The Project Gutenberg EBook of L'le Des Pingouins, by Anatole France

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Title: L'le Des Pingouins

Author: Anatole France

Release Date: July, 2005  [EBook #8524]
[This file was first posted on July 19, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'LE DES PINGOUINS ***




Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franks and the Online Distributed
Proofreading Team.



ANATOLE FRANCE

DE L'ACADEMIE FRANAISE

L'ILE DES PINGOUINS

PARIS

1908




PRFACE


Malgr la diversit apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma
vie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entire vers l'accomplissement
d'un grand dessein. J'cris l'histoire des Pingouins. J'y travaille
assidument, sans me laisser rebuter par des difficults frquentes et
qui, parfois, semblent insurmontables.

J'ai creus la terre pour y dcouvrir les monuments ensevelis de ce
peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai tudi
les pierres qu'on peut considrer comme les annales primitives des
Pingouins. J'ai fouill sur le rivage de l'ocan un tumulus inviol; j'y
ai trouv, selon la coutume, des haches de silex, des pes de bronze,
des monnaies romaines et une pice de vingt sous  l'effigie de Louis-
Philippe 1er, roi des Franais.

Pour les temps historiques, la chronique de Johanns Talpa, religieux du
monastre de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai
d'autant plus abondamment qu'on ne dcouvre point d'autre source de
l'histoire pingouine dans le haut moyen ge.

Nous sommes plus riches  partir du XIIIe sicle, plus riches et non
plus heureux. Il est extrmement difficile d'crire l'histoire. On ne
sait jamais au juste comment les choses se sont passes; et l'embarras
de l'historien s'accrot avec l'abondance des documents. Quand un fait
n'est connu que par un seul tmoignage, on l'admet sans beaucoup
d'hsitation. Les perplexits commencent lorsque les vnements sont
rapports par deux ou plusieurs tmoins; car leurs tmoignages sont
toujours contradictoires et toujours inconciliables.

Sans doute les raisons scientifiques de prfrer un tmoignage  un
autre sont parfois trs fortes. Elles ne le sont jamais assez pour
l'emporter sur nos passions, nos prjugs, nos intrts, ni pour vaincre
cette lgret d'esprit commune  tous les hommes graves. En sorte que
nous prsentons constamment les faits d'une manire intresse ou
frivole.

J'allai confier  plusieurs savants archologues et palographes de mon
pays et des pays trangers les difficults que j'prouvais  composer
l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mpris. Ils me regardrent
avec un sourire de piti qui semblait dire: Est-ce que nous crivons
l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un
document, la moindre parcelle de vie ou de vrit? Nous publions les
textes purement et simplement. Nous nous en tenons  la lettre. La
lettre est seule apprciable et dfinie. L'esprit ne l'est pas; les
ides sont des fantaisies. Il faut tre bien vain pour crire
l'histoire: il faut avoir de l'imagination.

Tout cela tait dans le regard et le sourire de nos matres en
palographie, et leur entretien me dcourageait profondment. Un jour
qu'aprs une conversation avec un sigillographe minent, j'tais plus
abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette rflexion, je pensai:

Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entirement
disparue. On en conserve cinq ou six  l'Acadmie des sciences morales.
Ils ne publient pas de textes; ils crivent l'histoire. Ils ne me diront
pas, ceux-l, qu'il faut tre vain pour se livrer  ce genre de travail.

Cette ide releva mon courage.

Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait
dire), je me prsentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.

--Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre
exprience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je
n'arrive  rien.

Il me rpondit en haussant les paules:

-- quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et
pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu' copier les plus
connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une ide
originale, si vous prsentez les hommes et les choses sous un aspect
inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas  tre
surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il
sait dj. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier
et le fcher. Ne tentez pas de l'clairer, il criera que vous insultez 
ses croyances.

Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'pargnent ainsi de
la fatigue et vitent de paratre outrecuidants. Imitez-les et ne soyez
pas original. Un historien original est l'objet de la dfiance, du
mpris et du dgot universels.

Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considr, honor
comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveauts?
Et qu'est-ce que les nouveauts? Des impertinences.

Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me
rappela:

--Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne
ngligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent
les socits: le dvouement  la richesse, les sentiments pieux, et
spcialement la rsignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre.
Affirmez, monsieur, que les origines de la proprit, de la noblesse, de
la gendarmerie seront traites dans votre histoire avec tout le respect
que mritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le
surnaturel quand il se prsente.  cette condition, vous russirez dans
la bonne compagnie.

J'ai mdit ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand
compte.

Je n'ai pas  considrer ici les pingouins avant leur mtamorphose. Ils
ne commencent  m'appartenir qu'au moment o ils sortent de la zoologie
pour entrer dans l'histoire et dans la thologie. Ce sont bien des
pingouins que le grand saint Mal changea en hommes, encore faut-il s'en
expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prter  la confusion.

Nous appelons pingouin, en franais, un oiseau des rgions arctiques
appartenant  la famille des alcids; nous appelons manchot le type des
sphniscids, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple,
M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note:
G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8.]: De
tous les oiseaux qui peuplent le dtroit de Gerlache, dit-il, les
manchots sont certes les plus intressants. Ils sont parfois dsigns,
mais improprement, sous le nom de pingouins du sud. Le docteur J.-B.
Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont
ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne
pour raison qu'ils reurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap
Magellan, le nom de _pinguinos_,  cause sans doute de leur
graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment
s'appelleront dsormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous
le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiter le moins du monde
[Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expdition antarctique
franaise_ 1903, 1905. Paris, in-8.].

Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est 
quoi il faut consentir.

En les faisant connatre il s'est acquis le droit de les nommer. Du
moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins.
Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les
arctiques, les alcids ou vieux pingouins et les sphniscids ou anciens
manchots. Cela embarrassera peut-tre les ornithologistes soucieux de
dcrire et de classer les palmipdes; ils se demanderont, sans doute, si
vraiment un mme nom convient  deux familles qui sont aux deux ples
l'une de l'autre et diffrent par plusieurs endroits, notamment le bec,
les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort
bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B.
Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances
apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-l se
font remarquer par un air grave et placide, une dignit comique, une
familiarit confiante, une bonhomie narquoise, des faons  la fois
gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants
en discours, avides de spectacles, occups des affaires publiques et,
peut-tre, un peu jaloux des supriorits.

Mes hyperborens ont,  vrai dire, les ailerons, non point squameux,
mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantes
un peu moins en arrire que celles des mridionaux ils marchent de mme,
le buste lev la tte haute, en balanant le corps d'une aussi digne
faon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause
de l'erreur o tomba l'aptre, quand il les prit pour des hommes.

      *       *       *       *       *

Le prsent ouvrage appartient, je dois le reconnatre, au genre de la
vieille histoire, de celle qui prsente la suite des vnements dont le
souvenir s'est conserv, et qui indique, autant que possible, les causes
et les effets; ce qui est un art plutt qu'une science. On prtend que
cette manire de faire ne contente plus les esprits exacts et que
l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il
pourra bien y avoir,  l'avenir, une histoire plus sre, une histoire
des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple,  telle
poque, produisit et consomma dans tous les modes de son activit. Cette
histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera
l'exactitude qui manque  l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a
besoin d'une multitude de statistiques qui font dfaut jusqu'ici chez
tous les peuples et particulirement chez les Pingouins. Il est possible
que les nations modernes fournissent un jour les lments d'une telle
histoire. En ce qui concerne l'humanit rvolue, il faudra toujours se
contenter, je le crains, d'un rcit  l'ancienne mode. L'intrt d'un
semblable rcit dpend surtout de la perspicacit et de la bonne foi du
narrateur.

Comme l'a dit un grand crivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu
de crimes, de misres et de folies. Il n'en va pas autrement de la
Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des
parties admirables, que j'espre avoir mises sous un bon jour.

Les Pingouins restrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le
Philosophe, a dpeint leur caractre dans un petit tableau de moeurs que
je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:

Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers
Draconides. Un jour qu'il traversait une frache valle o les cloches
des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un
chne, prs d'une chaumire. Sur le seuil une femme donnait le sein  un
enfant; un jeune garon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle,
assis au soleil, les lvres entr'ouvertes, buvait la lumire du jour.

Le matre de la maison, homme jeune et robuste, offrit  Gratien du
pain et du lait.

Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:

--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grces, dit-il.
Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.

Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa
musette.

--Quel est cet air si vif? demanda Gratien.

--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, rpondit le paysan.
Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de
parler. Nous sommes tous de bons Pingouins.

--Vous n'aimez pas les Marsouins?

--Nous les hassons.

--Pour quelle raison les hassez-vous?

--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des
Pingouins?

--Sans doute.

--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins hassent les Marsouins.

--Est-ce une raison?

--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche
au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Aprs lui
mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre
versant de la valle, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans
cette troite valle, ferme de toutes parts, que ce village et le mien:
ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face,
ils changent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins
ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que
c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'chappent
de ma poitrine: Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!

Durant treize sicles, les Pingouins firent la guerre  tous les peuples
du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en
quelques annes ils se dgotrent de ce qu'ils avaient si longtemps
aim et montrrent pour la paix une prfrence trs vive qu'ils
exprimaient avec dignit, sans doute, mais de l'accent le plus sincre.
Leurs gnraux s'accommodrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute
leur arme, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vtrans,
se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les
rats de bibliothque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne
s'en consolrent pas.

Ce mme Jacquot le Philosophe composa une sorte de rcit moral dans
lequel il reprsentait d'une faon comique et forte les actions diverses
des hommes; et il y mla plusieurs traits de l'histoire de son propre
pays. Quelques personnes lui demandrent pourquoi il avait crit cette
histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa
patrie.

--Un trs grand, rpondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs
actions ainsi travesties et dpouilles de tout ce qui les flattait, les
Pingouins en jugeront mieux et, peut-tre, en deviendront-ils plus
sages.

J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut
intresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture
pingouine au moyen ge, et, si ce chapitre est moins complet que je
n'eusse souhait, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en
convaincre en lisant le terrible rcit par lequel je termine cette
prface.

L'ide me vint, au mois de juin de la prcdente anne, d'aller
consulter sur les origines et les progrs de l'art pingouin le regrett
M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la
peinture, de la sculpture et de l'architecture_.

Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un
bureau  cylindre, sous un amas pouvantable de papiers, un petit homme
merveilleusement myope dont les paupires clignotaient derrire des
lunettes d'or.

Pour suppler au dfaut de ses yeux, son nez allong, mobile, dou d'un
tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir
se mettait en contact avec l'art et la beaut. On observe qu'en France,
le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques
d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement ncessaire aux ides
esthtiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles  percevoir les formes
et les couleurs dont s'enveloppe la mystrieuse nature, Fulgence Tapir
se serait lev, sur une montagne de documents imprims et manuscrits,
jusqu'au fate du spiritualisme doctrinal et aurait conu cette
puissante thorie qui fait converger les arts de tous les pays et de
tous les temps  l'institut de France, leur fin suprme?

Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond mme portaient
des liasses dbordantes, des cartons dmesurment gonfls, des botes o
se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec
une admiration mle de terreur les cataractes de l'rudition prtes 
se rompre.

--Matre, fis-je d'une voix mue, j'ai recours  votre bont et  votre
savoir, tous deux inpuisables. Ne consentiriez-vous pas  me guider
dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin?

--Monsieur, me rpondit le matre, je possde tout l'art, vous
m'entendez, tout l'art sur fiches classes alphabtiquement et par ordre
de matires. Je me fais un devoir de mettre  votre disposition ce qui
s'y rapporte aux Pingouins. Montez  cette chelle et tirez cette bote
que vous voyez l-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.

J'obis en tremblant. Mais  peine avais-je ouvert la fatale bote que
des fiches bleues s'en chapprent et, glissant entre mes doigts,
commencrent  pleuvoir. Presque aussitt, par sympathie, les botes
voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses,
vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les botes les
fiches diversement colores se rpandirent en murmurant comme, en avril,
les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent
le plancher d'une couche paisse de papier. Jaillissant de leurs
inpuisables rservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles
prcipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baign
jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le
cataclysme; il en reconnut la cause et plit d'pouvante.

--Que d'art! s'cria-t-il.

Je l'appelai, je me penchai pour l'aider  gravir l'chelle qui pliait
sous l'averse. Il tait trop tard. Maintenant, accabl, dsespr,
lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il
opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux
aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'leva,
l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une
seconde dans le gouffre le crne poli du savant et ses petites mains
grasses, puis l'abme se referma, et le dluge se rpandit sur le
silence et l'immobilit. Menac moi-mme d'tre englouti avec mon
chelle, je m'enfuis  travers le plus haut carreau de la croise.

Quiberon, 1er septembre 1907.




L'ILE DES PINGOUINS




LIVRE PREMIER

LES ORIGINES




CHAPITRE PREMIER


VIE DE SAINT MAL

Mal, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoy ds sa neuvime
anne dans l'abbaye d'Yvern, pour y tudier les lettres sacres et
profanes.  l'ge de quatorze ans, il renona  son hritage et fit voeu
de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la rgle, entre
le chant des hymnes, l'tude de la grammaire et la mditation des
vrits ternelles.

Un parfum cleste trahit bientt dans le clotre les vertus de ce
religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abb d'Yvern, trpassa de ce
monde en l'autre, le jeune Mal lui succda dans le gouvernement du
monastre. Il y tablit une cole, une infirmerie, une maison des htes,
une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la
construction des navires, et il obligea les religieux  dfricher les
terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye,
travaillait les mtaux, instruisait les novices, et sa vie s'coulait
doucement comme une rivire qui reflte le ciel et fconde les
campagnes.

Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur
la falaise,  l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de
saint Mal.  ses pieds, les rochers, semblables  des dragons noirs,
tout velus d'algues vertes et de gomons fauves, opposaient  l'cume
des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre
dans l'ocan comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait
les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait
l'image du mystre de la Croix, par lequel le sang divin a revtu la
terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre
marquait les rivages de l'le de Gad, o sainte Brigide, qui avait reu
le voile de saint Malo, gouvernait un monastre de femmes.

Or, Brigide, instruite des mrites du vnrable Mal, lui fit demander,
comme un riche prsent, quelque ouvrage de ses mains. Mal fondit pour
elle une clochette d'airain et, quand elle fut acheve, il la bnit et
la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad,
o sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la
recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession
solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier.

Ainsi le saint homme Mal marchait de vertus en vertus. Il avait dj
parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il esprait atteindre
doucement sa fin terrestre au milieu de ses frres spirituels, lorsqu'il
connut  un signe certain que la sagesse divine en avait dcid
autrement et que le Seigneur l'appelait  des travaux moins paisibles
mais non moindres en mrite.




CHAPITRE II


VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAL

Un jour qu'il allait, mditant, au fond d'une anse tranquille  laquelle
des rochers allongs dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une
auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux.

C'tait dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint
Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande taient alls
vangliser l'Armorique. Nagure encore, sainte Avoye, venue
d'Angleterre, remontait la rivire d'Auray dans un mortier de granit
rose o l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint
Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les clats,
conservs  Penmarch, guriront de la fivre les plerins qui y poseront
la tte; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une
cuve de granit qu'on appellera un jour l'cuelle de saint Samson. C'est
pourquoi,  la vue de cette auge de pierre, le saint homme Mal comprit
que le Seigneur le destinait  l'apostolat des paens qui peuplaient
encore le rivage et les les des Bretons.

Il remit son bton de frne au saint homme Budoc, l'investissant ainsi
du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau
douce et du livre des Saints vangiles, il entra dans l'auge de pierre,
qui le porta doucement  l'le d'Hoedic.

Elle est perptuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pchent
le poisson entre les fentes des rochers et cultivent pniblement des
lgumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrits par des
murs de pierres sches et des haies de tamaris. Un beau figuier
s'levait dans un creux de l'le et poussait au loin ses branches. Les
habitants de l'le l'adoraient.

Et le saint homme Mal leur dit:

--Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous tes
sensibles  la beaut. Or, je viens vous rvler la beaut cache.

Et il leur enseigna l'vangile. Et, aprs les avoir instruits, il les
baptisa par le sel et par l'eau.

Les les du Morbihan taient plus nombreuses en ce temps-l
qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abmes dans la mer.
Saint Mal en vanglisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il
remonta la rivire d'Auray. Et aprs trois heures de navigation il mit
pied  terre devant une maison romaine. Du toit s'levait une fume
lgre. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaque
reprsentait un chien, les jarrets tendus et les babines retrousses. Il
fut accueilli par deux vieux poux, Marcus Combabus et Valeria Moerens,
qui vivaient l du produit de leurs terres. Autour de la cour intrieure
rgnait un portique dont les colonnes taient peintes en rouge depuis la
base jusqu' mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur
et sous le portique s'levait un autel, avec une niche o le matre de
cette maison avait dpos de petites idoles de terre cuite, blanchies au
lait de chaux. Les unes reprsentaient des enfants ails, les autres
Apollon ou Mercure, et plusieurs taient en forme d'une femme nue qui se
tordait les cheveux. Mais le saint homme Mal, observant ces figures,
dcouvrit parmi elles l'image d'une jeune mre tenant un enfant sur ses
genoux.

Aussitt il dit, montrant cette image:

--Celle-ci est la Vierge, mre de Dieu. Le pote Virgile l'annona en
carmes sibyllins avant qu'elle ne ft ne, et, d'une voix anglique, il
chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilit
des figures prophtiques telles que celle-ci, que tu as place, 
Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protg tes lares modiques.
C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se
prparent  la connaissance des vrits rvles.

Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se
convertirent  la foi chrtienne. Ils reurent le baptme avec leur
jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur tait plus chre que la
lumire de leurs yeux. Tous leurs colons renoncrent au paganisme et
furent baptiss le mme jour.

Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menrent depuis lors
une vie pleine de mrites. Ils trpassrent dans le Seigneur et furent
admis au canon des saints.

Durant trente-sept annes encore, le bienheureux Mal vanglisa les
paens de l'intrieur des terres. Il leva deux cent dix-huit chapelles
et soixante-quatorze abbayes.

Or, un certain jour, en la cit de Vannes, o il annonait l'vangile,
il apprit que les moines d'Yvern s'taient relchs en son absence de la
rgle de saint Gal. Aussitt, avec le zle de la poule qui rassemble ses
poussins, il se rendit auprs de ses enfants gars. Il accomplissait
alors sa quatre-vingt-dix-septime anne; sa taille s'tait courbe,
mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se rpandait
abondamment comme la neige en hiver au fond des valles.

L'abb Budoc remit  saint Mal le bton de frne et l'instruisit de
l'tat malheureux o se trouvait l'abbaye. Les religieux s'taient
querells sur la date  laquelle il convenait de clbrer la fte de
Pques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le
calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique dchiraient
le monastre.

Il rgnait encore une autre cause de dsordres. Les religieuses de l'le
de Gad, tristement tombes de leur vertu premire, venaient  tout
moment en barque sur la cte d'Yvern. Les religieux les recevaient dans
le btiment des htes et il en rsultait des scandales qui remplissaient
de dsolation les mes pieuses.

Ayant termin ce fidle rapport, l'abb Budoc conclut en ces termes:

--Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du
repos de nos moines.

--Je le crois volontiers, rpondit le bienheureux Mal. Car la femme est
un pige adroitement construit: on y est pris ds qu'on l'a flair.
Hlas! l'attrait dlicieux de ces cratures s'exerce de loin plus
puissamment encore que de prs. Elles inspirent d'autant plus le dsir
qu'elles le contentent moins. De l ce vers d'un pote  l'une d'elles:

  Prsente je vous fuis, absente je vous trouve.

Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont
plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes
qui vivent dans le sicle. Le dmon de la luxure m'a tent toute ma vie
de diverses manires, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de
la rencontre d'une femme, mme belle et parfume. Elles me vinrent de
l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et
touchant  ma quatre-vingt-dix-huitime anne, je suis souvent induit
par l'Ennemi  pcher contre la chastet, du moins en pense. La nuit,
quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes
vieux os glacs, j'entends des voix qui rcitent le deuxime verset du
troisime livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus
domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat
eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et
le Diable me montre une enfant dans sa premire fleur qui me dit:--Je
suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place
dans la couche.

Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours
particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chastet de fait et
d'intention.

S'appliquant aussitt  rtablir l'innocence et la paix dans le
monastre, il corrigea le calendrier d'aprs les calculs de la
chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les
religieux; il renvoya les filles dchues de sainte Brigide dans leur
monastre; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire 
leur navire avec des chants de psaumes et de litanies.

--Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiances
du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de
mpriser les pcheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur pch et
non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et
non de ce qu'elles sont: car elles sont des cratures de Dieu.

Et le saint homme exhorta ses religieux  fidlement observer la rgle
de leur ordre:

--Quand il n'obit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obit 
l'cueil.




CHAPITRE III


LA TENTATION DE SAINT MAL

Le bienheureux Mal avait  peine rtabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern
quand il apprit que les habitants de l'le d'Hoedic, ses premiers
catchumnes, et de tous les plus chers  son coeur, taient retourns
au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des
bandelettes de laine aux branches du figuier sacr.

Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte
que bientt ces hommes gars ne dtruisissent par le fer et par le feu
la chapelle leve sur le rivage de leur le.

Le saint homme rsolut de visiter sans retard ses enfants infidles afin
de les ramener  la foi et d'empcher qu'ils ne se livrassent  des
violences sacrilges. Comme il se rendait  la baie sauvage o son auge
de pierre tait mouille, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il
avait tablis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la
construction des navires, et qui retentissaient,  cette heure, du bruit
des scies et des marteaux.

 ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers,
s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nomm Samson et
le tenta en ces termes:

--Mon pre, les habitants de l'le d'Hoedic commettent incessamment des
pchs. Chaque instant qui s'coule les loigne de Dieu. Ils vont
bientt porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez leve de
vos mains vnrables sur le rivage de l'le. Le temps presse. Ne pensez-
vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux,
si elle tait gre comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mt
et d'une voile; car alors vous seriez pouss par le vent. Vos bras sont
robustes encore et propres  gouverner une embarcation. On ferait bien
aussi de mettre une trave tranchante  l'avant de votre auge
apostolique. Vous tes trop sage pour n'en avoir pas eu dj l'ide.

--Certes, le temps presse, rpondit le saint homme. Mais agir comme vous
dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable  ces
hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce
point mpriser les dons de Celui qui m'a envoy la cuve de pierre sans
agrs ni voilure?

 cette question, le Diable, qui est grand thologien, rpondit par
cette autre question:

--Mon pre, est-il louable d'attendre, les bras croiss, que vienne le
secours d'en haut, et de tout demander  Celui qui peut tout, au lieu
d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-mme?

--Non certes, rpondit le saint vieillard Mal, et c'est tenter Dieu que
de ngliger d'agir par prudence humaine.

--Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de
grer la cuve?

--Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre manire arriver  point.

--Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide?

--Elle l'est autant qu'il plat  Dieu.

--Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abb Budoc. C'est un vrai
sabot. Vous est-il dfendu de la rendre plus vite?

--Mon fils, la clart orne vos discours, mais ils sont tranchants 
l'excs. Considrez que cette cuve est miraculeuse.

--Elle l'est, mon pre. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un
bouchon de lige est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute.
Qu'en concluez-vous?

--Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens
humains et naturels une si miraculeuse machine?

--Mon pre, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendt, ce
pied serait-il miraculeux?

--Sans doute, mon fils.

--Le chausseriez-vous?

--Assurment.

--Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un
pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agrs
naturels  une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Hlas!
pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de
langueur et de tnbres? On est le plus illustre des aptres de la
Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange
ternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc,
mon pre! Voyagez  petites journes, et quand enfin vous approcherez
des ctes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle
leve et consacre par vos mains. Les paens l'auront brle avec le
petit diacre que vous y avez mis et qui sera grill comme un boudin.

--Mon trouble est extrme, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa
manche son front mouill de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce
n'est point une petite tche que de grer cette auge de pierre. Et ne
nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre
du temps loin d'en gagner.

--Ah! mon pre, s'cria le Diable, en un tour de sablier la chose sera
faite. Nous trouverons les agrs ncessaires dans ce chantier que vous
avez jadis tabli sur cette cte et dans ces magasins abondamment garnis
par vos soins. J'ajusterai moi mme toutes les pices navales. Avant
d'tre moine, j'ai t matelot et charpentier; et j'ai fait bien
d'autres mtiers encore.  l'ouvrage!

Aussitt il entrane le saint homme dans un hangar tout rempli des
choses ncessaires  la navigation.

-- vous cela, mon pre!

Et il lui jette sur les paules la toile, le mt, la corne et le gui.

Puis, se chargeant lui-mme d'une trave et d'un gouvernail avec la
mche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il
court au rivage, tirant aprs lui par sa robe le saint homme pli, suant
et soufflant, sous le faix de la toile et des bois.




CHAPITRE IV


NAVIGATION DE SAINT MAL SUR L'OCAN DE GLACE

Le Diable, s'tant trouss jusqu'aux aisselles, trana l'auge sur le
sable et la gra en moins d'une heure.

Ds que le saint homme Mal se fut embarqu, cette cuve, toutes voiles
dployes, fendit les eaux avec une telle vitesse que la cte fut
aussitt hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap
Land's End. Mais un courant irrsistible le portait au sud-ouest. Il
longea la cte mridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le
septentrion. Le soir, le vent frachit. En vain Mal essaya de replier
la toile. La cuve fuyait perdument vers les mers fabuleuses.

 la clart de la lune, les sirnes grasses du Nord, aux cheveux de
chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs
croupes roses; et, battant de leurs queues d'meraude la vague cumeuse,
elles chantrent en cadence:

  O cours-tu, doux Mal,
  Dans ton auge perdue?
  Ta voile est gonfle
  Comme le sein de Junon
  Quand il en jaillit la Voie lacte.

Un moment elles le poursuivirent, sous les toiles, de leurs rires
harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire
rouge d'un Viking. Et les ptrels, surpris dans leur vol, se prenaient
les pattes aux cheveux du saint homme.

Bientt une tempte s'leva, pleine d'ombre et de gmissements, et
l'auge, pousse par un vent furieux, vola comme une mouette dans la
brume et la houle.

Aprs une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les tnbres se
dchirront soudain. Et le saint homme dcouvrit  l'horizon un rivage
plus tincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et
bientt,  la clart glaciale d'un soleil inerte et bas, Mal vit monter
au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste
que Thbes aux cent portes, tendait  perte de vue les ruines de son
forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses
oblisques iriss.

L'ocan tait couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient
des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Lviathan passa, lanant
une colonne d'eau jusqu'aux nues.

Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de
pierre, une ourse blanche tait assise, tenant son petit entre ses bras,
et Mal l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe
parve puer_.

Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura.

L'eau douce avait, en se gelant, fait clater le baril qui la contenait.
Et pour tancher sa soif, Mal suait des glaons. Et il mangeait son
pain tremp d'eau sale. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du
verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait  chaque
mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se
soulevaient et leurs mchoires cumantes s'ouvraient toutes grandes sur
le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et
le livre des saints vangiles, que l'aptre gardait prcieusement sous
une couverture de pourpre, marque d'une croix d'or, l'ocan
l'engloutit.

Or, le trentime jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable
clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur blouissante,
haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Mal
gouverne pour l'viter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir
sa  marche  l'cueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand
il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en
s'chappant, lui brle les mains. Et il voit trois dmons aux ailes de
peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrs, soufflent dans
la toile.

Comprenant  cette vue que l'Ennemi l'a gouvern en toutes ces choses,
il s'arme du signe de la Croix. Aussitt un coup de vent furieux, plein
de sanglots et de hurlements, soulve l'auge de pierre, emporte la
mture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'trave.

Et l'auge s'en fut  la drive sur la mer apaise. Le saint homme,
s'agenouillant, rendit grces au Seigneur, qui l'avait dlivr des
piges du dmon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse
mre, qui avait parl dans la tempte. Elle pressait sur son sein son
enfant bien-aim, et tenait  la main un livre de pourpre marqu d'une
croix d'or. Ayant accost l'auge de granit, elle salua le saint homme
par ces mots:

--_Pax tibi, Mal_.

Et elle lui tendit le livre.

Le saint homme reconnut son vangliaire, et, plein d'tonnement, il
chanta dans l'air tidi une hymne au Crateur et  la cration.




CHAPITRE V


BAPTME DES PINGOUINS

Aprs tre all une heure  la drive, le saint homme aborda une plage
troite, ferme par des montagnes  pic. Il marcha le long du rivage,
tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une
muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'tait une le
ronde, au milieu de laquelle s'levait une montagne couronne de nuages.
Il respirait avec joie la frache haleine de l'air humide. La pluie
tombait, et cette pluie tait si douce que le saint homme dit au
Seigneur:

--Seigneur, voici l'le des larmes, l'le de la contrition.

La plage tait dserte. Extnu de fatigue et de faim, il s'assit sur
une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes,
marqus de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y
toucha point, disant:

--Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par
moi manque une seule de ces louanges.

Et il mcha des lichens arrachs au creux des pierres.

Le saint homme avait accompli presque entirement le tour de l'le sans
rencontrer d'habitants, quand il parvint  un vaste cirque form par des
rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les
pointes bleuissaient dans les nues.

La rverbration des glaces polaires avait brl les yeux du vieillard.
Pourtant, une faible lumire se glissait encore entre ses paupires
gonfles. Il distingua des formes animes qui se pressaient en tages
sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un
amphithtre. Et en mme temps ses oreilles, assourdies par les longs
bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'tait
l des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait
envoy  eux pour leur enseigner la loi divine, il les vanglisa.

Mont sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage:

--Habitants de cette le, leur dit-il, quoique vous soyez de petite
taille, vous semblez moins une troupe de pcheurs et de mariniers que le
snat d'une sage rpublique. Par votre gravit, votre silence, votre
tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemble
comparable aux Pres-Conscrits de Rome dlibrant dans le temple de la
Victoire, ou plutt aux philosophes d'Athnes disputant sur les bancs de
l'Aropage. Sans doute, vous ne possdez ni leur science ni leur gnie;
mais peut-tre, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine
que vous tes simples et bons. En parcourant les bords de votre le, je
n'y ai dcouvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni
ttes ni chevelures d'ennemis suspendues  une haute perche ou cloues
aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et
que vous ne travaillez point les mtaux. Mais vos coeurs sont purs et
vos mains innocentes. Et la vrit entrera facilement dans vos mes.

Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une
allure grave, c'taient des pingouins que runissait le printemps, et
qui se tenaient rangs par couples sur les degrs naturels de la roche,
debout dans la majest de leurs gros ventres blancs. Par moments ils
agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris
pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les
connaissaient pas et n'en avaient jamais reu d'offense; et il y avait
en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus
craintifs, et qui plaisait extrmement  ces pingouins. Ils tournaient
vers lui, avec une curiosit amie, leur petit oeil rond prolong en
avant par une tache blanche ovale, qui donnait  leur regard quelque
chose de bizarre et d'humain.

Touch de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'vangile.

--Habitants de cette le, le jour terrestre qui vient de se lever sur
vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lve dans vos mes. Car
je vous apporte la lumire intrieure; je vous apporte la lumire et la
chaleur de l'me. De mme que le soleil fait fondre les glaces de vos
montagnes, Jsus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs.

Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle
la voix, comme tout ce qui respire  la lumire du jour aime les chants
alterns, les pingouins rpondirent au vieillard par les sons de leur
gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils taient dans la saison de
l'amour.

Et le saint homme, persuad qu'ils appartenaient  quelque peuplade
idoltre et faisaient en leur langage adhsion  la foi chrtienne, les
invita  recevoir le baptme.

--Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les
creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantt, en me
rendant  votre assemble, plusieurs d'entre vous plongs dans ces
baignoires naturelles. Or, la puret du corps est l'image de la puret
spirituelle.

Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptme.

--Le baptme, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Rgnration,
Illumination.

Et il leur expliqua successivement chacun de ces points.

Puis, ayant bni pralablement l'eau qui tombait des cascades et rcit
les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur
la tte de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononant les
paroles consacres.

Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits.




CHAPITRE VI


UNE ASSEMBLE AU PARADIS

Quand le baptme des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa
ni joie ni tristesse, mais une extrme surprise. Le Seigneur lui-mme
tait embarrass. Il runit une assemble de clercs et de docteurs et
leur demanda s'ils estimaient que ce baptme ft valable.

--Il est nul, dit saint Patrick.

--Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait vanglis les
Cornouailles et form le saint homme Mal aux travaux apostoliques.

--Le sacrement du baptme, rpondit saint Patrick, est nul quand il est
donn  des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est
donn  un eunuque.

Mais saint Gal:

--Quel rapport prtendez-vous tablir entre le baptme d'un oiseau et le
mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire,
un sacrement conditionnel, ventuel. Le prtre bnit par avance un acte;
il est vident que, si l'acte n'est pas consomm, la bndiction demeure
sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville
d'Antrim, un homme riche nomm Sadoc qui, vivant en concubinage avec une
femme, la rendit mre de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cdant  mes
objurgations, il consentit  l'pouser et je bnis leur union.
Malheureusement le grand ge de Sadoc l'empcha de consommer le mariage.
Peu de temps aprs, il perdit tous ses biens et Germaine (tel tait le
nom de cette femme), ne se sentant point en tat de supporter
l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de
ralit. Le pape accueillit sa demande, car elle tait juste. Voil pour
le mariage. Mais le baptme est confr sans restrictions ni rserves
d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les
pingouins ont reu.

Appel  donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes:

--Pour savoir si un baptme est valable et produira ses consquences,
c'est--dire la sanctification, il faut considrer qui le donne et non
qui le reoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement rsulte
de l'acte extrieur par lequel il est confr, sans que le baptis
coopre  sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en
tait autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-ns. Et il
n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulire;
il n'est pas ncessaire d'tre en tat de grce; il suffit d'avoir
l'intention de faire ce que fait l'glise, de prononcer les paroles
consacres et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons
douter que le vnrable Mal n'ait opr dans ces conditions. Donc les
pingouins sont baptiss.

--Y pensez-vous? demanda saint Gunol. Et que croyez-vous donc que soit
le baptme? Le baptme est le procd de la rgnration par lequel
l'homme nat d'eau et d'esprit, car entr dans l'eau couvert de crimes,
il en sort nophyte, crature nouvelle, abondante en fruits de justice;
le baptme est le germe de l'immortalit; le baptme est le gage de la
rsurrection; le baptme est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort
et la communion  la sortie du spulcre. Ce n'est pas un don  faire 
des oiseaux. Raisonnons, mes pres. Le baptme efface le pch originel;
or les pingouins n'ont pas t conus dans le pch; il remet toutes les
peines du pch; or les pingouins n'ont pas pch; il produit la grce
et le don des vertus, unissant les chrtiens  Jsus-Christ, comme les
membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient
acqurir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir
des grces et s'unir ....

Saint Damase ne le laissa point achever:

--Cela prouve, dit-il vivement, que le baptme tait inutile; cela ne
prouve pas qu'il ne soit pas effectif.

--Mais  ce compte, rpliqua saint Gunol, on baptiserait au nom du
Pre, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement
un oiseau ou un quadrupde, mais aussi un objet inanim, une statue, une
table, une chaise, etc. Cet animal serait chrtien, cette idole, cette
table seraient chrtiennes! C'est absurde!

Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence.

--Je vais, dit l'ardent vque d'Hippone, vous montrer, par un exemple,
la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opration
diabolique. Mais s'il est tabli que des formules enseignes par le
Diable ont de l'effet sur des animaux privs d'intelligence, ou mme sur
des objets inanims, comment douter encore que l'effet des formules
sacramentelles ne s'tende sur les esprits des brutes et sur la matire
inerte? Voici cet exemple:

Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du
philosophe Apule, une magicienne  qui il suffisait de brler sur un
trpied, avec certaines herbes et en prononant certaines paroles,
quelques cheveux coups sur la tte d'un homme pour attirer aussitt cet
homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette
manire, l'amour d'un jeune garon, elle brla, trompe par sa servante,
au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachs  une outre de
peau de bouc qui pendait  la boutique d'un cabaretier. Et la nuit,
l'outre pleine de vin bondit  travers la ville, jusqu'au seuil de la
magicienne. Le fait est vritable. Dans les sacrements comme dans les
enchantements, c'est la forme qui opre. L'effet d'une formule divine ne
saurait tre moindre en force et en tendue, que l'effet d'une formule
infernale.

Ayant parl de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des
applaudissements.

Un bienheureux, d'un ge avanc et d'aspect mlancolique, demanda la
parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'tait
point inscrit dans le canon des saints.

--Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'aurole,
et c'est sans clat que j'ai gagn la batitude ternelle. Mais aprs ce
que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois  propos de
vous faire part d'une cruelle exprience que j'ai faite sur les
conditions ncessaires  la validit d'un sacrement. L'vque d'Hippone
a bien raison de le dire: un sacrement dpend de la forme. Sa vertu est
dans la forme; son vice est dans la forme. coutez, confesseurs et
pontifes, ma lamentable histoire. J'tais prtre  Rome, sous le
principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des
mrites singuliers, j'exerais le sacerdoce avec pit. J'ai desservi
pendant quarante ans l'glise de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes
habitudes taient rgulires. Je me rendais chaque samedi auprs d'un
cabaretier nomm Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte
Capne, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la
semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqu un seul
matin de clbrer le trs saint sacrifice de la messe. Pourtant j'tais
sans joie et c'est le coeur serr d'angoisse que je demandais sur les
degrs de l'autel: Pourquoi es-tu triste, mon me, et pourquoi me
troubles-tu? Les fidles que je conviais  la sainte table me donnaient
des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la
langue l'hostie administre par mes mains, ils retombaient dans le
pch, comme si le sacrement et t sur eux sans force et sans
efficacit. J'atteignis enfin le terme de mes preuves terrestres et,
m'tant endormi dans le Seigneur, je me rveillai au sjour des lus.
J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transport, que le
cabaretier Barjas, de la porte Capne, vendait pour du vin une dcoction
de racines et d'corces dans laquelle n'entrait point une seule goutte
du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en
sang, puisque ce n'tait pas du vin, et que le vin seul se change au
sang de Jsus-Christ, que par consquent toutes mes conscrations
taient nulles et que,  notre insu, nous tions, mes fidles et moi,
depuis quarante ans privs du sacrement de l'eucharistie et excommunis
de fait.  cette rvlation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable
encore aujourd'hui dans ce sjour de la batitude. Je le parcours
incessamment sur toute son tendue sans rencontrer un seul des chrtiens
que j'admis autrefois  la sainte table dans la basilique de la
bienheureuse Modeste.

Privs du pain des anges, ils s'abandonnrent sans force aux vices les
plus abominables et ils sont tous alls en enfer. Je me plais  penser
que le cabaretier Barjas est damn. Il y a dans ces choses une logique
digne de l'auteur de toute logique. Nanmoins mon malheureux exemple
prouve qu'il est parfois fcheux que, dans les sacrements, la forme
l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse ternelle
n'y pourrait-elle remdier?

--Non, rpondit le Seigneur. Le remde serait pire que le mal. Si dans
les rgles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine
du sacerdoce.

--Hlas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste
exprience: tant que vous rduirez vos sacrements  des formules votre
justice rencontrera de terribles obstacles.

--Je le sais mieux que vous, rpliqua le Seigneur. Je vois d'un mme
regard les problmes actuels, qui sont difficiles, et les problmes
futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer
qu'aprs que le soleil aura tourn encore deux cent quarante fois autour
de la terre....

--Sublime langage! s'crirent les anges.

--Et digne du crateur du monde, rpondirent les pontifes.

--C'est, reprit le Seigneur, une faon de dire en rapport avec ma
vieille cosmogonie et dont je ne me dferai pas sans qu'il en cote 
mon immutabilit....

Aprs donc que le soleil aura tourn encore deux cent quarante fois
autour de la terre, il ne se trouvera plus  Rome un seul clerc sachant
le latin. En chantant les litanies dans les glises, on invoquera les
saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables
et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais
craignant d'tre obligs, pour obtenir leur pardon, d'abandonner 
l'glise les objets drobs, se confesseront  des prtres errants qui,
n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de
leur village, iront, par les cits et les bourgs, vendre  vil prix,
souvent pour une bouteille de vin, la rmission des pchs.
Vraisemblablement, nous n'aurons point  nous soucier de ces absolutions
auxquelles manquera la contrition pour tre valables; mais il pourra
bien arriver que les baptmes nous causent encore de l'embarras. Les
prtres deviendront  ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants
_in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de
Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire
philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une
question ardue que de dcider sur la validit de tels baptmes; car
enfin, si je m'accommode pour mes textes sacrs d'un grec moins lgant
que celui de Platon et d'un latin qui ne cicronise gure, je ne saurais
admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on frmit, quand
on songe qu'il sera procd avec cette inexactitude sur des millions de
nouveau-ns. Mais revenons  nos pingouins.

--Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont dj ramens, dit saint Gal.
Dans les signes de la religion et les rgles du salut, la forme
l'emporte ncessairement sur le fond et la validit d'un sacrement
dpend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou
non les pingouins ont t baptiss dans les formes. Or la rponse n'est
pas douteuse. Les pres et les docteurs en tombrent d'accord, et leur
perplexit n'en devint que plus cruelle.

--L'tat de chrtien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves
inconvnients pour un pingouin. Voil des oiseaux dans l'obligation de
faire leur salut. Comment y pourront-ils russir? Les moeurs des oiseaux
sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'glise. Et
les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils
ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures.

--Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes dcrets les en empchent.

--Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du baptme, leurs
actions cessent de demeurer indiffrentes. Dsormais elles seront bonnes
ou mauvaises, susceptibles de mrite ou de dmrite.

--C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur.

--Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront
en enfer.

--Mais ils n'ont point d'me, fit observer saint Irne.

--C'est fcheux, soupira Tertullien.

--Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Mal,
mon disciple, a, dans son zle aveugle, cr au Saint-Esprit de grandes
difficults thologiques et port le dsordre dans l'conomie des
mystres.

--C'est un vieil tourdi, s'cria en haussant les paules saint Adjutor
d'Alsace.

Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche:

--Permettez, dit-il: le saint homme Mal n'a pas comme vous, mon
bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard
accabl d'infirmits; il est  moiti sourd et aux trois quarts aveugle.
Vous tes trop svre pour lui. Cependant je reconnais que la situation
est embarrassante.

--Ce n'est heureusement qu'un dsordre passager, dit saint Irne. Les
pingouins sont baptiss, leurs oeufs ne le seront pas et le mal
s'arrtera  la gnration actuelle.

--Ne parlez pas ainsi, mon fils Irne, dit le Seigneur. Les rgles que
les physiciens tablissent sur la terre souffrent des exceptions, parce
qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement  la nature.
Mais les rgles que j'tablis sont parfaites et ne souffrent aucune
exception. Il faut dcider du sort des pingouins baptiss, sans
enfreindre aucune loi divine et conformment au dcalogue ainsi qu'aux
commandements de mon glise.

--Seigneur, dit saint Grgoire de Nazianze, donnez-leur une me
immortelle.

--Hlas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas
une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient
clbrer vos mystres.

--Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine.

--Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur.

--Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre
sagesse, Seigneur, vous leur infusez une me immortelle, ils brleront
ternellement en enfer, en vertu de vos dcrets adorables. Ainsi sera
rtabli l'ordre auguste, troubl par ce vieux Cambrien.

--Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le
Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point
ma clmence. Et, bien qu'immuable par essence,  mesure que je dure,
j'incline davantage  la douceur. Ce changement de caractre est
sensible  qui lit mes deux testaments.

Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumires et
que les bienheureux montraient de la propension  rpter toujours la
mme chose, on dcida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est
ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine
avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs trs savants. Elle
connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'criture sainte et
possdait la rhtorique.




CHAPITRE VII


UNE ASSEMBLE AU PARADIS (suite et fin)

Sainte Catherine se rendit dans l'assemble, la tte ceinte d'une
couronne d'meraudes, de saphirs et de perles, et vtue d'une robe de
drap d'or. Elle portait au ct une roue flamboyante, image de celle
dont les clats avaient frapp ses perscuteurs.

Le Seigneur l'ayant invite  parler, elle s'exprima en ces termes:

--Seigneur, pour rsoudre le problme que vous daignez me soumettre, je
n'tudierai pas les moeurs des animaux en gnral, ni celles des oiseaux
en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs
et pontifes, runis dans cette assemble, que la sparation entre
l'homme et l'animal n'est pas complte, puisqu'il se trouve des monstres
qui procdent  la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimres,
moiti nymphes et moiti serpents; les trois gorgones, les capripdes;
telles sont les scylles et les sirnes qui chantent dans la mer. Elles
ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les
centaures, hommes jusqu' la ceinture et chevaux pour le reste. Noble
race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guid par
les seules lumires de la raison, s'acheminer vers la batitude
ternelle, et vous voyez parfois sur les nues d'or se cabrer sa
poitrine hroque. Le centaure Chiron mrita par ses travaux terrestres
de partager le sjour des bienheureux: il fit l'ducation d'Achille; et
ce jeune hros, au sortir des mains du centaure, vcut deux ans, habill
 la manire d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomde. Il
partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser souponner un
moment qu'il n'tait point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui
l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le
seul juste qui ait obtenu la gloire cleste en observant la loi
naturelle. Et pourtant ce n'tait qu'un demi-homme.

Je crois avoir prouv par cet exemple qu'il suffit de possder quelques
parties d'homme,  la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour
parvenir  la batitude ternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu
obtenir sans tre rgnr par le baptme, comment des pingouins ne le
mriteraient-ils pas, aprs avoir t baptiss, s'ils devenaient demi-
pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de
donner aux pingouins du vieillard Mal une tte et un buste humains,
afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une me
immortelle, mais petite.

Ainsi parla Catherine, et les pres, les docteurs, les confesseurs, les
pontifes firent entendre un murmure d'approbation.

Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Trs-Haut deux
bras noueux et rouges:

--N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'cria-t-il, au nom de votre
saint Paraclet, n'en faites rien!

Il parlait avec une telle vhmence que sa longue barbe blanche
s'agitait  son menton comme une musette vide  la bouche d'un cheval
affam.

--Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux  tte humaine, cela existe
dj. Sainte Catherine n'a rien imagin de nouveau.

--L'imagination assemble et compare; elle ne cre jamais, rpliqua
schement sainte Catherine.

--... Cela existe dj, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien
entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus
animaux de la cration. Un jour que, dans le dsert, je reus  souper
saint Paul, abb, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux
sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous
assourdirent de leurs cris aigus et fiantrent sur tous les mets.
L'importunit de ces monstres m'empcha d'entendre les enseignements de
saint Paul, abb, et nous mangemes de la fiente d'oiseau avec notre
pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous
loueront dignement, Seigneur?

Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'tres hybrides, non
seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des tres
composs avec plus d'incohrence encore, comme des hommes dont le corps
tait fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet
rempli de nourriture et de vaisselle, ou mme d'une maison avec des
portes et des fentres, par lesquelles on apercevait des personnes
occupes  des travaux domestiques. L'ternit ne suffirait pas s'il me
fallait dcrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude,
depuis les baleines gres comme des navires jusqu' la pluie de
bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun
n'tait aussi dgotant que ces harpies qui brlrent de leurs
excrments les feuilles de mon beau sycomore.

--Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au
corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tte et la poitrine. Leur
indiscrtion, leur impudence et leur obscnit procdent de leur nature
fminine, ainsi que l'a dmontr le pote Virgile en son _nide_.
Elles participent de la maldiction d've.

--Ne parlons plus de la maldiction d've, dit le Seigneur. La seconde
ve a rachet la premire.

Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus
tard imiter, se leva et supplia le Seigneur:

--Seigneur, entendez ma prire et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de
monstres  la faon des centaures, des sirnes et des faunes, chers aux
Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces
sortes de monstres ont des inclinations paennes et leur double nature
ne les dispose pas  la puret des moeurs.

Le suave Lactance rpliqua en ces termes:

--Celui qui vient de parler est assurment le meilleur historien qui
soit dans le Paradis, puisqu'Hrodote, Thucydide, Polybe Tite-Live,
Velleius Paterculus, Cornlius Npos, Sutone, Manthon, Diodore de
Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont privs de la vue de Dieu et que
Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphmateurs. Mais il
s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre.
Car il ne songe point que les anges, qui procdent de l'homme et de
l'oiseau, sont la puret mme.

--Nous nous garons, dit l'ternel. Que viennent faire ici ces
centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins.

--Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, dclara le doyen
des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge
d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le
scandale dont les cieux s'meuvent, il faut, comme le propose sainte
Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Mal
la moiti d'un corps humain, avec une me ternelle, proportionne 
cette moiti.

Sur cette parole, il s'leva dans l'assemble un grand bruit de
conversations particulires et de disputes doctorales. Les pres grecs
contestaient avec les latins vhmentement sur la substance, la nature
et les dimensions de l'me qu'il convenait de donner aux pingouins.

--Confesseurs et pontifes, s'cria le Seigneur, n'imitez point les
conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'glise
triomphante ces violences qui troublent l'glise militante. Car, il
n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de
mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les pres ont arrach la
barbe et les yeux aux pres. Toutefois ils furent infaillibles, car
j'tais avec eux.

L'ordre tant rtabli, le vieillard Hermas se leva et pronona ces
lentes paroles:

--Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous ftes natre Saphira, ma
mre, parmi votre peuple, aux jours o la rose du ciel rafrachissait
la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de
m'avoir donn de voir de mes yeux mortels les aptres de votre divin
fils. Et je parlerai dans cette illustre assemble parce que vous avez
voulu que la vrit sortt de la bouche des humbles, et je dirai:
Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule dtermination convenable
 votre justice et  votre misricorde.

Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient.
Personne n'coutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement
leurs palmes et leurs couronnes.

Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses lus:

--N'en dlibrons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard
Hermas est le seul conforme  mes desseins ternels. Ces oiseaux seront
changs en hommes. Je prvois  cela plusieurs inconvnients. Beaucoup
entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme
pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien
moins enviable qu'il n'et t sans ce baptme et cette incorporation 
la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne
pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte  la
libert humaine, j'ignore ce que je sais, j'paissis sur mes yeux les
voiles que j'ai percs et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse
surprendre par ce que j'ai prvu.

Et aussitt, appelant l'archange Raphal:

--Va trouver, lui dit-il, le saint homme Mal; avertis-le de sa mprise
et dis-lui que, arm de mon Nom, il change ces pingouins en hommes.




CHAPITRE VIII


MTAMORPHOSE DES PINGOUINS

L'archange, descendu dans l'le des Pingouins, trouva le saint homme
endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa
la main sur l'paule et, l'ayant veill, dit d'une voix douce:

--Mal, ne crains point!

Et le saint homme, bloui par une vive lumire, enivr d'une odeur
dlicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre
terre.

Et l'ange dit encore:

--Mal, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as
baptis des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entrs dans
l'glise de Dieu.

 ces mots, le vieillard demeura stupide.

Et l'ange reprit:

--Lve-toi, Mal, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis  ces
oiseaux: Soyez des hommes!

Et le saint homme Mal, ayant pleur et pri, s'arma du Nom puissant du
Seigneur et dit aux oiseaux:

--Soyez des hommes!

Aussitt les pingouins se transformrent. Leur front s'largit et leur
tte s'arrondit en dme, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de
Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez
charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en
bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et
grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une
me inquite habita leur poitrine.

Pourtant il leur restait quelques traces de leur premire nature. Ils
taient enclins  regarder de ct; ils se balanaient sur leurs cuisses
trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet.

Et Mal rendit grces au Seigneur de ce qu'il avait incorpor ces
pingouins  la famille d'Abraham.

Mais il s'affligea  la pense que, bientt, il quitterait cette le
pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-tre, la foi des
pingouins prirait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop
tendre. Et il conut l'ide de transporter leur le sur les ctes
d'Armorique.

--J'ignore les desseins de la Sagesse ternelle, se dit-il. Mais si Dieu
veut que l'le soit transporte, qui pourrait empcher qu'elle le ft?

Et le saint homme du lin de son tole fila une corde trs mince, d'une
longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une
pointe de rocher qui perait le sable de la grve et, tenant  la main
l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre.

L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'le des Pingouins; aprs neuf
jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons,
amenant l'le avec elle.




LIVRE II

LES TEMPS ANCIENS




CHAPITRE PREMIER


LES PREMIERS VOILES

Ce jour-l, saint Mal s'assit, au bord de l'ocan, sur une pierre qu'il
trouva brlante. Il crut que le soleil l'avait chauffe, et il en rendit
grces au Crateur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y
reposer.

L'aptre attendait les moines d'Yvern, chargs d'amener une cargaison de
tissus et de peaux, pour vtir les habitants de l'le d'Alca.

Bientt il vit dbarquer un religieux nomm Magis, qui portait un coffre
sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande rputation de saintet.

Quand il se fut approch du vieillard, il posa le coffre  terre et dit,
en s'essuyant le front du revers de sa manche:

--Eh bien, mon pre, voulez-vous donc vtir ces pingouins?

--Rien n'est plus ncessaire, mon fils, rpondit le vieillard. Depuis
qu'ils sont incorpors  la famille d'Abraham, ces pingouins participent
de la maldiction d've, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils
ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vtir, car voici
qu'ils perdent le duvet qui leur restait aprs leur mtamorphose.

--Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage o l'on
voyait les pingouins occups  pcher la crevette,  cueillir des
moules,  chanter ou  dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas,
mon pre, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les
vtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis  la loi
morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une
cruaut superflue.

--Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal
les effets de la loi morale  laquelle les gentils eux-mmes se
soumettent?

--La loi morale, rpliqua Magis, oblige les hommes qui sont des btes 
vivre autrement que des btes, ce qui les contrarie sans doute; mais
aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux,
poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers  des
contraintes dont ils tirent vanit et sur lesquelles ils fondent et leur
scurit prsente et l'espoir de leur flicit future. Tel est le
principe de toute morale.... Mais ne nous garons point. Mes compagnons
dchargent en cette le leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y,
mon pre, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande
consquence que d'habiller les pingouins.  prsent, quand un pingouin
dsire une pingouine, il sait prcisment ce qu'il dsire, et ses
convoitises sont bornes par une connaissance exacte de l'objet
convoit. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins
font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicit! Personne n'y prend
garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mmes excessivement
occups. Mais quand les pingouines seront voiles, le pingouin ne se
rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses
dsirs indtermins se rpandront en toutes sortes de rves et
d'illusions; enfin, mon pre, il connatra l'amour et ses folles
douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et
pinant les lvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles
un trsor!... Quelle piti!

Le mal sera tolrable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres;
mais attendez seulement un millier d'annes et vous verrez de quelles
armes redoutables vous aurez ceint, mon pre, les filles d'Alca. Si vous
le permettez, je puis vous en donner une ide par avance. J'ai quelques
nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont
les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous
pourrons.

En voici prcisment une qui vient de notre ct. Elle n'est ni plus
belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la
regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez
et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous chappe pas, mon pre,
qu'elle a les paules troites, les seins lourds, le ventre gros et
jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge,
grimacent  tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait  chaque
articulation des jambes une petite tte de singe. Ses pieds, panouis et
veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les
gros orteils se dressent sur le chemin comme les ttes de deux serpents
pleins de prudence. Elle se livre  la marche; tous ses muscles sont
intresss  ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner 
dcouvert, nous prenons d'elle l'ide d'une machine  marcher, plutt
que d'une machine  faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une
et l'autre et contienne en elle plusieurs mcanismes encore. Eh bien,
vnrable aptre, vous allez voir ce que je vais vous en faire.

 ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la
soulve, l'emporte replie sous son bras, la chevelure tranante, et la
jette pouvante aux pieds du saint homme Mal.

Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il
tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser.

--Serrs dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au
vieillard, en paratront plus petits. Les semelles, hautes de deux
doigts, allongeront lgamment ses jambes et le faix qu'elles portent en
sera magnifi.

Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un
regard curieux, et, voyant qu'il tait plein de joyaux et de parures,
elle sourit dans ses larmes.

Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un
chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et,
l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre
un large bandeau de lin, allguant que la poitrine en concevrait une
fiert nouvelle et que les flancs en seraient vids pour la gloire des
hanches.

Au moyen des pingles qu'il tirait une  une de sa bouche, il ajustait
ce bandeau.

--Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine.

Quand il eut, avec beaucoup d'tude et de soins, contenu de la sorte les
parties molles du buste, il revtit tout le corps d'une tunique rose,
qui en suivait mollement les lignes.

--Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine.

Et, la taille flchie, la tte de ct, le menton sur l'paule, elle
observait d'un regard attentif la faon de sa toilette.

Magis lui ayant demand si elle ne croyait pas que la robe ft un peu
longue, elle rpondit avec assurance que non, qu'elle la relverait.

Aussitt, tirant de la main gauche sa jupe par derrire, elle la serra
obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de dcouvrir  peine les
talons. Puis elle s'loigna  pas menus en balanant les hanches.

Elle ne tournait pas la tte; mais en passant prs d'un ruisseau, elle
s'y mira du coin de l'oeil.

Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arrta surpris, et
rebroussant chemin, se mit  la suivre. Comme elle longeait le rivage,
des pingouins qui revenaient de la pche s'approchrent d'elle et,
l'ayant contemple, marchrent sur sa trace. Ceux qui taient couchs
sur le sable se levrent et se joignirent aux autres.

Sans interruption,  son approche, dvalaient des sentiers de la
montagne, sortaient des fentes des rochers, mergeaient du fond des
eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortge. Et tous,
hommes mrs aux robustes paules,  la poitrine velue, souples
adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose
aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches
que le bton de genvrier qui leur en faisait une troisime, se
pressaient, haletants, et ils exhalaient une cre odeur et des souffles
rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir.

--Mon pre, s'cria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez dard
sur le centre sphrique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce
centre est voil de rose. La sphre inspire les mditations des
gomtres par le nombre de ses proprites; quand elle procde de la
nature physique et vivante, elle en acquiert des qualits nouvelles. Et
pour que l'intrt de cette figure fut pleinement rvl aux pingouins,
il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils
fussent amens  se la reprsenter en esprit. Moi-mme, je me sens 
cette heure irrsistiblement entran vers cette pingouine. Est-ce parce
que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec
magnificence, elle le revt d'un caractre synthtique et gnral et
n'en laisse paratre que l'ide pure, le principe divin, je ne saurais
le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans
mes mains le firmament des volupts humaines. Il est certain que la
pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel
que j'essayerais en vain de le cacher.

Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'lance sur la queue des
pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds,
les crase, atteint la fille d'Alca, la saisit  pleines mains par
l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de dsirs et qui
soudain disparat, aux bras du moine, dans une grotte marine.

Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'teindre. Et le
saint homme Mal connut que le Diable avait pris les traits du moine
Magis pour donner des voiles  la fille d'Alca. Il tait troubl dans sa
chair et son me tait triste. En regagnant  pas lents son ermitage, il
vit de petites pingouines de six  sept ans, la poitrine plate et les
cuisses creuses, qui s'taient fait des ceintures d'algues et de gomons
et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient
pas.




CHAPITRE II


LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN)

Le saint homme Mal ressentait une profonde affliction de ce que les
premiers voiles mis  une fille d'Alca eussent trahi la pudeur
pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son
dessein de donner des vtements aux habitants de l'le miraculeuse. Les
ayant convoqus sur le rivage, il leur distribua les habits que les
religieux d'Yvern avaient apports. Les pingouins reurent des tuniques
courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en
fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la premire avait
produit. Elles n'taient pas aussi belles, la faon en tait rude et
sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes
en portaient. Comme elles prparaient les repas et travaillaient aux
champs, elles n'eurent bientt plus que des corsages crasseux et des
cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs
malheureuses compagnes qui ressemblaient  des btes de somme. Ils
ignoraient les troubles du coeur et le dsordre des passions. Leurs
moeurs taient innocentes. L'inceste, trs frquent, y revtait une
simplicit rustique, et si l'ivresse portait un jeune garon  violer
son aeule, le lendemain, il n'y songeait plus.




CHAPITRE III

LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIT

L'le ne gardait point son pre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu
des glaces flottantes elle abritait dans un amphithtre de rochers un
peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'tait affaiss et il n'en subsistait
plus qu'une colline, du haut de laquelle on dcouvrait les rivages
d'Armorique, couverts d'une brume ternelle, et l'ocan sem de sombres
cueils, semblables  des monstres  demi soulevs sur l'abme.

Ses ctes taient maintenant trs tendues et profondment dcoupes, et
sa figure rappelait la feuille de mrier. Elle se couvrit soudain d'une
herbe sale, agrable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et
de chnes augustes. Le fait est attest par Bede le Vnrable et
plusieurs autres auteurs dignes de foi.

Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un
des plus illustres ports de l'univers.  l'est, au long d'une cte
rocheuse battue par une mer cumante, s'tendait une lande dserte et
parfume. C'tait le rivage des Ombres, o les habitants de l'le ne
s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichs dans le creux des
roches et de peur d'y rencontrer les mes des morts, semblables  des
flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tide
des Plongeons. Sur ce rivage fortun le vieillard Mal construisit une
glise et un moustier de bois.  l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et
la Surelle, arrosaient les valles fertiles des Dalles et des Dombes.

Or, un matin d'automne, le bienheureux Mal, qui se promenait dans la
valle du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nomm Bulloch, vit
passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, chargs de
pierres. En mme temps, il entendit de toutes parts des cris et des
plaintes monter de la valle vers le ciel tranquille.

Et il dit  Bulloch:

--J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette le,
depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse
qu'auparavant. Lorsqu'ils taient oiseaux, ils ne se querellaient que
dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les
temps; ils se cherchent noise t comme hiver. Combien ils sont dchus
de cette majest paisible qui, rpandue sur l'assemble des pingouins,
la rendait semblable au snat d'une sage rpublique!

Regarde, mon fils Bulloch, du ct de la Surelle. Il se trouve
prcisment dans la frache valle une douzaine d'hommes pingouins,
occups  s'assommer les uns les autres avec des bches et des pioches
dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus
cruelles que les hommes, les femmes dchirent de leurs ongles le visage
de leurs ennemis. Hlas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils
ainsi?

--Par esprit d'association, mon pre, et prvision de l'avenir, rpondit
Bulloch. Car l'homme est par essence prvoyant et sociable. Tel est son
caractre. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des
choses. Ces pingouins que vous voyez,  matre, s'approprient des
terres.

--Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le
vieillard. Tout en combattant, ils changent des invectives et des
menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irrites,  en
juger par le ton.

--Ils s'accusent rciproquement de vol et d'usurpation, rpondit
Bulloch. Tel est le sens gnral de leurs discours.

 ce moment, le saint homme Mal, joignant les mains, poussa un grand
soupir:

--Ne voyez-vous pas, mon fils, s'cria-t-il, ce furieux qui coupe avec
ses dents le nez de son adversaire terrass, et cet autre qui broie la
tte d'une femme sous une pierre norme?

--Je les vois, rpondit Bulloch. Ils crent le droit; ils fondent la
proprit; ils tablissent les principes de la civilisation, les bases
des socits et les assises de l'Etat.

--Comment cela? demanda le vieillard Mal.

--En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos
pingouins,  matre, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur
oeuvre sera consacre  travers les sicles par les lgistes, protge
et confirme par les magistrats.

Tandis que le moine Bulloch prononait ces paroles, un grand pingouin 
la peau blanche, au poil roux, descendait dans la valle, un tronc
d'arbre sur l'paule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brl du
soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria:

--Ton champ est  moi!

Et, ayant prononc cette parole puissante, il abattit sa massue sur la
tte du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultive par ses
mains.

 ce spectacle, le saint homme Mal frmit de tout son corps et versa
des larmes abondantes.

Et d'une voix touffe par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel
cette prire:

--Mon Dieu, mon Seigneur,  toi qui reus les sacrifices du jeune Abel,
toi qui maudis Can, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immol sur
son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il
crime plus odieux, est-il plus grave offense  ta justice,  Seigneur,
que ce meurtre et ce vol?

--Prenez garde, mon pre, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous
appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conqute,
fondements sacrs des empires et sources de toutes les vertus et de
toutes les grandeurs humaines. Considrez surtout qu'en blmant le grand
pingouin, vous attaquez la proprit dans son origine et son principe.
Je n'aurai pas de peine  vous le dmontrer. Cultiver la terre est une
chose, possder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent
pas tre confondues. En matire de proprit, le droit du premier
occupant est incertain et mal assis. Le droit de conqute, au contraire,
repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce
qu'il est le seul qui se fasse respecter. La proprit a pour unique et
glorieuse origine la force. Elle nat et se conserve par la force. En
cela elle est auguste et ne cde qu' une force plus grande. C'est
pourquoi il est juste de dire que quiconque possde est noble. Et ce
grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ,
vient de fonder  l'instant une trs noble maison sur cette terre. Je
veux l'en fliciter.

Ayant ainsi parl, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au
bord du sillon ensanglant, s'appuyait sur sa massue.

Et s'tant inclin jusqu' terre:

--Seigneur Greatauk, prince trs redout, lui dit-il, je viens vous
rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance lgitime et d'une
richesse hrditaire. Enfoui dans votre champ, le crne du vil pingouin
que vous avez abattu attestera  jamais les droits sacrs de votre
postrit sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils
de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur
l'le d'Alca.

Puis, levant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Mal:

--Mon pre, bnissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu.

Mal restait immobile et muet, les yeux levs vers le ciel: il prouvait
une incertitude douloureuse  juger la doctrine du moine Bulloch. C'est
pourtant cette doctrine qui devait prvaloir aux poques de haute
civilisation. Bulloch peut tre considr comme le crateur du droit
civil en Pingouinie.




CHAPITRE IV


LA PREMIRE ASSEMBLE DES TATS DE PINGOUINIE.

--Mon fils Bulloch, dit le vieillard Mal, nous devons faire le
dnombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un
livre.

--Rien n'est plus urgent, rpondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne
police sans cela.

Aussitt l'aptre, avec le concours de douze religieux, fit procder au
recensement du peuple.

Et le vieillard Mal dit ensuite:

--Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il
convient, mon fils Bulloch, de lever un impt quitable, afin de
subvenir aux dpenses publiques et  l'entretien de l'abbaye. Chacun
doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez
les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous tablirons l'impt.

Les Anciens, ayant t convoqus, se runirent, au nombre de trente,
dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les
premiers tats de Pingouinie. Ils taient forms aux trois quarts des
gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble
des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.

Le vnrable Mal prit place au milieu de ses religieux et pronona ces
paroles:

--Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plat, les richesses aux
hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassembls pour lever sur le
peuple des contributions afin de subvenir aux dpenses publiques et 
l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent tre
en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en
donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.

Quand le saint homme eut parl, Morio, laboureur  Anis-sur-Clange, un
des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:

--O Mal,  mon pre, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux
dpenses publiques et aux frais de l'glise. Pour ce qui est de moi, je
suis prt  me dpouiller de tout ce que je possde dans l'intrt de
mes frres pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur
jusqu' ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposs, comme moi,
 faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur
dvouement absolu au pays et  la religion. Il faut donc considrer
uniquement l'intrt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il
commande,  mon pre, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander
 ceux qui possdent beaucoup; car alors les riches seraient moins
riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des
riches; c'est pourquoi ce bien est sacr. N'y touchez pas: ce serait
mchancet gratuite.  prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand
profit, car ils ne sont gure nombreux; et vous vous priveriez, au
contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misre.
Tandis que, si vous demandez un peu d'aide  chaque habitant, sans gard
 son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous
n'aurez pas  vous enqurir de ce que possdent les citoyens, qui
regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse
vexation. En chargeant tout le monde galement et lgrement, vous
pargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches.
Et comment serait-il possible de proportionner l'impt  la richesse?
Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain
j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu
n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel
est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est
certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'aprs
ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.

Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens.

--Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'cria le
moine Bulloch. Il est dict pour l'avenir; dans quinze cents ans, les
meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement.

Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le
pommeau de l'pe, fit cette brve dclaration:

--tant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est
 la canaille  payer.

Sur cet avis, les Anciens se sparrent en silence.

Ainsi qu' Rome, il fut procd au cens tous les cinq ans; et l'on
s'aperut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement.
Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les
famines et les pestes vinssent avec une parfaite rgularit dpeupler
des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux,
contribuaient par leur misre prive  la prosprit publique.




CHAPITRE V


LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE

En ce temps-l, vivait dans l'le d'Alca un homme pingouin dont le bras
tait robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa
demeure sur le rivage des Ombres, o les habitants de l'le ne
s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichs au creux des
roches et de peur d'y rencontrer les mes des Pingouins morts sans
baptme qui, semblables  des flammes livides et tranant de longs
gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage dsol. Car on croyait
communment, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changs en
hommes  la prire du bienheureux Mal, plusieurs n'avaient pas reu le
baptme et revenaient aprs leur mort pleurer dans la tempte. Kraken
habitait sur la cte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pntrait
que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois pais
cachait l'entre.

Or un soir que Kraken cheminait  travers la campagne dserte, il
rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grce. C'tait
celle-l mme que, nagure, le moine Magis avait habille de sa main, et
qui la premire avait port des voiles pudiques. En souvenir du jour o
la foule merveille des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans
sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reu le nom d'Orberose
[Note: Orbe, _potique_, globe en parlant des corps clestes. Par
extension toute espce de corps globuleux. (Littr.)]

 la vue de Kraken, elle poussa un cri d'pouvante et s'lana pour lui
chapper. Mais le hros la saisit par les voiles qui flottaient derrire
elle et lui adressa ces paroles:

--Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays.

Cependant Orberose regardait Kraken avec pouvante.

--Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou
n'est-ce pas plutt votre me indigne?

Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de
nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le
croyaient mort et descendu parmi les dmons de la nuit.

--Cesse de craindre, fille d'Alca, rpondit Kraken. Car celui qui te
parle n'est pas une me errante, mais un homme plein de force et de
puissance. Je possderai bientt de grandes richesses.

Et la jeune Orberose demanda:

--Comment penses-tu acqurir de grandes richesses,  Kraken, tant fils
des Pingouins?

--Par mon intelligence, rpondit Kraken.

--Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu
tais renomm pour ton adresse  la chasse et  la pche. Personne ne
t'galait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de
flches les oiseaux rapides.

--Ce n'tait l qu'une industrie vulgaire et laborieuse,  jeune fille.
J'ai trouv le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais,
dis-moi qui tu es.

--Je me nomme Orberose, rpondit la jeune fille.

--Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit?

--Kraken, ce ne fut pas sans la volont du Ciel.

--Que veux-tu dire, Orberose?

--Que le ciel,  Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle
raison.

Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence.

Puis il lui dit avec douceur:

--Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingnieux et du
plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens  me suivre, je
ferai de toi ma compagne.

Alors, baissant les yeux, elle murmura:

--Je vous suivrai, seigneur.

C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du hros Kraken.
Cet hymen ne fut point clbr par des chants et des flambeaux, parce
que Kraken ne consentait point  se montrer au peuple des Pingouins;
mais, cach dans sa caverne, il formait de grands desseins.




CHAPITRE VI

LE DRAGON D'ALCA

  Nous allmes ensuite visiter le
  cabinet d'histoire naturelle....
  L'administrateur nous montra une espce
  de paquet empaill qu'il nous dit
  renfermer le squelette d'un dragon:
  preuve, ajouta-t-il, que le dragon
  n'est pas un animal fabuleux.
  (_Mmoires de Jacques Casanova._
  Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.)

Cependant les habitants d'Alca exeraient les travaux de la paix. Ceux
de la cte septentrionale allaient dans des barques pcher les poissons
et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le
seigle et le froment. Les riches Pingouins de la valle des Dalles
levaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons
cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec
l'Armorique le commerce des poissons sals. Et l'or des deux Bretagnes,
qui commenait  s'introduire dans l'le, y facilitait les changes. Le
peuple pingouin jouissait dans une tranquillit profonde du fruit de son
travail quand, tout  coup, une rumeur sinistre courut de village en
village. On apprit partout  la fois qu'un dragon affreux avait ravag
deux fermes dans la baie des Plongeons.

Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'tait
pas inquit tout de suite de son absence parce qu'elle avait t
enleve plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les
sages ne s'en tonnaient pas, considrant que cette vierge tait la plus
belle des Pingouines. On remarquait mme qu'elle allait parfois au
devant de ses ravisseurs, car nul ne peut chapper  sa destine. Mais
cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne
l'et dvore.

Aussi bien les habitants de la valle des Dalles s'aperurent bientt
que ce dragon n'tait pas une fable conte par des femmes autour des
fontaines. Car une nuit le monstre dvora dans le village d'Anis six
poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nomm le petit Elo. Des
animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin.

Aussitt les Anciens du village s'assemblrent sur la place publique et
sigrent sur le banc de pierre pour aviser  ce qu'il tait expdient
de faire en ces terribles circonstances.

Et, ayant appel tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant
la nuit sinistre, ils leur demandrent:

--N'avez-vous point observ sa forme et ses habitudes?

Et chacun rpondit  son tour:

--Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent.

--Son dos est hriss de crtes pineuses.

--Tout son corps est couvert d'cailles jaunissantes.

--Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes.

--Il empeste l'air de son haleine.

--Il a une tte de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson.

Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement
et  qui le dragon avait pris trois poules, dposa comme il suit:

--Il est fait comme un homme.  preuve que j'ai cru que c'tait mon
homme et que je lui ai dit: Viens donc te coucher, grosse bte.

D'autres disaient:

--Il est fait comme un nuage.

--Il ressemble  une montagne.

Et un jeune enfant vint et dit:

--Le dragon, je l'ai vu qui tait sa tte dans la grange pour donner un
baiser  ma soeur Minnie.

Et les Anciens demandrent encore aux habitants:

--Comment le dragon est-il grand?

Et il leur fut rpondu:

--Grand comme un boeuf.

--Comme les grands navires de commerce des Bretons.

--Il est de la taille d'un homme.

--Il est plus haut que le figuier sous lequel vous tes assis.

--Il est gros comme un chien.

Interrogs enfin sur sa couleur, les habitants dirent:

--Rouge.

--Verte.

--Bleue.

--Jaune.

--Il a la tte d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lav de rose;
les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayes de bandes
brunes et roses, le ventre jaune vif, mouchet de noir.

--Sa couleur? Il n'a pas de couleur.

--Il est couleur de dragon.

Aprs avoir entendu ces tmoignages, les Anciens demeurrent incertains
sur ce qu'il y avait  faire. Les uns proposaient d'pier le dragon, de
le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flches. D'autres,
considrant qu'il tait vain de s'opposer par la force  un monstre si
puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes.

--Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous
pourrons nous le rendre propice en lui faisant des prsents agrables,
des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge.

D'autres enfin taient d'avis d'empoisonner les fontaines o il avait
coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne.

Mais aucun de ces avis ne prvalut. On disputa longuement et les Anciens
se sparrent sans avoir pris aucune rsolution.




CHAPITRE VII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Durant tout le mois ddi par les Romains  leur faux dieu Mars ou
Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva
cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garons. Toutes les
familles taient en deuil et l'le se remplissait de lamentations. Pour
conjurer le flau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le
Clange et la Surelle rsolurent de se runir et d'aller ensemble
demander secours au bienheureux Mal.

Le cinquime jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie
ouverture, parce qu'il ouvre l'anne, ils se rendirent en procession au
moustier de bois qui s'levait sur la cte mridionale de l'le.
Introduits dans le clotre, ils firent entendre des sanglots et des
gmissements. mu de leurs plaintes, le vieillard Mal, quittant la
salle o il se livrait  l'tude de l'astronomie et  la mditation des
critures, descendit vers eux, appuy sur son bton pastoral.  sa venue
les Anciens prosterns tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre
eux brlrent des herbes aromatiques.

Et le saint homme, s'tant assis prs de la fontaine claustrale, sous un
figuier antique, pronona ces paroles:

--O mes fils, postrit des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et
gmissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants?
Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fume des aromates?
Attendez-vous que je dtourne de vos ttes quelque calamit? Pourquoi
m'implorez-vous? Je suis prt  donner ma vie pour vous. Dites seulement
ce que vous esprez de votre pre.

 ces questions le premier des Anciens rpondit:

--Pre des enfants d'Alca,  Mal, je parlerai pour tous. Un dragon trs
horrible ravage nos champs, dpeuple nos tables et ravit dans son antre
la fleur de notre jeunesse. Il a dvor l'enfant Elo et sept jeunes
garons; il a broy entre ses dents affames la vierge Orberose, la plus
belle des Pingouines. Il n'est point de village o il ne souffle son
haleine empoisonne et qu'il ne remplisse de dsolation.

En proie  ce flau redoutable, nous venons,  Mal, te prier, comme le
plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette le, de peur que la
race antique des Pingouins ne s'teigne.

--O le premier des Anciens d'Alca, rpliqua Mal, ton discours me plonge
dans une profonde affliction, et je gmis  la pense que cette le est
en proie aux fureurs d'un dragon pouvantable. Un tel fait n'est pas
unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons
trs froces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les
cavernes, aux bords des eaux et de prfrence chez les peuples paens.
Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reu le saint
baptme, et tout incorpors qu'ils sont  la famille d'Abraham, aient
ador des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des
tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs
aux branches de quelque arbre sacr. Ou bien encore les Pingouines ont
dans autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habites par
les nymphes. S'il en tait ainsi, je croirais que le Seigneur a envoy
ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous
induire,  fils des Pingouins,  exterminer du milieu de vous le
blasphme, la superstition et l'impit. C'est pourquoi je vous
indiquerai comme remde au grand mal dont vous souffrez de rechercher
soigneusement l'idoltrie dans vos demeures et de l'en extirper.
J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pnitence.

Ainsi parla le saint vieillard Mal. Et les Anciens du peuple pingouin,
lui ayant bais les pieds, retournrent dans leurs villages avec une
meilleure esprance.




CHAPITRE VIII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Suivant les conseils du saint homme Mal, les habitants d'Alca
s'efforcrent d'extirper les superstitions qui avaient germ parmi eux.
Ils veillrent  ce que les filles n'allassent plus danser autour de
l'arbre des fes, en prononant des incantations. Ils dfendirent
svrement aux jeunes mres de frotter leurs nourrissons pour les rendre
forts, aux pierres dresses dans les campagnes. Un vieillard des Dombes,
qui annonait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut
jet dans un puits.

Cependant, le monstre continuait  ravager chaque nuit les basses-cours
et les tables. Les paysans pouvants se barricadaient dans leurs
maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune
l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si pouvante qu'elle
accoucha incontinent avant terme.

En ces jours d'preuve, le saint homme Mal mditait sans cesse sur la
nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Aprs six mois
d'tudes et de prires, il lui parut bien avoir trouv ce qu'il
cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en
compagnie d'un jeune religieux nomm Samuel, il lui exprima sa pense en
ces termes:

--J'ai longuement tudi l'histoire et les moeurs des dragons, non pour
satisfaire une vaine curiosit, mais afin d'y dcouvrir des exemples 
suivre dans les conjonctures prsentes. Et telle est, mon fils Samuel,
l'utilit de l'histoire.

C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extrme.
Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employs  garder des
trsors. Un dragon gardait  Colchis la toison d'or que Jason conquit
sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des
Hesprides. Il fut tu par Hercule et transform par Junon en une toile
du ciel. Le fait est rapport dans des livres; s'il est vritable, il se
produisit par magie, car les dieux des paens sont en ralit des
diables. Un dragon dfendait aux hommes rudes et ignorants de boire  la
fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromde,
qui fut tu par Perse.

Mais quittons les fables des paens, o l'erreur est mle sans cesse 
la vrit. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux
archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et
Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels rcits,
dignes de toute crance, que nous devons chercher rconfort et conseil.

L'histoire du dragon de Silne nous offre notamment de prcieux
exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste
tang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui
s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous
ceux qui sjournaient dans les faubourgs. Et, pour n'tre point dvors
par le monstre, les habitants de Silne lui livraient chaque matin un
des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, aprs cent autres,
dsigna la fille du roi.

Or, saint Georges, qui tait tribun militaire, passant par la ville de
Silne, apprit que la fille du roi venait d'tre conduite  l'animal
froce. Aussitt, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance,
courut  la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment o le monstre
allait dvorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrass le
dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bte, qui
la suivit comme un chien qu'on mne en laisse.

Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons.
L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine
encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel?

--Oui, mon pre, rpondit Samuel.

Et le bienheureux Mal poursuivit:

--Il y avait, dans une fort, sur les bords du Rhne, entre Arles et
Avignon, un dragon mi-quadrupde et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf,
avec des dents aigus comme des cornes et de grandes ailes aux paules.
Il coulait les bateaux et dvorait les passagers. Or, sainte Marthe, 
la prire du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occup 
dvorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le
conduisit facilement  la ville.

Ces deux exemples m'induisent  penser qu'il convient de recourir au
pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui sme l'pouvante et
la mort dans l'le d'Alca.

C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie,
avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette le, et
publie partout qu'une vierge pourra seule dlivrer l'le du monstre qui
la dpeuple.

Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras:

--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure,
qu'elle se lve et que, arme du signe de la croix, elle aille combattre
le dragon!

Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obir. Ds le
lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons
pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge tait seule capable de
dlivrer les Pingouins des fureurs du dragon.




CHAPITRE IX


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose aimait son poux, mais elle n'aimait pas que lui.  l'heure ou
Vnus s'allume dans le ciel ple, tandis que Kraken allait rpandant
l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un
jeune berger des Dalles, nomm Marcel, dont la forme gracieuse
enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec
dlices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire
connatre  lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide
et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque
chappe  regret de ses bras, elle cheminait,  travers les prairies
fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait
quelque paysan attard, aussitt elle dployait ses voiles comme de
grandes ailes et s'ecriait:

--Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point  dire: Hlas! hlas!
malheur  moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur.

Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et
plusieurs disaient, dans l'le, que, la nuit, sur les chemins passaient
des anges et qu'on mourait pour les avoir vus.

Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il tait un
hros, et les hros ne pntrent jamais les secrets de leurs femmes.
Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en gotait les prcieux
avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus
belle, respirant, exhalant la volupt et parfumant le lit conjugal d'une
odeur dlicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un
amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne
l'apesantissait pas sur lui seul.

Et l'heureuse infidlit d'Orberose devait bientt sauver le hros d'un
grand pril et assurer  jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu
passer dans le crpuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs,
elle se prit  l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aim le berger
Marcel. Il tait bossu, ses paules lui montaient par-dessus les
oreilles; son corps se balanait sur des jambes ingales; ses yeux
torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De
son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait
l'table. Cependant il lui tait beau. Tel, comme dit Gnathon, a aim
une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bte.

Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait tendue et
dtendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des
rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la
lucarne et vit les habitants assembls sur la place du march, autour
d'un jeune religieux qui, mont sur une pierre, pronona d'une voix
claire ces paroles:

--Habitants de Belmont, l'abb Mal, notre pre vnr, vous mande par
ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne
prvaudra contre le dragon; mais la bte sera surmonte par une vierge.
Si donc il se trouve parmi vous une vierge trs nette et tout  fait
intacte, qu'elle se lve et qu'elle aille au devant du monstre; et quand
elle l'aura rencontr, elle lui passera sa ceinture autour du col et le
conduira aussi facilement que si c'tait un petit chien.

Et le jeune religieux, ayant relev sa cucule sur sa tte, s'en fut
porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Mal.

Il tait dj loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main
sur le genou et le menton sur la main, Orberose mditait encore ce
qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignt beaucoup moins pour
Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes arms, elle ne se
sentait pas rassure par le mandement du bienheureux Mal; un instinct
vague et sr, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que dsormais
Kraken ne pouvait plus tre dragon avec scurit.

Elle demanda au bouvier:

--Mon coeur, que penses-tu du dragon?

Le rustre secoua la tte:

--Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la
terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en
vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert
d'cailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emport dans
leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants
d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je
saurai, par force ou par ruse, l'empcher de me nuire.

Cette parole du bouvier accrut les apprhensions d'Orberose et ranima sa
sollicitude pour un poux qu'elle aimait.




CHAPITRE X


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Les jours s'coulrent et aucune pucelle ne se leva dans l'le pour
combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Mal,
assis sur un banc,  l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un
religieux plein de pit, nomm Rgimental, se demandait avec inquitude
et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge
capable de surmonter la bte.

Il soupira et le frre Rgimental soupira de mme.  ce moment le jeune
Samuel, venant  passer dans le jardin, le vieillard Mal l'appela et
lui dit:

--J'ai mdit de nouveau, mon fils, sur les moyens de dtruire le dragon
qui dvore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos
rcoltes.  cet gard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint
Pol de Lon me semble particulirement instructive. Le dragon de saint
Riok tait long de six toises; sa tte tenait du coq et du basilic, son
corps du boeuf et du serpent; il dsolait les rives de l'Elorn, au temps
du roi Bristocus. Saint Riok, g de deux ans, le mena en laisse jusqu'
la mer o le monstre se noya trs volontiers. Le dragon de saint Pol,
long de soixante pieds, n'tait pas moins terrible. Le bienheureux
aptre de Lon le lia de son tole et le donna  conduire  un jeune
seigneur d'une grande puret. Ces exemples prouvent que, aux yeux de
Dieu, un puceau est aussi agrable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait
point de diffrence. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en
croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus  la
caverne du dragon, nous appellerons le monstre  haute voix et, quand il
s'approchera, je nouerai mon tole autour de son cou et vous le mnerez
en laisse jusqu' la mer o il ne manquera pas de se noyer.

 ce discours du vieillard, Samuel baissa la tte et ne rpondit pas.

--Vous semblez hsiter, mon fils, dit Mal.

Le frre Rgimental, contrairement  son habitude, prit la parole sans
tre interrog.

--On hsiterait  moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand
il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en
et encore pu faire autant? Prenez garde, mon pre, que le dragon qui
dsole notre le a dvor le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes
garons. Frre Samuel n'est pas assez prsomptueux pour se croire  dix-
neuf ans plus innocent qu'eux  douze et  quatorze.

Hlas! ajouta le moine en gmissant, qui peut se vanter d'tre chaste
en ce monde o tout nous donne l'exemple et le modle de l'amour, o
tout dans la nature, btes et plantes, nous montre et nous conseille les
voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents  s'unir selon leurs
guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupdes, des
oiseaux, des poissons, et des reptiles galent en vnust les noces des
arbres. Tout ce que les paens, dans leurs fables, ont imagin
d'impudicits monstrueuses est dpass par la plus simple fleur des
champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous
carteriez des autels ces calices d'impuret, ces vases de scandale.

--Ne parlez pas ainsi, frre Rgimental, rpondit le vieillard Mal.
Soumis  la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours
innocents. Ils n'ont pas d'me  sauver; tandis que l'homme....

--Vous avez raison, rpliqua le frre Rgimental; c'est une autre paire
de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le
mangerait. Depuis dj cinq ans Samuel n'est plus en tat d'tonner les
monstres par son innocence. L'anne de la comte, le Diable, pour le
sduire, mit un jour sur son chemin une laitire qui troussait son
cotillon pour passer un gu. Samuel fut tent; mais il surmonta la
tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe,
l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le
corps: Samuel succomba.  son rveil, il trempa de ses larmes sa couche
profane. Hlas! le repentir ne lui rendit point son innocence.

En entendant ce rcit, Samuel se demandait comment son secret pouvait
tre connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunt
l'apparence du frre Rgimental pour troubler en leur coeur les moines
d'Alca.

Et le vieillard Mal songeait, et il se demandait avec angoisse:

--Qui nous dlivrera de la dent du dragon? Qui nous prservera de son
haleine? Qui nous sauvera de son regard?

Cependant les habitants d'Alca commenaient  prendre courage. Les
laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un
animal froce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'criaient, en
se tapant le gras du bras: Ores vienne le dragon! Beaucoup d'hommes et
de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa
figure, mais tous maintenant s'accordaient  dire qu'il n'tait pas si
grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dpassait pas de beaucoup
celle d'un homme. On organisait la dfense: vers la tombe du jour, des
veilleurs se tenaient  l'entre des villages, prts  donner l'alarme;
des compagnies armes de fourches et de faux gardaient, la nuit, les
parcs o les btes taient renfermes. Une fois mme, dans le village
d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio;
arms de flaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils
le serraient de prs. L'un d'eux, vaillant homme et trs alerte, pensa
bien l'avoir piqu de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le
laissa chapper. Les autres l'eussent srement atteint, s'ils ne
s'taient attards  rattraper les lapins et les poules qu'il
abandonnait dans sa fuite.

Ces laboureurs dclarrent aux anciens du village que le monstre leur
paraissait de forme et de proportions assez humaines,  part la tte et
la queue, qui taient vraiment pouvantables.




CHAPITRE XI


LE DRAGON D'ALCA (suite)

Ce jour-l Kraken rentra dans sa caverne plus tt que de coutume. Il
tira de sa tte son casque de veau marin surmont de deux cornes de
boeuf et dont la visire s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la
table ses gants termins par des griffes horribles: c'taient des becs
d'oiseaux pcheurs. Il dcrocha son ceinturon o pendait une longue
queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna  son page Elo de lui
tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y russissait pas assez vite, il
l'envoya d'un coup de pied  l'autre bout de la grotte.

Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant
la chemine o rtissait un mouton, et murmura:

--Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire mtier que de faire le
dragon.

--Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose.

--On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait  mon
approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant
moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font
bonne garde; ils veillent. Tantt, dans le village d'Anis, poursuivi par
des laboureurs arms de flaux, de faux et de fourches fires, je dus
lcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir 
toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable  un
dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le
bras? Encore, embarrass de crtes, de cornes, de crocs, de griffes,
d'cailles, j'chappai  grand peine  une brute qui m'enfona un demi-
pouce de sa fourche dans la fesse gauche.

Et ce disant, il portait la main avec sollicitude  l'endroit offens.

Et aprs s'tre livr quelques instants  des mditations amres:

--Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au
nez de tels imbciles. Orberose, tu m'entends?...

Ayant ainsi parl, le hros souleva entre ses mains le casque
pouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il
pronona ces paroles rapides:

--Ce casque, je l'ai taill de mes mains, en forme de tte de poisson,
dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai
surmont de cornes de boeuf, et je l'ai arm d'une mchoire de sanglier;
j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun
habitant de cette le n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en
coiffais jusqu'aux paules dans le crpuscule mlancolique.  son
approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient perdus,
et je portais l'pouvante dans la race entire des Pingouins. Par quels
conseils ce peuple insolent, quittant ses premires terreurs, ose-t-il
aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette
crinire effrayante?

Et jetant son casque sur le sol rocheux:

--Pris, casque trompeur! s'cria Kraken. Je jure par tous les dmons
d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tte.

Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses
bottes et sa queue aux replis tortueux.

--Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous  votre servante d'user
d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne mprisez point
l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des
imbciles.

--Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins?

Et la belle Oberose avertit son poux que des moines allaient par les
villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manire la plus
convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la
bte serait surmonte par une vierge et que, si une pucelle passait sa
ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement
que si c'tait un petit chien.

--Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken.

--Mon ami, rpondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves
par une question frivole.... Si donc, ajoutrent ces religieux, il se
trouve dans Alca une vierge trs pure, qu'elle se lve! Or, j'ai
rsolu, Kraken, de rpondre  leur appel. J'irai trouver le saint
vieillard Mal et lui dirai: Je suis la vierge dsigne par le Ciel
pour surmonter le dragon.

 ces mots Kraken se rcria:

--Comment seras-tu cette vierge trs pure? Et pourquoi veux-tu me
combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me
laisserai pas vaincre par toi!

--Avant de se mettre en colre, ne pourrait-on pas essayer de
comprendre? soupira la belle Orberose avec un mpris profond et doux.

Et elle exposa ses desseins subtils.

En l'coutant, le hros demeurait pensif. Et quand elle eut cess de
parler:

--Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins
s'accomplissent selon tes prvisions, j'en tirerai de grands avantages.
Mais comment seras-tu la vierge dsigne par le ciel?

--N'en prends nul souci, Kraken, rpliqua-t-elle. Et allons nous
coucher.

Le lendemain, dans la caverne parfume de l'odeur des graisses, Kraken
tressait une carcasse trs difforme d'osier et la recouvrait de peaux
effroyablement hrisses, squameuses et squalides.  l'une des
extrmits de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier
farouche et la visire hideuse, que portait Kraken dans ses courses
dvastatrices, et,  l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis
tortueux que le hros avait coutume de traner derrire lui. Et, quand
cet ouvrage fut achev, ils instruisirent le petit Elo et les cinq
autres enfants, qui les servaient,  s'introduire dans cette machine, 
la faire marcher,  y souffler dans des trompes et  y brler de
l'toupe, afin de jeter des flammes et de la fume par la gueule du
dragon.




CHAPITRE XII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose, ayant revtu une robe de bure et ceint une corde grossire, se
rendit au moustier et demanda  parler au bienheureux Mal. Et, parce
qu'il tait interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le
vieillard s'avana hors des portes, tenant de sa dextre la crosse
pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'paule du frre Samuel,
le plus jeune de ses disciples.

Il demanda:

--Femme, qui es-tu?

--Je suis la vierge Orberose.

 cette rponse, Mal leva vers le ciel ses bras tremblants.

--Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut dvore par
le dragon. Et je vois Orberose, et je l'entends! Ne serait-ce point, 
ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t'armas du signe de la
croix et sortis intacte de sa gueule? C'est ce qui me semble le plus
croyable.

--Tu ne te trompes pas, mon pre, rpondit Orberose. C'est prcisment
ce qui m'advint. Aussitt sortie des entrailles de la bte, je me
rfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J'y vivais dans la
solitude, me livrant  la prire et  la mditation et accomplissant des
austrits inoues, quand j'appris par rvlation cleste que seule une
pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j'tais cette pucelle.

--Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard.

--Le signe c'est moi-mme, rpondit Orberose.

--Je n'ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau  leur
chair, rpliqua l'aptre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu
dis?

--Tu le verras  l'effet, rpondit Orberose.

Le moine Rgimental s'tant approch:

--Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit: Trois
choses sont difficiles  connatre et une quatrime impossible, ce sont
la trace du serpent sur la pierre, de l'oiseau dans l'air, du navire
dans l'eau, de l'homme dans la femme. J'estime impertinentes ces
matrones qui prtendent en remontrer en de telles matires au plus sage
des rois. Mon pre, si vous m'en croyez, vous ne les consulterez pas 
l'endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donn leur
opinion, vous n'en serez pas plus avanc qu'auparavant. La virginit est
non moins difficile  prouver qu' garder. Pline nous enseigne, en son
histoire, que les signes en sont imaginaires ou trs incertains [Note:
Nous avons cherch vainement cette phrase dans l'_Histoire
naturelle_ de Pline. (dit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze
marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au
contraire qui, visite par les matrones au doigt et  l'oeil, feuillet
par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes
apparences aux artifices d'une perversit savante. Quant  la puret de
la sainte fille que voici, j'en mettrais ma main au feu.

Il parlait ainsi parce qu'il tait le Diable. Mais le vieillard Mal ne
le savait pas. Il demanda  la pieuse Orberose:

--Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi
froce que celui qui vous a dvore?

La vierge rpondit:

--Demain, au lever du soleil,  Mal, tu convoqueras le peuple sur la
colline, devant la lande dsole qui s'tend jusqu'au rivage des Ombres,
et tu veilleras  ce qu'aucun homme pingouin ne se tienne  moins de
cinq cents pas des rochers, car il serait aussitt empoisonn par
l'haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui
passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme
un chien docile.

--Ne te feras-tu pas accompagner d'un homme courageux et plein de pit,
qui tuera le dragon? demanda Mal.

--Tu l'as dit,  vieillard: je livrerai le monstre  Kraken qui
l'gorgera de son pe tincelante. Car il faut que tu saches que le
noble Kraken, qu'on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu'il
tuera le dragon. Et du ventre de la bte sortiront les petits enfants
qu'elle a dvors.

--Ce que tu m'annonces,  vierge, s'cria l'aptre, me semble prodigieux
et au-dessus de la puissance humaine.

--Ce l'est, rpliqua la vierge Orberose. Mais apprends,  Mal, que j'ai
eu rvlation que, pour loyer de sa dlivrance, le peuple pingouin devra
payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze
moutons, deux boeufs, trois cochons, mil huit cents imaux de bl et les
lgumes de saison; et qu'en outre, les enfants qui sortiront du ventre
du dragon seront donns et laisss audit Kraken pour le servir et lui
obir en toutes choses.

Si le peuple pingouin manquait  tenir ses engagements, un nouveau
dragon aborderait dans l'le, plus terrible que le premier. J'ai dit.




CHAPITRE XIII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN)

Le peuple des Pingouins, convoqu par le vieillard Mal, passa la nuit
sur le rivage des Ombres,  la limite que le saint homme avait trace,
afin qu'aucun entre les Pingouins ne ft empoisonn par le souffle du
monstre.

Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, prcd d'un
mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme
indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps
tortueux semblait long de quinze pieds.  sa vue, la foule recule
d'pouvante. Mais bientt tous les regards se tournent vers la vierge
Orberose, qui, dans les premires lueurs de l'aube, s'avance vtue de
blanc sur la bruyre rose. D'un pas intrpide et modeste elle marche
vers la bte qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule
enflamme. Un immense cri de terreur et de piti s'lve du milieu des
Pingouins. Mais la vierge, dliant sa ceinture de lin, la passe au cou
du dragon, qu'elle mne en laisse, comme un chien fidle, aux
acclamations des spectateurs.

Elle a dj parcouru un long espace de la lande, lorsque apparat Kraken
arm d'une pe tincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des
cris de surprise et de joie. Le hros s'lance sur la bte, la retourne,
et de son pe, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les
cheveux boucls et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres
enfants que le monstre avait dvors.

Aussitt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend
dans ses bras et leur dit  l'oreille:

--Vous irez par les villages et vous direz: Nous sommes les pauvres
petits enfants que le dragon a dvors et nous sommes sortis en chemise
de son ventre. Les habitants vous donneront en abondance tout ce que
vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que
des nasardes et des fesses. Allez!

Plusieurs Pingouins, voyant le dragon ventr, se prcipitaient pour le
mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance,
les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nomme dracontite,
engendre dans sa tte; les mres des enfants ressuscits couraient
embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Mal les retint, leur
reprsentant qu'ils n'taient pas assez saints, les uns et les autres,
pour s'approcher du dragon sans mourir.

Et bientt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le
peuple et dirent:

--Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dvors et nous
sommes sortis en chemise de son ventre.

Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant:

--Enfants bnis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous
pourrez souhaiter.

Et la foule du peuple se spara, pleine d'allgresse, en chantant des
hymnes et des cantiques.

Pour commmorer ce jour o la Providence dlivra le peuple d'un cruel
flau, des processions furent institues dans lesquelles on promenait le
simulacre d'un dragon enchan.

Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des
Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur
salutaire, il portait sur sa tte une crte de dragon et il avait
coutume de dire au peuple:

--Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon.

Orberose noua longtemps ses gnreux bras au cou des bouviers et des
ptres qu'elle galait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle
se consacra au Seigneur.

Objet de la vnration publique, elle fut admise, aprs sa mort, dans le
canon des saints et devint la cleste patronne de la Pingouinie.

Kraken laissa un fils qui porta comme son pre la crte du dragon et
fut, pour cette raison, surnomm Draco. Il fonda la premire dynastie
royale des Pingouins.




LIVRE III

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE




CHAPITRE PREMIER


BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE

Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tte
une crte effroyable de dragon, insigne sacr dont la seule vue
inspirait aux peuples la vnration, la terreur et l'amour. Ils taient
perptuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit
avec les princes des les et des continents voisins.

Les plus anciens de ces rois ont laiss seulement un nom. Encore ne
savons-nous ni le prononcer ni l'crire. Le premier Draconide dont on
connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estim pour sa ruse et son
courage aux guerres et dans les chasses.

Il tait chrtien, aimait les lettres et favorisait les hommes vous 
la vie monastique. Dans la salle de son palais o, sous les solives
enfumes, pendaient les ttes, les ramures et les cornes des btes
sauvages, il donnait des festins auxquels taient convis tous les
joueurs de harpe d'Alca et des les voisines, et il y chantait lui-mme
les louanges des hros. quitable et magnanime, mais enflamm d'un
ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empcher de mettre  mort
ceux qui avaient mieux chant que lui.

Les moines d'Yvern ayant t chasss par les paens qui ravageaient la
Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire
pour eux, prs de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se
rendait avec la reine Glamorgane, son pouse, dans la chapelle du
moustier, assistait aux crmonies religieuses et chantait des hymnes.

Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nomm Oddoul, qui, dans
la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en
conut un grand dpit et essaya plusieurs fois de l'induire en
tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour  tour un cheval
de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit
sonner deux ds dans un cornet et lui dit:

--Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux
de ta tte?

Mais l'homme du Seigneur, arm du signe de la croix, repoussa l'ennemi.
S'apercevant qu'il ne le pourrait sduire, le Diable imagina pour le
perdre un habile artifice. Par une nuit d't, il s'approcha de la reine
endormie sur sa couche, lui reprsenta l'image du jeune religieux
qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un
charme sur cette image. Aussitt l'amour entra comme un poison subtil
dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire  son plaisir avec
Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prtextes pour
l'attirer prs d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses
enfants dans la lecture et le chant.

--Je vous les confie, lui dit-elle. Et je suivrai les leons que vous
leur donnerez, afin de m'instruire moi-mme. Avec les fils vous
enseignerez la mre.

Mais le jeune religieux s'excusait, tantt sur ce qu'il n'tait pas un
matre assez savant, tantt sur ce que son tat lui interdisait le
commerce des femmes. Ce refus irrita les dsirs de Glamorgane. Un jour
qu'elle languissait sur sa couche, son mal tant devenu intolrable,
elle fit appeler Oddoul dans sa chambre. Il vint par obissance, mais
demeura les yeux baisss sur le seuil de la porte. De ce qu'il ne la
regardait point elle ressentait de l'impatience et de la douleur.

--Vois, lui dit-elle, je n'ai plus de force, une ombre est sur mes yeux.
Mon corps est brlant et glac.

Et comme il se taisait et ne faisait pas un mouvement, elle l'appela
d'une voix suppliante:

--Viens prs de moi, viens!

Et, de ses bras tendus qu'allongeait le dsir, elle tenta de le saisir
et de l'attirer  elle.

Mais il s'enfuit en lui reprochant son impudicit.

Alors, outre de colre, et craignant qu'Oddoul ne publit la honte o
elle tait tombe, elle imagina de le perdre lui-mme pour n'tre point
perdue par lui.

D'une voix plore qui retentit dans tout le palais, elle appela 
l'aide, comme si vraiment elle courait un grand danger. Ses servantes
accourues virent le jeune moine qui fuyait et la reine qui ramenait sur
elle les draps de sa couche; elles crirent toutes ensemble au meurtre.
Et lorsque, attir par le bruit, le roi Brian entra dans la chambre,
Glamorgane, lui montrant ses cheveux pars, ses yeux luisants de larmes
et sa poitrine, que, dans la fureur de son amour, elle avait dchir de
ses ongles:

--Mon seigneur et mon poux, voyez, dit-elle, la trace des outrages que
j'ai subis. Pouss d'un dsir infme, Oddoul s'est approch de moi et a
tent de me faire violence.

En entendant ces plaintes, en voyant ce sang, le roi, transport de
fureur, ordonna  ses gardes de s'emparer du jeune religieux et de le
brler vif devant le palais, sous les yeux de la reine.

Instruit de cette aventure, l'abb d'Yvern alla trouver le roi et lui
dit:

--Roi Brian, connaissez par cet exemple la diffrence d'une femme
chrtienne et d'une femme paenne. Lucrce romaine fut la plus vertueuse
des princesses idoltres; pourtant elle n'eut pas la force de se
dfendre contre les attaques d'un jeune effmin, et, confuse de sa
faiblesse, elle tomba dans le dsespoir, tandis que Glamorgane a rsist
victorieusement aux assauts d'un criminel plein de rage et possd du
plus redoutable des dmons.

Cependant Oddoul, dans la prison du palais, attendait le moment d'tre
brl vif. Mais Dieu ne souffrit pas que l'innocent prt. Il lui envoya
un ange qui, ayant pris la forme d'une servante de la reine, nomme
Gudrune, le tira de sa prison et le conduisit dans la chambre mme
qu'habitait cette femme dont il avait l'apparence.

Et l'ange dit au jeune Oddoul:

--Je t'aime parce que tu oses.

Et le jeune Oddoul, croyant entendre Gudrune elle-mme, rpondit, les
yeux baisss:

--C'est par la grce du Seigneur que j'ai rsist aux violences de la
reine et brav le courroux de cette femme puissante.

Et l'ange demanda:

--Comment? tu n'as pas fait ce dont la reine t'accuse?

--En vrit! non, je ne l'ai pas fait, rpondit Oddoul, la main sur son
coeur.

--Tu ne l'as pas fait?

--Non! je ne l'ai pas fait. La seule pense d'une pareille action me
remplit d'horreur.

--Alors, s'cria l'ange, qu'est-ce que tu fiches ici, espce
d'andouille?

[Note: Le chroniqueur pingouin qui rapporte le fait emploie cette
expression: _Species inductilis_. J'ai traduit littralement.]

Et il ouvrit la porte pour favoriser la fuite du jeune religieux.

Oddoul se sentit violemment pouss dehors.  peine tait-il descendu
dans la rue qu'une main lui versa un pot de chambre sur la tte; et il
songea:

--Tes desseins sont mystrieux, Seigneur, et tes voies impntrables.




CHAPITRE II


DRACO LE GRAND--TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINTE ORBEROSE

La postrit directe de Brian le Pieux s'teignit vers l'an 900, en la
personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le
Magnanime, lui succda et prit soin, pour s'assurer le trne,
d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue ligne de
rois puissants.

L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit  une haute renomme d'homme de
guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est  cette
constance dans la dfaite qu'on reconnat les grands capitaines. En
vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs,
villages, villes, cits et universits. Il portait la flamme
indiffremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il
avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite:

--Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose
insipide.

Sa justice tait rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers
ne pouvaient acquitter leur ranon, il les faisait pendre  un arbre, et
si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari
insolvable, il la tranait par les cheveux  la queue de son cheval. Il
vcut en soldat, sans mollesse. On se plat  reconnatre que ses moeurs
taient pures. Non seulement il ne laissa pas dchoir son royaume de sa
gloire hrditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses
revers l'honneur du peuple pingouin.

Draco le Grand fit transfrer  Alca les reliques de sainte Orberose.

Le corps de la bienheureuse avait t enseveli dans une grotte du rivage
des Ombres, au fond d'une landes parfume. Les premiers plerins qui
l'allrent visiter furent les jeunes garons et les jeunes filles des
villages voisins. Ils s'y rendaient, de prfrence, par couples, le
soir, comme si les pieux dsirs cherchaient naturellement, pour se
satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient  la sainte un culte
fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystre; ils
n'aimaient point  publier trop haut les impressions qu'ils y
prouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les
mots d'amour, de dlices et de ravissement, qu'ils mlaient au saint nom
d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres
disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les
jeunes filles entre elles rappelaient les dlices dont elles y avaient
t pntres.

Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca  l'aurore de
sa glorieuse ternit: elles avaient la douceur et le vague de l'aube.
Bientt le mystre de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se rpandit
dans la contre; ce fut pour les mes pures un sujet d'allgresse et
d'dification, et les hommes corrompus essayrent en vain d'carter, par
le mensonge et la calomnie, les fidles des sources de grce qui
coulaient du tombeau de la sainte. L'glise pourvut  ce que ces grces
ne demeurassent point rserves  quelques enfants, mais se rpandissent
sur toute la chrtient pingouine. Des religieux s'tablirent dans la
grotte, btirent un monastre, une chapelle, une htellerie, sur le
rivage, et les plerins commencrent  affluer.

Comme fortifie par un plus long sjour dans le ciel, la bienheureuse
Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de
ceux qui venaient dposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait
concevoir des esprances aux femmes jusque-l striles, envoyait des
songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidlit de leurs
jeunes pouses injustement souponnes, tenait loigns de la contre
les pestes, les pizooties, les famines, les temptes et les dragons de
Cappadoce.

Mais durant les troubles qui dsolrent le royaume au temps du roi
Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut
dpouill de ses richesses, le monastre incendi, les religieux
disperss; le chemin, si longtemps foul par tant de dvots plerins,
disparut sous l'ajonc, la bruyre et le chardon bleu des sables. Depuis
cent ans, la tombe miraculeuse n'tait plus visite que par les vipres,
les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut  un paysan
du voisinage nomm Momordic.

--Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rtablir
mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contres que, s'ils
laissent ma mmoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un
nouveau dragon viendra dsoler la Pingouinie.

Des clercs trs savants firent une enqute sur cette apparition qu'ils
reconnurent vritable, non diabolique, mais toute cleste, et l'on
remarqua plus tard qu'en France, dans des circonstances analogues,
sainte Foy et sainte Catherine avaient agi de mme et tenu un semblable
langage.

Le moustier fut relev et les plerins afflurent de nouveau. La vierge
Orberose oprait des miracles de plus en plus grands. Elle gurissait
diverses maladies trs pernicieuses, notamment le pied bot,
l'hydropisie, la paralysie et le mal de saint Guy. Les religieux,
gardiens du tombeau, jouissaient d'une enviable opulence quand la
sainte, apparue au roi Draco le Grand, lui ordonna de la reconnatre
pour la patronne cleste du royaume et de transfrer ses restes prcieux
dans la cathdrale d'Alca.

En consquence, les reliques bien odorantes de cette vierge furent
portes en grande pompe  l'glise mtropolitaine et dposes au milieu
du choeur, dans une chsse d'or et d'mail, orne de pierres prcieuses.

Le chapitre tint registre des miracles oprs par l'intervention de la
bienheureuse Orberose.

Draco le Grand, qui n'avait jamais cess de dfendre et d'exalter la foi
chrtienne, mourut dans les sentiments de la plus vive pit, laissant
de grands biens  l'Eglise.




CHAPITRE III


LA REINE CRUCHA

D'effroyables dsordres suivirent la mort de Draco le Grand. On a
souvent accus de faiblesse les successeurs de ce prince. Et il est vrai
qu'aucun d'eux ne suivit, mme de loin, l'exemple de ce vaillant
anctre.

Son fils Chum, qui tait boiteux, ngligea d'accrotre le territoire des
Pingouins. Bolo, fils de Chum, prit assassin par les gardes du palais,
 l'ge de neuf ans, au moment o il montait sur le trne. Son frre Gun
lui succda. Il n'tait g que de sept ans et se laissa gouverner par
sa mre, la reine Crucha.

Crucha tait belle, instruite, intelligente; mais elle ne savait pas
rsister  ses passions.

Voici en quels termes le vnrable Talpa s'exprime, dans sa chronique,
au sujet de cette reine illustre:

La reine Crucha, pour la beaut du visage et les avantages de la
taille, ne le cde ni  Smiramis de Babylone, ni  Pentsile, reine
des Amazones, ni  Salom, fille d'Hrodiade. Mais elle prsente dans sa
personne certaines singularits qu'on peut trouver belles ou
disgracieuses, selon les opinions contradictoires des hommes et les
jugements du monde. Elle a deux petites cornes au front, qu'elle
dissimule sous les bandeaux abondants de sa chevelure d'or; elle a un
oeil bleu et un noir, le cou pench  gauche, comme Alexandre de
Macdoine, six doigts  la main droite et une petite tte de singe au-
dessous du nombril.

Sa dmarche est majestueuse et son abord affable. Elle est magnifique
dans ses dpenses, mais elle ne sait pas toujours soumettre sa raison au
dsir.

Un jour, ayant remarqu dans les curies du palais un jeune palefrenier
d'une grande beaut, elle se sentit incontinent transporte d'amour pour
lui et lui confia le commandement des armes. Ce qu'on doit louer sans
rserve dans cette grande reine, c'est l'abondance des dons qu'elle fait
aux glises, monastres et chapelles du royaume, et spcialement  la
sainte maison de Beargarden, o, par la grce du Seigneur, j'ai fait
profession en ma quatorzime anne. Elle a fond des messes pour le
repos de son me en si grand nombre que tout prtre, dans l'Eglise
pingouine, est, pour ainsi dire, transform en un cierge allum au
regard du ciel, afin d'attirer la misricorde divine sur l'auguste
Crucha.

On peut, par ces lignes et par quelques autres dont j'ai enrichi mon
texte, juger de la valeur historique et littraire des _Gesta
Pinguinorum_. Malheureusement, cette chronique s'arrte brusquement 
la troisime anne du rgne de Draco le Simple, successeur de Gun le
Faible. Parvenu  ce point de mon histoire, je dplore la perte d'un
guide aimable et sr.

Durant les deux sicles qui suivirent, les Pingouins demeurrent plongs
dans une anarchie sanglante. Tous les arts prirent. Au milieu de
l'ignorance gnrale, les moines,  l'ombre du clotre, se livraient 
l'tude et copiaient avec un zle infatigable les saintes critures.
Comme le parchemin tait rare, ils grattaient les vieux manuscrits pour
y transcrire la parole divine. Aussi vit-on fleurir, ainsi qu'un buisson
de roses, les Bibles sur la terre pingouine.

Un religieux de l'ordre de saint Benot, Ermold le Pingouin, effaa 
lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre
mille fois l'vangile de saint Jean. Ainsi furent dtruits en grand
nombre les chefs d'oeuvre de la posie et de l'loquence antiques. Les
historiens sont unanimes  reconnatre que les couvents pingouins furent
le refuge des lettres au moyen ge.

Les guerres sculaires des Pingouins et des Marsouins remplissent la fin
de cette priode. Il est extrmement difficile de connatre la vrit
sur ces guerres, non parce que les rcits manquent, mais parce qu'il y
on a plusieurs. Les chroniqueurs marsouins contredisent sur tous les
points les chroniqueurs pingouins. Et, de plus, les Pingouins se
contredisent entre eux, aussi bien que les Marsouins. J'ai trouv deux
chroniqueurs qui s'accordent; mais l'un a copi l'autre. Un fait seul
est certain, c'est que les massacres, les viols, les incendies et les
pillages se succdrent sans interruption.

Sous le malheureux prince Bosco IX, le royaume fut  deux doigts de sa
ruine.  la nouvelle que la flotte marsouine, compose de six cents
grandes nefs, tait en vue d'Alca, l'vque ordonna une procession
solennelle. Le chapitre, les magistrats lus, les membres du parlement
et les clercs de l'universit vinrent prendre dans la cathdrale la
chsse de sainte Orberose et la promenrent tout autour de la ville,
suivis du peuple entier qui chantait des hymnes. La sainte patronne de
la Pingouinie ne fut point invoque en vain; cependant les Marsouins
assigrent la ville en mme temps par terre et par mer, la prirent
d'assaut et, durant trois jours et trois nuits, y turent, pillrent,
violrent et incendirent avec l'indiffrence qu'engendre l'habitude.

On ne saurait trop admirer que, durant ces longs ges de fer, la foi ait
t conserve intacte parmi les Pingouins. La splendeur de la vrit
blouissait alors les mes qui n'taient point corrompues par des
sophismes. C'est ce qui explique l'unit des croyances. Une pratique
constante de l'glise contribua sans doute  maintenir cette heureuse
communion des fidles: on brlait immdiatement tout Pingouin qui
pensait autrement que les autres.




CHAPITRE IV


LES LETTRES: JOHANNS TALPA

C'est sous la minorit du roi Gun que Johanns Talpa, religieux de
Beargarden, composa, dans le monastre o il avait fait profession ds
l'ge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses
clbres chroniques latines en douze livres _De Gestis Pinguinorum_.

Le monastre de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet
d'un pic inaccessible. On n'y dcouvre alentour que les cimes bleues des
monts, coupes par les nues.

Quand il entreprit de rdiger les _Gesta Pinguinorum_, Johanns
Talpa tait dj vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans
son livre. Ma tte a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses
boucles blondes et mon crne est devenu semblable  ces miroirs de mtal
convexes, que consultent avec tant d'tude et de soins les dames
pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans,
abrge et recourbe. Ma barbe blanche rchauffe ma poitrine.

Avec une navet charmante, Talpa nous instruit de certaines
circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractre. Issu,
nous dit-il, d'une famille noble et destin ds l'enfance  l'tat
ecclsiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris 
lire sous la discipline d'un matre qui s'appelait Amicus et qui et t
mieux nomm Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement  connatre
mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je
puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.

Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle  la volupt. Voici en
quels termes expressifs: Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens tait
telle que, sous l'ombre des bois, j'prouvais le sentiment de bouillir
dans une marmite plutt que de respirer l'air frais. Je fuyais les
femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille
pour me les reprsenter.

Tandis qu'il rdigeait sa chronique, une guerre effroyable,  la fois
trangre et civile, dsolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha,
venus pour dfendre le monastre de Beargarden contre les barbares
marsouins, s'y tablirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils
percrent des meurtrires dans les murs et enlevrent de l'glise la
toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, 
la nuit, dans les cours et les clotres, de grands feux auxquels ils
rtissaient des boeufs entiers, embrochs aux sapins antiques de la
montagne; et, runis autour des flammes, dans la fume charge d'une
odeur de rsine et de graisse, ils dfonaient les tonneaux de vin et de
cervoise. Leurs chants, leurs blasphmes et le bruit de leurs querelles
couvraient le son des cloches matinales.

Enfin, les Marsouins, ayant franchi les dfils, mirent le sige autour
du monastre. C'taient des guerriers du Nord, vtus et arms de cuivre.
Ils appuyaient aux parois de la roche des chelles de cent cinquante
toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des
corps et des armes et rpandaient des grappes d'hommes dans les ravins
et les prcipices; on entendait, au milieu des tnbres, descendre un
long hurlement, et l'assaut recommenait. Les Pingouins versaient des
ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des
torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentrent l'escalade; ils
furent soixante fois repousss.

Depuis dj dix mois, ils tenaient le monastre troitement investi,
quand, le saint jour de l'piphanie, un ptre de la valle leur enseigna
un sentier cach par lequel ils gravirent la montagne, pntrrent dans
les souterrains de l'abbaye, se rpandirent dans les clotres, dans les
cuisines, dans l'glise, dans les salles capitulaires, dans la
librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les rfectoires,
dans les dortoirs, incendirent les btiments, turent et violrent sans
gard  l'ge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement rveills,
couraient aux armes; les yeux voils d'ombre et d'pouvante, ils se
frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient
entre eux,  coups de hache, les vases sacrs, les encensoirs, les
chandeliers, les dalmatiques, les chsses, les croix d'or et de
pierreries.

L'air tait charg d'une cre odeur de chair grille; les cris de mort
et les gmissements s'levaient du milieu des flammes, et, sur le bord
des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis
et tombaient dans la valle. Cependant, Johanns Talpa crivait sa
chronique. Les soldats de Crucha, s'tant retirs  la hte, bouchrent
avec des quartiers de roches toutes les issues du monastre, afin
d'enfermer les Marsouins dans les btiments incendis. Et, pour craser
l'ennemi sous l'boulement des pierres de taille et des pans de murs,
ils se servirent comme de bliers des troncs des plus vieux chnes. Les
charpentes embrases s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les
arceaux sublimes des nefs s'croulaient sous le choc des arbres gants,
balancs par six cents hommes ensemble. Bientt, il ne resta plus de la
riche et vaste abbaye que la cellule de Johanns Talpa, suspendue, par
un merveilleux hasard, aux dbris d'un pignon fumant. Le vieux
chroniqueur crivait encore.

Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive
chez un annaliste qui s'applique  rapporter les faits accomplis de son
temps. Mais, si distrait et dtach qu'on soit des choses environnantes,
on en ressent l'influence. J'ai consult le manuscrit original de
Johanns Talpa  la Bibliothque nationale o il est conserv, fonds
ping. K. L., 123 90 _quater_. C'est un manuscrit sur parchemin de
628 feuillets. L'criture en est extrmement confuse; les lettres, loin
de suivre une ligne droite, s'chappent dans toutes les directions, se
heurtent et tombent les unes sur les autres dans un dsordre ou, pour
mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formes qu'il est
la plupart du temps impossible non seulement de les reconnatre, mais
mme de les distinguer des pts d'encre qui y sont abondamment mls.
Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu
desquels elles ont t traces. La lecture en est difficile. Au
contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque
d'aucune motion. Le ton des _Gesta Pinguinorum_ ne s'carte jamais
de la simplicit. La narration y est rapide et d'une concision qui va
parfois jusqu' la scheresse. Les rflexions sont rares et en gnral
judicieuses.




CHAPITRE V


LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE

Les critiques pingouins affirment  l'envi que l'art pingouin se
distingua ds sa naissance par une originalit puissante et dlicieuse
et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualits de grce et de
raison qui caractrisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins
prtendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les
matres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les
Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en dtruisirent
tous les ouvrages.

On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part
avec une vivacit cruelle, car je vnre les antiquits pingouines et
j'ai le culte des primitifs.

Ils sont dlicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne
serait point vrai; mais ils ont des caractres communs qu'on retrouve
dans toutes les coles; je veux dire des formules dont ils ne sortent
point, et quelque chose d'achev, car ce qu'ils savent ils le savent
bien. On peut heureusement se faire une ide des primitifs pingouins par
les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs
franais qui sont suprieurs  tous les autres; comme le dit M. Gruyer,
ils ont plus de logique, la logique tant une qualit spcialement
franaise. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder 
la France le privilge d'avoir gard des primitifs quand les autres
nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs franais au
pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux
contemporains des derniers Valois et de Henri IV.

J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frres Van Eyck,
de Memling, de Rogier van der Wyden, du matre de la mort de Marie,
d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni
Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Prouse qui acheva mon initiation;
c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de
la peinture ingnue. Il y a de cela dix ans ou mme davantage. En ce
temps d'indigence et de simplicit, les muses des municipes,  toute
heure ferms, s'ouvraient  toute heure aux _forestieri_. Une
vieille, un soir,  la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le
sordide muse d'Arezzo et j'y dcouvris une peinture de Margaritone, un
_saint Franois_, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je
fus profondment touch; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour,
mon primitif le plus cher.

Je me figure les primitifs pingouins d'aprs les ouvrages de ce matre.
On ne jugera donc pas superflu que je le considre  cette place avec
quelque attention, sinon dans le dtail de ses oeuvres, du moins sous
son aspect le plus gnral et, si j'ose dire, le plus reprsentatif.

Nous possdons cinq ou six tableaux signs de sa main. Son oeuvre
capitale, conserve  la _National Gallery_ de Londres, reprsente
la Vierge assise sur un trne et tenant l'enfant Jsus dans ses bras. Ce
dont on est frapp d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses
proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois
la hauteur de la tte; aussi parat-il extrmement court et trapu. Cet
ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin.
Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de
couleurs, et il les employait dans toute leur puret, sans jamais rompre
les tons. Il en rsulte que son coloris offre plus de vivacit que
d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau
vermillon que le vieux matre, par une prfrence nave pour les
dfinitions nettes, a dispos sur chaque visage en deux circonfrences
si exactes, qu'elles semblent traces au compas.

Un savant critique du XVIIIe sicle, l'abb Lauzi, a trait les ouvrages
de Margaritone avec un profond ddain. Ce ne sont, a-t-il dit, que de
grossiers barbouillages. En ces temps infortuns, on ne savait ni
dessiner ni peindre. Tel tait l'avis commun de ces connaisseurs
poudrs. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient tre
bientt vengs d'un si cruel mpris. Il naquit au XIXe sicle, dans les
villages bibliques et les cottages rforms de la pieuse Angleterre, une
multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, friss comme des
agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants  lunettes et
institurent le culte des primitifs.

L'minent thoricien du prraphalisme, sir James Tuckett, ne craint pas
de placer la madone de la _National Gallery_ au rang des chefs-
d'oeuvre de l'art chrtien. En donnant  la tte de la Vierge, dit sir
James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux
matre a attir et contenu l'attention du spectateur sur les parties les
plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on
qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le
coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idale et
mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la
peau; il semble plutt que le vieux matre ait appliqu sur les visages
de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.

On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de
l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le sraphique esthte d'Edimbourg,
Mac Silly, a exprim d'une faon plus sensible encore et plus pntrante
l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture
primitive. La madone de Margaritone, dit le vnr Mac Silly, atteint
le but transcendant de l'art; elle inspire  ses spectateurs des
sentiments d'innocence et de puret; elle les rend semblables aux petits
enfants. Et cela est si vrai que,  l'ge de soixante six ans, aprs
avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affile, je me
sentis subitement transform en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab
m'emportait  travers _Trafalgar square_, j'agitais mon tui de
lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne
de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des
cuilleres de potage dans l'oreille avec l'ingnuit du premier ge.

C'est  de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnat l'excellence
d'une oeuvre d'art.

Margaritone,  ce que rapporte Vasari, mourut  l'ge de soixante-dix-
sept ans, regrettant d'avoir assez vcu pour voir surgit un nouvel art
et la renomme couronner de nouveaux artistes. Ces lignes, que je
traduis littralement, ont inspir  sir James Tuckett les pages les
plus suaves, peut-tre, de son oeuvre. Elles font partie du Brviaire
des esthtes; tous les prraphalites les savent par coeur. Je veux les
placer ici comme le plus prcieux ornement de ce livre. On s'accorde 
reconnatre qu'il ne fut rien crit de plus sublime depuis les prophtes
d'Isral.

LA VISION DE MARGARITONE

Margaritone, charg d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un
jeune peintre nouvellement tabli dans la ville. Il y remarqua une
madone encore toute frache, qui, bien que svre et rigide, grce  une
certaine exactitude dans les proportions et  un assez diabolique
mlange d'ombres et de lumires, ne laissait pas que de prendre du
relief et quelque air de vie.  cette vue, le naf et sublime ouvrier
d'Arezzo dcouvrit avec horreur l'avenir de la peinture.

Il murmura, le front dans les mains:

--Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de
l'art chrtien, qui peint les mes et inspire un ardent dsir du ciel.
Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci,  rappeler sur
un pan de mur ou un panneau de bois la matire maudite dont nos corps
sont forms: ils la clbreront et la glorifieront. Ils revtiront leurs
figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures
sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs
formes paratront  travers leurs vtements. Sainte Madeleine aura des
seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agns
des fesses (buttocks); saint Sbastien dvoilera sa grce adolescente et
saint Georges talera sous le harnais les richesses musculaires d'une
virilit robuste; les aptres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le
Pre lui-mme paratront en manire de bons paillards comme vous et moi;
les anges affecteront une beaut quivoque, ambigu, mystrieuse qui
troublera les coeurs. Quel dsir du ciel vous donneront ces
reprsentations? Aucun; mais vous y apprendrez  goter les formes de la
vie terrestre. O s'arrteront les peintres dans leurs recherches
indiscrtes? Ils ne s'arrteront point. Ils en arriveront  montrer des
hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art
profane et un art sacr, et l'art sacr ne sera pas moins profane que
l'autre.

--Arrire! dmons! s'cria le vieux matre.

Car en une vision prophtique, il dcouvrait les justes et les saints
devenus pareils  des athltes mlancoliques; il dcouvrait les Apollo
jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques
lgres; il dcouvrait les Vnus couches sous les sombres myrtes et les
Dana exposant  la pluie d'or leurs flancs dlicieux; il dcouvrait les
Jsus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les
musiciens, les pages, les ngres, les chiens et les perroquets; il
dcouvrait, en un enchevtrement inextricable de membres humains,
d'ailes dployes et de draperies envoles, les Nativits tumultueuses,
les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il
dcouvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agns,
humiliant les patriciennes par la somptuosit de leur velours, de leurs
brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il
dcouvrait les Aurores rpandant leurs roses et la multitude des Diane
et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand
Margaritone mourut suffoqu par ce pressentiment horrible de la
Renaissance et de l'cole de Bologne.




CHAPITRE VI


MARBODE

Nous possdons un prcieux monument de la littrature pingouine au XVe
sicle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine
Marbode, de l'ordre de saint Benot, qui professait pour le pote
Virgile une admiration fervente. Cette relation, crite en assez bon
latin, a t publie par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici
traduite pour la premire fois en franais. Je crois rendre service 
mes compatriotes en leur faisant connatre ces pages qui, sans doute, ne
sont pas uniques en leur genre dans la littrature latine du moyen ge.
Parmi les fictions qui peuvent en tre rapproches nous citerons _le
Voyage de saint Brendan_, _la Vision d'Albric_, _le Purgatoire de saint
Patrice_, descriptions imaginaires du sjour suppos des morts, comme la
_Divine Comdie_ de Dante Alighieri.

Des oeuvres composes sur ce thme la relation de Marbode est une des
plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulire.

LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS

En la quatorze cent cinquante-troisime anne depuis l'incarnation du
fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix
n'entrassent dans la ville d'Hlne et du grand Constantin, il me fut
donn  moi, frre Marbode, religieux indigne, de voir et d'our ce que
personne n'avait encore ou ni vu. J'ai compos de ces choses une
relation fidle, afin que le souvenir n'en prisse point avec moi, car
le temps de l'homme est court.

Le premier jour de mai de ladite anne,  l'heure de vpres, en l'abbaye
de Corrigan, assis sur une pierre du clotre, prs de la fontaine
couronne d'glantines, je lisais,  mon habitude, quelque chant du
pote que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre,
les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux
arcs du clotre et je murmurais d'une voix mue les vers qui montrent
comment Didon la Phnicienne trane sous les myrtes des enfers sa
blessure encore frache.  ce moment, frre Hilaire passa prs de moi,
suivi de frre Jacinthe, le portier.

Nourri dans des ges barbares, avant la rsurrection des Muses, frre
Hilaire n'est point initi  la sagesse antique; toutefois la posie du
Mantouan a, comme un flambeau subtil, jet quelques lueurs dans son
intelligence.

--Frre Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la
poitrine gonfle et les yeux tincelants, appartiennent-ils  cette
grande _nide_ dont, matin ni soir, vous ne dtournez gure les
yeux?

Je lui rpondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise
aperut Didon pareille  la lune derrire le feuillage.

[Note: Le texte porte

  _... qualem primo qui surgere mense
  Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam._

Frre Marbode, par une trange inadvertance, substitue  l'image cre
par le pote une image toute diffrente.]

--Frre Marbode, rpliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en
toute occasion de sages maximes et des penses profondes. Mais les
chants qu'il modula sur la flte syracusaine prsentent un sens si beau
et une si haute doctrine, qu'on en demeure bloui.

--Prenez garde, mon pre, s'cria frre Jacinthe d'une voix mue.
Virgile tait un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des
dmons. C'est ainsi qu'il pera une montagne prs de Naples et qu'il
fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de gurir tous les chevaux
malades. Il tait ncromancien, et l'on montre encore, en une certaine
ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparatre les morts.
Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane
napolitaine l'invita de sa fentre  se hisser jusqu' elle dans le
panier qui servait  monter les provisions; et elle le laissa toute la
nuit suspendu entre deux tages.

Sans paratre avoir entendu ces propos:

--Virgile est un prophte, rpliqua frre Hilaire; c'est un prophte et
qui laisse loin derrire lui les Sibylles avec leurs carmes sacrs, et
la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon
d'Athnes. Tous trouverez dans le quatrime de ses chants syracusains la
naissance de Notre-Seigneur annonce en un langage qui semble plutt du
ciel que de la terre.

[Note: Trois sicles avant l'poque o vivait notre
Marbode on chantait dans les glises, le jour de Nol:

  _Maro, vates gentilium,
  Da Christo testimonium._]

Au temps de mes tudes, lorsque je lus pour la premire fois: JAM REDIT
ET VIRGO, je me sentis plong dans un ravissement infini; mais tout
aussitt j'prouvai une vive douleur  la pense que, priv pour
toujours de la prsence de Dieu, l'auteur de ce chant prophtique, le
plus beau qui soit sorti d'une lvre humaine, languissait, parmi les
Gentils, dans les tnbres ternelles. Cette pense cruelle ne me quitta
plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes tudes, mes prires, mes
mditations et mes travaux asctiques. Songeant que Virgile tait priv
de la vue de Dieu et que peut-tre mme il subissait en enfer le sort
des rprouvs, je ne pouvais goter ni joie ni repos et il m'arriva de
m'crier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel:

--Rvlez moi, Seigneur, la part que vous ftes  celui qui chanta sur
la terre comme les anges chantent dans les cieux!

Mes angoisses, aprs quelques annes, cessrent lorsque je lus dans un
livre ancien que le grand aptre qui appela les Gentils dans l'Eglise du
Christ, saint Paul, s'tant rendu  Naples, sanctifia de ses larmes le
tombeau du prince des potes.

[Note:

  _Ad Maronis mausoleum
  Ductus, fudit super eum
  Piae rorem lacrymae.

  Quem te, inquit, reddidissem,
  Si te vivum invenissem
  Poetarum maxime!_]

Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut
admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la
vrit. On n'est point oblig de le croire, mais il m'est doux de me le
persuader.

Ayant ainsi parl, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte
nuit et s'loigna avec le frre Jacinthe.

Je repris la dlicieuse tude de mon pote. Tandis que, le livre  la
main, je mditais comment ceux qu'Amour fit prir d'un mal cruel suivent
les sentiers secrets au fond de la fort myrteuse, le reflet des toiles
vint se mler en tremblant aux glantines effeuilles dans l'eau de la
fontaine claustrale. Soudain les lueurs, les parfums et la paix du ciel
s'abmrent. Un monstrueux Bore, charg d'ombre et d'orage, fondit sur
moi en mugissant, me souleva et m'emporta comme un ftu de paille au-
dessus des champs, des villes, des fleuves, des montagnes,  travers des
nues tonnantes, durant une nuit faite d'une longue suite de nuits et de
jours. Et lorsque aprs cette constante et cruelle rage l'ouragan
s'apaisa enfin, je me trouvai, loin de mon pays natal, au fond d'un
vallon envelopp de cyprs. Alors une femme d'une beaut farouche et
tranant de longs voiles s'approcha de moi. Elle me posa la main gauche
sur l'paule et, levant le bras droit vers un chne au feuillage pais:

--Vois! me dit-elle.

Aussitt je reconnus la Sibylle qui garde le bois sacr de l'Averne et
je discernai, parmi les branches touffues de l'arbre que montrait son
doigt, le rameau d'or agrable  la belle Proserpine.

M'tant dress debout:

--Ainsi donc, m'criai-je,  Vierge prophtique, devinant mon dsir, tu
l'as satisfait. Tu m'as rvl l'arbre qui porte la verge
resplendissante sans laquelle nul ne peut entrer vivant dans la demeure
des morts. Et il est vrai que je souhaitais ardemment de converser avec
l'ombre de Virgile.

Ayant dit, j'arrachai du tronc antique le rameau d'or et m'lanai sans
peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, o
tournoient les ombres comme des feuilles mortes.  la vue du rameau
ddi  Proserpine, Charon me prit dans sa barque, qui gmit sous mon
poids, et j'abordai la rive des morts, accueilli par les abois
silencieux du triple Cerbre. Je feignis de lui jeter l'ombre d'une
pierre et le monstre vain s'enfuit dans son antre. L vagissent parmi
les joncs les enfants dont les yeux s'ouvrirent et se fermrent en mme
temps  la douce lumire du jour; l, au fond d'une caverne sombre,
Minos juge les humains. Je pntrai dans le bois de myrtes o se
tranent languissamment les victimes de l'amour, Phdre, Procris, la
triste ryphyle, Evadn, Pasipha, Laodamie et Cnis, et Didon la
Phnicienne; puis je traversai les champs poudreux rservs aux
guerriers illustres. Au del, s'ouvrent deux routes: celle de gauche
conduit au Tartare, sjour des impies. Je pris celle de droite, qui mne
 l'lyse et aux demeures de Dis. Ayant suspendu le rameau sacr  la
porte de la desse, je parvins dans des campagnes amnes, vtues d'une
lumire pourpre. Les ombres des philosophes et des potes y
conversaient gravement. Les Grces et les Muses formaient sur l'herbe
des choeurs lgers. S'accompagnant de sa lyre rustique, le vieil Homre
chantait. Ses yeux taient ferms, mais ses lvres tincelaient d'images
divines. Je vis Solon, Dmocrite et Pythagore qui assistaient, dans la
prairie, aux jeux des jeunes hommes et j'aperus,  travers le feuillage
d'un antique laurier, Hsiode, Orphe, le mlancolique Euripide et la
mle Sappho. Je passai et reconnus, assis au bord d'un frais ruisseau,
le pote Horace, Varius, Gallus et Lycoris. Un peu  l'cart, Virgile,
appuy au tronc d'une yeuse obscure, pensif, regardait les bois. De
haute stature et la taille mince, il avait encore ce teint hl, cet air
rustique, cette mise nglige, cette apparence inculte qui, de son
vivant, cachait son gnie. Je le saluai pieusement et demeurai longtemps
sans paroles.

Enfin, quand la voix put sortir de ma gorge serre:

--O toi, si cher aux muses ausoniennes, honneur du nom latin, Virgile,
m'criai-je, c'est par toi que j'ai senti la beaut; c'est par toi que
j'ai connu la table des dieux et le lit des desses. Souffre les
louanges du plus humble de tes adorateurs.

--Lve-toi, tranger, me rpondit le pote divin. Je reconnais que tu es
vivant  l'ombre que ton corps allonge sur l'herbe en ce soir ternel.
Tu n'es pas le premier humain qui soit descendu avant sa mort dans ces
demeures, bien qu'entre nous et les vivants tout commerce soit
difficile. Mais cesse de me louer: je n'aime pas les loges; les bruits
confus de la gloire ont toujours offens mes oreilles. C'est pourquoi,
fuyant Rome, o j'tais connu des oisifs et des curieux, j'ai travaill
dans la solitude de ma chre Parthnope. Et puis, pour goter tes
louanges, je ne suis pas assez sr que les hommes de ton sicle
comprennent mes vers. Qui es-tu?

--Je me nomme Marbode, du royaume d'Alca. J'ai fait profession en
l'abbaye de Corrigan. Je lis tes pomes le jour et je les lis la nuit.
C'est toi que je suis venu voir dans les Enfers: j'tais impatient de
savoir quel y est ton sort. Sur la terre, les doctes en disputent
souvent. Les uns tiennent pour extrmement probable qu'ayant vcu sous
le pouvoir des dmons, tu brles maintenant dans les flammes
inextinguibles; d'autres, mieux aviss, ne se prononcent point, estimant
que tout ce qu'on dit des morts est incertain et plein de mensonges;
plusieurs, non  la vrit des plus habiles, soutiennent que, pour avoir
hauss le ton des Muses siciliennes et annonc qu'une nouvelle
progniture descendait des cieux, tu fus admis, comme l'empereur Trajan,
 jouir dans le paradis chrtien de la batitude ternelle.

--Tu vois qu'il n'en est rien, rpondit l'ombre en souriant.

--Je te rencontre en effet,  Virgile, parmi les hros et les sages,
dans ces Champs-lyses que toi-mme as dcrits. Ainsi donc,
contrairement  ce que plusieurs croient sur la terre, nul n'est venu te
chercher de la part de Celui qui rgne l-haut?

Aprs un assez long silence:

--Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un
homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne
fusse point initi  leurs mystres, en considration de mes chants
prophtiques, une place m'tait rserve parmi ceux de la secte
nouvelle. Mais je refusai de me rendre  cette invitation; je n'avais
point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage
l'admiration des Grecs pour les Champs-lyses et que j'y gote ces
joies qui font perdre  Proserpine le souvenir de sa mre. Je n'ai
jamais beaucoup cru moi-mme  ce que j'en ai dit dans mon
_nide_. Instruit par les philosophes et par les physiciens,
j'avais un juste pressentiment de la vrit. La vie aux enfers est
extrmement diminue; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si
l'on n'tait pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur
prtent les vivants. Je prfrai toutefois y demeurer.

--Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si trange?

--J'en donnai d'excellentes. Je dis  l'envoy du dieu que je ne
mritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait  mes
vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi
dans ma quatrime glogue la foi de mes aeux. Des juifs ignorants ont
pu seuls interprter en faveur d'un dieu barbare un chant qui clbre le
retour de l'ge d'or, prdit par les oracles sibylliens. Je m'excusai
donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'tait destine
par erreur et  laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis,
j'allguai mon humeur et mes gots, qui ne s'accordaient pas avec les
moeurs des nouveaux cieux.

--Je ne suis point insociable, dis-je  cet homme; j'ai montr dans la
vie un caractre doux et facile. Bien que la simplicit extrme de mes
habitudes m'ait fait souponner d'avarice, je ne gardais rien pour moi
seul; ma bibliothque tait ouverte  tous, et j'ai conform ma conduite
 cette belle parole d'Euripide: Tout doit tre commun entre amis. Les
louanges, qui m'taient importunes quand je les recevais, me devenaient
agrables lorsqu'elles s'adressaient  Varius ou  Macer. Mais au fond,
je suis rustique et sauvage, je me plais dans la socit des btes; je
mis tant de soin,  les observer, je prenais d'elles un tel souci que je
passai, non point tout  fait  tort, pour un trs bon vtrinaire. On
m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une me immortelle et
en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de
leur raison. J'aime les troupeaux et peut-tre un peu trop le berger.
Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime  laquelle je
m'efforai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma
faible sant, ma philosophie m'instruisit  user des choses avec mesure.
Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de
falerne, composaient tout mon repas. J'ai frquent modrment le lit
des femmes trangres; et je ne me suis pas attard outre mesure  voir,
dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note:
Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la
Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes dsirs, ce fut pour
ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la
volupt m'et paru le plus abject outrage qu'on pt faire  la nature.
On m'assure que durant leur vie certains parmi les lus de ton dieu
s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la
privation et s'exposaient volontairement  d'inutiles souffrances. Je
craindrais de rencontrer ces criminels dont la frnsie me fait horreur.
Il ne faut pas demander  un pote de s'attacher trop strictement  une
doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains
ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spculations
profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer
des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute
renomme, en m'enseignant le systme d'picure, m'a affranchi des vaines
terreurs et dtourn des cruauts que la religion persuade aux hommes
ignorants; j'ai appris de Znon  supporter avec constance les maux
invitables; j'ai embrass les ides de Pythagore sur les mes des
hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine;
ce qui nous invite  nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su
des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit 
mesure que Nre s'en retirait pour creuser ses demeures humides;
comment insensiblement se formrent les choses; de quelle manire,
tombant des nues allges, les pluies nourrirent les forts
silencieuses et par quel progrs enfin de rares animaux commencrent 
errer sur les montagnes innomes. Je ne pourrais plus m'accoutumer 
votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie
que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le
sjour de votre batitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes anctres,
mes matres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donn d'y voir le fils
auguste de Rha, Vnus, au doux sourire, mre des nades, Pan, les
jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silne barbouill par gl de
la pourpre des mres.

Voil les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au
successeur de Jupiter.

--Et depuis lors,  grande ombre, tu n'as plus reu de messages?

--Je n'en ai reu aucun.

--Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois potes:
Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours
tnbreux o l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais
dis-moi, ne reus-tu jamais,  Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont
tu refusas si dlibrment la compagnie?

--Jamais, qu'il me souvienne.

--Ne m'as-tu point dit que je n'tais pas le premier qui, descendu
vivant dans ces demeures, se prsenta devant toi?

--Tu m'y fais songer. Il y a un sicle et demi, autant qu'il me semble
(il est difficile aux ombres de compter les jours et les annes), je fus
troubl dans ma profonde paix par un trange visiteur. Comme j'errais
sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser
devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des
habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il tait de haute taille,
maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux
noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de
lauriers, serrait ses tempes dcharnes. Ses os peraient la robe
troite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec
une dfrence que relevait un air de fiert sauvage et m'adressa la
parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois
dont le divin Julius remplit les lgions et la curie. Je finis par
comprendre qu'il tait n prs de Fsules, dans une colonie trusque
fonde par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospre; qu'il y avait
obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant
clat entre le snat, les chevaliers et le peuple, il s'y tait jet
d'un coeur imptueux et que maintenant, vaincu, banni, il tranait par
le monde un long exil. Il me peignit l'Italie dchire de plus de
discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant aprs la
venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce
que j'avais autrefois endur.

Une me audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de
vastes penses, mais il tmoignait, hlas! par sa rudesse et son
ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la posie,
ni la science, ni mme la langue des Grecs et ne possdait sur l'origine
du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il rcitait
gravement des fables qui, de mon temps,  Rome, eussent fait rire les
petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire
croit facilement aux monstres. Les trusques particulirement ont peupl
les enfers de dmons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les
imaginations de leur enfance ne les aient point quitts aprs tant de
sicles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrs de
l'ignorance et de la misre; mais qu'un de leurs magistrats, dont
l'esprit s'lve au-dessus de la commune mesure, partage les illusions
populaires et s'effraie de ces dmons hideux que, au temps de Porsena,
les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux,
voil ce dont le sage lui-mme peut s'attrister. Mon trusque me rcita
des vers composs par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la
langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles
furent plus surprises que charmes d'entendre que, pour marquer le
rythme, il ramenait  intervalles rguliers trois ou quatre fois le mme
son. Cet artifice ne me semble point ingnieux; mais ce n'est pas aux
morts  juger les nouveauts.

Au reste, que ce colon de Sylla, n dans des temps infortuns, fasse
des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais pote que
Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre
lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et
 peine croyable! cet homme, retourn sur la terre, y sema,  mon sujet,
d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses pomes
sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare,
que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais trait les
dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le
successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu  la douce lumire du
jour, tu reverras ta patrie, dmens ces fables abominables; dis bien 
ton peuple que le chantre du pieux ne n'a jamais encens le dieu des
Juifs.

On m'assure que sa puissance dcline et qu'on reconnat,  des signes
certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque
joie si l'on pouvait se rjouir dans ces demeures o l'on n'prouve ni
craintes ni dsirs.

Il dit et, avec un geste d'adieu, s'loigna. Je contemplai son ombre qui
glissait sur les asphodles sans en courber les tiges; je vis qu'elle
devenait plus tnue et plus vague  mesure qu'elle s'loignait de moi;
elle s'vanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts.
Alors, je compris le sens de ces paroles: Les morts n'ont de vie que
celle que leur prtent les vivants, et je m'acheminai, pensif, 
travers la ple prairie, jusqu' la porte de corne.

J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet crit est vritable [Note:
Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque,
c'est celui o le religieux de Corrigan dcrit l'Alighieri tel que nous
nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un trs vieux
manuscrit de la _Divine Comdie_, le _Codex venetianus_,
reprsentent le pote sous l'aspect d'un petit homme gros, vtu d'une
tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant  Virgile,
il porte encore, sur les bois du XVIe sicle, la barbe philosophique.

On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni mme Virgile connussent
les tombeaux trusques de Chiusi et de Corneto, o se trouvent en effet
des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques,
auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Nanmoins, l'authenticit
de la _Descente de Marbode aux enfers_ est incontestable: M. du
Clos des Lunes l'a solidement tablie; en douter serait douter de la
palographie.




CHAPITRE VII


SIGNES DANS LA LUNE

Alors que la Pingouinie tait encore plonge dans l'ignorance et dans la
barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses crits
sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur 
l'tude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits  la
mathmatique et  la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables,
filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il tait vers dans
la mdecine et dans l'astrologie. On le souponnait de pratiquer la
magie et il semble vrai qu'il oprt des mtamorphoses et dcouvrt des
choses caches.

Les religieux de son couvent, ayant trouv dans sa cellule des livres
grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginrent que c'taient des
grimoires, et dnoncrent comme sorcier leur frre trop savant. Aegidius
Aucupis s'enfuit et gagna l'le d'Irlande o il vcut trente ans dans
l'tude. Il allait de monastre en monastre, cherchant les manuscrits
grecs et latins qui y taient renferms et il en faisait des copies. Il
tudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science
universelle et dcouvrit notamment des secrets sur les animaux, les
plantes et les pierres. On le surprit un jour enferm avec une femme
parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus
tard, on reconnut tre une machine qu'il avait construite de ses mains.

Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de
Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces
traverses, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les
eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'oue fine et
connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des
esturgeons disait  l'autre:

--L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots
sur ses paules est tomb dans la mer.

Et l'autre esturgeon dit  son tour:

--Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se
baisent sur la bouche.

Quelques annes plus tard, rentr dans son pays, Aegidius Aucupis y
trouva les lettres antiques restaures, les sciences remises en honneur.
Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs
outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils
plaaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grces dcentes
et rendaient  la Desse aux lvres d'ambroisie, volupt des hommes et
des dieux, ses antiques honneurs. Ils se rconciliaient avec la nature;
ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel
sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colre et des
menaces de damnation.

 ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient
annonc les deux esturgeons de la mer d'Erin.




LIVRE IV

LES TEMPS MODERNES

TRINCO




CHAPITRE PREMIER


LA ROUQUINE

Aegidius Aucupis, l'rasme des Pingouins, ne s'tait pas tromp; son
temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour
douceur de moeurs les lgances des humanistes et ne prvoyait pas les
effets du rveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la
rforme religieuse; les catholiques massacrrent les rforms; les
rforms massacrrent les catholiques: tels furent les premiers progrs
de la libert de pense. Les catholiques l'emportrent en Pingouinie.
Mais l'esprit d'examen avait,  leur insu, pntr en eux; ils
associaient la raison  la croyance et prtendaient dpouiller la
religion des pratiques superstitieuses qui la dshonoraient, comme plus
tard on dgagea les cathdrales des choppes que les savetiers,
regrattiers et ravaudeuses y avaient adosses. Le mot de lgende, qui
indiquait d'abord ce que le fidle doit lire, impliqua bientt l'ide de
fables pieuses et de contes purils.

Les saints et les saintes eurent  souffrir de cet tat d'esprit. Un
petit chanoine, notamment, trs savant, trs austre et trs pre, nomm
Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'tre chms,
qu'on le surnomma le dnicheur de saints. Il ne pensait pas que
l'oraison de sainte Marguerite, applique en cataplasme sur le ventre
des femmes en travail, calmt les douleurs de l'enfantement.

La vnrable patronne de la Pingouinie n'chappa point  sa critique
svre. Voici ce qu'il en dit dans ses _Antiquits d'Alca_.

Rien de plus incertain que l'histoire et mme l'existence de sainte
Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte
qu'une femme du nom d'Orberose fut possde par le diable dans une
caverne o, de son temps encore, les petits gars et les petites garces
du village venaient faire, en manire de jeu, le diable et la belle
Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible
dragon qui dsolait la contre. Cela n'est gure croyable, mais
l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a conte depuis, ne semble pas
beaucoup plus digne de foi.

La vie de cette sainte par l'abb Simplicissimus est de trois cents ans
postrieure aux prtendus vnements qu'elle rapporte; l'auteur s'y
montre crdule  l'excs et dnu de toute critique.

Le soupon s'attaqua mme aux origines surnaturelles des Pingouins.
L'historien Ovidius Capito alla jusqu' nier le miracle de leur
transformation. Il commence ainsi ses _Annales de la Pingouinie_:

Une paisse obscurit enveloppe cette histoire et il n'est pas exagr
de dire qu'elle est tissue de fables puriles et de contes populaires.
Les Pingouins se prtendent sortis des oiseaux baptiss par saint Mal
et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux aptre.
Ils enseignent que, situe d'abord dans l'ocan glacial, leur le,
flottante comme Dlos, tait venue mouiller dans les mers aimes du ciel
dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle
les antiques migrations des Pingouins.

Au sicle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint
plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage clbre de l'_Essai
moral_:

Venus on ne sait d'o (car enfin leurs origines ne sont pas limpides),
successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du
couchant, du levant, du septentrion; croiss, mtisss, amalgams,
brasss, les Pingouins vantent la puret de leur race, et ils ont
raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mlange de toutes les
humanits, rouge, noire, jaune, blanche, ttes rondes, ttes longues, a
form, au cours des sicles, une famille humaine suffisamment homogne
et reconnaissable  certains caractres dus  la communaut de la vie et
des moeurs.  Cette ide qu'ils appartiennent  la plus belle race du
monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble
orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.

La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misres, de crimes et de
folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les
nations.  cela prs son histoire est admirable d'un bout  l'autre.

Les deux sicles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y
insiste; mais ce qui n'avait pas t suffisamment observ, c'est comment
les thologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau,
donnrent naissance aux incrdules du sicle suivant. Les premiers se
servirent de leur raison pour dtruire tout ce qui dans la religion ne
leur paraissait point essentiel; ils laissrent seuls intacts les
articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par
eux  faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre
ce qui restait de croyances; la thologie raisonnable engendra la
philosophie naturelle.

C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au
Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'glise universelle) on ne
saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les tudes
d'exgse comme contraires  la vrit rvle, funestes  la bonne
doctrine thologique et mortelles  la foi. S'il se trouve des religieux
pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs
pernicieux et des matres pestilents, et si quelque chrtien les
approuve,  moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est
de la vache  Colas.

 la fin du sicle des philosophes, l'antique rgime de la Pingouinie
fut dtruit de fond en comble, le roi mis  mort, les privilges de la
noblesse abolis et la Rpublique proclame au milieu des troubles, sous
le coup d'une guerre effroyable. L'assemble qui gouvernait alors la
Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de mtal contenus dans les
Eglises fussent mis  la fonte. Les patriotes violrent les tombes des
rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut
noir comme l'bne et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent
pouvants. Selon d'autres tmoignages, ces hommes grossiers lui mirent
une pipe  la bouche et lui offrirent, par drision, un verre de vin.

Le dix-septime jour du mois de la fleur, la chsse de sainte Orberose,
offerte depuis cinq sicles, en l'glise Saint-Mal,  la vnration du
peuple, fut transporte dans la maison de ville et soumise aux experts
dsigns par la commune; elle tait de cuivre dor, en forme de nef,
toute couverte d'maux et orne de pierreries qui furent reconnues
fausses. Dans sa prvoyance, le chapitre en avait t les rubis, les
saphirs, les meraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y
avait substitu des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de
poussire et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allum sur la
place de Grve pour y consumer les reliques des saints. Le peuple
dansait autour en chantant des chansons patriotiques.

Du seuil de leur choppe adosse  la maison de ville, le Rouquin et la
Rouquine regardaient cette ronde de forcens. Le Rouquin tondait les
chiens et coupait les chats; il frquentait les cabarets. La Rouquine
tait rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.

--Tu le vois, Rouquin, dit-elle  son homme: ils commettent un
sacrilge. Ils s'en repentiront.

--Tu n'y connais rien, ma femme, rpliqua le Rouquin; ils sont devenus
philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie.

--Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tt ou tard ce qu'ils font
aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment
assists; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rties
dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils
auront beaucoup tir la langue, ils redeviendront dvots. Un jour
arrivera, et plus tt qu'on ne croit, o la Pingouinie recommencera
d'honorer sa benote patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce
jour-l, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poigne de cendre,
quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de
sainte Orberose, que nous avons sauves des flammes, au pril de notre
vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et
profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse,
d'tre chargs par monsieur le cur de vendre les cierges et de louer
les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.

Ce jour mme, la Rouquine prit  son foyer un peu de cendres et quelques
os rongs et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire.




CHAPITRE II


TRINCO

La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clerg
pour les vendre  vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois
et les paysans jugrent que la rvolution tait bonne pour y acqurir
des terres et mauvaise pour les y conserver.

Les lgislateurs de la Rpublique firent des lois terribles pour la
dfense de la proprit et dictrent la mort contre quiconque
proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien  la
rpublique. Les paysans, devenus propritaires, s'avisaient qu'elle
avait, en les enrichissant, port le trouble dans les fortunes et ils
souhaitaient l'avnement d'un rgime plus respectueux du bien des
particuliers et plus capable d'assurer la stabilit des institutions
nouvelles.

Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La rpublique, comme
Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.

Ayant de grandes guerres  soutenir, elle cra les forces militaires qui
devaient la sauver et la dtruire. Ses lgislateurs pensaient contenir
les gnraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchrent
quelquefois la tte aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire
autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la
sauver.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins rgnrs se livrrent
 un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une
cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze annes, d'un bec
insatiable les dvora.

Un demi-sicle aprs le rgne du nouveau dragon, un jeune maharajah de
Malaisie, nomm Djambi, dsireux de s'instruire en voyageant, comme le
scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son sjour une
intressante relation, dont voici la premire page:

VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE

Aprs quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste
et dsert des Pingouins philomaques et me rendis  travers des campagnes
incultes jusqu' la capitale en ruines.

Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air
martial et dsol. Dans les rues des hommes rachitiques et bistourns
tranaient avec fiert de vieux uniformes et des ferrailles rouilles.

--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la
ville, un militaire dont les moustaches menaaient le ciel.

--Monsieur, rpondis-je, je viens, en curieux, visiter cette le.

--Ce n'est pas une le, rpliqua le soldat.

--Quoi! m'criai-je, l'le des Pingouins n'est point une le?

--Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois le, mais
depuis un sicle, elle porta par dcret le nom d'insule. C'est la seule
insule de tout l'univers. Vous avez un passeport?

--Le voici.

--Allez le faire viser au ministre des relations extrieures.

Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrta sur une vaste place.

--L'insule, dit-il, a donn le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus
grand gnie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous;
cet oblisque, dress  votre droite, commmore la naissance de Trinco;
la colonne qui s'lve  votre gauche porte  son fate Trinco, ceint du
diadme. Vous dcouvrez d'ici l'arc de triomphe ddi  la gloire de
Trinco et de sa famille.

--Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

--La guerre.

--Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment,
nous autres Malais.

--C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous
les pays et de tous les temps. Il n'a jamais exist d'aussi grand
conqurant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, 
l'est, une le volcanique, en forme de cne, de mdiocre tendue, mais
renomme pour ses vins, Amplophore, et,  l'ouest, une le plus
spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue range de dents aigus;
aussi l'appelle-t-on la Mchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de
cuivre. Nous les possdions toutes deux avant le rgne de Trinco; l se
bornait notre empire. Trinco tendit la domination pingouine sur
l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre
Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du ple et dans les
sables brlants du dsert africain. Il levait des troupes dans tous les
pays qu'il avait conquis et, quand dfilaient ses armes,  la suite de
nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos
hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on
voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues,  des
crevisses dresses sur leurs queues; des hommes rouges coiffs de
plumes de perroquets, tatous de figures solaires et gnsiques, faisant
sonner sur leur dos un carquois de flches empoisonnes; des noirs tout
nus, arms de leurs dents et de leurs ongles; des pygmes monts sur des
grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un
vieux mle qui portait  sa poitrine velue la croix de la Lgion
d'honneur. Et toutes ces troupes, emportes sous les tendards de Trinco
par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en
victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moiti du monde
connu.

--Quoi, m'criai-je, vous possdez la moiti du monde!

--Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses
dfaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis.
Il s'est fait prendre mme ces deux les que nous possdions avant lui,
Amplophore et la Mchoire-du-Chien. Il a laiss la Pingouinie appauvrie
et dpeuple. La fleur de l'insule a pri dans ses guerres. Lors de sa
chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux
dont nous descendons. Mais il nous a donn la gloire.

--Il vous l'a fait payer cher!

--La gloire ne se paye jamais trop cher, rpliqua mon guide.




CHAPITRE III


VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE

Aprs une succession de vicissitudes inoues, dont le souvenir est perdu
en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des
historiens, les Pingouins tablirent le gouvernement des Pingouins par
eux-mmes. Ils lurent une dite ou assemble et l'investirent du
privilge de nommer le chef de l'tat. Celui-ci, choisi parmi les
simples Pingouins, ne portait pas au front la crte formidable du
monstre, et n'exerait point sur le peuple une autorit absolue. Il
tait lui-mme soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le
titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait
Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne
faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela.

Le nouvel tat reut le nom de chose publique ou rpublique. Ses
partisans taient appels rpublicanistes ou rpublicains. On les
nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme
tait pris en mauvaise part.

La dmocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-mme; elle
obissait  une oligarchie financire qui faisait l'opinion par les
journaux, et tenait dans sa main les dputs, les ministres et le
prsident. Elle ordonnait souverainement des finances de la rpublique
et dirigeait la politique extrieure du pays.

Les empires et les royaumes entretenaient alors des armes et des
flottes normes; oblige, pour sa sret, de faire comme eux, la
Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde
dplorait ou feignait de dplorer une si dure ncessit; cependant les
riches, les gens de ngoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur
par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les
marins pour dfendre leurs biens et acqurir au dehors des marchs et
des territoires; les grands industriels poussaient  la fabrication des
canons et des navires par zle pour la dfense nationale et afin
d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de
professions librales, les uns se rsignaient sans plainte  cet tat de
choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient
impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au dsarmement
simultan.

L'illustre professeur Obnubile tait de ces derniers.

--La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrs de la
civilisation fera disparatre. Les grandes dmocraties sont pacifiques
et leur esprit s'imposera bientt aux autocrates eux-mmes.

Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire
et recluse, dans son laboratoire o ne pntraient point les bruits du
dehors, rsolut d'observer par lui-mme l'esprit des peuples. Il
commena ses tudes par la plus grande des dmocraties et s'embarqua
pour la Nouvelle-Atlantide.

Aprs quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le
bassin de Titanport o mouillaient des milliers de navires. Un pont de
fer, jet au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumires,
s'tendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le
professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir
l'anneau merveilleux qui ceint la plante du Vieillard. Et cet immense
transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant
pingouin, ayant dbarqu, fut servi dans un htel de quarante-huit
tages par des automates, puis il prit la grande voie ferre qui conduit
 Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le
train des restaurants, des salles de jeux, des arnes athltiques, un
bureau de dpches commerciales et financires, une chapelle vanglique
et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce
qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train
rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturires qui
obscurcissaient le ciel de la fume de leurs fourneaux: villes noires le
jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de
clameurs dans l'ombre.

--Voil, songeait le docteur, un peuple bien trop occup d'industrie et
de ngoce pour faire la guerre. Je suis, ds  prsent, certain que les
Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome
admis par tous les conomistes que la paix au dehors et la paix au
dedans sont ncessaires au progrs du commerce et de l'industrie.

En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens
allaient par les voies, emports d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient
tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois
renvers, y gagna d'apprendre  se mieux comporter: aprs une heure de
course, il renversa lui-mme un Atlante.

Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style
classique dont les colonnes corinthiennes levaient  soixante-dix
mtres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente.

Comme il admirait immobile, la tte renverse, un homme d'apparence
modeste, l'aborda et lui dit en pingouin:

--Je vois  votre habit que vous tes de Pingouinie. Je connais votre
langue; je suis interprte jur. Ce palais est celui du Parlement. En ce
moment, les dputs des tats dlibrent. Voulez-vous assister  la
sance?

Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la
multitude des lgislateurs qui sigeaient dans des fauteuils de jonc,
les pieds sur leur pupitre.

Le prsident se leva et murmura plutt qu'il n'articula, au milieu de
l'inattention gnrale, les formules suivantes, que l'interprte
traduisit aussitt au docteur:

--La guerre pour l'ouverture des marchs mongols tant termine  la
satisfaction des tats, je vous propose d'en envoyer les comptes  la
commission des finances....

Il n'y a pas d'opposition?...

La proposition est adopte.

La guerre pour l'ouverture des marchs de la Troisime-Zlande tant
termine  la satisfaction des tats, je vous propose d'en envoyer les
comptes  la commission des finances....

Il n'y a pas d'opposition?...

La proposition est adopte.

--Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un
peuple industriel, vous vous tes engags dans toutes ces guerres!

--Sans doute, rpondit l'interprte: ce sont des guerres industrielles.
Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligs de
faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint  une politique
de conqutes. Le nombre de nos guerres augmente ncessairement avec
notre activit productrice. Ds qu'une de nos industries ne trouve pas 
couler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux
dbouchs. C'est ainsi que nous avons eu cette anne une guerre de
charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisime-
Zlande nous avons tu les deux tiers des habitants afin d'obliger le
reste  nous acheter des parapluies et des bretelles.

 ce moment, un gros homme qui sigeait au centre de l'assemble monta 
la tribune.

--Je rclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la rpublique
d'meraude, qui dispute insolemment  nos porcs l'hgmonie des jambons
et des saucissons sur tous les marchs de l'univers.

--Qu'est-ce que ce lgislateur? demanda le docteur Obnubile.

--C'est un marchand de cochons.

--Il n'y a pas d'opposition? dit le prsident. Je mets la proposition
aux voix.

La guerre contre la rpublique d'Emeraude fut vote  mains leves  une
trs forte majorit.

--Comment? dit Obnubile  l'interprte; vous avez vot une guerre avec
cette rapidit et cette indiffrence!...

--Oh! c'est une guerre sans importance, qui cotera  peine huit
millions de dollars.

--Et des hommes....

--Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars.

Alors le docteur Obnubile se prit la tte dans les mains et songea
amrement:

--Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de
guerres que la pauvret et la barbarie, puisque la folie et la
mchancet des hommes sont ingurissables, il reste une bonne action 
accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette
plante. Quand elle roulera par morceaux  travers l'espace une
amlioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une
satisfaction sera donne  la conscience universelle, qui d'ailleurs
n'existe pas.




LIVRE V

LES TEMPS MODERNES

CHATILLON




CHAPITRE PREMIER


LES RVRENDS PRES AGARIC ET CORNEMUSE

Tout rgime fait des mcontents. La rpublique ou chose publique en fit
d'abord parmi les nobles dpouills de leurs antiques privilges et qui
tournaient des regards pleins de regrets et d'esprances vers le dernier
des Draconides, le prince Crucho, par des grces de la jeunesse et des
tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mcontents parmi les petits
marchands qui, pour des causes conomiques trs profondes, ne gagnaient
plus leur vie et croyaient que c'tait la faute de la rpublique, qu'ils
avaient d'abord adore et dont ils se dtachaient de jour en jour
davantage.

Tant chrtiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence
et leur cupidit le flau du pays qu'ils dpouillaient et avilissaient
et le scandale d'un rgime qu'ils ne songeaient ni  dtruire ni 
conserver, assurs qu'ils taient d'oprer sans entraves sous tous les
gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus
absolu, comme au mieux arm contre les socialistes, leurs adversaires
chtifs mais ardents. Et de mme qu'ils imitaient les moeurs des
aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux.
Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rvaient
d'aller  la cour.

Cependant la rpublique gardait des partisans et des dfenseurs. S'il ne
lui tait pas permis de croire  la fidlit de ses fonctionnaires, elle
pouvait compter sur le dvouement des ouvriers manuels, dont elle
n'avait pas soulag la misre et qui, pour la dfendre aux jours de
pril, sortaient en foule des carrires et des ergastules et dfilaient
longuement, hves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle:
elle leur avait donn l'esprance.

Or, sous le principat de Thodore Formose, vivait dans un faubourg
paisible de la ville d'Alca un moine nomm Agaric, qui instruisait les
enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son cole la pit,
l'escrime et l'quitation aux jeunes fils des antiques familles,
illustres par la naissance, mais dchus de leurs biens comme de leurs
privilges. Et, ds qu'ils en avaient l'ge, il les mariait avec les
jeunes filles de la caste opulente et mprise des financiers.

Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son brviaire  la
main, dans les corridors de l'cole et les alles du potager, pensif et
le front charg de soucis. Il ne bornait pas ses soins  inculquer  ses
lves des doctrines absconses et des prceptes mcaniques, et  leur
donner ensuite des femmes lgitimes et riches. Il formait des desseins
politiques et poursuivait la ralisation d'un plan gigantesque. La
pense de sa pense, l'oeuvre de son oeuvre tait de renverser la
rpublique. Il n'y tait pas m par un intrt personnel. Il jugeait
l'tat dmocratique contraire  la socit sainte  laquelle il
appartenait corps et me. Et tous les moines ses frres en jugeaient de
mme. La rpublique tait en luttes perptuelles avec la congrgation
des moines et l'assemble des fidles. Sans doute, c'tait une
entreprise difficile et prilleuse, que de conspirer la mort du nouveau
rgime. Du moins Agaric tait-il  mme de former une conjuration
redoutable.  cette poque, o les religieux dirigeaient les castes
suprieures des Pingouins, ce moine exerait sur l'aristocratie d'Alca
une influence profonde.

La jeunesse, qu'il avait forme, n'attendait que le moment de marcher
contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne
cultivaient point les arts et ne faisaient point de ngoce. Ils taient
presque tous militaires et servaient la rpublique. Ils la servaient,
mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crte du dragon. Et les
belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prt pour de
nobles chrtiennes.

Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur
des champs poussireux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un
puits moussu, dsert des jardiniers. Et, presque aussitt, il apprit
d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vtu, ayant cri: Vive la
chose publique! des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jet
dans le puits o la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric
donnait volontiers  un fait particulier une signification gnrale. De
l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de
toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'tait le
moment d'agir.

Ds le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon
pre Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire,
qui passait  l'alambic une liqueur dore.

C'tait un petit homme gros et court, color de vermillon, le crne poli
trs prcieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des
prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un
petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont
la vente lui procurait d'immenses richesses.

Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, plant sur ses longs
pieds et serrant contre son ventre son chapeau mlancolique, il garda le
silence.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.

Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.

Alors, le religieux des Conils:

--Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes lves. Ces
chers enfants pensent-ils bien?

--J'en suis trs satisfait, rpondit le magister. Le tout est d'tre
nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car
ensuite il est trop tard.... Je trouve autour de moi de grands sujets de
consolation. Mais nous vivons dans une triste poque.

--Hlas! soupira Cornemuse.

--Nous traversons de mauvais jours....

--Des heures d'preuve.

--Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si compltement gt
qu'il semble.

--C'est possible.

--Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour
lui. Chaque jour clatent de nouveaux scandales. La rpublique se noie
dans la honte. Elle est perdue.

--Dieu vous entende!

--Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?

--C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une
tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un ge si tendre, les
douleurs de l'exil. Pour l'exil le printemps n'a point de fleurs,
l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte
les prtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation
de mes petits produits.

--Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son
retour. Croyez-moi, il reviendra.

--Puiss-je ne pas mourir avant d'avoir jet mon manteau devant ses pas!
soupira Cornemuse.

Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dpeignit l'tat des esprits
tel qu'il se le figurait lui-mme. Il lui montra les nobles et les
riches exasprs contre le rgime populaire; l'arme refusant de boire
de nouveaux outrages, les fonctionnaires prts  trahir, le peuple
mcontent, l'meute dj grondant, et les ennemis des moines, les
suppts du pouvoir, jets dans les puits d'Alca. Il conclut que c'tait
le moment de frapper un grand coup.

--Nous pouvons, s'cria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le
dlivrer de ses tyrans, le dlivrer de lui-mme, restaurer la crte du
Dragon, rtablir l'ancien tat, le bon tat, pour l'honneur de la foi et
l'exaltation de l'glise. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous
possdons de grandes richesses et nous exerons de secrtes influences;
par nos journaux crucifres et fulminants, nous communiquons avec tous
les ecclsiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons
l'enthousiasme qui nous soulve, la foi qui nous dvore. Ils en
embraseront leurs pnitents et leurs fidles. Je dispose des plus hauts
chefs de l'arme; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je
dirige,  leur insu, les marchands de parapluies, les dbitants de vin,
les commis de nouveauts, les crieurs de journaux, les demoiselles
galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous
en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!

--Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.

--Former une vaste conjuration, renverser la rpublique, rtablir Crucho
sur le trne des Draconides.

Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lvres. Puis il dit
avec onction:

--Certes, la restauration des Draconides est dsirable; elle est
minemment dsirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon
coeur. Quant  la rpublique, vous savez ce que j'en pense.... Mais ne
vaudrait-il pas mieux l'abandonner  son sort et la laisser mourir des
vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric,
est noble et gnreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux
pays, de le rtablir dans sa splendeur premire. Mais songez-y: nous
sommes chrtiens avant que d'tre pingouins. Et il nous faut bien
prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises
politiques.

Agaric rpliqua vivement:

--Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous
resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.

--Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.

Et, coulant sur son compre ses fines prunelles de rubis:

--Prenez garde, mon ami. La rpublique est peut-tre plus forte qu'il ne
semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant
de la molle quitude o elle repose  cette heure. Sa malice est grande:
si nous l'attaquons, elle se dfendra. Elle fait de mauvaises lois qui
ne nous atteignent gure; quand elle aura peur, elle en fera de
terribles contre nous. Ne nous engageons pas  la lgre dans une
aventure o nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne,
pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le
rgime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant
dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose
commune. Le populaire le croit et reste dmocrate et rpublicain. Mais
patience! Ce mme peuple exigera un jour que la chose publique soit
vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de
telles prtentions me paraissent insolentes, drgles et contraires 
la politique tire des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les
fera valoir, et ce sera la fin du rgime actuel. Ce moment ne peut
beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intrt de
notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est
point en pril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolrable. La
rpublique manque  notre gard de respect et de soumission; elle ne
rend pas aux prtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous
laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre tat que, pour nous,
vivre, c'est prosprer. La chose publique nous est hostile, mais les
femmes nous rvrent. Le prsident Formose n'assiste pas  la
clbration de nos mystres; mais j'ai vu sa femme et ses filles  mes
pieds. Elles achtent mes fioles  la grosse. Je n'ai pas de meilleures
clientes, mme dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au
monde un pays qui, pour les prtres et les moines, vaille la Pingouinie.
En quelle autre contre trouverions-nous  vendre, en si grande quantit
et  si haut prix, notre cire vierge, notre encens mle, nos chapelets,
nos scapulaires, nos eaux bnites et notre liqueur de Sainte-Orberose?
Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent cus d'or un geste
de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lvres? Pour
ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidle et
docile Pingouinie,  extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je
ne le saurais faire en m'poumonnant  prcher quarante ans la rmission
des pchs dans les tats les plus populeux d'Europe et d'Amrique. De
bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un
commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un
pyroscaphe en partance pour les les de la Nuit?

Ayant ainsi parl, le religieux des Conils se leva et conduisit son hte
sous un vaste hangar o des centaines d'orphelins, vtus de bleu,
emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des
tiquettes. L'oreille tait assourdie par le bruit des marteaux ml aux
grondements sourds des colis sur les rails.

--C'est ici que se font les expditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du
gouvernement une ligne ferre  travers le bois et une station  ma
porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous
voyez que la rpublique n'a pas tu toutes les croyances.

Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans
l'entreprise. Il lui montra le succs heureux, prompt, certain,
clatant.

--N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point
tirer votre roi d'exil?

--L'exil est doux aux hommes de bonne volont, rpliqua le religieux des
Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frre Agaric, vous renoncerez
pour le moment  votre projet. Quant  moi je ne me fais pas
d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie,
si vous la perdez, je payerai comme vous.

Le pre Agaric prit cong de son ami et regagna satisfait son cole,
Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empcher le complot, voudra le faire
russir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle tait,
en effet, la solidarit des prtres et des moines, que les actes d'un
seul d'entre eux les engageaient tous. C'tait l, tout  la fois, le
meilleur et le pire de leur affaire.




CHAPITRE II


LE PRINCE CRUCHO

Agaric rsolut de se rendre incontinent auprs du prince Crucho qui
l'honorait de sa familiarit.  la brune, il sortit de l'cole, par la
petite porte, dguis en marchand de boeufs et prit passage sur le
_Saint-Mal_.

Le lendemain il dbarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre
hospitalire, dans le chteau de Chitterlings, que Crucho mangeait le
pain amer de l'exil.

Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec
deux demoiselles.  cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le
prince arrta sa machine.

--C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes dj trois; mais on se
serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.

Le pieux Agaric monta.

--Quelles nouvelles, mon vieux pre? demanda le jeune prince.

--De grandes nouvelles, rpondit Agaric. Puis-je parler?

--Vous le pouvez. Je n'ai rien de cach pour ces deux demoiselles.

--Monseigneur, la Pingouinie vous rclame. Vous ne serez pas sourd  son
appel.

Agaric dpeignit l'tat des esprits et exposa le plan d'un vaste
complot.

-- mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulveront  la
fois. La croix  la main et la robe trousse, vos vnrables religieux
conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons
la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous
vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles.
Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trne que nous aurons
prpar.

Le prince rpondit simplement:

--J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.

Agaric prit acte de cette mle rponse. Bien qu'il et, contrairement 
ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime
hauteur d'me le jeune prince d'tre fidle  ses devoirs royaux.

--Monseigneur, s'cria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez
un jour que vous avez t tir de l'exil, rendu  vos peuples, rtabli
sur le trne de vos anctres par la main de vos moines et couronn par
leurs mains de la crte auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous
galer en gloire votre aeul Draco le Grand!

Le jeune prince mu se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais
il ne put l'atteindre qu' travers deux paisseurs de demoiselles, tant
on tait serr dans cette voiture historique.

--Mon vieux pre, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entire ft
tmoin de cette treinte.

--Ce serait un spectacle rconfortant, dit Agaric.

Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs,
crasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards,
pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.

Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix,
sortant de derrire la demoiselle, exprima cette pense:

--Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.

--C'est votre affaire, rpondit le prince.

Mais dj la grille du parc s'ouvrait  l'auto formidable.

Le dner fut somptueux. On but  la crte du Dragon. Chacun sait qu'un
gobelet ferm est signe de souverainet. Aussi le prince Crucho et la
princesse Gudrune son pouse burent-ils dans des gobelets couverts comme
des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins
rouges et blancs de Pingouinie.

Crucho avait reu une instruction vraiment princire: il excellait dans
la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On
le disait trs vers dans les antiquits et illustrations de sa famille;
et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses
connaissances  cet gard. Comme on parlait de diverses particularits
singulires remarques en des femmes clbres:

--Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte
le nom, avait une petite tte de singe au-dessous du nombril.

Agaric eut dans la soire un entretien dcisif avec trois vieux
conseillers du prince. On dcida de demander des fonds au beau-pre de
Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi,  plusieurs dames juives,
impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince rgent des
Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant
affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis
hrditaires de son peuple.

Les trois vieux conseillers se partagrent entre eux les trois premiers
offices de la cour, chambellan, snchal et pannetier, et autorisrent
le religieux  distribuer les autres charges au mieux des intrts du
prince.

--Il faut rcompenser les dvouements, affirmrent les trois vieux
conseillers.

--Et les trahisons, dit Agaric.

--C'est trop juste, rpliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui
avait l'exprience des rvolutions.

On dansa. Aprs le bal, la princesse Gudrune dchira sa robe verte pour
en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la
poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de
reconnaissance.

M. de Plume, cuyer du prince, partit le soir mme  la recherche d'un
cheval vert.




CHAPITRE III


LE CONCILIABULE

De retour dans la capitale de la Pingouinie, le rvrend pre Agaric
s'ouvrit de ses projets au prince Adlestan des Boscnos, dont il
connaissait les sentiments draconiens.

Le prince appartenait  la plus haute noblesse. Les Torticol des
Boscnos remontaient  Brian le Pieux et avaient occup sous les
Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe
Torticol, grand miral de Pingouinie, brave, fidle, gnreux, mais
vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux
ennemis du royaume, sur le soupon que la reine Crucha, dont il tait
l'amant, le trompait avec un valet d'curie. C'est cette grande reine
qui donna aux Boscnos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs
armes. Quant  leur devise, elle remonte seulement au XVIe sicle; en
voici l'origine. Une nuit de fte, ml  la foule des courtisans qui,
presss dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc
Jean des Boscnos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main
sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant 
passer, les surprit et se contenta de dire: Ainsi qu'on se trouve. Ces
quatre mots devinrent la devise des Boscnos.

Le prince Adlestan n'tait point dgnr de ses anctres; il gardait
au sang des Draconides une inaltrable fidlit et ne souhaitait rien
tant que la restauration du prince Crucho, prsage,  ses yeux, de celle
de sa fortune ruine. Aussi entra-t-il volontiers dans la pense du
rvrend pre Agaric. Il s'associa immdiatement aux projets du
religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et
les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Clna, M. de la
Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se runirent une nuit dans
la maison de campagne du duc d'Ampoule,  deux lieues  l'est d'Alca,
afin d'examiner les voies et moyens.

M. de La Trumelle se pronona pour l'action lgale:

--Nous devons rester dans la lgalit, dit-il en substance. Nous sommes
des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous
poursuivrons la ralisation de nos esprances. Il faut changer l'esprit
du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste.

Le prince des Boscnos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour
triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que
les causes injustes.

--Dans la situation prsente, dit-il avec tranquillit, trois moyens
d'action s'imposent: embaucher les garons bouchers, corrompre les
ministres et enlever le prsident Formose.

--Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le
prsident est avec nous.

Qu'un Dracophile propost de mettre la main sur le prsident Formose et
qu'un autre dracophile le traitt en ami, c'est ce qu'expliquaient
l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se
montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les
manires. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crte du
Dragon, c'tait  la pense de la mettre sur sa tte. Le pouvoir
souverain lui faisait envie, non qu'il se sentt capable de l'exercer,
mais il aimait  paratre. Selon la forte expression d'un chroniqueur
pingouin, c'tait un dindon.

Le prince des Boscnos maintint sa proposition de marcher  main arme
sur le palais de Formose et sur la Chambre des dputs.

Le comte Clna fut plus nergique encore:

--Pour commencer, dit-il, gorgons, tripons, dcervelons les
rpublicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons aprs.

M. de la Trumelle tait un modr. Les modrs s'opposent toujours
modrment  la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte
Clna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle tait gnreuse, mais il
objecta timidement qu'elle n'tait peut-tre pas conforme aux principes
et qu'elle prsentait certains dangers. Enfin, il s'offrit  la
discuter.

--Je propose, ajouta-t-il, de rdiger un appel au peuple. Faisons savoir
qui nous sommes. Pour moi, je vous rponds que je ne mettrai pas mon
drapeau dans ma poche.

M Bigourd prit la parole:

--Messieurs, les Pingouins sont mcontents de l'ordre nouveau, parce
qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de
leur condition. Mais en mme temps, les Pingouins ont peur de changer de
rgime, car les nouveauts effraient. Ils n'ont pas connu la crte du
Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne
faut pas les en croire: on s'apercevrait bientt qu'ils ont parl sans
rflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur
leurs sentiments  notre gard. Ils ne nous aiment pas. Ils hassent
l'aristocratie tout  la fois par une basse envie et par un gnreux
amour de l'galit. Et ces deux sentiments runis sont trs forts dans
un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous
ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra
pas. Si nous laissons voir que nous voulons dtruire le rgime
dmocratique et relever la crte du Dragon, quels seront nos partisans?
Les garons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et mme ces
boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont
mcontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont
plus d'envie de vendre leurs mchantes marchandises que de revoir
Crucho. En agissant  dcouvert nous effrayerons.

Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que
l'on croie que nous voulons, non pas renverser la rpublique, mais au
contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner,
la parer, la dcorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et
charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mmes. On sait que
nous ne sommes pas favorables  l'ordre actuel. Il faut nous adresser 
un ami de la rpublique, et, pour bien faire,  un dfenseur de ce
rgime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de prfrer
le plus populaire et, si j'ose dire, le plus rpublicain. Nous le
gagnerons par des flatteries, par des prsents et surtout par des
promesses. Les promesses cotent moins que les prsents et valent
beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des
esprances. Il n'est pas ncessaire qu'il soit trs intelligent Je
prfrerais mme qu'il n'et pas d'esprit. Les imbciles ont dans la
fourberie des grces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites
renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents!
La prudence n'exclut pas l'nergie. Si vous avez besoin de moi, vous me
trouverez toujours  votre service.

Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs.
L'esprit du pieux Agaric en fut particulirement frapp. Mais chacun
songeait surtout  s'allouer des honneurs et des bnfices. On organisa
un gouvernement secret, dont toutes les personnes prsentes furent
nommes membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui tait la grande
capacit financire du parti, fut dlgu aux recettes et charg de
centraliser les fonds de propagande.

La runion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix
rustique, qui chantait sur un vieil air:

  Boscnos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles
  Des saucisses et du jambon
  Pour le rveillon des pauv' bougres.

C'tait une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs
d'Alca. Le prince des Boscnos n'aimait pas  l'entendre. Il descendit
sur la place et s'tant aperu que le chanteur tait un ouvrier qui
remettait des ardoises sur le fate de l'glise, il le pria poliment de
chanter autre chose.

--Je chante ce qui me plat, rpondit l'homme.

--Mon ami, pour me faire plaisir....

--Je n'ai pas envie de vous faire plaisir.

Le prince des Boscnos tait placide  son ordinaire, mais irascible et
d'une force peu commune.

--Coquin, descends ou je monte, s'cria-t-il d'une voix formidable.

Et, comme le couvreur,  cheval sur la crte, ne faisait pas mine de
bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au
toit et se jeta sur le chanteur qui, assomm d'un coup de poing, roula
dmantibul dans une gouttire.  ce moment sept ou huit charpentiers
qui travaillaient dans les combles, mus par les cris du compagnon,
mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le fate, s'en
furent  lui par une chelle qui se trouvait couche sur l'ardoise,
l'atteignirent au moment o il se coulait dans la tour et lui firent
descendre, la tte la premire, les cent trente-sept marches du limaon.




CHAPITRE IV


LA VICOMTESSE OLIVE

Les Pingouins avaient la premire arme du monde. Les Marsouins aussi.
Et il en tait de mme des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait
surprendre pour peu qu'on y rflchisse. Car toutes les armes sont les
premires du monde. La seconde arme du monde, s'il pouvait en exister
une, se trouverait dans un tat d'infriorit notoire; elle serait
assure d'tre battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi
toutes les armes sont-elles les promires du monde. C'est ce que
comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrog par des
journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il
n'hsita pas  qualifier l'arme russe de premire du monde ainsi que
l'arme japonaise. Et il est  remarquer que, pour avoir essuy les plus
effroyables revers, une arme ne dchoit pas de son rang de premire du
monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires  l'intelligence
des gnraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs
dfaites  une inexplicable fatalit. Au rebours, les flottes sont
classes par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une premire, une
deuxime, une troisime et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune
incertitude sur l'issue des guerres navales.

Les Pingouins avaient la premire arme et la seconde flotte du monde.
Cette flotte tait commande par le fameux Chatillon qui portait le
titre d'miral ahr, et par abrviation d'miral. C'est ce mme mot, qui,
malheureusement corrompu, dsigne encore aujourd'hui, dans plusieurs
nations europennes, le plus haut grade des armes de mer. Mais comme il
n'y avait chez les Pingouins qu'un seul miral, un prestige singulier,
si j'ose dire, tait attach  ce grade.

L'miral n'appartenait pas  la noblesse; enfant du peuple, le peuple
l'aimait; et il tait flatt de voir couvert d'honneurs un homme sorti
de lui. Chatillon tait beau; il tait heureux; il ne pensait  rien.
Rien n'altrait la limpidit de son regard.

Le rvrend pre Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut
qu'on ne dtruirait le rgime actuel que par un de ses dfenseurs et
jeta ses vues sur l'miral Chatillon. Il alla demander une grosse somme
d'argent  son ami, le rvrend pre Cornemuse, qui la lui remit en
soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garons bouchers d'Alca
pour courir derrire le cheval de Chatillon en criant: Vive l'miral!

Chatillon ne pouvait dsormais faire un pas sans tre acclam.

La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reut 
l'Amiraut [Note: Ou mieux _miraut_.] dans un pavillon orn
d'ancres, de foudres et de grenades.

Elle tait discrtement vtue de gris bleu. Un chapeau de roses
couronnait sa jolie tte blonde,  travers la voilette ses yeux
brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de
femme plus lgante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance
juive. Elle tait longue et bien faite; sa forme tait celle de l'anne,
sa taille, celle de la saison.

--miral, dit-elle d'une voie dlicieuse, je ne puis vous cacher mon
motion.... Elle est bien naturelle ... devant un hros....

--Vous tes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui
me vaut l'honneur de votre visite.

--Il y avait longtemps que je dsirais vous voir, vous parler.... Aussi
me suis-je charge bien volontiers d'une mission pour vous.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

--Comme c'est calme ici!

--En effet, c'est assez tranquille.

--On entend chanter les oiseaux.

--Asseyez-vous donc, chre madame.

Et il lui tendit un fauteuil.

Elle prit une chaise  contre-jour:

--miral, je viens vers vous, charge d'une mission trs importante,
d'une mission....

--Expliquez-vous.

--miral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?

--Jamais.

Elle soupira.

--C'est bien l le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous
estime et vous apprcie. Il a votre portrait sur sa table de travail, 
ct de celui de la princesse sa mre. Quel dommage qu'on ne le
connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on
fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas.
Il reviendra, et plus tt qu'on ne croit.... Ce que j'ai  vous dire, la
mission qui m'est confie se rapporte prcisment ....

L'miral se leva:

--Pas un mot de plus, chre madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de
la rpublique. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je
suis combl d'honneurs et de dignits.

--Vos honneurs, vos dignits, mon cher miral, permettez-moi de vous le
dire, sont bien loin d'galer vos mrites. Si vos services taient
rcompenss, vous seriez miralissime et gnralissime, commandant
suprieur des troupes de terre et de mer. La rpublique est bien ingrate
 votre gard.

--Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.

--Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-l craignent
toutes les supriorits. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce
qui touche la marine et l'arme leur est odieux. Ils ont peur de vous.

--C'est possible.

--Ce sont des misrables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver
la Pingouinie?

--Comment cela?

--En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.

--Qu'est-ce que vous me proposez l, chre madame?

--De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce
sera par un autre. Le gnralissime, pour ne parler que de celui-l, est
prt  jeter tous les ministres, tous les dputs et tous les snateurs
dans la mer et  rappeler le prince Crucho.

--Ah! la canaille, la crapule! s'cria l'miral.

--Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura
reconnatre vos services. Il vous donnera l'pe de conntable et une
magnifique dotation. Je suis charge, en attendant, de vous remettre un
gage de sa royale amiti.

En prononant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.

--Qu'est-ce que c'est que a? demanda l'miral.

--C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.

--Voulez-vous bien remporter a?

--Pour qu'on les offre au gnralissime qui les acceptera, lui!... Non!
mon miral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.

Chatillon carta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes
il la trouvait extrmement jolie; et il sentit crotre encore cette
impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains
dlicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa
faire. Olive fut lente  nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle
salua Chatillon, avec une grande rvrence, du titre de conntable.

--J'ai t ambitieux comme les camarades, rpondit l'homme de mer, je ne
le cache pas; je le suis peut-tre encore; mais, ma parole d'honneur, en
vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumire et un
coeur.

Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient
sous ses paupires.

--On peut avoir cela aussi.... Qu'est-ce que vous faites l, miral?

--Je cherche le coeur.

En sortant du pavillon de l'Amiraut, la vicomtesse alla tout de suite
rendre compte au rvrend pre Agaric de sa visite.

--Il y faut retourner, chre madame, lui dit le moine austre.




CHAPITRE V


LE PRINCE DES BOSCENOS

Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les
louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres
de la rpublique.

On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes
neveux de Rmus, qui portent des figures de pltre sur la tte,
vendaient,  l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.

Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la
prairie de la Reine, frquente des gens  la mode. Les dracophiles
apostaient sur le passage de l'miral une multitude de Pingouins
ncessiteux, qui chantaient: C'est Chatillon qu'il nous faut. La
bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'miral.
Les dames du commerce murmuraient: Il est beau. Les femmes lgantes,
dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au
milieu des hourrahs d'un peuple en dlire.

Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui
mettaient des lettres dans la bote, reconnurent Chatillon et crirent 
pleine bouche: Vive l'miral!  bas les chosards! Tous les passants
s'arrtrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard
d'une foule paisse de citoyens perdus, agitant leurs chapeaux et
poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accrotre; la
ville entire, marchant  la suite de son hros, le reconduisit, en
chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amiraut.

L'miral avait un vieux compagnon d'armes dont les tats de service
taient superbes, le sub-miral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal
comme son pe, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche
indpendance, frquentait les partisans de Crucho et les ministres de la
rpublique et disait aux uns et aux autres leurs vrits. M. Bigourd
prtendait mchamment qu'il disait aux uns les vrits des autres. En
effet il avait commis plusieurs fois des indiscrtions fcheuses o l'on
se plaisait  voir la libert d'un soldat tranger aux intrigues. Il se
rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse
cordiale d'un frre d'armes.

--Eh bien, mon vieux canard, te voil populaire, lui disait-il. On vend
ta gueule en ttes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les
ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux.... Chatillon, hros
des Pingouins! Chatillon dfenseur de la gloire et de la puissance
pingouines!... Qui l'et dit? Qui l'et cru?

Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:

--Blague  part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui
t'arrive?

--Mais non, rpondait Chatillon.

Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.

Cependant, Chatillon avait lou, pour recevoir la vicomtesse Olive, un
petit rez-de-chausse au fond de la cour, au numro 18 de la rue
Johanns-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait perdument.
En sa vie martiale et neptunienne, il avait possd des multitudes de
femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort
belles; mais avant d'avoir connu celle-l, il ne savait pas ce que c'est
qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux
ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les toiles se
prenaient dans ses cheveux.

Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guridon et
disait avec recueillement:

--Laissez-moi me mettre l,  vos genoux.

Et elle lui tenait des propos inspirs par le pieux Agaric; et elle les
entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'loigner tel
officier, de donner un commandement  tel autre, d'envoyer l'escadre ici
ou l.

Et elle s'criait  point:

--Comme vous tes jeune, mon ami!

Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il tait simple, car il avait
envie de porter l'pe de conntable et de recevoir une riche dotation,
car il ne lui dplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait
vaguement l'ide de sauver la Pingouinie, car il tait amoureux.

Cette femme dlicieuse l'amena  dgarnir de troupes le port de La
Crique, o devait dbarquer Crucho. On tait de la sorte assur que le
prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.

Le pieux Agaric organisait des runions publiques, afin d'entretenir
l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou
trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de prfrence, dans
les quartiers populaires. On voulait conqurir les gens de petit tat,
qui sont le plus grand nombre. Il fut donn notamment, le quatre mai,
une trs belle runion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un
faubourg populeux plein de mnagres assises sur le pas des portes et
d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il tait venu l deux mille
personnes,  l'estimation des rpublicains, et six mille au compte des
dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la socit
pingouine, le prince et la princesse des Boscnos, le comte Clna, M. de
la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames isralites.

Le gnralissime de l'arme nationale tait venu en uniforme. Il fut
acclam.

Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier,
mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrtaire des syndicats jaunes, fut
appel  prsider, entre le comte Clna et M. Michaud, garon boucher.

En plusieurs discours loquents, le rgime que la Pingouinie s'tait
librement donn reut les noms d'gout et de dpotoir. Le prsident
Formose fut mnag. Il ne fut question ni de Crucho ni des prtres.

La runion tait contradictoire; un dfenseur de l'tat moderne et de la
rpublique, homme de profession manuelle, se prsenta.

--Messieurs, dit le prsident Rauchin, nous avons annonc que la runion
serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas
comme nos contradicteurs, nous sommes honntes. Je donne la parole au
contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous
prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression
de votre mpris, de votre dgout et de votre indignation.

--Messieurs, dit le contradicteur....

Aussitt il fut renvers, foul aux pieds par la foule indigne et ses
restes mconnaissables jets hors de la salle.

Le tumulte grondait encore lorsque le comte Clna monta  la tribune.
Aux hues succdrent les acclamations et, quand le silence se fut
rtabli, l'orateur pronona ces paroles:

--Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il
s'agit d'gorger, d'triper, de dcerveler les chosards.

Ce discours dchana un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux
hangar en fut branl et qu'une paisse poussire, sortie des murs
sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres
et sombres nues.

On vota un ordre du jour fltrissant le gouvernement et acclamant
Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne librateur:
C'est Chatillon qu'il nous faut.

La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue alle boueuse,
resserre entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La
nuit tait sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police,
assembls en grand nombre, fermaient l'alle au niveau du faubourg et
obligeaient les dracophiles  s'couler par petits groupes. Telle tait
en effet la consigne qu'ils avaient reue de leur chef, qui s'tudiait 
rompre l'lan d'une foule en dlire.

Les dracophiles maintenus dans l'alle marquaient le pas en chantant:
C'est Chatillon qu'il nous faut. Bientt, impatients de ces lenteurs,
dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencrent  pousser ceux
qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propag le long de l'alle,
jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de
police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le
fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de
rsister  l'agression et d'opposer la violence  la violence; les
hommes forts sont ports  se servir de leur force. C'est pourquoi les
gardes de police recevaient les dracophiles  grands coups de bottes
ferres. Il en rsultait des refoulements brusques. Les menaces et les
cris se mlaient aux chants.

--Assassins! Assassins!... C'est Chatillon qu'il nous faut! Assassins!
Assassins!

Et, dans la sombre alle: Ne poussez pas, disaient les plus sages.
Parmi ceux-l, dominant de sa haute taille la foule agite, dployant
parmi les membres fouls et les ctes dfonces, ses larges paules et
ses poumons robustes, doux, inbranlable, placide, se dressait dans les
tnbres le prince des Boscnos. Il attendait, indulgent et serein.
Cependant, la sortie s'oprant par intervalles rguliers entre les rangs
des gardes de police, les coudes, autour du prince, commenaient 
s'imprimer moins profondment dans les poitrines; on se reprenait 
respirer.

--Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon gant avec un
doux sourire. Patience et longueur de temps....

Il tira un cigare de son tui, le porta  ses lvres et frotta une
allumette. Soudain il vit  la clart de la flamme la princesse Anne, sa
femme, pme dans les bras du comte Clna.  cette vue, il se prcipita
sur eux et les frappa  grands coups de canne, eux et les personnes qui
se trouvaient alentour. On le dsarma, non sans peine. Mais on ne put le
sparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse vanouie passait,
de bras en bras, sur la foule mue et curieuse, jusqu' sa voiture, les
deux hommes se livraient  une lutte acharne. Le prince des Boscnos y
perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son
portefeuille bourr de lettres intimes et de correspondances politiques;
il y perdit jusqu'aux mdailles miraculeuses qu'il avait reues du bon
pre Cornemuse. Mais il assna dans le ventre de son adversaire un coup
si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et
passa, la tte la premire, par une porte vitre, dans un magasin de
charbon.

Attirs par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les
gardes de police se prcipitrent sur le prince, qui leur opposa une
furieuse rsistance. Il en tala trois pantelants  ses pieds, en fit
fuir sept autres, la mchoire fracasse, la lvre fendue, le nez versant
des flots vermeils, le crne ouvert, l'oreille dcolle, la clavicule
dmise, les ctes dfonces. Il tomba pourtant, et fut tran sanglant,
dfigur, ses vtements en lambeaux, au poste voisin, o il passa la
nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en
chantant: C'est Chatillon qu'il nous faut, et en brisant les vitres
des maisons habites par les ministres de la chose publique.




CHAPITRE VI


LA CHUTE DE L'MIRAL

Cette nuit marqua l'apoge du mouvement dracophile. Les monarchistes ne
doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au
prince Crucho des flicitations par tlgraphe sans fil. Les dames lui
brodaient des charpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouv le
cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune esprance. Toutefois, il
travaillait encore  faire des partisans au prtendant.

--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-l, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des
Draconides, sous le rgime des corporations. Ils aient libres, mais
ils n'avaient pas de gain assur. Aprs s'tre longtemps tenus isols
les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'taient constitus en
syndicats. Les caisses de ces syndicats taient vides, les syndiqus
n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats
de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux
cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou mme un
peu moins. Mais les listes des adhrents n'tant point publies, il
n'tait pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Aprs de sinueuses et tnbreuses dmarches, le pieux Agaric fut mis en
rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades
Dagobert, Tronc et Balafille, secrtaires de trois syndicats
professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second
vingt-quatre et le troisime un seul. Agaric dploya, dans cette
entrevue, une extrme habilet.

--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas,  beaucoup d'gards, vous et moi,
les mmes ides politiques et sociales; mais il est des points sur
lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le
gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous  le
renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et
vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le rvrend pre posa sur la table un sac que lui avait remis, les
larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

--Topez l, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scell ce pacte solennel.

Aussitt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis  sa
cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflrent
leurs femmes, Amlie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le
signal, et tous les six, se tenant par la main, dansrent autour du sac
en chantant:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Et ils commandrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur
chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrte
rapportrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant
dans les faubourgs:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

L'agitation dracophile ne s'tait pas propage dans les provinces. Le
pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la dcouvrir, quand le
vieillard Cornemuse vint la lui rvler.

--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le
trsorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a achet des immeubles en
Marsouinie avec les fonds qu'il avait reus pour la propagande.

Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscnos avait perdu son
portefeuille dans une rixe, et il tait rduit  des expdients
pnibles, qui rpugnaient  son caractre imptueux. La vicomtesse Olive
cotait trs cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualits de
cette dame.

--Elle nous est trs utile, objecta le pieux Agaric.

--Sans doute, rpliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme dchirait les dracophiles. La msintelligence rgnait dans
leurs conseils. Les uns voulaient que, fidle  la politique de M.
Bigourd et du pieux Agaric, on affectt jusqu'au bout le dessein de
rformer la rpublique; les autres, fatigus d'une longue contrainte,
taient rsolus  acclamer la crte du Dragon et juraient de vaincre
sous ce signe.

Ceux-ci allguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilit
de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commenait  voir o
tendait l'agitation et que les partisans de l'miral voulaient dtruire
jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se rpandait que le prince devait dbarquer  La Crique et
faire son entre  Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les
gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient
l'esprance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux
taient disposs  acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe
sociale et d'un effondrement du crdit public; et ils taient moins
nombreux encore ceux qui eussent risqu dans l'affaire leur argent, leur
repos, leur libert ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au
contraire les ouvriers se tenaient prts, comme toujours,  donner une
journe de travail  la rpublique; une sourde rsistance se formait
dans les faubourgs.

--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant  la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient
d'une seule voix:

   bas Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indcision,
cette mollesse, cette incurie ordinaires  tous les gouvernements, et
dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la
violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait
rien. Formose, au fond du palais prsidentiel, demeurait aveugle, muet,
sourd, norme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un dredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter
un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.

Un comit excutif, qui s'tait lui-mme lu, dcida d'enlever la
Chambre des dputs et avisa aux voies et moyens.

L'affaire fut fixe au 28 juillet. Ce jour-l le soleil se leva radieux
sur la ville. Devant le palais lgislatif les mnagres passaient avec
leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pches, les poires
et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette,
broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait  rien; non que le secret
et t gard, mais la nouvelle n'avait trouv que des incrdules.
Personne ne croyait  une rvolution, d'o l'on pouvait induire que
personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les dputs commencrent
 passer, rares, inaperus, sous la petite porte du palais.  trois
heures, quelques groupes d'hommes mal habills se formrent.  trois
heures et demie des masses noires, dbouchant des rues adjacentes, se
rpandirent sur la place de la Rvolution. Ce vaste espace fut bientt
submerg par un ocan de chapeaux mous, et la foule des manifestants,
sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son
flot sombre les murs de l'enceinte lgislative. Des cris, des
grondements, des chants montaient vers le ciel serein. C'est Chatillon
qu'il nous faut!  bas les dputs!  bas la rpublique! Mort aux
chosards! Le bataillon sacr des dracophiles, conduit par le prince des
Boscnos, entonna le cantique auguste:

  Vive Crucho,
  Vaillant et sage,
  Plein de courage
  Ds le berceau!

Derrire le mur le silence seul rpondait.

Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout  la
fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:

-- l'assaut!

Et l'on vit le prince des Boscnos dressant sur le mur arm de pointes
et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrire lui ses compagnons
s'lancrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y
faire des trous, d'autres s'efforaient de desceller les artichauts et
d'arracher les pointes. Ces dfenses avaient cd par endroits. Quelques
envahisseurs chevauchaient dj le pignon dgarni. Le prince des
Boscnos agitait un immense drapeau vert. Tout  coup la foule oscilla
et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les
carabiniers de la rpublique, sortant  la fois par toutes les issues du
palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment dsassig.
Aprs une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la
garde de police, la baonnette au fusil, chargea la foule. Un instant
aprs, sur la place dserte, jonche de cannes et de chapeaux, rgnait
un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayrent de se
reformer, deux fois ils furent repousss. L'meute tait vaincue. Mais
le prince des Boscnos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau
 la main, repoussait l'assaut d'une brigade entire. Il renversait tous
ceux qui s'approchaient. Enfin, secou, dracin, il tomba sur un
artichaut de fer, et y demeura accroch, treignant encore l'tendard
des Draconides.

Le lendemain de cette journe, les ministres de la rpublique et les
membres du parlement rsolurent de prendre des mesures nergiques. En
vain, cette fois, le prsident Formose essaya-t-il d'luder les
responsabilits. Le gouvernement examina la question de destituer
Chatillon de ses grades et dignits et de le traduire devant la Haute-
Cour comme factieux, ennemi du bien public, tratre, etc.

 cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'miral, qui
l'obsdaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulrent pas
leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie
d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne
librateur: C'est Chatillon qu'il nous faut.

Les ministres taient embarrasss. Ils avaient l'intention de traduire
Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils
demeuraient dans cette totale ignorance rserve  ceux qui gouvernent
les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des
charges de quelque poids. Ils ne fournissaient  l'accusation que les
mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au
complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de
trente mille dracophiles. Les ministres et les dputs avaient des
soupons, et mme des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le
procureur de la rpublique disait au ministre de la justice: Il me faut
bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du
tout; ce n'est pas assez. L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la
chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon
avait pris la fuite L'moi, la surprise taient partout. On doutait, on
ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s'tait pass:

Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M.
Barbotan, ministre des affaires internes, le brave submiral Volcanmoule
dit avec sa franchise coutumire:

--Monsieur Barbotan, vos collgues ne me paraissent pas bien dgourdis;
on voit qu'ils n'ont pas command en mer. Cet imbcile de Chatillon leur
donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dngation, fendit avec son couteau  papier
l'air sur toute l'tendue de son bureau.

--Ne niez pas, rpliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous
dbarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute-
Cour, parce que vous n'tes pas sr de runir des charges suffisantes.
Bigourd le dfendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez
raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procs serait
dangereux....

--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dgag, si vous saviez comme
nous sommes tranquilles.... Je reois de mes prfets les nouvelles les
plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues
d'un soldat rvolt. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple,
un peuple intelligent, laborieux, attach aux institutions librales
qui....

Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:

--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous
escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une
pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l'oreille.

--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je
vous dbarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres
chiens  fouetter.... Je me suis flanqu une forte culotte au bec. Il
faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!...

Le ministre et le submiral se regardrent un moment en silence. Puis
Barbotan dit avec autorit:

--Submiral Volcanmoule, dbarrassez-nous d'un soldat sditieux. Vous
rendrez un grand service  la Pingouinie et le ministre des affaires
internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir mme, Volcanmoule se prsenta devant Chatillon et le contempla
longtemps avec une expression de douleur et de mystre.

--Pourquoi fais-tu cette tte-l? demanda l'miral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mle tristesse:

--Mon vieux frre d'armes, tout est dcouvert. Depuis une demi-heure, le
gouvernement sait tout.

 ces mots, Chatillon atterr s'croula.

Volcanmoule poursuivit:

--Tu peux tre arrt d'un moment  l'autre. Je te conseille de ficher
le camp.

Et, tirant sa montre:

--Pas une minute  perdre.

--Je peux tout de mme passer chez la vicomtesse Olive?

--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et
des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

--J'en aurai, dit Chatillon.

--Adieu! vieux frre.

--Adieu et merci! Tu m'as sauv la vie....

--Cela se doit.

Un quart d'heure aprs, le brave miral avait quitt la ville d'Alca.

Il s'embarqua de nuit,  La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile
pour la Marsouinie. Mais,  huit milles de la cte, il fut captur par
un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles-
Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour
fatal.




CHAPITRE VII


CONCLUSION

_Nunc est bibendum_. Dlivr de ses craintes, heureux d'avoir
chapp  un si grand pril, le gouvernement rsolut de clbrer par des
ftes populaires l'anniversaire de la rgnration pingouine et de
l'tablissement de la rpublique.

Le prsident Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du
Snat taient prsents  la crmonie.

Le gnralissime des armes pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il
fut acclam.

Prcdes du drapeau noir de la misre et du drapeau rouge de la
rvolte, les dlgations des ouvriers dfilrent, farouches et
tutlaires.

Prsident, ministres, dputs, fonctionnaires, chefs de la magistrature
et de l'arme, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelrent
l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'tait une alternative
dans laquelle ils se mettaient rsolument. Mais ils prfraient vivre
libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Aprs le dpart des reprsentants de l'tat, la foule des citoyens
s'coula  flots lents et paisibles, en criant: Vive la rpublique!
Vive la libert! Hou! hou! la calotte!

Les journaux ne signalrent qu'un fait regrettable dans cette belle
journe. Le prince des Boscnos fumait tranquillement un cigare sur la
prairie de la Reine quand y dfila le cortge de l'tat. Le prince
s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante:
Mort aux chosards! Il fut immdiatement apprhend par les agents de
police, auxquels il opposa la plus dsespre rsistance. Il en abattit
une multitude  ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut
tran, contus, corch, tumfi, scarifi, mconnaissable, enfin, 
l'oeil mme d'une pouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une
prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procs de Chatillon. On
trouva dans le pavillon de l'Amiraut des lettres qui rvlaient la main
du rvrend pre Agaric dans le complot. Aussitt l'opinion publique se
dchana contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une
douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient,
dlimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits,
immunits, franchises, privilges et fruits, et leur craient des
incapacits multiples et dirimantes.

Le rvrend pre Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par
lesquelles il tait personnellement vis, atteint, frapp, et la chute
pouvantable de l'miral, dont il tait la cause premire. Loin de se
soumettre  la mauvaise fortune, il la regardait comme une trangre de
passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que
les premiers.

Quand il eut suffisamment mri ses projets, il s'en alla un matin par le
bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hrisson
traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait 
grandes enjambes en prononant des paroles entrecoupes.

Parvenu au seuil du laboratoire o le pieux industriel avait, au cours
de tant de belles annes, distill la liqueur dore de Sainte-Orberose,
il trouva la place dserte et la porte ferme. Ayant long les
btiments, il rencontra sur le derrire le vnrable Cornemuse, qui, sa
robe trousse, grimpait  une chelle appuye au mur.

--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous l?

--Vous le voyez, rpondit d'une voix faible le religieux des Conils, en
tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'clat triomphal du rubis; elles
jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa
plnitude heureuse. Le poli de son crne ne charmait plus les regards;
une sueur laborieuse et des plaques enflammes en altraient
l'inestimable perfection.

--Je ne comprends pas, dit Agaric.

--C'est pourtant facile  comprendre. Et vous voyez ici les consquences
de votre complot. Vis par une multitude de lois, j'en ai lud le plus
grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frapp. Ces hommes
vindicatifs ont ferm mes laboratoires et mes magasins, confisqu mes
bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scells sur ma
porte. Il me faut maintenant rentrer par la fentre. C'est  peine si je
puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des
appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

--Vous souffrez la perscution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front dsol:

--Je vous l'avais bien dit, frre Agaric; je vous l'avais bien dit que
votre entreprise retomberait sur nous.

--Notre dfaite n'est que momentane, rpliqua vivement Agaric. Elle
tient  des causes uniquement accidentelles; elle rsulte de pures
contingences. Chatillon tait un imbcile; il s'est noy dans sa propre
ineptie. coutez-moi, frre Cornemuse. Nous n'avons pas un moment 
perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le dlivrer de
ses tyrans, le sauver de lui-mme, restaurer la crte du Dragon,
rtablir l'ancien tat, le Bon-tat, pour l'honneur de la religion et
l'exaltation de la foi catholique. Chatillon tait un mauvais
instrument; il s'est bris dans nos mains. Prenons, pour le remplacer,
un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la dmocratie impie
sera dtruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent.
Il a dj trahi son parti pour un plat de riz. Voil l'homme qu'il nous
faut!

Ds le dbut de ce discours, le religieux des Conils avait enjamb sa
fentre et tir l'chelle.

--Je le prvois, rpondit-il, le nez entre les deux chssis de la
croise: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous
expulser jusqu'au dernier de cette belle, amne et douce terre de
Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!

Agaric, plant devant le mur, adjura son bien cher frre de l'couter un
moment:

--Comprenez mieux votre intrt, Cornemuse! La Pingouinie est  nous.
Que nous faut-il pour la conqurir? Encore un effort, ... encore un lger
sacrifice d'argent, et....

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez
et ferma sa fentre.




LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES

L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

  Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion,
  poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai
  en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.

(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.)




CHAPITRE PREMIER


LE GNRAL GREATAUK, DUC DU SKULL

Peu de temps aprs la fuite de l'miral, un juif de condition mdiocre,
nomm Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et dsireux de servir
son pays, entra dans l'arme des Pingouins. Le ministre de la guerre,
qui tait alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui
reprochait son zle, son nez crochu, sa vanit, son got pour l'tude,
ses lvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on
cherchait l'auteur d'un mfait, Greatauk disait:

--Ce doit tre Pyrot!

Un matin, le gnral Panther, chef d'tat-major, instruisit Greatauk
d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destines  la
cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.

Greatauk s'cria spontanment:

--Ce doit tre Pyrot qui les a voles!

Il demeura quelque temps pensif et dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a vol ces quatre-
vingt mille bottes de foin. Et o je le reconnais, c'est qu'il les a
drobes pour les vendre  vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharns.
Trahison infme!

--C'est certain, rpondit Panther; il ne reste plus qu' le prouver.

Ce mme jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des
Boscnos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;

  Boscnos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles,
  Des saucisses et du jambon
  Pour le rveillon des pauv' bougres

Il lui parut contraire  toute discipline que des soldats chantassent ce
refrain,  la fois domestique et rvolutionnaire, qui jaillissait, aux
jours d'meute, du gosier des ouvriers goguenards.  cette occasion, il
dplora la dchance morale de l'arme et songea avec un pre sourire
que vieux camarade Greatauk, chef de cette arme dchue, la livrait
bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit
d'y mettre bon ordre, avant peu.

--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps
ministre.

Le prince des Boscnos tait le plus irrconciliable adversaire de la
dmocratie moderne, de la libre pense et du rgime que les Pingouins
s'taient librement donn. Il nourrissait contre les juifs une haine
vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour,
 la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent
s'exaltait encore par la considration de ses affaires prives, dont le
mauvais tat empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de
ses embarras pcuniaires qu' l'entre de l'hritier de Draco le Grand
dans sa ville d'Alca.

De retour en son htel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de
vieilles lettres, correspondance prive, trs secrte, qu'il tenait d'un
commis infidle, et de laquelle il rsultait que son vieux camarade
Greatauk, duc du Skull, avait tripot dans les fournitures et reu d'un
industriel, nomm Maloury, un pot-de-vin, qui n'tait pas norme et dont
la modicit mme tait toute excuse au ministre qui l'avait accept.

Le prince relut ces lettres avec une pre volupt, les remit
soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministre de la guerre.
Il tait d'un caractre rsolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait
pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds
les employs civils et militaires, enfona les portes et pntra dans le
cabinet de Greatauk tonn.

--Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule.
Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demand de fendre l'oreille au
gnral Monchin, l'me damne des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai
demand de donner un commandement au gnral des Clapiers qui travaille
pour les Draconides et qui m'a oblig personnellement; tu n'as pas
voulu. Je t'ai demand de dplacer le gnral Tandem, qui commande 
Port-Alca, qui m'a vol cinquante louis au bac et m'a fait mettre les
menottes quand j'ai t traduit devant la Haute-Cour comme complice de
l'miral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demand la fourniture de
l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demand une mission
secrte en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un
invariable refus, tu m'as signal  tes collgues du gouvernement comme
un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'tre fil
par la police, vieux tratre! Je ne te demande plus rien et je n'ai
qu'un seul mot  te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour
te remplacer, nous imposerons  ta sale chose publique quelqu'un des
ntres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures
tu n'as pas donn ta dmission, je publie dans les journaux le dossier
Maloury.

Mais Greatauk, plein de calme et de srnit:

--Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif
au bagne. Je livre Pyrot  la justice comme coupable d'avoir vol
quatre-vingt mille bottes de foin.

Le prince des Boscnos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.

--C'est vrai?...

--Tu le verras bien.

--Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours
prendre ses prcautions, je publie immdiatement la bonne nouvelle. On
lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot....

Et il murmura en s'loignant:

--Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal.

Un instant aprs, le gnral Panther se prsenta devant Greatauk.

--Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt
mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot.

--Qu'on en trouve, rpondit Greatauk, la justice l'exige. Faites
immdiatement arrter Pyrot.




CHAPITRE II


PYROT

Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en mme
temps, on prouvait une sorte de satisfaction  savoir que ce
dtournement, compliqu de trahison et confinant au sacrilge, avait t
commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut
connatre l'tat de l'opinion publique  l'gard des grands et des
petits juifs. Comme nous avons eu dj l'occasion de le dire dans cette
histoire, la caste financire, universellement excre et souverainement
puissante, se composait de chrtiens et de juifs. Les juifs qui en
faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine,
taient les grands juifs; ils possdaient d'immenses biens et
dtenaient, disait-on, plus d'un cinquime de la fortune pingouine. En
dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits
juifs d'une condition mdiocre, qui n'taient pas plus aims que les
grands et beaucoup moins craints. Dans tout tat polic, la richesse est
chose sacre; dans les dmocraties elle est la seule chose sacre. Or
l'tat pingouin tait dmocratique; trois ou quatre compagnies
financires y exeraient un pouvoir plus tendu et surtout plus effectif
et plus continu que celui des ministres de la rpublique, petits
seigneurs qu'elles gouvernaient secrtement, qu'elles obligeaient, par
intimidation ou par corruption,  les favoriser aux dpens de l'tat, et
qu'elles dtruisaient par les calomnies de la presse, quand ils
restaient honntes. Malgr le secret des caisses, il en paraissait assez
pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux
moindres, conus et enfants dans le respect de l'argent, et qui tous
avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la
solidarit des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est
assure que par la sret de la grande. Aussi concevaient-ils pour les
milliards isralites comme pour les milliards chrtiens un respect
religieux et, l'intrt tant plus fort chez eux que l'aversion, ils
eussent craint autant que la mort de toucher  un seul des cheveux de
ces grands juifs qu'ils excraient. Envers les petits, ils se sentaient
moins vrcondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-l  terre, ils
le trpignaient. C'est pourquoi la nation entire apprit avec un
farouche contentement que le tratre tait un juif, mais petit. On
pouvait se venger sur lui de tout Isral, sans craindre de compromettre
le crdit public.

Que Pyrot et vol les quatre-vingt mille bottes de foin, personne
autant dire n'hsita un moment  le croire. On ne douta point, parce que
l'ignorance o l'on tait de cette affaire ne permettait pas le doute
qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit
sans raisons. On ne douta point parce que la chose tait partout rpte
et qu' l'endroit du public rpter c'est prouver. On ne douta point
parce qu'on dsirait que Pyrot ft coupable et qu'on croit ce qu'on
dsire, et parce qu'enfin la facult de douter est rare parmi les
hommes; un trs petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui
ne se dveloppent pas sans culture. Elle est singulire, exquise,
philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de
malignit, dommageable aux personnes et aux biens, contraire  la police
des tats et  la prosprit des empires, funeste  l'humanit,
destructive des dieux, en horreur au ciel et  la terre. La foule des
Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilit de Pyrot,
et cette foi devint aussitt un des principaux articles de ses croyances
nationales et une des vrits essentielles de son symbole patriotique.

Pyrot fut jug secrtement et condamn.

Le gnral Panther alla aussitt informer le ministre de la guerre de
l'issue du procs.

--Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait
pas de preuves.

--Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve?
Il n'y a qu'une preuve certaine, irrfragable: les aveux du coupable.
Pyrot a-t-il avou?

--Non, mon gnral.

--Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y rsoudre; dites-lui que
c'est son intrt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des
faveurs, une rduction de peine, sa grce; promettez-lui que, s'il
avoue, on reconnatra son innocence; on le dcorera. Faites appel  ses
bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par
ordre, par respect de la hirarchie, sur commandement spcial du
ministre de la guerre, militairement.... Mais dites-moi, Panther, est-ce
qu'il n'a pas dj avou? Il y a des aveux tacites; le silence est un
aveu.

--Mais, mon gnral, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il
est innocent.

--Panther, les aveux d'un coupable rsultent parfois de la vhmence de
ses dngations. Nier dsesprment c'est avouer. Pyrot a avou; il nous
faut des tmoins de ses aveux, la justice l'exige.

Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nomm La
Crique, form de trois petites anses, autrefois frquentes des navires,
maintenant ensables et dsertes; des lagunes recouvertes de moisissures
s'tendaient tout le long des ctes basses, exhalant une odeur empeste,
et la fivre planait sur le sommeil des eaux. L, s'levait au bord de
la mer une haute tour carre, semblable  l'ancien Campanile de Venise,
au flanc de laquelle, prs du late, au bout d'une chane attache  une
poutre transversale, pendait une cage  claire voie dans laquelle, au
temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs
hrtiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut
enferm, sous la garde de soixante argousins qui, logs dans la tour, ne
le perdaient de vue ni jour ni nuit, piant ses aveux, pour en faire, 
tour de rle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et
prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui
passait pour un imbcile, tait, en ralit, plein de sagesse et d'une
rare prvoyance.

Cependant Pyrot, brl du soleil, dvor de moustiques, tremp de pluie,
de grle et de neige, glac de froid, secou furieusement par la
tempte, obsd par les croassements sinistres des corbeaux perchs sur
sa cage, crivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un
cure-dents tremp de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou
tombaient aux mains des geliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous
les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient
personne, puisqu'on avait publi ses aveux.




CHAPITRE III


LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX

Les moeurs des petits juifs n'taient pas toujours pures; le plus
souvent, ils ne se refusaient  aucun des vices de la civilisation
chrtienne, mais ils gardaient de l'ge patriarcal la reconnaissance des
liens de famille et l'attachement aux intrts de la tribu. Les frres,
demi-frres, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et
petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents,
d'abord accabls du coup qui frappait un des leurs, s'enfermrent dans
leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bnissant la main qui les
chtiait, durant quarante jours gardrent un jene austre. Puis ils
prirent un bain et rsolurent de poursuivre, sans repos, au prix de
toutes les fatigues,  travers tous les dangers, la dmonstration d'une
innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils dout?
L'innocence de Pyrot leur tait rvle comme tait rvl son crime 
la Pingouinie chrtienne; car ces choses, tant caches, revtaient un
caractre mystique et prenaient l'autorit des vrits religieuses. Les
sept cents pyrots se mirent  l'oeuvre avec autant de zle que de
prudence et firent secrtement des recherches approfondies. Ils taient
partout; on ne les voyait nulle part; on et dit que, comme le pilote
d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pntrrent dans les
bureaux de la guerre, approchrent, sous des dguisements, les juges,
les greffiers, les tmoins de l'affaire. C'est alors que parut la
sagesse de Greatauk: les tmoins ne savaient rien, les juges, les
greffiers ne savaient rien. Des missaires parvinrent jusqu' Pyrot et
l'interrogrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et
sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamn
ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient dtruire les preuves
de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connatre et ils ne
pouvaient les connatre parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilit de
Pyrot tait indestructible par son nant mme. Et c'est avec un lgitime
orgueil que Greatauk, s'exprimant en vritable artiste, dit un jour au
gnral Panther: Ce procs est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien.
Les sept cents pyrots dsespraient d'claircir jamais cette tnbreuse
affaire quand tout  coup ils dcouvrirent, par une lettre vole, que
les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais exist, qu'un
gentilhomme des plus distingus, le comte de Maubec, les avait vendues 
l'tat, qu'il en avait reu le prix, mais qu'il ne les avait jamais
livres, attendu que, issu des plus riches propritaires fonciers de
l'ancienne Pingouinie, hritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis
possesseurs de quatre duchs, de soixante comts, de six cent douze
marquisats, baronnies et vidamies, il ne possdait pas de terres la
largeur de la main et qu'il aurait t bien incapable de couper
seulement une fauche de fourrage sur ses domaines. Quant  se faire
livrer un ftu d'un propritaire ou de quelque marchand, c'est ce qui
lui et t tout  fait impossible, car tout le monde, except les
ministres de l'tat et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il
tait plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de
Maubec.

Les sept cents pyrots ayant procd  une enqute minutieuse sur les
ressources financires du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatrent
que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison o des
dames gnreuses donnaient  tout venant deux jambons pour une
andouille. Ils le dnoncrent publiquement comme coupable du vol des
quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait t
condamn et mis en cage.

Maubec tait d'une illustre famille, allie aux Draconides. Il n'y a
rien que les dmocraties estiment plus que la noblesse de naissance.
Maubec avait servi dans l'arme pingouine et les Pingouins, depuis
qu'ils taient tous soldats, aimaient leur arme jusqu' l'idoltrie.
Maubec avait, sur les champs de bataille, reu la croix, qui est le
signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils prfrent mme au lit
de leurs pouses. Toute la Pingouinie se dclara pour Maubec et la voix
du peuple, qui commenait  gronder, rclama des chtiments svres
contre les septs cents pyrots calomniateurs.

Maubec tait gentilhomme: il dfia les sept cents pyrots  l'pe, au
sabre, au pistolet,  la carabine, au bton.

Sales youpins, leur crivit-il dans une lettre fameuse, vous avez
crucifi mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous prviens que je ne
serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze
cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrires.

Le chef du gouvernement tait alors un villageois nomm Robin Mielleux,
homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit
courage et ne connaissant que son intrt. Par une dclaration publique,
il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et dfra
les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les
condamnrent, comme diffamateurs,  des peines afflictives,  d'normes
amendes et  tous les dommages et intrts que rclamait leur innocente
victime.

Il semblait que Pyrot dt rester  jamais enferm dans sa cage o se
perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et
prouver que ce juif tait coupable, les preuves qu'on en donnait
n'taient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les
officiers de l'tat-major montraient du zle et certains manquaient de
prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le gnral
Panther se rpandait en intarissables discours et dmontrait tous les
matins, dans les journaux, la culpabilit du condamn. Il aurait peut-
tre mieux fait de n'en rien dire: elle tait vidente; l'vidence ne se
dmontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi,
toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves  la
foule, plus elle en demandait.

Toutefois le danger de trop prouver n'et pas t grand s'il ne s'tait
trouv en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits
forms au libre examen, capables d'tudier une question difficile, et
enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'taient pas
tous disposs  parler; le public n'tait nullement prpar  les
entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les
grands juifs, tous les milliardaires isralites d'Alca, quand on leur
parlait de Pyrot, disaient: Nous ne connaissons point cet homme; mais
ils songeaient  le sauver. Ils gardaient la prudence o les attachait
leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur
souhait devait s'accomplir.




CHAPITRE IV


COLOMBAN

Quelques semaines aprs la condamnation des sept cents pyrots, un petit
homme myope, renfrogn, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec
un pot de colle, une chelle et un paquet d'affiches et s'en alla par
les rues collant sur les murs des placards o se lisait en gros
caractres: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_. Son tat
n'tait pas de coller des affiches; il s'appelait Colomban; auteur de
cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les
plus laborieux et les plus estims des crivains d'Alca. Aprs y avoir
suffisamment rflchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la
publiait de la manire qu'il jugeait la plus clatante. Il posa sans
encombre quelques affiches dans les rues peu frquentes; mais arriv
aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son chelle, les
curieux amasss sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui
jetaient des regards menaants qu'il supportait avec le calme que
donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les
concierges et tes boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait
tranant son attirail et suivi par les petits garons qui, leur panier
sous le bras et leur gibecire sur le dos, n'taient pas presss
d'arriver  l'cole: et il placardait studieusement. Aux indignations
muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les
murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il
apposait,  l'entre de la rue Sainte-Orberose, un de ses carrs de
papier portant imprim: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_,
la foule ameute donna les signes de la plus violente colre. Tratre,
voleur, sclrat, canaille, lui criait-on; une mnagre, ouvrant sa
fentre, lui versa une bote d'ordures sur la tte, un cocher de fiacre
lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre ct de la rue,
aux acclamations de la foule venge; un garon boucher le fit tomber
avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son chelle dans
le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de
leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropi du coude
et du pied, tranquille et rsolu.

--Viles brutes, murmura-t-il en haussant les paules.

Puis il se mit  quatre pattes dans le ruisseau pour y chercher son
lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit
tait fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncirement
disloqu. L'animosit del foule  son gard s'en accrut.

De l'autre ct de la rue s'tendait la grande picerie Sainte-Orberose.
Des patriotes saisirent  la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la
main, et le jetrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures,
tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, botes de sardines,
terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de
haricots. Couvert de dbris alimentaires, contus et dchir, boiteux,
aveugle, il prit la fuite suivi de garons de boutique, de mitrons, de
rdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grossissait de minute
en minute et qui hurlaient  l'eau!  mort le tratre!  l'eau! Ce
torrent de vulgaire humanit roula tout le long des boulevards et
s'engouffra dans la rue Saint-Mal. La police faisait son devoir; de
toutes les voies adjacentes dbouchaient des agents qui, la main gauche
sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tte des
poursuivants. Ils allongeaient dj des mains normes sur Colomban,
quand il leur chappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond
d'un gout.

Il y passa la nuit, assis dans les tnbres, au bord des eaux fangeuses,
parmi les rats humides et gras. Il songeait  sa tche; son coeur
agrandi s'emplissait de courage et de piti. Et quand l'aube mit un ple
rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant  lui-mme:

--Je discerne que la lutte sera rude.

Incontinent, il composa un mmoire o il exposait clairement que Pyrot
n'avait pu voler au ministre de la guerre quatre-vingt mille bottes de
foin qui n'y taient jamais entres, puisque Maubec ne les avait jamais
fournies, bien qu'il en et touch le prix. Colomban fit distribuer ce
factum par les rues d'Alca. Le peuple refusait de le lire et le
dchirait avec colre. Les boutiquiers montraient le poing aux
distributeurs qui dcampaient, poursuivis, le balai dans les reins, par
des furies mnagres. Les ttes s'chauffrent et l'effervescence dura
toute la journe. Le soir, des bandes d'hommes farouches et dguenills
parcouraient les rues en hurlant: Mort  Colomban! Des patriotes
arrachaient aux camelots des paquets entiers du factum, qu'ils brlaient
sur les places publiques, et ils dansaient autour de ces feux de joie
des rondes perdues avec des filles trousses jusqu'au ventre.

Les plus ardents allrent casser les carreaux de la maison o Colomban
vivait depuis quarante ans de son travail dans la douceur d'une paix
profonde.

Les Chambres s'murent et demandrent au chef du gouvernement quelles
mesures il comptait prendre pour rprimer les odieux attentats commis
par Colomban contre l'honneur de l'arme nationale et la sret de la
Pingouinie. Robin Mielleux fltrit l'audace impie de Colomban et
annona, aux applaudissements des lgislateurs, que cet homme serait
traduit devant les tribunaux pour y rpondre de son infme libelle.

Le ministre de la guerre, appel  la tribune, y parut transfigur. Il
n'avait plus l'air, comme autrefois, d'une oie sacre des citadelles
pingouines; maintenant hriss, le cou tendu, le bec en croc, il
semblait le vautour symbolique attach au foie des ennemis de la patrie.

Dans le silence auguste de l'assemble, il pronona ces seuls mots:

--Je jure que Pyrot est un sclrat.

Cette parole de Greatauk, rpandue dans toute la Pingouinie, soulagea la
conscience publique.




CHAPITRE V

LES RVRENDS PRES AGARIC ET CORNEMUSE


Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la rprobation
gnrale; il ne pouvait sortir de chez lui sans tre lapid; aussi ne
sortait-il point; il crivait dans son cabinet, avec un enttement
magnifique, de nouveaux mmoires en faveur de l'encag innocent.
Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une
douzaine, furent frapps de ses raisons et commencrent  douter de la
culpabilit de Pyrot. Ils s'en ouvrirent  leurs proches, s'efforcrent
de rpandre autour d'eux la lumire qui naissait dans leur esprit. L'un
d'eux tait un ami de Robin Mielleux  qui il confia ses perplexits et
qui ds lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre
ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisime publia
un pamphlet terrible: celui-l, Kerdanic, tait le plus redout des
polmistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces dfenseurs
du tratre taient soudoys par les grands juifs; on les fltrit du nom
de pyrotins et les patriotes jurrent de les exterminer. Il n'y avait
que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste rpublique; on croyait
en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les
assembles, dans les runions, dans les salons mondains,  la table de
famille, dans le lit conjugal. La moiti de la population tait suspecte
 l'autre moiti. La discorde mit le feu dans Alca.

Or, le pre Agaric, qui dirigeait une grande cole de jeunes nobles,
suivait les vnements avec une anxieuse attention. Les malheurs de
l'glise pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidle au
prince Crucho et conservait l'espoir de rtablir sur le trne de
Pingouinie l'hritier des Draconides. Il lui parut que les vnements
qui s'accomplissaient ou se prparaient dans le pays, l'tat d'esprit
dont ils seraient en mme temps l'effet et la cause, et les troubles,
leur rsultat ncessaire, pourraient, dirigs, conduits, tourns et
dtourns avec la sagesse profonde d'un religieux, branler la
rpublique et disposer les Pingouins  restaurer le prince Crucho dont
la pit promettait des consolations aux fidles. Coiff de son vaste
chapeau noir, dont les bords taient pareils aux ailes de la Nuit, il
s'achemina par le bois des Conils vers l'usine o son vnrable ami, le
pre Cornemuse, distillait la liqueur hyginique de Sainte-Orberose.
L'industrie du bon moine, si cruellement frappe au temps de l'miral
Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de
marchandises rouler  travers les bois et l'on voyait sous les hangars
des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des
caisses.

Agaric trouva le vnrable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des
cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouv l'clat
du rubis; le poli de son crne tait redevenu suave et prcieux.

Agaric flicita d'abord le pieux distillateur de l'activit qui
renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers.

--Les affaires reprennent. J'en rends grces  Dieu, rpondit le
vieillard des Conis. Hlas! elles taient bien tombes, frre Agaric,
Vous avez vu la dsolation de cet tablissement. Je n'en dis pas
davantage.

Agaric dtourna la tte.

--La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de
nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et prcaire.
Les lois de ruine et de dsolation qui l'ont frappe ne sont point
abroges: elles ne sont que suspendues....

Et le religieux, des Conils leva vers le cel ses prunelles de rubis.

Agaric lui mit la main sur l'paule:

--Quel spectacle, Cornemuse, nous offre la malheureuse Pingouinie!
Partout la dsobissance, l'indpendance, la libert! Nous voyons se
lever les orgueilleux, les superbes, les hommes de rvolte. Aprs avoir
brav les lois divines, ils se dressent contre les lois humaines, tant
il est vrai que, pour tre un bon citoyen, il faut tre un bon chrtien.
Colomban tche  imiter Satan. De nombreux criminels suivent son funeste
exemple; ils veulent, dans leur rage, briser tous les freins, rompre
tous les jougs, s'affranchir des liens les plus sacrs, chapper aux
contraintes les plus salutaires. Ils frappent leur patrie pour s'en
faire obir. Mais ils succomberont sous l'animadversion, la
vitupration, l'indignation, la fureur, l'excration et l'abomination
publiques. Voil l'abme o les a conduits l'athisme, la libre pense,
le libre examen, la prtention monstrueuse de juger par eux-mmes,
d'avoir une opinion propre.

--Sans doute, sans doute, rpliqua le pre Cornemuse en secouant la
tte; mais-je vous avoue que le soin de distiller des simples m'a
dtourn de suivre les affaires publiques. Je sais seulement qu'on parle
beaucoup d'un certain Pyrot. Les uns soutiennent qu'il est coupable, les
autres affirment qu'il est innocent, et je ne saisis pas bien les motifs
qui poussent les uns et les autres  s'occuper d'une affaire qui ne les
regarde pas.

Le pieux Agaric demanda vivement:

--Vous ne doutez pas du crime de Pyrot?

--Je n'en puis douter, trs cher Agaric, rpondit le religieux des
Conils; ce serait contraire aux lois de mon pays, qu'il faut respecter
tant qu'elles ne sont pas en opposition avec les lois divines. Pyrot est
coupable puisqu'il est condamn. Quant  en dire davantage pour ou
contre sa culpabilit, ce serait substituer mon autorit  celle des
juges, et je me garderai bien de le faire. C'est d'ailleurs inutile,
puisque Pyrot est condamn. S'il n'est pas condamn parce qu'il est
coupable, il est coupable parce qu'il est condamn; cela revient au
mme. Je crois  sa culpabilit comme tout bon citoyen doit y croire; et
j'y croirai tant que la justice tablie m'ordonnera d'y croire, car il
n'appartient pas  un particulier, mais au juge, de proclamer
l'innocence d'un condamn. La justice humaine est respectable jusque
dans les erreurs inhrentes  sa nature faillible et borne. Ces erreurs
ne sont jamais irrparables; si les juges ne les rparent pas sur la
terre, Dieu les rparera dans le ciel. D'ailleurs j'ai grande confiance
en ce gnral Greatauk, qui me semble plus intelligent, sans en avoir
l'air, que tous ceux qui l'attaquent.

--Bien cher Cornemuse, s'cria le pieux Agaric, l'affaire Pyrot, pousse
au point o nous saurons la conduire avec le secours de Dieu et les
fonds ncessaires, produira les plus grands biens. Elle mettra  nu les
vices de la rpublique anti-chrtienne et disposera les Pingouins 
restaurer le trne des Draconides et les prrogatives de l'glise. Mais
il faut pour cela que le peuple voie ses lvites au premier rang de ses
dfenseurs. Marchons contre les ennemis de l'arme, contre les
insulteurs des hros, et tout le monde nous suivra.

--Tout le monde, ce sera trop, murmura en hochant la tte le religieux
des Conils. Je vois que les Pingouins ont envie de se quereller. Si nous
nous mlons de leur querelle, ils se rconcilieront  nos dpens et nous
payerons les frais de la guerre. C'est pourquoi, si vous m'en croyez,
trs cher Agaric, vous n'engagerez pas l'glise dans cette aventure.

--Vous connaissez mon nergie; vous connatrez ma prudence. Je ne
compromettrai rien.... Bien cher Cornemuse, je ne veux tenir que de vous
les fonds ncessaires  notre entre en campagne.

Longtemps Cornemuse refusa de faire les frais d'une entreprise qu'il
jugeait funeste. Agaric fut tour  tour pathtique et terrible. Enfin,
cdant aux prires, aux menaces, Cornemuse,  pas tranants et la tte
penche, gagna son austre cellule o tout dcelait la pauvret
vanglique. Au mur blanchi  la chaux, sous un rameau de buis bnit, un
coffre-fort tait scell. Il l'ouvrit en soupirant et en tira une petite
liasse de valeurs que, d'un bras raccourci et d'une main hsitante, il
tendit au pieux Agaric.

--N'en doutez pas, trs cher Cornemuse, dit celui-ci, en plongeant les
papiers dans la poche de sa douillette, cette affaire Pyrot nous a t
envoye par Dieu pour la gloire et l'exaltation de l'glise de
Pingouinie.

--Puissiez-vous avoir raison! soupira le religieux des Conils.

Et, rest seul dans son laboratoire, il contempla, de ses yeux exquis,
avec une tristesse ineffable, ses fourneaux et ses cornues.




CHAPITRE VI


LES SEPT CENTS PYROTS

Les sept cents pyrots inspiraient au public une aversion croissante.
Chaque jour, dans les rues d'Alca, on en assommait deux ou trois; l'un
d'eux fut fess publiquement, um autre jet dans la rivire; un
troisime, enduit de goudron, roul dans des plumes et promen sur les
boulevards  travers une foule hilare; un quatrime eut le nez coup par
un capitaine de dragons. Ils n'osaient plus se montrer  leur cercle, au
tennis, aux courses; ils se dissimulaient pour aller  la Bourse. Dans
ces circonstances il parut urgent au prince des Boscnos de refrner
leur audace et de rprimer leur insolence. S'tant,  cet effet, runi
au comte Clna,  M. de la Trumelle, au vicomte Olive,  M. Bigourd, il
fonda avec eux la grande association des antipyrots  laquelle les
citoyens par centaines de mille, les soldats par compagnies, par
rgiments, par brigades, par divisions, par corps d'arme, les villes,
les districts, les provinces, apportrent leur adhsion.

Environ ce temps, le ministre de la guerre, se rendant auprs de son
chef d'tat-major, vit avec surprise que la vaste pice o travaillait
le gnral Panther, nagure encore toute nue, portait maintenant sur
chaque face, depuis le plancher jusqu'au plafond, en de profonds
casiers, un triple et quadruple rang de dossiers de tout format et de
toutes couleurs, archives soudaines et monstrueuses, ayant atteint en
quelques jours la croissance des chartriers sculaires.

--Qu'est-ce que cela? demanda le ministre tonn

--Des preuves contre Pyrot, rpondit avec une patriotique satisfaction
le gnral Panther. Nous n'en possdions pas quand nous l'avons
condamn: nous nous sommes bien rattraps depuis.

La porte tait ouverte; Greatank vit dboucher du palier une longue file
de portefaix, qui venaient dcharger dans la salle leurs crochets lourds
de papiers, et il aperut l'ascenseur qui s'levait en gmissant,
ralenti par le poids des dossiers.

--Qu'est-ce que cela encore? fit-il.

--Ce sont de nouvelles preuves contre Pyrot, qui nous arrivent, dit
Panther. J'en ai demand dans tous les cantons de Pingouinie, dans tous
les tats-majors et dans toutes les cours d'Europe; j'en ai command
dans toutes les villes d'Amrique et d'Australie et dans toutes les
factoreries d'Afrique; j'en attends des ballots de Brme et une
cargaison de Melbourne.

Et Panther tourna vers le ministre le regard tranquille et radieux d'un
hros. Cependant Greatauk, son carreau sur l'oeil, regardait ce
formidable amas de papiers avec moins de satisfaction que d'inquitude:

--C'est fort bien, dit-il, c'est fort bien! Mais je crains qu'on n'te 
l'affaire Pyrot sa belle simplicit. Elle tait limpide; ainsi que le
cristal de roche, son prix tait dans sa transparence. On y et
vainement cherch  la loupe une paille, une faille, une tache, le
moindre dfaut. Au sortir de mes mains, elle tait pure comme le jour;
elle tait le jour mme. Je vous donne une perle et vous en faites une
montagne. Pour tout vous dire, je crains qu'en voulant trop bien faire,
vous n'ayez fait moins bien. Des preuves! sans doute il est bon d'avoir
des preuves, mais il est peut-tre meilleur de n'en avoir pas. Je vous
l'ai dj dit, Panther: il n'y a qu'une preuve irrfutable, les aveux du
coupable (ou de l'innocent, peu importe!). Telle que je l'avais tablie
l'affaire Pyrot ne prtait pas  la critique; il n'y avait pas un
endroit par o on pt l'atteindre. Elle dfiait les coups; elle tait
invulnrable parce qu'elle tait invisible. Maintenant elle donne une
prise norme  la discussion. Je vous conseille, Panther, de vous servir
de vos dossiers avec rserve. Je vous serai surtout reconnaissant de
modrer vos communications aux journalistes. Vous parlez bien, mais vous
parlez trop. Dites moi, Panther, parmi ces pices, en est-il de fausses?

Panther sourit:

--Il y en a d'appropries.

--C'est ce que je voulais dire. Il y en a d'appropries, tant mieux! Ce
sont les bonnes. Comme preuves, les pices fausses, en gnral, valent
mieux que les vraies, d'abord parce qu'elles ont t faites exprs, pour
les besoins de la cause, sur commande et sur mesure, et qu'elles sont
enfin exactes et justes. Elles sont prfrables aussi parce qu'elles
transportent les esprits dans un monde idal et les dtournent de la
ralit qui, en ce monde, hlas! n'est jamais sans mlange.... Toutefois,
j'aimerais peut-tre mieux, Panther, que nous n'eussions pas de preuves
du tout.

Le premier acte de l'association des antipyrots fut d'inviter le
gouvernement  traduire immdiatement devant une haute cour de justice,
comme coupables de haute trahison, les sept cents pyrots et leurs
complices. Le prince des Boscnos, charg de porter la parole au nom de
l'Association, se prsenta devant le conseil assembl pour le recevoir
et exprima le voeu que la vigilance et la fermet du gouvernement
s'levassent  la hauteur des circonstances. Il serra la main  chacun
des ministres et, passant devant le gnral Greatauk, il lui souffla 
l'oreille:

--Marche droit, crapule, ou je publie le dossier Maloury!

Quelques jours aprs, par un vote unanime des Chambres, mis sur un
projet favorable du gouvernement, l'association des antipyrots fut
reconnue d'utilit publique.

Aussitt, l'association envoya en Marsouinie, au chteau de
Chitterlings, o Grucho mangeait le pain amer de l'exil, une dlgation
charge d'assurer le prince de l'amour et du dvouement des ligueurs
antipyrots.

Cependant les pyrotins croissaient en nombre; on en comptait maintenant
dix mille. Ils avaient, sur les boulevards, leurs cafs attitrs. Les
patriotes avaient les leurs, plus riches et plus vastes; tous les soirs
d'une terrasse  l'autre jaillissaient les bocks, les soucoupes, les
porte-allumettes, les carafes, les chaises et les tables; les glaces
volaient en clats; l'ombre, en confondant les coups, corrigeait
l'ingalit du nombre et les brigades noires terminaient la lutte en
foulant indiffremment les combattants des deux parties sous leurs
semelles aux clous acrs.

Une de ces nuits glorieuses, comme le prince des Boscnos sortait, on
compagnie de quelques patriotes, d'un cabaret  la mode, M. de la
Trumelle, lui dsignant un petit houmme  binocle, barbu, sans chapeau,
n'ayant qu'une manche  son habit, et qui se tranait pniblement sur le
trottoir jonch de dbris:

--Tenez! fit-il, voici Colomban!

Avec la force, le prince avait la douceur; il tait plein de mansutude;
mais au nom de Colomban son sang ne fit qu'un tour. Il bondit sur le
petit homme  binocle et le renversa d'un coup de poing dans le nez.

M. de la Trumelle s'aperut alors, que, tromp par une ressemblance
immrite, il avait pris pour Colomban M. Bazile, ancien avou,
secrtaire de l'association des antipyrots, patriote ardent et gnreux.
Le prince des Boscnos tait de ces mes antiques, qui ne plient jamais;
pourtant il savait reconnatre ses torts.

--Monsieur Bazile, dit-il en soulevant son chapeau, si je vous ai
effleur le visage, vous m'excuserez et vous me comprendrez, vous
m'approuverez, que dis-je, vous me complimenterez, vous me congratulerez
et me fliciterez quand vous saurez la cause de cet acte. Je vous
prenais pour Colomban.

M. Bazile, tamponnant avec son mouchoir ses narines jaillissantes et
soulevant un coude tout clatant de sa manche absente:

--Non, monsieur, rpondit-il schement, je ne vous fliciterai pas, je
ne vous congratulerai pas, je ne vous complimenterai pas, je ne vous
approuverai pas, car votre action tait pour le moins superflue; elle
tait, dirai-je, surrogatoire. On m'avait, ce soir, dj pris trois
fois pour Colomban et trait suffisamment comme il le mrite. Les
patriotes lui avaient sur moi dfonc les ctes et cass les reins, et
j'estimais, monsieur, que c'tait assez.

 peine avait-il achev ce discours que les pyrotins apparurent en
bande, et tromps,  leur tour, par cette ressemblance insidieuse,
crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombrent  coups de
canne plombe et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscnos et ses
compagnons, qu'il laissrent pour morts sur la place, et, s'emparant de
l'avou Bazile, le portrent en triomphe, malgr ses protestations
indignes, aux cris de Vive Colomban! vive Pyrot! le long des
boulevards, jusqu' ce que la brigade noire, lance  leur poursuite,
les et assaillis, terrasss, trans indignement au poste, o l'avou
Bazile fut, sous le nom de Colomban, trpign par des semelles paisses,
aux clous sans nombre.




CHAPITRE VII


BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE

LES SOCIALISTES

Or, tandis qu'un vent de colre et de haine soufflait dans Alca, Eugne
Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes,
install sur une vieille pompe  feu du temps des Draconides, observait
le ciel  travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement
sur des plaques avaries les passages d'toiles filantes. Son gnie
corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science
triomphait de la dpravation des appareils. Il observait avec une
inextinguible ardeur arolithes, mtorites et bolides, tous les dbris
ardents, toutes les poussires enflammes qui traversent d'une vitesse
prodigieuse l'atmosphre terrestre, et recueillait, pour prix de ses
veilles studieuses, l'indiffrence du public, l'ingratitude de l'tat et
l'animadversion des corps savants. Abm dans les espaces clestes, il
ignorait les accidents advenus  la surface de la terre; il ne lisait
jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit
occup des astrodes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le
bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus. 

Trs haut de taille et de pense, il avait un respect de lui-mme et
d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une
redingote noire trs mince et un chapeau de haute forme, dont sa
personne se montrait macie et sublime. Il prenait ses repas dans un
petit restaurant dsert par tous les clients moins spiritualistes que
lui, o seule dsormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de
buis, au casier dsol. En cette gargotte, un soir, le mmoire de
Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en
cassant des noisettes creuses, et tout  coup, exalt d'tonnement
d'admiration, d'horreur et de piti, il oublia les chutes de mtores et
les pluies d'toiles et ne vit plus que l'innocent balanc par les vents
dans sa cage o perchaient les corbeaux.

Cette image ne le quittait plus. Il tait depuis huit jours sous
l'obsession du condamn innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit
une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue o se tenait une
runion publique. Il entra; la runion tait contradictoire; on hurlait,
on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et
les antipyrots parlaient, tour  tour acclams et conspus. Un
enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace
des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade
et parla trois quarts d'heure. Il parla trs vite, sans ordre, mais avec
vhmence et dans toute la conviction d'un mathmaticien mystique. Il
fut acclam. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans ge,
tout en rouge, portant  son immense chapeau des plumes hroques, se
jeta sur lui,  la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit:

--Vous tes beau!

Il pensa dans sa simplicit qu'il devait y avoir  cela quelque chose de
vrai.

Elle lui dclara qu'elle ne vivait plus que pour la dfense de Pyrot et
dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle.
C'tait Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oublie, hors d'usage, et
devenue tout  coup grande citoyenne.

Elle ne le quitta plus. Ils vcurent ensemble des heures inimitables
dans les caboulots et les garnis transfigurs, dans les bureaux de
rdaction, dans les salles de runions et de confrences. Comme il tait
idaliste, il persistait  la croire adorable, bien qu'elle lui et
donn amplement l'occasion de s'apercevoir qu'elle ne conservait de
charmes en nul endroit ni d'aucune manire. Elle gardait seulement de sa
beaut passe la certitude de plaire et une hautaine assurance 
rclamer les hommages. Pourtant, il faut le reconnatre, cette affaire
Pyrot, fconde en prodiges, revtait Maniflore d'une sorte de majest
civique et la transformait, dans les runions populaires, en un symbole
auguste de la justice et de la vrit.

Chez aucun antipyrot, chez aucun dfenseur de Greatauk, chez aucun ami
du sabre, Bidault-Coquille et Maniflore n'inspiraient la moindre pointe
d'ironie et de gaiet. Les dieux, dans leur colre, avaient refus  ces
hommes le don prcieux du sourire. Ils accusaient gravement la
courtisane et l'astronome d'espionnage, de trahison, de complot contre
la patrie. Bidault-Coquille et Maniflore grandissaient  vue d'oeil sous
l'injure, l'outrage et la calomnie.

La Pingouinie tait, depuis de longs mois, partage en deux camps, et,
ce qui peut paratre trange au premier abord, les socialistes n'avaient
pas encore pris parti. Leurs groupements comprenaient presque tout ce
que le pays comptait de travailleurs manuels, force parse, confuse,
rompue, brise, mais formidable. L'affaire Pyrot jeta les principaux
chefs de groupes dans un singulier embarras: ils n'avaient pas plus
envie de se mettre du ct des financiers que du ct des militaires.
Ils regardaient les grands et les petits juifs comme des adversaires
irrductibles. Leurs principes n'taient point en jeu, leurs intrts
n'taient point engags dans cette affaire. Cependant, ils sentaient,
pour la plupart, combien il devenait difficile de demeurer tranger 
des luttes o la Pingouinie se jetait tout entire.

Les principaux d'entre eux se runirent au sige de leur fdration, rue
de la Queue-du-diable-Saint Mal, pour aviser  la conduite qu'il leur
conviendrait de tenir dans les conjonctures prsentes et les
ventualits futures.

Le compagnon Phoenix prit le premier la parole:

--Un crime, dit-il, le plus odieux et le plus lche des crimes, un crime
judiciaire a t commis. Des juges militaires, contraints ou tromps par
leurs chefs hirarchiques, ont condamn un innocent  une peine
infamante et cruelle. Ne dites pas que la victime n'est pas des ntres;
qu'elle appartient  une caste qui nous fut et nous sera toujours
ennemie. Notre parti est le parti de la justice sociale; il n'est pas
d'iniquit qui lui soit indiffrente.

Quelle honte pour nous si nous laissions un radical, Kerdanic, un
bourgeois, Colomban, et quelques rpublicains modrs poursuivre seuls
les crimes du sabre. Si la victime n'est pas des ntres, ses bourreaux
sont bien les bourreaux de nos frres et Greatauk, avant de frapper un
militaire, a fait fusiller nos camarades grvistes.

Compagnons, par un grand effort intellectuel, moral et matriel, vous
arracherez Pyrot au supplice; et, en accomplissant cet acte gnreux,
vous ne vous dtournerez pas de la tche libratrice et rvolutionnaire
que vous avez assume, car Pyrot est devenu le symbole de l'opprim et
toutes les iniquits sociales se tiennent; en en dtruisant une, on
branle toutes les autres.

Quand Phoenx eut achev, le compagnon Sapor parla en ces termes:

--On vous conseille d'abandonner votre tche pour accomplir une besogne
qui ne vous concerne pas. Pourquoi vous jeter dans une mle o, de
quelque ct que vous vous portiez, vous ne trouverez que des
adversaires naturels, irrductibles, ncessaires? Les financiers ne vous
sont-ils pas moins hassables que les militaires? Quelle caisse allez-
vous sauver: celle des Bilboquet de la Banque ou celle des Paillasse de
la Revanche? Quelle inepte et criminelle gnrosit vous ferait voler au
secours des sept cents pyrots que vous trouverez toujours en face de
vous dans la guerre sociale?

On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rtablir
parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troubl. La magnanimit pousse 
ce point change de nom.

Camarades, il y a un degr o l'infamie devient mortelle pour une
socit; la bourgeoisie pingouine touffe dans son infamie, et l'on vous
demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se
moquer de vous.

Laissons-la crever, et regardons avec un dgot plein de joie ses
dernires convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si
profondment corrompu le sol o elle a bti, que nous n'y trouverons
qu'une boue empoisonne pour poser les fondements d'une socit
nouvelle.

Sapor ayant termin son discours, le camarade Lapersonne pronona ce peu
de mots:

--Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot
est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot
est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait
consciencieusement son mtier, qui consiste principalement  tirer sur
le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa dfense,
en bravant tous les prils. Quand il me sera dmontr que Pyrot est
coupable et qu'il a vol le foin de l'arme, je marcherai pour lui.

Le camarade Larrive prit ensuite la parole:

--Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus
de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser
une cause ds qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il
n'y ait l un fcheux abus de mots et une dangereuse quivoque. Car la
justice sociale n'est pas la justice rvolutionnaire. Elles sont toutes
deux en antagonisme perptuel: servir l'une, c'est combattre l'autre.
Quant  moi, mon choix est fait: je suis pour la justice rvolutionnaire
contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas prsent, je blme
l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une
affaire comme celle-ci, il faudrait tre des imbciles pour ne pas en
profiter.

Comment? l'occasion nous est offerte d'assner au militarisme des coups
terribles, peut-tre mortels. Et vous voulez que je me croise les bras?
Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai
jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent
pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une
politique sans rsultats, que je ne ferai jamais.

Un parti comme le ntre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son
existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire
Pyrot; mais nous y interviendrons rvolutionnairement; nous exercerons
une action violente.... Croyez-vous donc que la violence soit un vieux
procd, une invention suranne, qu'il faille mettre au rancart avec les
diligences, la presse  bras et le tlgraphe arien? Vous tes dans
l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence;
c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir.
Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les
classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'arme aux
prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la
noblesse et le clerg avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, 
s'entre-dtruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les
gouvernements comme la fivre puise les malades.

L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, htera de dix ans la
croissance du parti socialiste et l'mancipation du proltariat par le
dsarmement, la grve gnrale et la rvolution.

Les chefs du parti ayant de la sorte exprim chacun un avis diffrent,
la discussion ne se prolongea pas sans vivacit; les orateurs, comme il
arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient
dj prsents et les exposrent avec moins d'ordre et de mesure que la
premire fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais
ces avis, en dernire analyse, se rduisaient  deux, celui de Sapor et
de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de
Larrive qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires
se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de
leur justice et dans une commune croyance  l'innocence de Pyrot.
L'opinion publique ne se trompa donc gure en considrant tous les chefs
socialistes comme des pyrotins trs pernicieux.

Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils
reprsentaient autant que la parole peut reprsenter l'inexprimable,
quant aux proltaires enfin, dont il est difficile de connatre la
pense qui ne se connat point elle-mme, il semble que l'affaire Pyrot
ne les intressait pas. Elle tait pour eux trop littraire, d'un got
trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance,
qui ne leur plaisait gure.




CHAPITRE VIII

LE PROCES COLOMBAN


Quand s'ouvrit le procs Colomban, les pyrotins n'taient pas beaucoup
plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait
mme parmi les prtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus
c'tait la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient  leur
faible nombre de prcieux avantages et en premier lieu de compter parmi
eux moins d'imbciles que leurs adversaires qui en taient surchargs.
Ne comprenant qu'une infime minorit, ils se concertaient facilement,
agissaient avec harmonie, n'taient point tents de se diviser et de
contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la ncessit de bien
faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin
tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhrents,
tandis que leurs adversaires, ayant runi du premier coup les foules, ne
pouvaient plus que dcrotre.

Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperut tout
de suite que ses juges n'taient pas curieux. Ds qu'il ouvrait la
bouche, le prsident lui ordonnait de se taire, dans l'intrt suprieur
de l'tat. Pour la mme raison, qui est la raison suprme, les tmoins 
dcharge ne furent point entendus. Le gnral Panther, chef d'tat-
major, parut  la barre, en grand uniforme et dcor de tous ses ordres.
Il dposa en ces termes:

--L'infme Colomban prtend que nous n'avons pas de preuves contre
Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept
cent trente-deux mtres carrs, qui,  cinq cents kilos chaque, font
trois cent soixante-six mille kilos.

Cet officier suprieur donna ensuite, avec lgance et facilit, un
aperu de ces preuves.

--Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en
substance; il y en a de tout format, pot, couronne, cu, raisin,
colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimtre
carr; la plus grande mesure 70 mtres de long sur 0 m. 90 de large.

 cette rvlation l'auditoire frmit d'horreur.

Greatauk vint dposer  son tour. Plus simple et, peut-tre, plus grand,
il portait un vieux veston gris, et tenait les mains jointes derrire le
dos.

--Je laisse, dit-il avec calme et d'une voix peu leve, je laisse 
monsieur Colomban la responsabilit d'un acte qui a mis notre pays 
deux doigts de sa perte. L'affaire Pyrot est secrte; elle doit rester
secrte. Si elle tait divulgue, les maux les plus cruels, guerres,
pillages, ravages, incendies, massacres, pidmies, fondraient
immdiatement sur la Pingouinie. Je m'estimerais coupable de haute
trahison si je prononais un mot de plus.

Quelques personnes connues pour leur exprience politique, entre autres
M. Bigourd, jugrent la dposition du ministre de la guerre plus habile
et de plus de porte que celle de son chef d'tat-major.

Le tmoignage du colonel de Boisjoli fit une grande impression:

--Dans une soire au ministre de la guerre, dit cet officier, l'attach
militaire d'une puissance voisine me confia que, ayant visit les
curies de son souverain, il avait admir un foin souple et parfum,
d'une jolie teinte verte, le plus beau qu'il et jamais vu! D'o
venait-il? lui demandai-je. Il ne me rpondit pas; mais l'origine ne
m'en parut pas douteuse. C'tait le foin vol par Pyrot. Ces qualits de
verdeur, de souplesse et d'arme sont celles de notre foin national. Le
fourrage de la puissance voisine est gris, cassant; il sonne sous la
fourche et sent la poussire. Chacun peut conclure.

Le lieutenant-colonel Hastaing vint dire,  la barre, au milieu des
hues, qu'il ne croyait pas Pyrot coupable. Aussitt il fut apprhend
par la gendarmerie et jet dans un cul de basse-fosse o, nourri de
vipres, de crapauds et de verre pil, il demeura insensible aux
promesses comme aux menaces.

L'huissier appela:

--Le comte Pierre Maubec de la Dentdulynx.

Il se fit un grand silence et l'on vit s'avancer vers la barre un
gentihomme magnifique et dpenaill, dont les moustaches menaaient le
ciel et dont les prunelles fauves jetaient des clairs.

Il s'approche de Colomban, et lui jetant un regard d'ineffable mpris:

--Ma dposition, dit-il, la voici: Merde!

 ces mots la salle entire clata en applaudissements enthousiastes et
bondit, souleve par un de ces transports qui exaltent les coeurs et
portent les mes aux actions extraordinaires. Sans ajouter une parole,
le comte Maubec de la Dentdulynx se retira.

Quittant avec lui le prtoire, tous les assistants lui firent cortge.
Prosterne  ses pieds, la princesse des Boscnos lui tenait les cuisses
perdument embrasses; il allait, impassible et sombre, sous une pluie
de mouchoirs et de fleurs. La vicomtesse Olive, crispe  son cou, n'en
put tre dtache et le calme hros l'emporta flottante sur sa poitrine
comme une charpe lgre.

Quand l'audience qu'il avait d suspendre fut reprise, le prsident
appela les experts.

L'illustre expert en criture, Vermillard, exposa le rsultat de ses
recherches.

--Ayant tudi attentivement, dit-il, les papiers saisis chez Pyrot,
notamment ses livres de dpense et ses cahiers de blanchissage, j'ai
reconnu que, sous une banale apparence, ils constituent un cryptogramme
impntrable dont j'ai pourtant trouv la cl. L'infamie du tratre s'y
voit  chaque ligne. Dans ce systme d'criture ces mots Trois books et
vingt francs pour Adle signifient: J'ai livr trente mille bottes de
foin  une puissance voisine. D'aprs ces documents j'ai pu mme
tablir la composition du foin livr par cet officier: En effet, les
mots chemise, gilet, caleon, mouchoirs de poche, faux-cols, apritif,
tabac, cigares, veulent dire trfle, paturin, luzerne, pimprenelle,
avoine, ivraie, flouve odorante et flole des prs. Et ce sont l
prcisment les plantes aromatiques qui composaient le foin odorant
fourni par le comte Maubec  la cavalerie pingouine. Ainsi Pyrot faisait
mention de ses crimes dans un langage qu'il croyait  jamais
indchiffrable. On est confondu de tant d'astuce uni  tant
d'inconscience.

Colomban, reconnu coupable sans circonstances attnuantes, fut condamn
au maximum de la peine. Les jurs signrent aussitt un recours en
rigueur.

Sur la place du Palais, au bord du fleuve dont les rives avaient vu
douze sicles d'une grande histoire, cinquante mille personnes
attendaient dans le tumulte l'issue du procs. L s'agitaient les
dignitaires de l'association des antipyrots, parmi lesquels on
remarquait le prince des Boscnos, le comte Clna, le vicomte Olive, M.
de la Trumelle; l se pressaient le rvrend pre Agaric et les
professeurs de l'cole Saint-Mal avec tous leurs lves; l, le moine
Douillard et le gnralissime Caraguel, en se tenant embrasss,
formaient un groupe sublime, et l'on voyait accourir par le Pont-Vieux
les dames de la halle et des lavoirs, avec des broches, des pelles, des
pincettes, des battoirs et des chaudrons d'eau de Javel; devant les
portes de bronze, sur les marches, tait rassembl tout ce qu'Alca
comptait de dfenseurs de Pyrot, professeurs, publicistes, ouvriers, les
uns conservateurs, les autres radicaux ou rvolutionnaires, et l'on
reconnaissait,  leur tenue nglige et  leur aspect farouche, les
camarades Phoenix, Larrive, Lapersonne, Dagobert et Varambille.

Serr dans sa redingote funbre et coiff de son chapeau crmonieux,
Bidault-Coquille invoquait en faveur de Colomban et du colonel Hastaing
les mathmatiques sentimentales. Sur la plus haute marche
resplendissait, souriante et farouche, Maniflore, courtisane hroque,
jalouse de mriter, comme Lena un monument glorieux ou, comme
Epicharis, les louanges de l'histoire.

Les sept cents pyrots, dguiss en marchands de limonade, en camelots,
en ramasseurs de mgots et en antipyrots, erraient autour du vaste
difice.

Quand Colomban parut, une clameur telle s'leva que, frapps par la
commotion de l'air et de l'eau, les oiseaux en tombrent des arbres et
les poissons en remontrent sur le ventre  la surface du fleuve. On
hurlait de toutes parts:

-- l'eau, Colomban!  l'eau!  l'eau!

Quelques cris jaillissaient:

--Justice et vrit!

Une voix mme fut entendue vocifrant:

-- bas l'arme!

Ce fut le signal d'une effroyable mle. Les combattants tombaient par
milliers et formaient de leurs corps entasss des tertres hurlants et
mouvants sur lesquels de nouveaux lutteurs se prenaient  la gorge. Les
femmes, ardentes, cheveles, ples, les dents agaces et les ongles
frntiques, se ruaient sur l'homme avec des transports qui donnait 
leur visage, au grand jour de la place publique, une expression
dlicieuse qu'on n'avait pu surprendre jusque-l que dans l'ombre des
rideaux, au creux des oreillers. Elles vont saisir Colomban, le mordre,
l'trangler, l'carteler, le dchirer et s'en disputer les lambeaux,
lorsque Maniflore, grande, chaste dans sa tunique rouge, se dresse,
sereine et terrible, devant ces furies qui reculent pouvantes.
Colomban semblait sauv; ses partisans taient parvenus  lui frayer un
chemin  travers la place du Palais et  l'introduire dans un fiacre
apost au coin du Pont-Vieux. Dj le cheval filait au grand trot, mais
le prince des Boscnos, le comte Clna, M. de la Trumelle, jetrent le
cocher  bas de son sige; puis poussant l'animal  reculons et faisant
marcher les grandes roues devant les petites acculrent l'attelage au
parapet du pont, d'o ils le firent basculer dans le fleuve, aux
applaudissements de la foule en dlire. Avec un clapotement sonore et
frais, l'eau jaillit en gerbe; puis on ne vit plus qu'un lger remous 
la surface tincelante du fleuve.

Presque aussitt, les compagnons Dagobert et Varambille, aids des sept
cents pyrots dguiss, envoyrent le prince des Boscnos, la tte la
premire, dans un bateau de blanchisseuses o il s'abma lamentablement.

La nuit sereine descendit sur la place du Palais, et versa sur les
dbris affreux dont elle tait jonche le silence et la paix. Cependant,
 trois kilomtres en aval, sous un pont, accroupi, tout dgouttant, au
ct d'un vieux cheval estropi, Colomban mditait sur l'ignorance et
l'injustice des foules.

--L'affaire, se disait-il, est plus rude encore que je ne croyais. Je
prvois de nouvelles difficults.

Il se leva, s'approcha du malheureux animal:

--Que leur avais-tu fait? pauvre ami, lui dit-il. C'est  cause de moi
qu'ils t'ont si cruellement trait.

Il embrassa la bte infortune et mit un baiser sur l'toile blanche de
son front. Puis il la tira par la bride, et, boitant, l'emmena boitant 
travers la ville endormie jusqu' sa maison, o le sommeil leur fit
oublier les hommes.




CHAPITRE IX


LE PRE DOUILLARD

Dans leur infinie mansutude,  la suggestion du pre commun des
fidles, les vques, chanoines, curs, vicaires, abbs et prieurs de
Pingouinie, rsolurent de clbrer un service solennel dans la
cathdrale d'Alca, pour obtenir de la misricorde divine qu'elle daignt
mettre un terme aux troubles qui dchiraient une des plus nobles
contres de la Chrtient et accorder au repentir de la Pingouinie le
pardon de ses crimes envers Dieu et les ministres du culte.

La crmonie eut lieu le quinze juin. Le gnralissime Caraguel se
tenait au banc d'oeuvre, entour de son tat-major. L'assistance tait
nombreuse et brillante; selon l'expression de M. Bigourd, c'tait  la
fois une foule et une lite. On y remarquait au premier rang M. de la
Berthoseille, chambellan de monseigneur le prince Crucho. Prs de la
chaire o devait monter le rvrend pre Douillard, de l'ordre de Saint-
Franois, se tenaient debout, dans une attitude recueillie, les mains
croises sur leurs gourdins, les grands dignitaires de l'association des
antipyrots, le vicomte Olive, M. de la Trumelle. le comte Clna, le duc
d'Ampoule, le prince des Boscnos. Le pre Agaric occupait l'abside,
avec les professeurs et les lves de l'cole Saint-Mal. Le croisillon
et le bas-ct de droite taient rservs aux officiers et soldats en
uniforme comme le plus honorable, puisque c'est de ce ct que le
Seigneur pencha la tte en expirant sur la croix. Les dames de
l'aristocratie, et parmi elles la comtesse Clna, la vicomtesse Olive,
la princesse des Boscnos, occupaient les tribunes. Dans l'immense
vaisseau et sur la place du Parvis se pressaient vingt mille religieux
de toutes robes et trente mille laques.

Aprs la crmonie expiatoire et propitiatoire, le rvrend pre
Douillard monta en chaire. Le sermon avait t donn d'abord au rvrend
pre Agaric; mais jug, malgr ses mrites, au-dessous des circonstances
pour le zle et la doctrine, on lui prfra l'loquent capucin qui
depuis six mois allait prcher dans les casernes contre les ennemis de
Dieu et de l'autorit.

Le rvrend pre Douillard, prenant pour texte _Deposuit potentes de
sede_, tablit que toute-puissance temporelle a Dieu pour principe et
pour fin et qu'elle se perd et s'abme elle-mme quand elle se dtourne
de la voie que la Providence lui a trace et du but qu'elle lui a
assign.

Faisant application de ces rgles sacres au gouvernement de la
Pingouinie, il traa un tableau effroyable des maux que les matres de
ce pays n'avaient su ni prvoir ni empcher.

--Le premier auteur de tant de misres et de hontes, dit-il, vous ne le
connaissez que trop, mes frres. C'est un monstre dont le nom annonce
providentiellement la destine, car il est tir du grec _pyros_,
qui veut dire feu, la sagesse divine, qui parfois est philologue, nous
avertissant par cette tymologie qu'un juif devait allumer l'incendie
dans la contre qui l'avait accueilli.

Il montra la patrie, perscute par les perscuteurs de l'glise,
s'criant sur son calvaire:

 douleur!  gloire! Ceux qui ont crucifi mon dieu me crucifient!

 ces mots un long frmissement agita l'auditoire.

Le puissant orateur souleva plus d'indignation encore en rappelant
l'orgueilleux Colomban, plong, noir de crimes, dans le fleuve dont
toute l'eau ne le lavera pas. Il ramassa toutes les humiliations, tous
les prils de la Pingouinie pour en faire un grief au prsident de la
rpublique et  son premier ministre.

--Ce ministre, dit-il, ayant commis une lchet dgradante en
n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs allis et leurs
dfenseurs, comme Sal extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu
indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait dlgu, et tout bon
citoyen peut et doit dsormais insulter  sa mprisable souverainet. Le
Ciel regardera favorablement ses contempteurs. _Deposuit patentes de
sede_. Dieu dposera les chefs pusillanimes et il mettra  leur place
les hommes forts qui se rclameront de Lui. Je vous en prviens,
messieurs; je vous en prviens, officiers, sous-officiers, soldats qui
m'coutez; je vous en prviens, gnralissime des armes pingouines,
l'heure est venue! Si vous n'obissez pas aux ordres de Dieu, si vous ne
dposez pas en son nom les possdants indignes, si vous ne constituez
pas sur la Pingouinie un gouvernement religieux et fort, Dieu n'en
dtruira pas moins ce qu'il a condamn, il n'en sauvera pas moins son
peuple; il le sauvera,  votre dfaut, par un humble artisan ou par un
simple caporal. L'heure sera bientt passe. Htez-vous!

Soulevs par cette ardente exhortation, les soixante mille assistants se
levrent frmissants; des cris jaillirent: Aux armes! aux armes! Mort
aux pyrots! Vive Crucho! et tous, moines, femmes, soldats,
gentilshommes, bourgeois, larbins, sous le bras surhumain lev dans la
chaire de vrit pour les bnir, entonnant l'hymne: _Sauvons la
Pingouinie!_ s'lancrent imptueusement hors de la basilique et
marchrent, par les quais du fleuve, sur la Chambre des dputs.

Rest seul dans la nef dserte, le sage Cornemuse, levant les bras au
ciel, murmura d'une voix brise:

--_Agnosco fortunam ecclesiae pinguicanae!_ Je ne vois que trop o
tout cela nous conduira.

L'assaut que donna la foule sainte au palais lgislatif fut repouss.
Vigoureusement chargs par les brigades noires et les gardes d'Alca, les
assaillants fuyaient en dsordre quand les camarades accourus des
faubourgs, ayant  leur tte Phoenix, Dagobert, Lapersonne et
Varambille, se jetrent sur eux et achevrent leur dconfiture. MM. de
la Trumelle et d'Ampoule furent trans au poste. Le prince des
Boscnos, aprs avoir lutt vaillamment, tomba la tte fendue sur le
pav ensanglant.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les camarades, mls 
d'innombrables camelots, parcoururent, toute la nuit, les boulevards,
portant Maniflore en triomphe et brisant les glaces des cafs et les
vitres des lanternes aux cris de:  bas Crucho! Vive la sociale! Les
antipyrots passaient  leur tour, renversant les kiosques des journaux
et les colonnes de publicit.

Spectacles auxquels la froide raison ne saurait applaudir et propres 
l'affliction des diles soucieux de la bonne police des chemins et des
rues; mais ce qui tait plus triste pour les gens de coeur, c'tait
l'aspect de ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient  distance
gale des deux camps, et tout gostes et lches qu'ils se laissaient
voir, voulaient qu'on admirt la gnrosit de leurs sentiments et la
noblesse de leur me; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se
faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse,
tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gmissaient: 
Pingouins, cessez ces luttes fratricides; cessez de dchirer le sein de
votre mre!, comme si les hommes pouvaient vivre en socit sans
disputes et sans querelles, et comme si les discordes civiles n'taient
pas les conditions ncessaires de la vie nationale et du progrs des
moeurs, pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste
et l'injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l'injuste dans
son courage. L'un de ceux-l, le riche et puissant Machimel, beau de
couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur; ses larmes
formaient  ses pieds des tangs poissonneux et ses soupirs y
chaviraient les barques des pcheurs.

Pendant ces nuits agites, au fate de sa vieille pompe  feu, sous le
ciel serein, tandis que les toiles filantes s'enregistraient sur les
plaques photographiques, Bidault-Coquille se glorifiait en son coeur. Il
combattait pour la justice; il aimait, il tait aim d'un amour sublime.
L'injure et la calomnie le portaient aux nues. On voyait sa caricature
avec celle de Colomban, de Kerdanic et du colonel Hastaing dans les
kiosques des journaux; les antipyrots publiaient qu'il avait reu
cinquante mille francs des grands financiers juifs. Les reporters des
feuilles militaristes consultaient sur sa valeur scientifique les
savants officiels qui lui refusaient toute connaissance des astres,
contestaient ses observations les plus solides, niaient ses dcouvertes
les plus certaines, condamnaient ses hypothses les plus ingnieuses et
les plus fcondes. Sous les coups flatteurs de la haine et de l'envie,
il exultait.

Contemplant  ses pieds l'immensit noire perce d'une multitude de
lumires, sans songer  tout ce qu'une nuit de grande ville renferme de
lourds sommeils, d'insomnies cruelles, de songes vains, de plaisirs
toujours gts et de misres infiniment diverses:

--C'est dans cette norme cit, se disait-il, que le juste et l'injuste
se livrent bataille.

Et, substituant  la ralit multiple et vulgaire une posie simple et
magnifique, il se reprsentait l'affaire Pyrot sous l'aspect d'une lutte
des bons et des mauvais anges; il attendait le triomphe ternel des Fils
de la lumire et se flicitait d'tre un Enfant du jour terrassant les
Enfants de la nuit.




CHAPITRE X


LE CONSEILLER CHAUSSEPIED

Aveugls jusque-l par la peur, imprudents et stupides, les
rpublicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du
prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le vritable sens
de l'affaire Pyrot. Les dputs que, depuis deux ans, les hurlements des
foules patriotes faisaient plir, n'en devinrent pas plus courageux,
mais ils changrent de lchet et s'en prirent au ministre Robin
Mielleux des dsordres qu'ils avaient eux-mmes favoriss par leur
complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, flicit
les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en pril la rpublique par
sa faiblesse qui tait la leur et par des complaisances qu'ils lui
avaient imposes; certains d'entre eux commenaient  douter si leur
intrt n'tait pas de croire  l'innocence de Pyrot plutt qu' sa
culpabilit et ds lors ils prouvrent de cruelles angoisses  la
pense que ce malheureux pouvait n'avoir pas t condamn justement, et
expiait dans sa cage arienne les crimes d'un autre. Je n'en dors pas!
disait en confidence  quelques membres de la majorit le ministre
Guillaumette, qui aspirait  remplacer son chef.

Ces gnreux lgislateurs renversrent le cabinet, et le prsident de la
rpublique mit  la place de Robin Mielleux un sempiternel rpublicain,
 la barbe fleurie, nomm La Trinit, qui, comme la plupart des
Pingouins, ne comprenait pas un mot  l'affaire mais trouvait que,
vraiment, il s'y mettait trop de moines.

Le gnral Greatauk, avant de quitter le ministre, fit ses dernires
recommandations au chef d'tat-major, Panther.

--Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire
Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et
de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beaut cherche
l'ombre, se plat dans le mystre et veut rester voile. Mnagez sa
pudeur. Dj trop de regards indiscrets ont profan ses charmes ...
Panther, vous avez souhait des preuves et vous en avez obtenu. Vous en
possdez beaucoup; vous en possdez trop. Je prvois des interventions
importunes et des curiosits dangereuses.  votre place, je mettrais au
pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de
n'en pas avoir. Celle-l est la seule qu'on ne discute pas.

Hlas! le gnral Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils.
L'avenir ne devait donner que trop raison  la clairvoyance de Greatauk.
Ds son entre au ministre, La Trinit demanda le dossier de l'affaire
Pyrot. Pniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de
l'intrt suprieur de la dfense nationale, lui confiant que ce dossier
constituait  lui seul, sous la garde du gnral Panther, les plus
vastes archives du monde. La Trinit tudia le procs comme il put et,
sans le pntrer  fond, le souponna d'irrgularit. Ds lors,
conformment  ses droits et prrogatives, il en ordonna la rvision.
Immdiatement Pniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter
l'arme et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille  la tte.
Il fut remplac par un deuxime qui en fit autant, et auquel succda un
troisime qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu' soixante-dix,
se comportrent comme leurs prdcesseurs, et le vnrable La Trinit
gmit, obru sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unime
ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il ft en
dsaccord avec tant et de si nobles collgues, mais il tait charg par
eux de trahir gnreusement son prsident du conseil, de le couvrir
d'opprobre et de honte et de faire tourner la rvision  la gloire de
Greatauk,  la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et
pour le rtablissement du prince Crucho.

Le gnral van Julep, dou de hautes vertus militaires, n'avait pas
l'esprit assez fin pour employer les procds subtils et les mthodes
exquises de Greatauk. Il pensait, comme le gnral Panther, qu'il
fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais
trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments  son
chef d'tat-major, qui n'tait que trop enclin  les partager.

--Panther, lui dit-il, nous touchons au moment o il nous va falloir des
preuves abondantes et surabondantes.

--Il suffit, mon gnral, rpondit Panther; je vais complter mes
dossiers.

Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux tages
du ministre de la guerre. Le plancher s'croula sous le poids des
dossiers et les preuves boules crasrent sous leur avalanche deux
chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expditionnaires,
qui travaillaient, au rez-de-chausse,  modifier les gutres des
chasseurs. Il fallut tayer les murs du vaste difice. Les passants
voyaient avec stupeur d'normes poutres, de monstrueux tanons, qui,
dresss obliquement contre la fire faade, maintenant disloque et
branlante, obstruaient la rue, arrtaient la circulation des voitures et
des pitons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se
brisaient avec leurs voyageurs.

Les juges qui avaient condamn Pyrot n'taient pas proprement des juges,
mais des militaires. Les juges qui avaient condamn Colomban taient des
juges, mais de petits juges, vtus d'une souquenille noire comme des
balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons
famliques. Au-dessus d'eux sigeaient de grands juges qui portaient sur
leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-l, renomms pour leur
science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible
exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire
entendre qu'elle tait le marteau suspendu sur les jugements et les
arrts de toutes les autres juridictions.

Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprme, nomm Chaussepied,
menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille.
Son me tait pure, son coeur honnte, son esprit juste. Quand il avait
fini d'tudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des
jacinthes. Il dnait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles
Helbivore. Sa vieillesse tait souriante et robuste et ses amis
vantaient l'amnit de son caractre.

Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et,
s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis
douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colre. Pyrot en tait
la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier
et commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes
de foin militaire  une nation voisine et ennemie; et il concevait
encore moins que le sclrat et trouv des dfenseurs officieux en
Pingouinie. La pense qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel
Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gtait ses
jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses
dners chez les demoiselles Helbivore.

Or, le procs Pyrot tant port par le garde des sceaux devant la cour
suprme, ce fut le conseiller Chaussepied  qui il chut de l'examiner
et d'en dcouvrir les vices, au cas o il en existt. Bien qu'intgre et
probe autant qu'on peut l'tre et form par une longue habitude 
exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait  trouver
dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilit
certaine et d'une perversit tangible. Aprs de longues difficults et
les refus ritrs du gnral van Julep, le conseiller Chaussepied
obtint communication des dossiers. Cots et paraphs, ils se trouvrent
au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent
douze. En les tudiant, le juge fut d'abord surpris puis tonn, puis
stupfait, merveill, et, si j'ose dire, miracul. Il trouvait dans les
dossiers des prospectus de magasins de nouveauts, des journaux, des
gravures de modes, des sacs d'picier, de vieilles correspondances
commerciales, des cahiers d'coliers, des toiles d'emballage, du papier
de verre pour frotter les parquets, des cartes  jouer, des pures, six
mille exemplaires de la _Clef des songes_, mais pas un seul
document o il ft question de Pyrot.




CHAPITRE XI


CONCLUSION

Le procs fut cass et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se
tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugrent Pyrot.
Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra suprieur  lui-mme. Il
obtint une seconde condamnation; il l'obtint en dclarant que les
preuves communiques  la cour suprme ne valaient rien et qu'on s'tait
bien gard de donner les bonnes, celles-l devant rester secrtes. De
l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais dploy tant d'adresse. Au
sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un
pas tranquille, les mains derrire le dos, le vestibule du tribunal, une
femme vtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui
et, brandissant un couteau de cuisine:

--Meurs, sclrat! s'cria-t-elle.

C'tait Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se
passait, le gnral lui saisit le poignet et, avec une douceur
apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main
endolorie.

Alors il le ramassa et le tendit  Maniflore.

--Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laiss tomber un
ustensile de mnage.

Il ne put empcher que l'hrone ne ft conduite au poste; mais il la
fit relcher aussitt et il employa, plus tard, tout son crdit 
arrter les poursuites.

La seconde condamnation de Pyrot fut la dernire victoire de Greatauk.

Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aim les soldats et tant
estim leur justice, maintenant, enrag contre les juges militaires,
cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il
rhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il et fallu,
rhabilit cinq cents fois.

Furieux d'avoir t lches et de s'tre laiss tromper et moquer, les
rpublicains se retournrent contre les moines et les curs; les dputs
firent contre eux des lois d'expulsion, de sparation et de spoliation.
Il advint ce que le pre Cornemuse avait prvu. Ce bon religieux fut
chass du bois des Conils. Les agents du fisc confisqurent ses alambics
et ses cornues, et les liquidateurs se partagrent les bouteilles de la
liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois
millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses
petits produits. Le pre Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant
son cole  des mains laques qui la laissrent pricliter. Spare de
l'tat nourricier, l'glise de Pingouinie scha comme une fleur coupe.

Victorieux, les dfenseurs de l'innocent se dchirrent entre eux et
s'accablrent rciproquement d'outrages et de calomnies. Le vhment
Kerdanic se jeta sur Phoenix, prt  le dvorer. Les grands juifs et les
sept cents pyrots se dtournrent avec mpris des camarades socialistes
dont nagure ils imploraient humblement le secours:

--Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec
votre justice sociale. La justice sociale, c'est la dfense des
richesses.

Nomm dput et devenu chef de la nouvelle majorit, le camarade
Larrive fut port par la Chambre et l'opinion  la prsidence du
Conseil. Il se montra l'nergique dfenseur des tribunaux militaires qui
avaient condamn Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes
rclamaient un peu plus de justice et de libert pour les employs de
l'tat ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs
propositions dans un loquent discours:

--La libert, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le
dsordre, mon choix est fait: la rvolution c'est l'impuissance; le
progrs n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient
rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des
rformes doivent s'appliquer avant tout  gurir cette agitation qui
affaiblit les gouvernements comme la fivre puise les malades. Il est
temps de rassurer les honntes gens.

Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la
rpublique demeura soumis au contrle des grandes compagnies
financires, l'arme consacre exclusivement  la dfense du capital, la
flotte destine uniquement  fournir des commandes aux mtallurgistes;
les riches refusant de payer leur juste part des impts, les pauvres,
comme par le pass, payrent pour eux.

Cependant, du haut de sa vieille pompe  feu, sous l'assemble des
astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville
endormie. Maniflore l'avait quitt; dvore du besoin de nouveaux
dvouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en tait alle en
compagnie d'un jeune Bulgare porter  Sofia la justice et la vengeance.
Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, aprs l'affaire, moins belle
de forme et de pense qu'il ne se l'tait imagin d'abord. Ses
impressions s'taient modifies dans le mme sens sur bien d'autres
formes et bien d'autres penses. Et, ce qui lui tait le plus cruel, il
se jugeait moins grand, moins beau lui-mme qu'il n'avait cru.

Et il songeait:

--Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la
bonne volont. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir
su des premiers que Pyrot tait innocent et Greatauk un sclrat. Mais
les trois quarts de ceux qui dfendaient Greatauk contre les attaques
des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'tait pas la
question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir os dire ta
pense? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage
militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as t imprudent. C'est
bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence
tait petite; elle t'exposait  des prils mdiocres; tu n'y risquais
pas ta tte. Les Pingouins ont perdu cette fiert cruelle et sanguinaire
qui donnait autrefois  leurs rvolutions une grandeur tragique: c'est
le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractres.
Pour avoir montr sur un point particulier un peu plus de clairvoyance
que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit suprieur? Je
crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille,
d'une grande inintelligence des conditions du dveloppement intellectuel
et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales taient
enfiles comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour grener
tout le chapelet. Et c'est l une conception trs nave. Tu te flattais
d'tablir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un
brave homme, un spiritualiste honnte, sans beaucoup de philosophie
exprimentale. Mais rentre en toi-mme et tu reconnatras que tu as eu
pourtant ta malice et que, dans ton ingnuit, tu n'tais pas sans ruse.
Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: Me voil juste
et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans
l'estime publique et la louange des historiens. Et maintenant que tu as
perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser
les torts et que c'est toujours  recommencer, tu retournes  tes
astrodes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault-
Coquille!




LIVRE VII

LES TEMPS MODERNES

MADAME CRS


Il n'y a de supportable que les choses extrmes.

COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU.




CHAPITRE PREMIER


LE SALON DE MADAME CLARENCE

Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la rpublique, aimait
 recevoir: elle runissait tous les jeudis des amis de condition
modeste et qui se plaisaient  la conversation. Les dames qui
frquentaient chez elle, trs diverses d'ge et d'tat, manquaient
toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une
duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de
cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour
garder de vieilles liaisons, ne l'tait plus assez pour en faire de
nouvelles et jouissait d'une paisible considration. Elle avait une
fille trs jolie et sans dot, qui faisait peur aux invits; car les
Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. veline
Clarence s'apercevait de leur rserve, en pntrait la cause et leur
servait le th d'un air de mpris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux
rceptions, ne causait qu'avec les dames ou les trs jeunes gens; sa
prsence abrge et discrte ne gnait pas les causeurs qui pensaient ou
qu'tant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq
ans elle pouvait tout entendre.

Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour;
les dames en parlaient avec fiert, dlicatesse et mystre; les hommes
avec indiscrtion et fatuit; chacun s'intressait  la conversation
pour ce qu'il y disait. Il s'y dpensa beaucoup d'esprit; on lana de
brillantes apostrophes et de vives rparties. Mais quand le professeur
Haddock se mit  discourir, il assomma tout le morde.

--Il en est de nos ides sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles
reposent sur des habitudes antrieures dont le souvenir mme est effac.
En matire de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison
d'tre, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus
nuisibles, les plus cruelles, sont,  cause de leur antiquit profonde
et du mystre de leur origine, les moins contestes et les moins
contestables, les moins examines, les plus vnres, les plus
respectes et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blmes
les plus svres. Toute la morale relative aux relations des sexes est
fonde sur ce principe que la femme une fois acquise appartient 
l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela
ayant cess d'tre vrai, il en rsulte des absurdits, telles que le
mariage ou contrat de vente d'une femme  un homme, avec clauses
restrictives du droit de proprit, introduites par suite de
l'affaiblissement graduel du possesseur.

L'obligation impose  une fille d'apporter sa virginit  son poux
vient des temps o les filles taient pouses ds qu'elles taient
nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie  vingt-cinq ou
trente ans soit soumise  cette obligation. Vous direz que c'est un
prsent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatt; mais
nous voyons  chaque instant des hommes rechercher des femmes maries et
se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.

Encore aujourd'hui le devoir des filles est dtermin, dans la morale
religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des
chefs de guerre, est polygame, qu'il se rserve tous les pucelages, et
qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laiss. Cette croyance, dont
les traces subsistent dans plusieurs mtaphores du langage mystique, est
aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civiliss; pourtant elle
domine encore l'ducation des filles, non seulement chez nos croyants,
mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent
pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.

Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait
rien. On cultive son ignorance. En dpit de tous les soins, les plus
sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni
leurs propres tats, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal,
elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture
attentive....

--Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourl, trsorier-
payeur gnral d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes,
parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois;
elles se marirent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha
d'elle, sauta du lit, pouvante et cria par la fentre: Au secours;
monsieur est devenu fou! Une autre fut trouve, le matin de ses noces,
en chemise, sur l'armoire  glace et refusant de descendre. La troisime
eut la mme surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre.
Seulement, quelques semaines aprs son mariage, elle murmura  l'oreille
de sa mre: Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des
choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas
parler mme  toi. Pour ne pas perdre son me, elle les rvla  son
confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-tre avec un peu de
dception, que ces choses n'taient pas extraordinaires.

--J'ai remarqu, reprit le professeur Haddock, que les Europens en
gnral et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne
s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'tait donner bien de
l'importance  ce qui en a peu.

--Alors, monsieur, s'cria madame Crmeur suffoque, quand une femme
s'est donne tout entire, vous trouvez que c'est sans importance?

--Non, madame, cela peut avoir son importance, rpondit le professeur
Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger
dlicieux ou un carr de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t-
on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prte plutt
qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pense....

--C'est ma mre! dit un grand jeune homme blond.

--Je la respecte infiniment, monsieur, rpliqua le professeur Haddock;
ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde
offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en gnral, l'opinion
des fils sur leurs mres est insoutenable: ils ne songent pas assez
qu'une mre n'est mre que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer
encore. C'est pourtant ainsi, et il serait dplorable qu'il en ft
autrement. J'ai remarqu que les filles, au contraire, ne se trompent
pas sur la facult d'aimer de leurs mres ni sur l'emploi qu'elles en
font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.

L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les
inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilits,
accumulant les incongruits, mprisant ce qui est respectable,
respectant ce qui est mprisable; mais personne ne l'coutait.

Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicit sans grce, dans sa
chambre triste de n'tre pas aime, et qui, comme toutes les chambres de
jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, veline Clarence
compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y
acqurir la connaissance de la socit. Certaine que sa mre, confine
dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur
ni la produire, elle se dcidait  rechercher elle-mme le milieu
favorable  son tablissement, tout  la fois obstine et calme, sans
rves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entre de jeu et
un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des
hasards, des difficults et des chances de son entreprise. Elle
possdait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait
tous. Sa faiblesse tait de ne pouvoir regarder sans blouissement tout
ce qui avait l'air aristocratique.

Quand elle se retrouva seule avec sa mre:

--Maman, nous irons demain  la retraite du pre Douillard.




CHAPITRE II


L'OEUVRE DE SAINTE-ORBEROSE

La retraite de rvrend pre Douillard runissait, chaque vendredi, 
neuf heures du soir, dans l'aristocratique glise de Saint-Mal, l'lite
de la socit d'Alca. Le prince et la princesse des Boscnos, le vicomte
et la vicomtesse Olive, madame Bigourd, monsieur et madame de la
Trumelle n'en manquaient pas une sance; on y voyait la fleur de
l'aristocratie et les belles baronnes juives y jetaient leur clat, car
les baronnes juives d'Alca taient chrtiennes.

Cette retraite avait pour objet, comme toutes les retraites religieuses,
de procurer aux gens du monde un peu de recueillement pour penser  leur
salut; elle tait destine aussi  attirer sur tant de nobles et
illustres familles la bndiction de sainte Orberose, qui aime les
Pingouins. Avec un zle vraiment apostolique, le rvrend pre Douillard
poursuivait l'accomplissement de son oeuvre: rtablir sainte Orberose
dans ses prrogatives de patronne de la Pingouinie et lui consacrer, sur
une des collines qui dominent la cit, une glise monumentale. Un succs
prodigieux avait couronn ses efforts, et pour l'accomplissement de
cette entreprise nationale, il runissait plus de cent mille adhrents
et plus de vingt millions de francs.

C'est dans le choeur de Saint-Mal que se dresse reluisante d'or,
tincelante de pierreries, entoure de cierges et de fleurs, la nouvelle
chsse de sainte Orberose.

Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire des miracles de la patronne
d'Alca_, par l'abb Plantain:

L'ancienne chsse fut fondue pendant la Terreur et les prcieux restes
de la sainte jets dans un feu allum sur la place de Grve; mais une
pauvre femme, d'une grande pit, nomme Rouquin, alla, de nuit, au
pril de sa vie, recueillir dans le brasier les os calcins et les
cendres de la bienheureuse; elle les conserva dans un pot de confiture
et, lors du rtablissement du culte, les porta au vnrable cur de
Saint-Mal. La dame Rouquin finit pieusement ses jours dans la charge de
vendeuse de cierges et de loueuse de chaises en la chapelle de la
sainte.

Il est certain que, du temps du pre Douillard, au dclin de la foi, le
culte de sainte Orberose, tomb depuis trois cents ans sous la critique
du chanoine Princeteau et le silence des docteurs de l'glise, se
relevait et s'environnait de plus de pompe, de plus de splendeur, de
plus de ferveur que jamais. Maintenant les thologiens ne retranchaient
plus un iota de la lgende; ils tenaient pour avrs tous les faits
rapports par l'abb Simplicissimus et professaient notamment, sur la
foi de ce religieux, que le diable, ayant pris la forme d'un moine,
avait emport la sainte dans une caverne et lutt avec elle jusqu' ce
qu'elle et triomph de lui. Ils ne s'embarrassaient ni de lieux ni de
dates; ils ne faisaient point d'exgse et se gardaient bien d'accorder
 la science ce que lui concdait jadis le chanoine Princeteau; ils
savaient trop o cela conduisait.

L'glise tincelait de lumires et de fleurs. Un tnor de l'opra
chantait le cantique clbre de sainte Orberose.

  Vierge du Paradis,
  Viens, viens dans la nuit brune,
  Et sur nous resplendis
     Comme la lune.

Mademoiselle Clarence se plaa au ct de sa mre, devant le vicomte
Clna, et elle se tint longtemps agenouille sur son prie-Dieu, car
l'attitude de la prire est naturelle aux vierges sages et fait valoir
les formes.

Le rvrend pre Douillard monta en chaire. C'tait un puissant orateur;
il savait toucher, surprendre, mouvoir. Les femmes se plaignaient
seulement qu'il s'levt contre les vices avec une rudesse excessive, en
des termes crus qui les faisaient rougir. Elles ne l'en aimaient pas
moins.

Il traita, dans son sermon, de la septime preuve de sainte Orberose
qui fut tente par le dragon qu'elle allait combattre. Mais elle ne
succomba pas et elle dsarma le monstre.

L'orateur dmontra sans peine qu'avec l'aide de sainte Orberose et forts
des vertus qu'elle nous inspire, nous terrasserons  notre tour les
dragons qui fondent sur nous, prts  nous dvorer, le dragon du doute,
le dragon de l'impit, le dragon de l'oubli des devoirs religieux. Il
en tira la preuve que l'oeuvre de la dvotion  sainte Orberose tait
une oeuvre de rgnration sociale et il conclut par un ardent appel
aux fidles soucieux de se faire les instruments de la misricorde
divine, jaloux de devenir les soutiens et les nourriciers de l'oeuvre de
sainte Orberose et de lui fournir tous les moyens dont elle a besoin
pour prendre son essor et porter ses fruits salutaires [Note: Cf. J.
Ernest-Charles, _le Censeur_, mai-aot 1907, p. 582, col. 2.].

 l'issue de la crmonie, le rvrend pre Douillard se tenait, dans la
sacristie,  la disposition des fidles dsireux d'obtenir des
renseignements sur l'oeuvre ou d'apporter leur contribution.
Mademoiselle Clarence avait un mot  dire au rvrend pre Douillard; le
vicomte Clna aussi; la foule tait nombreuse; on faisait la queue. Par
un hasard heureux, le vicomte Clna et mademoiselle Clarence se
trouvrent l'un contre l'autre, un peu serrs, peut-tre. veline avait
distingu ce jeune homme lgant, presque aussi connu que son pre dans
le monde des sports. Clna l'avait remarque, et comme elle lui
paraissait jolie, il la salua, s'excusa, et feignit de croire qu'il
avait dj t prsent  ces dames, mais qu'il ne se rappelait plus o.
Elles feignirent de le croire aussi.

Il se prsenta la semaine suivante chez madame Clarence qu'il imaginait
un peu entremetteuse, ce qui n'tait pas pour lui dplaire et, en
revoyant veline, il reconnut qu'il ne s'tait pas tromp et qu'elle
tait extrmement jolie.

Le vicomte Clna avait le plus bel auto d'Europe. Trois mois durant, il
y promena les dames Clarence, tous les jours, par les collines, les
plaines, les bois et les valles; avec elles il parcourut les sites et
visita les chteaux. Il dit  veline tout ce qu'on peut dire et fit de
son mieux. Elle ne lui cacha pas qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait
toujours et n'aimerait que lui. Elle demeurait  son ct, palpitante et
grave.  l'abandon d'un amour fatal elle faisait succder, quand il le
fallait, la dfense invincible d'une vertu consciente du danger. Au bout
de trois mois, aprs l'avoir fait monter, descendre, remonter,
redescendre, et promene durant les pannes innombrables, il la
connaissait comme le volant de sa machine, mais pas autrement. Il
combinait les surprises, les aventures, les arrts soudains dans le fond
des forts et devant les cabarets de nuit, et n'en tait pas plus
avanc. Il se disait que c'tait stupide, et furieux, la reprenant dans
son auto, faisait de rage du cent vingt  l'heure, prt  la verser dans
un foss ou  la briser avec lui contre un arbre.

Un jour, venu la prendre chez elle pour quelque excursion, il la trouva
plus dlicieuse encore qu'il n'et cru et plus irritante; il fondit sur
elle comme l'ouragan sur les joncs, au bord d'un tang. Elle plia avec
une adorable faiblesse, et vingt fois fut prs de flotter, arrache,
brise, au souffle de l'orage, et vingt fois se redressa souple et
cinglante, et, aprs tant d'assauts, on et dit qu' peine un souffle
lger avait pass sur sa tige charmante; elle souriait, comme prte 
s'offrir  la main hardie. Alors son malheureux agresseur, perdu,
enrag, aux trois quarts fou, s'enfuit pour ne pas la tuer, se trompe de
porte, pntre dans la chambre  coucher o madame Clarence mettait son
chapeau devant l'armoire  glace, la saisit, la jette sur le lit et la
possde avant qu'elle s'aperoive de ce qui lui arrive.

Le mme jour veline, qui faisait son enqute, apprit que le vicomte
Clna n'avait que des dettes, vivait de l'argent d'une vieille grue et
lanait les nouvelles marques d'un fabricant d'autos. Ils se sparrent
d'un commun accord et veline recommena  servir le th avec
malveillance aux invits de sa mre.




CHAPITRE III


HIPPOLYTE CRES

Dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; et l'on en
disait des choses dlicieuses.

--L'amour, c'est le sacrifice, soupira madame Crmeur.

--Je vous crois, rpliqua vivement M. Boutourl.

Mais le professeur Haddock tala bientt sa fastidieuse insolence:

--Il me semble, dit-il, que les Pingouines font bien des embarras depuis
que, par l'opration de saint Mal, elles sont devenues vivipares.
Pourtant il n'y a pas l de quoi s'enorgueillir: c'est une condition
qu'elles partagent avec les vaches et les truies, et mme avec les
orangers et les citronniers, puisque les graines de ces plantes germent
dans le pricarpe.

--L'importance des Pingouines ne remonte pas si haut, rpliqua M.
Boutourl; elle date du jour o le saint aptre leur donna des
vtements; encore cette importance, longtemps contenue, n'clata qu'avec
le luxe de la toilette, et dans un petit coin de la socit. Car allez
seulement  deux lieues d'Alca, dans la campagne, pendant la moisson, et
vous verrez si les femmes sont faonnires et se donnent de
l'importance.

Ce jour-l M. Hippolyte Crs se fit prsenter; il tait dput d'Alca
et l'un des plus jeunes membres de la Chambre; on le disait fils d'un
mastroquet, mais lui-mme avocat, parlant bien, robuste, volumineux,
l'air important et passant pour habile.

--Monsieur Crs, lui dit la matresse de maison, vous reprsentez le
plus bel arrondissement d'Alca.

--Et qui s'embellit tous les jours, madame.

--Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s'cria M. Boutourl.

--Pourquoi? demanda M. Crs.

-- cause des autos, donc!

--N'en dites pas de mal, rpliqua le dput; c'est notre grande
industrie nationale.

--Je le sais, monsieur. Les Pingouins d'aujourd'hui me font penser aux
gyptiens d'autrefois. Les gyptiens,  ce que dit Taine, d'aprs
Clment d'Alexandrie, dont il a d'ailleurs altr le texte, les
gyptiens adoraient les crocodiles qui les dvoraient; les Pingouins
adorent les autos qui les crasent. Sans nul doute, l'avenir est  la
bte de mtal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu'on n'est revenu 
la diligence. Et le long martyre du cheval s'achve. L'auto, que la
cupidit frntique des industriels lana comme un char de Jagernat sur
les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une
imbcile et funeste lgance, accomplira bientt sa fonction ncessaire,
et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en
monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle
devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport
avec ses allures, des chausses qu'elle ne puisse plus dchirer de ses
pneus froces et dont elle n'envoie plus la poussire empoisonne dans
les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux
vhicules d'une moindre vitesse, ainsi qu' tous les simples animaux, y
tablir des garages et des passerelles, enfin crer l'ordre et
l'harmonie dans la voirie future. Tel est le voeu d'un bon citoyen.

Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de
l'arrondissement reprsent par M. Crs, qui laissa paratre son
enthousiasme pour les dmolitions, percements, constructions,
reconstructions et toutes autres oprations fructueuses.

--On btit aujourd'hui d'une faon admirable, dit-il; partout s'lvent
des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts 
pylnes et nos htels  coupoles?

--Vous oubliez ce grand palais recouvert d'une immense cloche  melon,
grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d'art. J'admire
 quel degr de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca
s'amricanise; partout on dtruit ce qui restait de libre, d'imprvu, de
mesur, de modr, d'humain, de traditionnel; partout on dtruit cette
chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches;
partout on supprime un peu d'air et de jour, un peu de nature, un peu de
souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pres, un peu de nous-
mme, et l'on lve des maisons, pouvantables, normes, infmes,
coiffes  la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnes  l'art
nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et
des fates burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des
toits environnants, sans vergogne. On voit traner sur des faades avec
une mollesse dgotante des protubrances bulbeuses; ils appellent cela
les motifs de l'art nouveau. Je l'ai vu, l'art nouveau, dans d'autres
pays, il n'est pas si vilain; il a de la bonhomie et de la fantaisie.
C'est chez nous que, par un triste privilge, on peut contempler les
architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus
diversement laides; enviable privilge!

--Ne craignez-vous pas, demanda svrement M. Crs, ne craignez-vous
pas que ces critiques amres ne soient de nature  dtourner de notre
capitale les trangers qui y affluent de tous les points du monde et y
laissent des milliards?

--Soyez tranquille, rpondit M. Daniset: les trangers ne viennent point
admirer nos btisses; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et
nos bastringues.

--Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Crs, c'est de nous
calomnier nous-mmes.

Madame Clarence jugea, en htesse accomplie, qu'il tait temps d'en
revenir  l'amour, et demanda  M. Jumel ce qu'il pensait du livre
rcent o M. Lon Blum se plaint....

--... Qu'une coutume irraisonne, acheva le professeur Haddock, prive
les demoiselles du monde de faire l'amour qu'elles feraient avec
plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans got.
C'est dplorable en effet; mais que monsieur Lon Blum ne s'afflige pas
outre mesure; si le mal est tel qu'il dit dans notre petite socit
bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un
spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des
villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l'amour.

--C'est de la dmoralisation! monsieur, dit madame Crmeur.

Et elle clbra l'innocence des jeunes filles en des termes pleins de
pudeur et de grce. C'tait ravissant!

Les propos du professeur Haddock sur le mme sujet furent, au contraire,
pnibles  entendre:

--Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardes et surveilles;
d'ailleurs les hommes n'en veulent pas, par honntet, de peur de
responsabilits terribles et parce que la sduction d'une jeune fille ne
leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour
cette raison que ce qui est cach ne se voit pas. Condition ncessaire 
l'existence de toute socit. Les jeunes filles du monde seraient plus
faciles que les femmes si elles taient autant sollicites et cela pour
deux raisons: elles ont plus d'illusions et leur curiosit n'est pas
satisfaite. Les femmes ont t la plupart du temps si mal commences par
leur mari, qu'elles n'ont pas le courage de recommencer tout de suite
avec un autre. Moi qui vous parle, j'ai rencontr plusieurs fois cet
obstacle dans mes tentatives de sduction.

Au moment o le professeur Haddock achevait ces propos dplaisants,
mademoiselle veline Clarence entra au salon et servit le th
nonchalamment avec cette expression d'ennui qui donnait un charme
oriental  sa beaut.

--Moi, dit Hippolyte Crs en la regardant, je me proclame le champion
des demoiselles.

C'est un imbcile, songea la jeune fille.

Hippolyte Crs, qui n'avait jamais mis le pied hors de son monde
politique, lecteurs et lus, trouva le salon de madame Clarence trs
distingu, la matresse de maison exquise, sa fille trangement belle;
il devint assidu prs d'elles et fit sa cour  l'une et  l'autre.
Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l'estimait
agrable. veline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait
avec une hauteur et des ddains qu'il prenait pour faons
aristocratiques et manires distingues, et il l'en admirait davantage.

Cet homme rpandu s'ingniait  leur faire plaisir et y russissait
quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes sances et
des loges  l'Opra. Il fournit  mademoiselle Clarence plusieurs
occasions de se mettre en vue trs avantageusement et en particulier
dans une fte champtre, qui, bien que donne par un ministre, fut
regarde comme vraiment mondaine et valut  la rpublique son premier
succs auprs des gens lgants.

 cette fte, veline, trs remarque, attira notamment l'attention d'un
jeune diplomate nomm Roger Lambilly qui, s'imaginant qu'elle
appartenait  un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa
garonnire. Elle le trouvait beau et le croyait riche: elle alla chez
lui. Un peu mue, presque trouble, elle faillit tre victime de son
courage, et n'vita sa dfaite que par une manoeuvre offensive,
audacieusement excute. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune
fille.

Entre dans l'intimit des ministres et du prsident, veline y portait
des affectations d'aristocratie et de pit qui lui acquirent la
sympathie du haut personnel de la rpublique anticlricale et
dmocratique. M. Hippolyte Crs, voyant qu'elle russissait et lui
faisait honneur, l'en aimait davantage; il en devint perdument
amoureux.

Ds lors, elle commena malgr tout  l'observer avec intrt, curieuse
de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans lgance, sans
dlicatesse, mal lev, mais actif, dbrouillard, plein de ressources et
pas trs ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s'occupait
de lui.

Un jour elle voulut mettre son sentiment  l'preuve.

C'tait en priode lectorale, pendant qu'il sollicitait, comme on dit,
le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au
dbut, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on,
tous les jours des voix. Hippolyle Crs, bannissant de son esprit et
l'paisse quitude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son
principal moyen d'action c'taient ses runions publiques o il tombait,
 la force du poumon, la candidature rivale. Son comit donnait de
grandes runions contradictoires le samedi soir et le dimanche  trois
heures prcises de l'aprs-midi. Or, un dimanche, tant all faire
visite aux dames Clarence, il trouva veline seule dans le salon. Il
causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa
montre, il s'aperut qu'il tait trois heures moins un quart. La jeune
fille se fit aimable, agaante, gracieuse, inquitante, pleine de
promesses. Crs, mu, se leva.

--Encore un moment! lui dit-elle d'une voix pressante et douce qui le
fit retomber sur sa chaise.

Elle lui montra de l'intrt, de l'abandon, de la curiosit, de la
faiblesse. Il rougit, plit et de nouveau, se leva.

Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris
devenait trouble et noy, et, la poitrine haletante, ne parla plus.
Vaincu, perdu, ananti, il tomba  ses pieds; puis, ayant une fois
encore tir sa montre, bondit et jura effroyablement:

--B...! quatre heures moins cinq! il n'est que temps de filer.

Et aussitt il sauta dans l'escalier.

Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime.




CHAPITRE IV


LE MARIAGE D'UN HOMME POLITIQUE

Elle ne l'aimait gure, mais elle voulait bien qu'il l'aimt. Elle tait
d'ailleurs trs rserve avec lui, non pas seulement  cause de son peu
d'inclination: car, parmi les choses de l'amour il en est qu'on fait
avec indiffrence, par distraction, par instinct de femme, par usage et
esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction
d'en dcouvrir les effets. La raison de sa prudence, c'est qu'elle le
savait trs mufle, capable de prendre avantage sur elle de ses
familiarits et de les lui reprocher ensuite grossirement si elle ne
les continuait pas.

Comme il tait, par profession, anticlrical et libre penseur, elle
jugeait bon d'affecter devant lui des faons dvotes, de se montrer avec
des paroissiens relis en maroquin rouge, de grand format, tels que les
_Quinzaine de Pques_ de la reine Marie Leczinska et de la dauphine
Marie-Josphe; et elle lui mettait constamment sous les yeux les
souscriptions qu'elle recueillait en vue d'assurer le culte national de
sainte Orberose. veline n'agissait point ainsi pour le taquiner, par
espiglerie ni par esprit contrariant, ni mme par snobisme, quoi
qu'elle en et bien une pointe; elle s'affirmait de cette manire,
s'imprimait un caractre, se grandissait et, pour exciter le courage du
dput, s'enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd,
s'entourait de flammes. Son audace russit. Il la trouvait plus belle de
la sorte. Le clricalisme,  ses yeux, tait une lgance.

Rlu  une norme majorit, Crs entra dans une Chambre qui se
montrait plus porte  gauche, plus avance que la prcdente et,
semblait-il, plus ardente aux rformes. S'tant tout de suite aperu
qu'un si grand zle cachait la peur du changement et un sincre dsir de
ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui rpondt  ces
aspirations. Ds le dbut de la session, il pronona un grand discours,
habilement conu et bien ordonn, sur cette ide que toute rforme doit
tre longtemps diffre; il se montra chaleureux, bouillant mme, ayant
pour principe que l'orateur doit recommander la modration avec une
extrme vhmence. Il fut acclam par l'assemble entire. Dans la
tribune prsidentielle, les dames Clarence l'coutaient; veline
tressaillait malgr elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la
mme banquette, la belle madame Pense frissonnait aux vibrations de
cette voix mle.

Aussitt descendu de la tribune, Hippolyle Crs, sans prendre le temps
de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on
demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune.
veline lui trouva la beaut du succs et, tandis que, pench sur ces
dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relev d'un grain
de fatuit, en s'pongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille,
jetant un regard de ct sur madame Pense, la vit qui respirait avec
ivresse la sueur du hros, haletante, les paupires lourdes, la tte
renverse, prte  dfaillir. Aussitt veline sourit tendrement  M.
Crs.

Le discours du dput d'Alca eut un grand retentissement. Dans les
sphres politiques il fut jug trs habile. Nous venons d'entendre
enfin un langage honnte, crivait le grand journal modr. C'est tout
un programme! disait-on  la Chambre. On s'accordait  y reconnatre un
norme talent.

Hippolyte Crs s'imposait maintenant comme chef aux radicaux,
socialistes, anticlricaux, qui le nommrent prsident de leur groupe,
le plus considrable de la Chambre. Il se trouvait dsign pour un
portefeuille dans la prochaine combinaison ministrielle.

Aprs une longue hsitation, veline Clarence accepta l'ide d'pouser
M. Hippolyte Crs. Pour son got, le grand homme tait un peu commun;
rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point o la
politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans
ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut
pas tre trop dgote ni se montrer trop exigeante.

Hippolyte Crs tait clbre; Hippolyte Crs tait heureux. On ne le
reconnaissait plus; les lgances de ses habits et de ses manires
augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excs;
maintenant, trop homme du monde, il faisait douter veline si ce n'tait
pas pis que de l'tre trop peu. Madame Clarence regarda favorablement
ces fianailles, rassure sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir
tous les jeudis des fleurs pour son salon.

La clbration du mariage souleva toutefois des difficults. veline
tait pieuse et voulait recevoir la bndiction de l'glise. Hippolyte
Crs, tolrant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il
y eut  ce sujet des discussions et mme des scnes dchirantes. La
dernire se droula dans la chambre de la jeune fille, au moment de
rdiger les lettres d'invitation. veline dclara que, si elle ne
passait pas par l'glise, elle ne se croirait pas marie. Elle parla de
rompre, d'aller  l'tranger avec sa mre, ou de se retirer dans un
couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gmit. Et
tout gmissait avec elle dans sa chambre virginale, le bnitier et le
rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dvotion sur la
petite tagre et sur le marbre de la chemine la statuette blanche et
bleue de sainte Orberose enchanant le dragon de Cappadoce. Hippolyte
Crs tait attendri, amolli, fondu.

Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un
chapelet de lapis lazuli et comme enchane par sa foi, tout  coup elle
se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante,
chevele.

Il cda presque; il balbutia:

--Un mariage religieux, un mariage  l'glise, on pourra encore faire
digrer a  mes lecteurs; mais mon comit n'avalera pas la chose aussi
facilement.... Enfin, je leur expliquerai, ... la tolrance, les
ncessits sociales.... Ils envoient tous leurs filles au catchisme....
Quant  mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chrie, que nous
allons le noyer dans l'eau bnite.

 ces mots, elle se leva grave, gnreuse, rsigne, vaincue  son tour.

--Mon ami, je n'insiste plus.

--Alors, pas de mariage religieux! a vaut mieux, beaucoup mieux!

--Si! Mais laissez-moi faire. Je vais tcher de tout arranger pour votre
satisfaction et la mienne.

Elle alla trouver le rvrend pre Douillard et lui exposa la situation.
Plus encore qu'elle n'esprait il se montra accommodant et facile.

--Votre poux est un homme intelligent, un homme d'ordre et de raison:
il nous viendra. Vous le sanctifierez; ce n'est pas en vain que Dieu lui
a accord le bienfait d'une pouse chrtienne. L'glise ne veut pas
toujours pour ses bndictions nuptiales les pompes et l'clat des
crmonies. Maintenant qu'elle est perscute, l'ombre des cryptes et
les dtours des catacombes conviennent  ses ftes. Mademoiselle, quand
vous aurez accompli les formalits civiles, venez ici, dans ma chapelle
particulire, en toilette de ville, avec monsieur Crs; je vous
marierai en observant la plus absolue discrtion. J'obtiendrai de
l'archevque les dispenses ncessaires et toutes les facilits pour ce
qui concerne les bans, le billet de confession, etc.

Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta,
assez flatt au fond:

--J'irai en veston, dit-il.

Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et
fit les gnuflexions.

--Quand les gens sont polis!...




CHAPITRE V


LE CABINET VISIRE

Le mnage Crs, d'une modestie dcente, s'tablit dans un assez joli
appartement d'une maison neuve. Crs adorait sa femme avec rondeur et
tranquillit, souvent retenu d'ailleurs  la commission du budget et
travaillant plus de trois nuits par semaine  son rapport sur le budget
des postes dont il voulait faire un monument. veline le trouvait
muffle, et il ne lui dplaisait pas. Le mauvais ct de la situation,
c'est qu'ils n'avaient pas beaucoup d'argent; ils en avaient trs peu.
Les serviteurs de la rpublique ne s'enrichissent pas  son service
autant qu'on le croit. Depuis que le souverain n'est plus l pour
dispenser les faveurs, chacun prend ce qu'il peut et ses dprdations,
limites par les dprdations de tous, sont rduites  des proportions
modestes. De l cette austrit de moeurs qu'on remarque dans les chefs
de la dmocratie. Ils ne peuvent s'enrichir que dans les priodes de
grandes affaires, et se trouvent alors en butte  l'envie de leurs
collgues moins favoriss. Hippolyte Crs prvoyait pour un temps
prochain une priode de grandes affaires; il tait de ceux qui en
prparaient la venue; en attendant il supportait dignement une pauvret
dont veline, en la partageant, souffrait moins qu'on et pu croire.
Elle tait en rapports constants avec le rvrend pre Douillard et
frquentait la chapelle de Sainte-Orberose o elle trouvait une socit
srieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait
les choisir et ne donnait sa confiance qu' ceux qui la mritaient. Elle
avait gagn de l'exprience depuis ses promenades dans l'auto du vicomte
Clna, et surtout elle avait acquis le prix d'une femme marie.

Le dput s'inquita d'abord de ces pratiques pieuses que raillaient les
petits journaux dmagogiques; mais il se rassura bientt en voyant
autour de lui tous les chefs de la dmocratie se rapprocher avec joie de
l'aristocratie et de l'Eglise.

On se trouvait dans une de ces priodes (qui revenaient souvent) o l'on
s'apercevait qu'on tait all trop loin. Hippolyte Crs en convenait
avec mesure. Sa politique n'tait pas une politique de perscution, mais
une politique de tolrance. Il en avait pos les bases dans son
magnifique discours sur la prparation des rformes. Le ministre
passait pour trop avanc; soutenant des projets reconnus dangereux pour
le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financires et,
par consquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger
grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions,
mais trop tard  un nouveau gouvernement tait prt; sur une question
insidieuse de Paul Visire, aussitt transforme en interpellation, et un
trs beau discours d'Hippolyte Crs, il tomba.

Le prsident de la rpublique choisit pour former un nouveau cabinet ce
mme Paul Visire, qui, trs jeune encore, avait t deux fois ministre,
homme charmant, habitu du foyer de la danse et des coulisses des
thtres, trs artiste, trs mondain, spirituel, d'une intelligence et
d'une activit merveilleuses. Paul Visire, ayant constitu un ministre
destin  marquer un temps d'arrt et  rassurer l'opinion alarme,
Hippolyte Crs fut appel  en faire partie.

Les nouveaux ministres, appartenant  tous les groupes de la majorit,
reprsentaient les opinions les plus diverses et les plus opposes, mais
ils taient tous modrs et rsolument conservateurs [Note: Ce ministre
ayant exerc une action considrable sur les destines du pays et du
monde, nous croyons devoir en donner la composition: intrieur et
prsidence du Conseil, Paul Visire; justice, Pierre Bouc; affaires
trangres, Victor Crombile; finances, Terrasson; instruction publique,
Labillette; commerce, postes et tlgraphes, Hippolyte Crs;
agriculture, Aulac; travaux publics, Lapersonne; guerre, gnral
Dbonnaire; marine, amiral Vivier des Murnes.] On garda le ministre des
affaires trangres de l'ancien cabinet, petit homme noir nomm
Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le dlire des
grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques,
terriblement inquitant, sans inquiter personne, car l'imprvoyance des
peuples est infinie et celle des gouvernants l'gale.

On mit aux travaux publics un socialiste. Fortun Lapersonne. C'tait
alors une des coutumes les plus solennelles, les plus svres, les plus
rigoureuses, et, j'ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de
la politique, de mettre dans tout ministre destin  combattre le
socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la
fortune et de la proprit eussent la honte et l'amertume d'tre frapps
par un des leurs et qu'ils ne pussent se runir entre eux sans chercher
du regard celui qui les chtierait le lendemain. Une ignorance profonde
du coeur humain permettrait seule de croire qu'il tait difficile de
trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortun
Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans
contrainte aucune; et il trouva des approbateurs mme parmi ses anciens
amis, tant le pouvoir exerait de prestige sur les Pingouins!

Le gnral Dbonnaire reut le portefeuille de la guerre; il passait
pour un des plus intelligents gnraux de l'arme; mais il se laissait
conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui,
belle encore dans l'ge des intrigues, s'tait mise aux gages d'une
puissance voisine et ennemie.

Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des
Murnes, reconnu gnralement pour un excellent marin, montrait une
pit qui et paru excessive dans un ministre anticlrical, si la
rpublique laque n'avait reconnu la religion comme d'utilit maritime.
Sur les instructions du rvrend pre Douillard, son directeur
spirituel, le respectable amiral Vivier des Murnes voua les quipages
de la flotte  sainte Orberose et fit composer par des bardes chrtiens
des cantiques en l'honneur de la vierge d'Alca qui remplacrent l'hymne
national dans les musiques de la marine de guerre.

Le ministre Visire se dclara nettement anticlrical, mais respectueux
des croyances; il s'affirma sagement rformateur. Paul Visire et ses
collaborateurs voulaient des rformes, et c'tait pour ne pas
compromettre les rformes qu'ils n'en proposaient pas; car ils taient
vraiment des hommes politiques et savaient que les rformes sont
compromises ds qu'on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli,
rassura les honntes gens et fit monter la rente.

Il annona la commande de quatre cuirasss, des poursuites contre les
socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impt
inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances,
Terrasson, fut particulirement approuv de la grande presse. Terrasson,
vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les
esprances des financiers et faisait prsager une priode de grandes
affaires. Bientt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois
mamelles des nations modernes: l'accaparement, l'agio et la spculation
frauduleuse. Dj l'on parlait d'entreprises lointaines, de
colonisation, et les plus hardis lanaient dans les journaux un projet
de protectorat militaire et financier sur la Nigritie.

Sans avoir encore donn sa mesure, Hippolyte Crs tait considr comme
un homme de valeur; les gens d'affaires l'estimaient. On le flicitait
de toutes parts d'avoir rompu avec les partis extrmes, les hommes
dangereux, d'tre conscient des responsabilits gouvernementales.

Madame Crs brillait seule entre toutes les dames du ministre.
Crombile schait dans le clibat; Paul Visire s'tait mari richement,
dans le gros commerce du Nord,  une personne comme il faut,
mademoiselle Blampignon, distingue, estime, simple, toujours malade,
et que l'tat de sa sant retenait constamment chez sa mre, au fond
d'une province recule. Les autres ministresses n'taient point nes
pour charmer les regards; et l'on souriait en lisant que madame
Labillette avait paru au bal de la prsidence coiffe d'oiseaux de
paradis. Madame l'amirale Vivier des Murnes, de bonne famille, plus
large que haute, le visage sang de boeuf, la voix d'un camelot, faisait
son march elle-mme. La gnrale Dbonnaire, longue, sche, couperose,
insatiable de jeunes officiers, perdue de dbauches et de crimes, ne
rattrapait la considration qu' force de laideur et d'insolence.

Madame Crs tait le charme du ministre et son porte-respect. Jeune,
belle, irrprochable, elle runissait, pour sduire l'lite sociale et
les foules populaires,  l'lgance des toilettes la puret du sourire.

Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les
garden-parties les plus lgants de la rpublique; les journaux
dcrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient
pas payer. Elle allait  la messe, protgeait contre l'animosit
populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait natre dans les
coeurs aristocratiques l'esprance d'un nouveau concordat.

Des cheveux d'or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une
taille ronde, elle tait vraiment jolie; elle jouissait d'une excellente
rputation, qu'elle aurait garde intacte jusque dans un flagrant dlit,
tant elle se montrait adroite, calme, et matresse d'elle-mme.

La session s'acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux
applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d'un
impt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Crs qui donna des
ftes  trois rois de passage.




CHAPITRE VI


LE SOPHA DE LA FAVORITE

Le prsident du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame
Crs  passer une quinzaine de jours  la montagne, dans un petit
chteau qu'il avait lou pour la saison et qu'il habitait seul. La sant
vraiment dplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas
d'accompagner son mari: elle restait avec ses parents au fond d'une
province septentrionale.

Ce chteau avait appartenu  la matresse d'un des derniers rois d'Alca;
le salon gardait ses meubles anciens, et il s'y trouvait encore le sopha
de la favorite. Le pays tait charmant; une jolie rivire bleue,
l'Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le chteau.
Hippolyte Crs aimait  pcher  la ligne; il trouvait, en se livrant 
cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et
ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans
l'Aiselle; il la pchait du matin au soir, dans une barque que le
prsident du conseil s'tait empress de mettre  sa disposition.

Cependant veline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour
de jardin, un bout de causerie dans le salon. veline, tout en
reconnaissant la sduction qu'il exerait sur les femmes, n'avait encore
dploy pour lui qu'une coquetterie intermittente et superficielle, sans
intentions profondes ni dessein arrt. Il tait connaisseur et la
savait jolie; la Chambre et l'Opra lui taient tout loisir, mais, dans
le petit chteau, les yeux gris de lin et la taille ronde d'veline
prenaient du prix  ses yeux. Un jour qu'Hippolyte Crs pchait dans
l'Aiselle, il la fit asseoir prs de lui sur le sopha de la favorite. 
travers les fentes des rideaux, qui la protgeaient contre la chaleur et
la clart d'un jour ardent, de longs rayons d'or frappaient veline,
comme les flches d'un Amour cach. Sous la mousseline blanche, toutes
ses formes,  la fois arrondies et fuseles, dessinaient leur grce et
leur jeunesse. Elle avait la peau moite et frache et sentait le foin
coup. Paul Visire se montra tel que le voulait l'occasion; elle ne se
refusa pas aux jeux du hasard et de la socit. Elle avait cru que ce ne
serait rien ou peu de chose: elle s'tait trompe.

Il y avait, dit la clbre ballade allemande, sur la place de la ville,
du ct du soleil, contre le mur o courait la glycine, une jolie bote
aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille.

Tout le jour venaient  elle, dans leurs gros souliers, petits
marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes,
qui lui mettaient des lettres d'affaires, des factures, des sommations
et des contraintes d'avoir  payer l'impt, des rapports aux juges du
tribunal et des convocations de recrues: elle demeurait souriante et
tranquille.

Joyeux ou soucieux, s'acheminaient vers elle journaliers et garons de
ferme, servantes et nourrices, comptables, employs de bureau, mnagres
tenant leur petit enfant dans les bras; ils lui mettaient des faire-part
de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancs et de
fiances, des lettres d'poux et d'pouses, de mres  leurs fils, de
fils  leurs mre: elle demeurait souriante et tranquille.

 la brune, des jeunes garons et des jeunes filles se glissaient
furtivement jusqu' elle et lui mettaient des lettres d'amour, les unes
mouilles de larmes qui faisaient couler l'encre, les autres avec un
petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes trs longues;
elle demeurait souriante et tranquille.

Les riches ngociants venaient eux-mmes, par prudence,  l'heure de la
leve, et lui mettaient des lettres charges, des lettres  cinq cachets
rouges pleines de billets de banque ou de chques sur les grands
tablissements financiers de l'Empire: elle demeurait souriante et
tranquille.

Mais un jour Gaspar, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne
connaissait ni d've ni d'Adam, vint lui mettre un billet dont on ne
sait rien sinon qu'il tait pli en petit chapeau. Aussitt la jolie
bote aux lettres tomba pme. Depuis lors elle ne tient plus en place;
elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronne
de roses. Elle est toujours par monts et par vaux; le garde champtre
l'a surprise dans les bls entre les bras de Gaspar et le baisant sur la
bouche.

Paul Visire avait repris toute sa libert d'esprit; veline demeurait
tendue sur le divan de la favorite dans un tonnement dlicieux.

Le rvrend pre Douillard, excellent en thologie morale, et qui, dans
la dcadence de l'glise, gardait les principes, avait bien raison
d'enseigner, conformment  la doctrine des Pres, que, si une femme
commet un grand pch en se donnant pour de l'argent, elle en commet un
bien plus grand en se donnant pour rien; car, dans le premier cas, elle
agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais
pardonnable et digne encore de la grce divine, puisque, enfin, Dieu
dfend le suicide et ne veut pas que ses cratures, qui sont ses
temples, se dtruisent elles-mmes; d'ailleurs en se donnant pour vivre
elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le pch.
Mais une femme qui se donne pour rien pche avec volupt, exulte dans la
faute. L'orgueil et les dlices dont elle charge son crime en augmentent
le poids mortel.

L'exemple de madame Hippolyte Crs devait faire paratre la profondeur
de ces vrits morales. Elle s'aperut qu'elle avait des sens; jusque-l
elle ne s'en tait pas doute; il ne fallut qu'une seconde pour lui
faire faire cette dcouverte, changer son me, bouleverser sa vie. Ce
lui fut d'abord un enchantement que d'avoir appris  se connatre. Le
_gnothi seauthon_ de la philosophie antique n'est pas un prcepte
dont l'accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne gote
gure de satisfaction  connatre son me; il n'en est pas de mme de la
chair o des sources de volupt peuvent nous tre rvles. Elle voua
tout de suite  son rvlateur une reconnaissance gale au bienfait et
elle s'imagina que celui qui avait dcouvert les abmes clestes en
possdait seul la cl. tait-ce une erreur et n'en pouvait-elle pas
trouver d'autres qui eussent aussi la cl d'or? Il est difficile d'en
dcider; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgus (ce
qui ne tarda pas, comme nous l'allons voir), eu traita au point de vue
exprimental, dans une revue scientifique et spciale, et conclut que
les chances qu'aurait madame C... de retrouver l'exacte quivalence de
M. V... taient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire
qu'elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l'instinct car
elle s'attacha perdument  lui.

J'ai rapport ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent
devoir attirer l'attention des esprits mditatifs et philosophiques. Le
sopha de la favorite est digne de la majest de l'histoire; il s'y
dcida des destines d'un grand peuple; que dis-je, il s'y accomplit un
acte dont le retentissement devait s'tendre sur les nations voisines,
amies ou ennemies, et sur l'humanit tout entire. Trop souvent les
vnements de cette nature, bien que d'une consquence infinie,
chappent aux esprits superficiels, aux mes lgres qui assument
inconsidrment la tche d'crire l'histoire. Aussi les secrets ressorts
des vnements nous demeurent cachs, la chute des empires, la
transmission des dominations nous tonnent et nous demeurent
incomprhensibles, faute d'avoir dcouvert le point imperceptible,
touch l'endroit secret qui, mis en mouvement, a tout branl et tout
renvers. L'auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses
dfauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce tmoignage qu'il
a toujours gard cette mesure, ce srieux, cette austrit qui plat
dans l'expos des affaires d'tat, et ne s'est jamais dparti de la
gravit qui convient au rcit des actions humaines.




CHAPITRE VII


LES PREMIRES CONSQUENCES

Quand veline confia  Paul Visire qu'elle n'avait jamais prouv rien
de semblable, il ne la crut pas. Il avait l'habitude des femmes et
savait qu'elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre
trs amoureux. Ainsi son exprience, comme il arrive parfois, lui fit
mconnatre la vrit. Incrdule, mais tout de mme flatt, il ressentit
bientt pour elle de l'amour et quelque chose de plus. Cet tat parut
d'abord favorable  ses facults intellectuelles; Visire pronona dans
le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grce, brillant,
heureux, qui passa pour son chef-d'oeuvre.

La rentre fut sereine; c'est  peine,  la Chambre, si quelques
rancunes isoles, quelques ambitions encore timides levrent la tte. Un
sourire du prsident du conseil suffit  dissiper ces ombres. Elle et
lui se voyaient deux fois par jour et s'crivaient dans l'intervalle. Il
avait l'habitude des liaisons intimes, tait adroit et savait
dissimuler; mais veline montrait une folle imprudence; elle s'affichait
avec lui dans les salons, au thtre,  la Chambree et dans les
ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa
personne, dans les clairs humides de son regard, dans le sourire
mourant de ses lvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la
mollesse de ses hanches, dans toute sa beaut avive, irrite, perdue.
Bientt le pays tout entier sut leur liaison; les cours trangres en
taient informes; seuls le prsident de la rpublique et le mari
d'veline l'ignoraient encore. Le prsident l'apprit  la campagne par
un rapport de police gar, on ne sait comment, dans sa valise.

Hippolyte Crs, sans tre ni trs dlicat ni trs perspicace,
s'apercevait bien que quelque chose tait chang dans son mnage:
veline, qui nagure encore s'intressait  ses affaires et lui montrait
sinon de la tendresse, du moins une bonne amiti, dsormais ne lui
laissait voir que de l'indiffrence et du dgot. Elle avait toujours eu
des priodes d'absence, fait des visites prolonges  l'oeuvre de
Sainte-Orberose; maintenant, sortie ds le matin et toute la journe
dehors, elle se mettait  table  neuf heures du soir avec un visage de
somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut-
tre jamais su; une ignorance profonde des femmes, une paisse confiance
dans son mrite et dans sa fortune lui auraient peut-tre toujours
drob la vrit, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire,
forc  la dcouvrir.

Quand Paul Visire allait chez veline et l'y trouvait seule, ils
disaient en s'embrassant: Pas ici! pas ici! et aussitt ils
affectaient l'un vis--vis de l'autre une extrme rserve. C'tait leur
rgle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collgue
Crs,  qui il avait donn rendez-vous; ce fut veline qui le reut: le
ministre des postes tait retenu dans le sein d'une commission.

--Pas ici! se dirent en souriant les amants.

Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des
enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand
Hippolyte Crs entra dans le salon.

Paul Visire retrouva sa prsence d'esprit; il dclara  madame Crs
qu'il renonait  lui retirer la poussire qu'elle avait dans l'oeil.
Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait
sa sortie.

Hippolyte Crs s'effondra. La conduite d'veline lui paraissait
incomprhensible; il lui en demandait les raisons.

--Pourquoi? pourquoi? rptait-il sans cesse, pourquoi?

Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par
commodit et bon got et pour viter les explications pnibles.

Hippolyte Crs souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se
l'avouait  lui-mme; il se disait: Je suis un homme fort; j'ai une
cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.

Et se retournant vers sa femme toute pare de volupt et belle de son
crime, il la contemplait douloureusement et lui disait:

--Tu n'aurais pas d avec celui-l.

Et il avait raison. veline n'aurait pas d aimer dans le gouvernement.

Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: Je vais le tuer!
Mais il songea qu'un ministre des postes et tlgraphes ne peut pas tuer
le prsident du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa
table de nuit.

Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il
bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le
travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les
dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artsiens,
des hpitaux, des dispensaires, des voies ferres, des canaux, des
halles, des gouts, des arcs de triomphe, des marchs et des abattoirs,
et prononait des discours frmissants. Son activit brlante dvorait
les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des
timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de
fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison
l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration prive
on s'en serait tout de suite aperu; mais il est beaucoup plus difficile
de reconnatre la dmence ou le dlire dans l'administration des
affaires de l'tat.  ce moment, les employs du gouvernement formaient
des associations et des fdrations, au milieu d'une effervescence dont
s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient
entre tous par leur ardeur syndicaliste.

Hippolyte Crs fit connatre par voie de circulaire que leur action
tait strictement lgale. Le lendemain, il lana une seconde circulaire,
qui interdisait comme illgale toute association des employs de l'tat.
Il rvoqua cent quatre-vingts facteurs, les rintgra, leur infligea un
blme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il
tait toujours sur le point d'clater; c'tait  peine si la prsence du
chef de l'tat le contenait dans les bornes des biensances, et comme il
n'osait pas sauter  la gorge de son rival, il accablait d'invectives,
pour se soulager, le chef respect de l'arme, le gnral Dbonnaire,
qui ne les entendait pas, tant sourd et occup  composer des vers pour
madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Crs s'opposait
indistinctement  tout ce que proposait M. le prsident du conseil.
Enfin il tait insens. Une seule facult chappait au dsastre de son
esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorits, la
connaissance approfondie des groupes, la sret des pointages.




CHAPITRE VIII


NOUVELLES CONSQUENCES

La session s'achevait dans le calme, et le ministre ne dcouvrait, sur
les bancs de la majorit, nul signe funeste. On voyait cependant par
certains articles des grands journaux modrs que les exigences des
financiers juifs et chrtiens croissaient tous les jours, que le
patriotisme des banques rclamait une expdition civilisatrice en
Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur  protger nos ctes
et  dfendre nos colonies, demandait avec frnsie des cuirasss et des
cuirasss encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits
s'levaient tous les ans avec la rgularit des vents aliss; les gens
srieux n'y prtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les
laisser tomber d'eux-mmes  moins qu'ils ne vinssent  grossir et 
s'tendre; car alors le pays se serait alarm. Les financiers ne
voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de
guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrt de la fiert et
mme de l'arrogance; mais au moindre soupon qu'un conflit europen se
prparait, sa violente motion aurait vite gagn la Chambre. Paul Visire
n'tait point inquiet, la situation europenne,  son avis, n'offrait
rien que de rassurant. Il tait seulement agac du silence maniaque de
son ministre des affaires trangres. Ce gnme arrivait au conseil avec
un portefeuille plus gros que lui, bourr de dossiers, ne disait rien,
refusait de rpondre  toutes les questions, mme  celles que lui
posait le respect prsident de la rpublique et, fatigu d'un travail
opinitre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et
l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.

Cependant Hippolyte Crs redevenait un homme fort; il faisait en
compagnie de son collgue Lapersonne des noces frquentes avec des
filles de thtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des
cabarets  la mode, au milieu de femmes encapuchonnes, qu'ils
dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les
compta bientt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils
s'amusaient; mais ils souffraient. Fortun Lapersonne avait aussi sa
blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait
enleve  un marquis, tait alle vivre avec un chauffeur. Il l'aimait
encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans
un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suant des
crevisses, les deux ministres, changeant un regard plein de leurs
douleurs, essuyaient une larme.

Hippolyte Crs, bien que frapp au coeur, ne se laissait point abattre.
Il fit serment de se venger.

Madame Paul Visire, que sa dplorable sant retenait chez ses parents,
au fond d'une sombre province, reut une lettre anonyme, spcifiant que
M. Paul Visire, qui s'tait mari sans un sou, mangeait avec une femme
marie, E... C... (cherchez!) sa dot,  elle madame Paul, donnait 
cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de
quatre-vingt mille et courait  la ruine, au dshonneur et 
l'anantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs
et tendit la lettre  son pre.

--Je vais lui frotter les oreilles,  ton mari, dit M. Blampignon; c'est
un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a
beau tre prsident du Conseil, il ne me fait pas peur.

Au sortir du train M. Blampignon se prsenta au ministre de l'intrieur
et fut reu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du
prsident.

--J'ai  vous parler, monsieur!

Et il brandit la lettre anonyme.

Paul Visire l'accueillit tout souriant.

--Vous tes le bienvenu, mon cher pre. J'allais vous crire.... Oui,
pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Lgion
d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.

M. Blampignon remercia profondment son gendre et jeta au feu la lettre
anonyme.

Rentr dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irrite et
languissante.

--Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voil! tu ne sais
pas le prendre.

Vers ce temps, Hippolyte Crs apprit par un petit journal de scandales
(c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les
affaires d'tat) que le prsident du Conseil dnait tous les soirs chez
mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait
l'avoir vivement frapp. Ds lors Crs se faisait une sombre joie
d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs trs en retard, pour
dner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la srnit du
plaisir accompli.

Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle
les lisait  table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.

Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces
avertissements trop vagues et que, pour l'inquiter, il fallait lui
donner des prcisions, la mettre en tat de vrifier par elle-mme
l'infidlit et la trahison. Il avait au ministre des agents trs srs,
chargs de recherches secrtes intressant la dfense nationale et qui
prcisment surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et
ennemie entretenait jusque dans les postes et tlgraphes de la
rpublique. M. Crs leur donna l'ordre de suspendre leurs
investigations et de s'enqurir o, quand et comment M. le ministre de
l'intrieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent
fidlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient
plusieurs fois surpris M. le prsident du Conseil avec une femme, mais
que ce n'tait pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Crs ne leur en
demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de
Lysiane n'taient qu'un alibi imagin par Paul Visire lui-mme,  la
satisfaction d'veline, importune de sa gloire et qui soupirait aprs
l'ombre et le mystre.

Ils n'taient pas fils seulement par les agents du ministre des
postes; ils l'taient aussi par ceux du prfet de police et par ceux
mmes du ministre de l'intrieur qui se disputaient le soin de les
protger; ils l'taient encore par ceux de plusieurs agences royalistes,
imprialistes et clricales, par ceux de huit ou dix officines de
chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de
reporters et par une foule de photographes qui, partout o ils
abritaient leurs amours errantes, grands htels, petits htels, maisons
de ville, maisons de campagne, appartements privs, chteaux, muses,
palais, bouges, apparaissaient  leur venue, et les guettaient dans la
rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans
les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements
contigus, dans les chemines. Le ministre et son amie voyaient avec
effroi tout autour de la chambre  coucher les vrilles percer les portes
et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait
obtenu, faute de mieux, un clich de madame Crs en chemise, boutonnant
ses bottines.

Paul Visire, impatient, irrit, perdait par moments sa belle humeur et
sa bonne grce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives,
lui aussi, le gnral Dbonnaire, si brave au feu, mais qui laissait
l'indiscipline s'tablir dans les armes, et il accablait de sarcasmes,
lui aussi, le vnrable amiral Vivier des Murnes, dont les navires
coulaient  pic sans cause apparente.

Fortun Lapersonne l'coutait, narquois, les yeux tout ronds, et
grommelait entre ses dents:

--Il ne lui suffit pas de prendre  Hippolyte Crs sa femme; il lui
prend aussi ses tics.

Ces algarades, connues par les indiscrtions des ministres et par les
plaintes des deux vieux chefs, qui annonaient qu'ils foutraient leur
portefeuille au nez de ce coco-l et qui n'en faisaient rien, loin de
nuire  l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le
parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude
pour l'arme et la marine nationales. Le prsident du Conseil recueillit
l'approbation gnrale.  Aux flicitations des groupes et des
personnages notables, il rpondait avec une ferme simplicit:

--Ce sont mes principes!

Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.

La session close, Paul Visire, trs fatigu, alla prendre les eaux.
Hippolyte Crs refusa de quitter son ministre o s'agitait
tumultueusement le syndicat des demoiselles tlphonistes. Il les frappa
avec une violence inouie car il tait devenu misogyne. Le dimanche, il
allait dans la banlieue pcher  la ligne avec son collgue Lapersonne,
coiff du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il
tait ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de
l'inconstance des femmes et mlaient leurs douleurs.

Hippolyte aimait toujours veline et souffrait toujours. Cependant
l'espoir s'tait gliss dans son coeur. Il la tenait spare de son
amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y
dploya toute son habilet, se montra sincre, prvenant, affectueux,
dvou, discret mme; son coeur lui enseignait toutes les dlicatesses.
Il disait  l'infidle des choses charmantes et des choses touchantes
et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.

Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:

--Vois, lui disait-il, j'ai maigri.

Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pt flatter une femme, des
parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.

Parfois il croyait l'avoir apitoye. Elle ne lui montrait plus un visage
insolemment heureux; spare de Paul, sa tristesse avait un air de
douceur; mais ds qu'il faisait un geste pour la reconqurir, elle se
refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture
d'or.

Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, dplorable.

Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:

--Parle-lui, toi!

Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il
donna des conseils  son ami.

--Fais-lui croire que tu la ddaignes, que tu en aimes une autre, et
elle te reviendra.

Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le
rencontrait  toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opra. Il
rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant veline, les
apparences d'une joie intrieure impossible  contenir; pendant le
dner, il tirait de sa poche une lettre parfume qu'il feignait de lire
avec dlices et ses lvres semblaient baiser, dans un songe, des lvres
invisibles. Rien ne fit. veline ne s'apercevait mme pas de ce mange.
Insensible  tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa lthargie
que pour demander quelques louis  son mari; et, s'il ne les lui donnait
pas, elle lui jetait un regard de dgot, prte  lui reprocher la honte
dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait,
elle dpensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et
elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle tait fidle.

Il perdit patience, devint enrag, la menaa de son revolver. Il dit un
jour devant elle  madame Clarence:

--Je vous fais compliment, madame; vous avez lev votre fille comme une
grue.

--Emmne-moi, maman, s'cria veline. Je veux divorcer!

Il l'aimait plus ardemment que jamais.

Dans sa jalouse rage, la souponnant, non sans vraisemblance, d'envoyer
et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rtablit le
cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances prives, arrta
les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des
ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse
indpendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute
son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux
ministriels parlrent  mots couverts de complot, de danger public et
firent croire  une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien
informes donnrent des renseignements plus prcis, annoncrent la
saisie de cinquante mille fusils et le dbarquement du prince Crucho.
L'motion grandissait dans le pays; les organes rpublicains demandaient
la convocation immdiate des Chambres. Paul Visire revint  Paris,
rappela ses collgues, tint un important conseil de cabinet et fit
savoir par ses agences qu'un complot avait t effectivement ourdi
contre la reprsentation nationale, que le prsident du conseil en
tenait les fils et qu'une information judiciaire tait ouverte.

Il ordonna immdiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis
que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, djouant la
surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement veline
dans un petit htel, prs de la gare du Nord, o ils restrent jusqu'
la nuit. Aprs leur dpart, la fille de l'htel, en changeant les draps
du lit, vit sept petites croix traces avec une pingle  cheveux, prs
du chevet, sur le mur de l'alcve.

C'est tout ce qu'Hippolyte Crs obtint pour prix de ses efforts.




CHAPITRE IX


LES DERNIERES CONSQUENCES

La jalousie est une vertu des dmocraties qui les garantit des tyrans.
Les dputs commenaient  envier la cl d'or du prsident du conseil.
Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Crs tait
connue de tout l'univers; la province, o les nouvelles et les modes ne
parviennent qu'aprs une complte rvolution de la terre autour du
soleil, apprenait enfin les amours illgitimes du cabinet. La province
garde des moeurs austres; les femmes y sont plus vertueuses que dans la
capitale. On en allgue diverses raisons: l'ducation, l'exemple, la
simplicit de la vie. Le professeur Haddock prtend que leur vertu tient
uniquement  leur chaussure dont le talon est bas. Une femme, dit-il
dans un savant article de la _Revue anthropologique_, une femme ne
produit sur un homme civilis une sensation nettement rotique qu'autant
que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrs. S'il en
fait un de trente-cinq degrs, l'impression rotique qui se dgage du
sujet devient aigu. En effet, de la position des pieds sur le sol
dpend, dans la station droite, la situation respective des diffrentes
parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations
rciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent
postrieurement et suprieurement la cuisse. Or, comme tout homme
civilis est atteint de perversion gnsique et n'attache une ide de
volupt qu'aux formes fminines (tout au moins dans la station droite)
disposes dans les conditions de volume et d'quilibre commandes par
l'inclinaison du pied que nous venons de dterminer, il en rsulte que
les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoites (du
moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu. Ces
conclusions ne furent pas gnralement adoptes. On objecta que, dans la
capitale mme, sous l'influence des modes anglaises et amricaines,
l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signals
par le savant professeur; qu'au reste, la diffrence qu'on prtend
tablir entre les moeurs de la mtropole et celles de la province est,
peut-tre, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment 
ce que les grandes villes offrent  l'amour des avantages et des
facilits que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province
commena  murmurer contre le prsident du conseil et  crier au
scandale. Ce n'tait pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir
un.

Pour le moment, le pril n'tait nulle part et il tait partout. La
majorit restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et
moroses. Peut-tre Hippolyte Crs n'et-il jamais sacrifi ses intrts
 sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait dsormais, sans compromettre
sa propre fortune, contrarier secrtement celle de Paul Visire, il
s'tudiait  crer, avec art et mesure, des difficults et des prils au
chef du gouvernement. Trs loin d'galer son rival par le talent, le
savoir et l'autorit, il le surpassait de beaucoup en habilet dans les
manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient  son
abstention les rcentes dfaillances de la majorit. Dans les
commissions, faussement imprudent, il accueillait sans dfaveur des
demandes de crdits auxquelles il savait que le prsident du conseil ne
saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calcule souleva un brusque et
violent conflit entre le ministre de l'intrieur et le rapporteur du
budget de ce dpartement. Alors Crs s'arrta effray. C'eut t
dangereux pour lui de renverser trop tt le ministre. Sa haine
ingnieuse trouva une issue par des voies dtournes. Paul Visire avait
une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Crs, se rappelant 
propos cette demoiselle  Cline Visire, la lana dans la grande vie, lui
mnagea des liaisons avec des hommes et des femmes tranges et lui
procura des engagements dans des cafs-concerts. Bientt,  son
instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles,
sous les hues. Une nuit d't, elle excuta, sur une scne des Champs-
lyses, devant une foule en tumulte, des danses obscnes, aux sons
d'une musique enrage qu'on entendait jusque dans les jardins o le
prsident de la rpublique donnait une fte  des rois. Le nom de
Visire, associ  ces scandales, couvrait les murs de la ville,
emplissait les journaux, volait sur des feuilles  vignettes libertines
par les cafs et les bals, clatait sur les boulevards en lettres de
feu.

Personne ne rendit le prsident du conseil responsable de l'indignit de
sa parente; mais on prenait mauvaise ide de sa famille et le prestige
de l'homme d'tat s'en trouva diminu.

Il eut presque aussitt une alerte assez vive. Un jour  la Chambre, sur
une simple question, le ministre de l'instruction publique et des
cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prtentions et les
intrigues du clerg commenaient  exasprer, menaa de fermer la
chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge
nationale. La droite se dressa tout entire indigne; la gauche parut
soutenir  contre-coeur le ministre tmraire. Les chefs de la majorit
ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente
millions par an au pays: le plus modr des hommes de la droite, M.
Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en
pril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortun Lapersonne,
toujours conscient des obligations du pouvoir, sut rparer, en l'absence
du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collgue
des cultes. Il monta  la tribune pour y tmoigner des respects du
gouvernement  l'endroit de la cleste patronne du pays, consolatrice de
tant de maux que la science s'avoue impuissante  soulager.

Quand Paul Visire, enfin arrach des bras d'veline, parut  la Chambre,
le ministre tait sauv; mais le prsident du conseil se vit oblig
d'accorder  l'opinion des classes dirigeantes d'importantes
satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six
cuirasss et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de
nouveau que la rente ne serait pas impose et fit arrter dix-huit
socialistes.

Il devait bientt se trouver aux prises avec des difficults plus
redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les
relations extrieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperus
ingnieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions
amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe,
accueillie par les sourires du parlement imprial, ne pouvait qu'irriter
une rpublique ombrageuse. Elle y veilla la susceptibilit nationale
qui s'en prit au ministre amoureux; les dputs saisirent un prtexte
frivole pour tmoigner leur mcontentement. Sur un incident ridicule:
une sous-prfte venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le
ministre  engager sa responsabilit et il s'en fallut de quelques voix
seulement qu'il ne tombt. De l'aveu gnral, Paul Visire n'avait jamais
t si faible, si mou, si terne, que dans cette dplorable sance.

Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande
politique et dcida l'expdition de Nigritie, rclame par la haute
finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forts
immenses  des socits de capitalistes, un emprunt de huit milliards
aux tablissements de crdit, des grades et des dcorations aux
officiers de terre et de mer. Un prtexte s'offrit: une injure  venger,
une crance  recouvrer. Six cuirasss, quatorze croiseurs et dix-huit
transports pntrrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six
cents pirogues s'opposrent en vain au dbarquement des troupes. Les
canons de l'amiral Vivier des Murnes produisirent un effet foudroyant
sur les noirs qui rpondirent par des voles de flches et, malgr leur
courage fanatique, furent compltement dfaits. chauff par les
journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire clata.
Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare,
quivoque et dangereuse; ils furent immdiatement arrts.

 cette heure o le ministre, soutenu par la richesse et cher
maintenant aux simples, semblait inbranlable, Hippolyte Crs, clair
par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une
joie sombre, murmurait entre ses dents: Il est foutu, le forban!

Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin
protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance
europenne et ces protestations, se succdant  des intervalles de plus
en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la
rpublique affaire dissimulaient toutes les causes d'inquitude; mais
Hippolyte Crs coutait grossir la menace et, rsolu enfin  tout
risquer pour perdre son ennemi, mme le sort du ministre, travaillait
dans l'ombre. Il fit crire par des hommes  sa dvotion et insrer dans
plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la
pense mme de Paul Visire, prtaient au chef du gouvernement des
intentions belliqueuses.

En mme temps qu'ils veillaient un cho terrible  l'tranger, ces
articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais
n'aimait pas la guerre. Interpell sur la politique extrieure du
gouvernement, Paul Visire fit une dclaration rassurante, promit de
maintenir une paix compatible avec la dignit d'une grande nation; le
ministre des affaires trangres, Crombile, lut une dclararation tout 
fait inintelligible puisqu'elle tait rdige en langage diplomatique;
le ministre obtint une forte majorit.

Mais les bruits de guerre ne cessrent pas et, pour viter une nouvelle
et dangereuse interpellation, le prsident du conseil distribua entre
les dputs quatre-vingt mille hectares de forts en Nigritie et fit
arrter quatorze socialistes. Hippolyte Crs allait dans les couloirs,
trs sombre, et confiait aux dputs de son groupe qu il s'efforait de
faire prvaloir au conseil une politique pacifique et qu'il esprait
encore y russir.

De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pntraient dans
le public, y semaient le malaise et l'inquitude. Paul Visire lui-mme
commenait  prendre peur. Ce qui le troublait, c'tait le silence et
l'absence du ministre des affaires trangres. Crombile maintenant ne
venait plus au conseil; lev  cinq heures du matin, il travaillait dix-
huit heures  son bureau et tombait puis dans sa corbeille o les
huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux
attachs militaires de l'empire voisin.

Le gnral Dbonnaire croyait qu'une entre en campagne tait imminente;
il s'y prparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux
et confiait ses gnreuses esprances  la baronne de Bildermann, qui en
avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procdait  une
mobilisation rapide.

Le ministre des finances, sans le vouloir, prcipita les vnements. En
ce moment il jouait  la baisse: pour dterminer une panique, il fit
courir  la Bourse le bruit que la guerre tait dsormais invitable.
L'empereur voisin, tromp par cette manoeuvre et s'attendant  voir son
territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hte. La Chambre
pouvante renversa le ministre Visire  une norme majorit (814 voix
contre 7 et 28 abstentions). Il tait trop tard; le jour mme de cette
chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait
huit millions d'hommes dans la patrie de madame Crs; la guerre devint
universelle et le monde entier fut noy dans des flots de sang.




APOGE DE LA CIVILISATION PINGOUINE


Un demi-sicle aprs les vnements que nous venons de raconter, madame
Crs mourut entoure de respect et de vnration, en la soixante-dix-
neuvime anne de son ge et depuis longtemps veuve de l'homme d'tat
dont elle portait dignement le nom. Ses obsques modestes et recueillies
furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la
Sacre Mansutude.

La dfunte laissait tous ses biens  l'oeuvre de Sainte-Orberose.

--Hlas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Mal, en recevant ce
legs pieux, il tait grand temps qu'une gnreuse fondatrice subvnt 
nos ncessits. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants
se dtournent de nous. Et, lorsque nous nous efforons de ramener les
mes gares, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous
russit plus. Le clerg de Pingouinie gmit dans la dsolation; nos
curs de campagne, rduits pour vivre  exercer les plus vils mtiers,
tranent la savate et mangent des rogatons. Dans nos glises en ruines
la pluie du ciel tombe sur les fidles et l'on entend durant les saints
offices les pierres des votes choir. Le clocher de la cathdrale penche
et va s'crouler. Sainte Orberose est oublie des Pingouins, son culte
aboli, son sanctuaire dsert. Sur sa chsse, dpouille de son or et de
ses pierreries, l'araigne tisse silencieusement sa toile.

Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui,  l'ge de quatre-vingt-dix-
huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale,
demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortt un
jour de cet injurieux oubli.

--Je n'ose l'esprer, soupira M. Monnoyer.

--C'est dommage! rpliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante
figure; sa lgende a de la grce. J'ai dcouvert, l'autre jour, par
grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle.
Vous plairat-il l'entendre, monsieur Monnoyer?

--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.

--Le voici donc tel que je l'ai trouv dans un manuscrit du xive sicle:

Ccile, femme de Nicolas Gaubert, orfvre sur le Pont-au-Change, aprs
avoir men durant de longues annes une vie honnte et chaste, et dj
sur le retour, s'prit de Jean Violle, le petit page de madame la
comtesse de Maubec, qui habitait l'htel du Paon sur la Grve. Il
n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure taient trs
mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Ccile rsolut de le
satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de
caresses, lui donna des friandises et finalement en fit  son plaisir
avec lui.

Or, un jour qu'ils taient couchs tous deux ensemble dans le lit de
l'orfvre, matre Nicolas rentra au logis plus tt qu'on ne l'attendait.
Il trouva le verrou tir et entendit au travers de la porte, sa femme
qui soupirait: Mon coeur! mon ange! mon rat! La souponnant alors de
s'tre enferme avec un galant, il frappa de grands coups  l'huis et se
mit  hurler: Gueuse, paillarde, ribaude, vaudoise, ouvre que je te
coupe le nez et les oreilles! En ce pril, l'pouse de l'orfvre se
voua  sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la
tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu
dans la ruelle.

La sainte exaua ce voeu. Elle changea immdiatement Jean Violle en
fille. Ce que voyant, Ccile, bien rassure, se mit  crier  son mari:
Oh! le vilain brutal, le mchant jaloux! Parlez doucement si vous
voulez qu'on vous ouvre.

Et tout en grondant de la sorte, elle courait  sa garde-robe et en
tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise
dont elle affublait en grande hte le page mtamorphos. Puis, quand ce
fut fait: Catherine, ma mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout
haut, allez ouvrir  votre oncle: il est plus bte que mchant, et ne
vous fera point de mal. Le garon devenu fille obit. Matre Nicolas,
entr dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait
point et sa bonne femme au lit. Grand bnt, lui dit celle-ci, ne
t'bahis pas de ce que tu vois. Comme je venais de me coucher  cause
d'un mal au ventre, j'ai reu la visite de Catherine, la fille  ma
soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous tions brouills depuis quinze
ans. Mon homme, embrasse notre nice! elle en vaut la peine. L'orfvre
accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et ds ce moment il ne
souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de
l'embrasser tout  l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans
la salle basse, sous prtexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et
il ne fut pas plus tt en bas avec elle qu'il se mit  la caresser trs
amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu l, si sainte
Orberose n'et inspir  son honnte femme l'ide de l'aller surprendre.
Elle le trouva qui tenait la fausse nice sur ses genoux, le traita de
paillard, lui donna des soufflets et l'obligea  lui demander pardon. Le
lendemain, Violle reprit sa premire forme.

Ayant entendu ce rcit, le vnrable chanoine Monnoyer remercia Pierre
Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit  rdiger les
pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait
les critures d'un bookmaker.

Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui
produisaient les choses ncessaires  la vie en manquaient; chez ceux
qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. Ce sont l, comme le
disait un membre de l'Institut, d'inluctables fatalits conomiques.
Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture
intellectuelle, ni arts. Les progrs de la civilisation s'y
manifestaient par l'industrie meurtrire, la spculation infme, le luxe
hideux. Sa capitale revtait, comme toutes les grandes villes d'alors,
un caractre cosmopolite et financier: il y rgnait une laideur immense
et rgulire. Le pays jouissait d'une tranquillit parfaite. C'tait
l'apoge.




LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS

L'HISTOIRE SANS FIN

_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti,
haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae
chai nomoy ischyroy._
                        (_Herodot._, _Hist._, VII, cn.)

Vous n'aviez donc pas vu que c'taient des anges.
                        (_Liber terribilis_)

Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv
stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft
utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif
tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj
ojpo.

                        VOUFNPJOXFSJEJRVF.

Nous sommes au commencement d'une chimie
qui s'occupera des changements produits par un
corps contenant une quantit d'nergie concentre
telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable
 notre disposition.

                        SIR WILLIAM RAMSAY.



Section 1


On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surlevait sans
cesse, et l'on en construisait de trente  quarante tages, o se
superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, siges de
socits; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondment des
caves et des tunnels.

Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville gante,  la
lumire des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle
clart du ciel ne perait les fumes des usines dont la ville tait
ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons
glisser dans un firmament noir, sillonn de ponts de fer, d'o tombait
une pluie ternelle de suie et d'escarbilles. C'tait la plus
industrielle de toutes les cits du monde et la plus riche. Son
organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes
formes aristocratiques ou dmocratiques des socits; tout y tait
subordonn aux intrts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que
les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'taient des
hommes  la fois nergiques et frles, capables d'une grande puissance
de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de
bureau, mais dont la sensibilit subissait des troubles hrditaires qui
croissaient avec l'ge.

Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome
rpublicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes
puissants affectaient une grande svrit de moeurs.

On vit les asctes de la richesse: dans les assembles des trusts
apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des
fronts plisss. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lvres plus
arides, le regard plus enflamm que les vieux moines espagnols, les
milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austrits
de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout
plaisir, tout repos, consumaient leur vie misrable dans une chambre
sans air ni jour, meuble seulement d'appareils lectriques, y soupaient
d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre
occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques,
amassant des richesses dont ils ne voyaient pas mme les signes,
acquraient la vaine possibilit d'assouvir des dsirs qu'ils
n'prouveraient jamais.

Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le
fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de cder la moindre parcelle de
son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se
voyant refuser toute indemnit, fit valoir ses droits devant les
tribunaux, mais rebut par d'insurmontables difficults de procdure,
tomb dans une cruelle indigence, rduit au dsespoir, il parvint, 
force de ruse et d'audace,  tenir son patron sous son revolver,
menaant de lui brler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel
Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.

L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possdaient peu de
capitaux (et c'tait naturellement le plus grand nombre), affectaient
les ides et les moeurs des milliardaires pour tre confondus avec eux.
Toutes les passions qui nuisent  l'accroissement ou  la conservation
des biens passaient pour dshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse,
ni la paresse, ni le got des recherches dsintresses, ni l'amour des
arts, ni surtout la prodigalit; la piti tait condamne comme une
faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination  la volupt
soulevait la rprobation publique, on excusait au contraire la violence
d'un apptit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins
nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'nergie
sociale. L'tat reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le
respect pour le riche et le mpris du pauvre. Les mes faibles que
troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que
de se rfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blmer puisqu'elle
contribuait au maintien de l'ordre et  la solidit des institutions.

Ainsi, parmi les riches, tons taient dvous  la socit ou le
paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous.
Certains sentaient cruellement la rigueur de leur tat; mais ils le
soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y
chapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, douard
Martin, prsident du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre,
allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour
qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai
mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'trangla.

Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne
recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le thtre, qui avait t
jadis trs florissant chez eux, se rduisait maintenant  la pantomime
et aux danses comiques. Les pices  femmes taient elles-mmes
abandonnes; le got s'tait perdu des jolies formes et des toilettes
brillantes; on y prfrait les culbutes des clowns et la musique des
ngres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu' voir dfiler sur la scne
des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portes en
triomphe.

Les dames de la richesse taient assujetties autant que les hommes  une
vie respectable. Selon une tendance commune  toutes les civilisations,
le sentiment public les rigeait en symboles; elles devaient reprsenter
par leur faste austre  la fois la grandeur de la fortune et son
intangibilit. On avait rform les vieilles habitudes de galanterie;
mais aux amants mondains d'autrefois succdaient sourdement de robustes
masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales taient
rares: un voyage  l'tranger les dissimulait presque tous et les
princesses des trusts restaient l'objet de la considration gnrale.

Les riches ne formaient qu'une petite minorit, mais leurs
collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur taient
entirement acquis ou soumis entirement. Ils formaient deux classes,
celle des employs de commerce et de banque et celle des ouvriers des
usines. Les premiers fournissaient un travail norme et recevaient de
gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient  fonder des
tablissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la
mobilit des fortunes prives autorisaient toutes les esprances chez
les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu
dcouvrir dans la foule immense des employs, ingnieurs ou comptables,
un certain nombre de mcontents et d'irrits; mais cette socit si
puissante avait imprim jusque dans les esprits de ses adversaires sa
forte discipline. Les anarchistes eux-mmes s'y montraient laborieux et
rguliers.

Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de
la ville, leur dchance physique et morale tait profonde; ils
ralisaient le type du pauvre tabli par l'anthropologie. Bien que chez
eux le dveloppement de certains muscles, d  la nature particulire de
leur activit, pt tromper sur leurs forces, ils prsentaient les signes
certains d'une dbilit morbide. La taille basse, la tte petite, la
poitrine troite, ils se distinguaient encore des classes aises par une
multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymtrie
frquente de la tte ou des membres. Et ils taient destins  une
dgnrescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux
l'tat faisait des soldats, dont la sant ne rsistait pas longtemps aux
filles et aux cabaretiers posts autour des casernes. Les proltaires se
montraient de plus en plus dbiles d'esprit. L'affaiblissement continu
de leurs facults intellectuelles n'tait pas d seulement  leur genre
de vie; il rsultait aussi d'une slection mthodique opre par les
patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme
plus aptes  formuler des revendications lgitimes, s'tudiaient  les
liminer par tous les moyens possibles et embauchaient de prfrence les
travailleurs ignares et borns, incapables de dfendre leurs droits et
encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des
machines perfectionnes rendaient extrmement facile.

Aussi les proltaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'amliorer
leur sort.  peine parvenaient-ils par des grves  maintenir le taux de
leurs salaires. Encore ce moyen commenait-il  leur chapper.
L'intermittence de la production, inhrente au rgime capitaliste,
causait de tels chmages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitt
la grve dclare, les chmeurs prenaient la place des grvistes. Enfin
ces producteurs misrables demeuraient plongs dans une sombre apathie
que rien n'gayait, que rien n'exasprait. C'tait pour l'tat social
des instruments ncessaires et bien adapts.

En rsum, cet tat social semblait le mieux assis qu'on et encore vu,
du moins dans l'humanit, car celui des abeilles et des fourmis est
incomparable pour la stabilit; rien ne pouvait faire prvoir la ruine
d'un rgime fond sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine,
l'orgueil et la cupidit. Pourtant les observateurs aviss dcouvraient
plusieurs sujets d'inquitude. Les plus certains, bien que les moins
apparents, taient d'ordre conomique et consistaient dans la
surproduction toujours croissante, qui entranait les longs et cruels
chmages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai,
l'avantage de rompre la force ouvrire en opposant les sans-travail aux
travailleurs. Une sorte de pril plus sensible rsultait de l'tat
physiologique de la population presque toute entire. La sant des
pauvres est ce qu'elle peut tre, disaient les hyginistes; mais celle
des riches laisse  dsirer. Il n'tait pas difficile d'en trouver les
causes. L'oxygne ncessaire  la vie manquait dans la cit; on
respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant
les plus hardies synthses chimiques, produisaient des vins, de la
chair, du lait, des fruits, des lgumes factices. Le rgime qu'ils
imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux.
Les milliardaires taient chauves  dix-huit ans; quelques-uns
trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades,
inquiets, ils donnaient des sommes normes  des sorciers ignares et
l'on voyait clater tout  coup dans la ville la fortune mdicale ou
thologique de quelque ignoble garon de bain devenu thrapeute ou
prophte. Le nombre des alins augmentait sans cesse; les suicides se
multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient
de circonstances atroces et bizarres, qui tmoignaient d'une perversion
inouie de l'intelligence et de la sensibilit.

Un autre symptme funeste frappait fortement le commun des esprits. La
catastrophe, dsormais priodique, rgulire, rentrait dans les
prvisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus
large. Chaque jour des machines clataient, des maisons sautaient, des
trains bonds de marchandises tombaient sur un boulevard, dmolissant
des immeubles entiers, crasant plusieurs centaines de passants et, 
travers le sol dfonc, broyaient deux ou trois tages d'ateliers et de
docks o travaillaient des quipes nombreuses.




Section 2


Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gard
son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'tendait un square o de vieux
arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras puiss.
Sur le versant nord, des ingnieurs paysagistes avaient construit une
cascade, des grottes, un torrent, un lac, des les. De ce ct l'on
dcouvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la
multitude de ses toits et de ses dmes, ses voies ariennes, ses foules
d'hommes recouvertes de silence et comme enchantes par l'loignement.
Ce square tait l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumes n'y
voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L't,
quelques employs des bureaux et des laboratoires voisins, aprs leur
djeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible
solitude.

C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une tlgraphiste, Caroline
Meslier, vint s'asseoir sur un banc  l'extrmit de la terrasse du
nord. Pour se rafrachir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le
dos  la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide,
Caroline paraissait ge de vingt-cinq  vingt-huit ans. Presque
aussitt un commis au trust de l'lectricit, Georges Clair, prit place
 ct d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse
fminine; il n'tait gure plus g qu'elle et paraissait plus jeune. Se
rencontrant presque tous les jours  cette place, ils prouvaient de la
sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir  causer ensemble.
Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux,
ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui ft advenu, dans le pass, de se
repentir de sa confiance, aurait peut-tre laiss voir plus d'abandon;
mais Georges Clair se montrait toujours extrmement rserv dans ses
termes comme dans ses faons; il ne cessait de donner  la conversation
un caractre purement intellectuel et de la maintenir dans les ides
gnrales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la libert la
plus pre.

Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la socit et des
conditions du travail.

--La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont
fait la fin unique de l'existence.

Et cet tat de choses  tous deux paraissait monstrueux.

Ils en revenaient sans cesse  certains sujets scientifiques qui leur
taient familiers.

Ce jour-l, ils firent des remarques sur l'volution de la chimie.

--Ds l'instant, dit Clair, o l'on vit le radium se transformer en
hlium, on cessa d'affirmer l'immutabilit des corps simples; ainsi
furent supprimes toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la
conservation de la matire.

--Pourtant, dit-elle, il y a des lois chimiques.

Car, tant femme, elle avait besoin de croire.

Il reprit avec nonchalance:

--Maintenant qu'on peut se procurer du radium en suffisante quantit, la
science possde d'incomparables moyens d'analyse; ds  prsent on
entrevoit dans ce qu'on nomme les corps simples des composs d'une
richesse extrme et l'on dcouvre dans la matire des nergies qui
semblent crotre en raison mme de sa tnuit.

Tout en causant, ils jetaient des miettes de pain aux oiseaux; des
enfants jouaient autour d'eux.

Passant d'un sujet  un autre:

--Cette colline,  l'poque quaternaire, dit Clair, tait habite par
des chevaux sauvages. L'anne passe, en y creusant des conduites d'eau,
on a trouv une couche paisse d'ossements d'hmiones.

Elle s'inquita de savoir si,  cette poque recule, l'homme s'tait
montr dj.

Il lui dit que l'homme chassait l'hmione avant d'essayer de le
domestiquer.

--L'homme, ajouta-t-il, fut d'abord chasseur, puis il devint pasteur,
agriculteur, industriel.... Et ces diverses civilisations se succdrent
 travers une paisseur de temps que l'esprit ne peut concevoir.

Il tira sa montre.

Caroline demanda s'il tait dj l'heure de rentrer au bureau.

--Il rpondit que non, qu'il tait  peine midi et demi.

Une fillette faisait des pts de sable au pied de leur banc; un petit
garon de sept  huit ans passa devant eux en gambadant. Tandis que sa
mre cousait sur un banc voisin, il jouait tout seul au cheval chapp,
et, avec la puissance d'illusion dont sont capables les enfants, il se
figurait qu'il tait en mme temps le cheval et ceux qui le
poursuivaient et ceux qui fuyaient pouvants devant lui. Il allait se
dmenant et criant: Arrtez, hou! hou! Ce cheval est terrible; il a
pris le mors aux dents.

Caroline fit cette question:

--Croyez-vous que les hommes taient heureux autrefois?

Son compagnon lui rpondit:

--Ils souffraient moins quand ils taient plus jeunes. Ils faisaient
comme ce petit garon: ils jouaient; ils jouaient aux arts, aux vertus,
aux vices,  l'hrosme, aux croyances, aux volupts; ils avaient des
illusions qui les divertissaient. Ils faisaient du bruit; ils
s'amusaient. Mais maintenant....

Il s'interrompit et regarda de nouveau  sa montre.

L'enfant qui courait buta du pied contre le seau de la fillette et tomba
de son long sur le gravier. Il demeura un moment tendu immobile, puis
se souleva sur ses paumes; son front se gonfla, sa bouche s'largit, et
soudain il clata en sanglots. Sa mre accourut, mais Caroline l'avait
soulev de terre, et elle lui essuyait les yeux et la bouche avec son
mouchoir. L'enfant sanglotait encore; Clair le prit dans ses bras:

--Allons! ne pleure pas, mon petit! Je vais te conter une histoire.

Un pcheur, ayant jet ses filets dans la mer, en tira un petit pot de
cuivre ferm; il l'ouvrit avec son couteau. Il en sortit une furne qui
s'leva jusqu'aux nues et cette fume, en s'paississant, forma un gant
qui ternua si fort, si fort que le monde entier fut rduit en
poussire....

Clair s'arrta, poussa un rire sec et brusquement remit l'enfant  sa
mre. Puis il tira de nouveau sa montre et, agenouill sur le banc, les
coudes au dossier, regarda la ville.

 perte de vue, la multitude des maisons se dressaient dans leur
normit minuscule.

Caroline tourna le regard vers le mme cot.

--Que le temps est beau! dit-elle. Le soleil brille et change en or les
fumes de l'horizon. Ce qu'il y a de plus pnible dans la civilisation,
c'est d'tre priv de la lumire du jour.

Il ne rpondait pas; son regard restait fix sur un point de la ville.

Aprs quelques secondes de silence, ils virent,  une distance de trois
kilomtres environ, au del de la rivire, dans le quartier le plus
riche, s'lever une sorte de brouillard tragique. Un moment aprs, une
dtonation retentit jusqu' eux, tandis que montait vers le ciel pur un
immense arbre de fume. Et peu  peu l'air s'emplissait d'un
imperceptible bourdonnement form des clameurs de plusieurs milliers
d'hommes. Des cris clataient tout proches dans le square.

--Qu'est-ce qui saute?

La stupeur tait grande; car, bien que les catastrophes fussent
frquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et
chacun s'apercevait d'une terrible nouveaut.

On essayait de dfinir le lieu du sinistre; on nommait des quartiers,
des rues, divers difices, clubs, thtres, magasins. Les renseignements
topographiques se prcisrent, se fixrent.

--C'est le trust de l'acier qui vient de sauter. Clair remit sa montre
dans sa poche. Caroline le regardait avec une attention tendue et ses
yeux s'emplissaient d'tonnement. Enfin, elle lui muramra  l'oreille.

--Vous le saviez? Vous attendiez?... C'est vous qui....

Il rpondit, trs calme:

--Cette ville doit prir.

Elle reprit avec une douceur rveuse:

--Je le pense aussi.

Et ils retournrent tous deux tranquillement  leur travail.




Section 3.


 compter de ce jour les attentats anarchistes se succdrent durant une
semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles
appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient
la rprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hteliers,
les petits employs et dans ce que les trusts laissaient subsister du
petit commerce que l'indignation clata le plus vivement. On entendait,
dans les quartiers populeux, les femmes rclamer des supplices inusits
pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur
convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite tait une
matire innocente, bonne seulement pour dtruire des fourmilires et ils
considraient comme un jeu puril de faire dtoner la nitroglycrine au
moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessrent
brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils
parlaient de faire justice eux-mmes des anarchistes. Cependant les
ouvriers des usines restaient hostiles ou indiffrents  l'action
violente. Menacs, par suite du ralentissement des affaires, d'un
prochain chmage ou mme d'un lock-out tendu  tous les ateliers, ils
eurent  rpondre  la fdration des syndicats qui proposait la grve
gnrale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide
la plus efficace aux rvolutionnaires; tous les corps de mtiers, 
l'exception des doreurs, se refusrent  cesser le travail.

La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appeles de tous
les points de la confdration nationale, gardrent les immeubles des
trusts, les htels des milliardaires, les tablissements publics, les
banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule
explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poigne selon toute
vraisemblance, peut-tre moins encore, taient tous tus, pris, cachs
ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus
pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logs dans les quartiers
populeux, y firent aller le commerce; on cria Vive l'arme!

Les riches, qui s'taient alarms moins vite, se rassuraient plus
lentement. Mais  la Bourse le groupe  la hausse sema les nouvelles
optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires
reprirent. Les journaux  grand tirage secondrent le mouvement; ils
montrrent, avec une patriotique loquence, l'intangible capital se
riant des assauts de quelques lches criminels et la richesse publique
poursuivant, en dpit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils
taient sincres et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les
attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes
charges, apesanties de perles, de diamants. On s'aperut avec joie que
les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage,
furent acclams.

Le lendemain la gare du sud, le trust du ptrole et la prodigieuse
glise btie aux frais de Thomas Morcellet sautrent; trente maisons
brlrent; un commencement d'incendie se dclara dans les docks. Les
pompiers furent admirables de dvouement et d'intrpidit. Ils
manoeuvraient avec une prcision automatique leurs longues chelles de
fer et montaient jusqu'au trentime tage des maisons pour arracher des
malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service
d'ordre et reurent une double ration de caf. Mais ces nouveaux
sinistres dchanrent la panique. Des millions de personnes, qui
voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient
dans les grands tablissements de crdit qui, aprs avoir pay pendant
trois jours, fermrent leurs guichets sous les grondements de l'meute.
Une foule de fuyards, charge de bagages, assigeait les gares et
prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hte de se rfugier
dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les
boutiques d'picerie et de comestibles que gardaient les soldats, la
baonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrrent de l'nergie. On
fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancs
contre les suspects.

Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun
sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouv des bombes dans la salle de
l'Opra, dans les caves de l'Htel de Ville et contre une colonne de la
Bourse. Mais on apprit bientt que c'tait des botes de conserves
dposes par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculps,
interrog par le juge d'instruction, se dclara le principal auteur des
explosions qui avaient cot la vie, disait-il,  tous ses complices.
Ces aveux, publis par les journaux, contriburent  rassurer l'opinion
publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les
magistrats s'aperurent qu'ils se trouvaient en prsence d'un simulateur
absolument tranger  tout attentat.

Les experts dsigns par les tribunaux ne dcouvraient aucun fragment
qui leur permt de reconstituer l'engin employ  l'oeuvre de
destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau manait du gaz
que dgage le radium; et l'on supposait que des ondes lectriques,
engendres par un oscillateur d'un type spcial, se propageant  travers
l'espace, causaient la dtonation; mais les plus habiles chimistes ne
pouvaient rien dire de prcis ni de certain. Un jour enfin, deux agents
de police, en passant devant l'htel Meyer, trouvrent sur le trottoir,
prs d'un soupirail, un oeuf de mtal blanc, muni d'une capsule  l'un
des bouts; ils le ramassrent avec prcaution, et, sur l'ordre de leur
chef, le portrent au laboratoire municipal.  peine les experts
s'taient-ils runis pour l'examiner, que l'oeuf clata, renversant
l'amphithtre et la coupole. Tous les experts prirent et avec eux le
gnral d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre.

La socit capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau
dsastre. Les grands tablissements de crdit rouvrirent leurs guichets,
annonant qu'ils opreraient leurs versements partie en or, partie en
papiers d'tat. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgr
l'arrt total des transactions, dcidrent de ne pas suspendre leurs
sances.

Cependant l'instruction concernant les premiers prvenus tait close.
Peut-tre les charges runies contre eux eussent, en d'autres
circonstances, paru insuffisantes; mais le zle des magistrats et
l'indignation publique y supplaient. La veille du jour fix pour les
dbats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y prirent,
dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit
les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoye pour rtablir
l'ordre fut accueillie  coups de pierres et de revolvers; plusieurs
officiers furent jets  bas de leur cheval et fouls aux pieds. Les
soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique
parvint  rtablir la tranquillit. Le lendemain la Banque sauta.

Ds lors, on vit des choses inoues. Les ouvriers des usines, qui
avaient refus de faire grve, se ruaient en foule sur la ville et
mettaient le feu aux maisons. Des rgiments entiers, conduits par leurs
officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec
eux la ville en chantant des hymnes rvolutionnaires et s'en furent
prendre aux docks des tonnes de ptrole pour en arroser le feu. Les
explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout  coup, un arbre
monstrueux, un fantme de palmier haut de trois kilomtres s'leva sur
l'emplacement du palais gant des tlgraphes, tout  coup ananti.

Tandis que la moiti de la ville flambait, en l'autre moiti se
poursuivait la vie rgulire. On entendait, le matin, tinter dans les
voitures des laitiers les botes de fer blanc. Sur une avenue dserte,
un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes,
mchait lentement des bouches de pain avec un peu de fricot, Les
prsidents des trusts restaient presque tous  leur poste. Quelques-uns
accomplirent leur devoir avec une simplicit hroque. Raphal Box, le
fils du milliardaire martyr, sauta en prsidant l'assemble gnrale du
trust des sucres. On lui fit des funrailles magnifiques; le cortge dut
six fois gravir des dcombres ou passer sur des planches les chausses
effondres.

Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employs, courtiers,
agents, leur gardrent une fidlit inbranlable.  l'chance, les
garons survivants de la banque sinistre allrent prsenter leurs
effets par les voies bouleverses, dans les immeubles fumants, et
plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abmrent dans les
flammes.

Nanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible tait
matre de la ville. Maintenant le bruit des dtonations rgnait continu
comme le silence,  peine perceptible et d'une insurmontable horreur.
Les appareils d'clairage tant dtruits, la ville demeurait plonge
toute la nuit dans l'obscurit, et il s'y commettait des violences d'une
monstruosit inoue. Seuls les quartiers populeux, moins prouvs, se
dfendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des
patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait  tous les
coins de rue contre un corps couch dans une flaque de sang, les genoux
plis, les mains lies derrire le dos, avec un mouchoir sur la face et
un criteau sur le ventre.

Il devenait impossible de dblayer les dcombres et d'ensevelir les
morts. Bientt la puanteur que rpandaient les cadavres fut intolrable.
Des pidmies svirent, qui causrent d'innombrables dcs et laissrent
les survivants dbiles et hbts. La famine emporta presque tout ce qui
restait. Cent quarante et un jours aprs le premier attentat, alors
qu'arrivaient six corps d'arme avec de l'artillerie de campagne et de
l'artillerie de sige, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la
ville, le seul encore debout, mais entour maintenant d'une ceinture de
flamme et de fume, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison,
se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de
la rue, o la foule, devenue folle, dansait.

--Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.

La jeune femme, les cheveux dfaits, le visage brillant des reflets de
l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se
resserrait autour d'eux:

--Ce sera mieux ainsi, dit-elle  son tour.

Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser
perdu.




Section 4.


Les autres villes de la fdration souffrirent aussi de troubles et de
violences, puis l'ordre se rtablit. Des rformes furent introduites
dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs;
mais le pays ne se remit jamais entirement de la perte de sa capitale
et ne retrouva pas son ancienne prosprit. Le commerce, l'industrie
dprirent; la civilisation abandonna ces contres qu'elle avait
longtemps prfres  toutes les autres. Elles devinrent striles et
malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne
fut plus qu'un dsert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux
sauvages paissaient l'herbe grasse.

Les jours coulrent comme l'onde des fontaines et les sicles
s'gouttrent comme l'eau  la pointe des stalactites. Des chasseurs
vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville
oublie; des ptres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y
poussrent la charrue; des jardiniers y cultivrent des laitues dans des
clos et greffrent des poiriers. Ils n'taient pas riches; ils n'avaient
pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revtaient
le mur de leur cabane; une peau de chvre couvrait leurs membres hls;
leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient file. Les
chevriers ptrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et
d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant
dans les bois et sur les chvres qui paissent tandis que les pins
bruissent et que l'eau murmure. Le matre s'irritait contre les
scarabes qui mangeaient ses figues; il mditait des piges pour
dfendre ses poules du renard  la queue velue, et il versait du vin 
ses voisins en disant:

--Buvez! Les cigales n'ont pas gt ma vendange; quand elles sont venues
les vignes taient sches.

Puis, au cours des ges, les villages remplis de biens, les champs
lourds de bl furent pills, ravags par des envahisseurs barbares. Le
pays changea plusieurs fois de matres. Les conqurants levrent des
chteaux sur les collines; les cultures se multiplirent; des moulins,
des forges, des tanneries, des tissages s'tablirent; des routes
s'ouvrirent  travers les bois et les marais; le fleuve se couvrit de
bateaux. Les villages devinrent de gros bourgs et, runis les uns aux
autres, formrent une ville qui se protgea par des fosss profonds et
de hautes murailles. Plus tard, capitale d'un grand tat, elle se trouva
 l'troit dans ses remparts dsormais inutiles et dont elle fit de
vertes promenades.

Elle s'enrichit et s'accrut dmesurment. On ne trouvait jamais les
maisons assez hautes; on les surlevait sans cesse et l'on en
construisait de trente  quarante tages, o se superposaient bureaux,
magasins, comptoirs de banques, siges de socits, et l'on creusait
dans le sol toujours plus profondment des caves et des tunnels. Quinze
millions d'hommes travaillaient dans la ville gante.




TABLE


PREFACE

LIVRE PREMIER

LES ORIGINES

CHAPITRE 1er.--Vie de saint Mal
CHAPITRE II.--Vocation apostolique de saint Mal
CHAPITRE III.--La tentation de saint Mal
CHAPITRE IV.--Navigation de saint Mal sur l'ocan de Glace
CHAPITRE V.--Baptme des pingouins
CHAPITRE VI.--Une assemble au Paradis
CHAPITRE VII.--Une assemble au Paradis (_suite et fin_)
CHAPITRE VIII.--Mtamorphose des pingouins


LIVRE II

LES TEMPS ANCIENS

CHAPITRE 1er.--Les premiers voiles
CHAPITRE II.--Les premiers voiles (_suite et fin_)
CHAPITRE III.--Le bornage des champs et l'origine de la propriet
CHAPITRE IV.--La premire assemble des tats de Pingouinie
CHAPITRE V.--Les noces de Kraken et d'Orberose
CHAPITRE VI.--Le dragon d'Alca
CHAPITRE VII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE VIII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE IX.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE X.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE XI.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE XII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
CHAPITRE XIII.--Le dragon d'Alca (_suite et fin_)


LIVRE III

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

CHAPITRE 1er.--Brian le Pieux et la reine Glamorgane
CHAPITRE II.--Draco le Grand.--Translation des reliques
de sainte Orberose
CHAPITRE III.--La reine Crucha
CHAPITRE IV.--Les lettres: Johanns Talpa
CHAPITRE V.--Les arts: les primitifs de la peinture pingouine
CHAPITRE VI.--Marbode
CHAPITRE VII. Signes dans la lune


LIVRE IV

LES TEMPS MODERNES

TRINCO

CHAPITRE 1er.--La Rouquine
CHAPITRE II.--Trinco
CHAPITRE III.--Voyage du docteur Obnubile


LIVRE V

LES TEMPS MODERNES

CHATILLON

CHAPITRE I_er_.--Les rvrends pres Agaric et Cornemuse
CHAPITRE II.--Le prince Crucho
CHAPITRE III.--Le conciliabule
CHAPITRE IV.--La vicomtesse Olive
CHAPITRE V.--Le prince des Boscnos
CHAPITRE VI.--La chute de l'miral
CHAPITRE VII.--Conclusion


LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES

L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

CHAPITRE 1er.--Le gnral Greatauk, duc du Skull
CHAPITRE II.--Pyrot
CHAPITRE III.--Le comte de Maubec de la Dentdulynx
CHAPITRE IV.--Colomban
CHAPITRE V.--Les rvrends pres Agaric et Cornemuse
CHAPITRE VI.--Les sept cents pyrots
CHAPITRE VII.--Bidault-Coquille et Maniflore. Les socialistes.
CHAPITRE VIII.--Le procs Colomban
CHAPITRE IX.--Le pre Douillard
CHAPITRE X.--Le conseiller Chaussepied
CHAPITRE IX.--Conclusion


LIVRE VII

LES TEMPS MODERNES

MADAME CRS

CHAPITRE 1er.--Le salon de madame Clarence
CHAPITRE II.--L'oeuvre de Sainte-Orberose
CHAPITRE III.--Hippolyte Crs
CHAPITRE IV.--Le mariage d'un homme politique
CHAPITRE V.--Le cabinet Visire
CHAPITRE VI.--Le sopha de la favorite
CHAPITRE VII.--Les premires consquences
CHAPITRE VIII.--Nouvelles consquences
CHAPITRE IX.--Dernires consquences
L'APOGE DE LA CIVILISATION PINGOUINE.


LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS

L'HISTOIRE SANS FIN

Section I.--_On ne trouvait jamais les maisons assez hautes_
Section II.--_Dans la partie sud-ouest de la ville...._
Section III.--_ compter de ce jour les attentats...._
Section IV.--_Les autres villes de la fdration...._






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'LE DES PINGOUINS ***

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