The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. II, by Jules Verne
#30 in our series by Jules Verne

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Title: Keraban Le Tetu, Vol. II

Author: Jules Verne

Release Date: May, 2005 [EBook #8175]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 25, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. II ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Poofreading Team




KERABAN-LE-TETU par JULES VERNE



DEUXIEME PARTIE


       *       *       *       *       *


I


DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KERABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAGE EN
CHEMIN DE FER.

On s'en souvient sans doute, Van Mitten, desole de n'avoir pu visiter
les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifeste l'intention de se
dedommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins
euphonique de Rion, se jette maintenant a Poti dont il forme le petit
port sur le littoral de la mer Noire.

En verite le digne Hollandais dut regulierement rabattre encore de ses
esperances! Il s'agissait bien vraiment de s'elancer sur les traces de
Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux celebres ou cet
audacieux fils d'Eson alla conquerir la Toison d'Or! Non! ce qu'il
convenait de faire au plus vite, c'etait de quitter Poli, de se lancer
sur les traces du seigneur Keraban, et de le rejoindre a la frontiere
turco-russe.

De la, nouvelle deception pour Van Mitten. Il etait deja cinq heures
du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De
Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, ou s'elevent
les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons baties sur pilotis,
dans lesquelles s'abrite une population de six a sept mille ames, les
larges rues, bordees de fosses, d'ou s'echappe un incessant concert de
grenouilles, et le port, assez frequente, que domine un phare de
premier ordre.

Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps a lui qu'en se
faisant cette reflexion: c'est qu'a fuir si vite une telle bourgade,
situee au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne
risquerait point d'y gagner quelque fievre pernicieuse,--ce qui est
fort a redouter dans les environs malsains de ce littoral.

Pendant que le Hollandais s'abandonnait a ces reflexions de toutes
sortes, Ahmet cherchait a remplacer la chaise de poste, qui eut encore
rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son
proprietaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou
d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait
certainement pas compter. Une "perecladnaia", une "araba" russes, cela
pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Keraban etait la pour
payer le prix de l'acquisition quel qu'il fut. Mais ces divers
vehicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins
primitives, depourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun
avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on
y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une
chaise de poste. Aussi que de retards a craindre avant d'avoir acheve
ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas meme
lieu d'etre embarrasse sur le choix du vehicule. Ni voitures, ni
charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de
rejoindre au plus tot son oncle, pour empecher que son entetement ne
l'engageat encore en quelque deplorable affaire. Il se decida donc a
faire a cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la
frontiere turco-russe. Il etait bon cavalier, cela va de soi, et Nizib
l'avait souvent accompagne dans ses promenades. Van Mitten consulte
par lui n'etait point sans avoir recu quelques principes d'equitation,
et il repondit, sinon de l'habilete fort improbable de Bruno, du moins
de son obeissance a le suivre dans ces conditions.

Il fut donc decide que le depart s'effectuerait le lendemain matin,
afin d'atteindre la frontiere le soir meme.

Cela fait, Ahmet ecrivit une longue lettre a l'adresse du banquier
Selim, lettre qui naturellement commencait par ces mots: "Chere
Amasia" Il lui racontait toutes les peripeties du voyage, quel
incident venait de se produire a Poti, pourquoi il avait ete separe de
son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour
ne serait en rien retarde par cette aventure, qu'il saurait bien faire
marcher betes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du
parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se
trouver avec son pere et Nedjeb a la villa de Scutari pour la date
fixee, et meme un peu avant, de maniere a ne point manquer au
rendez-vous.

Cette lettre, a laquelle se melaient les plus tendres compliments pour
la jeune fille, le paquebot, qui fait un service regulier de Poti a
Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit
heures, elle serait arrivee a destination, ouverte, lue jusqu'entre
les lignes, et peut-etre pressee sur un coeur dont Ahmet croyait bien
entendre les battements a l'autre bout de la mer Noire. Le fait est
que les deux fiances se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre,
c'est-a-dire aux deux extremites du grand axe d'une ellipse dont
l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet a suivre la
courbe!

Et tandis qu'il ecrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia,
que faisait Van Mitten?

Van Mitten, apres avoir dine a l'hotel, se promenait en curieux dans
les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais
du port et des jetees, dont la construction s'achevait alors. Mais il
etait seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagne.

Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas aupres de son maitre, quitte a
lui faire de respectueuses mais justes observations sur les
complications du present et les menaces de l'avenir?

C'est que Bruno avait eu une idee. S'il n'y avait a Poti ni berline ni
chaise de poste, il s'y trouverait peut-etre une balance. Or, pour ce
Hollandais amaigri, c'etait la ou jamais l'occasion de se peser, de
constater le chiffre de son poids actuel compare au chiffre de son
poids primitif.

Bruno avait donc quitte l'hotel, ayant eu soin d'emporter, sans en
rien dire, le guide de son maitre, qui devait lui donner en livres
bataves l'evaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la
valeur.

Sur les quais d'un port ou la douane exerce son office, il y a
toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux
desquelles un homme peut se peser a l'aise.

Bruno ne fut donc point embarrasse a ce sujet. Moyennant quelques
kopeks, les preposes se preterent a sa fantaisie. On mit un poids
respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans
quelque secrete inquietude, monta sur l'autre. A son grand deplaisir,
le plateau qui supportait le poids, resta adherent au sol. Bruno,
quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-etre croyait-il qu'il
y reussirait en se gonflant,--ne parvint meme pas a l'enlever.

"Diable! dit-il, voila ce que je craignais!"

Un poids un peu moins fort fut pose sur le plateau a la place du
premier.... Le plateau ne bougea pas davantage.

"Est-il possible!" s'ecria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer
au coeur.

En ce moment, son regard s'arreta sur une bonne figure, toute
empreinte de bienveillance a son egard.

"Mon maitre!" s'ecria-t-il.

C'etait Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient
de conduire sur le quai, precisement a l'endroit ou les preposes
operaient pour le compte de son serviteur.

"Mon maitre, repeta Bruno, vous ici?

--Moi-meme, repondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en
train de....

--De me peser ... oui!

--Le resultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il
existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pese a l'heure
qu'il est."

Et Bruno fit cette reponse avec une si douloureuse expression de
physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten.

"Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri a
ce point, mon pauvre Bruno?

--Vous allez en juger, mon maitre."

En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un
troisieme poids tres inferieur aux deux autres.

Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux
en equilibre sur une meme ligne horizontale.

"Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids?

--Oui! quel est ce poids?" repondit Van Mitten. Cela faisait tout
juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de
moins.

Aussitot Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se
reporter a la table de comparaison entre les diverses mesures des deux
pays.

"Eh bien, mon maitre? demanda Bruno, en proie a une curiosite melee
d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe?

--Environ seize ponds et demi de Hollande, repondit Van Mitten, apres
un petit calcul mental.

--Ce qui fait?...

--Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent
cinquante et une livres."

Bruno poussa un cri de desespoir, et, s'elancant hors du plateau de la
balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il
tomba sur un banc, a demi-pame.

"Cent cinquante et une livres." repetait-il, comme s'il eut perdu la
pres d'un neuvieme de sa vie.

En effet, a son depart, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds,
ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et
demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de
dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait ete
relativement facile, sans veritables privations ni grandes fatigues.
Et maintenant que le mal avait commence, ou s'arreterait-il? Que
deviendrait ce ventre que Bruno s'etait fabrique lui-meme, qu'il avait
mis pres de vingt ans a arrondir, grace a l'observation d'une hygiene
bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable
moyenne, dans laquelle il s'etait maintenu jusqu'alors,--surtout a
present que, faute d'une chaise de poste, a travers des contrees sans
ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage
allait s'accomplir dans des conditions nouvelles!

Voila ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors,
il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'eventualites
terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno meconnaissable,
reduit a l'etat de squelette ambulant!

Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hesitation. Il se
releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui
resister, et, s'arretant sur le quai, au moment de rentrer a l'hotel:

"Mon maitre, dit-il, il y a des bornes a tout, meme a la sottise
humaine! Nous n'irons pas plus loin!"

Van Mitten recut cette declaration avec ce calme accoutume, dont rien
ne pouvait le faire se departir.

"Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que
tu me proposes de nous fixer?

--Non, mon maitre, non! Je vous propose tout simplement de laisser le
seigneur Keraban revenir comme il lui conviendra a Constantinople,
pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de
Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque
pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je
continuais a voyager dans ces conditions.

--Ce parti est peut-etre sage a ton point de vue, Bruno, repondit Van
Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Keraban
lorsque les trois quarts du parcours sont deja faits, cela merite
quelque reflexion!

--Le seigneur Keraban n'est point votre ami, repondit Bruno. Il est
l'ami du seigneur Keraban, voila tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut
etre le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint
pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts
du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrieme
quart me parait offrir bien d'autres difficultes a travers un pays a
demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement
desagreable, a vous, mon maitre, d'accord; mais, je vous le repete, si
vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!"

L'insistance de Bruno a lui prophetiser quelque grave complication
dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser
Van Mitten. Ces conseils d'un fidele serviteur etaient bien pour
l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au dela de la frontiere
russe, a travers les regions peu frequentees du pachalik de Trebizonde
et de l'Anatolie septentrionale, qui echappent presque entierement a
l'autorite du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que
l'on regardat a deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, etant donne
son caractere un peu faible, Van Mitten se sentit-il ebranle, et Bruno
ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il
fit valoir maint argument a l'appui de sa cause, il montra ses habits
flottant a la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en
jour. Insinuant, persuasif, eloquent meme, sous l'empire d'une
conviction profonde, il amena enfin son maitre a partager ses idees
sur la necessite de separer son sort du sort de son ami Keraban.

Van Mitten reflechissait. Il ecoutait avec attention, hochant la tete
aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevee, il
n'etait plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion a ce
sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.

"Eh bien, repartit Bruno, qui avait reponse a tout, les circonstances
sont favorables. Puisque le seigneur Keraban n'est plus la, brulons la
politesse au seigneur Keraban, et laissons son neveu Ahmet aller le
rejoindre a la frontiere."

Van Mitten secoua la tete negativement.

"A cela, il n'y a qu'un empechement, dit-il.

--Lequel? demanda Bruno.

--C'est que j'ai quitte Constantinople, a peu pres sans argent, et
que maintenant, ma bourse est vide!

--Ne pouvez-vous, mon maitre, faire venir une somme suffisante de la
banque de Constantinople?

--Non, Bruno, c'est impossible! Le depot de ce que je possede a
Rotterdam ne peut pas etre deja fait....

--En sorte que pour avoir l'argent necessaire a notre retour?...
demanda Bruno.

--Il faut de toute necessite que je m'adresse a mon ami Keraban!"
repondit Van Mitten.

Voila qui n'etait pas pour rassurer Bruno. Si son maitre revoyait le
seigneur Keraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait
discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment
faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile!
Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir a Van Mitten les moyens
d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer.

Enfin, voici ce qui fut decide entre le maitre et le serviteur, apres
un long debat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait
rejoindre le seigneur Keraban a la frontiere turco-russe. La, Van
Mitten, sous pretexte de sante, en prevision des fatigues a venir,
declarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage.
Dans ces conditions, son ami Keraban ne pourrait pas insister, et ne
se refuserait pas a lui donner l'argent necessaire pour qu'il put
revenir par mer a Constantinople.

"N'importe! pensa Bruno, une conversation a ce sujet entre mon maitre
et le seigneur Keraban, cela ne laisse pas d'etre grave."

Tous deux revinrent a l'hotel, ou les attendait Ahmet. Ils ne lui
dirent rien de leurs projets que celui-ci eut sans doute combattus. On
soupa, on dormit. Van Mitten reva que Keraban le hachait menu comme
chair a pate. On se reveilla de grand matin, et l'on trouva a la porte
quatre chevaux prets a "devorer l'espace".

Une chose curieuse a voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis
en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs a porter au compte
du seigneur Keraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager.
Bruno dut donc obeir. Heureusement, son cheval etait un vieux bidet,
incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les
deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'etaient pas non plus pour les
inquieter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon
cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de moderer sa vitesse,
afin de ne point distancer ses compagnons de route.

On quitta Poti a cinq heures du matin. A huit heures, un premier
dejeuner etait pris dans le bourg de Nikolaja, apres une traite de
vingt verstes, un second dejeuner a Kintryachi, quinze verstes plus
loin, vers onze heures,--et, vers deux heures apres midi, Ahmet, apres
une nouvelle etape de vingt autres verstes, faisait halte a Batoum,
dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient a l'empire
moscovite.

Ce port etait autrefois un port turc, tres heureusement situe a
l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est
facheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un
bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de batiments, meme des
navires d'un fort tirant d'eau. Quant a la ville, c'est simplement un
important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale.
Mais la main de la Russie s'allonge demesurement sur les regions
transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard
les dernieres limites du Lazistan.

La, Ahmet n'etait donc pas encore chez lui, comme il y eut ete
quelques annees auparavant. Il lui fallut depasser Guenieh, a
l'embouchure du Tchorock, et, a vingt verstes de Batoum, la bourgade
de Makrialos, pour atteindre la frontiere, dix verstes plus loin.

En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil
peu paternel d'un detachement de Cosaques, les deux pieds poses sur la
limite du sol ottoman, dans un etat de fureur plus facile a comprendre
qu'a decrire.

C'etait le seigneur Keraban. Il etait six heures du soir, et depuis le
minuit de la veille,--instant precis ou il avait ete rendu a la
liberte en dehors du territoire russe,--le seigneur Keraban ne
decolerait pas.

Une assez pauvre cabane, batie au flanc de la route, miserablement
habitee, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres,
lui avait servi d'abri ou plutot de refuge.

Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant apercu,
l'un son oncle, l'autre son ami, avaient presse leurs chevaux, et ils
mirent pied a terre a quelques pas de lui.

Le seigneur Keraban, allant, venant, gesticulant, se parlant a
lui-meme ou plutot se disputant avec lui-meme, puisque personne
n'etait la pour lui tenir tete, ne semblait pas avoir apercu ses
compagnons.

"Mon oncle! s'ecria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib
et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!

--Mon ami!" ajouta Van Mitten. Keraban leur saisit la main a tous
deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisiere de
la route:

"En chemin de fer! s'ecria-t-il. Ces miserables m'ont force a monter
en chemin de fer! ... Moi! ... moi!"

Bien evidemment, d'avoir ete reduit a ce mode de locomotion, indigne
d'un vrai Turc, c'etait ce qui excitait chez le seigneur Keraban la
plus violente irritation! Non! il ne pouvait digerer cela! Sa
rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent
personnage et ce qui en etait suivi, le bris de sa chaise de poste,
l'embarras ou il allait se trouver pour continuer son voyage, il
oubliait tout devant cette enormite: avoir ete en chemin de fer! Lui,
un vieux croyant!

"Oui! c'est indigne! repondit Ahmet, qui pensa que c'etait ou jamais
le cas de ne pas contrarier son oncle.

--Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, apres tout, ami Keraban, il
ne vous est rien arrive de grave....

--Ah! prenez garde a vos paroles, monsieur Van Mitten! s'ecria
Keraban. Rien de grave, dites-vous?"

Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route.
Son vieil ami venait de le traiter de: "Monsieur Van Mitten" et
continuait de l'interpeller de la sorte:

"Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles:
rien de grave?

--Ami Keraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux
chemins de fer, ni deraillement, ni tamponnement, ni collision....

--Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir deraille! s'ecria
Keraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir deraille, avoir perdu
bras, jambes et tete, entendez-vous, que de survivre a pareille honte!

--Croyez bien, ami Keraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait
comment pallier ses imprudentes paroles.

--Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! repondit Keraban en
marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit
de la facon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver a l'homme qui,
depuis trente ans, se croyait votre ami."

Ahmet voulut detourner une conversation dont le plus clair resultat
eut ete d'empirer les choses.

"Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris
monsieur Van Mitten....

--Vraiment!

--Ou plutot monsieur Van Mitten s'est mal exprime! Tout comme moi, il
ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits
Cosaques vous ont inflige!"

Heureusement, tout cela etait dit en turc, et les "maudits Cosaques"
n'y pouvaient rien comprendre.

"Mais, en somme, mon oncle, c'est a un autre qu'il faut faire remonter
la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui
vous est arrive! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle a
votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!...

--Oui! ce Saffar! s'ecria Keraban, tres opportunement lance par son
neveu sur cette nouvelle piste.

--Mille fois oui, ce Saffar! se hata d'ajouter Van Mitten. C'est la
ce que je voulais dire, ami Keraban!

--L'infame Saffar! dit Keraban.

--L'infame Saffar!" repeta Van Mitten en se mettant au diapason de
son interlocuteur.

Il aurait meme voulu employer un qualificatif plus energique encore,
mais il n'en trouva pas.

"Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet.

--Et ne pouvoir retourner a Poti! s'ecria Keraban, pour lui faire
payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'ame du corps, le
livrer a la main du bourreau!...

--Le faire empaler!...." crut devoir ajouter Van Mitten, qui se
faisait feroce pour reconquerir une amitie compromise.

Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un
serrement de main de son ami Keraban.

"Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se
mettre a la recherche de ce Saffar!

--Et pourquoi, mon neveu?

--Ce personnage n'est plus a Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes
arrives, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service
du littoral de l'Asie Mineure.

--Le littoral de l'Asie Mineure! s'ecria Keraban, Mais notre
itineraire ne suit-il pas ce littoral?

--En effet, mon oncle!

--Eh bien! si l'infame Saffar, repondit Keraban, se rencontre sur mon
chemin, _Vallah-billah tielah_! Malheur a lui!"

Apres avoir prononce cette formule qui est le "serment de Dieu", le
seigneur Keraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.

Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait
aux voyageurs? De suivre la route a cheval, cela ne pouvait
serieusement se proposer au seigneur Keraban. Sa corpulence s'y
opposait. S'il eut souffert du cheval, le cheval aurait encore plus
souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait a Choppa, la
bourgade la plus rapprochee. Ce n'etait que quelques verstes a faire,
et Keraban les ferait a pied,--Bruno aussi, car il etait tellement
moulu qu'il n'aurait pu reenfourcher sa monture.

"Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il a son
maitre qu'il avait tire a part.

--A Choppa!" repondit Van Mitten.

Et il ne voyait pas sans quelque inquietude approcher le moment ou il
devrait toucher cette question delicate.

Quelques instants apres, les voyageurs descendaient la route dont la
pente cotoie les rivages du Lazistan.

Une derniere fois, le seigneur Keraban se retourna pour montrer le
poing aux Cosaques, qui l'avaient si desobligeamment embarque,--lui!--
dans un wagon de chemin de fer, et, au detour de la cote, il perdit de
vue la frontiere de l'empire moscovite.




II


DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DECIDE A CEDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET
CE QUI S'ENSUIT.

"Un singulier pays! ecrivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en
notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent a la
terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre
et tricotent la laine."

Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi
dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commencait la
seconde partie de l'itineraire.

C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontiere
caucasienne, cette portion de l'Armenie turque, comprise entre les
vallees du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu
de voyageurs, depuis le Francais Th. Deyrolles, se sont aventures a
travers ces districts du pachalik de Trebizonde, entre ces montagnes
de moyenne altitude, dont l'echeveau s'embrouille confusement jusqu'au
lac de Van, et enserre la capitale de l'Armenie, celle Erzeroum,
chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants.

Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En
quittant ces plateaux ou les deux branches de l'Euphrate prennent leur
source, Xenophon et ses Dix Mille, reculant devant les armees
d'Artaxerce Mnemon, arriverent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est
point le Rion qui se jette a Poti: c'est le Kour, descendu de la
region caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan a travers
lequel le seigneur Keraban et ses compagnons allaient maintenant
s'engager.

Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations
precieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les
erudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouve l'endroit
precis ou Xenophon, general, historien, philosophe, livra bataille aux
Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont
Chenium, d'ou les Grecs saluerent de leurs acclamations les flots si
desires du Pont-Euxin?

Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'etudier,
ou plutot on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir a la
charge, de relancer son maitre, afin que celui-ci empruntat au
seigneur Keraban ce qu'il fallait pour se separer de lui.

"A Choppa!" repondait invariablement Van Mitten.

On se dirigea donc vers Choppa. Mais la, trouverait-on un moyen de
locomotion, un vehicule quelconque, pour remplacer la confortable
chaise, brisee au railway de Poti?

C'etait une assez grave complication. Il y avait encore pres de deux
cent cinquante lieues a faire, et dix-sept jours seulement jusqu'a
cette date du 30 courant. Or, c'etait a cette date que le seigneur
Keraban devait etre de retour! C'etait a cette date qu'Ahmet comptait
retrouver a la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait
pour la celebration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le
neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De la, un tres
serieux embarras sur la maniere dont s'accomplirait cette seconde
moitie du voyage.

De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans
ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point
compter.

Force serait de s'accommoder de l'un des vehicules du pays, et cet
appareil de locomotion ne pourrait etre que des plus rudimentaires.

Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral,
le seigneur Keraban a pied, Bruno trainant par la bride son cheval et
celui de son maitre qui preferait marcher a cote de son ami; Nizib,
monte et tenant la tete de la petite caravane. Quant a Ahmet, il avait
pris les devants, afin de preparer les logements a Choppa, et faire
l'acquisition d'un vehicule, de maniere a repartir au soleil levant.

La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Keraban couvait
interieurement sa colere, qui se manifestait par ces mots souvent
repetes: "Cosaques, railway, wagon, Saffar!" Lui, Van Mitten, guettait
l'occasion de s'ouvrir a qui de droit de ses projets de separation;
mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'etat ou
etait son ami qui se fut enleve au moindre mot.

On arriva a Choppa a neuf heures du soir. Cette etape, faite a pied,
exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge etait mediocre; mais,
la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consecutives,
tandis qu'Ahmet, le soir meme, se mettait en campagne pour trouver un
moyen de transport.

Le lendemain, 14 septembre, a sept heures, une araba etait tout
attelee devant la porte de l'auberge.

Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste,
remplacee par une sorte de charrette grossiere, montee sur deux roues,
dans laquelle trois personnes pouvaient a peine trouver place! Deux
chevaux a ses brancards, ce n'etait pas trop pour enlever cette lourde
machine. Tres heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba
d'une bache impermeable, tendue sur des cercles de bois, de maniere a
tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en
attendant mieux; mais il n'etait pas probable que l'on put se rendre a
Trebizonde en plus confortable et plus rapide equipage.

On le comprendra aisement: a la vue de cette araba, Van Mitten, si
philosophe qu'il fut, et Bruno, absolument ereinte, ne purent
dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur
Keraban dissipa en un instant.

"Voila tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant
l'araba.

--Et c'est tout ce qu'il nous faut! repondit Keraban, qui, pour rien
au monde, n'eut voulu laisser voir l'ombre d'un regret a l'endroit de
son excellente chaise de poste.

--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litiere de paille dans cette
araba....

--Nous serons comme des princes, mon neveu!

--Des princes de theatre! murmura Bruno.

--Hein? fit Keraban.

--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'a cent soixante
agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trebizonde, et la, j'y
compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur equipage.

--Je repete que celui-ci suffira!" dit Keraban, en observant, sous
son sourcil fronce, s'il surprendrait au visage de ses compagnons
l'apparence d'une contradiction.

Mais tous, ecrases par ce formidable regard s'etaient fait une figure
impassible.

Voici ce qui fut convenu: le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno
devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait
monte par le postillon, charge du soin de relayer apres chaque etape;
Ahmet et Nizib, tres habitues aux fatigues de l'equitation, suivraient
a cheval. On esperait ainsi ne point eprouver trop de retard jusqu'a
Trebizonde. La, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de
terminer ce voyage le plus confortablement possible.

Le seigneur Keraban donna donc le signal du depart, apres que l'araba
eut ete munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux
narghiles, heureusement sauves de la collision, et qui furent mis a la
disposition de leurs proprietaires. D'ailleurs, les bourgades de cette
partie du littoral sont assez rapprochees les unes des autres. Il est
meme rare que plus de quatre a cinq lieues les separent. On pourrait
donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que
l'impatient Ahmet consentit a accorder quelques heures de repos et
surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment
approvisionnes.

"En route!" repeta Ahmet apres son oncle, qui avait deja pris place
dans l'araba.

En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave,
presque imperieux:

"Mon maitre, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au
seigneur Keraban?

--Je n'ai pas encore trouve l'occasion, repondit evasivement Van
Mitten. D'ailleurs, il ne me parait pas tres bien dispose....

--Ainsi, nous allons monter la-dedans? reprit Bruno en designant
l'araba d'un geste de profond dedain!

--Oui.... provisoirement!

--Mais quand vous deciderez-vous a faire cette demande d'argent de
laquelle depend notre liberte?

--A la prochaine bourgade, repondit Van Mitten.

--A la prochaine bourgade?...

--Oui! a Archawa!"

Bruno hocha la tete en signe de desapprobation et s'installa derriere
son maitre au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez
bon trot sur les pentes de la route.

Le temps laissait a desirer. Des nuages, d'apparence orageuse,
s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au dela de l'horizon,
certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la cote, battue de
plein fouet par les courants atmospheriques venus du large, ne devait
pas etre facile a suivre; mais on ne commande pas au temps, et les
fatalistes fideles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre
comme il vient. Toutefois, il etait a craindre que la mer Noire ne
continuat pas a justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_,
le "bien hospitalier", mais plutot son nom turc de _Kara Dequitz_,
qui est de moins bon augure.

Fort heureusement, ce n'etait point la partie elevee et montagneuse du
Lazistan que coupait l'itineraire adopte. La, les routes manquent
absolument, et il faut s'aventurer a travers des forets que la hache
du bucheron n'a point encore amenagees. Le passage de l'araba y eut
ete a peu pres impossible. Mais la cote est plus praticable, et le
chemin n'y fait jamais defaut d'une bourgade a l'autre. Il circule au
milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des
chataigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes,
enguirlandes par les inextricables sarments de la vigne sauvage.

Toutefois, si cette lisiere du Lazistan offre un passage assez facile
aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. La
s'etendent des marecages pestilentiels; la regne le typhus a l'etat
endemique, depuis le mois d'aout jusqu'au mois de mai. Par bonheur
pour le seigneur Keraban et les siens, on etait en septembre, et leur
sante ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies,
non! Or, si on ne se guerit pas toujours, on peut toujours se reposer.
Et lorsque le plus entete des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons
ne pouvaient rien avoir a lui repondre.

L'araba s'arreta a la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin.
On se mit en mesure d'en repartir une heure apres, sans que Van Mitten
eut trouve le joint pour toucher un mot de ses fameux projets
d'emprunt a son ami Keraban.

De la, cette demande de Bruno:

"Eh bien, mon maitre, est-ce fait?...

--Non, Bruno, pas encore.

--Mais il serait temps de....

--A la prochaine bourgade!

--A la prochaine bourgade?...

--Oui, a Witse."

Et Bruno, qui, au point de vue pecuniaire, dependait de son maitre
comme son maitre dependait du seigneur Keraban, reprit place dans
l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.

"Qu'a-t-il donc, ce garcon? demanda Keraban.

--Rien, se hata de repondre Van Mitten, pour detourner la
conversation. Un peu fatigue, peut-etre!

--Lui! repliqua Keraban. Il a une mine superbe! Je trouve meme qu'il
engraisse!

--Moi! s'ecria Bruno, touche au vif.

--Oui! il a des dispositions a devenir un beau et bon Turc, de
majestueuse corpulence!"

Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait eclater a ce compliment,
si inopportunement envoye, et Bruno se tut.

Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui
provoquaient de violentes secousses a l'interieur, lesquelles se
traduisaientpar des contusions plus desagreables que douloureuses, il
n'y aurait rien eu a dire.

La route n'etait pas deserte. Quelques Lazes la parcouraient,
descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur
industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eut ete moins preoccupe
de son "interpellation", il aurait pu noter sur ses tablettes les
differences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes.
Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulees autour de
la tete en maniere de coiffure, remplace la calotte georgienne. Sur la
poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint,
elegants et souples, s'ecartelent les deux cartouchieres disposees
comme les tuyaux d'une flute de Pan. Un fusil court de canon, un
poignard a large lame, fiche dans une ceinture bordee de cuivre,
constituent leur armement habituel.

Quelques aniers suivaient aussi la route et transportaient aux
villages maritimes les productions en fruits de toutes les especes,
qui se recoltent dans la zone moyenne.

En somme, si le temps eut ete plus sur, le ciel moins menacant, les
voyageurs n'auraient point eu trop a se plaindre du voyage, meme fait
dans ces conditions.

A onze heures du matin, ils arriverent a Witse sur l'ancien Pyxites,
dont le nom grec "buis" est suffisamment justifie par l'abondance de
ce vegetal aux environs. La, on dejeuna sommairement,--trop
sommairement, parait-il, au gre du seigneur Keraban,--qui, cette fois,
laissa echapper un grognement de mauvaise humeur.

Van Mitten ne trouva donc pas encore la l'occasion favorable pour lui
toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir,
lorsque Bruno, le tirant a part, lui dit:

"Eh bien, mon maitre?

--Eh bien, Bruno, a la bourgade prochaine.

--Comment?

--Oui! a Artachen!"

Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond
de l'araba, tandis que son maitre jetait un coup d'oeil emu a ce
romantique paysage, ou se retrouvait toute la proprete hollandaise
unie au pittoresque italien.

Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya a trois
heures du soir; on en repartit a quatre; mais, sur une serieuse mise
en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son
maitre s'engagea a faire sa demande, avant d'arriver a la bourgade
d'Atina, ou il avait ete convenu que l'on passerait la nuit. Il y
avait cinq lieues a enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui
porterait a une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette
journee. En verite, ce n'etait pas mal pour une simple charrette; mais
la pluie, qui menacait de tomber, allait la retarder, sans doute, en
rendant la route peu praticable.

Ahmet ne voyait pas sans inquietude la periode du mauvais temps
s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au
large. L'atmosphere alourdie rendait la respiration difficile. Tres
certainement, dans la nuit ou le soir, un orage eclaterait en mer.
Apres les premiers coups de foudre, l'espace, profondement trouble par
les decharges electriques, serait balaye a coups de bourrasque, et la
bourrasque ne se dechainerait pas sans que les vapeurs ne se
resolussent en pluie.

Or, trois voyageurs, c'etait tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni
Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui,
d'ailleurs, ne resisterait peut-etre pas aux assauts de la tourmente.
Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait
urgence a gagner la prochaine bourgade.

Deux ou trois fois, le seigneur Keraban passa la tete hors de la bache
et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.

"Du mauvais temps? fit-il.

--Oui, mon oncle, repondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais
avant que l'orage n'eclate!

--Des que la pluie commencera a tomber, reprit Keraban, tu nous
rejoindras dans la charrette.

--Et qui me cedera sa place?

--Bruno! Ce brave garcon prendra ton cheval....

--Certainement," ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise
grace a refuser ... pour son fidele serviteur.

Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant
cette reponse. Il ne l'aurait pas ose. Bruno devait se tenir a quatre
pour ne point faire explosion. Son maitre le sentait bien. "Le mieux
est de nous depecher, reprit Ahmet. Si la tempete se dechaine, les
toiles de l'araba seront traversees en un instant, et la place n'y
sera plus tenable.

--Presse ton attelage, dit Keraban au postillon, et ne lui epargne
pas les coups de fouet!"

Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hate que ses
voyageurs d'arriver a Atina, ne les epargnait guere. Mais les pauvres
betes, accablees par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir
au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelee.

Combien le seigneur Keraban et les siens durent envier le "tchapar",
dont l'equipage croisa leur araba vers les sept heures du soir!
C'etait le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte
a Teheran les depeches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour
se rendre de Trebizonde a la capitale de la Perse, avec les deux ou
trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zapties qui
l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la preference sur tous
autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant a Atina, de n'y
plus trouver que des chevaux epuises.

Par bonheur, cette pensee ne vint point au seigneur Keraban. Il aurait
eu la une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et
en eut profite, sans doute!

Peut-etre, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui
fut enfin fournie par Van Mitten.

Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites a
Bruno, se hasarda enfin a s'executer, mais en y mettant toute
l'adresse possible. Le mauvais temps qui menacait lui parut etre un
excellent exorde pour entrer en matiere.

"Ami Keraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point
donner de conseil, mais qui en demande plutot, que pensez-vous de cet
etat de l'atmosphere?

--Ce que j'en pense?...

--Oui! ... Vous le savez, nous touchons a l'equinoxe d'automne, et il
est a craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorise pendant la
seconde partie que pendant la premiere!

--Eh bien, nous serons moins favorises, voila tout! repondit Keraban
d'une voix seche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier a mon gre les
conditions atmospheriques! Je ne commande pas aux elements, que je
sache, Van Mitten!

--Non ... evidemment, repliqua le Hollandais, que ce debut
n'encourageait guere. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!

--Que voulez-vous dire, alors?

--Qu'apres tout, ce n'est peut-etre la qu'une apparence d'orage ou
tout au plus un orage qui passera....

--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins
longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau
temps leur succede ... naturellement!

--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphere ne soit si
profondement troublee! ... Si ce n'etait pas la periode de
l'equinoxe....

--Quand on est dans l'equinoxe, repondit Keraban, il faut bien se
resigner a y etre! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans
l'equinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?

--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Keraban,"
repondit Van Mitten.

L'affaire s'engageait mal, c'etait trop evident. Peut-etre, s'il
n'avait eu derriere lui Bruno, dont il entendait les sourdes
incitations, peut-etre Van Mitten eut-il abandonne cette conversation
dangereuse, quitte a la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus
moyen de reculer,--d'autant moins que Keraban, l'interpellant, d'une
facon directe, cette fois, lui dit en froncant le sourcil:

"Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une
arriere-pensee?

--Moi?

--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les
gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!

--Moi! vous faire mauvaise mine?

--Avez-vous quelque chose a me reprocher? Si je vous ai invite a
diner a Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas a Scutari? Est-ce
ma faute, si ma chaise a ete brisee sur ce maudit chemin de fer?"

Oh! oui! c'etait sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se
garda bien de le lui reprocher!

"Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons
plus qu'une araba pour tout vehicule? Voyons! parlez!"

Van Mitten, trouble, ne savait deja plus que repondre. Il se borna
donc a demander a son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit
a Atina, soit meme a Trebizonde, au cas ou le mauvais temps rendrait
le voyage trop difficile.

"Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? repondit
Keraban, et comme j'entends etre arrive a Scutari pour la fin du mois,
nous continuerons notre route, quand bien meme tous les elements
seraient conjures contre nous!"

Van Mitten fit appel alors a tout son courage, et formula, non sans
une evidente hesitation dans la voix, sa fameuse proposition.

"Eh bien, ami Keraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je
vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la
permission de rester a Atina.

--Vous me demandez la permission de rester a Atina?... repondit
Keraban en scandant chaque syllabe.

--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais
rien faire sans votre aveu ... de ... de....

--De nous separer, n'est-ce pas?

--Oh! temporairement ... tres temporairement!... se hata d'ajouter
Van Mitten. Nous sommes bien fatigues, Bruno et moi! Nous prefererions
revenir par mer a Constantinople ... oui! ... par mer....

--Par mer?

--Oui ... ami Keraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!...
Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends tres bien
que l'idee de faire une traversee quelconque vous soit desagreable!...
Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez a suivre la route du
littoral! ... Mais la fatigue commence a me rendre ce deplacement trop
penible ... et ... a le bien regarder, Bruno maigrit! ...

--Ah! ... Bruno maigrit! dit Keraban, sans meme se retourner vers
l'infortune serviteur, qui, d'une main febrile, montrait ses vetements
flottant sur son corps emacie.

--C'est pourquoi, ami Keraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne
pas trop nous en vouloir, si nous restons a la bourgade d'Atina, d'ou
nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je
vous le repete, nous vous retrouverons a Constantinople ... ou plutot
a Scutari, oui ... a Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai
attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!"

Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la
reponse du seigneur Keraban. Serait-ce un simple acquiescement a une
demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise a
partie dans un eclat de colere?

Le Hollandais courbait la tete, sans oser lever les yeux sur son
terrible compagnon.

"Van Mitten, repondit Keraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu
l'esperer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre
proposition ait lieu de m'etonner, et qu'elle soit meme de nature a
provoquer....

--Ami Keraban! ... s'ecria Van Mitten, qui sur ce mot, crut a quelque
violence imminente.

--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Keraban. Vous devez bien
penser que je ne puis voir cette separation sans un reel chagrin!
J'ajoute meme que je ne me serais pas attendu a cela de la part d'un
correspondant, lie a moi par trente ans d'affaires....

--Keraban! fit Van Mitten.

--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'ecria Keraban, qui ne
put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, apres tout, Van
Mitten, vous etes libre! Vous n'etes ni mon parent ni mon serviteur!
Vous n'etes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, meme de
briser les liens d'une vieille amitie!

--Keraban!... mon cher Keraban!... repondit Van Mitten, tres emu de
ce reproche.

--Vous resterez donc a Atina, s'il vous plait de rester a Atina, ou
meme a Trebizonde, s'il vous plait de rester a Trebizonde!"

Et la-dessus, le seigneur Keraban s'accota dans son coin, comme un
homme qui n'a plus aupres de lui que des indifferents, des etrangers,
dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.

En somme, si Bruno etait enchante de la tournure qu'avaient prise les
choses, Van Mitten ne laissait pas d'etre tres chagrine d'avoir cause
cette peine a son ami. Mais enfin, son projet avait reussi, et, bien
que l'idee lui en vint peut-etre, il ne pensa pas qu'il y eut lieu de
retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno etait la.

Restait alors la question d'argent, l'emprunt a contracter pour etre
en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever
le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulte.
L'importante part qui revenait a Van Mitten dans sa maison de
Rotterdam, allait etre prochainement versee a la banque de
Constantinople, et le seigneur Keraban n'aurait qu'a se rembourser de
la somme pretee au moyen du cheque que lui donnerait le Hollandais.

"Ami Keraban? dit Van Mitten, apres quelques minutes d'un silence qui
ne fut interrompu par personne.

--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Keraban, comme s'il eut
repondu a quelque importun.

--En arrivant a Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de
"monsieur" avait frappe au coeur.

--Eh bien, en arrivant a Atina, repondit Keraban, nous nous
separerons! ... C'est convenu!

--Oui, sans doute ... Keraban!"

En verite, il n'osa pas dire: mon ami Keraban!

"Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque
argent....

--De l'argent! Quel argent?...

--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... a la Banque de
Constantinople....

--Une petite somme?

--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous
vous etiez genereusement charge des frais de ce voyage....

--Ces frais ne regardent que moi!

--Soit! ... Je ne veux pas discuter....

--Je ne vous aurais pas laisse depenser une seule livre, repondit
Keraban, non pas meme une!

--Je vous en suis fort reconnaissant, repondit Van Mitten, mais
aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai oblige
de....

--Je n'ai point d'argent a vous preter, repondit sechement Keraban,
et il ne me reste, a moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage!

--Cependant ... vous me donnerez bien?...

--Rien, vous dis-je!

--Comment?... fit Bruno.

--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Keraban d'un ton plein
de menaces.

--Sans doute, repliqua Bruno.

--Tais-toi, Bruno," dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette
intervention de son serviteur put envenimer le debat.

Bruno se tut.

"Mon cher Keraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, apres tout, que
d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques
jours a Trebizonde....

--Minime ou non, monsieur, dit Keraban, n'attendez absolument rien de
moi!

--Mille piastres suffiraient!...

--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Keraban, qui commencait
a se mettre en colere.

--Quoi! rien?

--Rien!

--Mais alors....

--Alors, vous n'avez qu'a continuer ce voyage avec nous, monsieur Van
Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant a vous laisser une
piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener a
votre convenance ... jamais!

--Jamais?...

--Jamais!"

La maniere dont ce "jamais" fut prononce etait bien pour faire
comprendre a Van Mitten et meme a Bruno, que la resolution de l'entete
etait irrevocable. Quand il avait dit non, c'etait dix fois non!

Van Mitten fut-il particulierement blesse de ce refus de Keraban,
autrefois son correspondant et naguere son ami, il serait difficile de
l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un
Hollandais, flegmatique et reserve, renferme de mysteres. Quant a
Bruno, il etait outre! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces
conditions, et peut-etre dans de pires encore? Il lui faudrait
poursuivre cette route absurde, cet itineraire insense, en charrette,
a cheval, a pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un tetu
d'Osmanli, devant lequel tremblait son maitre! Il lui faudrait perdre
enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur
Keraban, en depit des contrarietes et des fatigues, continuerait a se
maintenir dans une rotondite majestueuse!

Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que
de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea a rester
seul, a abandonner Van Mitten a toutes les consequences d'une pareille
tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle
s'etait dressee devant son maitre, lequel n'avait pas seulement de
quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre!

Pendant ces discussions, l'araba marchait peniblement. Le ciel,
horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds
mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au
dela de l'horizon, le vent soufflait deja en tempete.

Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres betes ne
marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son cote, tant il
avait hate d'arriver a la bourgade d'Atina; mais, qu'il y fut devance
par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute.

Le seigneur Keraban, les yeux fermes, ne disait pas un mot. Ce silence
pesait a Van Mitten, qui eut prefere quelque bonne bourrade de son
ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de
maugreements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce
serait terrible!

Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant a l'oreille de
Keraban, de maniere que Bruno ne put l'entendre:

"Ami Keraban? dit-il.

--Qu'y a-t-il? demanda Keraban.

--Comment ai-je pu ceder a cette idee de vous quitter, ne fut-ce
qu'un instant? reprit Van Mitten.

--Oui! comment?

--En verite, je ne le comprends pas!

--Ni moi!" repondit Keraban.

Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Keraban,
qui accueillit ce repentir par une genereuse pression, dont les doigts
du Hollandais devaient porter longtemps la marque.

Il etait alors neuf heures du soir. La nuit se faisait tres sombre.
L'orage venait d'eclater avec une extreme violence. L'horizon
s'embrasa de grands eclairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore
les eclats de la foudre. La bourrasque devint bientot si forte, que,
plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne fut renversee sur la
route. Les chevaux, epuises, epouvantes, s'arretaient a chaque
instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que
bien difficilement a les maintenir.

Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans
abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait
encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne put etre atteinte.

Ahmet, tres inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant
de la cote une vive lueur apparut a une portee de fusil. C'etait le
feu du phare d'Atina, eleve sur la falaise, en avant de la bourgade,
et qui projetait une lumiere assez intense au milieu de l'obscurite.

Ahmet eut la pensee de demander, pour la nuit, l'hospitalite aux
gardiens, qui devaient etre a leur poste.

Il frappa a la porte de la maisonnette, construite au pied du phare.

Quelques instants de plus, le seigneur Keraban et ses compagnons
n'auraient pu resister aux coups de la tempete.




III


DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR
VOUDRA BIEN LUI PARDONNER.

Une grossiere maison de bois, divisee en deux chambres avec fenetres
ouvertes sur la mer, un pylone, fait de poutrelles, supportant un
appareil catoptrique, c'est-a-dire une lanterne a reflecteurs, et
dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel etait le phare
d'Atina et ses dependances. Donc rien de plus rudimentaire.

Mais, tel qu'il etait, ce feu rendait de grands services a la
navigation, au milieu de ces parages. Son etablissement ne datait que
de quelques annees. Aussi, avant que les difficiles passes du petit
port d'Atina qui s'ouvre plus a l'ouest fussent eclairees, que de
navires s'etaient mis a la cote au fond de ce cul-de-sac du continent
asiatique! Sous la poussee des brises du nord et de l'ouest, un
steamer a de la peine a se relever, malgre les efforts de sa
machine,--a plus forte raison, un batiment a voiles, qui ne peut
lutter qu'en biaisant contre le vent.

Deux gardiens demeuraient a poste fixe dans la maisonnette de bois,
disposee au pied du phare; une premiere chambre leur servait de salle
commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient
jamais ensemble, l'un d'eux etant de garde chaque nuit, aussi bien
pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque
quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina.

Aux coups qui furent frappes du dehors, la porte de la maisonnette
s'ouvrit. Le seigneur Keraban, sous la violente poussee de l'ouragan
--ouragan lui-meme!--entra precipitamment, suivi d'Ahmet, de Van
Mitten, de Bruno et de Nizib.

"Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, reveille
par le bruit, rejoignit presque aussitot.

--L'hospitalite pour la nuit? repondit Ahmet.

--L'hospitalite? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous
faut, la maison est ouverte.

--Un abri, pour attendre le jour, repondit Keraban, et de quoi
apaiser notre faim.

--Soit, dit le gardien, mais vous auriez ete mieux dans quelque
auberge du bourg d'Atina.

--A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.

--A une demi-lieue-environ du phare et en arriere des falaises,
repondit le gardien.

--Une demi-lieue a faire par ce temps horrible! s'ecria Keraban. Non,
mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons
passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter
derriere votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ...
Demain, des qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah
nous vienne en aide pour y trouver quelque vehicule plus
convenable....

--Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet.

--Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents.

--... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ...
repliqua le seigneur Keraban, qui jeta un regard severe au rancunier
serviteur de Van Mitten.

--Seigneur, reprit le gardien, je vous repete que notre demeure est a
votre service. Bien des voyageurs y ont deja cherche asile contre le
mauvais temps et se sont contentes....

--De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-memes!" repondit
Keraban.

Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit
dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se feliciter
d'avoir trouve un tel refuge, si peu confortable qu'il fut, a entendre
le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.

Mais, dormir, c'est bien, a la condition que le sommeil soit precede
d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit
l'observation, en rappelant que les reserves de l'araba etaient
absolument epuisees.

"Au fait, demanda Keraban, qu'avez-vous a nous offrir, mes braves
gens, ... en payant, bien entendu?

--Bon ou mauvais, repondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et
toutes les piastres du tresor imperial ne vous feraient pas trouver
autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!

--Ce sera suffisant! repondit Ahmet.

--Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents
s'allongeaient sous la surexcitation d'une veritable fringale.

--Passez dans l'autre chambre, repondit le gardien. Ce qui est sur la
table est a votre disposition!

--Et Bruno nous servira, repondit Keraban, tandis que Nizib ira aider
le postillon a remiser le moins mal possible, a l'abri du vent, notre
araba et son equipage!"

Sur un signe de son maitre, Nizib sortit aussitot, afin de tout
disposer pour le mieux.

En meme temps, le seigneur Keraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de
Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un
foyer de bois flambant, pres d'une petite table. La, dans des plats
grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les
voyageurs affames firent honneur. Bruno, les regardant manger si
avidement, semblait meme penser qu'ils leur en faisaient trop.

"Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van
Mitten, apres un quart d'heure d'un travail de mastication que le
serviteur du digne Hollandais trouva interminable.

--Non certes, repondit le seigneur Keraban, il n'y a pas de raison
pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maitres!

--Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.

--Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta
Keraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent....

--Oh! fit Van Mitten.

--Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Keraban en secouant
son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais
la nuit s'avance! ... Allons dormir!

--Oui, cela vaut mieux!" repondit Van Mitten, qui, par ce "oh!"
intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie
des tribus nomades de l'Empire moscovite.

Le seigneur Keraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la
premiere chambre, au moment ou Nizib y rejoignait Bruno pour souper
avec lui. La, s'enveloppant de leur manteau, etendus sur les bancs,
tous trois chercherent a tromper dans le sommeil les longues heures
d'une nuit de tempete. Mais il leur serait bien difficile, sans doute,
de dormir dans ces conditions.

Cependant, Bruno et Nizib, attables l'un devant l'autre, se
preparaient a achever consciencieusement ce qui restait dans les plats
et au fond des brocs,--Bruno, toujours tres dominateur avec Nizib,
Nizib, toujours tres deferent vis-a-vis de Bruno.

"Nizib, dit Bruno, a mon avis, lorsque les maitres ont soupe, c'est le
droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur
en laisser.

--Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air
approbateur.

--Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai
rien pris!

--Il n'y parait pas!

--Il n'y parait pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai
encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vetements
devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?

--C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi!
j'engraisse plutot a ce regime-la!

--Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de
travers.

--Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib.

--Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en
a a peine pour un, a coup sur il n'y en a pas pour deux!

--En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve,
monsieur Bruno!

--Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets
d'engraisser! ... toi!"

Et ramenant a lui l'assiette de Nizib: "Eh! que diable vous etes-vous
donc servi la? dit-il.

--Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup a un reste de mouton,
repondit Nizib, qui replaca l'assiette devant lui.

--Du mouton? ... s'ecria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois
que vous faites erreur!

--Nous verrons bien, dit Nizib, en portant a sa bouche un morceau
qu'il venait de piquer avec sa fourchette.

--Non! ... non! ... repliqua Bruno, en l'arretant de la main. Ne vous
pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne
soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc,
s'entend, et non pour un chretien!

--Vous croyez, monsieur Bruno?

--Permettez-moi de m'en assurer, Nizib."

Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par
Nizib; puis, sous pretexte d'y gouter, il le fit entierement
disparaitre en quelques bouchees.

"Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquietude.

--Eh bien, repondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc!
 ... Horreur! Vous alliez manger du porc!

--Du porc? s'ecria Nizib. C'est defendu....

--Absolument.

--Pourtant, il m'avait semble....

--Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter a un homme
qui doit s'y connaitre mieux que vous!

--Alors, monsieur Bruno? ...

--Alors, a votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage
de chevre.

--C'est maigre! repondit Nizib.

--Oui ... mais il a l'air excellent!"

Et Bruno placa le fromage devant son camarade. Nizib commenca a
manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait a
grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifie
par lui de porc.

"A votre sante, Nizib, dit-il, en se servant un
plein gobelet du contenu d'un broc pose sur la table.

--Quelle est cette boisson? demanda Nizib.

--Hum! ... fit Bruno ... il me semble....

--Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.

--Qu'il y a un peu d'eau-de-vie la-dedans.... repondit Bruno, et un
bon musulman ne peut se permettre....

--Je ne puis cependant manger sans boire!

--Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau fraiche, dont
il faudra vous contenter, Nizib! Etes-vous heureux, vous autres Turcs,
d'etre habitues a cette boisson si salutaire!"

Et, pendant que buvait Nizib:

"Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garcon ... engraisse!..."

Mais voila que Nizib, en tournant la tete, apercut un autre plat
depose sur la cheminee, et dans lequel il restait encore un morceau de
viande d'appetissante mine.

"Ah! s'ecria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus serieusement,
cette fois!....

--Oui ... cette fois, Nizib, repondit Bruno, et nous allons partager
en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous
voir reduit a ce fromage de chevre!

--Ceci doit etre du mouton, monsieur Bruno!

--Je le crois, Nizib."

Et Bruno, attirant le plat devant lui, commenca a decouper le morceau
que Nizib devorait du regard.

"Eh bien! dit-il.

--Oui ... du mouton ... repondit Bruno, ce doit-etre du mouton! ...
Du reste, nous avons rencontre tant de troupeaux de ces interessants
quadrupedes sur notre route! ... C'est a croire, vraiment, qu'il n'y a
que des moutons dans le pays!

--Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette.

--Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre interet, il vaut
mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ... a quelques lieues
seulement de la frontiere ... c'est presque encore de la cuisine russe
... Et les Russes ... il faut s'en defier!

--Je vous repete, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas
d'erreur possible!

--Non ... repondit Bruno qui venait de gouter au nouveau plat, c'est
bien du mouton, et cependant....

--Hein? ... fit Nizib.

--On dirait.... repondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux
qu'il avait mis sur son assiette.

--Pas si vite, monsieur Bruno!

--Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier gout!

--Ah! ... je saurai bien! ... s'ecria Nizib, qui, en depit de son
calme, commencait a se monter.

--Prenez garde, Nizib, prenez garde!"

Et ce disant, Bruno faisait precipitamment disparaitre les dernieres
bouchees de viande.

"A la fin, monsieur Bruno!....

--Oui, Nizib, ... a la fin ... je suis fixe! ... Vous aviez
absolument raison, cette fois!

--C'etait du mouton?

--Du vrai mouton!

--Que vous avez devore!....

--Devore, Nizib? ... Ah! voila un mot que je ne saurais admettre! ...
Devore? ... Non! ... J'y ai goute seulement!

--Et j'ai fait la un joli souper! repliqua Nizib d'un ton piteux. Il
me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part,
et ne point tout manger, pour vous assurer que c'etait....

--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige....

--Dites votre estomac!

--A le reconnaitre! ... Apres tout, il n'y a pas lieu pour vous de le
regretter, Nizib!

--Mais si, monsieur Bruno, mais si!

--Non! ... Vous n'auriez pu en manger!

--Et pourquoi?

--Parce que ce mouton etait pique de lard, Nizib, vous entendez bien
... pique de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!"

La-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a
bien soupe; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du tres
deconfit Nizib.

Le seigneur Keraban, Ahmet et Van Mitten, etendus sur les bancs de
bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempete,
d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois
gemissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fut
menace d'une dislocation complete. Le vent ebranlait la porte et les
volets des fenetres, comme s'ils eussent ete frappes de quelque belier
formidable. Il fallut les etayer solidement. Mais aux secousses du
pylone, encastre dans la muraille, on se rendait compte de ce que
pouvaient etre, a cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de
la bourrasque. Le phare resisterait-il a cet assaut, le feu
continuerait-il a eclairer les passes d'Atina, ou la mer devait etre
demontee, il y avait doute a cela, un doute plein d'eventualites des
plus graves. Il etait alors onze heures et demie du soir.

"Il n'est pas possible de dormir ici! dit Keraban, qui se leva et
parcourut a petits pas la salle commune.

--Non, repondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore,
il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il
est bon de nous tenir prets a tout evenement!

--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?"
demanda Keraban.

Et il alla secouer son ami.

"Je sommeillais, repondit Van Mitten.

--Voila ce que peuvent les natures placides! La ou personne ne
saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le
moment de sommeiller!

--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat
en cote, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas
couvertes d'epaves!

--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.

--Non ... repondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil.
Lorsque je suis monte au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien
apercu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais,
et meme avec ce feu qui les eclaire jusqu'a cinq milles du petit port,
il est difficile de les accoster."

En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte a
l'interieur de la chambre comme si elle venait de voler en eclats.

Mais le seigneur Keraban s'etait jete sur cette porte, il l'avait
repoussee, il avait lutte contre la bourrasque, et il parvint a la
refermer avec l'aide du gardien.

"Quelle entetee! s'ecria-t-il, mais j'ai ete plus tetu qu'elle!

--La terrible tempete! s'ecria Ahmet.

--Terrible, en effet, repondit Van Mitten, une tempete presque
comparable a celles qui se jettent sur nos cotes de la Hollande, apres
avoir traverse l'Atlantique!

--Oh! fit Keraban, presque comparable!

--Songez donc, ami Keraban! Ce sont des tempetes qui nous viennent
d'Amerique a travers tout l'Ocean!

--Est-ce que les coleres de l'Ocean, Van Mitten, peuvent se comparer
a celles de la mer Noire?

--Ami Keraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en
verite....

--En verite, vous cherchez a le faire! repondit Keraban, qui n'avait
pas lieu d'etre de tres bonne humour.

--Non! ... je dis seulement....

--Vous dites?....

--Je dis qu'aupres de l'Ocean, aupres de l'Atlantique, la mer Noire,
a proprement parler, n'est qu'un lac!

--Un lac! ... s'ecria Keraban on redressant la tete. Par Allah! il me
semble que vous avez dit un lac!

--Un vaste lac, si vous voulez! ... repondit Van Mitten qui cherchait
a adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac!

--Pourquoi pas un etang?

--Je n'ai point dit un etang!

--Pourquoi pas une mare?

--Je n'ai point dit une mare!

--Pourquoi pas une cuvette?

--Je n'ai point dit une cuvette!

--Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pense!

--Je vous assure....

--Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme
vienne a jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande
s'y noiera tout entiere! ... Cuvette!"

Et sur ce mot qu'il repetait en le machonnant, le seigneur Keraban se
mit a arpenter la chambre.

"Je suis pourtant bien sur de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van
Mitten, absolument decontenance.

--Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant a Ahmet, que
cette expression ne m'est pas meme venue a la pensee! ...
L'Atlantique.

--Soit, monsieur Van Mitten, repondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu
ni l'heure de discuter la-dessus!

--Cuvette! ..." repetait entre ses dents l'entete personnage.

Et il s'arretait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui
n'osait plus prendre la defense de la Hollande, dont le seigneur
Keraban menacait d'engloutir le territoire sous les flots du
Pont-Euxin.

Pendant une heure encore, l'intensite de la tourmente ne fit que
s'accroitre. Les gardiens, tres inquiets, sortaient de temps en temps
par l'arriere de la maisonnette pour surveiller le pylone de bois a
l'extremite duquel oscillait la lanterne. Leurs hotes, rompus par la
fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient
vainement a se reposer dans quelques instants de sommeil.

Tout a coup, vers deux heures du matin, maitres et domestiques furent
violemment secoues de leur torpeur. Les fenetres, dont les auvents
avaient ete arraches, venaient de voler en eclats.

En meme temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se
faisait entendre au large.




IV


DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ECLATS DE LA FOUDRE ET DE LA
FULGURATION DES ECLAIRS

Tous s'etaient leves, se precipitaient aux fenetres, regardaient la
mer, dont les lames, pulverisees par le vent, assaillaient d'une pluie
violente la maison du phare. L'obscurite etait profonde, et il n'eut
pas ete possible de rien voir, meme a quelques pas, si, par
intervalles, de grands eclairs fauves n'eussent illumine l'horizon.

Ce fut dans un de ces eclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui
apparaissait et disparaissait au large.

"Est-ce un navire? s'ecria-t-il.

--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tire ce coup de canon?
ajouta Keraban.

--Je monte a la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se
dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait acces a
l'echelle interieure dans l'angle de la salle.

--Je vous accompagne," repondit Ahmet.

Pendant ce temps, le seigneur Keraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le
second gardien, malgre la bourrasque, malgre les embruns, demeuraient
a la baie des fenetres brisees.

Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit,
la plate-forme qui servait de base au pylone. De la, dans l'entre-deux
des poutrelles, reliees par des croisillons, formant l'ensemble du
batis, se deroulait un escalier a jour, dont la soixantieme marche
s'adaptait a la partie superieure du phare, supportant l'appareil
eclairant.

La tourmente etait si violente que cette ascension ne pouvait qu'etre
extremement difficile. Les solides montants du pylone oscillaient sur
leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement colle au
garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en
arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait a
franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non
moins embarrasse que lui, il put atteindre la galerie superieure. De
la, quel emouvant spectacle! Une mer demontee se brisant en lames
monstrueuses contre les roches, des embruns s'eparpillant comme une
averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau
se heurtant au large, et dont les aretes trouvaient encore assez de
lumiere diffuse dans l'atmosphere pour se dessiner en cretes
blanchatres, un ciel noir, charge de nuages bas, chassant avec une
incomparable vitesse et decouvrant parfois, dans leurs intervalles,
d'autres amas de vapeurs plus eleves, plus denses, d'ou s'echappaient
quelques-uns de ces longs eclairs livides, illuminations silencieuses
et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.

Ahmet et le gardien s'etaient accroches a l'appui de la galerie
superieure. Places a droite et a gauche de la plate-forme, ils
regardaient, cherchant soit le point mobile deja entrevu, soit la
lueur d'un coup de canon qui en eut marque la place.

D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais
sous leurs yeux se developpait un assez large secteur de vue. La
lumiere de la lanterne, emprisonnee dans le reflecteur qui lui faisait
ecran, ne pouvait les eblouir, et en avant d'eux, elle projetait son
faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.

Toutefois, n'etait-il pas a craindre que cette lanterne ne vint
brusquement a s'eteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait
jusqu'a la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son eclat.
En meme temps, des oiseaux de mer, affoles par la tempete, venaient se
precipiter sur l'appareil, semblables a d'enormes insectes attires par
une lampe, et ils se brisaient la tete contre le grillage en fer qui
le protegeait. C'etaient autant de cris assourdissants ajoutes a tous
les fracas de la tourmente. Le dechainement de l'air etait si violent
alors, que la partie superieure du pylone subissait des oscillations
d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois,
les tours en maconnerie des phares europeens en eprouvent de telles
que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent
plus. A plus forte raison, ces grands batis de bois, dont la charpente
ne peut avoir la rigidite d'une construction en pierre. La, a cette
place, le seigneur Keraban, que les lames du Bosphore suffisaient a
rendre malade, eut certainement ressenti tous les effets d'un
veritable mal de mer.

Ahmet et le gardien, cherchaient a retrouver au milieu d'une eclaircie
le point mobile qu'ils avaient deja entrevu. Mais, ou ce point avait
disparu, ou les eclairs ne mettaient plus en lumiere l'endroit qu'il
occupait. Si c'etait un navire, rien d'impossible a ce qu'il eut
sombre sous les coups de l'ouragan.

Soudain, la main d'Ahmet s'etendit vers l'horizon. Son regard ne
pouvait le tromper. Un effrayant meteore venait de se dresser a la
surface de la mer jusqu'a la surface des nuages.

Deux colonnes, de forme vesiculaire, gazeuses par le haut, liquides
par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animees d'un
mouvement giratoire d'une extreme vitesse, presentant une vaste
concavite au vent qui s'y engouffrait, se deplacaient en faisant
tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on
entendait un sifflement aigu d'une telle intensite qu'il devait se
propagera une grande distance. De rapides eclairs en zigzags
sillonnaient l'enorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait
dans la nue.

C'etaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'etre effraye
a l'apparition de ces phenomenes, dont la veritable cause n'est pas
encore bien determinee.

Tout a coup, a peu de distance de l'une des trombes, retentit une
sourde detonation, que venait de preceder un vif eclat de lumiere.

"Un coup de canon, cette fois!" s'ecria Ahmet, en tendant la main dans
la direction observee.

Le gardien avait aussitot concentre sur ce point toute la puissance de
son regard.

"Oui! ... La ... la?...." fit-il.

Et dans l'illumination d'un vaste eclair, Ahmet venait d'apercevoir un
batiment de mediocre tonnage, qui luttait contre la tempete.

C'etait une tartane, desemparee, sa grande antenne en lambeaux. Sans
aucun moyen de pouvoir resister, elle derivait irresistiblement vers
la cote. Avec des roches sous le vent, avec la proximite de ces deux
trombes qui se dirigeaient vers elle, il etait impossible qu'elle put
echapper a sa perte. Engloutie ou mise en pieces, ce ne devait plus
etre que l'affaire de quelques instants.

Et cependant, elle resistait, cette tartane. Peut-etre, si elle
echappait a l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant
qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en cote, meme
a sec de toile, peut-etre saurait-elle donner dans le chenal, dont le
feu du phare lui marquait la direction? C'etait une derniere chance.

Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des
meteores, qui menacait de l'attirer dans son tourbillon. De la, ces
coups de canon, non de detresse, mais de defense. Il fallait rompre
cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y reussit,
mais d'une facon incomplete. Un boulet traversa la trombe vers le
tiers de sa hauteur, les deux segments se separerent, flottant dans
l'espace comme deux troncons de quelque fantastique animal; puis, ils
se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant
l'air et l'eau sur leur passage.

Il etait alors trois heures du matin. La tartane derivait toujours
vers l'extremite du chenal.

A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ebranla le pylone jusqu'a
sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fut deracine du
sol. Les poutrelles craquees menacaient d'echapper aux entretoises qui
les reliaient a l'ensemble du batis. Il fallut redescendre au plus
vite et chercher un abri dans la maison.

C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine,
tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y reussirent
cependant et reparurent sur les premieres marches, qui donnaient acces
a l'interieur de la salle.

"Eh bien? demanda Keraban.

--C'est un navire, repondit Ahmet.

--En perdition?....

--Oui, repondit le gardien, a moins qu'il ne donne directement dans
le chenal d'Atina!

--Mais le peut-il?....

--Il le peut si son capitaine connait ce chenal, et tant que le feu
lui indiquera sa direction!

--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda
Keraban.

--Rien!"

Soudain, un immense eclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de
tonnerre eclata aussitot. Keraban et les siens furent comme paralyses
par la commotion electrique. C'etait miracle qu'ils n'eussent point
ete foudroyes a cette place, sinon directement, du moins par un choc
en retour.

Au meme instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde
masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se
precipitant par cette large ouverture, saccagea l'interieur de la
salle, dont les murs de bois s'affaisserent sur le sol.

Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait
ete blesse. Le toit, arrache, avait pour ainsi dire glisse vers la
droite, tandis qu'ils etaient groupes dans l'angle a gauche pres de la
porte.

"Au dehors! au dehors!" cria l'un des gardiens en s'elancant sur les
roches de la greve.

Tous l'imiterent, et la, ils reconnurent a quelle cause etait due
cette catastrophe.

Le phare, foudroye par une decharge electrique, s'etait rompu a la
base. Par suite, effondrement de la partie superieure du pylone, qui,
dans sa chute, avait defonce le toit. Puis, en un instant, l'ouragan
venait d'achever la demolition de la maisonnette.

Maintenant, plus un feu pour eclairer le chenal du petit port de
refuge! Si la tartane echappait a l'engloutissement dont la menacaient
les trombes, rien ne pourrait l'empecher de se mettre au plein sur les
recifs.

On la voyait alors irresistiblement dressee, tandis que les colonnes
d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une
demi-encablure la separait-elle d'une enorme roche, qui emergeait a
cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'etait evidemment la
que le petit batiment viendrait toucher, se briser, perir.

Keraban et ses compagnons allaient et venaient sur la greve, regardant
avec horreur cet emouvant spectacle, impuissants a porter secours au
navire en detresse, pouvant a peine resister eux-memes a ces violences
de l'air dechaine, qui les couvrait d'embruns ou le sable se melait a
l'eau de mer.

Quelques pecheurs du port d'Atina etaient accourus,--peut-etre pour se
disputer les debris de cette tartane que le ressac allait bientot
rejeter sur les roches. Mais le seigneur Keraban, Ahmet et leurs
compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout
pour venir en aide aux naufrages. Ils voulaient plus encore: c'etait,
dans la mesure du possible, que l'on indiquat a l'equipage de la
tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y
porter en evitant les ecueils de droite et de gauche?

"Des torches! ... des torches!...." s'ecria Keraban.

Aussitot, quelques branches resineuses, arrachees a un bouquet de pins
maritimes, groupes sur le flanc de la maison renversee, furent
enflammees, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaca, tant bien
que mal, le feu eteint du phare.

Cependant, la tartane derivait toujours. A travers les stries des
eclairs, on voyait son equipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de
greer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la
greve; mais a peine hissee, la voile se deralingua sous le fouet de
l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetes jusqu'aux
falaises, passant comme une volee de ces petrels, qui sont les oiseaux
des tempetes.

La coque du petit batiment s'elevait parfois a une hauteur prodigieuse
et retombait dans un gouffre ou elle se fut aneantie, s'il eut eu pour
fond quelque roche sous-marine.

"Les malheureux! s'ecriait Keraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour
les sauver?

--Rien! repondirent les pecheurs.

--Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!...
cent mille ... a qui leur portera secours!"

Mais les genereuses offres ne pouvaient etre acceptees! Impossible de
se jeter au milieu de cette mer furieuse pour etablir un va-et-vient
entre la tartane et la pointe extreme de la passe! Peut-etre, avec un
de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eut-on pu jeter une
communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne
possedait meme pas un canot de sauvetage.

"Nous ne pouvons pourtant pas les laisser perir!" repetait Keraban,
qui ne se contenait plus a la vue de ce spectacle.

Ahmet et tous ses compagnons, epouvantes comme lui, comme lui etaient
reduits a l'impuissance.

Tout a coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il
lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait ete jete au milieu du
fracas des lames et du vent.

Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut repete, et,
distinctement, il entendit:

"Ahmet ... a moi! ... Ahmet!"

Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irresistible
pressentiment, son coeur battit a se rompre! ... Cette tartane, il lui
sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait deja, vue! ... Ou? ...
N'etait-ce pas a Odessa, devant la villa du banquier Selim, le jour
meme de son depart?

"Ahmet! ... Ahmet! ..."

Ce nom retentit encore.

Keraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'etaient rapproches du jeune
homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il
eut ete petrifie.

"Ton nom! ... C'est ton nom? repetait Keraban.

--Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom!"

Soudain, un eclair dont la duree depassa deux secondes,--il se
propagea d'un horizon a l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de
cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si
elle eut ete dessinee en blanc par quelque effluence electrique. Son
grand mat venait d'etre frappe d'un coup de foudre et brulait comme
une torche au souffle de la rafale.

A l'arriere de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacees
l'une a l'autre, et de leurs levres s'echappa encore ce cri:

"Ahmet! ... Ahmet!

--Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'ecria le jeune homme en
bondissant sur une des roches.

--Ahmet! ... Ahmet!" s'ecria Keraban a son tour. El il se precipita
vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il
le fallait.

"Ahmet!... Ahmet!"

Ce nom fut, une derniere fois encore, jete a travers l'espace. Il n'y
avait plus de doute possible.

"Amasia! ... Amasia! ..." s'ecria Ahmet.

Et se lancant dans l'ecume du ressac, il disparut.

A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par
l'avant; puis elle l'entrainait dans son tourbillon, elle la jetait
sur les recifs de gauche, vers la roche meme, a l'endroit ou elle
emergeait pres de la pointe nord-ouest. La, le petit batiment se broya
avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abima
en un clin d'oeil, et le meteore, rompu lui aussi, a ce choc de
recueil, s'evanouit en eclatant comme une bombe gigantesque, rendant a
la mer sa base liquide, et a la nue les vapeurs qui formaient son
tournoyant panache.

On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le
courageux sauveteur qui s'etait precipite au secours des deux jeunes
filles!

Keraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en
aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empecher de
courir a une perte certaine.

Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet a la lueur des
eclairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur
surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses
bras l'une des naufragees! ... L'autre, accrochee a son vetement,
remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ...
Sans doute, tout l'equipage de la tartane, qui s'etait jete a la mer
au moment ou l'assaillait la trombe, avait peri, et toutes deux
etaient les seules survivantes de ce naufrage.

Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la portee des lames, s'arreta un
instant, et regarda l'intervalle qui le separait de la pointe de la
passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait
d'une enorme vague, qui laissait a peine quelques pouces d'eau sur le
sable, il s'elanca avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille,
vers les rochers de la greve qu'il atteignit heureusement.

Une minute apres, Ahmet etait au milieu de ses compagnons. La, il
tombait, brise par l'emotion et la fatigue, apres avoir remis entre
leurs bras celle qu'il venait de sauver.

"Amasia! ... Amasia!" s'ecria Keraban.

Oui! C'etait bien Amasia ... Amasia qu'il avait laissee a Odessa, la
fille de son ami Selim! C'etait bien elle qui se trouvait a bord de
cette tartane, elle qui venait de se perdre, a trois cents lieues de
la, a l'autre extremite de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa
suivante! Que s'etait-il donc passe! ... Mais Amasia ni la jeune
Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu
connaissance.

Le seigneur Keraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que
l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet etait revenu a lui,
mais eperdu, comme un homme a qui le sentiment de la realite echappe
encore. Puis, tous se dirigerent vers la bourgade d'Atina, ou l'un des
pecheurs leur donna asile dans sa cabane.

Amasia et Nedjeb furent deposees devant l'atre, ou flambait un bon feu
de sarments.

Ahmet, penche sur la jeune fille, lui soutenait la tete! Il l'appelait
... il lui parlait!

"Amasia! ... ma chere Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne
me repond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai!

--Non! ... elle n'est pas morte, s'ecria Keraban. Elle respire! ...
Ahmet! ... Elle est vivante!...."

En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le
corps d'Amasia,

"Ma maitresse ... ma bien aimee maitresse! ... disait-elle ... Oui!
... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent!"

Et, en effet, les paupieres de la jeune fille venaient de se soulever
un instant.

"Amasia! ... Amasia! s'ecria Ahmet.

--Ahmet ... mon cher Ahmet!" repondit la jeune fille.

Keraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.

"Mais quelle etait cette tartane? ... demanda Ahmet.

--Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre depart
d'Odessa! repondit Nedjeb.

--La _Guidare_, capitaine Yarhud?

--Oui! ... C'est lui qui nous a enlevees toutes deux!

--Mais pour qui agissait-il?

--Nous l'ignorons!

--Et ou allait cette tartane?

--Nous l'ignorons aussi, Ahmet. repondit Amasia ... Mais vous etes la
... J'ai tout oublie!....

--Je n'oublierai pas, moi!" s'ecria le seigneur Keraban.

Et si, a ce moment, il se fut retourne, il eut apercu un homme, qui
l'epiait a la porte de la cabane, s'enfuir rapidement.

C'etait Yarhud, seul survivant de son equipage. Presque aussitot, sans
avoir ete vu, il disparaissait dans une direction opposee au bourg
d'Atina.

Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par
une fatalite inconcevable, Ahmet s'etait trouve sur le lieu du
naufrage de la _Guidare_, au moment ou Amasia allait perir!

Apres avoir depasse les dernieres maisons de la bourgade, Yarhud
s'arreta au detour de la route.

"Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien
mettre a execution les ordres du seigneur Saffar!"




V


DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A
TREBIZONDE.

S'ils etaient heureux de s'etre retrouves ainsi, ces deux fiances,
s'ils remercierent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit
Ahmet a l'endroit meme ou la tempete allait jeter cette tartane, s'ils
eprouverent une de ces emotions, melees de joie et d'epouvante, dont
l'impression est ineffacable, il est inutile d'y insister.

Mais, on le concoit, ce qui s'etait passe depuis leur depart d'Odessa,
Ahmet, et non moins que lui, son oncle Keraban, avaient une telle hate
de l'apprendre, qu'Amasia, aidee de Nedjeb, ne put tarder a en faire
le recit dans tous ses details.

Il va sans dire que des vetements de rechange avaient ete procures aux
deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-meme s'etait vetu d'un costume du
pays, et que tous, maitres et serviteurs, assis sur des escabeaux
devant la flamme petillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la
tourmente qui dechainait au dehors ses dernieres violences.

Avec quelle emotion tous apprirent ce qui s'etait passe a la villa
Selim, peu d'heures apres que le seigneur Keraban les eut entraines
sur les routes de la Chersonese! Non! Ce n'etait point pour vendre a
la jeune fille des etoffes precieuses que Yarhud avait jete l'ancre
dans la petite baie, au pied meme de l'habitation du banquier Selim,
c'etait pour operer un odieux rapt, et tout donnait a penser que
l'affaire avait ete preparee de longue main.

Les deux jeunes filles enlevees, la tartane avait immediatement pris
la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles
ignoraient encore, c'est que Selim eut entendu leurs cris, c'est que
ce malheureux pere fut arrive au moment ou la _Guidare_ doublait les
dernieres roches de la petite baie, c'est que Selim eut ete atteint
d'un coup de feu, tire du pont de la tartane, et qu'il fut
tombe,--mort peut-etre!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de
ses gens a la poursuite des ravisseurs.

Quant a l'existence qui fut faite a bord aux deux jeunes filles,
Amasia n'eut que peu de choses a dire a ce sujet. Le capitaine et son
equipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des egards evidemment dus
a quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du
petit batiment leur avait ete reservee. Elles y prenaient leurs repas,
elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois
qu'elles le desiraient; mais elles se sentaient surveillees de pres,
pour le cas ou, dans un moment de desespoir, elles eussent voulu se
soustraire par la mort au sort qui les attendait.

Ahmet ecoutait ce recit le coeur serre. Il se demandait si, dans cet
enlevement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec
l'intention d'aller revendre ses prisonnieres sur les marches de
l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si
c'etait pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le
crime avait ete commis.

A cela, et bien que la question leur eut ete directement posee, ni
Amasia ni Nedjeb ne purent repondre. Toutes les fois que, dans leur
desespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interroge la-dessus
Yarhud, celui-ci s'etait toujours refuse a s'expliquer. Elles ne
savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane,
ni,--ce qu'Ahmet eut desire surtout apprendre,--ou devait les conduire
la _Guidare_.

Quant a la traversee, elle avait d'abord ete bonne, mais lente, a
cause des calmes qui s'etaient maintenus pendant une periode de
plusieurs jours. Il n'avait ete que trop visible combien ces retards
contrariaient le capitaine, peu enclin a dissimuler son impatience.
Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur
Keraban furent de cette opinion--que Yarhud s'etait engage a arriver
dans un delai convenu ... mais ou? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il
fut certain que c'etait en quelque port de l'Asie Mineure que la
_Guidare_ devait etre attendue.

Enfin, les calmes cesserent, et la tartane put reprendre sa marche
vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du
soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents;
plusieurs fois, elle croisa, soit des navires a voiles, batiments de
guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de
leurs itineraires reguliers cette immense aire da la mer Noire; mais
alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnieres a redescendre
dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal
de detresse qui aurait pu etre apercu.

Le temps devint peu a peu menacant, puis mauvais, puis detestable.
Deux jours avant le naufrage de la _Guidare_, une violente tempete se
declara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, a la colere du capitaine,
qu'il etait force de modifier sa route, et que la tourmente le
poussait la ou il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une
sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportees par
cette tempete, puisqu'elle les eloignait du but que la _Guidare_
voulait atteindre.

"Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son recit, en pensant au
sort qui m'etait destine, en me voyant separee de vous, entrainee la
ou vous ne m'auriez jamais revue, ma resolution etait bien prise! ...
Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empecher de l'accomplir! ...
Et avant que la tartane n'eut atteint ce rivage maudit ... je me
serais precipitee dans les flots! ... Mais la tempete est venue! ...
Ce qui devait nous perdre nous a sauvees! ... Mon Ahmet, vous m'etes
apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je
n'oublierai....

--Chere Amasia ..., repondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez
sauvee ... et sauvee par moi!... Mais, si je n'avais precede mon
oncle, c'etait lui qui se jetait a votre secours!

--Par Mahomet, je le crois bien! s'ecria Keraban.

--Et dire qu'un seigneur si entete a si bon coeur! ne put s'empecher
de murmurer Nedjeb.

--Ah! cette petite qui me relance! riposta Keraban. Et pourtant, mes
amis, avouez que mon entetement a quelquefois du bon!

--Quelquefois? demanda Van Mitten, tres incredule a ce sujet. Je
voudrais bien savoir....

--Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cede aux fantaisies d'Ahmet,
si nous avions pris les railways de la Crimee et du Caucase, au lieu
de suivre la cote, Ahmet se serait-il trouve la, au moment du
naufrage, pour sauver sa fiancee?

--Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Keraban, si vous ne
l'aviez force a quitter Odessa, sans doute aussi l'enlevement ne se
fut pas accompli et....

--Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez
discuter a ce sujet?

--Non! ... non! ... repondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une
discussion presentee de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le
dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et deraisonner
sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos....

--Afin de repartir demain! dit Keraban.

--Demain, mon oncle, demain? ... repondit Ahmet. Et ne faut-il pas
qu'Amasia et Nedjeb....

--Oh! je suis forte, Ahmet, et demain....

--Ah! mon neveu, s'ecria Keraban, voila que tu n'es plus si presse,
maintenant que ma petite Amasia est pres de toi! ... Et cependant, la
fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a la un interet
qu'il ne faut pas negliger ... et tu permettras a un vieux negociant
d'etre plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux,
et demain, lorsque nous aurons trouve quelque moyen de transport, nous
nous remettrons en route!"

On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du
pecheur, et aussi bien, a coup sur, que le seigneur Keraban et ses
compagnons l'eussent ete dans une des auberges d'Atina. Tous, apres
tant d'emotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures,
Van Mitten revant qu'il discutait encore avec son intraitable ami,
celui-ci revant qu'il se trouvait face a face avec le seigneur Saffar,
sur lequel il appelait toutes les maledictions d'Allah et de son
prophete.

Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but
Amasia avait ete enlevee par Yarhud, cela l'inquietait, non plus pour
le passe, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait
disparu avec le naufrage de la _Guidare_. Certes, il avait lieu de
croire que pas un des hommes de l'equipage n'avait survecu a la
catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fut sorti sain et
sauf. Mais cette catastrophe serait bientot connue dans ces parages.
Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur,
sans doute, peut-etre quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on
serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se
remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trebizonde et
Scutari, a travers cette province, presque deserte, traversee par
l'itineraire, les perils ne pourraient-ils etre accumules, les pieges
tendus, les embuches preparees?

Ahmet prit donc la resolution de veiller avec le plus grand soin. Il
ne se separerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite
caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sur, qui pourrait le
diriger par les plus courtes voies du littoral.

En meme temps, Ahmet resolut de mettre le banquier Selim, le pere
d'Amasia, au courant de ce qui s'etait passe depuis l'enlevement de sa
fille. Il importait, avant tout, que Selim apprit qu'Amasia etait
sauvee, et qu'il eut soin de se trouver a Scutari pour l'epoque
convenue, c'est-a-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre,
expediee d'Atina ou de Trebizonde, eut mis trop de temps a parvenir a
Odessa. Aussi, Ahmet se decida-t-il, sans en rien dire a son
oncle,--que le mot telegramme eut fait bondir,--a envoyer une depeche
a Selim par le fil de Trebizonde. Il se promit aussi de lui marquer
que tout danger n'etait pas ecarte, peut-etre, et que Selim ne devait
pas hesiter a se porter au-devant de la petite caravane.

Le lendemain, des qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit
connaitre ses projets, en partie du moins, sans insister a propos des
perils qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en
tout cela: c'est que son pere allait etre rassure et dans le plus bref
delai. Aussi avait-elle hate d'etre arrivee a Trebizonde, d'ou serait
expedie ce telegramme a l'insu de l'oncle Keraban.

Apres quelques heures de sommeil, tous etaient sur pied, Keraban plus
impatient que jamais, Van Mitten resigne a tous les caprices de son
ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vetements
trop larges et ne repondant plus a son maitre que par des
monosyllabes.

Tout d'abord, Ahmet avait fouille Atina, bourgadesans importance,
qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'"Athenes" du Pont-Euxin. Aussi
y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple
de Pallas. Mais si ces ruines interesserent Van Mitten, elles
laisserent fort indifferent Ahmet. Combien il eut prefere trouver
quelque vehicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise
a la frontiere turco-russe! Mais il fallut en revenir a l'araba, qui
fut specialement reservee aux deux jeunes filles. De la, necessite de
se procurer d'autres montures, chevaux, anes, mules ou mulets, afin
que maitres et serviteurs pussent atteindre Trebizonde.

Ah! que de regrets eprouva le seigneur Keraban en songeant a sa chaise
de poste brisee au railway de Poti! Et que de recriminations, avec
invectives et menaces, il envoya a l'adresse de ce hautain Saffar,
selon lui responsable de tout le mal!

Quant a Amasia et a Nedjeb, rien ne pouvait leur etre plus agreable
que de voyager en araba! Oui! c'etait du nouveau, de l'imprevu! Elles
ne l'eussent pas changee, cette charrette, pour le plus beau carrosse
du Padischah! Comme elles seraient a l'aise sous la bache impermeable,
sur une fraiche litiere qu'il etait facile de renouveler a chaque
relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place pres
d'elles au seigneur Keraban, au jeune Ahmet, a M. Van Mitten! Et puis
ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin,
c'etait charmant!

Il va sans dire que des reflexions de ce genre venaient de cette folle
de Nedjeb, si portee a ne prendre les evenements que par leurs bons
cotes. Quant a Amasia, comment eut-elle eu la pensee de se plaindre,
apres tant d'epreuves, puisqu'Ahmet etait pres d'elle, puisque ce
voyage allait s'achever dans des conditions si differentes et dans un
delai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari!

"Je suis certaine, repetait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe
des pieds, on pourrait deja l'apercevoir!"

En realite, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes a se
plaindre: le seigneur Keraban, qui, faute d'un vehicule plus rapide,
craignait quelque retard, et Bruno, qu'une etape de trente-cinq
lieues,--trente-cinq lieues a dos de mule!--separait encore de
Trebizonde.

La, par exemple, ainsi que le lui repetait Nizib, on se procurerait
certainement un moyen de transport plus approprie aux chemins des
longues plaines de l'Anatolie.

Donc, ce jour-la, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite
bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempete avait ete si
violente que cette violence s'etait faite aux depens de sa duree.
Aussi, un calme presque complet regnait-il dans l'atmosphere. Les
nuages, reportes vers les hautes couches de l'air, se reposaient,
presque immobiles, encore tout laceres des coups de l'ouragan. Par
intervalles, le soleil lancait quelques rayons qui animaient le
paysage. Seule, la mer, sourdement agitee, venait battre avec fracas
la base rocheuse des falaises.

C'etaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Keraban et
ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible,
de maniere a pouvoir franchir, avant le soir, la frontiere du pachalik
de Trebizonde. Ces routes n'etaient point desertes. Il y passait des
caravanes, ou les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles
etaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches meme
qu'ils portaient au cou, en meme temps que l'oeil s'amusait aux
couleurs violentes et variees de leurs pompons et de leurstresses
agrementees de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y
retournaient.

Le littoral n'etait pas plus desert que les routes. Toute une
population de pecheurs et chasseurs s'y etait donne rendez-vous. Les
pecheurs, a la tombee de la nuit, avec leur barque dont l'arriere
s'eclaire d'une resine enflammee, y prennent, par quantites
considerables, cette espece d'anchois, le "khamsi", dont il se fait
une consommation prodigieuse sur toute la cote anatolienne, et jusque
dans les provinces de l'Armenie centrale. Quant aux chasseurs, ils
n'ont rien a envier aux pecheurs de khamsi pour l'abondance du gibier
qu'ils recherchent de preference. Des milliers d'oiseaux de mer de
l'espece des grebes, des "koukarinas", pullulent sur les rivages de
cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille
qu'ils fournissent des peaux fort recherchees, dont le prix assez
eleve compense le deplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce
que coute la poudre employee a leur donner la chasse.

Vers trois heures apres midi, la petite caravane fit halte a la
bourgade de Mapavra, a l'embouchure de la riviere de ce nom, dont les
eaux claires se melangent au huileux liquide d'un courant de petrole
qui descend des sources voisines. A cette heure, il etait un peu trop
tot pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au
campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut
du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans
raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge ou le
seigneur Keraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire.
C'est la, d'ailleurs, le mets prefere dans ces pachaliks de l'Asie
Mineure. On servit ces anchois sales ou frais au gout des amateurs,
mais il y eut aussi quelques plats plus serieux, auxquels on fit bon
accueil. Et puis, il regnait tant de gaiete parmi ces convives, tant
de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes
choses en ce monde?

"Eh bien! Van Mitten, disait Keraban, regrettez-vous encore
l'entetement,--entetement legitime,--de votre ami et correspondant,
qui vous a force de le suivre en un pareil voyage?

--Non, Keraban, non! repondait Van Mitten, et je le recommencerai,
quand il vous plaira!

--Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia,
que penses-tu de ce mechant oncle, qui t'avait enleve ton Ahmet?

--Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes!
repondit la jeune fille.

--Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble meme que le
seigneur Keraban ne s'entete plus autant qu'autrefois!

--Bon! voila cette folle qui se moque de moi! s'ecria Keraban en
riant d'un bon rire.

--Mois non, seigneur, mais non!

--Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ...
Je ne m'entete plus! ... L'ami Van Mitten, lui-meme, ne parviendrait
plus a me provoquer!

--Oh! ... il faudrait voir cela! ... repondit le Hollandais, en
hochant la tete d'un air peu convaincu.

--C'est tout, vu Van Mitten!

--Si l'on vous mettait sur certains chapitres?

--Vous vous trompez bien! Je jure....

--Ne jurez pas!

--Mais si! ... Je jurerai! ... repondit Keraban, qui commencait a
s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?

--Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment!

--Moins difficile a tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car
il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire....

--Moi, ami Keraban?

--Vous! ... et quand je vous repete que je suis resolu a ne plus
jamais m'enteter sur rien, je vous prie de ne point vous enteter,
vous, a me soutenir le contraire!

--Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort,
cette fois!

--Absolument tort! ... dit Amasia en souriant.

--Tout a fait tort!" ajouta Nedjeb.

Et le digne Hollandais, voyant la majorite s'elever contre lui, jugea
bon de se taire.

Au fond, malgre tout ce qui etait arrive, malgre les lecons qu'il
avait recues et plus particulierement dans ce voyage, si imprudemment
commence, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Keraban etait-il
aussi corrige qu'il voulait le pretendre? on le verrait bien; mais, en
verite, tous etaient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les
bosses de l'entetement fussent maintenant reduites sur cette tete de
tetu, il etait quelque peu permis d'en douter!

"En route! dit Keraban, lorsque le repas fut acheve. Voila un diner
qui n'a point ete mauvais, mais j'en sais un meilleur!

--Et lequel? demanda Van Mitten.

--Celui qui nous attend a Scutari!"

On repartit vers quatre heures, et a huit heures du soir, on arrivait,
sans mesaventure, a la petite bourgade de Rize, toute semee d'ecueils
au dela de ses greves.

La, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu
confortable,--si peu meme que les deux jeunes filles prefererent
demeurer sous la bache de leur araba. L'important etait que les
chevaux et les mules pussent trouver a se refaire de leurs fatigues.
Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux rateliers.
Le seigneur Keraban et les siens n'eurent a leur disposition qu'une
litiere, mais seche et fraiche, et ils surent s'en contenter. La nuit
prochaine, ne devaient-ils pas la passer a Trebizonde, et avec tout le
confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le
meilleur de ses hotels?

Quant a Ahmet, que la couche fut bonne ou mauvaise, peu lui importait.
Sous l'obsession de certaines idees il n'aurait pu dormir. Il
craignait toujours pour la surete de la jeune fille, et se disait que
tout peril n'avait peut-etre pas cesse avec le naufrage de la
_Guidare_. Il veilla donc, bien arme, aux abords du khan.

Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.

En effet, Yarhud, pendant cette journee, n'avait point perdu de vue la
petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de maniere a ne
jamais se laisser voir, etant connu d'Ahmet aussi bien que des deux
jeunes filles. Puis, il epiait, il combinait des plans pour ressaisir
la proie qui lui etait echappee,--et, a tout hasard, il avait ecrit a
Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait ete
convenu a l'entrevue de Constantinopple, devait etre depuis quelque
temps a Trebizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver a cette
ville, au caravanserail de Rissar, que Yarhud lui avait donne
rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la
tartane ni de ses consequences si funestes.

Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne
le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put meme s'approcher assez
pres du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur
araba. Tres heureusement pour lui, il s'apercut a temps qu'Ahmet
faisait bonne garde, et il parvint a s'eloigner sans avoir ete vu.

Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrieres de la caravane,
le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trebizonde.
Il lui importaitde devancer le seigneur Keraban et ses compagnons.
Avant leur arrivee dans cette ville, il voulait avoir confere avec
Scarpante. Aussi, faisant faire un detour au cheval qu'il montait
depuis son depart d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le
caravanserail de Rissar.

Allah est grand, soit! mais, en verite, il aurait du faire plus
grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre
a cet equipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Guidare_!
Le lendemain, 16 septembre, des l'aube, tout le monde etait sur pied,
de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il
perdrait encore avant son arrivee a Scutari.

"Ma petite Amasia, dit le seigneur Keraban en se frottant les mains,
viens que je t'embrasse!

--Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me
permettez de vous donner deja ce nom?

--Si je te le permets, ma chere fille! Tu peux meme m'appeler ton
pere. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils?

--Il l'est tellement, oncle Keraban, dit Ahmet, qu'il vient vous
donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son pere!

--Et quel ordre?

--Celui de partir a l'instant. Les chevaux sont prets, et il faut que
ce soir nous soyons a Trebizonde.

--Et nous y serons, s'ecria Keraban, et nous en repartirons le
lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il etait donc
ecrit que vous verriez un jour Trebizonde!

--Oui! Trebizonde! ... Quel magnifique nom de ville! repondit le
Hollandais, Trebizonde et sa colline, ou les Dix Mille celebrerent des
jeux et des combats gymniques sous la presidence de Dracontius, si
j'en crois mon guide, qui me parait fort bien redige! En verite, ami
Keraban, il ne me deplait point de voir Trebizonde!

--Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de
fameux souvenirs!

--Ils auraient pu etre plus complets!

--En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre!

--Ce n'est pas fini! ..." murmura Bruno a l'oreille de son maitre,
comme un mauvais augure charge de rappeler aux humains l'instabilite
des choses humaines!

La caravane quitta le khan a sept heures du matin. Le temps
s'ameliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mele de quelques
brumes matinales que le soleil allait dissiper.

A midi, on s'arretait a la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des
anciens, ou se retrouve l'origine des grandes familles de la Grece. On
y dejeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que
portait l'araba et qui touchaient a leur fin.

Au surplus, l'aubergiste n'avait guere la tete a lui, et, de s'occuper
de ses clients, ce n'etait point ce qui l'inquietait alors. Non! sa
femme etait gravement malade, a ce brave homme, et il n'y avait point
de medecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trebizonde, c'eut
ete bien cher pour un pauvre hotelier!

Il s'ensuivit donc que le seigneur Keraban, aide en cela par son ami
Van Mitten, crut devoir faire l'office de "hakim" ou docteur, et
prescrivit quelques drogues tres simples, qu'il serait facile de
trouver a Trebizonde.

"Qu'Allah vous protege, seigneur! repondit le regardant epoux de
l'hoteliere, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me
couter?

--Une vingtaine de piastres, repondit Keraban.

--Une vingtaine de piastres! s'ecria l'hotelier. Eh! pour ce prix la,
j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!"

Et il s'en alla, non sans remercier ses hotes de leurs bons conseils,
dont il entendait bien ne point profiter.

"Voila un mari pratique! dit Keraban. Vous auriez du vous marier dans
ce pays-ci, ami Van Mitten!

--Peut-etre!" repondit le Hollandais.

A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour diner a la
bourgade de Surmeneh. Ils en repartaient a six, dans l'intention
d'atteindre Trebizonde avant la fin du crepuscule. Mais il y eut
quelque retard: une des roues de l'araba vint a se rompre a deux
lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc
d'aller passer la nuit dans un caravanserail, eleve sur la
route,--caravanserail bien connu des voyageurs qui frequentent cette
partie de l'Asie Mineure.




VI


OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KERABAN VA
RENCONTRER AU CARAVANSERAIL DE RISSAR.

Le caravanserail de Rissar, comme toutes les constructions de ce
genre, est parfaitement approprie au service des voyageurs qui y font
halte avant d'entrer a Trebizonde. Son chef, son gardien,--ainsi qu'on
voudra l'appeler,--un certain Turc, nomme Kidros, fin matois, plus
ruse que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le gerait avec
grand soin. Il cherchait a contenter ses hotes de passage, pour le
plus grand avantage de ses interets qu'il entendait a merveille. Il
etait toujours de leurs avis,--meme lorsqu'il s'agissait de regler des
notes qu'il avait prealablement enflees, de maniere a pouvoir les
ramener a un total tres remunerateur encore, et cela par pure
condescendance pour de si honorables voyageurs.

Voici en quoi consistait le caravanserail de Rissar. Une vaste cour
fermee de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De
chaque cote de cette porte, deux poivrieres, ornees du pavillon turc,
du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas ou
les routes n'eussent pas ete sures. Dans l'epaisseur de ces murs, un
certain nombre de portes, donnant acces aux chambres isolees ou les
voyageurs venaient passer la nuit, car il etait rare qu'elles fussent
occupees pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores,
jetant un peu d'ombre sur le sol sable, auquel le soleil de midi
n'epargnait point ses rayons. Au centre, un puits a fleur de terre,
desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets
pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin
semi-circulaire. Au dehors, une rangee de box, abrites sous des
hangars, ou les chevaux trouvaient nourriture et litiere en quantite
suffisante. En arriere, des piquets auxquels on attachait mules et
dromadaires, moins accoutumes que les chevaux au confortable d'une
ecurie.

Ce soir-la, le caravanserail, sans etre entierement occupe, comptait
un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trebizonde, les
autres en route pour les provinces de l'Est, Armenie, Perse ou
Kurdistan. Une vingtaine de chambres etaient retenues, et leurs hotes,
pour la plupart, y prenaient deja leur repos.

Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour.
Ils causaient avec vivacite et n'interrompaient leur conversation que
pour aller au dehors jeter un regard impatient.

Ces deux hommes, vetus de costumes tres simples, de maniere a ne point
attirer l'attention des passants ou des voyageurs, etaient le seigneur
Saffar et son intendant Scarpante.

"Je vous le repete, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le
caravanserail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui meme que la lettre
de Yarhud nous donne rendez-vous!

--Le chien! s'ecria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas
encore arrive?

--Il ne peut tarder maintenant?

--Et pourquoi cette idee d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la
conduire directement a Trebizonde?"

Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la
_Guidare_ et quelles en avaient ete les consequences.

"La lettre que Yarhud m'a adressee, reprit Scarpante, venait du port
d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enlevee, et se
borne a me prier de venir ce soir au caravanserail de Rissar.

--Et il n'est pas encore la! s'ecria le seigneur Saffar, en faisant
deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma
patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe....

--Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a ete tres mauvais sur la mer
Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trebizonde,
et, sans doute, rejetee jusqu'au port d'Atina....

--Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu reussir,
lorsqu'il a tente d'enlever la jeune fille, a Odessa?

--Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, repondit
Scarpante, c'est aussi un habile homme!

--Et l'habilete ne suffit pas toujours!" repondit d'une voix calme le
capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur
le seuil du caravanserail.

Le seigneur Saffar et Scarpante s'etaient aussitot retournes, et
l'intendant de s'ecrier:

"Yarhud!

--Enfin, te voila! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en
marchant vers lui.

--Oui, seigneur Saffar, repondit le capitaine qui s'inclina
respectueusement, oui! ... me voila ... enfin!

--Et la fille du banquier Selim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as
pu reussir a Odessa?....

--La fille du banquier Selim, repondit Yarhud, a ete enlevee par moi,
il y a environ six semaines, peu apres le depart de son fiance Ahmet,
force de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai
immediatement fait voile pour Trebizonde; mais, avec ces temps
d'equinoxe, ma tartane a ete repoussee dans l'est, et, malgre tous mes
efforts, elle est venue faire cote sur les roches d'Atina, ou a peri
tout mon equipage.

--Tout ton equipage! ... s'ecria Scarpante.

--Oui!

--Et Amasia? ... demanda vivement Saffar, que la perte de la
_Guidare_ semblait peu toucher.

--Elle est sauvee, repondit Yarhud, sauvee avec la jeune suivante que
j'avais du enlever en meme temps qu'elle!

--Mais si elle est sauvee ... demanda Scarpante.

--Ou est-elle? s'ecria Saffar.

--Seigneur, repondit le capitaine maltais, la fatalite est contre moi,
ou plutot contre vous!

--Mais parle donc repliqua Saffar, dont toute l'attitude etait pleine
de menaces.

--La fille du banquier Selim, repondit Yarhud, a ete sauvee par son
fiance Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le
theatre du naufrage!

--Sauvee ... par lui?... s'ecria Scarpante.

--Et, en ce moment? ... demanda Saffar.

--En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de
l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se
dirige vers Trebizonde. De la, tous doivent gagner Scutari pour la
celebration du mariage, qui doit etre faite avant la fin de ce mois!

--Maladroit! s'ecria le seigneur Saffar. Avoirlaisse echapper Amasia
au lieu de la sauver toi-meme!

--Je l'eusse fait au peril de ma vie, seigneur Saffar, repondit
Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, a Trebizonde,
si cet Ahmet ne se fut trouve la au moment ou sombrait la _Guidare!_

--Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! repliqua Saffar,
qui ne put retenir un violent mouvement de colere.

--Veuillez m'ecouter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un
peu de calme, vous voudrez bien reconnaitre que Yarhud a fait tout ce
qu'il pouvait faire!

--Tout! repondit le capitaine maltais.

--Tout n'est pas assez, repondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir
un de mes ordres!

--Ce qui est passe est passe, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais
voyons le present et examinons quelles chances il nous offre. La fille
du banquier Selim pouvait ne pas avoir ete enlevee a Odessa ... elle
l'a ete! Elle pouvait perir dans ce naufrage de la _Guidare_ ... elle
est vivante! Elle pouvait etre deja la femme de cet Ahmet ... elle ne
l'est pas encore! ... Donc, rien n'est perdu!

--Non! ... rien! ... repondit Yarhud. Apres le naufrage, j'ai suivi,
j'ai epie Ahmet et ses compagnons depuis leur depart d'Atina! Ils
voyagent sans defiance, et le chemin est long encore, a travers toute
l'Anatolie, depuis Trebizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la
jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle etait la destination de
la _Guidare_! De plus, personne ne connait ni le seigneur Saffar, ni
Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque
piege, et....

--Scarpante, repondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la
faut! Si la fatalite s'est mise contre moi, je saurai lutter contre
elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes desirs n'aura pas ete
satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! repondit Scarpante. Oui!
entre Trebizonde et Scutari, au milieu de ces regions desertes, il
serait possible ... facile meme ... d'entrainer cette caravane ...
peut-etre en lui donnant un guide qui saura l'egarer, puis, de la
faire attaquer par une troupe d'hommes a votre solde! ... Mais c'est
la agir par la force, et si la ruse pouvait reussir, mieux vaudrait la
ruse!

--Et comment l'employer? demanda Saffar.

--Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine
maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, a
petites marche vers Trebizonde?

--Oui, Scarpante, repondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront
certainement cette nuit au caravanserail de Rissar.

--Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque
empechement, quelque mauvaise affaire ... qui les retiendrait ... qui
separerait la jeune Amasia de son fiance?

--J'aurais plus de confiance dans la force! repondit brutalement
Saffar.

--Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est
impuissante! Mais laissez-moi attendre ici ... observer....

--Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de
l'intendant, nous ne sommes plus seuls!"

En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un etait
Kidros, le gardien du caravanserail, l'autre, un personnage
important,--a l'entendre du moins,--et qu'il convient de presenter au
lecteur.

Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent a l'ecart dans un
coin obscur de la cour. De la, ils pouvaient ecouter a leur aise, et
d'autant plus facilement que le personnage en question ne se genait
guere pour parler d'une voix a la fois haute et hautaine.

C'etait un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar.

Cette region montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et
l'ancienne Medie, est appelee Kurdistan dans la geographie moderne.
Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant
qu'elle confine a la Perse ou a la Turquie. Le Kurdistan turc, qui
forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie
de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille
habitants, et parmi eux,--nombre moins considerable,--ce seigneur
Yanar, arrive depuis la veille au caravanserail de Rissar, avec sa
soeur, la noble Saraboul.

Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitte Mossoul depuis deux mois
et voyageaient pour leur agrement. Ils se rendaient tous deux a
Trebizonde, ou ils comptaient faire un sejour de quelques semaines. La
noble Saraboul,--on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,--a l'age
de trente a trente-deux ans, etait deja veuve de trois seigneurs
Kurdes. Ces divers epoux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur
epouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort
agreable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation
d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrieme
mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile a realiser, pour
peu qu'on la connut, bien qu'elle fut riche et de bonne origine car,
par l'impetuosite de ses manieres, la violence d'un temperament kurde,
elle etait de nature a effrayer n'importe quel pretendant a sa main,
s'il s'en presentait. Son frere Yanar, qui s'etait constitue son
protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseille de voyager,--le
hasard est si grand en voyage! Et voila pourquoi ces deux personnages,
echappes de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de
Trebizonde.

Le seigneur Yanar etait un homme de quarante-cinq ans, de haute
taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces
matamores qui sont venus au monde en froncant les sourcils. Avec son
nez aquilin, ses yeux profondement enfonces dans leur orbite, sa tete
rasee, ses enormes moustaches, il se rapprochait plus du type armenien
que du type turc. Coiffe d'un haut bonnet de feutre enroule d'une
piece de soie d'un rouge eclatant, vetu d'une robe a manches ouvertes
sous une veste brodee d'or et d'un large pantalon qui lui tombait
jusqu'a la cheville, chausse de bottines de cuir passemente, a tiges
plissees, la taille ceinte d'un chale de laine auquel s'accrochait
toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait
vraiment l'air terrible. Aussi maitre Kidros ne lui parlait-il qu'avec
une extreme deference, dans l'attitude d'un homme qui serait oblige de
faire des graces devant la bouche d'un canon charge a mitraille.

"Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses
paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous repete que le
juge va arriver ici, ce soir-meme, et que, demain matin, des l'aube,
il procedera a son enquete.

--Maitre Kidros, repondit Yanar, vous etes le maitre de ce
caravanserail, et qu'Allah vous etrangle, si vous ne tenez pas la main
a ce que les voyageurs soient en surete ici!

--Certes, seigneur Yanar, certes!

--Eh bien, la nuit derniere, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont
penetre ... ont eu l'audace de penetrer dans la chambre de ma soeur,
la noble Saraboul!"

El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la
cour a droite.

"Les coquins! cria Kidros.

--Et nous ne quitterons pas le caravanserail, reprit Yanar, qu'ils
n'aient ete decouverts, arretes, juges et pendus!"

Y avait-il eu veritablement tentative de vol pendant la nuit
precedente, c'est ce dont maitre Kidros ne paraissait pas etre
absolument convaincu. Ce qui etait certain, c'est que la veuve
inconsolee, reveillee pour un motif ou pour un autre, avait quitte sa
chambre, effaree, poussant de grands cris, appelant son frere, que
tout le caravanserail avait ete mis en revolution, et que les
malfaiteurs, en admettant qu'il y en eut, s'etaient echappes sans
laisser de trace.

Quoi qu'il en fut, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette
conversation, se demanda immediatement quel parti il y aurait a tirer
de l'aventure.

"Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant
pour mieux donner a ce mot toute son importance, nous sommes des
Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et
nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu etre cause a
des Kurdes, sans qu'une juste reparation n'en soit obtenue par
justice!

--Mais seigneur, quel dommage? osa dire maitre Kidros, en reculant de
quelques pas, par prudence.

--Quel dommage? s'ecria Yanar.

--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tente de
s'introduire, la nuit derniere, dans la chambre de votre noble soeur,
mais enfin ils n'ont rien derobe....

--Rien! ... repondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grace
au courage de ma soeur, grace a son energie! N'est-elle pas aussi
habile a manier un pistolet qu'un yatagan?

--Aussi, reprit maitre Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient,
ont-ils pris la fuite!

--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante
Saraboul en eut extermine deux sur deux, quatre sur quatre! C'est
pourquoi, cette nuit encore, elle restera armee comme je le suis
moi-meme, et malheur a quiconque oserait s'approcher de sa chambre!

--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maitre Kidros, qu'il
n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des
voleurs,--ne se hasarderont plus a....

--Comment! si ce sont des voleurs! s'ecria le seigneur Yanar d'une
voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits?

--Peut-etre ... quelques presomptueux ... quelques fous! ... repondit
Kidros, qui cherchait a defendre l'honorabilite de son etablissement.
Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attire ... entraine ... par
les charmes de la noble Saraboul!....

--Par Mahomet, repondit le seigneur Yanar, en portant la main a sa
panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On
aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait
plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus
epouvantable des supplices ne suffirait pas ... a moins que l'audacieux
n'eut une position et une fortune qui lui permissent de reparer sa faute!

--De grace, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, repondit maitre
Kidros, et prenez patience! L'enquete nous fera connaitre l'auteur ou
les auteurs de cet attentat. Je vous le repete, le juge a ete mande.
J'ai ete moi-meme le chercher a Trebizonde, et, quand je lui ai
raconte l'affaire, il m'a assure qu'il avait un moyen a lui,--un moyen
sur,--de decouvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent!

--Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton
passablement ironique.

--Je l'ignore, repondit maitre Kidros, mais le juge affirme que ce
moyen est infaillible!

--Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire
dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes!"

Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre,
voisine de celle qu'occupait sa soeur. La, il s'arreta une derniere
fois sur le seuil, et, tendant un bras menacant vers la cour du
caravanserail:

"On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde!" s'ecria-t-il d'une
voix formidable.

Puis il disparut.

Maitre Kidros poussa un long soupir de soulagement.

"Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais
quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient
decampe!"

Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait a voix basse avec le
seigneur Saffar et Yarhud.

"Oui, leur disait-il, grace a cette affaire, il y a peut-etre quelque
coup a tenter!

--Tu pretends? ... demanda Saffar.

--Je pretends susciter ici meme, a cet Ahmet, quelque desagreable
aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours a Trebizonde et
meme le separer de sa fiancee!

--Soit, mais si la ruse echoue....

--La force alors," repondit Scarpante.

En ce moment, maitre Kidros apercut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il
n'avait pas encore vus. Il s'avanca vers eux, et, du ton le plus
aimable:

"Vous demandez, seigneurs? ... dit-il.

--Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant a l'autre pour
passer la nuit au caravanserail," repondit Scarpante.

A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit
d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arretaient a la porte
exterieure.

"Les voici, sans doute?" dit maitre Kidros.

Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller a la rencontre
des nouveaux arrivants.

"En effet, reprit-il, en s'arretant sur la porte, voici des voyageurs
qui arrivent a cheval! Quelques riches personnages, sans doute, a en
juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant
d'eux leur offrir mes services!"

Et il sortit.

Mais, en meme temps que lui, Scarpante s'etait avance jusqu'a l'entree
da la cour, puis, regardant au dehors;

"Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en
s'adressant au capitaine maltais.

--Ce sont eus! repondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'etre
point reconnu.

--Eux? s'ecria le seigneur Saffar, en s'avancant a son tour, mais
sans sortir de la cour du caravanserail.

--Oui! ... repondit Yarhud, voila bien Ahmet, sa fiancee, sa suivante
... les deux serviteurs....

--Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a
Yarhud de se cacher.

--Et deja vous pouvez entendre la voix du seigneur Keraban? reprit le
capitaine maltais.

--Keraban?...." s'ecria vivement Saffar. Et il se precipita vers la
porte.

"Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, tres
surpris, et pourquoi ce nom de Keraban vous cause-t-il une telle
emotion?

--Lui! ... C'est bien lui! ... repondit Saffar. C'est ce voyageur,
avec lequel je me suis deja rencontre au railway du Caucase, ... qui a
voulu me tenir tete et empecher mes chevaux de passer!

--Il vous connait?

--Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite
de cette querelle ... de l'arreter....

--Eh! cela n'arreterait pas son neveu! repondit Scarpante.

--Je saurais bien me debarrasser du neveu comme de l'oncle!

--Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... repondit
Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Keraban ne
puisse pas soupconner votre presence ici! Qu'il ne sache pas que c'est
pour votre compte que Yarhud a enleve la fille du banquier Selim! ...
Ce serait risquer de tout perdre!

--Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse,
Scarpante! Mais reussis!

--Je reussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez a
Trebizonde, ce soir meme....

--J'y retournerai.

--Toi aussi, Yarhud, quitte a l'instant le caravanserail! reprit
Scarpante. On te connait, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse!

--Les voila! dit Yarhud.

--Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'ecria Scarpante en
repoussant le capitaine de la _Guidare_.

--Mais comment disparaitre sans etre vu de cesgens-la? demanda
Saffar.

--Par ici!" repondit Scarpante, en ouvrant une porte, percee
dans le mur de gauche, et qui donnait acces sur la campagne.

Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitot.

"Il etait temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et
l'oreille ouverts!"




VII


DANS LEQUEL LE JUGE DE TREBIZOND PROCEDE A SON ENQUETE D'UNE FACON
ASSEZ INGENIEUSE.

En effet, le seigneur Keraban et ses compagnons, apres avoir laisse
l'araba et leurs montures aux ecuries exterieures, venaient d'entrer
dans le caravanserail. Maitre Kidros les accompagnait, ne leur
menageant point ses salamaleks les plus empresses, et il deposa dans
un coin sa lanterne allumee, qui ne projetait qu'une assez faible
clarte a l'interieur de la cour.

"Oui, seigneur, repetait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez
entrer! ... C'est bien ici le caravanserail de Rissar.

--Et nous ne sommes qu'a deux lieues de Trebizonde? demanda le
seigneur Keraban.

--A deux lieues, au plus!

--Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain
au point du jour."

Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, ou
elle s'assit avec Nedjeb:

"Voila! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a
retrouve cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi
qui suis oblige de preparer nos etapes!

--C'est bien naturel, seigneur Keraban! A quoi servirait d'etre
oncle? repondit Nedjeb.

--Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant.

--Ni a moi, ajouta la jeune fille!

--Eh! je n'en veux a personne! ... pas meme a ce brave Van Mitten,
qui a pourtant eu l'idee ... oui! ... l'impardonnable idee de songer a
m'abandonner en route!

--Oh! ne parlons plus de cela, repliqua Van Mitten, ni maintenant, ni
jamais!

--Par Mahomet! s'ecria le seigneur Keraban, pourquoi n'en plus
parler? ... Une bonne petite discussion la-dessus ... ou meme sur tout
autre sujet ... cela vous fouetterait le sang!

--Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la
resolution de ne plus discuter.

--C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend
jamais, quand bien meme j'aurais cent fois raison!....

--Nous verrons bien! murmura Nedjeb.

--D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux a faire, je
crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!

--Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise
humeur comme toujours.

--Vous avez des chambres a nous donner pour la nuit? demanda Keraban
a maitre Kidros.

--Oui, seigneur, repondit maitre Kidros, et tout autant qu'il vous en
faudra.

--Bien! ... tres bien! ... s'ecria Keraban. Demain nous serons a
Trebizonde, puis, dans une dizaine de jours, a Scutari ... ou nous
ferons un bon diner ... le diner auquel je vous ai invite, ami Van
Mitten!

--Vous nous devez bien cela, ami Keraban!

--Un diner ... a Scutari? ... dit Bruno a l'oreille de son maitre.
Oui! ... si nous y arrivons jamais!

--Allons, Bruno, repliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable!
... ne fut-ce que pour l'honneur de notre Hollande!

--Eh! je lui ressemble, a notre Hollande! repondit Bruno en se tatant
sous ses vetements trop larges. Comme elle, je suis tout en cotes!"

Scarpante, a l'ecart, ecoutait les propos qui s'echangeaient entre les
voyageurs, et epiait le moment ou, dans son interet, il lui
conviendrait d'intervenir.

"Eh bien, demanda Keraban, quelle est la chambre destinee a ces deux
jeunes filles?

--Celle-ci, repondit maitre Kidros en indiquant une porte qui
s'ouvrait, dans le mur, a gauche.

--Alors, bonsoir, ma petite Amasia, repondit Keraban, et qu'Allah te
donne d'agreables reves!

--Comme a vous, seigneur Keraban, repondit la jeune fille. A demain,
cher Ahmet!

--A demain, chere Amasia, repondit le jeune homme, apres avoir presse
Amasia sur son coeur.

--Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.

--Je vous suis, chere maitresse, repondit Nedjeb, mais je sais bien
de qui nous serons a parler dans une heure encore!"

Les deux jeunes filles entrerent dans la chambre par la porte que
maitre Kidros leur tenait ouverte.

"Et, maintenant, ou coucheront ces deux braves garcons? demanda
Keraban, en montrant Bruno et Nizib.

--Dans une chambre exterieure, ou je vais les conduire," repondit
maitre Kidros.

Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe a Nizib et a
Bruno de le suivre,--a quoi les deux "braves garcons", ereintes par
une longue journee de marche, obeirent, sans se faire prier, apres
avoir souhaite le bonsoir a leurs maitres.

"Voici ou jamais le moment d'agir!" se dit Scarpante.

Le seigneur Keraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de
Kidros, se promenaient dans la cour du caravanserail. L'oncle etait
d'une charmante humeur. Tout allait au gre de ses desirs. Il
arriverait dans les delais voulus sur les rives du Bosphore. Il se
rejouissait deja a la mine que feraient les autorites ottomanes en le
voyant apparaitre! Pour Ahmet, le retour a Scutari, c'etait la
celebration tant souhaitee de son mariage! Pour Van Mitten, le retour
... eh bien, c'etait le retour!

"Ah ca! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,?" dit bientot
le seigneur Keraban.

En se retournant, il apercut Scarpante, qui s'etait avance lentement
pres de lui.

"Vous demandez la chambre destinee au seigneur Keraban et a ses
compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il eut ete un des
domestiques du caravanserail.

--Oui!

--La voici."

Et Scarpante montra, a droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir
ou se trouvait la chambre occupee par la voyageuse kurde, pres de
celle ou veillait le seigneur Yanar.

"Venez, mes amis, venez!" repondit Keraban en poussant vivement la
porte que lui indiquait Scarpante.

Tous trois entrerent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu
le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris,
quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, a
laquelle se mela bientot une voix d'homme!

Le seigneur Keraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien a ce qui se
passait, s'etaient replies vivement dans la cour du caravanserail.

Aussitot les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des
voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient
au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de
cette demi-obscurite, on voyait se dessiner la silhouette du farouche
Yanar. Et, enfin, une femme se precipitait hors du couloir dans lequel
le seigneur Keraban et les siens s'etaient si imprudemment introduits!

"Au vol! ... a l'attentat! ... au meurtre!" criait cette femme.

C'etait la noble Saraboul, grande, forte, a la demarche energique, a
l'oeil vif, au teint colore, a la chevelure noire, aux levres
imperieuses qui laissaient voir des dents inquietantes,--en un mot, le
seigneur Yanar en femme.

Evidemment, a toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa
chambre, au moment ou des intrus en avaient force la porte, car elle
n'avait encore rien ote de ses vetements de jour, un "mintan" de drap
avec broderies d'or aux manches et au corsage, une "entari" en soie
eclatante semee de fusees jaunes et serree a la taille par un chale ou
ne manquaient ni le pistolet damasquine, ni le yatagan dans son
fourreau de maroquin vert; sur la tete, un fez evase, ceint de
mouchoirs a couleurs voyantes, d'ou pendait un long "puskul" comme le
gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans
lesquelles se perdait le bas du "chalwar", ce pantalon des femmes de
l'Orient. Quelques voyageurs ont pretendu que la femme kurde, ainsi
vetue, ressemble a une guepe! Soit!

La noble Saraboul n'etait point faite pour dementir cette comparaison,
et cette guepe-la devait posseder un aiguillon redoutable!

"Quelle femme! dit a mi-voix Van Mitten.

--Et quel homme!" repondit le seigneur Keraban, en montrant le frere
Yanar.

Et alors celui ci de s'ecrier:

"Encore un nouvel attentat! Qu'on arrete tout le monde!

--Tenons-nous bien, murmura Ahmet a l'oreille de son oncle, car je
crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!

--Bah! personne ne nous a vus, repondit Keraban, et Mahomet lui-meme
ne nous reconnaitrait pas!

--Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir
pres de son fiance.

--Rien! chere Amasia, repondit Ahmet, rien!"

En ce moment, maitre Kidros apparut sur le seuil de la grande porte,
au fond de la cour, et s'ecria:

"Oui! vous arrivez a propos, monsieur le juge!" En effet, le juge,
mande a Trebizonde, venait d'arriver au caravanserail, ou il devait
passer la nuit, afin de proceder le lendemain a l'enquete reclamee par
le couple kurde. Il etait suivi de son greffier et s'arreta sur le
seuil.

"Comment, dit-il, ces coquins auraient recommence leur tentative de la
nuit derniere?

--Il parait, monsieur le juge, repondit maitre Kidros.

--Que les portes du caravanserail soient fermees, dit le magistrat
d'une voix grave. Defense a qui que ce soit de sortir sans ma
permission!"

Ces ordres furent aussitot executes, et tous les voyageurs passerent a
l'etat de prisonniers, auxquels le caravanserail allait servir
momentanement de prison.

"Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre
ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de
s'attaquer a une femme sans defense....

--Non seulement a une femme, mais a une Kurde!" ajouta le seigneur
Yanar avec un geste menacant.

Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scene sans en
rien perdre.

Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de
vrille, un nez pointu, une bouche serree, qui disparaissait dans les
flocons de sa barbe,--cherchait a devisager les personnes enfermees
dans le caravanserail, ce qui ne laissait pas d'etre assez difficile,
avec le peu de clarte que repandait l'unique lanterne deposee dans un
coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant a la noble
voyageuse:

"Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit derniere, des
malfaiteurs ont tente de s'introduire dans votre chambre?

--Je l'affirme!

--Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?

--Eux ou d'autres!

--Il n'y a qu'un instant?

--Il n'y a qu'un instant!

--Les reconnaitriez-vous?

--Non! ... Ma chambre etait sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu
voir leur visage!

--Etaient-ils nombreux?

--Je l'ignore!

--Nous le saurons, ma soeur, s'ecria le seigneur Yanar, nous le
saurons, et malheur a ces coquins!"

En ce moment, le seigneur Keraban repetait a l'oreille de Van Mitten:

"Il n'y a rien a craindre! Personne ne nous a vus!

--Heureusement, repondit le Hollandais, incompletement rassure sur
les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes,
l'affaire serait mauvaise pour nous!"

Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel
parti prendre, au grand deplaisir des plaignants.

"Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine,
la justice restera-t-elle desarmee entre vos mains? ... Ne sommes-nous
pas des sujets du Sultan, qui ont droit a sa protection? ... Une femme
de ma sorte aurait ete victime d'un pareil attentat, et les coupables,
qui n'ont pu s'enfuir, echapperaient au chatiment?

--Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit tres justement observer
le seigneur Keraban.

--Superbe ... mais effrayante! repondit Van Mitten.

--Que decidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.

--Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'ecria la noble
Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnaitrai
peut-etre les malfaiteurs qui ont ose....

--C'est inutile, repondit le juge. Je me charge, moi, de decouvrir le
ou les coupables!

--Sans lumiere?....

--Sans lumiere"

Et, sur cette reponse, le juge fit un signe a son greffier, qui sortit
par la porte du fond, apres avoir fait un geste affirmatif.

Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empecher de dire tout bas
a son ami Keraban:

"Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas tres rassure sur l'issue
de cette affaire!

--Eh, par Allah! vous avez toujours peur!" repondit Keraban.

Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un
sentiment de curiosite bien naturelle.

"Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous pretendez, au milieu de
cette obscurite, reconnaitre....

--Moi? ... non! ... repondit le juge. Aussi vais-je charger de ce
soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et tres
adroitement venu en aide dans mes enquetes.

--Un animal? s'ecria la voyageuse.

--Oui ... une chevre ... une fine et maligne bete, qui, elle, saura
bien denoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit
y etre, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravanserail,
depuis l'instant ou a ete commis l'attentat.

--Il est fou, ce juge!" murmura le seigneur Keraban.

A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chevre qu'il
amena au milieu de la cour.

C'etait un gentil animal, de l'espece de ces egagres, dont les
intestins contiennent quelquefois une concretion pierreuse, le bezoard
qui est si estime en Orient pour ses pretendues qualites hygieniques.
Cette chevre, avec son museau delie, sa barbiche frisotante, son
regard intelligent, en un mot avec sa "physionomie spirituelle",
semblait etre digne de ce role de devineresse que son maitre
l'appelait a jouer. On rencontre, par grandes quantites, des troupeaux
de ces egagres, repandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie,
l'Armenie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur
vue, de leur ouie, de leur odorat et leur etonnante agilite.

Cette chevre,--dont le juge prisait si fort la sagacite,--etait de
taille moyenne, blanchatre au ventre, a la poitrine, au cou, mais
noire au front, au menton et sur la ligne mediane du dos. Elle s'etait
gracieusement couchee sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses
petites cornes, elle regardait "la societe".

"Quelle jolie bete! s'ecria Nedjeb.

--Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.

--Quelque sorcellerie, sans doute, repondit Ahmet, et a laquelle ces
ignorants vont se laisser prendre!"

"C'etait bien aussi l'opinion du seigneur Keraban qui ne se genait
point de hausser les epaules, tandis que Van Mitten regardait ces
preparatifs d'un air quelque peu inquiet.

"Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est a cette chevre que
vous allez demander de reconnaitre les coupables?

--A elle-meme, repondit le juge.

--Et elle repondra?....

--Elle repondra!

--De quelle facon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement dispose a
admettre, en sa qualite de Kurde, tout ce qui presentait quelque
apparence de superstition.

--Rien n'est plus simple, repondit le juge.

Chacun des voyageurs presents va venir, l'un apres l'autre, passer la
main sur le dos de cette chevre et, des qu'elle sentira la main du
coupable, cette fine bete le designera aussitot par un belement.

--Ce bonhomme-la est tout simplement un sorcier de foire! murmura
Keraban.

--Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un
simple animal....

--Vous allez bien le voir!

--Et pourquoi pas? ... repondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je
ne puisse etre accuse de cet attentat, je vais donner l'exemple et
commencer l'epreuve."

Ce disant, Yanar, allant pres de la chevre qui restait immobile, lui
passa la main sur le dos depuis le cou jusqu'a la queue.

La chevre resta muette.

"Aux autres," dit le juge.

Et, successivement, les voyageurs, rassembles dans la cour du
caravanserail, imiterent le seigneur Yanar, et caresserent le dos de
l'animal; mais ils n'etaient pas coupables, sans doute, puisque la
chevre ne fit entendre aucun belement accusateur.




VIII


QUI FINIT D'UNE MANIERE TRES INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN
MITTEN.

Pendant la duree de celle epreuve, le seigneur Keraban avait pris a
part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de
dialogue qui s'echangeait entre eux,--dialogue dans lequel
l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes resolutions de ne plus
s'enteter a rien, allait encore imposer a autrui sa maniere de voir et
sa maniere de faire.

"Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me parait etre tout simplement le
dernier des imbeciles!

--Pourquoi? demanda le Hollandais.

--Parce que rien n'empeche le coupable ou les coupables,--nous, par
exemple,--de faire semblant de caresser cette chevre, en lui passant
la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il
du agir en pleine lumiere, afin d'empecher toute supercherie! ... Mais
dans l'ombre, c'est absurde!

--En effet, dit Van Mitten....

--Ainsi vais-je faire, reprit Keraban, et je vous engage fort a
suivre mon exemple.

--Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui
caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne belera pas plus
pour les innocents que pour les coupables!

--Evidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez
simple pour operer de la sorte, je pretends etre moins simple que lui,
et je ne toucherai pas a sa bete! ... Et je vous prie meme de faire
comme moi!

--Mais, mon oncle?....

--Ah! pas de discussion la-dessus, repondit Keraban, qui commencait a
s'echauffer.

--Cependant ... dit le Hollandais.

--Van Mitten, si vous etiez assez naif pour frotter le dos de cette
chevre je ne vous le pardonnerais pas!

--Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous desobliger,
ami Keraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne
nous verra pas!"

La plupart des voyageurs avaient alors acheve de subir l'epreuve, et
la chevre n'avait encore accuse personne.

"A notre tour, Bruno, dit Nizib.

--Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter a cette
bete!" repondit Bruno.

Et, l'un apres l'autre, ils allerent caresser le dos de la chevre, qui
ne bela pas plus pour eux que pour les voyageurs precedents.

"Mais il ne dit rien, votre animal! s'ecria la noble Saraboul, en
interpellant le juge.

--Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne
ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!

--Patience! repondit le juge en secouant la tete d'un air malin, si
la chevre n'a pas bele, c'est que le coupable ne l'a pas touchee
encore.

--Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop
savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquietude.

--A notre tour, dit Ahmet.

--Oui! ... a moi d'abord!" repondit Keraban. Et, en passant devant
son ami et son neveu:

"N'y touchez pas, surtout!" repeta-t-il a voix basse.

Puis, etendant la main au-dessus de la chevre, il feignit de lui
caresser lentement le dos, mais sans froler un seul de ses poils.

La chevre ne bela pas.

"Voila qui est rassurant!" dit Ahmet.

Et, suivant l'exemple de son oncle, a peine sa main effleura-t-elle le
dos de la chevre.

La chevre ne bela pas.

C'etait au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait
tenter l'epreuve ordonnee par le juge. 11 s'avanca donc vers l'animal,
qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point
deplaire a son ami Keraban, il se contenta de promener doucement sa
main au-dessus du dos de la chevre.

La chevre ne bela pas.

Il y eut un "oh!" de surprise, et un "ah!" de satisfaction dans toute
l'assistance.

"Decidement, votre chevre n'est qu'une brute!... s'ecria Yanar d'une
voix de tonnerre.

--Elle n'a pas reconnu le coupable, s'ecria a son tour la noble
Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu
sortir de cette cour!

--Hein! fit Keraban, ce juge, avec sa bete si maligne, est-il assez
ridicule, Van Mitten?

--En effet! repondit Van Mitten, absolument rassure maintenant sur
l'issue de l'epreuve.

--Pauvre petite chevre, dit Nedjeb a sa maitresse, est-ce qu'on va
lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?"

Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout emerillonne de
malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle.

"Et maintenant, monsieur le juge, dit Keraban d'un ton quelque peu
sarcastique, maintenant que votre enquete est terminee, rien ne
s'oppose, je pense, a ce que nous nous retirions dans nos chambres....
--Cela ne sera pas! s'ecria la voyageuse irritee. Non! cela ne sera
pas! Un crime a ete commis....

--Eh! madame la Kurde! repliqua Keraban, non sans aigreur, vous
n'avez pas la pretention d'empecher d'honnetes gens d'aller dormir,
quand ils en ont envie!

--Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'ecria le seigneur
Yanar.

--Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde." riposta le seigneur
Keraban.

Scarpante, pensant que le coup tente par lui etait manque, puisque les
coupables n'avaient point ete reconnus, ne vit pas sans une certaine
satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Keraban
et le seigneur Yanar. De la, surgirait peut-etre une complication de
nature a servir ses projets.

Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages.
Keraban se fut plutot laisse arreter, condamner, que de n'avoir pas le
dernier mot. Ahmet, lui-meme, allait intervenir pour soutenir son
oncle, lorsque le juge dit simplement:

"Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumieres!"

Maitre Kidros, a qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire
executer. Un instant apres, quatre serviteurs du caravanserail
entraient avec des torches, et la cour s'eclairait vivement.

"Que chacun leve la main droite!" dit le juge.

Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levees.

Toutes etaient noires a la paume et aux doigts, toutes,--excepte
celles du seigneur Keraban, d'Ahmet et de Van Mitten.

Et aussitot le juge les designant tous trois:

"Les malfaiteurs.... les voila! dit-il.

--Hein! fit-Keraban.

--Nous? ..., s'ecria le Hollandais, sans rien comprendre a cette
affirmation inattendue.

--Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'etre
denonces par la chevre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se
sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui etait
enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main
au-dessus et se sont accuses eux-memes!"

Un murmure flatteur,--tres flatteur pour l'ingeniosite du
juge--s'eleva aussitot, tandis que le seigneur Keraban et ses
compagnons, fort desappointes, baissaient la tete.

"Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont
ose la nuit derniere....

--Eh! la nuit derniere, s'ecria Ahmet, nous etions a dix lieues du
caravanserail de Rissar!

--Qui le prouve? ... repliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un
instant, c'est vous qui avez tente de vous introduire dans la chambre
de cette noble voyageuse!

--Eh bien, oui, s'ecria Keraban, furieux de s'etre si maladroitement
laisse prendre a ce piege, oui!... c'est nous qui sommes entres dans
ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutot
une erreur de l'un des serviteurs du caravanserail!

--Vraiment! repondit ironiquement le seigneur Yanar.

--Sans doute! On nous avait indique la chambre de cette dame comme
etant la notre!....

--A d'autres! dit le juge.

--Allons, pinces, se dit Bruno a part lui, l'oncle, le neveu, et mon
maitre avec!"

Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Keraban
etait absolument decontenance, et il le fut bien davantage, lorsque le
juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:

"Qu'on les mene en prison!

--Oui! ... en prison!" repeta le seigneur Yanar. Et tous ces
voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravanserail, de
s'ecrier:

"En prison! ... En prison!"

En somme, a voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne
pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Keraban,
Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'etait, a la fois, le
voyage interrompu, un retard apporte a la celebration du mariage,
c'etait surtout la separation immediate d'Amasia et de son fiance, la
possibilite d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la
tentative qui venait d'echouer avec le capitaine maltais.

Ahmet, songeant aux consequences de cette aventure, a la pensee d'etre
separe d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son
oncle. N'etait-ce pas le seigneur Keraban, qui, par une obstination
nouvelle, les avait jetes dans cet embarras? Ne les avait-il pas
empeches, ne leur avait-il pas positivement defendu de caresser cette
chevre, et cela pour faire piece a ce bonhomme de juge, qui, au bout
du compte, s'etait montre plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils
venaient de tomber dans ce piege tendu a leur simplicite, et s'ils
etaient menaces d'aller en prison, au moins pour quelques jours?
Aussi, de son cote, le seigneur Keraban enrageait-il sourdement, en
pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage,
s'il voulait arriver a Scutari dans les delais determines. Encore un
entetement aussi inutile qu'absurde qui pouvait couter toute une
fortune a son neveu!

Quant a Van Mitten, il regardait a droite, a gauche, se balancant
d'une jambe sur l'autre, tres embarrasse de sa personne, osant a peine
lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui repeter ces paroles de
mauvais augure:

"Ne vous avais-je pas prevenu, monsieur, que tot ou tard il vous
arriverait malheur!"

Et, adressant a son ami Keraban ce simple reproche, en somme bien
merite:

"Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empeches depasser la main sur le
dos de cet inoffensif animal!"

Pour la premiere fois de sa vie, le seigneur Keraban resta sans
pouvoir repondre.

Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'energie, et
Scarpante,--cela va de soi--ne se genait guere pour crier plus haut
que les autres.

"Oui, en prison, ces malfaiteurs! repeta le vindicatif Yanar, tout
dispose a preter main-forte a l'autorite, s'il le fallait. Qu'on les
mene en prison! ... En prison, tous les trois!....

--Oui! ... tous les trois ... a moins que l'un d'eux ne s'accuse!
repondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents
payassent pour un coupable.

--C'est de toute equite! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a
tente de s'introduire dans cette chambre?"

Il y eut un moment d'indecision dans l'esprit des trois accuses, mais
il ne fut pas de longue duree.

Le seigneur Keraban avait demande au juge la permission de
s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut
accorde; puis, prenant a part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui
n'admettait pas de replique:

"Mes amis, leur dit-il, il n'y a veritablement qu'une chose a faire!
Il faut que l'un de nous prenne a son compte toute cette sotte
aventure, qui n'a rien de grave!"

Ici, le Hollandais commenca, comme par pressentissement, a dresser
l'oreille.

"Or, reprit Keraban, le choix ne peut etre douteux. La presence
d'Ahmet, dans un tres court delai, est necessaire a Scutari pour la
celebration de son mariage!

--Oui, mon oncle, oui! repondit Ahmet.

--La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma
qualite de tuteur!

--Hein?... fit Van Mitten.

--Donc, ami Mitten, reprit Keraban, il n'y a pas d'objection
possible, je crois! II faut vousdevouer!

--Moi ... que? ...

--Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de
prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de la!

--Mais ... repondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un
peu bien sans facon de sa personne.

--Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom
d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit
perdu, que, faute d'arriver en temps voulu a Scutari....

--Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait
entendu ce colloque.

--Quoi ... vous voudriez? ... repetait Van Mitten.

--Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait la, encore
une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre a mon maitre!

--Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet.

--Voyons ... un bon mouvement!" dit Keraban en lui serrant la main a
la briser.

Cependant, les cris: "en prison! en prison!" devenaient de plus en
plus pressants.

Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni a qui entendre.
Il disait oui de la tete, puis, il disait non.

Au moment ou les gens du caravanserail s'avancaient pour saisir les
trois coupables sur un geste du juge:

"Arretez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien
convaincu. Arretez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai....

--Bon! fit Bruno, cela y est!

--Coup manque! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent
mouvraient de depit.

--C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais.

--Moi! ... oui ... moi!

--Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille a l'oreille du
digne homme.

--Oh! oui!" ajouta Nedjeb.

Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette
intelligente femme observait, non sans interet, celui qui avait eu
l'audace de s'attaquer a elle.

"Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez ose penetrer
dans la chambre de cette noble Kurde!

--Oui! ... repondit Van Mitten.

--Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur!

--Un voleur! ... Moi! ... un negociant! Moi! un Hollandais ... de
Rotterdam! Ah! mais non! ... s'ecria Van Mitten, qui, devant cette
accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel.

--Mais alors ... dit Yanar.

--Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous
avez tente de compromettre?

--L'honneur d'une Kurde! s'ecria le seigneur Yanar, en portant la
main a son yatagan.

--Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! repetait la noble
voyageuse, en minaudant quelque peu.

--Eh bien, tout votre sang ne suffira pas a payer un pareil outrage!
reprit Yanar.

--Mon frere ... mon frere!

--Si vous vous refusez a reparer le tort....

--Hein! fit Ahmet.

--Vous epouserez ma soeur, ou sinon....

--Par Allah! se dit Keraban, voila bien une autre complication,
maintenant!

--Epouser? ... moi! ... epouser! ... repetait Van Mitten, en levant
les bras au ciel.

--Vous refusez? s'ecria le seigneur Yanar.

--Si je refuse! ... Si je refuse! ... repondit Van Mitten, au comble
de l'epouvante. Mais je suis deja..."

Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Keraban
venait de lui saisir le bras.

"Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ...
Pas d'hesitation!

--Moi consentir? Moi ... deja marie? ... moi, repliqua Van Mitten,
moi, bigame!

--En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est
parfaitement permis! ... Donc, dites oui!

--Mais?....

--Epousez, Van Mitten, epousez! ... De cette maniere, vous n'aurez
pas meme a faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous
ensemble! Puis, une fois a Scutari, vous prendrez par le plus court,
et bonsoir a la nouvelle madame Van Mitten!

--Pour le coup, ami Keraban, vous me demandez la une chose
impossible! repondit le Hollandais.

--Il le faut, ou tout est perdu!"

En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras
droit, lui disait:

"Il le faut?

--Il le faut! repeta Saraboul, qui vint a son tour le saisir par le
bras gauche.

--Puisqu'il le faut! repondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient
plus la force de soutenir.

--Quoi! mon maitre, vous allez encore ceder la-dessus? dit Bruno en
s'approchant.

--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si
faible voix qu'on put a peine l'entendre.

--Allons, droit! s'ecria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec
son futur beau-frere.

--Et ferme! repeta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son
futur epoux.

--Ainsi que doit etre le beau-frere....

--Et le mari d'une Kurde!"

Van Mitten s'etait redresse vivement sous cette double poussee; mais
sa tete ne cessait de ballotter, comme si elle en eut ete a demi
detachee de ses epaules.

"Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ...
epouser une Kurde!

--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas a l'oreille le
seigneur Keraban.

--Il ne faut jamais rire avec ces choses-la!" repondit Van Mitten
d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque
peine a ne point eclater.

Nedjeb, montrant a sa maitresse la figure epanouie de la voyageuse,
lui disait tout bas:

"Je me trompe bien, si ce n'est pas la une veuve qui courait a la
recherche d'un autre mari!

--Pauvre monsieur Van Mitten! repondit Amasia.

--J'aurais mieux aime huit mois de prison, dit Bruno en hochant la
tete, que huit jours de ce mariage-la!"

Cependant, le seigneur Yanar s'etait retourne vers l'assistance et
disait a voix haute:

"Demain, a Trebizonde, nous celebrerons en grande pompe les
fiancailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!"

Sur ce mot "fiancailles", le seigneur Keraban, ses compagnons, et
surtout Van Mitten, s'etaient dits que cette aventure serait moins
grave qu'on ne pouvait le craindre!

Mais il faut faire observer ici que, d'apres les usages du Kurdistan,
ce sont les fiancailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage.
On pourrait comparer cette ceremonie au mariage civil de certains
peuples europeens, et celle qui la suit au mariage religieux, par
laquelle s'acheve l'union des epoux. Au Kurdistan, apres les
fiancailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiance, mais
c'est un fiance absolument lie a celle qu'il a choisie,--ou a celle
qui l'a choisi, comme dans le present cas.

C'est ce qui fut bien et dument explique a Van Mitten par le seigneur
Yanar, qui finit en disant:

"Donc, fiance a Trebizonde!

--Et mari a Mossoul!" ajouta tendrement la noble Kurde.

Et a part, Scarpante, au moment ou il quittait le caravanserail dont
la porte venait d'etre ouverte, prononcait ces paroles grosses de
menaces pour l'avenir:

"La ruse a echoue! ... A la force, maintenant!"

Puis, il disparaissait, sans avoir ete remarque ni du seigneur Keraban
ni d'aucun des siens.

"Pauvre monsieur Van Mitten! repetait Ahmet, en voyant la mine toute
deconfite du Hollandais.

--Bon! repondit Keraban, il faut en rire! Fiancailles nulles! Dans
dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!

--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'etre fiance pendant
dix jours a cette imperieuse Kurde, cela compte!"

Cinq minutes apres, la cour du caravanserail de Rissar etait vide.
Chacun de ses hotes avait regagne sa chambre pour y passer la nuit.
Mais Van Mitten allait etre garde a vue par son terrible beau-frere,
et le silence se fit enfin sur le theatre de cette tragi-comedie, qui
venait de se denouer sur le dos de l'infortune Hollandais!




IX


DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANCANT A LA NOBLE SARABOUL, A
L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRERE DU SEIGNEUR YANAR.

Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux
habitants d'une colonie milesienne, qui fut conquise par Mithridate,
qui tomba au pouvoir de Pompee, qui subit la domination des Perses et
celle des Scythes, qui fut chretienne sous Constantin-le-Grand et
redevint paienne jusqu'au sixieme siecle, qui fut delivree par
Belisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnenes dont
Napoleon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers
le milieu du quinzieme siecle, epoque a laquelle finit l'Empire de
Trebizonde, apres une duree de deux cent cinquante-six ans,--celle
ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire
du monde. On ne s'etonnera donc pas que, pendant toute la premiere
partie de ce voyage, Van Mitten se fut rejoui a la pensee de visiter
une cite si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre,
choisie pour cadre a leurs merveilleuses aventures.

Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten etait libre de tout
souci. Il n'avait qu'a suivre son ami Keraban sur cet itineraire qui
contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiance--provisoirement
du moins, pour quelques jours seulement,--mais fiance a cette noble
Kurde qui le tenait en laisse, il n'etait plus d'humeur a pouvoir
apprecier les splendeurs historiques de Trebizonde.

Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures apres
avoir quitte le caravanserail de Rissar, que le seigneur Keraban et
ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs,
firent une superbe entree dans la capitale du pachalik moderne, batie
au milieu d'une campagne alpestre, avec vallees, montagnes, cours
d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de
l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol
ont ete transportes sur cette portion du littoral de la mer Noire.

Trebizonde, situee a trois cent vingt-cinq kilometres d'Erzeroum,
cette importante capitale de l'Armenie, est maintenant en
communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le
gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kane, Baibourt et Erzeroum,--ce
qui lui rendra peut-etre quelque peu de son ancienne valeur
commerciale.

Cette cite est divisee en deux villes disposees en amphitheatre sur
une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquees
de grosses tours, defendue autrefois par son vieux chateau de mer, ne
comprend pas moins d'une quarantaine de mosquees, dont les minarets
emergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un
aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chretienne, la plus
commercante, ou se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,
d'etoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres
precieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne
hebdomadaire de bateaux a vapeur, qui mettent Trebizonde en
communication directe avec les principaux points de la mer Noire.

Dans cette ville s'agite ou vegete,--suivant les divers elements dont
elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs,
Persans, chretiens du rite armenien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes
et Europeens. Mais, ce jour-la, cette population etait plus que
quintuplee par le concours des fideles venus de tous les coins de
l'Asie mineure, pour assister aux fetes superbes qui allaient etre
celebrees en l'honneur de Mahomet.

Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement
convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a
Trebizonde, car l'intention formelle du seigneur Keraban etait bien
d'en partir, des le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y
avait pas un jour a perdre, si on voulait y arriver avant la fin du
mois.

Ce fut dans un hotel franco-italien, au milieu d'un veritable quartier
de caravanserails, de khans, d'auberges, deja encombres de voyageurs,
pres de la place de Giaour-Meidan, dans la partie la plus commercante
de la ville et par consequent en dehors de la cite turque, que le
seigneur Keraban et sa suite trouverent seulement a se loger. Mais
l'hotel etait assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour
et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet
n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colere contre
l'hotelier.

Mais, pendant que le seigneur Keraban et les siens, arrives a ce point
de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du
moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre
eux dans la ville turque, ou residait leur plus mortel ennemi.

C'etait au palais du seigneur Saffar, bati sur les premiers
contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent
doucement vers la mer, qu'une heure auparavant etait arrive
l'intendant Scarpanto, apres avoir quitte le caravanserail de Rissar.

La, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; la, tout
d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'etait passe pendant
la nuit precedente; la, il racontait comment Keraban et Ahmet avaient
ete sauves d'un emprisonnement, qui eut laisse Amasia sans defense, et
sauves par le devouement stupide de ce Van Mitten; la, dans cette
conference de trois hommes ayant un unique interet, furent prises les
resolutions qui menacaient directement les voyageurs, sur ce parcours
de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trebizonde. Ce
qu'etait ce projet, l'avenir le fera connaitre, mais on peut dire
qu'il eut, ce jour meme, un commencement d'execution: en effet, le
seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquieter des fetes qui allaient
etre celebrees, quittaient Trebizonde et prenaient dans l'ouest la
route de l'Anatolie qui mene a l'embouchure du Bosphore.

Scarpante, lui, restait a la ville. N'etant connu ni du seigneur
Keraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en
toute liberte. A lui de jouer dans ce drame l'important role qui
devait desormais substituer la force a la ruse.

Aussi, Scarpante put-il se meler a la foule et flaner sur la place du
Giaour-Meidan. Ce n'etait pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre,
au caravanserail de Rissar, adresse la parole au seigneur Keraban et a
son neveu, qu'il pouvait craindre d'etre reconnu. Aussi lui fut-il
facile d'epier leurs pas et demarches on toute securite.

C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps apres son
arrivee a Trebizonde, se diriger vers le port, a travers les rues
assez miserablement entretenues qui y aboutissent. La, sandals,
caboteurs, mahones barques de toutes sortes, etaient au sec, apres
avoir debarque leurs cargaisons de fideles, tandis que les navires de
commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.

Un hammal venait d'indiquer a Ahmet le bureau du telegraphe, et
Scarpante put s'assurer que le fiance d'Amasia expediait un assez long
telegramme a l'adresse du banquier Selim, a Odessa.

"Buh! se dit-il, voila une depeche qui n'arrivera jamais a son
destinataire! Selim a ete mortellement frappe d'une balle que lui a
envoyee Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquieter!"

Et, de fait, Scarpante ne s'en inquieta pas autrement.

Puis, Ahmet revint a l'hotel du Giaour-Meidan. Il retrouva Amasia en
compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et
la jeune fille put etre certaine qu'avant quelques heures, on serait
rassure sur son sort a la villa Selim.

"Une lettre aurait mis trop de temps a arriver a Odessa, ajouta Ahmet,
et, d'ailleurs, je crains toujours...."

Ahmet s'etait interrompu sur ce mot.

"Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda
Amasia, un peu surprise.

--Rien, chere Amasia, repondit Ahmet, rien!....

J'ai voulu rappeler a votre pere qu'il eut soin de se trouver a
Scutari pour notre arrivee, et meme avant, afin de faire toutes les
demarches necessaires pour que notre mariage n'eprouve aucun retard!"

La verite est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives
d'enlevement, au cas ou les complices de Yarhud eussent appris ce qui
s'etait passe apres le naufrage de la _Guidare_, marquait au banquier
Selim que tout danger n'etait peut-etre pas ecarte encore; mais, ne
voulant pas inquieter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda
bien de lui dire quelles etaient ses apprehensions,--apprehensions
vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.

Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son pere
par depeche,--dut-il encourir, pour avoir use du fil telegraphique,
les maledictions de l'oncle Keraban.

Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?

L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgre lui, l'heureux fiance de la
noble Saraboul et le piteux beau frere du seigneur Vanar!

Comment eut-il pu resister? D'une part, Keraban lui repetait qu'il
fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait
les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait
irreparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il etait
valable en Turquie, ou la polygamie est admise, serait radicalement
nul pour la Hollande, ou Van Mitten etait deja marie; que, par
consequent, il pourrait, a son choix, etre monogame dans son pays, ou
bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten etait
fait: il preferait n'etre "game" nulle part.

D'un autre cote, il y avait la un frere et une soeur incapables de
lacher leur proie. Il n'etait donc que prudent de les satisfaire, sauf
a leur fausser compagnie au dela des rives du Bosphore,--ce qui les
empecherait d'exercer leurs pretendus droits de beau-frere et
d'epouse.

Aussi Van Mitten n'entendait-il point resister et s'abandonna-t-il au
cour des evenements.

Tres heureusement, le seigneur Keraban avait obtenu ceci: c'est
qu'avant d'aller achever le mariage a Mossoul, le seigneur Yanar et sa
soeur les accompagneraient jusqu'a Scutari, qu'ils assisteraient a
l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancee kurde ne repartirait
avec son fiance hollandais que deux ou trois jours apres pour le pays
de ses ancetres.

Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maitre n'avait que
ce qu'il meritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le
plaindre, a le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme.
Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que
purent a peine reprimer Keraban, Ahmet et les deux jeunes
filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment ou la ceremonie des
fiancailles allait s'accomplir, affuble du costume de ce pays
extravagant.

"Quoi! vous, Van Mitten, s'ecria Keraban, c'est bien vous, ainsi vetu
a l'orientale?

--C'est moi, ami Keraban.

--En Kurde?

--En Kurde!

--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sur que, des que
vous y serez habitue, vous trouverez ce vetement plus commode que vos
habits etriques d'Europe!

--Vous etes bien bon, ami Keraban.

--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est
aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un deguisement pour un
mariage en l'air!

--Ce n'est pas le deguisement qui m'inquiete le plus, repondit Van
Mitten.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le mariage!

--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, repondit Keraban, et
madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop
consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiancailles ne vous
engagent en rien, puisque vous etes deja marie a Rotterdam, quand vous
lui donnerez conge en bonne forme, je veux etre la, Van Mitten! En
verite! il ne peut pas etre permis d'epouser les gens malgre eux!
C'est deja beaucoup quand ils veulent bien y consentir!"

Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter
la situation. Le mieux, au total, etait de la prendre par son cote
risible, puisqu'elle pretait a rire, et de s'y resigner, puisqu'elle
sauvegardait les interets de tous.

D'ailleurs, ce jour-la, Van Mitten aurait a peine eu le temps de se
reconnaitre. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient decidement pas a
laisser languir les choses. Aussitot pris, aussitot pendu, et elle
etait toute prete, cette potence du mariage, a laquelle ils
pretendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalites en usage dans
le Kurdistan eussent ete, en quoi que ce soit, omises ou seulement
negligees. Non! le beau-frere veillait a tout avec un soin
particulier, et, dans cette grande cite, les elements ne manquaient
point, qui devaient donner a ce mariage toute la solennite possible.

En effet, parmi la population de Trebizonde, on compte un certain
nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des
consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un
devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui
s'offrait a elle, et pour la quatrieme fois, de se consacrer au
bonheur d'un epoux. Il y eut donc, du cote de la fiancee, tout un clan
d'invites a la ceremonie, tandis que Keraban, Ahmet, leurs compagnons,
s'empressaient de figurer a cote du fiance. Encore faut-il bien
comprendre que Van Mitten, severement garde a vue, ne se trouva jamais
seul avec ses amis, depuis ces dernieres paroles echangees au moment
ou il venait de revetir le costume traditionnel des seigneurs de
Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser
jusqu'a lui et repeter d'un voix sinistre:

"Prenez garde, mon maitre, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout
ceci!

--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? repondit Van Mitten d'un ton
resigne. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis
d'embarras, et les suites n'en seront point graves!

--Hum! fit Bruno en hochant la tete, se marier, mon maitre, c'est se
marier, et...."

Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de
quelle facon le fidele serviteur aurait acheve cette phrase
veritablement comminatoire!

Il etait midi, au moment ou le seigneur Yanar et autres Kurdes de
grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter
jusqu'a la fin de la ceremonie.

Et alors, ce noeud des fiancailles fut noue en grand appareil. Pendant
cette operation, il n'y eut pas meme a critiquer la tenue des deux
conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraitre d'une certaine
inquietude qui le dominait, la noble Saraboul fiere d'enchainer un
homme du nord de l'Europe a une femme du nord de l'Asie! Quelle
gloire, en effet, d'avoir allie la Hollande au Kurdistan.

La fiancee etait superbe dans son costume de mariage,--un costume
qu'evidemment elle emportait en voyage, a tout hasard,--bonne
precaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont
"mitan" de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient
sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus
riche que ce chale qui lui serrait a la taille, cet "entari" a raies
alternees de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces
mousselines de Brousse designees sous le nom de "tchembers!" Rien de
plus majestueux que ce "chalwar" en gaze de Salonique, dont les jambes
se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodees de
perles! Et ce fez evase, entoure de "yeminis" aux fleurs voyantes,
d'ou se developpait jusqu'a mi-corps un long "puskul" orne de
dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pieces d'or,
tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles
formes de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chainettes
supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en
vermeil, et les epingles en filigrane azure, figurant une palme
indienne, et ces colliers irradiants a double rangee, ces
"guerdanliks" composes d'une suite d'agates serties en griffes,
gravees chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancee ne
s'etait vue marchant dans les rues de Trebizonde, et en cette
circonstance, elles auraient du etre recouvertes d'un tapis de
pourpre, comme elles le furent jadis a la naissance de Constantin
Porphyrogenete!

Mais si la noble Saraboul etait superbe, le seigneur Van Mitten, lui,
etait magnifique, et son ami Keraban ne lui menagea pas des
compliments, qui ne pouvaient etre ironiques de la part d'un vieux
croyant reste fidele au vetement oriental.

Il faut en convenir, ce costume donnait a Van Mitten une tournure
martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose
de farouche, enfin, peu en rapport avec son temperament de negociant
rotterdamois! Et comment en eut-il ete autrement avec ce leger manteau
do mousseline charge d'applications de cotonnade, ce large pantalon de
satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, eperonnees,
ergotees et treillissees d'or sous les mille plis de leur tige, cette
robe ouverte dont les manches se deroulaient jusqu'a terre, et ce fez,
orne de "yeminis", et ce "puskul", dont la grosseur invraisemblable
indiquait le rang qu'allait bientot occuper au Kurdistan l'epoux de la
noble Saraboul?

Le grand bazar de Trebizonde avait fourni tous ces ajustements, qui,
faits sur mesure, n'auraient pas plus elegamment vetu Van Mitten. Il
avait procure aussi ces armes merveilleuses, dont le fiance portait
tout un arsenal au chale brode, soutachat passemente, qui lui serrait
la taille: poignant damasquines, avec manche en jade vert et lame en
damas a double tranchant, pistolets a crosse d'argent graves comme un
collier d'idole, sabre a lame courte, au tranchant taille en dents de
scie avec poignee noire ornee d'un quadrille en argent et pommeau a
rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en meplat
graves et dores et finissant en lame ondulee comme le fer des
anciensfauchards!

Ah! le Kurdistan peut sans crainte declarer la guerre a la Turquie! Ce
ne sont pas de pareils guerriers que les armees du Padischah pourront
jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eut dit qu'un jour tu aurais
ete affuble de la sorte! Heureusement, comme le repetait le seigneur
Keraban, et, apres lui, son neveu Ahmet, et apres Ahmet, Amasia et
Nedjeb, et apres elle, tous, excepte Bruno:

"Bah! c'est pour rire!"

Pendant la ceremonie des fiancailles, les choses se passeront le plus
convenablement du monde. Si ce n'est que le fiance fut trouve un peu
froid par son terrible beau-frere et par sa non moins terrible soeur,
tout alla bien.

A Trebizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions
d'officiers ministeriels, qui eussent reclame l'honneur d'enregistrer
un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque
profit;--mais ce fut le magistrat meme dont on avait pu apprecier la
sagacite dans l'affaire du caravanserail de Rissar qui fut charge de
cettehonorable tache et de complimenter, en bons termes, les futurs
epoux.

Puis, apres la signature du contrat, les deux fiances et leur suite,
au milieu d'un immense concours de populaire, se transporterent a la
ville close, dans une mosquee qui fut autrefois une eglise byzantine,
et dont les murailles sont decorees de curieuses mosaiques. La,
retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus
melodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme,
que les chants turcs ou armeniens. Quelques instruments, dont la
sonorite se rapproche d'un simple cliquetis metallique et que dominait
la note aigue de deux ou trois petites flutes, joignirent leurs
accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraichies pour
cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple priere, et Van Mitten
fut enfin fiance, bien fiance, ainsi que le repeta le seigneur Keraban
a la noble Saraboul,--non sans une certaine arriere-pensee,--lorsqu'il
lui adressa ses meilleurs compliments.

Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, ou de nouvelles
fetes dureraient pendant plusieurs semaines. La, Van Mitten aurait a
se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de
s'y conformer. En effet, lorsque l'epouse arrive devant la maison
conjugale, son epoux se presente inopinement devant elle, il l'entoure
de ses bras, il la prend sur ses epaules, et il la porte ainsi jusqu'a
la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par la, epargner sa pudeur,
car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gre dans une
demeure etrangere. Lorsqu'il en serait a cet heureux moment, Van
Mitten verrait a ne rien faire qui put blesser les usages du pays.
Mais heureusement, il en etait encore loin.

Ici, les fetes des fiancailles furent tout naturellement completees
par celles qui se donnaient, fort a propos, pour celebrer la nuit de
l'ascension du Prophete, cet _eilet-ul-my'rady_, qui a lieu
ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de
circonstances particulieres, dues a une concurrence politico-religieuse,
une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixee a cette date.

Le soir meme, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement
dispose a cet effet, des milliers et des milliers de fideles
s'empressaient a une ceremonie qui les avait attires a Trebizonde de
tous les points de l'Asie musulmane.

La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son
fiance en public. Quant au seigneur Keraban, a son neveu, aux deux
jeunes filles, a leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux,
pour passer les quelques heures de la soiree, que d'assister en grand
apparat a ce merveilleux spectacle?

Merveilleux, en effet, et comment ne l'eut-il pas ete dans ce pays de
l'Orient, ou tous les reves de ce monde se transforment en realites
dans l'autre! Ce qu'allait etre cette fete donnee en l'honneur du
Prophete, il serait plus facile au pinceau de le representer, en
employant tous les tons de la palette, qu'a la plume de le decrire,
meme en empruntant les cadences, les images, les periodes des plus
grands poetes du monde!

"La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe,
la pompe chez les Ottomans!"

Et ce fut reellement au milieu d'une pompe incomparable que se
deroulerent les peripeties d'une poetique affabulation, a laquelle les
plus gracieuses filles de l'Asie Mineure preterent le charme de leurs
danses et l'enchantement de leur beaute. Elle reposait sur cette
legende, imitee de la legende chretienne, que, jusqu'a sa mort,
arrivee en l'an dixieme de l'Hegire,--six cent trente-deux ans apres
l'ere nouvelle,--ce paradis etait ferme a tous les fideles, endormis
dans le vague des espaces, en attendant l'arrivee du Prophete. Ce
jour-la, il apparaissait a cheval sur "el-borak", l'hippogryphe qui
l'attendait a la porte du temple de Jerusalem; puis, son tombeau
miraculeux, quittant la terre, montait a travers les cieux et restait
suspendu entre le zenith et le nadir, au milieu des splendeurs du
paradis de l'Islam. Tous se reveillaient alors pour rendre hommage au
Prophete; la periode de l'eternel bonheur promis aux croyants,
commencait enfin, et Mahomet s'elevait dans une apotheose
eblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la
forme de houris innombrables, gravitaient autour du front
resplendissant d'Allah!

En un mot, cette fete, ce fut comme une realisation de ce reve de l'un
des poetes qui a le mieux senti la poesie des pays orientaux,
lorsqu'il dit, a propos de ces physionomies extatiques des derviches,
emportes dans leurs rondes si etrangement rhythmees:

"Que voyaient-ils en ces visions qui les bercaient? les forets
d'emeraudes a fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les
kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!"




X


PENDANT LEQUEL LES HEROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI
UNE HEURE.

Le lendemain, 18 septembre, au moment ou le soleil commencait a dorer
de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite
caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiee et
jetait un dernier adieu a la poetique Trebizonde.

Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les
chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur
Keraban avait volontiers accepte les services.

Ce guide, en effet, devait parfaitement connaitre cette portion
septentrionale de l'Anatolie: c'etait un de ces nomades connus dans le
pays sous le nom de "loupeurs".

On designe par ce nom une certaine specialite de bucherons, faisant
metier de courir les forets de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie
Mineure, ou croit abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres
poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable
durete, dont le bois, par cela meme qu'il se prete a toutes les
exigences de l'outil d'ebeniste, est particulierement recherche.

Ce loupeur, ayant appris que des etrangers allaient quitter Trebizonde
pour se rendre a Scutari, etait venu la veille leur offrir ses
services. Il avait paru intelligent, tres pratique de ces routes, dont
il connaissait parfaitement les enchevetrements multiples. Aussi,
apres des reponses tres nettes aux questions posees par le seigneur
Keraban, le loupeur avait-il ete engage a un bon prix, qui devait etre
double si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze
jours,--dernier delai fixe pour la celebration du mariage d'Amasia et
d'Ahmet.

Ahmet, apres avoir interroge ce guide et bien qu'il y eut, dans sa
figure froide, dans son attitude reservee, cet on ne sait quoi qui ne
previent guere en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eut lieu de ne
point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un
homme connaissant ces regions pour les avoir parcourues toute sa vie,
rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait
s'executer dans les plus grandes conditions de celerite.

Le loupeur etait donc le guide du seigneur Keraban et de ses
compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il
choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il
veillerait a la surete de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son
salaire sous condition d'arriver a Scutari dans les delais voulus:

"Le seigneur Keraban peut etre assure de tout mon zele, repondit-il,
et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je
m'engage a ne lui rien reclamer si, avant douze jours, il n'est pas de
retour a sa villa de Scutari.

--Par Mahomet, voila un homme qui me va! dit Keraban, lorsqu'il
rapporta ce propos a son neveu.

--Oui, repondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle,
n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces
routes de l'Anatolie!

--Ah! toujours tes craintes!

--Oncle Keraban, je ne nous croirai veritablement a l'abri de toute
eventualite, que lorsque nous serons a Scutari....

--Et que tu seras marie! Soit! repondit Keraban en serrant la main
d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la
femme du plus defiant des neveux....

--Et la niece du....

--Du meilleur des oncles" s'ecria Keraban, qui termina sa phrase par
un bel eclat de rire.

Le materiel roulant de la caravane etait ainsi compose: deux
"talikas", sorte de caleches assez confortables, qui peuvent se fermer
en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, atteles par couple a
chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait ete trop heureux,
meme pour un haut prix, de trouver ces vehicules a Trebizonde, ce qui
lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur
Keraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la premiere talika,
dont Nizib occupait le siege de derriere. Au fond de la seconde tronait
la noble Saraboul, aupres de son fiance et en face de son frere, avec
Bruno, faisant office de valet de pied.

Un des chevaux de selle etait monte par Ahmet, l'autre par le guide,
qui tantot galopait aux portieresdes talikas, conduites en poste,
tantot eclairait la route par quelque pointe en avant.

Comme le pays pouvait ne pas etre tres sur, les voyageurs s'etaient
munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient
d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les
fameux pistolets rateurs du seigneur Keraban. Ahmet, bien que le guide
lui assurat qu'il n'y avait rien a craindre sur ces routes, avait
voulu se precautionner contre toute agression.

En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces
moyens de transport, meme sans relayer dans une contree ou les maisons
de poste etaient rares, meme en laissant aux chevaux le repos de
chaque nuit, il n'y avait rien la qui fut absolument difficile. Donc,
a moins d'accidents imprevus ou improbables, ce voyage circulaire
devait s'achever dans les delais voulus. Le pays qui s'etend depuis
Trebizonde jusqu'a Sinope est appele Djanik par les Turcs. C'est au
dela que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie,
devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui
comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour
capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.

La petite caravane, partie a six heures du matin de Trebizonde,
arrivait a neuf heures a Platana, apres une etape de cinq lieues.

Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut
traverser une sorte de vallee, ou poussent l'orge, le ble, le mais, ou
se developpent de magnifiques plantations de tabac qui y reussissent
merveilleusement. Le seigneur Keraban ne put se retenir d'admirer les
produits de cette solanee d'Asie, dont les feuilles, scellees sans
aucune preparation, deviennent d'un jaune d'or. Tres probablement, son
correspondant et ami Van Mitten n'eut pas contenu davantage les elans
de son admiration, s'il ne lui avait ete defendu de rien admirer en
dehors de la noble Saraboul.

Dans toute cette contree s'elevent de beaux arbres, des abies, des
pins, des hetres comparables aux plus majestueux du Holstein et du
Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages.
Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que
les indigenes de ce pays, meme en bas age, avaient deja de gros
ventres,--ce qui etait bien humiliant pour un Hollandais reduit a
l'etat de squelette.

A midi, on depassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la
gauche les premieres ondulations des Alpes Pontiques. A travers les
chemins se croisaient, allant vers Trebizonde ou en revenant, des
paysans vetus d'etoffes de grosse laine brune, coiffes du fez ou du
bonnet de peau de mouton, accompagnes de leurs femmes, qui
s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayees, bien apparentes sur
leurs jupons de laine rouge.

Tout ce pays etait un peu celui de Xenophon, illustre par sa fameuse
retraite des Dix Mille. Mais l'infortune Van Mitten le traversait sous
le regard menacant de Yanar, sans meme avoir le droit de consulter son
guide! Aussi avait-il donne l'ordre a Bruno de le consulter pour lui
et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait a
tout autre chose qu'aux exploits du general grec, et voila pourquoi,
en sortant de Trebizonde, il avait neglige de montrer a son maitre
cette colline qui domine la cote, et du haut de laquelle les Dix
Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluerent de leurs
enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En verite, cela n'etait
pas d'un fidele serviteur.

Le soir, apres une journee d'une vingtaine de lieues, la caravane
s'arretait et couchait a Tireboli. La, le "caiwak", fait avec la
caillette des agneaux sorte de creme obtenue par l'attiedissement du
lait, "yaourk", fromage fabrique avec du lait aigri au moyen de
presure, furent serieusement apprecies de voyageurs qu'une longue
route avait mis en appetit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses
formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en regaler, sans
craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui
chicaner sa part du souper.

Cette petite bourgade, qui n'est meme qu'un simple village, fut
quittee des le matin du 19 septembre. Dans la journee, on depassa Zepe
et son port etroit, ou peuvent s'abriter seulement trois ou quatre
batiments de commerce d'un mediocre tirant d'eau. Puis, toujours sous
la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement
ces routes a peine tracees quelquefois au milieu de longues plaines,
on arrivait tres tard a Keresoum, apres une etape de vingt-cinq
lieues.

Keresoum est batie au pied d'une colline, dans un double escarpement
de la cote. Cette ancienne Pharnacea, ou les Dix Mille s'arreterent
pendant dix jours pour y reparer leurs forces, est tres pittoresque
avec les ruines de son chateau qui dominent l'entree du port.

La, le seigneur Keraban aurait pu aisement faire une ample provision
de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important
commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik,
et Van Mitten crut devoir raconter a sa fiancee ce grand fait
historique: c'est que ce fut precisement de Keresoum que le proconsul
Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimates en
Europe.

Saraboul n'avait jamais entendu parler du celebre gourmet et ne parut
prendre qu'un mediocre interet aux savantes dissertations de Van
Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altiere
personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on put imaginer. Et
cependant, son ami Keraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou
non, ne cessait de le feliciter sur la facon dont il portait son
nouveau costume,--ce qui faisait hausser les epaules a Bruno.

"Oui, Van Mitten, oui! repetait Keraban, cela vous va parfaitement,
cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour etre un Kurde au complet,
il ne vous manque plus que de grosses et menacantes moustaches, telles
qu'en porte le seigneur Yanar!

--Je n'ai jamais eu de moustaches, repondit Van Mitten.

--Vous n'avez pas de moustaches? s'ecria Saraboul.

--Il n'a pas de moustaches? repeta le seigneur Yanar du ton le plus
dedaigneux.

--A peine, du moins, noble Saraboul!

--Eh bien, vous en aurez, reprit l'imperieuse Kurde, et je me charge,
moi, de vous les faire pousser!

--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le
recompensant d'un bon regard.

--Bon! tout cela finira par un eclat de rire" repetait Nedjeb, tandis
que Bruno secouait la tete comme un oiseau de mauvais augure.

Le lendemain, 20 septembre, apres avoir suivi l'amorce d'une voie
romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie
aux provinces armeniennes, la petite troupe, tres favorisee par le
temps, laissait en arriere le village d'Aptar, puis, vers midi, la
bourgade d'Ordu. Cette etape cotoyait la lisiere de forets superbes,
qui s'etagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences
les plus variees, chenes, charmes, ormes, erables, platanes, pruniers,
oliviers d'une espece batarde, genevriers, aulnes, peupliers blancs,
grenadiers, muriers blancs et noirs, noyers et sycomores. La, la
vigne, d'une exuberance vegetale qui en fait comme le lierre des pays
temperes, enguirlande les arbres jusqu'a leurs plus hautes cimes. Et
cela, sans parler des arbustes, aubepines, epines-vinettes, coudriers,
viornes, sureaux, nefliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus
variees, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses,
narcisses jaunes, asclepiades, mauves, centaurees, giroflees,
clematites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'a des
tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les
instincts de l'amateur ne se reveillassent en lui, bien que la vue de
ces plantes fut plutot de nature a evoquer quelque deplaisant souvenir
de sa premiere union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van
Mitten etait maintenant une garantie contre les pretentions
matrimoniales de la seconde. Il etait heureux, ma foi, et dix fois
heureux que le digne Hollandais fut deja marie en premiere noce!

Le cap Jessoun Bouroun une fois depasse, le guide dirigea la caravane
a travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la
bourgade de Fatisa, ou voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil
pendant toute la nuit.

Ahmet, l'esprit toujours en eveil, n'avait jusque-la rien surpris de
suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'etre franchies depuis
Trebizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le
seigneur Keraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa
nature, s'etait toujours tire d'affaire, pendant les cheminements et
les haltes, avec intelligence et sagacite. Et cependant, Ahmet
eprouvait pour cet homme une certaine defiance qu'il ne pouvait
maitriser. Aussi ne negligeait-il rien de ce qui devait assurer la
securite de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser
voir.

Le 21, des l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la
droite le port d'Ounieh et ses chantiers de construction, a
l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se developpa a travers
d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbeb, ou la
legende a place une tribu d'Amazones, de maniere a contourner des caps
et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette cote
si curieusement historique. Le bourg de Terme fut depasse dans
l'apres-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athenienne,
servit de lieu de halte pour la nuit.

Sansoun est une des plus importantes echelles de ce levant de la mer
Noire, bien que sa rade soit peu sure et son port insuffisamment
profond a l'embouchure de l'Ekil-Irmak. Cependant, le commerce y est
assez actif et expedie jusqu'a Constantinople des cargaisons de melons
d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les
environs. Un vieux fort, pittoresquement bati sur la cote, ne la
defendrait que tres imparfaitement contre une attaque par mer.

Dans l'etat d'amaigrissement ou se trouvait Bruno, il lui sembla que
ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Keraban et ses
compagnons se regalerent, ne seraient point de nature a le fortifier,
et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garcon, quoique
tres eprouve deja dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de
maigrir, et Keraban lui-meme fut oblige de le reconnaitre.

"Mais, lui disait-il en maniere de consolation, nous approchons de
l'Egypte, et la, s'il lui plait, Bruno pourra faire un trafic
avantageux de sa personne!

--Et de quelle facon? ... demandait Bruno.

--En se vendant comme momie!"

Si ces propos deplaisaient a l'infortune serviteur, s'il souhaitait au
seigneur Keraban quelque aventure plus deplorable encore que le second
mariage de son maitre, cela va de soi.

"Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, a ce Turc, murmurait-il,
et que toute la malechance sera pour des chretiens comme nous!"

Et, en verite, le seigneur Keraban se portait a merveille, sans
compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses
projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de
securite.

Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passe sur un pont de
bateaux pendant la journee du 22 septembre, ni Gerse ou on arriva le
lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arreterent les attelages, si
ce n'est le temps necessaire a leur donner quelque repos. Cependant,
le seigneur Keraban eut aime a visiter, ne fut-ce que pendant quelques
heures, Bafira ou Bafra, situee un peu en arriere, ou se fait un grand
commerce de ces tabacs, dont les "tays" ou paquets, ficeles entre de
longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de
Constantinople; mais il eut fallu faire un detour d'une dizaine de
lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue
encore.

Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre a Sinope,
sur la frontiere de l'Anatolie proprement dite.

Encore une echelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur
son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est
toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents
bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'elevent aux environs. Elle
possede un chateau enferme dans une double enceinte, mais ne compte
que cinq cents maisons au plus et a peine cinq a six mille ames.

Ah! pourquoi Van Mitten n'etait-il pas ne deux a trois mille ans plus
tot! Combien il eut admire cette ville celebre, dont on attribue la
fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie
milesienne, qui merita d'etre appelee la Cartilage du Pont-Euxin, dont
les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui
finit par etre cedee a Mahomet II "parce qu'elle plaisait beaucoup a
ce Commandeur des Croyants!" Mais il etait trop tard pour en retrouver
toutes les splendeurs ecroulees, dont il ne reste plus que des
fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles.
Il faut d'ailleurs observer que, si cette cite tire son nom de Sinope,
fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevee par Apollon et conduite
en cet endroit, cette fois, c'etait la nymphe qui enlevait l'objet de
sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement
fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.

Cent vingt-cinq lieues environ separent Sinope de Scutari. Il restait
au seigneur Keraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'etait
pas en retard, il n'etait point en avance non plus. Il convenait donc
de ne pas perdre un instant.

Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les detours du
rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait
Istifan, a midi, la bourgade d'Apana, et le soir, apres une journee de
quinze lieues, elle s'arretait a Ineboli, dont la rade foraine, battue
par tous les vents, est peu sure pour les batiments de commerce.

Ahmet proposa alors de ne prendre la que deux heures de repos et de
voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnees valaient bien
quelque surcroit de fatigue. Le seigneur Keraban accepta donc la
proposition de son neveu. Personne ne reclama,--pas meme Bruno.
D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hate d'etre
arrives sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du
Kurdistan, et Van Mitten une hate non moins grande mais pour s'enfuir
aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait
horreur!

Le guide ne fit aucune opposition a ce projet et se declara pret a
partir des qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'etait
pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitue a marcher par instinct
au milieu de forets epaisses, ne pouvait etre gene de se reconnaitre
sur des chemins qui suivaient la cote.

On partit donc, a huit heures du soir, par une belle lune, pleine et
brillante, qui s'eleva dans l'est sur un horizon de mer, peu apres le
coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Keraban, la noble
Saraboul, Yanar et Van Mitten, etendus dans leurs caleches, se
laisserent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent a une bonne
allure.

Ils ne virent donc rien du cap Kerembe, entourbillonne d'oiseaux de
mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin,
ils depassaient Timle, sans qu'aucun incident eut trouble leur voyage;
puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour
toute la nuit a Amastra. Ils avaient bien droit a quelques heures de
repos, apres une traite de plus de soixante lieues, enlevees en
trente-six heures.

Peut-etre Van Mitten,--car il faut toujours en revenir a cet excellent
homme, prealablement nourri des lectures de son guide,--peut-etre Van
Mitten, s'il eut ete libre de ses actes, si le temps et l'argent ne
lui eussent pas manque, peut-etre eut-il fait fouiller le port
d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait
contester la valeur archeologique.

Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant
Jesus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des
capitaines d'Alexandre, la celebre fondatrice de cette ville, fut
enfermee dans un sac de cuir, puis jetee par ses freres dans les eaux
memes du port qu'elle avait cree. Or, quelle gloire pour Van Mitten,
si, sur la foi de son guide, il eut reussi a repecher le fameux sac
historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient
defaut, et, sans confier a personne,--pas meme a la noble
Saraboul,--le sujet de sa reverie, il s'en tint a ses regrets
d'archeologue.

Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne metropole des Genois,
qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez miserable village, ou se
fabriquent quelques jouets d'enfants, etait quittee des l'aube. Trois
ou quatre lieues plus loin, c'etait la bourgade de Bartan dont on
depassait les limites, puis, dans l'apres-midi, celle de Filias, puis,
a la tombee du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade
d'Eregli.

On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'etait peu, car les
chevaux, sans parler des voyageurs, commencaient a etre serieusement
fatigues par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait
laisse que de rares repits depuis Trebizonde. Mais quatre jours
restaient pour atteindre le terme de cet itineraire,--quatre jours
seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette derniere
journee, fallait-il la deduire, puisqu'elle devait etre employee d'une
toute autre facon. Si le 30, des les premieres heures du matin, le
seigneur Keraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives
du Bosphore, la situation serait singulierement compromise. Il n'y
avait donc pas un instant a perdre, et le seigneur Keraban pressa le
depart, qui s'effectua au lever du soleil.

Eregli, c'est l'ancienne Heraclee, grecque d'origine. Ce fut autrefois
une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotees a des
figuiers enormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis tres
important, bien protege par son enceinte, a degenere comme la ville,
qui ne compte plus que six a sept mille habitants. Apres les Romains,
apres les Grecs, apres les Genois, elle devait tomber sous la
domination de Mahomet II, et, de cite qui eut ses jours de splendeur,
devenir une simple bourgade, morte a l'industrie, morte au commerce.

L'heureux fiance de Saraboul aurait encore eu la plus d'une curiosite
a satisfaire. N'y a-t-il pas, tout pres d'Heraclee, cette presqu'ile
d'Acherusia, ou s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des
entrees du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est
par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbere, en revenant du sombre
royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses desirs au plus profond de
son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbere, n'en retrouvait-il pas la fidele
image en ce beau-frere Yanar qui le gardait a vue? Sans doute, le
seigneur kurde n'avait pas trois tetes; mais une lui suffisait, et,
quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents,
apparaissant sous ses epaisses moustaches, allaient mordre comme
celles du chien tricephale que Pluton tenait a la chaine!

Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis
atteignit vers le soir le cap Kerpe, a l'endroit meme ou, seize
siecles avant, fut tue l'empereur Aurelien. La, on fit halte pour la
nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu
l'itineraire, afin d'arriver a Scutari dans les quarante-huit heures,
c'est-a-dire des le matin de la derniere journee marquee pour le
retour.




XI


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU
CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET.

Voici, en effet, une proposition qui avait ete faite par le guide, et
dont l'opportunite meritait d'etre prise en consideration.

Quelle distance separait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari?
Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la
franchir? Quarante-huit heures. C'etait peu, si les attelages se
refusaient a marcher pendant la nuit.

Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosites de la cote
allongent sensiblement, en se jetant a travers cet angle extreme de
l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la
mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait
abreger l'itineraire d'une bonne douzaine de lieues.

"Voici donc, seigneur Keraban, le projet que je vous propose, dit le
guide de ce ton froid qui le caracterisait, et j'ajouterai que je vous
engagevivement a l'accepter.

--Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sures que celles
de l'interieur? demanda Keraban.

--Il n'y a pas plus de dangers a redouter a l'interieur que sur les
cotes, repondit le guide.

--Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de
prendre? reprit Keraban.

--Je les ai parcourus vingt fois, repliqua le guide, lorsque
j'exploitais ces forets de l'Anatolie.

--Il me semble qu'il n'y a pas a hesiter, dit Keraban, et qu'une
douzaine de lieues a economiser sur ce qui nous reste a faire, cela
vaut la peine qu'on modifie sa route."

Ahmet ecoutait sans rien dire.

"Qu'en penses-tu, Ahmet?" demanda le seigneur Keraban en interpellant
son neveu.

Ahmet ne repondit pas. Il avait certainement des preventions contre ce
guide,--preventions qui, il faut bien l'avouer, s'etaient accrues, non
sans raison, a mesure qu'on se rapprochait du but.

En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences
inexplicables, pendant lesquelles il devancait la caravane, le soin
qu'il prenait de se tenir toujours a l'ecart, aux heures de halte,
sous pretexte de preparer les campements, des regards singuliers,
suspects meme, jetes sur Amasia, une surveillance qui semblait plus
specialement porter sur la jeune fille, tout cela n'etait pas pour
rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepte a
Trebizonde sans que l'on sut trop ni qui il etait, ni d'ou il venait.
Mais son oncle Keraban n'etait point homme a partager ses craintes, et
il eut ete difficile de lui faire admettre pour reel ce qui n'etait
encore qu'a l'etat de pressentiment.

"Eh bien, Ahmet? redemanda Keraban, avant de prendre un parti sur la
nouvelle proposition du guide, j'attends la reponse! Que penses-tu de
cet itineraire?

--Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouves
de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-etre
imprudence a les abandonner.

--Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connait parfaitement ces
routes de l'interieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs,
l'economie de temps en vaut la peine!

--Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages,
regagner aisement....

--Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne!
s'ecria Keraban. Mais si, maintenant, elle etait a nous attendre a
Scutari, tu serais le premier a presser notre marche!

--C'est possible, mon oncle!

--Eh bien, moi, qui prends en mains tes interets, Ahmet, je pense que
plus tot nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours a la
merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en
changeant notre itineraire, il n'y a pas a hesiter!

--Soit, mon oncle, repondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne
discuterai pas a ce sujet....

--Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te
manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu a te battre."

Ahmet ne repondit pas. En tout cas, le guide put etre convaincu que le
jeune homme ne voyait pas, sans quelque arriere-pensee, cette
modification proposee par lui. Leurs regards se croiserent un instant
a peine; mais cela leur suffit "a se tater", comme on dit en langage
d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais "en
garde" qu'Ahmet resolut de se tenir. Pour lui, le guide etait un
ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traitreusement.

Du reste, la determination d'abreger le voyage ne pouvait que plaire a
des voyageurs qui n'avaient guere chome depuis Trebizonde. Van Mitten
et Bruno avaient hate d'etre a Scutari pour liquider une situation
penible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au
Kurdistan avec leur beau-frere et fiance sur les paquebots du
littoral, Amasia pour etre enfin, unie a Ahmet, et Nedjeb pour
assister aux fetes de ce mariage!

La proposition fut donc bien accueillie. On resolut de se reposer
pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et
longue etape pendant la journee suivante.

Toutefois il y eut quelques precautions a prendre, qui furent
indiquees par le guide. Il importait, en effet, de se munir de
provisions pour vingt-quatre heures, car la region a traverser
manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni
doukhans, ni auberges sur la route. Donc, necessite de s'approvisionner
de maniere a suffire a tous les besoins.

On put heureusement se procurer ce qui etait necessaire, au cap Kerpe,
en le payant d'un bon prix, et meme faire acquisition d'un ane pour
porter ce surcroit de charge.

Il faut le dire, le seigneur Keraban avait un faible pour les
anes,--sympathie de tetu a tetu, sans doute,--et celui qu'il acheta au
cap Kerpe lui plut tout particulierement.

C'etait un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la
charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix "oks", ou plus de
cent kilogrammes,--un de ces anes comme on en rencontre par milliers
dans ces regions de l'Anatolie, ou ils transportent des cereales
jusqu'aux divers ports de la cote.

Ce fretillant et alerte baudet avait les narines fendues
artificiellement, ce qui permettait de le debarrasser avec plus de
facilite des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui
donnait un air tout rejoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut
merite d'etre nomme "l'ane qui rit" Bien different de ces pauvres
petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables betes "aux oreilles
flasques, a l'echine maigre et saigneuse", il devait probablement etre
aussi entete que le seigneur Keraban, et Bruno se dit que celui-ci
avait peut-etre trouve la son maitre.

Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur
place, "bourgboul", sorte de pain fabrique avec du froment
prealablement seche au four et additionne de beurre, c'etait tout ce
qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette a deux
roues, a laquelle fut attele l'ane, devait suffire a les transporter.

Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le
monde etait sur pied. Les chevaux furent aussitot atteles aux talikas,
dans lesquelles chacun prit sa place accoutumee. Ahmet et le guide,
enfourchant leur monture, se mirent en tete de la caravane que
precedait l'ane, et l'on se mit en route. Une heure apres, la vaste
etendue de la mer Noire avait disparu derriere les hautes falaises.
C'etait une region legerement accidentee, qui se developpait devant
les pas des voyageurs.

La journee ne fut pas trop penible, bien que la viabilite des routes
laissat a desirer,--ce qui permit au seigneur Keraban de reprendre la
litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorites ottomanes.

"On voit bien, repetait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne
Constantinople!

--Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le
seigneur Yanar.

--Je le crois volontiers, repondit Keraban, et mon ami Van Mitten
n'aura pas meme a regretter la Hollande sous ce rapport!

--Sous aucun rapport" repliqua vertement la noble Kurde, dont, a
chaque occasion, le caractere imperieux se montrait dans toute sa
splendeur.

Van Mitten eut volontiers donne au diable son ami Keraban, qui
semblait vraiment prendre quelque plaisir a le taquiner! Mais, en
somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvre sa liberte
pleine et entiere, et il lui passa ses plaisanteries.

Le soir, la caravane s'arreta aupres d'un village delabre, un amas de
huttes, a peine faites pour abriter des betes de somme. La, vegetaient
quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de
viandes de mauvaise qualite, d'un pain ou il entrait plus de son que
de farine. Une odeur nauseabonde emplissait l'atmosphere: c'etait
celle que degage en brulant le "tezek", sorte de tourbe artificielle,
composee de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces
campagnes et dont sont quelquefois faits les murs memes des huttes.

Il etait heureux que, d'apres les conseils du guide, la question des
vivres eut ete prealablement reglee. On n'eut rien trouve dans ce
miserable village, dont les habitants auraient ete plus pres de
demander l'aumone que de la faire.

La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, ou
gisaient quelques bottes de paille fraiche. Ahmet veilla avec plus de
circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la
nuit, le guide quitta le village et s'aventura a quelques centaines de
pas en avant.

Ahmet le suivit, sans etre vu, et ne rentra au campement qu'au moment
ou le guide y rentrait lui-meme.

Qu'etait donc alle faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner.
Il s'etait assure que le guide n'avait communique avec personne. Pas
un etre vivant ne s'etait approche de lui! Pas un cri eloigne n'avait
ete jete a travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait ete fait
en un point quelconque de la plaine!

"Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le
hangar. Mais n'etait-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a
paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?"

Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se
representa obstinement a l'esprit d'Ahmet. Il se rappela tres
nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un
exhaussement du sol, un feu avait brille au loin, puis jete trois
eclats distincts a de courts intervalles, avant de disparaitre. Or, ce
feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de patre? Maintenant,
dans le silence de la solitude, sous l'impression particuliere que
donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il reflechissait, il le
revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui
allait au dela d'un simple pressentiment.

"Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est evident! Il agit dans
l'interet de quelque personnage puissant...."

Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette
trahison devait se rattacher a l'enlevement d'Amasia. Arrachee aux
mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, etait-elle menacee
de nouveaux perils, et maintenant, a quelques journees de marche de
Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet
passa le reste de la nuit dans une extreme inquietude. Quel parti
prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, demasquer la
trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pensee, ne faisait plus
aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eut
eu quelque commencement d'execution?

Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se decida
alors a patienter pendant cette journee encore, afin de mieux penetrer
les intentions du guide. Bien resolu a ne plus le perdre de vue un
instant, il ne le laisserait pas s'eloigner pendant les marches ni a
l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui etaient bien
armes, et, si le salut d'Amasia n'eut ete en jeu, il n'aurait pas
craint de resister a n'importe quelle agression.

Ahmet etait redevenu maitre de lui-meme. Son visage ne fit rien
paraitre de ce qu'il eprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni meme
a ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son
ame,--pas meme a ceux du guide, qui, de son cote, ne cessait de
l'observer avec une certaine obstination.

La seule resolution que prit Ahmet fut de faire part a son oncle
Keraban des nouvelles inquietudes qu'il avait concues, et cela, des
que l'occasion s'en presenterait, dut-il, a cet egard, engager et
soutenir la plus orageuse des discussions.

Le lendemain, de grand matin, on quitta ce miserable village. S'il ne
se produisait ni trahison ni erreur, cette journee devait etre la
derniere de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre
par le plus entete des Osmanlis. En tout cas, elle fut tres penible.
Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser
cette partie montagneuse, qui devait appartenir au systeme
orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort a regretter
d'avoir accepte une modification de l'itineraire primitif. Plusieurs
fois, il fallut mettre pied a terre pour alleger les voitures. Amasia
et Nedjeb montrerent beaucoup d'energie pendant ces rudes passages. La
noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant a Van
Mitten, le fiance de son choix, toujours un peu affaisse depuis le
depart de Trebizonde, il dut marcher au doigt et a la baguette.

Du reste, il n'y eut aucune hesitation sur la direction a prendre.
Evidemment, le guide n'ignorait rien des detours de cette contree. Il
la connaissait a fond, suivant Keraban. Il la connaissait trop,
suivant Ahmet. De la, des compliments de l'oncle, que le neveu ne
pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut
ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journee, celui-ci ne quitta
pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tete de la petite
caravane.

Les choses semblaient donc aller tout naturellement, a part les
difficultes inherentes a l'etat des routes, a leur raideur,
lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de
leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravines par
les dernieres pluies. Cependant, les chevaux s'en tirerent, et, comme
ce devait etre leur derniere etape, on put leur demander un peu plus
d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se
reposer.

Il n'etait pas jusqu'au petit ane, qui ne portat allegrement sa
charge. Aussi, le seigneur Keraban l'avait-il pris en amitie.

"Par Allah! il me plait, cet animal, repetait-il, et, pour mieux
narguer les autorites ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perche
sur son dos, aux rives du Bosphore."

On en conviendra, c'etait la une idee,--une idee a la Keraban!--mais
personne ne la discuta, afin que son auteur ne fut point tente de la
mettre a execution.

Vers neuf heures du soir, apres une journee veritablement fatigante,
la petite troupe s'arreta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa
d'organiser le campement.

"A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari?
demanda Ahmet.

--A cinq ou six lieues encore, repondit le guide.

--Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En
quelques heures, nous pourrions etre arrives....

--Seigneur Ahmet, repondit le guide, je ne me soucie pas de
m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, ou je
risquerais de m'egarer! Demain, au contraire, avec les premieres
lueurs du jour, je n'aurai rien a craindre, et, avant midi, nous
serons arrives au terme du voyage.

--Cet homme a raison, dit le seigneur Keraban. Il ne faut pas
compromettre la partie par tant de hate! Campons ici, mon neveu,
prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant
dix heures, nous aurons salue les eaux du Bosphore!"

Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Keraban, On se disposa
donc a camper dans les meilleures conditions possibles pour cette
derniere nuit de voyage.

Du reste, l'endroit avait ete bien choisi par le guide. C'etait un
assez etroit defile, creuse entre des montagnes qui ne sont plus, a
proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie
occidentale. On donnait a cette passe le nom de gorges de Nerissa. Au
fond, de hautes roches se reliaient aux premieres assises d'un massif,
dont les gradins semi-circulaires s'etageaient sur la gauche. A
droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe
tout entiere pouvait trouver un abri,--ce qui fut constate apres
examen de ladite caxerne.

Si le lieu etait convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'etait
pas moins pour les attelages, aussi desireux do nourriture que de
repos. A quelques centaines de pas de la, en dehors de la sinueuse
gorge, s'etendait une prairie, ou ne manquaient ni l'eau ni l'herbe.
C'est la que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait etre
prepose a leur garde, suivant son habitude pendant les haltes
nocturnes.

Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de
reconnaitre les lieux et s'assurer que, de ce cote, il n'y avait aucun
danger a craindre.

En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans
l'ouest quelques collines longuement ondulees, etait absolument
deserte. A sa tombee, la nuit etait calme, et la lune, qui devait se
lever vers onze heures, allait bientot l'emplir d'une suffisante
clarte. Quelques etoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles
et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphere, pas un bruit ne se faisait entendre a travers
l'espace. Ahmet observa avec la plus extreme attention l'horizon sur
tout son perimetre. Quelque feu, ce soir-la, allait-il apparaitre
encore a la crete des collines environnantes? Quelque signal serait-il
fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se
montra sur la lisiere de la prairie. Aucun signal ne fut envoye du
lointain de la plaine.

Ahmet recommanda a Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il
lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas ou
quelque eventualite se produirait avant que les attelages n'eussent pu
etre ramenes au campement. Puis, en toute hate, il reprit le chemin
des gorges de Nerissa.




XII


DANS LEQUEL IL EST RAPPORTE QUELQUES PROPOS ECHANGES ENTRE LA NOBLE
SARABOULET SON NOUVEAU FIANCE.

Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernieres dispositions,
pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient ete convenablement
prises. La chambre a coucher, ou plutot le dortoir commun, c'etait la
caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, ou chacun
pourrait se blottir a son gre et meme a son aise. La salle a manger,
c'etait cette partie plane du campement, sur laquelle des roches
eboulees, des fragments de pierre, pouvaient servir de sieges et de
tables.

Quelques provisions avaient ete tirees de la charrette trainee par le
petit ane,--lequel comptait au nombre des convives, ayant ete
specialement invite par son ami le seigneur Keraban. Un peu de
fourrage, dont on avait fait une bonne recolte, lui assurait une
suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.

"Soupons, s'ecria Keraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons
et buvons a notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave ane aura
a trainer jusqu'a Scutari." Il va sans dire que, pour ce repas en
plein air, au milieu de ce campement eclaire de quelques torches
resineuses, chacun s'etait place a sa guise. Au fond, le seigneur
Keraban tronait sur une roche, veritable fauteuil d'honneur de cette
reunion epulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une pres de l'autre, comme
deux amies,--il n'y avait plus ni maitresse ni servante,--assises sur
de plus modestes pierres, avaient reserve une place a Ahmet, qui ne
tarda pas a les rejoindre.

Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il etait flanque, a
droite de l'inevitable Yanar, a gauche de l'inseparable Saraboul, et,
tous les trois, ils s'etaient attables devant un gros fragment de roc,
que les soupirs du nouveau fiance auraient du attendrir.

Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et
venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Keraban
etait de belle humeur, comme quelqu'un a qui tout reussit, mais,
suivant son habitude, sa joie s'epanchait en propos plaisants,
lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il etait
ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivee a ce pauvre
homme,--par devouement pour lui et les siens,--ne cessait guere
d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette
histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du
frere ni de la soeur kurdes! De la, une sorte de raison que Keraban se
donnait a lui-meme pour ne point se gener a l'egard de son compagnon
de voyage.

"Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se
frottant les mains. Vous voila au comble de vos voeux! ... De bons
amis vous font cortege! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement
rencontree sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu
faire davantage pour vous, quand bien meme vous eussiez ete l'un de
ses plus fideles croyants."

Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les levres,
mais sans repondre.

"Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.

--Non! ... Je parle ... je parle en dedans!

--A qui? demanda imperieusement la noble Kurde, qui lui saisit
vivement le bras.

--A vous, chere Saraboul, ... a vous" repondit sans conviction
l'interloque Van Mitten.

Puis, se levant:

"Ouf" fit-il.

Le seigneur Yanar et sa soeur, s'etant redresses au meme moment, le
suivaient dans toutes ses allees et venues.

"Si vous voulez," reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet
pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que
quelques heures a Scutari?

--Si je le veux?....

--N'etes-vous pas mon maitre, seigneur Van Mitten? ajouta
l'insinuante personne.

--Oui! murmura Bruno, il est son maitre ... comme on est le maitre
d'un dogue qui peut, a chaque instant, vous sauter a la gorge!

--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... a Scutari ...
rupture et abandon! ... Mais quelle scene en perspective."

Amasia le regardait avec un veritable sentiment de commiseration, et,
n'osant le plaindre a haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois a son
fidele serviteur:

"Pauvre monsieur Van Mitten! repetait-elle a Bruno. Voila pourtant ou
l'amene son devouement pour nous!

--Et sa platitude envers le seigneur Keraban! repondait Bruno, qui ne
pouvait pardonner a son maitre une condescendance poussee a ce degre
de faiblesse.

--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un
cour bon et genereux!

--Trop genereux! repliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maitre a
consenti a suivre le seigneur Keraban en un pareil voyage, je n'ai
cesse de lui repeter qu'il lui arriverait malheur tot ou tard! Mais un
malheur pareil! Devenir le fiance, ne fut-ce que pour quelques jours,
de cette Kurde endiablee! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non!
jamais! La premiere madame Van Mitten etait une colombe en comparaison
de la seconde."

Cependant, le Hollandais s'etait assis a une autre place, toujours
flanque de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir
quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appetit.

"Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le
regardait entre les deux yeux.

--Je n'ai pas faim!

--Vraiment, vous n'avez pas faim! repliqua le seigneur Yanar. Au
Kurdistan on a toujours faim ... meme apres les repas!

--Ah! au Kurdistan? ... repondit Van Mitten en avalant les morceaux
doubles,--par obeissance.

--Et buvez! ajouta la noble Saraboul.

--Mais, je bois ... je bois vos paroles!" Et il n'osa pas ajouter:

"Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!

--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.

--Je n'ai pas soif!

--Au Kurdistan, on a toujours soif ... meme apres les repas."

Pendant ce temps, Ahmet, toujours en eveil, observait attentivement le
guide.

Cet homme, assis a l'ecart, prenait sa part du repas, mais il ne
pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet
crut le remarquer. Et comment eut-il pu en etre autrement? A ses yeux,
cet homme etait un traitre! Il devait avoir hate que tous ses
compagnons et lui eussent cherche refuge dans la caverne, ou le
sommeil les livrerait sans defense, a quelque agression convenue!
Peut-etre meme le guide aurait-il voulu s'eloigner pour quelque
secrete machination; mais il n'osait, en presence d'Ahmet, dont il
connaissait les defiances.

"Allons, mes amis, s'ecria Keraban, voila un bon repas pour un repas
en plein air! Nous aurons bien repare nos forces avant notre derniere
etape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?

--Oui, seigneur Keraban, repondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis
forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?....

--Tu le recommencerais?....

--Pour vous suivre.

--Surtout apres avoir fait une certaine halte a Scutari! s'ecria
Keraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en
a fait une a Trebizonde!

--Et, par-dessus le marche, il me plaisante!" murmurait Van Mitten.

Il enrageait, au fond, mais n'osait repondre en presence de la trop
nerveuse Saraboul.

"Ah! reprit Keraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera
peut-etre pas si beau que les fiancailles de notre ami Van Mitten et
de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fete
au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur
moi! Je veux que tout Scutari soit convie a la noce, et que nos amis
de Constantinople emplissent les jardins de la villa!

--Il ne nous en faut pas tant! repondit la jeune fille.

--Oui! ... oui! ... chere maitresse! s'ecria Nedjeb.

--Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur
Keraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?

--Oh! seigneur Keraban!

--Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces
jeunes gens qui meritent si bien d'etre heureux!

--Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... repeterent d'une
commune voix tous ces convives en belle humeur.

--Et a l'union, ajouta Keraban, oui! ... a l'union du Kurdistan et de
la Hollande!"

Sur cette "sante", portee d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains
tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gre mal gre, dut
s'incliner en maniere de remerciement et boire a son propre bonheur.

Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, etait acheve. Encore
quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans
trop de fatigues.

"Allons dormir jusqu'au jour, dit Keraban. Lorsque le moment en sera
venu, je charge notre guide de nous eveiller tous!

--Soit, seigneur Keraban, repondit cet homme, mais n'est-il pas plus
a propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib a la garde des
attelages?

--Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien ou il est et je
prefere que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble!

--Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrariete
qu'il eprouvait. Il n'y a pas le moindre danger a craindre dans cette
region extreme de l'Anatolie!

--C'est possible, repondit Ahmet, mais un exces de prudence ne peut
nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib a la garde des
chevaux! Donc, restez!

--Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, repondit le guide. Disposons
donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir
plus a l'aise.

--Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrement
de monsieur Van Mitten.

--Va, Bruno, va!" repondit le Hollandais.

Le guide et Bruno entrerent dans la caverne, emportant les couvertures
de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie.
Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'etaient point montres
difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait
les trouver aussi accommodants, sans doute.

Pendant que s'achevaient les derniers preparatifs, Amasia s'etait
rapprochee d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:

"Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans
reposer?

--Oui, repondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses
inquietudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?

--Enfin, ce sera pour la derniere fois?

--La derniere! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les
fatigues de ce voyage!

--Demain! ... repeta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune
homme, dont le regard repondit au sien, ce demain qui semblait ne
devoir jamais arriver....

--Et qui maintenant va durer toujours! repondit Ahmet.

--Toujours!" murmura la jeune fille.

La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiance, et,
lui montrant Amasia et Ahmet:

"Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux!
dit-elle en soupirant.

--Qui? ... repondit le Hollandais, dont les pensees etaient loin de
suivre un cours aussi tendre.

--Qui?... repliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiances!...
En verite, je vous trouve singulierement contenu!

--Vous savez, repondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande
est un pays de digues! ... Il y a des digues partout!

--Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'ecria la noble Saraboul,
blessee de tant de froideur.

--Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le
bras de son beau-frere, qui faillit etre ecrase dans cet etau vivant.

--Heureusement, ne put s'empecher de dire Keraban, il sera libere
demain, notre ami Van Mitten."

Puis, se retournant vers ses compagnons: "Eh bien, la chambre doit
etre prete! ... Une chambre d'amis, ou il y a place pour tout le
monde!... Voila bientot onze heures! ... Deja la lune se leve! ...
Allons dormir!

--Viens, Nedjeb, dit Amasia a la jeune Zingare.

--Je vous suis, chere maitresse.

--Bonsoir, Ahmet!

--A demain, chere Amasia, a demain! repondit Ahmet en conduisant la
jeune fille jusqu'a l'entree de la caverne.

--Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui
n'avait rien de bien engageant.

--Certainement, repondit le Hollandais. Toutefois, si cela etait
necessaire, je pourrais tenir compagnie a mon jeune ami Ahmet!

--Vous dites?... s'ecria l'imperieuse Kurde.

--Il dit? ... repeta le seigneur Yanar.

--Je dis ... repondit Van Mitten ... je dis, chere Saraboul, que mon
devoir m'oblige a veiller sur vous ... et que....

--Soit!... Vous veillerez ... mais la!"

Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait
par l'epaule, en disant:

"Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur
Van Mitten?

--Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle,
s'il vous plait?

--C'est qu'en epousant ma soeur, vous avez epouse un volcan."

Sous l'impulsion donnee par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le
seuil de la caverne, ou sa fiancee venait de le preceder, et dans
laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.

Au moment ou Keraban allait y penetrer a son tour, Ahmet le retint en
disant:

"Mon oncle, un mot!

--Rien qu'un seul, Ahmet! repondit Keraban. Je suis fatigue et j'ai
besoin de dormir.

--Soit, mais je vous prie de m'entendre!

--Qu'as-tu a me dire?

--Savez-vous ou nous sommes ici?

--Oui ... dans le defile des gorges de Nerissa!

--A quelle distance de Scutari?

--Cinq ou six lieues a peine!

--Qui vous l'a dit?

--Mais ... c'est notre guide!

--Et vous avez confiance en cet homme?

--Pourquoi m'en defierais-je?

--Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des
allures de plus en plus suspectes! repondit Ahmet, Le connaissez-vous,
mon oncle? Non! A Trebizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire
jusqu'au Bosphore! Vous avez accepte ses services, sans meme savoir
qui il etait! Nous sommes partis sous sa direction....

--Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouve qu'il connaissait ces
chemins de l'Anatolie, ce me semble!

--Incontestablement, mon oncle!

--Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Keraban,
dont le front commenca a se plisser avec une persistance quelque peu
inquietante.

--Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune
intention de vous etre desagreable!... Mais, que voulez-vous, je ne
suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!"

L'emotion d'Ahmet etait si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que
son oncle ne put l'entendre sans en etre profondement remue.

"Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces
craintes, au moment ou toutes nos epreuves vont finir! Je veux bien
convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un
coup de tete en entreprenant ce voyage insense!

J'avouerai meme que, sans mon entetement a te faire quitter Odessa,
l'enlevement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ...
Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de
ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas meme ete retarde d'un jour!
...Demain, nous serons a Scutari ... et demain....

--Et si, demain, nous n'etions pas a Scutari, mon oncle? Si nous en
etions beaucoup plus eloignes que ne le dit ce guide? S'il nous avait
egares a dessein, apres avoir conseille d'abandonner les routes du
littoral? Enfin, si cet homme etait un traitre?

--Un traitre? ... s'ecria Keraban.

--Oui, reprit Ahmet, et si ce traitre servait les interets de ceux
qui ont fait enlever Amasia?

--Par Allah! mon neveu, d'ou peut te venir cette idee, et sur quoi
repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?

--Non! sur des faits, mon oncle! Ecoutez-moi! Depuis quelques jours,
cet homme nous a souvent quittes pendant les haltes, sous pretexte
d'aller reconnaitre la route! ... A plusieurs reprises, il s'est
eloigne, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas etre
vu!... La nuit derniere, il a abandonne pendant une heure le
campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ...
j'affirme meme qu'un signal de feu lui a ete envoye d'un point de
l'horizon ... un signal qu'il attendait!

--En effet, cela est grave, Ahmet! repondit Keraban. Mais pourquoi
rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont
amene l'enlevement d'Amasia sur la _Guidare_?

--Eh! mon oncle, cette tartane, ou allait-elle? Etait-ce a ce petit
port d'Atina, ou elle s'est perdue. Non evidemment! ... Ne savons-nous
pas qu'elle a ete rejetee par la tempete hors de sa route? ... Eh
bien, a mon avis, sa destination etait Trebizonde, ou s'approvisionnent
trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... La, on a pu
facilement apprendre que la jeune fille enlevee avait ete sauvee du
naufrage, se mettre sur ses traces, et nous depecher ce guide pour
conduire notre petite caravane a quelque guet-apens!

--Oui! ... Ahmet! ... repondit Keraban, en effet!... Tu pourrais
avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as
veille ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!

--Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!....

Je suis bien arme, et, a la premiere alerte....

--Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Keraban. Il ne sera
pas dit que la folie d'un tetu de mon espece aura pu amener quelque
nouvelle catastrophe!

--Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre,
doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez!

--Je ne rentrerai pas!

--Mon oncle....

--A la fin, vas-tu me contrarier la-dessus! repliqua Keraban. Ah!
prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tete!

--Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!

--Oui! une veillee sous les armes, et malheur a qui s'approchera de
notre campement"

Le seigneur Keraban et Ahmet, allant et venant, les regards attaches
sur l'etroite passe, ecoutant les moindres bruits qui auraient pu se
propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidele
garde a l'entree de la caverne.

Deux heures se passerent ainsi, puis, une heure encore. Rien de
suspect ne s'etait produit, qui fut de nature a justifier les soupcons
du seigneur Keraban et de son neveu, Ils pouvaient donc esperer que la
nuit s'ecoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin,
des cris, de veritables cris d'epouvante, retentirent a l'extremite de
la passe.

Aussitot Keraban et Ahmet sauterent sur leurs armes, qui avaient ete
deposees au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la
justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil.

Au meme instant, Nizib, accourant tout essouffle, apparaissait a
l'entree du defile.

"Ah! mon maitre!

--Qu'y a-t-il, Nizib?

--Mon maitre ... la-bas ... la-bas!....

--La-bas? ... dit Ahmet.

--Les chevaux!

--Nos chevaux?....

--Oui!

--Mais parle donc, stupide animal! s'ecria Keraban, qui secoua
rudement le pauvre garcon. Nos chevaux?....

--Voles!

--Voles?

--Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetes dans le
paturage ... pour s'en emparer....

--Ils se sont empares de nos chevaux! s'ecria Ahmet, et ils les ont
entraines, dis-tu?

--Oui!

--Sur la route ... de ce cote? ... reprit Ahmet en indiquant la
direction de l'ouest.

--De ce cote!

--Il faut courir ... courir apres ces bandits ... les rejoindre! ...
s'ecria Keraban.

--Restez, mon oncle! repondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos
chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre
notre campement en etat de defense!

--Ah! ... mon maitre! ... dit soudain Nizib a mi-voix. Voyez! ...
Voyez! ... La! ... la!...."

Et de la main, il montrait l'arete d'une haute roche, qui se dressait
a gauche.




XIII


DANS LEQUEL, APRES AVOIR TENU TETE A SON ANE, LE SEIGNEUR KERABAN
TIENT TETE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.

Le seigneur Keraban et Ahmet s'etaient retournes. Ils regardaient dans
la direction indiquee par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitot
reculer, de maniere a ne pouvoir etre apercus.

Sur l'arete superieure de cette roche, a l'oppose de la caverne,
rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extreme,--sans
doute pour observer de plus pres les dispositions du campement. De la,
a penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme,
c'etait naturellement indique.

En realite, il faut le dire, dans toute cette machination organisee
autour de Keraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son
oncle fut bien force de le reconnaitre. Il fallait, en outre, conclure
que le peril etait imminent, qu'une agression se preparait dans
l'ombre, et que, cette nuit meme la petite caravane, apres avoir ete
attiree dans une embuscade, courait a une destruction totale.

Dans un premier mouvement irreflechi, Keraban, son fusil rapidement
epaule, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait a venir
jusqu'a la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup
partait, et l'homme fut tombe, mortellement frappe, sans doute! Mais
n'eut-ce pas ete donner l'eveil et compromettre une situation deja
grave.

"Arretez, mon oncle! dit Ahmet a voix basse, en relevant l'arme
braquee vers le sommet de la roche.

--Mais, Ahmet....

--Non ... pas de detonation qui puisse devenir un signal d'attaque!
Et, quant a cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir
pour le compte de qui ces miserables agissent!

--Mais comment s'en emparer?

--Laissez-moi faire," repondit Ahmet.

Et il disparut vers la gauche, de maniere a contourner la roche, afin
de la gravir a revers.

Pendant ce temps, Keraban et Nizib se tenaient prets a intervenir, le
cas echeant.

L'espion, couche sur le ventre, avait alors atteint l'angle extreme de
la roche. Sa tete en depassait seule l'arete. A la brillante clarte de
la lune, il cherchait a voir l'entree de la caverne.

Une demi-minute apres, Ahmet apparaissait sur le plateau superieur,
et, rampant a son tour avec une extreme precaution, il s'avancait vers
l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir.

Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur
ses gardes et lui reveler le danger qui le menacait.

A ce moment meme, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde
inquietude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point
qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menace, a la merci d'un
coup de fusil ou d'un coup de poignard!

A peine Keraban eut-il apercu la jeune fille qu'il lui fit signe de
s'arreter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tete, elle
apercut Ahmet, au moment ou celui-ci se redressait vers la roche. Un
cri d'epouvante lui echappa.

A ce cri, l'espion s'etait retourne rapidement, puis redresse, et,
voyant Ahmet a demi-courbe encore, il se jeta sur lui.

Amasia, clouee sur place par la terreur, eut cependant encore la force
de crier:

"Ahmet! ... Ahmet!...."

L'espion, un couteau a la main, allait frapper son adversaire; mais
Keraban, epaulant son fusil, tira.

L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son
poignard et roula jusqu'a terre.

Un instant apres, Amasia etait dans les bras d'Ahmet qui, se laissant
glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.

Cependant, tous les hotes de la caverne venaient d'en sortir au bruit
de la detonation,--tous, sauf le guide.

Le seigneur Keraban, brandissant son arme, s'ecriait:

"Par Allah! voila un maitre coup de feu!

--Encore des dangers! murmura Bruno.

--Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'energique Saraboul en
saisissant le bras de son fiance.

--Il ne vous quittera pas, ma sur." repondit resolument le seigneur
Yanar.

Cependant, Ahmet s'etait approche du corps de l'espion.

"Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant."

Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitot de s'ecrier:

"Mais... cet homme... c'est...."

Amasia venait de s'approcher a son tour:

"Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de
la _Guidare_!

--Yarhud? s'ecria Keraban.

--Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet.

--Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enlevees de
la maison de mon pere!

--Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est
lui qui est venu a la villa nous offrir ses marchandises, quelques
instants avant mon depart! ... Mais il ne peut etre seul! ... Toute
une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre
dans l'impossibilite de continuer notre route, ils viennent d'enlever
nos chevaux!

--Nos chevaux enleves! s'ecria Saraboul.

--Rien de tout cela ne nous serait arrive, si nous avions repris la
route du Kurdistan," ajouta le seigneur Yanar.

Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme
responsable de toutes ces complications.

"Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda
Keraban.

--S'il etait vivant, nous saurions bien lui arracher son secret!
s'ecria Ahmet.

--Peut-etre a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia.

--Oui!... Il faut fouiller ce cadavre." repondit Keraban.

Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait
une lanterne allumee qu'il venait de prendre dans la caverne.

"Une lettre! ... Voici une lettre!" dit Ahmet, en retirant sa main de
la poche du capitaine maltais.

Cette lettre etait adressee a un certain Scarpante.

"Lis donc!... lis donc, Ahmet!" s'ecria Keraban, qui ne pouvait plus
maitriser son impatience!

Et Ahmet, apres avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:

"Les chevaux de la caravane une fois enleves, lorsque Keraban et ses
compagnons seront endormis dans la caverne ou les aura conduits
Scarpante...."

--Scarpante! s'ecria Keraban.... C'est donc le nom de notre guide, le
nom de ce traitre?

--Oui! ... Je ne m'etais pas trompe sur son compte" dit Ahmet....

Puis, continuant:

"Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se
jetteront dans les gorges de Nerissa."

--Et cela est signe? ... demanda Keraban.

--Cela est signe ... Saffar!

--Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?....

--Oui! repondit Ahmet, c'est evidemment cet insolent personnage que
nous avons rencontre au railway de Poti, et qui, quelques heures
apres, s'embarquait pour Trebizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a
fait enlever Amasia et qui veut a tout prix la reprendre!

--Ah! seigneur Saffar! ... s'ecria Keraban, en levant son poing ferme
qu'il laissa retomber sur une tete imaginaire, si je me trouve jamais
face a face avec toi!

--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, ou est-il?"

Bruno s'etait precipite dans la caverne et en ressortait presque
aussitot en disant:

"Disparu ... par quelque autre issue, sans doute."

C'etait, en effet, ce qui etait arrive. Scarpante, sa trahison
decouverte, venait de s'echapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination etait maintenant connue dans tous
ses details! C'etait bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'etait
offert comme guide! C'etait bien ce Scarpante, qui avait conduit la
petite caravane, d'abord par les routes de la cote, ensuite a travers
ces montagneuses regions de l'Anatolie! C'etait bien Yarhud dont les
signaux avaient ete apercus par Ahmet pendant la nuit precedente, et
c'etait bien le capitaine de la _Guidare_, qui venait, en se glissant
dans l'ombre, apporter a Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacite d'Ahmet avaient dejoue
toute cette manoeuvre. Le traitre demasque, les desseins criminels de
son maitre etaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlevement
d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'etait precisement
ce Saffar que le seigneur Keraban menacait de ses plus terribles
represailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait ete attiree la petite
caravane etait decouvert, le peril n'en etait pas moins grand
puisqu'elle pouvait etre attaquee d'un instant a l'autre.

Aussi Ahmet, avec son caractere resolu, prit-il rapidement le seul
parti qu'il y eut a prendre.

"Mes amis, dit-il, il faut quitter a l'instant ces gorges de Nerissa.
Si l'on nous attaquait dans cet etroit defile, domine par de hautes
roches, nous n'en sortirions pas vivants!

--Partons! repondit Keraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar,
que vos armes soient pretes a tout evenement!

--Comptez sur nous, seigneur Keraban, repondit Yanar, et vous verrez
ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

--Certes! repondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan
dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant
un fiance a defendre!"

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre
l'intrepide femme parler ainsi. Mais, a son tour, il saisit un
revolver, bien decide a faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le defile, de maniere a gagner les
plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette
reflexion, en homme que la question des repas tient toujours en eveil.

"Mais cet ane, on ne peut le laisser ici!

--En effet, repondit Ahmet. Peut-etre Scarpante nous a-t-il egares
dans cette portion reculee de l'Anatolie! Peut-etre sommes-nous plus
eloignes de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette
charrette sont les seules provisions qui nous restent!"

Toutes ces hypotheses etaient fort plausibles. On devait craindre,
maintenant, que cette intervention d'un traitre n'eut compromis
l'arrivee du seigneur Keraban et des siens sur les rives du Bosphore,
en les eloignant de leur but.

Mais, ce n'etait pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait
agir sans perdre un instant.

"Eh bien, dit Keraban, il nous suivra, cet ane, et pourquoi ne nous
suivrait-il pas?"

Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya
de le tirer a lui.

"Allons!" dit-il.

L'ane ne bougea pas.

"Viendras-tu de bon gre?" reprit Keraban, en lui donnant une forte
secousse.

L'ane, qui, sans doute, etait fort tetu de sa nature, ne bougea pas
davantage.

"Pousse-le, Nizib!" dit Keraban.

Nizib, aide de Bruno, essaya de pousser l'ane par derriere ... L'ane
recula plutot qu'il n'avanca,

"Ah! tu t'entetes! s'ecria Keraban, qui commencait a se facher
serieusement.

--Bon! murmura Bruno, tetu contre tetu!

--Tu me resistes ... a moi? reprit Keraban.

--Votre maitre a trouve le sien! dit Bruno a Nizib, en prenant soin
de n'etre point entendu.

--Cela m'etonnerait." repondit Nizib sur le meme ton.

Cependant, Ahmet repetait avec impatience:

"Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ...
quitte a abandonner cet ane!

--Moi! ... lui ceder! ... jamais!" s'ecria Keraban.

Et, prenant la tete du baudet par les oreilles, puis, les secouant
comme s'il eut voulu les arracher:

"Marcheras-tu?" s'ecria-t-il. L'ane ne bougea pas.

"Ah! tu ne veux pas m'obeir! ... dit Keraban. Eh bien, je saurai t'y
forcer quand meme."

Et voila Keraban courant a l'entree de la caverne, et y ramassant
quelques poignees d'herbe seche, dont il fit une petite botte qu'il
presenta a l'ane. Celui-ci fit un pas en avant.

"Ah! ah! s'ecria Keraban, il faut cela pour te decidera marcher!... Eh
bien, par Mahomet, tu marcheras!"

Un instant apres, cette petite botte d'herbe etait attachee a
l'extremite des brancards de la charrette, mais a une distance
suffisante pour que l'ane, meme en allongeant la tete, ne put
l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicite par
cet appat qui allait toujours se deplacer en avant de lui, se decida a
marcher dans la direction de la passe.

"Tres ingenieux! dit Van Mitten.

--Eh bien, imitez-le!" s'ecria la noble Saraboul, en l'entrainant a
la suite de la charrette.

Elle aussi, c'etait un appat qui se deplacait, mais un appat que Van
Mitten, en cela bien different de l'ane, redoutait surtout
d'atteindre!

Tous, suivant la meme direction, en troupe serree, eurent bientot
abandonne le campement, ou la position n'eut pas ete tenable.

"Ainsi, Ahmet, dit Keraban, a ton avis, ce Saffar, c'est bien le meme
insolent personnage qui, par pur entetement, a fait ecraser ma chaise
de poste au railway de Poti?

--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le miserable qui a fait
enlever Amasia, et c'est a moi qu'il appartient!

--Part a deux, neveu Ahmet, part a deux, repondit Keraban, et
qu'Allah nous vienne en aide!"

A peine le seigneur Keraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils
remonte le defile d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches
se couronnait d'assaillants. Des cris etaient jetes dans l'air, des
coups de feu eclataient de toutes parts.

"En arriere! En arriere!" cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde
jusqu'a la lisiere du campement.

Il etait trop tard pour abandonner les gorges de Nerissa, trop tard
pour aller chercher sur les plateaux superieurs une meilleure position
defensive. Les hommes a la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine,
venaient d'attaquer. Leur chef les excitait a cette criminelle
agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage
etait pour eux.

Le sort du seigneur Keraban et de ses compagnons etait donc absolument
a leur merci.

"A nous! a nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

--Les femmes au milieu." repondit Keraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formerent aussitot un groupe, autour duquel
Keraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger.
Ils etaient six hommes pour resister a la troupe de Saffar,--un contre
deux,--avec le desavantage de la position.

Presque aussitot, ces bandits, en poussant d'horribles vociferations,
firent irruption par la passe et roulerent, comme une avalanche, au
milieu du campement.

"Mes amis, cria Ahmet, defendons-nous jusqu'a la mort!"

Le combat s'engagea aussitot. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient ete
touches legerement, mais ils ne rompirent pas, ils lutterent, et non
moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet repondit
aux detonations des assaillants.

Il etait evident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer
d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils chercherent a combattre
plutot a l'arme blanche, afin de ne point avoir a regretter quelque
maladroit coup de feu qui eut frappe la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgre la superiorite de leur
nombre, l'avantage ne fut-il point a eux, et plusieurs tomberent-ils
tres grievement blesses.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables,
apparurent sur le theatre de la lutte.

C'etaient Saffar et Scarpante.

"Ah! le miserable! s'ecria Keraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme
du railway!"

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y reussir,
etant oblige de faire face a ceux qui l'attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, resistaient intrepidement. Tous
n'avaient qu'une pensee: a tout prix sauver Amasia, a tout prix
l'empecher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgre tant de devouement et de courage, il leur fallut bientot
ceder devant le nombre. Aussi peu a peu, Keraban et ses compagnons
commencerent-ils a plier, a se desunir, puis a s'acculer aux roches du
defile. Deja le desarroi se mettait parmi eux.

Saffar s'en apercut.

"A lui, Scarpante, a toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

--Oui! Seigneur Saffar, repondit Scarpante, et cette fois elle ne
vous echappera plus."

Profitant du desordre, Scarpante parvint a se jeter sur Amasia qu'il
saisit et il s'efforca d'entrainer hors du campement.

"Amasia! ... Amasia!...." cria Ahmet.

Il voulut se precipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa
la route; il fut oblige de s'arreter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux etreintes de
Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses
bras, fit quelques pas vers le defile.

Mais Keraban venait d'ajuster Scarpante, et le traitre tombait
mortellement atteint, apres avoir lache la jeune fille, qui tenta
vainement de rejoindre Ahmet.

"Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'ecria le chef de ces bandits,
vengeons-le!"

Tous se jeterent alors sur Keraban et les siens avec un acharnement
auquel il n'etait plus possible de resister. Presses de toutes parts,
ceux-ci pouvaient a peine faire usage de leurs armes.

"Amasia! ... Amasia! ... decria Ahmet, en essayant de venir au secours
de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il
entrainait hors du campement.

--Courage! ... Courage!...." ne cessait de crier Keraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accables par le nombre,
etaient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tire du haut des roches, fit rouler l'un
des assaillants sur le sol. D'autres detonations lui succederent
aussitot.

Quelques-uns des bandits tomberent encore, et leur chute jeta
l'epouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s'etait arrete un instant, cherchant a se rendre compte de
cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au
seigneur Keraban?

Mais deja Amasia avait pu se degager des bras de Saffar, deconcerte
par cette subite attaque.

"Mon pere! ... Mon pere! ... criait la jeune fille.

C'etait Selim, en effet, Selim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien
armes, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment meme
ou elle allait etre ecrasee.

"Sauve qui peut!" s'ecria le chef des bandits, en donnant l'exemple de
la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la
caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.

"Laches! s'ecria Saffar en se voyant ainsi abandonne. Eh bien, on ne
l'aura pas vivante."

Et il se precipita sur Amasia, au moment ou Ahmet s'elancait sur lui.

Saffar dechargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver:
il le manqua. Mais Keraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid,
ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit a la gorge, et
le frappa d'un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernieres convulsions,
ne put meme pas entendre son adversaire s'ecrier:

"Voila pour t'apprendre a faire ecraser ma voiture!"

Le seigneur Keraban et ses compagnons etaient sauves. A peine les uns
ou les autres avaient-ils recu quelques legeres blessures. Et
cependant, tous s'etaient bien comportes,--tous,--Bruno et Nizib, dont
le courage ne s'etait point dementi; le seigneur Yanar, qui avait
vaillamment lutte; Van Mitten, qui s'etait distingue dans la melee, et
l'energique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort
de l'action.

Toutefois, sans l'arrivee inexplicable de Selim, c'en eut ete fait
d'Amasia et de ses defenseurs. Tous eussent peri, car ils etaient
decides a se faire tuer pour elle.

"Mon pere!... mon pere!... s'ecria la jeune fille en se jetant dans
les bras de Selim.

--Mon vieil ami, dit Keraban, vous ... vous ... ici?

--Oui!... Moi! repondit Selim.

--Comment le hasard vous a-t-il amene?... demanda Ahmet.

--Ce n'est point un hasard! repondit Selim, et, depuis longtemps
deja, je me serais mis a la recherche de ma fille, si, au moment ou ce
capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse ete blesse....

--Blesse, mon pere?

--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois,
retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a
quelques jours, une depeche d'Ahmet....

--Une depeche? s'ecria Keraban, que ce mot malsonnant mit soudain en
eveil.

--Oui ... une depeche ... datee de Trebizonde!

--Ah! c'etait une....

--Sans doute, mon oncle, repondit Ahmet, qui sauta au cou de Keraban,
et pour la premiere fois qu'il m'arrive d'envoyer un telegramme a
votre insu, avouez que j'ai bien fait!

--Oui ... mal bien fait! repondit Keraban en hochant la tete, mais
que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!

--Alors, reprit Selim, apprenant par cette depeche que tout peril
n'etait peut etre pas ecarte pour votre petite caravane, j'ai reuni
ces braves serviteurs, je suis arrive a Scutari, je me suis lance sur
la route du littoral....

--Et par Allah! ami Selim, st'ecria Keraban, vous etes arrive a
temps! ... Sans vous, nous etions perdus! ... Et cependant, on se
battait bien dans notre petite troupe!

--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montre qu'elle savait,
au besoin, faire le coup de feu!

--Quelle femme!" murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commencaient a blanchir
l'horizon. Quelques nuages, immobilises au zenith, se nuancaient des
premiers rayons du jour.

"Mais ou sommes-nous, ami Selim, demanda le seigneur Keraban, et
comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette region ou un traitre
avait entraine notre caravane....

--Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

--Mais non mes amis, mais non! repondit Selim. Vous etes bien sur le
chemin de Scutari, a quelques lieues seulement de la mer!

--Hein? ... fit Keraban.

--Les rives du Bosphore sont la! ajouta Selim en tendant sa main vers
le nord-ouest.

--Les rives du Bosphore?" s'ecria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau superieur qui
s'etendait au-dessus des gorges de Nerissa.

" Voyez ... voyez!...." dit Selim.

En effet, un phenomene se produisait, en ce moment,--phenomene naturel
qui, par un simple effet de refraction, faisait apparaitre au loin les
parages tant desires. A mesure que se faisait le jour, un mirage
relevait peu a peu les objets situes au-dessous de l'horizon. On eut
dit que les collines, qui s'arrondissaient a la lisiere de la plaine,
s'enfoncaient dans le sol comme une ferme de decor.

"La mer! ... C'est la mer!" s'ecria Ahmet!

Et tous de repeter avec lui:

"La mer! ... La mer!"

Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en etait pas
moins la, a quelques lieues a peine.

"La mer! ... La mer! ... ne cessait de repeter le seigneur Keraban.
Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous
sommes au dernier jour du mois, et....

--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ..." s'ecria Ahmet.

Le phenomene venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la
silhouette d'une ville, batie en amphitheatre, se decoupait sur les
derniers plans de l'horizon.

"Par Allah! c'est Scutari! repeta Keraban. Voila son panorama qui
domine le detroit! ... Voila la mosquee de Buyuk Djami!"

Et, en effet, c'etait bien Scutari, que Selim venait de quitter trois
heures auparavant.

"En route, en route!" s'ecria Keraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnait la grandeur
de Dieu:

"_Ilah il Allah!_" ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant apres, la petite caravane s'elancait vers la route qui
longe la rive gauche du detroit. Quatre heures apres, a cette date du
30 septembre,--dernier jour fixe pour la celebration du mariage
d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Keraban, ses compagnons et son ane,
apres avoir acheve ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les
hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du
Bosphore.




XIV


DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA
NOBLE SARABOUL.

C'etait en un des plus heureux sites qui se puisse rever, a mi-cote de
la colline sur laquelle se developpe Scutari, que s'elevait la villa
du seigneur Keraban.

Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne
Chrysopolis, ses mosquees aux toits d'or, tout le bariolage de ses
quartiers ou se presse une population de cinquante mille habitants,
son debarcadere flottant sur les eaux du detroit, l'immense rideau des
cypres de son cimetiere,--ce champ de repos prefere des riches
Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une legende, ne soit
prise pendant que les fideles seront a la priere--puis, a une lieue de
la, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet a la vue de
s'etendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomedie, le canal de
Constantinople, rien ne peut donner une idee de ce splendide panorama,
unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fenetres de la villa du
riche negociant.

A cet exterieur, a ces jardins en terrasse, aux beaux arbres,
platanes, hetres et cypres qui les ombragent, repondait dignement
l'interieur de l'habitation. Vraiment, il eut ete dommage de s'en
defaire pour n'avoir point a payer quotidiennement les quelques paras
auxquels etaient maintenant taxes les caiques du Bosphore!

Il etait alors midi. Depuis trois heures environ, le maitre de ceans
et ses hotes etaient installes dans cette splendide villa. Apres avoir
refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des emotions
de ce voyage, Keraban, tout fier de son succes, se moquant du Muchir
et de ses impots vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des
fiances qui vont devenir epoux; Nedjeb, un perpetuel eclat de rire;
Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait deja, mais inquiet
pour son maitre; Nizib, toujours calme, meme dans les grandes
circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on
put savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi imperieuse qu'elle eut
pu l'etre dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez
preoccupe de l'issue de cette aventure.

Si Bruno constatait deja une certaine amelioration dans son
embonpoint, ce n'etait pas sans raison. Il y avait eu un dejeuner
aussi abondant que magnifique. Ce n'etait pas le fameux diner auquel
le seigneur Keraban avait invite son ami Van Mitten, six semaines
auparavant; mais, pour etre devenu un dejeuner, il n'en avait pas ete
moins superbe. Et maintenant, tous les convives, reunis dans le plus
charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le
Bosphore, achevaient, dans une conversation animee, de se congratuler
les uns les autres.

"Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Keraban, qui allait, venait,
serrant la main a ses hotes, c'etait un diner auquel je vous avais
invite, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obliges
a....

--Je ne me plains pas, ami Keraban, repondit le Hollandais. Votre
cuisinier a bien fait les choses!

--Oui, tres bonne cuisine, en verite, tres bonne cuisine! ajouta le
seigneur Yanar, qui avait mange plus qu'il ne convient, meme a un
Kurde de grand appetit.

--On ne ferait pas mieux au Kurdistan, repondit Saraboul, et si
jamais, seigneur Keraban, vous venez a Mossoul nous rendre visite....

--Comment donc? s'ecria Keraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai
vous voir, vous et mon ami Van Mitten!

--Et nous tacherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ...
pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme
en se retournant vers son fiance.

--Pres de vous, noble Saraboul! ..." crut devoir repondre Van Mitten,
qui ne parvint pas a finir sa phrase.

Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du cote des fenetres du
salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore:

"Le moment est venu, je crois, dit-il a Keraban, de lui apprendre que
ce mariage est nul!

--Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais ete fait!

--Vous m'aiderez bien un peu, Keraban, dans cette tache ... qui ne
laisse pas d'etre scabreuse!

--Hum!... ami Van Mitten, repondit Keraban, ce sont la de ces choses
intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tete-a-tete!

--Diable!" fit le Hollandais.

Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait etre le
meilleur mode d'operer.

"Digne Van Mitten, dit alors Keraban a son neveu, quelle scene avec sa
Kurdistane!

--Il ne faut pourtant pas oublier, repondit Ahmet, que c'est pour
nous qu'il a pousse le devouement jusqu'a l'epouser!

--Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il etait marie,
au moment ou, sous peine de prison, on l'a oblige a contracter ce
nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullite
absolue! Donc, il n'a rien a craindre ... rien!

--Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup
en pleine poitrine, quel bondissement de panthere trompee! ... Et le
beau-frere Yanar, quelle explosion de poudriere!

--Par Mahomet! repondit Keraban, nous leur ferons entendre raison!
Apres tout, Van Mitten n'etait coupable de quoi que ce soit, et, au
caravanserail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de
son fait, couru l'ombre d'un danger!

--Jamais, oncle Keraban, et il est clair que cette tendre veuve
cherchait a se remarier a tout prix!

--Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hesite a mettre la main sur
ce bon Van Mitten!

--Une main de fer, oncle Keraban!

--D'acier! repliqua Keraban.

--Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout a l'heure de defaire ce faux
mariage....

--Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? repondit Keraban,
en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les
eut savonnees.

--Oui ... le mien! dit Ahmet.

--Le notre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous
l'avons bien merite?

--Bien merite, dit Selim.

--Oui, ma petite Amasia, repondit Keraban, merite dix fois, cent
fois, mille fois! Ah! chere enfant! quand je songe que, par ma faute,
par mon entetement, tu as failli....

--Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.

--Non, jamais, oncle Keraban! dit la jeune fille en lui fermant la
bouche de sa petite main.

--Aussi, reprit Keraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu
... de ne plus m'enteter a quoi que ce soit!

--Je voudrais voir cela pour y croire! s'ecria Nedjeb en partant d'un
bel eclat de rire.

--Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?

--Oh! rien, seigneur Keraban!

--Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'enteter ... si ce
n'est a vous aimer tous les deux!

--Quand le seigneur Keraban renoncera a etre le plus tetu des
hommes!... murmura Bruno.

--C'est qu'il n'aura plus de tete! repondit Nizib.

--Et encore!" ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.

Cependant, la noble Kurde s'etait rapprochee de son fiance, qui
restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tache d'autant
plus difficile qu'a lui seul incombait le soin de l'executer.

"Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous
trouve l'air soucieux!

--En effet, beau-frere! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous la?
Vous ne nous avez pas amenes a Scutari pour n'y rien voir, j'imagine!
Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques
jours le Kurdistan!"

A ce nom redoute, le Hollandais tressauta comme s'il eut recu la
secousse d'une pile electrique.

"Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant a
se lever.

--A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entierement a vos
ordres!" repondit Van Mitten.

Et, mentalement, il se disait et se redisait.

"Comment lui apprendre?...."

A ce moment, la jeune Zingare, apres avoir ouvert une des grandes
baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil,
s'ecriait joyeusement:

"Voyez! ... Voyez! ... Scutari est en grande animation!.... ce sera
tres interessant de s'y promener aujourd'hui!"

Les hotes de la villa s'etaient avances pres des fenetres.

"En effet, dit Keraban, le Bosphore est couvert d'embarcations
pavoisees! Sur les places et dans les rues, j'apercois des acrobates,
des jongleurs!....

On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un
spectacle!

--Oui, dit Selim, la ville est en fete!

--J'espere bien que cela ne nous empechera pas de celebrer notre
mariage? dit Ahmet.

--Non, certes! repondit le seigneur Keraban. Nous allons avoir a
Scutari le pendant de ces fetes de Trebizonde, qui semblaient avoir
ete donnees en l'honneur de notre ami Van Mitten!

--Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est
dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir!

--Mes amis, dit alors Selim, occupons-nous immediatement de notre
grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui....

--Et ne l'oublions pas! repondit Keraban.

--Je vais chez le juge de Scutari, reprit Selim, afin de faire
preparer le contrat.

--Nous vous y rejoindrons! repondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que
votre presence est indispensable....

--Presque autant que la tienne! s'ecria Keraban, en accentuant sa
reponse d'un bon gros rire.

--Oui, mon oncle ... plus indispensable encore, si vous le voulez
bien ... en votre qualite de tuteur!

--Eh bien, dit Selim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de
Scutari!"

Et il sortit du salon, au moment ou Ahmet ajoutait, en s'adressant a
la jeune fille:

"Puis, apres la signature chez le juge, chere Amasia, une visite a
l'iman, qui nous dira sa meilleure priere ... puis....

--Puis ... nous serons maries! s'ecria Nedjeb, comme s'il se fut agi
d'elle.

--Cher Ahmet!" murmura la jeune fille.

Cependant, la noble Saraboul s'etait une seconde fois rapprochee de
Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un
autre coin du salon.

"En attendant cette ceremonie, lui dit-elle, pourquoi ne
descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore?

--Le Bosphore? ... repondit Van Mitten, l'air hebete. Vous parlez du
Bosphore?

--Oui! ... le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous
ne comprenez pas!

--Si ... si! ... Je suis pret, repondit Van Mitten en se relevant
sous la main puissante de son beau-frere. Oui ... le Bosphore! ...
Mais, auparavant, je desirerais ... je voudrais....

--Vous voudriez? repeta Saraboul.

--Je serais heureux d'avoir un entretien ... particulier ... avec
vous ... belle Saraboul!

--Un entretien particulier?

--Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar.

--Non ... restez, mon frere, repondit Saraboul, qui devisageait son
fiance, restez!... J'ai comme un pressentiment que votre presence ne
sera pas inutile!

--Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Keraban a
l'oreille de son neveu.

--Ce sera dur! dit Ahmet.

--Aussi, ne nous eloignons pas, afin de soutenir, au besoin, les
operations de Van Mitten!

--Pour sur, il va etre mis en pieces!" murmura Bruno.

Le seigneur Keraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se
dirigerent vers la porte, afin de laisser la place libre aux
combattants.

"Courage, Van Mitten! dit Keraban, qui serra la main de son ami en
passant pres de lui. Je ne m'eloigne pas, je vais me tenir dans la
piece a cote et veillerai sur vous.

--Courage, mon maitre, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!"

Un instant apres, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar,
etaient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de
l'index, se disait dans un _a parte_ melancolique:

"Si je sais de quelle facon commencer!"

Saraboul alla franchement a lui:

"Qu'avez-vous a nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un
ton suffisamment contenu pour permettre a une discussion de commencer
sans trop d'eclat.

--Allons! Parlez! dit plus durement Yanar.

--Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se
derober sous lui.

--Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! repliqua
Saraboul. Nous vous ecoutons!"

Van Mitten, faisant appel a tout son courage, debuta par cette phrase
dont les mots semblent combines tout expres pour les gens embarrasses:

"Belle Saraboul, soyez certaine que ... tout d'abord ... et bien
malgre moi ... je regrette....

--Vous regrettez?... repondit l'imperieuse femme. Qu'est-ce que vous
regrettez?... Serait-ce votre mariage? Il n'est, apres tout, qu'une
legitime reparation....

--Oh' reparation! ... reparation! ... se risqua a dire, mais a
mi-voix, l'hesitant Van Mitten.

--Et moi aussi, je regrette ... repliqua ironiquement Saraboul, oui
certes!

--Ah! vous regrettez?....

--Je regrette que l'audacieux, qui s'est introduit dans ma chambre au
caravanserail de Rissar, n'ait ete ni le seigneur Ahmet!...."

Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se
comprendront de reste!

"Ni meme le seigneur Keraban! ajouta-t-elle. Au moins, c'eut ete un
homme que j'aurais epouse....

--Bien parle, ma soeur! s'ecria le seigneur Yanar.

--Au lieu d'un....

--Encore mieux parle, ma soeur, quoique vous n'ayez pas cru devoir
achever votre pensee!

--Permettez ... dit Van Mitten, blesse d'une observation qui
l'attaquait directement dans sa personne.

--Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l'auteur de cet
attentat eut ete un Hollandais conserve dans la glace!

--Ah! a la fin, je m'insurge! s'ecria Van Mitten, absolument froisse
d'etre assimile a une conserve. Et, d'abord, madame Saraboul, il n'y a
pas eu attentat!

--Vraiment? dit Yanar.

--Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou
plutot, sur un faux et peut-etre perfide renseignement, je me suis
trompe de chambre!

--En verite! fit Saraboul.

--Un simple malentendu qu'il m'a fallu, sous peine de prison, reparer
par un mariage ... hatif!

--Hatif ou non! ... repliqua Saraboul, vous n'en etes pas moins marie
... marie avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a ete
commence a Trebizonde, s'achevera au Kurdistan!

--Oui! ... Parlons-en du Kurdistan! ... repondit Van Mitten, qui
commencait a se monter.

--Et, comme je m'apercois que la societe de vos amis vous rend peu
aimable a mon egard, aujourd'hui meme nous quitterons Scutari, et nous
partirons pour Mossoul, ou je saurai bien vous infuser un peu de sang
kurde dans les veines!

--Je proteste! s'ecria Van Mitten.

--Encore un mot, et nous partons a l'instant!

--Vous partirez, madame Saraboul! repondit Van Mitten, dont la voix
prit une inflexion legerement ironique. Vous partirez, si cela vous
convient, et personne ne songera a vous retenir! ... Mais, moi, je ne
partirai pas!

--Vous ne partirez pas? s'ecria Saraboul, outree de cette resistance
inattendue d'un mouton en face de deux tigres.

--Non!

--Et vous avez la pretention de nous resister? demanda le seigneur
Yanar, en se croisant les bras.

--J'ai cette pretention!

--A moi ... et a elle, une Kurde!

--Fut-elle dix fois plus Kurde encore!

--Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en
marchant vers son fiance, savez-vous bien quelle femme je suis ... et
quelle femme j'ai ete! ... Savez-vous bien qu'a quinze ans, j'etais
deja veuve!

--Oui ... deja! ... repeta Yanar, et quand on a pris cette habitude
de bonne heure....

--Soit, madame! repondit Van Mitten. Mais savez-vous, a votre tour,
ce que je vous defie de devenir jamais, malgre l'habitude que vous en
pouvez avoir?

--C'est?....

--C'est de devenir veuve de moi!

--Monsieur Van Mitten, s'ecria Yanar en portant la main a son
yatagan, il suffirait pour cela d'un coup.....

--C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne
ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente
raison que je n'ai jamais pu etre son mari!

--Hein?

--Et que notre mariage meme serait nul!

--Nul?

--Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'etre veuve de ses
premiers epoux, je n'ai pas celui d'etre veuf de ma premiere femme!

--Marie! ... Il etait marie! ... s'ecria la noble Kurde, mise hors
d'elle-meme par ce foudroyant aveu.

--Oui! ... repondit Van Mitten, maintenant emballe dans la
discussion, oui, marie! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les
empecher d'etre arretes au caravanserail de Rissar, que je me suis
sacrifie!

--Sacrifie! ... repliqua Saraboul, qui repeta ce mot en se laissant
tomber sur un divan.

--Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van
Mitten, puisque la premiere madame Van Mitten n'est pas plus morte que
je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande!"

La fausse epouse outragee s'etait relevee, et, se retournant vers le
seigneur Yanar:

"Vous l'entendez, mon frere! dit-elle.

--Je l'entends!

--Votre soeur vient d'etre jouee!

--Outragee!

--Et ce traitre est encore vivant?....

--Il n'a plus que quelques instants a vivre!

--Mais ils sont enrages! s'ecria Van Mitten, veritablement inquiet de
l'attitude menacante du couple kurde.

--Je vous vengerai, ma soeur! s'ecria le seigneur Yanar, qui, la main
haute, marcha vers le Hollandais.

--Je me vengerai moi-mome!" Et, ce disant, la noble Saraboul se
precipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent
heureusement entendus du dehors.




XV


OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KERABAN PLUS TETU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS
ETE.

La porte du salon s'ouvrit aussitot. Le seigneur Keraban, Ahmet,
Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil.

Keraban eut vite fait de degager Van Mitten.

"Eh, madame! dit Ahmet, on n'etrangle pas ainsi les gens ... pour un
malentendu!

--Diable! murmura Bruno, il etait temps d'arriver!

--Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui eprouvait un sentiment
de sincere commiseration pour son compagnon de voyage.

--Ce n'est decidement pas la femme qu'il lui faut!" ajouta Nedjeb en
secouant la tete.

Cependant, Van Mitten reprenait peu a peu ses esprits.

"Cela a ete dur? dit Keraban.

--Un peu plus, j'y passais!" repondit Van Mitten. En ce moment, la
noble Saraboul revint sur le seigneur Keraban, et, le prenant
directement a parti:

"Et c'est vous qui vous etes prete, dit-elle, a cette....

--Mystification, repondit Keraban d'un ton aimable. C'est le mot
propre ... mystification!

--Je me vengerai! ... Il y a des juges a Constantinople!....

--Belle Saraboul, repondit le seigneur Keraban, n'accusez que
vous-meme! Vous vouliez bien, pour un pretendu attentat, nous faire
arreter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire
comme on peut! Nous nous en sommes tires par un pretendu mariage et
nous avions droit a cette revanche, assurement!"

A cette reponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un
divan, en proie a une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le
secret, meme au Kurdistan.

Nedjeb et Amasia s'empresserent a la secourir.

"Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa
crise.

Bon voyage!" repondit Bruno.

Mais voici qu'a ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte.

"Qu'y a-t-il? demanda Keraban.

--C'est une depeche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata,
repondit Nizib.

--Pour qui? demanda Keraban.

--Pour monsieur Van Mitten, mon maitre. Elle vient d'arriver
aujourd'hui meme.

--Donnez!" dit Van Mitten.

Il prit la depeche, l'ouvrit, et en regarda la signature.

"C'est de mon premier commis de Rotterdam!" dit-il.

Puis, lisant les premiers mots: "_Madame Van Mitten ... depuis cinq
semaines ... decedee_...."

La depeche froissee dans sa main, Van Mitten demeura aneanti, et,
pourquoi le cacher? ses yeux s'etaient subitement remplis de larmes.

Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser
subitement, comme un diable a ressort.

"Cinq semaines! s'ecria-t-elle, a la fois heureuse et ravie. Il a dit
cinq semaines!

L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et
en ce moment!

--Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je
vous faisais l'honneur de me fiancer a vous....

--Mahomet l'etrangle! s'ecria Keraban, peut-etre un peu plus haut
qu'il ne voulait.

--Vous etiez veuf, seigneur mon epoux! dit Saraboul avec l'accent du
triomphe.

--Absolument veuf, seigneur mon beau-frere! ajouta Yanar.

--Et notre mariage est valable!"

A son tour, Van Mitten, ecrase par la logique de cet argument, s'etait
laisse tomber sur le divan.

"Le pauvre homme, dit Ahmet a son oncle, il n'a plus qu'a se jeter
dans le Bosphore!

--Bon! repondit Keraban, elle s'y jetterait apres lui et serait
capable de le sauver ... par vengeance!"

La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, etait
bien sa propriete.

"Levez-vous! dit-elle.

--Oui, chere Saraboul, repondit Van Mitten en baissant la tete.... Me
voici pret!

--Et suivez-nous! ajouta Yanar.

--Oui, cher beau-frere! repondit Van Mitten, absolument mate et
demate. Pret a vous suivre ... ou vous voudrez!

--A Constantinople, ou nous nous embarquerons sur le premier
paquebot! repondit Saraboul.

--Pour?....

--Pour le Kurdistan! repondit Yanar.

--Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce
sera, pour toi, une veritable compensation!"

Bruno ne put que faire un signe de tete affirmatif.

Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenerent l'infortune
Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son
fidele domestique le suivait en murmurant:

"Lui avais-je assez predit qu'il lui arriverait malheur!"

Les compagnons de Van Mitten et Keraban lui-meme etaient restes
aneantis, muets, devant ce coup de foudre.

"Le voila marie! dit Amasia.

--Par devouement pour nous! repondit Ahmet.

--Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb.

--Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Keraban le plus
serieusement du monde.

--Ce sera, mon oncle?

--Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en epouser une douzaine
de pareilles!"

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Selim parut, la figure inquiete,
la respiration haletante, comme s'il eut couru a perdre haleine.

"Mon pere, qu'avez-vous? demanda Amasia.

--Qu'est-il arrive? s'ecria Ahmet.

--Eh bien, mes amis, il est impossible de celebrer le mariage
d'Amasia et d'Ahmet....

--Vous dites?

--A Scutari, du moins! reprit Selim.

--A Scutari?

--Il ne peut se faire qu'a Constantinople!

--A Constantinople? ... repondit Keraban, qui ne put s'empecher de
dresser l'oreille. Et pourquoi?

--Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer
le contrat!

--Il refuse? ... dit Ahmet.

--Oui! ... sous ce pretexte que le domicile de Keraban, et, par
consequent, celui d'Ahmet, n'est point a Scutari, mais a
Constantinople!

--A Constantinople? repeta Keraban, dont les soucils commencerent a
se froncer.

--Or, reprit Selim, c'est aujourd'hui le dernier jour assigne au
mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la
fortune qui lui a ete leguee! Il faut donc, sans perdre un instant,
nous rendre chez le juge qui recevra le contrat a Constantinople!

--Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte.

--Partons! ajouta Amasia qui le suivait deja.

--Seigneur Keraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous
accompagner?" demanda la jeune fille.

Le seigneur Keraban etait immobile et silencieux.

"Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant.

--Vous ne venez pas? dit Selim.

--Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit
doucement le bras de Keraban.

--J'ai fait preparer un caique, dit Selim, et nous n'avons qu'a
traverser le Bosphore!

--Le Bosphore?" s'ecria Keraban.

Puis, d'un ton sec:

"Un instant! dit-il, Selim, est-ce que cette taxe de dix paras par
tete est toujours exigee de ceux qui traversent le Bosphore?

--Oui, sans doute, ami Keraban, dit Selim. Mais, maintenant que vous
avez joue ce bon tour aux autorites ottomanes, d'etre alle de
Constantinople a Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez
pas....

--Je refuserai! repondit nettement Keraban.

--Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Selim

--Soit! ... Je ne passerai pas!

--Et notre mariage ... s'ecria Ahmet, notre mariage qui doit etre
fait aujourd'hui meme?

--Vous vous marierez sans moi!

--C'est impossible! Vous etes mon tuteur, oncle Keraban, et, vous le
savez bien, votre presence est indispensable!

--Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait etablir mon domicile a
Scutari ... et tu te marieras a Scutari!"

Toutes ces reponses etaient envoyees d'un ton cassant, qui devait
laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entete personnage.

"Ami Keraban, reprit Selim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous
entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir a ma fille, sera
perdue, si...."

Keraban fit un signe de tete negatif, lequel fut accompagne d'un geste
plus negatif encore.

"Mon oncle, s'ecria Ahmet, vous ne voudrez pas....

--Si l'on veut m'obliger a payer dix paras, repondit Keraban, jamais,
non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutot refaire le
tour de la mer Noire pour revenir a Constantinople!"

Et en verite, le tetu eut ete homme a recommencer!

"Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites la! ... Cet
entetement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire,
ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le
malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amitie!
... C'est mal!

--Ahmet, fais attention a tes paroles! repondit Keraban d'un ton
sourd, qui indiquait une colere prete a eclater.

--Non, mon oncle, non! ... Mon coeur deborde, et rien ne m'empechera
de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme!

--Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de
votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de
compter vous echappe ... renoncez a ce mariage!

--Que je renonce a vous, repondit Ahmet en pressant la jeune fille
sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons
cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi
pouvoir payer dix paras pour passer a Constantinople!"

Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'etait plus maitre, entraina la
jeune fille vers la porte.

"Keraban? ... dit Selim, qui voulut tenter, une derniere fois, de
faire revenir son ami sur sa determination.

--Laissez-moi, Selim, laissez-moi!

--Helas! partons, mon pere!" dit Amasia, jetant sur Keraban un regard
humide de larmes qu'elle retenait a grand'peine.

Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand
celui-ci s'arreta.

"Une derniere fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous
accompagner a Constantinople, chez le juge, ou votre presence est
indispensable pour notre mariage?

--Ce que je refuse, repondit Keraban, dont le pied frappa le parquet
a le defoncer, c'est de jamais me soumettre a payer cette taxe!

--Keraban! dit Selim.

--Non! par Allah! Non!

--Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre entetement nous coutera
une fortune! ... Vous aurez ruine celle qui doit etre votre niece! ...
Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez
apporte un retard a notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus!"

Et le jeune homme, entrainant Amasia, suivi de Selim, de Nedjeb, de
Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants apres,
tous s'embarquaient dans un caique pour revenir a Constantinople.

Le seigneur Keraban, reste seul, allait et venait en proie a la plus
extreme agitation.

"Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de
moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette
taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ...
Plutot ne jamais remettre le pied a Constantinople! ... Je vendrai ma
maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute
ma fortune a Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il
sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne cederai
pas! ... Je ne cederai pas!"

Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se
dechainait avec plus de violence.

"Ceder! ... payer! ... repetait-il. Moi ... Keraban!...
Arriver devant le chef de police qui m'a defie ... qui m'a vu partir
... qui m'attend au retour ... qui me narguerait a la face de tous en
me reclamant cet odieux impot!... Jamais!"

Il etait visible que le seigneur Keraban se debattait contre sa
conscience, et qu'il sentait bien que les consequences de cet
entetement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui!

"Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti
desole et furieux de mon entetement! ... Je le concois! ...Il est
fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis
un honnete homme! ... Vais-je par une stupide resolution empecher le
bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet etrangle le Divan tout
entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau regime!"

Le seigneur Keraban arpentait son salon d'un pas febrile. Il
repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque
objet fragile a briser pour soulager sa fureur, et bientot deux
potiches volerent en eclats. Puis, il en revenait toujours la:

"Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas etre la cause de leur
malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce
mariage ..., c'est l'empecher, peut-etre! ... Mais ... ceder! ...
ceder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide!"

Et, sur cette derniere invocation, le soigneur Keraban, emporte par
une de ces coleres qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni
par paroles, s'elanca hors du salon.




XVI


OU IL EST DEMONTRE UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE
HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES.

Si Scutari etait en fete, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au
dela du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'etait pas
moins considerable de l'autre cote du detroit, a Constantinople, sur
les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux
casernes de la place de Top'hane. Aussi bien les eaux douces d'Europe,
qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux ameres du Bosphore,
disparaissaient sous la flottille de caiques, d'embarcations
pavoisees, de chaloupes a vapeur, chargees de Turcs, d'Albanais, de
Grecs, d'Europeens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant
va-et-vient entre les rives des deux continents. Tres certainement, ce
devait etre un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui
pouvait attirer un tel concours de populaire.

Donc, lorsque Ahmet et Selim, Amasia et Nedjeb, apres avoir paye la
nouvelle taxe, debarquerent a l'echelle de Top'hane, se trouverent-ils
transportes dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils etaient peu
d'humeur a prendre part.

Mais, puisque le spectacle, quel qu'il fut, avait eu le privilege
d'attirer une telle foule, il etait naturel que le seigneur Van
Mitten,--il l'etait bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa
fiancee, la noble Saraboul, et son beau-frere, le seigneur Yanar,
suivis de l'obeissant Bruno, fussent au nombre des curieux.

Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de
voyage. Etait-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou
n'etait-il pas plutot promene par elle? Ce dernier cas parait
infiniment plus probable.

Quoi qu'il en fut, au moment ou Ahmet les rencontra, Saraboul disait a
son fiance:

"Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des fetes encore plus belles au
Kurdistan!"

Et Van Mitten repondait d'un ton resigne:

"Je suis tout dispose a le croire, belle Saraboul."

Ce qui lui valut de Yanar cette tres seche reponse:

"Et vous faites bien."

Cependant, quelques cris,--on eut meme dit des cris qui denotaient une
certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule;
mais Ahmet et Amasia n'y pretaient guere attention.

"Non, chere Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et
cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'entetement
jusqu'a une telle durete de coeur!

--Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impot, il ne
reviendra jamais a Constantinople?

--Lui?... jamais! repondit Ahmet.

--Si je regrette cette fortune que le seigneur Keraban va nous faire
perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher
Ahmet, pour vous seul!

--Oublions tout cela ... repondit Ahmet, et, pour le mieux oublier,
pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un pere
jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner a Odessa!

--Ah! ce Keraban! s'ecria Selim qui etait outre. Il serait digne du
dernier supplice!

--Oui, repondit Nedjeb, comme, par exemple, d'etre le mari de cette
Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a epousee?"

Il va sans dire que Saraboul, tout entiere au fiance qu'elle venait de
reconquerir, n'entendit pas cette desobligeante reflexion de Nedjeb,
ni la reponse de Selim, disant:

"Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme, a force
d'entetement, il dompterait des betes feroces!

--Peut-etre bien! murmura melancoliquement Bruno. Mais, en attendant,
c'est mon pauvre maitre qui est entre dans la cage!"

Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort mediocre
interet a tout ce qui se passait sur les quais de Pera et de la
Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit ou ils se trouvaient, cela
les interessait peu, et c'est a peine s'ils entendirent un Turc dire a
un autre Turc:

"Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore
... d'une facon....

--Oui, repondit l'autre en riant, d'une facon que n'ont point prevue
les collecteurs charges de percevoir la nouvelle taxe des caiques!"

Mais, si Ahmet ne chercha meme pas a se rendre compte de ce que se
disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien repondre, quand il
s'entendit interpeller directement par ces mots:

"Eh! voila le seigneur Ahmet!"

C'etait le chef de police,--celui-la meme dont le defi avait lance le
seigneur Keraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui
adressait la parole.

"Ah! c'est vous, monsieur? repondit Ahmet.

--Oui ... et tous nos compliments, en verite! Je viens d'apprendre
que le seigneur Keraban a reussi a tenir sa promesse! Il vient
d'arriver a Scutari, sans avoir traverse le Bosphore!

--En effet! repliqua Ahmet d'un ton assez sec.

--C'est heroique! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura coute
quelques milliers de livres!

--Comme vous dites!

--Eh! le voila bien avance, le seigneur Keraban! repondit
ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu
qu'il persiste encore dans son entetement, il sera force de reprendre
le meme chemin pour revenir a Constantinople!

--Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux
qu'il fut contre son oncle, n'etait pas d'humeur a ecouter, sans y
repondre, les moqueuses observations du chef de police.

--Bah! il finira par ceder, reprit celui-ci, et il traversera le
Bosphore! ... Mais les preposes guettent les caiques et l'attendent au
debarquement! ... Et, a moins qu'il ne passe a la nage ... ou en
volant....

--Pourquoi pas, si cela lui convient?...." repliqua tres sechement
Ahmet.

En ce moment, un vif mouvement de curiosite agita la foule. Un murmure
plus accentue se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le
Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les tetes etaient en
l'air.

"Le voila! ... Storchi! ... Storchi!"

Des cris retentirent bientot de toutes parts.

Ahmet et Amasia, Selim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno
et Nizib se trouvaient alors a l'angle que fait le quai de la
Corne-d'Or, pres de l'echelle de Top'hane, et ils purent voir quel
emouvant spectacle etait offert a la curiosite publique.

Du cote de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ a six cents
pieds de la rive, s'eleve une tour qui est improprement appelee Tour
de Leandre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est-a-dire le detroit
actuel des Dardanelles, que ce celebre nageur traversa entre Sestos et
Abydos pour aller rejoindre Hero, la charmante pretresse de
Venus,--exploit qui fut renouvele, il y a quelque soixante ans, par
lord Byron, fier comme peut l'etre un Anglais d'avoir franchi en une
heure dix minutes les douze cents metres qui separent les deux rives.

Est-ce que ce haut fait allait etre renouvele, a travers le Bosphore,
par quelque amateur, jaloux du heros mythologique et de l'auteur du
_Corsaire_? Non.

Une longue corde etait tendue entre les rives de Scutari et la tour de
Leandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour
de la Vierge. De la, cette corde, apres avoir repris un point d'appui
solide, traversait tout le detroit sur une longueur de treize cents
metres, et venait se rattacher a un pylone de bois, dresse a l'angle
du quai de Galata et de la place de Top'hane.

Or, c'etait sur cette corde qu'un celebre acrobate, le fameux
Storchi,--un emule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de
franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi
le Niagara, eut absolument risque sa vie dans une chute de pres de
cent cinquante pieds au milieu des irresistibles rapides de la
riviere, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident,
devait en etre quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans
grand mal.

Mais, de meme que Blondin avait accompli sa traversee du Niagara en
portant un tres confiant ami sur ses epaules, de meme Storchi allait
suivre cette route aerienne avec un de ses confreres en gymnastique.
Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le vehiculer
dans une brouette, dont la roue, creusee en gorge a sa jante, devait
mordre plus solidement tout le long de la corde tendue.

On en conviendra, c'etait la un curieux spectacle: treize cents metres
au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice a plus
d'une chute!

Cependant, Storchi avait paru sur la premiere partie de la corde, qui
reunissait la rive asiatique a la Tour de la Vierge. Il poussait son
compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents,
au phare place au sommet de Keuz-Koulessi.

De nombreux hurrahs saluerent ce premier succes.

On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si
fortement qu'on l'eut tendue, se courbait en son milieu presque a
toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrere,
s'avancant d'un pied sur, et conservant son equilibre avec une
imperturbable adresse. C'etait vraiment superbe!

Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultes
devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente
pour arriver au sommet du pylone. Mais les muscles de l'acrobate
etaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient
merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, ou se tenait
son compagnon immobile, impassible, aussi expose et aussi brave que
lui, a coup sur, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de
nature a compromettre la stabilite du vehicule.

Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement eclaterent!

Storchi etait arrive, sain et sauf, a la partie superieure du pylone,
et il en descendait, ainsi que son confrere, par une echelle qui
aboutissait a l'angle du quai, ou Ahmet et les siens se trouvaient
places.

L'audacieuse entreprise avait donc pleinement reussi, mais, on en
conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait
bien droit a la moitie des bravos que l'Asie, en leur honneur,
envoyait a l'Europe.

Mais, quel cri fut alors pousse par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en
croire ses yeux? Ce compagnon du celebre acrobate, apres avoir serre
la main de Storchi, s'etait arrete devant lui et le regardait en
souriant.

"Keraban, mon oncle Keraban!...." s'ecria Ahmet, pendant que les deux
jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Selim, Bruno, tous se
pressaient a ses cotes.

C'etait le seigneur Keraban en personne!

"Moi-meme, mes amis, repondit-il avec l'accent du triomphe, moi-meme
qui ai trouve ce bravo gymnaste pret a partir, moi qui ai pris la
place de son compagnon, moi qui ai passe le Bosphore! ... non! ...
par-dessus le Bosphore, pour venir signer a ton contrat, neveu Ahmet!

--Ah! seigneur Keraban! ... mon oncle! s'ecriait Amasia. Je savais
bien que vous ne nous abandonneriez pas!

--C'est bien, cela! repetait Nedjeb en battant des mains.

--Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans
toute la Hollande!

--C'est mon avis! repondit assez sechement Saraboul.

--Oui! j'ai passe, et sans payer, reprit Keraban en s'adressant cette
fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille
piastres que m'a coute ma place dans la brouette et les huit cent
mille depensees pendant le voyage!

--Tous mes compliments," repondit le chef de police, qui n'avait pas
autre chose a faire qu'a s'incliner devant un entetement pareil.

Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur
du seigneur Keraban, pendant que ce bienfaisant tetu embrassait de bon
coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet.

Mais il n'etait point homme a perdre son temps,--meme dans
l'enivrement du triomphe.

"Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il.

--Oui, mon oncle, chez le juge, repondit Ahmet. Ah! vous etes bien le
meilleur des hommes!

--Et, quoi que vous en disiez, repliqua le seigneur Keraban, pas
entete du tout ... a moins qu'on ne me contrarie!"

Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-meme,
dans l'apres-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait
une priere a la mosquee, puis, on rentrait a la maison de Galata, et,
avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonne, Ahmet etait marie,
bien marie, a sa chere Amasia, a la richissime fille du banquier
Selim.

Le soir meme, Van Mitten, aneanti, se preparait a partir pour le
Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frere, et de la
noble Saraboul, dont une derniere ceremonie, en ce pays lointain,
allait faire definitivement sa femme.

Au moment des adieux, en presence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de
Bruno, il ne put s'empecher de dire avec un doux reproche a son ami:

"Quand je pense, Keraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous
contrarier que me voila marie ... marie une seconde fois!

--Mon pauvre Van Mitten, repondit le seigneur Keraban, si ce mariage
devient autre chose qu'un reve, je ne me le pardonnerai jamais!

--Un reve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un reve!
Ah! sans cette depeche!...."

Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la depeche froissee, et il
la parcourait machinalement.

--Oui! ... Cette depeche ... _Madame Van Mitten, depuis cinq
semaines, decedee ... a rejoindre...._

--Decedee a rejoindre? ... s'ecria Keraban. Qu'est-ce que cela
signifie?" Puis, lui arrachant la depeche des mains, il lisait:

"Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, decidee a rejoindre son
mari, est parte pour Constantinople."

Decidee!... pas decedee!

--Il n'est pas veuf!"

Ces mots s'echappaient de toutes les bouches, pendant que Keraban
s'ecriait, non sans raison cette fois:

"Encore une erreur de ce stupide telegraphe!... Il n'en fait jamais
d'autres!

--Non! pas veuf! ... pas veuf! ... repetait Van Mitten, et trop
heureux de revenir a ma premiere femme ... par peur de la seconde!"

Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'etait
passe, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se
rendre. Van Mitten etait marie, et, le jour meme, il retrouvait sa
premiere, son unique femme, qui lui apportait, en guise de
reconciliation, un magnifique oignon de _Valentia_.

"Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable
veuve, mieux que....

--Que ce glacon de Hollande! ... repondit la noble Saraboul, et ce ne
sera pas difficile!"

Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable
qu'une genereuse indemnite de deplacement, offerte par le riche ami de
Van Mitten contribua a leur rendre moins penible leur retour en ce
pays lointain.

Mais enfin, le seigneur Keraban ne pouvait avoir toujours une corde
tendue de Constantinople a Scutari pour passer le Bosphore.
Renonca-t-il donc a le jamais traverser?

Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un
jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter
ce droit sur les caiques. L'offre fut acceptee. Cela lui couta gros
sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les etrangers ne
manquent jamais de rendre maintenant visite a Keraban-le-Tetu, comme a
l'une des plus etonnantes curiosites de la capitale de l'Empire
Ottoman.


FIN DE LA DEUXIEME PARTIE




TABLE DES MATIERES

       *       *       *       *       *

DEUXIEME PARTIE

I.--Dans lequel on retrouve le seigneur Keraban, furieux d'avoir
vojage en chemin de fer.

II.--Dans lequel Van Mitten se decide a ceder aux obsessions de Bruno
et ce qui s'en suit.

III.--Dans lequel Bruno joue a son camarade Nizib un tour que le
lecteur voudra bien lui pardonner.

IV.--Dans lequel tout se passe au milieu des eclats de la foudre et de
la fulguration des eclairs.

V.--De quoi l'on cause et ce que l'on voit sur la route d'Atina a
Trebizonde.

VI.--Ou il est question de nouveaux personnages que le seigneur
Keraban va rencontrer au caravanserail de Rissar.

VII.--Dans lequel le juge de Trebizonde procede a son enquete d'une
facon assez ingenieuse.

VIII.--Qui finit d'une maniere tres inattendue, surtout pour l'ami Van
Mitten.

IX.--Dans lequel Van Mitten, en se fiancant a la noble Saraboul, a
l'honneur de devenir beau-frere du seigneur Yanar.

X.--Pendant lequel les heros de cette histoire ne perdent ni un jour
ni une heure.

XI.--Dans lequel le seigneur Keraban se ranga a l'avis du guide, un
peu contre l'opinion de son neveu Ahmet.

XII.--Dans lequel il est rapporta quelques propos echanges entre la
noble Saraboul et son nouveau fiance.

XIII.--Dans lequel, apres avoir tenu tete a son ane, le seigneur
Keraban tient tete a son plus mortel ennemi XIV.--Dans lequel Van
Mitten essaie de faire comprendre la situation a la noble Saraboul.

XV.--Ou l'on verra le seigneur Keraban plus tetu encore qu'il ne l'a
jamais ete.

XVI.--Ou il est demontre une fois de plus qu'il n'y a rien de tel que





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