresse, lorsque les votres le regardent, ne lui
faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?

--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir,
et ces turquoises de Macedoine!...

--Turquoise pour turquoise! repondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il
n'y perd pas, le seigneur Ahmet?

--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas la pour t'entendre!

--Bon! s'il etait la, chere maitresse, c'est lui-meme qui vous dirait
toutes ces verites, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre
prix que de la mienne!"

Puis, prenant une paire de pantoufles, deposees pres du coffret,
Nedjeb se prit a dire:

"Et ces jolies babouches, toutes pailletees et passementees, avec des
houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!...
Voyons laissez-moi vous les essayer!

--Essaye-les toi-meme, Nedjeb.

--Moi?

--Ce ne serait pas la premiere fois que, pour me faire plaisir...

--Sans doute! sans doute! repondit Nedjeb. Oui! j'ai deja essaye vos
belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la
villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chere maitresse!
C'est que j'etais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas
etre, et aujourd'hui moins que jamais.

--Voyons, essayez ces jolies pantoufles!

--Tu le veux?"

Et Amasia se preta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa
de pantoufles dignes d'etre mises en evidence derriere quelque vitrine
de bibelots precieux.

"Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'ecria la jeune Zingare. Et
qui va etre jalouse, maintenant? Votre tete, chere maitresse, jalouse
de vos petits pieds!

--Tu me fais rire, Nedjeb, repondit Amasia, et pourtant....

--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous
ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oublies, lui! Je vois
la des bracelets qui leur iront a merveille! Pauvres petits bras,
comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!"

Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux
magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et
chaude que sur le velours de leur ecrin.

Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et,
a travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un a
l'autre, lui repondaient en silence.

"Chere Amasia!"

La jeune fille, a cette voix, se leva precipitamment.

Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans
de sa fiancee, etait pres d'elle. Taille au-dessus de la moyenne,
tournure elegante, a la fois fiere et gracieuse, yeux noirs d'une
grande douceur, que la passion pouvait emplir d'eclairs, chevelure
brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui
pendait a son fez, fines moustaches tracees a la mode albanaise, dents
blanches,--enfin un air tres aristocratique, si cette epithete pouvait
avoir cours dans un pays ou, le nom n'etant pas transmissible, il
n'existe aucune aristocratie hereditaire.

Ahmet etait consciencieusement vetu a la turque, et pouvait-il en
etre autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru deshonore en
s'europeanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodee d'or,
son chalwar d'une coupe irreprochable, que ne surchargeait aucune
passementerie de mauvais gout, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli
gracieux, son fez entoure d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes
de maroquin, lui faisaient un costume tout a son avantage.

Ahmet s'etait avance pres de la jeune fille, il lui avait pris les
mains, il l'avait doucement obligee a se rasseoir, tandis que Nedjeb
s'ecriait:

"Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de
Constantinople?

--Non, repondit Ahmet, pas meme une lettre d'affaires de mon oncle
Keraban!

--Oh! le vilain homme! s'ecria la jeune Zingare.

--Je trouve meme assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier
n'ait apporte aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour ou,
d'habitude, sans y manquer jamais, il regle ses operations avec son
banquier d'Odessa, et votre pere n'a point recu de lettre a ce sujet!

--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un negociant aussi regulier
dans ses affaires que votre oncle Keraban, cela a lieu d'etonner!
Peut-etre une depeche?...

--Lui? envoyer une depeche? Mais, chere Amasia, vous savez bien qu'il
ne correspond pas plus par le telegraphe qu'il ne voyage par le chemin
de fer! Utiliser ces inventions modernes, meme pour ses relations
commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise
nouvelle par lettre, qu'une bonne par depeche! Ah! l'oncle Keraban!...

--Vous lui aviez ecrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille,
dont les regards se leverent doucement sur son fiance.

--Je lui ai ecrit dix fois pour presser son arrivee a Odessa, pour
le prier de fixer a une date plus rapprochee la celebration de notre
mariage! Je lui ai repete qu'il etait un oncle barbare....

--Bien! s'ecria Nedjeb.

--Un oncle sans coeur, tout en etant le meilleur des hommes!...

--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tete.

--Un oncle sans entrailles, tout en etant un pere pour son neveu!...
Mais il m'a repondu que, pourvu qu'il arrivat avant six semaines, on
ne pouvait rien lui demander de plus!

--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!

--Attendre, Amasia, attendre!... repondit Ahmet! Ce sont autant de
jours de bonheur qu'il nous vole!

--Et on arrete des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait
pis! s'ecria Nedjeb, en frappant du pied.

--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon
oncle Keraban. Si demain il n'a pas repondu a ma lettre, je pars pour
Constantinople, et....

--Non, cher Ahmet, repondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme,
comme si elle eut voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre
absence que je ne me rejouirais de quelques jours gagnes pour notre
mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas
les idees de votre oncle?

--Changer les idees de l'oncle Keraban! repondit Ahmet. Autant
vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune a
la place du soleil, modifier les lois du ciel!

--Ah! si j'etais sa niece! dit Nedjeb.

--Et que ferais-tu, si tu etais sa niece? demanda Ahmet.

--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, repondit la jeune
Zingare, que...

--Que tu dechirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!

--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe....

--Que sa barbe te resterait dans la main!

--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Keraban est le meilleur des
hommes!

--Sans doute, sans doute, repondit Ahmet, mais tellement entete, que
s'il luttait d'entetement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet
que je parierais!"




IX


DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE
REUSSISSE.

En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'apres
les usages ottomans, etait uniquement destine a annoncer les
visiteurs,--parut a l'une des portes laterales de la galerie.

"Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un etranger est
la, qui desirerait vous parler.

--Quel est-il? demanda Ahmet.

--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien
le recevoir.

--Soit! Je vais.... repondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien
de particulier a vous dire.

--C'est peut-etre celui qui commande cette charmante tartane? fit
observer Nedjeb, en montrant le petit batiment mouille dans les eaux
memes de l'habitation.

--Peut-etre! repondit Ahmet. Faites entrer."

Le serviteur se retira, et, un instant apres, l'etranger se presentait
a la porte de la galerie.

C'etait bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guidare_,
rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de
la mer Noire qu'a la navigation des Echelles du Levant.

A son grand deplaisir, Yarhud avait eprouve quelque retard avant
d'avoir pu jeter l'ancre a portee de la villa du banquier Selim. Sans
perdre une heure, apres sa conversation avec Scarpante, l'intendant du
seigneur Saffar, il s'etait transporte de Constantinople a Odessa par
les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devancait ainsi
de plusieurs jours l'arrivee du seigneur Keraban, qui, dans sa lenteur
de Vieux Turc, ne se deplacait que de quinze a seize lieues par
vingt-quatre heures; mais, a Odessa, il trouva le temps si mauvais,
qu'il n'osa se hasarder a faire sortir la _Guidare_ du port, et dut
attendre que le vent de nord-est eut hale un peu la terre d'Europe.
Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.
Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance
sur le seigneur Keraban et pouvait etre prejudiciable a ses interets.

Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan etait tout
indique: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse echouait;
mais il fallait que, le soir meme, la _Guidare_ eut quitte la rade
d'Odessa, ayant Amasia a son bord. Avant que l'eveil ne fut donne et
qu'on put la poursuivre, la tartane serait hors de portee avec ces
brises de nord-ouest.

Les enlevements de ce genre s'operent encore, et plus frequemment
qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils
sont assez frequents dans les eaux turques, aux environs des parages
de l'Anatolie, on doit egalement les redouter meme sur les portions du
territoire, directement soumis a l'autorite moscovite. Il y a quelques
annees a peine, Odessa avait ete precisement eprouvee par une serie
de rapts, dont les auteurs sont demeures inconnus. Plusieurs jeunes
filles, appartenant a la haute societe odessienne, disparurent, et
il n'etait que trop certain qu'elles avaient ete enlevees a bord de
batiments destines a cet odieux commerce d'esclaves pour les marches
de l'Asie Mineure.

Or, ce que des miserables avaient fait dans cette capitale de la
Russie meridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur
Saffar. La _Guidare_ n'en etait plus a son coup d'essai en pareille
matiere, et son capitaine n'eut pas cede a dix pour cent de perte les
profits qu'il esperait retirer de cette entreprise "commerciale".

Voici quel etait le plan de Yarhud: attirer la jeune fille a bord de
la _Guidare_, sous pretexte de lui montrer et de lui vendre diverses
etoffes precieuses, achetees aux principales fabriques du littoral.
Tres probablement, Ahmet accompagnerait Amasia a sa premiere visite;
mais peut-etre y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas
possible alors de prendre la mer, avant qu'on put lui porter secours.
Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres
de Yarhud, si elle refusait de venir a bord, le capitaine maltais
essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Selim
etait isolee dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens
n'etaient point en etat de resister a l'equipage de la tartane. Mais,
dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas a savoir en
quelles conditions se serait fait l'enlevement. Donc, dans l'interet
des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans eclat.

"Le seigneur Ahmet? dit en se presentant le capitaine Yarhud, qui
etait accompagne d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques
coupons d'etoffes.

--C'est moi, repondit Ahmet. Vous etes?...

--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guidare_, qui est
mouillee la, devant l'habitation du banquier Selim.

--Et que voulez-vous?

--Seigneur Ahmet, repondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre
prochain mariage....

--Vous avez entendu parler la, capitaine, de la chose qui me tient le
plus au coeur!

--Je le comprends, seigneur Ahmet, repondit Yarhud en se retournant
vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensee de venir mettre a votre
disposition toutes les richesses que contient ma tartane.

--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu la une mauvaise idee!
repondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, en verite, que me faut-il donc de plus? dit la jeune
fille.

--Que sait-on? repondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un
choix d'objets precieux, et il faut voir....

--Oui! il faut voir et acheter, s'ecria Nedjeb, quand nous devrions
ruiner le seigneur Keraban pour le punir de son retard!

--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda
Ahmet.

--D'etoffes de prix que j'ai ete chercher dans les lieux de
production, repondit Yarhud, et dont je fais habituellement le
commerce.

--Eh bien, il faudra montrer cela a ces jeunes femmes! Elles s'y
connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chere
Amasia, si le capitaine de la _Guidare_ a dans sa cargaison quelques
etoffes qui puissent vous plaire!

--Je n'en doute pas, repondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin
d'apporter divers echantillons que je vous prie d'examiner, avant meme
de venir a bord.

--Voyons! voyons! s'ecria Nedjed. Mais je vous previens, capitaine,
que rien ne peut etre trop beau pour ma maitresse!

---Rien, en effet!" repondit Ahmet.

Sur un signe de Yarhud, le matelot avait etale plusieurs echantillons,
que le capitaine de la tartane presenta a la jeune fille.

"Voici des soies de Brousse, brodees d'argent, dit-il, et qui viennent
de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.

--Cela est vraiment d'un beau travail, repondit Amasia, en regardant
ces etoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient
comme si elles eussent ete tissues de rayons lumineux.

--Voyez! voyez! repetait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouve
mieux chez les marchands d'Odessa!

--En verite, cela semble avoir ete fabrique expres pour vous, ma chere
Amasia! dit Ahmet.

--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, a bien examiner ces mousselines
de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet echantillon, de
la perfection du travail; mais c'est a bord que vous serez emerveilles
par la variete des dessins et l'eclat des couleurs de ces tissus.

--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la
_Guidare_! s'ecria Nedjeb.

--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi
de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts
diamantes, des chemises de soie crepee a rayures diaphanes, des tissus
pour feredjes, des mousselines pour iachmaks, des chales de Perse pour
ceinture, des taffetas pour pantalons..."

Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques etoffes que le
capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.
Pour peu qu'il fut aussi bon marin qu'il etait habile marchand, la
_Guidare_ devait etre habituee aux navigations heureuses. Toute femme,
--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fut laisse
tenter a la vue de ces tissus empruntes aux meilleures fabriques de
l'Orient.

Ahmet vit aisement combien sa fiancee les regardait avec admiration.
Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni
ceux de Constantinople,--pas meme les magasins de Ludovic, le celebre
marchand armenien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.

"Chere Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnete
capitaine se fut derange pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles
etoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous
irons visiter sa tartane.

--Oui! oui! s'ecria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait
deja vers la mer.

--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise a
cette folle de Nedjeb!

--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur a sa maitresse, repondit
Nedjeb, le jour ou l'on celebrera son mariage avec un seigneur aussi
genereux que le seigneur Ahmet?

--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main a
son fiance.

--Voila qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez a
bord de votre tartane.

--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux etre la pour vous
montrer toutes mes richesses?

--Eh bien... dans l'apres-midi.

--Pourquoi pas tout de suite? s'ecria Nedjeb.

--Oh! l'impatiente! repondit en riant Amasia. Elle est encore plus
pressee que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet
lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!

--Coquette, s'ecria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous
seule, ma bien-aimee maitresse!

--Il ne tient qu'a vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine
Yarhud, de venir des a present visiter la _Guidare_. Je puis heler
mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups
d'avirons, il vous aura depose a bord.

--Faites donc, capitaine, repondit Ahmet.

--Oui... a bord! s'ecria Nedjeb.

--A bord, puisque Nedjeb le veut!" ajouta la jeune fille.

Le capitaine Yarhud ordonna a son matelot de reemballer tous les
echantillons qu'il avait apportes.

Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, a l'extremite de
la terrasse, et lanca un long helement.

On put aussitot voir quelque mouvement se faire sur le pont de la
tartane. Le grand canot, hisse sur les pistolets de babord, fut
lestement descendu a la mer; puis, moins de cinq minutes apres,
une embarcation, effilee et legere, sous l'impulsion de ses quatre
avirons, venait accoster les premiers degres de la terrasse.

Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot
etait a sa disposition.

Yarhud, malgre tout l'empire qu'il possedait sur lui-meme, ne fut pas
sans eprouver une vive emotion. N'etait-ce pas la une occasion qui
se presentait d'accomplir cet enlevement? Le temps pressait, car le
seigneur Keraban pouvait arriver d'une heure a l'autre. Rien ne
prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'operer ce voyage insense autour de
la mer Noire, il ne voudrait pas celebrer dans le plus bref delai le
mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus
la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!

Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement pousse a quelque
coup de force. C'etait bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait
aucun menagement. Au surplus, les circonstances etaient propices, le
vent favorable pour se degager des passes. La tartane serait en
pleine mer, avant qu'on eut pu songer a la poursuivre, au cas ou la
disparition de la jeune fille se fut subitement ebruitee.
Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu
visite a la _Guidare_, Yarhud n'aurait pas hesite a se mettre en
appareillage et a prendre la mer, des que les deux jeunes filles, sans
defiance, auraient ete occupees a faire un choix dans la cargaison.
Il eut ete facile de les retenir prisonnieres dans l'entrepont,
d'etouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet present,
c'etait plus difficile, non impossible cependant. Quanta se
debarrasser plus tard de ce jeune homme, si energique qu'il fut, meme
au prix d'un meurtre, cela n'etait pas pour gener le capitaine de la
_Guidare_. Le meurtre serait porte sur la note, et le rapt paye plus
cher par le seigneur Saffar, voila tout.

Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en
reflechissant a ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et
ses compagnes se fussent embarques dans le canot de la _Guidare_.
Le leger batiment se balancait avec grace sur ces eaux legerement
gonflees par la brise, a moins d'une encablure.

Ahmet, se tenant sur la derniere marche, avait deja aide Amasia a
prendre place sur le banc d'arriere de l'embarcation, lorsque la
porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, age d'une cinquantaine
d'annees au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vetement
europeen, entra precipitamment, en criant:

"Amasia?... Ahmet?"

C'etait le banquier Selim, le pere de la jeune fiancee, le
correspondant et l'ami du seigneur Keraban.

"Ma fille?... Ahmet?" repeta Selim.

Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, debarqua aussitot et
s'elanca sur la terrasse.

"Mon pere, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramene si vite
de la ville?

--Une grande nouvelle!

--Bonne?... demanda Ahmet.

--Excellente! repondit Selim. Un expres, envoye par mon ami Keraban,
vient de se presenter a mon comptoir!

--Est-il possible? s'ecria Nedjeb.

--Un expres, qui m'annonce son arrivee, repondit Selim, et ne le
precede meme que de peu d'instants!

--Mon oncle Keraban! repetait Ahmet... mon oncle Keraban n'est plus a
Constantinople?

--Non, et je l'attends ici!"

Fort heureusement pour le capitaine de la _Guidare_, personne ne
vit le geste de colere qu'il ne put retenir. L'arrivee immediate de
l'oncle d'Ahmet etait la plus grave eventualite qu'il put redouter
pour l'accomplissement de ses projets.

"Ah! le bon seigneur Keraban! s'ecria Nedjeb.

--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.

--Pour votre mariage, chere maitresse! repondit Nedjeb. Sans cela, que
viendrait-il faire a Odessa?

--Cela doit etre, dit Selim.

-Je le pense! repondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitte
Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravise, mon digne oncle! Il
a abandonne son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prevenir!...
C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!

--Comme il va etre recu! s'ecria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend
ici!

--Et son expres ne vous a rien dit de ce qui l'amene, mon pere?
demanda Amasia.

--Rien, repondit Selim. Cet homme a pris un cheval a la maison de
poste de Majaki, ou la voiture de mon ami Keraban s'etait arretee pour
relayer. Il est arrive au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami
Keraban viendrait directement ici, sans s'arreter a Odessa, et par
consequent, d'un instant a l'autre, mon ami Keraban va apparaitre!"

Si l'ami Keraban pour le banquier Selim, l'oncle Keraban pour Amasia
et Ahmet, le seigneur Keraban pour Nedjeb, fut "par contumace" salue
en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile
d'y insister. Cette arrivee, c'etait la celebration du mariage a bref
delai! C'etait le bonheur des fiances a courte echeance! L'union tant
souhaitee n'attendrait meme plus le delai fatal pour s'accomplir! Ah!
si le seigneur Keraban etait le plus entete, c'etait aussi le meilleur
des hommes!

Yarhud, impassible, assistait a toute cette scene de famille.
Cependant, il n'avait point renvoye son canot. Il lui importait de
savoir quels etaient, au juste, les projets du seigneur Keraban. Ne
pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulut celebrer le
mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de
la mer Noire?

En ce moment, des voix que dominait une voix plus imperieuse se firent
entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de
Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Keraban.




X


DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ENERGIQUE RESOLUTION, COMMANDEE,
D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.

"Bonjour, ami Selim! bonjour! Qu'Allah te protege, toi et toute ta
maison!"

Et, cela dit, le seigneur Keraban serra solidement la main de son
correspondant d'Odessa.

"Bonjour, neveu Ahmet!"

Et le seigneur Keraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse
etreinte, son neveu Ahmet.

"Bonjour, ma petite Amasia!"

Et le seigneur Keraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui
allait devenir sa niece.

Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le
temps de repondre.

"Et maintenant, au revoir et en route!" ajouta le seigneur Keraban, en
se retournant vers Van Mitten.

Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point ete presente, semblait
etre, avec son impassible figure, quelque etrange personnage, evoque
dans la scene capitale d'un drame.

Tous, a voir le seigneur Keraban distribuer avec tant de prodigalite
ses baisers et ses poignees de main, ne doutaient plus qu'il ne fut
venu pour hater le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'ecrier

"En route!", ils tomberent dans le plus parfait ahurissement.

Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:

"Comment, en route!

--Oui! en route, mon neveu!

--Vous allez repartir, mon oncle?

--A l'instant!" Nouvelle stupefaction generale, tandis que Van Mitten
disait a l'oreille de Bruno:

"En verite, ces facons d'agir sont bien dans le caractere de mon ami
Keraban!

--Trop bien!" repondit Bruno.

Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Selim, tandis que
Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme
capable de partir avant meme d'etre arrive!

"Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Keraban, en se dirigeant vers
la porte.

--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet a Van Mitten.

--Que pourrais-je vous dire?" repliqua le Hollandais, qui marchait
deja sur les talons de son ami.

Mais le seigneur Keraban, au moment de sortir, venait de s'arreter,
et, s'adressant au banquier:

"A propos, ami Selim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien
quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?

--Quelques milliers de piastres?... repondit Selim, qui n'essayait
meme plus de comprendre.

--Oui ... Selim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon
passage sur le territoire moscovite.

--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'ecria Ahmet, auquel se
joignit la jeune fille.

--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Keraban.

--Trois et demi pour cent, repondit Selim, chez qui le banquier
reparut un instant.

--Quoi! trois et demi?

--Les roubles sont en hausse! repondit Selim. On les demande sur le
marche....

--Allons, pour moi, ami Selim, ce sera trois un quart seulement! Vous
entendez!... Trois un quart!

--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Keraban, et meme sans aucune
commission!"

Le banquier Selim ne savait evidemment plus ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait.

Il va sans dire que, du fond de la galerie ou il se tenait a l'ecart,
Yarhud observait toute cette scene avec une extreme attention.
Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible a ses projets?

En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arreta sur
le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le forca, non sans
peine, etant donne le caractere de l'entete, a revenir sur ses pas.

"Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrasses au moment ou
vous arriviez....

--Mais non! mais non! mon neveu, repondit Keraban, au moment ou
j'allais repartir!

--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au
moins, dites-nous pourquoi vous etes venu a Odessa!

--Je ne suis venu a Odessa, repondit Keraban, que parce qu'Odessa
etait sur ma route. Si Odessa n'avait point ete sur ma route, je ne
serais pas venu a Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?"

Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant
lentement la tete.

"Ah! au fait, vous n'avez pas ete presente, et il faut que je vous
presente!" dit le seigneur Keraban.

Et, s'adressant a Selim:

"Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que
j'emmene diner a Scutari!

--A Scutari? s'ecria le banquier.

--Il parait!... dit Van Mitten.

--Et son valet Bruno, ajouta Keraban, un brave serviteur, qui n'a pas
voulu se separer de son maitre!

--Il parait!... repondit Bruno, comme un echo fidele.

--Et maintenant, en route!"

Ahmet intervint de nouveau:

"Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie
de vous resister.... Mais si vous n'etes venu a Odessa que parce
qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre
pour aller de Constantinople a Scutari?

--La route qui fait le tour de la mer Noire!

--Le tour de la mer Noire!" s'ecria Ahmet.

Et il y eut un instant de silence.

"Ah ca! reprit Keraban, qu'y a-t-il d'etonnant, d'extraordinaire,
s'il vous plait, a ce que je me rende de Constantinople a Scutari en
faisant le tour de la mer Noire?"

Le banquier Selim et Ahmet se regarderent. Est-ce que le riche
negociant de Galata etait devenu fou?

"Ami Keraban, dit alors Selim, nous ne songeons point a vous
contrarier...."

C'etait la phrase habituelle par laquelle on commencait prudemment
toute conversation avec le tetu personnage.

"... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,
pour aller directement de Constantinople a Scutari, il n'y a qu'a
traverser le Bosphore!

--Il n'y a plus de Bosphore!

--Plus de Bosphore?... repeta Ahmet.

--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se
soumettre a payer un impot inique, un impot de dix paras par personne,
un impot dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces
eaux libres de tout droit jusqu'a ce jour!

--Quoi!... un nouvel impot! s'ecria Ahmet, qui comprit en un instant
dans quelle aventure un entetement inderacinable venait de lancer son
oncle.

--Oui, reprit le seigneur Keraban en s'animant de plus belle. Au
moment ou j'allais m'embarquer dans mon caique ... pour aller diner
a Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impot de dix paras venait
d'etre etabli!... Naturellement, j'ai refuse de payer!... On a refuse
de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller a Scutari
sans traverser le Bosphore!... On m'a repondu que cela ne serait
pas!... J'ai repondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je
me serais plutot coupe la main que de la porter a ma poche pour en
tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent
pas Keraban!"

Evidemment, ils ne connaissaient pas Keraban! Mais son ami Selim, son
neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent
bien, apres ce qui s'etait passe, qu'il serait impossible de le faire
revenir sur sa resolution. Il n'y avait donc pas a discuter,--ce qui
aurait complique les choses,--mais a accepter la situation.

C'etait tellement indique que cela se fit d'un commun accord, sans
meme entente prealable.

"Apres tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.

--Absolument raison! ajouta Selim.

--Toujours raison! repondit Keraban.

--Il faut resister aux pretentions iniques, reprit Ahmet, resister,
quand il devrait vous en couter la fortune....

--Et la vie! ajouta Keraban.

--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impot,
et de montrer que vous saurez aller de Constantinople a Scutari, sans
franchir le Bosphore....

--Et sans debourser dix paras, ajouta Keraban, dut-il m'en couter cinq
cent mille!

--Mais vous n'etes pas absolument presse de partir, je suppose?...
demanda Ahmet.

--Absolument presse, mon neveu, repondit Keraban. Il faut, tu sais
pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!

--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit
jours a Odessa?...

--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, repondit Keraban, pas meme une
heure!"

Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe a
Amasia d'intervenir.

"Et notre mariage, monsieur Keraban? dit la jeune fille, en lui
prenant la main.

--Ton mariage, Amasia? repondit Keraban, il ne sera en aucune facon
recule. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh
bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... a la
condition que je parte, sans perdre un instant!"

Ainsi tombait cet echafaudage d'esperances que tous avaient edifie sur
l'arrivee inattendue du seigneur Keraban. Le mariage ne serait pas
hate, mais il ne serait pas recule non plus! disait-il. Eh! qui
pouvait en repondre? Comment prevoir les eventualites d'un si long et
si penible voyage, fait dans ces conditions?

Ahmet ne put retenir un mouvement de depit, que son oncle ne vit pas,
heureusement,--pas plus qu'il n'apercut le nuage qui obscurcit le
front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:

"Ah! le vilain oncle!

--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une
proposition a laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,
je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!

--Diable! voila un coup droit, difficile a parer! dit a mi-voix Van
Mitten.

--On ne le parera pas!" repondit Bruno.

Ahmet, en effet, avait recu ce coup en plein coeur. De son cote,
Amasia, vivement atteinte par l'annonce du depart de son fiance,
demeurait immobile, pres de Nedjeb, qui aurait arrache les yeux au
seigneur Keraban.

Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guidare_ ne perdait pas
un mot de cette conversation. Cela prenait evidemment une tournure
favorable a ses projets.

Selim, bien qu'il eut peu d'espoir de modifier la resolution de son
ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:

"Est-il donc necessaire, Keraban, que votre neveu fasse avec vous le
tour de la mer Noire?

--Necessaire, non! repondit Keraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet
hesite a m'accompagner!

--Cependant!... reprit Selim.

--Cependant?..." repondit l'oncle, dont les dents se serrerent, ainsi
qu'il lui arrivait au debut de toute discussion.

Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot
prononce par le seigneur Keraban. Mais Ahmet avait energiquement pris
son parti. Il parlait bas a la jeune fille. Il lui faisait comprendre
que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce depart,
mieux valait ne pas resister; que, sans lui, ce voyage pourrait
eprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,
ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite
connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour
ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle a faire les pas
doubles, comme on dit, cela dut-il lui couter le triple; qu'enfin,
avant la fin du prochain mois, c'est-a-dire avant la date a laquelle
Amasia devait etre mariee pour sauvegarder un interet de fortune
considerable, il aurait ramene Keraban sur la rive gauche du Bosphore.

Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que
c'etait le meilleur parti a prendre.

"Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,
et je suis pret a partir, mais....

--Oh! pas de conditions, mon neveu!

--Soit, sans conditions!" repondit Ahmet.

Et, mentalement, il ajouta:

"Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y epoumonner, oh!
le plus tetu des oncles!

--En route donc," dit Keraban.

Et se retournant vers Selim:

"Ces roubles en echange de mes piastres?...

--Je vous les donnerai a Odessa, ou je vais vous accompagner, repondit
Selim.

--Vous etes pret, Van Mitten? demanda Keraban.

--Toujours pret.

--Eh bien, Ahmet, reprit Keraban, embrasse ta fiancee, embrasse-la
bien, et partons!"

Ahmet serrait deja la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait
retenir ses larmes.

"Ahmet, mon cher Ahmet!... repetait-elle.

--Ne pleurez pas, chere Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est
pas avance, il ne sera pas retarde non plus, je vous le promets!...
Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...

--Ah! chere maitresse, dit Nedjeb, si le seigneur Keraban pouvait
seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!
Voulez-vous que je m'occupe de cela?"

Mais Ahmet ordonna a la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il
fit bien. Certainement, Nedjeb etait femme a tout tenter pour arreter
cet oncle intraitable.

Les adieux etaient faits, les derniers baisers etaient echanges. Tous
se sentaient emus. Le Hollandais lui-meme eprouvait comme un serrement
de coeur. Seul, le seigneur Keraban ne voyait rien ou ne voulait rien
voir de l'attendrissement general.

"La chaise est-elle prete? demanda-t-il a Nizib, qui entrait a ce
moment dans la galerie.

--La chaise est prete, repondit Nizib.

--En route! dit Keraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous
habillez a l'europeenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne
savez plus meme etre gras!..."

C'etait evidemment la une impardonnable decadence aux yeux du seigneur
Keraban.

"... Ah! messieurs les renegats, qui vous soumettez aux prescriptions
de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont
vous n'aurez jamais raison!"

Personne ne le contredisait alors, le seigneur Keraban, et pourtant il
s'animait de plus belle.

"Ah! vous pretendez monopoliser le Bosphore a votre profit! Eh
bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre
Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...

--Je ne dis rien, repondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas meme
ouvert la bouche et s'en fut bien garde!

--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Keraban, en
tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est la! Elle
a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les
conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!
mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employes du
gouvernement, quand ils me verront apparaitre sur les hauteurs de
Scutari, sans avoir jete meme un demi-para dans leur sebille de
mendiants administratifs!"

Il faut bien en convenir, le seigneur Keraban, tout debordant de
menaces en cette supreme imprecation, etait magnifique.

"Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'ecria-t-il. En route! en route!
en route!"

Il etait deja sur la porte, lorsque Selim l'arreta d'un mot:

"Ami Keraban, dit-il, une simple observation.

--Pas d'observations!

--Eh bien, une simple remarque que je desirerais vous faire, reprit le
banquier.

--Eh! avons-nous le temps?...

--Ecoutez-moi, ami Keraban. Une fois arrive a Scutari, apres avoir
acheve ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?

--Moi?... Eh bien, je ... je....

--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer a Scutari, sans jamais
revenir a Constantinople, ou est le siege de votre maison de commerce?

--Non.... repondit Keraban, en hesitant un peu.

--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous
obstiniez a ne plus passer le Bosphore, notre mariage....

--Ami Selim, rien n'est plus simple! repondit Keraban, en eludant la
premiere question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous
empeche de venir avec Amasia a Scutari? Cela vous coutera dix paras
par tete, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur
n'est pas engage comme le mien dans l'affaire!

--Oui! oui! Venez a Scutari, dans un mois! s'ecria Ahmet. Vous nous
attendrez la, ma chere Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop
vous faire attendre!

--Soit! Rendez-vous a Scutari! repondit Selim. C'est la que nous
celebrerons le mariage!--Mais enfin, ami Keraban, le mariage fait, ne
reviendrez vous pas a Constantinople?

--J'y reviendrai, s'ecria Keraban, certes, j'y reviendrai!

--Et comment?

--Eh bien, ou cet impot vexatoire sera aboli, et je passerai le
Bosphore ... sans payer....

--Et s'il ne l'est pas?

--S'il ne l'est pas?... repondit le seigneur Keraban avec un geste
superbe. Par Allah! je reprendrai le meme chemin, et je referai le
tour de la mer Noire!"




XI


DANS LEQUEL IL SE MELE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE
VOYAGE.

Ils etaient tous partis! Ils avaient quitte la villa, le seigneur
Keraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami,
Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient
faire autrement! L'habitation etait maintenant deserte, a ne point
compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne
dans les communs. Le banquier Selim, lui-meme, venait de se rendre a
Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles echanges contre
leurs piastres ottomanes.

La villa ne comptait plus parmi ses hotes que les deux jeunes filles,
Amasia et Nedjeb.

Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les peripeties de cette
scene d'adieux, il les avait suivies avec un interet facile a
comprendre. Le seigneur Keraban remettrait-il a son retour le mariage
d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: premiere bonne carte dans son
jeu. Ahmet consentirait-il a accompagner son oncle?... Il y avait
consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.

Eh bien, le Maltais en avait une troisieme: Amasia et Nedjeb etaient
maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la
galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait la, a une
demi-encablure.... Son canot l'attendait au bas des degres.... Ses
matelots etaient gens a lui obeir sur un signe.... Il n'avait qu'a
vouloir!

Le capitaine fut vivement tente d'employer la violence pour s'emparer
d'Amasia. Mais, au fond, comme c'etait un homme prudent, ne
voulant rien donner au hasard, decide a ne laisser aucune trace de
l'enlevement, il se mit a reflechir.

Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia
appellerait a son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-etre
seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-etre verrait-on la
_Guidare_ appareillant en toute hate pour sortir de la baie d'Odessa!
Ce serait la un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux
valait operer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour
agir. L'important etait qu'Ahmet ne fut plus la..., et il n'y etait
plus.

Le Maltais resta donc a l'ecart, assis a l'arriere de son canot que
dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes
filles. Elles ne songeaient guere a la presence de ce dangereux
personnage.

Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb
consentaient a venir a bord de la tartane, soit pour examiner les
articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre
motif,--et Yarhud avait une idee a cet egard,--il verrait s'il serait
opportun de se decider, sans attendre la nuit.

Apres le depart d'Ahmet, Amasia, frappee de ce coup subit, etait
restee silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui
se deroulait vers le nord. La se dessinait ce littoral, dont les
voyageurs allaient obstinement suivre le contour; la, cette route ou
les retards, les dangers peut-etre, mettraient a l'epreuve le soigneur
Keraban et tous ceux qu'il entrainait malgre eux! Si son mariage
eut ete fait, elle n'aurait pas hesite a accompagner Ahmet! Comment
l'oncle s'y serait-il oppose? Il ne l'eut pas voulu. Non! Devenue sa
niece, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui,
qu'elle l'aurait arrete sur cette pente dangereuse, ou son obstination
pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle etait seule, et il lui
fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet
dans cette villa de Scutari, ou leur union devait s'accomplir!

Mais si Amasia etait triste, Nedjeb etait furieuse, elle, furieuse
contre l'entete, cause de toutes ces deceptions! Ah! s'il se fut agi
de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fut point laisse enlever
ainsi son fiance! Elle aurait tenu tete au tetu! Non! cela ne se
serait pas passe de la sorte!

Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle
la ramena vers le divan; elle la forca de s'y reposer, et, prenant un
coussin, s'assit a ses pieds.

"Chere maitresse, dit-elle, a votre place, au lieu de penser au
seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Keraban pour
le maudire a mon aise!

--A quoi bon? repondit Amasia.

--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le
voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos maledictions! Il
les merite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!

--Non, Nedjeb, repondit Amasia. Parlons plutot d'Ahmet! C'est a lui
seul que je dois penser! c'est a lui seul que je pense!

--Parlons-en donc, chere maitresse, dit Nedjeb. En verite, c'est bien
le plus charmant fiance que puisse rever une jeune fille, mais quel
oncle il a! Ce despote, cet egoiste, ce vilain homme, qui n'avait
qu'un mot a dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'a nous donner
quelques jours et qui les a refuses! Vraiment! il meriterait....

--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.

--Oui, chere maitresse! Comme il vous aime! Combien vous serez
heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil
oncle! Mais en quoi est-il bati, cet homme-la? Savez-vous qu'il a
bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses
entetements, il aurait fait revolter jusqu'aux esclaves de son harem!

--Voila que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les
pensees suivaient un tout autre cours.

--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe
qu'au seigneur Ahmet!

Eh, tenez! a sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais
insiste!... Je lui croyais plus d'energie!

--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montre plus d'energie a ceder aux
ordres de son oncle qu'a lui resister? Ne vois-tu pas, quelque douleur
que cela me cause, que mieux valait qu'il fut de ce voyage, pour le
hater par tous les moyens possibles, pour prevenir peut-etre des
dangers dans lesquels le seigneur Keraban risque de se jeter avec son
entetement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve
de courage! En partant, il m'a donne une nouvelle preuve de son amour!

--Il faut que vous ayez raison, ma chere maitresse! repondit Nedjeb,
qui, emportee par la vivacite de son sang de Zingare, ne pouvait se
rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montre energique en partant! Mais
n'eut-il pas ete plus energique encore s'il eut empeche son oncle de
partir!

--Etait-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, etait-ce
possible?

--Oui ... non!... peut-etre! repondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre
de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet
oncle Keraban! C'est bien a lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il
arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et
quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le
malheur du seigneur Ahmet, le votre ... et, par consequent, le mien.
Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire debordat jusqu'aux
dernieres limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore a en
faire le tour!

--Il le ferait! repondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais
parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!"

En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans etre vu, il
s'avancait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes
deux se retournerent. Leur surprise, melee d'un peu de crainte, fut
grande en l'apercevant pres d'elles.

Nedjeb s'etait relevee la premiere.

"Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous
donc?...

--Je ne veux rien, repondit Yarhud, en feignant quelque etonnement de
se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre
a votre disposition pour....

--Pour?... repeta Nedjeb.

--Pour vous conduire a bord de la tartane, repondit le capitaine.
N'avez-vous pas decide de venir visiter sa cargaison et de faire un
choix de ce qui pourrait vous convenir?

--C'est vrai, chere maitresse, s'ecria Nedjeb. Nous avions promis au
capitaine....

--Nous avions promis, quand Ahmet etait encore la, repondit la jeune
fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre a
bord de la _Guidare_!"

Les sourcils du capitaine se froncerent un instant; puis, du ton le
plus calme:

"La _Guidare_, dit-il, ne peut faire un long sejour dans la baie
d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou apres-demain
au plus tard. Si donc la fiancee du seigneur Ahmet veut faire
acquisition de quelques-unes de ces etoffes dont les echantillons ont
paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est
la, et, en quelques instants, nous pourrons etre a bord.

--Nous vous remercions, capitaine, repondit froidement Amasia, mais
j'aurais peu de gout a m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence
du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite a la
_Guidare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus la,
et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!

--Je le regrette, repondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur
Ahmet, je n'en doute pas, serait agreablement surpris, a son retour,
si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se
retrouvera plus, et que vous regretterez!

--Cela est possible, capitaine, repondit Nedjeb, mais, en ce moment,
vous ferez mieux, je pense, de ne point insister a ce sujet!

--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi
esperer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation
ramenaient la _Guidare_ a Odessa, vous voudriez bien ne point oublier
que vous aviez promis de lui rendre visite.

--Nous ne l'oublierons pas, capitaine," repondit Amasia, en faisant
comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.

Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers
la terrasse; puis, s'arretant, comme si quelque idee lui fut venue
soudain, il revint vers Amasia, au moment ou la jeune fille allait
quitter la galerie.

"Un mot encore, dit-il, ou plutot une proposition, qui ne peut qu'etre
agreable a la fiancee du seigneur Ahmet.

--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientee de cette
obstination du capitaine maltais a lui imposer sa presence et cette
conversation dans la villa.

--Le hasard m'a fait assister a toute cette scene, qui a precede le
depart du seigneur Ahmet.

--Le hasard? repondit Amasia, devenue mefiante, comme par un
pressentiment.

--Le hasard seul! repondit Yarhud. J'etais la, dans mon canot, qui
etait reste a votre disposition....

--Quelle proposition avez-vous a nous faire, capitaine? demanda la
jeune fille.

--Une proposition tres naturelle, repondit Yarhud. J'ai vu combien la
fille du banquier Selim avait ete affectee de ce brusque depart, et,
s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...

--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? repondit Amasia,
dont le coeur battit a cette pensee.

--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'equipage du
seigneur Keraban passera necessairement a la pointe de ce petit cap
que vous apercevez la-bas!"

Amasia s'etait avancee et regardait, la legere courbure de la cote a
l'endroit indique par le capitaine.

"La?... la?... fit-elle.

--Oui.

--Chere maitresse, s'ecria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre a
cette pointe?

--Rien n'est plus facile, repondit Yarhud. En une demi-heure, avec
le vent portant, la _Guidare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous
voulez vous embarquer, nous appareillerons immediatement.

--Oui!... oui!..." s'ecria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade
en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son
fiance.

Mais Amasia avait reflechi. Devant cette hesitation, le capitaine
n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point echappe. Il
lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prevenait guere en sa
faveur. Elle redevint defiante.

Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'etait accoudee pour mieux
apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie
avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.

"J'attends vos ordres? dit le capitaine.

--Non, capitaine, repondit Amasia. En revoyant mon fiance dans ces
conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!"

Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son
refus, se retira froidement.

Un instant apres, l'embarcation debordait, emmenant le capitaine
maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait
elongee sur son flanc de babord, tourne au large.

Les deux jeunes filles demeurerent seules dans la galerie, pendant
une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle
regardait obstinement ce point du littoral, indique par Yarhud, que
devait franchir la chaise du seigneur Keraban.

Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la cote, qui se developpait
a pres d'une lieue dans l'est.

Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'ecrier:

"Ah! chere maitresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture
qui suit la route, la-bas, au sommet de la falaise?

--Oui! oui! repondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!

--Il ne peut vous voir!...

--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!

--N'en doutez pas, chere maitresse! repondit Nedjeb. Ses yeux auront
bien su decouvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie,
et peut-etre nous.

--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!" dit une derniere fois la jeune
fille, comme si cet adieu eut pu parvenir jusqu'a son fiance.

Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant
de la route, sur l'extreme pente de la falaise, quitterent la galerie
et regagnerent l'interieur de l'habitation.

Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre
aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient,
lorsque la nuit commencerait a tomber. Alors, il agirait par la force,
puisque la ruse n'avait pu lui reussir.

Sans doute, depuis le depart d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance
que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlevement de la
jeune fille ne demandait plus a etre accompli aussi hativement. Mais
il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la
rentree a Trebizonde etait peut-etre prochaine. Or, etant donnees les
incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un batiment a voile
peut eprouver des retards de quinze a vingt jours. Il importait donc
de partir le plus tot possible, si Yarhud voulait arriver a l'epoque
fixee dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute,
Yarhud etait un coquin, mais c'etait un coquin qui tenait a faire
honneur a ses engagements. De la, son projet d'operer sans perdre un
seul instant.

Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le
soir, avant meme que son pere fut revenu de la maison de banque,
Amasia rentra dans la galerie. Elle etait seule, cette fois. Sans
attendre que la nuit fut complete, la jeune fille voulait revoir
encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon
dans le nord. C'etait par la que s'en allait tout son coeur. Elle
reprit donc cette place, a laquelle elle reviendrait souvent, sans
doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant
dans les yeux un de ces regards qui vont au dela du possible, et
qu'aucune distance ne peut arreter.

Mais aussi, perdue dans ses reflexions, Amasia n'apercut pas une
embarcation qui se detachait de la _Guidare_, deja a peine visible
dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en
les contournant les degres de la terrasse, et s'arreter aux premieres
marches que baignaient les eaux de la baie.

Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'etait glisse en rampant
sur les gradins.

La jeune fille, absorbee dans sa reveuse pensee, ne l'avait pas
apercu.

Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et
d'a-propos qu'elle fut dans l'impossibilite de lui resister.

"A moi! a moi!" put cependant crier la malheureuse enfant.

Ses cris furent aussitot etouffes; mais ils avaient ete entendus de
Nedjeb, qui venait chercher sa maitresse.

A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie,
que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitot ses
mouvements et ses cris.

"A bord!" dit Yarhud.

Les deux jeunes filles, irresistiblement emportees, furent deposees
dans l'embarcation, qui deborda pour rallier la tartane.

La _Guidare_, son ancre a pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'a
deraper pour appareiller.

C'est ce qui fut fait, des qu'Amasia et Nedjeb eurent ete enfermees
a bord, dans une cabine de l'arriere, ne pouvant plus rien voir, ne
pouvant plus se faire entendre.

Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses
grandes antennes, de maniere a sortir de la petite anse qui bordait
les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut ete fait ce coup de
force, il avait eveille l'attention de quelques serviteurs, occupes
dans les jardins.

L'un d'eux avait entendu le cri pousse par Amasia: il donna aussitot
l'alarme.

A ce moment, le banquier Selim rentrait a son habitation. Il fut mis
au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il
ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait
disparu.

Mais, en voyant la tartane evoluer pour doubler l'extremite sud de la
petite anse, Selim comprit tout. Il courut, a travers les jardins,
vers une pointe que devait raser d'assez pres la _Guidare_, afin
d'eviter les dernieres roches du littoral.

"Miserables! criait-il. On enleve ma fille! ma fille! Amasia!
Arretez-les!... arretez!..."

Un coup de feu, parti du pont de la _Guidare_, fut l'unique reponse a
son appel.

Selim tomba frappe d'une balle a l'epaule. Un instant apres, la
tartane, toutes voiles dessus, enlevee par la fraiche brise du soir,
avait disparu au large de l'habitation.




XII


DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI
INTERESSERA PEUT-ETRE LE LECTEUR.

La chaise de poste, attelee de chevaux frais, avait quitte Odessa vers
une heure de l'apres-midi. Le seigneur Keraban occupait le coin de
gauche du coupe, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du
milieu. Bruno et Nizib etaient remontes dans le cabriolet, ou le temps
se passait pour eux moins a causer qu'a dormir.

Un soleil assez vif egayait la campagne, et les eaux de la mer se
detachaient en bleu sombre sur les falaises grisatres du littoral.

Dans le coupe, on commenca par etre tout aussi silencieux que dans
le cabriolet, a cela pres que, si l'on sommeillait en haut, on
reflechissait en bas.

Le seigneur Keraban s'enfoncait avec delices dans ses reves
d'entetement, et ne songeait qu'au "bon tour" qu'il pretendait jouer
aux autorites ottomanes.

Van Mitten pensait a ce voyage imprevu, et ne cessait de se demander
pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il etait lance sur les
routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement
rester dans le faubourg de Pera, a Constantinople.

Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce depart. Mais il
etait bien decide a ne point epargner la bourse de son oncle, dans
tous les cas ou un retard devrait etre evite ou un obstacle franchi
a prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus
vite.

Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tete, quand, au tournant du
petit cap, il apercut au fond de la baie la villa du banquier Selim.
Ses yeux se fixerent sur ce point,--sans doute au moment ou les yeux
d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards
se croiserent sans avoir pu s'atteindre.

Puis, s'adressant a son oncle, Ahmet, resolu a toucher une question
des plus delicates, lui demanda s'il avait arrete minutieusement tous
les details de l'itineraire.

"Oui, mon neveu, repondit Keraban. Nous suivrons, sans jamais
l'abandonner, la route qui contourne le littoral.

--Et nous nous dirigeons, en ce moment?...

--Sur Koblewo, a une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y
arriver ce soir.

--Et une fois a Koblewo? demanda Ahmet....

--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver a Nikolaief
demain, vers midi, apres avoir franchi les dix-huit lieues qui
separent cette ville de la bourgade.

--Tres bien, oncle Keraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais,
arrive a Nikolaief, ne songerez-vous pas a atteindre, en quelques
jours seulement, les districts du Caucase?

--Et comment?

--En usant des chemins de fer de la Russie meridionale, qui, par
Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers
de notre voyage.

--Les chemins de fer?" s'ecria Keraban.

En ce moment, Van Mitten poussa legerement le coude de son jeune
compagnon:

"Inutile! lui dit-il a mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des
chemins de fer!"

Ahmet n'etait pas sans savoir quelles etaient les idees de son oncle
sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidele du vieux
parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le
seigneur Keraban pourrait bien, pour une fois, se departir de ses
deplorables preventions.

Ceder, meme un instant, sur un point quelconque!... Keraban n'eut plus
ete Keraban.

"Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il.

--Sans doute, mon oncle.

--Tu veux que moi, Keraban, je consente a faire ce que je n'ai jamais
fait encore?

--Il me semble que....

--Tu veux que moi, Keraban, je me fasse stupidement trainer par une
machine a vapeur?

--Quand vous aurez essaye....

--Ahmet, il est evident que tu ne reflechis pas a ce que tu as
l'audace de me proposer!

--Mais, mon oncle!...

--Je dis que tu ne reflechis pas, puisque tu te permets de formuler
cette proposition!

--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons....

--Wagons?... dit Keraban, en repetant ce mot d'importation etrangere
avec un intonation difficile a rendre.

--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails....

--Rails?... fit Keraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle
langue parlons-nous, s'il te plait?

--Mais la langue des voyageurs modernes!

--Dis donc, mon neveu, repondit l'entete personnage, en s'animant,
est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais a
monter en wagon et a se faire tirer par une mecanique? Est-ce que j'ai
besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?

--Lorsqu'on est presse, mon oncle....

--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus
de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais
a cheval; plus de cheval, que j'irais a ane; plus d'ane, que j'irais
a pied; plus de pieds, que j'irais a genoux; plus de genoux, que
j'irais....

--Ami Keraban, arretez-vous, de grace! s'ecria Van Mitten.

--...Que j'irais sur le ventre! repliqua le seigneur Keraban. Oui!...
sur le ventre!"

Et saisissant le bras d'Ahmet:

"Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin
de fer pour aller a la Mecque?"

A ce dernier argument, il n'y avait evidemment rien a repondre. Aussi,
Ahmet, qui aurait pu repliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer
de son temps, Mahomet les eut pris, sans doute, se tut-il, pendant
que le seigneur Keraban continuait a grommeler dans son coin, en
denaturant a plaisir tous les mots de l'argot railwayen.

Cependant, si la chaise ne pouvait pretendre a lutter de rapidite avec
un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez
bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas a se plaindre.
Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'etait charge
du reglement de toutes les depenses,--son oncle y avait volontiers
consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires
des postillons avec une generosite imperiale. Les billets s'envolaient
de sa poche. On eut dit d'un cavalier semant des roubles sur les
chemins d'un "rallie-paper"!

Tant et si bien que, le jour meme, la chaise, en longeant le littoral,
passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir,
arriva a la bourgade de Koblewo.

De la, pendant la nuit, remontant dans l'interieur de la province, de
maniere a franchir le Bug, a la hauteur de Nikolaief, a travers le
gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette
ville, vers le midi du 28 aout.

Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hotel passable,
qui fournit un dejeuner de meme qualite, dont Bruno prit sa bonne
part. Ahmet profita de ce repit pour ecrire au banquier Selim que le
voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de
bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Keraban, lui, ne crut pas
pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert
entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de
son narghile.

Quant a Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait
autant que ce singulier voyage servit a leur instruction, il alla
visiter cette ville de Nikolaief, dont la prosperite s'accroit
visiblement aux depens de sa rivale Kherson et menace meme de
substituer son nom au sien dans l'appellation geographique du
gouvernement.

Ahmet fut le premier a donner le signal du depart. Le Hollandais n'eut
garde de le faire attendre.

Le seigneur Keraban lanca la derniere bouffee de son narghile, au
moment ou le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route
qui descend vers Kherson.

Il y avait dix-sept lieues a faire a travers un pays peu fertile.
Ca et la, des muriers, des peupliers, des saules. Aux approches du
Dnieper, dont le cours de pres de quatre cents lieues se termine a
Kherson, s'etendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient
tachetees de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient a tire d'ailes au
bruit de la chaise: c'etaient des geais azures, et leurs piaulements
causaient plus de deplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes
couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.

Le 29 aout, des l'aube, le seigneur Keraban et ses compagnons,
apres une nuit sans incidents, arrivaient a Kherson, chef-lieu du
gouvernement, dont la fondation est due a Potemkin. Les voyageurs ne
purent que se feliciter de cette creation de l'imperieux favori de
Catherine II. La, en effet, se trouvaient un bon hotel, dans lequel
ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment
approvisionnes pour refaire les reserves comestibles de la
chaise,--tache dont Bruno, infiniment plus debrouillard que Nizib,
s'acquitta a merveille.

Quelques heures plus tard, ils relayaient a l'importante bourgade
d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Perekop,
qui rattache la Crimee au littoral de la Russie meridionale.

Ahmet n'avait point neglige d'adresser a Odessa une lettre datee de
la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise,
lorsque l'attelage fut lance a fond de train sur la route de Perekop,
le seigneur Keraban demanda a son neveu s'il avait eu l'attention
d'envoyer ses meilleurs "allahs", en meme temps que les siens, a son
ami Selim.

"Oui, sans doute, je ne l'ai point oublie, mon oncle, repondit Ahmet,
et j'ai meme ajoute que nous faisions toute diligence pour atteindre
Scutari le plus tot possible.

--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas negliger de donner
de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste a
notre disposition.

--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance ou nous nous
arreterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans
reponse!

--En effet, ajouta Van Mitten.

--Mais, a ce propos, dit Keraban, en s'adressant a son ami de
Rotterdam, il me semble que vous n'etes pas tres empresse de
correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente
femme de votre negligence a son egard?

--Madame Van Mitten?... repondit le Hollandais.

--Oui!

--Madame Van Mitten est, a coup sur, une fort honnete dame! Comme
femme, je n'ai jamais eu un seul reproche a lui adresser, mais, comme
compagne de ma vie.... Au fait, ami Keraban, pourquoi parlons-nous de
madame Van Mitten?

--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'etait une tres aimable
personne!

--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui eut appris une chose toute
nouvelle pour lui.

--Ne t'en ai-je pas parle dans les meilleurs termes, neveu Ahmet,
lorsque je suis revenu de Rotterdam?

--En effet, mon oncle.

--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas ete particulierement charme de
l'accueil qu'elle me fit?

--Ah?... repeta Van Mitten.

--Cependant, reprit Keraban, elle avait bien parfois, j'en conviens,
quelques idees singulieres, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela
est inherent au caractere des femmes, et, si l'on ne peut leur passer
cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est precisement ce que j'ai
fait.

--Et vous avez fait sagement, repondit Van Mitten.

--Elle aime toujours passionnement les tulipes, en vraie Hollandaise
qu'elle est? demanda Keraban.

--Passionnement.

--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid
pour votre femme!

--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'eprouve
a son egard!

--Vous dites?... s'ecria Keraban.

--Je dis, repondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-etre
jamais parle de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et
puisque l'occasion s'en presente, je vais vous faire un aveu.

--Un aveu?

--Oui, ami Keraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes presentement
separes!

--Separes, s'ecria Keraban ... d'un commun accord?...

--D'un commun accord!

--Et pour toujours?...

--Pour toujours!

--Contez-moi donc cela, a moins que l'emotion....

--L'emotion? repondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je
ressente de l'emotion?

--Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Keraban. En ma qualite de
Turc, j'aime les histoires, et en ma qualite de celibataire, j'adore
surtout les histoires de menage!

--Eh bien, ami Keraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eut conte
les aventures d'un autre, depuis quelques annees, la vie etait devenue
intolerable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes
sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher,
sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne
mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur
le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps
qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on
placerait la, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutot
que dans l'autre, sur la fenetre qu'il convenait d'ouvrir, sur la
porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait
dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin....

--Enfin, ca allait bien! dit Keraban.

--Comme vous voyez, mais ca allait surtout en empirant, parce qu'au
fond, je suis d'un caractere doux, d'un temperament docile, et que je
cedais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien!

--C'etait peut-etre le plus sage! dit Ahmet.

--C'etait, au contraire, le moins sage! repondit Keraban, pret a
soutenir une discussion sur ce sujet.

--Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans
notre derniere dispute, j'ai voulu resister.... J'ai resiste, oui,
comme un veritable Keraban!

--Par Allah! cela n'est pas possible! s'ecria l'oncle d'Ahmet, qui se
connaissait bien.

--Plus qu'un Keraban, ajouta Van Mitten!

--Mahomet me protege! repondit Keraban. Mais pretendre que vous etes
plus entete que moi!...

--C'est evidemment improbable! repondit Ahmet, avec un accent de
conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle.

--Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et....

--Nous ne verrons rien! s'ecria Keraban.

--Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'etait a propos de tulipes,
cette discussion qui s'eleva entre madame Van Mitten et moi, de ces
belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur
leur tige, et dont il y a plus de cent varietes. Je n'en avais pas qui
me coutassent moins de mille florins l'oignon!

--Huit mille piastres, dit Keraban, habitue a tout chiffrer en monnaie
turque.

--Oui, huit mille piastres environ! repondit le Hollandais. Or, ne
voila-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire
arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_!
Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entete!... Je
veux la saisir.... Elle m'echappe!... Elle se precipite sur la
_Valentia_... Elle l'arrache...

--Cout: huit mille piastres! dit Keraban.

--Alors, reprit Van Mitten, je me jette a mon tour sur son _Oeil de
Soleil_, que j'ecrase!

--Cout: seize mille piastres! dit Keraban.

--Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten.

--Cout: vingt-quatre mille piastres! repondit Keraban, comme s'il eut
passe les ecritures de son livre de caisse.

--Je lui reponds par un second _Oeil de Soleil_!...

--Cout: trente-deux mille piastres.

--Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten
ne se possedait plus. Je recois deux magnifiques "caieux" du plus
grand prix par la tete....

--Cout: quarante-huit mille piastres!

--Elle en recoit trois autres en pleine poitrine!...

--Cout: soixante-douze mille piastres!

--C'etait une veritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a
peut-etre jamais vu! Cela a dure une demi-heure! Tout le jardin y a
passe, puis la serre apres le jardin!... Il ne restait plus rien de ma
collection!

--Et, finalement, ca vous a coute?... demanda Keraban.

--Plus cher que si nous ne nous etions jetes que des injures a la
tete, comme les economes heros d'Homere, soit environ vingt-cinq mille
florins.

--Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit
Keraban.

--Mais je m'etais montre!

--Ca valait bien cela!

--Et la-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, apres avoir donne
des ordres pour realiser ma part de fortune et la verser a la banque
de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidele Bruno,
bien decide a ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten
l'aura quittee ... pour un monde meilleur....

--Ou il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet.

--Eh bien, ami Keraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup
d'entetements qui vous aient coute deux cent mille piastres?

--Moi? repondit Keraban, legerement pique par cette observation de son
ami.

--Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part,
j'en connais au moins un!

--Et lequel, s'il vous plait? demanda le Hollandais.

--Mais cet entetement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, a
faire le tour de la mer Noire! Ca lui coutera plus cher que votre
averse de tulipes!

--Ca coutera ce que ca coutera! riposta le seigneur Keraban, d'un ton
sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas paye sa liberte d'un
trop haut prix! Voila ce que c'est de n'avoir affaire qu'a une
seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il
permettait a ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient!

--Certes! repondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins
difficiles a gouverner qu'une seule!

--Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Keraban en maniere de
moralite, c'est pas de femme du tout!"

Sur cette observation, la conversation fut close.

La chaise arrivait alors a une maison de poste. On relaya, on courut
toute la nuit. Le lendemain, a midi, les voyageurs, assez fatigues,
mais sur les instances d'Ahmet, decides a ne pas perdre une heure,
apres avoir passe par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient a la
bourgade de Perekop, au fond du golfe de ce nom, a l'amorce meme de
l'isthme qui rattache la Crimee a la Russie meridonale.




XIII


DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL
ATTELAGE ON EN SORT.

La Crimee! cette Chersonese taurique des anciens, un quadrilatere,
ou plutot un losange irregulier, qui semble avoir ete enleve au plus
enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'ile dont M. Ferdinand
de Lesseps ferait une ile en deux coups de canif, un coin de terre
qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire
d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement
les Heracleens, six cents ans avant l'ere chretienne, puis,
Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les
Tartares, les Genois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche
dependance de son empire, et que Catherine II rattacha definitivement
a la Russie en 1791!

Comment cette contree, benie des dieux et disputee des mortels,
eut-elle pu echapper a l'enlacement des legendes mythologiques?
N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marecages du Sivach des traces
des gigantesques travaux de ce problematique peuple des Atlantes? Les
poetes de l'antiquite n'ont-ils pas place une entree des Enfers pres
du cap Kerberian, dont les trois moles formaient le Cerbere aux trois
tetes? Iphigenie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue
pretresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler
a la chaste deesse son frere Oreste, jete par les vents aux rivages du
cap Parthenium?

Et maintenant, la Crimee, dans sa partie meridionale, qui vaut plus
a elle seule que toutes les arides iles de l'archipel, avec ce
Tchadir-Dagh, qui montre a quinze cents metres d'altitude sa table ou
l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses
amphitheatres de forets, dont le manteau de verdure s'etend jusqu'a
la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cypres, d'oliviers,
d'arbres de Judee, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantees par
Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de
provinces, qui s'etendent de la mer Noire a la mer Arctique? N'est-ce
pas sous ce climat vivifiant et tempere, que les Russes du nord, aussi
bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge
contre les apretes de l'hiver hyperboreen, les autres un abri contre
les dessechantes brises de l'ete? N'est-ce pas la, autour de ce cap
Aia, ce front de belier, qui fait tete aux flots du Pont-Euxin, a
l'extreme pointe sud de la Tauride, que se sont fondees ces colonies
de chateaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au
prince Woronsow, manoir feodal a l'exterieur, reve d'une imagination
orientale a l'interieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck,
au prince Andre Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, proprietes
imperiales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses
torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de
l'imperatrice de toutes les Russies?

Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus
sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait a
satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme,
dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. La, sont reunis
des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales
avec mosquees et minarets, muezzins et derviches, des monasteres
du rite russe, des serais de khans, des thebaides ou sont venues
s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les
quels rayonnent les pelerinages, une montagne juive qui appartient a
la tribu des Karaites, et une vallee de Josaphat, creusee comme
une succursale de la celebre vallee du Cedron, ou des milliards de
justiciables doivent se reunir au son des trompettes du jugement
dernier.

Que de merveilles aurait eu a visiter Van Mitten! Que d'impressions a
noter en ce pays ou l'entrainait son etrange destinee! Mais son
ami Keraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs,
connaissait toutes ces splendeurs de la Crimee, ne lui eut pas accorde
une heure pour en prendre un apercu sommaire.

"Peut-etre, apres tout, peut-etre, se disait Van Mitten, me sera-t-il
possible, en passant, de saisir une legere impression de cette antique
Chersonese, si justement vantee?"

Il ne devait point en etre ainsi. La chaise allait se lancer par le
plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans
atteindre ni le centre ni la cote meridionale de l'ancienne Tauride.

En effet, l'itineraire tel qu'il suit avait ete arrete en un conseil,
ou le Hollandais n'avait pas eu meme voix consultative. Si, en
traversant la Crimee, on economisait le tour de la mer d'Azof,--qui
eut allonge de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage
circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant
droit de Perekop sur la presqu'ile de Kertsch. Puis, de l'autre cote
du detroit d'Ienikale, la presqu'ile de Taman offrirait un passage
regulier jusqu'au littoral caucasien.

La chaise roula donc sur l'etroit isthme, auquel la Crimee pend comme
une magnifique orange a la branche d'un oranger. D'un cote, c'etait la
baie de Perekop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le
nom de mer Putride, vaste etang de deux milliards de metres carres,
alimente par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof,
auxquelles la coupure de Ghenitche sert de canal.

En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a guere
qu'un metre de profondeur en moyenne, et dont le degre de salure est
presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme
c'est dans ces conditions que le sel cristallise commence a se deposer
naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus
productives salines du globe.

Mais il faut le dire, a longer ce Sivach, il n'y a rien de bien
agreable pour l'odorat. L'atmosphere s'y melange d'une certaine
quantite d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui penetrent dans ce
lac, y trouvent presque aussitot la mort. Ce serait donc la comme un
equivalent du lac Asphaltite de la Palestine.

C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend
d'Alexandroff a Sebastopol. Aussi, le seigneur Keraban put-il entendre
avec horreur les sifflets assourdissants que lancaient, dans la nuit,
les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels
viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride.

Le lendemain, 31 aout, pendant la journee, le chemin se deroula au
milieu d'une campagne verdoyante. C'etaient des bouquets d'oliviers,
dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient
fretiller comme une pluie de vif-argent, des cypres d'un vert qui
touchait au noir, des chenes magnifiques, des arbousiers de haute
taille. Partout, sur les coteaux, s'etageaient des lignes de ceps, qui
produisent, sans trop d'inferiorite, quelques crus des vignobles de
France.

Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grace a ces poignees de roubles
qu'il prodiguait, les chevaux etaient toujours prets a s'atteler a la
chaise, et les postillons, stimules, coupaient par le plus court. Le
soir, on avait depasse la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus
loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.

En cet endroit, la curieuse lagune n'est separee de la mer d'Azof que
par une langue de sable peu elevee, faite d'un bourrelet de coquilles,
dont la largeur moyenne peut etre evaluee a un quart de lieue.

Cette langue s'appelle fleche d'Arabat. Elle s'etend depuis le
village de ce nom, au sud, jusqu'a Ghenitche, au nord,--en terre
ferme,--coupee seulement en cet endroit par une saignee de trois cents
pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a
ete dit plus haut.

Avec le lever du jour, le seigneur Keraban et ses compagnons furent
entoures de vapeurs humides, epaisses, malsaines, qui se dissiperent
peu a peu sous l'action des rayons solaires.

La campagne etait moins boisee, plus deserte aussi. On y voyait paitre
en liberte des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette
contree comme une annexe du desert arabique. Les charrettes qui
passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer,
assourdissaient l'air en grincant sur leurs essieux frottes de bitume.
Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des
villages, dans les fermes isolees, se retrouve encore la generosite de
l'hospitalite tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir a la table du
maitre, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger a sa
faim, boire a sa soif, et s'en aller avec un simple "merci" pour toute
retribution.

Il va sans dire que les voyageurs n'abuserent jamais de la simplicite
de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas a disparaitre. Ils
laisserent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques
suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, epuise par une
longue course, s'arretait a la bourgade d'Arabat, a l'extremite sud de
la fleche.

La, sur le sable, s'eleve une forteresse, au pied de laquelle les
maisons sont baties pele-mele. Partout des massifs de fenouil,
qui sont de veritables receptacles a couleuvres, et des champs de
pasteques, dont la recolte est extremement abondante.

Il etait neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une
auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'etait
encore la meilleure de l'endroit. En ces regions perdues de la
Chersonese, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.

"Neveu Ahmet, dit le seigneur Keraban, voila plusieurs nuits et
plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux
relais de poste. Or, je ne serais pas fache de m'etendre quelques
heures dans un lit, fut-ce meme dans un lit d'auberge.

--Et moi, j'en serais enchante, ajouta Van Mitten, en se redressant
sur les reins.

--Quoi! perdre douze heures! s'ecria Ahmet. Douze heures sur un voyage
de six semaines!

--Veux-tu que nous entamions une discussion a ce sujet? demanda
Keraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien.

--Non, mon oncle, non! repondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin
de repos....

--Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et meme
Nizib, qui ne demandera pas mieux!

--Seigneur Keraban, repondit Bruno, directement interpelle, je regarde
cette idee comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout
si un bon souper nous prepare a bien dormir!"

L'observation de Bruno venait tres a propos. Les provisions de la
chaise etaient presque epuisees. Ce qui en restait, dans les coffres,
il importait de n'y point toucher, avant d'etre arrive a Kertsch,
ville importante de la presqu'ile de ce nom, ou elles pourraient etre
abondamment renouvelees.

Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat etaient a peu pres
convenables, meme pour des voyageurs de cette importance, l'office
laissait a desirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui,
n'importe a quelle epoque de l'annee, s'aventurent vers les extremes
confins de la Tauride. Quelques marchands ou negociants sauniers,
dont les chevaux ou les charrettes frequentent la route de Kertsch a
Perekop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat,
gens peu difficiles, sachant coucher a la dure et manger ce qui se
rencontre.

Le seigneur Keraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un
assez maigre menu, c'est a dire un plat de pilaw, qui est toujours le
mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de
carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile etait si vieux,
et, par suite, si dur, qu'il faillit resister a Keraban lui-meme;
mais les solides molaires de l'entete personnage eurent raison de sa
coriacite, et, en cette circonstance, il ne ceda pas plus que
d'habitude.

A ce plat reglementaire succeda une veritable terrine de yaourtz ou
lait caille, qui arriva fort a propos pour faciliter la deglutition du
pilaw; puis, apparurent des galettes assez appetissantes, connues sous
le nom de katlamas dans le pays.

Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partages,
comme on voudra, que leurs maitres. Certes, leurs machoires auraient
eu raison du plus recalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas
l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplace sur leur table par
une sorte de substance noiratre, fumee comme une plaque de cheminee,
apres un long sejour au fond de l'atre.

"Qu'est-ce que cela? demanda Bruno.

--Je ne saurais le dire, repliqua Nizib.

--Comment, vous qui etes du pays?...

--Je ne suis pas du pays.

--A peu pres, puisque vous etes turc! repondit Bruno. Eh bien, mon
camarade, goutez un peu a cette semelle dessechee, et vous me direz ce
qu'il faut en penser!"

Et Nizib, toujours docile, mordit a belles dents dans le morceau de
ladite semelle.

"Eh bien?... demanda Bruno.

--Eh bien, ca n'est pas bon, certes! mais ca se laisse manger tout de
meme!

--Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose a se
mettre sous la dent!"

Et Bruno y gouta a son tour, en homme decide, pour ne pas maigrir, a
risquer le tout pour le tout.

En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une
sorte de biere alcoolisee,--ce que firent les deux convives.

Mais, soudain, Nizib de s'ecrier:

"Eh! Allah me vienne en aide!

--Qu'est-ce qui vous prend, Nizib?

--Si ce que j'ai mange la etait du porc?...

--Du porc! repliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman
comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh
bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez
plus qu'une chose a faire!

--Et laquelle?

--C'est de le digerer tout tranquillement, maintenant qu'il est
mange!"

Cela ne laissait pas d'inquieter Nizib, tres observateur des lois du
Prophete, et, comme il se sentait la conscience profondement troublee,
Bruno dut aller aux informations pres du maitre de l'auberge.

Nizib fut alors rassure et put laisser sa digestion s'accomplir sans
aucun remords. Ce n'etait meme pas de la viande, c'etait du poisson,
du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme
une morue, que l'on seche au soleil, que l'on fume, en le suspendant
au-dessus de l'atre, que l'on mange cru ou a peu pres, et dont il se
fait une exportation considerable pour tout le littoral du port de
Rostow, situe au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof.

Maitres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de
l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins
de la voiture; mais, enfin, ils n'etaient point soumis aux cahoteuses
secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils
trouverent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les
remettre de leurs precedentes fatigues.

Le lendemain, 2 septembre, des le soleil levant, Ahmet etait sur pied,
et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des
chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmene par une etape,
longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au
moins vingt-quatre heures de repos.

Ahmet comptait amener la chaise toute attelee a l'auberge, de maniere
que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu'a y monter pour suivre
le chemin de la presqu'ile de Kertsch.

La maison de poste etait bien la, a l'extremite du village, avec son
toit agremente de ces crosses de bois qui ressemblent a des manches
de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence.
L'ecurie etait vide et, meme a prix d'or, le maitre n'aurait pu en
fournir.

Ahmet, tres desappointe de ce contre-temps, revint donc a l'auberge.
Le seigneur Keraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prets a partir,
attendaient que la chaise arrivat. Deja meme, l'un d'eux,--il est
inutile de le nommer,--commencait a donner de visibles signes
d'impatience.

"Eh bien, Ahmet, s'ecria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous
allions chercher la chaise au relais?

--Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! repondit Ahmet. Il n'y
a plus un seul cheval!

--Pas de chevaux?... dit Keraban.

--Et nous ne pourrons en avoir que demain!

--Que demain?...

--Oui! C'est vingt-quatre heures a perdre!

--Vingt-quatre heures a perdre! s'ecria Keraban, mais j'entends ne pas
en perdre dix, pas meme cinq, pas meme une!

--Cependant, fit observer le Hollandais a son ami, qui se montait
deja, s'il n'y a pas de chevaux?...

--Il y en aura!" repondit le seigneur Keraban. Et sur un signe, tous
le suivirent.

Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arretaient
devant la porte.

Le maitre de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante
attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger a
donner ce qu'il n'a pas.

"Vous n'avez plus de chevaux? demanda Keraban, d'un ton peu
accommodant deja.

--Je n'ai que ceux qui vous ont amenes hier soir, repondit le maitre
de poste, et ils ne peuvent marcher.

--Eh pourquoi, s'il vous plait, n'avez-vous pas de chevaux frais dans
vos ecuries?

--Parce qu'ils ont ete pris par un seigneur turc, qui se rend a
Kertsch, d'ou il doit gagner Poti, apres avoir traverse le Caucase.

--Un seigneur turc, s'ecria Keraban! Un de ces Ottomans a la mode
europeenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous
embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les
rencontre sur les routes de la Crimee!

--Et quel est-il?

--Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voila tout, repondit
tranquillement le maitre de poste.

--Eh bien, pourquoi vous etes-vous permis de donner ce qui vous
restait de chevaux a ce seigneur Saffar? demanda Keraban, avec
l'accent du plus parfait mepris.

--Parce que ce voyageur est arrive au relais, hier matin, douze heures
avant vous, et que les chevaux etant disponibles, je n'avais aucune
raison pour les lui refuser.

--Il y en avait, au contraire!...

--Il y en avait?... repeta le maitre de poste.

--Sans doute, puisque je devais arriver!"

Que peut-on repondre a des arguments de cette valeur? Van Mitten
voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au
maitre de poste, apres avoir regarde le seigneur Keraban d'un air
goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci
l'arreta, en disant:

"Peu importe, apres tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut
que nous partions a l'instant!

--A l'instant?... repondit le maitre de poste. Je vous repete que je
n'ai pas de chevaux.

--Trouvez-en!

--Il n'y en a pas a Arabat.

--Trouvez-en deux, trouvez-en un, repondit Keraban, qui commencait a
ne plus se posseder, trouvez-en la moitie d'un ... mais trouvez-en!

--Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir repeter doucement le
conciliant Van Mitten.

--Il faut qu'il y en ait!

--Peut-etre pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou
mulets? demanda Ahmet au maitre de poste.

--Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Keraban. Nous
nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la
province! repondit le maitre de poste.

--Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno a l'oreille de son
maitre, en designant Keraban, et un fameux!

--Des anes alors?... dit Ahmet.

--Pas plus d'anes que de mulets!

--Pas plus d'anes!... s'ecria le seigneur Keraban. Ah ca! vous
moquez-vous de moi, monsieur le maitre de poste! Comment, pas d'anes
dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de
quoi relayer une voiture?"

Et l'obstine personnage, en parlant ainsi, jetait des regards
courrouces, a droite et a gauche, sur une douzaine d'indigenes, qui
s'etaient assembles a la porte du relais.

"Il serait capable de les faire atteler a sa chaise! dit Bruno.

Oui!... eux ou nous!" repondit Nizib, en homme qui connaissait bien
son maitre.

Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni anes, il
devenait evident qu'on ne pourrait partir. Donc, necessite de
se resigner a un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela
contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire
entendre raison en presence de cette impossibilite absolue, lorsque le
seigneur Keraban de s'ecrier:

"Cent roubles a qui me procurera un attelage!"

Un certain fremissement courut parmi les indigenes d'Arabat. L'un
d'eux s'avanca resolument.

"Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires a vendre!

--Je les achete!" repondit Keraban.

Atteler des dromadaires a une chaise de poste, cela ne s'etait jamais
vu. Cela se vit cette fois.

En moins d'une heure le marche fut conclu, et pour un bon prix. Peu
importait! Le seigneur Keraban en eut paye le double. Les deux betes
furent donc harnachees tant bien que mal, attelees aux brancards, et,
sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-proprietaire,
transforme en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces
ruminants; puis, la chaise, au grand ebahissement de la population
d'Arabat, mais a l'extreme satisfaction des voyageurs, descendit la
route de Kertsch au trot allonge de son etrange attelage.

Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, a douze lieues
d'Arabat.

Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du
seigneur Saffar. Il fallut se resoudre a coucher a Argin, afin de
donner quelque repos aux dromadaires.

Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les memes
conditions, franchissant dans la journee la distance qui separe Argin
du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit,
le quittait des l'aube, et, dans la soiree, apres une etape de douze
lieues, arrivait a Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes
secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes betes, mal
dressees a ce genre de service.

En somme, le seigneur Keraban et ses compagnons, partis depuis le
17 aout, apres dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois
septiemes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents.
Ils etaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient
pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils
devaient avoir acheve le tour de la mer Noire dans les delais voulus.

"Et pourtant, repetait souvent Bruno a son maitre, j'ai la
pressentiment que cela finira mal!

--Pour mon ami Keraban?

--Pour votre ami Keraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent!




XIV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GEOGRAPHIE QUE
NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET.

La ville de Kertsch est situee sur la presqu'ile qui porte son nom, a
l'extremite orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur
la cote nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'elevait
autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont
Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains,
qui faillit les chasser de l'Asie, ce general audacieux, ce polyglotte
emerite, ce toxicologue legendaire, a justement sa place au front
d'une cite qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est la que ce
roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'epee d'un soldat
gaulois, apres avoir vainement tente d'empoisonner ce corps de fer,
qu'il avait habitue aux poisons.

Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une
demi-heure de halte, crut devoir faire a ses compagnons. Ce qui lui
attira cette reponse de son ami Keraban:

"Mithridate n'etait qu'un maladroit!

--Et pourquoi? demanda Van Mitten.

--S'il voulait s'empoisonner serieusement, il n'avait qu'a aller diner
a notre auberge d'Arabat!"

La-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'eloge de
l'epoux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa
capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissees.

La chaise traversa la ville, avec son singulier equipage, pour la plus
grande surprise d'une population hybride, composee de juifs en tres
grand nombre, de Tatars, de Grecs et meme de Russes,--en tout une
douzaine de mille habitants.

Le premier soin d'Ahmet, en arrivant a l'_Hotel Constantin_, fut de
s'enquerir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain
matin. A son extreme satisfaction, ils ne manquaient point, cette
fois, aux ecuries de la maison de poste.

"Il est heureux, fit observer Keraban, que le seigneur Saffar n'ait
pas tout pris a ce relais!"

Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive
rancune a l'egard de cet importun, qui se permettait de le devancer
sur les routes et de lui prendre ses chevaux.

En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il
les revendit a un chef de caravane, qui partait pour le detroit
d'Ienikale; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les
eut achetes morts. De la, une perte assez sensible que le rancunier
Keraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar.

Il va sans dire que ce Saffar n'etait point a Kertsch,--ce qui
lui evita sans doute une discussion des plus serieuses avec son
concurrent. Depuis deux jours, il avait quitte la ville, pour prendre
le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne precederait
plus des voyageurs decides a suivre la route du littoral.

Un bon souper a l'_Hotel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres
assez confortables, firent oublier les ennuis passes aux maitres
aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressee par Ahmet a
Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait regulierement.

Comme le depart n'avait ete decide pour le lendemain, 5 septembre,
qu'a dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en meme
temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois,
Ahmet pret a l'accompagner.

Tous deux s'en allerent donc a travers les larges rues de Kertsch,
bordees de trottoirs dalles, ou fourmillaient des chiens vagabonds,
qu'un bohemien, executeur patente de ces basses oeuvres, est charge
d'assommer a coups de baton. Mais, sans doute, le bourreau avait passe
une partie de la nuit a boire, car Ahmet et le Hollandais eurent
quelque peine a echapper aux crocs de ces dangereuses betes.

Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formee par
un retour de la cote, qui se prolonge jusqu'aux rives du detroit,
leur permit de se promener plus aisement. La s'elevent le palais du
gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du
manque d'eau, sont mouilles les navires, auxquels le port de Kertsch
offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez
commercant, depuis la cession de la ville a la Russie en 1774, et on
y trouve un vaste entrepot de ce sel que fournissent les salines de
Perekop.

"Avons-nous le temps de monter la? dit Van Mitten, en designant le
mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec,
enrichi des depouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de
Kertsch,--temple qui a remplace l'antique acropole.

--Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle
Keraban!

--Ni son neveu! repondit en souriant Van Mitten.

--Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne
songe guere qu'a notre prochain retour a Scutari!--Vous me comprenez,
monsieur Van Mitten?

--Oui..., je comprends, mon jeune ami, repondit le Hollandais, et
pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas
vous comprendre!"

Sur cette reflexion, trop justifiee par les epreuves du menage de
Rotterdam, tous deux commencerent a gravir le mont Mithridate, ayant
encore deux heures devant eux avant le depart.

De ce point eleve, une vue magnifique s'etend sur la baie de Kertsch.
Dans le sud se dessine l'angle extreme de la presqu'ile. Vers l'est
s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de
Taman, au dela du detroit d'Ienikale. Le ciel, assez pur, permettait
d'apercevoir alors les divers accidents de la contree, et ces
khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte
jusqu'en ses moindres collines de corallites.

Lorsque Ahmet jugea que le moment etait venu de regagner l'hotel, il
montra a Van Mitten un escalier monumental, orne de balustres, qui
descend du mont Mithridate a la ville et aboutit a la place du marche.
Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur
Keraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hote, un Tatar
des plus placides. Il etait temps d'arriver, car il eut fini par se
facher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colere.

La chaise etait la, attelee de bons chevaux d'origine persane, dont il
se fait un important commerce a Kertsch. Chacun reprit sa place, et
on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot
fatigant des dromadaires.

Ahmet n'etait pas sans eprouver une certaine inquietude en approchant
du detroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'etait passe, lorsque
l'itineraire fut modifie a Kherson. Sur les instances de son neveu,
le seigneur Keraban avait consenti a ne point faire le tour de la mer
d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimee. Mais, ce faisant,
il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point
du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper
son erreur.

On peut etre un tres bon Turc, un excellent negociant en tabacs, et
ne pas connaitre a fond la geographie. L'oncle d'Ahmet devait
probablement ignorer que l'ecoulement de la mer d'Azof dans la mer
Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmerien, qui
porte le nom de detroit d'Ienikale, et que, par consequent, il lui
faudrait forcement traverser ce detroit, entre la presqu'ile de
Kertsch et la presqu'ile de Taman.

Or, le seigneur Keraban avait pour la mer une repugnance que son
neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se
trouverait en face de cette passe, si, a cause des courants ou du peu
de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande
largeur, qui peut etre estimee a vingt milles? Et s'il refusait
obstinement de s'y aventurer? Et s'il pretendait remonter toute la
cote orientale de la Crimee pour suivre le littoral de la mer d'Azof
jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation
de voyage! Que de temps perdu! Que d'interets compromis! Comment
serait-on a Scutari pour la date du 30 septembre?

Voila quelles reflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise
roulait a travers la presqu'ile. Avant deux heures, elle aurait
atteint le detroit, et l'oncle saurait a quoi s'en tenir.
Convenait-il, des a present, de le preparer a cette grave eventualite?
Mais, alors, que d'adresse a deployer pour que la conversation ne
degenerat pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le
seigneur Keraban s'entetait, rien ne le ferait demordre de son idee,
et, bon gre, mal gre, il obligerait la chaise de poste a reprendre le
chemin de Kertsch.

Ahmet ne savait donc a quel parti s'arreter. S'il avouait sa ruse, il
risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux,
dut-il passer lui-meme pour un ignorant, feindre la plus parfaite
surprise, en trouvant un detroit la ou l'on croyait trouver la terre
ferme?

"Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.

Et il attendit avec resignation que le Dieu des musulmans voulut bien
le tirer d'affaire.

La presqu'ile de Kertsch est divisee par une longue tranchee, faite
aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui
la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret;
puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes
vers le littoral.

L'attelage ne put donc marcher tres rapidement pendant la matinee,--ce
qui permit a Van Mitten de prendre un apercu plus complet de cette
portion de la Chersonese.

En somme, c'etait la steppe russe, dans toute sa nudite. Quelques
caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart
d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale.
D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient
l'aspect peu recreatif d'un immense cimetiere. C'etaient autant de
tombeaux que les antiquaires avaient fouilles jusque dans leurs
profondeurs, et dont les richesses, vases etrusques, pierres de
cenotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et
les salles du musee de Kertsch.

Vers midi, apparut a l'horizon une grosse tour carree, flanquee de
quatre tourelles: c'etait le fort qui s'eleve au nord de la bourgade
d'Ienikale.

Dans le sud, a l'extremite de la baie de Kertsch, se dessinait le cap
Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le detroit
s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de
Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la cote
asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmerien.

Il est bien certain que ce detroit ressemblait a un bras de mer, a
ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami
Keraban, regarda Ahmet d'un air tres etonne.

Ahmet lui fit signe de se taire. Tres heureusement, l'oncle
sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de
la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus
etroite mesure de cinq a six milles de large.

"Diable!" se dit Van Mitten.

Il etait vraiment facheux que le seigneur Keraban ne fut pas ne
quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'etait fait a cette epoque,
Ahmet n'aurait pas eu sujet d'etre inquiet, comme il l'etait en ce
moment.

En effet, ce detroit tend a s'ensabler, et finira, avec
l'agglomeration des sables coquilliers, par ne plus etre qu'un etroit
chenal a courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux
de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assieger Azof,
maintenant, les batiments de commerce sont forces d'attendre que les
eaux, refoulees par les vents du sud, leur donnent une profondeur de
dix a douze pieds.

Mais on etait en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter
les conditions hydrographiques telles qu'elles se presentaient.

Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent a
Ienikale, faisant partir d'assourdissantes volees d'outardes, remisees
dans les grandes herbes. Elle s'arreta a la principale auberge de la
bourgade, et le seigneur Keraban se reveilla.

"Nous sommes au relais? demanda-t-il.

--Oui! au relais d'Ienikale," repondit simplement Ahmet.

Tous mirent pied a terre et entrerent dans l'auberge, pendant que la
voiture regagnait la maison de poste. De la, elle devait se rendre au
quai d'embarquement, ou se trouve le bac, destine au transport des
voyageurs a pied, a cheval, en charrette, et meme au passage des
caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.

Ienikale est une bourgade ou se fait un lucratif commerce de sel, de
caviar, de suif, de laine. Les pecheries d'esturgeons et de turbots
occupent une partie de sa population, qui est presque entierement
grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du detroit et du
littoral voisin sur de legeres embarcations, greees de deux
voiles latines. Ienikale se trouve dans une importante situation
strategique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiee,
apres l'avoir enlevee aux Turcs en 4771. C'est une des portes de
la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de surete: la clef
d'Ienikale, d'un cote, la clef de Taman, de l'autre.

Apres une demi-heure de halte, le seigneur Keraban donna a ses
compagnons le signal du depart, et ils se dirigerent vers le quai ou
les attendait le bac.

Tout d'abord, les regards de Keraban se porterent a droite, a gauche,
et une exclamation lui echappa.

"Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point a
l'aise.

--C'est une riviere, cela? dit Keraban, en montrant le detroit.

--Une riviere, en effet! repondit Ahmet, qui crut devoir laisser son
oncle dans l'erreur.

--Une riviere!..." s'ecria Bruno.

Un signe de son maitre lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister
sur ce point.

"Mais non! C'est un...." dit Nizib.

Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno
lui coupa la parole, au moment ou il allait qualifier, comme elle le
meritait, cette disposition hydrographique.

Cependant, le seigneur Keraban regardait toujours cette riviere, qui
lui barrait la route.

"Elle est large! dit-il.

--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue,
probablement! repondit Ahmet.

--Crue ... due a la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer
son jeune ami.

--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Keraban, en se
retournant vers le Hollandais.

--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les
neiges du Caucase! repondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce
qu'il disait.

--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette riviere?
reprit Keraban.

--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! repondit Ahmet, en se faisant
une longue-vue de ses deux mains a demi fermees, comme pour mieux
apercevoir le pretendu pont de la pretendue riviere.

--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide
mentionne l'existence d'un pont....

--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... repliqua
Keraban, qui, froncant les sourcils, regardait en face son ami Van
Mitten.

--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous
savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens....

--Tellement ancien, repliqua Keraban, dont les paroles sifflaient
entre ses levres a demi serrees, qu'il n'aura pu resister a la crue
produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....

--Du Caucase!" put ajouter Van Mitten, mais il etait a bout
d'imagination.

Ahmet se tenait un peu a l'ecart. Il ne savait plus que repondre a son
oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait evidemment
mal tourne.

"Eh bien, mon neveu, dit Keraban d'un ton sec, comment ferons-nous
pour passer cette riviere, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus
de pont?--Oh! nous trouverons bien un gue! dit negligemment Ahmet. Il
y a si peu d'eau!...

--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui
certainement aurait mieux fait de se taire.

--Eh bien, Van Mitten, s'ecria Keraban, retroussez votre pantalon,
entrez dans cette riviere, et nous vous suivons!

--Mais ... je....

--Allons!... retroussez!... retroussez!"

Le fidele Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maitre de cette
mauvaise passe.

"C'est inutile, seigneur Keraban, dit-il. Nous passerons sans nous
mouiller les pieds. Il y a un bac.

--Ah! il y a un bac? repondit Keraban. Il est vraiment heureux qu'on
ait songe a installer un bac sur cette riviere ... pour remplacer le
pont emporte ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit
plus tot qu'il y avait un bac?--Et ou est-il, ce bac?

--Le voici, mon oncle, repondit Ahmet, en montrant le bac amarre au
quai. Notre voiture est deja dedans!

--Vraiment! Notre voiture est deja...?

--Oui! tout attelee!

--Tout attelee?--Et qui a donne l'ordre?

--Personne, mon oncle! repondit Ahmet. Le maitre de poste l'y a
conduite lui-meme ... comme il fait toujours....

--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?

--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer
notre voyage!

--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait a revenir sur ses
pas et a faire le tour de la mer d'Azof par le nord!

--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du
trente? Avez-vous donc oublie le trente?...

--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien etre de
retour! Partons!"

Ahmet eut un instant d'emotion bien vive. Son oncle allait-il mettre
a execution ce projet insense de revenir sur ses pas a travers la
presqu'ile? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et
traverser le detroit d'Ienikale?

Le seigneur Keraban s'etait dirige vers le bac. Van Mitten, Ahmet,
Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun pretexte a la
violente discussion qui menacait d'eclater.

Keraban, pendant une longue minute, s'arreta sur le quai a regarder
autour de lui.

Ses compagnons s'arreterent.

Keraban entra dans le bac.

Ses compagnons y entrerent a sa suite.

Keraban monta dans la chaise de poste.

Les autres y monterent a sa suite.

Puis le bac fut demarre, il deborda, et le courant le porta vers la
cote opposee.

Keraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.

Les eaux etaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent
aucune peine a diriger leur bac, tantot au moyen de longues gaffes,
tantot avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.

Cependant, il y eut un moment ou l'on put craindre que quelque
accident se produisit.

En effet, un leger courant, detourne par la fleche sud de la baie de
Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir a cette
pointe, il fut menace d'etre entraine jusqu'au fond de la baie. C'eut
ete cinq lieues a franchir au lieu d'une, et le seigneur Keraban,
dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-etre donner
l'ordre de revenir en arriere.

Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit
quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois repete,--manoeuvrerent si
adroitement, qu'ils se rendirent maitres du bac.

Aussi, une heure apres avoir quitte le quai d'Ienikale, voyageurs,
chevaux et voiture accostaient-ils l'extremite de cette fleche
meridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaia-Kossa.

La chaise debarqua sans difficulte, et les mariniers recurent un
nombre respectable de roubles.

Autrefois, la fleche formait deux iles et une presqu'ile, c'est-a-dire
qu'elle etait coupee en deux endroits par un chenal, et il eut ete
impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblees
maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres
verstes qui separent la pointe de la bourgade de Taman.

Une heure apres, il faisait son entree dans cette bourgade, et le
seigneur Keraban se contentait de dire, en regardant son neveu:

"Decidement, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne
font pas trop mauvais menage dans le detroit d'Ienikale!"

Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la riviere du
neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.




XV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS
JOUENT LE ROLE DE SALAMANDRES.

Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons
peu confortables, ses chaumes decolores par l'action du temps, son
eglise de bois, dont le clocher est incessamment enveloppe dans un
epais tournoiement de faucons.

La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter
ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de
Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.

Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle,
est cosaque. De la, un contraste que le Hollandais ne put observer
qu'au passage.

La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes,
suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut
assez pour que les voyageurs pussent reconnaitre que c'etait la un
extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-etre
pas de pareil en aucun autre point du globe.

En effet, pelicans, cormorans, grebes, sans compter des bandes
d'outardes, se remisaient dans ces marecages en quantites vraiment
incroyables.

"Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van
Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais!
Pas un grain de plomb ne serait perdu!"

Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur
Keraban n'etait point chasseur, et, en verite, Ahmet songeait a tout
autre chose.

Il n'y eut un commencement de contestation qu'a propos d'une volee
de canards que l'attelage fit partir, au moment ou il laissait le
littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.

"En voila une compagnie! s'ecria Van Mitten. Il y a meme, la tout un
regiment!

--Un regiment? Vous voulez dire une armee! repliqua Keraban, qui
haussa les epaules.

--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien la cent
mille canards!

--Cent mille canards! s'ecria Keraban. Si vous disiez deux cent mille?

--Oh! deux cent mille!

--Je dirais meme trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore
au-dessous de la verite!

--Vous avez raison, ami Keraban," repondit prudemment le Hollandais,
qui ne voulut pas exciter son compagnon a lui jeter un million de
canards a la tete.

Mais, en somme, c'etait lui qui disait vrai. Cent mille canards,
c'est deja une belle passee, mais il n'y en avait pas moins dans ce
prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la
baie en se developpant devant le soleil.

Le temps etait assez beau, la route suffisamment carrossable.
L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se
firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devancant
les voyageurs sur le chemin de la presqu'ile.

Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entiere
a courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse
apparaissait confusement a l'horizon. Puisque la nuitee avait ete
complete a l'hotel de Kertsch, c'etait bien le moins que personne ne
songeat a quitter la chaise avant trente-six heures.

Cependant, vers le soir, a l'heure du souper, les voyageurs
s'arreterent devant un des relais, qui etait en meme temps une
auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du
littoral caucasien, et si l'on trouverait aisement a s'y nourrir.
Donc, c'etait prudence que d'economiser les provisions faites a
Kertsch.

L'auberge etait mediocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce
sujet, il n'y eut point a se plaindre.

Seulement, detail caracteristique, l'hotelier, soit defiance
naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et a
mesure de la consommation.

Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:

"C'est dix kopeks" dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre
qui vaut quatre centimes.]

Et Ahmet dut donner dix kopeks.

Et, lorsque les oeufs furent servis:

"C'est quatre-vingts kopeks!"

Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandes.

Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le
sel, tant!

Et Ahmet de s'executer.

Il n'y eut pas jusqu'a la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs
qu'il fallut regler separement et d'avance, meme les couteaux, les
verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.

On le comprend, cela ne pouvait tarder a agacer le seigneur Keraban,
si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles
necessaires a son souper, mais non sans de vives objurgations, que
l'hotelier recut, d'ailleurs, avec une impassibilite qui eut fait
honneur a Van Mitten.

Puis, le repas achete, Keraban retroceda ces objets, qui lui furent
repris avec cinquante pour cent de perte.

"Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion!
dit-il. Quel homme! Il serait digne d'etre ministre des finances de
l'empire ottoman! En voila un qui saurait taxer chaque coup de rames
des caiques du Bosphore!"

Mais, on avait assez convenablement soupe, c'etait l'important, ainsi
que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit etait deja
faite,--une nuit sombre et sans lune.

C'est une impression toute particuliere, mais qui n'est pas sans
charme, que de se sentir emporte au trot soutenu d'un attelage, au
milieu d'une obscurite profonde, a travers un pays inconnu, ou les
villages sont tres eloignes les uns des autres, les rares fermes
disseminees dans la steppe a de grandes distances. Le grelot des
chevaux, le cadencement irregulier de leurs sabots sur le sol, le
grincement des roues a la surface des terrains sablonneux, leur choc
aux ornieres de chemins frequemment ravines par les pluies, les
claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se
perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent
vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs,
dresses sur les remblais de la chaussee, tout cela constitue un
ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de
voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit,
ces visions, a travers une demi-somnolence, qui leur prete un eclat
quelque peu fantastique.

Le seigneur Keraban et ses compagnons ne pouvaient echapper a ce
sentiment, dont l'intensite est par instant tres grande. A travers les
vitres anterieures du coupe, les yeux a demi fermes, ils regardaient
les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, demesurees,
mouvantes, qui se developpaient en avant sur la route vaguement
eclairee.

Il devait etre environ onze heures du soir, quand un bruit singulier
les tira de leur reverie. C'etait une sorte de sifflement, comparable
a celui que produit l'eau de Seltz en s'echappant de la bouteille,
mais decuple. On eut dit plutot que quelque chaudiere laissait
echapper sa vapeur comprimee par son tuyau de vidange.

L'attelage s'etait arrete. Le postillon eprouvait de la peine a
maitriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir a quoi s'en tenir, baissa
rapidement les vitres et se pencha au dehors.

"Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'ou
vient ce bruit?

--Ce sont les volcans de boue, repondit le postillon.

--Des volcans de boue? s'ecria Keraban. Qui a jamais entendu parler de
volcans de boue? En verite, c'est une plaisante route que tu nous as
fait prendre la, neveu Ahmet!

Seigneur Keraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de
descendre, dit alors le postillon.

--Descendre! descendre!

--Oui!... Je vous engage a suivre la chaise a pied, pendant que nous
traverserons cette region, car je ne suis pas maitre de mes chevaux,
et ils pourraient s'emporter.

--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.

--Ce sont cinq ou six verstes a faire, ajouta le postillon, peut etre
huit, mais pas plus!

--Vous decidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.

--Descendons, ami Keraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il
faut voir ce que cela peut etre!"

Le seigneur Keraban se decida, non sans protester. Tous mirent pied a
terre; puis, marchant derriere la chaise qui n'avancait qu'au pas, ils
la suivirent a la lueur des lanternes.

La nuit etait extremement sombre. Si le Hollandais esperait voir, si
peu que ce fut, des phenomenes naturels signales par le postillon, il
se trompait; mais, quant a ces sifflements singuliers qui emplissaient
parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eut ete difficile de ne
pas les entendre, a moins d'etre sourd.

En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe
boursouflee, sur une grande etendue, de petits cones d'eruption,
semblables a ces fourmilieres enormes qui se rencontrent en certaines
parties de l'Afrique equatoriale. De ces cones s'echappent des sources
gazeuses et bitumineuses, effectivement designees sous le nom de
"volcans de boue", bien que l'action volcanique n'intervienne en
aucune facon dans la production du phenomene. C'est uniquement un
melange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de petrole meme,
qui, sous la poussee du gaz hydrogene carbone, parfois phosphore,
s'echappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'elevent
peu a peu, se decouronnent pour laisser fuir la matiere eruptive, et
s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'ile
se sont vides dans un espace de temps plus ou moins long.

Le gaz hydrogene, qui se produit dans ces conditions, est du a la
decomposition lente mais permanente du petrole, melange a ces diverses
substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renferme,
finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou
eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors,
l'epanchement se fait, ainsi qu'on l'a tres bien dit, a la maniere
d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'elasticite du gaz
vide completement.

Ces cones de dejections s'ouvrent en grand nombre a la surface de
la presqu'ile de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains
semblables de la presqu'ile de Kertsch, mais non dans le voisinage de
la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les
voyageurs n'en avaient rien apercu.

Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachees de
vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le
postillon leur avait tant bien que mal explique la nature. Ils en
etaient si rapproches parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces
souffles de gaz, d'une odeur caracteristique, comme s'ils se fussent
echappes du gazometre d'une usine.

"Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la presence du gaz d'eclairage,
voila un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise
pas quelque explosion.

--Mais vous avez raison, repondit Ahmet. Il faudrait, par precaution,
eteindre..."

L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitue a traverser
cette region, se l'etait faite aussi, sans doute, car les lanternes de
la chaise s'eteignirent soudain.

"Attention a ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant a
Bruno et a Nizib.

--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! repondit Bruno. Nous ne tenons
point a sauter!

--Comment, s'ecria Keraban, voila maintenant qu'il n'est pas permis de
fumer ici?

--Non, mon oncle, repondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques
verstes du moins!

--Pas meme une cigarette? ajouta l'entete, qui roulait deja entre ses
doigts une bonne pincee de tombeki avec l'adresse d'un vieux fumeur.

--Plus tard, ami Keraban, plus tard ... dans notre interet a tous! dit
Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au
milieu d'une poudriere.

--Joli pays! murmura Keraban. Je serais bien etonne si les marchands
de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte a se
retarder de quelques jours, mieux eut valu contourner la mer d'Azof!"

Ahmet ne repondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion
a ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincee de tombeki
dans sa poche, et ils continuerent a suivre la chaise, dont la masse
informe se dessinait a peine au milieu de cette profonde obscurite.

Il importait donc de ne marcher qu'avec une extreme precaution, afin
d'eviter les chutes. La route, ravinee par places, n'etait pas sure au
pied. Elle montait legerement en gagnant vers l'est. Heureusement,
a travers cette atmosphere embrumee, il n'y avait pas un souffle de
vent. Aussi, les vapeurs s'elevaient-elles droit dans l'air, au lieu
de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eut fort incommodes.

On alla ainsi pendant une demi-heure environ, a tres petits pas. En
avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon
avait peine a les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque
les roues glissaient dans quelque orniere; mais elle etait solide,
on le sait, et avait deja fait ses preuves dans les marecages du bas
Danube.

Un quart d'heure encore, et la region des cones d'eruption serait
certainement franchie.

Tout a coup, une vive lueur se produisit sur le cote gauche de la
route. Un des cones venait de s'allumer et projetait une flamme
intense. La steppe en fut eclairee dans le rayon d'une verste.

"On fume donc!" s'ecria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses
compagnons et recula precipitamment.

Personne ne fumait.

Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les
claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maitriser
son attelage. Les chevaux epouvantes s'emporterent, la chaise fut
entrainee avec une extreme vitesse.

Tous s'etaient arretes. La steppe presentait, au milieu de cette nuit
sombre, un aspect terrifiant.

En effet, les flammes, developpees par le cone, venaient de se
communiquer aux cones voisins. Ils faisaient explosion les uns apres
les autres, eclatant avec violence, comme les batteries d'un feu
d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.

Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet
eclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont
le gaz brulait au milieu des dejections de matieres liquides, les uns
avec la lueur sinistre du petrole, les autres diversement colores par
la presence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.

En meme temps, des grondements sourds couraient a travers les marnes
du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un
cratere sous la poussee d'un trop-plein de matieres eruptives?

Il y avait la un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Keraban
et ses compagnons s'etaient ecartes les uns des autres, afin de
diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait
pas s'arreter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de
traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien eclairee,
semblait etre praticable. Tout en sinuant au milieu des cones, elle
traversait cette steppe en feu.

"En avant! en avant!" criait Ahmet.

On ne lui repondait pas, mais on lui obeissait. Chacun s'elancait dans
la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir.
Au dela de l'horizon, il semblait que l'obscurite de la nuit se
refaisait sur cette partie de la steppe.... La etait donc la limite de
cette region des cones qu'il fallait depasser.

Tout a coup, une plus vive explosion eclata sur la route meme. Un jet
de feu avait jailli d'une enorme loupe, qui venait de boursoufler le
sol en un instant.

Keraban fut renverse, et on put l'apercevoir se debattant a travers la
flamme. C'en etait fait de lui, s'il ne parvenait pas a se relever...

D'un bond, Ahmet se precipita au secours de son oncle. Il le saisit,
avant que les gaz enflammes n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraina a
demi suffoque par les emanations de l'hydrogene.

"Mon oncle!... mon oncle!" s'ecriait-il.

Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, apres l'avoir porte sur le bord
d'un talus, essayerent de rendre un peu d'air a ses poumons.

Enfin, un "brum! brum!" vigoureux et de bon augure se fit entendre. La
poitrine du solide Keraban commenca a s'abaisser et a se soulever
par intervalles precipites, en chassant les gaz deleteres qui
l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, a
la vie, et ses premieres paroles furent celles-ci:

"Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire
le tour de la mer d'Azof?

--Vous avez raison, mon oncle!

--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!"

Le seigneur Keraban avait a peine acheve sa phrase, qu'une profonde
obscurite remplacait l'intense lueur dont s'etait illuminee toute la
steppe. Les cones s'etaient eteints subitement et simultanement. On
eut dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur
d'un theatre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux
conservaient encore sur leur retine l'impression de cette violente
lumiere, dont la source s'etait instantanement tarie.

Que s'etait-il donc passe? Pourquoi ces cones avaient-ils pris feu,
puisque aucune lumiere n'avait ete approchee de leur cratere?

En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brule
de lui-meme au contact de l'air, il s'etait produit un phenomene
identique a celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz,
c'est l'hydrogene phosphore, du a la presence de produits phosphates,
provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches
marneuses. Il s'enflamme et communique le feu a l'hydrogene carbone,
qui n'est autre chose que le gaz d'eclairage. Donc, a tout instant,
sous l'influence peut-etre de certaines conditions climateriques, ces
phenomenes d'ignition spontanee peuvent se produire, sans que rien les
puisse faire prevoir.

A ce point de vue, les routes des presqu'iles de Kertsch et de Taman
presentent donc des dangers serieux, auxquels il est difficile de
parer, puisqu'ils peuvent etre subits.

Le seigneur Keraban n'avait donc pas tort, quand il disait que
n'importe quelle autre route eut ete preferable a celle que les
impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.

Mais enfin, tous avaient echappe au peril,--l'oncle et le neveu, un
peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans meme avoir eu la plus
legere brulure.

A trois verstes de la, le postillon, maitre de ses chevaux, s'etait
arrete. Aussitot les flammes eteintes, il levait rallume les lanternes
de la chaise, et, guides par cette lueur, les voyageurs purent la
rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.

Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva
tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un emouvant souvenir
de ce spectacle. Il n'eut pas ete plus emerveille, si les hasards de
sa vie l'eussent conduit dans ces regions de la Nouvelle-Zelande, au
moment ou s'enflamment les sources etagees sur l'amphitheatre de ses
collines eruptives.

Le lendemain, 6 septembre, a dix-huit lieues de Taman, la chaise,
apres avoir contourne la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade
d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arretait a la bourgade
de Rajewskaja, sur la limite de la region caucasienne.




XVI


OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
MINEURE.

Le Caucase est cette partie de la Russie meridionale, faite de hautes
montagnes et de plateaux immenses, dont le systeme orographique se
dessine a peu pres de l'ouest a l'est, sur une longueur de trois cent
cinquante kilometres. Au nord s'etendent le pays des Cosaques du Don,
le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
Nogais nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
Georgie, de Koutais, de Bakou, d'Elisabethpol, d'Erivan, plus les
provinces de la Mingrelie, de l'Imerethie, de l'Abkasie, du Gouriel.
A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; a l'est, c'est la mer
Caspienne.

Toute la contree, situee au sud de la principale chaine du Caucase, se
nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontieres que celles de
la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat ou,
suivant la Bible, l'arche de Noe vint atterrir apres le deluge.

Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
importante region. Elles appartiennent aux races kaztevel, armenienne,
tscherkesse, tschetschene, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
des Nogais, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
race turque, des Kurdes et des Cosaques.

S'il faut en croire les savants les plus competents en pareille
matiere, c'est de cette contree demi-europeenne, demi-asiatique,
que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
l'Europe. Aussi lui ont-ils donne le nom de "race caucasienne".

Trois grandes routes russes traversent cette enorme barriere, que
dominent les cimes du Chat-Elbrouz a quatre mille metres, du Kazbek
a quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz a
cinq mille six cents metres.

La premiere de ces routes, d'une double importance strategique et
commerciale, va de Taman a Poti, le long du littoral de la mer Noire;
la deuxieme, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
troisieme, de Kizliar a Bakou, par Derbend.

Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Keraban,
d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la premiere. A quoi
bon s'engager dans le dedale du groupe caucasien, s'exposer a des
difficultes, et par suite a des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
est de la mer Noire.

Il y avait bien le railway de Rostow a Vladi-Caucase, puis celui de
Tiflis a Poti, qu'il eut ete possible d'utiliser successivement,
puisque une distance de cent verstes a peine separe leurs deux lignes;
mais Ahmet evita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonese.

Tout etant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
a laquelle on fit seulement quelques reparations peu importantes,
quitta la bourgade de Rajewskaja, des le matin du 7 septembre, et se
lanca sur la route du littoral.

Ahmet etait resolu a marcher avec la plus grande rapidite.
Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itineraire,
pour atteindre Scutari a la date fixee. Sur ce point, son oncle etait
d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eut prefere voyager a son
aise, recueillir des impressions plus durables, n'etre point tenu
d'arriver a un jour pres; mais on ne consultait pas Van Mitten.
C'etait un convive, pas autre chose, qui avait accepte de diner chez
son ami Keraban. Eh bien, on le conduisait a Scutari. Qu'aurait-il pu
vouloir de plus?

Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
observations. Le Hollandais, apres l'avoir ecoute, lui demanda de
conclure.

"Eh bien, mon maitre, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
Keraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
treve, le long de cette mer Noire?

--Les quitter, Bruno? avait repondu Van Mitten.

--Les quitter, oui, mon maitre, les quitter, apres leur avoir souhaite
bon voyage!

--Et rester ici?...

--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
notre mauvaise etoile nous y a conduits! Apres tout, nous serons,
aussi bien la qu'a Constantinople, a l'abri des revendications de
madame Van....

--Ne prononce pas ce nom, Bruno!

--Je ne le prononcerai pas, mon maitre, pour ne point vous etre
desagreable! Mais, c'est a elle, en somme, que nous devons d'etre
embarques dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
poste, risquer de s'embourber dans les marecages ou de se rotir dans
des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
seigneur Keraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
partir en le prevenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
retrouverez a Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!

--Ce ne serait pas convenable, repondit Van Mitten.

--Ce serait prudent, repliqua Bruno.

--Tu te trouves donc bien a plaindre?

--Tres a plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
apercevez, mais je commence a maigrir!

--Pas trop, Bruno, pas trop!

--Si! je le sens bien, et, a continuer un pareil regime, j'arriverai
bientot a l'etat de squelette!

--T'es-tu pese, Bruno?

--J'ai voulu me peser a Kertsch, repondit Bruno, mais je n'ai trouve
qu'un pese-lettre....

--Et cela n'a pu suffire?... repondit en riant Van Mitten.

--Non, mon maitre, repondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
Keraban continuer sa route?"

Certes, cette maniere de voyager ne pouvait plaire a Van Mitten, brave
homme d'un temperament rassis, jamais presse en rien. Mais la pensee
de desobliger son ami Keraban, en l'abandonnant, lui eut ete si
desagreable qu'il refusa de se rendre.

"Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invite....

--Un invite, s'ecria Bruno, un invite qu'on oblige a faire sept cents
lieues au lieu d'une!

--N'importe!

--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maitre! repliqua
Bruno. Je vous le repete pour la dixieme fois! Nous ne sommes pas au
bout de nos miseres, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
nous peut-etre, vous en aurez votre bonne part!"

Les pressentiments de Bruno se realiseraient-ils? L'avenir devait
l'apprendre. Quoi qu'il en soit, a prevenir son maitre, il avait
rempli son devoir de serviteur devoue, et, puisque Van Mitten etait
resolu a continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
plus qu'a le suivre.

Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
mer Noire. Si elle s'en eloigne quelquefois, pour eviter un obstacle
du terrain ou desservir quelque bourgade en arriere, ce n'est jamais
que de quelques verstes au plus. Les dernieres ramifications de la
chaine du Caucase, qui court alors presque parallelement a la cote,
viennent mourir a la lisiere de ces rivages peu frequentes. A
l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arete a dents inegales
qui mordent le ciel, cette cime eternellement neigeuse.

A une heure de l'apres-midi, on commenca a contourner la petite baie
de Zemes, a sept lieues de Rajewskaja, de maniere a gagner, huit
lieues plus loin, le village de Gelendschik.

Ces bourgades, on le voit, sont peu eloignees les unes des autres.

Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte a peu pres
une a cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
le pays est a peu pres desert, et le commerce se fait plutot par les
caboteurs de la cote.

Cette bande de terre, entre le pied de la chaine et la mer, est d'un
aspect plaisant. Le sol y est boise. Ce sont des groupes de chenes, de
tilleuls, de noyers, de chataigniers, de platanes, que les capricieux
sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
foret tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'echappent en
gazouillant de champs d'azelias, que la seule nature a semes sur ces
terrains fertiles.

Vers midi, les voyageurs rencontrerent tout un clan de Kalmouks
nomades, de ceux qui sont divises en oulousses, comprenant plusieurs
khotonnes. Ces khotonnes sont de veritables villages ambulants,
composes d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
planter ca et la, tantot dans la steppe, tantot dans les vallees
verdoyantes, tantot sur le bord des cours d'eau, au gre des chefs.
On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils etaient fort
nombreux autrefois dans la region caucasienne; mais les exigences de
l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoque
une forte emigration vers l'Asie.

Les Kalmouks ont garde des moeurs a part et un costume special. Van
Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
tres ample, et un bonnet carre qu'entoure une bande d'etoffe, fourree
de peau de mouton. Pour les femmes, c'est a peu de chose pres le meme
habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'ou sortent des
tresses de cheveux agrementees de rubans de couleur. Quant aux
enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se rechauffer, ils
se blottissent dans l'atre de la kibitka et dorment sous la cendre
chaude.

Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite a l'eau avec
des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
emerites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
l'exces, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
derangerent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
les observait avec interet. Peut-etre jeterent-ils des regards d'envie
a ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
pour le seigneur Keraban, ils s'en tinrent la. Les chevaux purent donc
arriver au prochain relais, sans avoir echange le box de leur ecurie
pour le piquet d'un campement kalmouk.

La chaise, apres avoir contourne la baie de Zemes, trouva une route
etroitement resserree entre les premiers contreforts de la chaine et
le littoral; mais, au dela, cette route s'elargissait sensiblement et
devenait plus aisement praticable.

A huit heures du soir, la bourgade de Gelendschik etait atteinte. On y
relayait, on y soupait sommairement, on en repartait a neuf heures, on
courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois etoile, au
bruit du ressac d'une cote battue par les mauvais temps d'equinoxe,
on atteignait le lendemain, a sept heures du matin, la bourgade de
Beregowaja, a midi, la bourgade de Dschuba, a six heures du soir, la
bourgade de Tenginsk, a minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
a huit heures, la bourgade de Golowinsk, a onze heures la bourgade de
Lachowsk, et, deux heures apres, la bourgade de Ducha.

Ahmet aurait eu mauvaise grace a se plaindre. Le voyage
s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agreait fort, mais sans
incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
geographiques. Pas un apercu nouveau, pas une impression digne de
fixer le souvenir!

A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maitre
de poste allait querir ses chevaux, envoyes au paturage.

"Eh bien, dit Keraban, dinons aussi confortablement et aussi
longuement que le comportentles circonstances.

--Oui, dinons, repondit Van Mitten.

--Et dinons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
ventre amaigri.

--Peut-etre cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
peu de l'imprevu qui manque a notre voyage! Je pense que mon jeune ami
Ahmet nous permettra de respirer?...

--Jusqu'a l'arrivee des chevaux, repondit Ahmet.

Nous sommes deja an neuvieme jour du mois!

--Voila une reponse comme je les aime! repliqua Keraban. Voyons ce
qu'il y a a l'office!"

C'etait une assez mediocre auberge, que l'auberge de Ducha, batie sur
le bords de la petite riviere de Mdsymta, qui coule torrentiellement
des contreforts du voisinage.

Cette bourgade ressemblait beaucoup a ces villages cosaques, qui
portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
une tourelle carree, ou veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
maisons, a hauts toits de chaume, aux murs de bois emplatres
de glaise, abritees sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
population, sinon aisee, du moins au-dessus de l'indigence.

Du reste, les Cosaques ont presque entierement perdu leur originalite
native a ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
Mais ils sont restes braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
des lignes militaires confiees a leur surveillance, et passent avec
raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rebellion est a l'etat
chronique, que dans les joutes ou tournois ou ils se montrent ecuyers
emerites.

Ces indigenes sont d'une belle race, reconnaissable a son elegance, a
la beaute de ses formes, mais non a son costume, qui se confond avec
celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourre,
il est encore facile de retrouver ces faces energiques qu'une epaisse
barbe recouvre jusqu'aux pommettes.

Lorsque le seigneur Keraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
de l'auberge, on leur servit un repas dont les elements avaient ete
pris au doukhan voisin, sorte d'echoppe ou le charcutier, le
boucher, l'epicier, se confondent le plus souvent en un seul et memo
industriel. Il y avait un dindon roti, un de ces gateaux de farine de
mais piques de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
de gatschapouri, l'inevitable plat national, le blini, sorte de crepe
au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une biere
epaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie tres forte, dont les
Russes font une incroyable consommation.

Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
bourgade perdue sur les extremes confins de la mer Noire, et,
l'appetit aidant, les convives firent honneur a ce repas qui variait
l'ordinaire de leurs provisions de voyage.

Le diner acheve, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
prenaient largement leur part du dindon roti et des crepes nationales.
Suivant son habitude, il allait lui-meme au relais de poste, afin
de presser l'arrivee de l'attelage, bien decide a decupler, s'il le
fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les reglements
accordent aux maitres de poste, sans parler du pourboire des
postillons.

En l'attendant, le seigneur Keraban et son ami Van Mitten vinrent
s'etablir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la riviere
baignait en grondant les pilotis moussus.

C'etait ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
farniente, de cette reverie delicieuse, a laquelle les Orientaux
donnent le nom de kief.

En outre, le fonctionnement des narghiles s'imposait de lui-meme,
comme complement d'un repas si digne d'etre convenablement digere.
Aussi, les deux ustensiles furent-ils retires de la chaise et apportes
aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.

Le fourneau des narghiles fut aussitot empli de tabac; mais il va
sans dire que, si le seigneur Keraban fit bourrer le sien de tombeki
d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
tint a son ordinaire, qui etait du latakie de l'Asie Mineure.

Puis, les fourneaux furent allumes; les fumeurs s'etendirent sur un
banc, l'un pres de l'autre; le long serpenteau, entoure de fil d'or et
termine par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
levres des deux amis.

Bientot l'atmosphere fut saturee de cette fumee odorante, qui
n'arrivait a la bouche qu'apres avoir ete delicatement rafraichie par
l'eau limpide du narghile.

Pendant quelques instants, le seigneur Keraban et Van Mitten, tout a
cette infinie jouissance que procure le narghile, bien preferable au
chibouk, au cigare ou a la cigarette, demeurerent silencieux, les yeux
a demi fermes, et comme appuyes sur les volutes de vapeurs qui leur
faisaient un edredon aerien.

"Ah! voila qui est de la volupte pure! dit enfin le seigneur Keraban,
et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
intime avec son narghile!

--Causerie sans discussion! repondit Van Mitten, et qui n'en est que
plus agreable!

--Aussi, reprit Keraban, le gouvernement turc a-t-il ete fort mal
avise, comme toujours, en frappant le tabac d'un impot qui en a
decuple le prix! C'est grace a cette sotte idee que l'usage du
narghile tend peu a peu a disparaitre et disparaitra un jour!

--Ce serait regrettable, en effet, ami Keraban!

--Quant a moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
predilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
mourir! Et si j'avais vecu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tete
de mes epaules avant ma pipe de mes levres!

--Je pense comme vous, ami Keraban, repondit le Hollandais, en humant
deux ou trois bonnes bouffees coup sur coup.

--Pas si vite, Van Mitten, de grace, n'aspirez pas si vite! Vous
n'avez pas le temps de gouter a cette fumee savoureuse, et vous me
faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les macher!

--Vous avez toujours raison, ami Keraban, repondit Van Mitten, qui,
pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quietude par
les eclats d'une discussion.

--Toujours raison, ami Van Mitten!

--Mais ce qui m'etonne, en verite, ami Keraban, c'est que nous, des
negociants en tabac, nous eprouvions tant de plaisir a utiliser notre
propre marchandise!

--Et pourquoi donc? demanda Keraban, qui ne cessait de se tenir un peu
sur l'oeil.

--Mais parce que, s'il est vrai que les patissiers sont generalement
degoutes de la patisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
de....

--Une seule observation, Van Mitten, repondit Keraban, une seule, je
vous prie!

--Laquelle?

--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
boissons qu'il debite?

--Non, certes!

--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
meme chose.

--Soit! repondit le Hollandais. L'explication que vous donnez la me
parait excellente!

--Mais, reprit Keraban, puisque vous semblez me chercher noise a ce
sujet....

--Je ne vous cherche pas noise, ami Keraban! repondit vivement Van
Mitten.

--Si!

--Non, je vous assure!

--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
sur mon gout pour le tabac....

--Croyez-bien....

--Mais si ... mais si! repondit Keraban, en s'animant.... Je sais
comprendre les insinuations....

--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, repondit Van
Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-etre sous l'influence du
bon diner qu'il venait de faire,--commencait a s'impatienter de cette
insistance.

--Il y en a eu, repliqua Keraban, et, a mon tour de vous faire une
observation!

--Faites donc!

--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
permettiez de fumer du latakie dans un narghile! C'est un manque de
gout indigne d'un fumeur qui se respecte!

--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, repondit Van Mitten,
puisque je prefere le tabac de l'Asie Mineure....

--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
Perse, quand il s'agit de tabac a fumer!

--Cela depend!

--Le tombeki, meme lorsqu'il a subi un double lavage, possede encore
des proprietes actives, infiniment superieures a celles du latakie!

--Je le crois bien! s'ecria le Hollandais. Des proprietes trop
actives, qui sont dues a la presence de la belladone!

--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroitre les
qualites du tabac!...

--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! repartit Van
Mitten.

--Ce n'est point un poison!

--C'en est un, et des plus energiques!

--Est-ce que j'en suis mort! s'ecria Keraban, qui, dans l'interet de
sa cause, avala sa bouffee tout entiere!

--Non, mais vous en mourrez!

--Eh bien, meme a l'heure de ma mort, repeta Keraban, dont la voix
prit une intensite inquietante, je soutiendrais encore que le tombeki
est preferable a ce foin desseche qu'on appelle du latakie!

--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait a son tour.

--Elle passera, cependant!

--Et vous osez dire cela a un homme, qui, pendant vingt ans, a achete
des tabacs!

--Et vous osez soutenir le contraire a un homme qui, pendant trente
ans, en a vendu!

--Vingt ans!

--Trente ans!"

Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
s'etaient redresses au meme instant. Mais, pendant qu'ils
gesticulaient avec vivacite, les bouquins s'echapperent de leurs
levres, les tuyaux tomberent sur le sol. Aussitot, tous deux de les
ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
personnalites les plus desagreables.

"Decidement, Van Mitten, dit Keraban, vous etes bien le plus fieffe
tetu que je connaisse!

--Apres vous, Keraban, apres vous!

--Moi?

--Vous! s'ecria le Hollandais, qui ne se maitrisait plus. Mais
regardez donc la fumee du latakie, qui s'echappe de mes levres!

--Et vous, riposta Keraban, la fumee du tombeki, que je rejette comme
un nuage odorant!"

Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre a en perdre haleine! Et
tous deux s'envoyaient cette fumee au visage!

"Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!

--Sentez donc, repetait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
connaissez rien!

--Et vous, repliqua Keraban, que vous etes au-dessous du dernier des
fumeurs!"

Tous deux parlerent si haut alors, sous l'impression de la colere,
qu'on les entendait du dehors Tres certainement, ils en etaient
arrives a ce point que de grosses injures allaient eclater entre eux,
comme des obus sur un champ de bataille....

Mais, a ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attires par le bruit,
le suivaient. Tous trois s'arreterent sur le seuil de la gloriette.

"Tiens! s'ecria Ahmet, en eclatant de rire, mon oncle Keraban qui fume
le narghile de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
narghile de mon oncle Keraban!"

Et Nizib et Bruno de faire chorus.

En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'etaient
trompes et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
sans s'en apercevoir, et tout en continuant a proclamer les qualites
superieures de leurs tabacs de predilection, Keraban fumait du
latakie, pendant que Van Mitten fumait du tombeki!

En verite, ils ne purent s'empecher de rire, et, finalement, ils
se donnerent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
discussion, meme sur un sujet aussi grave, ne pouvait alterer
l'amitie.

"Les chevaux sont a la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'a
partir!

--Partons donc!" repondit Keraban.

Van Mitten et lui remirent a Bruno et a Nizib les deux narghiles, qui
avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
bientot repris place dans leur voiture de voyage.

Mais en y montant, Keraban ne put s'empecher de dire tout bas a son
ami:

"Puisque vous y avez goute, Van Mitten, avouez maintenant que le
tombeki est bien superieur au latakie!

--J'aime mieux l'avouer! repondit le Hollandais, qui s'en voulait
d'avoir ose tenir tete a son ami.

--Merci, ami Van Mitten, repondit Keraban, emu par tant de
condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!"

Et tous deux cimenterent par une vigoureuse poignee de main un nouveau
pacte d'amitie qui ne devait jamais se rompre.

Cependant, la chaise, emportee au galop de son attelage, roulait avec
rapidite sur la route du littoral.

A huit heures du soir, la frontiere de l'Abkasie etait atteinte, et
les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, ou ils dormirent
jusqu'au lendemain matin.




XVII


DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA
PREMIERE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.

L'Abkasie est une province a part, au milieu de la region caucasienne,
dans laquelle le regime civil n'a pas encore ete introduit et qui ne
releve que du regime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve
Ingour, dont les eaux forment la lisiere de la Mingrelie, l'une des
principales divisions du gouvernement de Koutais.

C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le
systeme qui la regit n'est pas fait pour mettre ses richesses
en valeur. C'est a peine si ses habitants commencent a devenir
proprietaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes
regnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigene y est-il
encore a demi sauvage, ayant a peine la notion du temps, sans langue
ecrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent
comprendre,--un patois si pauvre meme, qu'il manque de mots pour
exprimer les idees les plus elementaires.

Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste
de cette contree avec les districts plus avances en civilisation qu'il
venait de traverser.

A la gauche de la route, developpement de champs de mais, rarement de
champs de ble, des chevres et des moutons, tres surveilles et gardes,
des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberte dans les
paturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des
noyers, des chenes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de
buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.
Ainsi que l'a justement fait observer une intrepide voyageuse, madame
Caria Serena, "si l'on compare entre elles ces trois provinces
limitrophes l'une de l'autre, la Mingrelie, le Samourzakan, l'Abkasie,
on peut dire que leur civilisation respective est au meme degre
d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la
Mingrelie, qui, socialement, marche en tete, a des hauteurs boisees et
mises en valeur; le Samourzakan, deja plus arriere, presente un
relief a moitie sauvage; l'Abkasie, enfin, demeuree presque a l'etat
primitif, n'a qu'un echeveau de montagnes incultes, que n'a pas encore
touche la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les
districts caucasiens, sera le plus tard entre en jouissance des
bienfaits de la liberte individuelle."

La premiere halte que firent les voyageurs apres avoir franchi
la frontiere, fut a la bourgade de Gagri, joli village, avec une
charmante eglise de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant
de cellier, un fort, qui est en meme temps un hopital militaire, un
torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un cote, de l'autre, toute
une campagne fruitiere, plantee de grands accacias, semee de bosquets
de roses odorantes. Au loin, mais a moins de cinquante verstes, se
developpe la chaine limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont
les habitants, defaits par les Russes, apres la sanglante campagne de
1859, ont abandonne ce beau littoral.

La chaise, arrivee la, a neuf heures du soir, y passa la nuit. Le
seigneur Keraban et ses compagnons reposerent dans un des doukhans de
la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.

A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de
rechange. La, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'eglise ou
residerent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet edifice,
avec sa coupole de briques, autrefois coiffee de cuivre, l'agencement
de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses
murailles, sa facade ombragee par des ormes seculaires, merite d'etre
compte parmi les plus curieux monuments de la periode byzantine au
sixieme siecle.

Puis, dans la meme journee, ce furent les petites bourgades de
Goudouati et de Gounista, et, a minuit, apres une rapide etape de
dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de
repos a la bourgade Soukhoum-Kale, batie sur une large baie foraine,
qui s'etend dans le sud jusqu'au cap Kodor.

Soukhoum-Kale est le principal port de l'Abkasie; mais la derniere
guerre du Caucase a en partie detruit la ville, ou se pressait une
population hybride de Grecs, d'Armeniens, de Turcs, de Russes, encore
plus que d'Abkases. Maintenant, l'element militaire y domine, et
les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux
casernes, construites pres de l'ancienne forteresse, qui fut elevee
au seizieme siecle, sous le regne d'Amurah, epoque de la domination
ottomane.

Un repas, d'un menu tres georgien, compose d'une soupe aigre au
bouillon de poule, d'un ragout de viande farcie, assaisonne de lait
acide au safran,--repas qui ne pouvait etre que mediocrement apprecie
par deux Turcs et un Hollandais,--preceda le depart, a neuf heures du
matin.

Apres avoir laisse en arriere la jolie bourgade de Kelasouri, batie
dans l'ombreuse vallee de Kelassur, les voyageurs franchirent le
Kodor a vingt-sept verstes de Soukhoum-Kale. La chaise longea ensuite
d'enormes futaies, que l'on pouvait comparer a de veritables forets
vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on
n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les
serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de
l'Amerique tropicale, jete sur le littoral de la mer Noire. Mais deja
la hache des exploitants se promene a travers ces forets que tant de
siecles ont respectees, et ces beaux arbres disparaitront avant peu
pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes
de navires.

Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le
Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours
d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin merite d'etre visite, mais,
faute de temps, ne put l'etre en cette circonstance, Gajida et
Anaklifa, furent depasses dans cette journee,--une des plus longues
par les heures employees a courir, une des plus rapides par l'espace
qui fut devore au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze
heures, les voyageurs arrivaient a la frontiere de l'Abkasie, ils
franchissaient a gue le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus
loin, ils s'arretaient a Redout-Kale, chef-lieu de la Mingrelie, l'une
des provinces du gouvernement de Koutais.

Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrees au
sommeil. Cependant, si fatigue qu'il fut, Van Mitten se leva de grand
matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son
depart. Mais il trouva Ahmet leve aussi tot que lui, tandis que le
seigneur Keraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la
principale auberge.

"Deja hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait
sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans
ma promenade matinale?

--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? repondit Ahmet. Ne faut-il
pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne
tarderons pas a franchir la frontiere russo-turque, et il ne sera pas
aise de se ravitailler dans les deserts du Lazistan et de l'Anatolie!
Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant a perdre!

--Mais, cela fait, repondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de
quelques heures?...

--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai a visiter notre chaise de
poste, a m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les ecrous,
qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joue,
et qu'il change la chaine du sabot. Il ne faut pas, au dela de la
frontiere, que nous ayons besoin de nous reparer! J'entends donc
remettre la chaise en parfait etat, et je compte bien qu'elle finira
avec nous cet etonnant voyage!

--Bien! Mais cela fait?... repeta Van Mitten.

--Cela fait, j'aurai a m'occuper du relais, et j'irai a la maison de
poste pour regler tout cela!

--Tres bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne
demordait pas de son idee.

--Cela fait, repondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous
partirons! Donc, je vous laisse.

--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de
vous adresser une question.

--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.

--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de
Mingrelie?

--A peu pres.

--C'est la contree, arrosee par le poetique Phase, dont les paillettes
d'or venaient jadis s'accrocher aux degres de marbre des palais eleves
sur ses bords?

--En effet.

--Ici s'etend cette legendaire Colchide, ou Jason et ses Argonautes,
aides de la magicienne Medee, vinrent conquerir la precieuse toison,
que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux
qui vomissaient des flammes fantastiques!

--Je ne dis pas non.

--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent a l'horizon,
sur ce rocher de Khomli, dominant la cite moderne de Koutais, que
Promethee, fils de Japet et de Clymene, apres avoir audacieusement
ravi le feu du ciel, fut enchaine par ordre de Jupiter, et c'est la
qu'un vautour lui ronge eternellement le coeur!

--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le repete, je
suis presse! Ou voulez-vous en venir?

--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le
plus aimable: c'est que quelques jours passes dans cette partie de la
Mingrelie et jusque dans le Koutais pourraient etre bien employes au
profit de ce voyage, et que....

--Ainsi, repondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps
a Redout-Kale?

--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....

--Proposeriez-vous cela a mon oncle Keraban? demanda Ahmet non sans
quelque malice.

--Moi!... jamais, mon jeune ami! repondit le Hollandais. Ce serait
matiere a discussion, et depuis la regrettable scene des narghiles,
il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion
quelconque avec cet excellent homme!

--Et vous ferez sagement!

--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Keraban que je
m'adresse, c'est a mon jeune ami Ahmet.

--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, repondit Ahmet, en
lui prenant la main. Ce n'est point a votre jeune ami que vous parlez
en ce moment!

--Et a qui donc?...

--Au fiance d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le
fiance d'Amasia n'a pas une heure a perdre!

La-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des preparatifs du depart.
Van Mitten, tout depite, n'eut que la ressource de faire une promenade
peu instructive dans la bourgade du Redout-Kale en compagnie du fidele
mais decourageant Bruno.

A midi, tous les voyageurs etaient prets a partir. La chaise, examinee
avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de
longues etapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions
remplie, plus rien a craindre sous ce rapport, pendant un nombre
considerable de verstes ou plutot d'agatchs, puisque les provinces de
la Turquie asiatique allaient etre traversees pendant cette seconde
partie de l'itineraire; mais Ahmet, en homme avise, ne pouvait que
s'applaudir d'avoir pourvu a toutes les eventualites de l'alimentation
et de la locomotion.

Le seigneur Keraban ne voyait pas, sans une satisfaction extreme, le
parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait
satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment ou il
apparaitrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorites
ottomanes et les decreteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y
insister.

Enfin, Redout-Kale n'etant plus qu'a quatre-vingt-dix verstes environ
de la frontiere turque, avant vingt-quatre heures, le plus entete des
Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. La,
enfin, il serait chez lui.

"En route, mon neveu, et qu'Allah continue a nous proteger!
s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur.

--En route, mon oncle!" repondit Ahmet. Et tous deux prirent place
dans le coupe, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,
d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle
Promethee expiait sa tentative sacrilege!

On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un
vigoureux attelage.

Une heure apres, la chaise passait cette frontiere du Gouriel, qui
est annexe a la Mingrelie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port
assez important de la mer Noire, qu'une voie ferree rattache a Tiflis,
la capitale de la Georgie.

La route remontait un peu a l'interieur d'une campagne fertile. Ca et
la, des villages, ou les maisons ne sont point groupees, mais eparses
au milieu des champs de mais. Rien de singulier comme l'aspect de ces
constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressee, comme
un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette
particularite sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'etaient
point ces insignifiants details qu'il s'attendait a noter pendant son
passage a travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-etre serait-il plus
heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,
qui n'est autre que le celebre Phase de l'antiquite, et, s'il faut en
croire quelques savants geographes, l'un des quatre cours d'eau de
l'Eden!

Une heure plus tard, les voyageurs s'arretaient devant la ligne du
railway de Poti-Tiflis, a un point ou le chemin coupe la voie ferree,
une verste au-dessous de la station de Sakario. La s'ouvrait un
passage a niveau qu'il fallait necessairement franchir, si l'on
voulait, en abregeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du
fleuve.

Les chevaux vinrent donc s'arreter devant la barriere du railway, qui
etait fermee.

Les glaces du coupe avaient ete baissees, de telle sorte que le
seigneur Keraban et ses deux compagnons etaient a meme de voir ce qui
se passait devant eux.

Le postillon commenca par heler le garde-barriere, qui ne parut point
tout d'abord.

Keraban mit la tete a la portiere.

"Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'ecria-t-il, va
encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barriere est-elle
fermee aux voitures?

--Sans doute parce qu'un train va bientot passer! fit simplement
observer Van Mitten.

--Pourquoi viendrait-il un train?" repliqua Keraban.

Le postillon continuait d'appeler, sans resultat. Personne ne
paraissait a la porte de la maisonnette du gardien.

"Qu'Allah lui torde le cou! s'ecria Keraban. S'il ne vient pas, je
saurai bien ouvrir moi-meme!...

--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Keraban, qui se
preparait a descendre.

--Du calme?...

--Oui! voici ce gardien!"

En effet, le garde-barriere, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
tranquillement vers l'attelage.

"Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Keraban d'un ton sec.

--Vous le pouvez, repondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas
avant dix minutes.

--Ouvrez votre barriere, alors, et ne nous retardez pas inutilement!
Nous sommes presses!

--Je vais vous ouvrir," repondit le garde.

Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barriere placee de l'autre
cote de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
l'attelage s'etait arrete, mais tout cela posement, en homme qui n'a
pour les exigences des voyageurs qu'une indifference parfaite.

Le seigneur Keraban bouillait deja d'impatience.

Enfin, le passage fut libre des quatre cotes, et la chaise s'engagea a
travers la voie.

A ce moment, a l'oppose, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur
turc, monte sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui
lui faisaient escorte, se disposait a franchir le passage a niveau.

C'etait evidemment un personnage considerable. Age de trente-cinq
ans environ, sa taille elevee se degageait avec cette noblesse
particuliere aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux
qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe
noire, dont les volutes s'etageaient jusqu'a mi-poitrine, bouche ornee
de dents tres blanches, levres qui ne savaient pas sourire: en somme,
la physionomie d'un homme imperieux, puissant par sa situation et
sa fortune, habitue a la realisation de tous ses desirs, a
l'accomplissement de toutes ses volontes, et que la resistance eut
pousse aux plus grands exces. Il y avait encore du sauvage dans cette
nature, ou le type turc confinait au type arabe.

Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taille a la mode des
riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Europeens. Sans doute,
sous son cafetan de couleur sombre, il tenait a dissimuler le riche
personnage qu'il etait.

Au moment ou l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe
des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'etroitesse des barrieres ne
permettait pas a la chaise et au groupe de passer en meme temps, il
fallait bien que l'un ou l'autre reculat.

L'attelage s'etait donc arrete, tandis que les cavaliers en faisaient
autant; mais il ne semblait pas que le seigneur etranger fut d'humeur
a ceder passage au seigneur Keraban. Turc contre Turc, cela pouvait
amener quelque complication.

"Rangez-vous! cria Keraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient
tete a ceux de l'attelage.

--Rangez-vous vous-memes! repondit le nouveau venu, qui semblait
decide a ne pas faire un pas en arriere.

--Je suis arrive le premier!

--Eh bien, vous passerez le second!

--Je ne cederai pas!

--Ni moi!"

Montee sur ce ton, la discussion menacait de prendre une assez
mauvaise tournure.

"Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....

--Mon neveu, il importe beaucoup!

--Mon ami!... dit Van Mitten.

--Laissez-moi tranquille!" repondit Keraban d'un ton qui cloua le
Hollandais dans son coin.

Cependant, le garde-barriere, intervenant, s'ecriait:

"Hatez-vous! batez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder a
arriver!... Hatez-vous!"

Mais le seigneur Keraban ne l'ecoutait guere! Apres avoir ouvert la
portiere de la chaise, il etait descendu sur la voie, suivi d'Ahmet
et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se precipitaient hors du
cabriolet.

Le seigneur Keraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval
par la bride:

"Voulez-vous me livrer passage? s'ecria-t-il, avec une violence qu'il
ne pouvait plus contenir.

--Jamais!

--Nous allons bien voir!

--Voir?...

--Vous ne connaissez pas le seigneur Keraban!

--Ni vous le seigneur Saffar?"

En effet, c'etait le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,
apres une rapide excursion dans les provinces du Caucase meridional.

Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accapare les
chevaux du relais de Kertsch, voila qui ne pouvait que surexciter la
colere de Keraban! Ceder a cet homme contre lequel il avait tant peste
deja! Jamais! Il se fut plutot fait ecraser sous les pieds de son cheval.

"Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'ecria-t-il. Eh bien, arriere, le
seigneur Saffar!

--En avant," dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte
de forcer le passage.

Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait ceder Keraban se
preparaient a lui venir en aide.

"Mais passez! passez donc! repetait le gardien. Passez donc!... Voici
le train!"

Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait
encore un coude du railway.

"Arriere! cria Keraban.

--Arriere!" cria Saffar.

En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuerent. Le
gardien, eperdu, agitait son drapeau, afin d'arreter le train.... Il
etait trop tard.... Le train debouchait de la courbe....

Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la
voie, recula precipitamment. Bruno et Nizib s'etaient jetes de cote.
Ahmet et Van Mitten, saisissant Keraban, venaient de l'entrainer
precipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le
poussait tout entier hors de la barriere.

A ce moment meme, le train passait avec la rapidite d'un express. Mais
en passant, il heurta l'arriere-train de la chaise, qui n'avait pu
etre entierement degagee, il le mit en pieces, et disparut, sans que
ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce leger obstacle.

Le seigneur Keraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;
mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dedaigneusement,
sans meme l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du
fleuve.

"Le lache! le miserable!... s'ecriait Keraban, que retenait son ami
Van Mitten, si jamais je le rencontre!

--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!
repondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetes
hors de la voie.

--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passe, et passe le
premier!"

Cela, c'etait du Keraban tout pur.

En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont charges en Russie
de surveiller les routes, s'approcherent. Ils avaient vu tout ce qui
etait arrive a la barriere du railway.

Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Keraban et de
lui mettre la main au collet. De la, protestation dudit Keraban,
intervention inutile de son neveu et de son ami, resistance plus
violente du plus tetu des hommes, qui, apres une contravention aux
reglements de police des chemins de fer, menacait d'empirer sa
situation par une rebellion aux ordres de l'autorite.

On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On
ne leur resiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Keraban, au
comble de la fureur, fut emmene a la station de Sakario, pendant
qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur
chaise brisee.

"Nous voila dans un joli embarras! dit le Hollandais.

--Et mon oncle donc! repondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
l'abandonner!"

Vingt minutes apres, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait
devant eux. Ils regarderent....

A la fenetre d'un compartiment, apparaissait la tete ebouriffee du
seigneur Keraban, rouge de fureur, les yeux injectes, hors de lui, non
moins parce qu'il avait ete arrete que parce que, pour la premiere
fois de sa vie, ces feroces Cosaques l'obligeaient a voyager en chemin
de fer!

Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.
Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, ou son seul
entetement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour a Scutari
par un retard qui pouvait peut-etre se prolonger.

Laissant donc les debris de la chaise dont on ne pouvait plus faire
usage, Ahmet et ses compagnons louerent une charrette, le postillon y
attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela etait possible, ils
s'elancerent sur la route de Poti.

C'etaient six lieues a faire. Elles furent franchies en deux heures.

Ahmet et Van Mitten, des qu'ils eurent atteint la bourgade, se
dirigerent vers la maison de police, afin d'y reclamer l'infortune
Keraban et lui faire rendre la liberte.

La, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans
une certaine mesure, aussi bien sur le sort reserve au delinquant que
sur l'eventualite de nouveaux retards.

Le seigneur Keraban, apres avoir paye une forte amende pour la
contravention d'abord, pour la resistance aux agents ensuite, avait
ete remis entre les mains des Cosaques, puis dirige sur la frontiere.

Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tot, et, dans ce but, de
se procurer un moyen de transport.

Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il etait
devenu.

Le seigneur Saffar avait deja quitte Poti. Il venait de s'embarquer
sur le steamer qui fait escale aux diverses echelles de l'Asie
Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre ou allait ce hautain personnage,
et il ne vit plus a l'horizon que la derniere trainee de vapeur du
batiment qui l'emportait vers Trebizonde.


FIN DE LA PREMIERE PARTIE.




TABLE DE MATIERES


I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se  promenent, regardent,
causent, sans rien comprendre a ce qui se passe.

II. Ou l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de
projets qu'il est bon de connaitre.

III. Dans lequel le seigneur Keraban est tout surpris de se rencontrer
avec son ami Van Mitten.

IV. Dans lequel le seigneur Keraban, encore plus entete que jamais, tient
tete aux autorite Ottomanes.

V. Ou le seigneur Keraban discute a sa facon la maniere dont il entend
les voyages et quitte Constantinople.

VI. Ou les voyageurs commencent a eprouver quelques difficultes,
principalement dans le delta du Danube.

VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont
pu faire sous le fouet du postillion.

VIII. Ou le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia
et son fiance Ahmet.

IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud
ne reussisse.

X. Dans lequel Ahmet prend une energique resolution, commandee,
d'ailleurs, par les circonstances.

XI. Dans lequel il se mele un peu de drame a cette fantaisiste histoire
de voyage.

XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui
interessera peut-etre le lecteur.

XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec
quel attelage on en sort.

XIV. Dans lequel le seigneur Keraban se montre plus fort en geographie
que ne le croyait son neveu Ahmet.

XV. Dans lequel le seigneur Keraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs
jouent le role de salamandres.

XVI. Ou il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de
l'Asie mineure.

XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine
la premiere partie de cette histoire.






End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne

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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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codes that damage or cannot be read by your equipment.

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receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
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If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

