The Project Gutenberg EBook of Le Capitaine Arena, by Alexandre Dumas

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Title: Le Capitaine Arena

Author: Alexandre Dumas

Release Date: August, 2005  [EBook #8693]
[This file was first posted on August 2, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
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LE CAPITAINE ARNA par Alexandre Dumas (Pre)

Volume 1




CHAPITRE PREMIER

LA MAISON DES FOUS.


A neuf heures du matin le capitaine Arna vint nous prvenir que notre
btiment tait prt et n'attendait plus que nous pour mettre  la
voile. Nous quittmes aussitt l'htel, et nous nous rendmes sur le
port.

La veille, nous avions t visiter la maison des fous: qu'on
nous permette de jeter un regard en arrire sur ce magnifique
tablissement.

La _Casa dei Matti_ jouit non-seulement d'une immense rputation en
Sicile et en Italie, mais encore par tout le reste de l'Europe. Un
seigneur sicilien qui avait visit plusieurs tablissements de ce
genre, rvolt de la faon dont les malheureux malades y taient
traits, rsolut de consacrer son palais, sa fortune et sa vie  la
gurison des alins. Beaucoup de gens prtendirent que le baron
Pisani tait aussi fou que les autres, mais sa folie  lui tait au
moins une folie sublime.

Le baron Pisani tait riche, il avait une magnifique villa, il tait
g de trente-cinq ans  peine; il fit le sacrifice de sa jeunesse, de
son palais, de sa fortune. Sa vie devint celle d'un garde-malade, son
palais fut chang contre un appartement de quatre ou cinq chambres,
et de toute sa fortune il ne se rserva que six mille livres de rente.

Ce fut lui-mme qui voulut bien se charger de nous faire les honneurs
de son tablissement. Il avait choisi pour cette visite le dimanche,
qui est un jour de fte pour ses administrs. Nous nous arrtmes
devant une maison de fort belle apparence, qui n'avait que ceci de
particulier, que toutes les fentres en taient grilles, mais encore
fallait-il tre prvenu pour s'en apercevoir. Ces grillages travaills
et peints reprsentaient, les uns des ceps de vignes chargs de
raisins, les autres des convolvuli aux longues feuilles et aux
clochettes bleues; tout cela perdu dans des fleurs et des fruits
naturels qu'au toucher seulement on pouvait distinguer des fleurs et
des fruits peints.

La porte nous fut ouverte par un concierge en habit ordinaire;
seulement au lieu de l'attirail oblig d'un gardien de fous, arm
ordinairement d'un bton et orn d'un trousseau de clefs, il avait un
bouquet au ct et une flte  la main. En entrant le baron Pisani lui
demanda comment les choses allaient; il rpondit que tout allait bien.

La premire personne que nous rencontrmes dans le corridor fut
une espce de commissionnaire qui portait une charge de bois. En
apercevant M. Pisani, il vint  lui, et, posant sa charge de bois 
terre, il lui prit en souriant sa main, qu'il baisa. Le baron lui
demanda pourquoi il n'tait pas dans le jardin  s'amuser avec les
autres; mais il lui rpondit que, comme l'hiver approchait, il pensait
qu'il n'avait pas de temps  perdre pour descendre le bois du grenier
 la cave. Le baron l'encouragea dans cette bonne disposition, et le
commissionnaire reprit ses fagots et continua sa route.

C'tait un des propritaires les plus riches de Castelveterano, qui,
n'ayant jamais su s'occuper, tait tomb dans une espce de spleen qui
l'avait conduit tout droit  la folie. On l'avait alors amen au baron
Pisani, qui, l'ayant pris  pari, lui avait expliqu qu'il avait t
chang en nourrice, et que cette substitution ayant t reconnue, il
serait dsormais oblig de travailler pour vivre. Le fou n'en avait
tenu aucun compte et s'tait crois les deux bras, attendant que ses
domestiques lui vinssent, comme d'habitude, apporter son dner. Mais 
l'heure accoutume les domestiques n'taient pas venus, la faim avait
commenc de se faire sentir; nanmoins, le Castelvtranois avait tenu
bon et avait pass la nuit  appeler,  crier,  frapper le long des
murs et  rclamer son dner: tout avait t inutile, les murs avaient
fait les sourds, et le prisonnier tait rest  jeun.

Le matin, le gardien tait entr vers les neuf heures, et le fou lui
avait demand imprieusement son djeuner. Le gardien lui avait alors
tranquillement demand un ou deux cus pour aller l'acheter en ville.
L'affam avait fouill dans ses poches, et n'y ayant rien trouv, il
avait demand du crdit; ce  quoi le gardien avait rpondu que le
crdit tait bon pour les grands seigneurs, mais qu'on ne faisait
pas crdit  de la canaille comme lui. Alors le pauvre diable avait
rflchi profondment, et avait fini par demander au gardien ce qu'il
fallait qu'il fit pour se procurer de l'argent. Le gardien lui dit que
s'il voulait l'aider  porter au grenier le bois qui tait  la cave,
 la douzime brasse il lui donnerait deux grains; qu'avec deux
grains il aurait un pain de deux livres, et qu'avec ce pain de deux
livres il apaiserait son apptit. Cette condition avait paru fort
dure  l'ex-aristocrate; mais enfin, comme il lui paraissait plus dur
encore de ne pas djeuner aprs s'tre pass de dner la veille, il
avait suivi le gardien, tait descendu avec lui  la cave, avait port
ses douze brasses de bois au grenier, avait reu ses deux grains, et
en avait achet un pain de deux livres qu'il avait dvor.

A partir de ce moment, la chose avait t toute seule. Le fou s'tait
remis  porter son bois pour gagner son dner. Comme il en avait port
trente-six brasses au lieu de douze, le dner avait t trois fois
meilleur que le djeuner. Il avait pris got  cette amlioration, et
le lendemain, aprs avoir pass une nuit parfaitement tranquille, il
s'tait mis  faire la chose de lui-mme.

Depuis ce temps, on ne pouvait plus l'arracher  cet exercice, qu'il
continuait de prendre, comme on l'a vu, mme les dimanches et les
jours de fte; seulement, quand tout le bois tait mont de la cave au
grenier, il le redescendait du grenier  la cave, et _vice versa_.

Il y avait un an qu'il faisait ce mtier, le ct splntique de sa
folie avait compltement disparu; il tait redevenu, sinon gras, du
moins fort, car sa sant physique tait parfaitement rtablie, grce
au travail assidu qu'il faisait. Dans quelques jours, le baron se
proposait d'attaquer la partie morale, en lui disant qu'on tait  la
recherche de papiers qui pourraient bien prouver que l'accusation de
substitution dont il tait victime tait fausse. Mais si bien guri
que son pensionnaire dt jamais tre, le baron Pisani nous assura
qu'il ne le laisserait sortir que sous la promesse formelle que,
quelque part qu'il ft, il monterait tous les jours de la cave au
grenier, ou descendrait tous les jours du grenier  la cave, douze
charges de bois, pas une de plus, pas une de moins.

Comme tous les fous taient dans le jardin,  l'exception de trois ou
quatre qu'on n'osait laisser communiquer avec les autres parce qu'ils
taient atteints de folie furieuse, le baron nous conduisit voir
d'abord l'tablissement avant de nous montrer ceux qui l'habitaient.
Chaque malade avait une cellule, enjolive ou attriste selon son
caprice. L'un, qui se prtendait fils du roi de la Chine, avait une
quantit d'tendards de soie, chargs de dragons et de serpents
de toutes les formes peints dessus, avec toute sorte d'ornements
impriaux en papiers dors. Sa folie tait douce et gaie, et le baron
Pisani esprait le gurir en lui faisant lire un jour sur une gazette
que son pre venait d'tre dtrn, et avait renonc  la couronne
pour lui et sa postrit. L'autre, dont la folie tait de se croire
mort, avait un lit en forme de bire, dont il ne sortait que drap en
fantme; sa chambre tait toute tendue de crpe noir avec des larmes
d'argent. Nous demandmes au baron comment il comptait gurir
celui-l.--Rien de plus facile, nous rpondit-il; j'avancerai
le jugement dernier de trois ou quatre mille ans. Une nuit, je
l'veillerai au son de la trompette, et je ferai entrer un ange qui
lui ordonnera de se lever de la part de Dieu.

Celui-l tait depuis trois ans dans la maison; et, comme il allait
de mieux en mieux, il n'avait plus que cinq ou six mois  attendre la
rsurrection ternelle.

En sortant de cette chambre nous entendmes de vritables rugissements
sortir d'une chambre voisine; le baron nous demanda alors si nous
voulions voir de quelle faon il traitait ses fous furieux: nous
rpondmes que nous tions  ses ordres, pourvu qu'il nous garantit
que nous nous en tirerions avec nos yeux; il se mit  rire, prit une
clef des mains du gardien, et ouvrit la porte.

Cette porte donnait dans une chambre matelasse de tous cts, et dans
laquelle il n'y avait pas de vitraux, de peur sans doute que celui qui
l'habitait ne se blesst en brisant les carreaux. Cette absence
de clture n'tait, au reste, qu'un trs-mdiocre inconvnient;
l'exposition de la chambre tant au midi, et le climat de la Sicile
tant constamment tempr.

Dans un coin de cette chambre il y avait un lit, et sur ce lit un
homme vtu d'une camisole de force qui lui serrait les bras autour
du corps et lui fixait les reins  la couchette. Un quart d'heure
auparavant il avait eu un accs terrible, et les gardiens avaient t
obligs de recourir  cette mesure rpressive, fort rare, au
reste, dans cet tablissement. Cet homme pouvait avoir de trente 
trente-cinq ans, avait d tre extrmement beau, de cette beaut
italienne qui consiste dans des yeux ardents, dans un ne recourb, et
dans une barbe et des cheveux noirs, et tait bti comme un Hercule.

Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, ses rugissements redoublrent;
mais  peine en soulevant la tte ses regards eurent-ils rencontr
ceux du baron, que ses cris de rage se changrent en cris de douleur,
qui bientt eux-mmes dgnrrent en plaintes. Le baron s'approcha de
lui, et lui demanda ce qu'il avait fait pour qu'on l'attacht ainsi.
Il rpondit qu'on lui avait enlev Anglique, et qu'alors il avait
voulu assommer Mdor. Le pauvre diable se figurait qu'il tait Roland,
et malheureusement, comme son patron, sa folie tait une folie
furieuse.

Le baron le tranquillisa tout doucement, lui assurant qu'Anglique
avait t enleve malgr elle, mais qu' la premire occasion elle
s'chapperait des mains de ses ravisseurs pour venir le rejoindre.
Peu  peu cette promesse, renouvele d'une voix pleine de persuasion,
calma l'amant dsol, qui demanda alors au baron de le dtacher. Le
baron lui fit donner sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas 
profiter de sa libert pour courir aprs Anglique; le fou la lui
donna de la meilleure foi du monde. Alors le baron dlia les boucles
qui l'attachaient, et lui enleva la camisole de force, tout en le
plaignant sur le malheur qui venait de lui arriver. Cette sympathie 
ses malheurs imaginaires eut son effet; quoique libre, il n'essaya
pas mme de se lever, mais seulement s'assit sur son lit. Bientt
ses plaintes dgnrrent en gmissements, et ses gmissements en
sanglots; mais, malgr ces sanglots, pas une larme ne sortait de ses
yeux. Depuis un an qu'il tait dans l'tablissement, le baron avait
fait tout ce qu'il avait pu pour le faire pleurer, mais il n'avait
jamais pu y russir. Il comptait un jour lui annoncer la mort
d'Anglique, et le faire assister  l'enterrement d'un mannequin; il
esprait que cette dernire crise lui briserait le coeur, et qu'il
finirait enfin par pleurer. S'il pleurait, M. Pisani ne doutait plus
de sa gurison.

Dans la chambre en face tait un autre fou furieux, que deux gardiens
balanaient dans un hamac o il tait attach. A travers les barreaux
de sa fentre, Il avait vu ses camarades se promener dans le jardin,
et il voulait aller se promener avec eux; mais comme  sa dernire
sortie il avait failli assommer un fou mlancolique, qui ne fait de
mal  personne et se promne ordinairement en ramassant les feuilles
sches qu'il trouve dans son chemin et qu'il rapporte prcieusement
dans sa cellule pour en composer un herbier, on s'tait oppos  son
dsir. Ce qui l'avait mis dans une telle colre qu'on avait t oblig
de le lier dans son hamac, ce qui est la seconde mesure de rpression;
la premire tant l'emprisonnement; la troisime, le gilet de force.
Au reste, il tait frntique, faisait tout ce qu'il pouvait pour
mordre ses gardiens, et poussait des cris de possd.

--Eh bien! lui demanda le baron en entrant, qu'y a-t-il? Nous sommes
donc bien mchant aujourd'hui!

Le fou regarda le baron, et passa de ses hurlements  de petits cris
pareils  ceux d'un enfant qui pleure.

--On ne veut pas me laisser aller jouer, dit-il; on ne veut pas me
laisser aller jouer.

--Et pourquoi veux-tu aller jouer?

--Je m'ennuie ici, je m'ennuie; et il se remit  vagir comme un
poupard.

--Au fait, dit le baron Pisani, tu ne dois pas t'amuser, attach comme
cela; attends, attends. Et il le dtacha.

--Ah! fit le fou en sautant  terre et en tendant ses bras et jambes;
ah! maintenant je veux aller jouer.

--C'est impossible, dit le baron; parce que la dernire fois qu'on te
l'a permis, tu as t mchant.

--Alors, que vais-je donc faire? demanda le fou.

--coute, reprit le baron, pour te distraire un instant, veux-tu
danser la tarentelle?

--Ah! oui, la tarentelle, s'cria le fou avec un accent joyeux dans
lequel il ne restait pas la moindre trace de sa colre passe; la
tarentelle.

--Allez lui chercher Thrsa et Gatano, dit le baron Pisani
en s'adressant  l'un des gardiens; puis se retournant vers
nous:--Thrsa, continua-t-il, est une folle furieuse, et Gatano est
un ancien matre de guitare qui est devenu fou. C'est le mntrier de
l'tablissement.

Un instant aprs, nous vmes arriver Thrsa; deux hommes la
portaient, et elle faisait d'incroyables efforts pour s'chapper de
leurs mains. Gatano la suivait gravement avec sa guitare, mais sans
que personne et besoin de l'accompagner, car sa folie tait des plus
inoffensives. Mais  peine Thrsa eut-elle aperu le baron, qu'elle
courut dans ses bras en l'appelant son pre; puis, l'entranant
dans un coin de la cellule, elle se mit  lui raconter tout bas les
tracasseries qu'on lui avait faites depuis le matin.

--C'est bien, mon enfant, c'est bien, dit le baron, j'ai appris tout
cela  l'instant mme, voil pourquoi j'ai voulu te rcompenser en te
donnant un instant d'agrment: veux-tu danser la tarentelle?

--Ah! oui, ah! oui, la tarentelle, s'cria la jeune fille en allant se
placer devant son danseur, qui depuis un instant s'tait dj mis en
mouvement et qui pelotait tout seul tandis que Gatano accordait son
instrument.

--Allons, Gatano, allons, presto, presto, dit le baron.

--Un instant, votre majest, il faut que l'instrument soit d'accord.

--Il me croit le roi de Naples, reprit le baron; il et t trop fier
pour entrer an service d'un particulier, mais je l'ai fait premier
musicien de ma chapelle, je lui ai donn le titre de chambellan, je
l'ai dcor du grand cordon de Saint-Janvier, de sorte qu'il est
fort satisfait. Si vous lui parlez ayez la bont de l'appeler
excellence.--Eh bien, mastro, o en sommes-nous?

--Voil, votre majest, dit le musicien en commenant l'air de la
tarentelle.

J'ai dj dit l'effet magique de cet air sur les Siciliens, mais
jamais je n'avais vu un rsultat pareil  celui qu'il opra sur les
deux fous; leurs figures se dridrent  l'instant mme, ils firent
claquer leurs doigts comme des castagnettes, et ils commencrent une
danse dont le baron pressa de plus en plus la mesure; au bout d'un
quart d'heure ils taient en sueur tous deux, et n'en continuaient
pas moins, suivant la mesure toujours plus prcise avec une justesse
tonnante: enfin, l'homme tomba le premier, puis de fatigue; cinq
minutes aprs la femme se coucha  son tour; on mit l'homme sur
son lit et l'on emporta la femme dans sa chambre. Le baron Pisani
rpondait d'eux pour vingt-quatre heures. Quant au guitariste, on
l'envoya dans le jardin faire les dlices du reste de la socit.

M. le baron Pisani nous fit alors passer dans une grande salle, o,
quand par hasard il fait mauvais, les malades se promnent: cette
salle tait pleine de fleurs, et les murs taient tout couverts de
fresques reprsentant presque toutes des sujets bouffons. C'est l
surtout que le bon docteur, qui connat  fond le genre de folie de
chacun de ses pensionnaires, fait les tudes les plus curieuses; il
les prend par-dessous le bras, les conduit tantt devant une fresque,
tantt devant une autre, et les explique  ses malades ou se les fait
expliquer par eux: une de ces fresques reprsente le gentil paladin
Astolfe allant chercher dans la lune la fiole qui contient la raison
de Roland. Je demandai alors au baron comment il avait os placer dans
une maison de fous un tableau qui fait allusion  la folie.--Ne dites
pas trop de mal de cette fresque, me rpondit le baron; elle en a
guri dix-sept.

Outre les fleurs loges dans les embrasures de ses fentres et les
fresques peintes sur ses murailles, cette salle contenait un certain
nombre de tambours  tapisserie, de mtiers de tisserand et de rouets
 filer; chacun de ces instruments portait quelque ouvrage commenc
par les fous. Une des premires rgles de la maison est le travail;
quiconque ne connat aucun mtier, bche la terre, tire de l'eau aux
pompes ou porte du bois. Les dimanches et les jours de fte ceux
qui veulent se distraire, lisent, dansent, jouent  la balle, ou se
balancent sur des escarpolettes; le baron prtendant qu'une occupation
quelconque est un des plus puissants remdes  la folie, et qu'il faut
toujours que les fous travaillent ou s'amusent, fatiguent le corps
ou occupent l'esprit. L'exprience au reste est pour lui: proportion
garde, il gurit un nombre d'alins double de ceux que gurissent
les mdecins qui appliquent  leurs malades le traitement ordinaire.

De la salle de travail nous passmes au jardin: c'est un dlicieux
parterre, arros par des fontaines et abrit par de grands arbres, o
tous ces pauvres malheureux se promnent presque toujours isols les
uns des autres, chacun s'abandonnant  son genre de folie, et suivant
les alles, les uns bruyants, les autres silencieux. Le caractre
principal de la folie est le besoin de la solitude; presque jamais
deux fous ne causent ensemble; ou s'ils causent ensemble, chacun
suit son ide, et rpond  sa pense, mais jamais  celle de son
interlocuteur, quoiqu'il n'en soit pis ainsi avec les trangers qui
viennent les voir, et qu'au premier aspect quelques-uns paraissent
pleins de sens et de raison.

Le premier que nous rencontrmes tait un jeune homme de 26 ou 28 ans,
nomm Lucca. C'tait avant sa folie un des avocats les plus distingus
de Catane. Un jour il avait eu au spectacle une discussion avec un
Napolitain, qui, au lien de mettre dans sa poche la carte que Lucca
lui avait glisse dans la main, tait all se plaindre  la garde; or,
la garde tait compose de soldats napolitains qui, ne demandant pas
mieux que de chercher noise  un Sicilien, vinrent signifier 
Lucca de sortir du parterre. Lucca, qui n'avait en rien troubl la
tranquillit publique, les envoya promener; un Napolitain lui mit la
main sur le collet; un coup de poing bien appliqu l'envoya rouler
 dix pas; mais aussitt tous tombrent sur le rcalcitrant, qui se
dbattt quelque temps et finit enfin par recevoir un coup de crosse
qui lut fendit le crne et le renversa vanoui. Alors on l'emporta et
on le dposa dans un des cachots de la prison. Lorsque le lendemain le
juge vint pour l'interroger, il tait fou.

Sa folie tait des plus potiques: tantt il se croyait Le Tasse,
tantt Schakspeare, tantt Chteaubriand. Ce jour-l il s'tait dcid
pour Dante, et suivant une alle, un crayon et du papier  la main, il
composait son 33e chant de l'Enfer.

Je m'approchai de lui par derrire, il en tait  l'pisode d'Ugolin;
mais sans doute la mmoire lui manquait, car deux ou trois fois il
rpta en se frappant le front:

  La bocca sollev dal fiero pasto;

mais sans pouvoir aller plus loin. Je pensai que c'tait un excellent
moyen de me mettre dans ses bonnes grces que de lui souffler les
premiers mots du vers suivant; et comme il se frappait la tte de
nouveau en signe de dtresse, j'ajoutai:

  Quel peccator forbendola.

--Ah! merci, s'cria-t-il, merci; sans vous je sentais toutes mes
ides qui se brouillaient, et je crois que j'allais devenir fou. _Quel
peccalor forbendola_. C'est cela, c'est cela, et il continua

  A'capelli....

jusqu' la fin du second tercet.

Alors, profitant du point qui suspendait le sens, et permettait au
compositeur de respirer:

--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais j'apprends que vous tes le
Dante.

--C'est moi-mme, me rpondit Lucca, que voulez-vous?

--Faire votre connaissance. J'ai d'abord t  Florence pour avoir cet
honneur, mais vous n'y tiez plus.

--Vous ne savez donc pas? rpondit Lucca avec cette voix brve qui est
un des caractres de la folie, ils m'en ont chass de Florence; ils
m'ont accus d'avoir vol l'argent de la rpublique. Dante un voleur!
J'ai pris mon pe, les sept premiers chants de mon pome, et je suis
parti.

--J'avais espr, repris-je, vous joindre entre Feltre et
Montefeltro.

--Ah! oui, dit-il, oui, chez Can Grande della Scala.

              El gran Lombardo,
       Che'n su la Scala porta il santo uccello

Mais je n'y suis rest qu'un instant; il me faisait payer trop cher
son hospitalit: il me fallait vivre l avec des flatteurs, des
bouffons, des courtisans, des potes; et quels potes! Pourquoi
n'tes-vous pas venu par Ravennes?

--J'y ai t, mais je n'y ai trouv que votre tombeau.

--Et encore je n'tais plus dedans. Vous savez comment j'en suis
sorti?

--Non.

--J'ai trouv un moyen de ressusciter toutes les fois que je suis
mort.

--Est-ce un secret?

--Pas le moins du monde.

--Peste! mais c'est que je ne serais pas fch de le connatre.

--Rien de plus facile: au moment de mourir je recommande qu'on creuse
ma fosse bien profonde, bien profonde: vous savez que le centre de la
terre est un immense lac?

--Vraiment?

--Immense. Or, l'eau ronge toujours, comme vous savez; l'eau ronge,
ronge, ronge, jusqu' ce qu'elle arrive  moi; alors elle m'emporte
jusqu' la mer. Arriv au fond de la mer, je me couche, les deux
talons appuys  deux branches de corail. Le corail pousse; car, comme
vous le savez, le corail est une plante: il pousse, pousse, pousse,
passe dans les veines et fait le sang; alors il monte toujours, monte,
monte, monte, et quand il arrive au coeur je ressuscite.

--Mon cher pote, dit vivement le baron interrompant notre
conversation, est-ce que vous ne serez pas assez bon pour jouer une
contredanse  ces pauvres gens?

--Si fait, mon cher baron, reprit Lucca en prenant le violon que lui
prsentait le baron Pisani et en le mettant d'accord, si fait;
o sont-ils, o sont-ils? Et il monta sur une chaise, comme ont
l'habitude de faire les mntriers.

--Mastro, dit le baron en appelant Gatano qui accourut avec sa
guitare, mastro, une contredanse.

--Oui, majest, rpondit Gatano en montant sur une chaise voisine de
celle de Lucca, et en lui donnant le LA.

Et tous deux se mirent  jouer une contredanse.

Aussitt de tous les coins du jardin accoururent, dans les costumes
les plut tranges, une douzaine de fous, hommes et femmes, parmi
lesquels je reconnus au premier coup d'oeil le fils de l'empereur
de la Chine et le prtendu mort; le premier avait sur la tte une
magnifique couronne de papier dor; l'autre tait envelopp d'un grand
drap blanc et marchait d'un pas grave et pos, comme il convient 
un fantme: les autres taient le fou mlancolique, qui venait
visiblement  regret et que de temps en temps taient obligs de
pousser deux gardiens; une femme qui se croyait sainte Thrse et qui
avait des extases, puis enfin une jeune femme de vingt  vingt et
un ans, dont on pouvait sous les traits fltris deviner la beaut
premire: elle aussi venait pniblement, et plutt trane que
conduite par une femme qui paraissait charge de sa garde; enfin elle
se mit en place comme les autres, et la contredanse commena.

Contredanse trange, o chaque acteur semblait obir mcaniquement 
la pression de quelque ressort secret qui le mettait en mouvement,
tandis que son esprit suivait la pente o l'entranait la folie;
quadrille joyeux en apparence, sombre en ralit, o tout tait
insens, musique, musiciens et danseurs; spectacle terrible 
regarder, en ce qu'il laissait voir au plus profond de la faiblesse
humaine.

Je m'cartai un instant. J'avais peur de devenir fou moi-mme.

Le baron vint  moi.

--J'ai interrompu votre conversation avec ce pauvre Lucca, me dit-il,
car je ne permets pas qu'il se perde dans ses systmes mtaphysiques.
Les fous mtaphysiciens sont les plus difficiles  gurir, en ce qu'on
ne peut pas dire o la raison finit, o la folie commence. Qu'il se
croie Dante, le Tasse, Arioste, Shakspeare ou Chateaubriand, il n'y a
pas d'inconvnient  cela. J'ai sauv presque tous ceux qui n'avaient
que ce genre d'alination, et je sauverai Lucca, j'en suis certain.
Mais ceux que je ne sauverai pas, continua le baron en secouant la
tte et en tendant la main vers les danseurs, c'est cette pauvre
folle qui se dbat pour quitter sa place et retourner  l'cart. Et,
tenez, la voil qui se renverse en arrire, sa crise lui prend; jamais
elle ne pourra entendre la musique, jamais elle ne pourra voir danser
sans retomber dans sa folie.--C'est bien, c'est bien, laissez-la
tranquille, cria le baron  la femme qui en avait soin et qui voulait
la forcer de rester  la contredanse. Costanza, Costanza, viens, mon
enfant, viens. Et il fit quelques pas vers elle, tandis que la jeune
fille, profitant de sa libert, accourait lgre comme une gazelle
effarouche, et, tout en regardant derrire elle pour voir si elle
n'tait pas poursuivie, venait se jeter toute sanglotante dans ses
bras.

--Eh bien, mon enfant, dit le baron, voyons, qu'y a-t-il encore?

--O mon pre, mon pre! ils ne veulent pas ter leurs masques, ils
ne veulent dire leur noms qu' lui, ils l'emmnent dans la chambre 
ct. Oh! ne le laissez pas aller avec eux, au nom du ciel; ils le
tueront, Albano, Albano, ah!... ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est fini...,
il est trop tard! Et la jeune fille se renversa presque vanouie dans
les bras du baron, qui, quelque habitu qu'il fut  ce spectacle, ne
put s'empcher de tirer un mouchoir de sa poche et d'essuyer une larme
qui roulait le long de sa joue.

Pendant ce temps-l les autres dansaient toujours, sans s'occuper le
moins du monde de la douleur de la jeune fille; et, quoique sa crise
et commenc au milieu de tous, aucun n'avait paru s'en apercevoir,
pas mme Lucca, qui jouait du violon avec une espce de frnsie,
frappant du pied et criant des figures que personne ne suivait. Je
sentis que le vertige me gagnait, c'tait une de ces scnes comme en
raconte Hoffmann, ou comme on en voit en rve. Je demandai au baron la
permission de lire les rglements de sa maison, dont on m'avait parl
comme d'un modle de philanthropie; il tira de sa poche une petite
brochure imprime, et je me retirai dans un cabinet d'tude que le
baron s'tait rserv et dont il me fit ouvrir la porte.

Je citerai deux ou trois articles de ce rglement.

            CHAPITRE V.

              Art. 45.

On a dj aboli dans la maison des fous l'usage cruel et abominable
des chanes et des coups de bton, qui, au lieu de rendre plus calmes
et plus dociles les malheureux alins, ne font que redoubler leur
fureur et, leur inspirer des sentiments de vengeance. Nanmoins, si,
malgr la douceur qu'on emploie avec eux, ils s'abandonnent  la
violence, on aura recours aux moyens de restriction, en n'oubliant
jamais que les fous ne sont point des coupables  punir, mais bien
de pauvres malades auxquels il faut porter des secours, et dont la
position malheureuse rclame tous les gards dus au malheur et  la
souffrance.

              Art. 46.

De toutes les mthodes de restriction dont on se sert actuellement
dans les hospices et les tablissements des alins chez les nations
les plus civilises de l'Europe, il n'en sera adopt que trois:
l'emprisonnement dans la chambre, la ligature dans un hamac et la
camisole de force, convaincu qu'est le directeur de la maison des fous
de Palerme, non-seulement de l'inefficacit, mais encore du danger
rel des machines de rotation, des bains de surprise, des lits de
force, moyens de rpression plus cruels encore que l'emploi des
chanes aboli dans quelques tablissements.

              Art. 48.

Cependant, comme on est quelquefois avec les alins contraint
d'employer la force, dans les cas extrmes la force sera employe.
Alors la rpression se fera, non pas avec bruit et duret, mais avec
fermet et humanit en mme temps, et en faisant comprendre, autant
que cela sera possible, aux malades la douleur que leurs gardiens
prouvent d'tre contraints de se servir de pareils moyens envers
eux.

              Art. 51.

L'emploi de la camisole de force ne sera jamais ordonn que par le
directeur; mais encore toutes les prcautions seront prises au moment
d'en faire usage, surtout lorsque l'application devra en tre faite
 une femme,  laquelle le serrement des courroies pourrait faire
beaucoup de mal en comprimant les muscles de la poitrine.

J'achevais la lecture _delle Instruzioni_ (c'est le titre de ces
rglements) lorsque le baron rentra accompagn de Lucca, parfaitement
calm par la musique qu'il venait de faire, et qui, ayant appris
mon nom, voulait, en sa qualit de confrre en posie, me faire ses
compliments. Il connaissait de moi _Antony_ et _Charles VII_, et me
pria de lui mettre quelques vers sur son album. Je lui demandai la
rciprocit, mais il rclama jusqu'au lendemain matin, voulant me
faire ces vers tout exprs. Il tait redevenu parfaitement calme,
parlait avec douceur et gravit  la fois, et, sauf la conviction
qu'il avait garde d'tre Dante, n'avait pour le moment aucune des
manires d'un fou.

L'heure tait venue de nous retirer; d'ailleurs, un des spectacles que
je supporte le moins long-temps et avec le plus de peine, est celui de
la folie. Le baron, qui avait affaire de notre ct, nous offrit de
nous reconduire, nous acceptmes.

En traversant la cour, je revis la jeune fille qui tait venue se
jeter dans les bras du baron; elle tait agenouille devant le bassin
d'une fontaine, et elle s'y regardait comme dans un miroir, s'amusant
 tremper dans l'eau les longues boucles de ses cheveux, dont elle
appuyait ensuite l'extrmit mouille sur son front brlant

Je demandai au baron quel vnement avait produit cette folie sombre
et douloureuse,  laquelle lui-mme ne voyait aucun espoir de
gurison. Le baron me raconta ce qui suit:

--Costanza (on se rappelle que c'est le nom que le baron avait donn
 la jeune folle) tait la fille unique du dernier comte de la Bruca;
elle habitait avec lui et sa mre, entre Syracuse et Catane, un de
ces vieux chteaux d'architecture sarrasine, comme il en reste encore
quelques-uns en Sicile. Mais, quelque isol que fut le chteau, la
beaut de Costanza ne s'en tait pas moins rpandue de Messine 
Trappani; et plus d'une fois de jeunes seigneurs siciliens, sous le
prtexte que la nuit les avait surpris dans leur voyage, vinrent
demander au comte de la Bruca une hospitalit qu'il ne refusait
jamais. C'tait un moyen de voir Costanza. Ils la voyaient, et presque
tous s'en allaient amoureux-fous d'elle.

Parmi ces visiteurs intresss, passa un jour le chevalier Bruni.
C'tait un homme de vingt-huit  trente ans, qui avait ses biens 
Castrogiovanni, et qui passait pour un de ces hommes violents et
passionns qui ne reculent devant rien pour satisfaire un dsir
d'amour, ou pour accomplir un acte de vengeance.

Costanza ne le remarqua point plus qu'elle ne faisait des autres; et
le chevalier Bruni passa une nuit et un jour au chteau de la Bruca,
sans laisser aprs son dpart le moindre souvenir dans le coeur ni
dans l'esprit de la jeune fille.

Il faut tout dire aussi: ce coeur et cet esprit taient occups
ailleurs. Le comte de Rizzari avait un chteau situ  quelques milles
seulement de celui qu'habitait le comte de la Bruca. Une vieille
amiti liait entre eux les deux voisins, et faisait qu'ils taient
presque toujours l'un chez l'autre. Le comte de Rizzari avait deux
fils, et le plus jeune de ces deux fils, nomm Albano, aimait Costanza
et tait aim d'elle.

Malheureusement, c'est une assez triste position sociale que celle
d'un cadet sicilien. A l'an est destine la charge de soutenir
l'honneur du nom, et, par consquent,  l'an revient toute la
fortune. Cet amour de Costanza et d'Albano, loin de sourire aux deux
pres, les effraya donc pour l'avenir. Ils pensrent que, puisque
Costanza aimait le frre cadet, elle pourrait aussi bien aimer le
frre an; et le pauvre Albano, sous prtexte d'achever ses tudes,
fut envoy  Rome.

Albano partit d'autant plus dsespr que l'intention de son pre
tait visible. On destinait le pauvre garon  l'tat ecclsiastique,
et plus il descendait en lui-mme, plus il acqurait la conviction
qu'il n'avait pas la moindre vocation pour l'glise. Il n'en fallut
pas moins obir: en Sicile, pays en retard d'un sicle, la volont
paternelle est encore chose sainte. Les deux jeunes gens se jurrent
en pleurant de n'tre jamais que l'un  l'autre; mais, tout en se
faisant cette promesse, tous deux en connaissaient la valeur. Cette
promesse ne les rassura donc que mdiocrement sur l'avenir.

En effet,  peine Albano fut-il arriv  Rome et install dans son
collge, que le comte de Bruca annona  sa fille qu'il lui fallait
renoncer  tout jamais  pouser Albano, destin par sa famille 
embrasser l'tat ecclsiastique; mais qu'en change, et par manire de
compensation, elle pouvait se regarder d'avance comme l'pouse de don
Ramiro, son frre an.

Don Ramiro tait un beau jeune homme de vingt-cinq  vingt-huit ans,
brave, lgant, adroit  tous les exercices du corps, et  qui et
rendu justice toute femme dont le coeur n'et point t prvenu en
faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie
que dans sa sympathie. Costanza,  toutes ces brillantes qualits,
prfrait la timide mlancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son
pre du choix qu'il s'tait donn la peine de faire pour elle, elle
pleura si fort et si long-temps, que, par manire de transaction, il
fut convenu qu'elle pouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrta que
ce mariage ne se ferait que dans un an.

Quelque temps aprs cette dcision prise, le chevalier Bruni fit la
demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et
les plus positives; mais le comte de la Bruca lui rpondit qu'il
tait  son grand regret oblig de refuser l'honneur de son alliance,
attendu que sa fille tait promise au fils an du comte Rizzari, et
que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que
Costanza et atteint l'ge de dix-huit ans.

Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui
connaissaient son caractre vindicatif et sombre, conseillrent au
comte de la Bruca de se dfier de lui. Mais six mois s'coulrent
sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il
paraissait non-seulement tout consol du refus qu'il avait essuy,
mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne
matresse de don Ramiro, que celui-ci avait cess de voir du moment o
son mariage avec Costanza avait t dcid.

Cinq autres mois s'coulrent. Le terme demand par Costanza elle-mme
approchait; on s'occupa des apprts du mariage, et don Ramiro partit
pour aller acheter  Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait
offrir  sa fiance.

Trois jours aprs, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait
t attaqu par une bande de voleurs. Accompagn de deux domestiques
dvous, et plein de courage lui-mme, don Ramiro avait voulu se
dfendre; mais aprs avoir tu deux bandits une balle qu'il avait
reue au milieu du front l'avait tendu roide mort Un de ses
domestiques avait t bless; le second, plus heureux, tait parvenu
 se drober aux balles et  la poursuite des brigands, et c'tait
lui-mme qui apportait cette nouvelle.

Les deux comtes montrent eux-mmes  cheval avec tous leurs campieri,
et le lendemain  midi ils taient  Mineo. Ce fut dans ce village
que, prs du cadavre de son matre mort, ils trouvrent le fidle
domestique bless. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la
route une heure aprs le combat, les y avaient ramens tons deux.

Le comte Rizzari,  qui un seul espoir restait, celui de la vengeance,
prit aussitt prs du bless toutes les informations qui le pouvaient
guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces
informations taient bien vagues. Les voleurs taient au nombre de
sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour
plus grande scurit sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les
sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le bless
pensait que celui-l tait une femme. Quand le jeune comte eut t
tu, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement,
puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades
de venir le joindre:--Est-ce bien lui? demanda-t-il.--Oui, rpondit
laconiquement celui auquel tait adresse cette question. Puis tous
deux se retirrent  l'cart, causrent un instant  voix basse, et
sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sells et tout brids
dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits
le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce
dont ils s'acquittrent religieusement.

Quant au bless, il avait fait le mort; et comme, en sa qualit de
domestique, on le supposait naturellement moins charg d'argent que
son matre, les bandits l'avaient visit  peine, satisfaits sans
doute de ce qu'ils avaient trouv sur le comte; puis, aprs cette
courte visite, qui lui avait cependant cot sa bourse et sa montre,
ils taient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs
deux camarades tus.

Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes
confirent donc ce soin  la police de Syracuse et de Catane; il en
rsulta que les meurtriers restrent inconnus et demeurrent impunis:
quant  don Ramiro, son cadavre fut ramen  Catane, o il reut une
spulture digne de lui dans les caveaux de ses anctres.

Cet vnement, si terrible qu'il ft pour les deux familles, avait
cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais
cot: grce  la mort de don Ramiro, Albano devenait l'an de la
famille; il ne pouvait donc plus tre question pour lui' d'embrasser
l'tat ecclsiastique; c'tait  lui maintenant  soutenir le nom et 
perptuer la race des Rizzari.

Il fut donc rappel  Catane.

Nous ne scruterons pas le coeur des deux jeunes gens; le coeur le
plus pur a son petit coin gangren par lequel il tient aux misres
humaines, et ce fut dans ce petit coin que Costanza et Albano
sentirent en se revoyant remuer et revivre l'espoir d'tre un jour
l'un  l'autre.

En effet, rien ne s'opposait plus  leur union; aussi cette ide
vint-elle aux pres comme elle tait venue aux enfants: on fixa
seulement les noces  la fin du grand deuil, c'est--dire  une anne.

Vers ce mme temps, le chevalier Bruni ayant appris que Costanza
tait, par la mort de don Ramiro, redevenue libre, renouvela sa
demande; malheureusement comme la premire fois il arrivait trop tard,
d'autres arrangements taient pris,  la grande satisfaction des deux
amants, et le comte de Bruca rpondit au chevalier Bruni que le fis
cadet du comte Rizzari tant devenu son fils an, il lui succdait,
non-seulement dans son titre et dans sa fortune, mais encore dans
l'union projete depuis long-temps entre les deux maisons.

Comme la premire fois, le chevalier Bruni se retira sans dire une
seule parole; si bien que ceux qui connaissaient son caractre ne
pouvaient rien comprendre  cette modration.

Les jours et les mois s'coulrent bien diffrents pour les deux
jeunes gens des jours et des mois de Tanne prcdente: le terme fix
pour l'expiration du deuil tait le 12 septembre: le 15 les jeunes
gens devaient tre unis.

Ce jour bienheureux, que dans leur impatience ils ne croyaient jamais
atteindre, arriva enfin.

La crmonie eut lieu au chteau de la Bruca. Toute la noblesse des
environs tait convie  la fte;  onze heures du matin les jeunes
gens furent unis  la chapelle. Costanza et Albano n'eussent point
chang leur sort contre l'empire du monde.

Aprs la messe, chacun se dispersa dans les vastes jardins du chteau
jusqu' ce que la cloche sonnt l'heure du dner. Le repas fut
homrique, quatre-vingts personnes taient runies  la mme table.

Les portes de la salle  manger donnaient d'un ct sur le jardin
splendidement illumin, de l'autre dans un vaste salon o tout tait
prpar pour le bal; de l'autre ct du salon tait la chambre
nuptiale que devaient occuper les jeunes poux.

Le bal commena avec cette frnsie toute particulire aux Siciliens;
chez eux tous les sentiments sont ports  l'excs: ce qui chez les
autres peuples n'est qu'un plaisir est chez eux une passion, les deux
nouveaux poux donnaient l'exemple, et chacun paraissait heureux de
leur bonheur.

A minuit deux masques entrrent vtus de costumes de paysans siciliens
et portant entre leurs bras un mannequin vtu d'une longue robe noire
et ayant la forme d'un homme. Ce mannequin tait masqu comme eux et
portait sur la poitrine le mot _tristizia_ brod en argent; dans ce
doux patois sicilien, qui renchrit encore en velout sur la langue
italienne, ce mot veut dire _tristesse_.

Les deux masques entrrent gravement, dposrent le mannequin sur une
ottomane, et se mirent  faire autour de lui des lamentations comme on
a l'habitude d'en faire prs des morts qu'on va ensevelir. Ds lors
l'intention tait frappante: aprs une anne de douleur s'ouvrait pour
les deux familles un avenir de joie, et les masques faisaient allusion
 cette douleur passe et  cet avenir en portant la _tristesse_
en terre. Quoique peut-tre on et pu choisir quelque allgorie de
meilleur got que celle-l, les nouveaux venus n'en furent pas moins
gracieusement accueillis par le matre de la maison; et toutes danses
cessant  l'instant mme, on se runit autour d'eux pour ne rien
perdre du spectacle  la fois funbre et comique dont ils taient si
inopinment venus rjouir la socit.

Alors les masques, se voyant l'objet de l'attention gnrale,
commencrent une pantomime expressive, mle  la fois de plaintes
et de danses. De temps en temps ils interrompaient leurs pas pour
s'approcher du mannequin de la tristesse et pour essayer de le
rveiller en le secouant; mais voyant que rien ne pouvait le tirer
de sa lthargie, ils reprenaient leur danse, qui de moment en moment
prenait un caractre plus sombre et plus funbre. C'taient des
figures inconnues, des cadences lentes, des tournoiements prolongs,
le tout excut sur un chant triste et monotone qui commena  faire
passer dans le coeur des assistants une terreur secrte qui finit par
se rpandre dans toute la salle et devenir gnrale.

Dans un moment de silence, o le chant venait de cesser et o les
assistants coutaient encore, une corde de la harpe se brisa avec ce
frmissement sec et clair qui va au coeur. La jeune marie poussa un
faible cri. On sait que cet accident est gnralement regard comme un
prsage de mort.

Alors, d'une voix presque gnrale, on cria aux deux danseurs d'ter
leurs masques.

Mais l'un des deux, levant le doigt comme pour imposer silence,
rpondit en son nom et en celui de son compagnon qu'ils ne voulaient
se faire connatre qu'au jeune comte Albano. La demande tait juste,
car c'est une habitude en Sicile, lorsqu'on arrive masqu dans quelque
bal ou dans quelque soire, de ne se dmasquer que pour le matre de
la maison. Le jeune comte ouvrit donc la porte de la chambre voisine,
pour faire comprendre aux *masqus que si l'on exigeait qu'ils lui
livrassent leur secret, ce secret du moins serait connu de loi seul.
Les deux danseurs prirent aussitt leur mannequin, entrrent en
dansant dans la chambre; le comte Albano les y suivit, et la porte se
referma derrire eux.

En ce moment, et comme si la prsence seule des trangers avait
empch la fte de continuer, l'orchestre donna le signal de la
contredanse: les quadrilles se reformrent, et le bal recommena.

Cependant prs de vingt minutes se passrent sans qu'on vit reparatre
ni les masques ni le comte. La contredanse finit an milieu d'un
malaise gnral, et comme si chacun et senti qu'an malheur inconnu
planait au-dessus la fte. Enfin, comme la marie inquite allait
prier son pre d'entrer dans la chambre, la porte se rouvrit et les
deux masques reparurent.

Ils avaient chang de costume et avaient pass un habit noir 
l'espagnole: sous ce vtement plus dgag que l'autre, on put
remarquer,  la finesse de la taille de l'un d'eux, que ce devait tre
une femme. Ils avaient un crpe au bras, un crpe  leur toque, et
portaient leur mannequin comme lorsqu'ils taient entrs; seulement le
drap rouge qui l'enveloppait montait plus haut et descendait plus bas
que lors de leur premire apparition.

Comme la premire fois ils posrent leur mannequin sur une ottomane et
se mirent  recommencer leurs danses symboliques, seulement ces danses
avaient un caractre plus funbre encore qu'auparavant. Les deux
danseurs s'agenouillaient, poussant de tristes lamentations, levant
les bras au ciel, et exprimant par toutes les attitudes possibles la
douleur qu'ils avaient commenc par parodier. Bientt cette pantomime
si singulirement prolonge commena de proccuper les assistants et
surtout la marie qui, inquite de ne pas voir revenir son mari, se
glissa dans la chambre voisine, o elle croyait le retrouver; mais 
peine y tait-elle entre que l'on entendit un cri, et qu'elle reparut
sur le seuil, ple, tremblante et appelant Albano. Le comte de la
Bruca accourut aussitt vers elle pour lui demander la cause de sa
terreur; mais, incapable de rpondre  cette question, elle chancela,
pronona quelques paroles inarticules, montra la chambre et
s'vanouit.

Cet accident attira l'attention de toute l'assemble sur la jeune
femme: chacun se pressa autour d'elle, les uns par curiosit, les
autres par intrt. Enfin elle reprit ses sens et, regardant autour
d'elle, elle appela avec un cri de terreur profonde Albano, que
personne n'avait revu.

Alors seulement on songea aux masques, et l'on se retourna du ct
o on les avait laisss pour leur demander ce qu'ils avaient fait
du jeune comte; mais les deux masques, profitant de la confusion
gnrale, avaient disparu.

Le mannequin seul tait rest sur l'ottomane, roide, immobile et
recouvert de son linceul de pourpre.

Alors on s'approcha de lui, on souleva un pan du linceul, et l'on
sentit une main d'homme, mais froide et crispe; en une seconde on
droula le drap qui l'enveloppait, et l'on vit que c'tait un cadavre.
On arracha le masque, et l'on reconnut le jeune comte Albano.

Il avait t trangl dans la chambre voisine, si inopinment et
si rapidement sans doute, qu'on n'avait pas entendu un seul cri;
seulement les assassins, avec un sang-froid qui faisait honneur 
leur impassibilit, avaient dpos une couronne de cyprs sur de lit
nuptial.

C'tait cette couronne plus encore que l'absence de son fianc qui
avait si fort pouvant Costanza.

Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la salle, parents, amis,
domestiques, se prcipitrent  la poursuite des assassins; mais
toutes les recherches furent inutiles; le chteau de la Bruca tait
isol, situ au pied des montagnes, et il n'avait pas fallu plus de
deux minutes aux deux terribles masques pour gagner ces montagnes et
s'y cacher  tous les yeux.

Costanza,  la vue du cadavre de son bien-aim Albano, tomba dans
d'affreuses convulsions qui durrent toute la nuit. Le lendemain elle
tait folle.

Cette folie, d'abord ardente, avait pris peu  peu un caractre
de mlancolie profonde; mais, comme je l'ai dit, le baron Pisani
n'esprait pas que la gurison pt aller plus loin.

En 1840 je revis Lucca  Paris, il tait parfaitement guri et avait
conserv un souvenir trs-prsent et trs-distinct de la visite que je
lui avais faite. Ma premire question fut pour sa compagne, la pauvre
Costanza; mais il secoua tristement la tte. La double prdiction du
baron s'tait vrifie pour elle et pour lui. Lucca avait recouvr sa
raison, mais Costanza tait toujours folle.




CHAPITRE II

MOEURS ET ANECDOTES SICILIENNES.


Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres
peuples, on ne peut plus dsireux de la libert; seulement, l comme
partout ailleurs, il y a deux genres de libert: la libert de
l'intelligence, la libert de la matire. Les classes suprieures sont
pour la libert sociale, les classes infrieures sont pour la libert
individuelle. Donnez au paysan sicilien la libert de parcourir la
Sicile en tous sens, un couteau  sa ceinture et un fusil sur son
paule, et le paysan sicilien sera content: il veut tre indpendant,
ne comprenant pas encore ce que c'est que d'tre libre.

Donnons une ide de la faon dont le gouvernement napolitain rpond 
ce double dsir.

Il y a  Palerme une grande place qu'on appelle la place du
March-Neuf. C'tait autrefois un pt de maisons, sillonn de rues
troites et sombres, et habit par une population particulire, 
peu prs comme sont les Catalans  Marseille, et qu'on appelait
les _Conciapelle_. De temps immmorial ils ne payaient aucune
contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette
franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte  l'poque des
Vpres siciliennes, et qu'elle aura t accorde en rcompense de
la conduite que les _Conciapelle_ avaient tenue dans cette grande
circonstance. Au reste, toujours arms: l'enfant, presque au sortir
du berceau, recevait un fusil qu'il ne dposait qu'au moment d'entrer
dans la tombe.

En 1821 les Conciapelle se levrent en masse contre les Napolitains
et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replac
Ferdinand, sur le trne, le gnral Nunziante fut envoy pour punir
les Siciliens de ces nouvelles Vpres. Les Conciapelle lui furent
signals les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut
dcid que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.

En consquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle,
se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient  ct de leurs
fusils, le gnral Nunziante fit braquer des pices de canon 
l'entre de chaque rue et cerner tout le pt par un cordon de
soldats: en se rveillant les pauvres diables se trouvrent
prisonniers.

Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de
se dfendre; aussi force leur fut-il de se rendre  discrtion. Le
premier soin du gnral Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on
chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de
Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journe pour
leurs affaires, mais avec dfense d'y passer la nuit.

Puis,  peine furent-ils hors des portes, que, sous prtexte d'arrir
de contributions, leurs maisons furent confisques et mises  bas.

Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit,
la place du March-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traverse, et
presque toujours j'ai trouv l'escalier qui conduit dans la Strada
Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrs, restent des
heures entires  regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide o
taient autrefois leurs maisons.

Les ftes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile,
o l'on n'est pas trs-scrupuleux sur Dieu le Pre, sur le Christ ou
sur la vierge Marie, et o cependant le culte des saints est dgnr
en une vritable adoration: aussi leurs ftes ressemblent-elles 
une suite des saturnales paennes. Chaque ville a son saint de
prdilection, pour lequel elle exige que tout tranger ait la mme
vnration qu'elle; or, comme les honneurs rendus  ce patron sont
quelquefois d'une nature fort trange, il est en gnral assez
dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, cribl
de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu
de la foule les jours o les saints prennent l'air. Il n'y avait pas
longtemps, quand j'arrivai  Syracuse, qu'un Anglais avait t victime
d'une erreur commise par lui  l'endroit d'un de ces bienheureux.

L'Anglais tait un officier de marine descendu  terre pour chasser
dans les environs de la ville d'Auguste. Aprs cinq ou six heures
employes fructueusement  cet exercice, il rentrait, son fusil sous
le bras, sa carnassire sur le dos; tout  coup, au dtour d'une
rue, il voit venir  lui, avec de grands cris, une foule frntique
tranant sur un trteau mobile, attel de chevaux empanachs, et
entour d'un nuage d'encens, le colosse dor de saint Sbastien.
L'officier,  l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre
la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui,
s'arrta pour laisser passer le saint; mais, comme il tait en
uniforme et portait un fusil, son immobilit sembla irrespectueuse 
la foule, qui lui cria de prsenter les armes. L'Anglais n'entendait
pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme,
malgr l'injonction reue. Alors le peuple se mit  le menacer,
hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs
militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commena  s'inquiter de
toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de
franchir la barrire menaante qui s'tait forme tout autour de lui,
et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en
plus anims, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint.
Bientt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est  lui que
s'adresse toute cette colre, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter,
croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation
de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de
battre les saints dont ils sont mcontents. Ce souvenir est un trait
de lumire pour lui: saint Sbastien aura commis quelque mfait dont
on veut le punir; comme les dmonstrations relatives  son fusil
continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter
une balle aux flches dont le saint est tout couvert; en consquence
il ajuste le colasse et lui fait sauter la tte.

La tte du saint n'tait pas retombe  terre que l'Anglais avait dj
reu vingt-cinq coups de couteau.

Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours
d'une faon aussi tragique en Sicile, et que si les trangers y
courent quelques prils, ces prils n'aient pas leur compensation.

Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons
de route, Franais comme lui et aventureux comme lui. Arrivs  Catane
 la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 fvrier, il y
aura foire brillante et procession solennelle,  propos de la fte de
sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitt le triumvirat s'assemble
et dcide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que
l'on restera.

La semaine qui sparait le jour de la dtermination prise du jour de
la fte s'coula  essayer de monter sur l'Etna, chose impossible 
cette poque, et  visiter les curiosits de Catane, qu'on visite
en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois
compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la
ville les connaissait.

La fte arriva. J'ai dj fait assister mes lecteurs  trop de
processions pour que je leur dcrive celle-ci : cris, guirlandes,
feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y
manquait.

Aprs la procession commena la foire. Cette foire,  laquelle assiste
non-seulement la ville tout entire, mais encore toute la population
des villages environnants, est le prtexte d'une singulire coutume.

Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la
tte; et alors, aussi mconnaissables que si elles portaient un domino
et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces _tuppanelles_, c'est
le nom qu'on leur donne, arrtent leurs connaissances en qutant
pour les pauvres; cette qute s'appelle l'_aumne de la foire_.
Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.

La procession tait donc finie et la foire commence, lorsque mon ami,
que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de
lui faire demander la permission de mettre ici son nom vritable,
attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je,
qui, dans son ignorance de cette coutume, tait sorti avec quelques
piastres seulement, avait dj vid ses poches, fut accost par deux
tuppanelles, qu' leur voix,  leur tournure et  la coquetterie de
leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnatre pour jeunes.
Les jeunes quteuses, comme on sait, ont toujours une influence
favorable sur la qute. Horace, plus qu'aucun autre, tait accessible
 cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches
de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si
quelque ducat n'avait pas chapp au pillage. Investigation inutile;
Horace fut forc de s'avouer  lui-mme qu'il ne possdait pas pour le
moment un seul bajoco.

Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut;
mais, malgr sa vracit, il fut reu avec une incrdulit profonde.
Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour
leur demander de l'argent, ou de retourner  l'htel pour fouiller 
son coffre-fort, toutes ces propositions furent repousses; il avait
affaire  des crancires inexorables, qui rpondaient  tontes les
excuses:--Pas de rpit--pas de piti--de l'aident  l'instant mme, ou
bien prisonnier.

L'ide de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux
jolies femmes, n'tait pas une perspective si effrayante, qu'Horace
repousst ce mezzo termine, propos par l'une d'elles, comme moyen
d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non
secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule,
traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il
tait impossible de reconnatre dans l'obscurit, en face d'une
voiture lgante, mais sans armoiries, o on le fit monter. Une fois
dans la voiture, une de ses conductrices dtacha un mouchoir de soie
de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placrent  ses
cts; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayt pas sans doute
de dranger son bandeau, et la voiture partit.

Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace
calcula qu'elle avait roul une demi-heure  peu prs; mais, comme on
le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner
l'ordre  leur cocher de faire des dtours pour drouter le captif.
Enfin la voiture s'arrta. Horace crut que le moment tait venu de
voir o il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main
droite  son bandeau; mais sa voisine l'arrta en lui disant:--Pas
encore!--Horace obit.

Alors on l'aida  descendre; on lui fit monter trois marches, puis il
entra, et une porte se ferma derrire lui. Il fit encore vingt pas 
peu prs, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrs;
au vingt-cinquime, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla
entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas;
et ayant franchi une troisime porte, il se trouva les pieds sur
un tapis. L, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitt,
s'arrtrent.

--Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous
n'terez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront  la
pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas
long-temps  attendre.

Horace donna sa parole d'honneur; aussitt ses deux conductrices le
lchrent. Bientt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un
instant aprs, neuf heures sonnrent. Au premier coup du timbre,
Horace arracha son bandeau.

Il tait dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style
qui est encore gnralement celui de l'intrieur des palais siciliens.
Ce boudoir tait tendu d'une toffe de satin rose avec des branches
courantes, d'o pendaient des fleurs et des fruits de couleur
naturelle; le meuble, recouvert d'une toffe semblable  celle qui
tapissait les murailles, se composait d'un canap, d'une de ces
causeuses adosses comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre
chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table charge de
romans franais et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il
faut pour crire.

Le jour venait par le plafond, et le chssis  travers lequel il
passait se levait extrieurement.

Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une
lettre  la main: ce domestique tait masqu.

Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit:

Vous tes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et
humaines, et surtout selon la loi du plus fort.

Nous pouvons  notre gr vous rendre votre prison dure ou agrable,
nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le
boudoir o vous tes.

Choisissez.

--Pardieu! s'cria Horace, mon choix est fait; allez dire  ces dames
que je choisis le boudoir, et que, comme je prsume que c'est  une
condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je
les prie de me faire connatre cette condition.

Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant
aprs, rentra, une seconde lettre  la main: Horace la prit non moins
avidement que la premire et lut ce qui suit.

Voici  quelles conditions on vous rendra votre prison agrable:

Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici  quinze jours, aucune
tentative d'vasion;

Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous
serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;

Vous donnerez votre parole qu'une fois couch, vous teindrez toutes
les bougies et ne garderez aucune lumire cache;

Moyennant quoi, ces quinze jours couls, vous serez libre sans
ranon.

Si ces conditions vous conviennent, crivez au-dessous:

Acceptes sur parole d'honneur. Et comme on sait que vous tes
Franais, on se fiera  cette parole.

Attendu que, au bout du compte, les conditions imposes n'taient pas
trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations 
sa captivit, Horace prit la plume et crivit:

J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant  la gnrosit de
mes belles gelires.

HORACE.

Puis il rendit le trait au domestique, qui disparut aussitt.

Un instant aprs, il sembla au prisonnier entendre remuer de
l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui
donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la
certitude que l'on dressait une table. La singularit de sa situation
l'avait empch jusque-l de se souvenir qu'il avait faim, et il sut
gr a ses htesses d'y avoir song pour lui.

D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent
compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si  lui,
habitu des bals de l'Opra, elles ne laissaient pas apercevoir une
main, un coin d'paule, un bout de menton,  l'aide desquels
il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne.
Malheureusement cette premire esprance fut due: lorsque le
domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la
salle  manger, le prisonnier vit, quoique le souper part, par la
quantit de plats, destin  trois ou quatre personnes, qu'il n'y
avait qu'un seul couvert.

Il ne se mit pas moins  table, fort dispos  faire honneur au repas.
Il fut second dans cette louable intention par le domestique masqu
qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait
pas mme le temps de dsirer. Il en rsulta qu'Horace soupa trs-bien
et, grce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au
dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes o puisse se
trouver un prisonnier.

Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en
tait ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre 
coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre
communiquait elle-mme avec un cabinet de toilette. L finissait
l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible.
Le prisonnier avait donc  sa disposition quatre pices: le cabinet
susdit, la chambre  coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la
salle  manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garon.

La pendule sonna minuit: c'tait l'heure de se coucher. Aussi, aprs
avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'tre assur
que la porte de la salle  manger s'tait referme derrire lui, le
prisonnier rentra-t-il dans sa chambre  coucher, se mit au lit, et,
selon l'injonction qui lui en avait t faite, souffla scrupuleusement
ses deux bougies.

Quoique le prisonnier reconnt la supriorit du lit dans lequel il
tait tendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrs depuis
qu'il tait en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement veill,
soit que la singularit de sa position chasst le sommeil, soit qu'il
s'attendt  quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une
demi-heure ou trois quarts d'heure  peu prs, il lui sembla entendre
le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un lger froissement
comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent
crier le parquet et s'approchrent de son lit; mais  quelque distance
les petits pas s'arrtrent, et tout rentra dans le silence.

Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et
de fantmes, et avait toujours dsir en voir. C'tait l'heure des
vocations, il eut donc l'espoir que son dsir tait enfin exauc. En
consquence il tendit le bras vers l'endroit o il avait entendu
du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore
l'esprance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde
tait due. Cette main petite, effile et tremblante appartenait  un
corps, et non  une ombre.

Heureusement le prisonnier tait un de ces optimistes  caractre
heureux, qui ne demandent jamais  la Providence plus qu'elle n'est en
disposition de leur accorder. Il en rsulta que le visiteur nocturne,
quel qu'il ft, n'eut pas lieu de se plaindre de La rception qui lui
fut faite.

--En se rveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus
personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement
qu'il s'tait entendu dire, comme dans un rve:--A demain.

Horace sauta en bas de son lit et courut  la fentre, qu'il ouvrit;
elle donnait sur une cour ferme de hautes murailles par-dessus
lesquelles il tait impossible de voir: le prisonnier resta donc dans
le doute s'il tait  la ville ou  la campagne.

A onze heures la salle  manger s'ouvrit, et Horace retrouva son
domestique masqu et son djeuner tout servi. Tout en djeunant, il
voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les
questions fussent faites, anglais, franais ou italien, le fidle
serviteur rpondit son ternel _Non capisco_.

Les fentres de la salle  manger donnaient sur la mme cour que
celles de la chambre  coucher. Les murailles taient partout de la
mme hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau  apprendre de ce
ct-l.

Pendant le djeuner la chambre  coucher s'tait trouve refaite comme
par une fe.

La journe se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur
le piano tout ce qu'il savait de mmoire, et dchiffra tout ce qu'il
trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dner
ft servi.

Mme bonne chre, mme silence. Horace aurait prfr trouver un dner
un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.

Il se coucha  huit heures, esprant avancer l'apparition sur laquelle
il comptait pour se ddommager de sa solitude de la journe. Comme la
veille les bougies furent scrupuleusement teintes, et comme la veille
effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri
de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le
parquet; comme la veille il tendit le bras, et rencontra une main:
seulement il lui sembla que ce n'tait pas la mme main que la veille;
l'autre main tait petite et effile, celle-ci tait potele et
grasse. Horace tait homme  apprcier cette attention de ses
htesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se
ressemblassent point.

Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main
potele, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutt quatorze
nuits.

La quinzime, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les
trois heures du matin, ces deux mains lui passrent chacune une bague
 un doigt; puis, aprs lui avoir fait donner de nouveau sa parole
d'honneur de ne point chercher  lever le mouchoir qu'elles allaient
lui mettre devant les yeux, ses deux htesses l'invitrent  se
prparer au dpart.

Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes aprs, il avait les yeux
bands; un quart d'heure aprs, il tait en voiture entre ses deux
gelires; une heure aprs, la voiture s'arrtait, et un double
serrement de main lui adressait un dernier adieu.

La portire s'ouvrit. A peine  terre, Horace arracha le bandeau qui
lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le mme
cocher, la mme voiture et les deux tuppanelles: encore  peine eut-il
le temps de les voir, car au moment o il enlevait le mouchoir la
voiture repartait au galop. Il tait dpos, au reste, au mme endroit
o il avait t pris.

Horace profita des premiers rayons du jour qui commenaient  paratre
pour s'orienter. Bientt il se retrouva sur la place de la foire et
reconnut la rue qui conduisait  son htel: en l'apercevant le garon
fit un grand cri de joie.

On l'avait cru assassin. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit
jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait
pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient
fait leur dclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade
sous la garde du matre de l'htel et avaient, pour le cas peu
probable o Horace reparatrait, laiss une lettre dans laquelle ils
lui indiquaient l'itinraire qu'ils comptaient parcourir.

Horace se mit  leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu' Naples.

Comme il en avait donn sa parole, il ne fit aucune recherche pour
savoir  qui appartenaient la main effile et la main grasse.

Quant aux deux bagues, elles taient si exactement pareilles qu'on ne
pouvait pas les reconnatre l'une de l'autre.

Quelques annes avant notre voyage, un vnement tait arriv qui
avait amen un grand scandale: cet vnement n'tait rien moins qu'une
guerre entre doux couvents du mme ordre. Cependant l'un tait un
couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scne
s'tait passe  Saint-Philippe d'Argiro.

Les deux btiments se touchaient: le mur des deux jardins tait
mitoyen et, sans doute  cause de cette proximit, les voisins
s'excraient.

Les capucins avaient un trs-beau chien de garde, nomm Dragon, qu'ils
lchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les
fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un
jardin dans l'autre. Quand les moines hassent, leur haine est bon
teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengrent sur
le pauvre Dragon; lequel fut assomm  coups de bton et rejet
par-dessus la muraille.

A la vue du cadavre, grande dsolation dans la communaut, qui jura de
se venger le soir mme.

En effet, toute la journe se passa chez les capucins  faire
provision d'armes et de munitions; on runit tout ce que l'on put
trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on
s'apprta  prendre d'assaut, le soir mme, le couvent des frres du
tiers-ordre.

De leur ct, les frres du tiers-ordre furent prvenus, et se mirent
sur la dfensive.

A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladrent le
mur et descendirent dans le jardin des frres du tiers-ordre: ceux-ci
les attendaient avec leur gardien  leur tte.

Le combat commena et dura plus de deux heures; enfin le couvent du
tiers-ordre fut emport d'assaut aprs une rsistance hroque, et les
moines vaincus se dispersrent dans la campagne.

Deux capucins furent tus sur la place: c'taient le pre Benedetto di
Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reu
deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux
lui traversaient la poitrine de part en part. Du ct des frres du
tiers-ordre, il y eut deux frres-lais si grivement blesss, que l'un
mourut de ses blessures et que l'autre en revint  grand'peine. Quant
aux blessures lgres, on ne les compta mme pas; il y eut peu de
combattants des deux partis qui n'en eussent reu quelqu'une.

Comme on le comprend bien, on touffa l'affaire; porte devant les
tribunaux, elle et t trop scandaleuse.

Remontons un peu plus haut:

Il y avait  Messine, vers la fin du dernier sicle, un juge
nomm Cambo; c'tait un travailleur ternel, un homme probe et
consciencieux, un magistrat estim enfin de tous ceux qui le
connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de
prendre la lgislation qui rgissait alors la Sicile par trop au pied
de la lettre.

Or, un matin que Cambo s'tait lev avant le jour pour tudier, il
entend crier  l'aide dans la rue, court  son balcon, et ouvre sa
fentre juste au moment o un homme en frappait un autre d'un coup de
poignard; L'homme frapp tomba mort et le meurtrier, qui tait inconnu
 Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit,
laissant le poignard dans la plaie;  cinquante pas plus loin,
embarrass du fourreau, il le jeta  son tour; puis, se lanant dans
une rue transversale, il disparut.

Cinq minutes aprs, un garon boulanger sort d'une maison heurte du
pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa
poche et continue son chemin; arriv devant la maison de Cambo, qui
tait toujours rest cach derrire la jalousie de son balcon, il se
trouve en face de l'assassin. Son premier mouvement est de voir s'il
ne peut pas lui porter secours: il soulve le corps et s'aperoit que
ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se
fait entendre, le garon boulanger pense qu'il va se trouver ml
comme tmoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une alle
entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point t si rapide qu'il n'ait
t vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison o
elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrt, l'on
trouve sur lui le fourreau qu'il a trouv; on le compare avec le
poignard rest dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent
parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.

Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation
de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse
conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.

A sept heures du matin il est officiellement prvenu par le capitaine
de justice de ce qui s'est pass; il coute les tmoins, dresse le
procs-verbal, se rend  la prison, interroge le prisonnier et inscrit
ses demandes et ses rponses avec la plus scrupuleuse exactitude:
il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la
dngation la plus absolue.

Le procs commence: Cambo prside le tribunal; les tmoins sont
entendus et continuent de charger l'accus; mais la principale charge
contre lui, c'est le fourreau trouv sur lui et qui s'adapte si
parfaitement au poignard trouv dans la blessure; Cambo presse
l'accus de toutes les faons, l'enveloppe de ces mille questions dans
lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, 
dfaut de tmoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est
pas coupable, et cependant, grce  l'loquence de l'avocat du
ministre public, voit s'amasser contre lui une quantit de
semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la
torture. La demande en est faite  Cambo, qui crit au-dessous de la
demande le mot _accord_.

Au troisime tour d'estrapade la douleur est si forte que le
malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et dclare que c'est
lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.

Le condamn se pourvoit en grce: le pourvoi est rejet.

Trois jours aprs le rejet du pourvoi le condamn est pendu!

Six mois s'coulent: le vritable assassin est arrt au moment o il
commet un autre meurtre. Condamn  son tour, il avoue alors qu'un
innocent a t tu  sa place, et que c'est lui qui a commis le
premier assassinat pour lequel a t pendu le malheureux boulanger.

--Seulement, ce qui l'tonn, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait
t prononce par le juge Cambo, qui a d tout voir, attendu qu'il l'a
parfaitement distingu  travers sa jalousie.

On s'informe auprs du juge si le condamn ne cherche pas  en imposer
 la justice; Cambon rpond que ce qu'il dit est l'exacte vrit,
et qu'il a t effectivement depuis le commencement jusqu' la fin
spectateur du drame sanglant qui s'est pass sous sa fentre.

Le roi Ferdinand apprend cette trange circonstance: il tait alors 
Palerme. Il fait venir Cambo devant lui.

--Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'tais des moindres
circonstances de l'assassinat, as-tu laiss condamner un innocent, et
n'as-tu pas dnonc le vrai coupable?

--Sire, rpondit Cambo, parce que la lgislation est positive: elle
dit que le juge ne peut tre ni tmoin ni accusateur; j'aurais donc
t contre la loi si j'avais accus le coupable ou tmoign en faveur
de l'innocent.

--Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le
condamner.

--Impossible de faire autrement, sire: les preuves taient suffisantes
pour qu'on lui donnt la torture, et pendant la torture il a avou
qu'il tait coupable.

--C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la
torture.

La torture fut abolie et le juge maintenu.

C'tait un drle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons 
Naples, et nous en causerons.

Une des choses qui m'tonnrent le plus en arrivant en Sicile c'est
la diffrence du caractre napolitain et du caractre sicilien: une
traverse d'un jour spare les deux capitales, un dtroit de quatre
milles spare les deux royaumes, et on les croirait  mille lieues
l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation,
le bruit ternel et sans cause;  Messine ou  Palerme vous retrouvez
le silence, la sobrit de gestes, et presque de la taciturnit.
Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une
phrase vous rpond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il
vous rpondra longuement, prolixement, mais encore bientt c'est lui
qui vous interrogera  son tour, et vous ne pourrez plus vous en
dbarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans
un moment de colre et de passion; le Napolitain, c'est toujours.
L'tat normal de l'un c'est le bruit, l'tat habituel de l'autre c'est
le silence.

Les deux caractres distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le
dsintressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type
du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus
dans la mme journe.

Il y avait meute  Palerme: cette meute tait amene par une crise
d'argent. Le peuple mourait littralement de faim ; or il s'tait fait
ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet
de canon, l'agonie, de cette faon, tant moins longue et moins
douloureuse.

De leur cot, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour
eux, ne pouvaient pas acheter du bl et ne voulaient pas diminuer les
impts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et
s'apprtaient  rpondre au peuple avec cette _ultima ratio regum_.

Un de ces canons dfendait l'extrmit de la rue de Tolde, 
l'endroit o elle dbouche sur la place du Palais-Royal: le peuple
marchait sur le palais, et par consquent marchait sur le canon;
l'artilleur, la mche allume, se tenait prt, le peuple avanait
toujours, l'artilleur approche la mche de la lumire, en ce moment
le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien
dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.

Comme c'tait l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le
reconnat et pousse des cris de joie.

Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupfait, aprs
avoir approch trois fois la mche de la lumire, sans que le prince
ait mme daign s'en inquiter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se
tait comme par enchantement; il coute.

Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple
comment la cour, chasse de Naples, ronge par les Anglais et rduite
 son revenu de Sicile, meurt de faim elle-mme; il raconte que le
roi Ferdinand va  la chasse pour manger, et qu'il a assist quelques
jours auparavant  un dner chez le roi, lequel dner n'tait compos
que du gibier qu'il avait tu.

Le peuple coute, reconnat la justesse des raisonnements du prince de
Butera, dsarme ses fusils, les jette sur son paule et se disperse.

Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fentres; ils font venir le
prince de Butera, lequel,  son tour, leur fait un discours trs-sens
sur le dsordre du trsor. Alors les deux souverains offrent d'une
seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances.

--Sire, rpondit le prince de Butera, je n'ai jamais administr que ma
fortune, et je l'ai mange.

A ces mots, il tire sa rvrence aux deux souverains qu'il vient de
sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que
le roi Ferdinand.

Ce fut en 1818, trois ans aprs la Restauration de Naples, que
l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en
Sicile; cette introduction ruina  l'instant mme tous les grands
seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les cranciers seuls y
trouvrent leur compte.

Malheureusement ces cranciers taient presque tous des juifs et des
usuriers prtant  cent et  cent cinquante pour cent  des hommes qui
se seraient regards, comme dshonors de se mler de leurs affaires;
quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et
demeuraient sans cesse  Naples ou  Palerme. On demandait au prince
de P---- o tait situe la terre dont il portait le nom.--Mais je
ne sais pas trop, rpondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et
Syracuse.--C'tait entre Messine et Catane.

Avant l'introduction de la loi franaise, lorsqu'un baron sicilien
mourait, son successeur, qui; n'tait point forc d'accepter
l'hritage sous bnfice d'inventaire, commenait par s'emparer
de tout; puis il envoyait promener les cranciers. Les cranciers
proposaient alors de se contenter des intrts; la demande paraissait
raisonnable, et on y accdait; souvent, lorsque cette proposition
tait faite, les cranciers, grce au taux norme auquel l'argent
avait t prt, taient dj rentrs dans leur capital; tout ce
qu'ils touchaient tait donc un bnfice clair et net, dont ils se
contentaient comme d'un excellent pis-aller.

Mais du moment o l'abolition des majorats et des substitutions eut
introduite, les choses changrent: les cranciers mirent la main sur
les terres; les frres cadets, a leur tour, devinrent cranciers de
leurs ans; il fallut vendre pour oprer les partages, et du jour au
lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en
rsulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de
plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procs,
cessrent d'tre cultives, et la Sicile, qui du superflu de ses douze
millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne rcolta plus
mme assez de bl pour faire subsister les onze cent mille enfants qui
lui restent.

Il va sans dire que les impts restrent les mmes.

Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi
malheureux que la Sicile.

De cette pauvret, absence d'art, de littrature, de commerce, et par
consquent de civilisation.

J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop o, qu'en Sicile ce
n'taient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais
bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet
axiome, qui au premier abord peut paratre paradoxal, est cependant
l'exacte vrit; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les
aubergistes se nourrissent des restes.

Il en rsulte qu'une des branches les moins avances de la
civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait
pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs htels,
sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi
ne ressemble en rien, du moins pour le got. J'avais vu  la porte
d'une boutique du boudin noir, et en rentrant  l'htel j'en avais
demand pour le lendemain. On me l'apporta par de la mine la plus
apptissante, quoique son odeur ne correspondit nullement  celle 
laquelle je m'attendais. Comme j'avais dj une certaine habitude des
surprises culinaires qui vous attendent en Sicile  chaque coup de
fourchette, je ne gotai  mon boudin que du bout des dents. Bien m'en
prit: si j'avais mordu dans une bouche entire, je me serais cru
empoisonn. J'appelai le matre de l'htel.

--Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet
qui venait de me causer une si profonde dception.

--Du boudin, me rpondit-il.

--Vous en tes sr?

--Parfaitement sr.

--Mais avec quoi fait-on le boudin  Palerme?

--Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des
concombres.

Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en
demander davantage.

Je prsume que les Palermitains auront entendu parler un jour par
quelque voyageur franais d'un certain mets qu'on appelait du boudin,
et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une
combinaison si complique, ils en auront fait venir un dessin de
Paris.

C'est d'aprs ce dessin qu'on aura compos le boudin qui se mange
aujourd'hui  Palerme.

Une des grandes prtentions des Siciliens, c'est la beaut et
l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits suprieurs
qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades;
les autres ne sont point mme mangeables. Malheureusement les
Siciliens ont sur ce point une rponse on ne peut plus plausible aux
plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de
leur histoire o il est racont que Narss a attir les Lombards en
Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprim dans
un livre, on n'a rien  dire, sinon que les fruits siciliens taient
plus beaux  cette poque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les
Lombards n'avaient jamais mang que des pommes  cidre.




CHAPITRE III.

EXCURSION AUX ILES OLIENNES.


LIPARI.

Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvmes nos hommes sur le
port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balanait
vif, gracieux et fin au milieu des gros btiments, comme un alcyon au
milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarre au
quai: nous y descendmes; cinq minutes aprs nous tions  bord.

Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu
de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien
lav de notre speronare. Je passai ma tte dans la cabine; nos deux
lits taient  leurs places. Aprs tant de draps d'une propret
douteuse, c'tait quelque chose de dlicieux  voir que ces draps
blouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour
en sentir la frache impression.

Tout ceci doit paratre bien trange au lecteur; mais tout homme qui
aura travers la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra
facilement.

A peine fmes-nous  bord que notre speronare se mit en mouvement,
glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous
loignmes du rivage. Alors Palerme commena  s'tendre  nos yeux
dans son magnifique dveloppement, d'abord masse un peu confuse, puis
s'largissant, puis s'allongeant, puis s'parpillant en blanches
villas perdues sous les orangers, les chnes verts et les palmiers.
Bientt toute cette splendide valle, que les anciens appelaient la
_conque d'or_, s'ouvrit depuis Montreal jusqu' la mer, depuis la
montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se
faisait coquette pour nous laisser un dernier regret,  nous qu'elle
n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilit, la quittions pour
ne jamais la revoir.

Au sortir du port, nous trouvmes un peu de vent, et nous hissmes
notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout  fait, et force fut
 nos matelots de reprendre la rame. La journe tait magnifique; le
ciel et le flot semblaient d'un mme azur; l'ardeur du soleil
tait tempre par une douce brise qui court sans cesse, vivace et
rafrachissante,  la surface de la mer. Nous fmes tendre un tapis
sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce potique
horizon; nous fmes allumer nos chibouques et nous nous couchmes.

C'taient l les douces heures du voyage, celles o nous rvions sans
penser, celles o le souvenir du pays loign et des amis absents nous
revenait en la mmoire, comme ces nuages  forme humaine qui glissent
doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se
dcomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures
glissaient alors sans qu'on sentt ni le toucher ni le bruit de leurs
ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une
 une ses toiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident,
teignant peu  peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par
toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert
clair; alors il s'levait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les
poissons s'lanaient hors de la mer pareils  des clairs d'argent;
le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'_Ave Maria_
commenait  l'instant mme o s'teignait le dernier rayon du jour.

Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: 
sa chaude moiteur nous reconnmes le scirocco; le capitaine fut le
premier  nous inviter  rentrer dans la cabine, et nous suivmes son
avis,  la condition que l'quipage chanterait en choeur sa chanson
habituelle.

Rien n'tait ravissant comme cet air chant la nuit et accompagnant de
sa mesure la douce ondulation du btiment. Je me rappelle que souvent,
au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'veiller
tout  fait, sans me rendormir entirement, je suivais pendant des
heures entires sa vague mlodie. Peut-tre, si nous l'eussions
entendu dans des circonstances diffrentes et partout ailleurs qu'o
nous tions, n'y eussions-nous pas mme fait attention. Mais la nuit,
mais au milieu de la mer, mais s'levant de notre petite barque si
frle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprgnait d'un
parfum de mlancolie que je n'ai retrouv que dans quelques mlodies
de l'auteur de _Norma_ et des _Puritains_.

Lorsque nous nous rveillmes, le vent nous avait pousss au nord, et
nous courions des bordes pour doubler Alicudi, que le scirocco et le
greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine  nous permettre.
Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous
ordonnmes au capitaine de s'approcher le plus prs possible de l'le,
et de mettre en panne. Comme il n'y a  Alicudi ni porte ni anse,
ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais,
seulement avec la petite chaloupe; encore la chose tait-elle assez
difficile,  cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur
les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace,
n'offraient aucune scurit au pied qui se hasardait  sauter dessus.

Nous n'arrivmes pas moins  aborder avec l'aide de Pietro et de
Giovanni: il est vrai que Pietro tomba  la mer; mais, comme nos
hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils
nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus mme
attention  ces sortes d'accidents.

Alicudi est l'ancienne ricodes de Strabon, qui, au reste, comme les
anciens, ne connaissait que sept les oliennes: Strongyle, Lipara,
Vulcania, Didyme, Phoenicodes, ricodes et Evonimos. Cette dernire,
qui tait peut-tre alors la plus considrable de toutes, a tellement
t ronge par le feu intrieur qui la dvorait, que ses cratres
affaisss ont ouvert diffrents passages  la mer, et que ses
diffrentes sommits, qui s'lvent seules aujourd'hui au-dessus des
flots, forment les les de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de
Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers pars, faisant
sans doute partie de la mme terre, s'lvent encore noirs et nus  la
surface de la mer, sous le nom de Formicali.

Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre
et de plus dsol que cette malheureuse le, qui forme l'angle
occidental de l'archipel olien. C'est un coin de la terre oubli lors
de la cration, et rest tel qu'il tait du temps du chaos. Aucun
chemin ne conduit  son sommet ou ne longe son rivage; quelques
sinuosits creuses par les eaux de la pluie sont les seuls passages
qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les
asprits de la lave. Sur toute l'le, pas un arbre, pas un morceau de
verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerures
des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges
de ces bruyres, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa.
C'est le solitaire et prilleux chemin de Dante, o, parmi les rocs et
les dbris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.

Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misrables
cabanes cent cinquante ou deux cents pcheurs, qui ont cherch 
utiliser les rares parcelles de terre chappes  la destruction
gnrale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui
achetmes pour 3 carlins (28 sous  peu prs) tout le poisson qu'il
avait pris.

Nous remontmes sur notre btiment, le coeur serr de tant de misres.
Vraiment, quand on vit dans un certain monde et d'une certaine faon,
il est des existences qui deviennent incomprhensibles. Qui a fix ces
gens sur ce volcan teint? Y ont-ils pouss comme les bruyres qui
lui ont donn son nom? Quelle raison empche qu'ils ne quittent cet
effroyable sjour? Il n'y a pas un coin du monde o ils ne soient
mieux que l. Ce rocher brl par le feu, cette lave durcie par l'air,
ces scories sillonnes par l'eau des temptes, est-ce donc une patrie?
Qu'on y naisse, cela est concevable, on nat o l'on peut; mais
qu'ayant la facult de se mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on
peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs,
et qu'on reste l, c'est ce qui est impossible  comprendre, c'est ce
que ces malheureux eux-mmes, j'en suis sr, ne sauraient expliquer.

Une partie de la journe nous courmes des bordes; nous avions
toujours le vent contraire: nous passions successivement en revue les
Salines, Lipari et Vulcano; apercevant  chaque passage, entre les
Salines et Lipari, Stromboli secouant  l'horizon son panache de
flammes. Puis, chaque fois que nous revenions vers Vulcano, tout
enveloppe d'une vapeur chaude et humide, nous voyions plus
distinctement ses trois cratres inclins vers l'occident, et dont
l'un d'eux a laiss couler une mer de lave, dont la couleur sombre
contraste avec la terre rougetre et avec les bancs sulfureux qui
l'entourent. Ce sont deux les runies en une seule par une irruption
qui a combl l'intervalle; seulement, l'une tait connue de toute
ternit, et c'tait Vulcano; tandis que l'autre ne date que de l'an
550 de Rome. L'irruption qui les joignit eut lieu vers la moiti du
seizime sicle; elle forma deux ports: le port du levant et le port
du couchant.

Enfin, aprs huit heures d'efforts inutiles, nous parvnmes  nous
glisser entre Lipari et Vulcano, et, une fois abrits par cette
dernire le nous gagnmes  la rame le port de Lipari, o nous
jetmes l'ancre vers les deux heures.

Lipari, avec son chteau-fort bti sur un rocher et ses maisons
suivant les sinuosits du terrain, prsente un aspect des plus
pittoresques. Nous emes, au reste, tout le temps d'admirer sa
situation, attendu les difficults sans nombre qu'on nous fit pour
nous laisser entrer. Les autorits,  qui nous avions eu l'imprudence
d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce,
le seul commerce de l'le, et qui ne comprenaient pas qu'on pt venir
a Lipari pour autre chose, ne voulaient pas,  toute force, nous
laisser entrer. Enfin, lorsqu' travers une grille nous emes pass
nos passe-ports que, de peur du cholra, on nous prit des mains avec
des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assur que nous
venions de Palerme, et non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous
ouvrit une grille, et l'on consentit  nous laisser passer.

Il y avait loin de cette hospitalit  celle du roi ole.

On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique olie, o vint
aborder Ulysse aprs avoir chapp  Polyphme. Voici ce qu'en dit
Homre:

Nous parvenons heureusement  l'le d'olie, le accessible et
connue, o rgne ole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible
d'airain, bord de roches polies et escarpes, enferme l'le tout
entire. Douze enfants du roi font la principale richesse de son
palais, six fils et six filles, tous au printemps de l'ge. ole les
unit les uns aux autres, et leurs heures s'coulent, prs d'un pre
et d'une mre dignes de leur vnration et de leur amour, en festins
ternels et splendides d'abondance et de varit.

Ce ne fut pas assez pour ole de bien recevoir Ulysse, et de le
festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restrent
 Lipari; au moment du dpart, il lui fit encore cadeau de quatre
outres, o taient enferms les principaux vents: Eurus, Auster et
Aquilon. Zphyr seul tait rest en libert, et avait reu de son
souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque.

Malheureusement, l'quipage du vaisseau que montait Ulysse eut la
curiosit de voir ce que renfermaient ces outres si bien enfles, et
un beau jour il les ouvrit. Les trois vents, d'autant plus joyeux
d'tre libres que depuis quelque temps dj ils taient enferms dans
leurs outres, s'lancrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, o
ils excutrent par manire de rcration une telle tempte, que tous
les vaisseaux d'Ulysse furent briss, et qu'il s'chappa seul sur une
planche.

Aristote parle aussi de Lipari:

Dans une des sept Iles de l'olie, dit-il, on raconte qu'il y a un
tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on
entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales,
accompagn de cris clatants.

En effet, vers la fin du dernier sicle, on dcouvrit  Lipari un
monument qui pourrait bien tre le tombeau dont parle Aristote: c'est
une espce d'orgue en maonnerie, de forme octogone, lev sur des
piliers de basalte qui l'isolent de la terre.

Chaque pan fait face  une petite valle, et est perc  distance
gale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposs de faon que
le vent qui s'engouffre dans les cavits, produit des vibrations
pareilles aux frmissements des harpes oliennes. Cette construction 
moiti enfouie se trouve encore  l'endroit o elle a t retrouve.

A peine fmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mmes en qute
d'une auberge; malheureusement c'tait chose inconnue dans la capitale
d'ole. Nous cherchmes d'un bout  l'autre de la ville: pas la
moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.

Nous en tions l, Milord assis sur son derrire, et Jadin et moi
nous regardant, fort embarrasss tous deux, lorsque nous vmes
un attroupement assez considrable devant une porte; nous nous
approchmes, nous fendmes la foule, et nous vmes un enfant de six
ou huit ans, mort, sur une espce de grabat. Cependant sa famille ne
paraissait pas autrement affecte; la grand-mre vaquait aux soins du
mnage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par
terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mre seule tait
assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre
avec une volubilit qui faisait que je n'en entendais point un mot.
J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me rpondit
que la mre chargeait l'enfant de ses commissions pour le pre et le
grand-pre, qui taient morts il y avait l'un un an et l'autre trois:
ces commissions taient assez singulires; l'enfant tait charg
d'apprendre  l'auteur de ses jours que sa mre tait sur le point de
se remarier, et que la truie avait fait six marcassins _beaux comme
des anges._

En ce moment deux franciscains entrrent pour enlever le cadavre.
On le mit sur une civire dcouverte; la mre et la grand'mre
l'embrassrent une dernire fois; on tira le jeune frre de ses
occupations pour en faire autant, ce qu'il excuta en pleurnichant,
non pas de ce que son frre an tait mort, mais de ce qu'on le
drangeait de son occupation; puis on dposa le corps de l'enfant
sur une civire, en jetant seulement sur lui un drap dchir, et on
l'emporta.

A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mre
et la grand'mre se mirent  refaire le lit, et  effacer la dernire
trace de ce qui s'tait pass.

Quant  nous, voulant voir s'accomplir entirement la crmonie
funraire, nous suivmes le cadavre.

On le conduisit  l'glise des Franciscains, attenante au couvent des
bons pres, sans qu'aucun parent le suivt. On lui dit une petite
messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune,
o tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une
couche de chaux.

La crmonie acheve, nous tions occups  examiner la petite glise,
lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous
demandant si nous tions Franais, Anglais ou Italiens: nous lui
rpondmes que nous tions Franais, et la conversation s'tant
engage sur ce point, nous ne tardmes pas  lui exposer l'embarras o
nous nous trouvions  l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitt
l'hospitalit dans son couvent: on devine que nous acceptmes avec
reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire
cette offre, qu'il tait le suprieur de la communaut.

Notre guide nous fit traverser un petit clotre, et nous nous
trouvmes dans le monastre; de l il nous conduisit  notre
appartement: c'taient deux petites cellules pareilles  celles des
entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile  leur
lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine;
les fentres de ces deux cellules, ouvertes  l'orient, offraient une
vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les ctes de
la Sicile, qui, grce au prolongement du cap Pelare, semblaient se
joindre  angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles  peu
prs, tout  fait  notre gauche, au del de Panaria et des Formicali,
dont on distinguait tous les dtails, s'levait la cime fumeuse de
Stromboli. A nos pieds se droulait la ville aux toits plats et
blanchis  la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout  fait
oriental.

Un quart d'heure aprs que nous fmes entrs dans notre chambre, un
frre servant vint nous demander si nous souperions avec les pres, ou
si nous dsirions tre servis chez nous: nous rpondmes que si les
pres voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous
en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalit. Le
souper tait pour sept heures du soir, il en tait quatre, nous avions
donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.

L'le de Lipari, qui donne son nom  tout l'archipel, a six lieues de
tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le sige d'un
vch et la rsidence d'un gouverneur.

Les vnements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale
des les oliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrive
hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan
Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il
enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout
en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie
d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant  cette colonie des
ingnieurs pour y btir une citadelle et une garnison pour la
dfendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces
Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparatre
aucun de ceux que Barberousse avait enlevs.

Notre arrive avait fait vnement:  part les matelots anglais et
franais qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare
qu'un tranger dbarque  Lipari. Nous tions donc l'objet d'une
curiosit gnrale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs
portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous
tions loin. Nous traversmes ainsi la ville.

A l'extrmit de la grande rue et au pied de la montagne de
Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravmes afin de
jouir du panorama de la ville tout entire. Nous y tions depuis un
instant, lorsque nous y fmes accosts par un homme de trente-cinq
 quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec
l'intention vidente de nous parler; c'tait le gouverneur de la ville
et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais
sous un autre nom que le mien et j'tais entr dans le royaume de
Naples par contrebande. Mais je fus bientt rassur aux formes toutes
gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des
nouvelles du reste du monde, avec lequel il tait fort rarement eu
communication, et nous inviter  dner pour le lendemain: nous lui
apprmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur
Naples et sur la France, et nous acceptmes son dner.

De notre ct, nous lui demandmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il
y connaissait de plus nouveau, c'tait son orgue olien dont parle
Aristote, et ses tuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux
voyageurs qui avaient visit l'le avant nous, les derniers taient
Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi ole
dont il tait le successeur, s'ennuyait  Crevco; il passait sa vie
sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche  la main;
il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun dtail de notre
dbarquement; puis aussitt il s'tait mis  notre piste. Un instant
il nous avait perdus, grce  notre entre dans la maison de l'enfant
mort et  notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait
rattraps et nous dclara qu'il ne nous lchait plus. La bonne fortune
tant au moins gale pour nous que pour lui, nous nous mmes  sa
disposition,  part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain
cinq heures,  la condition cependant qu'il monterait sance tenante
avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour
dner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain
dans notre excursion  Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la
base de notre trait, furent accepts  l'instant mme.

La montagne tait derrire nous, nous n'avions donc qu' nous
retourner et  nous mettre  l'oeuvre; elle tait toute parseme
d'normes rochers blanchtres, qui lui avaient fait donner son nom de
Campo-Bianco. Comme je n'tais pas prvenu et que j'avais pris ces
rochers au srieux, je voulus m'appuyer  l'un d'eux pour m'aider dans
ma monte; mais ma surprise fut grande quand, cdant  l'branlement
que je lui donnai, le rocher, aprs avoir un instant vacill sur sa
base, se mit  rouler du haut en bas de la montagne, directement sur
Jadin qui tait rest en arrire. Il n'y avait pas moyen de fuir;
Jadin se crut cras et, par un mouvement machinal, il tendit la main
en avant: j'prouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout 
coup,  mon grand tonnement, je vis cette masse norme s'arrter
devant l'obstacle qui lui tait oppos. Alors Jadin prit le rocher
dans sa main, le souleva  la hauteur de l'oeil, l'examina avec
attention, puis le rejeta par-dessus son paule.

Le rocher tait un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt
livres; tous les autres rochers environnants taient de mme matire,
et la montagne mme sur laquelle nous marchions, avec sa solidit
apparente, n'avait pas plus d'opacit relle: dtache de sa base,
le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la
transporter d'un bout  l'autre de l'le.

Cette explication m'ta un peu de ma vnration pour les Titans, et je
ne les rintgrerai dans mon estime premire que lorsque je me serai
assur par moi-mme qu'Ossa et Plion ne sont point des montagnes de
pierre-ponce.

Arrivs au sommet de Campo-Bianco, nous dominmes tout l'archipel;
mais autant la vue que nous avions autour de nous tait magnifique,
autant celle que nous avions au-dessous de nous tait sombre et
dsole: Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons
elles-mmes, de la distance o nous les voyions, semblaient un amas
de pierres mal ranges, et  peine sur la surface de toute l'le
distinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour
me servir de l'expression de Sannazar, des fragments du ciel tombs
sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre
malheureux gouverneur, qui, n  Naples, c'est--dire dans la plus
belle ville du monde, tait forc, pour 1,500 francs par an, d'habiter
cet abominable sjour.

Nous nous tions laisss attarder  regarder ce splendide panorama qui
nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions: six heures
et demie sonnrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous
pour ne pas faire attendre nos htes: nous descendmes tout courants,
et, aprs avoir promis au gouverneur d'aller prendre le caf chez lui,
nous nous acheminmes vers le couvent. Nous arrivmes comme la cloche
sonnait.

Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec les
Lipariotes, nous avions prcautionnellement mis Milord en laisse: en
entrant dans le rfectoire nous trouvmes un troupeau de quinze ou
vingt chats. Je laisse  juger au lecteur de l'extermination fline
qui aurait eu lieu si Milord s'tait trouv libre.

Toute la communaut consistait en une douzaine de moines; ils taient
assis  une table  trois compartiments, dont deux en retour comme les
ailes d'un chteau: le suprieur, sans aucune distinction apparente,
tait assis au centre de la table qui faisait face  la porte; nos
deux couverts taient placs vis--vis de lui.

Quoique nous fussions au mardi, la communaut faisait maigre, ne
mangeant que des lgumes et du poisson; on nous servit  part un
morceau de boeuf bouilli et des espces de tourterelles rties dont
javais vu un certain nombre dans l'le.

Au dessert, et comme les moines, aprs avoir dit les Grces, se
levaient pour se retirer, le suprieur leur fit signe de se rasseoir,
et l'on apporta une bouteille de malvoisie de Lipari: c'tait bien le
plus admirable vin que j'eusse jamais bu de ma vie; il se rcoltait et
se fabriquait au couvent mme.

Le souper achev, nous primes cong du suprieur, en lui demandant
jusqu' quelle heure nous pouvions rentrer: il rpondit que le
couvent, qui se ferme ordinairement  neuf heures, serait pour nous
ouvert toute la nuit.

Nous nous rendmes chez le gouverneur; il habitait une maison dcore
du nom de chteau, et qui, en effet, compare  toutes les autres,
mritait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec
impatience, et nous prsenta  sa femme; toute sa postrit se
composait d'un bambin de cinq ou six ans.

A peine fmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de
fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du caf et des
cigares; le caf tait fait  la manire orientale, c'est--dire
pil sans tre rti, et bouilli au lieu d'tre pass: les tasses
elles-mmes taient toutes petites et pareilles aux tasses turques;
aussi l'habitude est-elle de les vider cinq ou six fois, ce qui est
sans inconvnient aucun, attendu la lgret de la liqueur. J'aimais
beaucoup cette manire de prparer le caf, et je fis fte  celui de
notre hte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu' leur tournure et 
leur couleur je souponnai indignes; Jadin, moins difficile que moi,
fuma pour nous deux.

C'tait, au reste, quelque chose de dlicieux que cette mer vaste et
tranquille, toute parseme d'les, et enferme dans l'horizon vaporeux
que lui taisaient les ctes de Sicile et les montagnes de la Calabre.
Grce  la dgradation du soleil qui s'abaissait derrire le
Campo-Bianco, la terre, par un jeu de lumire plein de chaleur et
d'harmonie, changea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer
dans la vapeur; alors, cette dlicieuse brise de la Grce, qui arrive
chaque soir avec l'obscurit, vint nous caresser le visage, et
je commenai  trouver notre gouverneur un peu moins malheureux.
J'essayai, en consquence, de le consoler en lui dtaillant les unes
aprs les autres toutes les dlices de sa rsidence. Mais il me
rpondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait.
Depuis quinze ans, le mme soir,  la mme heure, il avait le mme
spectacle, et le mme vent lui venait rafrachir le visage; ce qui ne
laissait pas  la longue d'tre quelque peu monotone, si fort amateur
que l'on soit de la belle nature. Je ne pus m'empcher d'avouer qu'il
y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement.

Nous restmes sur la terrasse jusqu' dix heures du soir. En rentrant,
nous trouvmes une salle de billard illumine, et il nous fallut faire
notre partie. Aprs la partie, la matresse de la maison nous invita
 passer dans la salle  manger, o nous attendait une collation
compose de gteaux et de fruits. Tout cela tait prsent avec une
grce si parfaite que nous rsolmes de nous laisser faire jusqu'au
bout.

A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de
repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'tait couch
 pareille heure, et il n'avait jamais, nous assura-t-il, pass une
soire si agrable.

Je renvoyai tous les honneurs du compliment  Jadin, qui, enchant
de trouver une occasion de parler franais, avait t flamboyant
d'esprit.

Le lendemain,  six heures du matin, le gouverneur ouvrit la porte
de ma chambre; il tait dsol: une affaire inattendue le retenait
impitoyablement dans le sige de son gouvernement, et il ne pouvait
nous accompagner  Vulcano. En change, il mettait sa barque et ses
quatre rameurs  notre disposition. De plus, il nous apportait une
lettre pour les fils du gnral Nunziante, qui exploitent les mines de
soufre de Vulcano. L'le tout entire est afferme  leur pre.

Nous acceptmes la barque et la lettre; nous nous engagemes  tre de
retour  quatre heures; et, aprs avoir pris une lgre collation
que le frre cuisinier avait eu le soin de nous tenir prte, nous
descendmes vers le port, accompagns de notre gouverneur, et
entours, comme on le comprend bien, du respect et de la vnration de
tous les Lipariotes.




CHAPITRE IV.

EXCURSION AUX ILES OLIENNES.

VULCANO.


Un dtroit, large de trois milles  peine, spare Lipari de Vulcano.
Nous fmes ce trajet, grce  l'habilet de nos rameurs, en moins de
quarante minutes.

Vulcano, la Vulcania antique, est l'le dont Virgile fait la
succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain. [Note: Insula Sicanium
juxta latus Aeoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis;
Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis Antra aetraea tonant,
validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum, striduntque
cavernis Stricturae Chalybum, et fornacibus ignis anhelat: Vulcani
domus, et Vulcania nomine tellus.] Au reste elle est bien digue de cet
honneur, car, quoiqu'il soit vident que depuis dix-neuf sicles elle
ait perdu un peu de sa chaleur, il a succd une fort belle fume au
feu qui, sans doute, s'en chappait  cette poque. Vulcano, pareil au
dernier dbris d'un monde brl, s'teint tout doucement au milieu de
la mer qui siffle, frmit et bouillonne tout autour de lui. Il est
impossible, mme  la peinture, de donner une ide de cette terre
convulsionne, ardente et presque en fusion. Nous ne savions pas, 
l'aspect de cette trange apparition, si notre voyage n'tait pas un
rve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'vanouir devant nous au
moment o nous croirions y mettre le pied.

Heureusement nous tions bien veills, et nous abordmes enfin sur
cette terre, si trange qu'elle fut.

Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer
auprs de deux ou trois hommes qui taient accourus  notre rencontre,
o nous trouverions les fils du gnral Nunziante. Non seulement on
nous montra  l'instant mme la maison qu'ils habitaient, et qui, au
reste, est la seule de l'le; mais encore un des hommes  qui nous
nous tions adresss, courut devant nous pour prvenir les deux frres
de notre arrive.

Un seul tait l pour le moment: c'tait l'an. Nous vmes venir
au-devant de nous un beau jeune homme de vingt-deux  vingt-quatre
ans, qui, avant mme que je lui eusse dit mon vrai nom, commena par
nous recevoir avec une charmante affabilit. Il achevait de djeuner,
et nous offrit de nous mettre  table avec lui. Malheureusement, nous
venions prcautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je
dis malheureusement, attendu que la table tait orne d'une magnifique
langouste, qui faisait envie  voir, surtout  des gens qui n'en
avaient pas mang depuis qu'ils avaient quitt Paris. Aussi je ne
pus m'empcher de m'informer auprs de lui dans quelle partie de
l'Archipel on trouvait cet estimable crustac. Il nous rpondit que
c'tait aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque dsir
d'en manger, nous n'avions qu' prvenir notre capitaine d'en faire
provision en passant devant cette le.

J'inscrivis cet important renseignement sur mon album.

Comme notre hte se levait de table, le frre cadet arriva: c'tait
un jeune homme de dix-sept  dix-huit ans. Son an nous l prsenta
aussitt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous
avions dj reu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isols, au
milieu de cette terrible population, car nous apprmes alors ce que
nous avions ignor jusque-l: c'est qu' l'exception des deux frres,
l'le n'tait habite que par des forats.

Nos htes voulurent nous faire en personne les honneurs de leur
domaine; le nouveau venu se hta donc, moyennant deux oeufs frais et
le reste de la langouste, de se mettre  notre niveau. Aprs quoi, les
deux jeunes gens nous annoncrent qu'ils taient  nos ordres.

La premire curiosit qu'ils nous offrirent de visiter tait un petit
volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonfrence de
cinquante  soixante pieds  peu prs, jusqu' une chaleur de
quatre-vingts  quatre-vingt-cinq degrs; c'tait l qu'ils faisaient
cuire leurs oeufs. Comme  ce dtail culinaire ils virent passer sur
nos lvres un sourire d'incrdulit, ils firent signe  l'un de leurs
forats qui courut  la maison et rapporta aussitt un petit panier et
deux oeufs pour faire, sance tenante, la susdite exprience.

Le petit panier tenait lieu de cuiller  pot ou de marmite; on le
posait sur l'eau, le poids de son contenu le faisait enfoncer jusqu'
la moiti de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre  la
main, dans la mer, et les oeufs taient cuits  point.

La chose s'excuta ainsi  notre grande confusion. Un des deux
oeufs, ouvert avec les prcautions d'usage, offrait l'aspect le plus
apptissant. On en fit don  un des forats qui nous accompagnait,
lequel n'en fit qu'une gorge, au nez de Milord, qui n'avait point
pris d'intrt  toute la discussion que dans l'esprance qu'on lui en
offrirait les rsultats.

Comme j'avais un grand faible pour Milord, j'allais le ddommager
de sa dception en lui abandonnant le second oeuf, lorsque Jadin
s'aperut qu'il s'tait cass en cuisant, et que l'eau de la mer avait
pntr dans l'intrieur; cette circonstance mritait considration:
ce mlange d'eau de mer, de soufre et de jaune d'oeuf pouvait tre
dangereux; quel que ft mon regret de priver Milord de ce qu'il
regardait comme son d, je jetai l'oeuf  la mer.

Milord avait suivi la discussion avec cet oeil intelligent qui
indiquait clairement que, sans entendre parfaitement notre dialogue,
il comprenait cependant qu'il roulait sur lui; aussi,  peine m'eut-il
vu jeter l'oeuf  la mer, que d'un seul bond il s'lana au milieu de
la distance que je lui avais fait parcourir, et qu'il tomba au milieu
de l'eau bouillante.

On comprend la surprise du pauvre animal: la thorie des volcans lui
tant parfaitement trangre, il avait cru sauter dans l'eau froide,
et il se trouvait dans un liquide chauff  quatre-vingt-cinq degrs:
aussi jeta-t-il un cri perant et, sans s'occuper davantage de l'oeuf,
commena-t-il  nager vers le rivage, en nous regardant avec deux gros
yeux ardents, dont l'expression indiquait on ne peut plus clairement
la stupfaction profonde qui s'tait empare de lui.

Jadin l'attendait sur le rivage;  peine y eut-il mis le pied, qu'il
le prit aussitt dans ses bras et courut de toutes ses forces 
cinquante pas de l pour le tremper dans l'eau froide; mais Milord, en
sa qualit de chien chaud, n'tait pas le moins du monde dispose
faire une nouvelle exprience: une lutte des plus violentes s'engagea
entre lui et Jadin, et pour la premire fois de sa vie il se permit
d'entamer, d'un coup de croc, la main de son auguste matre; il est
vrai qu' peine fut-il dans l'eau froide, qu'il comprit si bien
l'tendue de ses torts, que, soit qu'il prouvt un grand soulagement
au changement de la temprature, soit qu'il craignit en regagnant la
terre de recevoir la correction mrite, il refusa constamment de
sortir de la mer.

Comme il n'y avait aucun danger qu'il se perdt, vu qu'il n'tait
pas assez niais pour essayer de gagner Lipari, Scylla ou Messine
en nageant, nous le laissmes s'battre en pleine eau, et nous
abandonnmes le rivage pour nous enfoncer dans l'intrieur de l'le;
mais alors ce que nous avions prvu arriva.  peine Milord nous vit-il
 cent pas de lui, qu'il regagna la terre et se mit  nous suivre 
distance respectueuse, s'arrtant et s'asseyant aussitt que nous nous
retournions, Jadin ou moi, pour le regarder; manoeuvre qui indiquait 
ceux qui taient au courant de son caractre la plus suprme dfiance;
comme la dfiance est la mre de la sret, nous perdmes bientt
toute inquitude  son endroit, et nous continumes d'aller en avant.

Nous commencions  gravir le cratre du premier volcan, et  chaque
pas que nous faisions nous entendions la terre rsonner sous nos pieds
comme si nous marchions sur des catacombes: on n'a point ide de la
fatigue d'une pareille ascension,  onze heures du matin, sur un sol
ardent et sous un soleil de feu. La monte dura trois quarts d'heure 
peu prs, puis nous nous trouvmes sur le bord du cratre.

Celui-la tait puis, et n'offrait rien d'autrement curieux: aussi
nous acheminmes-nous aussitt vers le second, situ  un millier de
pieds au-dessus du premier et qui est en pleine exploitation.

Pendant la route, nous longemes une montagne pleine d'excavations;
quelques-unes de ces excavations taient fermes par une porte, et
mme par une fentre; d'autres ressemblaient purement et simplement 
des tanires de btes sauvages. C'tait le village des forats; quatre
cents hommes  peu prs habitaient dans cette montagne, et, selon
qu'ils taient plus ou moins industrieux ou plus ou moins sensuels,
ils laissaient leur demeure abrupte, ou essayaient de la rendre plus
confortable.

Apres une seconde ascension, d'une heure  peu prs, nous nous
trouvmes sur les bords du second volcan, au fond duquel, au milieu de
la fume qui s'chappait de son centre, nous apermes une fabrique,
autour de laquelle s'agitait une population tout entire. La forme de
cette immense excavation tait ovale et pouvait avoir mille pas de
longueur dans son plus grand diamtre; on y descendait par une pente
facile, de forme circulaire produite par l'boulement d'une partie des
scories, et assez douce pour tre praticable  des civires et  des
brouettes.

Nous fmes prs de vingt minutes  atteindre le fond de cette immense
chaudire;  mesure que nous descendions, la chaleur du soleil,
combine avec celle del terre, augmentait. Arrivs  l'extrmit
de la descente, nous fumes forcs de nous arrter un instant,
l'atmosphre tait  peine respirable.

Nous jetmes alors un coup d'oeil en arrire pour voir ce qu'tait
devenu Milord: il tait tranquillement assis sur le bord du cratre,
et, craignant sans doute quelque nouvelle surprise dans le genre
de celle qu'il venait d'prouver, il n'avait pas jug a propos de
s'aventurer plus loin.

Au bout de quelques minutes, nous commencions  nous familiariser avec
les manations sulfureuses qui s'exhalent d'une multitude de petites
gerures, au fond de quelques-unes desquelles on aperoit la flamme;
de temps en temps cependant nous tions forcs de nous percher sur
quelque bloc de lave pour aller chercher,  une quinzaine de pieds
au-dessus de la terre, un air un peu plus pur. Quant  la population
qui circulait autour de nous, elle tait parvenue  s'y habituer et ne
paraissait pas en souffrir. MM. Nunziante eux-mmes taient parvenus
 s'y accoutumer, tant bien que mal, et ils restaient quelquefois des
heures entires au fond de ce cratre sans tre incommods de ce gaz,
qui, au premier abord, nous avait paru presque insupportable.

Il serait difficile de voir quelque chose de plus trange que l'aspect
de ces malheureux forats: selon qu'ils travaillent dans des veines de
terre diffrentes, ils ont fini par prendre la couleur de cette terre;
les uns sont jaunes comme des canaris; les autres, rouges comme des
Hurons; ceux-ci, enfarins comme des paillasses; ceux-l, bistrs
comme des multres. Il est difficile de croire, en voyant toute cette
grotesque mascarade, que chacun des hommes qui la composent est
l pour quelque vol ou pour quelque meurtre. Nous nous tions
particulirement attachs  un petit bonhomme d'une quinzaine
d'annes,  la figure douce comme celle d'une jeune fille. Nous nous
informmes de ce qu'il avait fait: il avait,  l'ge de douze ans,
tu, d'un coup de couteau, un domestique de la princesse de la
Cattolica.

Aprs avoir pass en revue les hommes qui avaient d'abord absorb
toute notre attention, nous examinmes le sol:  mesure que se
rapprochait du centre du cratre, il perdait de sa solidit, devenait
tremblant comme la houille d'un marais, puis enfin menaait de manquer
sous les pieds. Une pierre de quelque pesanteur, jete au milieu de ce
terrain mouvant, s'y enfonait et disparaissait comme dans de la boue.

Aprs une heure d'exploration, nous remontmes, toujours accompagns
de nos deux jeunes et aimables guides, qui ne voulurent pas nous
abandonner un seul instant; seulement, au haut du cratre, ils se
sparrent: l'un nous quitta pour nous aller crire quelques lettres
de recommandation pour la Calabre, l'autre resta avec nous pour nous
accompagner  une grotte que notre voisin le gouverneur avait eu le
soin de recommander  notre attention.

Cette grotte, effectivement fort curieuse, est situe dans la partie
de l'le qui fait face  la Calabre; c'est une troite ouverture qui,
aprs une quinzaine de pas, va en s'largissant; on n'y pntre qu'en
marchant  quatre pattes dans les endroits faciles, et en rampant dans
les endroits difficiles; encore est-on bientt oblig de revenir
 l'orifice extrieur pour faire une nouvelle provision d'air
respirable. Quelques nouvelles instances que nous fissions  Milord,
il refusa obstinment de nous suivre; et j'avoue que je compris son
enttement: je commenais, comme lui,  me dfier des surprises.

Aprs trois essais successifs, nous parvnmes enfin au fond de
la grotte, qui s'lve d'une dizaine de pieds et s'largit d'une
quinzaine de pas; l nous allummes les torches dont nous nous tions
munis, et, malgr la vapeur qui la remplissait, la caverne s'claira.
Les parois taient recouvertes d'ammoniaque et de muriate de soude, et
au fond bouillonnait un petit lac d'eau chaude; un thermomtre pendu
 la muraille, et qu'y trempa M. Nunziante, monta jusqu'
soixante-quinze degrs.

J'avais hte de sortir de cette espce de four o je respirais 
grand'peine, et je donnai l'exemple de la retraite. J'avoue que je
revis le soleil avec un certain plaisir; je n'tais rest que dix
minutes dans la grotte, et j'tais mouill jusqu'aux os.

Nous regagnmes notre dbarcadre en suivant le rivage de la mer, dont
Milord ne s'approcha jamais  plus de vingt-cinq pas. En arrivant  la
maison, nous trouvmes M. Nunziante qui achevait sa seconde lettre; la
premire tait pour M. le chevalier Alcala, au Pizzo; la seconde, pour
le baron Mollo de Lozensa. On verra plus tard de quelle utilit ces
deux lettres nous furent en temps et lieu.

Nous prmes cong de nos deux htes avec une reconnaissance relle.
Ils avaient t pour nous d'une obligeance parfaite; aussi, ce qui est
peu probable, si ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, je les
prie d'y recevoir l'expression de nos bien sincres remercments;
faits ainsi, et  sept ans d'intervalle, ils leur prouveront au moins
que nous avons la mmoire du coeur.

Nous retournmes au rivage, accompagns par eux, et nous changemes
un dernier serrement de main, eux  terre et nous dj dans notre
barque; un coup d'aviron nous spara d'eux.

Nous avions le vent bon pour revenir; aussi, grce  la petite voile
que nous hissmes, ne mmes-nous pas plus d'une demi-heure  excuter
le trajet.

Quand nous fmes assez prs de Lipari pour que les objets devinssent
distincts, nous apermes notre gouverneur qui nous suivait du haut de
sa terrasse, sa lorgnette  l'oeil. Lorsqu'il nous vit approcher du
port, il repoussa d'un coup de paume de la main les diffrents
tubes de son instrument les uns dans les autres, et disparut. Nous
prsummes qu'il venait au-devant de nous; nous ne nous trompions
point, nous le trouvmes au dbarquer. Cette fois, il va sans dire
que, grce  la barque et aux rameurs du gouverneur, la grille nous
fut ouverte  deux battants.

Il tait quatre heures moins un quart, cela me donnait le temps
d'aller remercier les bons pres et rgler mon compte avec eux;
je laissai Jadin accompagner notre gouverneur, et je me rendis au
couvent.

J'y trouvai le suprieur, qui me reprocha doucement d'avoir sans doute
trouv la cuisine mauvaise puisque nous avions accept  dner hors de
chez lui. Je lui rpondis que la cuisine n'et-elle point t aussi
excellente qu'elle tait rellement, nous aurions oubli ce petit
inconvnient en faveur de la manire toute gracieuse dont elle nous
tait offerte; mais, loin de l, nous tions  la fois satisfaits de
la chre et reconnaissants de l'accueil; cependant nous n'avions pas
pu refuser d'aller dner cher le gouverneur. Le suprieur parut se
rendre  nos raisons, et je lui demandai combien nous lui devions.

Mais l, la discussion recommena; le suprieur avait entendu nous
offrir l'hospitalit gratis. Je craignis de le blesser en insistant,
je lui fis mes remerciments pour moi et Jadin; seulement, en passant
devant le tronc du couvent, j'y glissai deux piastres.

Je me rappellerai toujours ce petit couvent avec son air oriental et
son beau palmier, qui lui donnaient bien plus l'aspect d'une mosque
que d'une glise: cela avait si fort frapp Jadin de son ct, qu'
cinq heures du matin, tandis que je dormais encore, il s'tait lev et
en avait fait un croquis.

En arrivant chez notre bon gouverneur, je trouvai le dner servi
et chacun prt  se mettre  table. Le brave homme avait mis 
contribution pour nous recevoir la terre et la mer. Nous le grondmes
de faire de pareilles folies pour des gens qui lui taient inconnus.
Mais il nous rpondit que, grce aux bonnes heures que nous lui avions
fait passer nous n'tions plus des trangers pour lui, mais bien au
contraire des amis dont, dans son exil, il conserverait le souvenir
toute sa vie. Nous lui rendmes compliment pour compliment.

Nous dsirions, autant que possible, entrer le lendemain soir,
avant la fermeture de la police, dans le port de Stromboli. Aussi
avions-nous fix notre dpart  cinq heures et demie. Mais notre hte
insista tant et si fort que nous n'emes le courage de le quitter qu'
six heures.

Avant de prendre cong de lui, il nous fit promettre que pendant la
soire nous regarderions de temps en temps du ct de sa terrasse,
attendu qu'il nous mnageait une dernire surprise. Nous nous y
engagemes.

Toute la famille vint nous conduire jusquau bord de la mer. Le chef
de la police avait bien envie de nous chercher noise, attendu l'heure
avance de notre dpart; mais un mot du gouverneur, qui dclara que
c'tait lui qui nous avait retenus, aplanit toutes les difficults.

Nous tions dj sur le speronare, et nous allions lever l'ancre,
lorsque nous vmes un frre franciscain qui accourait en nous faisant
de grands signes; nous envoymes Pietro  bord avec la barque, pour
savoir ce que le bon moine nous voulait. Un frre m'avait vu dposer
notre offrande dans le tronc et l'avait ouvert; de sorte que le
suprieur, trouvant que nous avions trop largement pay notre
hospitalit, nous envoyait une petite barrique de ce malvoisie de
Lipari, que nous avions trouv si bon la veille.

Pendant ce temps-l, l'quipage avait lev l'ancre; nous salumes
encore une fois notre gouverneur de la main, et, nos hommes commenant
 jouer vigoureusement des avirons, nous nous trouvmes en un instant
hors du port.

Dix minutes aprs, nous revmes notre gouverneur sur sa terrasse,
agitant son mouchoir de toute sa force. Nous lui rendmes signe pour
signe, prsumant cependant que ce n'tait point encore l la surprise
qu'il nous avait annonce.

Nous fmes un instant distraits de l'attention que nous portions 
notre hte par _Ave Maria_. Nous nous tions fait nous-mmes une
habitude de cette prire; et quoique revenu  terre et spar de nos
matelots, je fus longtemps  ne jamais laisser passer cette heure sans
penser  la solennit quelle me rappelait.

L'_Ave Maria_ fini, nous nous retournmes vers Lipari. Le soleil
s'abaissait derrire le Campo-Bianco, enveloppant de ses rayons toute
l'le qui se dtachait en vigueur sur un fond d'or. Au reste, comme
nous avions le vent contraire, et que nous ne marchions qu' la rame,
nous ne nous loignions que lentement; de sorte que nous ne perdions
que peu  peu les dtails du magnifique horizon que nous avions devant
les yeux, et dont Lipari formait le centre.

Tant que les objets demeurrent visibles, nous distingumes le
gouverneur sur sa terrasse; puis, lorsque le crpuscule fut enfin
devenu assez sombre pour qu'ils commenassent  s'effacer, une
lumire s'alluma comme un phare qui nous permit de ne point perdre la
direction du chteau. Enfin, au bout d'une heure  peu prs de nuit
sombre, nous vmes une fuse s'lancer de terre et aller s'teindre
dans le ciel.

C'tait le signal d'un feu d'artifice que le gouverneur tirait en
notre honneur.

Lorsque le dernier soleil fut vanoui, lorsque la dernire chandelle
romaine fut teinte, je pris ma carabine, et, en rponse  sa dernire
politesse, je lchai le coup en l'air.

Nous nous demandions si nous avions t vus et entendus de la terre,
lorsque nous vmes  notre tour un clair qui sillonnait la nuit, et
que nous entendmes, mourant sur les flots, la dtonation d'un coup de
feu.

Puis tout retomba dans le silence et dans l'obscurit.

Comme la journe avait t dure, nous rentrmes aussitt dans notre
cabine, o nous ne tardmes point  nous endormir.




CHAPITRE V.

EXCURSION AUX ILES OLIENNES.

STROMBOLI.


Nous nous rveillmes en face de Panaria. Toute la nuit le vent avait
t contraire et nos gens s'taient relays pour marcher  la rame;
mais nous n'avions pas fait grand chemin, et  peine tions-nous  dix
lieues de Lipari. Comme la mer tait parfaitement calme, je dis au
capitaine de jeter l'ancre, de faire des provisions pour la journe,
et surtout de ne pas oublier les homards; puis nous descendmes dans
la chaloupe et, prenant Pietro et Philippe pour rameurs, nous leur
ordonnmes de nous conduire sur un des vingt ou trente petits lots
parpills entre Panaria et Stromboli. Aprs un quart d'heure de
traverse nous abordmes  Lisca-Bianca.

Jadin s'assit, dploya son parassol, fixa sa chambre claire, et se mit
 faire un dessin gnral des les. Quant  moi, je pris mon fusil,
et, suivi de Pietro, je me mis en qute des aventures; elles se
bornrent  la rencontre de deux oiseaux de mer de l'espce des
bcassines, que je tuai tous les deux; c'tait dj plus que je
n'esprais, l'lot tant parfaitement inhabit et ne possdant pas une
touffe d'herbe.

Pietro, qui tait trs-familier avec tous ces rochers petits et
grands, me conduisit ensuite  la seule chose curieuse qui existe dans
l'le, c'est une source de gaz hydrogne sulfureux qui se dgage de la
mer par bulles nombreuses: Pietro en recueillit une certaine quantit
dans une bouteille dont il s'tait muni  cet effet, et qu'il boucha
hermtiquement, en me promettant de me faire voir,  notre retour sur
le speronare, _una curiosita_.

Au bout d'une heure  peu prs de station  Lisca-Bianca, nous vmes
le speronare qui se mettait en mouvement et se rapprochait de nous. Il
arriva en face de notre le juste comme Jadin achevait son croquis; de
sorte que nous n'emes qu' remonter dans la barque et ramer pendant
cinq minutes pour nous retrouver  bord.

Le capitaine avait suivi mon injonction  la lettre: il avait fait une
telle rcolte de homards ou de langoustes qu'on ne savait o poser le
pied, tant le pont en tait encombr; j'ordonnai de les runir et de
faire l'appel: il y en avait quarante.

Je grondai alors le capitaine, et je l'accusai de nous ruiner; mais
il me rpondit qu'il prendrait pour lui ceux que je ne voudrais pas,
attendu qu'il ne pouvait gure rien trouver  meilleur march; en
effet, ses comptes rendus, il fut tabli qu'il y en avait en tout pour
la somme de douze francs: il avait achet toute la pche d'une barque
en bloc et  deux sous la livre.

Notre excursion sur l'le de Lisca-Bianca nous avait donn un apptit
froce; en consquence, nous ordonnmes  Giovanni de mettre dans une
marmite les six plus grosses ttes de la socit pour notre djeuner
et celui de l'quipage, puis nous fmes monter six bouteilles de vin
de la cantine, afin que rien ne manqut  la collation.

Au dessert Pietro nous gratifia de la tarentelle.

En voyant mes deux bcassines, le capitaine m'avait dnonc l'le de
Basiluzzo comme fourmillant de lapins; or, comme il y avait long-temps
que nous n'avions fait une chasse en rgle, et que rien ne nous
pressait autrement, il fut convenu que l'on jetterait l'ancre en face
de l'le, et que nous y mettrions pied  terre pendant une couple
d'heures.

Nous y arrivmes vers les trois heures, et nous entrmes dans une
petite anse assez commode; huit ou dix maisons couronnent le plateau
de l'le, qui n'a pas plus de trois quarts de lieue de tour. Comme je
ne voulais pas empiter sur les plaisirs des propritaires, j'envoyai
Pietro leur demander s'ils voulaient bien me donner la permission de
tuer quelques-uns de leurs lapin: ils me firent rpondre que, bien
loin de s'opposer  cette louable intention, plus j'en tuerais plus
je leur ferait plaisir, attendu qu'encourags par l'impunit, ces
insolents maraudeurs mettaient au pillage le peu de lgumes qu'ils
cultivaient, et qu'ils ne pouvaient dfendre contre eux, n'ayant pas
de fusils.

Nous nous mmes en chasse  l'instant mme, et  peine emes-nous fait
vingt pas, que nous nous apermes que le capitaine nous avait dit la
vrit: les lapins nous partaient dans les jambes, et chaque lapin
qui se levait en faisait lever deux ou trois autres dans sa fuite; en
moins d'une demi-heure nous en emes tu une douzaine. Malheureusement
le sol tait cribl de repaires, et  chaque coup de fusil nous en
faisions terrer cinq ou six; nanmoins, aprs deux heures de chasse,
nous comptions dix-huit cadavres.

Nous en donnmes douze aux habitants de l'le, et nous emportmes les
six autres au btiment.

Tout en arpentant l'le d'un bout  l'autre, nous avions aperu
quelques ruines antiques; je m'en approchai, mais au premier coup
d'oeil je reconnus qu'elles taient sans importance.

Nous avions perdu ou gagn deux heures, comme on voudra, de sorte
que, quoiqu'une jolie brise de Sicile se ft leve quelque temps
auparavant, il tait probable que nous n'arriverions pas au port de
Stromboli  temps pour descendre  terre; nous n'en dploymes pas
moins toutes nos voiles pour n'avoir rien  nous reprocher, et nous
fmes prs de six lieues en deux heures; mais tout  coup le vent du
midi tomba pour faire place au grco, et nos voiles nous devenant ds
lors plutt nuisibles que profitables, nous marchmes de nouveau  la
rame.

A mesure que nous approchions, Stromboli nous apparaissait plus
distinct, et  travers cet air limpide du soir nous apercevions chaque
dtail: c'est une montagne ayant exactement la forme d'une meule de
foin, avec un sommet surmont d'une arte: c'est de ce sommet que
s'chappe la fume, et, de quart d'heure en quart d'heure, la flamme;
dans la journe cette flamme a l'air de ne pas exister, perdue qu'elle
est dans la lumire du soleil; mais lorsque vient le soir, lorsque
l'Orient commence  brunir, cette flamme devient visible, et on la
voit s'lancer au milieu de la fume qu'elle colore, et retomber en
gerbes de lave.

Vers sept heures du soir, nous atteignmes Stromboli; malheureusement
le port est au levant, et nous venions, nous, de l'occident; de sorte
qu'il nous fallut longer toute l'le. Pour accomplir cette course
demi-circulaire, nous passmes devant la portion de l'le o, par un
talus rapide, la lave descend dans la mer. Sur une largeur de vingt
pas au sommet et de cent cinquante pas  sa base, la montagne, sur ce
point, est couverte de cendre, et toute vgtation est brle.

Le capitaine avait prdit juste: nous arrivmes une demi-heure aprs
la fermeture du port; tout ce que nous pmes dire pour nous le faire
ouvrir fut de l'loquence perdue.

Cependant toute la population de Stromboli tait accourue sur le
rivage. Notre speronare tait un habitu du port, et nos matelots
taient fort connus dans l'le: chaque automne ils y font quatre ou
cinq voyages pour y charger de la passoline; joignez  cela seulement
deux ou trais autres voyages dans l'anne, et c'est plus qu'il n'en
faut pour tablir des relations de toute nature.

Depuis que nous tions  porte de la voix, il s'tait tabli entre
nos gens et les Stromboliotes une foule de dialogues particuliers
coups de demandes et de rponses auxquelles, vu le patois dans lequel
elles taient faites, il nous tait impossible de rien comprendre;
seulement il tait vident que ce dialogue tait tout amical. Pietro
paraissait mme avoir des intrts plus tendres encore  dmler avec
une jeune fille qui ne nous paraissait nullement proccupe de cacher
les sentiments pleins de bienveillance qu'elle paraissait avoir pour
lui. Enfin le dialogue s'anima au point que Pietro commena  se
balancer sur une jambe, puis sur l'autre, fit deux ou trois petits
bonds prparatoires, et, sur la ritournelle chante par Antonio,
commena de danser la tarentelle. La jeune Stromboliote ne voulut pas
tre en reste de politesse et se mit  se trmousser de son ct;
et cette gigue  distance dura jusqu' ce que les deux danseurs
tombassent rendus de fatigue, l'un sur le pont, l'autre sur le rivage.

C'tait le moment que j'attendais pour demander au capitaine o il
comptait nous faire passer la nuit; il nous rpondit qu'il tait 
notre disposition, et que nous n'avions qu' ordonner. Je le priai
alors d'aller nous jeter l'ancre en face du volcan, afin que nous ne
perdissions rien de ses volutions nocturnes. Le capitaine dit un mot;
chacun interrompit sa conversation et courut aux rames. Dix minutes
aprs nous tions ancrs  soixante pas en avant de la face
septentrionale de la montagne.

C'tait dans Stromboli qu'ole tenait enchans _luctantes ventos
tempestatesque sonoras._ Sans doute, au temps du chantre d'ne, et
quand Stromboli s'appelait Strongyle, l'le n'tait pas encore connue
pour ce qu'elle est, et elle prparait dans ses profondeurs ces
bouillantes et priodiques jaculations qui en font le volcan le plus
poli de la terre. En effet, avec Stromboli on sait  quoi s'en tenir:
ce n'est point comme avec le Vsuve ou l'Etna, qui font attendre au
voyageur une pauvre petite irruption quelquefois trois, quelquefois
cinq, quelquefois dix ans. On me dira que cela tient sans doute  la
hirarchie qu'ils occupent parmi les montagnes ignivomes, hirarchie
qui leur permet de faire de l'aristocratie tout  leur aise: c'est
vrai; mais il ne faut pas moins en savoir gr  Stromboli de ne s'tre
pas abus un instant sur sa position sociale, et d'avoir compris qu'il
n'tait qu'un volcan de poche auquel on ne ferait pas mme attention
s'il se donnait le ridicule de prendre de grands airs. A dfaut de la
qualit, Stromboli se retire donc sur la quantit.

Aussi ne nous fit-il pas attendre. A peine tions-nous depuis cinq
minutes en expectative, qu'un grondement sourd se fit entendre,
qu'une dtonation pareille  une vingtaine de pices d'artillerie qui
clateraient  la fois lui succda, et qu'une longue gerbe de flamme
s'lana dans les airs et redescendit en pluie de lave; une partie
de cette pluie retomba dans le cratre mme du volcan, tandis que
l'autre, roulant sur le talus, se prcipita comme un ruisseau de
flamme, et vint s'teindre en frmissant dans la mer. Dix minutes
aprs le mme phnomne se renouvela, et ainsi de dix minutes en dix
minutes pendant toute la nuit.

J'avoue que cette nuit est une des plus curieuses que j'aie passes de
ma vie; nous ne pouvions nous arracher, Jadin et moi,  ce terrible et
magnifique spectacle. Il y avait des dtonations telles que l'air en
semblait tout mu et que l'on croyait voir trembler l'le comme un
enfant effray: il n'y avait que Milord que ce feu d'artifice mettait
dans un tat d'exaltation impossible  dcrire; il voulait  tout
moment sauter  l'eau pour aller dvorer cette lave ardente, qui
retombait quelquefois  dix pas de nous pareille  un mtore qui se
prcipiterait dans la mer.

Quant  notre quipage, habitu qu'il tait  ce spectacle, il nous
avait demand si nous avions besoin de quelque chose; puis, sur notre
rponse ngative, il s'tait retir dans l'entrepont sans que les
clairs qui illuminaient l'air ni les dtonations qui l'branlaient
eussent l'influence de le distraire de son sommeil.

Nous restmes ainsi jusqu' deux heures du matin; enfin, crass
de fatigue et de sommeil, nous nous dcidmes  rentrer dans notre
cabine. Quant  Milord, rien ne put le dterminer  en faire autant
que nous, et il resta toute la nuit sur le pont  rugir et  aboyer
contre le volcan.

Le lendemain, au premier mouvement du speronare, nous nous
rveillmes. Avec le retour de la lumire, la montagne avait perdu
tonte sa fantasmagorie.

On entendait toujours les dtonations; mais la flamme avait cess
d'tre visible; et cette lave, ruisseau ardent la nuit, se confondait
pendant le jour avec la cendre rougetre sur laquelle elle roulait.

Dix minutes aprs nous tions de nouveau en face du port. Cette fois
on ne nous fit aucune difficult pour l'entre. Pietro et Giovanni
descendirent avec nous; ils voulaient nous accompagner dans notre
ascension.

Nous entrmes, non pas dans une auberge (il n'y en a pas  Stromboli),
mais dans une maison dont les propritaires taient un peu parents
de notre capitaine. Comme il n'et pas t prudent de nous mettre en
route  jeun, Giovanni demanda  nos htes la permission de nous faire
 djeuner chez eux tandis que Pietro irait chercher des guides; cette
permission non-seulement nous fut accorde avec beaucoup de grce,
mais encore notre hte sortit aussitt et revint un instant aprs avec
le plus beau raisin et les plus belles figues d'Inde qu'il avait pu
trouver.

Comme nous achevions de djeuner, Pietro arriva avec deux
Stromboliotes qui consentaient, moyennant une demi-piastre chacun, 
nous servir de guides. Il tait dj prs de huit heures du matin:
pour sauver au moins notre ascension de la trop grande chaleur, nous
nous mmes  l'instant mme en route.

La cime de Stromboli n'est qu' douze ou quinze cents pieds au-dessus
du niveau de la mer; mais son inclinaison est tellement rapide qu'on
n'y peut point monter d'une manire directe, et qu'il faut zigzaguer
ternellement. D'abord, et en sortant du village, le chemin fut assez
facile; il s'levait au milieu de ces vignes charges de raisins qui
font tout le commerce de l'le, et auxquelles les grappes pendaient
en si grande quantit que chacun en prenait  son plaisir sans en
demander en rien la permission au propritaire; mais une fois sortis
de la rgion des vignes, nous ne trouvmes plus de chemins, et il nous
fallut marcher  l'aventure, cherchant le terrain le meilleur et les
pentes les moins inclines. Malgr toutes ces prcautions, il arriva
un moment o nous fmes obligs de monter  quatre pattes: ce n'tait
encore rien que de monter; mais cet endroit franchi, j'avoue qu'en
me retournant et en le voyant inclin presqu' pic sur la mer, je
demandais avec terreur comment nous ferions pour redescendre; nos
guides alors nous dirent que nous descendrions par un autre chemin:
cela me tranquillisa un peu. Ceux qui ont le malheur d'avoir comme moi
des vertiges ds qu'ils voient le vide sous leurs pieds comprendront
ma question et surtout l'importance que j'y attachais.

Ce casse-cou franchi, pendant un quart d'heure  peu prs la monte
devint plus facile; mais bientt nous arrivmes  un endroit qui au
premier abord me parut infranchissable: c'tait une arte parfaitement
aigu qui formait l'orifice du premier volcan, et qui, d'une part, se
dcoupait  pic sur le cratre, et de l'autre descendait par une pente
tellement rapide jusqu' la mer, qu'il me semblait que si d'un ct
je devais tomber d'aplomb, de l'autre ct je ne pouvais manquer
de rouler du haut jusqu'en bas. Jadin lui-mme, qui ordinairement
grimpait comme un chamois sans jamais s'inquiter de la difficult du
terrain, s'arrta court en arrivant  ce passage, et demanda s'il
n'y avait pas moyen de l'viter. Comme on le pense bien, c'tait
impossible.

Il fallut en prendre notre parti. Heureusement la pente dont j'ai
parl se composait de cendres dans lesquelles on enfonait jusqu'aux
genoux, et qui, par leur friabilit mme, offraient une espce de
rsistance. Nous commenmes donc  nous hasarder sur ce chemin, o un
danseur de corde et demand son balancier, et, grce  l'aide de nos
matelots et de nos guides, nous le franchmes sans accident. En nous
retournant nous vmes Milord qui tait rest de l'autre ct, non pas
qu'il et peur des vertiges ni qu'il craignt de rouler ou dans le
volcan ou dans la mer; mais il avait mis la patte dans la cendre, et
il l'avait trouve d'une temprature assez leve pour y regarder 
deux fois: enfin, lorsqu'il vit que nous continuions d'aller en avant,
il prit son parti, traversa le passage au galop, et nous rejoignit
visiblement inquiet de ce qui allait se passer aprs un pareil dbut.

Les choses se passrent mieux, pour le moment du moins, que nous ne
nous y attendions: nous n'avions plus qu' descendre par une pente
assez douce, et nous parvnmes, aprs dix minutes de marche  peu
prs, sur une plate-forme qui domine le volcan actuel. Arrivs sur ce
point nous assistions  toutes ses volutions; et quelque envie qu'il
en et, il n'y avait plus moyen  lui d'avoir des secrets pour nous.

Le cratre de Stromboli a la forme d'un vaste entonnoir, au fond et au
milieu duquel est une ouverture par laquelle entrerait un homme  peu
prs et qui communique avec le foyer intrieur de la montagne; c'est
cette ouverture qui, pareille  la bouche d'un canon, lance une nue
de projectiles qui, en retombant dans le cratre, entranent avec
eux sur sa pente incline des pierres, des cendres et de la lave,
lesquelles, roulant vers le fond, bouchent cet entonnoir. Alors le
volcan semble rassembler ses forces pendant quelques minutes, comprim
qu'il est par la clture de sa soupape; mais au bout d'un instant sa
fume tremble comme haletante; on entend un mugissement sourd courir
dans les flancs creux de la montagne; enfin la canonnade clate de
nouveau, lanant  deux cents pieds au-dessus du sommet le plus lev
de nouvelles pierres et de nouvelle lave qui, en retombant et en
refermant l'orifice du passage, prparent une nouvelle irruption.

Vu d'o nous tions, c'est--dire de haut en bas, ce spectacle est
superbe et effrayant;  chaque convulsion intrieure qu'prouve
la montagne, on la sent frmir sous soi, et il semble qu'elle va
s'entr'ouvrir; puis vient l'explosion, pareille  un arbre gigantesque
de flamme et de fume qui secoue ses feuilles de lave.

Pendant que nous examinions ce spectacle, le vent changea tout 
coup: nous nous en apermes  la fume du cratre, qui, au lieu de
continuer  s'loigner de nous comme elle avait fait jusqu'alors, plia
sur elle-mme comme une colonne qui faiblit, et, se dirigeant de notre
ct, nous enveloppa de ses tourbillons avant que nous eussions eu le
temps de les viter; en mme temps la pluie de lave et de pierres,
cdant  la mme influence, tomba tout autour de nous: nous risquions
d'tre  la fois touffs par la fume, et tus ou brls par les
projectiles. Nous fmes donc une retraite prcipite vers un autre
plateau, moins lev d'une centaine de pieds et plus rapproch du
volcan,  l'exception de Pietro, qui resta un moment en arrire,
alluma sa pipe  un morceau de lave, et, aprs cette fanfaronnade
toute franaise, vint nous rejoindre tranquillement.

Quant  Milord, il fallut le retenir par la peau du cou, attendu qu'il
voulait se jeter sur cette lave ardente, comme il avait l'habitude de
le faire sur les fuses, les marrons et autres pices d'artifice.

Notre retraite opre, nous nous trouvmes mieux encore dans cette
seconde position que dans la premire: nous tions rapproches de
l'orifice du cratre, qui n'tait plus distant de nous que d'une
vingtaine de pas et que nous dominions de cinquante pieds  peine.
D'o nous tions parvenus, nous pouvions distinguer plus facilement
encore le travail incessant de cette grande machine, et voir la flamme
en sortir presque incessamment. La nuit, ce spectacle doit tre
quelque chose de splendide.

Il tait plus de deux heures quand nous songemes  partir; il est
vrai que nos gens nous avaient dit qu'il ne nous faudrait pas plus de
trois quarts d'heure pour regagner le village. J'avoue que je n'tais
pas sans inquitude sur la faon dont s'excuterait cette course si
rapide; je sais que presque toujours on descend plus vite qu'on ne
monte, mais je sais aussi, et par exprience, que presque toujours
la descente est plus dangereuse que la monte. Or,  moins que de
rencontrer sur notre chemin des passages tout  fait impraticables, je
ne comprenais rien de pire que ce que nous avions vu en venant.

Nous fmes bientt tirs d'embarras. Aprs un quart d'heure de marche
sous un soleil dvorant, nous arrivmes  cette grande nappe de
cendres que nous avions dj traverse  son sommet, et qui descendait
jusqu' la mer par une inclinaison tellement rapide qu'il n'y avait
que la friabilit du terrain mme qui pt nous soutenir. Il n'y avait
pas  reculer, il fallait s'en aller par l ou par le chemin que nous
avions pris en venant. Nous nous aventurmes sur cette mer de cendres.
Outre sa position presque verticale, qui m'avait frapp d'abord,
expose tous les jours an soleil depuis neuf heures du matin jusqu'
trois heures de l'aprs-midi, elle tait bouillante.

Nous nous y lanmes en courant; Milord nous prcdait, ne marchant
que par bonds et par sauts, ce qui donnait  son allure une apparence
de gaiet qui faisait plaisir  voir. Je fis remarquer  Jadin que de
nous tous c'tait Milord qui paraissait le plus content, lorsque tout
 coup nous avismes la vritable cause de cette apparente allgresse;
la malheureuse bte, plonge jusqu'au cou dans cette cendre
bouillante, cuisait comme une chtaigne. Nous l'appelmes; il s'arrta
bondissant sur place: en un instant nous fmes  lui, et Jadin le prit
dans ses bras.

Le malheureux animal tait dans un tat dplorable: il avait les yeux
sanglants, la gueule ouverte, la langue pendante; tout son corps,
chauff au vif, tait devenu rose-tendre; il haletait  croire qu'il
allait devenir enrag.

Nous-mmes tions crass de fatigue et de chaleur: nous avismes un
rocher qui surplombait et qui jetait un peu d'ombre sur ce tapis de
feu. Nous gagnmes son abri, tandis qu'un de nos guides allait  une
fontaine, qu'il prtendait tre dans les environs, nous chercher un
peu d'eau dans une tasse en cuir.

An bout d'un quart d'heure nous le vmes revenir: il avait trouv la
fontaine  peu prs tarie; il avait cependant, moiti sable moiti
eau, rempli notre tasse. Pendant sa course, le sable s'tait
prcipit; de sorte qu'en arrivant le liquide tait potable. Nous
bmes l'eau, Jadin et moi; Milord mangea la boue.

Aprs une halte d'une demi-heure, nous nous remmes en route toujours
courant, car nos guides taient aussi presss que nous d'arriver
de l'autre ct de ce dsert de cendres. Nos matelots surtout, qui
marchaient nu-pieds, avaient les jambes excories jusqu'aux genoux.

Nous parvnmes enfin  l'extrmit de ce nouveau lac de Sodome, et
nous nous retrouvmes dans une oasis de vignes, de grenadiers et
d'oliviers. Nous n'emes pas le courage d'aller plus loin. Nous nous
couchmes dans l'herbe, et nos guides nous apportrent une brasse de
raisins et plein un chapeau de figues d'Inde.

C'tait  merveille pour nous; mais il n'y avait pas dans tout cela la
moindre goutte d'eau  boire pour notre pauvre Milord, lorsque nous
nous apermes qu'il dvorait la pelure des figues et le reste des
grappes de raisin. Nous lui fmes alors part de notre repas, et, pour
la premire et la dernire fois de sa vie probablement, il dna moiti
figues moiti raisin.

J'ai eu souvent envie de me mettre  la place de Milord, et d'crire
ses mmoires comme Hoffmann a crit ceux du chat Moar; je suis
convaincu qu'il y aurait eu, vus du point de vue canin (je demande
pardon  l'Acadmie du mot), des aperus extrmement nouveaux sur les
peuples qu'il a visits et les pays qu'il a parcourus.

Un quart d'heure aprs cette halte nous tions au village, consignant
sur nos tablettes cette observation judicieuse, que les volcans se
suivent et ne se ressemblent pas: nous avions manqu geler en montant
sur l'Etna, nous avions pens rtir en descendant du Stromboli.

Aussi tendmes-nous, Jadin et moi, la main vers la montagne, et
jurmes-nous, au mpris du Vsuve, que Stromboli tait le dernier
volcan avec lequel nous ferions connaissance.

Outre les mtiers de vigneron et de marchand de raisins secs qui sont
les deux principales industries de l'le, les Stromboliotes font aussi
d'excellents marins. Ce fut sans doute grce  cette qualit que l'on
fit de leur le la succursale de Lipari et le magasin o le roi ole
renfermait ses vents et ses temptes. Au reste, ces dispositions
nautiques n'avaient point chapp aux Anglais, qui, lors de leur
occupation de la Sicile, recrutaient tous les ans dans l'archipel
lipariote trois ou quatre cents matelots.




CHAPITRE VI.

LA SORCIRE DE PALMA.


Le mme jour,  quatre heures du soir, nous sortmes du port. Le temps
tait magnifique, l'air limpide, la mer  peine ride. Nous nous
retrouvions  peu prs  la mme hauteur de laquelle nous avions
dcouvert en venant, six semaines auparavant, les ctes de la Sicile;
avec cette diffrence, que nous laissions Stromboli derrire nous, au
lieu de l'avoir  notre gauche. De nouveau, nous apercevions  la mme
distance, mais sous un aspect diffrent, les montagnes bleues de la
Calabre et les ctes capricieusement dcoupes de la Sicile, qui
dominaient le cne de l'Etna, qui depuis notre ascension s'tait
couvert d'un large manteau de neige. Enfin, nous venions de visiter
tout cet archipel fabuleux que Stromboli claire comme un phare.
Cependant, habitus que nous tions dj  tous ces magnifiques
horizons,  peine jetions-nous sur eux, maintenant, un oeil distrait.
Quant  nos matelots, la Sicile, comme on le sait, tait leur terre
natale, et ils passaient indiffrents et insoucieux au milieu des
plus riches aspects de ces mers que depuis leur enfance ils avaient
sillonnes dans tous les sens. Jadin, assis  l'arrire,  ct
du pilote, faisait un croquis de Strombolino, fragment dtach de
Stromboli par le mme cataclysme peut-tre qui dtacha la Sicile de
l'Italie, et qui achve de s'teindre dans la mer; tandis que, debout
et appuy sur la couverture de la cabine, je consultais une carte
gographique, cherchant quelle route je pouvais prendre pour revenir 
travers les montagnes de Reggio  Cosenza. Au milieu de mon examen,
je levai la tte et je m'aperus que nous tions  la hauteur du cap
Blanc; puis, reportant mes yeux de la terre sur la carte, je vis
indiqu, comme loign de deux lieues  peine de ce promontoire, le
petit bourg de Bauso. Ce nom veilla aussitt un souvenir confus dans
mon esprit. Je me rappelai que dans nos bavardages du soir, pendant
une de ces belles nuits toiles que nous passions quelquefois tout
entires couchs sur le pont, on avait racont quelque histoire o se
trouvait ml le nom de ce pays. Ne voulant pas laisser chapper cette
occasion de grossir ma collection de lgendes, j'appelai le capitaine.
Le capitaine fit aussitt un signe pour imposer silence  l'quipage,
qui, selon son habitude, chantait en choeur; ta son bonnet phrygien,
et s'avana vers moi avec cette expression de bonne humeur qui faisait
le fond de sa physionomie.

--Votre excellence m'a appel? me dit-il.

--Oui, capitaine.

--Je suis  vos ordres.

--Capitaine, ne m'avez-vous point, un jour ou une nuit, je ne sais
plus quand, racont quelque chose, comme une histoire, o il tait
question du village de Bauso?

--Une histoire de bandit?

--Oui, je crois.

--Ce n'est pas moi, excellence; c'est Pietro.

Et se retournant, il appela Pietro. Pietro accourut, battit un
entrechat, maigre l'tat dplorable o les cendres de Stromboli
avaient mis ses jambes, et resta devant nous immobile et la main 
son front comme un soldat qui salue, et avec une gravit pleine de
comique.

--Votre excellence m'appelle? demanda-t-il.

Au mme instant tout l'quipage, pensant qu'il s'agissait d'une
reprsentation chorgraphique, s'approcha de nous, et je me trouvai
former le point central d'un demi-cercle qui embrassait toute la
largeur du speronare. Quant  Jadin, comme il avait fini son croquis,
il poussa son album dans une des onze poches de sa veste de panne,
battit le briquet, alluma sa pipe, monta sur le bastingage, se
retenant de chaque main  un cordage, afin, autant que possible,
d'tre sr de ne point tomber  la mer, et commena  suivre des yeux
chaque bouffe qu'il expectorait avec l'attention grave d'un homme qui
tient  acqurir des notions exactes sur la direction du vent. Au mme
instant, Philippe, le mntrier de la troupe, qui, pour le moment,
tait occup  peler des pommes de terre dans l'entrepont, passa la
tte par une coutille et, faisant trve pour un instant  ses travaux
culinaires, se mit  siffler l'air de la tarentelle.

--Il n'est pas question de danse pour le moment, dit le capitaine 
Pietro; c'est sa seigneurie qui se rappelle que tu lui as parl de
Bauso.

--Oh! reprit Pietro, oui, oui;  propos de Pascal Bruno, n'est-ce pas?
un brave bandit. Je me le rappelle bien. Je l'ai vu quand je n'tais
pas plus grand que le gamin du capitaine. Quand il avait peur de ne
pas dormir tranquille chez lui, il venait demander l'hospitalit  mon
pre pour une nuit. Il savait bien que ce n'taient pas les pcheurs
qui le trahiraient. Alors, au moment o nous allions partir pour la
pche, nous le voyions descendre de la montagne; il nous faisait un
signe, nous l'attendions, il se couchait au fond de la barque, sa
carabine auprs de lui, ses pistolets  sa ceinture, et il dormait
aussi tranquille que le roi dans son chteau, et pourtant sa tte
valait 8,000 piastres.

--Blagueur! dit Jadin en laissant tomber l'accusation de toute sa
hauteur et de tout son poids, entre deux bouffes de fume.

--Comment! qu'est-ce qu'il dit? que c'est pas vrai, votre ami:
demandez plutt au capitaine Arna.

--C'est vrai, dit le capitaine.

--Est-ce que vous ne pourriez pas nous raconter son histoire?

--Oh! son histoire, elle est longue.

--Tant mieux, rpondis-je.

--C'est que je ne la connais pas bien, dit Pietro en se grattant
l'oreille; et puis, comme je suis prvenu que tout ce que je vous dis
sera imprim un jour dans les livres, je ne voudrais pas vous conter
de menteries, voyez-vous. Nunzio, Nunzio! A l'appel de Pietro, nous
nous tournmes vers le point o nous savions que devait tre celui
qu'il appelait, et nous vmes en effet sa tte apparatre de l'autre
ct de la cabine.

--Nunzio, lui dis-je, vous qui saviez tout, savez-vous l'histoire de
Pascal Bruno?

--Quant  ce qui est de tout savoir, dit le pilote avec le ton de
gravit qui ne l'abandonnait jamais, il n'y a gure que Dieu qui,
sans amour-propre, puisse se vanter d'eu savoir si long, sans
l'avoir apprit. Mais, relativement  Pascal Bruno, je n'en sais pas
grand'chose, si ce n'est qu'il est n  Calvaruso et qu'il est mort 
Palerme.

--En ce cas, pilote, j'en sais encore plus que vous, dit Pietro.

--C'est possible, dit Nunzio en disparaissant graduellement derrire
la cabine.

*--Mais quel moyen y aurait-il donc, continuai-je en insistant, de
se procurer des dtails exact sur cet homme? en connaissez-vous
quelques-uns, vous, capitaine?

--Non, ma foi; tout ce que je sais, c'est qu'il tait enchant.

--Comment, enchant?

--Oui, oui; il avait fait un pacte pour un temps avec le diable, de
sorte que ni balles ni poignards ne pouvaient le tuer.

--Farceur de capitaine, dit Jadin en crachant dans la mer.

--Comment, repris-je rpondant  la chose avec le mme srieux qu'elle
avait t dite, vous croyez qu'on peut faire un pacte?

--Je n'en ai jamais fait pour mon compte, rpondit le capitaine; mais
voil Pietro qui en a fait un.

--Comment, Pietro! vous avez vendu votre me?

--Oh, que non pas! le diable en avait bonne envie dit Pitro; mais le
fils de ma mre est aussi fin que lui. Imaginez-vous, j'avais dix-huit
ans; j'tais ambitieux comme tout. Je voulais pcher plus de poisson
que n'en pchaient mes camarades; j'ai t pcheur avant d'tre
matelot: donc, j'allai trouver une vielle sorcire, une strigge de
Taormine; elle me dit que je n'avais qu' lui donner la moiti du
poisson que je prendrais, et qu'elle me prparerait tous les soirs mes
appts. C'tait dit. a dura un an. Pendant cette anne-l j'en ai
pris, du poisson, quatre fois plein ce btiment-ci, voyez-vous. Au
bout de l'anne je lui dis: Va toujours, heim, la mre.--Oui, qu'elle
me dit; mais cette anne j veux t'enrichir. L'anne passe tu n'as
pch que du poisson, cette anne-ci je veux te faire pcher du
corail.--Non, mre, que je lui rpondis; j'ai un de mes camarades
qui a t coup en deux par an chien de mer, et je ne me sens pas de
vocation pour a.--Eh bien! dit la vielle, tu me signeras un papier et
je te donnerai un onguent avec lequel tu te frotteras, et les chiens
de mer ne pourront rien sur toi.--Bon, bon, je lui ai dit; je connais
votre drogue, en voil assez, n'en parlons plus. Je pris mon bonnet,
je courus chez le cur, je lui fis chanter une messe et tout fut dit.
Le lendemain, le surlendemain, je suis retourn  la pche, bonsoir;
pas un rouget. Alors, quand j'ai vu que a ne mordait pas, je me suis
fait marinier. Voil quinze ans que je le suis. Et, comme vous le
voyez, a ne m'a pas mal profit, puisque j'ai l'honneur d'tre au
service de votre seigneurie.

--Vil flatteur, dit Jadin en lui donnant un coup de pied d'amiti dans
le dos.

--Eh bien, capitaine! pour en revenir  Pascal Bruno; il parait qu'il
avait t moins scrupuleux que Pietro, lui.

--Oui, rpondit gravement le capitaine; et la preuve, c'est que,
quand on l'a pendu  Palerme, le diable a jet un si grand cri en lui
sortant du corps, que mon pre, qui, en sa qualit de capitaine
de milice, assistait  l'excution, s'est sauv  la tte, de sa
compagnie et que dans la bousculade on lui a vol sa giberne et les
boucles d'argent de ses souliers. a, voyez-vous, par exemple, je peux
vous le certifier, car il me l'a bien racont cent fois.

--coutez, dit Pietro, qui, pendant le couplet du capitaine,
paraissait avoir profondment rflchi, voulez-vous des renseignements
srs et certains?

--Mais sans doute, puisqu'il y a une heure que j'en demande.

--Eh bien, attendez. Nunzio, quand serons-nous  Messine?

--Ce soir, deux heures aprs l'Ave Maria.

--C'est cela, vers les neuf heures, voyez-vous. Eh bien! nous serons
donc ce soir  Messine sur les neuf heures. a c'est l'vangile,
puisque le vieux l'a dit. Vous n'irez pas coucher  terre cette nuit,
vu qu'il sera trop tard pour que le capitaine fasse viser sa patente;
mais demain, au point du jour, vous pourrez descendre prendre une
voiture, et, comme il n'y a que huit lieues de Messine  Bauso, vous y
serez en trois heures.

--Pardieu! fis-je en l'interrompant, vous avez l une merveilleuse
ide, mais je crois que j'en ai encore une meilleure.

--Et laquelle?

--N'allons pas  Messine et allons directement au cap Blanc; c'est
 peu prs la mme distance, et le vent est favorable. H bien,
qu'avez-vous donc?

Cette question tait motive par l'effet que ma proposition venait de
produire sur l'quipage. Pietro et ses camarades, si gais il n'y avait
qu'un instant, se regardaient avec une sorte d'pouvante. Philippe
tait rentr dans l'entrepont comme si le diable l'et tir par les
pieds; le capitaine tait devenu ple comme un mort.

--Nous irons au cap Blanc si votre excellence l'exige, dit-il d'une
voix altre; nous sommes ici pour obir  ses ordres; mais si la
chose lui tait gale, au lieu d'aller au cap Blanc, nous irions,
comme nous en tions convenus d'abord,  Messine; nous lui en serions
tous on ne peut plus reconnaissants. N'est-ce pas, les autres?

Tous les matelots firent silencieusement un signe de tte approbatif.

--Puis-je au moins savoir le motif de votre rpugnance? demandai-je.

--Pietro vous contera cela; il y tait, lui.

--Eh bien, mes enfants, allons  Messine.

Le capitaine me prit la main et me la baisa. Pietro respira comme si
on lui et enlev le Stromboli de dessus la poitrine, et le reste de
l'quipage parut aussi joyeux que si j'avais donn dix piastres de
gratification  chaque homme. On rompit aussitt les rangs et chacun
retourna  son poste;  l'exception de Pietro, qui s'assit sur une
barrique.

--En ce cas, dit Jadin en sautant du bastingage sur le pont, je ne
vois plus aucun motif de ne pas faire frire des pommes de terre.

Et comme il comprenait assez mdiocrement le patois sicilien, il
descendit  la cuisine pendant que, pour ne pas perdre un mot de
l'intressant rcit qui m'attendait, j'allai m'asseoir prs de Pietro.

Voyez-vous, me dit Pietro, il y a onze ans de cela; nous tions en
1824. Le capitaine Arna, pas celui-ci, son oncle, venait de se
marier; c'tait un beau jeune homme de vingt-deux ans, qui avait un
petit btiment  lui avec lequel il faisait le commerce tout le long
des ctes. Il avait pous une fille du village della Pace; vous le
connaissez bien, c'est le pays qui est entre Messine et le Phare, et
dont nous sommes quasi tous. Nous avions fait une noce enrage pendant
trois jours, et le quatrime, qui tait un dimanche, nous tions alls
au lac de Pantana. C'tait le jour de la procession de Saint-Nicolas,
procession  laquelle vous avez assist cette anne, et ce jour-l
c'est grande fte. On descend sa chaise comme vous savez; on tire des
feux d'artifice, des coups de fusil, et l'on danse. Antonio donnait
le bras  sa femme, lorsqu'il sent qu'on le coudoie et qu'il entend
prononcer son nom. Il se retourna; c'tait une femme couverte d'un
voile de taffetas noir, comme vous avez pu voir que les Siciliennes en
portent, mais pour sortir dans les rues et non pour aller aux ftes.
Il croit qu'il s'est tromp, il continue sa route. C'est bien. Cinq
minutes aprs, mme rptition; on se coudoie de nouveau et on rpte
son nom. Cette fois-l il tait bien sr de son fait; mais comme
il tait avec sa femme, il ne fait encore signe de rien. Enfin a
recommence une troisime fois. Oh! pour le coup il perd patience.
Tiens, Pitro, qu'il me dit, reste auprs de ma femme; je vois l-bas
quelqu'un  qui il faut que je parle. Je ne me le fais pas dire deux
fois; je prends la menotte de la marie, je la passe sous mon bras,
et me voil fier comme un paon de promener la femme de mon capitaine.
Quant  lui, il tait fil.

Tout en marchant, nous arrivons auprs d'un mntrier qui jouait la
tarentelle sur sa guitare. Quand j'entends ce diable d'air, vous
savez, je n'y peux pas tenir; faut que je saute. Je propose la petite
contredanse  la femme du capitaine: nous nous mettons en face l'un de
l'autre, et allez. Au bout de cinq minutes, on faisait cercle autour
de nous. Tout  coup, parmi ceux qui nous regardent, j'aperois le
capitaine Antonio, mais si ple, si ple, que je crus, ma parole
d'honneur, que c'tait son ombre. J'en perds la mesure, et je tombe
d'aplomb les deux talons sur les pieds du pilote. Ah! je lui dis, je
vous demande excuse, Nunzio, c'est une crampe qui me prend. Dansez
donc un instant  ma place. Il est trs-complaisant, tel que vous
le voyez, le pilote, et si dur au mal que c'est un boeuf pour la
constance. Il se mit  danser sur un pied; je lui avais cras
l'autre. Pendant ce temps, je fais un signe au capitaine; il vient 
moi.--H bien, lui dis-je, qu'est-ce qu'il y a donc?

--Je l'ai revue.

--Qui?

--Giulia.

--La jolie sorcire?

--Oui.

--Que vous a-t-elle dit?

*--Rien; des folies.

--Est-ce qu'elle vous aime toujours?

--Je ne sais; mais j'ai eu tort de la suivre. O est ma femme?

--Ne la voyez-vous pas? elle danse la Tarentelle avec Nunzio.

--Ah! oui, c'est vrai. Crois-tu que ce qu'on raconte d'elle soit vrai?

--De votre femme?

--Non, de Giulia. Crois-tu quelle soit sorcire?

--Dam! on dit qu' Palma elles sont toutes des strigges. Le capitaine
se passa la main sur le front, il suait  grosses gouttes. Dans ce
moment la tarentelle finissait. Sa femme vint reprendre son bras.
Antonio lui proposa de revenir  sa maison. Elle ne demandait pas
mieux: une nouvelle marie, vous comprenez, a ne hait pas le
tte--tte. Le capitaine me fit un signe qui signifiait: Pas un mot!
Je rpondis par un autre signe qui voulait dire: a suffit. Et nous
nous tournmes le dos comme si nous ne nous tions jamais vus.

--Mais qu'est-ce que c'tait que Giulia? interrompis-je.

--Ah! voil. Vous saurez qu'il y avait un an  la fte de Palma, o le
capitaine Arna Antonio, toujours l'oncle du ntre...

--Je comprends bien.

--tait all malgr nous, il prit parti pour une jeune fille qu'un
matelot calabrais insultait: a commena par des mots et a finit par
un coup de couteau que reut le capitaine, mais un mauvais coup; trois
pouces de fer. Heureusement c'tait du ct droit; si a avait t
aussi bien du ct gauche le coeur tait perc. On l'avait donc port
chez une vieille femme, et on avait fait venir le mdecin, un brave
mdecin. Oh! oh! s'il tait dans une grande ville il ferait sa
fortune; mais  Palma il n'y a pas assez de malades; de sorte qu'il
est oblig de faire un peu de tout. Il ferre les chevaux, il donne 
boire, il...

--Parfaitement, je suis fix.

--Il vit le capitaine, il l'examina, il fourra le doigt dans la plaie.
Il n'y a rien  faire, dit-il; tous les mdecins de Catanzaro et de
Cosenza seraient l, qu'ils n'y feraient ni chaud ni froid; c'est
un homme perdu; tournez-lui le nez du ct du mur et qu'il meure
tranquille. Ce sont les gens qui taient l qui ont rpt depuis ses
propres paroles au capitaine. Il n'entendait rien du tout, lui; il
tait sans connaissance, et pourtant il souffrait comme un damn.
Ce qui fut dit fut fait: on alluma un cierge prs de son lit, et la
vieille se mit  dire son rosaire dans un coin: on le croyait mort.

Sur la mi-nuit, voil que le capitaine, qui avait toujours les yeux
ferms, sent quelque chose comme du mieux. Il respirait, quoi! il
lui semblait, il m'a racont a vingt fois, pauvre capitaine, il
lui semblait qu'on lui tait la cathdrale de Messine de dessus la
poitrine. a lui faisait du bien et puis du bien, tant qu'il ouvrit
les yeux et qu'il crut qu'il rvait. La vieille s'tait endormie
dans un coin en marmottant ses prires; et  la lueur du cierge qui
veillait, il vit une jeune fille penche sur lui: elle avait la bouche
appuye contre sa poitrine et elle suait sa plaie. Comme la fentre
tait ouverte et qu'il voyait un beau ciel toil, il crut que c'tait
un ange qui tait descendu d'en haut. Alors il ne dit rien et la
laissa faire, car il avait peur, s'il parlait, que la jeune fille ne
dispart. Au bout d'un instant, elle dtacha sa bouche de la plaie,
prit dans un petit mortier une poigne d'herbes piles et en pressa le
suc sur la blessure, aprs quoi elle plia son mouchoir en quatre et
le lui posa sur la plaie en guise d'appareil; enfin, voyant qu'il ne
bougeait pas, elle approcha sa figure de la sienne, comme pour sentir
s'il respirait. C'est alors seulement que le capitaine reconnut la
jeune fille pour laquelle il s'tait battu; il voulut parler, mais
elle lui mit la main sur la bouche et, portant le doigt  ses lvres,
elle lui indiqua qu'il fallait qu'il gardt le silence; puis, se
retirant sans bruit, comme si elle glissait sur la terre au lieu de
marcher, elle ouvrit la porte et disparut. Le capitaine, oh! il me l'a
dit, et ce n'tait pas un menteur, crut que c'tait un rve; il mit la
main sur sa blessure pour voir si elle tait vritable; il sentit le
mouchoir mouill; il lui sembla alors qu'en le pressant contre sa
poitrine il prouvait du soulagement, et c'tait vrai,  ce qu'il
parait, puisqu'il s'endormit d'un sommeil si tranquille qu'il se
rveilla le lendemain dans la mme position et la main toujours au
mme endroit.

A peine avait-il ouvert les yeux, que le mdecin entra.

--Eh bien, la mre, dit-il, notre malade est-il mort?

--Ma foi, je ne sais pas, dit la vieille; seulement je sais qu'il n'a
pas souffert.

Le capitaine fit un mouvement dans son lit.

--Ah! le voil qui remue, dit le mdecin; eh bien, je vous en rponds,
le gaillard a la vie dure! A ces mots, il s'approcha du lit, le bless
se retourna de son ct.--Diable, dit le mdecin, nous avons bon oeil,
ce me semble?

--Oui, docteur, dit le capitaine, a ne va pas mal, et, si ce n'tait
que je ne sais ce que j'ai fait de mes jambes, je pourrais marcher.

--Ah! fit le docteur, c'est la fivre qui se soutient... Voyons un peu
cela.

Le capitaine lui tendit le bras, le docteur lui tta le pouls.--Pas de
fivre, dit-il; qu'est-ce que cela veut dire? voyons la blessure.

Le capitaine retira sa main qu'il avait constamment tenue sur sa
poitrine, le mdecin souleva le linge, la blessure tait ouverte
encore mais dans le meilleur tat possible. Alors il vit qu'il s'tait
tromp et que le malade en reviendrait. Il envoya aussitt chercher
des drogues, prpara un empltre et le lui appliqua sur le cou, en
lui disant de se tenir tranquille et que tout irait bien. Deux heures
aprs, le capitaine avait une fivre de cheval; il souffrait tant
qu'un autre en aurait jet des cris; mais, comme il tait n
courageux, il se mordait les poings en disant: C'est pour ton bien,
Antonio, il faut souffrir pour gurir, mon bon ami; a t'apprendra
 te mler des choses qui ne te regardent pas; puis il disait ses
prires pour ne pas jurer. a alla comme a toujours en augmentant
jusqu' la nuit; enfin, cras de fatigue, il s'endormit.

A minuit  peu prs, car vous pensez bien qu'il n'avait pas song 
remonter sa montre, il sentit une douleur si vive qu'il se rveilla:
c'tait la jeune fille de l'autre nuit qui tait revenue et qui
arrachait l'appareil du docteur. Elle lui fit signe, comme la veille,
de se taire; elle tira de sa poitrine un petit flacon, et laissa
tomber sur sa plaie quelques gouttes d'une liqueur verdtre. a lui
teignit le feu qu'il avait dans la poitrine, puis, comme la veille,
elle prit des herbes piles, mais cette fois elle les lui mit sur la
blessure, les y assujettit avec une bande, et, comme il tendait
les bras vers elle, elle lui fit encore signe de ne pas s'agiter et
disparut ainsi que la premire fois. Le capitaine se sentait rafrachi
comme si on l'avait mis dans un bain de lait. Plus de douleur, plus de
fivre, rien que la maudite faiblesse. Enfin il se rendormit.

Il n'tait pas encore rveill le lendemain, quand le docteur lut
fit sa visite. Au bruit de ses pas, il ouvrit les yeux.--De mieux en
mieux, dit le mdecin; bon oeil; tirez la langue, bonne langue; donnez
la main, bon pouls: voyons la blessure.

--Ah! dit le capitaine en levant la compresse d'herbes et la bande qui
la retenait, l'appareil s'est drang pendant la nuit.

--N'importe, voyons toujours.

La blessure allait  merveille, elle tait presque ferme. Le docteur
proposa un second empltre pareil  l'autre et chargea la vieille de
l'appliquer sur le ct du malade. Mais  peine eut-il le dos tourn,
que le capitaine, qui se rappelait ce qu'il avait souffert la veille,
jeta le diable d'empltre par la fentre, remit sur sa blessure les
herbes toutes sches qu'elles taient, et, comme il se sentait bien,
il demanda  prendre un bouillon; mais la vieille lui dit que c'tait
chose dfendue. Il n'y avait pas  dire, il fallait s'en priver; il
passa par tout ce qu'on voulut, et, comme a allait de mieux en mieux,
le soir il dit  la vieille qu'elle pouvait se coucher, qu'il n'avait
plus  faire de personne, qu'elle laisst seulement la lampe allume
et que s'il avait besoin d'elle il l'appellerait. La vieille ne
demandait pas mieux, elle fit ce que dsirait le capitaine, et elle le
laissa seul.

Cette fois, au lieu de s'endormir, il demeura les yeux ouverts et
fixs sur la porte. A minuit elle s'ouvrit comme d'habitude, et la
jeune fille s'avana vers lui.

--Vous ne dormez pas? dit-elle au capitaine.

--Non, je vous attends.

--Et comment vous trouvez-vous?

--Oh! bien, toute la journe et encore mieux maintenant.

--Votre blessure?

--Voyez, elle est ferme.

--Oui.

--Grce  vous, car c'est vous qui m'avez sauv.

--C'tait bien le moins que je vous soignasse; c'tait pour moi que
vous aviez t bless: grce  Dieu, vous tes guri.

--Si bien guri, rpondit le capitaine, qui ne perdait pas de vue son
bouillon, que je meurs de faim, je vous l'avouerai.

La jeune fille sourit, tira le flacon de la veille, seulement cette
fois la liqueur qu'il contenait tait rouge comme du vin; elle le vida
dans une petite tasse qu'elle prit sur la chemine et la prsenta au
capitaine.

Quoique ce ne ft pas cela qu'il demandait, il la prit tout de mme, y
gota d'abord du bout des lvres, mais, sentant que c'tait doux comme
du miel, il l'avala d'une seule gorge. Si peu de chose que ce ft,
a lui endormit l'estomac; c'est unique:  peine la valeur d'un petit
verre de rosolio! Ce n'tait pas tout, bientt il sentit une bonne
chaleur qui lui courait par tout le corps, il se croyait dans le
paradis. Pauvre capitaine, il regardait la jeune fille, il lui parlait
sans savoir ce qu'il disait: enfin, sentant que ses yeux se fermaient,
il lui prit la main et s'endormit.

--N'tait-ce point la mme liqueur, demandai-je, que, dans une
occasion semblable, l'aubergiste Matteo donna  Gaetano-Sferra?

--Juste la mme. Il a habit ces pays-l, le vieux, et il a connu la
pauvre fille, qui lui a donn sa recette; il faut croire, au reste,
que c'est une boisson enchante, car le capitaine fit des rves d'or:
il croyait tre  la pche du corail du ct de Pantellerie, et il en
pchait des branches magnifiques; il en avait plein son btiment, il
ne savait plus o en mettre: enfin il fallait bien se dcider 
aller le vendre. Il partait pour Naples et il avait un petit vent
de demoiselle qui le poussait par derrire comme avec la main. En
arrivant dans le port, ses cordages taient en soie, ses voiles en
taffetas rose et son btiment en bois d'acajou. Le roi et la reine,
qui taient prvenus de son arrive, l'attendaient et lui faisaient
signe de la main. Enfin, il descendait  terre, on l'amenait au
palais, et l on lui faisait boire du Lacryma-Christi dans des verres
taills, et manger du macaroni dans des soupires d'argent; c'tait un
rve enfin: on lui achetait son corail plus cher qu'il ne voulait le
vendre, et il revenait riche _richissime_, et toute la nuit, il n'y a
pas  dire, toute la nuit comme a.

--Il avait pris de l'opium? interrompis-je.

--C'est possible. Si bien que le lendemain, lorsqu'on le rveilla, il
se croyait le grand Turc. Mais quand la vieille entra, il vit bien
qu'il se trompait; il se rappela qu'il tait tout bonnement le
capitaine Antonio Arna, qu'il avait t bless, et que ce qu'il
prenait pour du vin du Vsuve et du macaroni, tait tout bonnement
quatre gouttes d'une liqueur rouge qu'une jeune fille lui avait verse
dans la tasse qui tait encore sur la chaise auprs de son lit; mais
il ne dit pas un mot de la chose, il demanda seulement  se lever, on
lui mit un fauteuil  ct de sa croise, il prit un bton et, ma foi,
tant bien que mal il marcha: c'tait crne, tout de mme, trois jours
aprs avoir reu un coup de couteau pareil; enfin il avait l'air d'un
prsident quand le docteur entra: il n'en revenait pas, pauvre cher
homme, c'tait la plus belle cure qu'il et faite de sa vie. Il
s'assit auprs de son malade.

Eh bien! capitaine, lui dit-il, il parat que a va de mieux en mieux?

--Vous voyez, docteur, parfaitement.

--Oh! il n'y a pas besoin de vous tter le pouls, ni de vous regarder
la langue; il n'y a plus que patience  avoir, et les forces
reviendront. Mais quand elles seront revenues, si j'ai un conseil 
vous donner, c'est de ne plus vous battre pour toutes les sorcires
que vous rencontrerez, parce qu'il y en a quelques-unes en Calabre,
voyez-vous!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis que celle pour laquelle vous avez reu le coup de couteau
dont ma science vient de vous gurir, ne valait pas la vie qu'elle a
failli vous coter.

--Comment?

--Vous ne la connaissez pas?

--Non.

--Eh bien, c'est Giulia.

--Giulia! c'est son nom? aprs?

--Eh bien aprs... c'est le nom d'une sorcire! voil tout.

--Elle! elle est sorcire!--Le capitaine plit.--Puis, comme il
n'tait pas convaincu encore:--Sorcire? reprit-il: docteur, en
tes-vous bien sr?

--Sr comme de mon existence: c'est une fille sans pre ni mre
d'abord. Puis, voyez-vous, elle a t leve par un vieux berger, un
jeteur de sorts, un empoisonneur enfin.

--Mais ce n'est pas une raison pour que cette pauvre fille...

--Cette pauvre fille est une strigge, vous dis-je; moi, je l'ai
rencontre dans les champs la nuit, en temps de pleine lune, cherchant
les herbes et les plantes avec lesquelles elle fait les malfices.
Quand il arrive un malheur sur la montagne ou sur la plage, qu'un
marinier se noie ou qu'un homme reoit un coup de couteau, elle va les
trouver la nuit; elle les fait revenir avec des paroles magiques; elle
leur donne des breuvages composs avec des plantes inconnues, et,
quand les malades sont prs de gurir, elle leur fait signer un
pacte.--Eh bien, qu'avez-vous donc, capitaine? vous devenez blanc
comme un linge.--Une sueur! oh! oh! c'est de la faiblesse. Voyez-vous,
vous vous tes lev trop tt. C'est gal, cela ira bien demain, je
viendrai vous voir.

--Docteur, dit le capitaine, je voudrais rgler mon compte avec vous.

--Bah, ce n'est pas press, rpondit le docteur.

--Si fait, si fait.

--Eh bien, mais vous savez d'o je vous ai tir; vous me donnerez ce
que vous voudrez, ce que vous croyez que a mrite; je ne fais jamais
de prix, moi.

--Un ducat par visite, est-ce bien, docteur?

--Va pour un ducat par visite.

--Le capitaine lui donna trois ducats, et le docteur sortit.

Un quart d'heure aprs nous arrivmes,  trois mariniers de l'quipage
du capitaine. Nunzio, mon pauvre frre et moi, nous avions appris
l'accident le jour mme, et nous avions saut dans notre barque. Oh!
une petite barque soigne, allez, qui filait comme une hirondelle, et
nous avions fait la traverse della Pace  Palma, il y a neuf grandes
lieues, il faut vous dire, en trois heures et demie, pas une minute
avec; c'est bien aller, cela, hein!

--Trs-bien; mais il me semble que vous vous cartez de votre rcit,
mon cher Pietro.

--C'est juste. Ah, dit le capitaine en nous apercevant, soyez les
bienvenus. Pauvre capitaine! nous lui baisions les mains comme du
pain. Voyez-vous, on nous avait dit qu'il tait mort, et nous le
retrouvions non-seulement vivant, mais encore lev et avec une bonne
mine; c'est--dire que nous ne nous tenions pas de joie.

--Ce n'est pas tout cela, mes enfants, qu'il nous dit; vous tes
venus avec la barque.

--Oui.

--Eh bien, il faut la tenir prte pour repartir tous ensemble cette
nuit.

--Cette nuit?

--Chut!

--Capitaine, vous n'y pensez pas, bless comme vous tes.

--Il le faut, je vous dis; pas de raisons, pas de propos, pas
d'observations; quand je vous dis qu'il faut partir, c'est qu'il faut
partir.

--Mais si le vent est mauvais?

--Nous irons  la rame, et a quand je devrais m'y mettre moi-mme.

--Vous, capitaine, allons donc; c'est bon pour vous amuser, quand vous
vous portez bien et qu'il y a bonace; mais quand vous tes bless, a
serait beau.

--Ainsi, c'est convenu.

--Convenu.

--Faites venir du vin, et du meilleur; c'est moi qui paie.

Nous fmes venir du petit vin de Calabre et des marrons; voyez-vous,
quand vous y passerez, en Calabre, n'oubliez pas cela; car il n'y a
que cela de bon dans le pays, le muscat et les chtaignes. Quant aux
hommes, de vritables brigands, qui ont trahi Joachim, et qui l'ont
fusill aprs.

--Mais il me semble, repris-je, que vous en voulez beaucoup aux
Calabrais.

--Oh! entre eux et nous c'est une guerre  mort; je vous en raconterai
sur eux, soyez tranquille; mais pour le moment revenons au capitaine;
il prit plein un d  coudre de vin; a lui fit un bien infini. Il
sentait ses forces revenir, que c'tait une bndiction; enfin,  huit
heures, nous le quittmes pour aller tout prparer. A onze heures nous
tions revenus: il s'impatientait beaucoup, le capitaine; il tait
lev et prt  partir.

--Ah! dit-il, j'avais peur que vous ne tardassiez jusqu'
minuit,--filons.

--Sans rien dire  personne?

--J'ai pay le mdecin, et voil deux piastres pour la vieille.

--Vous faites les choses grandement, capitaine.

--Pourvu qu'il me reste en arrivant  la Pace deux carlins pour faire
dire une messe, c'est tout ce qu'il me faut. En route.

--Oh! avec votre permission, capitaine, vous ne marcherez pas, nous
vous porterons.

--Comme vous voudrez; mais partons.

Nunzio le prit sur son dos comme on prend un enfant, et, attendu que
nous n'tions pas  plus de cent pas de l'endroit o nous avions
amarr le canot, en dix minutes nous fmes arrivs. Au moment o nous
posions le capitaine dans la barque, nous vmes une figure blanche se
lever lentement sur un des rochers du rivage; elle nous regarda un
instant, puis elle nous sembla glisser le long de la grande pierre, et
elle vint vers nous. Pendant ce temps nous poussions la pniche  la
mer, ce qui lui donna le temps de s'approcher; elle n'tait plus qu'
quinze pas  peine, lorsque le capitaine l'aperut.

--La barque est-elle  flot? s'cria-t-il en se soulevant, et d'une
voix aussi forte que s'il tait plein de sant.

--Oui, capitaine, rpondmes-nous tous ensemble.

--Eh bien,  la rame, mes amis, et au large, vivement au large.

La femme poussa un cri: nous nous retournmes.

--Qu'est-ce que cette femme? demanda Nunzio.

--Une sorcire, rpondit le capitaine en faisant le signe de la croix.

Le canot bondit sur la mer, emport comme s'il avait des ailes; quant
 la pauvre crature que nous laissions en arrire, nous la vmes
s'affaisser sur le sable, et elle y resta tendue comme si elle tait
morte.

Quant au capitaine, il tait retomb vanoui au fond de la barque.




CHAPITRE VII.

UNE TROMBE.


A table, dit Jadin en reparaissant sur le pont une langouste d'une
main, un plat de pommes de terre de l'autre et une bouteille de vin
de Syracuse sous chaque bras. Mais ce jour-l Jadin mangea seul; le
capitaine tait triste, et il tait facile de voir que sa tristesse
venait des souvenirs que j'avais veills en lui par ma proposition
d'aller au cap Blanc. Quant  moi, j'tais proccup du rcit de
Pietro, dans lequel je cherchais la ralit sous la teinte trompeuse
dont il l'avait recouverte. Du reste, les obscurits jetes sur
certaines parties, obscurits que l'esprit superstitieux du narrateur,
au lieu d'claircir, paississait  chaque question nouvelle, la
difficult que j'prouvais mme parfois  comprendre le patois dans
lequel le rcit m'tait fait, tout concourait  faire porter aux
individus qui s'agitaient, dans ce drame simple mais sr, une scne
immense, et, dans ce cadre gigantesque, des ombres potiques qui
paratraient d'une forme insolite et d'une couleur trange au milieu
de notre civilisation. J'prouvais, du reste, un charme extrme 
voir, aux mmes lieux qu'habitaient autrefois les croyances profanes,
errer aujourd'hui comme des ombres du moyen ge, les superstitions
chrtiennes qui, exiles de nos villes et de nos villages, se
rfugient sur l'Ocan et enveloppent d'une mme atmosphre le vaisseau
du matelot breton qui vogue vers le Nouveau-Monde, et la barque du
marinier de la Mditerrane qui rame vers l'Ancien. Je tenterai donc
de faire partager  mes lecteurs les sensations que j'ai prouves
sans les rationaliser pour eux plus que je ne suis parvenu  le faire
pour moi; afin que, blass comme ils le sont et comme je l'tais sur
ces faits positifs de la politique et sur les dcouvertes exactes de
la science, ils respirent comme moi le souffle de cette atmosphre
nouvelle, au milieu de laquelle les hommes et les choses perdent
leurs contours secs et arrts pour nous apparatre avec le vague, la
mlancolie et le charme que rpandent sur eux la distance, la vapeur
et la nuit.

On comprendra donc facilement qu'aussitt, et mme avant la fin du
dner, je me levai et fis signe  Pietro de me suivre. Nous allmes
nous asseoir  l'avant du btiment et, tendant la main vers l'horizon,
je lui montrai sur les ctes de la Calabre Palma qui se dorait aux
derniers rayons du soleil.

--Oui, oui, me dit-il, je vous comprends, et je n'ai mme rien mang
de peur que mon dner ne m'touffe en vous racontant ce qui me reste 
vous dire, parce que c'est le plus triste, voyez-vous.

--Vous en tiez  l'vanouissement du capitaine.

--Oh! il ne fut pas long, la fracheur de la nuit le fit bientt
revenir. Nous arrivmes sur les quatre heures au village; le mme
matin, Antonio se confessa; huit jours aprs, il fit dire une messe,
et au bout d'un an, comme je vous l'ai racont, il pousa sa cousine
Francesca.

--N'avait-il pas revu Giulia pendant cet intervalle?

--Non, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Depuis l'aventure
du coup de couteau elle tait devenue encore plus errante et plus
solitaire qu'auparavant; et on disait qu'elle aimait le capitaine:
vous jugez bien l'effet que a lui fit quand il la rencontra prs du
lac, et qu'il n'est pas tonnant qu'il soit revenu de son entrevue
avec elle, si ple et si effar.

Il faut vous dire qu'au moment de se marier le capitaine allait faire
un petit voyage; nous devions transporter  Lipari une cargaison
d'huile de Calabre, et le capitaine avait retard sa traverse afin
de pouvoir charger en repassant de la passoline  Stromboli; de cette
manire il n'y avait rien de perdu, ni alle ni retour, et il avait
profit du moment qu'il avait  lui pour se marier avec sa cousine,
qu'il aimait depuis long-temps.

Trois ou quatre jours aprs sa rencontre avec Giulia, il me fit venir.

--Tiens, Pietro, me dit-il, va-t'en  Palma  ma place, tu t'entendras
avec M. Piglia sur le jour o l'huile sera envoye  San-Giovanni, o
il est convenu que nous l'irons prendre. Tu comprends pourquoi je
n'y vas pas moi-mme.--C'est bon, c'est bon, capitaine, rpondis-je,
j'entends: la sorcire, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En
effet, le lendemain je pris la barque; je dis  mon frre et  Nunzio
de m'accompagner, et nous partmes. Arriv  Palma, je les laissai 
bord et je montai chez M. Piglia. Oh! avec lui les arrangements sont
bientt faits; c'est un homme fidle comme sr, M. Piglia. Au bout de
cinq minutes tout tait fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait
pas gard  dner. Il est comme a, lui, riche  millions, mais pas
fier; il fait mettre un matelot  sa table, et il trinque avec lui.
Dam, nous avions trinqu pas mal. Tout  coup, j'entends sonner neuf
heures  la pendule; a me rappelle que les autres m'attendent.--Eh
bien! dis-je, c'est convenu, M. Piglia; d'aujourd'hui en huit jours
l'huile sera  San-Giovanni.--Oh! mon Dieu, vous pouvez l'aller
prendre, qu'il me rpond.--Alors, je me lve, je salue la socit, et
je m'en vas.

Il faisait nuit noire tout  fait; mais je connaissais mon chemin
comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit  la
mer, et je me mis en route en sifflant. Tout  coup j'aperois
devant moi quelque chose de blanc, qui tait assis sur un rocher; je
m'arrte, a se lve; je continue mon chemin, a se met en travers
de ma route. Oh! oh! que je dis, il y a du louche l-dedans; les
demoiselles qui se promnent  cette heure-ci ne sont pas sorties pour
aller  confesse. C'est drle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur
d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voil que je sens
mes jambes qui tremblent, et puis une soeur froide qui me prend  la
racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est gal, je vas
toujours.--Vous devinez que c'tait la sorcire, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Eh bien! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas
l l'tonnant; c'est qu'en arrivant prs d'elle:--Pietro, quelle me
dit--elle savait mon nom, comprenez-vous--Eh bien! oui, Pietro, que je
rponds, aprs?...

--Pietro, rpta-t-elle, tu fais partie de l'quipage du capitaine
Arna.

--Pardieu! belle malice! C'est connu, a; si vous n'avez pas autre
chose  m'apprendre, ce n'est pas la peine de m'arrter.

--Tu l'aimes.

--Oh! a, comme un frre,

--Eh bien! dis-lui de ne faire aucun voyage pendant cette lune-ci;
c'est tout. Ce voyage lui serait fatal,  lui et  ses compagnons.

--Bah! vous croyez?

--J'en suis sre.

--Eh bien! je lui dirai a.

--Tu me le promets?

--Ma parole.

--Cest bien, passe.

Alors elle se drangea; je me fis mince pour ne pas la toucher; je
continuai ma route pendant vingt pas, pas plus vite les uns que
les autres, pour ne pas avoir l'air d'avoir peur; mais, au premier
tournant, je pris mes jambes  mon cou; et je dtale un peu vite,
allez, quand je m'y mets.

--Oui, oui; je connais vos moyens.

La barque m'attendait. Quand Nunzio et mon frre me virent arriver
tout essouffl, ils se doutrent bien qu'il y avait quelque chose;
alors ils me prirent chacun par un bras pour m'aider  monter plus
vite, et ils se mirent  ramer comme s'ils faisaient la pche de
l'espadon. a n'aurait pas pu durer long-temps comme cela; mais une
fois hors de la crique le vent s'leva, nous hissmes la voile et
nous arrivmes vivement au village. J'avais envie d'aller veiller
le capitaine tout de suite, mais je pensai que le lendemain matin il
serait temps. Dailleurs je ne voulais rien dire devant sa femme. Le
lendemain j'allai le trouver et je lui contai l'affaire.

--Elle m'a dj dit la mme chose, me rpondit-il.

Eh bien! est-ce que vous n'attendrez pas l'autre lune, capitaine?

Impossible. On commence dj  faire scher la passoline, et si nous
attendions plus long-temps nous arriverions derrire les autres, ce
qui fait que nous aurions plus mauvais et plus cher.

--Dam, c'est  vous de voir.

--C'est tout vu. Tu dis que samedi prochain les huiles seront 
San-Giovanni, n'est-ce pas?

--Samedi prochain.

--Eh bien! samedi prochain nous chargerons, et lundi  la voile.

--C'est bien, capitaine.

Je ne fis pas d'autres observations: je savais qu'une fois qu'il avait
arrt une chose dans sa tte, il n'y avait ni dieu ni diable qui pt
le faire changer de rsolution; aussi il ne fut plus ouvert la bouche
de la chose: le samedi  cinq heures du matin nous allmes charger 
San-Giovanni,  huit heures du soir les cinquante barriques d'huile
taient  bord, et  minuit nous tions de retour  la Pace. Le
capitaine trouva sa femme en larmes, il lui demanda pourquoi elle
pleurait, et alors elle lui raconta qu'au jour tombant elle tait
monte dans le jardin pour aller cueillir des figues d'Inde: le temps
d'en ramasser plein son tablier et la nuit tait tombe; en revenant
elle avait rencontr sur la route une femme enveloppe d'un grand
voile de laine blanche, et cette femme lui avait dit que si son mari
partait avant la nouvelle lune il lui arriverait malheur

--C'tait toujours Giulia? demandai-je.

Vous jugez, pauvre femme, l'tat o elle tait. Le capitaine la
tranquillisa tant bien que mal, car il n'tait pas trop rassur
lui-mme; et au fait il n'y avait pas de quoi l'tre. Mais Francesca
eut beau dire et beau faire, Antonio ne voulut entendre  rien: le
btiment tait charg, le prix tait fait, le jour arrt, c'tait
fini; tout ce qu'elle put obtenir c'est qu'il entendrait avec elle
le lendemain une messe qu'elle avait t commander  l'glise des
Jsuites  l'intention de son heureux voyage.

Le lendemain, qui tait un dimanche, ils allrent tous les deux 
l'glise, la messe tait pour huit heures: quelques minutes avant
qu'elles ne sonnassent ils taient arrivs; ils se mirent  genoux
et commencrent  dire leurs prires. Lorsqu'ils eurent fini, ils
levrent la tte, et au milieu du choeur ils virent une bire couverte
d'un drap noir avec des cierges tout autour: un enfant de choeur vint
les allumer, et Antonio lui demanda quelle tait la messe qu'on allait
dire. L'enfant de choeur rpondit que c'tait celle commande par
la femme du capitaine, et, comme en ce moment le prtre montait 
l'autel, il ne lui fit pas d'autre question. Au mme instant la messe
commena.

Aux premires paroles que pronona le prtre le capitaine et sa femme
se regardrent en plissant. Cependant tous deux se remirent  prier;
mais lorsque les chantres entonnrent le _De profundis_, la pauvre
Francesca ne put rsister plus long-temps  sa terreur, elle jeta un
cri et s'vanouit. Ce cri tait si douloureux que le prtre descendit
de l'autel et s'approcha de celle qui lavait pouss.

--Mais, dit le capitaine d'une voix altre, quelle diable de messe
nous chantez-vous l?

--L'office des morts, rpondit le prtre.

--Qui vous l'a command?

--Francesca.

--Moi! un office des morts! s'cria la pauvre femme. Oh! non, non! Je
vous ai command une messe de bon retour, et non un service funbre.

--Alors j'ai mal compris, et je me suis tromp, rpondit le prtre.

--Sainte Vierge, ayez piti de nous! s'cria Francesca.

--Que la volont de Dieu soit faite, dit avec rsignation le
capitaine.

Le surlendemain nous partmes.

Jamais nous n'avions eu un plus beau temps pour appareiller. Nous
passmes devant le Phare fiers comme si nous avions eu des ailes. Le
capitaine avait l'air aussi tranquille que s'il n'avait rien eu au
fond du coeur. Mais moi, qui savais la chose, je le vis, quand nous
emes doubl la tour, jeter deux ou trois coups d'oeil du ct de
Palma. Enfin il demanda sa lunette, on la lui apporta, il regarda
long-temps le rivage, et, sans dire un mot, il me passa l'instrument.
Je regardai aprs lui, et, malgr la distance, je vis Giulia aussi
distinctement que je vous vois: elle tait assise sur le haut d'un
rocher dont la base trempait dans la mer, regardant le btiment, et de
temps en temps s'essuyant les yeux avec un mouchoir.

--C'est bien elle, dis-je en rendant la longue-vue au capitaine.

--Oui, je l'ai reconnue.

--Est-ce qu'elle va rester long-temps l? c'est qu'elle m'offusque.

--Crois-tu vritablement qu'elle soit sorcire?

--Si elle l'est, capitaine! j'en mettrais ma main au feu!

--Cependant elle ne m'a jamais fait de mal; au contraire, sans elle...

--Aprs?

--Eh bien! sans elle, je ne naviguerais plus aujourd'hui. Elle ne peut
me vouloir du mal, car, lorsque je l'ai vue au bord du lac elle ne
menaait pas, elle priait, elle pleurait.

--Pardieu, si ce n'est que cela, elle pleure encore, on le voit bien.

Le capitaine reporta la lunette  son oeil, regarda plus attentivement
encore que la premire fois; puis, poussant un soupir, il renfona
sa lunette avec la paume de sa main, et passant son bras sous le
mien:--Allons faire un tour sur l'avant, me dit-il.

--Volontiers, capitaine.

L'quipage n'avait jamais t plus gai; on riait, on racontait des
histoires; et puis, voyez-vous, quand nous allons dans les les, c'est
une fte; nous y avons des connaissances, comme vous avez pu voir, de
sorte que chacun parlait de sa chacune, et il ne faut pas demander
si on riait. Aussitt qu'ils m'aperurent:--Allons, Pietro, la
tarentelle.--Oh je ne suis pas en train de danser, que je leur
rponds.

--Bah! nous te ferons bien danser malgr toi, dit mon pauvre frre.
Oh! un bon garon, voyez-vous, dix ans de moins que moi; je l'aimais
comme mon enfant. Alors il se met  siffler, les autres  chanter, et
moi, ma foi, je sens la plante des pieds qui me dmange; je commence
 danser d'une jambe, puis de l'autre, et me voil parti. Vous savez,
quand je m'y mets, ce n'est pas pour un peu: ils allaient toujours, et
moi aussi; au bout d'une demi-heure je tombe sur mon derrire, j'tais
rendu.--Ah! je dis, un verre de muscat, a ne fera pas de mal. On me
passe la bouteille.--A la sant du capitaine et de son heureux voyage!
O est-il donc, le capitaine?--A l'arrire, me dit Nunzio.--Eh!
qu'est-ce que tu fais l, pilote?--Tu vois bien, je me croise les
bras; le capitaine s'est charg du gouvernail.--Ah! ah! Sur ce, je me
lve, et je vas le rejoindre. Il avait une main sur le timon et il
tenait sa lorgnette de l'autre. La nuit commenait  tomber.

--Eh bien, capitaine?

--Elle y est toujours.

Je mis ma main sur mes yeux, je vis un petit point blanc, pas autre
chose.

--C'est drle, que je dis au capitaine, je crois que vous vous
trompez, ce n'est pas une femme a, c'est trop petit, a m'a l'air
d'une mouette.

--C'est la distance.

--Oh! j'ai de bons yeux, je n'ai pas besoin de longue-vue, moi... je
m'en tiens  ce que j'ai dit, moi... c'est une mouette.

--Tu te trompes.

--Eh! tenez, la preuve, c'est que la voil qui s'envole. Le capitaine
jeta un cri, s'lana sur le bastingage.--Eh bien, dis-je en le
retenant par le fond de sa culotte, qu'est-ce que vous allez donc
faire?

--C'est juste, elle aurait le temps de se noyer dix fois avant que
j'arrivasse. Et il retomba plutt qu'il ne redescendit.

--Comment?

--Elle s'est jete  la mer.

--Bah!

--Regarde.

Je pris sa lorgnette: inutile, il n'y avait plus rien.

--Eh bien! dis-je au capitaine, que voulez-vous? voil. Il se
dsolait. Allons, soyez un homme, et que les autres ne s'aperoivent
pas de cela.

--Va les trouver et dis  Nunzio qu'il peut dormir cette nuit, je
resterai au gouvernail. Il me tendit la main, je la pris et je la
serrai.

--Au bout du compte, lui dis-je, ce n'est qu'une sorcire de moins.

--Est-ce que tu crois qu'elle tait sorcire? rpta-t-il.

--Dam! capitaine, vous savez mon opinion l-dessus, voil trois fois
que je vous le dis.

--C'est bien, laisse-moi. Je lui obis.

--Vous pouvez vous coucher tous, leur dis-je, le capitaine veillera.

a faisait l'affaire de tout le monde, de sorte qu'il n'y eut pas
de contestation. Le lendemain on se rveilla  Lipari; quant au
capitaine, il n'avait pas ferm l'oeil.

Nous y restmes trois jours, non pas  dcharger l'huile, a fut fini
en vingt-quatre heures, mais  faire la noce; puis aprs a nous
partmes pour Stromboli lgers comme liges. L nous chargemes, comme
a avait t dit, la valeur d'un millier de livres de passoline: non
pas que nous eussions assez d'argent pour payer a comptant, mais
le capitaine avait bon crdit et il tait sr de s'en dfaire
avantageusement rien qu' Mlazzo; il en avait dj prs de deux cents
livres places d'avance. Alors, vous concevez, au lieu de revenir de
Stromboli  Messine, on manoeuvra sur le cap Blanc. Voil que nous
arrivons  la chose; voyez-vous, je l'ai retarde tant que j'ai pu,
mais ici il n'y a plus  s'en ddire: faut marcher!

--Un verre de rhum, Pietro!

--Non, merci. Ctait en plein jour,  midi, il faisait un magnifique
soleil de la fin de septembre; le temps  la bonace, un petit courant
d'air, voil tout. Le capitaine fumait; le frre de Philippe, vous
savez, le chanteur, il jouait  la morra avec mon pauvre frre
Baptiste. Moi, j'tais de cuisine. Je mets par hasard le nez hors de
la cantine:--Tiens, je dis, voil un singulier nuage et d'une drle de
couleur. Il tait comme vert, couleur de la mer, et tout seul au ciel.

--Oui, me rpond le capitaine; et il y a dj dix minutes que je le
regarde. Vois donc comme il tourne, Nunzio.

--Vous me parlez, capitaine? dit le pilote en levant la tte au-dessus
de la cabine.

--Vois-tu?

--Oui.

--Qu'est-ce que tu penses de cela?

--Rien de bon.

--Si nous mettions toutes nos voiles dehors, peut-tre
arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage.

--Ce n'est pas un orage, capitaine; il n'y  pas d'orage en l'air; le
temps est au beau fixe, la brise vient de la Grce; voyez plutt la
fume de Stromboli qui va contre le vent.

--C'est vrai, dit le capitaine.

--Eh! tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage,
comme elle crpite.

--Tout le monde sur le pont, cria le capitaine.

En un moment nous fmes l tous les douze, les yeux fixs sur
l'endroit en question; l'eau bouillonnait de plus en plus. De son
ct, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient
l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait
descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'tait comme un
immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors
nous reconnmes que c'tait une trombe; au mme moment, l'immense
machine commena de se mettre en mouvement. On et dit un serpent
gigantesque aux cailles reluisantes qui aurait march tout debout
sur sa queue, en vomissant de la fume par sa gueule. Elle hsita
un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre.
Enfin, elle se dcida  venir sur nous. En mme temps le vent tomba.

--Aux rames! crie le capitaine.

Chacun empoigna l'aviron; nous n'avions que vingt pas  faire pour
que la trombe passt  l'arrire. Il ne faut pas demander si nous
mnagions nos bras; nous allions, Dieu me pardonne, aussi vite que
quand le vent du diable souffle. Aussi, nous emes, bientt gagn sur
elle; si bien quelle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre
sillage. Quant  nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos;
de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en tre quittes. Tout
 coup nous entendmes Nunzio qui criait:--La trombe! la trombe! Nous
nous retournmes.

Soit que notre course rapide et tabli un courant d'air, soit que le
sillon que nous creusions lui indiqut sa route, elle avait chang
de direction et s'tait mise  notre poursuite. On et dit un de ces
gants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna,
et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaisseaux qui avaient le
malheur de relcher  Catane ou  Taormine. Nous n'avions plus de
bras, nous n'avions plus de voix, nous n'avions que des yeux. Quant 
moi, je me rappelle que j'tais comme un hbt; je suivais du regard
un grand oiseau de mer qui avait t entran dans la trombe, et qui
tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle
qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions
devant elle; si bien que nous nous trouvmes tous entasss sur l'avant
du navire, except le pilote qui, ferme  son poste, tait rest 
l'arrire. Tout  coup le btiment trembla comme si, lui aussi, il
avait eu peur. Les mts plirent comme des joncs, les voiles se
dchirrent comme des toiles d'araigne; le btiment se retourna sur
lui-mme. Nous tions tous engloutis.

Je ne sais pas le temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus
calculer, j'ai bien plong  une trentaine de pieds de profondeur.
Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte
que je n'tais pas encore trop bouriff en revenant  la surface de
la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la premire
chose que je vis, c'tait notre pauvre btiment flottant cap dessus,
cap dessous, comme une baleine morte. Au mme instant je m'entendis
appeler; je me retournai, c'tait le capitaine.--Allons, allons,
courage! que je lui dis; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la
grce de Dieu, nous pouvons nous en tirer.

--Oui, oui, dit le capitaine; mais en voil encore un qui reparat
derrire toi: c'est Vicenzo.

--A moi! cria Vicenzo; je sens que j'ai la jambe casse, je ne puis
pas me soutenir sur l'eau.

--Poussons-le au btiment, capitaine; il se mettra  cheval dessus,
et, tant qu'il ne sera pas coul tout  fait, eh bien! il aura la
chance d'tre vu par quelque barque de pche. Courage! Vicenzo,
courage!

Nous le primes chacun par-dessous un bras, et nous le soutnmes sur
l'eau; puis, arriv au btiment, il s'y cramponna, et,  l'aide de
ses deux mains et de sa bonne jambe, il parvint  se jucher sur la
quille.--Ah! dit-il quand il fut assur sur sa machine, je vois les
autres: un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, vous deux
a fait dix, et moi a fait onze: il n'en manque qu'un. Celui qui
manquait s'appelait Jordano; nous n'en entendmes jamais parler.

--Allons! dis-je au capitaine, il faut nager de concert et piquer
droit au cap. C'est un peu loin, dam! et il y en a quelques-uns qui
resteront en route; mais c'est gal, il ne faut pas que cela vous
effraie.--Allons, en avant la coupe et la marinire.

--Bon voyage! nous cria Vicenzo.

--Encore un mot, vieux.

--Hein?

--Vois-tu mon frre?

--Oui, c'est le second l-bas.

--Dieu te rcompense de ta bonne nouvelle!--Et je me mis  ramer vers
celui qu'il m'avait indiqu, que le capitaine en avait peine  me
suivre. Au bout de dix minutes, nous tions tous runis, et nous
nagions en ligne comme une compagnie de marsouins. Je m'approchai de
mon frre.--Eh bien! Baptiste, que je lui dis, nous allons avoir du
tirage.

--Oh! rpondit-il, a ne serait rien si je n'avais pas ma veste; mais
elle me gne sous les bras.

--Eh bien! approche-toi de moi et ne me perds pas de vue; quand tu te
sentiras faiblir, tu t'appuieras sur mon paule. Tu sais bien que je
ne suis pas gros, mais que je suis solide.

--Oui, frre.

--Eh bien! pilote, c'est donc vous?

--Moi-mme, mon garon.

--Tiens, tiens, tiens, vous n'tes pas si bte, vous, vous tes tout
nu.

--Oui, j'ai eu le temps de me dshabiller; mais si j'ai un conseil 
te donner, c'est de ne pas user ton haleine  bavarder, tu en auras
besoin avant une heure.

--Un dernier mot: ne perdez pas de vue le capitaine.

--Sois tranquille.

--Maintenant, motus.

a alla comme a une heure. Au bout de ce temps, voyant mon frre
inquiet:--Est-ce que tu te fatigues? que je lui dis.

--Non, ce n'est pas a, mais c'est que je ne vois plus Giovanni.
C'tait le frre de Philippe.

Je me retournai, je regardai de tous les cts; peine perdue, il tait
all rejoindre Jordano. Et a, sans dire un mot, de peur de nous
effrayer.

Voil ce que c'est que les marins; pourtant je dis en moi-mme un _Ave
Maria_, moiti pour lui moiti pour moi, et je me mis  faire un peu
de planche pour me reposer. a alla comme a encore une heure; de
temps en temps je regardais mon frre, il devenait de plus en plus
ple.

--Est-ce que tu es fatigu, Baptiste?

--Non, pas encore, mais nous ne sommes plus que huit.

--Une barque, cria le capitaine.

En effet,  l'extrmit du cap, nous voyions pointer une voile qui
venait de notre cot; a nous redonna des forces, et nous nous remmes
 nager bravement. Elle venait  nous, mais elle devait tre encore
plus d'une heure avant de nous voir et prs de deux heures avant de
nous rejoindre.

--Je n'irai jamais jusqu' elle, dit Baptiste.

--Appuie-toi sur moi.

--Pas encore.

--Alors ne te presse pas et respire sur ta brasse.

--C'est ma diable de veste qui me gne.

--Du courage.

a alla bien comme a trois quarts d'heure. La barque approchait  vue
d'oeil; elle ne devait pas tre  plus d'une lieue de nous. J'entendis
Baptiste qui toussait; je me retournai vivement.--Ce n'est rien,
dit-il, ce n'est rien.

--Si fait, c'est quelque chose, que je lui rpondis; allons, allons,
pas de bravade, et mets ta main sur mon paule, a soulage.

--Approche-toi de moi alors, car je sens que je m'engourdis. En deux
brasses je l'avais rejoint; je lui mis la main sur mon cou, a le
soulagea.

--La barque nous a vus, cria le capitaine.

--Entends-tu, Baptiste? la barque nous a vus; nous sommes sauvs.

--Pas tous, car voil Gaetano qui se noie.

--Allons, allons, ne t'occupe pas des autres, chacun pour soi, frre.

--Alors pourquoi ne me laisses-tu pas l?

--Parce que toi, c'est moi.

--Taisez-vous donc, dit le pilote, vous vous extnuez.

Il avait dit vrai. Le pauvre Baptiste! il ne pouvait plus aller; il me
pesait comme un plomb, de sorte que je n'allais plus gure non plus,
moi. Cependant la barque avanait toujours; nous voyions dj les gens
qui taient dedans, nous entendions leurs cris, mais Nunzio seul leur
rpondait. On aurait dit qu'il avait des nageoires, quoi! le vieux
chien de mer; il ne se fatiguait pas. Quant  Baptiste, c'tait autre
chose; il avait les yeux  moiti ferms, et je sentais son bras qui
se roidissait autour de mon cou; je commenais moi-mme  siffler en
respirant.--Pilote, que je dis, si je n'arrive pas jusqu' la barque,
vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas? Je n'avais pas
achev, que je sens que mon frre entre dans l'agonie.--A moi, pilote!
... Va te promener! j'avais de l'eau par-dessus la tte. Vous savez,
on boit trois bouillons avant d'aller au fond tout  fait.--Bon, que
je dis, j'en ai encore deux  consommer. Effectivement, je revins
sur l'eau. J'avais le soleil en face des yeux et il me semblait tout
rouge; je voyais la barque dans un brouillard, je ne savais plus si
elle tait prs ou si elle tait loin; je voulais parler, appeler:
oui, c'est comme si j'avais eu le cauchemar. Si ce n'avait t
Baptiste, j'aurais peut-tre encore pu me retourner sur le dos;
mais avec lui, impossible, je sentais qu'il m'entranait, que
j'enfonais.--Bon, je dis, voil mon second bouillon, je n'en ai plus
qu'un; enfin je rassemble toutes mes forces, je reviens sur l'eau, le
soleil tait noir. Ah! vous ne vous tes jamais noy, vous?

--Non. Continuez, Pitro.

--Que diable voulez-vous que je continue? je ne sais plus rien. Je ne
connaissais plus mon frre, qui me tenait au col; je sentais que je
roulais avec une chose qui m'entranait au fond, avec une chose qui
me noyait, et je voulais me dbarrasser de cette chose. Je ne sais
comment je fis, mais, Dieu me pardonne, j'y russis. Alors j'eus un
moment de bien-tre; il me sembla que je respirais, qu'on me pressait,
puis qu'on me retournait. Quand j'ouvris les yeux, nous tions  la
pointe du cap Blanc, que vous voyez l-bas; j'tais pendu par les
pieds et je crachais l'eau de mer gros comme le bras. Nunzio tait
prs de moi, qui me frottait la poitrine et les reins.

--Et les autres?

--Il y en avait quatre de sauvs, et moi et Nunzio a faisait six.

--Et le capitaine?

--Le capitaine, il ne s'tait pas noy, lui; mais des efforts qu'il
avait faits en mettant le pied dans la barque sa blessure s'tait
rouverte. Elle ne voulut jamais se refermer; pendant trois jours il
perdit tout le sang de son corps, et le troisime jour il mourut:
preuve que Giulia tait une sorcire.

--Et Vicenzo, que vous aviez laiss sur le btiment avec une jambe
casse?

--C'est le mme que voil l et qui cause avec votre camarade et le
cuisinier; mais c'est gal, vous comprenez maintenant pourquoi nous ne
nous soucions plus d'aller au cap Blanc.

En effet, je comprenais.

En ce moment le capitaine s'approcha de nous, et voyant  notre
silence que nous avions fini:

--Excellence, me dit-il, je crois que votre intention est de toucher
terre seulement  Messine et de retourner immdiatement  Naples par
la Calabre.

--Oui. Y aurait-il quelque empchement?

--Au contraire, je venais proposer  votre excellence de descendre
directement  San-Giovanni pour ne pas payer deux patentes pour le
speronare; nous traverserons le dtroit dans la chaloupe.

--A merveille.

--A San-Giovanni, vieux, dit le capitaine en se tournant vers le
pilote.

Nunzio fit un signe de tte, imprima un lger mouvement au gouvernail,
et le petit btiment, docile comme un cheval de mange, tourna sa
proue du ct de la Calabre.

A dix heures du soir, nous jetmes l'ancre  vingt pas de la cte.




CHAPITRE VIII.

LA CAGE DE FER.


Si nous avions prouv des difficults pour mettre pied  terre dans
la capitale de l'archipel lipariote, ce fut bien autre chose pour
descendre sur les ctes de Calabre: quoique notre capitaine et pris
la prcaution de se rendre  la police ds l'ouverture du bureau,
c'est--dire  six heures du matin,  huit il n'tait pas encore de
retour au speronare; enfin, nous le vmes poindre au bout d'une petite
ruelle, escort d'une escouade de douaniers, laquelle se rangea en
demi-cercle sur le bord de la mer, formant un cordon sanitaire entre
nous et la population: cette disposition stratgique arrte, on
nous fit descendre avec nos papiers, qu'on prit de nos mains avec de
longues pincettes et qu'on soumit  une commission de trois membres
choisis sans doute parmi les plus clairs. L'examen ayant,  ce qu'il
parat, t favorable, les papiers nous furent rendus, et l'on procda
 l'interrogatoire: c'est  savoir, d'o nous venions, o nous
allions, et dans quel but nous voyagions. Nous rpondmes sans hsiter
que nous venions de Stromboli, que nous allions  Bauso, et que nous
voyagions pour notre plaisir. Ces raisons furent soumises  un examen
pareil  celui qu'avaient subi nos papiers; et sans doute elles en
sortirent victorieuses comme eux, car le chef de la troupe, rassur
sur notre tat sanitaire, s'approcha de nous pour nous dire qu'on
allait nous dlivrer notre patente, et que nous pourrions continuer
notre route; une piastre que je lui offris, et qu'il ne crut pas
devoir prendre, comme les passe-ports, avec des pincettes, activa les
dernires formalits, de sorte qu'un quart d'heure aprs, c'est--dire
vers les dix heures, nous remes notre autorisation de partir pour
Messine.

J'en profitai seul: Jadin avait avis une barque de pcheurs, et
dans cette barque trois ou quatre poissons de formes et de couleurs
tellement sduisantes, que le dsir de faire une nature morte
l'emporta chez lui sur celui de visiter le thtre des exploits de
Pascal Bruno; en outre, il comptait le lendemain et le surlendemain
aller prendre un croquis de Scylla.

Nous montmes dans une petite barque, tout l'quipage et moi: chacun
tait press de revoir sa femme. Jadin, le mousse et Milord restrent
seuls pour garder le speronare. Ne voulant pas retarder leur bonheur
d'un instant, j'autorisai nos matelots  piquer droit sur le village
della Pace; cette autorisation fut reue avec des hurras de joie:
chacun empoigna un aviron, et nous volmes, littralement, sur la
surface de la mer.

Ds le matin, d'un ct du dtroit  l'autre on avait reconnu notre
petit btiment  l'ancre sur les ctes de Calabre; et comme on s'tait
bien dout que la journe ne se passerait pas sans une visite de son
quipage, on ne l'avait pas perdu de vue: aussi,  peine avions-nous
fait un mille, que nous commenmes  voir s'amasser toute la
population sur le bord de la mer. Cette vue redoubla l'ardeur de nos
mariniers: en moins de quarante minutes nous fmes  terre.

Comme j'tais le seul qui n'tait attendu par personne, je laissai
tout mon monde  la joie du retour, et, leur donnant rendez-vous pour
le surlendemain  huit heures du matin  l'htel de la Marine, je
m'acheminai vers Messine, o j'arrivai vers midi.

Il tait trop tard pour songer  faire ma course le mme jour, il
m'aurait fallu coucher dans quelque infme auberge de village, et
je ne voulais pas anticiper sur les plaisirs que, sur ce point, me
promettait la Calabre; je me mis donc  courir par les rues de Messine
pour voir si je n'aurais pas oubli de visiter quelque chef-d'oeuvre 
mon premier voyage. Je n'avais absolument rien oubli.

En rentrant  l'htel, un grand jeune homme me croisa; je crus
le reconnatre, et j'allai  lui: en effet, c'tait le frre de
mademoiselle Schulz, avec lequel j'avais bauch connaissance il y
avait deux mois. Je ne croyais pas le retrouver  Messine; mais sa
soeur avait eu du succs au thtre, et ils taient rests dans la
seconde capitale de la Sicile plus long-temps qu'ils ne le croyaient
d'abord.

J'exposai  M. Schulz les causes de mon retour  Messine. Aussi
curieux de pittoresque que qui que ce soit au monde, il m'offrit
d'tre mon compagnon de voyage. L'offre, comme on le comprend bien,
fut accepte  l'instant mme, et sance tenante nous allmes chez
l'_affitatore_ qui lui louait sa voiture, afin de retenir chez lui un
berlingo quelconque pour le lendemain  six heures du matin: moyennant
deux piastres nous emes notre affaire.

Le lendemain, comme je descendais de ma chambre, je trouvai Pietro au
bas de l'escalier; le brave garon avait pens que, pendant ce petit
voyage, j'aurais peut-tre besoin de ses services, et il avait quitt
la Pace  cinq heures du matin, de peur de me manquer au saut du lit.

J'ai parfois des tristesses profondes quand je pense que je ne
reverrai probablement jamais aucun de ces braves gens. Il y a des
attentions et des services qui ne se paient pas avec de l'argent; et
comme, selon toute probabilit, l'ouvrage que j'cris  cette heure ne
leur tombera jamais entre les mains, ils croiront, chaque fois qu'ils
penseront  moi, que moi, je les ai oublis.

Il y eut alors entre nous un grand dbat: Pietro voulait monter avec
le cocher; j'exigeai qu'il montt avec nous: il se rsigna enfin, mais
ce ne fut qu' une lieue ou deux de Messine qu'il se dcida  allonger
ses jambes.

Comme la route de Messine  Bauso n'offre rien de bien remarquable, le
temps se passa  faire des questions  Pietro; mais Pietro nous avait
dit tout ce qu'il savait  l'endroit de Pascal Bruno, et tout le fruit
que nous retirmes de nos interrogatoires fut d'apprendre qu'il y
avait  Calvaruso, village situ  un mille de celui o nous nous
rendions, un notaire de la connaissance de Pietro, et  qui tous les
dtails que nous dsirions savoir taient parfaitement connus.

Vers les onze heures nous arrivmes  Bauso; Pietro fit arrter la
voiture  la porte d'une espce d'auberge, la seule qu'il y et dans
le pays. L'hte vint nous recevoir de l'air le plus affable du monde,
son chapeau  la main et son tablier retrouss: son air de bonhomie me
frappa, et j'en exprimai ma satisfaction  Pietro en lui disant que
son maestro di casa avait l'air d'un brave homme.

--Oh, oui! c'est un brave homme, rpondit Pietro, et il ne mrite pas
tout le chagrin qu'on lui a fait.

--Et qui lui a donc fait du chagrin? demandai-je.

--Hum! fit Pietro.

--Mais enfin?

Il s'approcha de mon oreille.

--La police, dit-il.

--Comment, la police?

--Oui, vous comprenez. On est Sicilien, on est vif; on a une dispute.
Eh bien! on joue du couteau ou du fusil.

--Oui, et notre hte a jou  ce jeu-l,  ce qu'il parat?

--Il tait provoqu, le brave homme, car quant  lui, il est doux
comme une fille.

--Et alors?

--Eh bien alors! dit Pietro, accouchant  grand'peine du corps du
dlit, eh bien! il a tu deux hommes, un d'un coup de couteau et
l'autre d'un coup de fusil: quand je dis tu, il y en a un qui n'tait
que bless; seulement il est mort au bout de huit jours.

--Ah! ah!

--Mais voyez-vous, mchancet pure: un autre en aurait guri, mais lui
c'tait une vieille haine avec ce pauvre Guiga; et il s'est laiss
mourir pour lui faire pice.

--Ainsi, ce brave homme s'appelle Guiga? demandai-je.

--C'est--dire, c'est un surnom qu'on lui a donn; mais son vrai nom
est Santo-Coraffe.

--Et la police l'a tourment pour cette bagatelle?

--Comment, tourment! c'est--dire qu'on l'a mis en prison comme un
voleur. Heureusement qu'il avait du bien, car, tel que vous le voyez,
il a plus de 300 onces de revenu, le gaillard.

--Eh bien! qu'est-ce que ces 300 onces ont pu faire l-dedans? il
tait coupable ou il ne l'tait pas.

--Il ne l'tait pas! il ne l'tait pas! s'cria Pietro, il a t
provoqu, c'est la douceur mme, lui, pauvre Guiga! Eh bien alors,
quand ils ont vu qu'il avait du bien, ils ont trait avec lui. On a
fait une cte mal taille; il paie une petite rente, et on le laisse
tranquille.

--Mais  qui paie-t-il une rente?  la famille de ceux qu'il a tus?

--Non, non, non; ah bien! pour quoi faire? non, non,  la police.

--C'est autre chose, alors je comprends.

Je m'avanai vers notre hte avec toute la considration que
mritaient les renseignements que je venais de recevoir sur lui, et je
lui demandai le plus poliment que je pus s'il y aurait moyen d'avoir
un djeuner pour quatre personnes; puis, sur sa rponse affirmative,
je priai Pietro de monter dans la voiture et d'aller chercher son
notaire  Calvaruso.

Pendant que les ctelettes rtissaient et que Pietro roulait, nous
descendmes jusqu'au bord de la mer. De la plage de Bauso, la vue est
dlicieuse. De ces ctes, le cap Blanc s'avance plat et allong dans
la mer; de l'autre ct les monts Pelore se brisent au-dessus des
flots  pic comme une falaise. Au fond, se dcoupent Vulcano, Lipari
et Lisca-Bianca, au del de laquelle s'lve et fume Stromboli.

Nous vmes de loin la voiture qui revenait sur la route: deux
personnes taient dedans; Pietro avait donc trouv son notaire: il et
t malhonnte de faire attendre le digne tabellion qui se drangeait
pour nous; nous reprmes donc notre course vers l'htel, o nous
arrivmes au moment mme o la voiture s'arrtait.

Pietro me prsenta il signor don Cesare Alletto, notaire  Calvaruso.
Non-seulement le brave homme apportait toutes les traditions orales
dont il tait l'interprte, mais encore une partie des papiers
relatifs  la procdure qui avait conduit  la potence l'illustre
bandit dont je comptais me faire le biographe.

Le djeuner tait prt: matre Guiga s'tait surpass, et je commenai
 penser comme Pietro, qu'il n'tait pas si coupable qu'on le faisait
et que c'tait un _peccato_ que d'avoir tourment un aussi brave
homme.

Aprs le djeuner, don Cesare Alletto nous demanda si nous dsirions
d'abord entendre l'histoire des prouesses de Pascal Bruno, ou visiter
avant tout le thtre de ces prouesses: nous lui rpondmes que,
chronologiquement, il nous semblait que l'histoire devait passer la
premire, attendu que, lhistoire raconte, chaque dtail subsquent
deviendrait plus intressant et plus prcieux.

Nous commenmes donc par l'histoire.

Pascal Bruno tait fils de Giuseppe Bruno; Giuseppe Bruno avait six
frres.

Pascal Bruno avait trois ans, lorsque son pre, n sur les terres du
prince de Montcada Paterno, vint s'tablir  Bauso, village dans les
environs duquel demeuraient ses six frres, et qui appartenait au
comte de Castel-Novo.

Malheureusement Giuseppe Bruno avait une jolie femme, et le prince
de Castel-Novo tait fort apprciateur des jolies femmes; il devint
amoureux de la mre de Pascal, et lui fit des offres qu'elle refusa.
Le comte de Castel-Novo n'avait pas l'habitude d'essuyer de pareils
refus dans ses domaines, o chacun, hommes et femmes, allaient
au-devant de ses dsirs. Il renouvela ses offres, les doubla, les
tripla sans rien obtenir. Enfin, sa patience se lassa, et, sans songer
qu'il n'avait aucun droit sur la femme de Giuseppe, puisqu'elle
n'tait pas mme ne sur ses terres, un jour que son mari tait
absent, il la fit enlever par quatre hommes, la fit conduire  sa
petite maison et la viola. C'tait sans doute un grand honneur qu'il
faisait  un pauvre diable comme Giuseppe Bruno que de descendre
jusqu' sa femme; mais Giuseppe avait l'esprit fait autrement que les
autres: il ne fit pas un reproche  la pauvre femme, mais il alla
s'embusquer sur le chemin du comte de Castel-Novo, et comme il passait
auprs de lui il lui allongea, au-dessous de la sixime cte gauche,
un coup de poignard dont il mourut deux heures aprs, ce qui lui donna
peu de temps pour se rconcilier avec Dieu, mais ce qui lui en donna
assez pour nommer son meurtrier.

Giuseppe Bruno prit la fuite, et se rfugia dans la montagne, o ses
six frres lui portaient  manger chacun  son tour: on sut cela,
et on les arrta tous les six comme complices du meurtre du comte.
Giuseppe, qui ne voulait pas que ses frres payassent pour lui,
crivit qu'il tait prt  se livrer si l'on voulait relcher ses
frres. On le lui promit, il se livra, fut pendu, et ses frres
envoys aux galres. Ce n'tait pas l prcisment l'engagement que
l'on avait pris avec Giuseppe; mais s'il fallait que les gouvernements
tinssent leurs engagements avec tout le monde, on comprend que cela
les mnerait trop loin.

La pauvre mre resta donc au village de Bauso avec le petit Pascal
Bruno, alors g de cinq ans; mais comme selon l'habitude, et pour
gurir par l'exemple, on avait expos la tte de Giuseppe dans une
cage de fer, et que ce spectacle lui tait trop pnible, un jour elle
prit son enfant par la main et disparut dans la montagne. Quinze ans
se passrent sans qu'on entendt reparler ni de l'un ni de l'autre.

Au bout de ce temps Pascal reparut. C'tait un beau jeune homme de
vingt et un  vingt-deux ans, au visage sombre,  l'accent rude,  la
main prompte, et dont la vie sauvage avait singulirement accru la
force et l'adresse naturelles. A part cet air de tristesse rpandu sur
ses traits, il paraissait avoir compltement oubli la cause qui lui
avait fait quitter Bauso: seulement, quand il passait devant la cage
o tait expose la tte de son pre, il courbait le front pour ne pas
la voir, et devenait plus ple encore que d'habitude. Au reste, il ne
recherchait aucune socit, ne parlait jamais le premier  personne,
se contentait de rpondre si on lui adressait la parole et vivait seul
dans la maison qu'avait habite sa mre et qui tait reste ferme
quinze ans.

Personne n'avait rien compris  son retour, et l'on se demandait ce
qu'il revenait faire dans un pays dont tant de souvenirs douloureux
devaient l'loigner, lorsque le bruit commena de se rpandre qu'il
tait amoureux d'une jeune fille nomme Trsa, qui tait la soeur de
lait de la jeune comtesse Gemma, fille du comte de Castel-Novo. Ce qui
avait donn quelque crance  ce bruit, c'est qu'un jeune homme du
village, revenant une nuit de faire une visite  sa matresse,
l'avait vu descendre par-dessus le mur du jardin attenant  la maison
qu'habitait Trsa. On compara alors l'poque du retour de Trsa, qui
habitait ordinairement Palerme, dans le village de Bauso, avec celle
de l'apparition de Pascal, et l'on s'aperut que le retour de l'une
et l'apparition de l'autre avaient eu lieu dans la mme semaine; mais
surtout, ce qui ta jusqu'au dernier doute sur l'intelligence qui
existait entre les deux jeunes gens, c'est que Trsa tant retourne
 Palerme, le lendemain de son dpart Pascal avait disparu, et que
la porte de la maison maternelle tait ferme de nouveau, comme elle
l'avait t pendant quinze ans.

Trois ans s'coulrent sans qu'on st ce qu'il tait devenu, lorsqu'un
jour (ce jour tait celui de la fte du village de Bauso) on le vit
reparatre tout  coup avec le costume des riches paysans calabrais,
c'est--dire le chapeau pointu avec un ruban pendant sur l'paule, la
veste de velours  boutons d'argent cisels, la ceinture de soie aux
mille couleurs, qui se fabrique  Messine, la culotte de velours avec
ses boucles d'argent, et la gutre de cuir ouverte au mollet. Il
avait une carabine anglaise sur l'paule, et il tait suivi de quatre
magnifiques chiens corses.

Parmi les divers amusements qu'avait runis ce jour solennel, il y en
avait un que l'on retrouve presque toujours en Sicile. En pareille
occasion, c'tait un prix au fusil. Or, par une vieille habitude
du pays, tous, les ans cet exercice avait lieu en face des hautes
Murailles du chteau, aux deux tiers desquelles blanchissait depuis
vingt ans, dans sa cage de fer, le crne de Giuseppe Bruno.

Pascal s'avana au milieu d'un silence gnral. Chacun, en
l'apercevant si bien arm et si bien escort, avait compris,  part
soi, qu'il allait se passer quelque chose d'trange. Cependant rien
n'indiqua de la part du jeune homme une intention hostile quelconque.
Il s'approcha de la barraque o l'on vendait les balles, en acheta une
qu'il mesura au calibre de sa carabine, puis il alla se ranger
parmi les tireurs, et l il chargea son arme avec les mticuleuses
prcautions que les tireurs ont l'habitude d'employer en pareil cas.

On suivait un ordre alphabtique, chacun tait appel  son rang et
tirait une balle. On pouvait en acheter jusqu' six; mais, quel que
ft le nombre qu'on achett, il fallait acheter ce nombre d'une seule
fois, sinon il n'tait pas permis d'en reprendre. Pascal Bruno,
n'ayant achet qu'une balle, n'avait donc qu'un seul coup  tirer;
mais, quoiqu'il ne se ft fait  lui-mme qu'une bien faible chance,
l'inquitude n'en tait pas moins grande parmi les autres tireurs qui
connaissaient son adresse devenue presque proverbiale dans tout le
canton.

On en tait  l'N quand Bruno arriva; on puisa donc toutes tes
lettres de l'alphabet avant d'arriver  lui; puis on recommena par
l'A, puis on appela le B; Bruno se prsenta.

Si le silence avait t grand lorsqu'on avait purement et simplement
vu Bruno paratre, on comprend qu'il fut bien plus grand encore quand
on le vit s'apprter  donner une preuve publique de cette adresse
dont on avait tant parl, mais sans que personne cependant pt dire
qu'il la lui et vue exercer. Le jeune homme s'avana donc suivi de
tous les regards jusqu' la corde qui marquait la limite, et, sans
paratre remarquer qu'il ft l'objet de l'attention gnrale, il
s'assura sur sa jambe droite, fit un mouvement pour bien dgager ses
bras, appuya son fusil  son paule, et commena de prendre son point
de mire du bas en haut.

On comprend avec quelle anxit les rivaux de Pascal Bruno suivirent,
 mesure qu'il se levait, le mouvement du canon du fusil. Bientt il
arriva  la hauteur du but, et l'attention redoubla; mais, au grand
tonnement de l'assemble, Pascal continua de lever le bout de sa
carabine, et  chercher un autre point de mire; arriv dans la
direction de la cage de fer, il s'arrta, resta un instant immobile
comme si lui et son arme taient de bronze; enfin, le coup si
long-temps attendu se fit entendre, et le crne enlev de sa cage de
fer tomba au pied de la muraille. Bruno enjamba aussitt la corde,
s'avana lentement et sans faire un pas plus vite que l'autre, vers ce
terrible trophe de son adresse, le ramassa respectueusement, et sans
se retourner une seule fois vers ceux qu'il laissait stupfaits de son
action, il prit le chemin de la montagne.

Deux jours aprs, le bruit d'un autre vnement dans lequel Bruno
avait jou un rle aussi inattendu et plus tragique encore que celui
qu'il venait de remplir, se rpandit dans toute la Sicile. Trsa,
cette jeune soeur de lait de la comtesse de Castel-Novo, dont nous
avons dj parl, venait d'pouser un des campieri du vice-roi,
lorsque le soir mme, du mariage, et comme les jeunes poux allaient
ouvrir le bal par une tarentelle, Bruno, une paire de pistolets  la
ceinture, s'tait tout  coup trouv au milieu des danseurs. Alors il
s'tait avanc vers la marie, et, sous prtexte qu'elle lui avait
promis de danser avec lui avant de danser avec aucun autre, il avait
voulu que le mari lui cdt sa place. Le mari, pour toute rponse,
avait tir son couteau; mais Pascal, d'un coup de pistolet, l'avait
tendu roide mort; alors, son second pistolet  la main, il avait
forc la jeune femme, ple et presque mourante,  danser la tarentelle
prs du cadavre de son mari; enfin, au bout de quelques secondes, ne
pouvant plus supporter le supplice qui lui tait impos en punition de
son parjure, Trsa tait tombe vanouie.

Alors Pascal avait dirig contre elle le canon du second pistolet, et
chacun avait cru qu'il allait achever la pauvre femme; mais, songeant
sans doute que dans sa situation la vie tait plus cruelle que la
mort, il avait laiss retomber son bras, avait dsarm son pistolet,
l'avait repass dans sa ceinture et tait disparu sans que personne
essayt mme de faire un mouvement pour l'arrter.

Cette nouvelle,  laquelle on hsitait d'abord  croire, fut bientt
confirme par le vice-roi lui-mme qui, furieux de la mort d'un de ses
plus braves serviteurs, donna les ordres les plus svres pour que
Pascal Bruno ft arrt. Mais c'tait chose plus facile  ordonner
qu' faire; Pascal Bruno s'tait fait bandit, mais bandit  la
manire de Karl Moor, c'est--dire bandit pour les riches et pour les
puissants, envers lesquels il tait sans piti; tandis qu'au contraire
les faibles et les pauvres taient srs de trouver en lui un
protecteur ou un ami. On disait que toutes les bandes dissmines
jusque-l dans la chane de montagnes qui commence  Messine et s'en
va mourir  Trapani, s'taient runies  lui et l'avaient nomm leur
chef, ce qui le mettait presque  la tte d'une arme; et cependant,
toutes les fois qu'on le voyait, il tait toujours seul, arm de sa
carabine et de ses pistolets, et accompagn de ses quatre chiens
corses.

Depuis que Pascal Bruno, en se livrant au nouveau genre de vie qu'il
exerait  cette heure, s'tait rapproch de Bauso, l'intendant, qui
habitait le petit chteau de Castel-Novo dont il rgissait les biens
au compte de la jeune comtesse Gemma, s'tait retir  Cefalu, de peur
qu'envelopp dans quelque vengeance du jeune homme irrit il ne lui
arrivt malheur. Le chteau tait donc rest ferm comme la maison
de Giuseppe Bruno, lorsqu'un jour un paysan, en passant devant ses
murailles, vit toutes les portes ouvertes et Bruno accoud  l'une de
ses fentres.

Quelques jours aprs, un autre paysan rencontra Bruno: le pauvre
diable, quoique sa rcolte et compltement manqu, portait sa
redevance  son seigneur; cette redevance tait de cinquante onces,
et, pour arriver  amasser cette somme, il laissait sa femme et ses
enfants presque sans pain. Bruno alors lui dit d'aller s'acquitter
avant tout avec son seigneur, et de revenir le retrouver, lui Bruno,
le surlendemain  la mme place. Le paysan continua sa route  moiti
consol, car il y avait dans la voix du bandit un accent de promesse
auquel il ne s'tait pas tromp.

En effet, le surlendemain, lorsqu'il se trouva au rendez-vous, Bruno
s'approcha de lui et lui remit une bourse; cette bourse contenait
vingt-cinq onces, c'est--dire la moiti de la redevance. C'tait une
remise qu' la prire de Bruno, et l'on savait que les prires de
Bruno taient des ordres, le propritaire avait consenti  faire.

Quelque temps aprs, Bruno entendit raconter que le mariage d'un jeune
homme du village ne pouvait se faire avec une jeune fille que le jeune
homme aimait, parce que la jeune fille avait quelque fortune et que
son pre exigeait que son futur poux apportt  peu prs autant
qu'elle dans la communaut, c'est--dire cent onces. Le jeune homme
se dsesprait, il voulait s'engager dans les troupes anglaises, il
voulait se faire pcheur de corail, il avait encore mille autres
projets aussi insenss que ceux-l; mais ces projets, au lieu de le
rapprocher de sa matresse, ne tendaient tous qu' l'en loigner. Un
jour on vit Bruno descendre de sa petite forteresse, traverser le
village et entrer chez le pauvre amoureux; il resta enferm une
demi-heure  peu prs avec lui, et le lendemain le jeune homme se
prsenta chez le pre de sa matresse avec les cent onces que celui-ci
exigeait. Huit jours aprs, le mariage eut lieu.

Enfin, un incendie dvora un jour une partie du village et rduisit
 la mendicit tous les malheureux qui avaient t sa victime. Huit
jours aprs, un convoi d'argent, qui allait de Palerme  Messine,
fut enlev, entre Mistretta et Tortorico, et deux des gendarmes qui
l'accompagnaient tus sur la place. Le lendemain de cet vnement,
chaque incendi reut cinquante onces de la part de Pascal Bruno.

On comprend que, par de pareils moyens, rpts presque tous les
jours, Pascal Bruno amassait une somme de reconnaissance qui lui
rapportait ses intrts en scurit; en effet, il ne se formait pas
une entreprise contre Pascal Bruno, que, par le moyen des paysans, il
n'en ft averti  l'instant mme, et cela sans que les paysans eussent
besoin d'aller au chteau, ou que Bruno et besoin de descendre au
village. Il suffisait d'un air chant, d'un petit drapeau arbor au
haut d'une maison, d'un signal quelconque enfin, auquel la police ne
pouvait rien distinguer, pour que Bruno, averti  temps, se trouvt,
grce  son petit cheval du val de Noto, moiti sicilien, moiti
arabe,  vingt-cinq lieues de l'endroit o on l'avait vu la veille et
o on croyait le trouver le lendemain. Tantt encore, comme me l'avait
dit Pietro, il courait jusqu'au rivage, descendait dans la premire
barque venue, et passait ainsi deux ou trois jours avec les pcheurs
qui, largement rcompenss par lui, n'avaient garde de le trahir;
alors il abordait sur quelque point du rivage o l'on tait loin de
l'atteindre, gagnait la montagne, faisait vingt lieues dans sa
nuit, et se retrouvait le lendemain, aprs avoir laiss un souvenir
quelconque de son passage  l'endroit le plus loign de sa course
nocturne, dans sa petite forteresse de Castel-Novo. Cette rapidit de
locomotion faisait alors circuler de singuliers bruits: on racontait
que Pascal Bruno, pendant une nuit d'orage, avait pass un pacte avec
une sorcire, et que, moyennant son me que le bandit lui avait donne
en retour, elle lui avait donn la pierre qui rend invisible et le
balai ail qui transporte en un instant d'un endroit  un autre.
Pascal, comme on le comprend bien, encourageait ces bruits qui
concouraient  sa sret; mais comme cette facult de locomotion et
d'invisibilit ne lui paraissait pas encore assez rassurante, il
saisit l'occasion qui se prsenta de faire croire encore  celle
d'invulnrabilit.

Si bien renseign que ft Pascal, il arriva une fois qu'il tomba dans
une embuscade; mais, comme ils n'taient qu'une vingtaine d'hommes,
ils n'osrent point l'attaquer corps  corps, et se contentrent de
faire feu  trente pas contre lui. Par un vritable miracle, aucune
balle ne l'atteignit, tandis que son cheval en reut sept, et, tu sur
le coup, s'abattit sur son matre; mais, leste et vigoureux comme il
l'tait, Pascal tira sa jambe de dessous le cadavre, en y laissant
toutefois son soulier, et, gagnant la cime d'un rocher presqu' pic,
il se laissa couler du haut en bas et disparut dans la valle. Deux
heures aprs il tait  sa forteresse, sur le chemin de laquelle il
avait laiss sa veste de velours perce de treize balles.

Cette veste, retrouve par un paysan, passa de main en main et fit
grand bruit, comme on le pense: comment la veste avait-elle t perce
ainsi sans que le corps ft atteint? c'tait un vritable prodige dont
la magie seule pouvait donner l'explication. Ce fut donc  la magie
qu'on eut recours, et bientt Pascal passa, non-seulement pour
possder le pouvoir de se transporter d'un bout  l'autre de l'le
en un instant, pour avoir le don de l'invisibilit, mais encore, et
c'tait la plus inconteste de ses facults, attendu que de celle-ci
la veste qu'on avait entre les mains faisait foi, pour tre
invulnrable.

Toutes les tentatives infructueuses faites contre Pascal, et dont on
attribua la mauvaise russite  des ressources surhumaines employes
par le bandit, inspirrent une telle terreur aux autorits
napolitaines, qu'elles commencrent  laisser Pascal Bruno  peu prs
tranquille. De son ct, le bandit, se sentant  l'aise, en devint
plus audacieux encore; il allait prier dans les glises, non pas
solitairement et  des heures o il ne pouvait tre vu que de Dieu,
mais en plein jour et pendant la messe; il descendait aux ftes des
villages, dansait avec les plus jolies paysannes et enlevait tous
les prix du fusil aux plus adroits; enfin, chose incroyable, il s'en
allait au spectacle tantt  Messine, tantt  Palerme, sous un
dguisement il est vrai; mais chaque fois qu'il avait fait une
escapade de ce genre, il avait le soin de la faire savoir d'une faon
quelconque au chef de la police ou au commandant de la place. Bref, on
s'tait peu  peu habitu  tolrer Pascal Bruno comme une autorit de
fait, sinon de droit.

Sur ces entrefaites, les vnements politiques forcrent le roi
Ferdinand d'abandonner sa capitale et de se rfugier en Sicile: on
comprend que l'arrive du matre, et surtout la prsence des Anglais,
devaient rendre l'autorit un peu plus svre; cependant, comme on
voulait viter, autant que possible, une collision avec Pascal Bruno,
auquel on supposait toujours des forces considrables caches dans la
montagne, on lui fit offrir de prendre du service dans les troupes de
Sa Majest avec le grade de capitaine, ou bien encore d'organiser sa
bande en corps franc et de faire avec eux une guerre de partisans aux
Franais. Mais Pascal rpondit qu'il n'avait d'autre bande que ses
quatre chiens corses, et que, quant  ce qui tait de faire la guerre
aux Franais, il leur porterait bien plutt secours, attendu qu'ils
venaient pour rendre la libert  la Sicile comme ils l'avaient rendue
 Naples, et que, par consquent, Sa Majest,  laquelle il souhaitait
toute sorte de bonheur, n'avait que faire de compter sur lui.

L'affaire devenait plus grave par cet expos de principes; Bruno
grandissait de toute la hauteur de son refus: c'tait encore un chef
de bande, mais il pouvait changer ce nom contre celui de chef de
parti. On rsolut de ne pas lui en laisser le temps.

Le gouverneur de Messine fit enlever les juges de Bauso, de Saponara,
de Calvaruso, de Rometta et de Spadafora, et les fit conduire  la
citadelle. L, aprs les avoir fait enfermer tous les cinq dans le
mme cachot, il prit la peine de leur faire une visite en personne
pour leur annoncer qu'ils demeureraient ses prisonniers tant qu'ils ne
se rachteraient pas en livrant Pascal Bruno. Les juges jetrent les
hauts cris, et demandrent au gouverneur comment il voulait que du
fond de leur prison ils accomplissent ce qu'ils n'avaient pu faire
lorsqu'ils taient en libert. Mais le gouverneur leur rpondit
que cela ne le regardait point, que c'tait  eux de maintenir la
tranquillit dans leurs villages comme il la maintenait, lui, 
Messine; qu'il n'allait pas leur demander conseil,  eux, quand il
avait quelque sdition  rprimer, et que par consquent il n'avait
pas de conseil  leur offrir quand ils avaient un bandit  prendre.

Les juges virent bien qu'il n'y avait pas moyen de plaisanter avec un
homme dou d'une pareille logique; chacun d'eux crivit  sa famille,
ils parvinrent  runir une somme de 250 onces (4,000 francs  peu
prs); puis, cette somme runie, ils prirent le gouverneur de leur
accorder l'honneur d'une seconde visite.

Le gouverneur ne se fit pas attendre. Les juges lui dirent alors
qu'ils croyaient avoir trouv un moyen de prendre Bruno, mais qu'il
fallait pour cela qu'on leur permit de communiquer avec un certain
Placido Tommaselli, intime ami de Pascal Bruno. Le gouverneur rpondit
que c'tait la chose la plus facile, et que le lendemain l'individu
demand serait  Messine.

Ce qu'avaient prvu les juges arriva: moyennant la somme de 250 onces,
qui fut remise  l'instant mme  Tommaselli, et somme pareille qui
lui fut promise pour le lendemain de l'arrestation, il s'engagea 
livrer Pascal Bruno.

L'approche des Franais avait fait prendre des mesures extrmement
svres dans l'intrieur de l'le: toute la Sicile tait sous les
armes comme au temps de Jean de Procida, des milices avaient t
organises dans tous les villages, et les milices, armes et
approvisionnes de munitions, se tenaient prtes  marcher d'un jour 
l'autre.

Un soir, les milices de Calvaruso, de Saponara et de Rometta reurent
l'ordre de se rendre vers minuit entre le cap Blanc et la plage de
San-Giacomo. Comme le rendez-vous indiqu tait au bord de la mer,
chacun crut que c'tait pour s'opposer au dbarquement des Franais.
Or, comme peu de Siciliens partageaient les bons sentiments de Pascal
Bruno  notre gard, toute la milice accourut pleine d'ardeur au
rendez-vous. L, les chefs flicitrent leurs hommes sur l'exactitude
qu'ils avaient montre, et leur faisant tourner le dos  la mer, ils
les sparrent en trois troupes, leur recommandrent le silence,
et commencrent  s'avancer vers la montagne, une troupe passant 
travers le village de Bauso, et les deux autres troupes le longeant de
chaque ct. Par cette manoeuvre toute simple, la petite forteresse
de Castel-Novo se trouvait entirement enveloppe. Alors les milices
comprirent seulement dans quel but on les avait rassembles; prvenus
du motif, la plupart de ceux qui composaient la troupe ne seraient pas
venus; mais une fois qu'ils y taient, la honte de faire autrement que
les autres les retint: chacun fit donc assez bonne contenance.

On voyait les fentres du chteau de Castel-Novo ardemment illumines,
et il tait vident que ceux qui l'habitaient taient en fte; en
effet, Pascal Bruno avait invit trois ou quatre de ses amis, au
nombre desquels tait Tommaselli, et leur donnait un souper.

Tout  coup, au milieu de ce souper, la chienne favorite de Pascal,
qui tait couche  ses pieds, se leva avec inquitude, alla vers une
fentre, se dressa sur ses pattes de derrire et hurla tristement.
Presque aussitt les trois chiens qui taient attachs dans la cour
rpondirent par des aboiements furieux. Il n'y avait point  s'y
tromper, un pril quelconque menaait.

Pascal jeta un regard scrutateur sur ses convives: quatre d'entre
eux paraissaient fort inquiets; le cinquime seul, qui tait
Placido Tommaselli, affectait une grande tranquillit. Un sourire
imperceptible passa sur les lvres de Pascal.

--Je crois que nous sommes trahis, dit-il.

--Et par qui trahis? s'cria Placido.

--Je n'en sais rien, reprit Bruno, mais je crois que nous le sommes.

Et  ces mots il se leva, marcha droit  la fentre, et l'ouvrit.

Au mme instant un feu de peloton se fit entendre, sept ou huit balles
entrrent dans la chambre, et deux ou trois carreaux de la fentre
briss aux cts et au-dessus de la tte de Pascal tombrent en
morceaux autour de lui. Quant  lui, comme si le hasard et pris 
tche d'accrditer les bruits tranges qui s'taient rpandus sur son
compte, pas une seule balle ne le toucha.

--Je vous l'avais bien dit, reprit tranquillement Bruno en se
retournant vers ses convives, qu'il y avait quelque Judas parmi nous.

--Aux armes! aux armes! crirent les quatre convives qui avaient
d'abord paru inquiets, et qui taient des affilis de Pascal; aux
armes!

--Aux armes! et pour quoi faire? s'cria Placido; pour nous faire
tuer tous? Mieux vaut nous rendre.

--Voil le tratre, dit Pascal en dirigeant le bout de son pistolet
sur Tommaselli.

--A mort!  mort, Placido! crirent les convives en s'lanant sur lui
pour le poignarder avec les couteaux qui se trouvaient sur la table.

--Arrtez, dit Bruno.

Et prenant Placido, ple et tremblant, par le bras, il descendit avec
lui dans une cave situe juste au-dessous de la chambre o la table
tait dresse, et lui montrant,  la lueur de la lampe qu'il tenait
de l'autre main, trois tonneaux de poudre, communiquant les uns
aux autres par une mche commune, laquelle grimpant le long du mur
communiquait  travers le plafond avec la chambre du souper:

--Maintenant, dit Bruno, va trouver le chef de la troupe, et dis-lui
que s'il essaie de me prendre d'assaut, je me fais sauter, moi et tous
ses hommes. Tu me connais, tu sais que je ne menace pas inutilement;
va, et dis ce que tu as vu.

Et il ramena Tommaselli dans la cour.

--Mais par o vais-je sortir? demanda celui-ci, qui voyait toutes les
portes barricades.

--Voici une chelle, dit Bruno.

--Mais ils croiront que je veux me sauver, et ils tireront sur moi,
s'cria Tommaselli.

--Dam, ceci, c'est ton affaire, dit Bruno; que diable! quand on fait
le commerce, on ne spcule pas toujours  coup sr.

--Mais j'aime mieux rester ici, dit Tommaselli.

Pascal, sans rpondre une seule parole, tira un pistolet de sa
ceinture, d'une main le dirigea sur Tommaselli, et de l'autre lui
montra l'chelle.

Tommaselli comprit qu'il n'y avait rien  rpliquer, et commena son
ascension, tandis que Bruno dtachait ses trois chiens corses.

Le tratre ne s'tait pas tromp;  peine eut-il dpass la muraille
de la moiti du corps que quinze ou vingt coups de fusil partirent, et
qu'une balle lui traversa le bras.

Tommaselli voulut se rejeter dans la cour, mais Bruno tait derrire
lui le pistolet  la main.

--Parlementaire! cria Tommaselli, parlementaire! je suis Tommaselli;
ne tirez pas, ne tirez pas.

--Ne tirez pas, c'est un ami, dit une voix qu' son accent de
commandement on n'eut pas de peine  reconnatre pour celle d'un chef.

Il prit alors  Pascal Bruno une terrible envie de lcher dans les
reins du tratre le coup de pistolet dont il l'avait dj trois fois
menac, mais il rflchit que mieux valait lui laisser accomplir
la commission dont il l'avait charg que d'en tirer une vengeance
inutile. Au reste, Tommaselli, qui avait jug qu'il n'y avait pas pour
lui de temps  perdre, sans se donner la peine de tirer l'chelle de
l'autre ct du mur, venait de sauter du haut en bas.

Pascal Bruno entendit le bruit de ses pas qui s'loignaient, et
remontant aussitt vers ses compagnons:

--Maintenant, dit-il, nous pouvons combattre tranquillement, il n'y a
plus de tratres parmi nous.

En effet, dix minutes aprs, le combat commena. Grce  l'avis donn
par Tommaselli, les miliciens n'osaient risquer un assaut, dans la
crainte qu'ainsi que l'avait dit Bruno, il ne les fit tous sauter
avec lui; on se borna donc  une guerre de fusillade: c'tait ce que
dsirait le bandit, qui ainsi gagnait du temps, et qui, grce 
son adresse et  celle de ses compagnons, esprait obtenir une
capitulation honorable.

Tous les avantages de la position taient pour Bruno. Abrits par les
murailles, lui et ses compagnons tiraient  coup sr, tandis que
les miliciens essuyaient le feu  dcouvert: aussi chaque balle
portait-elle; et quoiqu'ils rpondissent par des feux de peloton  des
coups isols, une vingtaine d'hommes des leurs taient dj couchs
sur le carreau, que pas un des quatre assigs n'avait encore reu une
seule gratignure.

Vers les onze heures du matin, un des miliciens attacha son mouchoir 
la baguette de son fusil et fit signe qu'il avait des propositions 
faire. Pascal se mit aussitt  une fentre et lui cria d'approcher.

Le milicien approcha: il venait proposer, au nom des chefs
assigeants,  la garnison de se rendre. Pascal demanda quelles
taient les conditions imposes: c'taient la potence pour lui et les
galres pour ses quatre compagnons: il y avait dj amlioration
dans la situation des choses, puisque, s'ils avaient t pris sans
capitulation, ils ne pouvaient manquer d'tre pendus tous les cinq.
Cependant la proposition ne parut pas assez avantageuse  Pascal Bruno
pour tre reue avec enthousiasme, et il renvoya le parlementaire avec
un refus.

Le combat recommena et dura jusqu' cinq heures du soir. A cinq
heures du soir, les miliciens comptaient plus de soixante des leurs
hors de service, tandis que Pascal Bruno et un de ses compagnons
taient encore sains et saufs et que les deux autres n'avaient encore
reu que de lgres blessures.

Cependant les munitions diminuaient: non pas en poudre, il y en avait
pour soutenir un sige de trois mois; mais les balles commenaient 
s'puiser. Un des assigs ramassa toutes celles qui avaient pntr
par les fentres dans l'intrieur de l'appartement, et, tandis que
les trois autres continuaient de rpondre au feu de la milice, il les
refondit au calibre des carabines de ses compagnons.

Le mme parlementaire se reprsenta: il venait proposer les galres
 temps au lieu des galres  vie, et proposait, sance tenante, de
dbattre le chiffre. Quant  Pascal Bruno, son sort tait fix, et
aucune transaction, comme on le comprend bien, ne pouvait l'adoucir.

Pascal Bruno rpondit que c'tait dj mieux que la premire fois, et
que si l'on voulait promettre libert entire  ses compagnons, il y
aurait peut-tre moyen de s'entendre.

Le parlementaire regagna les rangs des miliciens, et la fusillade
recommena.

La nuit fut fatale aux assigeants. Pascal, qui voyait ses munitions
s'puiser, ne tirait qu' coup sr et recommandait  ses compagnons
d'en faire autant. Les miliciens perdirent encore une vingtaine
d'hommes. Plusieurs fois les chefs avaient voulu les faire monter 
l'assaut; mais la perspective qui les attendait dans ce cas, et que
leur avait nergiquement dpeinte Tommaselli, les maintint toujours 
distance, et ni promesses ni menaces ne parvinrent  les dcider  cet
acte de courage, qu'ils appelaient, eux, un acte de folie.

Enfin, le matin, vers six heures, le parlementaire reparut une
troisime fois: il offrait grce entire, complte, irrvocable, aux
quatre compagnons de Pascal Bruno; quant  lui, il n'y avait rien de
chang  son avenir: c'tait toujours la potence.

Les compagnons de Pascal voulaient tirer sur le parlementaire, mais
Pascal les arrta d'un geste imprieux.

--J'accepte, dit-il.

--Que fais-tu? s'crirent les autres.

--Je vous sauve la vie, dit Bruno.

--Mais toi? reprirent les autres.

--Moi, dit Bruno en riant, ne savez-vous point que je me transporte
o je veux, que je me fais invisible  ma volont, et que je suis
toujours invulnrable? Moi, je sortirai de prison, et dans quinze
jours je vous aurai rejoints dans la montagne.

--Parole d'honneur? demandrent les compagnons de Bruno.

--Parole d'honneur, rpondit celui-ci.

--Alors c'est autre chose, dirent-ils, fais comme tu voudras.

Bruno reparut  la fentre.

--Ainsi, tu acceptes? lui demanda le parlementaire.

--Oui, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est qu'un de vos chefs me servira d'otage ici mme, et que je
ne le relcherai que lorsque je verrai mes quatre amis parfaitement
libres dans la campagne.

--Puisque tu as la parole des chefs, dit le parlementaire.

--C'est sur une parole semblable que mes six oncles ont t envoys
aux galres; ne vous tonnez donc pas de ce que je prends mes
prcautions.

--Mais..., dit le parlementaire.

--Mais, interrompit Bruno, c'est  prendre ou  laisser.

Le parlementaire retourna vers les assigeants. Aussitt les chefs se
formrent en conseil: une dlibration eut lieu; cette dlibration
eut pour rsultat que les trois capitaines de milice tireraient au
sort, et que celui que le sort dsignerait se constituerait l'otage de
Bruno.

Les trois billets furent mis dans un chapeau; deux de ces billets
taient blancs, le troisime tait noirci intrieurement avec de la
poudre. Le billet noir tait le billet perdant.

Les Siciliens sont braves, j'ai dj eu occasion de le dire, et je te
rpte: le capitaine auquel tomba le billet noir donna une poigne
de main  ses camarades, dposa  terre son fusil et sa giberne, et,
prenant  son tour la baguette de fusil orne du mouchoir blanc, pour
ne laisser aucun doute sur sa mission pacifique, il s'achemina vers la
porte du chteau qui s'ouvrit devant lui. Derrire la porte, il trouva
Bruno et ses quatre compagnons.

--Eh bien! dit l'otage, acceptes-tu les conditions proposes? Tu vois
que nous les acceptons, nous, et que nous comptons les tenir, puisque
me voil.

--Et moi aussi je les accepte, et je les tiendrai, dit Bruno.

--Et vos quatre compagnons libres, vous vous rendrez  moi?

--A vous, et pas  un autre.

--Sans conditions nouvelles?

--A une seule.

--Laquelle?

--C'est que j'irai a pied  Messine ou  Palerme, soit qu'on veuille
me pendre dans l'une ou dans l'autre de ces deux villes; et qu'on ne
me liera ni les jambes, ni les bras.

--Accord.

--A merveille.

Pascal Bruno se retourna vers ses quatre amis, les embrassa les
uns aprs les autres, et, en les embrassant, leur donna  chacun
rendez-vous  quinze jours de l, dans la montagne; car, sans cette
promesse peut-tre, ces braves gens n'eussent-ils pas voulu le
quitter. Puis, saisissant l'otage par le poignet pour qu'il n'essayt
point de s'chapper, il le fit monter avec lui dans la chambre dont
les fentres donnaient sur la montagne.

Bientt les quatre compagnons de Bruno parurent; selon la promesse
faite, ils sortaient arms et parfaitement libres. Les rangs des
miliciens s'ouvrirent devant eux, et ils franchirent sans empchement
le cordon vivant qui enfermait la petite forteresse; puis ils
continurent  s'avancer vers la montagne. Bientt ils s'enfoncrent
dans un petit bois d'oliviers qui s'tendait entre le chteau et la
premire colline de la chane des monts Pelores; puis ils reparurent
gravissant cette colline, puis enfin ils arrivrent  son sommet. L,
tous quatre, les bras enlacs, se retournrent vers Pascal, qui les
avait suivis d'un long regard, et lui firent un signe avec leurs
chapeaux. Pascal rpondit  ce signe avec son mouchoir. Ce dernier
adieu chang, tous quatre prirent leur course et disparurent de
l'autre ct de la colline.

Alors Pascal lcha le bras de son otage, qu'il avait fortement serr
jusque-l, et se retournant vers lui:

--Tenez, lui dit-il, vous tes un brave; j'aime mieux que ce soit vous
qui hritiez de moi que la justice. Voici ma bourse, prenez-la; il y a
dedans trois cent quinze onces. Maintenant je suis  vos ordres.

Le capitaine ne se fit pas prier; il mit la bourse dans sa poche, et
demanda  Pascal s'il n'avait pas quelque dernire recommandation 
lui faire.

--Non, dit Pascal, sinon que je voudrais que mes quatre pauvres chiens
fussent bien placs. Ce sont de bonnes et nobles btes qui rendront en
services  leur matre bien au-del du pain qu'ils lui mangeront.

--Je m'en charge, dit le capitaine.

--Eh bien! voil tout, rpondit Pascal. Ah! quant  ma chienne Lionna,
je dsire qu'elle reste avec moi jusqu'au moment de ma mort; c'est ma
favorite.

--C'est convenu, rpondit le capitaine.

--Voil. Il n'y a plus rien que je sache, continua Pascal Bruno avec
la plus grande tranquillit.--Maintenant marchons.

En montrant le chemin au capitaine, qui ne pouvait s'empcher
d'admirer ce froid et tranquille courage, il descendit le premier;
le capitaine le suivit, et tous deux arrivrent, au milieu du plus
profond silence, au premier rang des miliciens.

--Me voil, dit Pascal. Maintenant o allons-nous?

--A Messine, dirent les trois capitaines.

--A Messine, soit, reprit Bruno. Marchons donc.

Et il prit la route de Messine entre deux haies de miliciens, tenant
le milieu de la route avec ses quatre chiens corses qui le suivaient
la tte basse, et comme s'ils eussent devin que leur matre tait
prisonnier.

Comme on le comprend bien, son procs ne fut pas long. Lui-mme alla
au-devant de l'interrogatoire en racontant toute sa vie. Il fut
condamn  tre pendu.

La veille de l'excution, un ordre arriva de transporter le condamn 
Palerme. Gemma, la fille du comte de Castel-Novo qui avait t tu par
le pre de Bruno; tait fort bien en cour; et, comme elle dsirait
assister  l'excution, elle avait obtenu que Pascal ft pendu 
Palerme.

Comme il tait indiffrent  Pascal d'tre pendu  un endroit ou  un
autre, il ne fit aucune rclamation.

Le condamn fut conduit en poste, escort d'une escouade de
gendarmerie, et en deux jours il fut arriv  sa destination.
L'excution fut fixe au lendemain, qui tait un mardi, et l'on donna
cong aux collges et aux tribunaux, afin que chacun pt assister 
cette solennit.

Le soir, le prtre entra dans la prison et trouva Bruno trs-ple et
trs-faible. Il ne s'en confessa pas moins d'une voix calme et ferme;
seulement,  la fin de la confession, il avoua qu'il venait de
s'empoisonner et qu'il commenait  sentir les atteintes du poison.
C'est ce qui causait cette pleur et cette faiblesse dont le prtre
s'tait tonn dans un homme comme lui.

Le prtre dit  Bruno qu'il tait prt  lui donner l'absolution de
tous ses crimes, mais non de son suicide. Pour que ses crimes lui
fussent remis, il fallait l'expiation de la honte. Il avait voulu
chapper par orgueil  cette expiation. C'tait un tort aux yeux du
Seigneur.

Bruno frmit  l'ide de mourir sans absolution. Cet homme, auquel
aucune puissance humaine n'et pu faire baisser les yeux, tremblait
comme un enfant devant la damnation ternelle.

Il demanda au prtre ce qu'il fallait faire, et dit qu'il le ferait.
Le prtre appela aussitt le gelier, et lui ordonna d'aller chercher
un mdecin et de le prvenir qu'il et  prendre avec lui les
contre-poisons les plus efficaces.

Le mdecin accourut. Les contre-poisons, administrs  temps, eurent
leur effet. A minuit, Pascal Bruno tait hors de danger;  minuit et
demi, il recevait l'absolution.

Le lendemain,  huit heures du matin, il sortit de l'glise de
Saint-Franois-de-Sales, o il avait pass la nuit en chapelle
ardente, pour se rendre  la place de la Marine, o l'excution devait
avoir lieu. La marche tait accompagne de tous les accessoires
terribles des excutions italiennes; Pascal Bruno tait li sur un ne
marchant  reculons, prcd du bourreau et de son aide, suivi de la
confrrie de pnitents qui portaient la bire o il devait reposer
dans l'ternit, et accompagn d'hommes revtus de longues robes
troues aux yeux seulement, tenant  la main une tirelire qu'ils
agitaient comme une sonnette, et qu'ils prsentaient pour recevoir
l'aumne des fidles, destine  faire dire des messes pour le
condamn.

L'encombrement tait tel dans la rue del Cassero, que le condamn
devait longer dans toute son tendue, que plus d'une fois le cortge
fut forc de s'arrter. A chaque fois, Pascal tendait son regard
calme sur toute cette foule qui, sentant que ce n'tait pas un homme
ordinaire qui allait mourir, le suivait avec une curiosit croissante,
mais pieuse, et sans qu'aucune insulte ft profre contre le
condamn; au contraire, beaucoup de rcits circulaient dans la foule,
traits de courage ou de bont attribus  Pascal, et dont les uns
exaltaient les hommes, tandis que les autres attendrissaient les
femmes.

A la place des Quatre-Cantons, comme le cortge subissait une de ces
haltes nombreuses que lui imposait l'encombrement des rues, quatre
nouveaux moines vinrent se joindre au cortge de pnitents qui
suivaient immdiatement Pascal. Un de ces moines leva son capuchon, et
Pascal reconnut un des braves qui avaient soutenu le sige avec lui;
il comprit aussitt que les trois autres moines taient ses trois
autres compagnons, et qu'ils taient venus l dans l'intention de le
sauver.

Alors Pascal demanda  parler  celui des moines avec lequel il avait
chang un signe de reconnaissance, et le moine s'approcha de lui.

--Nous venons pour te sauver, dit le moine.

--Non, dit Pascal, vous venez pour me perdre.

--Comment cela?

--Je me suis rendu sans restriction aucune, je me suis rendu sur la
promesse qu'on vous laisserait la vie, et on vous l'a laisse. Je suis
aussi honnte homme qu'eux; ils ont tenu leur parole, je tiendrai la
mienne.

--Mais..., reprit le moine, essayant de convaincre le condamn.

--Silence, dit Pascal, ou je vous fais arrter.

Le moine reprit son rang sans mot dire; puis, lorsque le cortge se
fut remis en marche, il changea quelques paroles avec ses compagnons,
et  la premire rue transversale qui se prsenta ils quittrent la
file et disparurent.

On arriva sur la place de la Marine: les balcons taient chargs des
plus belles femmes et des plus riches seigneurs de Palerme. L'un d'eux
surtout, plac juste en face du gibet, tait, comme aux jours de
ftes, tendu d'une draperie de brocart; c'tait celui qui tait
rserv  la comtesse Gemma de Castel-Novo.

Arriv au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval et
planta sur la poutre transversale le drapeau rouge, signal de
l'excution: aussitt on dlia Pascal, qui sauta  terre, monta de
lui-mme et  reculons l'chelle fatale, prsenta son cou pour qu'on
y passt le lacet, et, sans attendre que le bourreau le pousst,
s'lana lui-mme de l'chelle.

Toute la foule jeta un cri simultan; mais si puissant que ft ce cri,
celui que poussa le condamn le domina de telle sorte, que chacun en
conut cette ide, que ce cri tait celui que jetait le diable en lui
sortant du corps; si bien qu'il y eut dans la foule une terreur telle,
que les assistants se rurent les uns sur les autres, et que dans la
bagarre l'oncle de notre capitaine, qui tait chef de milice,
perdit, comme nous le raconta celui-ci, ses boucles d'argent et sa
cartouchire.

Le corps de Bruno fut remis aux pnitents blancs, qui se chargrent
de l'ensevelir; mais, comme ils l'avaient rapport au couvent o ils
s'occupaient de ce pieux office, le bourreau se prsenta et
vint rclamer la tte. Les pnitents voulurent d'abord dfendre
l'intgralit du cadavre, mais le bourreau tira de sa poche un ordre
du ministre de la justice qui dcrtait que la tte de Pascal Bruno
serait, pour servir d'exemple, expose dans une cage de fer le long
des murailles du chteau baronial de Bauso.

Ceux qui dsireront de plus amples renseignements sur cet illustre
bandit, pourront recourir au roman que j'ai publi sur lui en 1837 ou
38, je crois; ceci tant son histoire pure et simple, telle que me
l'a raconte, et telle que je l'ai encore signe de sa main dans mon
album, son excellence don Cesare Alletto, notaire  Calvaruso.




CHAPITRE IX.

SCYLLA.


Aussitt cette histoire termine, crite sur mon album et revtue du
seing authentique du digne fonctionnaire qui me l'avait raconte, et
que la force de son esprit mettait, comme on le voit, au-dessus des
traditions superstitieuses auxquelles croyaient si aveuglment les
gens de notre quipage, nous nous levmes et nous acheminmes vers les
lieux o s'tait passe une partie des vnements qui viennent de se
dvelopper sous les yeux de nos lecteurs.

Le premier point de notre investigation tait la maison paternelle
de Pascal: cette maison, dont la porte ferme par lui n'a jamais t
rouverte par personne, est empreinte d'un cachet de dsolation qui va
bien aux souvenirs qu'elle rappelle; les murs se lzardent, le toit
s'affaisse, le volet du premier, dcroch, pend  un de ses gonds. Je
demandai une chelle pour regarder dans l'intrieur de la chambre par
un des carreaux briss; mais don Csar me prvint que ma curiosit
pourrait tre mal interprte par les habitants du village et
m'attirer quelque mauvaise affaire. Comme cette susceptibilit des
Bausiens tenait au fond  un sentiment de pit, je ne voulus le
heurter en rien; et aprs avoir, tant bien que mal et pour mes
souvenirs particuliers, jet sur mon album un petit croquis de cette
maison, dont les murs avaient enferm tant de malheurs diffrents
et tant de passions diverses, je repris mon chemin vers le chteau
baronial.

Il est situ  l'extrmit droite de la rue, si l'on peut appeler rue
une suite de jardins, ou plutt de champs et de maisons que rien ne
rattache ensemble, et qui montent sur une petite pente. Cependant, il
faut le dire, les touffes normes de figuiers et de grenadiers sems
tout le long du chemin, et du milieu desquelles s'lance le jet
flexible de l'alos, donnent  tout ce paysage un caractre
particulier qui n'est pas sans charmes:  mesure que l'on monte, on
voit, au-dessus des toits d'une rue transversale, apparatre d'abord
le sommet fumant de Stromboli, puis les les moins leves que lui,
puis enfin la mer, vaste nappe d'azur qui se confond avec l'azur du
ciel.

Le chteau baronial, en face duquel s'lve une de ces belles croix de
pierres du seizime sicle pleines de caractre, dans sa fruste nudit
est une petite btisse  qui ses crneaux donnent un air de crnerie
qui fait plaisir  voir. Sur la face qui regarde la croix sont deux
cages, ou plutt, et pour donner une ide plus exacte de la chose,
deux lanternes sans verres. L'une de ces deux cages est vide; c'est
celle o tait la tte du pre de Pascal Bruno, et que son fils,
dans un moment d'trange pit, enleva avec la balle de sa carabine:
l'autre contient un crne blanchi par trente-cinq ans de soleil et de
pluie; ce crne est celui de Pascal Bruno.

Une fentre voisine de la cage a t mure pour que le crne ne ft
point enlev; mais Pascal tait le seul de sa famille, et aucune
tentative ne fut faite pour soustraire ce dernier dbris  son dernier
chtiment.

Du reste, le souvenir du bandit tait aussi vivant dans le village que
s'il tait mort de la veille. Une douzaine de paysans, ayant appris
la cause de notre voyage  Bausio, nous accompagnaient dans notre
exploration, et, paraissant tout fiers que la rputation de leur
compatriote et travers la mer, ajoutaient, chacun selon ses
souvenirs personnels ou les traditions orales, quelques traits
caractristiques de cette vie aventureuse et excentrique, et qui
venaient se joindre comme une broderie fantasque et bariole  la
svre esquisse historique trace sur mon album par le notaire de
Calvaruso. Parmi cette suite que nous tranions aprs nous, tait un
vieillard de soixante-quatorze ans: c'tait le mme  qui Pascal
Bruno avait fait rendre les 25 onces; aussi parlait-il du bandit avec
enthousiasme et nous assura-t-il que, depuis l'poque de sa mort, il
faisait dire tous les ans une messe pour fui. Non pas, ajouta-t-il,
qu'il en ait besoin; car,  son avis, si celui-l n'tait pas en
paradis, personne n'avait le droit d'y tre.

Du chteau baronial nous nous enfonmes  gauche et  travers terres,
en suivant un sentier trac au milieu d'une plantation d'oliviers; au
bout d'un quart d'heure de marche  peu prs, nous nous trouvmes dans
une petite plaine circulaire dont la forteresse de Castel-Novo formait
le centre. C'tait l le palais de Pascal Bruno.

La forteresse est dans un tat de dlabrement qui correspond  peu
prs  celui o se trouve la maison de Pascal Bruno. Abandonne par
l'intendant du comte, elle ne fut jamais, depuis la mort du bandit,
occupe par aucun membre ni aucun serviteur de cette noble famille.
Aujourd'hui, une pauvre femme en baillons et quelques enfants  moiti
nus y ont trouv un asile et en habitent un coin; vivant l, comme
des animaux sauvages dans leur tanire, de racines, de fruits et de
coquillages; quant  un loyer quelconque, il est bien entendu qu'il
n'en est pas question.

La vieille femme nous fit voir l'appartement qu'habitait Pascal et la
chambre dans laquelle lui et ses quatre compagnons avaient soutenu
un sige de prs de trente-six heures: les murs extrieurs taient
cribls de balles; les contrevents de chaque fentre, les parois de la
chambre taient mutils. Je comptai celles qui avaient frapp dans un
seul contrevent, il y en avait dix-sept.

En descendant on me montra la niche o taient enferms les quatre
fameux chiens corses qui ont laiss dans le village un souvenir
presque aussi terrible que celui de leur matre.

Nous retournmes  l'htel: il tait trois heures de l'aprs-midi, je
n'avais donc pas de temps  perdre pour revenir  Messine.

A huit heures du soir j'tais  Messine: c'tait une demi-heure
trop tard pour sortir du port et m'en aller coucher  San-Giovanni;
d'ailleurs mes rameurs n'taient pas prvenus, et chacun d'eux sans
doute avait dj pris pour sa soire des arrangements que ma nouvelle
rsolution aurait fort contraris; je remis donc mon dpart au
lendemain matin.

A six heures du matin Pietro tait  ma porte avec Philippe, le reste
de l'quipage attendait dans la barque. Le matre de l'htel me remit
mon passe-port vis  neuf, prcaution qu'il ne faut jamais ngliger
quand on passe de Sicile en Calabre ou de Calabre en Sicile, et nous
prmes cong, probablement pour toujours, de Messine-la-Noble; nous
tions rests un peu plus de deux mois en Sicile.

Notre retour  San-Giovanni fut moins rapide que ne l'avait t notre
dpart pour La Pace: la traverse tait la mme, mais elle se faisait
d'un coeur bien diffrent; j'avais prvenu mes hommes que je les
emmenais encore pour un mois  peu prs, et,  part Pietro, que sa
joyeuse humeur ne quittait jamais, tout l'quipage tait assez triste.

En arrivant je trouvai une lettre de Jadin, laquelle lettre me
prvenait, qu'ayant commenc la veille un dessin de Scylla, il tait
parti au point du jour avec Milord et le mousse, afin d'achever,
s'il tait possible dans la journe, le susdit dessin. Je prvins le
capitaine que je dsirais partir le lendemain au point du jour; il me
demanda alors mon passe-port pour y faire apposer un nouveau visa, et
me promit d'tre prt, lui et tout son monde, pour le moment que je
dsirais. Quant  moi, n'ayant rien de mieux  faire, je pris la route
de Scylla pour me mettre en qute de Jadin.

La distance de San-Giovanni  Scylla est de cinq milles  peu prs,
mais cette distance est fort raccourcie par le pittoresque du chemin,
qui ctoie presque toujours la mer et se dploie entre des haies de
cactus, de grenadiers et d'alos; que domine de temps en temps quelque
noyer ou quelque chtaignier  l'pais feuillage, sous l'ombre duquel
taient presque toujours assis un petit berger et son chien, tandis
que les trois ou quatre chvres dont il avait la garde grimpaient
capricieusement  quelque rocher voisin, ou s'levaient sur leurs
pattes de derrire pour atteindre les premires branches d'un
arbousier ou d'un chne vert. De temps en temps aussi je rencontrais
sur la route, et par groupes de deux ou trois, des jeunes filles de
Scylla,  la taille leve, au visage grave, aux cheveux, orns de
bandelettes rouges et blanches, comme celles que l'on retrouve sur les
portraits des anciennes Romaines; qui allaient  San-Giovanni, portant
des paniers de fruits ou des cruches de lait de chvre sur leur tte;
qui s'arrtaient pour me regarder passer, comme elles auraient fait
d'un animal quelconque qui leur et t inconnu, et qui, pour la
plupart du temps, se mettaient  rire tout haut, et sans gne aucune,
de mon costume, qui, entirement sacrifi a ma plus grande commodit,
leur paraissait sans doute fort htroclite en comparaison du costume
lgant que porte le paysan calabrais, A trois ou quatre cents pas
en avant de Scylla, je trouvai Jadin tabli sous son parasol, ayant
Milord  ses pieds et son mousse  ct de lui; ils formaient le
centre d'un groupe de paysans et de paysannes calabrais, qu'on avait
toutes les peines du monde  tenir ouvert du ct de la ville, et qui,
se rapprochant toujours par curiosit, finissait de dix minutes en dix
minutes par former un rideau venant entre le peintre et le paysage.
Alors Jadin faisait ce que fait le berger: il envoyait Milord dans la
direction o il dsirait que la solution de continuit s'tablit, et
les paysans, qui avaient une terreur profonde de Milord, s'cartaient
aussitt, pour se reformer, il est vrai, dix minutes aprs. Cependant,
comme tout cela s'oprait de la faon, la plus bienveillante du monde,
il n'y avait rien  dire.

La route m'avait aiguis l'apptit, aussi offris-je  Jadin
d'interrompre sa besogne pour venir djeuner avec moi  la ville; mais
Jadin, qui voulait terminer son croquis dans la journe, avait pris
ses prcautions pour ne point bouger de la place o il tait tabli:
le mousse avait t lui chercher du pain, du jambon et du vin, et
il venait d'achever sa _collazione_ au moment o j'arrivais. Je me
dcidai donc  djeuner seul, et je m'acheminai vers la ville, moins
prudent qu'ne, mais croyant sur la foi de l'antiquit que Scylla
n'tait  craindre que lorsqu'on s'en approchait par mer. On va voir
que je me trompais grossirement, et que, quoique donns il y a trois
mille ans et  un autre qu' moi, j'aurais bien fait de suivre les
conseils d'Anchise.

J'arrivai  la ville tout en admirant son trange situation. Btie sur
une cime, elle descend comme un long ruban sur le versant occidental
de la montagne, puis en tournant comme un _S_ elle vient s'tendre
le long de la mer, qui trouve dans le cintre que forme sa partie
infrieure une petite rade o ne peuvent gure,  ce qu'il m'a paru,
aborder que les bateaux pcheurs et des btiments lgers du genre des
speronare. Cette rade est protge par un haut promontoire de rochers,
au haut duquel et dominant la mer est une forteresse btie par Murat.
Au pied du rocher, et  une centaine de pas autour de lui, une foule
d'cueils aux formes bizarres, et dont quelques-uns ont la forme de
chiens dresss sur leurs pattes de derrire, sortent capricieusement
de l'eau: de l sans doute la fable qui a donn  l'amante du dieu
Glaucus sa terrible clbrit.

J'avais avis de loin, grce  la position ascendante de la rue,
une maison entre les fentres de laquelle pendait une enseigne
reprsentant un plican rouge: l'emblme de cet oiseau, qui se dchire
le sein pour nourrir ses enfants, me sembla une allusion trop directe
 l'engagement que prenait le matre de l'auberge vis--vis des
voyageurs, pour que j'hsitasse un instant  me laisser prendre  cet
appt. J'aurais d cependant songer qu'il y a plican et plican,
comme il y a fagot et fagot, et qu'un plican rouge n'est pas un
plican blanc; mais la prudence du serpent qu'on m'avait tant
recommande  l'gard des Calabrais m'abandonna pour cette fois, et
j'entrai dans la souricire. J'y fus merveilleusement reu par l'hte,
qui, pres m'avoir demand des ordres pour le djeuner et m'avoir
rpondu par l'ternel _subito_ italien, me fit monter dans une chambre
o l'on s'empressa effectivement de mettre mon couvert. Une demi-heure
aprs, l'hte entra lui-mme, un plat de ctelettes  la main, et
lorsqu'il m'eut vu attabl et piquant en affam sur la prface de la
collation, il me demanda toujours du mme ton mielleux, si je n'avais
pas un passe-port. Ne comprenant pas l'importance de la question, je
lui rpondis ngligemment que non, que je ne voyageais pas pour le
moment, mais me promenais purement et simplement; qu'en consquence,
j'avais laiss mon passe-port  San-Giovanni, o j'avais momentanment
lu mon domicile. Mou hte me rpondit par un _benone_ des plus
tranquillisants, et je continuai d'expdier mon djeuner, qu'il
continua, de son ct, de me servir avec une politesse croissante.

Au dessert, il sortit pour m'aller chercher lui-mme, me dit-il,
les plus beaux fruits de son jardin. Je fis signe de la tte que je
l'attendis avec la patience d'un homme qui a convenablement mang, et,
allumant ma cigarette, je me lanai, tout en suivant de l'oeil les
capricieuses dcompositions de la fume, dans ces rves sereins et
fantasques qui accompagnent d'ordinaire les digestions faciles.

J'tais au beau milieu de mon Eldorado, lorsque j'entendis trois ou
quatre sabres qui retentissaient sur les marches de l'escalier. Je n'y
fis point d'abord attention, mais, comme ces sabres s'approchaient de
plus en plus de ma chambre, je finis cependant par me retourner. Au
moment o je me retournais, ma porte s'ouvrit, et quatre gendarmes
entrrent: c'tait le dessert que mon hte m'avait promis.

Je dois rendre justice aux milices Urbaines de S. M. le roi Ferdinand,
ce fut en portant la main  leur chapeau  trois cornes et en
m'appelant excellence, qu'elles me demandrent le passe-port qu'elles
savaient bien que je n'avais pas. Je leur fis alors la mme rponse
que j'avais faite  mon hte, et, comme si elles ne s'y attendaient
pas, les susdites milices se regardrent d'un air qui voulait dire:
Diable! diable! voil une mchante affaire qui se prpare. Puis ces
signes changs, le brigadier se retourna de mon ct, et, toujours la
main au chapeau, signifia  mon excellence qu'il tait oblig de la
conduire chez le juge.

Comme je me doutais bien que ses politesses aboutiraient  cette sotte
proposition, et que je ne me souciais pas de traverser toute la ville
entre quatre gendarmes, je fis signe au brigadier que j'avais une
confidence  lui faire tout bas; il s'approcha de moi, et sans me
lever de ma chaise:

--Faites sortir vos soldats, lui dis-je.

Le brigadier regarda autour de lui, s'assura qu'il n'y avait aucune
arme  ma porte, et, se retournant vers ses acolytes, il leur fit
signe de nous laisser seuls. Les trois gendarmes obirent aussitt, et
je me trouvai en tte  tte avec mon homme.

--Asseyez-vous l, dis-je au brigadier en lui montrant une chaise en
face de moi. Il s'assit.

--Maintenant, lui dis-je en posant mes deux coudes sur la table et ma
tte sur mes deux mains; maintenant que nous ne sommes que nous deux,
coutez, lui dis-je.

--J'coute, me rpondit mon Calabrais.

--coutez, mon cher marchal des logis, car vous tes marchal des
logis, n'est-ce pas?

--Je devrais l'tre, excellence, mais les injustices...

--Vous le serez; laissez-moi donc vous donner un titre qui ne peut
vous manquer d'un jour  l'autre et que vous mritez si bien sous tous
les rapports. Maintenant, dis-je, mon cher marchal des logis, vous
n'tes pas ennemi, lorsque la chose ne peut en rien vous compromettre,
n'est-ce pas, d'un cigare de la Havane, d'une bouteille de
Muscato-Calabrese, et d'une petite somme de deux piastres?

A ces mots, je tirai deux cus de mon gousset, et je les fis briller
aux yeux de mon interlocuteur qui, par un mouvement instinctif, avana
la main.

Ce mouvement me fit plaisir: cependant je ne parus pas le remarquer,
et, renfonant les deux piastres dans ma poche, je continuai.

--Eh bien, mon cher marchal, tout cela est  votre service, si vous
voulez seulement me permettre, avant de me conduire chez le juge,
d'envoyer chercher mon passe-port  San-Giovanni; pendant ce temps
vous me tiendrez une agrable compagnie, nous fumerons, nous boirons,
nous jouerons mme aux cartes si vous aimez le piquet ou la bataille;
vos hommes, pour plus grande sret, resteront  la porte, et, pour
qu'ils ne s'ennuient pas trop de leur ct, je leur enverrai trois
bouteilles de vin; ah! voil une proposition, j'espre; vous
va-t-elle?

--D'autant mieux, me rpondit le brigadier, qu'elle s'accorde
parfaitement avec mon devoir.

--Comment donc! est-ce que vous croyez que je me serais permis une
proposition inconvenante? Peste! je n'aurais eu garde, je connais trop
bien la rigidit des troupes de S. M. Ferdinand. A la sant de S. M.
Ferdinand, marchal; ah! vous ne pouvez pas refuser ou je dirai que
vous tes un sujet rebelle.

--Aussi je ne refuse pas, dit le brigadier.

Et il tendit son verre.

--Maintenant, me dit-il aprs avoir fait honneur au toast royal
propos par moi, maintenant, excellence, si on ne vous apportait pas
de passe-port?

--Oh! alors, lui dis-je, vous auriez les deux piastres tout de mme,
et la preuve c'est que les voil d'avance, tant j'ai confiance en
vous, et vous serez parfaitement libre de me faire reconduire de
brigade en brigade jusqu' Naples.

Et je lui donnai les deux piastres, qu'il mit dans sa poche avec un
laisser-aller qui prouvait l'habitude qu'il avait de ces sortes de
ngociations.

--Votre excellence a-t-elle une prfrence quelconque pour le messager
qui doit aller chercher son passe-port? me demanda alors le brigadier.

--Oui, marchal; avec votre permission, je dsirerais qu'un de vos
hommes... Venez ici. Je le conduisis  la fentre et lui montrai de
loin, sur la grande route, Jadin qui, sans se douter le moins du monde
de l'embarras o je me trouvais, continuait  lever son croquis 
l'ombre de son parasol.--Je dsirerais, continuai-je, qu'un de vos
hommes allt me chercher ce mousse que vous apercevez l-bas, prs de
ce gentilhomme qui peint. Le voyez-vous, l-bas, l-bas, tenez?

--Parfaitement.

--Il a de bonnes jambes, et, s'il y a trois ou quatre carlins 
gagner, j'aime mieux qu'il les gagne qu'un autre.

--Je vais l'envoyer chercher.

--A merveille, marchal, dites en mme temps qu'on nous monte une
bouteille du meilleur muscat, qu'on donne trois bouteilles de syracuse
sec  vos hommes, et apportez-moi une plume, de l'encre et du papier.

--A l'instant, excellence.

Cinq minutes aprs j'tais servi; j'crivis au capitaine:

Cher capitaine, je suis, faute de passe-port, prisonnier dans
l'auberge du Plican-Rouge  Scylla; ayez la bont de m'apporter
vous-mme le papier qui me manque, afin de pouvoir donner aux
autorits calabraises tous les renseignements, moraux et politiques,
qu'elles peuvent dsirer sur votre serviteur

GUICHARD.

Au bout de dix minutes le mousse tait introduit prs de moi. Je lui
donnai ma lettre, accompagne de quatre carlins, et lui recommandai
d'aller toujours courant jusqu' San-Giovanni, et surtout de ne pas
revenir sans le capitaine.

Le bonhomme, qui n'avait jamais eu une pareille somme  sa
disposition, partit comme le vent. Un instant aprs je le vis de la
fentre qui gagnait consciencieusement ses quatre carlins; il passa
prs de Jadin au pas gymnastique; Jadin voulut l'arrter, mais il lui
montra la lettre et continua son chemin.

Et Jadin, qui tenait  finir son croquis, se remit  la besogne avec
sa tranquillit ordinaire.

Quant  moi, j'entamai avec mon brigadier une conversation morale,
scientifique et littraire, dont il parut on ne peut plus charm.
Cette conversation durait depuis une heure et demie  peu prs, ce qui
faisait que, si intressante quelle ft, elle commenait  tirer un
peu en longueur, lorsque j'aperus sur la route, non pas le capitaine
seul, mais tout l'quipage, qui arrivait au pas de course;  tout
hasard, chacun s'tait muni d'une arme quelconque, afin de me dlivrer
par force si besoin tait. Nunzio seul tait rest pour garder le
btiment.

Le groupe fit une halte d'un instant prs de Jadin; mais comme il
tait infiniment moins instruit de mon aventure que le capitaine
qui avait reu ma lettre, ce fut lui qui se fit interrogateur. Le
capitaine alors, pour ne pas perdre de temps, lui remit mon billet et
continua sa route; Jadin le lut, fit un mouvement de tte qui voulait
dire: Bon, bon, ce n'est que cela? mit soigneusement le billet
dans une des nombreuses poches de sa veste, afin d'en augmenter sa
collection d'autographes, et se remit  piocher.

Cinq minutes aprs, l'auberge du Plican-Rouge tait prise d'assaut
par mon quipage, et le capitaine se prcipitait dans ma chambre mon
passe-port  la main.

Nous tions devenus si bons compagnons, mon brigadier et moi, qu'en
vrit je n'en avais presque plus besoin.

Je n'en fus pas moins enchant de ne pas avoir  mettre son amiti
naissante  une trop rude preuve; je lui tendis donc firement mon
passe-port. Il jeta ngligemment les yeux dessus, puis, ouvrant
lui-mme la porte:

--Son excellence le comte Guichard est en rgle, dit-il, qu'on le
laisse passer.

Toutes les portes s'ouvrirent. Moyennant mes deux piastres j'tais
devenu comte.

--Dites donc, mon cher marchal, lui demandai-je, si par hasard je
rencontre sur mon chemin le matre de l'htel, est-ce que cela vous
contrarierait que je l'assommasse?

--Moi, excellence? dit mon brave brigadier, pas le moins du monde,
seulement prenez garde au couteau.

--Cela me regarde, marchal.

--Et je descendis dans la douce esprance de rgler mon double compte
avec l'aubergiste du Plican-Rouge; malheureusement, comme il se
doutait sans doute de la chose, ce fut son premier garon qui
me prsenta la carte; quant  lui, il tait devenu parfaitement
invisible.

Nous reprmes Jadin en passant, et je rentrai triomphalement 
San-Giovanni  la tte de mon quipage.


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES.


    CHAP. Ier. La maison des fous
          II. Moeurs et anecdotes siciliennes
          III. Excursion aux les oliennes: Lipari
          IV. Vulcano
          V. Stromboli
          VI. La sorcire de Palma
          VII. Une trombe
          VIII. La cage de fer
          IX. Scylla






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